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La Chanson Grise
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3 janvier 2019

Lettres de mon sapin (P0009) 01/2016

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Lettres de mon Sapin

 

                                                 Une vis à bois plantée dans le cœur, un pauvre sapin de Noël agonisait lentement. Arraché aux siens, soustrait aux pentes fraîches des montagnes racines tranchées, une larme épaisse à son tronc, sa fibre asséchée nourrissait mille rancœurs.

Car disait-il enfin de sa langue de bois, pourquoi nous jeter aux enfers de vos fêtes, et y perdre la vie au nom de celui qui naquit au désert, et jamais ne sut rien des vertes vallées - comme des neiges alpines où nous vivons ?

Est-on certain qu'un des envoyés de votre dieu n'a pas dénaturé le message - la communication est-elle bien passée ?

Et que sont aux sables d'Israël ces pères Noël vêtus pour le froid, ces traîneaux - et ces rennes qui mourraient d'un seul des rayons du soleil de Bethléem  ?!

En vérité, nous autres conifères ne voyons goutte à ces lubies, et ne savons déceler lequel est le plus fou, de l'homme ou de dieu.

Aussi dites-lui pour nous combien souffre ici bas la gent sapinière et d'y remédier bien vite car, si vous le dites si bon, il se peut alors qu'il soit aveugle.

 

JCP 30-12 2015

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15 février 2019

Saint Fromage (P0050)

 

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                                           Ce jour-là, Jésus entretint si longuement ses disciples de la foi nouvelle, que certains s’assoupirent front sur la table alors que d’autres, sans gêne aucune, commentaient à voix basse les derniers combats de qualification aux épreuves de ceste comptant pour les J.O.

Des impatients, assoiffés par la chaleur de four qui régnait dans la salle, et plus qu’excédés que Jésus n’autorisât à se restaurer, commençaient même à murmurer : huit heures de prêche ininterrompu sans boire ni manger, c’en était trop !

Pas plus que l’ancienne, la religion nouvelle ne nourrissait son homme.

Voyant cela, Jésus brisa net son élan oratoire et fit apporter le pain, le fromage et le vin dans l’approbation générale.

Le vin était de Carthage et le fromage, un excellent rompy pur chèvre, venait des pentes du Sinaï qui, comme on le sait, étaient alors une région d’élevage verdoyante.

Et le rompy, qui embaumait la salle, soulevait l’enthousiasme :

- Le rompy, le rompy ! scandaient les disciples affamés.

 

Alors, le geste auguste inspiré sans doute par Dieu le Père,

Jésus prit le pain et le rompy.

 

 

Jyssépé 02 2019 (tiré d'une blague populaire connue). Selon  Les Impromptus Littéraires : "On va pas en faire un fromage."

22 janvier 2019

Religion chaleureuse

Article déjà ancien remis au goût du jour : les travaux de rénovation de la place du Salin sont achevés.

 

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                                      Une pensée émue pour les pionniers de l’astrophysique, dont certains périrent dans les flammes de l’Inquisition pour leur seule curiosité scientifique. En ces temps si proches, où l’obscurantisme religieux tenait lieu de science, l'image ci-dessus n’aurait pas manqué d’avoir cet effet-là sur son auteur, comme pour celui de cet article.

 

A tout humain combustible :

Tolérons, acceptons les religions, mais soyons vigilants.

 

Place du Salin, Toulouse, lieu d’autodafé jusqu’au 17ème siècle. (Image avant travaux de rénovation).

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Jouxtent la place : L’église réformée du Salin, l’Institut Catholique de Toulouse, le Palais de Justice de Toulouse.

Janvier 2019 : À l'issue de longs travaux la place du Salin, enfin rendue aux piétons, a fort heureusement retrouvé son panneau commémoratif. Remercions la mairie de Toulouse pour le maintien de ce symbole d'une plus que jamais vitale laïcité.

JCP

27 juin 2015

Les Quatre Saisons

 

Les Quatre Saisons*

* Météorologues, musiciens et cinéastes ont usurpé ce titre.

 

  

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- Saison 1 : Lassitude terrestre

 

Où l'on voit comment la terre lasse

Supprime la vie de sa surface.

 

Harassée d'outrages incessants

Et de voir couler partout le sang,

La terre ruminait en silence

Le projet d'une lourde vengeance.

