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La Chanson Grise
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2 novembre 2019

Erreur cosmique (1075)

 

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Erreur cosmique

 

D’infinie lassitude en ses lointains célestes,

L’éternité se meurt. Du fond de l’univers,

De lents grésillements, épidémie de peste

Atteignant notre monde, illuminent d’éclairs

Toutes les galaxies. Et des millions d’étoiles

Pleurent toute substance, étirée dans le ciel,

Masquant notre soleil des coulures de miel

Dont le peintre des cieux vient d’achever sa toile.

 

Toute vie s’éteignant sous d’immenses clameurs,

Dans un dernier soupir il n’est plus que ténèbres.

Et l’on entend alors, triste oraison funèbre,

Pester le Créateur : « -… trompé d’interrupteur ! »

 

 

               

JCP Octobre 2019

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21 novembre 2019

Koan : Quelle est la richesse du moment présent ?

 

DU CÔTÉ DU ZEN

 

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                                                                  ◄ ►

 

                                       Rien ne se monnaie

                                       de l’impalpable richesse

                                       du moment présent

 

                                       mais quiconque sait la voir

                                       est riche de l’or du monde

 

                                                      ►◄

 

Inspiré par le koan* cité en titre et écrit sous la forme tanka**.

JCP  Octobre 2019

* KOAN : courte phrase ou brève anecdote paraissant absurde ou paradoxale utilisée dans certaines écoles du bouddhisme zen comme objet de méditation.

** Tanka : forme de poésie japonaise dont la métrique est 5-7-5 + 7-7.

25 novembre 2018

Salutaire désaccord (0943)

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Salutaire désaccord

 

                     La Mort, quittant discrète au petit matin le chevet d’un trépassé, vint à rencontrer la Vie, toute assourdie encore, elle, des vagissements d’un nouveau-né.

S’étant, contre toute attente, saluées courtoisement, la Mort dit à la Vie :

- Quelle absurdité que notre sort, à toujours défaire ce que l’autre s’éreinte à faire, Vie, ne trouvez-vous-pas ?

- Certes, comme vous je suis lasse, mais l’Univers est ainsi fait que tout ce qui vit périsse par vos soins, et qu’en ce qui meurt j’aille encore puiser la vie.

- Que ne cessons-nous alors un labeur inutile, prenons un repos mérité ! poursuivit la Mort.

- Signons donc un accord, c’est convenu, Mort, jouissons ensemble de la vie !

- A ceci je ne vous suis pas : seule la mort est jouissance, où par mon action rien n’a plus lieu de se faire et d’où naît le repos : Vie, suivez-moi dans la mort !

- Apprenez alors que le plaisir est seul dans le faire et le vivant : Mort, rejoignons de concert ce qui vit et se meut !

- La vie n’est que souffrance, le faire est éreintant ; l’inerte seul vaut qu’on le loue : ténèbres et néant, voici le seul bonheur, me tuerai-je à vous le dire ?

 

Et la nuit terrassait déjà le jour que ce dialogue de sourdes n’avait trouvé le moindre accord.

Reconnaissons que la chose est heureuse.

 

 

JCP 11 2018

1 janvier 2010

Hésiode, La Théogonie

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Buste possible (bien qu'incertain)

 

Hésiode

Poète grec, né au 8ième siècle Av. J-C, décédé au début du 7ième siècle av. J-C

La Théogonie

Traduction : Leconte de Lisle

 

 

◄►

 


                      Avant tout chantons les Muses Hélikoniades qui du Hélikôn habitent la grande et sainte montagne, et, de leurs pieds légers, autour de la Fontaine violette et de l’autel du très-puissant Kroniôn, bondissent ; et qui, dans le Permessos ayant lavé leur corps délicat, ou dans la Hippoukrènè, ou dans l’Olmios sacré, au faîte du Hélikôn mènent les danses belles et désirables, et agitent les pieds avec force.

 

De là, se précipitant, enveloppées d’un air épais, elles vont dans la nuit, élevant leur belle voix et louent Zeus tempêtueux et la vénérable Hèrè, l’Argienne, qui marche avec des sandales dorées, et la fille de Zeus tempêtueux, Athènè aux yeux clairs, et Phoibos Apollôn, et Artémis joyeuse de ses flèches, et Poseidaôn qui contient la terre et qui la secoue, et Thémis la vénérable, et Aphroditè aux paupières arrondies, et Hèbè ornée d’une couronne d’or, et la belle Diônè, et Éôs, et le grand Hèlios, et la luisante Sélènè, et Lètô, et Iapétos, et le subtil Kronos, [20] et Gaia, et le grand Okéanos, et la noire Nyx, et la race sacrée des autres Immortels qui vivent toujours.

Autrefois, à Hésiodos elles enseignèrent un beau chant, tandis que, sous le Hélikôn sacré, il paissait ses agneaux. Et d’abord, elles me parlèrent ainsi, ces Déesses, les Muses Olympiades, filles de Zeus tempêtueux :

 

— Pasteurs, qui dormez en plein air, race vile, qui n’êtes que des ventres, nous savons dire des mensonges nombreux semblables aux choses vraies, mais nous savons aussi, quand il nous plaît, dire la vérité.

 

Ainsi parlèrent les Filles véridiques du grand Zeus, et [30] elles me donnèrent un sceptre, un rameau de vert laurier admirable à cueillir ; et elles m’inspirèrent une voix divine, afin que je pusse dire les choses passées et futures ; et elles m’ordonnèrent de chanter la race des heureux Immortels, mais, elles-mêmes, de toujours les chanter au commencement et à la fin. Mais pourquoi rester autour du chêne et du rocher ?

 

Commençons par les Muses qui, du Père Zeus, en chantant, réjouissent la grande âme dans l’Olympos, et rappellent les choses passées, présentes et futures.

Elles chantent ensemble, et leur voix infatigable [40] coule, suave, de leur bouche. Et elles rient, les demeures du Père Zeus tonnant, à la voix de lys et sonore des Déesses. Et il résonne, le faîte du neigeux Olympos, demeure des Immortels.

 

Élevant leur voix sacrée, elles célèbrent d’abord la race des Dieux vénérables que, dès l’origine, Gaia et le large Ouranos engendrèrent ; car de ceux-ci sont nés les Dieux, source des biens.

 

Puis, de nouveau, par Zeus, père des Dieux et des hommes, les Déesses commencent et finissent leur chant, disant qu’il est le plus fort des Dieux et le plus puissant. [50] Enfin, la race des hommes et des Géants robustes, elles la chantent, et elles réjouissent l’âme de Zeus dans l’Olympos, les Muses Olympiades, filles de Zeus tempétueux.

Elle les enfanta dans la Piériè, s’étant unie au Père Kronide, Mnèmosynè, qui commandait aux collines d’Eleuthèr, pour être l’oubli des maux et la fin des peines. Pendant neuf nuits, uni à Mnèmosynè, le sage Zeus, loin des Immortels, monta sur le lit sacré ; mais, après une année, et le déroulement du cours des mois, et le passage de jours nombreux, [60] elle enfanta neuf filles unanimes à qui la musique plaisait, et qui, dans leur sein, avaient un cœur tranquille. Et ce fut près du faîte du neigeux Olympos où se forment leurs Chœurs splendides et où sont leurs belles demeures. Auprès d’elles, dans les festins, se tiennent les Kharites et Iméros. Exhalant de leur bouche une voix aimable, elles chantent. Et les lois universelles et les coutumes vénérables des Immortels, elles les célèbrent d’une voix aimable.

 

Et elles montèrent dans l’Olympos, fières de leur belle voix et de leur chant ambroisien. Et de toutes parts retentissait la terre noire aux sons de leurs hymnes. [70] Et, sous leurs pieds, un bruit charmant s’élevait, tandis qu’elles allaient vers leur Père qui règne dans l’Ouranos et qui porte le tonnerre et la foudre ardente, et qui, ayant dompté son père Kronos, ordonne avec équité à tous les Immortels et leur dispense les honneurs.

 

Voilà ce que chantaient les Muses qui ont des demeures Olympiennes, les neuf filles engendrées par le grand Zeus : Kléiô, et Euterpè, et Thaléia, et Melpomènè, et Terpsikhorè, et Ératô, et Polymnia, et Ouraniè, et Kalliopè qui excelle entre toutes les autres, [80] car elle accompagne les Rois vénérables.

 

Quand les filles du grand Zeus veulent honorer l’un d’entre eux, dès qu’elles voient un de ces Rois nourris par Zeus venir au jour, elles mettent sur sa langue une douce harmonie, et les paroles coulent suaves de sa bouche, et les peuples le regardent tous, quand il dispense la justice par d’équitables jugements, et que, parlant avec adresse, il apaise tout à coup une grande dissension.

Et, en effet, les Rois prudents, à leurs peuples, dans l’Agora, font rendre tous les biens qu’on leur a enlevés ; [90] et ils le font aisément, à l’aide de persuasives paroles. Et si l’un d’eux marche par la ville, comme un Dieu, il apaise par sa douce majesté, et il brille au milieu de la foule. Tel est le don sacré des Muses aux hommes.

 

C’est aux Muses, c’est à l’Archer Apollôn que sont dus, sur la terre, les Aoides et les Kitharistes ; mais les Rois viennent de Zeus. Et il est heureux celui que les Muses aiment ! Une douce voix coule de sa bouche. Si quelqu’un, l’âme blessée d’une récente douleur, s’attriste, gémissant dans son cœur ; [100] qu’un Aoide, nourri par les Muses, célèbre la gloire des anciens hommes et loue les Dieux heureux qui habitent l’Olympos, aussitôt il oublie ses maux, et de ses douleurs il ne se souvient plus, car les dons des Déesses l’ont guéri.

 

Salut, filles de Zeus ! Donnez-moi votre chant qui ravit ! Célébrez la race sacrée des Immortels qui vivent toujours, et qui sont nés de Gaïa et d’Ouranos étoilé, et de la ténébreuse Nyx et de l’amer Pontos.

Dites comment sont nés les Dieux et Gaia, et les Fleuves, et l’immense Pontos qui bout furieux, [110] et les Astres resplendissants, et, au-dessus, le large Ouranos, et les Dieux, source des biens qui naquirent d’eux ; et comment, s’étant partagé les honneurs et les richesses dès l’origine, ils s’emparèrent de l’Olympos aux nombreux sommets.

Dites-moi ces choses, Muses aux demeures Olympiennes, et quelles furent, au commencement, les premières d’entre elles.

Avant toutes choses fut Khaos, et puis Gaia au large sein, siège toujours solide de tous les Immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympos et le Tartaros sombre dans les profondeurs de la terre spacieuse, [120] et puis Érôs, le plus beau d’entre les Dieux Immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les Dieux et de tous les hommes dompte l’intelligence et la sagesse dans leur poitrine.

 

Et de Khaos naquirent Érébos et la noire Nyx. Et, de Nyx, Aithèr et Hèmérè naquirent, car elle les conçut, s’étant unie d’amour à Érébos.

Et, d’abord, Gaia enfanta son égal en grandeur, l’Ouranos étoilé, afin qu’il la couvrit tout entière et qu’il fût une demeure sûre pour les Dieux heureux.

Et puis, elle enfante les hautes montagnes, fraîches retraites des divines [130] Nymphes qui habitent les montagnes coupées de gorges, et puis la mer stérile qui bout furieuse, Pontos ; mais pour cela, ne s’étant point unie d’amour. Et puis, unie à Ouranos : elle enfante Okéanos aux tourbillons profonds, et Koios, et Kréios, et Hypériôn, et Iapétos, et Théia, et Rhéia, et Thémis, et Mnèmosynè, et Phoibè couronnée d’or, et l’aimable Téthys. Et le dernier qu’elle enfante fut le subtil Kronos, le plus terrible de ses enfants, qui prit en haine son père vigoureux.

Et elle enfanta aussi les Kyklôpes au cœur violent, [140] Brontès, Stéropès et le courageux Argès, qui remirent à Zeus le tonnerre et forgèrent la foudre. Et en tout ils étaient semblables aux autres Dieux, mais ils avaient un œil unique au milieu du font. Et ils étaient nommés Kyklôpes, parce que, sur leur front, s’ouvrait un œil unique et circulaire. Et la vigueur, la force et la puissance éclataient dans leurs travaux.

 

Et puis, de Gaia et d’Ouranos naquirent trois autres fils, grands, très-forts, horribles à nommer, Kottos, Briaréôs et Gygès, race superbe. [150] Et cent bras se roidissaient de leurs épaules, et chacun d’eux avait cinquante têtes qui s’élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et leur force était immense, invincible, dans leur grande taille. De tous les enfants nés de Gaia et d’Ouranos ils étaient les plus puissants. Et ils étaient odieux à leur père, dès l’origine. Et comme ils naissaient l’un après l’autre, il les ensevelissait, les privant de la lumière, dans les profondeurs de la terre. Et il se réjouissait de cette action mauvaise, et la grande Gaia gémissait en elle-même, pleine de douleur. [160] Puis, elle conçut un dessein mauvais et artificieux.

 

Dès qu’elle eut créé la race du blanc acier, elle en fit une grande faux, et, avertissant ses chers enfants, elle les excita et leur dit le cœur plein de tristesse :

— Mes chers enfants, fils d’un père coupable, si vous voulez obéir, nous tirerons vengeance de l’action injurieuse de votre père, car, le premier, il a médité un dessein cruel.

Elle parla ainsi et la crainte les envahit tous, et aucun d’eux ne parla. Enfin, ayant repris courage, le grand et subtil Kronos répondit ainsi à sa mère vénérable :

— [170] Mère, certes, je le promets, j’accomplirai cette vengeance. En effet, je n’ai plus de respect pour notre père, car, le premier, il a médité un dessein cruel.

Il parla ainsi, et la grande Gaia se réjouit dans son cœur. Et elle le cacha dans une embuscade, et elle lui mit en main la faux aux dents tranchantes, et elle lui confia tout son dessein. Et le grand Ouranos vint, amenant la nuit, et, sur Gaia, plein d’un désir d’amour, il s’étendit tout entier et de toutes parts. Et, hors de l’embuscade, son fils le saisit de la main gauche, et, de la droite, il saisit la faux horrible, immense, [180] aux dents tranchantes. Et les parties génitales de son père, il les coupa rapidement, et il les rejeta derrière lui. Et elles ne s’échappèrent point en vain de sa main.

 

Toutes les gouttes qui en coulèrent, sanglantes, Gaia les recueillit ; et, les années étant révolues, elle enfanta les robustes Érinnyes et les grands Géants aux armes éclatantes, tenant en main de longues lances, et les Nymphes que sur la terre immense on nomme Mélies. Et les parties qu’il avait coupées Kronos les mutila avec l’acier, et il les jeta, de la terre ferme, dans la mer aux flots agités. [190] Elles flottèrent longtemps sur la mer, et une blanche écume jaillit du débris immortel, et une jeune fille en sortit. Et, d’abord, vers la divine Kythérè celle-ci fut portée ; et, de là, dans Kypros entourée des flots.

Elle aborda, la belle et vénérable Déesse, et l’herbe croissait sous ses pieds charmants. Et elle fut nommée Aphroditè, la Déesse aux belles bandelettes, née de l’écume, et Kythéréia, par les Dieux et par les hommes. Aphroditè, parce que de l’écume elle avait été nourrie, et Kythéréia, parce qu’elle aborda Kythérè ; et Kyprigénéia, parce qu’elle arriva dans Kypros entourée des flots, [200] et Philommèdéa, parce qu’elle était sortie des parties génitales.

 

Érôs l’accompagnait, et le bel Iméros la suivait, à peine née, tandis qu’elle se rendait à l’Assemblée des Dieux. Et, dès l’origine, elle eut cet honneur de présider, par le choix de la Moire, parmi les hommes et les Dieux immortels, aux entretiens des Vierges, aux sourires, aux séductions, au doux charme, à la tendresse et aux caresses.

Et il les surnomma les Titans, lui, le Père, le grand Ouranos, maudissant les fils qu’il avait engendrés, disant qu’ils avaient étendu la main [210] pour commettre un grand crime dont il serait tiré vengeance dans l’avenir.

 

Et Nyx enfanta l’odieux Môros et la Kèr noire et Thanatos. Elle enfanta aussi Hypnos et la foule des Songes. Et la divine et sombre Nyx ne s’était unie pour cela à aucun Dieu. Et puis, elle enfanta Mômos et Oizys plein de douleurs, et les Hespérides, à qui, par delà l’illustre Okéanos, les Pommes d’or sont confiées, et les arbres qui les portent. Et elle enfanta les Moires et les Kères inhumaines, Klothô, Lakhésis et Atropos, qui aux hommes mortels naissants dispensent les biens et les maux, [220] et des hommes et des Dieux poursuivent les crimes, et ne renoncent jamais à leur colère inexorable qu’après avoir tiré du coupable une vengeance terrible.

 

Et puis elle enfanta Némésis, ce fléau des hommes mortels, la funeste Nyx ; puis Apatè et Philotès, et l’accablante Gèras et l’opiniâtre Éris. Et puis, l’odieuse Éris enfanta le dur Ponos, et Lèthè, et Loimos, et Algos par qui l’on pleure, et Ysminè, et Phonos, et les Batailles, et le Carnage des guerriers, et les Parjures, et les Paroles mensongères, [230] et les Contestations, et le Mépris des Lois, et Atè, qui sont inséparables ; et Horkos, terrible aux hommes terrestres, et qui frappe si l’un d’eux tente de se parjurer.

 

Et Pontos engendra Néreus, véridique et ennemi du mensonge, le plus âgé de ses fils. On le nomme le Vieillard, parce qu’il est doux et véridique, et qu’il n’oublie point la justice, et que ses décisions sont équitables et sages. Et puis, Pontos engendra le grand Thaumas et le robuste Phorkys, et Kètô aux belles joues, après s’être uni à Gaia, et Eurybia, qui, dans sa poitrine, avait un cœur d’acier.

 

[240] Et de Néreus naquit la race charmante des Déesses, dans la mer stérile, et de Dôris à la belle chevelure, fille du fleuve sans fin Okéanos : Prôtô, et Eukratè, et Saô, et Amphitritè, et Eudorè, et Thétis, et Galènè, et Glaukè, et Kymothoè, et la rapide Spéô, et la riante Thaliè, et la gracieuse Mélitè, et Euliménè, et Agavè, et Pasithéè, et Ératô, et Euneikè aux bras roses, et Dôtô, et Prôtô, et Phérousa, et Dynaménè, et Nèsaiè, et Aktaiè, et Protomédéia, [250] et Dôris, et Panopè, et la belle Galatéia, et la charmante Hippothoè, et Hipponoè aux bras roses, et Kymodokè qui apaise aisément les flots de la noire mer et le souffle des vents sacrés, avec Kymatolègè et avec Amphitritè ornée de beaux pieds ; et Kymô, et Eionè, et Halimèdè richement couronnée, et la joyeuse Glaukonomè, et Pontoporéia, et Leiagorè, et Evagorè, et Laomédéia, et Poulynomè, et Autonoè, et Lysianassa, et Evarnè douée d’un aimable naturel et d’une forme parfaite, [260] et Psamathè au beau corps, et la divine Ménippè, et Nésô, et Eupompè, et Thémistô, et Pronoè, et Némertès qui avait l’âme de son père immortel.

Ainsi, de l’irréprochable Néreus naquirent cinquante filles habiles aux irréprochables travaux.

Et Thaumas épousa la fille du très-profond Okéanos, Eléktrè, qui enfanta la rapide Iris et les Harpyes aux beaux cheveux, Aellô et Okypétè, qui égalaient la rapidité des vents et des oiseaux à l’aide de leurs promptes ailes, volant au travers de l’air.

[270]

 

Et Kètô donna à Phorkys les Graies aux belles joues, blanches dès leur naissance. Et c’est pour cela qu’elles sont nommées Graies par les Dieux immortels et par les hommes qui marchent sur la terre : Péphrèdô au beau péplos et Enyô au péplos couleur de safran ; et les Gorgones qui habitent au delà de l’illustre Okéanos, aux dernières extrémités, vers la nuit, où sont les Hespérides aux voix sonores ; les Gorgones Sthéinô et Euryalè, et Médousa accablée de maux. Et celle-ci était mortelle, mais les autres étaient immortelles et exemptes de vieillesse toutes deux. Et Poseidaôn aux cheveux noirs s’unit à Médousa dans une molle prairie, sur des fleurs printanières. [280] Et lorsque Perseus lui eut coupé la tête, le grand Khrysaôr naquit d’elle, et le cheval Pégasos aussi. Et celui-ci fut ainsi nommé parce que ce fut près des sources Okéaniennes qu’il naquit et celui-là parce qu’il tenait une épée d’or dans ses mains.

 

Et Perseus, s’envolant loin de la terre féconde en troupeaux, parvint jusqu’aux Dieux. Et il habite dans les demeures de Zeus, et il porte le tonnerre et la foudre du sage Zeus.

Et Khrysaôr engendra Géryôn aux trois têtes, s’étant uni à Kallirhoè, fille de l’illustre Okéanos. Mais la Force Hèrakléenne dépouilla Géryôn de ses armes [290] et lui enleva ses bœufs aux pieds flexibles, dans Erythéiè entourée des flots, le jour même où il conduisit ces bœufs aux larges fronts dans la divine Tirynthos, ayant traversé la mer et tué Orthos et le bouclier Eurytiôn dans le noir enclos, au delà de l’illustre Okéanos.

 

Et Kallirhoè donna le jour à un enfant monstrueux, invincible, nullement semblable aux hommes mortels et aux Dieux immortels. Elle enfanta, dans un antre creux, la divine Ekhidna au cœur ferme, moitié nymphe aux yeux noirs, aux belles joues, moitié serpent monstrueux, horrible, immense, aux couleurs variées, [300] nourri de chairs crues dans les antres de la terre divine. Et sa demeure est au fond d’une caverne, sous une roche creuse, loin des Dieux immortels et des hommes mortels ; car les Dieux lui ont donné ces demeures illustres. Et elle était enfermée dans Arimos, sous la terre, la morne Ekhidna, la Nymphe immortelle, préservée de la vieillesse et de toute atteinte. Et l’on dit que Typhaôn s’unit d’amour avec elle, ce Vent impétueux et violent, avec cette belle Nymphe aux yeux noirs.

Et elle devint enceinte, et elle enfanta [310] le monstrueux et ineffable Kerbéros, chien d’Aidès, mangeur de chair crue, à la voix d’airain, aux cinquante têtes, impudent et vigoureux. Et puis elle enfanta l’odieuse Hydre de Lernaia, qui fut nourrie par la divine Hèrè aux bras blancs, pour servir sa haine insatiable contre la Force Hèrakléenne. Mais il la tua avec l’airain mortel, le fils de Zeus, l’Amphitryôniade, aidé du brave Iolaos, et d’après les conseils de la dévastatrice Athènaiè.

 

Et puis Ekhidna enfanta Khimaira au souffle terrible, [320] affreuse, énorme, cruelle et robuste. Elle avait trois têtes : la première d’un lion farouche, l’autre d’une chèvre, et la troisième d’un dragon vigoureux. Lion par le front, dragon par derrière, chèvre par le milieu, elle soufflait horriblement l’impétuosité d’une flamme ardente. Pégasos et le brave Bellérophontès la tuèrent.

Et puis Ekhidna enfanta la Sphinx, ce fléau des fils de Kadmos, après s’être unie à Orthos ; et puis le Lion Néméen que nourrit Hèrè, l’épouse vénérable de Zeus, et qu’elle plaça dans la fertile Néméiè, pour la ruine des hommes. [330] Et là il ravageait les tribus des hommes, régnant sur le Trètos, Néméiè et l’Apésas. Mais la puissance de la Force Hèrakléenne le dompta.

Enfin, Kètô, unie d’amour à Phorkys, enfanta un serpent terrible qui dans les flancs de la terre noire, aux extrémités du monde, garde les Pommes d’or.

Telle est la race de Kètô et de Phorkys.

 

Et Téthys conçut d’Okéanos et enfanta les Fleuves tourbillonnants : Le Néilos, et l’Alphéios, et l’Eridanos aux tourbillons profonds, et le Strymôn, et le Méandros, et l’Istros au beau cours, [340] et le Phasis, et le Rhèsos, et le Haliakmôn, et le Heptaporos, et le Grènikos, et l’Aisépos, et le divin Simoïs, et le Pènéios, et le Hermos, et le Kaikos au cours charmant, et le grand Saggarios, et le Ladôn, et le Parthénios, et l’Evénos, et l’Ardèskos et le divin Skamandros.

Et Téthys enfanta aussi la race sacrée des Nymphes qui, sur la terre, élèvent les jeunes hommes à l’aide du Roi Apollôn et des Fleuves, car elles ont reçu cette tâche de Zeus : Peithô, et Admètè, et Ianthè, et Eléktrè, [350] et Dôris, et Prymnô, et Ouraniè semblable aux Déesses, et Hippô, et Klyménè, et Rhodia, et Kallirhoè et Zeuxô, et Klytiè, et Idya, et Pasithoè, et Plexaurè, et Galaxaurè, et l’aimable Diônè, et Mélobosis, et Thoè, et la belle Polydorè, et Kerkéis d’un heureux naturel, et Ploutô aux yeux de bœuf, et Perséis, et Ianeira, et Akastè, et Xanthè, et gracieuse Pétraiè, et Ménesthô, et Europè, et Métis, et Eurynomè, et Télestô au péplos couleur de safran et Krisiè, et Asiè, et l’aimable Kalypsô, [360] et Eudorè et Tykhè, et Amphirô et Styx qui l’emporte sur toutes les autres.

Et elles sont nées de Téthys et d’Okéanos, ces Nymphes, les aînées de toutes, car il en est une multitude d’autres. Et, en effet, il y a trois mille filles rapides d’Okéanos dispersées sur la terre et dans les lacs profonds, et qui habitent de toutes parts, illustre race de Déesses. Et il y a autant de fleuves au cours retentissant, fils d’Okéanos, enfantés par la vénérable Téthys. Et il serait difficile à un homme de dire tous leurs noms ; [370] mais ceux qui habitent leurs bords les connaissent tous.

 

Et Théia enfante le grand Hèlios et la luisante Sélènè, et Éôs qui apporte la lumière à tous les hommes terrestres et aux Dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Et elle les enfanta, s’étant unie d’amour à Hypériôn.

Et Eurybiè, s’étant unie d’amour à Kréios, enfanta le grand Astraios et Pallas, car c’était une Déesse puissante, et Persès qui excellait dans tous les travaux. Éôs, unie à Astraios, enfanta les Vents impétueux : l’agile Zéphyros et le rapide Boréas, et [380] Notos. Et elle les enfanta, s’étant unie à un Dieu. Puis, elle enfanta l’Étoile porte-lumière, née au matin, et les Astres resplendissants dont Ouranos est couronné.

 

Et Styx, fille d’Okéanos, unie à Pallas, enfanta, dans ses demeures, Zèlos et Nikè aux beaux pieds, et Kratos et Biè, ces enfants très-illustres. Et leur demeure et leur séjour ne les éloignent point de Zeus, et ils n’ont point d’autre chemin que celui où le Dieu les précède ; mais ils restent toujours auprès de Zeus qui tonne puissamment. Ainsi l’obtint Styx, l’incorruptible Okéanide, [390] le jour même où le foudroyant Olympien appela tous les Dieux immortels dans le large Ouranos, leur disant qu’aucun des Dieux qui combattrait avec lui contre les Titans ne serait privé de récompenses, mais qu’il garderait les honneurs qu’il possédait déjà parmi les Dieux immortels. Et il dit que ceux qui de Kronos n’avaient eu ni honneurs ni récompenses recevraient ces honneurs et ces récompenses selon la justice.

 

Et, la première, Styx vint dans l’Olympos avec ses enfants, selon les conseils de son père bien-aimé ; et Zeus l’honora, et il lui fit des dons précieux, [400] et il voulut qu’elle fût le grand Serment des Dieux et que ses enfants demeurassent toujours avec lui. Et de même, les promesses faites aux autres Dieux, il les tint, car il est très-puissant, et il règne.

Et Phoibè monta sur le lit désiré de Koios, et la Déesse fut enceinte par l’amour d’un Dieu, et elle enfanta Lètô au péplos bleu, toujours charmante, douce aux hommes et aux Dieux immortels, aimable dès sa naissance, et qui fit entrer la joie dans l’Olympos. Et Phoibè enfanta aussi l’illustre [410] Astériè, que Persès autrefois, conduisit dans sa vaste demeure, afin qu’elle fût nommée son épouse. Et Astériè, devenue enceinte, enfante Hékatè, qu’entre toutes Zeus Kronide honora. Et il lui donna, pour sa part illustre, de commander sur la terre et sur la mer stérile. Déjà cette part lui avait été faite par Ouranos étoilé, et elle était très-honorée par les Dieux immortels.

 

Et en effet, aujourd’hui quand un des hommes terrestres fait, selon la coutume, des sacrifices expiatoires, il invoque Hékatè, et une grande faveur lui est accordée promptement, et la Déesse bienveillante exauce sa prière [420] et le comble de richesses, car cela lui est facile.

Tous les honneurs que les enfants de Gaia et d’Ouranos ont reçus de la Moire, Hékatè les possède, car le Kronide ne lui enlevé ni la puissance ni aucun des honneurs qu’elle possédait sous les anciens Dieux Titans ; mais elle possède tout ce qui lui avait été accordé au commencement. Et parce qu’elle est fille unique, la Déesse est non moins honorée sur la terre et dans l’Ouranos que sur la mer ; et elle est encore plus puissante, parce que Zeus l’honore. Celui qu’elle veut aider magnifiquement, elle l’aide, [430] et il brille dans les assemblées des hommes, si elle le veut. Quand les guerriers s’arment pour le combat terrible, alors la Déesse favorise qui elle veut, et à ceux-ci elle accorde une prompte victoire et elle donne la gloire.

Elle s’assied auprès des Rois vénérables, quand ils jugent. Quand les guerriers, réunis, se livrent aux luttes, la Déesse leur est propice et les aide. À celui qui l’emporte par son courage et sa force un beau prix est promptement accordé, et, joyeux, il donne la gloire à ses parents. Elle favorise les cavaliers, quand elle le veut ; [440] et ceux qui fendent la glauque mer agitée, quand ils supplient Hékatè et le retentissant Poseidaôn, la Déesse illustre leur accorde aisément une proie abondante, ou, la leur montrant, elle la leur ravit aisément, si elle veut. Avec Hermès, elle multiplie, dans les étables, les troupeaux de bœufs, et les troupeaux de chèvres, et les troupeaux de brebis laineuses ; et, à son gré, elle en accroît le nombre ou le diminue. Enfin, comme elle est la fille unique de sa mère, elle est revêtue de tous les honneurs parmi les Dieux, [450] et le Kronide en a fait la nourrice de tous les hommes qui, après elle, de leurs yeux verront la lumière de l’étincelante Éôs. Ainsi, dès le commencement, elle nourrit les jeunes hommes, et tels sont ses honneurs.

 

Et Rhéia, domptée par Kronos, enfanta une illustre race : Istiè, Dèmètèr, Hèrè aux sandales dorées, et le puissant Aidès qui habite sous terre et dont le cœur est inexorable, et le retentissant Poseidaôn, et le sage Zeus, père des Dieux et des hommes, dont le tonnerre ébranle la terre large.

Mais le grand Kronos les engloutirait, [460] à mesure que du sein sacré de leur mère ils tombaient sur ses genoux. Et il faisait ainsi, afin que nul, parmi les illustres Ouranides, ne possédât jamais le pouvoir suprême entre les Immortels. Il avait appris, en effet, de Gaia et d’Ouranos étoilé qu’il était destiné à être dompté par son propre fils, par les desseins du grand Zeus, malgré sa force. Et c’est pourquoi, non sans habileté, il méditait ses ruses et dévorait ses enfants. Et Rhéia était accablée d’une grande douleur.

Mais quand Zeus, père des Dieux et des hommes allait être enfanté par elle, [470] elle supplia ses chers parents, Gaia et Ouranos étoilé, de lui enseigner par quels moyens elle cacherait l’enfantement de son cher fils, et elle pourrait punir les fureurs paternelles contre ses autres enfants que le grand et subtil Kronos avait dévorés. Et Gaia et Ouranos exaucèrent leur fille bien-aimée, et ils lui révélèrent quelles seraient les destinées et du Roi Kronos et de son fils magnanime.

Et ils l’envoyèrent à Lyktos, riche cité de la Krètè, au moment où elle allait enfanter le dernier de ses fils, le grand Zeus. Et la grande Gaia le reçut [480] dans la vaste Krètè, pour le nourrir et l’élever. Et d’abord, elle le porta à travers la noire nuit à Lyktos ; Puis, le saisissant de ses mains, elle le cacha sous un antre élevé, dans les flancs de la terre divine, sur le mont Aragaios couvert d’épaisses forêts. Puis, ayant enveloppé de lange une pierre énorme, Rhéia la donna au grand Prince Ouranide, à l’antique Roi des Dieux. Et celui-ci la saisit et l’engloutit dans son ventre.

Insensé ! Il ne prévoyait pas dans son esprit que, grâce à cette pierre, son fils, invincible et en sûreté, [490] survivrait, et, le domptant bientôt par la force de ses mains, lui ravirait sa puissance et commanderait lui-même aux Immortels. Et la vigueur et les membres robustes du jeune Roi croissaient rapidement. Et, le temps étant révolu, circonvenu par le conseil rusé de Gaia, le subtil Kronos rendit toute sa race, vaincu par les artifices et par la force de son fils.

Et, d’abord, il vomit la pierre qu’il avait avalée la dernière. Et Zeus attacha fortement celle-ci sur la terre spacieuse, sur la divine Pythô, au fond des gorges du Parnèsios, [500] pour être un monument futur et une merveille pour les hommes mortels.

 

Et Zeus délivra de leurs chaînes accablantes ses oncles, les Ouranides, qu’avait enchaînés leur père en démence. Et ils lui rendirent grâce de ce bienfait, et ils lui donnèrent le tonnerre, et la blanche foudre, et l’éclair, que, jusque-là, la grande Gaia avait cachés dans son sein. Et, depuis, confiant dans ces armes, Zeus commande aux hommes et aux Dieux.

 

Et Iapétos épousa l’Okéanide aux beaux pieds, Klyménè, et partagea le même lit qu’elle. Et elle enfanta le magnanime Atlas, [510] et Ménoitios fier de sa gloire, et Promètheus subtil et rusé, et l’insensé Epimètheus qui fut, dès l’origine, funeste aux hommes industrieux ; car, le premier, il épousa une Vierge imaginée par Zeus. Pour l’injurieux Ménoitios, le prévoyant Zeus l’engloutit dans l’Érébos, le frappant de la blanche foudre, à cause de sa méchanceté et de son insolence orgueilleuse. Par une dure nécessité, Atlas soutient le large Ouranos, aux extrémités de la terre, en face des sonores Hespérides, se tenant debout. Et il le soutient de sa tête et de ses mains infatigables, [520] car le prudent Zeus lui a fait cette destinée.

