Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Chanson Grise
Publicité
14 avril 2021

Hébergeurs de blogs

Bonjour,

À celles et ceux qui ont choisi Overblog comme hébergeur :

Il est désormais impossible - à moins de choisir également cet hébergeur j'imagine - de laisser un commentaire sur vos blogs.

J'en suis tout à fait désolé - et n'envisage pas, satisfait du mien, de changer pour un hébergeur aussi peu soucieux de sa propre fréquentation. (J'ai eu plusieurs blogs Overblog).

Incompréhension sera mon dernier mot.

Voici le charabia qui apparaît, à la suite de quoi, "Captcha" dûment coché, toute tentative de commentaire avorte :

Overblog copie

Recherches faites, il semblerait qu'il existe une parade - complexe et peut-être à risques - que je ne tenterai pas personnellement :

https://support.archicad.fr/fr/support/solutions/articles/12000049480-invalidit%C3%A9-du-jeton-csrf

 ◄►

Qu'on ne s'y méprenne pas ; cet article ne vise pas à dénigrer ou à dévoloriser cet hébergeur, mais exprime et regrette son inaccessibilité aux commentateurs non inscrits chez lui.

 

JCP

Publicité
1 janvier 2010

Les nuits du parking St. Georges

41_5_4

 

Jean-Claude Paillous

 

Les nuits du parking St. Georges

  Nouvelle


◄█►►█◄◄█►

 

 

1 - André

 

                                  C’est à l’âge de cinquante-trois ans qu’André Testut fut contraint de prendre une retraite anticipée, et de quitter définitivement la police pour : « insuccès répétés et mise en danger de ses coéquipiers dans l’exercice de ses fonctions ».

 

D’un naturel effacé et modeste, il n’avait pas contesté la sanction, reconnaissant même des fautes qu’il n’avait pas commises dès qu’il eut connaissance de la belle prime de licenciement, assortie de son reclassement vers une fonction de gardiennage idéale pour un jeune retraité, peu pénible et moins sujette aux risques de ce métier qu’il ne regretterait pas. C’est ainsi que d'officier de police, il se vit rétrogradé gardien de nuit et caissier occasionnel au parking souterrain du quartier St Georges, pour le petit nombre des années qu’il lui restait avant de toucher sa retraite à taux plein. Cela ne pouvait mieux tomber, ce métier qui lui avait tant apporté dans la fierté naïve de ses débuts, n'était plus pour lui que désagréments, témoin ce genou mal remis d’une balle de Colt 45 prise « dans l’exercice de ses fonctions ».

Et ce n’était pas la prime qu’il touchait qui l’empêchait de boiter !

 

Lors de son pot de départ dans les locaux du commissariat que, privé de rancune, il avait voulu somptueux, en sus des nombreuses marques d'affection délicates et des cadeaux qui le touchèrent aux larmes, il eut une surprise de taille sous la forme d'une simple enveloppe, à l'effigie officielle des Services. Cette surprise mentionnait le nom de code de "22", suivi d'une date et de la mention "bien du gouvernement" qu'il était autorisé - à titre exceptionnel - à emmener et conserver par devers lui en tant que retraité par anticipation des services de la Police Nationale.

Plus qu'un code, "Vingt-Deux" était le nom d'un animal à quatre pattes : celui-ci avait été le compagnon rapproché d'André de longues années durant, au cours d'investigations où son flair faisait merveille sur les produits dopants ; mais encore, le chien s'étant pris d'une affection sans partage pour André, il devint la mascotte du commissariat à qui on laissait toute liberté dans l'enceinte des locaux, tant il se montrait affectueux, propre et discipliné à la fois. L'animal, bienvenu partout, sautait dans le véhicule de fonction d'André dès la portière ouverte, quel que soit l’objet de la mission, et se tenait sur les places arrière silencieux. Parfois, André le repoussait - il n'y avait pas que le trafic de drogue dans le métier ! Alors, le chien déconfit retournait l'oreille basse s'allonger sous le bureau d'André à l'étage, jusqu'au retour de celui-ci : Vingt-Deux avait choisi son maître.

 

André devait cependant aller le prendre et le ramener tous les jours au chenil rejoindre ses congénères.

Se sentant seul à l'issue de son divorce, on avait finalement admis qu'il l'emmenât chez lui - et s'en occupât. La bête comme l'homme s'en étaient trouvés heureux, jusqu'à ce que, l'odorat déclaré vieillissant, Vingt-Deux soit remplacé par un plus jeune et par là même "déclassé". André avait alors rédigé une demande officielle d'adoption de l'animal, légalement "bien du gouvernement". La chose administrative était d'une lenteur telle qu'André avait été autorisé par le Principal à conserver l'animal en attendant la réponse officielle, qu'on lui promit affirmative ; mais allez savoir...

Il n'en avait jamais parlé au chien, et il demeurait inquiet.

 

Le curieux nom de l'animal - même dans la police, les nombres sont peu usités - venait d'une négligence du chef-éleveur du chenil régional des services, qui affectait une fiche d'identité numérotée à chaque chiot né dans l'année, ainsi qu'un nom - habituellement. Or, médusé devant l'animal aussi attachant qu'exceptionnellement doué, l'homme peina à lui trouver un nom qu’il voulait original, et "22", d'un simple report des derniers chiffres de son matricule en colonne deux où il inscrivait les noms, fut conservé pour le chien, peu soucieux de répondre à un numéro plutôt qu'à un nom. Certains virent là une facétie de l'éleveur-dresseur, facétie que le pauvre animal, grandi, traîna comme un boulet, car on riait beaucoup du nom - et de lui croyait-il.

 

Le verre du départ à la main, André ne retenait plus sa joie : les collègues avaient même joint un saumon fumé entier à l'intention de Vingt-Deux pour "arroser" l'évènement car - trait peu commun - celui-ci préférait, et de loin, le poisson à la viande.

On laisse à imaginer la joie de l'animal, demeuré ce jour-là au logis - les beuveries, même dans la police, sont mal comprises des animaux -, au retour de son maître un peu éméché brandissant le cadeau au puissant fumet.

 

 

2 - Le centre St.Georges

 

                            Le "Nouveau St. Georges" comme on le nommait encore n'était rien de moins qu'un quartier neuf bâti au cœur de la vieille ville - chantier longtemps controversé il est vrai : le vieux quartier, insalubre et mal famé, avait fait place plusieurs années durant à un immense cratère au pompage incessant, préservant des eaux de pluie de malencontreux vestiges gallo-romains qui en avaient stoppé net le creusement. A l'issue de fouilles peu significatives - voulues ainsi disaient certains -, les travaux reprirent pour laisser enfin place au quartier "chic" que l'on connait aujourd'hui, grand centre commercial tous commerces sur deux niveaux, dont un en sous-sol ; le tout complété de l'indispensable parking souterrain. On s'en était donné à cœur joie : pour la région tout entière, le centre St Georges était l'aboutissement exemplaire des idées neuves d'alors, triomphe éclatant du moderne sur l'ancien, du néon sur la grisaille : partout du marbre, de l'acier poli, des couleurs, du verre, des lumières vives, de rutilants escalators et des boutiques au luxe tapageur. Le prêt à porter dernier cri (poussé à la lecture du prix pour certains), le bibelot d'apparat, l'épicerie surfine, la coûteuse chaussure "Made in Italy", la décoiffante coiffure d'avant-garde, enfin tout ce qui compte au cerveau du citadin (plus souvent encore des citadines) pour briller dans une société où la chose est de règle, avait été jeté là, en pâture aux plus fortunés - mais aussi à ceux qui désiraient le paraître. On avait de même fait place à des maisons de crédit, de téléphonie mobile, des agences de voyage, ainsi qu'à plusieurs restaurants où clientes et clients, majoritairement pressés pouvaient, nouveauté venue alors d'outre-Atlantique, prendre leur repas en quelques minutes à peine. Ainsi, sans se dévêtir ni s'asseoir, on se nourrissait debout devant des guéridons rehaussés dont le verre et l'acier inoxydable, aveuglants de reflets sous les spots surpuissants intégrés au plafond, vous poussaient à laisser sans tarder votre place au client suivant, sandwich au pain mou avalé au plus vite : ici, on n'avait pas le temps.

 

André n'aimait guère ces lieux et, les rares fois où il était venu c'était - il y a longtemps déjà - avec Françoise, qui s'équipait là de pied en cap, mettant à mal le modeste budget de leur ménage. Partie d'elle-même, il ne la regrettait pas aujourd'hui, et s'interrogeait toujours sur ces années passées avec elle : au bout du compte, tout les séparait.

 

 

 

3 - Le parking

 

                             Relayant les deux employés de jour, André prenait ses fonctions dès vingt heures, pour quitter à deux heures du matin, heure où s'opérait la relève suivante. Un battement d'un quart d'heure, où releveur et relevé devaient se passer les consignes, était de rigueur. Ne détestant pas la nuit et d’un naturel plutôt solitaire, il se fit rapidement à ce travail peu pénible, auquel il finit par trouver le charme paisible d’un quotidien routinier. Peu porté sur la littérature jusqu'alors, et lassé des revues qui se lisaient si vite il se mit à la lecture ; sans conviction et pour tuer le temps d'abord, puis dans une boulimie qui le surprit : outre les romans à la mode, les auteurs classiques comme les philosophes et les poètes passèrent entre ses mains fébriles. Au sortir d'un milieu peu porté sur la littérature autre que la prose des rapports officiels, il ne se serait pas cru capable de tenir en mains de telles épaisseurs de papier relié plus d'un quart d'heure.

 

Par un système de roulement, les gardiens disposaient de deux week-ends sur trois - si la mécanique ne s'enrayait pas de congés-maladie ; on devait alors composer "avec".

Les évènements d’une de ses nuitées se chiffraient à peu de chose, et le plus souvent il n’aurait rien eu à consigner dans le registre, si les habitudes de la profession n’avaient voulu qu’on en justifiât l’exercice : il inventait alors des bénignités plausibles, procédé appris de la bouche même du précédent gardien, ou réitérait des évènements passés qu’il  griffonnait, les paraphant à la va-vite, et il refermait le cahier d’un claquement sec, en fonctionnaire consciencieux. Il aimait sentir à son visage le souffle aux effluves rassurants du livre qu’il refermait, dans la bonne conscience du travail fait.

 

Au début, la réalité de son exclusion encore fraîche, il ressentit le poids d’une punition, d’autant plus lourdement que les trois niveaux, tous en sous-sol, avaient à toute heure des allures de prison, voire de mitard : les néons blafards, le béton nu des plafonds aux larges poutres, les poteaux écornés peints jusqu’à mi-hauteur de couleurs salies, ce réseau de tuyauteries apparentes dans les couloirs, les odeurs d’huile, de combustion et de pneu que les grands ventilateurs ne parvenaient pas à avaler, et le tout ignorant du soleil, tout cela portait aux idées noires. Mais ces odeurs-là passaient à la longue pour familières, et l’odorat aurait pu s’y oublier s’il n’y avait eu, à moins de quinze mètres du poste de garde, les exhalaisons des toilettes. Au premier sous-sol où était le bureau principal - le sien - l’évacuation des sanitaires connaissait en effet quelques irrégularités. Et, même si Koulibali, jovial Sénégalais avec qui il avait noué des rapports amicaux n’épargnait pas sa peine, au balai, à la serpillère et au désinfectant, il y avait de fréquentes obstructions, dues à une clientèle trop souvent malveillante et malpropre contre laquelle on ne pouvait rien.

A cela, il se faisait plus difficilement.

 

Au terme de quelques mois cependant, le sentiment de rejet, de se percevoir en rebut de la police jeté là s’estompa jusqu’à ce que, telle la tendance anticyclonique inversée, il y puisât au contraire un sentiment de supériorité sur ses anciens collègues qui, eux, demeuraient bel et bien exposés aux intempéries, comme au stress et aux dangers du métier. Il avait payé de sa personne pour cela, et son genou difficilement plié sous le bureau le lui disait assez. Aussi, finit-il par accepter la situation, jusqu’à lui trouver mille avantages, et il préférait bien son guichet vitré à celui des banques, ici au moins on vivait sans la hantise du soufflant sous le nez. Certes il y avait bien un coffre, mais de trop modeste tentation et le plus souvent vide. Il arrivait pourtant que l’ennui se fasse sentir, lorsque le côté paisible de cette tranquillité en faisait trop et que, certaines nuits, ses rondes multipliées ne puissent le garantir de ce demi-sommeil qui, plus que réprouvé par le règlement, pouvait lui coûter sa place. Aussi craignait-il par-dessus tout cet assoupissement qui vous menait aux douceurs perfides du somme proscrit, malgré de rares visites des responsables de la société des parkings de la ville.

 

André se trouvait désormais heureux de sa situation, qui allait le conduire sans coup férir à la retraite en quelques années, d’autant que son salaire de gardien, augmenté de sa retraite de fonctionnaire et de la prime d’invalidité lui donnait une certaine aisance. Il y avait pourtant cet horaire perturbateur de sommeil car une fois chez lui, son voisinage éveillé troublait le silence de sa nuit sans étoiles.

 

 

 

4 - Suspicion

 

                                   C'est à plusieurs reprises qu’André avait remarqué, toujours garée sur la même place du troisième sous-sol, cette fourgonnette blanche à l’effigie d’une entreprise de plomberie dont le nom, René Duterrié, s’étalait sur les flancs, assorti d’images propres à la profession, peintes naïvement. Privée de vitres dans sa partie arrière, le véhicule n’avait d’autre particularité que le banal d’un véhicule d’artisan ; l'homme, aperçu parfois, était abonné au parking, qu’il rejoignait en fin de journée, y abandonnant le véhicule pour la nuit et s’en retournant à pied.

Ce petit fourgon là lui rappelait - de la même marque - celui qu’ils utilisaient autrefois pour les planques, avec ses anciens collègues policiers, et que l’on nommait  « le sous-marin », rapport à son périscope dont la sortie était planquée dans un des capots de ventilation du toit. André conservait des souvenirs mitigés de ces longues veilles, jour et nuit près d’habitations où logeait quelque malfrat ; qu’on arrêtait rarement d’ailleurs car, même si le tuyau était bon, on était le plus souvent repérés : à la longue on devenait bruyants dans ce foutu camion, à taper le carton et à vider le frigo de ses bières - « fallait bien tuer le temps avant de coffrer le malfrat », comme disait Bernard Legros, un rigolo qui avait toujours des mots bien placés. Le plus terrible c’était en été : on crevait de chaleur là-dedans, et il fallait se désaltérer en permanence, un vrai four que c’était, alors la bière, ça y allait, et il fallait remplir plusieurs fois par jour ce frigo ridicule, un « Camping Gaz » au couvercle bleu sur lequel on s’asseyait parfois ; il le revoyait encore. L’hiver dans le froid, c’était pas idéal non plus : on pouvait pas laisser tourner le moulin pour avoir le chauffage, alors on buvait du café à pleins thermos et on se tapait un bon coup de gnôle avec : on allait pas se laisser crever de froid. Y en a qui disent que dans la police on boit de trop, je voudrais les y voir moi, ceux-là, faut se mettre du cœur au ventre : hormis  les risques, on fait un métier difficile, faut des compensations ! Sûr que dans l'action ça gâterait le réflexe, mais quelques bibines de plus ou de moins en planque dans le sous-marin, quelle importance...

 

Une nuit, faisant sa ronde au parking un étage après l’autre, André passait silencieux devant la même fourgonnette au troisième sous-sol après avoir bavé d’envie devant un superbe coupé Mercédès noir - le huit cylindres que c’était, fallait voir !-, garé non loin de là, lorsqu’il crut entendre quelque chose bouger derrière la tôle. Il demeura figé un moment. Le bruit ne se renouvela pas - d’ailleurs il n’était pas tout à fait certain, si proche du grand ventilo d’aération qui ronronnait. Sans attacher beaucoup d’importance à ce détail, il retourna à son poste se disant qu’ayant le choix, il ne se garerait pas juste devant un ventilo, lui. D’ailleurs la plupart évitent ces places, au nombre de six, deux par étage, qui restent le plus souvent vides : ça fait du boucan, ça décoiffe et ça pue !

 

André voyait toujours la fourgonnette sur la même place, bien que son propriétaire la prît chaque journée, et garée de la même façon, arrière vers la grille du ventilo. Il consulta le registre informatique, et trouva en effet un abonnement, trois mois payés d’avance, au nom de René Duterrié, artisan plombier-chauffagiste. Aucun numéro de place n’était spécifié, l’homme avait probablement jugé peu commode l’attribution d’une place à barrière verrouillable ; alors, pourquoi se garer systématiquement au troisième niveau, précisément sur cette place-là, alors que tant d’autres demeurent vides aux étages supérieurs, sans avoir à prendre l'ascenseur ou l'escalier. Sa mémoire policière fut sollicitée en bloc : on avait vu cas semblables, de malfaiteurs pénétrant par des conduits d’aération y creuser pour faire évader un des leurs, ou accéder à la salle des coffres de quelque banque. Il y avait dans le centre commercial attenant au moins deux cibles possibles : la bijouterie « Rêve d’Or » et le Crédit Lyonnais. André Testut maintint une surveillance discrète, non seulement du véhicule, mais de l’entrée de la ventilation. Le boyau, au départ bétonné, faisait un bon mètre de diamètre, et s’y introduire à quatre pattes était à la portée de quiconque : les responsables de l’entretien ne faisaient pas autrement, une fois l’an ; le passage entre les pales du ventilateur arrêté, au nombre trois, se déhanchant un peu, était possible pour un homme de stature moyenne. Il suffisait de retirer la grille, fixée par huit goujons de faible taille scellés au mur, et de couper le moteur en cisaillant un des câbles parfaitement accessibles. Clé à molette, pince et lampe frontale suffisaient.

 

Au fil des jours cependant, rien de nouveau n’apparut au fil de ses rondes : la fourgonnette était bien inhabitée durant la nuit, et le boulonnage du ventilateur demeurait vierge de tout démontage (il avait enduit deux des écrous supérieurs de cambouis). Il reconnut s’être échauffé un peu vite : trente ans de police, ça marque à vous faire voir une densité de coupables égale à celle des poils sur un paillasson. Il oublia le plombier, laissant les investigations aux investigateurs - dont il n’était plus : il n’allait pas reprendre du service, non !

Il se contenterait de faire son boulot de gardien de nuit.

 

 

 

5 - Y a pas que le boulot

 

                                    Sur l’invite de son ami François, André s’était depuis peu converti à la pratique paisible du fil dans l’eau, ce qui lui permettait de se retrouver en excellente compagnie : on était là, selon les jours, jusqu’à cinq joyeux drilles à raisonner - finement - sur le comportement de l’objet flottant trahissant la créature à écailles, comme sur des sujets parfois notablement éloignés. Ce passe-temps qui se voulait plutôt matinal, le voyait souvent bâiller, jusqu'au répit offert aux poissons sur le coup de dix heures. Sortait alors des paniers tout l'arsenal d'un joyeux casse-croûte, assorti des breuvages d’un terroir national que l’on sait immense. Puis, d’une énergie nouvelle on immergeait à nouveau - autre bouchon, autre liquide - et la surveillance reprenait, la fesse au panier d’osier rembourré, la main au roseau. On rentrait le plus souvent bredouilles, mais la matinée avait été belle. Un des lieux favoris pouvait se pratiquer quasiment par tous temps, sous le couvert de saules et de peupliers garantissant de la pluie fine comme du soleil excessif des étés. S'étant fait de nouveaux amis au bord de l'eau, André trouvait là un heureux palliatif à sa fonction, par trop solitaire et recluse, au sein de ce parking sinistre et ignorant des saisons.

 

Par une chaude fin de matinée, lassés d’un poison moqueur ses amis, mariés, se retiraient. Personne n’attendait André sur le carreau de sa cuisine, sourire et casserole en main, et même s’il lui arrivait d’envier ces retours embaumés de plats fumants André avait, lui, sa liberté. Cela aussi avait sa valeur.

Il décida de poursuivre encore un peu sa quête poissonneuse, non parce que cela mordait, mais pour jouir encore un peu du bien-être où il se sentait plongé ce jour-là, privé de toute envie, serein - heureux peut-être.

Certes il y avait eu Françoise dans sa vie, oui, Françoise. Il n’y avait même eu qu’elle durant ces huit années d'un bonheur devenu inégal sur la fin - lassée des horaires aussi désordonnés que nocturnes de sa fonction, elle l’avait un jour menacé :

- Je ne passerai pas ma vie entière avec toi si tu n’obtiens pas des horaires plus réguliers, change de boulot s'il le faut !

André, qui appréciait alors son métier aux missions nocturnes, pourvoyeuses du mystère que le jour n’offrait pas, et de cette liberté hors du ménage avec les collègues, n’avait pas réagi, sous-estimant la menace en humeur passagère. Il avait eu tort mais se rassurait maintenant, certain qu’une femme plus aimante l’eût mieux compris, comme il eût réagi différemment lui-même à des paroles plus douces. Après la séparation, plongé dans un métier qui le captivait encore, il s'était fait à la solitude. Contraint à déménager pour un plus petit appartement, il avait choisi le cœur de la grande cité, et, proximité incite, s'était remis à sortir : un peu le café-théâtre ou le concert, un peu le cinéma ou les bistrots de la ville devant son café ou son demi ; la visite de quelques amis comme Robert ou Lucien, et les promesses de ses amitiés nouvelles du "Bouchon Garonnais" comme il les nommait joyeux, tout ceci ajouté à la présence placide et bienfaisante de Vingt-Deux qui était toujours là, non, il n'était pas à plaindre.

 

Un œil sur l’eau animée de quelques remous, il appâta d’une pincée puis, rêveur, laissa vagabonder son esprit vers de vitales futilités lorsque son bouchon, soudainement redressé, plongeait en immersion lente. Il ferra. Cela résistait sans lutter. Quelque carpe, se dit-il à la réaction molle, ou bien le fond, encore. Il rembobina prudent. Cela venait, lourd et par saccades : - Je racle le gravier - pas de friture au bout de la ligne se dit-il, ralentissons au moulinet et sauvons le fil ...

Et en effet, le gros bouchon apparut, traînant une touffe d’herbes aquatiques ; quelques tours de plus, et la poignée d’une espèce de cartable vint alors crever la surface ; épargnant sa monture de seize centièmes il le sortit à l’épuisette, le décrocha et le laissa tomber sur l’herbe. Une eau boueuse s’échappait de la fermeture éclair du porte-documents de similicuir, équipé d’une mince poignée. Il ne paraissait pas avoir trop souffert de son séjour dans l’eau : fermeture oxydée, enveloppe salie mais peu déformée.

- Pêcher un cartable : si les amis étaient là, on ferait le plein de rigolade pour quinze jours, pas moins ! se dit-il.

 

L’esprit du découvreur de trésor, André jeta un regard circulaire autour de lui : il était seul sur la rive. Le prenant par sa poignée, il soupesa l’objet, qu’il avait trouvé plutôt lourd dans l’épuisette. Il fit glisser la fermeture qui lui résista un peu, entrouvrit et laissa s’écouler l’eau encore prisonnière ; un épais renflement rectangulaire, au contour marqué de craquelures, indiquait dans un des coins inférieurs la présence de quelque objet, ou d’un étui. Il fit glisser le contenu sur l’herbe. Une trousse noire à fermeture éclair rejoignit le sol la première, frappée du logo « Canon » ; le reste n’était que documents informes et détrempés, à l’encre illisible, certains imprimés, d’autres écrits à la main, brouillons probables, notes à l’écriture baveuse et décolorée dans des dossiers au carton ramolli. D’autres papiers encore, enfermés dans un cahier à pochettes de plastique, étaient demeurés partiellement lisibles. Enfin deux stylos bille souillés d’encre tombèrent dans l’herbe.

André saisit précautionneusement l’étui, l’ouvrit et, comme il s’y attendait, y trouva un appareil photo du modèle ancien, passablement défraîchi par l’eau qui s’en écoulait.

- Modeste trésor, se dit-il.

Il allait restituer le tout au fleuve lorsque son passé de limier, qui lui avait aux anciens jours dispensé quelque joie refit surface : pourquoi ne pas emporter tout ça et l’examiner à loisir chez lui - juste pour le plaisir ?

Il referma le tout et, s’assurant à nouveau de n’être pas vu, glissa le produit de sa pêche miraculeuse d’un trait dans son panier, en referma le couvercle, plia sa ligne et s’en fut sans délai, tel le voleur pressé d’évaluer son butin. Il riait même de son audace, pressant le pas comme autrefois au sortir de l’école, le paquet-surprise dérobé à l’épicière serré sous le blouson ! Il gravit l’escalier sans ralentir et ne reprit son souffle que devant le porte-documents, qui gouttait encore, posé sur l’évier de sa cuisine.

 

Il jeta les deux stylos, irrécupérables, étendit les papiers sur un torchon sec, délaissa le cahier aux pages cristal avec l’intention d’y revenir plus tard. L’appareil photo, du modèle à pellicule, le laissa pensif un moment. Il s’agissait d’un compact automatique bon marché, au rembobinage électrique évidemment défunt. Derrière une fenêtre minuscule, le compteur gradué indiquait dix-neuf : des photos avaient été prises. André s’assit. Déjà sa curiosité se muait en raisonnement grave et mesuré : qui avait appuyé sur le déclencheur, et quelle sorte de criminel avait, son geste accompli, jeté trop vite les preuves au fleuve qui se chargerait, croyait-il, de les dissoudre en ses eaux ? Voici qu’il se revoyait faisant parler les pièces à conviction enfermées, muettes encore, dans des sacs de plastique à glissière ; recherche d’empreintes, poils et cheveux, fibres de tissu, comptes rendus d’analyses diverses en main : il revivait ces moments-là. Il s’enferma dans les toilettes lumière éteinte et serpillière au bas de porte, ouvrit le dos de l’appareil photo. Il en extirpa la pellicule et se mit en devoir d’en réintroduire la longueur exposée dans son enveloppe de métal, la dévidant précautionneusement dans le noir pour l’introduire, centimètre après centimètre, entre les lèvres de feutre étanches d’où s’écoulaient encore quelques gouttes d'eau. Il ralluma la lumière.