 

Car de l'homme et de ses tristes dieux

Qui n'ont jamais su le rendre heureux,

J'en ai disait-elle plus qu'assez,

Et de ce pas je vais tout raser.

 

Alors, sous le soleil qui l'accable

Elle boit d'une soif implacable

Les fleuves qui ne couleront plus ;

Et des mers où l'on ne vogue plus

On ne voit que montagnes de sel,

Partout peuplées de noirs archipels.

La terre ainsi lentement s'apaise,

Allonge un peu ses nuits, prend ses aises ;

 

Et, libérée du monde vivant,

Elle fait feu de tous ses volcans,

Heureuse sous sa chemise grise

Que refroidit une douce brise.

 

Et la terre alors pour cent-mille ans

S'assoupit du sommeil des titans.

 

Verrons-nous le réveil de la terre ?

Entrerons-nous dans la nouvelle ère ?

Vous le saurez assurément

En lisant le chapitre suivant.

 

 

 

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- Saison 2 : Les Feux de Dieu

 

Résumé de la saison 1 :

La mort régnait partout sous la poussière grise,

Et la terre dormait sous la petite brise.

 

Or, le Créateur en ce temps-là

Séjournait sur Mars pour ses lombaires,

Où, dit-on, les eaux sont salutaires

Aux antiques dos de l'Au-delà.

 

Et les soirées aux Thermes célestes

Le voyaient porter un œil zélé

Aux Feux de l'amour à la télé -

Vibrant même aux scènes les plus lestes.

 

Écran noir mais parabole intacte,

Scrutant alors la planète bleue,

Il vit hélas de ses propres yeux

Qu'il ne saurait rien du dernier acte !

 

Et le rouge au front la rage aux mains,

Dieu pétrit notre planète terre

A la façon des gros camemberts,

En attendant d'autres lendemains...

 

Que deviendra la terre, creuset d'autant de haine ?...

Vous l'apprendrez c'est sûr dès la saison prochaine.

 

 

 

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- Saison 3 : Aux planètes le plat ne va pas

 

Résumé de la saison 2 :

La Divine Colère

Aplanissant la terre,

Il est de francs soucis

Pour sa simple survie.

 

Et c'est ainsi qu'on vit le train des nuées vastes

Pleurer sur ces contrées que le courroux dévaste.

Mais hélas non tenues, les eaux par les côtés

Retournaient au néant, plate fatalité.

 

Sous la fraîcheur du flot la terre enfin s'éveille.

Elle avait bien senti à l'entour de ses pôles

Une vague pression, mais planète sommeille

Mieux que cent nourrissons que rien ne déboussole.

 

La terre alors se mire, pleure sur sa minceur,

Lève le poing aux Cieux, maudit le Créateur,

Ranime ses foyers, échauffe sa matière

Et reprend ses rondeurs aux couleurs de naguère.

 

Trois pattes pas de bras, on vit alors paraître

Une espèce nouvelle, privée d'intelligence,

Inoffensive et bête, se contentant de paître.

Et la terre chérissait la pacifique engeance.

 

Mais aux Cieux lamenté, un Dieu sans feuilleton

Ruminait en silence une autre Création...

 

Que fit le Dieu fripon ?

Il faut lire pour ça -

Vous en serez baba -,

La quatrième saison !

 

 

 

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- Saison 4 : Les dessous de la Création

 

Résumé des saisons précédentes :

Alors que Dieu prenait les eaux,

La terre partait à vau-l'eau.

 

A ce point précis, nous nous reporterons aux Saints Ouvrages, qui relatent pour le mieux la Création Première, taisant comme on le voit qu'elle fut la Seconde.

Mais sa télé bientôt retrouvée, Dieu nous dit-on fut satisfait.

 

 

JCP 06 2015

 

21 juillet 2015

La machine à rien-faire (nouvelle)

 

La machine à rien-faire

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le cékoidon comp

                

                                                  ◄►

 

                           C'est à l'Inquet*, grand fouille-tout de la ville que je la vis, à même le pavé, pitoyable et poussiéreuse. Oh, ce n'était rien qu'un vieil assemblage de laiton, de fonte et d'acier, présenté sur le socle lourd des instruments anciens, imaginés aux mains de savants très ignorants, doctes déducteurs de lois passées de mode, et dont on rit aujourd'hui.

