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LE CASSE-PIEDS

 Cette nouvelle fait partie du recueil "Le K"

 

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    L’homme consulta son carnet, entra d’un air décidé dans l’immeuble, monta au premier étage, là où était écrit : « Direction générale », et remplit une formule.

« Monsieur : Ernest Lemora… désire s’entretenir avec : M. Lucio Fenisti… Objet de la visite : personnel. » Personnel ? Fenisti resta perplexe. Le nom de Lemora lui était parfaitement inconnu. Et quand un étranger s’annonçait avec des « motifs personnels » il n’en sortait jamais rien de bon. La seule chose à faire était de l’envoyer se faire voir chez les Grecs.

Oui mais si après ? S’il s’agissait vraiment de choses personnelles ! Il se souvint d’un vague cousin de sa femme, de deux petites amies aux habitudes peu recommandables, d’un vieux camarade d’école : ils étaient tous bien capables de le mettre dans le pétrin. Les embêtements, ce n’est pas ce qui manque dans la vie.

« Quel genre de type est ce Lemora ? demanda-t-il à l’huissier.

— À le voir, comme ça, pas mal.

— Quel âge ?

— Oh ! la quarantaine.

— Bon ! fais-le entrer. »

L’homme se présenta. Un complet gris décent. Une chemise blanche propre mais usagée. Un désagréable timbre nasal en prononçant les R, comme les Levantins. Les chaussures, comme ci comme ça.

« Je vous en prie, asseyez-vous.

— Excusez-moi, monsieur, commença l’homme d’une voix basse, en parlant avec précipitation, pardonnez-moi si je viens vous déranger si si je sais très bien tout le travail que vous avez… Mais je vous assure que je ne me serais pas permis de venir… ne serait-ce qu’une minute si le commandeur Limonta votre vieil ami n’est-ce pas ? ne m’av…

— Le commandeur Limonta ? »

Fenisti n’avait jamais entendu ce nom-là.

« Oui le commandeur Limonta assesseur au tribunal, allez donc voir mon ami Fenisti me dit-il c’est un homme qui voit loin peut-être que votre projet me dit-il mais d’ailleurs qui ne connaît pas vos qualités monsieur et je comprends que venir déranger une célébrité telle que vous… mais la vie hélas est bien dure certainement je n’ai pas la présomption mais qui sait monsieur et je pourrais peut-être me présenter le front haut si de malheureuses circonstances mais je ne vous ferai pas perdre votre temps monsieur pourtant si vous saviez ma femme est à l’hôpital et le commandeur Limonta…

— Limonta ? dit Fenisti qui perdait le fil.

— Oui l’assesseur au tribunal vous voyez monsieur je ne me serais pas permis ah si vous saviez mon petit garçon quelle croix si tout le monde ne vantait pas votre grand cœur et mon projet voyez-vous était déjà accepté par le ministère mais un de mes bons collègues qui était le cousin de la femme du sous-secrétaire vous me comprenez pas vrai vous savez comment vont ces choses… »

Fenisti l’interrompit :

« Excusez-moi… malheureusement mon temps est limité… (il regarda la pendule) bientôt je dois me rendre à une réunion… si vous vouliez bien en venir au fait et me dire en quoi je pourrais…

— Non monsieur, répliqua l’autre, comme la glu, je me suis mal exprimé et mon projet il s’agit vous comprenez de mon troisième fils qui a été frappé justement la semaine dernière de poliomyélite je sais que vous allez compatir un cas grave et rare dit le médecin un cas difficile alors j’éprouve un grand embarras et je suis vraiment mortifié monsieur si j’ai évoqué en vous involontairement…

— Involontairement quoi ? éclata Fenisti exaspéré.