 

Si la pellicule n’était pas trop ancienne et n’avait pas séjourné trop longuement dans l’eau, elle était développable. En tout cas sa curiosité le voulait - et cela n’était guère ruineux. Il la mit à sécher près du radiateur, posée sur une chaise.

André eût préféré développer lui-même, comme il le faisait autrefois, au labo de la police où il avait ses entrées : qui sait ce que recélaient ces images ? Son estomac oublié fut satisfait d'un repas sans fioriture - ni friture : pêcher un cartable ! Quelques restes oubliés au réfrigérateur et une omelette au fromage calmèrent sa faim.

 

André avait fini par acheter ce bel appartement de l’ancien quartier bourgeois de la ville, dans cette rue de la Dalbade où certaines façades à la pierre sculptée attiraient jusqu’au touriste Russe ou Japonais, tombé là on ne sait comment, et encombrant le trottoir par dizaines certains jours. Pièces vastes, hauts plafonds à moulures, cheminées de marbre à l’ancienne bien conservées, deux portes fenêtres sur le balcon côté cour, André s’y sentait bien, d’autant qu’à la nuit tombée, la rue était calme ; et, son financement étant presque achevé, il se voyait un avenir serein.

 

C'est dès le lendemain qu'il put confier le développement de la pellicule à un photographe inconnu, qu'il alla quérir à l'autre bout de la ville, lui laissant un nom d'emprunt. Il retira les photos le surlendemain, sous les remarques du professionnel :

- Je regrette, vos images ne sont pas très bonnes ; j'ai fait le maximum mais le plus habile ne peut faire mieux que ce qui est exposé sur le négatif ... de plus, la pellicule était ancienne, non ?

- Oubliée dans l'appareil depuis bien longtemps, au point que les photos seront une vraie surprise ! fit-il avec un brin de malice.

André régla et retourna chez lui impatient, surprise en poche.

 

Comme pour une réussite aux cartes, il aligna les dix-huit photos (la dix-neuvième ne montrait que le ciel) en deux rangées sur sa table. Un voile grisâtre, plus ou moins opaque, les recouvrait toutes. Il y avait là quelques photos de famille autour d'une table, des images de paysages qu'il ne put situer, et des photos de groupes exclusivement masculins : une dizaine d'individus, plutôt richement vêtus, figuraient plusieurs fois sur ces images aux arrière-plans d'habitations bourgeoises. Il détailla méticuleusement tous ces faciès, l'un après l'autre, essayant de se rappeler les avoir vus au département fichiers et finissant par se prendre au jeu - non, il n'en connaissait aucun.

- Le coupable est là, encore faut-il l'identifier, fit-il tout haut en souriant.

Et à la vérité, comme on le disait à l'école de police, "si certains types de faciès font de meilleurs coupables que d'autres, c'est la perspicacité de l'enquêteur qui doit faire la différence."

Il n'y avait peut-être pas grand-chose à tirer de ces images mais, qui sait si, un jour...

André glissa les photos dans l'enveloppe et les rangea.

 

 

 

 

6 – Routine

 

                                Accablé parfois d’un manque de sommeil les jours de pêche, André s’imposait alors un nombre de rondes accru afin de ne pas s’effondrer, accoudé sur son bureau, devant les six écrans de surveillance. Ces écrans, disposés par trois sur deux étagères superposées, et placés juste devant la grande baie qui donnait sur la rampe de l’entrée principale, ne lui montraient le plus souvent que du banal : hormis les automobiles, il y a peu à voler dans un parking, et depuis sa prise de fonction, on ne déplorait pas encore ce genre d’incident - du moins n'avait-il pas enregistré de plainte. On notait au mieux quelque rendez-vous galant - présumé adultère, on ne la faisait pas à un policier - tout au fond du troisième sous-sol, et il arrivait que son écran de contrôle affichât quelque jambe dénudée levée plus haut que le siège, puis tout rentrait dans l’ordre. Ceci avait le don de le rendre envieux, aussi détournait-il les yeux de ces parties de plaisir où il n’était pas convié, éteignant parfois même l’écran indiscret - où rien de répréhensible ne se passait : paix aux amoureux !

 

Cependant, André n’avait pas oublié la fourgonnette du plombier, que ce dernier persistait à garer sur la place 372, dos au ventilateur. S'il n'avait rien constaté de nouveau, par désœuvrement comme par jeu, armé d’un escabeau et d’une clé à pipe, il avait dirigé la caméra «6»  vers le véhicule, caméra sur laquelle il gardait un œil, assis sur ce fauteuil aux roulettes grinçantes, qu’il se promettait toujours de huiler. Il était mieux là qu’assis sur la glacière dans ce fichu sous-marin ! - seul cependant.

- On est jamais contents, fit-il tout haut pour tenter de se convaincre du contraire.

Jour après jour, André visionnait les images stockées en son absence, sans qu’il perçût de mouvement suspect autour de cette fourgonnette. Les faits et gestes de l’artisan n’étaient autres que ceux d’un homme qui, au petit jour ensommeillé, partait visiter ses chantiers et veiller à leur bonne conduite, un vieux porte-documents de cuir noir entaché de plâtre sous le bras.

 

- Assez ! se dit André - me voici redevenu policier ? : La camionnette, le cartable, pourquoi ne pas aller vérifier la culpabilité des morts au cimetière ! Il devait bien convenir qu'il avait du mal à se défaire de ses réflexes d'investigateur, qui décidément lui collaient encore à la peau.

 

 

 

7 - Vingt-Deux reprend du service

 

                                    André, qui  avait longtemps hésité à demander l'autorisation d'emmener son chien avec lui pendant les heures de travail, et qui s'attendait à un refus, fut au contraire très bien accueilli lorsqu'il déclina le pédigrée de Vingt-Deux à son employeur, qui n'était autre que le directeur de la florissante société Darci, gérante des parkings et autoroutes de la région : ce grand labrador mâle au pelage clair, jeune et vigoureux encore (il mentit un peu sur l'âge), placide et discipliné, pouvait se montrer tout à fait efficace à la garde - en sus de ses capacités de pistage des stupéfiants, où ses états de service étaient tout à fait éloquents.

On exigea simplement qu'il le tienne en laisse hors du bureau, et qu'il n'hésite surtout pas à le museler si nécessaire en présence d'autres chiens. Là-dessus, on rit encore aux dépens de l'animal, toujours plus lassé d'un nom si lourd à porter : que ne l'avait-on appelé Médor ! Sinon, un chien de garde au parking était un plus appréciable. On lui proposa même une prime mensuelle pour la nourriture et les soins de l'animal qui, si elle ne permettait pas le caviar, autorisait largement sardine et maquereau, voire un dimanche par mois la tranche de saumon au canidé piscivore.

 

L'homme comme la bête se trouvèrent satisfaits, et ce fut dès le lendemain soir que Vingt-Deux fit connaissance avec les lieux, que son maître lui fit parcourir longuement. En limier méthodique et suspicieux - tel son maître -, celui-ci s'imprégna olfactivement de toutes les senteurs, de toutes les odeurs, arômes ou pestilences que recélait le parking et, si André eût pu connaître lui-même le centième de ce que la truffe affûtée de l'animal expert transmettait à son cerveau de chien, il fût pris de vertige : il y avait en ces sols, en ces murs, contre les pneus de ces autos, au bas des piliers tout l'historique des lieux et de ceux qui les fréquentaient, de l'humain jusqu'à l'insecte en passant par le rat, aussi clairement imprimé que dans les livres d'histoire.

Il suffisait de savoir lire.

 

André aménagea une belle caisse vernie et un confortable plaid à carreaux en canapé canin pour son compagnon, lui assigna une place d'angle en son bureau, et la vie continua paisible. Vingt-Deux accepta d’assez mauvaise grâce de ne pas franchir le seuil du bureau. Mais nul ne peut raisonner pleinement un animal : il y eut des évasions. André en connaissait les prémisses : cela débutait par un dressé et une rotation lente de son cou, assorti de dilatations-contractions accélérées de ses narines puis, plongé dans l'océan olfactif dont l'humain ne perçoit que les tempêtes, on le voyait s'animer de soubresauts plaintifs, puis de quelques faux-départs, retenu qu'il était par l'invisible lien d'obéissance. Il suffisait alors qu'André s'absente un moment pour que soudain le lien fictif se relâche et qu'il s'échappe. C'était alors un ravissement pour Vingt-Deux, qui parcourait les trois niveaux à un train fou mais silencieux et se tenant loin des clients, sachant bien que ces derniers auraient tôt fait de se plaindre de sa présence - interdite. Narine basse, il réitérait toutes les lectures précédentes, ne s'attardant pas si elles allaient s'effaçant, sautait de joie aux écrits nouveaux et, s'il n'était pas vu, y laissait lui-même - bouteille à la mer - son message. Se désintéressant des effluves humains, par trop nauséeux, il repérait tout passage animal, avec une préférence marquée pour ceux de son espèce. Parfois cela le rendait fou, il tournait sur lui-même, allait-venait aux senteurs enivrantes de femelles inaccessibles dont il ne pouvait que constater, de loin, l'asservissement par la laisse à quelque humain. La laisse, oui, la laisse, condition propre à tous les siens.

Puis il revenait bien vite pour éviter le châtiment ; comme ces moments de liberté volée étaient merveilleux ! S'il avait été raisonnable sur la durée, il s'en tirait d'une simple paire de coups de laisse sur le dos ; ça ne faisait pas très mal d'ailleurs car André - Vingt-Deux le savait - l'aurait bien laissé libre et ne le frappait qu'à contre cœur. André espérait seulement que Vint-Deux ne se mette pas en tête de faire des avances au caniche, belle bête hautaine, blanche comme neige et parfumée de l'épouse du proviseur du Lycée Fermat ; si quelques jets d'urine sur les roues du cabriolet blanc de l'excellente personne pouvaient le contenter, tout irait bien.

 

 

 

 

8 - Vingt-Deux fin limier

 

                               C'est peu avant Noël que se produisit l'évènement qui allait alimenter durablement les discussions dans la ville :

Simple fait dont on n'aurait pas supposé les retombées, Vingt-deux faussa encore compagnie à André, mais de façon prolongée cette fois, alors que celui-ci devait relever à la main la barrière d'entrée qui rendait l'âme, pour laisser pénétrer coup sur coup plusieurs clients ; il dut même parlementer avec l'un d'eux, véritable fâcheux animé d'une colère visiblement contractée ailleurs, et qu'il désirait vider en ces lieux. André conserva son sang-froid - qu'il pouvait avoir chaud - et ces quelques minutes furent mises à profit par l'animal voyant son maître occupé pour s'échapper.

 

Depuis plusieurs semaines déjà, André avait remarqué un comportement nerveux de l'animal qui, sur le seuil du bureau, humait longuement les airs où lui seul savait puiser le renseignement. Renseignement qui, depuis quelque temps, semblait contenir autre chose que les coordonnées géodésiques de ses congénères, présences détectées qui le remplissaient habituellement d'une joie discrètement glapissante. Rien de tout cela : au contraire, Vingt-Deux, narines grandes ouvertes demeurait figé en silence, tel le chien d'arrêt au repérage. Et s'il s'échappait, il était de retour dans les cinq minutes.

 

Ce soir-là, au terme d'une demi-heure Vingt-Deux n'était toujours pas revenu.

- Le tranquille retraité de la police à quatre pattes ferait-il une vraie fugue ? Se prendrait-il de la folie des jeunes chiens ? Un animal choyé, nourri mieux que bien (trouverait-il un maître lui donnant du poisson frais ?), couche entretenue propre, eau de boisson agrémentée de grenadine, que voulait-il de plus ?

- Une chienne, tiens, évidemment, il avait flairé quelque effluve femelle ! Pourvu qu'il n'y ait pas de casse, pourvu qu'on ne s'interpose pas entre l'objet de ses désirs et lui ! André se rappelait combien redoutables étaient les élans sexuels du paisible animal...et cette barrière en panne qui réclamait sa présence permanente ! Entre deux manœuvres, il appela le service d'entretien - on lui promit un passage le lendemain matin sept heures, on ne pouvait faire mieux. En attendant, André prenait à la main les tickets qui, heureusement, s'imprimaient encore à l'issue du paiement, et manœuvrait la barrière de même. A cette heure tardive - une chance - il n'y avait guère affluence.

André dut persister ainsi jusqu'à la relève, il était seul et Vingt-Deux ne revenait pas...il jeta un regard à sa montre : trop long pour une fugue sexuelle se dit-il : qu'était-il donc passé par la tête à ce diable d'animal ? Aucun jappement ne parvenait de ce parking aux trois quarts vide, colossale caisse de résonance à la réverbération puissante et multipliée : il n'y avait pas eu de ramdam, on aurait entendu - c'était déjà ça.

- Le bougre a encore la dent belle, une morsure et nous voilà licenciés tous deux sur plainte : une fois suffit ! se disait André.

Vint l'heure de la fermeture, et (cet animal avait une pendule dans la tête) Vint-Deux parut enfin, tout au fond du parking, fouettant de la queue :

- Et satisfait avec ça ! dit André tout haut.

Il eut tôt fait de constater que l'animal tenait une assez grosse boîte ronde dans la gueule, qu'il portait le cou fièrement dressé, tel le rapporteur de bâton satisfait.

- Où est-tu diable allé te fourrer !...et que ramènes-tu là ?

Dans un geste d'offrande, le chien déposa la boîte bleue aux pieds de son maître qui restait sans voix. André ne se baissant pas tout de suite, Vingt-Deux poussait la boîte plus avant de son museau, le regard braqué sur son maître.

André finit par la saisir de ses deux mains et faillit la lâcher : son métal était humide et glacé, comme au sortir d'un réfrigérateur ; lourde, elle avait l'aspect de ces boîtes de métal rondes, contenant marrons glacés, bonbons de luxe ou pruneaux fourrés. Elle approchait les vingt centimètres de diamètre pour six à huit de haut, dans les tons bleus avec, peint sur le couvercle, un trois-mâts aux voiles rouges sur une mer bien formée, un soleil géant occupant tout l'horizon de ses rayons stylisés. On lisait sur le couvercle :

 

"CAVIAR BHOGOSSIAN, PARIS

SPÉCIAL RÉSERVE HOUTO-HOUSO"

et en plus petit :

"Caviar de Beluga Bulgare, premier choix"

 

Déposant la boîte sur son bureau et intimant du doigt la caisse à Vingt-Deux, André dut s'asseoir ...

- Mais qu'as-tu donc fait ! fit-il à l'animal percevant, l'œil contrit, que le cadeau ne plaisait pas. Du caviar, et une grosse boîte, rien que ça, où as-tu bien pu le prendre ? - le voler, donc.

La tête en étau entre ses deux mains, André se demandait dans quel pétrin Vingt-Deux l'avait précipité : on allait croire qu'il avait dressé ce chien à voler du caviar ! (ce qui, vu le passé olfactif de l'animal et son goût immodéré pour la chair à écailles, était tout à fait plausible...).

"Bhogossian, Paris", cela lui disait bien quelque chose... où avait-il vu ce nom ? Ce fou de poisson aura voulu tâter du nec plus ultra, de l'œuf d'esturgeon !… Et, incapable d'ouvrir la boîte mais l'ayant reniflée, compte-t-il que je la lui ouvre?...Vingt-Deux ne bougeait pas. André faillit lever la main sur lui, puis se reprit : l'heure était plutôt à la réflexion.

Un long moment masquée d’un nuage trop épais de questions, la lumière se fit soudain : Une épicerie fine venait en effet d'ouvrir en haut, dans la galerie, déjà repérée par cette fine gueule, qui tirait sur sa laisse dans sa direction lorsqu'André prit le pain à la boulangerie voisine l'autre soir...

- Ce serait donc ça, fit-il pensif.

 

- Tu m'as mis dans de beaux draps, fit André au chien qui enfouissait son museau entre ses deux pattes avant déployées, les yeux mi-clos.

Que faire ?...

André réalisa soudain qu'à cette heure de la nuit, le magasin était fermé : Vingt-deux avait volé ce caviar dans le parking - à moins qu'il ne l'ait pris quelque part dehors, un chien comme lui avait été dressé pour se faufiler partout.

- Ramener la boîte dès demain à l'ouverture de la boutique ? - et comment expliquer tout ceci ?

- La conserver ?

- S'en débarrasser ? - solution séduisante... quel dommage pourtant !

André décida de rentrer chez lui sans en parler à Francis qui le relevait ; peut-être la nuit porterait-elle conseil - il placerait la boite au réfrigérateur en tout cas. D'ailleurs il était souffrant, ce mal de tête n'en finissait pas, il toussait et mouchait, quelque rhume ou quelque bronchite encore ?

- Du caviar, ce chien vole du caviar ! Un coup à finir en taule, oui...

André indemniserait s'il le fallait.

 

Durant le trajet en auto, le chien s'agitait de brefs soubresauts sur la banquette arrière, et gémissait sur des notes aigües, comme lorsqu'il demandait quelque chose : le caviar peut-être ?! Passant devant la pharmacie de nuit en haut des allées Jean-Jaurès, André s'y arrêta : il fallait  soigner cette toux. Toute une faune nocturne était dans l'entrée, certains inertes et couchés à même le béton, épaves tombées là des suites de l'alcool ou de la seringue - ces derniers espérant de l’aide, les premiers quêtant pour la bouteille suivante. Une fois repoussés sans ménagements alcooliques et junkies barrant le passage (il en connaissait deux, délinquants notoires sans envergure), il put obtenir, à travers l'étroit guichet de la pharmacie blindée pour un siège au canon, du sirop et des comprimés au prix de nuit.

 

Rendu au 23 bis rue de la Dalbade, voyant la boîte sertie d'un ruban de fraîcheur qu'il ne retira pas, André se défit de l'objet du délit au frigo, dont il poussa le bouton moleté sur le dix.

Las et fiévreux, il souffla un moment : quelle histoire...!

Immobile sur le canapé, pattes avant allongées tel le sphinx, le regard figé sur la porte du réfrigérateur, Vingt-deux gémissait toujours sur le même ton.

Trois heures du matin.

André était incapable de prendre une décision avec ce mal de crâne qui ne le quittait pas, et cette impression de fièvre qu’il ressentait, malgré les cachets.

Alors, d'un geste raisonné, ouvrant la porte grinçante du bar, il en tira la bouteille du vieil Armagnac salvateur, celui des grandes occasions, celui où l'on puise les grandes décisions, celui qui, parfois, savait guérir certains maux. Il se servit d'une cérémonieuse parcimonie, fit longtemps tourner le liquide doré dans son verre, but religieusement, déposa son verre sur la table basse, laissa doucement aller son dos contre le dossier du fauteuil - et s'endormit sans éteindre la lumière, sous l'œil  déçu de Vingt-Deux qui ne tarda pas, lui non plus, à piquer du museau. Dans la pièce, on n'entendait plus que le ronflement nourri du réfrigérateur, qui s'éreintait à l'obtention de la température étonnamment basse programmée, pendant que le reste de la maisonnée dormait paisible...

 

 

 

9 - Petit déjeuner - où Vingt-Deux fait des siennes

 

                          La maisonnée ne s'éveilla pas avant dix heures du matin. Une sensation de compression crânienne pour l’un et de faim pour l’autre réveillèrent les deux êtres vivants, alors que le troisième, fait de matière plastique et d'acier s'endormait enfin à porte fermée, heureux d'avoir pu atteindre, terrifiante gageure qui l'avait lessivé, la température de trois degrés en quelques heures à peine. L'humain, l'animal et l'inanimé jouent sur des terrains différents.

André s'étirait sous le regard vitreux du chien ensommeillé qui bâillait, la gueule grande ouverte, toutes dents dehors. Tout lui revenait, en bloc : la barrière en panne, le client récalcitrant, le caviar, la lucarne de la pharmacie de nuit au gardien ensommeillé, le pitoyable junkie baignant dans ses vomissures, le SDF en délire agressif, mauvaise nuit ! Après une bonne douche, il infusa un bon thé rouge corsé-sucré, avala trois madeleines et prit quelques respirations en pleine conscience pour s’apaiser. Une fois la pâtée dispensée au chien, il ne pouvait plus reculer devant l'incontournable : ouvrir le réfrigérateur, en extraire la prestigieuse boîte bleue et… en faire quelque chose.

Il mit en premier lieu son ordinateur à contribution, qui sut lui dire la valeur de l'objet : pour les deux cent cinquante grammes spécifiés, vu la référence et la marque, il avait au frais pas moins de trois-mille-sept-cents euros de ces œufs noirs aux reflets verts ! Dans cette boîte. Google le clamait, indifférent - lui.

Cela donnait le tournis.

 

Quel diable de chien avait-il là ! - En l'occurrence, le seul coupable serait son maître et personne d'autre...et qui sait combien de boîtes sont stockées dans ces chambres froides, à St. Georges ? - Le nouveau casse du siècle, faisant fi du bijou comme de l'or, pourrait-il être de ces périssables petites billes ?

- Pièce à conviction, fallait-il se séparer de la boîte bleue ?

- Certes oui, l'objet brûlait les mains mais à tout prendre et le risque étant déjà pris, il était absurde de ne pas goûter au mets des rois !

Ce qu'il fit, non sans cérémonie d'ailleurs : table de cuisine lessivée-rincée-essuyée, nappe blanche-à-fleurs-mauves des invitations, assiette et cuillère de style, essuies-bouche à jeter aux motifs artistiques : André sortait la panoplie de fête pour lui seul et pour l'occasion trop belle.

Tel le prêtre au Saint Sacrement, la serviette du maître d'hôtel au bras, André ouvrit son réfrigérateur, intimidé du contenant sans pareil, qu'il prit tel le ciboire et déposa au centre géométrique exact de sa table parée du repose-plat pré-déposé. Il s'assit, laissa un moment son souffle apaisé le situer au présent des circonstances, puis il ferma les yeux un moment.

Hors l'impatience, il était temps d'officier : André, tirant sur le ruban adhésif rouge qui en retenait l'ouverture, ouvrait la boîte et déposait le couvercle retourné sur la table. Il se recueillit un moment devant les mille petites sphères noires aux reflets d'émeraude, promesse d'une génération piscicole à jamais perdue.

 

Ce fut, alors qu'il saisissait entre ses doigts la fine cuillère d'acier, que l'irréparable se produisit : cédant à une force supérieure que seuls les animaux connaissent, Vingt-Deux, qui jusqu'alors feignait le réveil lascif sous un œil morne bondit, jeta ses deux pattes sur la table et s'empara du trésor qu'il gloutonna dans son gosier avec force éclaboussures, n'en laissant pour ainsi dire à peu-près rien.

Le drame avait duré quelques secondes.

Plus de trois mille Euros engloutis d'un bloc par l'animal, ça faisait mal !

Et André, alourdi de fièvre et surpris par la détente de l'animal, n'avait pu sauver du désastre que quelques dizaines de grammes non souillés de bave canine. Suffisants pour connaître l'extase caviardeuse des rois. D'une indécente et sonore déglutition, Vingt-Deux achevait d'avaler son énorme bouchée du mets le plus onéreux qui soit, et se pourléchait tranquille.

 

Le front d'André virait au rouge cerise et il s'apprêtait à punir sans retenue lorsque, examinant la boite de tôle mâchée et vidée par son compagnon indélicat, un intrigant double fond mis à jour par la morsure parut à ses yeux : qu'était-ce encore ?

Repoussant brutalement Vingt-Deux qui s'approchait encore c'est, crevant le double fond plastifié d'une lame délicate qu'il put mettre à jour une belle épaisseur de poudre blanche dont il porta, de la pointe du couteau, quelques grains sur sa langue :

- De la coke ; affinée ; de la bonne, fit-il tout bas en professionnel.

 

La boite d'œufs d'esturgeon, haut de gamme et hors de prix recélait, inimaginable cache aux yeux même d'un spécialiste des "stups", une bonne centaine de grammes de ce coûteux stupéfiant : le prix négocié de l'ensemble complet (il ne l'était plus...) atteignait au vertige !

L'or en barre n'était que monnaie de singe en comparaison.

Quel cerveau, quel trafiquant de génie avait imaginé tel protocole ? Cela laissait sans voix. Habituellement, on trouvait la poudre blanche dans les caches les plus insolites, les plus sordides, jamais au fond des boîtes de caviar.

Du jamais vu.

Dans un chargement de ces boites à la valeur atteignant déjà des sommets, difficile de suspecter de plus grandes valeurs encore dans un double fond ! Le coup du siècle, sûr, le coup jamais vu était là - et découvert par Vingt-Deux en personne : flair intact, le chien retraité avait repris du service de lui-même, et sur quelle affaire...

Avant de le rasséréner, et de lui prodiguer des caresses malgré son indiscipline et sa goinfrerie, André se demanda quels effluves avaient prévalu à sa cloison nasale : les relents « professionnels », ou bien les senteurs gourmandes ?

D’un mode ou d’un autre, la performance olfactive était stupéfiante.

 

Il y avait du caviar sur la table et le tapis, où le chien promenait encore sa lippe.

- C'est ça, profites-en bien, et ne crois pas en voir à nouveau dans ta gamelle ! lui fit André, que le mal de tête lâchait un peu.

Il nettoya le ravage sous l'œil de l'animal, goba encore quelques grains intacts : au bout du compte, cela ne valait pas qu'on en fasse tant de battage... Et il se souvint alors de l'inénarrable Groucho Marx, déclarant à travers sa moustache que "Si le caviar était bon marché, les gens n'en achèteraient pas".

Après relecture de l’étiquette apposée au dos de la boîte, qui donnait en effet l’adresse de la boutique comme étant la succursale toulousaine de "Bhogossian-Paris" du Centre St. Georges, André la referma, l'enveloppa dans trois épaisseurs de nylon, et scotcha le tout de manière étanche. Enfin, il aéra la pièce pour en évacuer toute senteur suspecte et vaporisa longuement du désodorisant WC : en ce moment précis, il était suspect et non ancien flic.