A son comportement empressé, on eût dit que le vieil homme trouvait en moi le client longtemps attendu, le seul en accord parfait avec l'objet qu'il n'aurait voulu vendre à nul autre : mon prix fut le sien, et les recommandations interminables. Comme qui, déchiré, vous cède son enfant qu'il ne peut plus nourrir - et je crus voir une larme à sa paupière lorsqu'il me tendit la machine lourde, emballée dans plusieurs épaisseurs de papier journal :

- Prenez-en grand soin jeune homme, le meilleur du génie mécanique du dix-neuvième siècle - celui que nul n'a su voir ! -, réside en ce bel objet ; je ne vous en dis pas plus ; vous me remercierez plus tard...

Je pris congé courtois, le volumineux paquet sous le bras.

Éreinté par la course et le poids, rendu dans mon modeste meublé j'opérai un nettoyage-lustrage en règle de la mystérieuse acquisition où parut, gravé sur sa base :

 

Maquina de pas-res fa **

 

Je dus m'asseoir : "Machine à rien-faire" dans l'occitan toulousain d'alors !

Surprise et déconvenue passées, la chose vint à me plaire : elle était si belle sous le grain de sa peau noire et le poli de ses commandes... "à rien-faire"... : inutile comme l'art véritable, œuvre sans doute unique de quelque visionnaire, impressionniste des mécaniques, Picasso méconnu des automates !

Fasciné-médusé sourire large, je passai le reste de ma journée à rien-faire à la machine ; alors que d'ordinaire cela se fait aussi bien sans aide - tous les oisifs vous le diront. Paisible et silencieux je demeurai là, caressant, manipulant sans cesse ses leviers, ses gâchettes ses cadrans, tournant ses molettes, repoussant ses boutons dorés, buvant goulûment la musique de ses rouages, m'enivrant des senteurs de sa matière patinée, où ne paraissait que la marque infime d'un usage respectueux.

Ainsi nourri jusqu'au soir de l'inutile, c'est dévorant les pauvres restes d'un poulet froid que la lumière enfin m'apparut :

- Le vieil homme avait raison : l'esprit le plus fin, le plus subtil, le plus méconnu du dix-neuvième siècle, à contre-courant de l'avancée technologique, de l'industrie, de l'entreprise et du capital réunis était bien là, sous l'aspect de cet objet d'un art absolu tombé dans l'oubli : le concepteur de génie, trop longtemps prisonnier de l'utile, martyr de l'efficace et du rentable - message probable à la postérité -, en poète de l'hermétisme des formes avait imaginé cet appareillage, dans l'espoir qu'une élite future en saurait extraire la portée sublime.

Mon ego me dicta : "- Pour toi seul qui es élite et génie réunis !", mais je déclinai modeste.

 

De nos jours, autre époque autres machines, le rien-faire se pratique en général devant des écrans colorés.

 

 

 

* Prononcer Inquet avec le "in" anglais le é en vrai "é" et le "t" marqué, et non "ainquai" comme où vous savez.

("Hameçon" en français, marché aux puces toulousain qui parle de pêche aux affaires - comme d'arnaque et de pick-pockets).

** Le "A" de "maquina" se prononce "O" (intonation grave bouche ouverte) ;

"fa" se prononce fa.

Les "S" se prononcent.

 

 

JCP 07 15 Pour Les Impromptus Littéraires ; thème : le "Céquoidon" suivant image

(texte ajouté sur embase).

http://impromptuslitteraires.blogspot.fr/ 

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16 décembre 2020

Senderos que se bifurcan (1295)

 

 

 

 

Senderos que se bifurcan*

 

                                                        À Jorge Luís Borges

 

Aux lueurs affaiblies d’un passé révolu,

Parfois s’éclaire en nous le sentier qui bifurque -

Et qu’on n’emprunta pas. Et serpente en nôtre âme

La voie d’une autre vie qui mourut avant d’être.

 

Ainsi qu’au coffret clos, dont l’imagination

Voit immense et précieux ce qu’il ne contient pas,

Comme elle eût été belle, emplie de tant de joies,

De bonheur et d’amour, la vie que l’on n’eut pas !