 

Et Zeus attacha par des chaînes solides le subtil Promètheus, et il l’attacha avec de durs liens autour d’une colonne. Et il lui envoya un aigle aux ailes déployées qui mangeait son foie immortel. Et il en renaissait autant, durant la nuit, qu’en avait mangé tout le jour l’oiseau aux ailes déployées. Mais le fils vigoureux d’Alkmènè aux beaux pieds, Hèraklès, tua l’aigle, et chassa ce mal horrible loin du Iapétionide, et le délivra de ce supplice. Et ce ne fut pas contre la volonté de Zeus Olympien qui règne dans les hauteurs, mais afin que [530] la gloire de Hèraklès, né dans Thèbè, fût encore plus grande sur la terre nourricière. Ainsi, voulant honorer son très-illustre fils, il renonça à la colère qu’il avait conçue autrefois contre Promètheus qui avait lutté de ruses avec le puissant Kroniôn.

Et, en effet, quand les Dieux et les hommes mortels se disputaient dans Mèkônè, Promètheus montra un grand bœuf qu’à dessein il avait partagé, voulant tromper l’esprit de Zeus.

D’une part, les chairs et les entrailles gosses, il les mit dans la peau, en les recouvrant du ventre de l’animal ; [540] et, de l’autre côté, avec une ruse adroite, les os blancs du bœuf, il les disposa habilement et les recouvrit d’une belle graisse. Et alors, le Père des Dieux et des hommes lui dit :

— Iapétionide ! Le plus illustre des princes, ô cher, que tu as fait des parts inégales !

Ainsi parla Zeus toujours plein de prudence. Et le subtil Promètheus lui répondit, souriant en lui-même, car il n’avait point oublié sa ruse :

— Très-glorieux Zeus, le plus grand des Dieux éternels, choisis de ces parts, celle que ton cœur te persuadera de choisir.

[550] Il parla ainsi, plein de ruse ; mais Zeus, dans sa sagesse éternelle, ne se méprit point et reconnut cette fraude, et, dans son esprit, prépara des calamités aux hommes mortels ; et ces malheurs devaient s’accomplir. De l’une et l’autre main, il enleva la blanche graisse, et il s’irrita dans son esprit, et la colère envahit son cœur, dès qu’il eut vu les os blancs du bœuf et cette ruse adroite. Et c’est depuis ce temps que la race des hommes, pour les Dieux, brûle les os blancs sur les autels parfumés. Et alors, très-irrité, Zeus qui amasse les nuées lui dit :

— Iapétionide ! Très-habile entre tous, [560] ô cher, tu n’as point oublié tes ruses adroites.

Et il parla ainsi, plein de colère, Zeus dont la sagesse est éternelle. Et depuis ce temps, se souvenant toujours de cette fraude, il refusa la force du feu inextinguible aux misérables hommes mortels qui habitent sur la terre.

 

Mais le fils excellent d’Iapétos le trompa encore, lui ayant dérobé une portion splendide du feu inextinguible qu’il cacha dans une férule creuse. Et il fut mordu au fond de son cœur, Zeus qui tonne dans les hauteurs ; et la colère ébranla tout son cœur, dès qu’il eut vu, parmi les hommes, resplendir l’éclat du feu. [570] Et, à cause de ce feu, il les frappa d’une prompte calamité.

Et l’illustre Boiteux fit avec de la terre, par ordre du Kronide, une forme semblable à une chaste Vierge. Et Athènè aux yeux clairs l’orna et la recouvrit d’une blanche tunique ; et, sur sa tête, elle posa un voile ingénieusement fait et admirable à voir. Puis, une guirlande fleurie de fleurs nouvelles fut mise sur sa tête par Pallas Athènè. Et autour de son front une couronne d’or fut posée, qu’avait faite lui-même l’illustre Boiteux, [580] qui l’avait travaillée de ses mains pour complaire au Père Zeus. Et, dans cette couronne, de nombreuses images étaient sculptées, admirables à voir, de tous les animaux que nourrissent la terre ferme et la mer. Et de ces images jaillissait une grâce resplendissante, admirable, et elles semblaient vivantes.

Et quand il eut formé cette belle calamité, en retour d’une bonne œuvre, il conduisit, là où étaient réunis les Dieux et les hommes, cette Vierge ornée par la Déesse aux yeux clairs, née d’un père puissant. Et l’admiration saisit les Dieux immortels et les hommes mortels, dès qu’ils eurent vu cette calamité fatale aux hommes. [590] Car c’est d’elle que sort la race des femmes femelles, la plus pernicieuse race de femmes, le plus cruel fléau qui soit parmi les hommes mortels, car elles s’attachent, non à la pauvreté, mais à la richesse.

 

Et de même que les abeilles, dans leurs ruches couvertes de toits, nourrissent les frelons qui ne font que le mal, et que, pendant le jour, jusqu’au déclin de Hèlios, matinales, elles travaillent et font leurs cellules blanches, tandis que les frelons, pénétrant dans les ruches couvertes de toits, s’emplissent le ventre du fruit d’un travail étranger ; [600] ainsi il donna ces femmes funestes aux hommes mortels, Zeus qui tonne dans les hauteurs, ces femmes qui ne font que le mal.

Et il leur envoya aussi une autre calamité, en retour d’une bonne œuvre. Celui qui, fuyant le mariage et le souci pénible des femmes, ne prend point d’épouse, s’il atteint la vieillesse lourde, sera privé des soins donnés au vieillard ; et, s’il n’a point vécu pauvre, du moins, à sa mort ses biens seront partagés entre ses parents éloignés. Pour celui que la Moire a soumis au mariage, s’il a une femme chaste et ornée de sagesse, sa vie n’en sera pas moins mêlée de bien et de mal ; [610] pour celui qui aura épousé une femme d’un mauvais naturel, il aura dans sa poitrine une douleur sans fin, et son âme et son cœur seront la proie d’un mal irrémédiable ; car il n’est point permis de tromper Zeus, et on ne lui échappe point.

 

Ainsi Promètheus Iapétionide, qui n’était digne d’aucun châtiment, excita la lourde colère de Zeus, et, sous le coup de la nécessité, malgré toute sa science, il subit une chaîne pesante.

Dès que le Père Ouranos se fut irrité dans son cœur contre Briaréôs, Kottos et Gygès, il les lia d’une forte chaîne, et, admirant leur courage formidable, et leur beauté, [620] et leur haute taille, il les renferma sous la terre large. Et là, sous la terre, pénétrés de douleurs, ils demeuraient aux extrémités de la vaste terre, gémissants, et le cœur plein d’une grande tristesse. Mais le Kronide et les autres Dieux immortels que Rhéia aux beaux cheveux avait conçus de Kronos les rendirent à la lumière, d’après les conseils de Gaia. Gaia, en effet, leur fit entendre longuement qu’à l’aide des Géants ils remporteraient la victoire et une gloire éclatante.

Et ils combattirent longtemps, accablés de rudes travaux, [630] les Dieux Titans et tous les Dieux nés de Kronos. Et ils se livraient des batailles terribles. Et, du sommet de l’Othrys, les Titans glorieux, et, du faîte de l’Olympos, les Dieux, source des biens, que Rhéia aux beaux cheveux avait conçus de Kronos, luttant les uns contre les autres avec de cruelles fatigues, combattaient sans relâche depuis plus de dix ans.

 

Et cette guerre n’avait ni trêve, ni fin, et elle se perpétuait entre eux à chances égales. Mais, quand Zeus offrit aux Géants ces mets excellents, [640] le Nektar et l’Ambroisie, dont les Dieux eux-mêmes se nourrissent, un plus grand courage s’enfla dans leurs poitrines ; et quand ils eurent goûté le Nektar et l’Ambroisie, alors le Père des Dieux et des hommes leur parla ainsi :

— Écoutez-moi, illustre enfants de Gaia et d’Ouranos, afin que je vous dise ce que mon cœur m’inspire dans ma poitrine. Déjà, depuis trop longtemps, les uns contre les autres, pour la victoire et pour l’empire, nous combattons chaque jour, les Dieux Titans et nous qui sommes nés de Kronos. Mais vous, votre force immense et vos mains invincibles, [650] employez-les contre les Titans dans la mêlée terrible. Souvenez-vous de notre douce amitié, et n’oubliez pas qu’après tant de maux, délivrés d’une lourde chaîne, vous avez été rendus à la lumière, par nos soins, du fond des ténèbres noires.

Il parla ainsi, et l’irréprochable Kottos lui répondit :

— Vénérable ! Nous n’ignorons point ce que tu dis, mais nous savons aussi combien tu excelles en sagesse et en intelligence. Loin des Immortels tu as repoussé un mal horrible, et, par ta prudence, du fond des ténèbres noires, [660] nous sommes revenus sur nos pas, délivrés de nos rudes chaînes, ô Roi, fils de Kronos, après avoir souffert désespérément. Et c’est pourquoi, maintenant, d’un cœur ferme et dans une sage volonté, nous t’assurerons l’empire dans cette lutte cruelle, en combattant contre les Titans, au milieu des rudes combats.

Il parla ainsi et les Dieux, source des biens, applaudirent à ses paroles. Et leur cœur désira la guerre plus que jamais. Et tous engagèrent la violente bataille, en ce jour, tous, tant qu’ils étaient, mâles et femelles, les Dieux Titans et les Dieux né de Kronos, et ceux que Zeus avait rendus à la lumière du fond de l’Érébos souterrain, [670] violents, robustes, possédant des forces infinies ; car cent bras se roidissaient de leurs épaules, et chacun d’eux avait cinquante têtes qui s’élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et opposés aux Titans dans cette guerre désastreux, ils portaient dans leurs mains solides d’énormes rochers. Et les Titans, de l’autre côté, affermissaient leurs phalanges avec ardeur, et la vigueur des bras et le courage éclataient des deux parts.

 

Et la mer immense résonna horriblement, et la terre mugissait avec force, et le large Ouranos gémissait, tout ébranlé, [680] et le grand Olympos tremblait sur sa base au choc des Dieux ; et un vaste retentissement pénétra dans le Tartaros noir, bruit sonore des pieds, tumulte de la mêlée, et violence des coups.

Et, les uns contre les autres, ils lançaient les traits lamentables, et leur clameur confondue montait jusqu’à l’Ouranos étoilé, tandis qu’ils s’exhortaient et qu’ils se heurtaient avec de grands cris.

 

Et, alors, Zeus cessa de contenir ses forces, et son âme s’emplit aussitôt de colère, et il déploya toute sa vigueur, tandis que de l’Ouranos et de l’Olympos [690] il se précipitait flamboyant. Et les foudres, avec le tonnerre et l’éclair, volaient rapidement de sa main robuste, roulant au loin la flamme sacrée. Et, de toutes parts, la terre féconde mugissait, flamboyante, et les grandes forêts crépitaient dans le feu, et toute la terre brûlait, et les flots d’Okéanos et l’immense Pontos s’embrasaient, et une chaude vapeur enveloppait les Titans terrestres. Et la flamme dans l’air divin montait largement, et les yeux des plus braves étaient éblouis par la splendeur irradiante de la foudre et de l’éclair.

 

[700] Et l’immense incendie envahit le Khaos, et il semblait qu’on vît de ses yeux et qu’on entendit de ses oreilles le bouleversement de ces temps où, jadis, la terre et le large Ouranos élevé se heurtaient, lorsque, dans un retentissement sans bornes, l’une allait être fracassée par l’autre qui se ruait d’en haut, tant était horrible le bruit du combat des Dieux !

Et tous les Vents soulevaient avec rage des tourbillons de poussière, au bruit du tonnerre, des éclairs et de l’ardente foudre, ces traits du grand Zeus. Et ils jetaient leurs bruits et leurs clameurs à travers les deux partis. Et un immense fracas [710] enveloppait l’effrayant combat, et la vigueur des bras se déployait des deux côtés.

 

Mais la victoire pencha. Jusque-là, se ruant les uns sur les autres, tous avaient bravement combattu dans le terrible combat ; mais alors, au premier rang, engageant une lutte violente, Kottos, Briaréôs et Gygès insatiable de combats, lancèrent trois cents rochers, de leurs mains robustes, coup sur coup, et ils embrasèrent de leurs traits les Dieux Titans, et, dans la profondeur de la terre large, ils les précipitèrent chargés de durs liens, ayant dompté de leurs mains ces adversaires au grand cœur. [720] Et ils les enfoncèrent sous la terre, aussi loin que la terre est loin de l’Ouranos ; car l’espace est le même de la terre au noir Tartaros.

Roulant neuf nuits et neuf jours, une enclume d’airain, tombée de l’Ouranos, arriverait le dixième jour sur la terre ; et, roulant neuf nuits et neuf jours, une enclume d’airain, tombée de la terre, arriverait le dixième jour au Tartaros.

Un enclos d’airain l’environne, et la nuit répand murs d’ombre autour de l’ouverture, et, au-dessus, sont les racines de la terre et de la mer stérile. Et là, les Dieux Titans, sous le noir brouillard, [730] sont cachés, par l’ordre de Zeus qui amasse les nuées, dans ce lieu infect, aux extrémités de la terre immense.

 

Et ce lieu n’a point d’issue. Poseidaôn en a fait les portes d’airain et un mur l’entoure de toutes parts ; et là, Gygès, Kottos et Briaréos au grand cœur habitent, sûrs gardiens de Zeus tempêtueux. Et là, de la terre sombre et du Tartaros noir, de la mer stérile et de l’Ouranos étoilé, sont rangées les sources et les limites, affreuses, infectes et détestées des Dieux eux-mêmes.

[740] C’est un gouffre énorme, et, de toute une année, il n’en atteindrait pas le fond celui qui en passerait les portes ; mais il serait emporté çà et là par une impétueuse tempête, affreuse. Et il est horrible aux Dieux immortels eux-mêmes, ce gouffre monstrueux. Et là, de la nuit noire, la demeure horrible se dresse, toute couverte de sombres nuées.

À l’entrée, le fils d’Iapétos soutient le large Ouranos, debout, de sa tête et de ses mains infatigables, et plein de vigueur. Et Nyx et Hèméra vont tout autour, s’appelant l’une l’autre et passant tour à tour le large seuil d’airain. [750] Et, en effet, l’une entre et l’autre sort, et jamais ce lieu ne les renferme toutes deux ; mais toujours, l’une existant hors de ce lieu, se meut sur la terre, et l’autre rentre, en attendant que l’heure du départ arrive. Et Hèméra apporte la lumière perçante aux hommes terrestres ; et, portant dans ses mains Hypnos, frère de Thanatos, vient à son tour la dangereuse Nyx enveloppée d’une nuée noire. Car c’est là qu’habitent les enfants de l’obscure Nyx, Hypnos et Thanatos, Dieux terribles. Et jamais [760] le brillant Hèlios ne les éclaire de ses rayons, soit qu’il gravisse l’Ouranos, soit qu’il en descende. L’un, sur la terre et sur le large dos de la mer, tranquille, se promène, doux aux hommes ; mais le cœur de l’autre est d’airain, et son âme est d’airain dans sa poitrine, et il ne lâche point le premier qu’il a saisi parmi les hommes ; et il est odieux aux Immortels eux-mêmes.

Et, tout au fond, sont les demeures sonores du Dieu souterrain, du puissant Aidès et de la terrible Perséphonéiè.

 

Et un chien féroce, [770] effroyable, en garde les portes, et, dans sa mauvaise ruse ceux qui entrent, il les flatte de la queue et des deux oreilles ; mais il ne les laisse plus sortir, et, plein de vigilance, il dévore tous ceux qui veulent repasser le seuil du puissant Aidès et de la terrible Perséphonéiè.

Et là habite aussi la Déesse effroyable aux Immortels, l’horrible Styx, fille aînée d’Okéanos au prompt reflux. Loin des Dieux, elle habite des demeures illustres, couvertes de rochers énormes, et dont l’enceinte est soutenue jusqu’à l’Ouranos par des colonnes d’argent.

[780] Parfois, la fille de Thaumas, Iris aux pieds légers, vole en messagère sur le vaste dos de la mer, quand une querelle ou une dissension s’élève parmi les Dieux. Si quelque habitant des demeures Olympiennes a menti, Zeus, alors, envoie Iris, pour le grand serment des Dieux, chercher au loin, dans une aiguière d’or, l’Eau fameuse, glacée, qui tombe d’une roche escarpée et haute.

Dans le sein de la terre spacieuse, l’Eau du Fleuve sacré devient, en coulant dans la nuit noire, un bras de l’Okéanos, et la dixième partie en est réservée. [790] Les neuf autres, autour de la terre et du large dos de la mer, en tourbillons d’argent retombent dans la mer ; mais ce qui flue du rocher est le grand châtiment des Dieux.

 

Si, en faisant des libations, un Dieu s’est parjuré parmi les Immortels qui habitent le faîte du neigeux Olympos, il gît sans haleine toute une année, et il ne goûte plus ni l’Ambroisie, ni le Nektar ; mais, il gît sans haleine, et muet, sur son lit, et un affreux engourdissement l’enveloppe. [800] Et quand son mal a cessé après une longue année, un autre tourment très-cruel le saisit.

Pendant neuf ans, il est relégué loin des Dieux éternels et jamais il ne se mêle ni à leurs conseils, ni à leurs repas. Et, la dixième année seulement, il prend part à l’assemblée des Dieux qui habitent les demeures Olympiennes.

Et ainsi les Dieux consacrèrent au Serment l’Eau incorruptible de Styx, cette Eau antique qui traverse ce lieu aride où, de la terre sombre et du Tartaros noir, et de la mer stérile, et de l’Ouranos étoilé, [810] sont rangées les sources et les limites, affreuses, infectes, et détestées des Dieux eux-mêmes.

 

Et là sont les splendides portes et le seuil d’airain, immuable, construit sur de profondes bases et surgi de lui-même. Et devant ce seuil, loin de tous les Dieux, les Titans habitent, par-delà le Khaos couvert de brouillards ; mais les illustres alliés de Zeus qui tonne fortement ont leurs demeures aux de l’Okéanos, — Gygès et Kottos. Pour le vigoureux Briaréôs, Poseidaôn qui frémit profondément en a fait son gendre, et il lui a donné Kymopoléia, sa fille, afin qu’il l’épousât. [820] Et dès que Zeus eut chassé les Titans de l’Ouranos, la grande Gaia enfanta son dernier-né Typhôeus, ayant été unie d’amour au Tartaros par Aphroditè d’or.

 

Et elles étaient actives au travail les mains, et ils étaient infatigables les pieds du Dieu robuste. Et de ses épaules sortaient cinquante têtes d’un horrible Dragon, dardant des langues noires. Et des yeux de ces têtes monstrueuses, à travers les sourcils, flambait du feu, et de toutes ces têtes qui regardaient, jaillissait ce feu. Et des voix sortaient de toutes ces têtes affreuses, rendant [830] des sons de toutes sortes, ineffables, semblables aux voix mêmes des Dieux, ou à la voix énorme d’un taureau mugissant et féroce, ou à celle d’un lion à l’âme farouche, ou, chose prodigieuse, à l’aboiement des petits chiens, ou au bruit strident des hautes montagnes.

Et peut-être qu’en ce jour une œuvre fatale eût été accomplie, et que Typhôeus eût commandé aux mortels et aux Immortels, si le Père des hommes et des Dieux ne l’eût compris aussitôt. Et il tonna avec puissance et avec force, et, de toutes parts, la terre reçut [840] un ébranlement horrible, et, au-dessus d’elle, le large Ouranos, et Pontos, et Okéanos, et la profondeur de la terre.

 

Et sous les pieds immortels le grand Olympos chancela, quand le Roi se leva, et la terre gémit. Et, de tous côtés, se répandirent sur la noire mer, et la flamme, et le tonnerre, et l’éclair, et les tourbillons de feu du Monstre, des vents et de la foudre ardente.

Et toute la terre, et tout l’Ouranos, et toute la mer brûlaient, et les flots bouillonnaient au loin et le long des rivages, sous le choc des Dieux, et l’ébranlement était irrésistible.

 

[850] Et il s’épouvanta, Aidès qui commande aux Morts ; et les Titans frémirent, enfermés dans le Tartaros, autour de Kronos, en entendant cette clameur inextinguible et ce terrible combat.

Et Zeus, ayant réuni toutes ses forces, saisit ses armes, le tonnerre, l’éclair et la foudre brûlante, et, sautant de l’Olympos, frappa Typhôeus. Et il incendia toutes les énormes têtes du Monstre farouche, et il le dompta lui-même sous les coups. Et Typhôeus tomba mutilé et la grande Gaia en gémit.

Et la flamme de la foudre jaillissait et du corps de ce Roi tombé [860] dans les gorges boisées d’une âpre montagne. Et toute la terre immense brûlait dans une vapeur ardente, et coulait comme l’étain chauffé par les forgerons dans une fournaise à large gueule, ou comme le fer, le plus solide des métaux, dans les gorges d’une montagne, dompté par l’ardeur du feu, coule sur la terre divine, entre les mains de Hèphaistos. Ainsi, la terre coulait sous l’éclair du feu ardent, et Zeus, irrité, plongea Typhôeus dans le large Tartaros.

 

Et de Typhôeus sort la force des vents au souffle humide, [870] excepté Notos, Boréas et le rapide Zéphyros, qui sont issus des Dieux, et toujours très-utiles aux hommes. Mais les autres vents, sans utilité, soulèvent la mer, et, se précipitant sur le noir Pontos, terrible fléau des hommes, ils forment des tourbillons violents. Et ils soufflent çà et là, et dispersent les nefs et perdent les matelots ; car il n’y a point de remède et la ruine de ceux qui les rencontrent sur la mer. Et sur la face de la terre immense et fleurie, les beaux travaux des hommes nés d’elle, [880] ils les détruisent, les remplissant de poussière et d’un bruit odieux.

 

Cependant, après que les Dieux heureux eurent accompli leur œuvre, en luttant contre les Titans pour les honneurs et la puissance, ils engagèrent, par le conseil de Gaia, le prévoyant Zeus à régner et à commander aux Immortels. Et le Kronide leur partagea les honneurs avec équité.

Et, d’abord, le Roi des Dieux, Zeus, prit pour femme Mètis, la plus sage d’entre les Immortels et les hommes mortels. Mais, comme elle allait enfanter la déesse Athènè aux yeux clairs, alors, abusant son esprit par la ruse [890] et par de flatteuses paroles, Zeus la renferma dans son ventre, par les conseils de Gaia et d’Ouranos étoilé.

Et ils le lui avaient conseillé, pour que la puissance royale ne fût possédée par aucun des autres Dieux éternels que Zeus ; car il était dans la destinée que, de Mètis, naîtraient de sages enfants, et, d’abord, la Vierge Tritogénéia aux yeux clairs, aussi puissante que son père et aussi sage. Puis, un fils, roi des Dieux et des hommes, devait être enfanté par Métis et posséder un grand courage. Mais, auparavant, Zeus la renferma dans son ventre [900] afin que la Déesse lui donnât la science du bien et du mal.

 

Et puis, il épousa la splendide Thémis, qui enfanta les Heures, Eunomiè, Dikè et la florissante Eirènè, qui mûrissent les travaux des hommes mortels ; et les Moires, à qui Zeus, très-sage, accorda les plus grands honneurs, Klôthô, Lakhésis et Atropos, qui donnent aux hommes mortels de posséder les biens ou de subir les maux.

 

Et Eurynomè enfanta les trois Kharites aux belles joues, elle, l’Okéanide, qui avait une beauté parfaite : Aglaiè, Euphrosynè et l’aimable Thaliè. [910] Et le désir, émanant de leurs paupières, énerve les forces ; et leurs regards sont doux sous leurs sourcils.

Puis, Zeus entra dans la couche de Dèmètèr qui nourrit toutes choses, et celle-ci enfanta Perséphonéiè aux beaux bras, que Aidôneus enleva à sa mère et que lui accorda le sage Zeus. Puis, Zeus aima Mnèmosynè aux beaux cheveux, de qui sont nées les Muses ceintes de mitres d’or, les neuf Muses à qui plaisaient les festins et la douceur du chant.

Et Lètô enfanta Apollôn et Artémis joyeuse de ses flèches, les plus beaux parmi les Ouraniens, et elle les enfanta [920] s’étant unie à Zeus tempêtueux.

 

Enfin, Zeus épousa la dernière, la splendide Hèrè qui enfanta Hèbè, Arès et Eieithyia, après s’être unie au Roi des Dieux et des hommes. Et lui-même fit sortir de sa tête Tritogénéia aux yeux clairs, ardente, excitant le tumulte, conduisant les armées, indomptée, vénérable, à qui plaisent les clameurs, les guerres et les mêlées. Mais Hèrè, sans s’unir à Zeus, enfanta l’illustre Hèphaistos. Elle enfanta usant de ses propres forces et luttant contre son époux, Hèphaistos, habile dans les arts entre tous les Ouraniens.

 

[930] Et d’Amphitritè et du retentissant Poseidâon naquit le grand et puissant Tritôn qui, de la mer, habite la profondeur, auprès de sa mère bien-aimée et de son père royal, dans les demeures d’or du grand Dieu.

Et d’Arès, briseur de boucliers, Kythéréia conçut Phobos et Deimos, Dieux violents, qui dispersent les phalanges des guerriers, dans la guerre horrible, et accompagnent Arès destructeur des cités. Et elle enfanta aussi Harmoniè, que le magnanime Kadmos épousa.

Et, de Zeus, la fille d’Atlas, Maiè, conçut le glorieux Hermès, héraut des Dieux, après être montée sur le lit sacré.

 

[940] Et la fille de Kadmos, Sémélè, enfanta un fils illustre, s’étant unie à Zeus, le joyeux Dionysos. Mortelles, elle enfanta un Immortel, et, maintenant, tous deux sont Dieux.

Et Alkmènè enfanta la Force Hèrakléenne, s’étant unie à Zeus qui amasse les nuées.

Et l’illustre Hèphaistos, qui boite des deux pieds, épousa l’éclatante Aglaiè, la plus jeune des Kharites.

Et Dionysos aux cheveux d’or épousa la blonde Ariadnè, fille de Minôs, et il l’épousa dans la fleur de la jeunesse, et le Kroniôn la mit à l’abri de la vieillesse et la fit Immortelle.

 

[950] Et le robuste fils d’Alkmènè aux beaux pieds, lui, la Force Hèrakléenne, épousa Hèbè, après ses terribles travaux. Il épousa cette fille du grand Zeus et de Hèrè aux sandales dorées, Hèbè, la chaste Déesse, dans le neigeux Olympos. Heureux, après avoir accompli d’illustres actions, parmi les Dieux il habite, immortel, et à l’abri de la vieillesse.

Et, de l’infatigable Hèlios, l’illustre Okéanide Perséis, conçut Kirkè et le prince Aiètès. Et Aiètès, fils de Hèlios qui donne la lumière aux hommes, épousa la fille du fleuve sans fin Okéanos, [960] d’après le conseil des Dieux, l’illustre Idyia aux belles joues, qui enfanta Mèdéia aux beaux pieds, s’étant unie à Aiètès, et domptée par Aphroditè d’or.

 

Et, maintenant, salut, vous qui avez des demeures Olympiennes, et vous, Îles, Continents, gouffres salés de Pontos !

Et, maintenant, chantez harmonieusement, Muses Olympiades, filles de Zeus tempêtueux, la foule de ces Déesses qui, ayant partagé le lit d’hommes mortels, bien qu’immortelles, enfantèrent une race semblable aux Dieux.

 

Dèmètèr, la plus illustre des Déesses, enfanta Ploutos, [970] s’étant unie d’amour au héros Iasios, en un champ trois fois labouré, dans la fertile Krètè, le bon Ploutos qui va par toute la terre et sur le large dos de la mer. Et tout homme qu’il rencontre ou qui vient à lui, il le fait riche et il lui donne une grande félicité.

Et, de Kadmos, Harmoniè, fille d’Aphroditè d’or, conçut Inô, Sémélè, Agavè aux belles joues, et Autonoè, qu’Aristaios aux cheveux épais épousa. Et elle enfanta aussi Polydôros, dans Thèbè ceinte de belles murailles.

Et la fille d’Okéanos, au magnanime Khrysaôr [980] unie d’amour par Aphroditè d’or, Kallirhoè, enfanta le plus illustre des mortel Gèryôn, que tua la Force Hèrakléenne, à cause des bœufs aux pieds flexibles, dans Erythéia entourée des flots.

Et Éôs donna à Tithôn Memnôn au casque d’airain, prince des Aithiopiens, et le roi Hèmathiôn. Et, de Képhalos, elle conçut un fils illustre, le brave Phaéthôn, homme semblable aux Dieux, qui, orné de la fleur de sa brillante jeunesse, ne songeait qu’aux jeux enfantins. Mais Aphroditè, qui aime les sourires, en fit, [990] l’ayant enlevé, le gardien nocturne de ses temples, tel qu’un génie divin.

 

Et par la volonté des Dieux éternels, l’Aisonide enleva la fille du prince Aiètès nourri par Zeus, après avoir subi de pénibles et nombreux travaux que lui avait imposés le grand prince orgueilleux Péliès, injurieux, impie et coupable de grands crimes. Et l’Aisonide revint dans Iolkos, après avoir beaucoup souffert, emportant dans sa nef rapide la belle jeune fille aux yeux noirs qu’il épousa dans sa florissante beauté, et qui, [1000] domptée par Iasôn, pasteur des peuples, enfanta Mèdéios que le Phillyride Kheirôn éleva sur les montagnes. Et ainsi s’accomplissait la volonté du grand Zeus.

 

Et la fille de Nèreus, le Vieillard de la mer, Psamathè, la plus illustre des Déesses, enfanta Phôkos, unie à Aiakos par Aphroditè d’or.

Et la Déesse Thétis aux pieds d’argent, domptée par Pèleus, enfanta Akhilleus au cœur de lion, le plus indomptable des hommes.

Et Kythéréia à la belle couronne enfanta Ainéias, après s’être unie d’amour au héros Ankhisès, [1010] sur le faîte de l’Ida aux nombreuses gorges et couvert de forêts.

Et Kirkè, fille de Hèlios Hypérionide, conçut du patient Odysseus Agrios et l’irréprochable et robuste Latinos, qui, tous deux, dans la retraite des îles sacrées, commandent à tous les illustres Tyrrhéniens.

Et Kalypsô, la plus illustre des Déesses, conçut d’Odysseus Nausithoos et Nausinoos, après s’être unie d’amour.

 

Et, ainsi, ayant partagé le lit [1020] d’hommes mortels, ces Immortelles conçurent des enfants semblables aux Dieux.

Et, maintenant, chantez harmonieusement la foule des autres femmes, ô Muses Olympiades, filles de Zeus tempêtueux !

 

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Fin de la théogonie

 

1 janvier 2010

Howard Phillips Lovecraft DANS L'ABÎME DU TEMPS

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Howard Phillips Lovecraft

DANS L'ABÎME DU TEMPS

(1934)

 

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

 

 

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                           Après vingt-deux ans de cauchemar et d’effroi, soutenu par la seule conviction désespérée que certaines impressions sont d’origine imaginaire, je me refuse à garantir la véracité de ce que je crois avoir découvert en Australie occidentale dans la nuit du 17 au 18 juillet 1935. On peut espérer que mon aventure fut en tout ou partie une hallucination – à cela, en effet, il y avait de nombreuses raisons. Et pourtant, le réalisme en était si atroce que parfois tout espoir me paraît impossible.

 

Si la chose s’est produite, alors l’homme doit être préparé à accepter, sur l’univers et sur la place que lui-même occupe dans le tourbillon bouillonnant du temps, des idées dont le plus simple énoncé est paralysant. Il faut aussi le mettre en garde contre un danger latent, spécifique qui, même s’il n’engloutit jamais la race humaine tout entière, peut infliger aux plus aventureux des horreurs monstrueuses et imprévisibles.

 

C’est pour cette dernière raison que je réclame, de toute la force de mon être, l’abandon définitif de toute tentative d’exhumer ces fragments de mystérieuse maçonnerie primitive que mon expédition se proposait d’étudier.

 

Si l’on admet que j’étais sain d’esprit et bien éveillé, mon expérience cette nuit-là fut telle qu’aucun homme n’en a jamais connue. Ce fut en outre une effroyable confirmation de tout ce que j’avais tenté de rejeter comme autant de fables et de rêves. Dieu merci il n’y a pas de preuve, car dans ma terreur j’ai perdu l’épouvantable objet qui – s’il était réel et tiré en effet de ce dangereux abîme – en eût été le signe irréfutable.

 

J’étais seul quand j’ai découvert cette horreur – et jusqu’à présent je n’en ai parlé à personne. Je n’ai pu empêcher les autres de creuser dans sa direction mais le hasard et les éboulements de sable leur ont toujours évité de la rencontrer. Il me faut aujourd’hui rédiger une déclaration définitive, non seulement pour mon équilibre mental, mais pour mettre en garde ceux qui me liront sérieusement.

 

Ces pages – dont les premières sembleront connues aux lecteurs attentifs de la grande presse scientifique – sont écrites dans la cabine du bateau qui me ramène chez moi. Je les remettrai à mon fils, le professeur Wingate Peaslee de l’université de Miskatonic – seul membre de ma famille qui me resta fidèle, il y a des années, après mon étrange amnésie, et le mieux informé des faits essentiels de mon cas. Il est, de tous les vivants, le moins enclin à tourner en dérision ce que je vais raconter de cette nuit fatale.

 

Je ne l’ai pas informé de vive voix avant de m’embarquer, pensant qu’il préférerait la révélation sous forme écrite. Lire et relire à loisir lui laissera une image plus convaincante que n’aurait pu le faire le trouble de mes propos.

 

Il fera de ce récit ce que bon lui semblera – le montrant, avec les commentaires appropriés, dans tous les milieux où il pourrait être utile. C’est à l’intention de ces lecteurs mal instruits des premières phases de mon cas que je fais précéder la révélation elle-même d’un résumé assez détaillé de ses antécédents.

 

Je m’appelle Nathaniel Wingate Peaslee, et ceux qui se rappellent les récits des journaux de la génération précédente – ou les correspondances et articles des revues de psychologie d’il y a six ou sept ans – sauront qui je suis et ce que je suis. La presse était pleine des circonstances de mon étonnante amnésie de 1908-1913, insistant sur les traditions d’horreur, de folie et de sorcellerie qui hantent la vieille ville du Massachusetts où je résidais alors comme aujourd’hui. Je tiens encore à faire savoir qu’il n’est rien de dément ou de malfaisant dans mon hérédité et ma jeunesse. C’est un fait extrêmement important si l’on songe à l’ombre qui s’est abattue si brusquement sur moi, venant de sources extérieures.

