La Chanson Grise

 

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27 octobre 2016

0035 Les tentacules du temps

 

Les tentacules du temps

 

                                                                 Venues de la pointe extrême de mes fondements intimes, en ces régions distantes de mon être - mais non de ma conscience -, régions à la fois douées de la meilleure part de ma sensibilité et soustraites à mon regard, diffuses sous le voile des fonds obscurs, me parviennent depuis quelque temps d'étranges sensations.

Un sentiment de crainte vient troubler le cours de ma vie, une vie que d'autres créatures disent longue, et dont je ne me soucie de tenir le compte, ignorant de la mesure d'un temps dont la substance même se dérobe à mon entendement.

Et c'est ainsi que, venue de ces appendices longs dont la forme, le nombre et la situation exactes m'échappe tant le maillage de leur multiplicité s'étire au fil du temps, l'idée d'une rupture possible dans le cours de mon existence, sereine jusqu'alors, s'empare insensiblement de moi. Une forme de panique lente qui impliquera, je le sens bien, certaines restrictions des présents que la vie m'a toujours offerts, et renouvelés ; en somme les effets de ce qui, dans le langage d'autres êtres vivants reliés tout comme moi à la Nature par des liens plus ou moins ténus, voire ignorés d'eux-mêmes, porte le nom de "vieillissement". Un terme qui, à l'image du temps et de ses enfantements de durée, n'éveille en moi rien de palpable.

Mais dans l'immédiat de ce présent qui semble me fuir - un présent mobile où de tout temps s'enracina le cours de mon existence -, la sensation se fait plus forte et, par trois fois, le flux nourricier sans lequel je ne serais pas s'est ralenti. On croirait que le réseau infini de mes capteurs vitaux, qui serait pareil à ce que d'autres espèces nomment poumons si on devait en inverser le relief, bute contre l'insurmontable, ou n'a plus la force de s'immiscer aux profondeurs, désorienté, oublieux de ces points cardinaux, mes guides de toujours.

Ah oui. Car il faut que je vous dise, je suis un chêne, un très vieux chêne - un arbre, savez-vous. Et mes vieilles, mes pauvres racines qui ne sont plus ce qu'elles étaient, vont je le crains m'instruire de la notion de ce temps que vous chérissez tant - vous autres humains.

 

JCP 26 10 16 Pour Les Impromptus Littéraires. Thème : vos racines.

Posté par J Claude à 18:26 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
19 octobre 2016

Le vent des âges (Proses diverses, 0034)

 

Le vent des âges

 

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Ce matin là, trois cheveux blancs dans la glace en me levant !

Les cheveux d'un autre assurément, rendus là par la fantaisie du vent. A ce malornement rien d'inquiétant : le vent les déposa, le vent les reprendra.

Le lendemain, six cheveux blancs dans la glace en me levant.

Le vent se joue de moi, pour sûr il faiblira.

Mais il n'est pire traître que le vent, tous les marins vous le diront...

Et ce fut ainsi que chacun des matins de ce monde m'apporta son lot de cheveux blancs supplémentaire.

Le vent ne fléchissait pas. Tantôt calme tantôt courroucé, il n'a pas d'âge, lui, et se moque bien de mes cheveux !

M'étant jusqu'à ces tristes jours considéré comme étranger à tout vieillissement, voire immortel, un souffle intérieur fait de panique réflexive m'investit alors, assassin du sommeil et pourvoyeur de rêves mauvais.

Redoutable, la déprime du blanc de l'âge se ruait sur moi.

Il y avait erreur sur la personne, On s'était trompé. Cela rentrerait dans l'ordre...

D'autres miroirs pourtant montraient la même image : celle d'un homme atteint par l'irréparable.

Des soins multiples, régimes alimentaires et traitements réputés souverains furent sans effet : chaque matin dans la glace, la couche neigeuse s'étalait plus encore.

Des solutions radicales, chapeau, perruque, tonte à ras, furent pensées sans trouver asile en mon âme dépitée, qui répugnait à ces artifices d'esthétique incertaine.

Je le vis bien, je n'existais plus. Dans la rue, personne ne se souciait de moi, et les femmes me croisaient sans le moindre regard pour moi. Un mort vivant.

Des cheveux blancs. Moi...

Acculé, rendu aux extrémités, un ami m'indiqua certain vieil homme, aux pouvoirs comme à la sagesse réputés. Quelque charlatan me dis-je, sonnant à la porte d'un modeste appartement du centre de la ville, très fréquentée ce jour-là.