 

Écartées à jamais de notre connaissance,

Qui dira si ces voies ne forment près de nous

- En réseau parallèle à notre destinée -

Des rails immaculés où nous pourrions rouler…

 

 

 

* Sentiers qui bifurquent

D’après le titre original du recueil de nouvelles de Jorge Luís Borges (Argentine, 1899-1983) « Le jardin aux sentiers qui bifurquent ».

Augmenté du recueil « Artifices » et édité sous le titre « Fictions » (Folio, Gallimard).

Grand classique de la littérature sud-américaine, fréquemment étudié en classes de lettres.

 

JCP, 12/2020

17 août 2021

Bois flotté (0234)

 

            Ce sonnet, qui s'est vu attribuer le troisième prix du concours de poésie 2021 "POETIKA"  (13 pays participants), valait peut-être une brève remontée en "tête de gondole".

Ceci malgré qu'une certaine modestie s'y oppose - modestie insuffisante pour s'y opposer vraiment... tout arrangeur de mots cherche à être lu.

Par égard envers les mots, l'image d'illustration de la première édition n'a pas été jointe.

 

http://www.poetika17.com/listelaureats.html

 

 ◄►

 

 

Bois flotté

 

Aux sables en repos que la marée délaisse,

Vient mourir sur la grève une pièce de bois,

Venue peut-être là de la nef d’un grand roi,

Comme d’un frêle esquif accablé de vieillesse.

 

- Que tu sois d’un vaisseau de tant et tant de pièces

Ou du pauvre canot d’un vieux pêcheur d’anchois,

Que la poudre ou l’écueil aient eu raison de toi,

Qui saura les émois de ta prime jeunesse ?

 

Déjà le flot grondeur, sous les vents revenus,

Ramenait la marée aux grands espaces nus,

Lorsqu’une faible voix déclarait en substance :

 

- Sachez que je ne fus coque d’aucun vaisseau,

Mais qu’à ces reliquats jadis pendaient des os,

Dit le morceau de bois, - ainsi, je fus potence.

 

 

 

 

 

JCP Août 2010, revu et corrigé Décembre 2019

JCP, Novembre 2015, pour Les Impromptus Littéraires :

 http://impromptuslitteraires.blogspot.fr/2015/10/jcp-une-photographie.html 

 Ce poème a été inspiré par la côte sauvage d'Oléron.

2 novembre 2020

Des méfaits de la lecture (1277)

 

 

Des méfaits de la lecture

 

                                                                                                      À Philippe Jaccottet

 

C’est péril méconnu que celui de lecture,

Et il fallait ici que la chose soit dite :

 

En parcourant ces vers (aujourd’hui fort mauvais,

Ce jeu réussit peu), sachez bien qu’au moment

De lire le dernier, le temps son vieux complice

Aura de votre mort approché l’échéance.

 

Lire ou bien ne pas lire, telle est donc la question.

 

 

 

JCP, 11/2020

3 janvier 2021

Clartés (1027)

 

 

 

Clartés             

 

                          

                        Âme, dans les langueurs de tes profonds désirs, cesseras-tu de boire à ce vin clair des grèves, vendange de mer aux rangs de vigne bleue piquetés d’écume, grisée de nostalgie dès la première aurore du rêve ?

Que ne laisses-tu au sable soumis des hautes lunaisons la joie de s’enivrer à la coupe sans fond, pour puiser à sa bulle le pétillant bonheur des journées sans frontières ?

Et la tempête d’heures qui ronge ton destin, assise au bord du temps sous la pâle lumière des lointaines étoiles, laisse-la décliner en toi !

                   Âme, c’est ainsi qu’à ta paix reconquise j’accorderai mon cours, et que mes nuits connaîtront des songes moins amers.

 

 

 

 

JCP, 06/2019 – 12/2020

12 novembre 2020

Un moment en forêt (1266)

                                                                                                                

 

Un moment en forêt

 

Ici le rien se vit comme un tout suffisant.

Et les mots pénétrants, doucement proférés

Par ces piliers vivants que nourrit la nature,

Émergent du silence épargné par les vents.

 

Abandonnant sa feuille au premier froid venu

Et croisant d’amitié une ramure heureuse,

L’assemblée réunie aspire à tant de paix

Qu’il n’en demeure ailleurs à combattre la guerre.