 

La boutique était donc tenue par des trafiquants, à l'insu - ou à l'initiative - de la maison-mère parisienne ... l'enquête serait chaude, et André se prenait à regretter de ne pouvoir y participer. Quoi que, rien ne lui interdisait, avant d'avertir ses anciens collègues, d'enquêter un peu, juste pour le plaisir - il le ferait !

Il prit son vieux blouson de limier élimé, remplit la gamelle du chien, lui intima de ne pas bouger de là, et se rendit à pied à St Georges : il faisait beau, il avait le temps, il était de belle humeur.

 

 

 

10 - Enquête chaude en chambre froide

 

                                 André se composa l'aimable figure du client aisé, et pénétra chez Bhogossian. Il salua, on se montra avenant. Il flottait dans la pièce la senteur fraîche et discrète des boutiques bien tenues, et le visiteur aux yeux bandés n'aurait pu discerner qu'il se vendait là certains produits de la pêche. Une femme d'un certain âge se retirait, luxueux sac à l'effigie du trois mâts aux voiles rouges en main, sourire fin à la lèvre. Deux autres clients potentiels, figés devant l'un des trois étals de verre et d'acier réfrigérés, paraissaient en désaccord sur l'une ou l'autre de ces petites boîtes bleues. André s'intéressa aux produits, qui n'étaient pas tous issus de l'esturgeon : il y avait là du saumon fumé bio, du chocolat de luxe, du foie gras, de la charcuterie surfine, et, sur un long présentoir séparé, quantité de bouteilles de cet alcool blanc de modeste saveur - qu'il convient de boire avec le caviar. A l'exception de quelques bouteilles, la vodka affichait des prix abordables, mais ceux de ces boîtes de métal, certaines à peine plus grosses que celles des cachous, étaient renversants !

Google ne l’avait pas trompé.

 

Sévère et grande brune à la cinquantaine sèche sans doute ravagée par les régimes minceur, une femme à la mise brillante s'affairait au déballage et à la mise en rayon. Le vendeur, homme rondelet d'âge mûr, cheveu noir à peine grisonnant, épaisse moustache brune s'approcha, obséquieux et maniéré du geste, d'André :

- Puis-je vous aider monsieur, recherchez-vous un produit particulier ?

- Auriez-vous du "Bhogossian Spécial réserve Houto-Houso" ? lâcha André.

- Certainement monsieur, hormis que nous ne le présentons pas ici ; voulez-vous visiter brièvement la chambre frigorifique où il se trouve ? Certaines personnes le demandent - cela ne prendra pas plus d'une minute ; si toutefois vous le souhaitez.

- Pourquoi pas, répliqua André, un peu pris au dépourvu mais intéressé.

- En ce cas veuillez me suivre, c'est tout à côté, je vous précède.

L'homme le guida vers un épais rideau de velours bleu, l’écarta d’un geste et découvrit une porte d’acier poli, frappa un code sur un minuscule clavier, tourna un grand volant avec effort, tira à lui l'épaisse porte étanche, et fit passer André. C'était une chambre réfrigérée - et apparemment blindée.

- Voici, monsieur, le meilleur de la maison Bhogossian ; je suis désolé de devoir refermer derrière nous ; il y a ici, voyez-vous, une véritable fortune. Nous regrettons de même le désagrément d'une température aussi basse, le caviar se conserve entre deux degrés au-dessous du zéro et quatre au-dessus. Je vous laisse regarder.

 

André regarda : hormis un incroyable assortiment du même produit sur les étagères d'acier inoxydable, il n'y avait là rien de très fascinant. Il remarqua cependant la présence d'une porte fermée, identique à celle qu'il venait de franchir, sur le côté droit de la chambre :

- Que stocke-t-on là ... se dit-il amusé, convaincu d’avoir la réponse.

- C'est pour une célébration particulière entre amis, amis que je dois consulter avant d'acheter : combien de grammes recommandez-vous par personne ?

- Pour goûter seulement, nous conseillons 10 grammes, et pour déguster, de 25 à 50 grammes - selon vos désirs bien entendu ; tenez compte du fait - si je peux me permettre - que certains néophytes se contenteront de goûter - et n'aimeront pas.

- Très bien, en ce cas vous voudrez bien m'offrir votre catalogue.

- Très certainement monsieur, si vous ne désirez pas rester davantage, je vous reconduis. André opina du chef.

L'homme fit sortir André selon la manœuvre inverse, avec en prime une petite coquetterie dans les poignets autour du volant.

André repartit avec un bocal de foie gras et une belle tranche de saumon bio, produits qui ne lui coûtèrent pas plus que leur prix de vente - c'était du Bhogossian !

 

Sur le chemin du retour, il prit par la place Wilson pour s'attabler en terrasse devant un café, sous le généreux soleil de décembre qui lui autorisa même l'ouverture du col de son blouson. On voyait sur cette place ronde une des fréquentations les plus mêlées de la ville, faite ici de l'homme d'affaires pressé, de la jeune élégante et de celle qui se maintenait à ce statut difficile par l'artifice, du clochard affalé sur un banc bouteille de rouge en main, en passant par les multiples étrangers qu'une ville florissante pouvait attirer - pauvres ou prospères, avec ou sans  papiers.

 

Reposant avec délicatesse sa tasse rouge sourire aux lèvres, André se disait que seule une inscription "Dérivés opiacés" sur la vitrine Bhogossian pourrait amener quiconque à suspecter les activités obscures de la boutique de luxe : fameuse affaire ! Il demeurait pourtant cette zone d'ombre : que s'était-il passé, qu'avait exactement fait Vingt-Deux entre une heure trente et deux heures du matin ? D'où, de qui tenait-il la boîte et comment avait-il pu la subtiliser sans tapage ? Les chiens ne parlent pas. S'il n'avait été occupé à la barrière, peut-être aurait-il pu voir sur ses écrans quelque scène qui l'aurait éclairé...

 

Il restait les enregistrements, il allait les visionner, ceux des six postes, dès ce soir - en espérant qu'ils soient bons ou qu'on n'ait masqué quelque caméra d’un simple foulard. Seule une équipe organisée pouvait mener telle activité. André le savait : pour les stupéfiants on avait toujours affaire à des individus décidés, le flingue facile sous les enjeux considérables et le moindre quidam, malchanceux témoin de ce qu'il n'aurait pas dû voir ou savoir est abattu sur le champ, un  simple poteau n'arrête pas le char d'assaut.

En l'occurrence le témoin - et voleur - ne parlera pas...mais son maître, lui, ne court il pas quelque risque ? Le cerveau embrumé par le rhume, André n'avait pas réfléchi à ça hier soir. Il eut un frisson.

Que personne n'ait vu Vingt-Deux commettre son larcin lui paraissait déjà improbable. Mais qui sait si l'animal n'a pas été aperçu en laisse en sa compagnie, au parking ou au centre commercial par un des trafiquants ?

Alors, il était en danger.

 

Cependant depuis sa visite chez Bhogossian, un déclic s'était produit en lui : et s'il poussait encore un peu ses investigations, avant d'aller à la police avec la pièce à conviction ? C'est dans cet état d'esprit qu'il retourna chez lui pour son après-midi de sommeil nécessaire, après avoir savouré lentement une salade composée et une pièce de saumon aux herbes, comme il le faisait parfois ici ou là - aujourd’hui au restaurant du grand marché -, lorsque son réfrigérateur avait outrepassé la cote d'alerte.

Dès son réveil, il glissa son vieux Walther PP personnel dans la poche intérieure de son blouson, engagea la première balle dans la chambre et vérifia le cran de sûreté.

 

 

 

11 - Vidéo

 

                                           Le soir, dès son arrivée au bureau, où il relevait Francis Gardel, André fut accueilli au cri de :

- Sabotage André, sabotage, on nous a saboté la barrière !

- J'ai bien eu une panne hier soir, dans la dernière heure - sabotage dis-tu ?

- C'est ce qu'a dit Guillaume, le jeune gars de l'entretien, tu sais : câble d'alimentation sectionné à la pince dans la boîte à connexions, risquait pas de se lever la barrière...

- Ouais, ben, j'imaginais pas ça, sinon la caisse auto fonctionnait, je me suis contenté de jouer au portier jusqu'à la fermeture - y avait des énervés.

- Et, t'as rien remarqué d'autre ?

- Non, à part ça tout était normal fit André d'une voix neutre.

Pigé, se dit-il : on m'aura retenu en haut devant la barrière sabotée, loin des écrans pour avoir les mains libres en bas, et ce diable de chien, alerté par quelque relent de chnouf - ou d'esturgeon - s'est précipité, se rappelant les dealers qu'on faisait tomber au bon vieux temps grâce à lui : sacré chien, va. Bande organisée en tout cas, et qui a dû nous observer, Vingt-Deux et moi - ça sent pas bon tout ça...

- Tu me parais soucieux, ça va André ?

- Non, non - un poil inquiet quand même, pourquoi diable quelqu'un aurait-il fait ça...quelque resquilleur mal renseigné peut-être, rien de grave allez...

- Ouais, on va pas appeler les flics pour ça, y a pas mort d'homme.

- Je peux te dire qu'ils viendront pas pour un câble sectionné ! cria André.

- Vrai que t'en étais, toi.

- Ouais, surveillons plus serré, on veille aux enregistrements vidéo, hein ?

- Boulot-boulot, même si je visionne pas, j'enregistre tout et je classe par heure et date.

- Ouais, on veille au grain - j'ai l'impression de reprendre du service, tiens...

- Salut André, à demain !

- A demain Francis.

 

Le cerveau du retraité de la police se faisait le siège d'une intense activité.

André en avait vu bien d'autres mais il ne s'était jamais senti concerné à ce point : ces affreux avaient fait injure à son intelligence en sabotant SA barrière !

Ils allaient voir, oui, ils allaient voir, ils ne connaissaient pas André TESTUT !

 

S'étant assuré de la présence de Vingt-Deux et fermant la porte du bureau, accoudé devant l'ordinateur, André Testut se mit en devoir de consulter les fichiers vidéo des caméras 5 et 6, celles du 3° niveau, avec une attention particulière pour la fourgonnette de l'artisan, que l'on voyait sur l'écran de la 6 vers lequel il roula son fauteuil. Le visionnage démarré à partir d'une heure du matin en léger accéléré, aucune animation ne paraissait autour de la fourgonnette blanche, autres que de rares trainées floues d'autos qui vidaient les lieux, ou la marche accélérée de quelque piéton quittant ou rejoignant son auto.

Vers une heure trente, trois hommes entouraient, quelques places plus à gauche, une autre fourgonnette déjà garée (qu'il n'avait jamais vue, tiens...) du genre frigorifique comme en possèdent les bouchers ou les poissonniers : "poisson, esturgeon..." - il les tenait ! Il passa en lecture normale et reprit au début de la scène. Tout ne se passait pas dans le champ de la caméra, mais il pouvait voir deux de ces hommes passer de temps à autre, chargés de cagettes de bois blanc qui paraissaient lourdes, les déposer dans la fourgonnette puis s'en retourner pour un autre voyage : on effectuait le chargement ! Quant au troisième, il veille au grain, on connaît la chanson, se dit André. Mais que diable avait-il réorienté cette fichue caméra sur l'innocente fourgonnette du plombier, il loupait l'essentiel, imbécile qu'il était !

Il distinguait maintenant l'image lointaine du guetteur qui s'était déplacé, adossé dans la pénombre au mur du fond. Arrêt sur image et zoom : André voyait un homme rondelet d'âge mûr, cheveu noir un peu grisonnant, épaisse moustache brune... puis l'homme, tendant le bras vers les deux autres comme qui intimerait un ordre, sortit de l'ombre - probablement pour les rejoindre - à grandes enjambées : aucun doute possible, il l'avait côtoyé la veille : c'était bien lui !

C'était le vendeur de "Bhogossian Toulouse", là-haut, au rez-de-chaussée. Qui de fait en était aussi gérant.

Puis les trois hommes disparaissaient du champ un long moment laissant les portes arrière de la fourgonnette entr'ouvertes et le véhicule peut-être non gardé - bien que le cadrage  ne puisse le confirmer.

 

Et la clé de l'énigme était là : il n'y avait plus à l'écran aucun mouvement depuis deux bonnes minutes lorsque André y aperçut Vingt-Deux qui, avec une lenteur calculée sortait de sous une auto garée plus loin, marquant un temps d'arrêt, se faufilant à pas lents entre les véhicules ; puis il se glissait furtif par l'ouverture laissée entre les portes arrière entrebâillées du véhicule, pour en ressortir quelques secondes plus tard boîte ronde au bec, d'un pas mesuré qui allait s'accélérant jusqu'à sortir du champ de la caméra.

André coupa le visionnage. Il restait devant les écrans médusé : voilà que ce diable d'animal avait décidé de lui-même de reprendre du service !...il est vrai qu'on ne peut signifier de départ en retraite par document officiel à un chien ; celui-là se considère toujours actif - et quelle action !

 

Par acquit de conscience cependant, André poursuivit la lecture de la vidéo pour se rendre compte que, quelques minutes plus tard encore, les deux hommes glissaient deux gros pains de glace ensachés de plastique dans la camionnette, en refermaient les portes et sortaient du champ de la caméra. Sans tarder, le véhicule démarra en direction de la rampe de sortie, roulant au ralenti.

Alors Charles, qui le relevait à ce moment-là, avait dû voir sortir le véhicule ; mieux, il leur avait ouvert la barrière sabotée à la main et peut-être vu ces hommes de près ; il suffirait de le questionner pour avoir les recoupements nécessaires. On peut même supposer, se dit André, que la boîte soustraite n'aura pas manqué de créer quelque discorde, voire des coups de flingue chez les trafiquants...

L'auto-réduction chez les malfrats était un phénomène très apprécié dans la police.

 

 

 

12 - Les trafiquants

 

                                               D'un simple coup de fil, André joignit le commissariat, tirant Raymond Tournier de la léthargie des permanences nocturnes, et déballa tout en bloc à son ancien collègue, prenant rendez-vous dès la première heure pour une déposition pièce à conviction et bandes vidéo en mains - après en avoir référé à la direction des parkings de la ville, la société Darci qui avait accueilli sa requête pour Vingt-Deux si favorablement. Il fut très bien reçu de même : la société Darci pouvait se targuer du plus professionnel et du plus compétent personnel de gardiennage qui soit, assisté de chiens remarquablement dressés. Toutes les automobiles, la plus modeste comme la plus prestigieuse méritaient ce havre de paix, pour elles-mêmes comme pour leurs possesseurs : les Parkings Darci.

Le département "Recherche & développement" de l'entreprise saurait tirer parti de l'évènement.

 

On était heureux de revoir André au commissariat, mais on n'aurait pas cru que ce fût pour amener une affaire - qui de plus paraissait grosse. Ce fut le remue-ménage des grands jours. Le plan était aisé : on perquisitionnait et arrêtait conséquemment tout le personnel de Bhogossian Toulouse, certains de n'y trouver pas moins d'un coupable, la Tête sans doute d'après la vidéo, après quoi on obtiendrait bien quelques tuyaux sur les autres. En relation avec les collègues parisiens, on perquisitionnerait le même jour à la même heure à la maison mère : ça allait faire du foin !

Cela fit effectivement du foin, excepté qu'on ne put qu'innocenter "Bhogossian-Paris", et présenter des excuses pour cette fâcheuse contre-publicité : il n'y avait pas de filière, l'affaire était exclusivement toulousaine.

 

 

 

13 - Épilogue

 

Furent arrêtés au cours de la perquisition au centre St Georges à Toulouse :

- Anton Bertazzi, vendeur et gérant de la succursale Bhogossian-Toulouse, reconnu coupable à l'issue du procès.

- Léon Cavallini, employé et complice, reconnu coupable.

- Eloïse Bürtsner, employée, innocentée.

- Frédéric Duchamp, dit "Fredo", homme à tout faire, reconnu coupable.

 

- André fut promu au sein de la société Darci, et put bénéficier d'un emploi autoroutier de plein air, plus épanouissant et mieux payé.

- Quant à Vingt-Deux, le chien-héros-retraité de la police toulousaine, bénéficiant d'une dispense d'âge, il fut promu "Reproducteur honorifique des chenils de la Police de Midi-Pyrénées", où naquit une nombreuse descendance de chiots, tous surdoués, des suites de ses œuvres. Lui fut également accordée par la société Bhogossian - faveur à titre tout à fait exceptionnel - une boîte de "Bhogossian Spécial réserve Houto-Houso" de pur beluga bulgare de 25 grammes un dimanche sur quatre.

 

L'homme et le chien logent toujours au 23 bis, rue de la Dalbade, où cependant l'espace libre se trouve un peu réduit du fait d'une heureuse cohabitation féminine - voulue par l'homme et acceptée avec joie par le chien.

 

 

 ►◄

 

boite-caviar copie

 

 

JCP, de Mai 2010 à Décembre 2013. Janvier 2015. Révision 11/2018, 05/2019 et 11/2020

 

 ÉDITIONS RATHÉ

 

17 janvier 2020

NOUVELLES, CONTES ET RÉCITS

ICONES NOUV REC copie

 

Les nuits du parking St. Georges (droits réservés)

Secondé par le fidèle Vingt-Deux, Labrador piscivore, André, le policier déchu, parviendra-t-il, au péril de sa vie, à résoudre l'énigme de la camionnette blanche, toujours garée sur la même place au troisième sous-sol du parking ?

Lassitude céleste (droits réservés)

Dieu est las des requêtes incessantes de Léonie Lerussec, qui ne lui laisse aucun repos....

La Machine (droits réservés)

Le professeur Cirebois réalisera-t-il enfin la machine à rien faire, ou lui préfèrera-t-il l'amour ?...

Les Vénusiennes (droits réservés)

Est-ce vraiment le dérèglement des planètes qui occasionne cette vague sans précédent de viols d'un type jamais vu ?... et sait-on qui, du commissaire ou du scientifique, sera le premier à résoudre l'énigme ?...

L'étrange destin de la planète Exomar (droits réservés)

Et s'il existait encore, là-haut, tout là-haut, aux confins de la galaxie RGS 9056, une planète plate habitée...

 

Prochainement :

Les grands terriers (droits réservés)

Quels sont ces curieux animaux qui hantent le sous-sol de la vieille usine de produits chimiques ?...

Fin de nuit sous la pluie (droits réservés)

Savez-vous que les prostituées sont des femmes au grand coeur ?

Le monde de Tori (droits réservés)

C'est l'histoire d'un petit grain de sable qu'un jour une écrevisse sortit du ruisseau et qui...

 

 ÉDITIONS RATHÉ

11/2020

26 mai 2020

Sonnet saturnien (1206)

500 117_1250x625 copie

                                                                                                                    Hier soir, tout au fond du jardin

 

Sonnet saturnien

 

 

Sur un gouffre béant habité du seul vide,

La journée s’est ouverte au livre sans écrit,

Et la pensée calmée comme une mer sans ride,

Au rien-faire accompli mon cœur se réjouit.

 

Il n’est d’acte à poser, il n’est de geste utile

Autre qu’à respirer et contempler la vie,

Simplement exister, libre de toute envie,

Observer dans la paix les heures qui s’empilent.

 

Et du bonheur sans cause à la seule joie d’être,

Laisser le mouvement dans l’oubli du désir,

Boire le tout au rien, être au lieu de paraître ;

 

Ne pas juger l’instant, savoir se réjouir

De ce qui est offert, loin de la course folle

Où chacun croit devoir jouer son meilleur rôle.

 

 

JCP 05/2020

30 mai 2020

Le voyage des eaux (1207)

450lagon-maurice-pinterest_0 copie

                                                                                                      Le lagon du Morme, Maurice

 

 

Le voyage des eaux

 

 

Harassées des marées, tempêtes et ressacs,

Tourmentées des courants et des routes du ciel,

Les eaux du grand lagon

Ont regagné le large,

Et se sont rassemblées en vagues voyageuses.

 

Une goutte venue de lointains merveilleux

Un jour leur a conté les pôles et les glaces,

Et comment d’autres eaux

– Dures comme le roc –

Y connaissent des joies de silence et de paix.

 

Impatientes de voir les blanches eaux figées,

Elles prennent la route. Mais le chemin des eaux

Se fait d’un pas si lent qu’il ne demeure plus

Que banquise fondue.

Pas le moindre glaçon

Pour leur parler du Nord : seulement l’océan…

 

 

JCP 05/2020

Publicité
9 décembre 2020

BIC FOR EVER*

                    Cet article, daté du 29 Août 2019, où était dénoncée la disparition impromptue de l'orifice vital d'un objet qu'on ne présente plus, retrouve soudain une actualité brûlante :

Le trou que l'on croyait perdu est revenu !

 

* Bic pour toujours

 

Août 2019 : ancien et nouveau modèle accolés - les mots sont inutiles...

IMG_3910 copiecomp

 

IMG_3909 copiecomp

 

Bic                          

 

                                                          

Tout n’est pas vu, tout n’est pas su,

                                                                          On nous en cache !

Constatation minuscule

au prolongement majeur où se lit la crainte :

Familier au poète où trop souvent sa muse sommeille,

frêle cylindre de cristal dont la facette marque à jamais un doigt

qui l’expose aux huées*,

le Bic a vu, savez-vous, son orifice - utile au passage des airs

pour une course harmonieuse de l’encre au papier -

                                                                                     Disparaître !

 

Trop respirés, tellement souillés,

les airs, les pauvres airs seraient-ils courroucés,

et fuiraient-ils bientôt la surface de la terre

                Qu’il ne soit déjà plus nécessaire de compter avec eux ?

 

À son encre au débit étranglé,

                 S’il devait vivre encore, le poète trouvera-t-il ses mots ?

 

 

 * Baudelaire lui-même fut exposé aux poétophobes.

 

◄►

                                                                     

10/2020 : Constructeur pris de remords ou plaintes pour fuites on ne sait, l'orifice équilibrateur des pressions est revenu, comme vous pourrez déjà le noter chez votre fournisseur habituel.

Il ne serait guère étonnant que nous ayons échappé à un vaste complot à échelle mondiale...

IMG_4823 c680opie

La macrophoto révèle même de mystérieuses inscriptions gravées, non pas sur le corps du stylo, mais sur le tube interne contenant le précieux liquide - et la multitude des mots non écrits qui aimeraient tant l'être...

 

►◄

Jyssépé, 08/2019 - 12/2020

6 juin 2013

Sophocle, Électre (théâtre en prose)

 Sophocle 350Electre copie

 (- 495 ... - 406)

TRAGÉDIE

Traduction nouvelle de Leconte de Lisle

 

Électre350 copie

 

LES ACTEURS

 

LE PÉDAGOGUE

ORESTE, fils d’Agamennon et de Clytemnestre, frère d’Électre et de Chrysothémis

ÉLECTRE, sœur d’Oreste et de Chrysthémis

CHŒUR DE JEUNES FEMMES DE MYCÈNES

CHRYSOTHÉMIS, sœur d’Électre et d’Oreste

CLYTEMNESTRE, veuve d’Agamennon (fille de Tyndare)

ÉGISTHE, amant de Clytemnestre, assassin d’Agamennon (fils de Thyeste et cousin d’Agamennon)

 

 

electre500pie

 

Le Pédagogue, Oreste, Électre.

 

LE PÉDAGOGUE.

Ô enfant d'Agamemnôn, du chef de l'armée devant Troie, il t'est permis maintenant de voir ce que tu as toujours désiré. Ceci est l'antique Argos, le sol consacré à la fille aiguillonnée d'Inakhos. Voici, Oreste, l'agora Lycienne du dieu tueur de loups ; puis, à gauche, le temple illustre de Héra. Tu vois, crois-le, la riche Mycènes, où nous sommes arrivés, et la fatidique maison des Pélopides où, autrefois, après le meurtre de ton père, je te reçus des mains de ta sœur, et, t'ayant enlevé et sauvé, je t'élevai jusqu'à cet âge pour venger la mort paternelle. Maintenant donc, Oreste, et toi, le plus cher des hôtes, Pylade, il s'agit de promptement délibérer sur ce qu'il faut faire. Déjà le brillant éclat de Hélios éveille les chansons matinales des oiseaux et la noire nuit pleine d'astres tombe. Avant qu'aucun homme sorte de la demeure, tenez conseil ; car, où en sont les choses, ce n'est plus le lieu d'hésiter, mais d'agir.

ORESTE.

Ô le plus cher des serviteurs, que de marques certaines tu me donnes de ta bienveillance pour nous ! En effet, comme un cheval de bonne race, bien qu'il vieillisse, ne perd point courage dans le danger, mais dresse les oreilles, ainsi tu nous excites et tu nous suis des premiers. C'est pourquoi je te dirai ce que j'ai résolu. Pour toi, écoutant mes paroles de toutes tes oreilles, reprends-moi si je m'égare. Quand j'allai trouver l'oracle Pythique, afin de savoir comment je châtierais les tueurs de mon père, le Phoibos me répondit ce que tu vas entendre : «  Toi seul, sans armes, sans armée, secrètement et par des embûches, tu dois, de ta propre main, leur donner une juste mort. » Donc, puisque nous avons entendu cet oracle, toi, quand il sera temps, entre dans la demeure, afin qu'ayant appris ce qu'on y fait, tu viennes nous le dire sûrement. Ils ne te reconnaîtront ni ne te soupçonneront, après un si long temps, et tes cheveux ayant blanchi. Dis-leur que tu es un étranger Phocéen, envoyé par un homme nommé Phanoteus. Et, en effet, celui-ci est leur meilleur allié. Annonce-leur aussi, et jure-leur qu'Oreste a subi la destinée par une mort violente, étant tombé d'un char rapide, dans les jeux Pythiques. Que tes paroles soient telles ! Pour nous, après avoir fait des libations à mon père, comme il est ordonné, et déposé sur son tombeau nos chevelures coupées, nous reviendrons ici, portant aux mains l'urne d'airain que j'ai cachée dans les buissons, comme tu le sais, je pense. Ainsi nous les tromperons par de fausses paroles, en leur portant cette heureuse nouvelle que mon corps n'est plus, qu'il est brûlé et réduit en cendre. Pourquoi, en effet, me serait-il pénible d'être mort en paroles, puisque je vis et que j'acquerrai de la gloire ? Je pense qu'il n'est aucune parole de mauvais augure, si elle sert. Déjà j'ai vu très souvent des sages qu'on disait morts, revenir dans leur demeure et n'en être que plus honorés ; d'où je suis assuré que moi aussi, vivant, j'apparaîtrai comme un astre à mes ennemis. Ô terre de la patrie, et vous, dieux du pays, recevez-moi heureusement ; et toi aussi, ô maison paternelle, car je viens, poussé par les dieux, afin de te purifier par l'expiation du crime. Ne me renvoyez pas déshonoré de cette terre, mais faites que j'affermisse ma maison et que je possède les richesses de mes aïeux. En voilà assez. À toi, vieillard, d'entrer et de faire ton office. Nous, sortons. L'occasion presse en effet, et c’est elle qui préside à toutes les entreprises des hommes.