Le cheveu noir malgré l'âge visible, enveloppé d'un kimono de soie noire ceint d'une ceinture rouge, le visage rond, jovial et sans rides, l'œil vif et doux à la fois, l'homme parla peu, mais approcha un moment ses mains des attributs capillaires fautifs, déclarant tout net :

- Le mal est réparé. Vous ne me devez rien. Retournez chez vous en regardant - c'est essentiel ! insista-t-il - toujours droit devant vous ; évitez tout miroir - instrument des vanités ! -, sinon le charme, sachez-le bien, sera brisé à l'instant même ; enfin, affichez le sourire et vous connaîtrez la paix.

Écoutant l'homme (on ne sait jamais...), je figeai mon regard droit devant moi, ignorant les vitrines des magasins, affichai de mon mieux un visage avenant éclairé d'un léger sourire, et vis que des passants croisés me souriaient également ; alors qu'une femme, plutôt jolie, croisait mon regard avec insistance, souriante elle aussi...

Ça fonctionnait. De son fluide puissant, le vieil homme m'avait rendu ma vraie toison, j'existais à nouveau !

 

Rentré chez moi pourtant, le fléau neigeux était toujours là, dans la glace.

Mais désormais je savais m'en libérer.

 

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JCP 19 10 16 Pour les Impromptus Littéraires (sujet proposé par moi-même à l'occasion de la foire aux thèmes) : utiliser l'incipit "Ce matin là, trois cheveux blancs dans la glace en me levant."

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01 septembre 2016

Huître au rocher

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Huître au rocher

 

                                                           C'était sur la côte. La grande, l'admirable, celle des roches brunes et des sables longs, celle où la mer reprend ses eaux et laisse voir ses dessous intimes au gré d'un impudique reflux. Au soleil doux de Bretagne, tout semblait disposé ce matin-là pour un bonheur simple et paisible : sous les cris rauques des grands oiseaux blancs, la coque et le crabe, la moule et l'huître au rocher emplissaient déjà mon panier grillagé alors que les eaux, lentement, recouvraient ce qu'elles avaient pour un temps offert à ma convoitise. La récolte était belle, le sable grossier crissait sous mes pas : la journée commençait bien.

De retour à l'auto cependant, un téléphone à l'extinction omise glaça mon sang par sa sonnerie malvenue - pouvait-on sur la planète ronde trouver la paix une matinée seulement ?...

L'océanique et beau séjour hélas s'achevait là : d'une voix prudente, un voisin m'annonçait effraction et cambriolage au domicile - qui y mettaient fin à peine commencé.

A l'issue d'un pénible et long retour, nous ne pûmes que constater la dure réalité : la maison sens dessus dessous, et plusieurs disparitions.

A l'issue d'une nuit de sommeil approximatif je découvris cependant, non remarquée la veille, l'absence au mur de la chambre de l'horrible tableau qui hantait mes nuits, et dont mes rêves seuls avaient jusqu'alors osé l'autodafé : l'Angélus hideux que commit une Belle-mère au pinceau malhabile, œuvre sacrée entre toutes dont j'endurais la présence depuis tant d'années de mariage !

Longtemps, ardemment souhaitée, la disparition du sinistre barbouillage je dois le dire, eut l'effet d'adoucir considérablement les suites du forfait électrodomestique, dont les pertes financières valaient bien l'envol à jamais.

 

JCP 29 08 16 Pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : souvenir insolite de vacances

Posté par J Claude à 17:03 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
13 juillet 2016

Senteurs de musée

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                                   Comme chaque soir, le grand musée refermait ses portes et les vastes salles, abandonnées pour la nuit, retrouvaient leur silence intime. On n'entendait plus que le pas lointain du gardien de nuit, qui arpentait le dédale infini d'escaliers, de couloirs et de pièces de toutes tailles et proportions, en métronome las.

Insomniaque de profession, l'homme répétait toutes ses nuits de labeur ce scénario bien rodé, en ces lieux qu'éclairaient de faibles veilleuses au ras du sol, juste suffisantes pour qu'il puisse voir le bout de ses pieds sur les carrelages ou les planchers portant la trace de tant de semelles de visiteurs, caresse rude au fil des jours, au fil des ans.