 

Atteint dans sa substance et privé de vouloir,

Le temps repose là dans l’oubli de son œuvre,

Et cet espace nu que cerne la beauté

Donne sens à la vie dans la marée des heures.

 

Chaque instant célébré se vit sous un vitrail

Aux nuances de vert, que bercent doucement

Des vents à bout de souffle. Et le pas qui hésite

Sur le sol incertain, et la vue qui s’égare

À l’horizon perdu, et l’oreille aux aguets

Du craquement soudain, et la narine enfin

Qui frémit aux senteurs de ce monde oublié,

Tout concourt au bonheur d’un moment en forêt.

 

 

JCP, 10/2020

10 octobre 2020

Fin de rêve (1092)

 

 

 

Fin de rêve

 

En artiste accompli, le faiseur de rêves salue,

dépose son pinceau, range ses couleurs,

tire le rideau noir aux étoiles menteuses,

se retire et laisse le spectacle s’achever

sur un pétillement d’étincelles.

 

Ligoté par le songe et bâillonné par le sommeil,

le rêveur qui ne peut applaudir

désespère longuement d’un rappel,

puis laisse là son rêve et s’en extirpe dépité.

 

 

JCP 12/2019-10/2020

15 février 2021

La grève des éboueurs (310)

 

 

 

La grève des éboueurs

 

À Julien Gracq,

                                              À Gustave Flaubert

 

                          C’était à Rosemont, faubourg d’Orgeville, dans une des maisons basses de la rue des Inclinations.

Sous le feu croisé des discussions, le flot des paroles proférées s’amassait parmi les couverts, jaillissant sur la table en jets discontinus, éphémères fulgurances entrecoupées de pur silence.

Et l’on voyait mots et phrases éclater en comètes mortes et se répandre, cadavres inintelligibles, sur la nappe en masses informes de graphismes entremêlées.

Tard dans la soirée, alors que déclinait la parole, on dut ouvrir portes et fenêtres et rejeter l’inutile résidu des entretiens jusqu’au milieu de la rue, où l’on voyait grandir la montagne inerte des mots déjà dits.

Ce fut à l’aube qu’apparut l’ampleur du désastre : les millions de mots, proférés depuis le début de la grève des éboueurs de phrases mortes, partout jonchaient le bitume, putrides et malodorants.

Aussi, on ne peut que déconseiller Orgeville avant que ne trouve issue le fâcheux conflit social.

 

 

JCP  14-21/11/2010 ; 01/2021 B

6 novembre 2020

Des bienfaits de la lecture (1279)

 

 

 

Des bienfaits de la lecture

 

Des portes du silence un dernier cri s’échappe :

Une voie s’est ouverte aux jardins de l’oubli,

Et les traits d’euphorie qui naissent un à un

Préfigurent la route aux destinées heureuses.

Faisant place au ciel bleu et aux vents de tiédeur,

Les murs lourds de l’ennui viennent de s’écrouler ;

La page qu’on a lue, et que tourne le doigt,

Du stérile désert enfante un monde neuf.

 

 

JCP, 11/2020

15 janvier 2021

À crédit (0886)

 
 

 

 

À crédit

 

Il trotte dans ma tête un fossoyeur sans pelle,

Qui se rit bien de moi sous ses airs trop sérieux.

Car ce berger des morts, qui met autant de zèle

A refermer les tombes, me joue un autre jeu.

 

Sa voix que je pressens n’a pas assez de force,

Pourtant je la devine à travers mon écorce

Lentement fissurée sous les intempéries ;

Mais de grands archipels se montrent pleins de vie !

 

- Fossoyeur de ma joie, tu n’auras pas mon corps :

Malgré ces os vieillis, j’apaiserai ma tête

Pour la vider de toi ! Je te confie ma mort,

Mais la joue à crédit, et non à la roulette !

 

 

Jyssépé  03 04 18

15 février 2019

La voix du silence (0968)

         

"Le silence est l’élément dans lequel se forment les grandes choses."

                                                                                Maeterlinck

Deux silhouettes de hasard

tout près de la vitre embuée.

Gestes timides, voix retenues,

parole sublimée qui veut frôler le cœur

et dit si peu.

Et voudrait dire tant.

 

L’échange des regards,

qui soudain se fait trouble,

tout au fond du silence

relègue l’éloquence.