 

On entend Électre gémir dans le palais.

ÉLECTRE.

Hélas sur moi !

LE PÉDAGOGUE.

Il me semble, ô fils, que j'ai entendu une des servantes soupirer dans la demeure.

ORESTE.

N'est-ce point la malheureuse Électre ? Veux-tu que nous restions ici et que nous écoutions ses plaintes ?

LE PÉDAGOGUE.

Non, certes. Toutes choses négligées, nous nous hâterons de suivre les ordres de Loxias. Il te faut, sans songer à ceci, faire des libations à ton père. Ceci nous assurera la victoire et donnera une heureuse fin à notre entreprise.

 

Électre, Le Chœur.

ÉLECTRE.

Ô lumière sacrée, Air qui emplis autant d'espace que la terre, que de fois aurez-vous entendu les cris sans nombre de mes lamentations et les coups précipités contre ma poitrine saignante, quand la nuit ténébreuse s'en va ! Et mon lit odieux, dans la demeure misérable, sait les longues veilles que je passe, pleurant mon malheureux père qu'Arès n'a point reçu, comme un hôte sanglant, dans une terre barbare, mais dont ma mère et son compagnon de lit, Égisthe, ont fendu la tête avec une hache sanglante, comme les bûcherons font d'un chêne. Et nul autre que moi ne te plaint, ô père, frappé de cette mort indigne et misérable ! Mais je ne cesserai point de gémir et de pousser d'amères lamentations, tant que je verrai les clartés étincelantes des astres, tant que je verrai le jour ; et, telle que le rossignol privé de ses petits, devant les portes des demeures paternelles je répandrai mes cris aigus en face de tous. Ô demeure d'Aidès et de Perséphone, Hermès souterrain et puissante imprécation, et vous, Erinnyes, filles inexorables des dieux, venez, secourez-moi, vengez le meurtre de notre père et envoyez-moi mon frère ; car, seule, je n'ai point la force de supporter le fardeau du deuil qui m'oppresse.

LE CHOEUR. Strophe I. Long et soutenu.

Ô enfant, enfant d'une très indigne mère, Électre, pourquoi répands-tu toujours les lamentations du regret insatiable d'Agamemnôn, de celui qui, enveloppé autrefois par les liens de ta mère pleine de ruses, a été frappé d'une main impie ? Qu'il périsse celui qui a fait cela, s'il est permis de le souhaiter !

ÉLECTRE.

Filles de bonne race, vous venez consoler mes peines. Je le sais et je le comprends, et rien de ceci ne m'échappe ; cependant, je ne cesserai point de pleurer mon malheureux père ; mais, par cette amitié même, offerte tout entière, je vous adjure, hélas ! de me laisser à ma douleur.

LE CHOEUR. Antistrophe I.

Et cependant, ni par tes lamentations, ni par tes prières, tu ne rappelleras ton père du marais d'Adès commun à tous ; mais, dans ton affliction insensée et sans bornes, ce sera ta perte de toujours gémir, puisqu'il n'y a point de terme à ton mal. Pourquoi désires-tu tant de douleurs ?

ÉLECTRE.

Il est insensé celui qui oublie ses parents frappés d'une mort misérable ; mais il contente mon coeur, cet oiseau gémissant et craintif, messager de Zeus, qui pleure toujours : Itys ! Itys ! Ô Niobé ! Ô la plus malheureuse entre toutes ! Je t'honore en effet comme une déesse, toi qui pleures, hélas ! dans ta tombe de pierre.

LE CHOEUR. Strophe II. Un peu plus animé.

Cependant, fille, cette calamité n'a point atteint que toi parmi les mortels, et tu ne la subis pas d'une âme égale comme ceux qui sont tiens par le sang et par l'origine, Chrisothémis, Iphianassa, et Oreste, enfant de noble race, dont la jeunesse est ensevelie dans les douleurs, et qui reviendra, heureux, quelque jour, dans la terre de l'illustre Mycènes, sous la conduite favorable de Zeus.

ÉLECTRE.

Moi, je l'attends sans cesse, malheureuse, non mariée et sans enfants ! Et je vais toujours errante, noyée de larmes et subissant les peines sans fin de mes maux. Et il ne se souvient ni de mes bienfaits, ni des choses certaines dont je l'ai averti. Quel messager m'a-t-il envoyé, en effet, qui ne m'ait trompée ? Il désire toujours revenir, et, le désirant, il ne revient jamais !

LE CHOEUR. Antistrophe II.

Rassure-toi, rassure-toi, fille. Il est encore dans l'Ouranos, le grand Zeus qui voit et dirige toutes choses. Remets-lui ta vengeance amère et ne t'irrite point trop contre tes ennemis, ni ne les oublie cependant. Le temps est un dieu complaisant, car l'Agamemnonide qui habite maintenant Krisa abondante en pâturages ne tardera pas toujours, ni le dieu qui commande auprès de l'Akhérôn.

ÉLECTRE.

Mais voici qu'une grande part de ma vie s'est passée en de vaines espérances, et je ne puis résister davantage, et je me consume, privée de parents, sans aucun ami qui me protège ; et même, comme une vile esclave, je vis dans les demeures de mon père, indignement vêtue et me tenant debout auprès des tables vides.

LE CHŒUR. Strophe III.

Il fut lamentable, en effet, le cri de ton père, à son retour, dans la salle du repas quand le coup de la hache d'airain tomba sur lui. La ruse enseigna, l'amour tua ; tous deux conçurent l'horrible crime, soit qu'un dieu ou qu'un mortel l'ait commis.

ÉLECTRE.

Ô le plus amer de tous les jours que j'ai vécus ! Ô nuit ! Ô malheur effrayant du repas exécrable, où mon père a été égorgé par les mains de ces deux meurtriers qui m'ont arraché la vie par trahison et m'ont perdue à jamais ! Que le grand dieu Olympien leur envoie de tels maux ! Que rien d'heureux ne leur arrive jamais, puisqu'ils ont commis un tel crime !

LE CHOEUR. Antistrophe III.

Songe à ne point tant parler. Ne sais-tu pas, tombée de si haut, à quelles misères indignes tu te livres ainsi de ton plein gré ? Tu as, en effet, haussé tes maux jusqu'au comble, en excitant toujours des querelles par ton âme irritée. Il ne faut point provoquer de querelles avec de plus puissants que soi.

ÉLECTRE.

L'horreur de mes maux m'a emportée. Je le sais, je reconnais le mouvement impétueux de mon âme ; mais je ne me résignerai pas à mes douleurs affreuses, tant que je vivrai. Ô chère race, de qui pourrais-je entendre une sage parole, de quel esprit prudent ? Cessez, cessez de me consoler. Mes lamentations ne finiront jamais ; jamais, dans ma douleur, je ne cesserai de me répandre en d'innombrables plaintes.

LE CHOEUR. Épode.

Je te parle ainsi par bienveillance, te conseillant comme une bonne mère, afin que tu n'augmentes point ton mal par d'autres maux.

ÉLECTRE.

Est-il une mesure à mon malheur ? Est-il beau de ne point se soucier des morts ? Où est-il l'homme qui pense ainsi ? Je ne veux ni être honorée par de tels hommes, ni jouir en paix du bonheur, s'il m'en est accordé, ne me souvenant plus de rendre à mes parents l'honneur qui leur est dû, et comprimant l'ardeur de mes gémissements aigus. Car si le mort, n'étant rien, gît sous terre, si ceux-ci n'expient point le meurtre par le sang, toute pudeur et toute piété périront parmi les mortels.

LE CHOEUR.

À la vérité, ô enfant, je suis venue ici pour toi comme pour moi. Si je n'ai pas bien parlé, tu l'emportes et nous t'obéirons.

ÉLECTRE.

Certes, j'ai honte, ô femmes, de ce que mes gémissements vous semblent trop répétés ; mais pardonnez-moi, la nécessité m'y contraint. Quelle femme de bonne race ne gémirait point ainsi en voyant les malheurs paternels qui, jour et nuit, semblent augmenter plutôt que diminuer ? D'abord, j'ai pour ma plus cruelle ennemie la mère qui m'a conçue ; puis, je hante ma propre demeure avec les tueurs de mon père ; je suis sous leur puissance, et il dépend d'eux que je possède quelque chose ou que je manque de tout. Quels jours penses-tu que je vive, quand je vois Égisthe s'asseoir sur le trône de mon père, et, couvert des mêmes vêtements, répandre des libations sur ce foyer devant lequel il l'a égorgé ? Lorsqu'enfin je vois ce suprême outrage : le meurtrier couchant dans le lit de mon père avec ma misérable mère, s'il est permis de nommer mère celle qui couche avec cet homme ? Elle est tellement insensée, qu'elle habite avec lui sans redouter les Erinnyes ! Mais, au contraire, comme se réjouissant du crime accompli, quand revient le jour où elle a tué mon père à l'aide de ses ruses, elle célèbre des chœurs dansants et elle offre des victimes aux dieux sauveurs. Et moi, malheureuse, voyant cela, je pleure dans la demeure, et je me consume, et, seule avec moi-même, je déplore ces repas funestes qui portent le nom de mon père ; car je ne puis me lamenter ouvertement autant que je le voudrais. Alors, ma mère bien née, à haute voix, m'accable d'injures telles que celles-ci : « Ô détestée des dieux et de moi, es-tu la seule dont le père soit mort ? Nul autre des mortels n'est-il dans le deuil ? Que tu périsses misérablement ! Que les dieux souterrains ne te délivrent jamais de tes larmes ! » Elle m'accable de ces outrages. Mais si, parfois, quelqu'un annonce qu'Oreste doit revenir, alors elle crie, pleine de fureur : « N'es-tu point cause de ceci ? N'est-ce point là ton œuvre, toi qui, ayant enlevé Oreste de mes mains, l'as fait nourrir secrètement ? Mais sache que tu subiras des châtiments mérités ! » Elle aboie ainsi, et, debout à côté d'elle, son amant illustre l'excite, lui, très lâche et mauvais, et qui ne combat qu'à l'aide des femmes. Et moi, attendant toujours que le retour d'Oreste mette un terme à ces maux, je péris pendant ce temps, malheureuse que je suis ! Car, promettant toujours et n'accomplissant rien, il détruit mes espérances présentes et passées. C'est pourquoi, amies, je ne puis me modérer en de telles misères, ni respecter aisément la piété. Qui est sans cesse accablé par le mal applique forcément son esprit au mal.

LE CHOEUR.

Dis-moi, pendant que tu nous parles ainsi, Égisthe est-il dans la demeure ou dehors ?

ÉLECTRE.

Il est sorti. Crois-moi, s'il eût été dans la demeure, je n'aurais point passé le seuil. Il est aux champs.

LE CHOEUR.

S'il en est ainsi, je te parlerai avec plus de confiance.

ÉLECTRE.

Il est sorti. Dis donc ce que tu veux.

LE CHOEUR.

Et, d'abord, je te le demande : que penses-tu de ton frère ? Doit-il revenir, ou tardera-t-il encore ? Je désire le savoir.

ÉLECTRE.

Il dit qu'il reviendra, mais il n'agit pas comme il parle.

LE CHOEUR.

On a coutume d'hésiter avant d'entreprendre une chose difficile.

ÉLECTRE.

Mais moi, je l'ai sauvé sans hésiter.

LE CHOEUR.

Prends courage : il est généreux et il viendra en aide à ses amis.

ÉLECTRE.

J'en suis sûre, sinon, je n'aurais pas vécu longtemps.

LE CHOEUR.

N'en dis pas plus, car je vois sortir de la demeure ta sœur, née du même père et de la même mère, Chrysothémis, qui porte des offrandes, telles qu'on a coutume d'en faire aux morts.

 

Chrysothémis, Électre, Le Chœur.

CHRYSOTHÉMIS.

Ô sœur, pourquoi viens-tu de nouveau pousser des clameurs devant ce vestibule ? ne peux-tu apprendre, après un si long temps, à ne plus t'abandonner à une vaine colère ? Certes, moi-même, je sais aussi que l'état des choses est cruel, et, si j'en avais les forces, je montrerais ce que j'ai pour eux dans le cœur ; mais, enveloppée de maux, pour naviguer il me faut plier mes voiles, et je pense qu'il m'est interdit d'agir contre ceux que je ne puis atteindre. Je voudrais que tu fisses de même. Cependant, il n'est pas juste que tu agisses comme je te le conseille et non comme tu le juges bon ; mais moi, pour vivre libre, il faut que j'obéisse à ceux qui ont la toute-puissance.

ÉLECTRE.

Il est indigne à toi, née d'un tel père, d'oublier de qui tu es la fille pour ne t'inquiéter que de ta mère ! car les paroles que tu m'as dites, et par lesquelles tu me blâmes, t'ont été suggérées par elle. Tu ne les dis pas de toi-même. C'est pourquoi, choisis : ou tu es insensée, ou, si tu as parlé avec raison, tu abandonnes tes amis. Tu disais que, si tu en avais les forces, tu montrerais la haine que tu as pour eux, et tu refuses de m'aider quand je veux venger mon père, et tu m'exhortes à ne rien faire ! Tout ceci n'ajoute-t-il pas la lâcheté à tous nos autres maux ? Enseigne ou apprends-moi quel profit j'aurais à finir mes gémissements. Est-ce que je ne vis pas ? Mal, à la vérité, je le sais, mais cela me suffit. Or, je suis importune à ceux-ci, et je rends ainsi honneur à mon père mort, si quelque chose plaît aux morts. Mais toi, qui dis haïr, tu ne hais qu'en paroles, et tu fais en réalité cause commune avec les tueurs de ton père. Si les avantages qui te sont faits, et dont tu jouis, m'étaient offerts, je ne m'y soumettrais pas. À toi la riche table et la nourriture abondante ; pour moi c'est une nourriture suffisante que de ne point cacher ma douleur. Je ne désire nullement partager tes honneurs. Tu ne les désirerais point toi-même, si tu étais sage. Maintenant, quand tu pourrais te dire la fille du plus illustre des pères, dis-toi la fille de ta mère. C'est ainsi que tu seras jugée mauvaise par le plus grand nombre, toi qui trahis tes amis et ton père mort.

LE CHOEUR.

Point trop de colère, par les dieux ! Vos paroles, à toutes deux, porteront d'ailleurs leur fruit, si tu apprends d'elle à bien parler, et celle-ci, de toi.

CHRYSOTHÉMIS.

Depuis longtemps, ô femmes, je suis accoutumée à de telles paroles d'elle, et je ne m'en souviendrais même pas, si je n'avais appris qu'un grand malheur la menace qui fera taire ses gémissements continuels.

ÉLECTRE.

Parle donc, dis quel est ce grand malheur, car si tu as à m'apprendre quelque chose de pire que mes maux, je ne répondrai pas davantage.

CHRYSOTHÉMIS.

Or, je te dirai tout ce que je sais de ceci. Ils ont résolu, si tu ne cesses tes lamentations, de t'envoyer en un lieu où tu ne verras plus désormais l'éclat d’Hélios. Vivante, au fond d'un antre noir, tu te répandras en gémissements loin de cette terre. C'est pourquoi, songes-y, et ne m'accuse pas quand ce malheur sera venu. Maintenant, il est temps de prendre une sage résolution.

ÉLECTRE.

Est-ce là ce qu'ils ont décidé de me faire ?

CHRYSOTHÉMIS.

Certes, dès qu'Égisthe sera revenu dans la demeure.

ÉLECTRE.

Plaise aux dieux qu'il revienne très promptement pour cela !

CHRYSOTHÉMIS.

Ô malheureuse, pourquoi cette imprécation contre toi-même ?

ÉLECTRE.

Puisse-t-il venir, s'il pense à faire cela !

CHRYSOTHÉMIS.

Quel mal veux-tu souffrir ? Es-tu insensée ?

ÉLECTRE.

C'est afin de fuir très loin de vous.

CHRYSOTHÉMIS.

Ne te soucies-tu point de ta vie ?

ÉLECTRE.

Certes, ma vie est belle et admirable !

CHRYSOTHÉMIS.

Elle serait belle, si tu étais sage.

ÉLECTRE.

Ne m'enseigne point à trahir mes amis.

CHRYSOTHÉMIS.

Je ne t'enseigne point cela, mais à te soumettre aux plus forts.

ÉLECTRE.

Flatte-les par tes paroles ; ce que tu dis n'est point dans ma nature.

CHRYSOTHÉMIS.

Cependant, il est beau de ne point succomber par imprudence.

ÉLECTRE.

Nous succomberons, s'il le faut, ayant vengé notre père.

CHRYSOTHÉMIS.

Notre père lui-même, je le sais, me pardonne ceci.

ÉLECTRE.

Il n'appartient qu'aux lâches d'approuver ces paroles.

CHRYSOTHÉMIS.

Ne céderas-tu point ? Ne seras-tu point persuadée par moi ?

ÉLECTRE.

Non, certes. Je ne suis point insensée à ce point.

CHRYSOTHÉMIS.

J'irai donc là où je dois aller.

ÉLECTRE.

Où vas-tu ? À qui portes-tu ces offrandes sacrées ?

CHRYSOTHÉMIS.

Ma mère m'envoie faire des libations au tombeau de mon père.

ÉLECTRE.

Que dis-tu ? Au plus détesté des mortels ?

CHRYSOTHÉMIS.

Qu'elle a tué elle-même. C'est cela que tu veux dire.

ÉLECTRE.

Quel ami l'a conseillée ? D'où vient que ceci lui ait plu ?

CHRYSOTHÉMIS.

D'une épouvante nocturne, m’a-t-il semblé.

ÉLECTRE.

Ô dieux paternels, venez ! Venez maintenant !

CHRYSOTHÉMIS.

Cette épouvante t'apporte-t-elle donc quelque confiance ?

ÉLECTRE.

Si tu me racontais son rêve, je te le dirais.

CHRYSOTHÉMIS.

Je n'en pourrais dire que peu de chose.

ÉLECTRE.

Dis au moins cela. Peu de paroles ont souvent élevé ou renversé les hommes.

CHRYSOTHÉMIS.

On dit qu'elle a vu ton père et le mien, revenu de nouveau à la lumière, puis, ayant apparu dans la demeure, saisir le sceptre qu'il portait autrefois et que porte maintenant Égisthe, et l'enfoncer en terre, et qu'alors un haut rameau végéta et en sortit, et que toute la terre de Mycènes en fut ombragée. J'ai entendu dire ces choses par quelqu'un qui était présent quand elle racontait son rêve à Hélios. Je n'en sais pas plus, si ce n'est qu'elle m'envoie à cause de la terreur que lui a causée ce songe. Je te supplie donc, par les dieux de la patrie, de m'écouter et de ne point te perdre par imprudence ; car si, maintenant, tu me repousses, tu me rappelleras quand tu seras en proie au malheur.

ÉLECTRE.

Ô chère, n'apporte rien au tombeau de ce que tu as aux mains, car il ne t'est point permis et il n'est pas pieux de porter à notre père ces offrandes d'une femme odieuse et de répandre ces libations. Jette-les aux vents ou cache-les dans la terre profondément creusée, afin que rien n'en approche jamais du tombeau de notre père ; mais, jusqu'à ce qu'elle meure, que ce trésor lui soit réservé sous terre ! En effet, si cette femme n'était pas née la plus audacieuse de toutes, jamais elle n'aurait destiné ces libations détestables au tombeau de celui qu'elle a tué elle-même. Demande-toi, en effet, si le mort enfermé dans ce tombeau doit accepter volontiers ces offrandes-ci de celle par qui il a été indignement égorgé, qui lui a coupé l'extrémité des membres comme à un ennemi et qui a essuyé sur sa tête les souillures du meurtre. Penses-tu que ce meurtre puisse être expié par ces libations ? Non, jamais, cela ne se peut. C'est pourquoi, n'en fais rien. Coupe l'extrémité de tes tresses. Voici les miennes, à moi, malheureuse ! C'est peu de chose, mais je n'ai que cela. Donne ces cheveux non soignés et ma ceinture sans aucun ornement. Ploie les genoux, suppliante, afin qu'il vienne à nous, propice, de dessous terre, afin qu'il nous aide contre nos ennemis et que, vivant, son fils Oreste les renverse d'une main victorieuse et les foule aux pieds, et pour que nous ornions ensuite son tombeau de plus riches dons et de nos propres mains. Je pense, en effet, je pense qu'il a résolu quelque dessein en envoyant à celle-ci ce songe effrayant. Mais, ô sœur, fais ce que je te commande, ce qui servira ta vengeance et la mienne, ainsi qu'au plus cher des mortels, à notre père qui est maintenant sous terre.

 

Le Choeur, Chrysothémis, Clytemnestre.

LE CHOEUR.

Elle a parlé pieusement. Si tu es sage, ô chère, tu lui obéiras.

CHRYSOTHÉMIS.

Je le ferai comme elle l'ordonne ; car, pour une chose juste, il ne faut point se quereller, mais se hâter de la faire. Pendant que je vais agir, je vous prie, par les dieux, ô amies, gardez le silence ; car si ma mère apprenait ceci, je crois que ce ne serait pas sans un grand danger que je l'aurais osé.

LE CHOEUR. Strophe.

À moins que je ne sois une divinatrice sans intelligence et privée de la droite raison, la justice annoncée viendra, ayant aux mains la force légitime, et elle châtiera dans peu de temps, ô enfant. La nouvelle de ce songe m'a été douce, et ma confiance en est affermie ; car ni ton père, roi des Hellènes, n'est oublieux, ni cette antique hache d'airain à deux tranchants qui l'a tué très ignominieusement.

Antistrophe.

Elle viendra, l'Erinys aux pieds d'airain, aux pieds et aux mains sans nombre, qui se cache en d'horribles retraites ; car le désir impie de noces criminelles et souillées par le meurtre les a saisis. C'est pourquoi je suis certaine que ce prodige qui nous apparaît menace les auteurs du crime et leurs compagnons. Ou les mortels n'ont aucune divination des songes et des oracles, ou ce spectre nocturne mènera tout à bien pour nous.

Épode.

Myrtilos complota contre le roi de Pise pour gagner une course de char dont est la main de la fille du roi Hippodamie. Il fut tué par son complice Pelops qui le maudit avant de mourir.

Ô laborieuse chevauchée de Pélops, combien tu as été lamentable pour cette terre ! En effet, du jour où Myrtilos périt, arraché violemment et outrageusement de son char doré et précipité dans la mer, d'horribles misères ont toujours assailli cette demeure.

CLYTEMNESTRE.

Tu vagabondes de nouveau, et librement, semble-t-il. Égisthe, en effet, n'est point ici, lui qui a coutume de te retenir, afin que tu n'ailles pas au dehors diffamer tes parents. Maintenant qu'il est sorti, tu ne me respectes point. Et, certes, tu as dit souvent et à beaucoup que j'étais emportée, commandant contre tout droit et justice et t'accablant d'outrages, toi et les tiens. Mais je n'ai pas coutume d'outrager ; si je te parle injurieusement, c'est que tu m'injuries plus souvent encore. Ton père, et tu n'as point d'autre prétexte de querelle, a été tué par moi, par moi-même, je le sais bien, et il n'y a aucune raison pour que je le nie. Car, non moi seule, mais la justice aussi l'a frappé ; et il convenait que tu me vinsses en aide, si tu avais été sage, puisque ton père, sur qui tu ne cesses de gémir, seul des Hellènes, a osé sacrifier ta sœur aux dieux, bien qu'il n'eût point autant souffert pour l'engendrer que moi pour l'enfanter. Mais, soit ! Dis-moi pourquoi il l'a égorgée. Est-ce en faveur des Argiens ? Or, ils n'avaient aucun droit de tuer ma fille. Si, comme je le crois, il l'a tuée pour son frère Ménélas, ne devait-il pas en être châtié par moi ? ce même Ménélas n'avait-il pas deux enfants qu'il était plus juste de faire mourir, nés qu'ils étaient d'un père et d'une mère pour qui cette expédition était entreprise ? Le Hadès désirait-il dévorer mes enfants plutôt que les leurs ? L'amour de cet exécrable père pour les enfants que j'avais conçus était-il éteint, et en avait-il un plus grand pour ceux de Ménélas ? Ces choses ne sont-elles pas d'un père mauvais et insensé ? Je pense ainsi, bien que tu penses le contraire, et ma fille morte dirait comme moi, si elle pouvait parler. C'est pourquoi je ne me repens point de ce que j'ai fait ; et toi, si je te semble avoir mal agi, blâme aussi les autres, comme il est juste.

ÉLECTRE.

Maintenant tu ne diras pas que tu m'interpelles ainsi, ayant été provoquée par mes paroles amères. Mais, si tu me le permets, je te répondrai, comme il convient, pour mon père mort et pour ma sœur.

CLYTEMNESTRE.

Va ! Je le permets. Si tu m'avais toujours adressé de telles paroles, jamais tu n'aurais été blessée par mes réponses.

ÉLECTRE.

Létoïde : de la descendance de Léto (Latone), mère d'Artémis et d'Athéna.