Outre les senteurs de vieux bois verni, de la poussière recouvrant les grands squelettes fossilisés, des panoplies, des tissus, vêtements et frocs des statues de cire craquelées, l'odorat le moins affûté perçoit dans tout musée l'odeur, imperceptible et pourtant bien présente, de la mort : cela sent le chrysanthème dans ces espaces, ces vitrines à pointes de flèches, à pierre taillée, à vide-pommes comme à matriochkas, ces alignements sans fin de bidules au nom barbare - et d'animaux de toute espèce que l'homme sacrifia, sans scrupule, à l'autel du soi-disant savoir universel qu'il veut indispensable.

Savoir dérisoire où l'homme se voit omniscient, et se pose en maître.

Il n'est pourtant là qu'un prédateur prompt à tuer, vider, empailler, naturaliser, ranger étiqueter qui, tel le vice-amiral au combat ne montre de compassion pour le poisson torpillé, demeure ignorant du véritable psychisme du monde animal, de ses joies, de ses souffrances, et de sa connaissance innée de la Vie, trop souvent inaccessible à l'homme en sa substance profonde, en son essence vraie.

Et c'est au beau milieu du calme silencieux de la nuit, au sein de cet univers où toute vie - autre qu'humaine - est bannie, que s'élèvent sans vergogne d'autres senteurs : l'homme de chair, d'os et de sang, l'homme vivant parmi les animaux morts, le geste lent, le souffle à peine impatient, cesse un moment sa ronde et prend, tiré de son sac, son repas devant des milliers d'yeux de verre au regard figé, devant des babines retroussées au croc aigu, et devant des museaux aux narines depuis si longtemps éteintes qu'elles ne sauront rien des senteurs du bœuf mariné, du camembert ou de la merguez, dont l'homme fait son délice solitaire.

 

 

JCP 11 07 16 Pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : utiliser ces mots : bidule, vide-pomme, chrysanthème, matriochka, merguez, froc, vice-amiral, pieds)

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18 juin 2016

0753 Chant de coq

 

Au jardin des pensées, une fleur plus que toutes

A l'azur des idées dissipe tous les doutes ;

Et la voix qui s'éteint  aux rayons de l'archer

Souffle sur la poussière d'étoiles écorchées.

 

Alors qu'à ces pétales partout la lune infuse,

Au néant débridé courent de lourds souliers,

Et l'encre bleue des cieux n'est qu'impassible ruse,

Quand les murs écroulés ne cachent plus les pieds.

 

Au balcon sans fenêtre une ombre est accoudée,

Un trait lointain grandit, l'horizon débordé

Absout le dernier astre au soleil qui s'élève,

Et de la nuit sereine un cri brise le rêve.

 

 

JCP  03 2016

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14 juin 2016

763 Couleurs désunies

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Couleurs désunies

                        

Certains sont pour le blanc, d'autres sont pour le bleu.

On se bat pour si peu, on allume des feux

Au nom de la couleur d'un invincible règne,

Dans le geste et la haine qui jamais ne s'éteignent.

 

N'est-il que l'arc-en-ciel, où les couleurs unies

Au nom de la beauté demeureront amies ?

On est là pour le jeu, on rencontre la guerre :

Faut-il que l'on se tue pour fêter sa misère ?

 

Aussi pour me vêtir sans aller au trépas,

Quelle couleur choisir, j'hésite et ne sais pas...

Plutôt que d'aller nu, c'est décidé je reste

Paisiblement chez moi - préservé de la peste.

 

 

JCP 06 06 16  Pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : "Couleur"

Posté par J Claude à 12:07 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
10 juin 2016

Fortune des sables

 

Fortune des sables

 

                                    Un soleil de pure flamme tombait ce jour là dans la vallée des sables morts. Et il faisait si chaud sur les vastes étendues entrecoupées de roches noires, qu'on n'aurait pas été surpris de voir les grands cactus enduire leur peau verte de crème solaire "Écran total".

Équipé d'un chapeau à large bord et d'un parasol déployé au dessus de ma tête fragile, le sable brûlant achevait de fondre les semelles de mes chaussures, lorsque je vis l'objet lumineux tomber, juste derrière la dune dont j'avais entrepris l'ascension. Une fumée roussâtre s'élevait du lieu de l'impact, et rejoignait les hauteurs du ciel assombri en tourbillon de tornade.