L’attente se fait doute.

 

Imprudente et tremblante,

la main s’élève et brise la réserve :

quelques gouttes de thé,

qu’un rayon clair traverse,

ont coulé sur le bois verni.

Et deux regards illuminés s’y croisent.

 

Entremetteuses délicates,

les perles qu’on ne boira pas

se font interprètes.

La retenue s’effrite, le geste prend naissance,

mais la tempête des mots qui grondait sourdement

s’en remet encore au silence :

 

Sur le bois clair, lisse et poli,

- rencontre un jour de pluie -

deux mains se sont unies.

 

 

Jyssépé  01-02/2019, un jeudi de janvier au « Cardinal ».

1 janvier 2021

Littérature

 

Littérature

 À Marcel Proust

 

                        Incomplète, triste et ennuyeuse est la littérature qui se contente de décrire la surface des choses - cela soit-il bien fait - et ne sait, plus en profondeur, offrir à notre âme ni la musique des mots ni le rêve, non plus que la métaphore inattendue qui nous ouvre, en parfait sésame, grandes les portes de la mémoire et de l’imaginaire.

 

Ceci soit dit plus haut encore de la poésie.

 

 

JCP, 12/2020

18 décembre 2020

La mort du miroir (1294)

 

 

 

 

La mort du miroir

 

Comme une outre percée d’où couleraient des larmes,

Le miroir s’est vidé de ses anciens reflets,

Et la flamme qui court à son tain fissuré

Dessine un arc-en-ciel de poussières d’images.

 

À sa surface lisse où le noir s’établit

Luit un dernier éclair, révélant les abysses

D’une mémoire morte : le miroir suicidé

Ne reflètera plus ce monde de laideur.

 

 

JCP, 12/2020

13 décembre 2020

Cris annonciateurs (1011)

 

 

 

Cris annonciateurs

 

       Au roucoulement aigu qui se perd dans la vallée, chant de métal déchiré d’où s’exhale encore une onde fugitive, se lit l’indice du haut prix de relations perdues, où plane encore la trace d’un remords de faveur.

       Les eaux se précipitent et seul l’arbre juché survit, alors que voient le jour des limons millénaires déversés dans les fleuves.

        Les sommets ont tremblé sous les ouragans de glace et le soleil, qui persiste au cours lent de sa vie, émousse ses rayons aux tranchants de cristal d’un sommeil chimérique.

        Aux vastes champs éblouis se tisse en fils éclatants une prodigieuse lumière, où ne se perçoit plus qu’amas d’étincelles. Et la journée s’achève sur cette impression d’une perpétuelle renaissance où l’œil - vision fugitive ou rêverie singulière - croit percevoir les dissemblables incidents de la vie en marche.

 

 

 

JCP 03/2019 – 10/2020

26 janvier 2021

La part du vent (1088)

 

 

Sur la vaste étendue de lisse pierre grise,

La parole a glissé, emportée par la brise ;

Et son timbre diffus, retourné par l’écho,

Ne sera jamais plus que cadavres de mots.

 

Sont-ce des mots de haine ou d’émerveillement,

Sont-ce mots jamais dits de timides amants,

Surdité de l’amour qui refuse sa grâce,

Et désunit les pas dont la trace s’efface ?

 

Soient-ils de servitude ou bien de révoltés,

Soient-ils de plénitude en face des beautés,

Les mots non écoutés rejoignent la cohorte

Des damnés du silence, et le vent les emporte.

 

 

JCP 12/2019

31 mai 2021

PICASSO (1348)

 

 

 

PICASSO

 

Péninsule accostée aux laves enflammées,

Nébuleuse de blanc de la conscience pure,

Qui du crayon jaillie débâtit la prison

D’une âme qui s’enivre à son tout premier bal !

 

De l’effrayant fouillis aux couleurs surannées

Où rien ne transparaît, la puissance d’esprit

Qui déblaie le chemin réunit un à un

Mille et un sentiments et les fond au creuset.

 

Paysage éclaté, où l’essentiel demeure

Plus fort en vérités que la vie que la mort,

Visages déchirés par la joie par la peur

Où toute une émotion se chiffre en un seul trait !