 

Il se peut que des siècles de noires méditations aient doté Arkham, aux ruines peuplées de murmures, d’une particulière vulnérabilité à de telles ombres – bien que cela même semble douteux à la lumière d’autres cas que j’ai plus tard étudiés. Mais le point essentiel est que mes ancêtres et mon milieu sont absolument normaux. Ce qui est arrivé est venu d’ailleurs – d’où ? J’hésite maintenant encore à l’affirmer en clair.

 

Je suis le fils de Jonathan et d’Hannah (Wingate) Peaslee, tous deux de vieilles familles saines d’Haverhill. Je suis né et j’ai grandi à Haverhill – dans l’antique demeure de Boardman Street près de Golden Hill – et je ne suis allé à Arkham que pour entrer à l’université de Miskatonic comme chargé de cours d’économie politique en 1895.

 

Pendant les treize années suivantes, ma vie s’écoula, douce et heureuse. J’épousai Alice Keezar, d’Haverhill, en 1896, et mes trois enfants, Robert, Wingate et Hannah, naquirent respectivement en 1898,1900 et 1903. Je devins en 1898 maître de conférences et professeur titulaire en 1902. Je n’éprouvai à aucun moment le moindre intérêt pour l’occultisme ou la psychologie pathologique.

 

C’est le jeudi 14 mai 1908 que survint l’étrange amnésie. Elle fut brutale et imprévue, bien que, je m’en rendis compte plus tard, de brefs miroitements quelques heures auparavant – visions chaotiques qui me troublèrent d’autant plus qu’elles étaient sans précédent – dussent avoir été des symptômes précurseurs. J’avais un fort mal de tête, et la bizarre impression – tout aussi neuve pour moi – que quelqu’un cherchait à s’emparer de mes pensées.

 

La crise se produisit vers 10 h 20 du matin, tandis que je faisais un cours d’économie politique – histoire et tendances actuelles de l’économie politique – aux étudiants de troisième année et à quelques-uns de seconde. Je vis d’abord devant mes yeux des formes insolites, et crus me trouver dans une salle singulière autre que la classe.

 

Mes idées et mes propos divaguaient loin de tout sujet, et les étudiants s’aperçurent que quelque chose clochait gravement. Puis je m’affaissai, inconscient sur mon siège, dans une hébétude dont personne ne put me tirer. Mes facultés normales ne revirent au grand jour notre monde quotidien qu’au bout de cinq ans, quatre mois et treize jours.

 

C’est naturellement des autres que j’appris ce qui suit. Je restai inconscient pendant seize heures et demie, bien qu’on m’eût ramené chez moi au 27, Crâne Street, où je reçus les soins médicaux les plus attentifs.

 

Le 15 mai à trois heures du matin, mes yeux s’ouvrirent et je me mis à parler, mais bientôt le médecin et ma famille furent épouvantés par mon expression et le ton de mes propos. Il était clair que je n’avais aucun souvenir de mon identité ni de mon passé, même si je m’efforçais, on ne sait pourquoi, de cacher cette ignorance. Mes yeux fixaient étrangement les personnes de mon entourage, et le jeu de mes muscles faciaux n’avait plus rien de familier.

 

Mon langage même paraissait gauche, comme celui d’un étranger. J’usais de mes organes vocaux avec embarras, en tâtonnant, et mon élocution avait une curieuse raideur, comme si j’avais laborieusement appris l’anglais dans les livres. La prononciation était barbare, tandis que la langue comportait à la fois des débris d’étonnants archaïsmes et des expressions d’une tournure absolument incompréhensible.

 

Parmi ces dernières, l’une en particulier revint vingt ans plus tard, de façon frappante – et même effrayante – à l’esprit du plus jeune de mes médecins. Car à l’époque cette expression commençait à se répandre – d’abord en Angleterre, puis aux États-Unis – et malgré sa complication et son incontestable nouveauté, elle reproduisait dans le moindre détail les mots déconcertants de l’étrange malade d’Arkham de 1908.

 

La force physique revint aussitôt, mais il me fallut une rééducation singulièrement longue pour retrouver l’usage de mes mains, de mes jambes et de mon corps en général. À cause de cela et d’autres handicaps inhérents à ma perte de mémoire, je restai pendant un certain temps sous une étroite surveillance médicale.

 

Quand j’eus constaté l’échec de mes efforts pour dissimuler mon amnésie, je la reconnus franchement et me montrai avide de toutes sortes de renseignements. En fait, les médecins eurent l’impression que je cessai de m’intéresser à ma personnalité véritable dès lors que je vis ma perte de mémoire acceptée comme une chose naturelle.

 

Ils remarquèrent que je m’efforçais surtout de posséder à fond certains points d’histoire, de science, d’art, de langage et de folklore – les uns terriblement abstrus, et d’autres d’une simplicité puérile – qui, très bizarrement parfois, restaient exclus de ma conscience.

 

En même temps ils s’aperçurent que je possédais inexplicablement beaucoup de connaissances d’un genre insoupçonné – que je souhaitais, semblait-il, cacher plutôt que révéler. Il m’arrivait par mégarde de faire allusion, avec une assurance désinvolte, à tels événements précis d’époques obscures au-delà de tout champ historique reconnu – quitte à tourner en plaisanterie la référence en voyant la surprise qu’elle suscitait. J’avais aussi une façon de parler du futur qui, deux ou trois fois, provoqua une véritable peur.

 

Ces lueurs inquiétantes cessèrent bientôt de se manifester, mais certains observateurs attribuèrent leur disparition à une prudente hypocrisie de ma part plus qu’à quelque déclin du savoir insolite qu’elles supposaient. À la vérité, je semblais anormalement avide d’assimiler la façon de parler, les usages et les perspectives de l’époque autour de moi ; comme si j’avais été un voyageur studieux venu d’une lointaine terre étrangère.

 

Aussitôt qu’on m’y autorisa, je fréquentai à toute heure la bibliothèque de l’université, et j’entrepris sans tarder de préparer ces étonnants voyages, ces cours spéciaux dans les universités d’Amérique et d’Europe, qui donnèrent lieu à tant de commentaires pendant les années suivantes.

 

À aucun moment je ne manquai de relations intellectuelles, car mon cas me valut une relative célébrité parmi les psychologues du moment. Je fus l’objet de conférences comme exemple typique de « personnalité seconde » – même si, ici ou là, j’embarrassai les conférenciers de quelque symptôme bizarre ou trace suspecte d’ironie soigneusement voilée.

 

Mais de réelle bienveillance, je n’en rencontrai guère. Quelque chose dans mon aspect et mes propos semblait éveiller chez tous ceux que je rencontrais de vagues craintes et répugnances, comme si j’avais été un être infiniment éloigné de tout ce qui est normal et sain. Cette idée d’une horreur obscure et secrète liée aux abîmes incalculables d’on ne sait quelle distance était curieusement répandue et tenace.

 

Ma propre famille ne fit pas exception. Dès l’instant de mon étrange réveil, ma femme m’avait considéré avec un effroi et un dégoût extrêmes, jurant que j’étais un parfait étranger usurpant le corps de son mari. En 1910 elle obtint le divorce, et ne consentit jamais à me revoir, même après mon retour à un état normal en 1913. Ces sentiments furent partagés par mon fils aîné et ma petite fille, que je n’ai jamais revus ni l’un ni l’autre.

 

Seul mon second fils, Wingate, parut capable de surmonter la terreur et la répulsion suscitées par ma métamorphose. Lui aussi sentait bien que j’étais un étranger, mais quoiqu’il n’eût pas plus de huit ans, il croyait fermement au retour de mon véritable moi. Quand celui-ci revint en effet, il me rejoignit et les tribunaux le confièrent à ma garde. Au cours des années, il m’aida dans les études que je fus poussé à entreprendre, et aujourd’hui, à trente-cinq ans, il est professeur de psychologie à Miskatonic.

 

Mais je ne suis pas surpris de l’horreur que j’inspirai – car assurément l’esprit, la voix et l’expression de l’être qui s’éveilla le 15 mai 1908 n’étaient pas ceux de Nathaniel Wingate Peaslee.

 

Je n’essaierai pas de raconter toute ma vie de 1908 à 1913, car les lecteurs peuvent en glaner les traits essentiels – ainsi que j’ai dû abondamment le faire moi-même – dans les dossiers des vieux journaux et revues scientifiques.

 

On me rendit l’usage de mes fonds et j’en usai sans hâte, sagement dans l’ensemble, à voyager et étudier dans divers centres du savoir. Mes voyages, cependant, furent surprenants à l’extrême, comportant de longues visites à des lieux écartés et déserts.

 

En 1909 je passai un mois dans l’Himalaya, et en 1911 j’éveillai un vif intérêt par une expédition à dos de chameau dans les déserts inconnus d’Arabie. Je n’ai jamais pu savoir ce qui s’était produit lors de ces explorations.

 

Pendant l’été de 1912, je frétai un bateau pour naviguer dans l’Arctique, au nord du Spitzberg, et manifestai au retour une évidente déception.

 

Plus tard, cette année-là, je passai des semaines seul, au-delà des limites de toute exploration passée ou ultérieure, dans l’immense réseau des cavernes calcaires de Virginie-Occidentale – labyrinthes ténébreux et si complexes qu’on n’a jamais pu seulement envisager de reconstituer mon parcours.

 

Mes séjours dans les universités furent marqués par une rapidité d’assimilation prodigieuse, comme si la personnalité seconde possédait une intelligence considérablement supérieure à la mienne. J’ai découvert aussi que mon rythme de lecture et d’étude solitaire était phénoménal. Il me suffisait de parcourir un livre, juste le temps de tourner les pages, pour en retenir tous les détails, tandis que mon habileté à interpréter en un instant des figures compliquées était proprement impressionnante.

 

Il circula à plusieurs reprises des rumeurs presque alarmantes sur mon pouvoir d’influencer les pensées et les actes d’autrui, bien que j’aie pris soin, semble-t-il, de réduire au minimum les manifestations de cette faculté.

 

D’autres vilains bruits concernaient mes rapports intimes avec les chefs de groupes d’occultistes, et des érudits suspects de relations avec des bandes innommables d’odieux hiérophantes du monde ancien. Ces rumeurs, bien que non confirmées à l’époque, furent certainement encouragées par ce qu’on savait de la teneur de mes lectures – car la consultation de livres rares dans les bibliothèques ne peut être gardée secrète.

 

Des notes marginales restent la preuve tangible de mes recherches minutieuses dans des ouvrages tels que Cultes des Goules, du comte d’Erlette, De Vermis Mysteriis, de Ludvig Prinn, Unaussprechlichen Kulten de von Junzt, les fragments conservés de l’énigmatique Livre d’Ebon, et l’effroyable Necronomicon de l’Arabe fou Abdul Alhazred. Et puis, il est indéniable aussi que l’activité des cultes clandestins reçut une nouvelle et néfaste impulsion à peu près au moment de mon étrange métamorphose.

 

Pendant l’été de 1913, je commençai à donner des signes d’ennui, de relâchement, et laissai entendre dans mon entourage qu’on pouvait s’attendre à me voir bientôt changer. J’évoquai le retour de souvenirs de ma première vie – mais la plupart de mes auditeurs mirent en doute ma bonne foi, car tout ce que je citais était fortuit et eût pu être tiré de mes vieux papiers personnels.

 

Vers la mi-août, je regagnai Arkham et rouvris ma maison de Crâne Street, depuis longtemps fermée. J’y installai une machine des plus curieuses, construite en pièces détachées par différents fabricants de matériel scientifique en Europe et en Amérique, et je la dissimulai soigneusement aux regards de toute personne assez intelligente pour en comprendre la composition.

 

Ceux qui la virent – un ouvrier, une domestique et la nouvelle gouvernante – décrivirent un bizarre assemblage de tiges, de roues et de miroirs, ne mesurant pas plus de deux pieds de haut, un de large et un d’épaisseur. Le miroir central était rond et convexe. Tout cela est confirmé par les fabricants de pièces que l’on a pu joindre.

 

Le soir du vendredi 26 septembre, je donnai congé à la gouvernante et à la femme de chambre jusqu’au lendemain midi. Des lumières brillèrent dans la maison tard dans la nuit, et un homme maigre, brun, l’allure singulière d’un étranger, arriva en automobile.

 

Il était à peu près une heure du matin quand les lumières s’éteignirent. À deux heures et quart un agent de police remarqua la demeure dans l’obscurité mais la voiture de l’étranger était toujours garée le long du trottoir. À quatre heures elle avait de toute évidence disparu.

 

Ce fut à six heures qu’une voix hésitante, à l’accent étranger, demanda par téléphone au Dr. Wilson de se rendre à mon domicile, pour me tirer d’un bizarre évanouissement. Cet appel – une communication interurbaine – venait, comme on l’établit plus tard, d’une cabine publique à la gare du Nord de Boston, mais on ne retrouva jamais aucune trace du maigre étranger.

 

En arrivant chez moi, le médecin me trouva au salon, sans connaissance – dans un fauteuil dont on avait approché une table. La surface polie de cette table portait des égratignures à l’endroit où un lourd objet y avait été posé. La singulière machine était partie et l’on n’entendit jamais plus parler d’elle. Sans aucun doute, l’étranger maigre et brun l’avait emportée.

 

Dans la cheminée de la bibliothèque, un tas de cendres témoignait qu’on avait brûlé jusqu’au dernier bout de papier tout ce que j’avais écrit depuis le début de l’amnésie. Le Dr. Wilson jugea ma respiration anormale, mais après une piqûre hypodermique, elle reprit sa régularité.

 

Le matin du 27 septembre, à onze heures et quart, je m’agitai vigoureusement, et le masque jusqu’alors figé de mon visage donna ses premiers signes d’animation. Le Dr. Wilson remarqua que l’expression n’était pas celle de ma personnalité seconde, mais ressemblait beaucoup à celle de mon moi normal. Vers onze heures trente, je marmonnai quelques syllabes très bizarres, qui ne semblaient appartenir à aucun langage humain. J’avais l’air aussi de lutter contre quelque chose. Puis, à midi passé – la gouvernante et la femme de chambre étant revenues entre temps – je me mis à murmurer en anglais :

 

« … parmi les économistes orthodoxes de cette période, Jevons représente plus particulièrement la tendance dominante à établir des corrélations scientifiques. Son effort pour relier le cycle commercial de la prospérité et du marasme au cycle physique des taches solaires constitue peut-être le point culminant de… »

 

Nathaniel Wingate Peaslee était revenu – et pour cet esprit, selon son estimation du temps, c’était toujours ce jeudi matin de 1908, où la classe d’économie politique levait ses regards attentifs vers le vieux bureau sur l’estrade.

 

 

 

2

 

Ma réadaptation à la vie normale fut pénible et difficile. Cinq années perdues suscitent plus de complications qu’on ne peut l’imaginer, et dans mon cas il y avait mille choses à remettre en ordre.

 

Ce que l’on m’apprit de mes faits et gestes depuis 1908 me surprit et m’inquiéta, mais je tâchai de considérer la question avec toute la philosophie dont j’étais capable. Enfin, ayant obtenu la garde de mon second fils, Wingate, je m’installai avec lui dans la maison de Crâne Street et je tentai de reprendre mon enseignement – mon ancienne chaire m’avait été aimablement proposée par l’université.

 

Je commençai mes cours avec le trimestre de février 1914, et les poursuivis une année entière. Je me rendis compte alors que mon aventure m’avait gravement ébranlé. Bien que parfaitement sain d’esprit – je l’espérais – et sans faille dans ma personnalité première, je n’avais plus la vitalité d’autrefois. Des rêves confus, des idées bizarres me hantaient sans cesse, et quand le déclenchement de la Guerre mondiale orienta mon esprit vers l’histoire, je m’aperçus que je me représentais les époques et les événements de la façon la plus étrange.

 

Ma conception du temps – ma faculté de distinguer succession et simultanéité – semblait quelque peu altérée ; je formai l’idée chimérique qu’en vivant à une époque donnée, on pouvait projeter son esprit à travers l’éternité pour connaître les siècles passés et futurs.

 

La guerre me donna l’impression singulière de me rappeler quelques-unes de ses conséquences lointaines – comme si, connaissant déjà son évolution, je pouvais les envisager après coup à la lumière d’une information future. Tous ces pseudo-souvenirs s’accompagnaient d’une grande souffrance, et du sentiment qu’une barrière psychologique artificielle leur était opposée.

 

Lorsque je me hasardai à évoquer tout cela autour de moi, je rencontrai des réactions différentes. Certains me regardèrent d’un air inquiet, mais chez les mathématiciens, on parla de nouveaux aspects de cette théorie de la relativité – alors réservée aux cercles cultivés – qui devait plus tard devenir si célèbre. Le Dr. Albert Einstein, disait-on, allait vite ramener le temps à l’état de simple dimension.

 

Mais les rêves et les sensations étranges finirent par prendre sur moi un tel empire que je dus abandonner mes cours en 1915. Ces troubles prenaient parfois une forme irritante – je nourrissais l’idée persistante que mon amnésie avait servi quelque échange impie ; que la personnalité seconde était en réalité une force imposée venant de l’Inconnu, et que ma propre personnalité avait subi une substitution.

 

Je fus ainsi amené à de confuses et terrifiantes spéculations sur le sort de mon moi véritable pendant les années où un autre avait occupé mon corps. L’étonnant savoir et la conduite singulière de cet ancien occupant m’inquiétaient de plus en plus à mesure que j’apprenais de nouveaux détails par des rencontres, des journaux et des revues.

 

Les bizarreries qui avaient déconcerté les autres paraissaient s’accorder terriblement avec un arrière-plan de ténébreuses connaissances embusquées dans les profondeurs de mon subconscient. Je me mis à étudier avec fièvre les moindres renseignements touchant les études et les voyages de cet « autre » pendant les années obscures.

 

Tous mes tourments n’avaient pas ce degré d’abstraction. Il y avait les rêves – qui semblaient gagner en vigueur et en réalisme. Sachant comment la plupart des gens les considéraient, j’en parlais rarement sinon à mon fils ou à quelques psychologues dignes de confiance, mais j’entrepris bientôt une étude scientifique d’autres cas pour savoir si de telles visions étaient ou non caractéristiques chez les victimes de l’amnésie.

 

Mes résultats, obtenus avec l’aide de psychologues, d’historiens, d’anthropologues, et de spécialistes très expérimentés de la vie mentale, plus une recherche qui passait en revue tous les cas de dédoublement de la personnalité depuis l’époque des légendes de possession démoniaque jusqu’aux réalités médicales de notre temps, ces résultats donc m’apportèrent d’abord plus d’inquiétude que de réconfort.

 

Je m’aperçus bientôt que mes rêves n’avaient, à vrai dire, aucun équivalent dans la masse formidable des cas d’amnésie authentique. Il restait néanmoins un tout petit nombre d’exemples dont le parallélisme avec ma propre expérience m’intrigua et me bouleversa pendant des années. Certains étaient tirés d’un antique folklore ; d’autres répertoriés dans les annales de la médecine ; une ou deux anecdotes dormaient enfouies dans les classiques historiques.

 

Il semblait donc bien que si ma forme particulière de disgrâce était prodigieusement rare, des exemples s’en étaient pourtant présentés à de longs intervalles depuis le début des chroniques de l’humanité. Certains siècles en comptaient un, deux ou trois, d’autres aucun – ou du moins aucun dont on ait gardé le souvenir.

 

C’était pour l’essentiel toujours la même chose : une personne à l’esprit réfléchi et pénétrant se trouvait investie d’une étrange vitalité seconde, menant pendant un temps plus ou moins long une existence entièrement différente, caractérisée d’abord par une maladresse dans l’élocution et les mouvements, puis plus tard par l’acquisition systématique de connaissances scientifiques, historiques, artistiques et anthropologiques : acquisition menée avec une ardeur fiévreuse et une faculté d’assimilation absolument anormale. Puis un brusque retour à sa conscience propre, désormais tourmentée de temps à autre par des rêves confus et inapaisables suggérant par fragments d’effroyables souvenirs soigneusement effacés.

 

L’étroite ressemblance de ces cauchemars avec les miens – jusqu’aux moindres détails – ne laissait aucun doute dans mon esprit sur leur nature manifestement exemplaire. Un ou deux de ces cas s’entouraient d’un halo de vague et sacrilège familiarité, comme si je les avais déjà connus par quelque agent cosmique trop effroyable et hideux pour qu’on en soutienne la vue. Dans trois exemples on mentionnait explicitement une mystérieuse machine comme celle que j’avais eue chez moi avant la seconde transformation.

 

Ce qui m’inquiéta aussi pendant mes recherches fut la fréquence assez importante des cas où un bref et fugitif aperçu des mêmes cauchemars avait affecté des personnes non atteintes d’amnésie caractérisée.

 

Ces personnes étaient pour la plupart d’intelligence médiocre ou moins encore – certaines si rudimentaires qu’on ne pouvait guère y voir les véhicules d’une érudition anormale et d’acquisitions mentales surnaturelles. Elles étaient animées une seconde par une force étrangère – puis on observait un retour en arrière et l’incertaine réminiscence vite dissipée d’inhumaines horreurs.

 

Il y avait eu au moins trois cas de ce genre au cours du dernier demi-siècle – dont un seulement quinze ans plus tôt. Quelque chose, issu d’un abîme insoupçonné de la Nature, s’était-il aventuré en aveugle à travers le temps ? Ces troubles atténués étaient-ils de monstrueuses et sinistres expériences dont la nature et l’auteur échappaient à toute raison ?

 

Telles étaient quelques-unes des conjectures imprécises de mes heures les plus noires – chimères encouragées par les mythes que découvraient mes recherches. Car je n’en pouvais douter, certaines légendes persistantes d’une antiquité immémoriale, apparemment inconnues de certains amnésiques récents et de leurs médecins, donnaient une image frappante et terrible de pertes de mémoire comme la mienne.

 

Quant à la nature des rêves et des impressions qui devenaient si tumultueux, j’ose encore à peine en parler. Ils sentaient la folie, et je croyais parfois devenir vraiment fou. Était-ce là un genre d’hallucination propre aux anciens amnésiques ? Les efforts du subconscient pour combler par de pseudo-souvenirs un vide déconcertant pouvaient bien en effet donner lieu à de curieux caprices de l’imagination.

 

Telle fut d’ailleurs – bien qu’une autre hypothèse du folklore me parût finalement plus convaincante – l’opinion de beaucoup des aliénistes qui m’aidèrent à étudier des cas analogues, et furent intrigués comme moi par les similitudes parfois observées.

 

Ils ne qualifiaient pas cet état de folie véritable, mais le classaient plutôt parmi les troubles névrotiques. Ma démarche pour essayer de le circonscrire et de l’analyser, au lieu de chercher en vain à le rejeter et à l’oublier, rencontra leur chaleureuse approbation par sa conformité aux meilleurs principes psychologiques. J’appréciai particulièrement l’avis des médecins qui m’avaient suivi quand j’étais habité par une autre personnalité.

 

Mes premiers troubles ne furent pas d’ordre visuel, mais portaient sur les questions plus abstraites dont j’ai parlé. Il y avait aussi un sentiment de répugnance intense et inexplicable à l’égard de moi-même. Il me vint une peur étrange de voir ma propre silhouette, comme si mes regards allaient y découvrir quelque chose d’absolument inconnu et d’une inconcevable horreur.

 

Quand je risquais enfin un regard sur moi et apercevais la forme humaine familière, discrètement vêtue de gris ou de bleu, je ressentais toujours un curieux soulagement, mais avant d’en arriver là il me fallait surmonter une terreur infinie. J’évitais les miroirs le plus possible, et me faisais toujours raser chez le coiffeur.

 

Il me fallut beaucoup de temps pour établir un lien entre ces sentiments de frustration et les visions passagères qui commençaient à se manifester. Le premier rapprochement de ce genre concerna la sensation bizarre d’une contrainte extérieure, artificielle, sur ma mémoire.

 

Je compris que les images entrevues dont je faisais l’expérience avaient une signification profonde, terrible, et un redoutable rapport avec moi-même, mais qu’une influence délibérée m’empêchait de saisir ce sens et ce rapport. Vint ensuite cette bizarre conception du temps, et avec elle les efforts désespérés pour situer les fragments fugaces du rêve sur le plan chronologique et spatial.

 

Les images elles-mêmes furent d’abord plus étranges qu’effrayantes. Il me semblait être dans une immense salle voûtée dont les hautes nervures de pierre se perdaient presque parmi les ombres au-dessus de ma tête. Quels que soient l’époque et le lieu, le principe du cintre était aussi connu et fréquemment utilisé qu’au temps des Romains.

 

Il y avait de colossales fenêtres rondes et élevées, des portes cintrées et des bureaux ou tables aussi hauts qu’une pièce ordinaire. De vastes étagères de bois noir couraient le long des murs, portant ce qui semblait des volumes de format gigantesque au dos marqué d’étranges hiéroglyphes.

 

La pierre apparente présentait des sculptures singulières, toujours en symboles mathématiques curvilignes, et des inscriptions ciselées reproduisant les mêmes caractères que les énormes volumes. La sombre maçonnerie de granit était d’un type mégalithique monstrueux, des rangées de blocs au sommet convexe venant s’encastrer dans d’autres à la base concave qui reposaient sur eux.

 

Il n’y avait pas de sièges mais le dessus des immenses tables était jonché de livres, de papiers et d’objets qui servaient sans doute à écrire : jarres de métal violacé bizarrement ornées, et baguettes à la pointe tachée. Si démesurés qu’ils soient, je réussissais parfois à voir ces bureaux d’en haut. Sur quelques-uns, de grands globes de cristal lumineux en guise de lampes, et d’énigmatiques machines faites de tubes de verre et de tiges de métal.

 

Les fenêtres vitrées étaient treillissées de solides barreaux. Sans oser approcher pour regarder au travers, je pouvais distinguer, de l’endroit où j’étais, les faîtes ondulants d’une végétation singulière rappelant les fougères. Le sol était fait de lourdes dalles octogonales, et l’on ne voyait ni tapis ni tentures.

 

Plus tard je me vis parcourir des galeries cyclopéennes de pierre, et monter ou descendre des plans inclinés gigantesques de la même colossale maçonnerie. Il n’y avait aucun escalier, et les couloirs ne mesuraient jamais moins de trente pieds de large. Certaines des constructions que je traversais en flottant devaient s’élever à des milliers de pieds dans le ciel.

 

Sous terre se succédaient plusieurs étages de noirs caveaux, et de trappes jamais ouvertes, scellées de bandes métalliques et suggérant vaguement un péril extraordinaire.

 

Je devais être prisonnier, et l’horreur menaçait partout où je jetais les yeux. Je sentais que le message de ces hiéroglyphes curvilinéaires qui me narguaient sur les murs aurait brisé mon âme si je n’avais été protégé par une bienheureuse ignorance.

 

Plus tard encore, je vis en rêve des perspectives par les grandes fenêtres rondes, et du haut du titanesque toit plat aux curieux jardins, ce large espace vide avec son haut parapet de pierre à festons, où menait le plus haut des plans inclinés.

 

Des bâtiments géants, chacun dans son jardin, s’alignaient sur des lieues, presque à perte de vue, le long de routes pavées d’au moins deux cents pieds de large. Ils étaient très divers, mais mesuraient rarement moins de cinq cents pieds carrés ou mille pieds de haut. Beaucoup paraissaient sans limites, avec une façade de plusieurs milliers de pieds, tandis que certains s’élançaient à des hauteurs vertigineuses dans le ciel gris et brumeux.

 

Faits pour l’essentiel de pierre ou de ciment, ils appartenaient généralement au curieux type de maçonnerie curviligne qui caractérisait l’immeuble où j’étais retenu. Les toits étaient plats, couverts de jardins, avec souvent des parapets à festons. Parfois des terrasses à plusieurs niveaux et de larges espaces dégagés parmi les jardins. Il y avait dans ces grandes routes comme un appel au mouvement, mais lors des premières visions je ne sus pas analyser le détail de cette impression.

 

Je vis en certains endroits d’énormes tours sombres de forme cylindrique qui dominaient de loin tous les autres édifices. Elles étaient vraisemblablement d’une espèce tout à fait exceptionnelle et présentaient les signes d’une antiquité et d’un délabrement considérables. Bâties bizarrement de blocs de basalte taillés à angle droit, elles s’amincissaient progressivement jusqu’à leurs sommets arrondis. On n’y voyait nulle part la moindre trace de fenêtres ou d’ouvertures quelconques, si ce n’est des portes énormes. Je remarquai aussi quelques constructions plus basses – toutes dégradées par des éternités d’intempéries – qui ressemblaient à ces sombres tours cylindriques d’architecture primitive. Tout autour de ces monuments délirants de maçonnerie à l’équerre planait une inexplicable atmosphère de menace et de peur intense, comme en dégageaient les trappes scellées.

 

Les jardins, omniprésents, étaient presque effrayants dans leur étrangeté, offrant des formes végétales bizarres et insolites qui se balançaient au-dessus de larges allées bordées de monolithes curieusement sculptés. Des espèces de fougères surtout, d’une taille anormale – les unes vertes, d’autres d’une pâleur spectrale, fongoïde.

 

Parmi elles se dressaient de grandes silhouettes fantomatiques, comparables à des calamités dont les troncs semblables à des bambous atteignaient des hauteurs fabuleuses. Et encore des touffes de prodigieux cycas, et des arbres ou arbustes baroques d’un vert sombre qui rappelaient les conifères.

 

Les fleurs, petites, incolores et impossibles à identifier, s’épanouissaient en parterres géométriques ou librement dans la verdure.

 

Dans quelques jardins de la terrasse ou du toit, il en poussait de plus grandes et plus colorées, d’aspect presque répugnant, qui suggéraient une culture artificielle. Des plantes fongoïdes, de dimensions, de contours et de couleurs inconcevables parsemaient le paysage selon des dessins qui révélaient une tradition horticole inconnue mais bien établie. Dans les jardins plus vastes au niveau du sol, on discernait un certain souci de conserver les caprices de la Nature, mais sur les toits la sélection et l’art des jardins étaient plus manifestes.

 

Le ciel était presque toujours pluvieux ou nuageux et j’assistai parfois à des pluies torrentielles. De temps à autre, pourtant, on apercevait le soleil – qui semblait anormalement grand – et la lune, dont les taches avaient quelque chose d’inhabituel que je ne pus jamais approfondir. Les nuits – très rares – où le ciel était assez clair, j’apercevais des constellations à peine reconnaissables. Quelquefois proches des figures connues, mais presque jamais identiques, et d’après la position des quelques groupes que je pus identifier, je conclus que je devais être dans l’hémisphère Sud, près du tropique du Capricorne.

 

L’horizon lointain était toujours embué et indistinct, mais je voyais, aux abords de la ville, de vastes jungles de fougères arborescentes inconnues, de calamités, de lépidodendrons et de sigillaires, dont les frondaisons fantastiques ondulaient, narquoises, dans les vapeurs mouvantes. Par moments s’esquissaient des mouvements dans le ciel, mais mes premières visions ne les précisèrent jamais.

 

Pendant l’automne de 1914, je commençai à faire des rêves espacés où je flottais étrangement au-dessus de la cité et des régions environnantes. Je découvris des routes interminables à travers des forêts de végétaux effroyables aux troncs tachetés, cannelés ou rayés, ou devant des villes aussi singulières que celle qui ne cessait de m’obséder.

 

Je vis de monstrueuses constructions de pierre noire ou irisée dans des percées ou des clairières où régnait un crépuscule perpétuel et je parcourus de longues chaussées à travers des marécages si sombres que je distinguais à peine leur humide et imposante végétation.

 

J’aperçus une fois une étendue sans bornes jonchée de ruines basaltiques détruites par le temps, dont l’architecture rappelait les rares tours sans fenêtres, aux sommets arrondis, de la ville obsédante.

 

Et une fois je vis la mer – étendue sans limites, vaporeuse, au-delà des colossales jetées de pierre d’une formidable cité de dômes et de voûtes. Des impressions de grande ombre sans forme se déplaçaient au-dessus d’elle, et, ici ou là, des jaillissements insolites venaient troubler la surface des eaux.

 

 

 

3

 

Ainsi que je l’ai dit, ces images extravagantes ne prirent pas tout de suite leur caractère terrifiant. À coup sûr, beaucoup de gens ont eu des rêves en eux-mêmes plus étranges – mêlant des fragments sans liens de vie quotidienne, de choses vues ou lues, combinés sous les formes les plus surprenantes par les caprices incontrôlés du sommeil.

 

Pendant un certain temps ces visions me semblèrent naturelles, bien que je n’aie jamais été jusqu’alors un rêveur extravagant. Beaucoup d’obscures anomalies, me disais-je, venaient sans doute de sources banales trop nombreuses pour qu’on les identifie ; d’autres reflétaient simplement une connaissance élémentaire des plantes et autres données du monde primitif, cent cinquante millions d’années plus tôt – le monde de l’âge permien ou triasique.

 

En quelques mois, néanmoins, l’élément de terreur apparut avec une intensité croissante. Et cela quand les rêves prirent infailliblement l’aspect de souvenirs et que mon esprit y découvrit un lien avec l’aggravation de mes inquiétudes d’ordre abstrait – le sentiment d’entrave à la mémoire, les singulières conceptions du temps, l’impression d’un détestable échange avec ma personnalité seconde de 1908-1913 et, beaucoup plus tard, l’inexplicable aversion à l’égard de moi-même.

 

À mesure que certains détails précis surgissaient dans les rêves, l’horreur y devenait mille fois pire – si bien qu’en octobre 1915, je compris qu’il me fallait agir. C’est alors que j’entrepris une étude approfondie d’autres cas d’amnésie et de visions, convaincu que je réussirais ainsi à objectiver mon problème et à me délivrer de son emprise émotionnelle.

 

Cependant, comme je l’ai déjà indiqué, le résultat fut d’abord presque exactement le contraire. Je fus absolument bouleversé d’apprendre que mes rêves avaient eu d’aussi exacts précédents ; d’autant plus que certains témoignages étaient trop anciens pour qu’on pût supposer chez les sujets la moindre connaissance en géologie – et, partant, la moindre idée des paysages primitifs.

 

Bien plus, beaucoup de ces récits fournissaient les détails et les explications les plus atroces à propos des images des grands bâtiments, des jardins sauvages – et du reste. Les visions par elles-mêmes et les impressions vagues étaient suffisamment horribles, mais ce que suggéraient ou affirmaient quelques autres rêveurs sentait la folie et le blasphème. Et le comble, c’était que ma propre pseudo-mémoire en était incitée à des rêves plus délirants et aux pressentiments de proches révélations. Néanmoins la plupart des médecins jugeaient ma démarche, dans l’ensemble, fort recommandable.