Aiguillonné par la curiosité, je poursuivis mon ascension sous le soleil de plomb, débarrassé des chaussures inutiles ; le sable se dérobait sous mes pieds nus, qui exhalaient une forte odeur de corne brûlée ; et je pus découvrir le cratère encore fumant creusé par l'objet tombé du ciel, qui refroidissait lentement, et qu'une attente résignée me permit de saisir.

Plutôt lourd, il n'était pas bien gros et tenait dans la main, tiède encore.

Mes doigts timides palpaient l'objet sphérique et rugueux, auquel adhérait une sorte de revêtement au relief et aux couleurs variées, qui entachait mes mains. Une fois placée entre sa surface et mes yeux la loupe de botaniste qui ne me quitte pas, j'y pus voir une minuscule créature, debout sur ses trois appendices marcheurs et coiffée d'un chapeau doré, qui s'adressa à moi en ces termes :

- Monsieur, dessine-moi un humain...

Déjà entendue, ou peut-être lue, la demande de l'être infime, qui connaissait parfaitement ma langue et m'observait de son œil unique sans cesse en mouvement, me troubla beaucoup. Je pus cependant lui répondre :

- Je n'ai pas le talent du dessinateur et du reste, je n'ai pris aujourd'hui ni papier ni crayon - ce qui était la stricte vérité. Mais la triple raison ne suffit pas à la chétive créature, qui  réitéra :

- Je t'offrirai un grand trésor, dessine-moi un humain...

M'interrogeant sur la taille et la valeur des trésors de fourmi, je tentai pourtant de graver du doigt dans le sable une silhouette, plus celle d'un pantin que d'un homme, mes pauvres talents rassemblés.

Mon tracé terminé, il y eut un éclair aveuglant, et je fus projeté au sol. Reprenant mes esprits assis dans le sable, je vis que mon dessin avait disparu : plus aucune trace de mon laborieux ouvrage ! Et, tout aussi prodigieux, la minuscule planète et son unique habitant s'étaient envolés eux aussi.

Il ne demeurait sur le sable qu'un morceau de verre de forme inégale, éblouissant de mille éclats au soleil, que j'emportai.

Et je fus surpris d'apprendre qu'il s'agissait d'un diamant, dont l'exceptionnelle grosseur comme la pureté relèguent désormais le très fameux Koh-i-Noor, gardé jour et nuit dans la tour de Londres, au rang de simple babiole.

Actuellement, je suis en pourparlers pour acheter la Corse (je commence modeste).

 

 

JCP 02 06 16 Pour Les Impromptus Littéraires : "Chasse au trésor." 

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07 juin 2016

Dictature végétale *

                           Plus vaste que les terres connues, plus large encore que les mers réunies, le réseau de fils dont la maille infinie véhiculait le flux continu des électrons, modulés tous par la parole, le son, l'image et le mot, s'est tu ce matin.

Le Grand Réseau n'est plus.

Aussi faut-il craindre que ces lignes, pour ainsi dire confiées à une bouteille à la mer en un pays sans mers, ne soient point lues : "Internet Explorer a cessé de fonctionner", annonce un message railleur, venu des soubassements de mon ordinateur privé désormais de sa fenêtre sur le monde !

Sont-ce les prémices de la nouvelle guerre, mondiale, totale, finale ? Allons-nous tous trépasser carbonisés, poussière grise envolée aux quatre vents ? La terre outragée va t'elle se voir libérée de la moisissure humaine qui ronge sa peau, va t'elle reprendre sa liberté, et peut-être, certaine enfin d'en finir avec les ravages de la science et de la technologie, va t'elle, l'humain disparu sans regrets, rappeler le dinosaure ami à la cervelle trop modeste pour lui porter nuisance ?

Ces mots sont peut-être mes derniers, mornés sous ce clavier avant d'avoir connu meilleur asile... j'attends l'explosion finale, curieusement peu inquiet (on nous a tant prédit la fin de ce monde...)

Cependant, plutôt que de céder à la panique, j'interrogeai du regard mon ami le grand cèdre, celui qui, désormais grandi, ombrage mes vieux jours. Voyant alors à son écorce un relief incertain, à ses aiguilles une manie fuyante, et à sa branche un étrange cintre, je connus sans provoquer d'interrogatoire son incontestable culpabilité : entre deux de ses puissantes racines, assurément, coupable facétie, le traître avait broyé ma connexion enterrée !

Arrosé sans compter dans son jeune âge, et gratifié des meilleurs des azotes comme des sels les plus fins, quel message le noble végétal me transmettait-il ? Quelles insuffisances, quels manques affectifs me faisait-il payer de ce terrible forfait ?