Je te parle donc. Tu dis avoir tué mon père. Que peut-on dire de plus honteux, qu'il ait eu raison ou tort ? Mais je te dirai que tu l'as tué sans aucun droit. Le mauvais homme avec lequel tu vis t'a persuadée et poussée. Interroge la chasseresse Artémis, et sache ce qu'elle punissait, quand elle retenait tous les vents en Aulis ; ou plutôt je te le dirai, car il n'est point permis de le savoir d'elle. Mon père, autrefois, comme je l'ai appris, s'étant plu à poursuivre, dans un bois sacré de la déesse, un beau cerf tacheté et à haute ramure, laissa échapper, après l'avoir tué, je ne sais quelle parole orgueilleuse. Alors, la vierge Létoïde, irritée, retient les Achéens jusqu'à ce que mon père eut égorgé sa propre fille à cause de cette bête fauve qu'il avait tuée. C'est ainsi qu'elle a été égorgée, car l'armée ne pouvait, par aucun autre moyen, partir pour Ilios ou retourner dans ses demeures. C'est pourquoi mon père, contraint par la force et après y avoir résisté, la sacrifia avec douleur, mais non en faveur de Ménélas. Cependant si je disais comme toi qu'il a fait cela dans l'intérêt de son frère, fallait-il donc qu'il fût tué par toi ? Au nom de quelle loi ? Songe à quelle douleur et quel repentir tu te livrerais, si tu rendais une telle loi stable parmi les hommes. En effet, si nous tuons l'un pour en avoir tué un autre, tu dois mourir toi-même afin de subir la peine méritée. Mais reconnais que tu avances un faux prétexte. Apprends-moi, en effet, si tu le peux, pourquoi tu commets cette très honteuse action de vivre avec cet homme abominable à l'aide duquel tu as autrefois tué mon père, et pourquoi tu as conçu des enfants de lui, et pourquoi tu rejettes les enfants légitimes nés de légitimes noces. Comment puis-je approuver de telles choses ? Diras-tu que tu venges ainsi la mort de ta fille ? Si tu le disais, certes, cela serait honteux. Il n'est point honnête d'épouser ses ennemis pour la cause de sa fille. Mais il ne m'est permis de le conseiller sans que tu ne m'accuses partout avec des cris que j'outrage ma mère. Or, je vois que tu agis envers nous moins en mère qu'en maîtresse, moi qui mène une vie misérable au milieu des maux continuels dont vous m'accablez, toi et ton amant. Mais cet autre, qui s'est à grande peine échappé de tes mains, le misérable Oreste, il traîne une vie malheureuse, lui que tu m'as souvent accusée d'élever pour être ton meurtrier. Et, si je le pouvais, je le ferais, certes, sache-le sûrement. Désormais déclare à tous que je suis mauvaise, injurieuse, ou, si tu l'aimes mieux, pleine d'impudence. Si je suis coupable de tous ces vices, je n'ai pas dégénéré de toi et je ne te suis pas à déshonneur.

LE CHOEUR.

Elle respire la colère, je le vois, mais je ne vois pas qu'on se soucie de savoir si elle en a le droit.

CLYTEMNESTRE.

Et pourquoi me soucierais-je d'elle qui adresse à sa mère des paroles tellement injurieuses, à l'âge qu'elle a ? Ne te semble-t-il pas qu'elle doive oser quelque mauvaise action que ce soit, ayant rejeté toute pudeur ?

ÉLECTRE.

À la vérité, sache-le, j'ai honte de ceci, quoi qu'il te semble ; je comprends que ces choses ne conviennent ni à mon âge, ni à moi-même ; mais ta haine et tes actions me contraignent : le mal enseigne le mal.

CLYTEMNESTRE.

Ô insolente bête, est-ce moi, sont-ce mes paroles et mes actions qui te donnent l'audace de tant parler ?

ÉLECTRE.

C'est toi-même qui parles, non moi ; car tu accomplis des actes, et les actes font naître les paroles.

CLYTEMNESTRE.

Certes, par la maîtresse Artémis ! Je jure que tu n'échapperas pas au châtiment de ton audace, dès qu'Égisthe sera revenu dans la demeure.

ÉLECTRE.

Vois ! maintenant tu es enflammée de colère, après m'avoir permis de dire ce que je voudrais, et tu ne peux m'entendre.

CLYTEMNESTRE.

Ne peux-tu m'épargner tes clameurs et me laisser tranquillement sacrifier aux dieux, parce que je t'ai permis de tout dire ?

ÉLECTRE.

Je le permets, je le veux bien, sacrifie, et n'accuse pas ma bouche, car je ne dirai rien de plus.

CLYTEMNESTRE. S’adresse à une servante.

Toi, servante, qui es ici, apporte ces offrandes de fruits de toute espèce, afin que je fasse à ce roi des vœux qui dissipent les terreurs dont je suis troublée. Entends, Phoebus tutélaire, ma prière cachée, car je ne parle point entre amis, et il ne convient pas que je dise tout devant celle-ci, de peur que, poussée par la haine, elle ne répande à grands cris de vaines rumeurs par la ville.

Comprends donc ainsi ce que je dirai. Si la vision qui m'est apparue cette nuit m'annonce des choses heureuses, accomplis-les, roi Lycien ! Si elles sont funestes, détourne-les sur mes ennemis. S'ils me tendent des embûches, ne permets pas qu'ils m'enlèvent mes richesses ; mais accorde-moi de vivre, toujours saine et sauve, possédant le sceptre et la demeure des Atréides, jouissant d'une heureuse destinée au milieu de mes amis et de ceux de mes enfants qui m'entourent maintenant, qui ne me haïssent pas et ne me veulent point de mal. Écoute-nous favorablement, Apollon Lycien, et donne-nous ce que nous te demandons. Pour les autres choses, bien que je me taise, je pense qu'étant dieu tu les connais bien, car les enfants de Zeus voient tout.

 

 

 

Chrysothémis, le Choeur, Clytemnestre, Électre.

LE PÉDAGOGUE.

Femmes étrangères, je voudrais savoir si cette demeure est celle du roi Égisthe ?

LE CHOEUR.

C'est elle, étranger ; tu as bien pensé.

LE PÉDAGOGUE.

Ai-je raison de penser que voici son épouse ? En effet, son aspect est celui d'une reine.

LE CHOEUR.

Certes : c'est elle-même.

LE PÉDAGOGUE.

Salut, ô reine. J'apporte une heureuse nouvelle à toi et à Égisthe, de la part d'un homme qui vous aime.

CLYTEMNESTRE.

J'accepte l'augure ; mais je désire savoir d'abord qui t'a envoyé.

LE PÉDAGOGUE.

Panopée le Phocéen, qui t'annonce un grand événement.

CLYTEMNESTRE.

Lequel, étranger ? Dis. Envoyé par un ami, je sais assez que tes paroles seront bonnes.

LE PÉDAGOGUE.

Je dis la chose en peu de mots : Oreste est mort.

ÉLECTRE.

Hélas ! Malheureuse ! Je meurs aujourd'hui.

CLYTEMNESTRE.

Que dis-tu, que dis-tu, étranger ? N'écoute point celle-ci.

LE PÉDAGOGUE.

Je dis et je répète qu'Oreste est mort.

ÉLECTRE.

Je meurs, malheureuse ! Je ne suis plus !

CLYTEMNESTRE.

Songe à ce qui te regarde. Mais toi, étranger, dis-moi avec vérité de quelle façon il a péri.

LE PÉDAGOGUE.

C'est pour cela que je suis envoyé, et je te raconterai tout. Oreste étant venu dans la plus noble assemblée de la Hellas, afin de combattre dans les jeux Delphiques, entendit la voix du héraut annoncer la course par laquelle s'ouvraient les luttes ; et il entra, éclatant de beauté, et tous l'admiraient ; et quand il eut franchi le stade d'une borne à l'autre, il sortit, emportant l'honneur de la victoire. Je ne saurais dire en peu de paroles les innombrables grandes actions et la force d'un tel héros. Sache seulement qu'il remporta les prix victorieux de tous les combats proposés par les juges des jeux. Et tous le disaient heureux et proclamaient l'Argien Oreste, fils d'Agamemnôn qui rassembla autrefois l'illustre armée de Hellas. Mais les choses sont ainsi, que, si un dieu nous envoie un malheur, nul n'est assez fort pour y échapper. En effet, le lendemain, lorsque le rapide combat des chars eut lieu au lever de Hélios, il entra avec de nombreux rivaux. L'un était Achéen, un autre de Sparte, et deux autres étaient Libyens et habiles à conduire un char à quatre chevaux. Oreste lui-même, le cinquième, menait des juments thessaliennes ; le sixième venait de l'Étolie avec des chevaux fauves ; le septième était Magnète ; le huitième, avec des chevaux blancs, était d'Ainia ; le neuvième était d'Athènes fondée par les dieux ; enfin, un Boétien était dans le dixième char. Se tenant debout, après que les juges eurent assigné, d'après le sort, la place de chacun d'eux, dès que la trompette d'airain eut donné le signal, ils se précipitèrent, excitant leurs chevaux et secouant les rênes, et tout le stade s'emplit du fracas des chars retentissants ; et la poussière s'amoncelait dans l'air ; et tous, mêlés ensemble, n'épargnaient point les aiguillons et chacun voulait devancer les roues et les chevaux frémissants de l'autre ; car ceux-ci répandaient leur écume et leurs souffles ardents sur les dos des conducteurs de chars et sur l'orbe des roues. Oreste, en approchant de la dernière borne, l'effleurait avec l'essieu de la roue, et, lâchant les rênes au cheval de droite, retenait celui de gauche. Or, dans ce moment, tous les chars étaient encore debout ; mais alors, les chevaux de l'homme d'Ainia, devenus durs de la bouche, emportèrent le char avec violence ; et, au retour, comme, le sixième tour achevé, ils commençaient le septième, ils heurtèrent de front les quadriges des Libyens. L'un brise l'autre et tombe avec lui, et toute la plaine Krisaienne s'emplit de ce naufrage de chars. L'Athénien, ayant vu cela, se détourna de la voie et retint les rênes en habile conducteur, et laissa toute cette tempête de chars se mouvoir dans la plaine. Pendant ce temps, Oreste, le dernier de tous, menait ses chevaux, avec l'espoir d'être victorieux à la fin ; mais voyant que l'Athènaien était resté seul, il frappa les oreilles de ses chevaux rapides de l’aigu de son fouet, et il le poursuivit. Et les deux chars étaient emportés sur une même ligne, et la tête des chevaux dépassait tantôt l'un, tantôt l'autre quadrige. L'imprudent Oreste avait achevé toutes les autres courses sain et sauf, se tenant droit sur son char ; mais alors, lâchant les rênes au cheval de gauche, il heurta l'extrémité de la borne, et, le moyeu de la roue étant rompu, il roula de son char, embarrassé dans les rênes, et les chevaux, effrayés de le voir étendu contre terre, s'emportèrent à travers le stade. Quand la foule le vit arraché du char, elle se lamenta sur ce jeune homme qui, ayant accompli de belles actions, et par une cruelle destinée, était traîné tantôt sur le sol, tantôt levant les jambes en l'air, jusqu'à ce que les conducteurs de char, arrêtant avec peine les chevaux qui couraient, l'eurent relevé tout sanglant et tel qu'aucun de ses amis n'eût reconnu ce misérable corps. Et ils le brûlèrent aussitôt sur un bûcher, et des hommes Phocéens, choisis pour cela, apportèrent ici, dans une petite urne d'airain, la cendre de ce grand corps, afin qu'il soit enseveli dans sa patrie. Voilà les paroles que j'avais à te dire ; elles sont tristes, mais le spectacle que nous avons vu est la chose la plus cruelle de toutes celles que nous ayons jamais contemplées.

LE CHOEUR.

Hélas ! Hélas ! Toute la race de nos anciens maîtres est donc anéantie radicalement !

CLYTEMNESTRE.

Ô Zeus, que dirai-je de ces choses ? Les dirai-je heureuses, ou terribles, mais utiles cependant ? Il est triste pour moi de ne sauver ma vie que par mes propres malheurs.

LE PÉDAGOGUE.

Pourquoi, ô femme, ayant appris ceci, es-tu ainsi tourmentée ?

CLYTEMNESTRE.

La maternité a une grande puissance. En effet, une mère, bien qu'elle soit outragée, ne peut haïr ses enfants.

LE PÉDAGOGUE.

C'est inutilement, semble-t-il, que nous sommes venus ici !

CLYTEMNESTRE.

Non, pas inutilement. Comment aurais-tu parlé inutilement, si tu es venu, m'apportant des preuves certaines de la mort de celui qui, né de moi, fuyant mes mamelles qui l'ont nourri et mes soins, exilé, a mené une vie lointaine, qui ne m'a jamais vue depuis qu'il a quitté cette terre, et qui, m'accusant du meurtre de son père, me menaçait d'un châtiment horrible ? De sorte que, ni pendant la nuit, ni pendant le jour, je ne goûtais le doux sommeil, et que, quelque temps qui s'écoulât, je songeais toujours que j'allais mourir. Or, maintenant que je suis délivrée du péril et que je ne crains plus rien désormais de lui et de celle-ci, car elle m'était une calamité plus amère, habitant avec moi et épuisant toujours le pur sang de mon âme, ? nous mènerons une vie tranquille, du moins en ce qui concerne ses menaces.

ÉLECTRE.

Hélas ! Malheureuse ! C'est maintenant, Oreste, que je déplorerai ta destinée, puisque, même mort, tu es outragé par ta mère ! Tout n'est-il pas pour le mieux ?

CLYTEMNESTRE.

Non, certes, pour toi, mais pour lui. Ce qui lui est arrivé est bien fait.

ÉLECTRE.

Entends, Némésis vengeresse de celui qui est mort !

CLYTEMNESTRE.

Elle a entendu ceux qu'il fallait qu'elle entendît, et elle a accompli leurs vœux.

ÉLECTRE.

Insulte, car maintenant tu es heureuse.

CLYTEMNESTRE.

Désormais, ni Oreste ni toi ne détruirez cette félicité.

ÉLECTRE.

Nous sommes détruits nous-mêmes, loin que nous puissions te détruire.

CLYTEMNESTRE.

Tu mérites beaucoup, étranger, si, nous apportant cette nouvelle, tu as fait taire ses clameurs furieuses.

LE PÉDAGOGUE.

Je m'en vais donc, si toutes choses sont au mieux.

CLYTEMNESTRE.

Non, certes, ceci ne serait digne ni de moi ni de l'hôte qui t'a envoyé. Entre donc, et laisse-la pleurer dehors ses propres misères et celles de ses amis.

 

Électre, Le Choeur.

ÉLECTRE.

Ne vous semble-t-il pas que, triste et gémissante, elle pleure et se lamente sur son fils frappé d'une mort misérable ? Elle est entrée là en riant ! Ô malheureuse que je suis ! Ô très cher Oreste, tu m'as perdue par ta mort ! Tu as arraché de mon esprit cette espérance qui me restait que, vivant, tu reviendrais un jour venger ton père et moi, malheureuse ! Et maintenant de quel côté me tourner, seule et privée de toi et de mon père ? Il me faut maintenant rester esclave parmi les plus détestés des hommes, tueurs de mon père ! N'ai-je pas la meilleure des destinées ? Mais je n'habiterai plus jamais avec eux, dans leurs demeures, et je me consumerai, prosternée, sans amis, devant le seuil. Et, si je suis à charge à quelqu'un de ceux qui sont dans la demeure, qu'il me tue ! Sinon, ce sera la douleur qui me tuera, car je n'ai plus aucun désir de vivre !

 

LE CHOEUR. Strophe I.

Où sont les foudres de Zeus, où est le brillant Hélios, si, voyant ces choses, ils restent tranquilles !

ÉLECTRE.

Ah ! Ah ! Hélas ! Hélas !

LE CHOEUR.

Fille, pourquoi pleures-tu ?

ÉLECTRE.

Hélas !

LE CHOEUR.

Ne te lamente pas trop haut.

ÉLECTRE.

Tu me tues.

LE CHOEUR.

Comment ?

ÉLECTRE.

Si tu me conseilles d'espérer en ceux qui sont manifestement partis pour le Hadès, tu m'insultes, consumée que je suis de douleur.

LE CHOEUR. Antistrophe I.

Je sais, en effet, que le roi Amphiaraos est mort, enveloppé dans les rets d'or d'une femme, et que, cependant, maintenant sous la terre?

ÉLECTRE.

Ah ! Ah ! Hélas !

LE CHOEUR.

Il règne sur toutes les âmes.

ÉLECTRE.

Hélas !

LE CHOEUR.

Hélas ! En effet, la femme exécrable?

ÉLECTRE.

A reçu le châtiment du crime ?

LE CHOEUR.

Oui !

ÉLECTRE.

Je sais, je sais : quelqu'un vint qui vengea celui qui avait souffert, mais personne ne survit pour moi : le vengeur que j'avais m'a été enlevé par la destinée.

LE CHOEUR. Strophe II.

Tu es la plus malheureuse de toutes les femmes.

ÉLECTRE.

Je ne le sais que trop, ma vie n'ayant toujours été que triste et lamentable.

LE CHOEUR.

Nous savons ce que tu pleures.

ÉLECTRE.

Ne me console donc pas davantage, maintenant que...

LE CHOEUR.

Que dis-tu ?

ÉLECTRE.

Nulle espérance de secours ne me reste de l'Eupatride fraternel.

LE CHOEUR. Antistrophe II.

La destinée de tous les hommes est de mourir.

ÉLECTRE.

Quoi ! Dans une lutte de chevaux aux pieds rapides, et embarrassés dans les rênes, comme ce malheureux ?

LE CHOEUR.

Calamité non prévue !

ÉLECTRE.

Sans doute, en effet. Sur une terre étrangère, loin de mes bras?

LE CHOEUR.

Hélas !

ÉLECTRE.

Qui eût prévu qu'il serait enfermé dans l'urne, sans tombeau et privé de nos lamentations ?

 

 

 

Chrysothémis, Électre, Le Choeur.

CHRYSOTHÉMIS.

À cause de ma joie, ô très chère, laissant de côté toute décence, j'arrive en hâte, car j'apporte d'heureuses choses et le repos des maux qui te déchiraient et dont tu gémissais.

ÉLECTRE.

Où as-tu trouvé une consolation à mes maux auxquels on ne saurait trouver aucun remède ?

CHRYSOTHÉMIS.

Oreste est près de nous. Sache que ce que je te dis est sûr, aussi vrai que tu me vois en ce moment.

ÉLECTRE.

Es-tu insensée, ô malheureuse, et railles-tu tes maux et les miens ?

CHRYSOTHÉMIS.

J'en atteste le foyer paternel ! Certes, je ne raille point en disant ceci ; mais sois certaine qu'il est ici.

ÉLECTRE.

Ô malheureuse que je suis ! Et de quel homme as-tu appris cette nouvelle à laquelle tu ajoutes foi si aisément ?

CHRYSOTHÉMIS.

C'est par moi-même, non par un autre, que j'en ai vu les preuves certaines, et c'est en ceci que j'ai foi.

ÉLECTRE.

Ô malheureuse, quelle preuve as-tu découverte ? Qu'as-tu vu qui ait allumé en toi une joie aussi insensée ?

CHRYSOTHÉMIS.

Écoute donc, par les dieux ! Et tu diras, sachant tout, si je suis insensée ou sage.

ÉLECTRE.

Parle donc, si tel est ton plaisir.

CHRYSOTHÉMIS.

Or, je vais te dire tout ce que j'ai vu. Étant arrivée à l'antique tombeau de mon père, je vois, au sommet, des sources de lait récemment répandues, et le sépulcre paternel orné de toute espèce de fleurs. Voyant cela, étonnée, je regarde si aucun homme ne se montre à moi ; mais tout ce lieu étant tranquille, je m'approchai du tombeau, et je vis, au sommet, des cheveux récemment coupés. Dès que je les eus aperçus, malheureuse, une image familière frappa mon âme, comme si je voyais une marque d'Oreste, du plus cher de tous les hommes ; et je les pris dans mes mains, sans rien dire et répandant des larmes à cause de ma joie. Maintenant, comme auparavant, il est manifeste pour moi que ces offrandes n'ont pu être apportées que par lui ; car ce n'est ni moi, ni toi. Je n'ai point porté ces offrandes, certes, je le sais bien ; ni toi, car le pouvais-tu, puisque tu ne peux sortir librement de la demeure, même pour supplier les dieux ? De telles pensées n'ont point coutume de venir à l'esprit de notre mère, et, l'eût-elle fait, cela ne nous eût point échappé. Sans aucun doute ces dons funèbres sont d'Oreste. Rassure-toi, ô chère. Les mêmes n'ont pas toujours la même fortune. À la vérité, la nôtre nous a été contraire déjà, mais peut-être que ce jour sera l'augure de nombreux biens.

ÉLECTRE.

Hélas ! J'ai depuis longtemps pitié de ta démence.

CHRYSOTHÉMIS.

Quoi ! ce que je te dis ne te réjouit pas ?

ÉLECTRE.

Tu ne sais en quels lieux tu erres, ni en quelles pensées.

CHRYSOTHÉMIS.

Je ne saurais pas ce que j'ai vu clairement moi-même ?

ÉLECTRE.

Il est mort, ô malheureuse ! Tout espoir de salut, venant de lui, est perdu pour toi. Ne cherche plus à voir jamais Oreste.

CHRYSOTHÉMIS.

Malheur à moi ! De qui as-tu appris cela ?

ÉLECTRE.

De quelqu'un qui était présent quand il est mort.

CHRYSOTHÉMIS.

Où est celui-ci ? Je reste stupéfaite.

ÉLECTRE.

Il est dans la demeure, le bienvenu de notre mère, loin de lui être importun.

CHRYSOTHÉMIS.

Hélas ! Malheureuse ! De qui étaient donc ces offrandes nombreuses sur le tombeau de notre père ?

ÉLECTRE.

Je pense que, sûrement, elles ont été déposées là par quelqu'un, en honneur d'Oreste mort.

CHRYSOTHÉMIS.

Ô malheureuse ! moi qui, pleine de joie, m'empressais de t'apporter une telle nouvelle, ignorant dans quelle calamité nous étions plongées ! et voici que je trouve, en arrivant, de nouvelles misères ajoutées à toutes les autres !

ÉLECTRE.

Certes ; mais, si tu m'en crois, tu nous délivreras du poids de nos maux présents.

CHRYSOTHÉMIS.

Puis-je ressusciter les morts ?

ÉLECTRE.

Ce n'est pas ce que je dis. Je ne suis pas tellement en démence.

CHRYSOTHÉMIS.

Qu'ordonnes-tu donc, que j'aie la force d'accomplir ?

ÉLECTRE.

Que tu oses ce que je te conseillerai.

CHRYSOTHÉMIS.

i cela est utile, je ne refuserai pas.

ÉLECTRE.

Vois ! Rien ne réussit sans peine.

CHRYSOTHÉMIS.

Je le sais. Je ferai ce que je pourrai.

ÉLECTRE.

Sache donc comment j'ai résolu d'agir. Tu sais déjà que nous n'avons l'aide d'aucun ami. Le Hadès, en les prenant tous, nous en a privées. Nous sommes seules et abandonnées. À la vérité, aussi longtemps que j'ai entendu dire que mon frère était parmi les vivants et florissant de jeunesse, j'ai eu l'espérance qu'il viendrait un jour venger le meurtre paternel ; mais, maintenant, depuis qu'il n'est plus, je songe à toi, afin que tu venges la mort de ton père et que tu n'hésites pas à tuer Égisthe avec l'aide de ta sœur ; car il ne m'est plus permis de te rien taire. Jusques à quand te reposeras-tu, ayant encore une ferme espérance, toi, à qui il ne reste, privée des richesses paternelles, qu'une abondance de lamentations et de chagrins, aussi longtemps que tu vieilliras, privée de noces ? Car, certes, tu n'espères point te marier quelque jour. Égisthe n'est point tellement stupide qu'il permette, pour son malheur, qu'il naisse une postérité de toi ou de moi. Mais, si tu es docile à mes conseils, d'abord, tu seras louée de ta piété par ton père mort et par ton frère. Puis, de même que tu es née libre, tu seras dite libre à l'avenir, et tu célébreras des noces dignes de toi ; car chacun a coutume d'admirer les choses honnêtes. Ne vois-tu pas quelle illustre renommée nous sera acquise, à toi et à moi, si tu m'obéis ? Quel citoyen, en effet, ou quel étranger, en nous voyant, ne nous poursuivra de louanges telles que celles-ci : « Voyez, amis, ces deux sœurs qui ont sauvé la demeure paternelle, et qui, n'épargnant point leur vie, ont donné la mort à leurs ennemis possesseurs d'immenses richesses. Il convient que tous les aiment et les révèrent ; il convient que dans les fêtes sacrées des dieux, et dans les assemblées des citoyens, tous les honorent à cause de leur mâle vertu. » Chacun dira cela de nous, tant que nous vivrons, et, même après la mort, jamais notre gloire ne décroîtra. Ô chère, obéis ! Viens à l'aide de ton père et de ton frère, délivre-moi de mes misères, délivre-toi toi-même, en songeant combien il est honteux à ceux qui sont bien nés de vivre dans l'opprobre.

LE CHOEUR.

En de telles choses, la prévoyance est utile à qui parle et à qui écoute.

CHRYSOTHÉMIS.

Avant de parler ainsi, ô femmes, si son esprit n'eût été troublé, elle eût montré une prudence qu'elle semble avoir rejetée depuis. À quoi songes-tu, en effet, que tu veuilles agir avec tant d'audace et que tu me demandes de t'aider ? Ne le vois-tu pas ? Tu es une femme, non un homme, et tu as beaucoup moins de forces que tes ennemis. Leur démon est très prospère aujourd'hui ; le nôtre est affaibli, réduit à rien. Qui donc tenterait d'attaquer un tel homme sans encourir le plus grand malheur ? Songes-y, de peur que, déjà accablées de maux, nous en subissions de plus cruels encore, si quelqu'un entendait tes paroles. Nous n'aurons ni consolation, ni profit à mériter une glorieuse renommée, si nous périssons honteusement. Le plus amer n'est point de mourir, mais de désirer la mort et de ne pouvoir l'atteindre. C'est pourquoi, je t'en supplie, réprime ta colère, avant que nous ayons entièrement péri et que toute notre race ait été anéantie. Je tiendrai pour non avenu ce que tu as dit et je te garderai le secret. Pour toi, commence au moins à être sage, et apprends, étant sans forces, à céder aux plus forts que toi.