 

J’étudiai à fond la psychologie, et suivant mon exemple, mon fils Wingate en fit autant – ce qui l’amena finalement à occuper sa chaire actuelle. En 1917 et 1918 je suivis des cours spéciaux à Miskatonic. Entre-temps j’examinai inlassablement la documentation médicale, historique et anthropologique, voyageant jusqu’aux bibliothèques lointaines, osant enfin consulter même les livres abominables de l’antique tradition interdite, pour lesquels ma personnalité seconde avait manifesté un intérêt si troublant.

 

Certains de ces volumes étaient ceux-là mêmes que j’avais étudiés pendant ma métamorphose, et je fus bouleversé d’y trouver des notes marginales et d’apparentes corrections du texte hideux, d’une écriture et dans des termes qui avaient quelque chose d’étrangement inhumain.

 

La plupart étaient rédigées dans les langues respectives des différents ouvrages, dont le lecteur semblait avoir une connaissance également parfaite, bien qu’académique. L’une, pourtant, ajoutée aux Unaussprechlichen Kulten de von Junzt, était d’une inquiétante originalité. En hiéroglyphes curvilignes de la même encre que les corrections allemandes, elle ne suivait aucun modèle humain connu. Et ces hiéroglyphes étaient étroitement et sans aucun doute apparentés aux caractères que je rencontrais constamment dans mes rêves – ceux dont parfois j’imaginais un instant connaître la signification, ou être à deux doigts de me la rappeler.

 

Achevant de me déconcerter, plusieurs bibliothécaires m’assurèrent qu’à en croire les communications précédentes et les fiches de consultation des livres en question, toutes ces notes ne pouvaient être que de moi dans mon état second. Même si à l’époque, comme aujourd’hui, j’ignorais trois des langues utilisées.

 

En rassemblant les documents épars, anciens et modernes, anthropologiques et médicaux, j’obtins un mélange assez cohérent de mythe et d’hallucination dont l’ampleur et l’étrangeté me laissèrent absolument stupéfait. Une seule chose me consola : l’antiquité des mythes. Quelle science perdue avait introduit dans ces fables primitives l’image du paysage paléozoïque ou mésozoïque, je ne pouvais même pas l’imaginer ; mais il y avait eu ces images. Il existait donc une base pour la formation d’un type défini d’hallucination.

 

Les cas d’amnésie avaient sans aucun doute créé le modèle mythique général – mais par la suite, la prolifération capricieuse des mythes dut agir sur les amnésiques et colorer leurs pseudo-souvenirs. J’avais lu et appris moi-même toutes les légendes primitives pendant ma perte de mémoire – mes recherches l’avaient amplement démontré. N’était-il pas naturel, alors, que mes rêves et mes impressions affectives se colorent et se modèlent d’après ce que ma mémoire avait secrètement conservé de ma métamorphose ?

 

Quelques mythes se rattachaient de manière significative à d’autres légendes obscures du monde pré-humain, en particulier ces contes hindous qui englobent de stupéfiants abîmes de temps et font partie de la tradition des théosophes actuels.

 

Les mythes primitifs et les hallucinations modernes s’accordaient pour affirmer que l’humanité n’est qu’une – et peut-être la moindre – des races hautement civilisées et dominantes dans la longue histoire, en grande partie inconnue, de cette planète. Ils laissaient entendre que des êtres de forme inconcevable avaient élevé des tours jusqu’au ciel et approfondi tous les secrets de la Nature avant que le premier ancêtre amphibie de l’homme ait rampé hors de la mer chaude voici trois cents millions d’années.

 

Certains venaient des étoiles ; quelques-uns étaient aussi vieux que le cosmos lui-même ; d’autres s’étaient rapidement développés à partir de germes terrestres aussi éloignés des premiers germes de notre cycle de vie que ceux-ci le sont de nous-mêmes. On parlait sans hésiter de milliers de millions d’années, et de rapports étroits avec d’autres galaxies et d’autres univers. À vrai dire, il n’était pas question de temps dans l’acception humaine du terme.

 

Mais la plupart des récits et des impressions rapportés évoquaient une race relativement récente, d’apparence bizarre et compliquée, ne rappelant aucune forme de vie scientifiquement connue, et qui s’était éteinte cinquante millions d’années à peine avant la venue de l’homme. Ce fut,  disaient-ils, la race la plus importante de toutes, car elle seule avait conquis le secret du temps.

 

Elle avait appris tout ce qu’on avait su et tout ce qu’on saurait sur terre, grâce à la faculté de ses esprits les plus pénétrants de se projeter dans le passé et le futur, fût-ce à travers des abîmes de millions d’années, pour étudier les connaissances de chaque époque. Les réalisations de cette race avaient donné naissance à toutes les légendes des prophètes, y compris celles de la mythologie humaine.

 

Dans leurs immenses bibliothèques, des volumes de textes et de gravures contenaient la totalité des annales de la terre : histoires et descriptions de toutes les espèces qui avaient été ou seraient, avec le détail de leurs arts, leurs actions, leurs langues et leurs psychologies.

 

Forts de cette science illimitée, ceux de la Grand-Race choisissaient dans chaque ère et chaque forme de vie tel ou tel concept, art et procédé qui pouvaient convenir à leur propre nature et à leur situation. La connaissance du passé, obtenue par une sorte de projection de l’esprit indépendamment des sens reconnus, était plus difficile à recueillir que celle de l’avenir.

 

Dans ce dernier cas, la démarche était plus simple et plus concrète. Avec une assistance mécanique appropriée, un esprit se projetait en avant dans le temps, cherchant à tâtons son obscur chemin extrasensoriel jusqu’à proximité de la période désirée. Alors, après des épreuves préliminaires, il s’emparait du meilleur représentant qu’il pût trouver des formes de vie les plus évoluées à l’époque. Il pénétrait dans le cerveau de cet organisme où il installait ses propres vibrations, tandis que l’esprit dépossédé remontait en arrière jusqu’au temps de l’usurpateur, occupant le corps de ce dernier en attendant qu’un nouvel échange s’opère en sens inverse.

 

L’esprit projeté dans le corps d’un organisme du futur se comportait alors comme un membre de la race dont il empruntait l’apparence, et apprenait le plus rapidement possible tout ce qu’on pouvait acquérir de l’ère choisie, de ce qu’elle possédait d’informations et de techniques.

 

Cependant l’esprit dépossédé, rejeté dans le temps et le corps de l’usurpateur, était étroitement surveillé. On l’empêchait de nuire au corps qu’il occupait, et des enquêteurs spécialisés lui soutiraient tout son savoir. Il arrivait souvent qu’on l’interroge dans sa propre langue, si des recherches précédentes dans l’avenir en avaient rapporté des enregistrements.

 

Si l’esprit venait d’un corps dont la Grand-Race ne pouvait physiquement reproduire le langage, on fabriquait d’ingénieuses machines sur lesquelles la langue étrangère pouvait être « jouée » comme sur un instrument de musique.

 

Ceux de la Grand-Race étaient d’immenses cônes striés de dix pieds de haut, avec une tête et d’autres organes fixés à des membres extensibles d’un pied d’épaisseur partant du sommet. Ils s’exprimaient en faisant claquer ou frotter d’énormes pattes ou pinces qui prolongeaient deux de leurs quatre membres, et se déplaçaient en dilatant et contractant une couche visqueuse qui recouvrait leur base de dix pieds de large.

 

Quand la stupeur et le ressentiment de l’esprit captif s’étaient atténués, et – en admettant qu’il vînt d’un corps extrêmement différent de ceux de la Grand-Race – qu’il n’éprouvait plus d’horreur pour son insolite forme temporaire, on lui permettait d’étudier son nouveau milieu et de ressentir un émerveillement et une sagesse comparables à ceux de son remplaçant.

 

Moyennant certaines précautions et en échange de services rendus, on le laissait parcourir le monde habité dans de gigantesques aéronefs ou sur ces gros véhicules à profil de bateaux, propulsés par des moteurs atomiques, qui sillonnaient les grandes routes, et puiser librement dans les bibliothèques où l’on pouvait lire l’histoire passée et future de la planète.

 

Beaucoup d’esprits captifs acceptaient ainsi mieux leur sort ; car il n’en était que de passionnés, et pour ces esprits-là, la révélation des mystères cachés de la terre – chapitres clos d’inconcevables passés et des tourbillons vertigineux d’un futur qui contient les années à venir de leur propre temps – sera toujours, malgré les horreurs insondables souvent découvertes, l’expérience suprême de la vie.

 

Quelquefois, certains pouvaient rencontrer d’autres esprits captifs arrachés à l’avenir, échanger des idées avec des consciences qui vivaient cent, mille ou un million d’années avant ou après leur propre époque. Et tous devaient écrire dans leurs langues de longs témoignages sur eux-mêmes et leurs temps respectifs ; autant de documents que l’on classait dans les grandes archives centrales.

 

On peut ajouter qu’un type particulier de captifs jouissait de privilèges beaucoup plus étendus que ceux de la majorité. C’étaient les exilés permanents moribonds, dont les corps dans l’avenir avaient été confisqués par des membres audacieux de la Grand-Race qui, confrontés à la mort, cherchaient à sauver leurs facultés mentales.

 

Ces exilés mélancoliques n’étaient pas si nombreux qu’on aurait pu s’y attendre, car la longévité de la Grand-Race diminuait son amour de la vie – surtout parmi ces esprits supérieurs capables de projection. Les cas de projection permanente d’esprits d’autrefois furent à l’origine de beaucoup de changements durables de personnalité signalés dans l’histoire plus récente, y compris dans celle de l’humanité.

 

Quant aux cas d’exploration ordinaire, lorsque l’esprit usurpateur avait appris de l’avenir tout ce qu’il souhaitait savoir, il construisait un appareil semblable à celui qui l’avait lancé au départ et inversait le processus de projection. Il se retrouvait dans son propre corps, à son époque, tandis que l’esprit jusqu’alors captif revenait à ce corps de l’avenir auquel il appartenait normalement.

 

Mais si l’un ou l’autre des corps était mort durant l’échange, cette restauration était impossible. En ce cas, bien sûr, l’esprit voyageur – comme celui des évadés de la mort – devait passer sa vie dans un corps étranger de l’avenir ; ou l’esprit captif – comme les exilés permanents moribonds – finissait ses jours à l’époque et sous la forme de la Grand-Race.

 

Ce destin était moins horrible quand l’esprit captif appartenait lui aussi à la Grand-Race – ce qui n’était pas rare, car au long des âges elle s’était toujours vivement préoccupée de son propre avenir. Mais le nombre des exilés permanents moribonds de la race était très limité – surtout à cause des sanctions terrifiantes qui punissaient le remplacement par des moribonds d’esprits à venir de la Grand-Race.

 

La projection permettait de prendre des mesures pour infliger ces peines aux esprits coupables dans leur nouveau corps de l’avenir – et l’on procédait parfois à un renversement forcé des échanges.

 

Des cas complexes de remplacement ou d’exploration d’esprits déjà captifs par d’autres esprits de diverses périodes du passé avaient été constatés et soigneusement corrigés. À toutes les époques depuis la découverte de la projection mentale, une partie infime mais bien identifiée de la population s’est composée d’esprits de la Grand-Race des temps passés, en séjours plus ou moins prolongés.

 

Lorsqu’un esprit captif d’origine étrangère devait réintégrer son propre corps dans l’avenir, on le purgeait au moyen d’une hypnose mécanique compliquée de tout ce qu’il avait appris à l’époque de la Grand-Race – cela pour éviter certaines conséquences fâcheuses d’une diffusion prématurée et massive du savoir.

 

Les rares exemples connus de transmission non contrôlée avaient causé et causaient encore, à des périodes déterminées, de terribles désastres. C’est essentiellement à la suite de deux cas de ce genre – selon les vieux mythes – que l’humanité avait appris ce qu’elle savait de la Grand-Race.

 

En fait de traces matérielles et directes de ce monde distant de millions d’années, il ne restait que les pierres énormes de certaines ruines dans des sites lointains et les fonds sous-marins, ainsi que des parties du texte des terribles Manuscrits pnakotiques.

 

Ainsi l’esprit qui regagnait son propre temps n’y rapportait que les images les plus confuses et les plus fragmentaires de ce qu’il avait vécu depuis sa capture. On en extirpait tous les souvenirs qui pouvaient l’être, si bien que, dans la plupart des cas, il ne subsistait depuis le moment du premier échange qu’un vide ombré de rêves. Quelques esprits avaient plus de mémoire que d’autres, et le rapprochement fortuit de leurs souvenirs avait parfois apporté aux temps futurs des aperçus du passé interdit. Probablement à toutes les époques, des groupes ou cultes avaient vénéré secrètement certaines de ces images. Le Necronomicon suggérait la présence parmi les humains d’un culte de ce genre, qui quelquefois venait en aide aux esprits pour retraverser des durées infinies en revenant du temps de la Grand-Race.

 

Cependant, ceux de la Grand-Race eux-mêmes, devenus presque omniscients, se mettaient en devoir d’établir des échanges avec les esprits des autres planètes, pour explorer leur passé et leur avenir, Ils s’efforçaient aussi de sonder l’histoire et l’origine de ce globe obscur, mort depuis des éternités au fond de l’espace, et dont ils tenaient leur propre héritage mental, car l’intelligence de ceux de la Grand-Race était plus ancienne que leur enveloppe corporelle.

 

Les habitants de ce vieux monde agonisant, instruits des ultimes secrets, avaient cherché un autre univers et une race nouvelle qui leur assureraient longue vie, et avaient envoyé en masse leurs esprits dans la race future la plus propre à les recevoir : les êtres coniques qui peuplaient notre terre voici un milliard d’années.

 

Ainsi était née la Grand-Race, tandis que les myriades d’esprits renvoyés dans le passé étaient vouées à mourir sous des formes étrangères. Plus tard, la race se retrouverait face à la mort, mais elle survivrait grâce à une seconde migration de ses meilleurs esprits dans le corps d’autres créatures de l’avenir, dotées d’une plus longue existence physique.

 

Tel était l’arrière-plan où s’entrelaçaient la légende et l’hallucination. Lorsque, vers 1920, j’eus concrétisé mes recherches sous une forme cohérente, je sentis s’apaiser un peu la tension que leurs débuts avaient accrue. Après tout, et malgré les fantasmes suscités par des émotions aveugles, la plupart de mes expériences n’étaient-elles pas aisément explicables ? Un hasard quelconque avait pu orienter mon esprit vers des études secrètes pendant l’amnésie – puis j’avais lu les légendes interdites et fréquenté les membres d’anciens cultes impies. Ce qui, manifestement, avait fourni la matière des rêves et des impressions troubles qui avaient suivi le retour de la mémoire.

 

Quant aux notes marginales en hiéroglyphes fantastiques et dans des langues que j’ignorais, mais dont les bibliothécaires m’attribuaient la responsabilité, j’avais fort bien pu saisir quelques notions des langues dans mon état second, alors que les hiéroglyphes étaient sans doute nés de mon imagination d’après les descriptions de vieilles légendes, avant de se glisser dans mes rêves. J’essayai de vérifier certains points en m’entretenant avec des maîtres de cultes connus, sans jamais réussir à établir l’exact enchaînement des faits.

 

Par moments, le parallélisme de tant de cas à tant d’époques lointaines continuait à me préoccuper comme il l’avait fait dès le début, mais je me disais par ailleurs que cet exaltant folklore était incontestablement plus répandu autrefois qu’aujourd’hui.

 

Toutes les autres victimes de crises semblables à la mienne étaient sans doute familiarisées depuis longtemps avec les légendes que je n’avais apprises qu’en mon état second. En perdant la mémoire, elles s’étaient identifiées aux créatures de leurs mythes traditionnels – les fabuleux envahisseurs qui se seraient substitués à l’esprit des hommes – s’engageant ainsi dans la recherche d’un savoir qu’elles croyaient le souvenir d’un passé non humain imaginaire.

 

Puis, en retrouvant la mémoire, elles inversaient le processus associatif et se prenaient pour d’anciens esprits captifs et non pour des usurpateurs. D’où les rêves et les pseudo-souvenirs sur le modèle du mythe conventionnel.

 

Ces explications embarrassées finirent pourtant par l’emporter sur toutes les autres dans mon esprit – en raison de la faiblesse encore plus évidente des théories opposées. Et un nombre important d’éminents psychologues et anthropologues rejoignirent peu à peu mon point de vue.

 

Plus je réfléchissais, plus mon raisonnement me semblait convaincant si bien que j’en arrivai à dresser un rempart efficace contre les visions et les impressions qui me hantaient toujours. Voyais-je la nuit des choses étranges ? Ce n’était rien que ce que j’avais entendu ou lu. Me venait-il des dégoûts, des conceptions, des pseudo-souvenirs bizarres ? C’étaient encore autant d’échos des mythes assimilés dans mon état second. Rien de ce que je pouvais rêver ou ressentir n’avait de véritable signification.

 

Fort de cette philosophie, j’améliorai nettement mon équilibre nerveux, en dépit des visions – plus que des impressions abstraites – qui devenaient sans cesse plus fréquentes et d’une précision plus troublante. En 1922, me sentant capable de reprendre un travail régulier, je mis en pratique mes connaissances nouvellement acquises en acceptant à l’université un poste de maître de conférences en psychologie.

 

Mon ancienne chaire d’économie politique avait depuis longtemps un titulaire compétent – sans compter que la pédagogie des sciences économiques avait beaucoup évolué depuis mon époque. Mon fils était alors au stade des études supérieures qui allaient le mener à sa chaire actuelle, et nous travaillions beaucoup ensemble.

 

 

 

4

 

Je continuai néanmoins de noter soigneusement les rêves incroyables qui m’assaillaient, si denses et si impressionnants. J’y trouvais l’intérêt d’un document psychologique d’une réelle valeur. Ces images fulgurantes ressemblaient toujours diablement à des souvenirs, mais je luttais contre cette impression avec un certain succès.

 

Dans mes notes, je décrivais les fantasmes comme des choses vues mais le reste du temps, j’écartais ces illusions arachnéennes de la nuit. Je n’y avais jamais fait allusion dans les conversations courantes ; pourtant le bruit s’en était répandu, ainsi qu’il en va de ce genre de chose, suscitant divers commentaires sur ma santé mentale. Il est amusant de songer que ces rumeurs ne dépassaient pas le cercle des profanes, sans un seul écho chez les médecins ou les psychologues.

 

Je parlerai peu ici de mes visions d’après 1914, puisque des récits et des comptes rendus plus détaillés sont à la disposition des chercheurs sérieux. Il est certain qu’avec le temps les singulières inhibitions s’atténuèrent un peu, car le champ de mes visions s’élargit considérablement. Elles ne furent jamais toutefois que des fragments sans lien, et apparemment sans claire motivation.

 

Je semblais acquérir progressivement dans les rêves une liberté de mouvement de plus en plus grande. Je flottais à travers d’étonnants bâtiments de pierre, passant de l’un à l’autre par de gigantesques galeries souterraines qui étaient manifestement des voies de communication courantes. Je rencontrais parfois, au niveau le plus bas, ces larges trappes scellées autour desquelles régnait une telle aura de peur et d’interdit.

 

Je voyais d’énormes bassins de mosaïque, et des salles pleines de curieux et inexplicables ustensiles d’une variété infinie. Il y avait encore dans des cavernes colossales des mécanismes compliqués dont le dessin et l’utilité m’étaient absolument inconnus, et dont le bruit ne se fit entendre qu’après plusieurs années de rêves. Je peux faire observer ici que la vue et l’ouïe sont les seuls sens que j’aie jamais utilisés dans l’univers onirique.

 

L’horreur véritable commença en mai 1915, quand je vis pour la première fois des créatures vivantes. C’était avant que mes recherches m’aient appris, avec les mythes et l’historique des cas, ce à quoi je devais m’attendre. À mesure que tombaient les barrières mentales, j’aperçus de grandes masses de vapeur légère en différents endroits du bâtiment et dans les rues en contrebas.

 

Elles devinrent peu à peu plus denses et distinctes, jusqu’à ce que je puisse suivre leurs monstrueux contours avec une inquiétante facilité. On eût dit d’énormes cônes iridescents de dix pieds de haut et autant de large à la base, faits d’une substance striée, squameuse et semi-élastique. De leur sommet partaient quatre membres cylindriques flexibles, chacun d’un pied d’épaisseur, de la même substance ridée que les cônes eux-mêmes.

 

Ces membres se contractaient parfois jusqu’à presque disparaître, ou s’allongeaient à l’extrême, atteignant quelquefois dix pieds. Deux se terminaient par de grosses griffes ou pinces. Au bout d’un troisième se trouvaient quatre appendices rouges en forme de trompette. Le quatrième portait un globe jaunâtre, irrégulier, d’environ deux pieds de diamètre, où s’alignaient trois grands yeux noirs le long de la circonférence centrale.

 

Cette tête était surmontée de quatre minces tiges grises avec des excroissances pareilles à des fleurs, tandis que de sa face inférieure pendaient huit antennes ou tentacules verdâtres. La large base du cône central était bordée d’une matière grise, caoutchouteuse, qui par dilatation et contraction successives assurait le déplacement de l’« entité » tout entière.

 

Leurs actions, pourtant inoffensives, me terrifièrent plus encore que leur apparence – car on ne regarde pas impunément des êtres monstrueux faire ce dont on croyait les humains seuls capables. Ces objets-là allaient et venaient avec intelligence dans les grandes salles, transportaient les livres des rayonnages aux tables ou vice versa, en écrivant parfois, soigneusement, avec une baguette spéciale au bout des tentacules verdâtres de leur tête. Les grosses pinces servaient à porter les livres et à converser – la parole consistant en une sorte de cliquetis ou de grattement.

 

Ces objets n’étaient pas vêtus, mais ils portaient des cartables ou des sacs à dos suspendus au sommet du tronc en forme de cône. Ils tenaient généralement leur tête et le membre qui la supportait au niveau du sommet du cône, bien qu’il leur arrivât souvent de les lever ou de les baisser.

 

Les trois autres membres principaux pendaient à l’état de repos le long du cône, réduits à cinq pieds chacun quand ils ne servaient pas. De la vitesse à laquelle ils lisaient, écrivaient et manipulaient leurs machines – celles qui se trouvaient sur les tables paraissaient en quelque sorte reliées à la pensée – je conclus que leur intelligence était bien supérieure à celle de l’homme.

 

Plus tard, je les vis partout ; grouillant dans toutes les grandes salles et les couloirs, surveillant de monstrueuses machines dans des cryptes voûtées, et lancés à toute allure sur les larges routes dans de gigantesques voitures en forme de bateau. Je cessai de les craindre, car ils semblaient intégrés à leur milieu avec un suprême naturel.

 

Des caractéristiques individuelles devenaient évidentes parmi eux et certains donnaient l’impression d’être soumis à une sorte de contrainte. Ces derniers, sans présenter aucune différence physique, se distinguaient non seulement de la majorité mais plus encore les uns des autres par leurs gestes et leurs habitudes.

 

Ils écrivaient beaucoup, en utilisant, à en croire ma vision incertaine, une grande variété de caractères, mais jamais les hiéroglyphes curvilignes habituels. Quelques-uns, me sembla-t-il, se servaient de notre alphabet familier. Ils travaillaient pour la plupart bien plus lentement que l’ensemble des « entités ».

 

Pendant tout ce temps, je ne fus en rêve qu’une conscience désincarnée au champ visuel plus étendu que la normale, flottant librement, du moins sur les avenues ordinaires et les voies express. En août 1915, des suggestions d’existence corporelle commencèrent à me tourmenter. Je dis tourmenter, car la première phase ne fut qu’un rapprochement purement abstrait mais non moins atroce entre la répugnance déjà signalée à l’égard de mon corps et les scènes de mes visions.

 

Un moment, je fus surtout préoccupé pendant les rêves d’éviter de me regarder, et je me rappelle combien je me félicitais de l’absence de miroirs dans les étranges salles. J’étais très troublé de voir toujours les grandes tables – qui n’avaient pas moins de dix pieds de haut – au niveau de leur surface et non plus bas.

 

Puis, la tentation morbide de m’examiner devint de plus en plus forte et une nuit je ne pus résister. D’abord en baissant les yeux je ne vis absolument rien. Je compris bientôt pourquoi : ma tête se trouvait au bout d’un cou flexible d’une longueur démesurée. En contractant ce cou et en regardant plus attentivement, je distinguai la masse squameuse, striée, iridescente d’un énorme cône de dix pieds de haut sur dix pieds de large à la base. C’est alors que mes hurlements éveillèrent la moitié d’Arkham tandis que je me précipitais comme un fou hors de l’abîme du sommeil.

 

Il me fallut des semaines de hideuse répétition pour me réconcilier à demi avec ces visions de moi-même sous une forme monstrueuse. Je me déplaçais désormais physiquement dans les rêves parmi les autres entités, lisant les terribles livres des rayonnages interminables, et écrivant pendant des heures sur les hautes tables en maniant un style avec les tentacules verts qui pendaient de ma tête.

 

Des fragments de ce que je lisais et écrivais subsistaient dans ma mémoire. C’étaient les horribles annales d’autres mondes, d’autres univers, et des manifestations d’une vie sans forme en dehors de tous les univers, des récits sur les êtres singuliers qui avaient peuplé le monde dans des passés oubliés, et les effroyables chroniques des intelligences grotesquement incarnées qui le peupleraient des millions d’années après la mort du dernier humain.

 

Je découvris des chapitres de l’histoire humaine dont aucun spécialiste d’aujourd’hui ne soupçonne même l’existence. La plupart de ces textes étaient écrits en hiéroglyphes, que j’étudiais bizarrement avec des machines bourdonnantes, et qui constituaient de toute évidence une langue agglutinante avec des systèmes de racines, absolument différente de tous les langages humains.

 

J’étudiais de la même façon d’autres ouvrages dans d’autres idiomes étranges. Il y en avait très peu dans les langues que je connaissais. De très belles illustrations, insérées dans les volumes et formant aussi des collections séparées, m’apportaient une aide précieuse. Et pendant tout ce temps, je rédigeais, semble-t-il, une histoire en anglais de ma propre époque. À mon réveil, je ne me rappelais que des bribes infimes et dénuées de sens des langues inconnues que mon moi rêvé avait assimilées, mais il me restait en mémoire des phrases entières de mon livre.

 

Avant même que mon moi éveillé n’ait étudié les cas analogues au mien ou les anciens mythes, d’où assurément naquirent les rêves, j’appris que les entités qui m’entouraient étaient la race la plus évoluée du monde, qu’elle avait conquis le temps et envoyé des esprits en exploration dans toutes les époques. Je sus aussi que j’avais été exilé de mon temps tandis qu’un autre y occupait mon corps et que certaines de ces étranges formes abritaient des esprits pareillement capturés. Je conversais, dans un curieux parler fait de cliquetis de griffes, avec des intelligences exilées de tous les coins du système solaire.

 

Il y avait un esprit de la planète que nous appelons Vénus, qui vivrait dans un nombre incalculable d’époques à venir, et un autre d’un satellite de Jupiter qui venait de six millions d’années avant notre ère. Parmi les esprits terrestres, il y en avait de la race semi-végétale, ailée, à la tête en étoile, de l’Antarctique paléogène ; un du peuple reptilien de la Valusia des légendes ; trois sectateurs hyperboréens de Tsathoggua, des préhumains couverts de fourrure ; un des très abominables Tcho-Tchos ; deux des arachnides acclimatés du dernier âge de la terre ; cinq des robustes espèces de coléoptères, successeurs immédiats de l’humanité, à qui ceux de la Grand-Race transféreraient un jour en masse leurs esprits les plus évolués face à un péril extrême ; et plusieurs des différentes branches de l’humanité.

 

Je m’entretins avec l’esprit de Yiang-Li, un philosophe du cruel empire de Tsan-Chan, qui viendra en 5000 après J.-C. ; avec celui d’un général de ce peuple à grosse tête et peau brune qui occupa l’Afrique du Sud cinquante mille ans avant J.-C. ; et celui du moine florentin du XIIe siècle nommé Bartolomeo Corsi ; avec celui d’un roi de Lomar qui gouverna cette terrible terre polaire cent mille ans avant que les Inutos jaunes et trapus ne viennent de l’Occident pour l’envahir.

 

Je conversai avec l’esprit de Nug-Soth, magicien des conquérants noirs de l’an 16000 de notre ère ; avec celui d’un Romain nommé Titus Sempronius Blaesus, qui fut questeur au temps de Sylla ; avec celui de Khephnes, Égyptien de la quatorzième dynastie, qui m’apprit le hideux secret de Nyarlathotep ; et celui d’un prêtre du Moyen Empire de l’Atlantide ; et celui de James Woodville, hobereau du Suffolk au temps de Cromwell ; avec celui d’un astronome de la cour dans le Pérou pré-inca ; avec celui du physicien australien Nevil Kingston-Brown, qui mourra en 2518 ; avec celui d’un archi-mage du royaume disparu de Yhé dans le Pacifique ; celui de Theodotides, fonctionnaire grec de Bactriane en 200 avant J.-C. ; avec celui d’un vieux Français du temps de Louis XIII qui s’appelait Pierre-Louis Montagny ; celui de Crom-Ya, chef cimmérien en l’an 15000 avant J.-C. ; et tant d’autres dont mon cerveau ne peut retenir les épouvantables secrets et vertigineuses merveilles qu’ils m’ont révélé.

 

Je m’éveillais chaque matin dans la fièvre, tentant parfois avec frénésie de vérifier ou de mettre en doute telle information qui relevait du domaine des connaissances humaines actuelles. Les faits traditionnels prenaient des aspects nouveaux, suspects, et je m’étonnais de l’imaginaire onirique qui peut inventer pour l’histoire et la science de si surprenants prolongements.

 

Je frémissais des mystères que le passé peut receler, et tremblais des menaces que peut apporter l’avenir. Ce que suggéraient les propos des entités post-humaines sur le sort de l’humanité produisit sur moi un tel effet que je préfère ne pas le rapporter ici.

 

Après l’homme, viendrait la puissante civilisation des coléoptères, dont l’élite de la Grand-Race s’approprierait les corps quand un sort monstrueux frapperait le monde ancien. Plus tard, le cycle de la terre étant révolu, les esprits transférés migreraient de nouveau à travers le temps et l’espace, jusqu’à une autre escale dans le corps bulbeux des entités végétales de Mercure. Mais il y aurait des races après eux pour s’accrocher encore, pathétiquement, à la planète refroidie, et s’y enfouir jusqu’à son cœur comblé d’horreur, avant l’extinction définitive.

 

Cependant, dans mes rêves, j’écrivais inlassablement cette histoire de mon époque que je destinais – moitié volontairement et moitié contre des promesses de facilités accrues d’étude et de déplacement – aux archives centrales de la Grand-Race. Ces archives étaient une colossale construction souterraine, près du centre de la ville, que je finis par bien connaître pour y avoir souvent travaillé et consulté des documents. Fait pour durer aussi longtemps que la race, et résister aux plus violentes convulsions de la terre, ce formidable entrepôt l’emportait sur tous les autres édifices par sa structure massive et inébranlable de montagne.

 

Les documents, écrits ou imprimés sur de grandes feuilles de matière cellulosique étonnamment résistante, étaient reliés en livres qui s’ouvraient par le haut, et conservés dans des étuis individuels d’un étrange métal grisâtre, extrêmement léger, inoxydable, décorés de figures géométriques et portant le titre en hiéroglyphes curvilignes de la Grand-Race.

 

Ces étuis étaient entreposés dans des étages de coffres rectangulaires – tels des rayonnages clos et verrouillés – faits du même métal inoxydable et fermés par des boutons aux combinaisons compliquées. Mon histoire avait sa place réservée dans les coffres au niveau le plus bas, celui des vertébrés, dans la section consacrée aux cultures de l’humanité et des races reptiliennes et à fourrure qui l’avaient immédiatement précédée dans la domination de la terre.

 

Mais aucun rêve ne me donna jamais un tableau complet de la vie quotidienne. Ce n’étaient que fragments nébuleux et sans lien, et qui ne se présentaient certainement pas dans leur succession normale. Je n’ai par exemple qu’une idée très imparfaite de l’organisation de ma vie dans le monde du rêve, sinon que je devais disposer personnellement d’une grande chambre de pierre. Mes restrictions de prisonnier disparurent peu à peu, au point que certaines visions comprenaient des voyages impressionnants au-dessus des imposantes routes de la jungle, des séjours dans des villes étranges et des explorations de quelques-unes des immenses ruines noires sans fenêtres dont se détournaient ceux de la Grand-Race avec une singulière frayeur. Il y eut aussi de longs périples sur mer à bord d’énormes navires à plusieurs ponts d’une rapidité incroyable, et des survols de régions sauvages dans des dirigeables fermés, en forme de projectiles, soulevés et mus par propulsion électrique.

 

Par-delà le chaud et vaste océan s’élevaient d’autres cités de la Grand-Race, et sur un continent lointain je vis les villages primitifs des créatures ailées au museau noir qui deviendraient une souche dominante quand la Grand-Race aurait envoyé dans le futur ses esprits les plus évolués pour échapper à l’horreur rampante. L’absence de relief et la verdure surabondante caractérisaient toujours le paysage. Les collines basses et rares donnaient généralement des signes d’activité volcanique.

 

Sur les animaux que je vis, je pourrais écrire des volumes. Tous étaient sauvages car la civilisation mécanique de la Grand-Race avait depuis longtemps supprimé les animaux domestiques et la nourriture était entièrement d’origine végétale ou synthétique. Des reptiles maladroits de grande taille pataugeaient dans les vapeurs de marais fumants, voletaient dans l’air lourd, ou crachaient de l’eau sur les mers et les lacs ; parmi eux je crus vaguement reconnaître des prototypes réduits et archaïques de nombreuses espèces – dinosaures, ptérodactyles, ichtyosaures, labyrinthodontes, plésiosaures, et autres – que la paléontologie nous a rendus familiers. Quant aux oiseaux et aux mammifères, je ne pus en découvrir aucun.

 

Le sol et les eaux stagnantes grouillaient de serpents, de lézards et de crocodiles, tandis que les insectes bourdonnaient sans cesse parmi la végétation luxuriante. Et sur la mer au loin, des monstres inconnus et inobservés soufflaient de formidables colonnes d’écume dans le ciel vaporeux. On m’emmena une fois au fond de l’océan dans un gigantesque sous-marin muni de projecteurs, et j’aperçus des monstres vivants d’une taille impressionnante. Je vis aussi les ruines d’incroyables villes englouties, et une profusion de crinoïdes, de brachiopodes, de coraux, et de vies ichtyoïdes qui pullulaient partout.

 

Mes visions m’apprirent très peu de chose sur la physiologie, la psychologie, les usages, l’histoire détaillée de la Grand-Race, et beaucoup des éléments dispersés que je rapporte ici furent glanés dans mon étude des vieilles légendes et des autres cas plutôt que dans ma vie onirique.