Par le câble brisé où, je dois le dire, tant de choses captivantes passaient, sans doute je dus négliger quelque peu mon ami de bois... peut-être exprimait-il un dépit jaloux, lentement mué en invisible et sournoise vengeance souterraine ?...

Je ne lui en tins pas rigueur - d'autres que moi l'eussent abattu sur le champ -, et rétablis mon contact avec le vaste monde d'un simple câble aérien, éloigné par prudence des grands bras d'un ami trop possessif.

Ayant fait en mon âme une amende honorable, désormais je ne manque pas de saluer - d'un sourire un peu crispé - sa dictatoriale présence quatre fois par jour, espérant apaisé pour toujours son insaisissable courroux de végétal.

 

* Il s'agit d'un récit de faits réels.

JCP 06 06 16 Pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : "Coupure internet."

 

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04 juin 2016

Pensée active

 

Si le seul désir charnel pouvait enfanter,

Que de naissances, que de naissances...

Si la seule pensée de haine pouvait tuer,

Que de morts, que de morts...

 

Lequel, de l'amour ou de la haine,

triompherait alors ?...

 

 

JCP 20 05 16, Pieds sous guéridon, Le  Florida, Toulouse

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11 mai 2016

0025 Rencontre en sous-sol

 

0025  Rencontre en sous-sol

 

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                                     Un étrange parfum flottait dans les couloirs, et je m'abandonnai un long moment au silence qui y régnait, troublé seulement de temps à autre par le grondement plus vif de la circulation, qui parvenait assourdi. Plongés dans le noir, les lieux étaient sinistres, et je déplorai un moment l'incursion aventureuse, qu'une force irrésistible me poussait cependant à poursuivre.

Soudainement parue, une manière de penser inattendue se faisait jour en moi, déplaçant l'idée du comportement face au danger vers des régions nouvelles, où régnait autrefois le plaisir sans partage des moments heureux, chassés aujourd'hui par une crainte raisonnée dont le bien fondé m'échappait. Et je ressentais comme improbable tout retour au réseau des sens, comme au cheminement de la pensée tels qu'ils étaient encore en moi la veille en me couchant. Un bouleversement sans dommages paraissait s'être produit en moi, dès la porte entr'ouverte du sombre couloir, et je sentais courir sur mon épiderme une vague de fourmillements heureux - sans raison apparente.

Curieusement, aucune fatigue ne se faisait sentir à l'issue de cette nuit mouvementée, où le repos avait eu tant de mal à s'insinuer parmi cette foule de cauchemars nouveaux, qui m'avaient assailli la nuit durant, bouleversant mon esprit. Et c'était bien une intelligence nouvelle qui se faisait jour en moi, puissante, rapide et sereine à la fois, ignorante de l'hésitation comme du doute, simple exécutrice des clartés du présent, qu'aucun état d'âme, je le sentais bien, ne viendrait entacher.

On eût dit que mon mental, investi seulement par les froideurs de la conscience pure au service exclusif de la décision juste, avait été libéré de toute pesée de solutions, exempté du raisonnement permanent, et des lourdeurs cérébrales qui sont le lot éreintant de nos sociétés modernes. Ainsi soulagé du fatras des pensées inutiles, mon pouvoir de résolution paraissait décuplé, alors que, entièrement confiant en mes capacités, une incroyable sérénité s'emparait de moi.

Et l'obscurité de ces couloirs inconnus où j'avançais depuis un long moment déjà, en frôlant la paroi sans y trouver d'interrupteur, faisait naître en moi le sentiment paisible de celui qui retrouve les lieux familiers, à l'issue d'une journée bien remplie. Et bien que le parcours dans les ténèbres me soit inconnu, je dus bien constater que mes lèvres affectaient un demi-sourire - que je n'avais pas le sentiment de leur imposer.

De même les effluves chauds, rassurants et renouvelés par vagues, qui couraient à mes côtés encourageaient mon avancée vers un inconnu qu'hier j'aurais fui - aujourd'hui familier sans jamais l'avoir connu... Et, loin de m'effrayer, l'incroyable paradoxe me faisait désirer avec une vivacité folle les rencontres que j'aurais craint la veille.

C'est alors que je le vis.