— Oh je n’avais pas l’intention je vous en prie excusez-moi mais vous savez avec toutes ces préoccupations on ne se sent plus capable de parler au contraire monsieur, vous ne me croirez peut-être pas monsieur mais j’éprouve pour vous un sentiment… un sentiment je vous le jure une véritable affection oui oui de gratitude mais monsieur ne me regardez pas comme ça parce que alors le peu de courage… si cela ne tenait qu’à moi j’aurais voulu vous présenter mon projet mais je vois que et puis je ne sais pas ce qui m’arrive mais voyez-vous monsieur aujourd’hui je me sens tout intimidé devant une personnalité comme vous oui ma sainte femme me le dit toujours malheureusement elle est entrée à l’hôpital hier parce que voyez-vous monsieur moi qui vous parle monsieur je suis un homme qui a travaillé toute sa vie oui honnêtement je peux… »

Fenisti chercha à l’endiguer ; il avait la sensation de s’enliser dans une mer de nausée qui l’engourdissait lentement :

« Mais finalement… vous me disiez… votre projet…

— Une proposition oui oui au contraire monsieur je vous remercie infiniment pour l’intérêt que vous montrez tout de suite mais vous êtes fatigué pas vrai ?

— Ouui, confirma Fenisti résigné et languissant.

— Ah la famille quelle belle et grande chose que la famille même le commandeur Limonta votre vieil ami un authentique ami dans certains cas l’amitié seulement quand surgissent des circonstances telles vous voyez monsieur elle sera opérée demain matin mais excusez-moi cher monsieur vous êtes peut-être impatient de connaître mon projet mais c’est hélas ! une opération délicate et le professeur m’a pris à part, eh je m’en rends bien compte une personnalité comme vous monsieur ne peut guère s’intéresser à moi qui viens ici.

— Pourquoi ? moi…

— Si si monsieur soyons objectifs un homme comme vous avec la responsabilité que vous avez monsieur une masse de travail pourquoi devrais-je vous préoccuper avec mes misères ? Si ce n’est pour la gratitude que j’éprouve un malheureux une nullité comme moi…

— Ne me dites pas…

— Non non monsieur c’est ma faute une sensation de honte absolument et puis il est normal de respecter certaines distances et tandis que je suis là à vous ennuyer peut-être que dans la salle d’attente il y en a beaucoup et plus importants que moi qui attendent peut-être une jolie dame et moi je suis assis ici comme si l’opération de ma femme enfin heureusement que l’hôpital de Lecce…

— De Lecce ?

— Oui monsieur la pauvre petite est là-bas mais moi aussi monsieur croyez-moi je ressens depuis quelques jours un bourdonnement dans l’oreille et puis une difficulté à respirer vous savez monsieur quand on est invalide de guerre Dieu seul sait… »

Lucio Fenisti se sentit défaillir.

Un brouillard s’épaississait devant les yeux et derrière le visage de ce maudit qui parlait. Lentement sa main gauche chercha la poche arrière de son pantalon où se trouvait son portefeuille.

 

Une fois sorti de l’immeuble l’homme s’arrêta pour regarder le billet de dix mille lires qu’il ne possédait pas dix minutes avant. Il fit un rapide calcul mental, secoua la tête. Cela ne suffisait pas. Il poussa un soupir. Consulta son calepin. Traversa la place d’un pas rapide. Parcourut une partie de la grande avenue. Entra d’un air décidé dans un autre grand immeuble. Mais là l’huissier l’avait repéré à temps à travers la baie vitrée. Par un signal convenu il donna l’alarme intérieure.

Automatiquement le dispositif de sécurité défensive se déclencha. Les huissiers se précipitèrent devant les portes donnant accès à l’escalier, toutes les issues furent fermées, les nerfs de trois cents fonctionnaires de tous grades tendus. Car à de trop nombreuses reprises l’imposteur avait réussi à pénétrer, semant la consternation et la ruine. Mais l’homme le savait. Pour la forme seulement il demanda à l’huissier s’il pouvait parler à M. Salimbene.

« Aujourd’hui M. Salimbene est absent, dit l’huissier.

— Et M. Smaglia ?

— M. Smaglia est en conférence.

— Et M. Bé ?

— M. Bé est souffrant.

— Oh ! le pauvre, s’apitoya l’homme, j’en suis vraiment navré. Serait-il possible… »

Il s’élança soudain. En un clin d’œil il avait aperçu Pratti, le sous-chef du personnel, qui traversait le hall d’entrée.