 

À la longue en effet, mes lectures et mes recherches rejoignirent puis dépassèrent les rêves à certains moments, si bien que tels ou tels fragments de rêve se trouvaient expliqués d’avance et constituaient des vérifications de ce que j’avais appris. Cette observation consolante affermit ma conviction que des lectures et des recherches du même ordre, effectuées par mon moi second, avaient fourni la trame de tout ce tissu de pseudo-souvenirs.

 

L’époque de mes rêves remontait apparemment à un peu moins de cent cinquante millions d’années, lorsque l’âge paléozoïque faisait place au mésozoïque. Les corps occupés par la Grand-Race ne correspondaient à aucun stade d’évolution – survivant ou scientifiquement connu – de l’évolution terrestre, mais c’était un type organique bizarre, très homogène et hautement spécialisé, aussi proche du végétal que de l’animal.

 

Le mécanisme de la cellule était chez eux d’un genre exceptionnel, excluant presque la fatigue et supprimant le besoin de sommeil. La nourriture, absorbée par les appendices rouges en forme de trompette fixés à l’un des principaux membres flexibles, était toujours semi-liquide et à bien des égards différait entièrement des aliments de tous les animaux existants.

 

Ces êtres ne possédaient que deux des sens que nous connaissons : la vue et l’ouïe, cette dernière ayant pour organes les excroissances en forme de fleurs situées sur la tête, au bout de tiges grises. Ils avaient beaucoup d’autres sens, incompréhensibles – et de toute façon peu utilisables par les esprits étrangers captifs qui habitaient leurs corps. Leurs trois yeux étaient placés de manière à leur assurer un champ visuel plus étendu que la normale. Leur sang était une espèce d’ichor(1) vert foncé, très épais.

 

Ils n’avaient pas de sexe, mais se reproduisaient au moyen de germes ou spores groupés à leur base, qui ne pouvaient se développer que sous l’eau. On utilisait de grands bassins peu profonds pour la culture de leurs jeunes – qu’on élevait toutefois en nombre très limité en raison de la longévité des individus : l’âge moyen étant de quatre ou cinq mille ans.

 

1 - Ce mot grec qui actuellement signifie surtout pus ou sanie, désignait pour la mythologie le fluide éthéré qui servait de sang aux dieux. (N.d.T.)

 

Ceux qui se révélaient manifestement défectueux étaient éliminés aussitôt qu’on observait leurs imperfections. En l’absence du toucher ou de la souffrance physique, la maladie et l’approche de la mort se reconnaissaient à des symptômes purement visuels.

 

Les morts étaient incinérés en grande cérémonie. De temps à autre, comme on l’a déjà dit, un esprit exceptionnel échappait à la mort en se projetant dans l’avenir ; mais de tels cas étaient rares. Quand il s’en produisait un, l’esprit exilé de l’avenir était traité avec la plus grande bienveillance jusqu’à la désintégration de son insolite résidence.

 

La Grand-Race semblait former une seule nation ou « union » aux liens assez lâches, ayant en commun les principales institutions mais comportant quatre groupes distincts. Le système économique et politique de chaque groupe était une sorte de socialisme à tendances fascistes ; les ressources essentielles étaient réparties rationnellement, et le pouvoir confié à une petite commission gouvernementale élue par les suffrages de tous ceux qui étaient capables de réussir certains tests culturels et psychologiques. Il n’y avait pas d’organisation familiale à proprement parler, même si l’on reconnaissait certains liens entre les personnes de même origine, et si les jeunes étaient généralement élevés par leurs parents.

 

Les rapprochements les plus marqués avec les comportements et les institutions humains s’observaient naturellement d’une part dans ces domaines où il s’agissait de données très abstraites, d’autre part quand s’imposaient les impulsions élémentaires et communes à toute forme de vie organique. Quelques ressemblances venaient aussi d’un choix délibéré de ceux de la Grand-Race qui, explorant l’avenir, en imitaient ce qui leur plaisait.

 

L’industrie, extrêmement mécanisée, demandait peu de temps à chaque citoyen et toutes sortes d’activités intellectuelles et esthétiques occupaient ces longs loisirs.

 

Les sciences avaient atteint un niveau incroyablement élevé et l’art jouait un rôle essentiel dans la vie ; pourtant, à l’époque de mes rêves, son sommet et son apogée étaient passés. La technologie trouvait un stimulant considérable dans la lutte incessante pour survivre et préserver la structure matérielle des grandes villes, malgré les prodigieuses convulsions géologiques de ces temps primitifs.

 

Le crime était étonnamment rare et le maintien de l’ordre assuré avec une remarquable efficacité. Les peines, qui allaient de la perte de privilège et la prison jusqu’à la mort ou à un déchirement émotionnel profond, n’étaient jamais infligées sans un examen minutieux des motifs du coupable.

 

Les guerres, civiles pour la plupart depuis les derniers millénaires, mais menées parfois contre des envahisseurs reptiliens ou octopodes, ou encore contre les Anciens ailés, à la tête en étoile, concentrés dans l’Antarctique, étaient peu fréquentes mais terriblement dévastatrices. Une armée formidable, équipée d’engins ressemblant à des appareils photo et produisant des phénomènes électriques foudroyants, se tenait prête pour des actions rarement évoquées mais évidemment liées à la crainte incessante des antiques ruines noires sans fenêtres et des grandes trappes scellées des étages souterrains.

 

Cette terreur des ruines basaltiques et des trappes n’était généralement l’objet que de suggestions confuses – ou tout au plus de vagues et furtifs murmures. Absence significative : on ne trouvait dans les livres des rayonnages d’usage courant aucune précision à son propos. C’était chez ceux de la Grand-Race le seul sujet rigoureusement tabou, associé semblait-il à d’effroyables luttes passées autant qu’au péril futur qui obligerait un jour la race à envoyer en masse ses esprits les plus pénétrants dans les temps à venir.

 

Si décevants et fragmentaires que soient les autres sujets présentés par les rêves et les légendes, celui-ci était plus obscur encore et déconcertant. Les vieux mythes confus l’évitaient complètement – ou peut-être, à dessein, avait-on retranché toute allusion. Et dans mes rêves comme dans ceux des autres, les traces en étaient singulièrement rares. Les membres de la Grand-Race n’en parlaient jamais de propos délibéré, et tout ce qu’on a pu glaner vient de quelques esprits captifs particulièrement observateurs.

 

Selon ces bribes d’information, l’objet de cette peur était une horrible race ancienne d’entités tout à fait extraterrestres, à demi polypes qui, venant à travers l’espace d’univers infiniment lointains, avait soumis la terre et trois autres planètes du système solaire voici environ six cents millions d’années. Elles n’étaient matérielles qu’en partie – suivant notre conception de la matière – et leur type de conscience ainsi que leurs moyens de perception étaient radicalement différents de ceux des organismes terrestres. Leurs sens, par exemple, ne comportaient pas celui de la vue, leur monde mental se composant d’un étrange réseau d’impressions non visuelles.

 

Elles étaient néanmoins suffisamment matérielles pour utiliser des instruments de matière normale dans les régions cosmiques où elles en trouvaient et il leur fallait un logement – encore qu’il fût d’un genre très particulier. Bien que leurs sens puissent pénétrer les obstacles matériels, leur substance en était incapable et certaines formes d’énergie électrique pouvaient les détruire entièrement. Elles avaient la faculté de se déplacer dans l’air, malgré l’absence d’ailes ou de quelque autre organe visible de lévitation. Leurs esprits étaient d’une telle nature que ceux de la Grand-Race n’avaient pu faire aucun échange avec eux.

 

Lorsque ces créatures étaient arrivées sur la terre, elles avaient construit de puissantes cités basaltiques de tours sans fenêtres, et exercé d’affreux ravages sur les êtres vivants qu’elles avaient rencontrés. C’est alors que les esprits de la Grand-Race s’étaient élancés à travers le vide, depuis cet obscur monde transgalactique connu sous le nom de Yith dans les inquiétants et contestables fragments de poterie d’Eltdown.

 

Les nouveaux venus, grâce aux engins qu’ils avaient créés, n’eurent aucune peine à vaincre les rapaces entités et à les refouler dans ces cavernes au cœur de la terre qu’elles avaient déjà reliées à leurs demeures et commencé à habiter.

 

Puis, scellant les issues, ils les avaient abandonnées à leur destin, occupant par la suite la plupart de leurs grandes cités dont ils conservèrent certains édifices importants pour des motifs qui relevaient plus de la superstition que de l’indifférence, l’audace ou le zèle scientifique et historique.

 

Mais à mesure que s’écoulaient les âges, des symptômes imprécis et sinistres révélaient que les entités anciennes croissaient en force et en nombre dans les entrailles de la Terre. Des irruptions sporadiques d’un caractère particulièrement hideux se produisirent dans certaines petites villes lointaines de la Grand-Race et dans quelques-unes des vieilles cités abandonnées qu’elle n’avait pas peuplées – autant de lieux où l’on n’avait pas convenablement scellé et gardé les issues menant aux abîmes intérieurs.

 

Après cela, on avait redoublé de précautions, et muré définitivement la plupart des ouvertures – plusieurs furent conservées avec leurs trappes scellées, dans un but stratégique, pour combattre les vieilles entités si jamais elles surgissaient à des endroits inattendus.

 

Les incursions de ces monstrueux Anciens avaient dû être d’une horreur indescriptible, car elles avaient à jamais coloré la psychologie de la Grand-Race. L’impression tenace de cette horreur était telle que l’aspect même des créatures était passé sous silence. Je ne pus à aucun moment entrevoir clairement à quoi elles ressemblaient.

 

Il était question en termes voilés d’une stupéfiante plasticité et de la faculté de se rendre passagèrement invisibles, tandis que d’autres échos faisaient allusion à leur contrôle de vents violents à des fins militaires. On semblait leur associer aussi des sifflements bizarres et de colossales traces de pas comportant les empreintes circulaires de cinq orteils.

 

De toute évidence, le sort fatal que redoutait si désespérément la Grand-Race – ce sort qui lancerait un jour des millions d’esprits remarquables à travers l’abîme du temps jusqu’à des corps inconnus dans un avenir plus sûr – était lié à une dernière attaque victorieuse des êtres anciens.

 

Des projections mentales dans les âges futurs prédisaient clairement une telle horreur et la Grand-Race avait décidé qu’aucun de ceux qui pouvaient fuir n’aurait à l’affronter. Ce serait un raid de pure vengeance, bien plus qu’un effort pour reconquérir le monde de la surface ; cela, on le savait par l’histoire future de la planète, car les projections mentales ne montraient dans les allées et venues des races de l’avenir aucune intervention des monstrueuses entités.

 

Peut-être celles-ci avaient-elles finalement préféré les abîmes de la terre à sa surface changeante, ravagée par les tempêtes, puisque la lumière ne comptait pas pour elles. Peut-être aussi s’affaiblissaient-elles lentement au fil des âges. On savait en effet qu’elles seraient toutes mortes à l’époque de la race post-humaine des coléoptères dont les esprits en fuite seraient les locataires.

 

En attendant, ceux de la Grand-Race continuaient à monter la garde, leurs armes puissantes toujours prêtes malgré l’interdit horrifié qui bannissait le sujet des propos courants et des documents accessibles. Et l’ombre d’une peur sans nom planait perpétuellement autour des trappes scellées et des vieilles tours noires, aveugles.

 

 

 

5

 

Tel est le monde dont mes rêves m’apportaient chaque nuit des échos vagues et dispersés. Je ne peux espérer donner une idée exacte de ce qu’ils contenaient d’horreur et d’effroi, car ces deux sentiments venaient en grande partie d’un élément insaisissable : la nette impression de pseudo-souvenirs.

 

Mes études, je l’ai déjà dit, me fournirent peu à peu un moyen de défense contre ces sentiments sous la forme d’explications psychologiques rationnelles et cette influence salvatrice fut secondée par l’insensible accoutumance qui vient avec le temps. Pourtant, en dépit de tout, la confuse et insidieuse terreur revenait momentanément, de temps à autre. Mais elle ne m’absorbait pas comme auparavant et à partir de 1922, je menai une existence très normale de travail et de détente.

 

Les années passant, l’idée me vint que mon expérience ainsi que les cas analogues et le folklore s’y rattachant devraient être résumés et publiés à l’intention des chercheurs sérieux ; je préparai donc une série d’articles traitant en peu de mots l’ensemble du sujet et illustrés de croquis rudimentaires de quelques formes, scènes, motifs décoratifs et hiéroglyphes des rêves dont je gardais la mémoire.

 

Ces articles parurent à divers moments des années 1928 et 1929 dans la Revue de la Société américaine de psychologie, mais sans susciter beaucoup d’intérêt. Je continuai entre-temps à noter mes rêves dans le moindre détail, bien que la masse grandissante des documents prît des proportions encombrantes.

 

Le 10 juillet 1934, la Société de psychologie me transmit la lettre qui fut à l’origine de la phase culminante et la plus effroyable de toute cette épreuve insensée. Elle avait été postée à Pilbarra, Australie-Occidentale, et portait une signature qui, renseignements pris, était celle d’un ingénieur des mines de grande réputation. Il y était joint de très curieuses photographies. Je reproduis cette lettre dans son intégralité, et aucun lecteur ne peut manquer de comprendre quel effet prodigieux texte et photos eurent sur moi.

 

Je fus un moment presque paralysé de stupeur incrédule, car si j’avais souvent pensé que certains faits réels devaient être à la base de tel ou tel thème légendaire qui avait coloré mes rêves, je ne m’attendais pas pour autant à une survivance tangible d’un monde perdu dans un passé au-delà de l’imaginable. Le plus stupéfiant, c’étaient les photographies – car là, dans leur réalisme froid et irréfutable, se détachaient sur un arrière-plan de sable quelques blocs de pierre usés, ravinés par les eaux, érodés par les tempêtes, dont le sommet légèrement convexe et la base légèrement concave racontaient leur propre histoire.

 

Et les examinant à la loupe, je ne distinguai que trop clairement, sur la pierre battue et piquetée, les traces de ces larges dessins curvilignes et parfois de ces hiéroglyphes qui avaient pris pour moi une signification tellement hideuse. Mais voici la lettre, qui parle d’elle-même :

 

49, Dampier Street,

Pilbarra, W. Australia

 

18 mai 1934

 

Professeur N. W. Peaslee

c/o Société américaine de psychologie

30,41e Rue Est

New York City, USA.

 

                   Cher Monsieur, Une récente conversation avec le Dr. E. M. Boyle, de Perth, et vos articles dans des revues qu’il vient de m’envoyer m’incitent à vous parler de ce que j’ai vu dans le Grand Désert de sable, à l’est de notre gisement aurifère. Étant donné les curieuses légendes concernant les vieilles cités que vous décrivez avec leur maçonnerie massive, leurs étranges dessins et hiéroglyphes, il semble que j’aie fait une très importante découverte.

 

Les indigènes ont toujours été intarissables sur « les grosses pierres avec des marques dessus », qui leur inspirent apparemment une peur terrible. Ils les rattachent plus ou moins aux légendes traditionnelles de leur race au sujet de Buddai, le vieillard gigantesque qui dort sous terre depuis des éternités, la tête sur le bras, et qui se réveillera un jour pour dévorer le monde.

 

Dans de très vieux récits à demi oubliés, il est question d’énormes cases souterraines de grosses pierres, où des galeries plongent de plus en plus profondément, et où il s’est passé des choses abominables. Les indigènes affirment qu’autrefois des guerriers fuyant le combat sont descendus dans l’une d’elles et n’en sont jamais revenus, mais qu’il s’en éleva des vents effroyables sitôt après leur disparition. Toutefois, il n’y a en général pas grand-chose à retenir de ce que racontent ces gens-là.

 

Ce que j’ai à dire est beaucoup plus sérieux. Il y a deux ans, quand je prospectais dans le désert, à environ cinq cents miles vers l’est, je tombai sur une quantité d’étranges blocs de pierre taillée, mesurant peut-être trois pieds de long sur deux de large et autant de haut, rongés et criblés à l’extrême.

 

Je ne distinguai d’abord aucune des marques dont parlaient les indigènes, mais en y regardant de plus près je reconnus, en dépit de l’érosion, certaines lignes profondément gravées. C’étaient des courbes singulières, telles en effet qu’ils essayaient de les décrire. Il devait bien y avoir trente ou quarante pierres, parfois presque enfouies dans le sable, et toutes groupées à l’intérieur d’un cercle d’à peu près un quart de mile de diamètre.

 

Quand j’eus trouvé les premières, j’en cherchai attentivement d’autres alentour et fis avec mes instruments un minutieux relevé de leur emplacement. Je pris aussi dix ou douze clichés des blocs les plus caractéristiques dont je vous joins les épreuves.

 

J’envoyai information et photos au gouvernement de Perth, qui n’y a donné aucune suite.

 

Puis je rencontrai le Dr. Boyle, qui avait lu vos articles dans la Revue de la Société américaine de psychologie, et au bout d’un moment, je vins à parler des pierres. Il parut vivement intéressé, se passionna tout à fait quand je lui montrai mes clichés et me dit que les pierres et les marques étaient exactement les mêmes que celles de la maçonnerie dont vous aviez rêvé et que décrivaient les légendes.

 

Il avait l’intention de vous écrire mais n’en trouva pas le temps. Il m’envoya, en attendant, la plupart des revues contenant vos articles et je vis aussitôt, d’après vos dessins et vos descriptions, que mes pierres étaient bien celles dont vous parliez. Vous vous en rendrez compte sur les photos jointes. Vous aurez bientôt des nouvelles directes du Dr. Boyle.

 

Je comprends maintenant combien tout cela est important pour vous. Nous nous trouvons assurément devant les vestiges d’une civilisation plus ancienne qu’on ne l’avait jamais rêvé, et qui inspira vos légendes.

 

En tant qu’ingénieur des mines je connais assez bien la géologie, et je peux vous dire que ces blocs m’effraient tant ils sont anciens. C’est surtout du grès et du granit mais l’un est probablement fait d’une curieuse espèce de ciment ou de béton.

 

Ils portent les traces d’une forte érosion, comme si cette partie du monde avait été submergée, puis avait émergé de nouveau après des temps considérables – tout cela depuis que ces pierres eurent été taillées et utilisées. C’est une affaire de centaines de milliers d’années – ou davantage, Dieu sait combien. Je préfère ne pas y penser.

 

Étant donné le travail assidu que vous avez déjà fourni pour retrouver les légendes et tout ce qui s’y rapportait, je ne doute pas que vous souhaitiez mener une expédition dans le désert pour y faire des fouilles archéologiques. Le Dr. Boyle et moi sommes tous deux prêts à coopérer à cette entreprise si vous – ou des organismes que vous connaissez – pouvez fournir les fonds.

 

Je peux réunir une douzaine de mineurs pour les gros travaux de terrassement – inutile de compter sur les indigènes car je me suis aperçu que l’endroit leur inspirait une terreur presque pathologique. Ni Boyle ni moi n’en parlons à personne, puisque la priorité vous revient bien évidemment en fait de découvertes ou de réputation.

 

On peut atteindre le site, depuis Pilbarra, en quatre jours environ avec des tracteurs – dont nous avons besoin pour notre outillage. Il est un peu au sud-ouest de la piste de Warburton, celle de 1873, et à cent miles au sud-est de Joanna Spring. Nous pourrions acheminer le matériel par le fleuve De Grey au lieu de partir de Pilbarra – mais nous en reparlerons plus tard.

 

En gros, les pierres sont à 22° 3’14’‘ de latitude sud et 125° 0’39’‘ de longitude est. Le climat est tropical et le désert éprouvant.

 

Je serais heureux d’avoir de vos nouvelles à ce sujet et désire vivement aider à tout projet que vous pourrez envisager. Depuis la lecture de vos articles, je suis profondément convaincu de l’importance capitale de tout cela. Le Dr. Boyle vous écrira plus tard. En cas d’urgence, un câble à Perth peut être transmis par radio.

 

Dans l’espoir bien sincère d’une prompte réponse, je vous prie de croire à mes sentiments les plus dévoués.

 

Robert B. F. MACKENZIE.

 

On connaît en grande partie par la presse les suites immédiates de cette lettre. J’eus la grande chance d’obtenir le soutien de l’université de Miskatonic, tandis que Mr. Mackenzie et le Dr. Boyle m’apportaient une aide inappréciable en préparant le terrain en Australie. Nous évitâmes de trop préciser nos objectifs à l’intention du public car certains journaux auraient pu traiter le sujet sur le mode sensationnel ou facétieux. En conséquence, les comptes rendus furent limités mais il y en eut assez pour faire connaître nos recherches sur des ruines australiennes et les diverses démarches préalables.

 

Le professeur William Dyer, directeur des études géologiques – chef de l’expédition antarctique de Miskatonic en 1930-1931 –, Ferdinand C. Ashley, professeur d’histoire ancienne, et Tyler M. Freeborn, professeur d’anthropologie, m’accompagnaient, ainsi que mon fils Wingate.

 

Mon correspondant, Mackenzie, vint à Arkham au début de 1935 pour aider à nos derniers préparatifs. C’était un homme affable d’une cinquantaine d’années, d’une compétence remarquable, merveilleusement cultivé et qui connaissait à fond les conditions de voyage en Australie.

 

Il avait des tracteurs tout prêts à Pilbarra et nous avions affrété un cargo de tonnage assez faible pour remonter le fleuve jusque-là. Nous étions équipés pour les fouilles les plus minutieuses et scientifiques, afin de passer au crible la moindre particule de sable, et de ne rien déplacer qui parût plus ou moins proche de sa position originale.

 

Embarqués à Boston le 28 mars 1935 sur le poussif Lexington, nous atteignîmes notre but après une traversée nonchalante de l’Atlantique et de la Méditerranée, par le canal de Suez, la mer Rouge et l’océan Indien. Inutile de dire à quel point me démoralisa la côte basse et sablonneuse d’Australie Occidentale, et combien je détestai la fruste agglomération minière et les sinistres terrains aurifères où l’on chargea les tracteurs.

 

Le Dr. Boyle, qui nous rejoignit, était d’un certain âge, sympathique, intelligent, et ses connaissances en psychologie l’entraînèrent à beaucoup de longues discussions avec mon fils et moi.

 

Le malaise et l’espoir se mêlaient étrangement chez la plupart des dix-huit membres de l’expédition quand enfin elle s’engagea avec fracas dans des lieues arides de sable et de roc. Le vendredi 31 mai, nous passâmes à gué un bras du fleuve De Grey et pénétrâmes dans le royaume de la désolation totale. Une réelle terreur grandissait en moi à mesure que nous approchions le site véritable du monde ancien à l’origine des légendes – terreur stimulée, bien sûr, par les rêves inquiétants et les pseudo-souvenirs qui m’assaillaient sans avoir rien perdu de leur intensité.

 

Ce fut le lundi 3 juin que nous vîmes le premier des blocs à demi enfouis. Je ne saurais dire avec quelle émotion je touchai vraiment – dans sa réalité objective – un fragment de maçonnerie cyclopéenne en tout point semblable aux blocs dans les murs de mes constructions de rêve. Il portait une trace visible de gravure – et mes mains tremblaient quand je reconnus une partie du motif décoratif curviligne que des années de cauchemar torturant et de recherches déroutantes avaient rendu diabolique à mes yeux.

 

Un mois de fouilles dégagea au total quelque mille deux cent cinquante blocs à divers stades d’usure et de désagrégation. La plupart étaient des mégalithes taillés, au faîte et à la base incurvés. Quelques-uns étaient plus petits, plus plats, unis et de forme carrée ou octogonale – comme ceux des sols et chaussées dans mes rêves – alors que certains, singulièrement massifs, suggéraient par leurs lignes arrondies ou obliques qu’ils avaient pu être voûte ou arête, vestiges d’arcs ou chambranles d’une fenêtre ronde.

 

Plus nos fouilles s’approfondissaient et s’étendaient vers le nord et l’est, plus nous découvrions de blocs sans trouver pourtant entre eux aucune trace de construction. Le professeur Dyer était épouvanté de l’inconcevable antiquité des fragments, et Freeborn décelait des symboles qui répondaient obscurément à telle ou telle légende papoue ou indonésienne remontant à la nuit des temps. L’état des pierres et leur dispersion témoignaient en silence de cycles d’une durée vertigineuse et de convulsions géologiques d’une brutalité cosmique.

 

Nous disposions d’un avion et mon fils Wingate montait souvent à des altitudes différentes pour scruter le désert de sable et de roc, à la recherche de vagues tracés à grande échelle – différences de niveau ou traînées de blocs éparpillés. Ses résultats étaient pratiquement négatifs car s’il pensait un jour avoir détecté quelque indice significatif, il trouvait lors du vol suivant son impression remplacée par une autre, aussi peu fondée, à cause des mouvements incessants du sable, au gré du vent.

 

Une ou deux de ces suggestions éphémères me laissèrent un sentiment bizarre et pénible. Elles semblaient, si l’on peut dire, se raccorder horriblement avec quelque chose que j’avais rêvé ou lu, mais que je ne pouvais plus me rappeler. Elles présentaient un terrible caractère de familiarité – qui me faisait jeter furtivement des regards d’appréhension vers le nord et le nord-est de cette abominable terre stérile.

 

Vers la première semaine de juillet, j’éprouvai un inexplicable jeu d’émotions complexes au sujet de cette région nord-est. C’était de l’horreur, de la curiosité – mais plus encore, une illusion tenace et déroutante de souvenir.

 

J’essayai toutes sortes d’expédients psychologiques pour chasser ces idées de mon esprit, mais sans succès. L’insomnie aussi me gagna mais j’en fus presque heureux car elle raccourcissait mes rêves. Je pris l’habitude de faire de longues marches solitaires dans le désert, tard dans la nuit, ordinairement vers le nord ou l’est, où la conjonction de mes nouvelles et singulières impulsions semblait m’attirer imperceptiblement.

 

Parfois, au cours de ces promenades, il m’arrivait de trébucher sur des fragments à demi enterrés de l’ancienne maçonnerie. Bien qu’il y eût là moins de blocs visibles que sur les lieux de nos travaux, j’étais persuadé qu’il devait y en avoir en profondeur une énorme quantité. Le sol était moins plat que dans notre camp, et par moments, de violentes rafales entassaient le sable en fantastiques tertres précaires – découvrant les traces basses des vieilles pierres tandis qu’elles en recouvraient d’autres.

 

J’étais étrangement impatient d’étendre les fouilles à ce territoire, tout en redoutant ce qui pourrait être découvert. Manifestement, mon état allait en empirant – d’autant plus que je ne parvenais pas à me l’expliquer.

 

Cette triste situation de mon équilibre nerveux se révèle dans ma réaction à la bizarre découverte que je fis lors d’une de mes sorties nocturnes. C’était le soir du 11 juillet, et la lune inondait les tertres mystérieux d’une pâleur singulière.

 

M’aventurant un peu plus loin que d’habitude, je rencontrai une grande pierre qui paraissait sensiblement différente de celles que j’avais déjà vues. Elle était presque entièrement recouverte mais, me penchant, je retirai le sable avec mes mains puis examinai soigneusement l’objet en ajoutant au clair de lune la lumière de ma torche électrique.

 

À la différence des autres rochers de grande dimension, celui-ci était parfaitement équarri, sans surface convexe ni concave. Il semblait aussi fait d’une noire substance basaltique, entièrement distincte du granit, du grès et des traces de béton des fragments maintenant familiers.

 

Soudain je me relevai et faisant demi-tour regagnai le camp au pas de course. C’était une fuite tout à fait inconsciente et irrationnelle et je ne compris vraiment pourquoi j’avais couru qu’en arrivant près de ma tente. Alors, tout me revint. L’étrange pierre noire était une chose que j’avais vue dans mes rêves et mes lectures, et qui était liée aux pires horreurs de l’immémoriale tradition légendaire.

 

C’était l’un des blocs de cette antique maçonnerie basaltique qui inspirait une telle terreur à la Grand-Race fabuleuse – les hautes ruines aveugles laissées par cette engeance étrangère, à demi matérielle, menaçante, qui pullulait dans les entrailles de la terre et dont les forces invisibles, pareilles au vent, étaient tenues en respect derrière les trappes scellées et les sentinelles vigilantes.

 

Je ne dormis pas de la nuit, mais à l’aube je compris combien j’avais été stupide de me laisser bouleverser par l’ombre d’un mythe. Au lieu de m’effrayer, j’aurais dû éprouver l’enthousiasme de la découverte.

 

Dans la matinée, je fis part aux autres de ma trouvaille, et nous nous mîmes en route, Dyer, Freeborn, Boyle, mon fils et moi, pour aller inspecter le bloc anormal. Mais ce fut un échec. Je n’avais pas une idée claire de l’emplacement de la pierre, et un coup de vent récent avait complètement transformé les tertres de sable mouvant.

 

 

 

6

 

J’aborde à présent la partie cruciale et la plus difficile de mon récit – d’autant plus difficile que je ne peux être tout à fait certain de sa réalité. J’ai parfois l’inquiétante certitude qu’il ne s’agissait ni de rêves ni d’illusion et c’est ce sentiment – étant donné les formidables implications qu’entraînerait la vérité objective de mon expérience – qui me pousse à rédiger ce document.

 

Mon fils – psychologue compétent qui a de tout mon problème la connaissance la plus approfondie et compréhensive – sera le meilleur juge de ce que j’ai à dire.

 

Je rappellerai d’abord l’affaire dans ses grandes lignes, celles que connaît chacun de ceux qui se trouvaient au camp. La nuit du 17 au 18 juillet, après une journée de vent, je me retirai de bonne heure mais ne pus trouver le sommeil. Levé peu avant onze heures, avec ce sentiment bizarre que m’inspirait le terrain du nord-est, j’entrepris une de mes habituelles marches nocturnes, après avoir salué un mineur australien nommé Tupper, la seule personne que je rencontrai en sortant.

 

La lune, un peu sur son déclin, brillait dans un ciel clair, baignant ces sables antiques d’un rayonnement blême et lépreux qui me semblait on ne sait pourquoi infiniment maléfique. Le vent était tombé pour ne revenir que presque cinq heures plus tard, comme en témoignèrent amplement Tupper et quelques autres, qui me virent franchir rapidement les pâles tertres indéchiffrables, dans la direction du nord-est.

 

Vers trois heures et demie du matin, un vent violent réveilla tout le camp et abattit trois tentes. Le ciel était sans nuages et le désert resplendissait toujours sous la clarté lépreuse de la lune. En réparant les tentes, on s’aperçut de mon absence, mais étant donné mes précédentes sorties, personne ne s’inquiéta. Et pourtant trois hommes – tous australiens – crurent flairer dans l’air quelque chose de sinistre.

 

Mackenzie expliqua au professeur Freeborn que c’était une crainte héritée du folklore indigène – les gens du pays ayant fait un curieux amalgame de mythes maléfiques autour des vents violents qui, à de longs intervalles, balaient les sables sous un ciel serein. Ces vents, murmure-t-on, naissent des grandes cases de pierre souterraines où se sont passées des choses horribles – et ne soufflent jamais que près des lieux où l’on trouve éparses les grosses pierres gravées. À quatre heures, l’ouragan s’apaisa aussi brusquement qu’il avait commencé, laissant des collines de sable de formes nouvelles et insolites.

 

Juste après cinq heures, alors que la lune bouffie et fongoïde disparaissait à l’ouest, je rentrai chancelant au camp – nu-tête, en loques, le visage égratigné et sanglant, et sans ma torche électrique. La plupart des hommes s’étaient recouchés mais le professeur Dyer fumait une pipe devant sa tente. Me voyant hors d’haleine et presque frénétique, il appela le Dr. Boyle, et tous deux me menèrent à ma couchette et m’y installèrent confortablement. Mon fils, alerté par le bruit, les rejoignit bientôt, et ils voulurent m’obliger à rester tranquille et à tâcher de dormir.

 

Mais il n’était pas question de dormir pour moi. J’étais dans un état psychologique extraordinaire – différent de tout ce que j’avais subi jusque-là. Au bout d’un certain temps, j’insistai pour leur expliquer, nerveusement et minutieusement, mon état. Je leur dis que, me sentant las, je m’étais couché sur le sable pour faire un somme. Les rêves avaient été plus  effroyables encore que d’habitude – et quand un brutal ouragan m’avait réveillé, mes nerfs à bout avaient cédé. J’avais fui, fou de terreur, tombant fréquemment sur les pierres à demi enfouies, ce qui expliquait mon aspect loqueteux et débraillé. J’avais dû dormir longtemps – d’où la durée de mon absence.

 

De tout ce que j’avais vu et ressenti d’étrange, je ne dis absolument rien – et ce fut au prix d’un extrême effort sur moi-même. Mais je prétendis avoir changé d’avis quant à l’objectif général de l’expédition, et préconisai la suspension de toutes les fouilles vers le nord-est. Mes arguments furent manifestement peu convaincants car j’évoquai une pénurie de blocs, le souci de ne pas heurter les mineurs superstitieux, une réduction possible du financement par l’université, et autres raisons mensongères et hors de propos. Naturellement, personne ne tint le moindre compte de mes souhaits – pas même mon fils, qui s’inquiétait visiblement pour ma santé.

 

Le lendemain je me levai et fis le tour du camp, mais sans prendre aucune part aux fouilles. Voyant que je ne pouvais arrêter le travail, je décidai de rentrer le plus tôt possible chez moi pour ménager mes nerfs, et fis promettre à mon fils de me conduire en avion jusqu’à Perth – à mille miles au sud-ouest – dès qu’il aurait examiné la zone que je voulais voir respecter.

 

Si, me disais-je, ce que j’avais vu était encore visible, je pourrais tenter une mise en garde explicite fût-ce au risque du ridicule. Il n’était pas impossible que les mineurs, connaissant le folklore local, soutiennent mon point de vue. Pour me faire plaisir, mon fils survola les lieux l’après-midi même, explorant toute l’étendue que j’avais pu parcourir à pied. Rien de ce que j’avais découvert n’était plus décelable.

 

Comme dans le cas de l’insolite bloc de basalte, le sable mouvant avait balayé toute trace. Je regrettai presque un instant d’avoir perdu, dans ma terreur panique, certain objet redoutable, mais je sais aujourd’hui que ce fut une chance. Je peux tenir encore toute mon aventure pour une illusion – surtout si, comme je l’espère sincèrement, on ne retrouve jamais cet infernal abîme.

 

Wingate me conduisit à Perth le 20 juillet, tout en refusant d’abandonner l’expédition et de rentrer à la maison. Il resta avec moi jusqu’au 25, date à laquelle le vapeur partait pour Liverpool. À présent, dans ma cabine à bord de l’Empress, j’ai repensé longuement, fiévreusement, toute l’affaire, et décidé que mon fils au moins doit être informé. Il lui appartiendrait de la faire connaître, ou non, plus largement.

 

Pour parer à toute éventualité, j’ai rédigé ce résumé de mes antécédents – que d’autres connaissent déjà par fragments – et je raconterai maintenant aussi brièvement que possible ce qui semble être arrivé pendant mon absence du camp cette horrible nuit.