Il avançait à pas légers dans l'obscurité, mais je distinguais nettement sa silhouette. M'apercevant soudain, il se figea dans une attente bienveillante. Considérant que tel était le rite en ces lieux coupés du monde, je m'arrêtai de même un instant, puis effectuai un pas mesuré vers l'inconnu. Celui-ci répliqua ; je répondis d'un pas plus rapide, et nous fûmes enfin face à face, tous sens en éveil et moustaches entrecroisées, dans le salut coutumier aux habitants de ces couloirs - là.

Car il faut que je vous dise - où avais-je décidément la tête - que, ce matin, au saut d'un lit que je trouvai bien haut, et me faufilant sous un drap tout imprégné de l'odeur terrifiante qui la veille était pourtant la mienne, par je ne sais quel prodige, je me suis vu au matin métamorphosé en rat d'égout.

Il paraît même que je suis beau.

  

JCP 05 2016  Pour Les Impromptus Littéraires : Utiliser l'incipit "Un étrange parfum flottait dans les couloirs".

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04 mai 2016

0024 Quels sont ces mots

 

stylo-plume-montblanc-boheme-marron

 

Quels sont ces singuliers écrits surgissant sous ce si ravissant stylo ?*

 

                                 Le front rougi d'une honte dépensière dont le chiffre indécent faisait trembler ma main, c'est assis à ma table que la plume dorée fit jaillir ces mots-là, dont je vous fais témoins, et qu'une loyauté sans bornes me fit barrer d'un trait rageur :

"Ô combien de marins, combien de capitaines,

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines"...

Mais persistant toujours, voici ce que j'obtins :

"Demain, dès l'aube,, à l'heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends."...

 

Je voulais de la prose, et voici que les vers

D'un auteur trop connu paraissent à ma plume !

La tournant à l'endroit, la tournant à l'envers,

Je n'en tirai d'écrits que tous nous ne connûmes.

 

Et depuis ce jour là, de morte inspiration,

Le prodige atterrant, malgré mon attention,

Ne me quitte jamais. Et de cette écriture,

Fort belle mais plagiaire, je fais des confitures !

 

Longtemps résonnera dans ma mémoire, au claquement sec de son marteau, la voix rauque du commissaire priseur :

"- Un stylo porte-plume de marque Mont-blanc, dans son étui de bois précieux, ayant appartenu à monsieur Victor Hugo, adjugé et vendu pour la somme de..."

Extravagante somme ! - ayant mis à mal mon train de vie pour deux décennies entières, à vouloir acquérir ce présumé "porte-inspiration-pour-écrivain-sans-talent", capable uniquement de me livrer à l'infini les seuls écrits du grand homme, sans y pouvoir mêler goutte des miens !

Pour dire vrai, je ne me vante guère de l'intempestive acquisition et depuis, soit-elle faible et misérable, je ne me fie plus qu'à ma propre inspiration. Et je fustige durement tous ceux qui donnent foi au moindre porte-chance - porte-t-il plume ou non !

 

 

* Lecture accessoire :

Une allitération, du latin ad (à) et littera (lettre), est une figure de style qui consiste en la répétition d'une ou plusieurs consonnes, souvent à l'attaque des syllabes accentuées, à l'intérieur d'un même vers ou d'une même phrase. Elle vise un effet essentiellement rythmique, mais permet aussi ...

 

- Que Jean Racine pardonne ce titre sifflant...

 

 

Langue raide : prononcer le titre dix fois de suite sans faillir, matin, midi et soir.

 

 

JCP 05 2016  Pour Les Impromptus Littéraires : Objet porte bonheur / porte malheur

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29 avril 2016

0758 Profession de malefoi

 

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Profession de malefoi

 

Ayant pris religion auprès de Mécréance,

Du Gendarme Vengeur j'attends la contredanse,

Car n'étant de ceux-là qui prennent bien le pli,

Je m'apprête à payer pour le fatal délit.

 

Mais aucun dieu ne vient condamner ma conduite,

Montrer son existence et me dire les rites

Qu'il faudrait pratiquer, dans la foi de celui

Qu'un passé méconnu ferait vivre aujourd'hui.

 

Les dieux ne parlant pas, on ne peut les connaître,

Et les écrits que l'homme en leur nom firent naître

Sont de pauvres romans malgré leurs lettres d'or :

Si l'un d'entre eux existe, je vous le dis : il dort !

 

Féru en toute chose d'exacte vérité,

En mes appartements j'offris de l'inviter

A faire les honneurs de ma modeste table.

