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La Chanson Grise
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15 mars 2016

451 Dictatorat

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Dictatorat

 

Seigneur du vaste égout dans sa livrée coquette,

Un rat de poil brillant et de mine replète

Arpentait ses couloirs, et d’un air suffisant

Reniflait les effluves de ces flots odorants.

 

- Me voici parvenu au faîte de ma gloire,

Se disait-il radieux ; le manger et le boire

Servis à satiété par des sujets soumis,

Et ma couche habitée de gentilles amies.

Bienheureux comme moi, sans mentir il n’est guère :

J’ai bien fait c’est certain de mener cette guerre.

Car malgré la souffrance et la dévastation,

Mon peuple je le crois, est en admiration

Devant le personnage auguste et vénérable,

Qui mérite en effet ce sort des plus enviables.

 

- Le sang versé s’oublie, demeure le pouvoir.

Mon peuple policé reste sous l’étouffoir,

Et devra pour toujours veiller à mon bien-être,

Acclamant mes discours courbé sous ma fenêtre.

 

Mais porté par les eaux, un murmure lointain

Que grandissaient les murs parvint à son oreille...

- C’est aujourd’hui ma fête, se dit le souverain :

Mon peuple réuni, d’une humeur sans pareille,

N’attend que mon retour pour les grandes agapes,

Et il pressa le pas plus heureux que le Pape,

Riant de ses sujets, qu’il se félicitait

D’avoir comme baudets assujettis à souhait.

 

Mais la rumeur pourtant, qui grandissait sans cesse

En clameur menaçante, n'avait rien de joyeux ;

Sans affoler pourtant ce Sire prétentieux,

Qui restait convaincu d’un élan de liesse.

 

Il n’eut le temps de fuir qu’il était piétiné,

Roué de coups percé et mille fois tué.

Grand nombre de despotes souvent ainsi finissent,

Croyant de leur pouvoir toujours boire au calice.

 

 

27 07 11 - revu 03 2016

Et sur Les Impromptus Littéraires :

http://impromptuslitteraires.blogspot.fr/2016/03/jcp-animal.html

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2 mars 2016

A la poupe

           

20130121-233626

 

           

A la poupe

 

                                  Un grand déséquilibre, je devais le reconnaître, régnait en mon esprit troublé par les étranges manifestations de la nuit.

Tout a commencé lorsque, lassé du luxe tapageur et stérile d'une de ces innombrables soirées festives qui se donnaient à bord afin d'égayer la longue traversée, un profond désir de soulager ma respiration de la fumée du tabac, mon corps et mon esprit de l'alcool et de l'impérieuse musique de danse aux vaines gesticulations se fit ressentir. Je débouchai sur la coursive supérieure transfiguré par la douceur de la nuit, et par la sérénité du territoire sans fin où le puissant transatlantique creusait son écumeux sillage.

Je rejoignis la poupe au gaillard arrière et m'accoudai au bastingage, partie extrême de cette forteresse en mouvement, observatoire privilégié dominant l'immense plaine liquide sur laquelle une douce brise éveillait sans bruit de faibles sillons. A cette heure avancée de la nuit, seul un couple enlacé, indifférent au spectacle du ciel et des eaux, se tenait à l'écart, adossé contre la cloison du bâtiment.

La pleine lune, qui soulignait les reliefs du bâtiment de ses tons argentés, laissait pénétrer le regard au sein des ombres légères et la voûte céleste, d'une pureté inouïe, laissait paraître, méconnues dans notre hémisphère, la Croix du sud et la vaste constellation du Centaure. Les yeux mi-clos et l'esprit libéré de la pensée compulsive, perdu dans la contemplation, je goûtais ce présent du cosmos infini lorsque cela se produisit :

Spectacle renouvelé sous les rayons de la lune, ourlé de ses cordons d'écume, le sillage du paquebot qui s'élargissait apaisé au lointain parut soudainement éclaircir sa surface aplanie ; on eût dit qu'un astre, tombé tout au fond de ces eaux, en éclairait cette part infime et elle seule. La lumière venue des profondeurs s'intensifiait à chaque minute, et c'est bientôt que je pus voir, incrédule, à travers l'inouïe transparence des eaux monter des abysses une masse sombre, de forme allongée. Bientôt, un mât, puis deux, puis trois, équipés de leurs vergues et toutes voiles carguées crevèrent tour à tour la surface ; enfin, une longue nef de bois, ruisselante de toutes parts, émergea dans le sillage clair, alors que s'éteignait la lumière venue des eaux...

"Vaisseau fantôme" fut la première pensée qui me traversa l'esprit lorsque les voiles brunes se déployèrent d'un seul mouvement - sans présence humaine visible ! Le bateau, taillé pour la haute mer et qui prenait déjà le vent à toute toile plein largue, ne laissait aucun sillage et courait aussi vite que notre paquebot, alors que seule une légère brise murmurait à peine à mes oreilles.

Les yeux écarquillés, je demeurai un long moment figé, inerte, vidé de la pensée, puis me retournai lentement, en recherche d'autres témoins de la fantastique apparition : les amoureux avaient rejoint leur cabine, et le vieux monsieur qui m'avait salué tout à l'heure avait dû faire de même en cette fin de nuit.

Me retournant, je vis alors le trois mâts virer de bord, reprendre le vent et quitter notre sillage, faire route tribord amures, puis s'éloigner à une allure inconcevable sur le flot toujours vierge de sa trace. Il ne fut à mes yeux bientôt plus qu'un point à l'horizon, où paraissaient déjà les premières lueurs de l'aurore. J'étais donc le seul à l'avoir vu, et nul ne pourrait confirmer l'incroyable vision...

Effondré : jamais encore je n'avais ressenti le poids de telle solitude que celle de ne pouvoir partager le prodigieux, le  jamais vu avec aucun être vivant - et ceci à jamais.

Je rejoignis ma cabine les yeux hagards, tête basse et trébuchant, et ne retrouvai un certain équilibre que le lendemain soir, racontant par le menu mon aventure visuelle à un steward désabusé, qui ponctuait courtoisement mon récit de quelques "En effet monsieur" et de "Tout à fait monsieur", affairé derrière son bar - au delà du huitième whisky-glace, qui embrumait mon esprit de vapeurs salutaires.

De ce jour demeure au fond de moi une part de trouble et de confusion, qui s'éveille aux nuits calmes des bords de mer, lorsque la lune caresse le flot de ses reflets d'argent. C'est alors que, glissant sur les eaux sans les repousser, paraît encore à mes yeux le "Hollandais volant" aux voiles brunes, que manœuvre un équipage de spectres insaisissables et qui, dit-on, n'accoste que tous les sept ans, laissant alors son capitaine tenter de briser la malédiction qui le frappe pour l'éternité en recherchant, quête improbable, l'amour sans conditions de celle qui le suivrait sans espoir de retour.

 

 

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JCP 03 2016

Pour les Impromptus Littéraires

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