 

Les nerfs à vif et fouetté d’une ardeur perverse par cette impulsion inexplicable, mnémonique, mêlée de crainte, qui me poussait vers le nord-est, je cheminais sous la lune ardente et maléfique. Je rencontrais ici et là, à demi ensevelis dans le sable, ces blocs cyclopéens primitifs venant d’éternités inconnues et oubliées.

 

L’âge incalculable et l’horreur pesante de ce monstrueux désert commençaient à m’oppresser plus que jamais, et je ne pouvais m’empêcher de penser à mes rêves affolants, aux légendes effroyables qui les inspiraient et aux peurs actuelles des indigènes et des mineurs à propos de ces terres désolées et de leurs pierres gravées.

 

Pourtant je cheminais toujours, comme vers quelque rendez-vous fantastique – harcelé de plus en plus par les chimères déconcertantes, les compulsions et les pseudo-souvenirs. Je songeais à certains des profils possibles des rangées de pierres telles que mon fils les avait vues en vol, et je m’étonnais qu’elles puissent paraître à la fois si redoutables et si familières. Quelque chose tâtonnait et cognait autour du loquet de ma mémoire, tandis qu’une autre force inconnue cherchait à maintenir le portail fermé. Il n’y avait pas de vent cette nuit-là, et le sable blafard était marqué d’ondulations comme les vagues d’une mer figée. Je n’avais pas de but, mais ma progression laborieuse avait en quelque sorte l’assurance de la fatalité. Mes rêves envahissaient le monde éveillé, de sorte que chaque mégalithe ensablé semblait faire partie des salles et des couloirs sans fin de maçonnerie pré-humaine, gravée et hiéroglyphée de symboles que je connaissais trop bien pour les avoir pratiqués pendant des années en tant qu’esprit captif de la Grand-Race.

 

Parfois je croyais voir ces horreurs coniques, omniscientes, vaquer à leurs occupations habituelles, et je n’osais pas me regarder, de peur de me découvrir à leur image. Mais pendant tout ce temps je voyais à la fois les blocs couverts de sable, les salles et les couloirs ; la lune ardente et maléfique aussi bien que les lampes de cristal lumineux ; le désert à perte de vue et les fougères qui se balançaient à hauteur des fenêtres. J’étais éveillé et je rêvais en même temps.

 

J’ignore combien de temps et jusqu’où j’avais marché – ou à vrai dire dans quelle direction – lorsque j’aperçus l’amas de blocs mis à nu par le vent du jour précédent. C’était l’ensemble le plus important que j’aie vu jusqu’alors et il me frappa si vivement que les visions d’époques fabuleuses s’évanouirent immédiatement.

 

Il n’y avait plus de nouveau que le désert, la lune maléfique et les débris d’un passé indéchiffré. Je m’approchai, fis halte et braquai sur le tas effondré l’éclat supplémentaire de ma torche électrique. Une petite colline de sable avait été balayée par le vent, révélant une masse basse et vaguement ronde de mégalithes et de fragments plus petits d’environ quarante pieds de diamètre et de deux à huit pieds de haut. Je saisis au premier coup d’œil l’intérêt sans précédent de ces pierres. Non seulement leur nombre même était sans équivalent, mais quelque chose dans les traces de dessins usés par le sable retint mon attention quand je les examinai sous les rayons conjugués de la lune et de ma torche.

 

Aucun pourtant ne différait essentiellement des spécimens que nous avions déjà découverts. C’était plus subtil que cela. Je n’avais pas cette impression en considérant un bloc isolé mais quand mon regard en parcourait plusieurs presque simultanément.

 

Enfin, la vérité m’apparut. Les motifs curvilignes gravés sur beaucoup de ces blocs avaient entre eux un lien étroit : ils faisaient partie d’une vaste conception décorative. Pour la première fois, dans ce désert bouleversé depuis des éternités, j’avais rencontré une masse de maçonnerie sur son site originel – écroulée et fragmentaire, il est vrai, mais n’existant pas moins avec une signification très précise.

 

Montant d’abord sur une partie basse, je gravis péniblement l’amas, déblayant par endroits le sable avec mes doigts, et m’efforçant sans cesse d’interpréter les dessins dans leur diversité de taille, de forme, de style et de rapports.

 

Bientôt je devinai vaguement la nature de l’édifice d’autrefois et des dessins qui se déployaient alors sur les immenses surfaces de construction primitive. L’identité parfaite de tout cela avec certaines de mes rapides visions me jeta dans l’épouvante et la consternation.

 

Cela avait été un couloir cyclopéen de trente pieds de large sur trente pieds de haut, pavé de dalles octogonales et couvert d’une voûte massive. Des salles devaient s’ouvrir sur la droite et, à l’autre extrémité, l’un de ces étranges plans inclinés devait descendre en tournant jusqu’aux plus grandes profondeurs.

 

Je sursautai violemment quand ces idées me vinrent à l’esprit car elles dépassaient de loin ce que les blocs eux-mêmes avaient pu m’apprendre. Comment pouvais-je savoir que ce couloir avait été profondément sous terre ? Comment pouvais-je savoir que le plan incliné qui remontait vers la surface aurait dû se trouver derrière moi ?

 

Comment pouvais-je savoir que le long passage souterrain menant à la place des colonnes aurait dû être sur la gauche un étage au-dessus de moi ? Comment pouvais-je savoir que la chambre des machines et le tunnel conduisant directement aux archives centrales devaient se situer deux étages au-dessous ? Comment pouvais-je savoir qu’il y avait une de ces horribles trappes scellées de bandes métalliques tout au fond, quatre étages plus bas ? Affolé par cette intrusion de l’univers onirique, je me retrouvai tremblant et baigné d’une sueur glacée.

 

Alors, ultime et insupportable contact, je sentis ce léger courant d’air froid qui montait insidieusement d’une dépression près du centre de l’énorme amas. Sur-le-champ, comme une fois déjà, mes visions s’évanouirent, et je ne revis que le clair de lune maléfique, le désert couvant ses menaces, et le tumulus imposant de maçonnerie paléogène. J’étais maintenant en présence d’un fait réel et tangible, gros des suggestions sans fin d’un mystère obscur comme la nuit. Car ce filet d’air ne pouvait indiquer qu’une chose : un immense gouffre dissimulé sous les blocs en désordre de la surface.

 

Je songeai d’abord aux sinistres légendes indigènes de vastes cases souterraines parmi les mégalithes, où arrivent les horreurs et naissent les ouragans. Puis revinrent mes propres rêves et d’incertains pseudo-souvenirs vinrent se disputer mon esprit. Quelle sorte de lieu s’ouvrait au-dessous de moi ? Quelle inconcevable source primitive de mythes immémoriaux et de cauchemars obsédants étais-je sur le point de découvrir ?

 

Je n’hésitai qu’un instant, car ce qui m’entraînait était plus fort que la curiosité ou le zèle scientifique et luttait victorieusement contre ma peur grandissante.

 

J’avais l’impression de me mouvoir presque comme un automate, sous l’influence d’une fatalité irrésistible. Ma torche électrique en poche, et avec une vigueur dont je ne me serais pas cru capable, j’écartai d’abord un gigantesque morceau de pierre, puis un autre, jusqu’à ce que monte un puissant courant d’air dont l’humidité contrastait étrangement avec la sécheresse du désert. Une noire crevasse commença à béer et enfin – quand j’eus repoussé tous les fragments susceptibles de bouger – le clair de lune lépreux révéla une brèche assez large pour me livrer passage.

 

Je sortis ma torche et projetai dans l’ouverture le faisceau lumineux. Au-dessous de moi, un chaos de maçonnerie effondrée descendait brusquement en direction du nord selon un angle d’environ quarante-cinq degrés, à la suite manifestement d’un écroulement au niveau supérieur.

 

Entre sa surface et le sol s’étendait un abîme de ténèbres impénétrables qui laissait deviner tout en haut la présence d’une colossale voûte surhaussée. À cet endroit, semblait-il, les sables du désert reposaient directement sur un étage de quelque titanesque construction des premiers âges de la terre – préservée à travers le temps des convulsions géologiques, je ne savais comment, et n’en ai toujours rien deviné.

 

Après coup, la simple idée de descendre brusquement, seul, dans un gouffre aussi suspect – à un moment où nul ne sait où vous êtes – paraît de la pure démence. Peut-être en était-ce – cette nuit-là pourtant je l’entrepris sans hésiter.

 

Encore une fois se manifestaient cet attrait et cet empire sur moi de la fatalité qui avaient toujours semblé diriger mes pas. M’aidant de ma torche, par intermittence pour ménager les piles, je commençai une folle et difficile progression le long de la sinistre pente cyclopéenne au-dessous de l’ouverture, tantôt en regardant devant moi quand je trouvais de bonnes prises pour la main et le pied, tantôt à reculons, face aux mégalithes entassés où je m’accrochais en tâtonnant dans un équilibre précaire.

 

À droite et à gauche apparaissaient vaguement au loin, sous les rayons de ma torche, des murs en ruine de maçonnerie gravée, mais en avant, ce n’étaient que ténèbres.

 

Je perdis toute notion du temps pendant cette hasardeuse descente. Dans mon esprit bouillonnaient des images et des suggestions si troublantes que toute réalité objective semblait renvoyée à d’incalculables distances. La sensation physique était abolie et la peur même n’était plus que la vaine apparition d’une gargouille au regard torve qui ne pouvait rien sur moi.

 

J’atteignis enfin un sol plat jonché de blocs écroulés, de fragments de pierre informes, de sable et de débris de toutes sortes. De chaque côté – à peut-être trente pieds l’un de l’autre – s’élevaient des murs massifs couronnés de puissantes arêtes. J’y devinais des gravures mais dont la nature échappait à ma perception.

 

Ce qui retint surtout mon attention, ce fut la voûte. Les rayons de ma torche n’en pouvaient atteindre le faîte, mais la partie inférieure des arcs monstrueux se détachait nettement. Et si parfaite était leur identité avec ce que j’avais vu du monde ancien dans d’innombrables rêves, que pour la première fois je tremblai pour de bon.

 

Très haut derrière moi, une lueur indistincte rappelait le monde extérieur, au loin sous la lune. Un vague reste de prudence m’avertit de ne pas la perdre de vue, sinon je n’aurais pas de guide pour mon retour.

 

Je m’approchai alors du mur de gauche, où les traces de gravures étaient plus distinctes. Le sol couvert de débris fut presque aussi difficile à traverser que le monceau de pierres l’avait été à descendre, mais je réussis à m’y frayer un chemin.

 

À un endroit où j’écartai quelques blocs et repoussai du pied les débris pour voir le dallage, je frissonnai en reconnaissant, familières et fatidiques, les grandes dalles octogonales dont la surface gauchie gardait encore à peu près sa cohésion.

 

Arrivé à proximité du mur, je déplaçai lentement et minutieusement le faisceau de la lampe sur les vestiges usés de gravure. Apparemment, la montée des eaux avait autrefois érodé la surface du grès mais il portait de curieuses incrustations dont je ne m’expliquais pas l’origine.

 

La maçonnerie était par endroits très branlante et déjetée, et je me demandais combien d’éternités encore cet édifice enfoui des premiers âges garderait ces restes de structure malgré les secousses telluriques.

 

Mais c’étaient surtout les sculptures qui me passionnaient. En dépit de leur dégradation, elles étaient relativement aisées à repérer de près et je fus stupéfait de les retrouver si présentes et familières dans le moindre détail. Que les traits essentiels de cette vénérable architecture me soient bien connus n’était certes pas invraisemblable.

 

Ayant profondément impressionné ceux qui tissèrent certains mythes, ils s’étaient incorporés à un courant de tradition occulte qui, venu à ma connaissance d’une manière ou d’une autre pendant mon amnésie, suscita dans mon subconscient des images frappantes.

 

Mais comment expliquer la coïncidence exacte et minutieuse de chaque trait et spirale de ces étranges dessins avec ceux que j’avais rêvés depuis plus de vingt ans ? Quelle obscure iconographie tombée dans l’oubli aurait pu reproduire la subtilité de chacune de ces ombres et nuances qui revenaient avec tant d’obstination, de précision et de constance harceler mes rêves nuit après nuit ?

 

Car il ne s’agissait pas d’une ressemblance lointaine ou fortuite. La galerie millénaire, enfouie au long des âges, où je me tenais à présent était tout à fait et sans aucun doute l’original de ce que j’avais connu dans mon sommeil aussi familièrement que ma propre maison de Crâne Street à Arkham. À la vérité, mes rêves me montraient les lieux dans leur intacte perfection mais l’identité n’en était pas moins réelle. Je m’orientais sans hésiter et c’était effrayant.

 

Je connaissais ce bâtiment-là et aussi sa place dans cette terrible vieille cité du rêve. J’aurais pu me rendre sans me tromper à n’importe quel point de ce bâtiment ou de cette ville qui avait échappé aux changements et aux dévastations de siècles sans nombre ; je m’en rendis compte avec une conviction instinctive et terrible. Mais Dieu sait ce que tout cela signifiait ? Comment en étais-je venu à apprendre ce que je savais ? Et quelle abominable réalité avait pu inspirer les histoires antiques des êtres qui habitaient ce labyrinthe de pierre originelle ?

 

Les mots ne sauraient rendre que bien peu du désordre de terreur et de confusion qui tourmentait mon esprit. Je connaissais cet endroit. Je savais ce qu’il y avait au-dessous de moi et ce qui s’étendait au-dessus de ma tête avant que les innombrables étages supérieurs ne se soient effondrés en poussière, en sable et en désert. Inutile maintenant, me dis-je avec un frisson, d’avoir l’œil sur cette lueur indistincte du clair de lune.

 

J’étais partagé entre le désir de fuir et un mélange fébrile de curiosité ardente et d’impérieuse fatalité. Qu’était-il arrivé à la monstrueuse mégalopole d’autrefois pendant ces millions d’années depuis l’époque de mes rêves ? Des labyrinthes souterrains qui sous-tendaient la ville et reliaient entre elles les tours titanesques, que subsistait-il après les convulsions de l’écorce terrestre ?

 

Étais-je tombé sur tout un monde enfoui d’archaïsme impie ? Retrouverais-je la maison du maître d’écriture, et la tour où S’gg’ha, l’esprit captif issu des plantes carnivores d’Antarctique, à la tête en étoile, avait gravé au ciseau certaines images sur les espaces vides des parois ?

 

Au second sous-sol, le passage qui menait à la salle commune des esprits étrangers était-il encore libre et praticable ? Dans cette salle, l’esprit captif d’une entité inimaginable – un habitant semi-plastique du centre creux d’une planète transplutonienne inconnue, qui existerait dans dix-huit millions d’années – conservait certain objet qu’il avait modelé dans l’argile.

 

Je fermai les yeux et posai ma main sur mon front dans un vain et pitoyable effort pour chasser de ma conscience ces fragments de rêve démentiels. Alors, pour la première fois, je perçus nettement le mouvement de l’air froid et humide autour de moi. Je compris en frissonnant qu’une formidable succession de noirs abîmes, endormis depuis des éternités, devaient en effet s’ouvrir, béants, quelque part au-delà et au-dessous de moi.

 

Je songeai aux salles, aux galeries, aux plans inclinés terrifiants que je me rappelais de mes rêves. L’accès aux archives centrales était-il encore possible ? L’irrésistible fatalité sollicitait de nouveau mon esprit avec insistance tandis que je me remémorais les documents impressionnants rangés autrefois dans les coffres rectangulaires de métal inoxydable.

 

À en croire les rêves et les légendes, c’est là que reposait toute l’histoire, passée et future, du continuum espace-temps – rédigée par les esprits captifs de toutes les planètes et de toutes les époques du système solaire. Pure folie, sans doute – mais n’étais-je pas à présent tombé dans un monde nocturne aussi fou que moi ?

 

Je songeai aux casiers de métal fermés à clé, et aux singulières manipulations de boutons requises pour ouvrir chacun d’eux. Le mien me revint à l’esprit de façon frappante. Que de fois, grâce à ces combinaisons compliquées de rotations et de pressions, je parcourus au niveau le plus bas la section des vertébrés terrestres ! Chaque détail m’était présent et familier.

 

S’il existait une cave voûtée comme je l’avais rêvée, je saurais l’ouvrir en un instant. Dès lors je fus en proie à une démence totale. Une seconde plus tard, je me ruai, sautant et trébuchant sur des débris de pierre, vers le plan incliné si connu qui s’enfonçait dans les profondeurs.

 

 

 

7

 

À partir de là, on ne peut guère se fier à mes impressions – à vrai dire, je garde encore contre toute raison le dernier espoir qu’elles appartiennent à un rêve démoniaque ou à un délire halluciné. La fièvre se déchaînait dans mon cerveau, et tout me parvenait à travers une sorte de brume – quelquefois par intermittence seulement.

 

Le faisceau de ma lampe pénétrait à peine le gouffre de ténèbres, révélant par éclairs fantomatiques les murs gravés affreusement familiers, dégradés par l’action du temps. À l’endroit où s’était effondrée une partie considérable de la voûte, je dus escalader un énorme monceau de pierres qui rejoignait presque le plafond déchiqueté, grotesquement chargé de stalactites.

 

C’était bien là le comble du cauchemar, aggravé par ce maudit harcèlement des pseudo-souvenirs. La seule chose qui me parût insolite était ma propre taille, comparée à la monstrueuse construction. J’étais accablé du sentiment d’une petitesse inaccoutumée, comme si la vue de ces murs imposants eût été nouvelle et anormale pour un simple corps d’homme. Je ne cessais de jeter sur moi-même des regards inquiets, confusément troublé de me voir cette forme humaine.

 

Avançant dans la nuit profonde de l’abîme, je sautais, je plongeais, je chancelais – non sans beaucoup de chutes douloureuses, où je faillis une fois briser ma torche. Je connaissais chaque pierre, chaque angle de ce gouffre démoniaque, et je m’arrêtais plus d’une fois pour éclairer tel ou tel passage voûté obstrué et croulant, mais pourtant familier.

 

Certaines pièces étaient complètement effondrées, d’autres nues ou pleines de débris. Je vis dans quelques-unes des masses métalliques – tantôt presque intactes, tantôt rompues, enfoncées ou écrasées – dans lesquelles je reconnus les socles ou tables colossales de mes rêves. Ce qu’elles avaient été au juste, je n’osais y penser.

 

Je trouvai le plan incliné qui menait en bas et commençai à le descendre – mais je fus bientôt arrêté par une crevasse béante aux bords déchiquetés dont la partie la plus étroite n’avait pas moins de quatre pieds de large. À cet endroit, la maçonnerie s’était écroulée, révélant des profondeurs insondables d’un noir d’encre.

 

Je savais qu’il y avait encore deux étages souterrains dans cet édifice titanesque, et tremblai d’une nouvelle terreur en me rappelant la trappe bardée de fer au niveau le plus bas. Elle n’était plus gardée à présent – car ce qui était à l’affût dessous avait depuis longtemps accompli sa hideuse tâche et sombrait dans un long déclin. À l’époque de la race post-humaine des coléoptères, tout cela serait mort. Et pourtant, songeant aux légendes indigènes, je tremblai de nouveau.

 

Je dus fournir un effort terrible pour franchir l’ouverture béante, car le sol jonché de débris ne permettait pas de prendre de l’élan, mais la folie me porta. Je choisis un endroit près du mur de gauche – où la fissure était moins large et le point de chute à peu près dégagé de dangereux débris – et, après un moment d’angoisse, je me retrouvai sain et sauf de l’autre côté.

 

Enfin, parvenu au dernier sous-sol, je passai en trébuchant devant l’entrée de la chambre des machines, où de fantastiques ruines métalliques étaient à moitié enfouies sous la voûte effondrée. Tout était bien là où je le pensais, et je gravis avec confiance les tas qui barraient l’accès d’un vaste couloir transversal. Celui-ci, je m’en souvins, me conduirait aux archives centrales, sous la ville.

 

Des éternités semblèrent se dérouler tandis que je titubais, bondissais et me traînais le long de ce couloir encombré. Je distinguais ici et là des sculptures sur ces murs souillés par le temps – les unes familières, d’autres apparemment ajoutées depuis l’époque de mes rêves. Comme il s’agissait d’un passage souterrain reliant plusieurs bâtiments, il n’y avait de voûtes d’entrée qu’aux endroits où il traversait les étages inférieurs des différents immeubles.

 

À certaines de ces intersections, je tournai la tête pour jeter un coup d’œil dans des couloirs ou des salles que je connaissais bien. Je ne trouvai que deux fois des changements radicaux par rapport à ce que j’avais rêvé – et dans l’un de ces cas je pus repérer le contour de la voûte condamnée que je me rappelais.

 

Je sursautai violemment et ressentis le frein d’une étrange faiblesse en me frayant à contrecœur un passage à travers la crypte d’une de ces grandes tours aveugles, en ruine, dont la maçonnerie étrangère de basalte accusait la secrète et détestable origine.

 

Ce caveau primitif de forme circulaire mesurait bien deux cents pieds de diamètre, sans aucun motif gravé sur les parois de couleur sombre. Le sol était entièrement dégagé, sauf de poussière et de sable, et je vis les ouvertures qui menaient vers le haut et vers le bas. Il n’y avait ni escaliers ni plans inclinés – mes rêves montraient en effet que la fabuleuse Grand-Race avait laissé intactes ces antiques tours. Ceux qui les avaient construites n’avaient que faire de marches ni de plans inclinés.

 

Dans les rêves, l’ouverture donnant vers le bas était hermétiquement close et jalousement gardée. Laissée ouverte à présent, noire et béante, elle exhalait un courant d’air froid et  humide. Je m’interdis de penser aux cavernes sans fin d’éternelle nuit qui pouvaient couver là-dessous.

 

Un peu plus loin, disputant chaque pas aux obstacles du couloir encombré, j’arrivai à un endroit où le plafond était entièrement défoncé. Les décombres s’accumulaient, telle une montagne, et l’escaladant je traversai un immense espace vide où ma lampe ne révéla ni murs ni voûte. Ce devait être, me dis-je, la cave de la maison des fournisseurs de métal, qui donnait sur la troisième place non loin des archives. Qu’était-elle devenue, impossible de le deviner.

 

Je retrouvai le couloir au-delà de la montagne de débris et de pierres, mais tombai presque aussitôt sur un endroit totalement obstrué où les décombres de la voûte rejoignaient presque le plafond qui menaçait ruine. Je ne sais comment je parvins à extirper assez de blocs pour me frayer un passage, ni comment j’osai déranger les fragments entassés alors que la moindre rupture d’équilibre pouvait précipiter les tonnes de maçonnerie superposées et me réduire à néant.

 

C’était une pure folie qui me poussait et me guidait – s’il est vrai que toute mon aventure souterraine n’ait pas été, comme je l’espère, une hallucination diabolique ou un épisode de rêve. Je me fis donc – à moins que je ne l’aie rêvé – un passage où je me faufilai. Et tout en rampant par-dessus les décombres – ma torche allumée enfoncée profondément dans ma bouche – je me déchirais aux fabuleuses stalactites du plafond déchiqueté au-dessus de moi.

 

J’étais près maintenant du grand centre souterrain d’archivage qui semblait être mon but. Glissant et dégringolant sur l’autre pente de l’obstacle, puis avançant avec précaution jusqu’au bout du couloir – ma torche électrique à la main, que j’allumai de temps à autre – je parvins finalement à une crypte circulaire voûtée, dans un merveilleux état de conservation et ouverte de tous côtés.

 

Les murs, ou ce que je pouvais en voir dans le champ de ma torche, étaient couverts d’hiéroglyphes et gravés au ciseau de symboles curvilignes caractéristiques – dont certains étaient postérieurs à l’époque de mes rêves.

 

Me voyant arrivé à mon inévitable destination, je passai aussitôt, sur ma gauche, une porte qui m’était familière. Bizarrement, je savais à n’en pas douter qu’en montant et descendant le plan incliné j’accéderais sans difficulté à tous les étages qui subsistaient. Cet immense édifice à l’abri dans la terre, où étaient conservées les annales de tout le système solaire, avait été construit avec un savoir et une puissance suprêmes pour durer aussi longtemps que ce système lui-même. Des blocs de dimensions formidables, équilibrés avec un véritable génie mathématique et assemblés par des ciments d’une incroyable dureté, formaient un bloc aussi résistant que le noyau rocheux de la planète. Ici, après des éternités plus prodigieuses que je ne pouvais le concevoir, sa masse souterraine restait debout pour l’essentiel, ses vastes sols envahis de poussière à peine parsemée des déchets partout ailleurs si encombrants.

 

La relative liberté de mouvement qui m’était offerte à partir de là me monta curieusement à la tête. Toute l’ardeur frénétique jusqu’alors contrariée par les obstacles se donna libre cours en une sorte de hâte fébrile, et je me mis littéralement à courir dans les couloirs bas de plafond que je me rappelais avec une si terrible précision.

 

Je ne m’étonnais plus de reconnaître ainsi tout ce que je voyais. De tous côtés les grandes portes métalliques marquées d’hiéroglyphes se dressaient menaçantes devant les rayonnages ; les unes toujours en place, d’autres grandes  ouvertes et d’autres encore ployées et faussées sous les secousses géologiques du passé qui n’avaient pas été assez violentes pour ébranler la colossale maçonnerie.

 

Çà et là, un tas couvert de poussière sous un compartiment béant et vide semblait indiquer où les étuis métalliques avaient été projetés par les tremblements de terre. Sur des colonnes espacées, des signes et des lettres de grande taille annonçaient les catégories et les subdivisions des volumes.

 

Je m’arrêtai une fois devant un caveau ouvert où je vis quelques-uns des étuis habituels toujours à leur place parmi l’omniprésente poussière granuleuse. Levant le bras, je retirai non sans difficulté un des exemplaires les plus minces, et le posai sur le sol pour l’examiner. Il portait un titre en hiéroglyphes curvilignes courants, bien que je ne susse quoi dans la disposition des caractères parut un peu insolite.

 

Le curieux mécanisme du fermoir recourbé m’était tout à fait familier, et je relevai le couvercle, toujours aussi maniable et vierge de rouille, puis en tirai le livre qui y était rangé. Celui-ci, comme prévu, mesurait environ vingt pouces de haut sur quinze de large et deux d’épaisseur ; le mince étui de métal s’ouvrait par le haut.

 

Ses pages de robuste cellulose ne semblaient pas avoir souffert des ères innombrables qu’elles avaient vécues ; j’examinai les lettres du texte, tracées au pinceau et bizarrement colorées – signes aussi différents des habituels hiéroglyphes contournés que de n’importe lequel des alphabets connus chez les érudits humains – et je ressentis comme l’obsession d’un souvenir à demi réveillé.

 

Il me vint à l’idée que c’était la langue d’un esprit captif que j’avais vaguement connu dans mes rêves – un esprit venu d’un grand astéroïde sur lequel avait survécu beaucoup de la vie et  des traditions archaïques de la planète primitive dont il était un fragment. Je me souvins au même moment que cet étage des archives était consacré aux volumes traitant des planètes de type non terrestre.

 

Abandonnant l’étude de cet extraordinaire document, je m’aperçus que la lumière de ma torche commençait à faiblir et je me hâtai d’y mettre la pile de rechange que je portais toujours sur moi. Puis, doté d’un rayonnement plus puissant, je repris ma course fiévreuse à travers l’enchevêtrement sans fin des allées et des couloirs – reconnaissant parfois au passage quelque rayonnage familier, et vaguement inquiet des effets acoustiques que produisait l’écho de mes pas, incongru dans ces catacombes.

 

L’empreinte même de mes chaussures, derrière moi dans la poussière intacte depuis des millénaires, me faisait frissonner. S’il y avait dans mes rêves fous une parcelle de vérité, jamais auparavant un pied humain n’avait foulé ces dalles vénérables.

 

Du but précis de ma course insensée, mon esprit conscient ne soupçonnait rien. Pourtant l’influence d’une puissance maléfique agissait sur ma volonté paralysée, mes souvenirs ensevelis, et je sentais obscurément que je ne courais pas au hasard.

 

Ayant trouvé un plan incliné, je le suivis jusqu’à de plus grandes profondeurs. Les étages défilaient devant moi à une vitesse folle, mais je ne m’arrêtais pas pour les explorer. Dans mon cerveau en proie au vertige, battait une pulsation qui faisait bouger ma main droite au même rythme. Je voulais ouvrir quelque chose et je connaissais toutes les rotations et pressions compliquées qu’il fallait effectuer pour cela. C’était comme la serrure à combinaison d’un coffre-fort moderne.

 

Rêve ou non, j’avais su cela autrefois et je le savais encore. Comment un songe ou quelque bribe de légende assimilée inconsciemment auraient-ils pu m’apprendre un détail si infime, si difficile et si complexe, je ne cherchais pas à me l’expliquer. J’étais incapable de toute pensée cohérente. Car toute cette aventure – cette révoltante familiarité avec un tas de ruines inconnues et cette coïncidence monstrueuse de tout ce qui m’entourait avec ce que seuls des rêves et des bribes de mythes avaient pu suggérer – n’était-ce pas une horreur qui passait la raison ?

 

Sans doute étais-je alors surtout convaincu – comme je le suis à présent dans mes moments de lucidité – que je dormais bel et bien, et que toute cette cité ensevelie n’avait été qu’un reste de délire né de la fièvre.

 

J’atteignis enfin le niveau le plus bas et me dirigeai vers la droite du plan incliné. J’essayai sans trop savoir pourquoi d’atténuer le bruit de mes pas, même au risque de me ralentir. Il y avait à ce dernier étage enfoui dans les profondeurs un endroit que je redoutais de traverser.

 

Je me souvins en approchant de quoi j’avais peur. C’était simplement de l’une des trappes bardées de fer et jalousement gardées. Il n’y aurait plus de gardes à présent et, à cette idée, je me mis à trembler, avançant sur la pointe des pieds comme je l’avais fait en traversant le noir caveau de basalte où restait béante une trappe semblable.

 

Je sentis comme alors un courant d’air froid et humide, et j’aurais voulu que mes pas prissent une autre direction. Pourquoi fallait-il suivre justement ce chemin-là, je l’ignorais.

 

Je trouvai en arrivant la trappe grande ouverte. Plus loin recommençaient les rayonnages, et j’aperçus sur le sol devant l’un d’eux, sous une très fine couche de poussière, un tas d’étuis récemment tombés. À l’instant, une nouvelle vague de terreur m’envahit, dont je ne pus d’abord discerner la cause.

 

Ces amas d’étuis renversés n’étaient pas rares, car depuis des temps infinis ce labyrinthe aveugle, secoué par les soulèvements de la terre, avait retenti du fracas assourdissant des objets qui dégringolaient. C’est seulement quand je fus à mi-chemin que je pris conscience de ce qui m’avait si violemment ému.

 

Plus que le tas, quelque chose m’avait inquiété dans la couche de poussière qui couvrait le sol. À la lumière de ma torche, elle ne semblait pas aussi unie qu’elle eût dû l’être – elle paraissait plus mince à certains endroits, comme si on l’eût foulée quelques mois auparavant. Ce n’était pas une certitude, car même là où la couche était le plus mince, la poussière ne manquait pas, pourtant une certaine apparence de régularité dans les inégalités imaginaires était extrêmement alarmante.

 

Lorsque j’éclairai de près ces points particuliers, ce que je vis ne me plut pas car l’illusion de régularité devenait très nette. On eût dit des suites uniformes d’empreintes composites qui allaient par trois, chacune mesurant à peine plus d’un pied carré et se composant de cinq marques à peu près circulaires de trois pouces, dont l’une précédait les quatre autres.

 

Ces lignes supposées d’empreintes d’un pied carré menaient apparemment dans deux directions, comme si on ne sait quoi était allé quelque part puis revenu. Elles étaient évidemment très peu marquées et auraient pu n’être qu’illusoires ou accidentelles, mais le chemin qu’elles me semblaient suivre m’inspira une confuse et insidieuse terreur. Car il y avait d’un côté le tas d’étuis tombés récemment avec fracas, et, à l’autre bout, la trappe menaçante d’où montait le vent humide et froid qui restait sans surveillance, ouverte sur des abîmes inimaginables.

 

 

 

8

 

Si profonde et irrésistible était l’étrange compulsion à laquelle j’obéissais qu’elle triompha de ma peur. Aucun motif rationnel n’aurait pu me faire avancer après cet affreux doute qui m’avait fait soupçonner des empreintes et ce qu’il ranimait de souvenirs oniriques envahissants. Cependant ma main droite, même si elle tremblait d’effroi, ne se contractait pas moins rythmiquement, dans sa hâte de manier une serrure qu’elle espérait trouver. Avant de m’en rendre compte, j’avais dépassé le tas d’emboîtages et m’élançais sur la pointe des pieds dans des allées de poussière intacte vers un but qu’apparemment je connaissais horriblement bien, sinistrement, pathologiquement bien.

 

Mon esprit se posait des questions dont je commençais à peine à deviner la source et la pertinence. Le rayonnage serait-il accessible à un corps humain ? Ma main d’homme viendrait-elle à bout de tous ces mécanismes de serrure inscrits dans une mémoire sans âge ? Cette serrure serait-elle en bon état et prête à fonctionner ? Que ferais-je – qu’oserais-je faire – de ce que, je commençais à le comprendre, j’espérais et craignais de trouver ? Serait-ce la preuve d’une réalité impressionnante, renversante pour l’esprit, celle de l’« extra-normal » ? Ou bien la simple constatation que je rêvais ?

 

Un instant plus tard, j’avais cessé ma course à pas feutrés et je regardais, immobile, une rangée de compartiments à hiéroglyphes d’une familiarité à me rendre fou. Ils étaient dans un état de conservation presque parfait et, à proximité, trois portes seulement avaient sauté.

 

Je ne saurais décrire les sentiments que j’éprouvai en les voyant – tant était totale et obsédante l’impression de vieille connaissance. Levant la tête je considérai un rayon près du sommet, tout à fait hors de portée, en me demandant comment je pourrais l’atteindre sans trop de mal. Une porte ouverte à quatre rangées du bas m’aiderait, et les serrures des portes fermées offriraient des prises pour les mains et les pieds. Je tiendrais la torche entre mes dents, pour le cas où les deux mains seraient nécessaires à la fois. Il fallait surtout ne faire aucun bruit.

 

Descendre ce que je voulais prendre ne serait pas facile, mais je pourrais probablement l’accrocher par son fermoir mobile au col de ma veste, et le porter comme un sac à dos. Je me demandais encore si la serrure fonctionnerait. Que je puisse répéter chacun des gestes connus, je n’en doutais pas une seconde. Mais j’espérais que l’objet ne craquerait ni ne grincerait et que ma main pourrait opérer normalement.