Et comme à son image il nous créa semblables*,

Sans doute un bon repas, arrosé de bons vins,

N'aurait pas laissés froids ses appétits divins

Ravis de bonne chère, et, devant quelques verres,

J'aurais ouï de Dieu le discours salutaire...

 

Le repas refroidi, j'ai longtemps attendu ;

Et je suis attristé, car Dieu n'est pas venu.

Quant à mon châtiment, puisque Dieu le délaisse,

Je devrai corriger de toute ma sagesse

Cette humeur vagabonde - qu'au Ciel on dit péché -

Sans qu'on vienne compter les coups de mon fouet.

 

Et c'est bien affligeant, car il faut qu'on fustige

De soi-même ses fautes, sans jouir du prestige

D'être approuvé d'un dieu.

 

 

* Certains professent le contraire.

 

JCP 04 2016

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26 avril 2016

0023 Sludge Wars

 

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 Île Madame accessible à marée basse (face à Oléron)

 

 

Sludge Wars*

 

                                         Aux vastes étendues que la mer abandonne, de pitoyables coques roulent leur ventre mort. Et la vase apparue dessine entre les roches un morne paysage, où ruisselets et flaques retiennent une part de la vie que le flot, traîtreusement enfui, délaisse sans remords.

Engins guerriers tels qu'on en vit aux combats stellaires des sombres siècles wadoréens, des bastions de bois s'élèvent sur les terres découvertes, leurs longues pattes impatientes de repousser le vil envahisseur aux confins écumeux. Une infinie tension que le silence aggrave s'étend sur l'improbable champ de bataille, où de grands oiseaux blancs plongent un bec gourmand dans les vases putrides. Et, préservant l'azur d'un odieux mélange, une mince limite bleuâtre sépare ciel et vase, seul vestige lointain du flot lassé de l'homme.

Mais la vie reprend ses droits ; la guerre annoncée attendra peut-être encore. Tout semble alors espérer le retour des eaux purificatrices, alors que sur ces grèves temporaires, nombreux et décidés, des humains s'affairent encore. Fouillant le sol mouillé, chacun retire à la hâte un butin à peine examiné, poursuivant une quête que le flot, qui déjà reprend ses droits, est en passe d'écourter.

Et la mer revenue, une fois encore, n'apporte pas l'ennemi pressenti : on respire un moment les airs venus du large, on se félicite de cette journée de répit. C'est avec raison qu'on l'a pleinement vécue : qui sait de quoi demain sera fait...

 

* Guerres de vase

 

JCP 04 2016  Pour Les Impromptus Littéraires : Cabane-carrelet

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25 avril 2016

0022 - Garçon, un "Perrier-tronch"

 

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Garçon, un "Perrier-tronch"*

 

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                                  Le "Perrier-tranche" ne se boit pas, et se savoure moins encore, tant il est avare d'arôme et d'enthousiasme buccal : le prestige est ailleurs.

Son buveur oppose une signification déclarée, discrète et silencieuse mais affirmée, aux partisans de boissons plus colorées - bière ou soda. Il signale aux premiers une claire abstinence, aux seconds l'incolore pureté de ses propres ingestions, aux deux réunis la préoccupation sanitaire d'un corps sans tache enfermant l'esprit pur.

Car la consommation raisonnée du "Perrier-tranche" se mérite : le plaisir seul de la papille - passée l'acide chatouille carbonique au palais - y étant mince, une machine toute autre est à mettre en route au plus profond du buveur. Tout est là.

Que faire en premier de cette paille de plastique, si lointaine aujourd'hui du chaume porte-blé que nul, corps et mental rivé au rectangle lumineux que caresse sans fin la main valide, ne songe à la céréale blonde, portant la longue tige en bouche. Tube aspirant dont on délibère un peu de l'usage opportun, et qu'on préfèrera délaisser, engagée dans le ventre vert de la bouteille vide, se préservant ainsi des stridulations honteuses de fond de verre.

Alors, le geste délicat, la longue cuillère immerge, accule et presse au fond du verre la rondelle ensoleillée, sans qui de mornes fadeurs attristeraient une cavité buccale uniquement soumise aux remous pétillants de la bulle éclatée.

Mais la boisson n'est pas encore prête : dans le fin torrent des globes argentés qu'appelle la surface, le buveur ne manque pas de considérer l'intrusion, puis l'émersion inopinée de quelque graine échappée de la pulpe. Alors, le regard bas et la cuillère circonspecte, il rejette - discrètement - la semence ovale et claire au pied du guéridon. Le moment de gêne est passé : il n'a pas été aperçu.