LE CHOEUR.

Obéis-lui. Il n'est rien de très utile aux hommes qui ne puisse être acquis par la prudence et la sagesse.

ÉLECTRE.

Tu n'as rien dit que je n'attendisse de toi. Je savais bien que tu repousserais mes conseils ; mais j'agirai seule et de ma propre main, et jamais nous ne laisserons ceci non accompli.

CHRYSOTHÉMIS.

Ah ! Plût aux dieux que cet esprit eût été le tien, quand notre père fut tué ! Tu aurais tout achevé.

ÉLECTRE.

J'étais alors la même en pensée, mais j'avais le cœur plus faible.

CHRYSOTHÉMIS.

Fais en sorte que tu aies toujours le cœur ainsi.

ÉLECTRE.

Tu m'avertis par ces paroles que tu ne m'aideras pas.

CHRYSOTHÉMIS.

À mauvais commencement mauvaise fin.

ÉLECTRE.

J'admire ta prudence et je hais ta lâcheté.

CHRYSOTHÉMIS.

Un jour aussi je t'entendrai me louer.

ÉLECTRE.

Jamais tu n'obtiendras cela de moi.

CHRYSOTHÉMIS.

Le temps sera assez long pour juger entre nous.

ÉLECTRE.

Va-t'en, puisque tu ne m'es d'aucune aide.

CHRYSOTHÉMIS.

Cela serait, mais il te manque un esprit docile.

ÉLECTRE.

Va raconter tout ceci à ta mère.

CHRYSOTHÉMIS.

Je ne suis point enflammée d'une telle haine contre toi.

ÉLECTRE.

Sache au moins combien tu me couvres d'opprobre.

CHRYSOTHÉMIS.

Je ne te conseille point l'opprobre, mais la prudence pour toi-même.

ÉLECTRE.

Faut-il donc me soumettre à ce qui te semble juste ?

CHRYSOTHÉMIS.

Quand tu seras sage, alors tu nous conduiras.

ÉLECTRE.

Il est cruel de bien parler et de ne point réussir.

CHRYSOTHÉMIS.

Tu parles clairement de ton propre défaut.

ÉLECTRE.

Quoi donc ? Te semble-t-il que j'aie mal parlé ?

CHRYSOTHÉMIS.

Les actions les plus justes nuisent quelquefois.

ÉLECTRE.

Moi, je ne veux point vivre selon de telles règles.

CHRYSOTHÉMIS.

Si tu agis ainsi, tu me loueras après l'événement.

ÉLECTRE.

J'agirai ainsi, sans me soucier de tes menaces.

CHRYSOTHÉMIS.

Cela est donc certain ? Tu ne changeras point de dessein ?

ÉLECTRE.

Rien ne m'est plus odieux qu'un mauvais conseil.

CHRYSOTHÉMIS.

Tu sembles ne point te soucier de ce que je te dis.

ÉLECTRE.

J'ai déjà résolu ceci depuis longtemps.

CHRYSOTHÉMIS.

Je m'en vais donc, car tu ne saurais approuver mes paroles, pas plus que je n'approuve ta résolution.

ÉLECTRE.

Rentre dans la demeure. Je ne t'accompagnerai jamais désormais, quel qu'en soit ton désir, car ta démence est grande de poursuivre ce qui n'est pas.

CHRYSOTHÉMIS.

Si tu te crois sage pour toi-même, pense ainsi ; mais, quand tu seras tombée dans le malheur, tu approuveras mes paroles.

 

 

 

Le Chœur, Électre, Oreste.

LE CHOEUR. Strophe I.

Pourquoi donc voyons-nous les oiseaux qui volent le plus haut et qui sont les plus courageux s'inquiéter de la nourriture de ceux de qui ils sont nés et qui les ont élevés, et n'agissons-nous pas de même ? Mais, par les foudres de Zeus et Thémis Ouranienne ! Le châtiment n'épargnera pas longtemps ceux-ci. Ô renommée des mortels, voix entendue de ceux qui sont sous la terre, parle aux Atrides morts et annonce-leur ces opprobres lamentables.

Antistrophe I.

Dis-leur l'abaissement de leur chose domestique, et que leurs filles, divisées par la discorde, ne sont plus unies par l'amitié. Seule, Électre, abandonnée, gémissant sur ses maux infinis, battue par un deuil sans fin, et, comme le plaintif rossignol, n'ayant nul souci de sa vie, est prête à mourir pourvu qu'elle triomphe de ces deux Érinyes. Y a-t-il une fille aussi bien née ?

Strophe II.

Nul, étant bien né, ne se résignerait à déshonorer son sang, ni à faire que la gloire de son nom périsse. Et c'est pourquoi, enfant, ô enfant, tu as mieux aimé la destinée commune à tous, afin de mériter cette double louange d'être sage et d'être une fille irréprochable.

Antistrophe II.

Plaise aux dieux que tu vives aussi supérieure à tes ennemis par la puissance et les richesses, que tu es maintenant accablée par eux ! Car je te vois moins accablée par la destinée que très excellente par le respect que tu as des lois très sacrées qui fleurissent parmi les hommes et par la piété envers Zeus.

 

 

ORESTE.

Ô femmes, sommes-nous bien avertis ? sommes-nous arrivés où nous voulions aller ?

LE CHOEUR.

Que cherches-tu, et dans quel désir es-tu venu ?

ORESTE.

Je cherche depuis longtemps où habite Égisthe.

LE CHOEUR.

Tu y es venu tout droit. Celui qui ta montré la route n'est point en faute.

ORESTE.

Qui de vous annoncera dans la demeure notre présence désirée, à nous qui sommes venus ensemble ?

LE CHOEUR.

Celle-ci, si à la vérité il convient qu'un des proches par le sang porte cette nouvelle.

ORESTE.

Va, femme ! Entre, et dis que des hommes Phocéens cherchent Égisthe.

ÉLECTRE.

Hélas ! Malheureuse ! N'apportez-vous pas les preuves de ce dont nous avons entendu parler ?

ORESTE.

Je ne sais quel est ce bruit, mais le vieillard Strophios m'a ordonné de porter une nouvelle qui concerne Oreste.

ÉLECTRE.

Qu'est-ce, étranger ? La terreur me saisit !

ORESTE.

Comme tu le vois, nous apportons le peu qui reste de lui dans cette petite urne.

ÉLECTRE.

Malheur à moi ! Le fait est donc certain ! Je vois manifestement ce qui m'accable !

ORESTE.

Si tu es émue par le malheur d'Oreste, sache que son corps est enfermé dans cette urne.

ÉLECTRE.

Permets-moi, je t'en supplie par les dieux, ô étranger, de prendre cette urne dans mes mains, s'il y est enfermé, afin que je me lamente sur moi et sur toute ma race en pleurant sur cette cendre !

ORESTE.

Quelle qu'elle soit, vous qui portez cette urne donnez-la-lui, car elle ne la demande pas dans un esprit ennemi, mais elle est de ses amis ou de son sang.

ÉLECTRE.

Ô souvenir de celui qui me fut le plus cher des hommes, qui me restes seul de mon âme, Oreste, combien je te revois dissemblable à ce que j'espérais de toi quand je t'ai fait partir ! Car, maintenant, je te tiens, chose vaine, entre mes mains, et je t'ai fait partir de cette demeure, ô enfant, tout brillant de jeunesse ! Plût aux dieux que je fusse morte quand je t'envoyai sur la terre étrangère, t'ayant emporté de mes mains et sauvé du meurtre ! Tu serais mort ce jour-là, et tu aurais eu le même tombeau que ton père ! Et voici que tu as péri hors de la demeure, misérablement exilé sur un sol étranger, et loin de ta sœur. Et moi, malheureuse, je ne t'ai point lavé de mes mains, ni retiré ce lamentable fardeau du feu vorace, comme il convenait. Mais, malheureux, tu as été enseveli par des mains étrangères, et tu reviens, pesant peu, dans une urne étroite ! Ô malheureuse ! ô soins inutiles que je t'ai si souvent rendus avec une si douce peine ! Jamais, en effet, tu ne fus plus cher à ta mère qu'à moi. Aucun autre, dans la demeure, mais moi seule, j'étais ta nourrice, et tu m'appelais toujours ta sœur. Tout me manque à la fois en ce jour par ta mort, et, comme une tempête, tu m'as tout enlevé en mourant. Mon père a péri, moi je suis morte, et tu n'es plus ! Nos ennemis rient ; notre mère impie est insensée de joie, parce que tu m'avais fait annoncer souvent que tu reviendrais en vengeur. Mais un démon, funeste à toi et à moi, a tout renversé, et il amène ici, au lieu de ta chère forme, ta cendre et une ombre vaine. Hélas ! Ô misérable corps ! Hélas, hélas ! ô funeste voyage, hélas ! Tu l'as fait, ô très cher, afin de me perdre ! Oui, tu m'as perdue, ô tête fraternelle ! C'est pourquoi, reçois-moi dans ta demeure, moi qui ne suis plus, afin que, n'étant plus rien, j'habite avec toi sous terre. Quand tu étais parmi les vivants, nous partagions la même destinée, et maintenant que tu es mort, je veux partager ton tombeau, car je ne crois pas que les morts puissent souffrir.

LE CHOEUR.

Tu es née d'un père mortel, Électre. Songe à cela. Oreste aussi était mortel. Réprime donc tes trop longs gémissements. Tous, nous devons nécessairement souffrir.

ORESTE.

Hélas ! Hélas ! Que dirai-je ? Je ne trouve plus de paroles, et je ne puis plus retenir ma langue.

ÉLECTRE.

Quelle douleur te trouble, que tu parles ainsi ?

ORESTE.

N'est-ce point l'illustre Électre que je vois ?

ÉLECTRE.

Elle-même, et très misérable.

ORESTE.

Ô destinée très malheureuse !

ÉLECTRE.

Ô étranger, pourquoi gémis-tu sur nous ?

ORESTE.

Ô corps indignement outragé !

ÉLECTRE.

Certes, c'est moi, non une autre, que tu plains, étranger.

ORESTE.

Hélas ! Tu vis malheureuse et non mariée.

ÉLECTRE.

Étranger, pourquoi pleures-tu en me regardant ?

ORESTE.

Combien de mes maux j'ignorais encore !

ÉLECTRE.

Par quelles paroles de moi les as-tu appris ?

ORESTE.

Je t'ai vue accablée de nombreuses douleurs.

ÉLECTRE.

Et, certes, tu ne vois que peu de mes maux.

ORESTE.

Comment peut-on en voir de plus amers ?

ÉLECTRE.

Je suis contrainte de vivre avec des tueurs.

ORESTE.

De qui ? D'où est venu le malheur dont tu parles ?

ÉLECTRE.

Avec les tueurs de mon père. Et je suis forcée de les servir.

ORESTE.

Et qui peut t'y forcer ?

ÉLECTRE.

Ma mère ! Mais elle n'a rien d'une mère.

ORESTE.

Comment ? par la violence ou par la faim ?

ÉLECTRE.

Par la violence, par la faim, par toute sorte de misères.

ORESTE.

Et nul ne te vient en aide, ni ne te défend ?

ÉLECTRE.

Certes, personne. Je n'avais qu'un seul ami dont tu m'as apporté la cendre.

ORESTE.

Ô malheureuse, il y a longtemps que j'ai compassion de toi !

ÉLECTRE.

Tu es le seul de tous les mortels qui m'ait en pitié.

ORESTE.

Seul, je souffre aussi des mêmes maux.

ÉLECTRE.

Serais-tu de notre race ?

ORESTE.

Je parlerais si je savais que celles-ci nous fussent amies.

ÉLECTRE.

Elles sont amies. Tu parleras devant des femmes fidèles.

ORESTE.

Laisse donc cette urne, afin que tu saches tout.

ÉLECTRE.

Je te supplie par les dieux, étranger, ne me l'ôte pas !

ORESTE.

Obéis à mes paroles, et tu ne seras point trompée.

ÉLECTRE.

Par ton menton ! ne m'enlève pas cette urne très chère.

ORESTE.

Il ne t'est point permis de la garder.

ÉLECTRE.

Ô malheureuse, si on me prive de ta cendre, Oreste !

ORESTE.

Parle mieux. Tu ne te lamentes pas justement.

ÉLECTRE.

Je ne me lamente pas justement sur mon frère mort ?

ORESTE.

Il ne convient pas que tu parles ainsi.

ÉLECTRE.

Dois-je donc être méprisée de lui ?

ORESTE.

De personne ; mais cette urne que tu tiens ne te touche en rien.

ÉLECTRE.

Comment ? puisque je porte la cendre d'Oreste ?

ORESTE.

La cendre d'Oreste n'est point là, si ce n'est en paroles.

ÉLECTRE.

Où donc est le tombeau de ce malheureux ?

ORESTE.

Nulle part. Les vivants n'ont point de tombeau.

ÉLECTRE.

Que dis-tu, enfant ?

ORESTE.

Je ne dis rien de faux.

ÉLECTRE.

Il vit donc ?

ORESTE. Puisque mon âme est en moi.

ÉLECTRE.

Es-tu donc Oreste ?

ORESTE.

Regarde ce signe de mon père, et reconnais que je dis vrai.

ÉLECTRE.

Ô très chère lumière !

ORESTE.

Très chère ! Je l'atteste.

ÉLECTRE.

Ô voix, je t'entends !

ORESTE.

Ne me recherche donc plus.

ÉLECTRE.

Je te tiens dans mes bras !

ORESTE.

Et tu m'y tiendras toujours.

ÉLECTRE.

Ô très chères femmes, ô citoyennes, voyez cet Oreste que des paroles rusées disaient mort et que la même ruse nous rend sain et sauf !

LE CHOEUR.

Nous le voyons, ô enfant, et, à cause de la joie d'un si heureux événement, les larmes jaillissent de nos yeux.

ÉLECTRE. Strophe.

Ô race, race d'un très cher père, tu es enfin venu, tu as retrouvé, tu as approché, tu as vu ceux que tu désirais grandement !

ORESTE.

Nous voici. Mais attends en silence.

ÉLECTRE.

Qu'est-ce donc ?

ORESTE.

Le mieux est de se taire, de peur que quelqu'un entende dans la demeure.

ÉLECTRE.

Mais, par la vierge Artémis qui me protège, il n'y a rien à redouter de cet inutile troupeau de femmes qui sont dans la demeure.

ORESTE.

Songe cependant que l'esprit d'Arès est aussi dans les femmes, comme tu l'as éprouvé toi-même autrefois.

ÉLECTRE.

Hélas ! Hélas ! Tu me rends le clair souvenir du malheur qui nous a frappés, et qui ne peut être ni oublié, ni anéanti.

ORESTE.

Je le sais aussi, mais il ne faudra se rappeler ceci qu'au moment précis.

ÉLECTRE.

 

Antistrophe.

Ah ! Tout moment, tout moment est bon pour déclarer légitimement ces choses, car voici que je puis enfin parler librement.

ORESTE.

Je pense comme toi. C'est pourquoi conserve cette liberté.

ÉLECTRE.

De quelle façon ?

ORESTE.

En ne parlant pas longuement quand cela est inopportun.

ÉLECTRE.

Qui donc songerait qu'il est sage de se taire au lieu de parler, quand il m'est donné de te revoir soudainement et contre toute espérance ?

ORESTE.

Tu m'as revu quand les dieux m'ont ordonné de revenir.

ÉLECTRE.

Je suis inondée d'une joie plus grande encore en apprenant qu'un dieu a fait que tu vinsses dans cette demeure, car je pense que cela est vraiment d'un dieu.

ORESTE.

Je ne voudrais pas réprimer ta joie, cependant j'ai une crainte que tu ne t'y abandonnes outre mesure.

ÉLECTRE.

Ô toi qui, après un si long temps, as fait ce voyage bienheureux, et qui as daigné te montrer à moi, en me voyant accablée de maux, ne me…

ORESTE.

Que ne dois-je pas faire ?

ÉLECTRE.

Ne me défends pas de jouir de la volupté de ta présence.

ORESTE.

Je serais au contraire très irrité, si je voyais qu'on te le défendît.

ÉLECTRE.

Tu m'approuves donc ?

ORESTE.

Pourquoi non ?

ÉLECTRE.

Ô amies, quand j'appris cette nouvelle que je n'avais jamais espérée, bien que je fusse désespérée, j'ai écouté, muette et malheureuse. Mais je te possède maintenant ; tu m'es apparu, ayant ton très cher visage que je n'ai jamais oublié, même accablée des plus grands malheurs.

ORESTE.

Assez de paroles superflues ! Ne m'apprends ni que ma mère est mauvaise, ni qu'Égisthe, épuisant la demeure des richesses paternelles, les répand et les dissipe sans mesure ; car les paroles inutiles perdraient un temps propice. Renseigne-moi plutôt sur les choses présentes, dis en quel lieu nous devons apparaître, ou rester cachés, afin que nous réprimions par notre arrivée nos ennemis insolents. Et prends garde, étant entrée dans la demeure, de te trahir, par ton visage joyeux, devant ta mère cruelle ; mais gémis du faux malheur qui t'a été annoncé. Quand la chose sera heureusement terminée, alors il sera permis de rire et de se réjouir librement.

ÉLECTRE.

Ô frère, tout ce qui te plaira me plaira également, car je reçois de toi et non de moi-même le bonheur dont je jouis ; et je n'oserais t'être importune, même à mon plus grand avantage, car je servirais mal ainsi le démon qui nous est maintenant propice. Tu sais les choses qui se font ici ; pourquoi non, en effet ? Tu as appris qu'Égisthe est absent de la demeure et que ma mère s'y trouve ; mais ne crains pas qu'elle me voie jamais un visage joyeux, car une vieille haine est immuable en moi, et, après t'avoir vu, je ne cesserai jamais de répandre des larmes de joie. Et comment cesserai-je de pleurer, moi qui, en un même moment, t'ai vu mort et vivant ? Tu m'as fait une joie si inespérée, que, si mon père revenait vivant, son retour ne me semblerait plus un prodige, et je croirais le voir en effet. Puisque tu es ainsi revenu vers nous, mène la chose comme tu en as le dessein ; car, si j'eusse été seule, j'eusse atteint un de ces deux buts ; ou je me serais glorieusement délivrée, ou j'aurais succombé glorieusement.

LE CHOEUR.

Je vous conseille le silence, car j'entends quelqu'un sortir de la demeure.

 

 

 

Électre, Le Pédagogue, Oreste, Le Choeur, Clytemnestre.

ÉLECTRE.

Entrez, ô étrangers ! D'ailleurs, ce que vous apportez ne trouvera personne dans cette demeure qui le rejette ou qui l'accueille volontiers.

LE PÉDAGOGUE.

Ô très insensés et très imprévoyants, ne vous souciez-vous donc point de votre vie, ou avez-vous perdu l'esprit ; que vous ne vous aperceviez pas que le malheur est proche, ou que, plutôt, vous y êtes plongés le plus dangereusement ? Si je ne veillais pas depuis longtemps devant les portes, les desseins que vous méditez seraient entrés dans la demeure avant vous. Mais j'ai prévu cela. C'est pourquoi, cessant les longs discours et les clameurs joyeuses et sans mesure, entrez ; car il est mal d'hésiter en une telle entreprise, et voici l'occasion d'agir très promptement.

ORESTE.

Comment les choses se présenteront-elles quand je serai entré ?

LE PÉDAGOGUE.

Au mieux, car, par bonheur, personne ne te connaît.

ORESTE.

Assurément, tu as annoncé que j'étais mort.

LE PÉDAGOGUE.

Sache que tu es ici un habitant du Hadès.

ORESTE.

Se réjouissent-ils de cette nouvelle ? Que disent-ils ?

LE PÉDAGOGUE.

Je te répondrai, la chose faite. Pour le moment, tout ce qui est d'eux est bien, même ce qui est mauvais.

ÉLECTRE.

Quel est celui-ci, frère ? Dis-le-moi, par les dieux !

ORESTE.

Ne le connais-tu pas ?

ÉLECTRE.

Il ne m'en vient rien dans l'esprit.

ORESTE.

Ne te souvient-il plus de celui aux mains de qui tu m'as remis autrefois ?

ÉLECTRE.

De qui ? Que dis-tu ?

ORESTE.

Dont les mains, par ta prévoyance, me portèrent sur la terre Phocéenne ?

ÉLECTRE.

Est-ce lui ? Le seul que je trouvai fidèle entre tous, autrefois, quand mon père fut livré à la mort ?

ORESTE.

C'est lui. Ne m'en demande pas plus.

ÉLECTRE.

Ô très chère lumière ! Ô unique sauveur de la maison Agamemnonienne, comment es-tu venu ici ? Es-tu celui qui nous a sauvés, lui et moi, de maux innombrables ? Ô très chères mains ! ô toi dont les pieds nous ont rendu un très heureux service, pourquoi me trompais-tu, quand tu étais présent, et ne te révélais-tu pas à moi, mais, au contraire, me tuais-tu par tes paroles, ayant pour moi de si bienveillants desseins ? Salut, ô père ! car il me semble voir un père. Salut ! Sache que, de tous les hommes, tu es celui qu'en un même jour j'ai le plus haï et le plus aimé !

LE PÉDAGOGUE.

C'est assez. De nombreuses nuits et de nombreux jours s'écouleraient, Électre, s'il me fallait te raconter ce qui s'est passé depuis ce temps ; mais à vous deux, qui êtes là, je dis que le temps d'agir est venu. Clytemnestre est maintenant seule et il n'y a aucun homme dans la demeure ; mais, si vous tardez, songez que vous devrez combattre, avec ceux-ci, bien d'autres ennemis plus habiles.

ORESTE.

Il n'est pas besoin de plus longs discours, Pylade ! Il faut entrer à la hâte, ayant salué d'abord les images des dieux paternels, toutes, tant qu'elles sont, sous ce propylée.

ÉLECTRE.

Roi Apollon ! Entends-nous favorablement, eux, et moi qui ai souvent tendu vers toi mes mains pleines de dons, autant que je l'ai pu. Maintenant, ô Apollon Lycien, je viens à toi, te suppliant en paroles, la seule chose que je possède ; et je te demande et je te supplie de nous aider bienveillamment dans cette entreprise, et de montrer aux hommes quelles récompenses les dieux réservent à l'impiété.

LE CHOEUR. Strophe I.

Voyez où se rue Arès qui respire un sang inéluctable ! Ils entrent dans la demeure, les chiens inévitables, vengeurs des crimes horribles. C'est pourquoi je n'attendrai pas plus longtemps, et l'événement va s'accomplir que mon esprit avait prévu ; car il entre d'un pied furtif dans la demeure où sont les antiques richesses paternelles, le vengeur des morts, tenant en mains l'épée récemment aiguisée. Et le fils de Maïa, Hermès, l'abritant de ténèbres, le mène au but sans plus tarder.

ÉLECTRE.

Ô très chères femmes, les hommes vont faire leur œuvre, gardez le silence.

LE CHOEUR. Antistrophe I.

Comment ? Que font-ils maintenant ?

ÉLECTRE.

Elle apprête l'urne funéraire, et ils sont debout auprès d'elle.

LE CHOEUR.

Pourquoi es-tu sortie ?

ÉLECTRE.

Afin de veiller à ce qu'Égisthe ne rentre pas sous ce toit par notre imprudence.

CLYTEMNESTRE.

Hélas ! Hélas ! Ô demeure vide d'amis et pleine de tueurs !

ÉLECTRE.

Quelqu'un crie dans la demeure. N'entendez-vous pas, ô amies ?

LE CHOEUR.

Malheureuse ! J'ai entendu des clameurs effrayantes, et je suis toute saisie d'horreur.

CLYTEMNESTRE.

Malheur à moi ! Égisthe, où es-tu ?

ÉLECTRE.

Quelqu'un crie de nouveau.

CLYTEMNESTRE.

Ô fils, fils ! Aie pitié de ta mère !

ÉLECTRE.

Mais toi, tu n'as pas eu pitié de lui autrefois, ni du père qui l'engendra.

LE CHOEUR.

Ô ville ! Ô race misérable, ta destinée est de périr, de périr à la lumière de ce jour !

CLYTEMNESTRE.

Malheur à moi ! Je suis frappée !

ÉLECTRE.

Frappe-la de nouveau, si tu le peux.

CLYTEMNESTRE.

Hélas ! Encore !

ÉLECTRE.

Plût aux dieux qu'Égisthe le fût en même temps que toi !

LE CHOEUR.

Les imprécations sont accomplies ; ils vivent ceux que la terre recouvre. Ceux qui ont été tués versent enfin à leur tour le sang de leurs meurtriers. Mais les voici, tout saignants de la victime sacrifiée à Arès, et je n'ai rien à dire.

 

 

 

Électre, Oreste, Le Choeur.

ÉLECTRE.

Oreste, où en est votre œuvre ?

ORESTE.

Tout est bien dans la demeure, si Apollon a bien prophétisé.

ÉLECTRE.

La misérable est-elle morte ?

ORESTE.

Tu ne craindras plus désormais d'être outragée par les paroles injurieuses de ta mère.

LE CHOEUR.

Faites silence, car je vois Égisthe.

ÉLECTRE.

Ô enfants, ne rentrerez-vous point ?

ORESTE.

Où voyez-vous l'homme ?

ÉLECTRE.

Le voici. Il vient à nous, joyeux, au sortir du faubourg.

LE CHOEUR.

Retirez-vous promptement sous le portique ; achevez heureusement ce que vous avez heureusement accompli déjà.

ORESTE.

Rassure-toi ; nous l'achèverons.

ÉLECTRE.

Fais donc vite ce que tu as résolu.

ORESTE.

M'y voici.

ÉLECTRE.

Je m'occuperai de ce qu'il faut faire ici.

LE CHOEUR.