 

D’un halo invisible, où l’œuvre disparaît,

S’exhale l’expression de la toile achevée,

Sensation épurée où la pensée se tait,

Et la conscience boit au seul dire du peintre.

 

 

JCP, 05/2021

21 mai 2021

Toilette terrestre (1335)

 

 

 

Toilette terrestre

 

Vastes comme le ciel, de grands bras de cristal

Retroussent l’horizon, et court l’onde invisible

Qui entrouvre les mers et libère les vents,

Et fissure le sol en de mortels élans.

 

De villages noyés en îles émergées,

La terre est en toilette, et, contemplant sa peau,

Ici de lave tiède ou là rasée de près,

- Libre de parasites - laisse éclater sa joie.

 

 

JCP, 04-05/2021

12 janvier 2021

Cuisiner un ange (Recette 02-P47)

 

                  Faisant suite à « Cuisiner une plaque d’égout » voici, clairement exposée, une nouvelle Recette Innovante, peu présente dans les ouvrages spécialisés :

 

 

 02 - Cuisiner un ange

 

 ◄►

 

                                    Il n’y a là, contrairement à la croyance (certaines idées reçues ont la vie dure…), que peu de difficulté, et toute recette culinaire ayant pour sujet le gros volatile s’applique. Seule la taille du sujet exige une découpe en quartiers pour le four (l’autruche n’est pas en reste).

Bien qu’une cuisson broche et feu de bois soit envisageable, c’est le civet au vin de messe qui offre les meilleurs résultats : toute la douceur angélique s’y déploie. Notons ici que la chair plutôt ferme du sujet (que l’on pense aux puissantes sollicitations musculaires subies par le messager lors des pénétrations atmosphériques ) nous fait préférer une cuisson lente à feu doux (mariner dès la veille aux huiles fines et aux aromates, et compter 12 à 14 heures sur le feu).

Le plumage cependant diffère en ce sens des autres volatiles que, la plume étant à la mesure du nombre des années-lumière de son usage, elle se montre relativement coriace et profondément implantée. Ébouillanter au préalable et ne jamais plumer à vif, la créature gémissant à faire pleurer les pierres.

Sans égaler l’oie grasse ou le canard sauvage, la chair de l’ange est plutôt fine, bien qu’affectée parfois d’un fumet de galaxie qui peut surprendre (se renseigner sur les zones de chasse autorisées et les flux migratoires).

Il est cependant un important critère à prendre en compte : un abattage irresponsable peut rapidement mener cette espèce asexuée incapable de reproduction à son extinction totale, et peut-être même, bien qu’aucun cas ne nous ait été rapporté, à certain Courroux Céleste - chasseurs croyants s’abstenir, on ne sait jamais...

Dans l’attente d’une reproduction ADN en vue de l'élevage en volière (des expériences encourageantes sont en cours), on consommera donc l’ange avec beaucoup de modération - tentantes soient les nourritures célestes.

 

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En savoir plus  sur cette espèce menacée :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2014/09/07/30162619.html

 

 

Jyssépé 12 / 2018

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Cuisiner une plaque d'égout :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2018/12/28/36974265.html

6 janvier 2021

Aurore (1275)

 

 

Aurore

 

Le temps n’est rien, le temps est tout et la mort vient

Par ce même chemin, où passe la lumière

Et se répand la nuit. Aux vergers ruisselants

De cette aube d’hiver, où la dernière feuille

Résiste encore au vent, de longs fils de lumière

Unissent toute branche au soleil du matin,

Alliance du cosmique aux bataillons du ciel,

Que les rayons lointains d’une dernière étoile

Dirigent dans les airs sans froisser le silence.

 

 

 

JCP, 11/2020

18 décembre 2018

Conte

 

Le cimetière de Noël

Conte de Noël

 

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Ceci se passait, il y a longtemps déjà, un 24 Décembre.

 

Premièrement

Dans ces lieux de cessation, où l’espoir et la sacro-sainte impatience trouvent un éternel répit, une tombe, mieux célébrée que d’autres par un monceau de fleurs fraîches, attira mon regard. Encadrée de bronze, la photo d’un défunt, curieusement en tenue de Père Noël, était posée sur la grande dalle de granit.