Et c'est alors que le liquide, où se répand le trouble citronné, s'ingère enfin à gorgées mesurées en veillant toutefois, à l'image du verre où s'est tue la tempête, que d'inconvenants borborygmes ne viennent ternir, si durement établie, la prestance du buveur de "Perrier-tronch*".

 

* Comme on dit à Paris - mais si, mais si.

 

JCP 23 04 2016  A la terrasse du Florida, à Toulouse.

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18 avril 2016

0021 Une naissance

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Une naissance

                                 C'était à Bethléem, cité de l'Orient, au sein des vastes faubourgs extérieurs. La ville était frappée cette nuit-là des vents chauds venus du désert qui l'entourait, et, dans les airs ignorants des pollutions futures, la plupart des étoiles de renom étaient visibles - excepté l'étoile polaire, que l'Ourse Mineure un peu lasse avait délaissée.

Tout au fond d'une sombre étable, un bœuf, un âne et quelques poules discouraient bruyamment :

- Vous le verrez, ce sera un garçon déclarait le bœuf placide, tout en mâchonnant une langoureuse paille.

- Supposition est mère du mensonge, et je vous dis en vérité que ce qui sera doit être accueilli, contesta l'âne, que certains élans de sagesse traversaient parfois.

- Yapadeuf, yapadeuf !

  Pas d'œuf pas d'enfant neuf !

psalmodiaient sans se lasser les poules, dont la modeste cervelle n'associait de naissance qu'à l'œuf.

Soudain le maître de maison, homme de forte laideur, l'os aigu, le cheveu hirsute tout parsemé de sciure mais le visage bon entre les rides noires, interrompant l'animale controverse, parut courbé sur un vagissant fardeau. Il déposa sans ménagements l'enfant enveloppé d'un tissu grossier sur la paille, ses yeux crevant le plafond rustique d'une indicible haine :

- Nom de Dieu, c'est une fille !... que vont dire les Rois Mages...

Jailli de l'étable le rouge au front, on le vit alors enfui vers une improbable traversée du désert brûlant - alors qu'un certain sourire illuminait la face du baudet.

 

JCP 04 2016  pour Les Impromptus Littéraires (sujet : refaire l'histoire ou : uchronie)

 

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17 avril 2016

Le capitalisme remis en cause par l'algèbre !

 

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Suivant une prétendue réforme de l'orthographe, voici enfin, longtemps attendue, la réforme de l'algèbre dont le principe majeur, qui s'affiche déjà partout dans la métropole toulousaine, serait le suivant :

: 9  > 18 ,

: Alors divisée par 9 de part et d'autre,  la proposition restant juste, nous pouvons poser :

1 > 2

 

3° : Toute inégalité à laquelle on soustrait deux quantités égales étant conservée, posons :

1-1 > 2-1, soit 0 > 1.

 

4° : 0 > 1 , Zéro plus grand que 1, loi remarquable entre toutes qui ouvre d'incroyables possibilités, remet directement en cause l'arithmétique - et donc le capitalisme : une révolution à l'échelle planétaire !

 

JCP

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05 avril 2016

0755 Au salon

 

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Au salon

 

Le salon dormait dans la pénombre ;

Et, des persiennes entrebâillées,

Un friselis de soleil et d'ombre

Courait ses entrechats débraillés.

 

Sous le regard d'un très vieux portrait,

Sans cesse un gros frigo ronronnait,

Et l'on sentait à sa pompe lasse

Qu'il peinait à faire de la glace.

 

Les piaillements de quelques moineaux,

Venus des platanes de la place,

Troublaient à peine ce grand repos,

Où languissaient quelques plantes grasses ;

 

En  cette journée aux heures lentes,

Les espaces de silence lourd

Ne révélaient pas de vaine attente

Dans la pièce chaude comme un four.

 

Des relents de tabac, de cuisine,

Et de l'eau laissée dans la bassine

Montraient que l'on vivait en ces lieux,

Mais rien ne s'agitait sous les yeux.

 

Seul le mince filet de fumée

Qui du large fauteuil s'élevait

Trahissait sa présence, et prouvait

Que l'Homme Invisible aimait fumer.

 

JCP  04 2016, pour Les Impromptus Littéraires (utiliser la première ligne comme incipit)

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