Avant que l’autre ne s’en soit rendu compte, il était devant lui.

« Oh ! bonjour cher monsieur. Quel heureux hasard figurez-vous que je vous cherchais justement car voyez-vous cher monsieur une proposition… »

Pratti tenta de se dégager :

« Mais, vraiment, ce n’est pas pour dire… une journée très chargée… un tas de rendez-vous… — Oh ! je vous en prie par pitié cher monsieur ne craignez pas que mais si vous voulez me permettre une petite minute je vous assure voyez-vous monsieur je ne me permettrais pas si l’ingénieur Bernozzi…

— L’ingénieur Bernozzi ? »

Pratti n’avait jamais entendu son nom.

« Mais oui l’ingénieur Bernozzi des Travaux publics vous devriez aller voir monsieur Pratti me disait-il c’est un homme aux vues très larges et il peut se faire que votre projet me disait-il mais d’ailleurs qui ne connaît vos mérites cher monsieur et je comprends je ne vous ferai pas perdre un temps précieux si vous saviez malheureusement ma femme est à l’hôpital et l’ingénieur Bernozzi… »

 

L’homme, une fois sorti, s’arrêta pour contempler le billet de cinq mille lires qu’il n’avait pas quelques minutes auparavant. Il l’ajouta à l’autre de dix mille, en les pliant avec soin. Il fit un rapide calcul mental. Secoua la tête. Cela ne lui suffisait pas. Il poussa un soupir. Se remit en route d’un pas vif.

Il tourna à droite, parcourut une centaine de mètres. S’arrêta devant une église. Ses lèvres s’arrondirent en un sourire mielleux. Avec décision il monta les sept marches, ouvrit la porte, se trouva dans le temple. Aussitôt son visage prit une expression de piété austère. Sa main droite trempa la pointe du médius dans l’eau bénite, puis fit le signe de la croix.

À petits pas silencieux l’homme s’approcha de l’autel.

Lorsqu’il l’entrevit dans la pénombre et qu’il l’eut reconnu, le Seigneur frémit et se dissimula derrière une colonne. L’homme avança impavide, bien qu’avec un extrême respect, jusqu’à la colonne. Et puis il se retourna brusquement en cherchant.

Plus vif que lui, Dieu se glissa de l’autre côté.

Mystérieusement, sa miséricorde infinie avait une limite cette fois-ci. Non, il ne se sentait pas capable de supporter une fois de plus les prières de cet homme-là.

L’individu alors se déplaça tout en cherchant encore.

Mais il n’était pas de taille à lutter avec le Tout-Puissant. Et il s’en rendit bien compte dans sa sensibilité diabolique. Pas question d’un coup tordu. Il fallait s’y résigner. Un imperceptible friselis courut parmi les saints titulaires des différentes chapelles latérales. Sur qui cela tomberait-il ?

D’un air indifférent, le fatal personnage parcourut la nef centrale à pas lents, comme un chasseur dans le bois, le fusil au creux du bras, prêt à tirer.

Il s’agenouilla si rapidement et d’une façon si inopinée devant la troisième chapelle, à droite, que saint Jérôme qui la présidait fut pris par surprise. Et il n’eut pas le temps de se dérober.

« Ô très vénéré saint Jérôme, commença l’homme en murmurant, ô toi pilier de l’Église savant docteur, ma femme à l’hôpital toi qui fais tant de miracles et dispense tant de grâces très aimable saint Jérôme toi qui avec une paternelle sollicitude l’opération demain matin ô toi céleste docteur mon fils la poliomyélite devant toi s’élève ô radieux docteur mon âme repentante en t’implorant… »

Les invocations sortaient à flots continus. Dix, quinze, vingt minutes sans reprendre souffle. Vingt-cinq minutes, trente, trente-cinq.

L’écume aux lèvres saint Jérôme dit oui.

 

 

FIN

 

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LASSITUDE CÉLESTE

nouvelle inspirée par "Le casse-pieds" de Dino Buzzatti

par Jean-Claude Paillous