Une femme vêtue de rouge vif se recueillait là en silence et, comme je passais derrière elle, le bruit du gravillon sous mes pas l’ayant sans doute tirée de sa méditation, celle-ci se retourna :

- Ah, c’est toi, fit-elle à ma grande surprise et à voix basse, je savais que tu viendrais.

La beauté de ce visage inconnu, son regard grave et brouillé de larmes, la solennité du lieu et le trouble dans lequel j’étais jeté me laissèrent sans voix, et je ne sus qu’émettre un léger grommellement, certain que cette personne allait reconnaître incessamment sa méprise.

- Ah, mon pauvre Jacques, fit-elle tout au contraire en s’approchant familièrement de moi, tout est allé si vite… et dire que c’est ma faute s’il se trouve là aujourd’hui…

Une réplique du Don Giovanni de Mozart me traversa dans un éclair : « - La burla mi da gusto *», mais la réalité de la situation la chassa tout aussi vite de mon esprit. Tétanisé par ces beaux yeux aux longs cils où perlait la rosée d’autant de larmes, et qui plongeaient si profondément dans les miens, incapable de briser le malentendu dans je ne sais quelle attente, je demeurai muet.

Et cette inconnue, si belle (était-ce là la cause de mon mutisme ?), me conta, longuement et d’une voix qui, d’un moment à l’autre et dans l’oubli des pleurs se faisait plus charmeuse, le dernier jour du disparu couché là - son cher époux.

Relater ici ce récit dans son entier lasserait Lectrice et Lecteur tant il fut long : l’ombre des grands cyprès effleurait déjà l’horizon lorsqu’il prit fin, et je sentais mes jambes atteintes par la fraîcheur des marbres environnants, alors que je me laissais toujours bercer, un discret demi-sourire à la lèvre, par le flot si doux de sa parole, jusqu’à percevoir un changement de rythme et de ton à ces mots :

- Aussi, voilà ce que je te demande, Jacques, fais-le pour lui, fais-le pour moi, s’il te plaît.

Incapable d’une autre réponse je murmurai, presque à mon insu :

- Oui.

 

Secondement

Et voici pourquoi je suis là aujourd’hui, veille de Noël, à l’autre bout de la ville devant les vastes portes coulissantes de ce supermarché, gelé plus profond que l’os, en costume de Père-Noël pour la première fois de ma vie !

 

Troisièmement

Cette narration aurait pu prendre fin ici même, tant le contenu en est personnel.

Cependant, porté à satisfaire la curiosité maladive que tout Lecteur porte en lui (la Lectrice est plus exigeante encore), voici - en résumé car tout ne sera pas dit -, les raisons de mon bref noviciat en robe rouge et blanche à capuche :

Quelques jours à peine avant Noël, la jeune femme, reculant au garage sa nouvelle auto lourdement affligée des derniers perfectionnements dont elle n’avait pu assimiler toute la portée, écrasa tout à fait proprement son mari, Père-Noël de son état en saison, contre le mur du fond où il pestait accroupi contre une clé à pipe égarée. Tué sur le coup, l’homme ne souffrit point (ceci pour les âmes sensibles).

Cette femme remarquable, égarée un moment devant celui qu’elle prit pour un autre, affligée par la douleur et trompée par le rideau déformant de ses larmes, vit aujourd’hui avec un certain Jacques Lantier, dont le métier de couvreur facilite grandement la tâche saisonnière de Père-Noël, qu’elle lui assigne désormais à ma suite. Éphémère fonction d’une nuit de Noël qui me marqua pour toujours…

 

Finalement

Quant à ma personne, les veilles de Noël sont à jamais l’occasion de faire revivre cet impérissable et singulier souvenir, une larme douce au bord de la paupière…

J’adhère aujourd’hui au Cercle des Père-Noëls Indépendants.

 

 

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* « La plaisanterie est à mon goût ». Leporello, Acte II, Sc. 3.

 Jyssépé 12 / 2018. Publié aussi sur Les Impromptus Littéraires

   

8 novembre 2015

Les yeux fermés

 

Les yeux fermés 

 

Comme une houle sonore à l'invisible flot

dont le flux et le reflux

semblent porter tour à tour

l'oreille et le corps vers de vagues lointains,

la terrasse du grand café

respire au vent du large

des grèves citadines.

 

 

JCP 08 11 15  07 11 15 par une chaude soirée de novembre, au Florida (Toulouse)

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