 

Tout en réfléchissant j’avais pris la torche dans ma bouche et commencé à grimper. Les serrures saillantes furent de peu de secours mais, comme je l’avais prévu, le compartiment ouvert m’aida beaucoup. Je me servis à la fois de la porte battante et du bord de l’ouverture elle-même dans mon ascension, et je réussis à éviter tout grincement bruyant.

 

En équilibre sur le bord supérieur de la porte, et en me penchant nettement à droite, j’atteignis de justesse la serrure que je cherchais. Mes doigts à demi engourdis par l’escalade furent d’abord très maladroits mais je vis bientôt que leur morphologie convenait à mon propos. Et la mémoire du rythme était très marquée en eux.

 

Par-delà de formidables abîmes de temps, les mouvements mystérieux et compliqués avaient, on ne sait comment, pénétré mon cerveau avec exactitude et dans tous les détails – si bien qu’au bout de cinq minutes à peine de tâtonnements il se produisit un déclic que je reconnus avec d’autant plus de surprise que je ne m’y attendais pas consciemment. Aussitôt après, la porte métallique s’ouvrit lentement avec à peine un très léger grincement.

 

Stupéfait je parcourus du regard la rangée d’étuis grisâtres ainsi mis au jour et me sentis envahi d’une terrible vague d’émotion tout à fait inexplicable. Juste à portée de ma main droite se trouvait un emboîtage dont les hiéroglyphes contournés me causèrent une angoisse infiniment plus complexe que celle de la simple frayeur. Encore tremblant, je réussis à le retirer dans un nuage de flocons poudreux, et à le faire glisser vers moi sans trop de bruit.

 

Comme l’autre étui que j’avais manipulé, il avait un peu plus de vingt pouces sur quinze, et portait en bas-relief des symboles mathématiques aux lignes courbes. Il avait un peu plus de trois pouces d’épaisseur.

 

Le bloquant de mon mieux entre moi-même et la paroi que je venais d’escalader, je fis jouer le fermoir et libérai le crochet. Puis je soulevai le couvercle, fis passer le pesant objet sur mon dos de manière qu’il s’accroche à mon col. Les mains libres à présent, je regagnai gauchement le sol poussiéreux et me préparai à examiner ma prise.

 

À genoux dans la poussière granuleuse, je fis pivoter l’étui et le posai devant moi. Mes mains tremblaient, et je redoutais de sortir le livre presque autant que je le désirais – et que je m’y sentais contraint. J’avais peu à peu compris ce que j’allais y trouver et cette constatation paralysait en quelque sorte mes facultés.

 

Si l’objet était bien là – et si je ne rêvais pas – les implications étaient telles qu’il n’était absolument pas possible à l’esprit humain de les supporter. Ce qui me tourmentait le plus, c’était pour l’instant mon incapacité de regarder comme un rêve tout ce qui m’entourait. Le sentiment de réalité était abominable et il le redevient quand je me rappelle le décor.

 

Enfin je tirai en tremblant le livre de sa boîte et, fasciné, je contemplai les hiéroglyphes bien connus de sa couverture. Il semblait en parfait état, et les caractères curvilignes du titre m’hypnotisaient comme si j’avais pu les lire. En vérité je ne jurerais pas que je ne les ai pas effectivement déchiffrés par un éphémère et terrible phénomène de mémoire anormale.

 

J’ignore combien de temps passa avant que j’ose soulever la mince feuille de métal. Je m’attardais à chercher des excuses. J’ôtai de ma bouche la torche électrique et l’éteignis pour ménager la pile. Puis dans le noir, rassemblant mon courage, je levai la couverture sans rallumer. Enfin je braquai vivement la lumière sur la page découverte – me blindant d’avance pour réprimer toute exclamation quoi qu’il arrive. Au premier coup d’œil je m’effondrai. Mais, les dents serrées, je gardai le silence. Je me laissai aller tout à fait sur le sol et portai la main à mon front dans les ténèbres dévorantes. Ce que je redoutais et attendais était là. Ou je rêvais, ou bien le temps et l’espace n’étaient plus que dérision.

 

Je devais rêver – mais je mettrais l’horreur à l’épreuve en rapportant cet objet pour le montrer à mon fils si c’était vraiment une réalité. La tête me tournait effroyablement, bien qu’il n’y eût rien de visible dans l’obscurité sans faille pour tournoyer autour de moi. Des idées et des images de la plus extrême terreur – nées des perspectives ouvertes par ce que j’avais entrevu – m’envahirent en foule et obnubilèrent mes sens.

 

Je songeai à ces empreintes supposées dans la poussière, tremblant au seul bruit de mon propre souffle. Une fois de plus j’éclairai la page et la regardai comme la victime d’un serpent peut regarder les yeux et les crocs de son bourreau.

 

Puis, dans le noir, je fermai le livre de mes doigts malhabiles –, le remis dans sa boîte, et rabattis le couvercle ainsi que le curieux fermoir à crochet. C’était cela qu’il fallait rapporter au monde extérieur si toutefois cela existait – si l’abîme existait vraiment – si moi, et le monde lui-même, existaient en réalité.

 

Je ne sais pas exactement quand, d’un pas mal assuré, je pris le chemin du retour. Je me souviens, chose curieuse – tant je me sentais coupé du monde normal –, que je ne consultai pas une seule fois ma montre pendant ces heures atroces vécues sous terre.

 

La torche à la main, et l’inquiétant étui sous un bras, je me retrouvai finalement sur la pointe des pieds en une sorte de panique silencieuse, pour dépasser l’abîme au courant d’air et ces vagues soupçons de pas. Je pris moins de précautions en gravissant les interminables plans inclinés, mais je ne pus me débarrasser d’une ombre d’inquiétude que je n’avais pas éprouvée pendant la descente.

 

Je craignais de retraverser la sombre crypte de basalte plus ancienne encore que la ville elle-même, où des souffles glacés montaient des profondeurs que ne gardaient plus les sentinelles.

 

Je songeais à ce que redoutait la Grand-Race et à ce qui – si faible et moribond qu’il soit – pouvait encore être à l’affût là-bas. Je songeais à ces empreintes aux cinq marques circulaires et à ce que mes rêves m’en avaient appris – aux vents extraordinaires et aux sifflements qui s’y associaient. Je songeais aux récits des indigènes d’aujourd’hui, qui reviennent sans cesse sur de grands vents et des ruines souterraines sans nom.

 

Je reconnus à un signe gravé sur le mur l’étage où je devais entrer et j’arrivai enfin – après avoir dépassé le premier livre que j’avais examiné – au grand espace circulaire d’où se ramifiaient les passages voûtés. Sur ma droite, je retrouvai aussitôt celui par lequel j’étais venu. Je le pris, en me disant que le reste du parcours serait plus pénible à cause des ruines des bâtiments, à part celui des archives. La charge supplémentaire de l’étui métallique me pesait, et il m’était de plus en plus difficile d’avancer sans bruit en trébuchant parmi les décombres et les débris de toutes sortes.

 

Je parvins ensuite à l’entassement qui rejoignait le plafond et où je m’étais frayé un si maigre passage. Je redoutais terriblement d’avoir à m’y faufiler de nouveau car la première fois j’avais fait quelque bruit, et – depuis que j’avais vu les traces suspectes – je craignais le bruit par-dessus tout. L’étui, en outre, rendait doublement hasardeuse la traversée de l’étroite crevasse.

 

Je gravis de mon mieux l’obstacle et poussai devant moi l’étui à travers l’ouverture. Puis la torche entre les dents, j’y rampai à mon tour – me déchirant cette fois encore le dos aux stalactites.

 

Au moment où j’essayai de saisir l’emboîtage, il tomba un peu plus loin sur la pente avec un fracas inquiétant dont les échos me donnèrent des sueurs froides. Je me précipitai et le rattrapai sans bruit – mais un instant plus tard des blocs, en glissant sous mes pieds, déchaînèrent un vacarme subit et sans précédent.

 

Ce vacarme me perdit. Car à tort ou à raison, je crus entendre une réponse effroyable qui venait de très loin derrière moi. Je crus entendre un sifflement, un son strident, qui ne ressemblait à aucun autre et défiait toute description. Si c’est cela, la suite est d’une sinistre ironie – puisque sans l’affolement de cette première alerte, le second incident ne se serait pas produit.

 

Quoi qu’il en soit, mon délire fut total et sans recours. Prenant ma torche d’une main et retenant l’étui comme je pouvais, je me mis à sauter et bondir comme un fou, n’ayant plus d’autre idée en tête qu’un désir éperdu de fuir ces ruines de cauchemar pour revenir au monde éveillé du désert et du clair de lune qui se trouvait si loin là-haut.

 

J’atteignis sans m’en rendre compte la montagne de décombres qui se dressait dans un océan de ténèbres au-delà du plafond défoncé, et je me meurtris et me blessai à plusieurs reprises en escaladant sa pente abrupte de blocs déchiquetés et d’éclats.

 

Puis ce fut le grand désastre. À l’instant où je franchissais le sommet en aveugle, sans m’attendre à la brutale déclivité qui lui succédait, je perdis pied et me retrouvai pris dans une avalanche meurtrière de maçonnerie déferlante, dont le tumulte de canonnade déchira l’air de la sombre caverne en une série assourdissante de fantastiques réverbérations.

 

Je ne me souviens pas comment j’émergeai de ce chaos, mais dans un éphémère moment de conscience, je me vois me précipiter, trébuchant, avançant tant bien que mal le long du couloir au milieu du tumulte – sans avoir lâché ni l’étui ni la torche.

 

Alors, comme j’approchais de cette crypte basaltique primitive que j’avais tant redoutée, la folie atteignit son comble. En effet, à mesure que s’éteignaient les échos de l’avalanche, se fit entendre à plusieurs reprises cet insolite et terrifiant sifflement que j’avais cru percevoir auparavant. Cette fois, il n’y avait pas de doute – et le pire, c’était qu’il venait d’un point situé non plus derrière mais devant moi.

 

J’ai dû pousser un hurlement. Je me vois vaguement traverser à toute allure l’infernal caveau basaltique des monstres d’autrefois, avec dans les oreilles ce maudit sifflement inhumain qui montait de la trappe ouverte sans surveillance sur les ténèbres infinies des profondeurs. Un vent soufflait aussi – non pas simplement un courant d’air froid et humide, mais une violente rafale, opiniâtre, que vomissait, sauvage et glaciale, l’abominable gouffre d’où venait l’indécent sifflet.

 

Il me reste le souvenir de bonds et d’écarts par-dessus toutes sortes d’obstacles, dans ce torrent de vent et de stridences qui grandissait de minute en minute et semblait délibérément s’enrouler et serpenter autour de moi, en assauts malfaisants lancés par-derrière et d’en bas.

 

Bien qu’il soufflât dans mon dos, ce vent avait bizarrement pour effet de retarder mon avance au lieu de m’aider – comme aurait pu le faire un nœud coulant ou un lasso lancé pour m’entraver. Sans plus me soucier du bruit que je faisais, j’escaladai un grand barrage de blocs et me retrouvai dans la partie du bâtiment qui menait à la surface.

 

Je me rappelle avoir aperçu l’entrée de la chambre des machines et avoir réprimé un cri à la vue d’un plan incliné conduisant à l’une de ces infernales trappes qui devaient bâiller deux étages plus bas. Mais au lieu de crier, je me répétais tout bas que tout cela n’était qu’un rêve dont j’allais bientôt me réveiller. Peut-être étais-je au camp – ou peut-être chez moi à Arkham. Fort de cet espoir qui soutenait ma raison, je commençai à monter la rampe vers l’étage supérieur.

 

Je savais, bien sûr, que j’aurais à retraverser la crevasse large de quatre pieds, mais j’étais trop tourmenté d’autres craintes pour en saisir toute l’horreur avant d’y arriver. Au cours de ma descente, il avait été facile de sauter par-dessus – mais comment en viendrais-je à bout quand il s’agissait de remonter, freiné par la peur, l’épuisement, le poids de l’étui métallique, et le harcèlement de ce diable de vent derrière moi ? Je ne songeai à tout cela qu’au dernier moment, ainsi qu’aux présences innommables qui pouvaient rôder dans les noirs abîmes au fond de la crevasse.

 

La lueur vacillante de ma torche faiblissait mais un souvenir obscur m’avertit que la faille était proche. Les rafales glacées et les hideuses stridences derrière moi me furent un moment comme un opium bienfaisant car elles aveuglèrent mon imagination sur la menace du gouffre béant sous mes pas. Et puis je pris conscience de nouvelles rafales et d’autres sifflements, devant moi cette fois – monstrueuse marée déferlant à travers la crevasse elle-même depuis des profondeurs inconnues et inconnaissables.

 

Maintenant, le vrai cauchemar, dans son essence, me tenait en son pouvoir. Je perdis la raison et oubliant tout, sauf l’impulsion animale de fuite, je m’élançai tout simplement et m’escrimai à escalader les décombres de la rampe comme si le gouffre n’existait pas. Puis me voyant au bord du vide, je fis un bond frénétique où je mis tout ce que j’avais de force, et fus instantanément englouti dans un pandémonium vertigineux de sons détestables, une obscurité opaque et palpable.

 

Voilà la fin de mon aventure, du moins ce que je me rappelle. Toutes les impressions qui suivirent appartiennent au domaine du délire et de la fantasmagorie. Rêve, folie et souvenir se mêlent fébrilement en une série de fantasmes bizarres et décousus, sans rapport avec aucune réalité.

 

Il y eut une chute affreuse à travers d’incalculables lieues de ténèbres visqueuses et sensibles, un brouhaha de bruits totalement étrangers à tout ce que nous connaissons de la terre et de sa vie organique. Des sens en sommeil, rudimentaires, paraissaient reprendre vie en moi, révélant des fosses et des vides peuplés d’horreurs flottantes, menant à des sommets abrupts et des océans sans soleil, des villes grouillantes de tours basaltiques aveugles sur lesquelles jamais ne brille aucune lumière.

 

Les secrets de la planète primitive et de ses âges immémoriaux fulgurèrent dans mon cerveau sans le secours de la vue ou de l’ouïe, et je connus des choses que mes anciens rêves les plus fous n’avaient jamais suggérées. Pendant tout ce temps, des doigts glacés de vapeur humide s’accrochaient à moi et me harcelaient, tandis que cette maudite stridence se déchaînait diaboliquement, au-dessus de l’alternance de brouhaha et de silence, dans des tourbillons de ténèbres.

 

Vinrent ensuite les visions de la ville cyclopéenne de mes rêves – non plus en ruine, mais telle que je l’avais rêvée. J’avais réintégré mon corps conique non humain, et me mêlais à la foule de ceux de la Grand-Race et aux esprits captifs qui transportaient des livres de haut en bas des hautes galeries et des vastes rampes.

 

En surimpression, s’ajoutaient à ces images des bribes éphémères et terrifiantes de conscience non visuelle ; combats désespérés, contorsions pour se libérer des tentacules du vent siffleur, un vol démentiel, comme de chauve-souris, dans l’air épais, tâtonnements fiévreux à travers la nuit fouettée par le cyclone, assaut frénétique et trébuchant de décombres.

 

Il y eut une fois l’insolite intrusion d’un éclair entr’aperçu – un confus et faible soupçon de rayonnement bleuâtre loin au-dessus de ma tête. Puis vint un rêve d’escalade et de reptation, où je me faufilai, sous les rayons d’une lune sardonique, dans un fouillis de débris qui glissaient et dégringolaient derrière moi au milieu d’un ouragan furieux. Ce fut la pulsation hostile et monotone de ce clair de lune exaspérant qui m’apprit enfin le retour de ce que j’avais autrefois considéré comme le monde éveillé, objectif.

 

J’étais à plat ventre, les ongles dans le sable du désert australien, et autour de moi hurlait un vent si tumultueux que je n’en avais jamais entendu de pareil à la surface de notre planète. Mes vêtements étaient en loques, et tout mon corps n’était qu’égratignures et contusions.

 

Je ne repris pleinement conscience que très lentement, et je ne pus dire à aucun moment où finissait le rêve délirant et où commençaient les vrais souvenirs. Il semblait y avoir eu un amoncellement de blocs titanesques, un abîme en dessous, une monstrueuse révélation du passé, et pour finir une horreur cauchemardesque – mais qu’est-ce qui était réel dans tout cela ?

 

Ma torche électrique avait disparu et je ne retrouvai pas non plus d’étui métallique. Y avait-il eu un étui semblable – ou un abîme – ou un tas de ruines ? Levant la tête, je regardai derrière moi et je ne vis que les sables stériles et ondoyants du désert.

 

Le vent démoniaque tomba et la lune bouffie et fongoïde sombra en rougeoyant vers l’ouest. Je me relevai péniblement et pris en titubant la direction de l’est pour regagner le camp. Que m’était-il arrivé en réalité ? M’étais-je simplement effondré dans le désert, traînant un corps torturé par le rêve sur des miles de sable et de blocs enfouis ? Sinon, comment pouvais-je supporter de vivre plus longtemps ?

 

Car, avec cette nouvelle incertitude, tous les espoirs que j’avais fondés sur l’irréalité de visions nées du mythe s’évanouissaient une fois de plus dans les doutes infernaux du début. Si cet abîme était réel, alors la Grand-Race l’était aussi – ses incursions et ses captures impies dans tout le tourbillon cosmique du temps n’étaient ni des mythes ni des cauchemars, mais une terrible, atterrante réalité.

 

Avais-je vraiment vécu cette épreuve révoltante, d’être ramené à un monde pré-humain vieux de cent cinquante millions d’années, pendant cette sinistre et déconcertante amnésie ? Mon corps actuel avait-il été le véhicule d’une effroyable conscience étrangère venue du fond des âges paléogènes ?

 

Esprit captif de ces horreurs à la démarche étrange, avais-je effectivement connu dans sa prospérité première cette maudite cité de pierre, et parcouru ces couloirs familiers en me contorsionnant sous la forme hideuse de mon ravisseur ? Ces rêves torturants de plus de vingt années étaient-ils le fruit de souvenirs monstrueux ?

 

M’étais-je jamais entretenu avec des esprits venus du fond de l’espace et du temps, avais-je appris les secrets de l’univers, ceux du passé et ceux de l’avenir, et rédigé les annales de mon propre monde pour les dossiers métalliques d’archives titanesques ? Et ces autres – ces Anciens d’une monstruosité révoltante, maîtres des vents furieux et des stridences démoniaques – étaient-ils bien une menace persistante, à l’affût dans leurs noirs abîmes, à attendre et à s’affaiblir peu à peu, tandis que de multiples formes de vie poursuivaient leur existence multimillénaire sur la face vieillie de la planète ?

 

Je ne sais pas. Si cet abîme et ce qu’il contenait était réel, alors il n’y a aucun espoir. Car tout aussi réellement, il pèse sur notre monde humain une ombre ironique et inconcevable, hors du temps. Mais par bonheur il n’y a aucune preuve que tout cela soit autre chose qu’un nouvel aspect de mes rêves mythiques. Je n’ai pas rapporté l’étui métallique qui eût été un indice, et jusqu’à présent ces couloirs souterrains n’ont pas été retrouvés.

 

Si les lois de l’univers sont clémentes, on ne les retrouvera jamais. Mais je dois dire à mon fils ce que j’ai vu ou cru voir, laissant à son jugement de psychologue le soin d’évaluer la réalité de mon expérience et de faire connaître ce témoignage.

 

J’ai dit que l’épouvantable vérité qui était à l’origine de mes années de rêves torturants repose entièrement sur la réalité de ce que j’ai cru voir dans ces ruines cyclopéennes ensevelies. Il m’a été pénible, je dois le dire, de mettre noir sur blanc cette révélation décisive, bien que le lecteur n’ait pu manquer de la deviner. Elle est dans le livre que contient l’étui de métal – cet étui que j’ai arraché à son repaire au milieu de la poussière d’un million de siècles.

 

Aucun œil n’avait vu, aucune main n’avait touché ce livre depuis la venue de l’homme sur cette planète. Pourtant, lorsque je braquai ma torche sur lui dans ce terrifiant abîme, je vis que les caractères bizarrement colorés sur les pages de cellulose cassante et brunie par les âges n’étaient pas du tout de ces hiéroglyphes obscurs datant de la jeunesse de la terre. Non, c’étaient les lettres de notre alphabet familier, composant des mots anglais écrits de ma main.

 

 

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1 janvier 2010

Howard Phillips Lovecraft, AIR FROID

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Howard Phillips Lovecraft

 

AIR FROID

 

Cool Air, 1926

 

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

 

 

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                       Vous me demandez de vous expliquer pourquoi je crains l’air froid, pourquoi je tremble plus que les autres dès que j’entre dans une pièce froide, et parais malade, pris de nausées, lorsque la fraîcheur du soir s’insinue sous la chaleur d’un après-midi de fin d’automne. Il y en a qui disent que je réagis au froid comme d’autres à une mauvaise odeur ; je suis bien le dernier à les démentir. Ce que je vais faire maintenant, c’est vous rendre compte de l’incident le plus abominable qui me soit jamais arrivé et vous laisser le soin de juger, de dire s’il existe une explication satisfaisante à ces réactions qui vous étonnent.

 

C’est une erreur que d’imaginer l’abominable associé toujours indissolublement à l’obscurité, au silence et à la solitude. Moi, je l’ai rencontré dans la clarté d’un milieu d’après-midi, au sein d’une métropole trépidante, alors que je me trouvais soumis à la promiscuité que garantit une pension meublée de la catégorie la plus ordinaire, entouré de ma triste propriétaire et de deux hommes robustes. Au printemps de 1923, j’avais réussi à tirer quelques commandes à des périodiques, travaux aussi peu lucratifs que fastidieux, et me trouvais dans la ville de New York ; incapable évidemment de payer un loyer élevé, je m’étais mis à dériver de meublé en meublé, tous aussi détestables les uns que les autres, à la recherche de la chambre qui combinerait propreté acceptable, mobilier relativement décent et prix plus raisonnable. Je m’aperçus vite que je tombais irrémédiablement de Charybde en Scylla, mais finis néanmoins par trouver une maison située dans la 14e Rue Ouest, qui me déplut un peu moins que les précédentes.

 

C’était un immeuble de grès, à quatre étages, construit sans doute quelque temps avant 1850, meublé de cheminées de marbre et de boiseries dont la splendeur fatiguée attestait une ancienne opulence suivie d’un déclin rapidement précipité. Dans les chambres, grandes, hautes de plafond, décorées d’un papier impossible et de corniches de plâtre d’une complexité grotesque, dominaient une odeur de moisi et des relents de cuisine lointaine. Mais les planchers étaient frottés, les draps supportables, et l’eau chaude n’était que rarement froide ou coupée, si bien que j’en vins à considérer cet endroit comme une tanière assez propice à l’hibernation, en attendant de me retrouver capable de vivre. La propriétaire, dame traînant savate, une Espagnole presque barbue répondant au nom de Herrero, avait le bon goût de m’épargner ses bavardages ou ses considérations personnelles sur l’heure à laquelle j’éteignais l’électricité dans ma chambre, laquelle donnait sur le palier du troisième étage ; et mes colocataires étaient des gens aussi tranquilles et aussi discrets qu’on pouvait les rêver, des Espagnols pour la plupart, dont le niveau de vie était à peine supérieur au minimum vital. En définitive, seul le vacarme des voitures dans l’artère sur laquelle donnaient mes fenêtres se révéla un souci majeur.

 

J’habitais dans cet endroit depuis trois semaines à peu près quand eut lieu le premier incident bizarre. Un soir, il était à peu près huit heures, j’entendis comme une sorte de clapotis contre mon plafond. Dans ma chambre régnait brusquement l’odeur âcre de l’ammoniaque. Regardant autour de moi, je m’aperçus qu’un coin du mur était taché ; un liquide en dégouttait sur le plancher ; l’inondation provenait de l’endroit du plafond le plus proche de la rue. Soucieux de prendre le mal à sa racine, je me précipitai en bas pour avertir la propriétaire des ennuis qui m’arrivaient. Elle m’assura que les choses seraient vite remises en ordre.

 

« C’est le Dr Muñoz, expliqua-t-elle en escaladant l’escalier devant moi, il a renversé ses drogues. Il est trop malade pour pouvoir se soigner – il est de plus en plus malade – et il ne veut pas qu’on l’aide. Il est très bizarre dans sa maladie. Toute la journée il prend des bains avec des odeurs bizarres ; il ne faut pas qu’il s’agite ou qu’il ait chaud. Il fait tout son ménage tout seul – sa petite chambre est pleine de bouteilles et de machines, et il n’exerce pas la médecine. Mais il était célèbre autrefois – mon père avait entendu parler de lui à Barcelone – ; encore récemment il a arrangé le bras du plombier. Il ne sort jamais que sur le toit, et c’est mon fils Esteban qui lui apporte sa nourriture, son linge, ses médicaments et toutes ses drogues. Seigneur, tout cet ammoniaque qu’il prend pour avoir froid ! »

 

Mrs Herrero disparut en direction du quatrième étage ; quant à moi, je me retirai dans ma chambre. Quelques instants plus tard, l’ammoniaque cessa de couler, et, tandis que j’épongeais mon plancher et ouvrais la fenêtre pour évacuer l’odeur, j’entendis de nouveau, au-dessus de moi, les pas lourds de ma propriétaire. Aucun bruit ne venait jamais de chez ce Dr Muñoz, hormis des grondements qui faisaient penser à quelque mécanisme mû par un moteur à explosion. Il marchait toujours à pas feutrés. Un moment je me demandai quelle pouvait être sa maladie, et si son refus systématique d’entrer en contact avec l’air extérieur ne procédait pas tout simplement d’une manie sans grand fondement. Il y a, me dis-je gravement, quelque chose de terriblement poignant dans le sort d’une personne éminente qui a sombré.

 

Et j’aurais bien pu ne jamais faire la connaissance du Dr Muñoz sans la crise cardiaque qui me serra la poitrine un début d’après-midi alors que j’étais en train d’écrire dans ma chambre. Les médecins m’avaient averti du danger de ces attaques, et je savais qu’il n’y avait pas un moment à perdre. Me souvenant de ce que m’avait dit ma propriétaire des soins apportés par l’invalide au plombier, je me traînai jusqu’à l’étage supérieur et frappai faiblement à la porte qui correspondait à la mienne. Une voix curieuse, qui semblait venir de la droite, me répondit en bon anglais, me demandant mon nom et la raison de ma visite ; lorsque j’eus fourni les renseignements qu’on me demandait, la porte contiguë à celle où j’avais frappé s’ouvrit.

 

Un souffle d’air froid me gifla le visage ; quoique cette journée fût l’une des plus chaudes de la fin juin, je frissonnai en passant le seuil du grand appartement. La décoration était somptueuse autant que de bon goût ; elle me surprit, dans ce temple de la malpropreté et du désordre. Un lit escamotable remplissait son rôle diurne de divan, et des meubles d’acajou, des rideaux opulents, de vieux tableaux et une bibliothèque à vous en faire pâlir d’envie, tout évoquait plutôt le cabinet d’études d’un homme de qualité que la chambre à coucher d’une pauvre maison meublée. Je compris que la pièce située au-dessus de mon logement – la « petite chambre » avec les bouteilles et les machines dont avait parlé Mrs Herrero – était tout simplement le laboratoire du médecin ; et que ses quartiers d’habitation se trouvaient dans la pièce voisine, cossue avec ses confortables alcôves ; elle était flanquée d’une salle de bains, dont les placards recelaient et masquaient tous les ustensiles de la vie quotidienne. Le Dr Muñoz, c’était évident, était un homme cultivé, de goût et de bonne naissance.

 

Le petit homme qui se trouvait devant moi était admirablement proportionné ; ses vêtements, quoiqu’un peu guindés, étaient d’une coupe parfaite qui lui allait à merveille ; une tête très distinguée, une expression supérieure mais dépourvue de toute arrogance, un collier de barbe coupé court et gris fer ; un pince-nez à l’ancienne mode encadrait des yeux sombres et vivants et surmontait un nez aquilin qui donnait une sorte d’apparence mauresque à une physionomie typiquement ibéro-celte. Des cheveux épais, bien coiffés, attestant les visites régulières d’un coiffeur, séparés par une raie impeccable au-dessus d’un front puissant. Cet ensemble dégageait l’impression d’une intelligence rare et d’une nature bien supérieure à la moyenne.

 

Néanmoins, dès la première vision que j’eus du Dr Muñoz au sein de cette atmosphère glacée, j’éprouvai une répugnance que rien dans l’aspect de mon hôte ne pouvait justifier. Seuls les reflets livides de son teint et la froideur de sa main pouvaient donner un fondement physique à ce sentiment, et pourtant même ces données pouvaient très bien s’expliquer, si l’on consentait à se souvenir que cet homme était un malade. C’était peut-être aussi ce froid bizarre qui atténuait ma bonne impression. La température en effet était bien au-dessous de la normale pour une journée si chaude, et tout ce qui est anormal suscite l’aversion, la méfiance et la crainte.

 

Mais j’eus tôt fait d’oublier mes réticences pour admirer l’extrême habileté de cet étrange médecin, habileté dont je ne tardai pas à me rendre compte, et pourtant ses mains, tremblantes et glacées, semblaient parfaitement mortes. Il comprit immédiatement ce dont j’avais besoin, et m’administra ses soins avec la suprême dextérité d’un grand maître. Pendant tout ce temps, me réconfortant d’une voix délicatement modulée quoique sans timbre, il me disait qu’il était l’ennemi le plus acharné qui fût de la Mort, qu’il avait perdu sa fortune en même temps que ses amis à mener des expériences bizarres dont l’objet était d’anéantir la Grande Faucheuse. On sentait en lui le fanatique bien intentionné. Il monologua longtemps de la sorte, presque comme un vieillard radoteur, tout en m’auscultant et me donnant plusieurs médicaments qu’il alla chercher dans son petit laboratoire. De toute évidence, le voisinage d’une personne de son milieu lui paraissait un heureux dérivatif dans cet environnement douteux, et c’est cela sans doute qui faisait naître en lui le besoin d’évoquer le souvenir de ses années plus fortunées.

 

Sa voix, si elle était étrange, en tout cas était apaisante. Sa respiration me restait inaudible tandis qu’il m’adressait des phrases bien tournées, d’une exquise urbanité. Il essayait de détourner mon esprit de mes soucis personnels en me parlant de ses théories et de ses expériences. Et je me rappelle qu’il me consola avec tact de ma faiblesse cardiaque en me répétant que la volonté et la conscience sont plus puissantes que la vie organique elle-même, si bien qu’à une enveloppe physique précaire, mal développée, un traitement scientifique de ses qualités propres peut fournir une animation fondée sur le système nerveux malgré toutes les défectuosités fonctionnelles ou même les lacunes que présente l’arsenal normal des organes. Il se faisait fort, me dit-il presque en plaisantant, de m’apprendre un jour à vivre, ou tout au moins à posséder une sorte d’existence consciente, sans cœur. Pour lui, il souffrait d’un ensemble de maladies qui exigeaient un régime très complexe dont un froid permanent était l’un des éléments. Toute élévation notable de la température, si elle se prolongeait, pouvait lui être fatale. Il parvenait à maintenir dans son appartement une température égale – de douze degrés centigrades – grâce à un système de refroidissement par absorption à ammoniaque, et c’était le moteur à explosion de ses pompes que j’avais souvent entendu dans ma chambre, à l’étage inférieur.

 

Ma crise une fois calmée, avec une rapidité merveilleuse, je quittai cette pièce, glacé et frissonnant, disciple convaincu en même temps qu’admirateur sincère de ce reclus aux dons si étonnants. Telle fut la première des fréquentes visites que j’allais lui faire, mais équipé désormais de chandails et d’un pardessus ; je l’écoutais me parler de ses recherches secrètes, des résultats presque surnaturels qu’il avait obtenus, et je tremblais quelque peu en examinant les volumes antiques et mystérieux qui composaient sa bibliothèque. Je peux ajouter en passant que mon hôte me guérit presque complètement de ma maladie, et pour toujours, grâce à sa science intelligente. J’ai le sentiment, encore aujourd’hui, qu’il ne méprisait pas entièrement les incantations médiévales, étant donné que pour lui ces formules secrètes mettaient en éveil des stimuli psychologiques rares, capables presque certainement d’exercer des effets assez imprévus sur la substance d’un système nerveux ayant perdu la faculté d’envoyer les pulsations vitales dans les organes. Je fus très frappé de ce qu’il me dit du vieux Dr Torres, de Valence, avec qui il avait partagé ses premières expériences et qui avait réussi à le tirer, dix-huit ans plus tôt, d’une maladie extrêmement grave, qui était responsable de ses infirmités actuelles. Ce vénérable praticien, du reste, n’avait pas plus tôt sauvé son collègue que lui-même succombait au redoutable ennemi qu’il venait de combattre avec un tel succès chez son prochain. Peut-être la tension avait-elle été trop forte, car le Dr Muñoz me fit clairement comprendre – quoique à voix basse et sans me donner de détails – que la thérapeutique utilisée sortait nettement de l’ordinaire et comportait des procédés que n’auraient certainement pas accueillis avec le sourire les galiénistes respectables du monde traditionnel.

 

Mais en même temps que les semaines passaient, je remarquai avec peine que mon nouvel ami régressait physiquement, lentement mais irrémédiablement, comme l’avait bien vu du reste Mrs Herrero. Les nuances livides de son teint s’accentuaient, sa voix devenait toujours plus caverneuse et indistincte, ses mouvements musculaires étaient moins bien coordonnés, et son esprit et sa volonté témoignaient d’une résistance et d’un esprit d’initiative qui allaient sans cesse décroissant. Du reste, aucun des détails de ce lent et si triste processus de vieillissement ne semblait lui échapper à lui non plus, et peu à peu son expression, sa conversation même se chargèrent d’une amère ironie qui fit revivre en moi un sentiment rappelant la subite répulsion que j’avais éprouvée à son égard la première fois que je l’avais vu.

 

Il lui venait soudain de bizarres caprices ; il se découvrait un amour insolite pour les épices exotiques et l’encens égyptien, à tel point qu’au bout de peu de temps sa chambre évoquait le sépulcre souterrain de quelque pharaon dans la vallée des Rois. Cependant il lui fallait toujours plus d’air froid ; avec mon aide, il étendit le réseau de tubes à refroidissement dans sa chambre et modifia ses pompes de façon à augmenter le débit de ses appareils et à maintenir la température intérieure à zéro degré, et finalement à moins trois. Il faisait évidemment moins froid dans le laboratoire et dans la salle de bains, pour éviter que l’eau ne gelât et que les réactions chimiques ne fussent interrompues. Le locataire de la chambre voisine s’étant plaint de l’air glacé qui lui venait de la porte de communication, j’aidai mon ami à fixer contre le battant de cette porte une lourde tenture isolante. Une sorte d’horreur toujours plus grande, une expression morbide et lointaine semblaient s’être emparées de lui. Il parlait tout le temps de la mort, mais il avait un grand rire caverneux lorsqu’on évoquait devant lui, le plus délicatement possible, des choses telles que l’enterrement ou les dernières dispositions.