Il faut glisser quelques douces paroles dans les oreilles de cet homme pour qu'il se jette imprudemment dans le combat caché de la justice.

 

 

 

Égisthe, Électre.

ÉGISTHE.

Qui de vous sait où sont ces étrangers Phocéens, qui sont venus nous annoncer qu'Oreste avait perdu la vie dans un naufrage de chars ? Certes, c'est à toi que je parle, à toi, dis-je, toujours si opiniâtre jusqu'ici ; car je pense que tu dois être en grand souci de cette nouvelle et que tu dois la savoir au mieux.

ÉLECTRE.

Je la sais, comment ne la saurais-je pas ? Je serais en effet ignorante de ce qui m'est le plus cher.

ÉGISTHE.

Où sont donc ces étrangers ? Dis-le moi.

ÉLECTRE.

Dans la demeure. Ils y ont reçu une hospitalité amicale.

ÉGISTHE.

Ont-ils annoncé qu'il était sûrement mort ?

ÉLECTRE.

Ils ont rendu la chose manifeste ; ils n'ont point parlé seulement.

ÉGISTHE.

Il nous est donc permis de nous en assurer clairement.

ÉLECTRE.

Sans doute, et c'est un spectacle lamentable.

ÉGISTHE.

Certes, contre ta coutume, tu me causes une grande joie.

ÉLECTRE.

Réjouis-toi, si cela est de nature à te réjouir.

ÉGISTHE.

J'ordonne qu'on se taise et qu'on ouvre les portes, afin que toute la multitude des Mycéniens et des Argiens regarde, et que, si quelqu'un d'entre eux était encore plein d'espoir, il désespère du retour de cet homme en le voyant mort, et, revenant à de saines résolutions, accepte mon frein, sans y être contraint par la force ou par le châtiment.

ÉLECTRE.

J'ai fait ce qui pouvait être fait par moi. J'ai appris enfin à être sage et à me soumettre aux plus forts.

ÉGISTHE.

Ô Zeus ! Je vois la forme d'un homme tué par la jalousie des Dieux. S'il n'est point permis de parler ainsi, je n'ai rien dit. Enlevez ce voile hors de mes yeux, afin que par mes lamentations j'honore mon parent.

 

 

 

Oreste, Égisthe, Le Chœur, Électre.

ORESTE.

Enlève-le toi-même. C'est à toi et non à moi de regarder ces restes et de leur parler affectueusement.

ÉGISTHE.

Tu me conseilles bien, et je ferai ce que tu dis. Pour toi, appelle Clytemnestre, si elle est dans la demeure.

ORESTE.

Elle est là, près de toi. Ne regarde rien autre chose.

ÉGISTHE.

Malheur à moi ! Que vois-je ?

ORESTE.

Que crains-tu ? Ne la reconnais-tu pas ?

ÉGISTHE.

Malheureux ! Au milieu des pièges de quels hommes suis-je tombé ?

ORESTE.

Ne devines-tu pas que tu parles depuis longtemps à des vivants comme s'ils étaient morts ?

ÉGISTHE.

Hélas ! Je comprends cette parole, et celui qui me parle ne peut être autre qu'Oreste.

ORESTE.

Bien que tu sois un excellent divinateur, tu t'es trompé longtemps.

ÉGISTHE.

Hélas ! Je suis mort. Mais permets-moi au moins de dire quelques mots.

ÉLECTRE.

Par les dieux, frère, ne permets pas qu'il parle plus longtemps et qu'il prolonge ses discours. Pourquoi, en effet, quand un homme, en proie au malheur, doit mourir, lui donner un peu de délai ? Tue-le donc promptement et abandonne-le, mort, à ceux qui l'enseveliront loin de nos yeux, d'une façon digne de lui. Ce sera le seul remède à mes longues misères.

ORESTE.

Hâte-toi d'entrer. Il ne s'agit pas maintenant de discours, mais de ta vie.

ÉGISTHE.

Pourquoi me conduis-tu dans la demeure ? Si l'action que tu commets est bonne, pourquoi l'accomplir dans les ténèbres ? Pourquoi ne pas me tuer à l'instant ?

ORESTE.

Ne commande pas. Va où tu as tué mon père, afin de mourir à la même place.

ÉGISTHE.

Il était donc dans la destinée que cette demeure vît les calamités présentes et futures des Pélopides ?

ORESTE.

Pour les tiennes, assurément. En ceci je serai pour toi un très véridique divinateur.

ÉGISTHE.

Tu te vantes d'une science que ne possédait pas ton père.

ORESTE.

Tu parles trop, et tu ne fais pas un pas. Marche donc.

ÉGISTHE.

Va devant.

ORESTE.

Il faut que tu me précèdes.

ÉGISTHE.

Crains-tu que je te fuie ?

ORESTE.

Certes, tu ne mourras point comme tu l'entends, mais comme il me convient, afin que ta mort ne manque même pas de cette amertume. Ce châtiment devrait être celui de tous ceux qui veulent être plus puissants que les lois, c'est-à-dire la mort. De cette façon, les scélérats seraient moins nombreux.

 

LE CHOEUR.

Ô race d'Atrée, que d'innombrables calamités tu as subies avant de t'affranchir par ce dernier effort !

 

 

FIN

 

 

Remerciements aux Éditions du THEÂTRE CLASSIQUE

 

19 avril 2020

BIBLIOTHÈQUE

BIBLIOauteurs copie

 UN LIVRE PAPIER C'EST TELLEMENT MIEUX.

◄►

NOTE IMPORTANTE :

Ces publications électroniques n'ayant d'autre but, par les temps difficiles que nous vivons tous, que de distraire - voire de donner le goût de la lecture - ne sont entachées d'aucune intention mercantile.

Cependant, ces textes peuvent être retirés à tout moment et sur simple demande, si leurs éditeurs attitrés voyaient une quelconque nuisance à leur présence sur ce site.

 

◄►

 

NOUVELLES COURTES

Dino Buzzati, Pauvre petit garçon

Dino Buzzati, Le Casse-pieds

 

NOUVELLES

Honoré de Balzac, Le chef d'oeuvre inconnu

Honoré de Balzac, Pierre Grassou

Ray Bradbury, Chroniques martiennes (1ère partie)

Ray Bradbury, Chroniques martiennes (2ème partie)

Alphonse Daudet, Les étoiles

Gogol Nikolaï Vassilievitch, Le journal d'un fou

H.P. Lovecraft, Air froid

H.P. Lovecraft, Dans l'abîme du temps

Théophile Gautier, Une nuit de Cléopâtre

Guy de Maupassant, Boule de suif

Guy de Maupassant, La maison Tellier

Guy de Maupassant, La parure

Jean-Claude Paillous, Lassitude céleste (droits réservés)

Jean-Claude Paillous, La Machine (droits réservés)

Jean-Claude Paillous, Les Vénusiennes (droits réservés)

Jean-Claude Paillous, L'étrange destin de la planète Exomar (droits réservés)

Edgar Allan Poe, Le puits et le pendule

Edgar Allan Poe, Une descente dans le maelström

Éric-Emmanuel Schmitt, C'est un beau jour de pluie

Éric-Emmanuel Schmitt, L'intruse

Éric-Emmanuel Schmitt, Wanda Winnipeg

Éric-Emmanuel Schmitt, Crime parfait

Éric-Emmanuel Schmitt, Le faux

Émile Zola, La mort d'Olivier Bécaille

Stefan Zweig, Leporella

 

ROMANS COURTS

Gustave Flaubert, Un coeur simple

Victor Hugo, Claude Gueux

Charles-Ferdinand Ramuz, Aline

Charles-Ferdinand Ramuz, Adam et Ève

Charles -Ferdinand Ramuz, Si le soleil ne revenait pas

Robert-Louis Stevenson, L'étrange cas du Dr. Jekyll & de Mr. Hyde

Patrick Süskind, Le pigeon

Stefan Zweig, Le joueur d'échecs

 

EXTRAITS DE ROMANS (chapitres remarquables, passages d'anthologie...)

Balzac, La peau de chagrin, début et scène de l'antiquaire

Victor Hugo, Les travailleurs de la mer : La grotte sous-marine

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, premières pages

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, passage dit "de la madeleine"

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu : La sonate de Vinteuil

Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs : la mer et l'hôtel

Jonathan Swift, Voyages de Gulliver : Première partie, Voyage à Lilliput

Jonathan Swift, Voyages de Gulliver : Troisième partie, de Laputa au Japon

 

CONTES

Richard Bach, Jonathan Livingston le goéland

Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles

Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, complément d'images

Rudyard Kipling, le Livre de la Jungle

Charles Perrault, Grisélidis

Charles Perrault, Peau-d'âne

Charles Perrault, Les souhaits ridicules

Luis Sepúlveda, Histoire d'une Mouette et du Chat qui lui apprit à voler

Voltaire, Histoire d'un bon bramin

Voltaire, Le Blanc et le Noir

Voltaire, Micromégas

 

THÉÂTRE

Alfred Jarry, Ubu roi

Molière, Les femmes savantes

Molière, Le Tartuffe

Sophocle, Électre

Shakespeare, Roméo et Juliette

Jean Racine, Phèdre

 

POÉSIE

Guillaume Apollinaire, sélection de poèmes

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal (sélection de poèmes)

François Cheng, La vraie gloire est ici (extraits)

François Cheng, Quatrains (extraits)

Jean de La Fontaine, Fables (sélection)

Julien Gracq, Liberté grande (intégrale)

José-Maria de Heredia, sélection de poèmes

Hésiode, La Théogonie

Guy de Maupassant, Des vers

Arthur Rimbaud, sélection de poèmes

Pierre de Ronsard, sélection de poèmes

Paul Valéry, Poésies (sélection)

Paul Valéry, La jeune Parque (long poème)

Paul Verlaine, sélection de poèmes

 

CHANSON

Georges Brassens, textes des chansons

 

PHILOSOPHIE

Épicure, Lettre à Ménécée

Lao-Tseu, Le TAO TE KING, le livre de la Voie et de la vertu

 

SPIRITUALITÉ

BIBLIOTHÈQUE ZEN

Méditation, comment commencer ? JCP

Le pouvoir du sourire, JCP

La clé de contact, ou à la recherche du calme intérieur, JCP

 

UN LIVRE PAPIER C'EST TELLEMENT MIEUX

sépar 75 k copie

ÉDITIONS YAPADVIRUS

27 octobre 2018

Au parc 3 (715)

IMG_2140 copie

Au parc (3)

 

 

Bruit de l'eau cascade blanche au soleil.

 

Cris d'enfants ballon blanc sur l'herbe rase aux senteurs fraîches,

ombre et soleil au couteau de l'été ;

la grille est grande ouverte ; un vélo passe.

 

Des pas sur le gravillon.

Sur le banc la vieille dame a souri.

Le vent qui court s'habille coquet d'un nuage de pétales,

rejette soudain sa robe fripée dans l’herbe

et s'enfuit, invisible et nu parmi les arbres.

Le silence des tout petits bruits retombe sur le grand parc.

 

Bruit de l'eau cascade blanche au soleil.

 

 

 

JCP 07 2015 Au jardin public du Grand Rond (Toulouse), image JCP

13 juillet 2016

Senteurs de musée

IMG_3688 copie copie

                 

                                   Comme chaque soir, le grand musée refermait ses portes et les vastes salles, abandonnées pour la nuit, retrouvaient leur silence intime. On n'entendait plus que le pas lointain du gardien de nuit, qui arpentait le dédale infini d'escaliers, de couloirs et de pièces de toutes tailles et proportions, en métronome las.

Insomniaque de profession, l'homme répétait toutes ses nuits de labeur ce scénario bien rodé, en ces lieux qu'éclairaient de faibles veilleuses au ras du sol, juste suffisantes pour qu'il puisse voir le bout de ses pieds sur les carrelages ou les planchers portant la trace de tant de semelles de visiteurs, caresse rude au fil des jours, au fil des ans.

Outre les senteurs de vieux bois verni, de la poussière recouvrant les grands squelettes fossilisés, des panoplies, des tissus, vêtements et frocs des statues de cire craquelées, l'odorat le moins affûté perçoit dans tout musée l'odeur, imperceptible et pourtant bien présente, de la mort : cela sent le chrysanthème dans ces espaces, ces vitrines à pointes de flèches, à pierre taillée, à vide-pommes comme à matriochkas, ces alignements sans fin de bidules au nom barbare - et d'animaux de toute espèce que l'homme sacrifia, sans scrupule, à l'autel du soi-disant savoir universel qu'il veut indispensable.

Savoir dérisoire où l'homme se voit omniscient, et se pose en maître.

Il n'est pourtant là qu'un prédateur prompt à tuer, vider, empailler, naturaliser, ranger étiqueter qui, tel le vice-amiral au combat ne montre de compassion pour le poisson torpillé, demeure ignorant du véritable psychisme du monde animal, de ses joies, de ses souffrances, et de sa connaissance innée de la Vie, trop souvent inaccessible à l'homme en sa substance profonde, en son essence vraie.

Et c'est au beau milieu du calme silencieux de la nuit, au sein de cet univers où toute vie - autre qu'humaine - est bannie, que s'élèvent sans vergogne d'autres senteurs : l'homme de chair, d'os et de sang, l'homme vivant parmi les animaux morts, le geste lent, le souffle à peine impatient, cesse un moment sa ronde et prend, tiré de son sac, son repas devant des milliers d'yeux de verre au regard figé, devant des babines retroussées au croc aigu, et devant des museaux aux narines depuis si longtemps éteintes qu'elles ne sauront rien des senteurs du bœuf mariné, du camembert ou de la merguez, dont l'homme fait son délice solitaire.

 

 

JCP 11 07 16 Pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : utiliser ces mots : bidule, vide-pomme, chrysanthème, matriochka, merguez, froc, vice-amiral, pieds)

8 octobre 2018

L'âme du bois (0754)

 

wooden-wardrobe-dusty-uninhabited-attic-old-house-55465864

 

L'âme du bois

 

                                                                       A Rimbaud, à Baudelaire

 

Le tiroir arraché montre une litanie

De vieux tissus fanés, vestiges de la vie

A l'ombre de ces murs, qui virent tant de larmes

Aux départs sans retour sous les anciens vacarmes.

 

D'anciens sucs desséchés, sur un pâle satin,

Dénoncent indiscrets d'obscurs plaisirs éteints ;

Le froid des hivers morts se lit aux grosses laines,

Où transparaît toujours le labeur et la peine,

Et le rude drap bleu, reprisé délavé,

Porte à sa trame usée la sueur des étés.

 

Des larmes invisibles, au sein d'étoffes noires,

Et des mouchoirs froissés parlent des anciens deuils,

De proches réunis tout autour d'un cercueil,

Et de sombres veillées effacées des mémoires.

 

Entourés de rubans dans un tiroir secret*,

Dorment des mots d’amour aux nœuds jamais défaits,

Qu’une vie de labeur a chassé des mémoires,

Quand sous le cri du bois le ver fore l’armoire.

 

- Mémoire impermanente aux relents étouffés,

Tu finiras au feu d’un fol autodafé,

Et feras place nette aux coutumes nouvelles :

D’un éternel envol, la Vie montre son aile.

 

 

 

* Prononcer « secrait » (à la parisienne).

JCP  03/2016 – 10/2018

6 mars 2017

0803 Jeux de dieux

 

11Sans titre-1 copie 680 pix

                                                                                                                                                                          Image : comp. JCP

 

Jeux de dieux

 

Les tempêtes venues de la lointaine Orion,

Et le sable amassé par les grands vents solaires

Ont laissé sur Terre de grandes confusions,

Annonçant à l'humain l'extinction de son ère.

 

Le soleil repoussé aux confins de Saturne

N'a plus que la grandeur de l'une de ses lunes,

Et la Terre entraînée par l'astre incandescent

Autour de Jupiter gravite lentement.

 

Le sable sur la Terre a remplacé les eaux,

Et de traces de vie ne restent que des os.

Un ultime arc-en-ciel s'élève sur les dunes,

Et ses couleurs fondues ont des pâleurs de lune.

 

Mais au fond du cosmos des rires retentissent,

Et l'on croit percevoir comme un parfum de vice :

Au mépris des mortels, les Dieux, qui font la fête,

Au grand jeu de la mort pétanquent les planètes.

 

 

JCP 02 2017 

9 avril 2018

Les sanglots de la mer (0883)

IMG_4900 c680opie

Plage de Kerhilio, Erdeven, Morbihan

 

 

Les sanglots de la mer

                            La mer, probablement lassée d’un incessant ressac, est venue faire escale sur la plage. Un homme est assis sur la grève encore humide et les eaux, en moutons attentifs, se sont rassemblées tout autour de lui.

Dans cette paix que l’on sait contenue, se devine un moment rare et le vent, couché sur le sable, parle de silence. Quelque chose de doux vibre dans l’air sous le soleil qui se voile, et l’on entend le tintement clair des coquillages brisés, dont la houle fait sable.

Accoudée à sa vague, soudain la mer s’adresse à l’homme médusé :

- A toi seul je le dis : si je suis naviguée, je ne navigue guère, et j’envie les eaux libres, libres de voyager. Les torrents les ruisseaux, les fleuves les rivières dont le cours n’a de cesse, courent joyeux tous continents, ivres des merveilles d’un voyage sans fin. Et parfois m’a-t-on dit, leur cours se multiplie.

Moi seule reste là, bornée de roches, cernée de grèves, aux griffes de l’ennui.

Hors la lente marée, qui de ma robe trousse un peu la couture et mes justes colères, je ne serais qu’eaux mortes, ne sachant rien des terres dont je baigne les bords…

Sous le regard de l’homme attristé, et versant à la vague de longues larmes d’écume blanche, les eaux se retirèrent lentement.

Ainsi parlait la mer.

 

JCP 01 04 18

4 juin 2018

Secrets de bois (0922)

 

IMG_3695 copie copieCCC

                                                                                                               Toulouse, parc du Boulingrin, ou "Du Grand Rond", im.JCP

                                                                                                             (Boulingrin virnt de l'anglais "bowling green", lieu de jeu de boules sur gazon)

Secrets de bois

 

« - Avoir tout l’or des rois ne me fait pas envie ;

La passion de ma vie, celle pour qui je vis,

Et pour qui, tout tremblant, boire et manger je laisse,

A vous je le confesse : c’est l’amour de la fesse.

 

- Qu’elle soit rude ou molle, mesquine ou généreuse,

Jeune vieille proprette ou mal entretenue,

Je suis amoureux fou de ces globes charnus,

Et mon esprit s’égare à leurs formes nombreuses.

 

- Car voyez-vous je suis - hormis le médecin -

Le seul vers qui l’on tourne et pose le bassin,

Et mon bois qui palpite à la caresse intime

Déroute ma raison sous la fesse sublime !

 

- Ce pour quoi vous, humains, êtes souvent punis,

Je pratique au grand jour l’art du toucher de fesse

Qu’aucune faculté au monde ne professe,

Car étant banc de bois, nul ne sait ma manie. »

 

Ainsi parlait le banc où je m’étais assis,

Lui livrant les secrets de mon anatomie ;

Et je me dis depuis, que fait de cette fibre

Où se porte l’assise, parfois j’aimerais vivre.

 

 

 

 

JCP 04 06 18, pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : "Le monologue du banc" :

 

5 avril 2016

0755 Au salon

 

homme_invisiblepie

 

Au salon

 

Le salon dormait dans la pénombre ;

Et, des persiennes entrebâillées,

Un friselis de soleil et d'ombre

Courait ses entrechats débraillés.

 

Sous le regard d'un très vieux portrait,

Sans cesse un gros frigo ronronnait,

Et l'on sentait à sa pompe lasse

Qu'il peinait à faire de la glace.

 

Les piaillements de quelques moineaux,

Venus des platanes de la place,

Troublaient à peine ce grand repos,

Où languissaient quelques plantes grasses ;

 

En  cette journée aux heures lentes,

Les espaces de silence lourd

Ne révélaient pas de vaine attente

Dans la pièce chaude comme un four.

 

Des relents de tabac, de cuisine,

Et de l'eau laissée dans la bassine

Montraient que l'on vivait en ces lieux,

Mais rien ne s'agitait sous les yeux.

 

Seul le mince filet de fumée

Qui du large fauteuil s'élevait

Trahissait sa présence, et prouvait

Que l'Homme Invisible aimait fumer.

 

JCP  04 2016, pour Les Impromptus Littéraires (utiliser la première ligne comme incipit)

18 avril 2019

0021 Une naissance

dddaris copie

 

 

Une naissance

                                 C'était à Bethléem, cité de l'Orient, au sein des vastes faubourgs extérieurs. La ville était frappée cette nuit-là des vents chauds venus du désert qui l'entourait, et, dans les airs ignorants des pollutions futures, la plupart des étoiles de renom étaient visibles - excepté l'étoile polaire, que l'Ourse Mineure un peu lasse avait délaissée.

Tout au fond d'une sombre étable, un bœuf, un âne et quelques poules discouraient bruyamment :

- Vous le verrez, ce sera un garçon déclarait le bœuf placide, tout en mâchonnant une langoureuse paille.

- Supposition est mère du mensonge, et je vous dis en vérité que ce qui sera doit être accueilli, contesta l'âne, que certains élans de sagesse traversaient parfois.

- Yapadeuf, yapadeuf !

  Pas d'œuf pas d'enfant neuf !

psalmodiaient sans se lasser les poules, dont la modeste cervelle n'associait de naissance qu'à l'œuf.

Soudain le maître de maison, homme de forte laideur, l'os aigu, le cheveu hirsute tout parsemé de sciure mais le visage bon entre les rides noires, interrompant l'animale controverse, parut courbé sur un vagissant fardeau. Il déposa sans ménagements l'enfant enveloppé d'un tissu grossier sur la paille, ses yeux crevant le plafond rustique d'une indicible haine :

- Nom de Dieu, c'est une fille !... que vont dire les Rois Mages...

Jailli de l'étable le rouge au front, on le vit alors enfui vers une improbable traversée du désert brûlant - alors qu'un certain sourire illuminait la face du baudet.

 

JCP 04 2016  pour Les Impromptus Littéraires (sujet : refaire l'histoire ou : uchronie)

 

29 juin 2014

Le dictionnaire éventuel : 2 Okay

Im. x  

quai_de_gare_small

       

Okay, ou « OK » : expression ferroviaire d’origine américaine, généralement suivie d’un numéro de quai  

 

 QU'EST-CE QUE LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL ? :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2014/07/08/30215092.html

 FEUILLETER LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/le_dictionnaire_eventuel/index.html

 

29 mai 2014

Nouvelle : "Le Ciné j'y vais jamais"

Nouvelle écrite pour "La Petite Fabrique d'Écriture" sur le thème "cinéma"

DEMI6TASSE anigif 660

  

Le ciné j'y vais jamais

 

                                                           Jour de congé ; j'étais bien peinard sous la tonnelle, la bibine pas loin, et super beau temps avec ça ; alors, je me disais tout bas à l'oreille : "Les gosses sont tranquilles, ta femme bosse, tu vas bien profiter. Rien faire du tout pour une fois - tu vas le faire consciencieusement, et au soleil."

- Papa, tu nous emmènes au ciné ?

Un coup de canon m'aurait pas fait plus d'effet : mon sang n'a fait qu'un tour.

- Heu, quoi, vous êtes pas bien, là ?... j'étais sonné.

- On s'ennuie papa, on sait pas quoi faire. Les DVD on a tout vu et la télé que tu nous mets, c'est pour les bébés, pas pour nous.

- Et la Nintendo alors ?

- On a plus envie du tout, on veut aller voir Alice et le Lapin, tous les copains ils l'ont vu - c'est super !

- Le dessin animé, "Alice au pays des merveilles", c'est ça ? mais c'est un vieux machin, ça, pour dire, je l'ai vu quand j'avais votre âge, ça vous plaira pas, c'est bête comme tout et...

- Oui papa, c'est celui-là, on veut le voir !

Je me suis dit "- T'auras essayé, mais là, t'es foutu, va falloir y aller."

Alors on y est allés.

Ça faisait une paye que j'avais pas mis le nez au ciné - j'y vais jamais, moi. J'ai de suite vu que c'était pas comme avant : le spectateur a plus un poil d'éducation, faut voir pour le croire ! Et ça tripote les téléphones dans le noir - quand t'en a pas qui sonnent (y sont là pour quoi ?...), et je te grignote ici, et là je te froisse un sac à bonbons, et je quitte pas la casquette ; on est dans une autre époque, le savoir vivre ils l'ont viré - c'est la loi nouvelle et c'est leur loi, faut supporter. Après tout, pour ce que je fais ici, allez, vivement la fin du film, fera encore beau en sortant et la bière attend au frigo. Je te les gave donc de pop-corn (il leur faut ça y parait...) et voilà que ça commence : lumière.

Sûr, quand ils font le noir, t'es comme un gosse, t'as toujours l'émotion - surtout pour celui qui saurait pas qu'il va s'enquiquiner une plombe et plus, enfin...

Ouais, un peu vieux le film, même "remastérisé" que c'est dit au générique... Bien vrai,  plein les feuilles la musique qui couvre les dialogues, pas de doute pour moi, c'est bien "remodernisé". Faut être avec son époque, quoi ; un mauvais moment à passer, c'est pour les enfants - la bonne cause, allez.

Alors, voilà t-il pas que dans les cinq minutes je t'ouvre des cocards plus grands que ceux des gosses au sapin de Décembre : j'avais dû voir ce film d'un œil imbécile ; il y du génie là dedans, et j'avais pas su le voir ! Le lapin avec sa montre qui court partout, et ces deux là qu'arrêtent pas de boire du thé, fadas à en couper les tasses en deux au couteau, comme qui coupe une pomme : dé-li-rant. Du coup j'ose pas trop me marrer devant les enfants qui, eux, s'amusent mais sans plus : un film pour les gosses, mais fait pour les adultes, je regrette pas mon après-midi ! Et tout à l'avenant, la chenille qui crache des lettres de fumée, les bouffeurs d'huîtres (pathétique, ça...), les roses peintes en rouge, la reine qui fait couper les tronches à tout va, le roi tout petit, le chat qui disparait, le procès absurde, bref : je me poile à fond - tout en me retenant de le montrer dans le sonore. Je leur ai dit que ce vieux machin qu'a plus d'un demi-siècle valait rien du tout, maintenant faut assurer : je bloque le zygomatique en position repos alors qu'il veut y aller à fond, et ça fait mal... je serre les dents - faut se comporter en père.

Fini le film, j'en reste pétrifié dans mon fauteuil alors que les gosses sont presque sortis.

- Alors, ça t'a plu papa, qu'elle me dit l'aînée...

- Oui, c'est amusant, j'y dis en me retenant.

- Parce que nous, on est déçus, on s'attendait pas à ça, bof.

- Oui, pas terrible qu'y dit le petit, on comprend pas ce qui leur a plu là-dedans aux copains...

- Ah, voyez, je vous l'avais dit que ça vous plairait pas, que je leur case.

- Et cette robe qu'elle porte Alice, c'est bon pour les bonnes-sœurs ça, tu as vu papa, me dit la grande.

- Vous avez raison, mais la prochaine fois, faut écouter papa, hein ?

On est rentrés ; j'ai retrouvé ma bière sous la tonnelle, toute inondée de la lumière d'or des derniers rayons du soleil, et je l'ai bue lentement en me remémorant les bons moments de ce sacré dessin animé ; et je me suis marré tout seul comme un fou - mon zygomatique était dans une de ces colères !

 

Je crois que je me laisserai plus facilement amener au ciné par les gosses dorénavant...

 

JCP 28 05 2014

Sur "La Petite fabrique d'écriture" :

http://azacamopol.over-blog.com/article-le-cine-j-y-vais-jamais-de-jean-claude-123759574.html

 

8 novembre 2018

Impermanente forme (0937)

bris pie 680

                                                                                            "Impermanence de Coupe à Thé sur Plaque Bambou" par Jyssépé

 

Impermanente forme

 

Implacable incertitude, la tentation destructrice hante le rêve,

tempête de mer qui soulève et brise,

rassemble et recoud la poussière des eaux et la sépare encore :

L’amour du débris passe par la rupture.

 

Infinie pureté de l’éclat des cassures,

Surface sacrée où l’œil se refuse,

Idée naissante du malheur des porcelaines (ont-elles une âme ?),

Mais, Ô sublime grain d’image neuve,

forme indécise au ciseau des épaves

que transfigure - élan de vie unique -,

le geste pur exempt de tout vouloir !

 

Œuvre extravagante,

œuvre absolue d’un art fulgurant,

forme des formes témoin d’un seul présent,

trait de créateur au pinceau du hasard :

Artistiques débris des porcelaines !

 

 

JCP 11 2018

15 mars 2016

451 Dictatorat

ratsanstitre_small copie

 

 

Dictatorat

 

Seigneur du vaste égout dans sa livrée coquette,

Un rat de poil brillant et de mine replète

Arpentait ses couloirs, et d’un air suffisant

Reniflait les effluves de ces flots odorants.

 

- Me voici parvenu au faîte de ma gloire,

Se disait-il radieux ; le manger et le boire

Servis à satiété par des sujets soumis,

Et ma couche habitée de gentilles amies.

Bienheureux comme moi, sans mentir il n’est guère :

J’ai bien fait c’est certain de mener cette guerre.

Car malgré la souffrance et la dévastation,

Mon peuple je le crois, est en admiration

Devant le personnage auguste et vénérable,

Qui mérite en effet ce sort des plus enviables.

 

- Le sang versé s’oublie, demeure le pouvoir.

Mon peuple policé reste sous l’étouffoir,

Et devra pour toujours veiller à mon bien-être,

Acclamant mes discours courbé sous ma fenêtre.

 

Mais porté par les eaux, un murmure lointain

Que grandissaient les murs parvint à son oreille...

- C’est aujourd’hui ma fête, se dit le souverain :

Mon peuple réuni, d’une humeur sans pareille,

N’attend que mon retour pour les grandes agapes,

Et il pressa le pas plus heureux que le Pape,

Riant de ses sujets, qu’il se félicitait

D’avoir comme baudets assujettis à souhait.

 

Mais la rumeur pourtant, qui grandissait sans cesse

En clameur menaçante, n'avait rien de joyeux ;

Sans affoler pourtant ce Sire prétentieux,

Qui restait convaincu d’un élan de liesse.

 

Il n’eut le temps de fuir qu’il était piétiné,

Roué de coups percé et mille fois tué.

Grand nombre de despotes souvent ainsi finissent,

Croyant de leur pouvoir toujours boire au calice.

 

 

27 07 11 - revu 03 2016

Et sur Les Impromptus Littéraires :

http://impromptuslitteraires.blogspot.fr/2016/03/jcp-animal.html

13 septembre 2020

Guy de Maupassant : Des vers

Maupass re-1 copie

Moins connu que le noveliste et le romancier, le Maupassant poète mérite aussi d'être lu :

 (Même s'il n'est pas Baudelaire - bien peu l'égalent -, il ne manque pas de talent en poésie classique)

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2010/01/01/38586545.html

 

BIBLIOTHÈQUE :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/00_bibliotheque/index.html

6 juin 2013

François Cheng, Quatrains (extraits)

maxresdef450opie

 

François Cheng

 

Quatrains

(compilation effectuée sur les 193 poèmes du recueil de quatrains « Enfin le royaume »)

 

 

◄►

 

 

 

                           À ceux que la poésie habite

 

Tu ouvres les volets, toute la nuit vient à toi,

Ses laves, ses geysers, et se mêlant à eux,

Le tout de toi-même, tes chagrins, tes émois,

Que fait résonner une très ancienne berceuse.

 

 

 

Nous avons bu tant de rosées

En échange de notre sang

Que la terre cent fois brûlée

Nous sait bon gré d’être vivants.

 

 

 

À l’intérieur des murs et au-dehors des haies,

Le printemps déchaîné ne nous protège plus.

Au fin fond de la terre en exil, nos mains nues

Font sortir de l’oubli toutes les roseraies.

 

 

 

Champs fumants que les pigeons abandonnent,

Nos mémoires enfouies font votre automne.

Qu’un peu de mur blanc surgisse au loin,

Et la terre en nos songes vogue sans fin !

 

 

 

Toute la neige à toi seul,

Prunus perçant la blancheur ;

Toute la terre en toi seul,

Jet de sang jailli du cœur.

 

 

 

Nous avons côtoyé cette source sans âge,

     source de tout repos, source de toute vie.

La soif de la vallée se mire en ton visage,

     - saules du souvenir, nuage de l’oubli.

 

 

 

Me voici, pierre d’attente,

Où es-tu, source amie ?

Il suffit que tu viennes

Pour que soit mélodie.

 

 

 

 

La vague revient, fidèle chienne,

Lécher tes pieds de sa langue amère.

Flairant soudain la peur millénaire,

Longuement elle aboie dans tes veines.

 

 

 

Au bout du long couloir enfin la mer s’apaise.

À la porte un rayon s’attarde et puis s’oublie.

Midi de faim, de soif, tes cheveux d’ambre tressent

Un filet ramenant tout l’or de nos rêveries.

 

 

 

Parallèle à la Voie Lactée, ton corridor

De bout en bout s’emplit du souffle de l’espace,

Souffle muet qui s’accorde au rythme de tes pas,

Toi tu entends le bruit des étoiles qui passent.

 

 

 

C’est le premier jour du printemps,

Tu longes le mur d’un jardin.

Une branche fleurie qui dépasse

Te murmure à l’oreille : « Passe outre ! »

 

 

 

Au sein du désert te voilà aveugle et sourd,

Ne voyant rien, n’entendant rien. Un coup de vent,

Et l’immense présence vient à toi, te hélant :

« Tout d’ici est offert, offre-toi à ton tour ! »

 

 

 

Et de strate en strate, le fond de la terre

Remonte à l’air, au rendez-vous des lumières,

Plaine en son midi, tout scintille d’éclats,

Nous submerge l’odorante houle céréale.

 

 

 

Au crépuscule, la nature exténuée

S’abandonne. Quelques corbeaux affamés

Picorent encore les restes du jour

Dans l’assiette ébréchée du couchant.

 

 

 

Vers le soir, abandonne-toi

     à ton double destin :

Honorer la terre, et faire signe

     aux filantes étoiles.

 

 

 

Toi, nuit, tu avais beau tendre ta toile,

Sur l’océan s’est égarée une voile.

Pourtant, déchirant ton voile, tu montres

Qu’une seule flamme unit toutes les étoiles.

 

 

 

Bâtir le royaume à mains nues

Au fond de la nuit abyssale

Sur les cailloux entrechoqués

De l’habitable étincelle.

 

 

 

L’immense nuit du monde

    semée de tant d’étoiles,

Prendrait-elle jamais sens

    hors de notre regard ?

 

 

 

Et l’immonde de notre nuit

    trouée de mille cris,

Susciterait-il jamais écho

    hors de notre ouïe ?

 

 

 

Le sort de la bougie est de brûler.

Quand monte l’ultime volute de fumée,

Elle lance une invite en guise d’adieu :

« Entre deux feux sois celui qui éclaire ! »

 

 

 

Des mots projetés dans la nuit

Pour traverser à gué la Voie,

Pour retrouver, jadis entrevue,

Depuis longtemps perdue, l’Étoile.

 

 

 

Vraie lumière,

Celle qui jaillit de la Nuit ;

Et vraie Nuit,

Celle d’où jaillit la Lumière.

 

 

 

Entre reins et cœur, à notre insu,

    un filet de souffle circulant

Redit ce que les astres ont tu,

    ce que la chair a corrompu.

 

 

 

Le centre est là

Où se révèlent

Un Œil qui voit,

Un Cœur qui bat.

 

 

 

La lumière n’est belle qu’incarnée, à travers

Un vitrail ou le verre d’une bouteille de vin…

Consentons donc au sort d’être un œil fini

Qui se fait reflet de l’Éclat de l’infini.

 

 

 

Sur fond de brume, l’aube dessine

Un ruisseau bordé de saules,

Et puis, tout au bas du ciel,

Elle appose, rouge, le sceau.

 

 

 

Lorsque nous nous parlons,

Le rêve est à venir ;

Lorsque nous nous taisons,

Il est là, à cueillir.

 

 

 

Souffle rythmique, moutonnement de collines,

Flux et reflux de marées, vol de goélands,

Corps qui s’accordent, âmes qui réclament, silence

Au bout du chant, mais par-delà silence         chant !

 

 

 

Survivre sans répit

    aux désirs,

Porter la soif plus loin

    que l’oasis.

 

 

 

Jour après jour si je te harcèle

    accepteras-tu ma peur ?

Nuit après nuit si je t’enténèbre,

    me passeras-tu ton feu ?

 

 

 

Ce chemin qu’une nuit nous avons parcouru,

Tu le prolongeras, enfant de mon regard,

Par-delà la forêt dort peut-être un étang

Ou une plage errant au gré de hautes vagues…

 

 

 

Ce chemin constellé, tu le prolongeras,

Malgré vents et rosées, enfant de ma mémoire,

De ce côté l’automne a enfoui son secret,

En toi le temps s’envole, fou d’appel d’oies sauvages.

 

 

Creuser vers la profondeur du dedans,

C’est affronter les défis du dehors.

Plus on gravit la transcendance sans nom,

Plus on appréhende en soi le sans-fond.

 

 

 

Le vide. C’est alors qu’au fond de soi

S’ouvre à nouveau la Voie qui du Rien

Avait fait naître le Tout, où la vie

Vécue se découvre en neuve partance.

 

 

 

Parfois, détaché de la multitude,

Un regard anxieux te sollicite.

Tu restes coi ; avec l’autre, tous deux,

Vous entrez dans la commune solitude.

 

 

 

Et puis, un jour, tu affrontas la souffrance,

T’éloignas, laissas derrière toi la béance.

Nos jours ne sont plus qu’un jardin délaissé.

Parfois, tu souris, là, au bout de l’allée…

 

 

 

Entre eux, entente à demi-mot,

Sans que le mot entier soit dit.

Un jour pourtant, l’un le dira,

Quand l’autre ne sera plus là.

 

 

 

Non dû mais don, mais abandon

À l’endurance, à la durée,

D’où l’abondance inattendue.

Tout don de vie abonde en don.

 

 

 

Au loin, mille milans mêlés aux nues ;

Plus proche, un sansonnet tout en louange.

Alors, souffle le juste Vide- médian,

Alors, nous traverse, inattendu, l’ange.

 

 

 

         Un iris,

et tout le créé justifié ;

         Un regard,

et justifiée toute la vie.

 

 

 

Froidure bleu glacé. Les arbres dénudés

Calligraphient leur psaume dans le ciel.

Plusieurs corbeaux, très à propos, viennent

Ajouter la ponctuation à l’antienne.

 

 

 

Sur le pré, l’énigmatique tortue,

    à la démarche immémoriale,

En quête de quel secret tu ?

     de quel oracle inaugural ?

 

 

 

La bête de somme passe au milieu de nous,

     sans se départir de sa muette dignité.

Se chargeant de tout le poids de notre inconscience,

     elle nous fixe de son regard de pitié.

 

 

 

Le chat nouveau-né abandonné là

Dans le fourré, corps informe, concentré

De soif, de faim, de frayeur, de crève-cœur,

Minuscule œil fixant, hagard, l’Énorme…

 

 

 

DES ARBRES EN DIX QUATRAINS

 

Le fût, la futaie et les feuillages,

Les fleurs, les fruits et la foisonnante

Frondaison, qu’un souffle pur relie

À la primordiale flamboyance.

 

 

 

                                                                   À Enza

 

Qu’il vente qu’il neige, nous ne cèderons pas un pouce.

Gardiens du temple, arbres de vie, toujours dressés,

Nous sommes offrande de la fine fleur du sol

En rappel de la haute promesse du ciel.

 

 

 

Fidèles, nous tendons les bras à ceux qui viennent :

Écureuils affamés, migrateurs exténués…

À midi, des errants se confient à nos racines ;

Au couchant, un nuage s’attarde à notre cime.

 

 

Tronc couché en travers de la sente forestière,

Senteur d’une aire hors-temps. Nous y faisons halte,

Goûtant des mûres piquées de guêpes, sans nous douter

Que nous fondons dans la saveur immémoriale.

 

 

 

Sous le ciel grisâtre, au fond du bois, un appel

Bref se fait entendre. Est-il mû par la frayeur ?

Ou la ferveur ? Du fond de tout, ce bref appel

D’un loriot éveille, là, les ondes éternelles…

 

 

 

Entre inattendu et inespéré, affleure

Une vie cachée que le temps a mis en miettes.

Clapotis et chuchotis nous restituent

Les jades de jadis, parmi maintes lunes, égarés.

 

 

 

L’aile de l’orfraie, frôlant

Le feuillage, fait tomber

l’ultime goutte de pluie

Sur l’étang, miroir brisé…

 

 

 

Nous entrons dans le paysage, corps et âme en éveil ;

Une éternelle attente close ici par l’éphémère.

La colline implose en fleurs, la source en nuage se mue,

Le monde prend sens, étant vu ; nous prenons sens, ayant su.

 

 

 

Par-delà les monts, peut-être nous attendent encore

Un vallon, une cascade, d’anonymes chaumières.

Nous comptions y aller, nous ne l’avons pas fait ;

Peut-être vaut-il mieux que perdure le rêve.

 

 

 

Au bout du chemin aux herbes sauvages,

Vide est la cabane qui cachait l’amour.

Restent en nous d’anciens mots échangés ;

La vie ne cesse, elle, de tourner la page.

 

 

 

L’ombre immobile des bambous

Qu’un vol de fauvette pulvérise,

Et le jardin se trouve sans haies,

Et midi rétablit son règne.

 

 

 

La beauté est une rencontre. Toute présence

Sera par une autre présence révélée.

D’un même élan regard aimant figure aimée ;

D’un seul tenant vent d’appel feuilles de résonance.

 

 

 

Livré au regard de tous et pourtant invisible,

N’ayant pour compagnons que poussières et poux,

Avec deux cartons tu déplies le froid des nuits,

Et trois syllabes qui font honte, tu hantes les logis.

 

 

 

Toute la patience terrestre,

Toute la pression marine,

Pour que se change en toi, perle,

Une lointaine larme de lune.

 

 

 

Ici la gloire ? Oui, c’est ici

Que, damnés, nous avons appris

À nous sauver par le chant – Aum

Qui nous conduit au vrai royaume.

 

 

 

Semonce d’automne. Voici qu’à grand fracas d’ailes,

S’arrachant des eaux de toute leur force ahanante,

- longue traînée de rêves vers leur patrie salutaire –

Les oies sauvages retracent au ciel la voie des anges.

 

 

 

Encore un pas, et nous serons

Au sommet, nous verrons la mer

Faire don de ses voiles cinglant

Vers le blanc rivage de l’enfance.

 

 

 

Que par le long fleuve on aille à la mer !

Que par le nuage-pluie on retourne à la source !

Toute vague cède à l’appel de l’estuaire,

Et tout saumon à l’attrait du retour.

 

 

 

SEPT QUATRAINS D’UN AMOUR MYSTIQUE

 

Je te rejoins au plus haut de l’arbre de vie.

Nous surplombons à deux les abîmes franchis.

Prises dans l’ardente brise de la mémoire,

Nos ramures refont la promesse des racines.

 

 

 

Mais il reste la nuit

Où la braise en souffrance

Épure mille charbons

En unique diamant.

 

 

 

                                    À Pierre Brunel

 

Le monde attend d’être dit,

Et tu ne viens que pour dire.

Ce qui est dit t’est donné :

Le monde et son mot de passe.

 

 

 

Ce moment partagé, nous nous en souviendrons

Un jour, comme d’un mont par-delà les nuages,

Où tout demeure en soi et se change en son autre :

Arbre fleuri chant de source, feuille au vent papillon.

 

 

 

Les morts sont parmi nous, plus vifs que les vivants,

Nous intimant d’être à l’écoute. Initiés

Par-delà douceur et douleur au grand secret,

Ils n’auront de cesse qu’ils ne nous l’aient confié.

 

 

 

                                        ENVOI

 

Ne quémande rien. N’attends pas

D’être un jour payé de retour.

Ce que tu donnes trace une voie

Te tenant plus loin que tes pas.

 

 

►◄

 

 

 

25 avril 2018

Le pommier de la voisine (0903)

Pommier copie

 

 

Le pommier de la voisine

 

                Cela se passait neuf mois avant la naissance de Gilles, c’est pour dire…

                Un jardinier gentil s’était épris d’un pommier - il est d’étranges mœurs dans la nature.

Or l’arbuste joli, que cernaient de hauts murs, logeait chez sa voisine - pareillement cernée.

               La dame étant lingère, un complexe réseau de cordes quadrillait son jardin, encombré nuit et jour du linge qui gouttait, et cachait à la vue du pauvre jardinier le pommier de son cœur. Comprenant sa douleur, le vent compatissant parfois levait un voile sur son amour, et l’on vit des tempêtes de sous-vêtements s’abattre sur le grand boulevard, certains imprégnés de rouge à lèvres – on l’a dit, il est d’étranges mœurs dans la nature.

                Par un beau jour de Mai, le linge qui séchait au dehors disparut pour de bon, libérant à satiété la vision du pommier au bonheur neuf du jardinier.

                Et tel le légionnaire képi à la main devant Mr. Seguin, on vit l’homme tremblant frapper chez sa voisine.

                Sans doute eût-il été fort croquignol d’apprendre ce qu’il put bien lui dire ; et ce qu’en retour elle lui dit ; hélas nul ne le sut - eux-mêmes l’ayant tu.

 

 Respectant saintement Lecteur et Vérité,

On voit bien que l’auteur ne dit que ce qu’il sait.

 

 

JCP 16 04 18, pour Les Impromptus Littéraires : caser dans le texte :

- Un personnage : un jardinier amoureux
- Un lieu : au milieu du boulevard
- Un objet : un rouge à lèvres
- Un moment : avant la naissance de Gilles
- Un problème ou une anomalie : le linge qui séchait dehors a disparu

 

Complément d'information paraissant nécessaire :

Dessin de Claude Serre

17502237-21980660

 

28 avril 2018

Lithophagie (0902)

IMG_8840 copie 680

 

 

Lithophagie

 

                 Indécise et troublante parenté, le bien-voyant lui-même y pourrait voir caillou venu là s’unir à la roche et pourvu d’algue fine : pourtant le galet s’ouvre et délivre à la vue tout un monde vivant humide, salé - comestible.

                 Le geste d’ouvrir, c’est au prix du sang qu’on l’a compris, nécessite la pratique sensée d’une lame épaisse et maltranchante.

                 Le coffre aux délices est tout de nacre constellé, et sa contemplation seule pourrait suffire, mais le plaisir réside en la moitié creuse : il y a là, dans cet appareil mou baignant au reste d’eau, à boire et à manger.

                  De bleu, de vert, de gris, un œil glauque cillé d’un beau noir nous regarde : va-t-on y mordre à vif ?

                  Passé le sursaut d’éthique, on se délecte aux saveurs océanes sans retenue, en appelant derechef au tendre galet de mer (on voit bien qu’il n’en a pas le poli), qu’en nombre on arrache fébrile à la roche.

 

 

JCP 15  04 18

IMG_4830 copie680

2 mars 2016

A la poupe

           

20130121-233626

 

           

A la poupe

 

                                  Un grand déséquilibre, je devais le reconnaître, régnait en mon esprit troublé par les étranges manifestations de la nuit.

Tout a commencé lorsque, lassé du luxe tapageur et stérile d'une de ces innombrables soirées festives qui se donnaient à bord afin d'égayer la longue traversée, un profond désir de soulager ma respiration de la fumée du tabac, mon corps et mon esprit de l'alcool et de l'impérieuse musique de danse aux vaines gesticulations se fit ressentir. Je débouchai sur la coursive supérieure transfiguré par la douceur de la nuit, et par la sérénité du territoire sans fin où le puissant transatlantique creusait son écumeux sillage.

Je rejoignis la poupe au gaillard arrière et m'accoudai au bastingage, partie extrême de cette forteresse en mouvement, observatoire privilégié dominant l'immense plaine liquide sur laquelle une douce brise éveillait sans bruit de faibles sillons. A cette heure avancée de la nuit, seul un couple enlacé, indifférent au spectacle du ciel et des eaux, se tenait à l'écart, adossé contre la cloison du bâtiment.

La pleine lune, qui soulignait les reliefs du bâtiment de ses tons argentés, laissait pénétrer le regard au sein des ombres légères et la voûte céleste, d'une pureté inouïe, laissait paraître, méconnues dans notre hémisphère, la Croix du sud et la vaste constellation du Centaure. Les yeux mi-clos et l'esprit libéré de la pensée compulsive, perdu dans la contemplation, je goûtais ce présent du cosmos infini lorsque cela se produisit :

Spectacle renouvelé sous les rayons de la lune, ourlé de ses cordons d'écume, le sillage du paquebot qui s'élargissait apaisé au lointain parut soudainement éclaircir sa surface aplanie ; on eût dit qu'un astre, tombé tout au fond de ces eaux, en éclairait cette part infime et elle seule. La lumière venue des profondeurs s'intensifiait à chaque minute, et c'est bientôt que je pus voir, incrédule, à travers l'inouïe transparence des eaux monter des abysses une masse sombre, de forme allongée. Bientôt, un mât, puis deux, puis trois, équipés de leurs vergues et toutes voiles carguées crevèrent tour à tour la surface ; enfin, une longue nef de bois, ruisselante de toutes parts, émergea dans le sillage clair, alors que s'éteignait la lumière venue des eaux...

"Vaisseau fantôme" fut la première pensée qui me traversa l'esprit lorsque les voiles brunes se déployèrent d'un seul mouvement - sans présence humaine visible ! Le bateau, taillé pour la haute mer et qui prenait déjà le vent à toute toile plein largue, ne laissait aucun sillage et courait aussi vite que notre paquebot, alors que seule une légère brise murmurait à peine à mes oreilles.

Les yeux écarquillés, je demeurai un long moment figé, inerte, vidé de la pensée, puis me retournai lentement, en recherche d'autres témoins de la fantastique apparition : les amoureux avaient rejoint leur cabine, et le vieux monsieur qui m'avait salué tout à l'heure avait dû faire de même en cette fin de nuit.

Me retournant, je vis alors le trois mâts virer de bord, reprendre le vent et quitter notre sillage, faire route tribord amures, puis s'éloigner à une allure inconcevable sur le flot toujours vierge de sa trace. Il ne fut à mes yeux bientôt plus qu'un point à l'horizon, où paraissaient déjà les premières lueurs de l'aurore. J'étais donc le seul à l'avoir vu, et nul ne pourrait confirmer l'incroyable vision...

Effondré : jamais encore je n'avais ressenti le poids de telle solitude que celle de ne pouvoir partager le prodigieux, le  jamais vu avec aucun être vivant - et ceci à jamais.

Je rejoignis ma cabine les yeux hagards, tête basse et trébuchant, et ne retrouvai un certain équilibre que le lendemain soir, racontant par le menu mon aventure visuelle à un steward désabusé, qui ponctuait courtoisement mon récit de quelques "En effet monsieur" et de "Tout à fait monsieur", affairé derrière son bar - au delà du huitième whisky-glace, qui embrumait mon esprit de vapeurs salutaires.

De ce jour demeure au fond de moi une part de trouble et de confusion, qui s'éveille aux nuits calmes des bords de mer, lorsque la lune caresse le flot de ses reflets d'argent. C'est alors que, glissant sur les eaux sans les repousser, paraît encore à mes yeux le "Hollandais volant" aux voiles brunes, que manœuvre un équipage de spectres insaisissables et qui, dit-on, n'accoste que tous les sept ans, laissant alors son capitaine tenter de briser la malédiction qui le frappe pour l'éternité en recherchant, quête improbable, l'amour sans conditions de celle qui le suivrait sans espoir de retour.

 

 

◄►

 

JCP 03 2016

Pour les Impromptus Littéraires

Publicité
<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 > >>
Newsletter
Publicité
Archives
Publicité