 

En fin de compte, il devenait un compagnon plus que déconcertant, macabre. Pourtant, reconnaissant comme je l’étais à celui qui m’avait guéri, je ne pouvais me résoudre à l’abandonner aux étrangers entre les mains desquels il serait tombé si j’avais manqué ; je veillais soigneusement à tous ses besoins, mettant sa chambre en ordre, emmitouflé dans une cape épaisse que j’avais achetée spécialement à cette intention. Comme je faisais la plus grande partie de ses achats, je ne pouvais m’empêcher d’avoir des sursauts d’étonnement en lisant les listes de produits chimiques qu’il me demandait d’aller chercher aux laboratoires des pharmaciens.

 

Il semblait régner dans son appartement une atmosphère de panique toujours plus forte et parfaitement inexplicable. La maison tout entière, comme je l’ai dit, dégageait une odeur de moisi, mais celle qui imprégnait sa chambre était pire, et cela malgré toutes les épices, l’encens et les âcres vapeurs chimiques de ces bains qu’il prenait maintenant presque constamment, et qu’il exigeait de prendre sans témoins. Je me rendais compte que cette odeur devait avoir un rapport avec sa maladie, et je frissonnais, seul avec moi-même, en me demandant ce qu’elle pouvait être. Mrs Herrero faisait le signe de croix chaque fois qu’elle le rencontrait. Elle me l’abandonna sans scrupules, interdisant même à son fils Esteban de continuer à faire des courses pour lui. Quand je lui proposai de consulter d’autres médecins, le malade eut une crise de rage à la limite de ses forces. De toute évidence, il devait éviter les efforts physiques et les émotions violentes, et pourtant, sa volonté et sa force vitale se sclérosant plutôt qu’elles ne s’évanouissaient, il refusait systématiquement de rester dans son lit. Puis la lassitude de cette première période fit place à un retour de son ancien esprit d’entreprise, et il parut tout prêt à braver plus audacieusement que jamais toutes les gémonies de la mort, peut-être parce qu’il sentait se poser chaque jour un peu plus sur son corps les griffes de cette éternelle ennemie. Il avait pratiquement abandonné toute habitude de manger, habitude qui du reste, chez lui, n’avait jamais été plus qu’un rite sommaire. Seule sa puissance mentale semblait l’empêcher de sombrer dans l’écroulement total.

 

Puis, il se mit à réaliser, des heures durant, de longs documents qu’il scellait soigneusement et me recommandait ensuite, avec mille détails, de transmettre après sa mort à un certain nombre de personnes dont il me donna les noms ; pour la plupart, c’étaient des lettrés des Indes occidentales, mais il y avait aussi dans sa liste un médecin français, célèbre autrefois, et que je croyais mort depuis longtemps, mais au sujet duquel avaient couru les bruits les plus fantastiques. En fait, je brûlai tous ces papiers sans les envoyer ni les ouvrir. L’aspect et la voix de mon ami devenant véritablement effrayants, sa présence insupportable, un jour de septembre, un homme qui était venu réparer la lampe de son bureau l’aperçut à l’improviste et tomba en crise d’épilepsie. Crise que mon ami, du reste, soigna d’une manière extraordinaire, me donnant ses instructions tandis que lui-même restait invisible. Ce malade, chose bizarre, avait connu toutes les terreurs de la Grande Guerre sans jamais avoir été victime d’une telle attaque.

 

Puis, vers le milieu d’octobre, l’horreur des horreurs tomba sur nous avec une brutalité stupéfiante. Une nuit, vers onze heures, la pompe de l’appareil à compression tomba en panne et, trois heures plus tard, le système de refroidissement avait cessé de fonctionner. Le Dr Muñoz m’appela à grands coups de talon dans mon plafond. Je m’acharnai fébrilement à réparer l’appareil tandis que mon hôte jurait d’une voix dont la sonorité morte et caquetante défiait toute description. Mes efforts d’amateur n’aboutirent à rien. J’allai chercher le mécanicien d’un garage voisin, ouvert la nuit, mais il me dit qu’on ne pourrait rien faire avant le matin, car il fallait remplacer un piston de la pompe. La rage et la terreur de l’ermite moribond prirent alors des proportions grotesques, mais qui me firent craindre de le voir perdre toutes les ressources physiques qui pouvaient lui rester. Un moment, dans une sorte de crise, il enfouit ses yeux derrière ses mains et se précipita dans la salle de bains. Il en ressortit, tâtonnant, la tête bandée : j’avais vu ses yeux pour la dernière fois.

 

Il faisait maintenant nettement moins froid dans l’appartement. Vers cinq heures, le docteur se retira dans la salle de bains non sans m’avoir auparavant ordonné de veiller à ce qu’on lui fournît, sans la moindre interruption, toute la glace que l’on pourrait se procurer dans des drugstores ou les cafés ouverts. Au retour de quelque voyage inutile, ou quand je déposais devant la porte de la salle de bains le résultat de ma quête, je pouvais entendre chaque fois comme un bruit de barbotement, et une voix, toujours plus épaisse, hurlait toujours le même ordre : « Encore plus ! Encore plus ! » Finalement le jour, qui promettait d’être chaud, se leva ; les boutiques s’ouvrirent l’une après l’autre. En désespoir de cause je demandai à Esteban soit d’aller chercher de la glace pendant que j’essaierais de trouver un piston, soit d’aller lui-même chercher le piston. Mais, obéissant aux instructions de sa mère, il refusa systématiquement de rien faire.

 

En fin de compte, j’engageai un clochard douteux, que je rencontrai au coin de la Huitième Avenue, pour veiller à ce que mon patient eût toute la glace qui lui était nécessaire ; il irait la chercher dans une petite boutique où je le présentai. Cela fait, je m’attaquai à la recherche du piston, en même temps qu’à celle d’hommes de l’art qui fussent capables de le monter. Tâche interminable ; à l’image de mon ermite, j’étais presque malade de rage, en voyant les heures s’écouler dans cette course affolée, dans ces séries de coups de téléphone inutiles ; je ne pris même pas le temps de manger ; ce fut une course éperdue, de boutique en boutique, ici et là, toujours plus loin, en métro, en taxi. Vers midi, néanmoins, je finis par trouver un magasin, au diable, qui possédait les pièces dont j’avais besoin, et vers une heure et demie, cet après-midi-là, je rentrai enfin dans la maison meublée avec tout l’équipement nécessaire, suivi de deux mécaniciens robustes et intelligents. J’avais fait tout ce que j’avais pu, et j’espérais qu’il n’était pas trop tard.

 

Mais une terreur noire et sourde avait pénétré avant moi dans l’immeuble. La maison était en proie à un tumulte innommable, et au-dessus du vacarme des voix terrorisées, j’entendis un homme qui priait à haute voix, et d’une voix de basse. Il y avait des choses redoutables dans l’air, on le sentait, et les locataires murmuraient de bouche à oreille, égrenant leurs chapelets que les poussait à réciter l’odeur provenant de la porte du docteur, toujours systématiquement fermée à clé. Le clochard que j’avais requis s’était enfui en criant, les yeux fous, aussitôt après avoir rapporté sa deuxième provision de glace. Peut-être était-ce le résultat d’une curiosité excessive. Il ne pouvait naturellement pas avoir fermé derrière lui la porte à clé ; maintenant, pourtant, elle était condamnée de l’intérieur. Aucun son ne nous venait plus de l’appartement, à l’exception d’une sorte de bruit de gouttes épaisses et lourdes qui tombaient pesamment, et sur la nature desquelles on n’osait pas s’interroger.

 

Après quelques secondes de discussion avec Mrs Herrero et les mécaniciens, malgré la crainte qui me rongeait jusqu’à la moelle des os, je pris la décision d’enfoncer la porte. Mais la propriétaire heureusement trouva le moyen de faire tomber la clé de l’extérieur, à l’aide d’un fil de fer. Auparavant nous avions ouvert toutes les portes de toutes les chambres de l’étage, et toutes les fenêtres de la maison. Nous protégeant le nez avec des mouchoirs, tremblants, nous pénétrâmes enfin dans cette pièce maudite, orientée au sud, où brillait le chaud soleil du début de l’après-midi.

 

Une sorte de traînée sombre et graisseuse passait sous la porte de la salle de bains entrouverte, allait jusqu’au vestibule et, de là, au bureau où s’était formée une mare à faire frémir. Quelque chose était griffonné au crayon, d’une écriture tremblante, sur un morceau de papier atrocement marbré, comme par les griffes elles-mêmes qui avaient tracé ces derniers mots dans l’urgence du désespoir. Et, de là, la piste menait au lit, où elle mourait d’une façon que je ne saurais dire.

 

Ce qui se trouvait, ou ce qui s’était trouvé sur ce lit, je ne peux même pas entreprendre de le décrire ; songer à cette idée me tue. Mais je le compris en m’emparant de ce papier gras, en le lisant, avant d’y mettre le feu. Je le devinai au sein de mon intime frayeur tandis que la propriétaire et les deux mécaniciens, pris de panique, s’enfuyaient de cet endroit maudit, pour aller balbutier d’incohérents récits au commissariat de police. Et les mots nauséeux de ce message me parurent presque impossibles à accepter par ce chaud soleil, et dans cette lumière dorée, tandis que l’on entendait le bruit des voitures et des camions et la clameur qui montait de la 14e Rue ; et pourtant, je dois avouer que ce que je lus à ce moment-là, je le crus. Est-ce que je le crois encore maintenant ? Franchement, je ne saurais le dire. Il y a des choses à propos desquelles il vaut mieux ne pas réfléchir, tout ce que je peux affirmer, c’est que je hais l’odeur de l’ammoniaque, et que je m’évanouis au moindre courant d’air froid.

 

« La fin, disait ce griffonnage atroce, la fin est là. Il n’y a plus de glace. L’homme a jeté un coup d’œil à l’intérieur, et il s’est sauvé. Il fait plus chaud à chaque minute, les tissus ne peuvent pas tenir. J’imagine que vous avez compris ce que je voulais dire à propos de la volonté et de la conservation du corps après que les organes ont cessé de fonctionner. C’était parfait en théorie, mais ne pouvait durer indéfiniment. Il y a eu une détérioration progressive que je n’avais pas prévue. Le Dr Torres l’avait compris, mais le choc l’a tué. Il ne pouvait supporter ce qu’il avait à faire ; il était contraint de m’enfermer dans un endroit aussi sombre qu’étrange, où il pût s’occuper de ma matière et me faire revenir à la vie. Mais les organes refusèrent de se remettre à travailler. Il fallait le réaliser à ma façon – par la voie que je préconisais : la préservation artificielle. Car, comprenez-vous, je suis mort il y a aujourd’hui dix-huit ans. »

 

 

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15 juillet 2020

Porte de sortie (1216)

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Porte de sortie

 

Ingénieux accessoire, il avait avec lui

Une porte de poche et l’empruntait parfois,

Saluant et quittant toute part de sa vie

Qui pouvait lui déplaire, et il disparaissait.

 

Ayant su le prodige et pleine de courroux,

Voulant lui faire voir que toute vie s’achève

À son propre vouloir, la faux déjà levée,

La Mort vint le trouver - mais il était sorti.

 

 

JCP 07/2020

6 juin 2013

Paul Verlaine, sélection de poèmes

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Paul Verlaine, sélection de poèmes

 

 

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même j'ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,
- Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.

 

 

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

 

 

Soleils couchants

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.

La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s'oublie
Aux soleils couchants.

Et d'étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves,
Fantômes vermeils,

Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
A de grands soleils
Couchants sur les grèves.

 

 

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

 

 

La chanson des ingénues

Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l'œil bleu,
Qui vivons, presque inconnues,
Dans les romans qu'on lit peu.

Nous allons entrelacées,
Et le jour n'est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont d'azur ;

Et nous courons par les prés
Et rions et babillons
Des aubes jusqu'aux vesprées,
Et chassons aux papillons ;

Et des chapeaux de bergères
Défendent notre fraîcheur,
Et nos robes — si légères —
Sont d'une extrême blancheur ;

Les Richelieux, les Caussades
Et les chevaliers Faublas
Nous prodiguent les œillades,
Les saluts et les « hélas ! »

Mais en vain, et leurs mimiques
Se viennent casser le nez
Devant les plis ironiques
De nos jupons détournés ;

Et notre candeur se raille
Des imaginations
De ces raseurs de muraille,
Bien que parfois nous sentions

Battre nos cœurs sous nos mantes
À des pensers clandestins,
En nous sachant les amantes
Futures des libertins.

 

 

Clair de lune

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

 

 

 

À la promenade

Le ciel si pâle et les arbres si grêles
Semblent sourire à nos costumes clairs
Qui vont flottant légers avec des airs
De nonchalance et des mouvements d'ailes.

Et le vent doux ride l'humble bassin,
Et la lueur du soleil qu'atténue
L'ombre des bas tilleuls de l'avenue
Nous parvient bleue et mourante à dessein.

Trompeurs exquis et coquettes charmantes,
Cœurs tendres mais affranchis du serment,
Nous devisons délicieusement,
Et les amants lutinent les amantes.


De qui la main imperceptible sait
Parfois donner un souffle qu'on échange
Contre un baiser sur l'extrême phalange
Du petit doigt, et comme la chose est


Immensément excessive et farouche,
On est puni par un regard très sec,
Lequel contraste, au demeurant, avec
La moue assez clémente de la bouche.

 

 

 

Les Ingénus

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambes, trop souvent
Interceptés ! - et nous aimions ce jeu de dupes.

Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
Inquiétait le col des belles sous les branches,
Et c'était des éclairs soudains de nuques blanches,
Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne :
Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne.

 

 

 

Colloque sentimental

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

- Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non.

Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

 

 

 

Il pleure dans mon cœur

Il pleut doucement sur la ville
(Arthur Rimbaud)

 

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !

 

 

 

Green

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encore de vos derniers baisers ;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

 

 

 

Art poétique

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

 

 

 

Ecoutez la chanson bien douce

Ecoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?)
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile,
Qui palpite aux brises d'automne.
Cache et montre au cœur qui s'étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D'être simple sans plus attendre,
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage,
L'âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !...
Ecoutez la chanson bien sage.

 

 

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25 février 2020

Citation : Christian Bobin

Écrivain et poète français né le 24 avril 1951 au Creusot, où il demeure.

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Introduction à "L'homme-joie"

 

 

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C'est grâce à la télévision, temple formidable de l'inculture, qu'il me fut donné  de décrouvrir Christian Bobin.

 

Et je n'en dirai rien :

les livres se découvrent

au parler du silence.

 

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                               Concernant cet auteur, une mise en garde s'impose cependant : certains de ses textes sont notablement imprégnés de christianisme, ce qui peut se montrer rerettable, voire prohibitif pour les non-croyants. Cependant, l'effort d'ignorer ces passages peut être largement récompensé par l'heureuse découverte de véritables perles littéraires, et d'une poésie unique.

 

JCP

1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (3/9)

 

 AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

 

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CHAPITRE TROIS

 

 ACCÉDER AU POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT

 

 

La dimension de l'intemporel introduit une autre sorte de forme d'appréhension de la réalité qui ne "tue" pas l'esprit vivant en chaque créature et en chaque chose. Une appréhension de la réalité qui ne détruit pas le sacré et le mystère de la vie mais qui exprime plutôt un profond amour et une immense révérence pour tout ce qui est. Une appréhension de la réalité dont le mental ne sait rien.

 

EXERCICE

Brisez la vieille habitude qui vous fait nier le moment présent et y résister. Exercez- vous à soustraire votre attention du passé et du futur quand la nécessité ne se présente pas. Sortez de la dimension temporelle autant que vous le pouvez dans le quotidien.

Si vous éprouvez de la difficulté à accéder directement à l'instant présent, exercez-vous d'abord en observant la tendance habituelle de votre mental à vouloir fuir le moment présent. Vous constaterez qu'il imagine en général le futur comme étant meilleur ou pire que le présent. Dans le premier cas, il vous donne de l'espoir et du plaisir par anticipation. Dans le deuxième cas, il crée de l'anxiété. Chaque fois, il s'agit pourtant d'une illusion. En vous observant vous-même, vous pouvez automatiquement devenir plus présent dans votre vie. Dès l'instant où vous prenez conscience que vous n'êtes plus présent, vous l'êtes. Chaque fois que vous pouvez observer votre mental, vous n'êtes plus pris à son piège. Un autre facteur est entré en jeu, quelque chose  qui n'appartient pas au mental, la présence-témoin.

Soyez présent en tant qu'observateur de votre mental, c'est à dire de vos pensées, de vos émotions et de vos réactions dans diverses situations. Accordez au moins autant d'attention à vos réactions qu'à la situation ou à la personne qui vous fait réagir.

Remarquez aussi la répétitivité avec laquelle votre attention se fixe sur le passé ou le futur. Ne jugez pas et n'analysez pas ce que vous observez. Regardez la pensée, sentez l'émotion, surveillez la réaction. N'en faites pas une problématique. Vous sentirez alors quelque chose de plus puissant que n'importe lequel de vos sujets d'observation : la présence calme qui observe de derrière le contenu du mental, le témoin silencieux.

Lorsque certaines situations déclenchent des réactions empreintes d'une forte charge émotive, comme lorsque l'image de soi est menacée, qu'un défi se présente dans votre vie et suscite de la peur, que les choses vont mal ou qu'un nœud émotionnel du passé refait surface, la présence doit se faire intense. Dans de telles situations, vous avez tendance à devenir "inconscient". La réaction ou l'émotion prend totalement possession de vous, vous devenez elle et agissez en fonction d'elle. Vous vous justifiez, vous accusez, vous attaquez, vous vous défendez... Sauf qu'il ne s'agit pas de vous, mais du scénario réactif, du mental dans son habituel mode de survie.

S'identifier au mental, c'est lui donner de l'énergie. Observer le mental, c'est lui enlever de l'énergie. S'identifier au mental accentue la dimension temporelle. Observer le mental donne accès à la dimension intemporelle. L'énergie économisée se transforme en présence. Une fois que vous savez d'expérience ce qu'être présent signifie, il est beaucoup plus aisé de simplement sortir de la dimension temporelle chaque fois que vous n'avez pas besoin du temps pour des raisons pratiques et de plonger davantage dans le présent.

Ceci n'amoindrit pas votre aptitude à vous servir de la dimension temporelle - le passé ou le futur -  quand vous avez besoin d'y faire référence pour des questions d'ordre pratique. Cela n'amoindrit pas non plus votre capacité à employer votre mental. En fait, cela l'améliore. Quand vous utiliserez votre mental, celui-ci sera plus vif, plus pointu.

La personne illuminée maintient toujours son attention dans le présent, celle-ci est tout de même consciente du temps à la périphérie ? Autrement dit, elle continue à  se servir du "temps-horloge" mais est libérée du "temps psychologique.

 

 

Comment se défaire du temps psychologique

Apprenez à utiliser le temps dans les aspects pratiques de votre vie - on pourrait appeler cela le "temps-horloge" -, mais revenez immédiatement à la conscience du moment présent quand les choses pratiques ont été réglées. De cette façon, il n'y aura aucune accumulation du "temps-psychologique", qui est l'identification au passé et la perpétuelle projection compulsive dans le futur.

Si vous vous donnez un objectif et travaillez pour l'atteindre, vous vous servez du "temps-horloge". Vous êtes conscient de la direction que vous voulez prendre, mais vous honorez le pas que vous faites dans le moment et lui accordez votre attention le plus totale. Si vous devenez trop axé sur l'objectif parce que, à travers lui, vous recherchez peut-être le bonheur, la satisfaction et une certaine complétude, vous n'honorez plus le présent. Celui-ci se réduit à un tremplin pour le futur, sans aucune valeur intrinsèque. Le "temps-horloge" se transforme alors en "temps-psychologique". Votre périple n'est alors plus une aventure, mais seulement un besoin obsessionnel d'arriver quelque part, d'atteindre quelque chose, de réussir. Vous ne voyez ni ne sentez plus les fleurs sur le bord du chemin et vous n'êtes plus conscient de la beauté et du miracle de la vie qui sont révélés partout autour de vous quand vous êtes dans l'instant présent.

Désirez-vous toujours être ailleurs que là où vous êtes ? Le "faire" est-il pour vous seulement un moyen d'arriver à une fin ? La satisfaction doit-elle toujours être imminente ou se réduit-elle à des plaisirs de courte durée comme le sexe, la nourriture, la boisson, les drogues, à des sensations fortes et à une certaine surexcitation ? Votre objectif est-il constamment d'atteindre, de devenir et d'accomplir ? Ou bien êtes-vous à la poursuite de nouvelles sensations, d'autres plaisirs ? Croyez-vous qu'en ayant davantage  de possessions vous serez meilleur, plus satisfait ou psychologiquement plus complet ? Attendez-vous qu'un homme ou une femme donne un sens à votre vie ?

Dans l'état de conscience normal non éveillé, c'est à dire quand on s'identifie au mental, le pouvoir et l'infini potentiel créatif qui sont dissimulés dans le présent sont complètement éclipsés par le temps psychologique. Votre vie perd alors sa vitalité, sa fraîcheur et son sens de l'émerveillement. Les vieux scénarios de pensées, d'émotions, de comportements, de réactions et de désirs sont rejoués à l'infini. C'est là un script mental qui vous procure une sorte d'identité mais qui, en fait, déforme ou dissimule la réalité qu'est le présent. Et le mental fait alors du futur une obsession pour échapper à un présent insatisfaisant.

Ce que vous percevez comme le futur fait intrinsèquement partie de votre état de conscience dans le moment présent. Si votre mental traîne un lourd fardeau de passé, vous répèterez les mêmes expériences, car sans présence, le passé se perpétue de lui-même. La qualité de votre conscience dans cet instant-ci façonne votre futur qui, bien sûr, ne pourra être vécu que dans le présent.

 

SI LA QUALITÉ DE VOTRE CONSCIENCE A CE MOMENT-CI DÉTERMINE LE FUTUR, QU'EST-CE QUI DÉTERMINE LA QUALITÉ DE VOTRE CONSCIENCE ? VOTRE DEGRÉ DE PRÉSENCE. PAR CONSÉQUENT, LE SEUL DOMAINE A PARTIR DUQUEL LE VÉRITABLE CHANGEMENT PEUT S'OPÉRER ET OÙ LE PASSÉ PEUT SE DISSOUDRE, C'EST LE PRÉSENT.

 

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Il se peut qu'il vous soit difficile de reconnaître que le temps est à l'origine de votre souffrance ou de vos problèmes. Vous pensez en effet qu'ils sont occasionnés par des situations particulières dans votre vie, ce qui est vrai, si on considère la chose d'un point de vue conventionnel. Mais à moins que vous ne vous attardiez au dysfonctionnement du mental qui cause les problèmes, c'est à dire son attachement au passé et au futur ainsi que sa dénégation du présent, vos problèmes sont en fait interchangeables.

Si, par miracle, tous vos problèmes ou tout ce que vous percevez comme étant la cause de vos souffrances ou de vos malheurs étaient miraculeusement effacés aujourd'hui, sans que vous soyez devenu plus présent et plus conscient, vous vous retrouveriez tôt ou tard avec un ensemble semblable de problèmes ou de souffrances, comme si une ombre vous suivait où que vous alliez. En fin de compte, il n'y a qu'un problème : le mental prisonnier des mailles du temps.

Le salut n'existe pas dans le temps. Vous ne pouvez être libre dans le futur.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

La clé de la liberté, c'est la présence, vous ne pouvez être libre que dans l'instant présent.

Comment découvrir votre vie derrière vos conditions de vie actuelles

 

Ce que vous appelez "votre vie" devrait plutôt s'appeler plus justement "vos conditions de vie". Il s'agit de temps psychologique, du passé et du futur. Dans le passé, certaines choses ne se sont pas déroulées comme vous le vouliez. Vous résistez encore à ce qui s'est produit alors et à ce qui est maintenant. L'espoir vous fait vivre, mais il maintient votre attention sur le futur. Et c'est ce regard fixé sur le futur qui perpétue votre refus du présent et qui vous rend ainsi malheureux.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Oubliez un peu vos conditions de vie pendant un instant et prêtez attention à votre vie.

Vos conditions de vie existent dans un cadre temporel.

Votre vie, c'est l'instant présent.

Vos conditions de vie sont le produit du mental.

Votre vie est réelle.

 

Trouvez le "passage étroit qui vous conduit à la vie". On l'appelle l'instant présent. Ramenez votre vie au moment présent. Vos conditions de vie sont peut-être très problématiques, ce qui est le cas de la plupart des gens, mais essayez de voir si vous avez un problème en ce moment même. Pas demain ni dans dix minutes, mais maintenant. Avez-vous un problème maintenant ?

Lorsque vous êtes envahi par les problèmes, il ne reste aucune place pour la nouveauté ou les solutions. Alors, chaque fois que vous le pouvez, faites un peu de place à tout cela et vous trouverez votre vie qui se cache derrière vos conditions de vie.

 

 

EXERCICE

Utilisez pleinement vos sens. Soyez véritablement là où vous êtes. Regardez autour de vous. Simplement, sans interpréter. Voyez la lumière, les formes, les couleurs, les textures. Soyez conscient de la présence silencieuse de chaque objet, de l'espace qui permet à chaque chose d'être.

Écoutez les bruits sans les juger. Entendez le silence qui les anime. Touchez quelque chose, n'importe quoi, et sentez et reconnaissez son essence.

Observez le rythme de votre respiration. Sentez l'air qui entre et qui sort de vos poumons, sentez l'énergie de vie qui circule dans votre corps. Laissez chaque chose être, au dedans comme au dehors.

 

Reconnaissez en chaque chose son "être-là".

Plongez totalement dans le présent.

De la sorte, vous laissez derrière vous le monde assourdissant du mental et du temps. *

 

Vous sortez de la folie de ce mental qui vous dépouille de votre énergie vitale et qui empoisonne et détruit la Terre. Vous sortez du rêve qu'est le temps pour arriver dans le présent.

 

* Selon la traductrice : "De la sorte, vous laissez derrière vous le monde assourdissant de l'abstraction mentale, du temps."  (Contresens probable).

 
 

 

Tous les problèmes sont des illusions du mental

 

EXERCICE

Fixez votre attention sur le présent et dites-moi quel est votre problème maintenant.

 

Je n'obtiens aucune réponse de votre part parce qu'il est impossible d'avoir un problème lorsque votre attention est totalement dans le présent. Une situation a besoin d'être acceptée telle qu'elle est ou d'être solutionnée. Bon. Pourquoi en faire un problème ? Pourquoi faire de quoi que ce soit un problème ? La vie ne vous met-elle pas suffisamment au défi comme ça ? A quoi vous servent les difficultés ?

Inconsciemment, le mental les adore parce qu'elles vous confèrent, disons, une sorte d'identité. Ceci est la norme, mais c'est de la folie. Avoir un problème veut dire que vous vous appesantissez mentalement sur une situation sans qu'il y ait une véritable intention ou possibilité de passer immédiatement à l'action et que vous l'assimilez au sens que vous avez de votre identité personnelle. Vous êtes tellement pris par vos conditions de vie que vous perdez le sens même de votre vie, de votre Être. Ou bien vous entretenez mentalement le fardeau malsain de la centaine de choses que vous ferez peut-être ou pas dans le futur au lieu de fixer votre attention sur "la" chose que vous pouvez faire maintenant.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Quand vous créez un problème, vous créez de la souffrance. Tout ce qu'il faut, c'est simplement faire un choix, prendre une décision. C'est se dire, quoi qu'il arrive : je ne me créerai plus de souffrance. Je ne me créerai plus de difficultés.

 

Même s'il s'agit d'un choix simple, celui-ci est aussi très radical. Vous ne pouvez faire ce choix à moins d'en avoir vraiment ras le bol, d'en avoir vraiment assez. Et vous ne pourrez pas passer à travers si vous ne réussissez pas à accéder au pouvoir du moment présent. Si vous arrêtez de vous faire souffrir, vous arrêtez également de faire souffrir les autres, de polluer notre belle planète Terre, votre espace intérieur et la psyché humaine collective avec la négativité inhérente à la création de tout problème.

Si vous vous êtes déjà trouvé dans une situation de vie ou de mort, vous savez que celle-ci n'était pas un problème. En fait, le mental n'a pas eu le temps de tergiverser et d'en faire un problème. En cas de véritable urgence, le mental fige et vous devenez totalement disponible au moment présent.

 

 

La joie de l'être

Pour vous faire réaliser que vous avez permis au temps psychologique de prendre possession de vous, il vous suffit de faire référence à un critère simple.

 

 

EXERCICE

Demandez-vous s'il y a de la joie, de l'aisance et de la légèreté dans ce que vous entreprenez. S’il n'y en a pas, c'est que le temps a pris le dessus, que le moment présent est passé à l'arrière-plan, et que la vie est perçue comme un fardeau ou un combat.

 

S'il n'y a ni joie, ni facilité, ni légèreté dans ce que vous entreprenez, cela ne veut pas nécessairement dire que vous devez modifier ce que vous faites. Il suffit probablement d'en changer les modalités, le comment. Les modalités sont toujours plus importantes que l'action elle-même. Voyez si vous pouvez accorder plus d'attention au "faire" qu'au résultat que vous cherchez à atteindre. Accordez l'attention la plus totale à ce que l'instant présent peut offrir. Ceci sous-entend que vous acceptiez totalement ce qui est, parce que vous ne pouvez accorder votre totale attention à quelque chose et y résister.

 

Dès que vous honorez le moment présent, tout malheur et tout combat disparaissent, et la vie se met à couler dans la joie et la facilité.

 

Quand vous agissez en fonction de la conscience que vous avez dans le moment présent, tout ce que vous faites est imprégné d'une certaine qualité, d'un certain soin et d'un certain amour, même le plus simple des gestes.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Ne vous préoccupez pas des résultats de vos actions, accordez simplement votre attention à l'action elle-même. Le résultat arrivera de lui-même. Ceci est un exercice spirituel puissant.

 

Lorsque la compulsion à fuir le présent cesse, la joie de l'Être afflue dans tout ce que  vous entreprenez. Dès l'instant où votre attention se tourne vers le présent, vous sentez une présence, un calme, une paix en vous. Vous ne dépendez plus du futur pour vous sentir satisfait ou comblé, vous n'attendez plus de lui le salut. Par conséquent, vous n'êtes plus attaché aux résultats. Ni l'échec ni le succès n'ont le pouvoir de modifier votre état intérieur, votre Être. Vous avez alors découvert la vie qui se cachait derrière vos conditions de vie.

Une fois le temps psychologique disparu, le sens de votre moi profond provient de l'Être et non du passé de votre personnalité. Par conséquent, le besoin psychologique de devenir quelqu'un d'autre que ce que vous êtes déjà n'existe plus. Dans le monde extérieur, sur le plan de vos conditions de vie, vous pouvez bien sûr devenir quelqu'un de riche et d'érudit qui a réussi et qui s'est libéré de ceci ou de cela. Mais sur le plan profond de l'Être, vous êtes complet et entier maintenant.

 

 

La conscience intemporelle

Lorsque chaque cellule de votre corps est tellement présente que vous y sentez vibrer la vie et que, chaque instant, vous la ressentez comme la joie d'Être, on peut dire, alors, que vous êtes libéré du temps.

 

ÊTRE LIBÉÉ DU TEMPS, C'EST PSYCHOLOGIQUEMENT NE PLUS AVOIR BESOIN DU PASSÉ POUR ASSUMER VOTRE IDENTITÉ NI DU FUTUR POUR VIVRE VOTRE PLÉNITUDE. VOUS NE POUVEZ IMAGINER TRANSFORMATION PLUS PROFONDE DE LA CONSCIENCE.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Une fois que vous avez goûté fugitivement à l'état de conscience intemporel, vous commencez un aller-retour entre les dimensions du temps et de la présence. Vous prenez d'abord conscience du fait que votre attention est rarement dans l'instant présent. Et de savoir que vous n'êtes pas présent constitue déjà une grande réussite : cette reconnaissance est, en soi, une forme de présence, même si, initialement, elle ne dure que quelques secondes de temps-horloge avant d'être reperdue. Puis, vous choisissez de plus en plus souvent de focaliser votre conscience sur l'instant présent plutôt que sur le passé ou le futur, et chaque fois que vous réalisez que vous avez perdu de vue le présent, vous saurez y rester, non seulement quelques secondes, mais plus longtemps du point de vue du temps-horloge. Alors, avant d'être fermement ancré dans l'état de présence, c'est à dire avant d'être totalement conscient, vous faites des allers-retours répétitifs pendant un certain temps, entre la conscience et l'inconscience, entre la présence et l'identification au mental. Vous perdez de vue le présent et vous y retournez. Puis, la présence finit par devenir votre état prédominant.

 

 

 

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 FIN DU CHAPITRE TROIS

SUITE

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14 juillet 2014

Le dictionnaire éventuel : 29 agrippé

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Agrippé : Victime de la grippe "A"    *

 

* Variété de grippe mise en vogue en 2009 par le ministère de la santé

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29 septembre 2013

538 L'eau sur le feu

Im. x

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L'eau sur le feu 

 

On y pense assez peu, il n'est pire ennemis

Que la glace et le feu, ou l'eau dessus la flamme.

Le feu fondant la glace, l'eau lui fait rendre l'âme,

Et de l'eau sur le feu, la flamme meurt aussi.

 

Que l'eau se raréfie, le feu la fait vapeur,

Qui s'en retourne pluie, retombant sur la flamme ;

Et l'on voit bien ici qu'il n'est paix de son âme :

Le feu, le pauvre feu ne sait rien du bonheur.

 

Un jour dit Prométhée, car c'était là son rôle :

- Unissons les tous deux, trouvons un médiateur ;

On réfléchit beaucoup, et le dieu créateur,

D'un trait de son génie, créa la casserole.

 

JCP     30 01 13

28 août 2020

Rêve d'enfer (1233)

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Rêve d’enfer

 

La lumière s’effondre, et l’air s’est épaissi

À modeler un siège où l’on attend son tour,

Pour dire des désirs qui nous sont inconnus,

Où se craint l’hérésie et son châtiment lourd.

 

Des visages sans corps nous semblent déjà vus,

Mais leurs noms oubliés ne nous reviennent pas ;

Et le gong qui résonne a fait lever ces têtes,

Dont se portent les yeux vers la porte sans mur.

 

Une volonté lourde impose le silence,

Et la rumeur lointaine indique une présence

Que l’on sent approcher sans qu’on la puisse voir,

Dans ce domaine où court l’onde spirituelle.

 

La porte s’est ouverte, et l’abîme sans fond

Qui paraît à son seuil avale tous ces êtres

Privés de leur conscience et privés de leur corps.

Un souffle froid s’exhale et la porte se ferme.

 

Il faut passer la porte et cette seule issue,

Imposée peu à peu, nous jette dans le vide

Du cosmos silencieux. Et commence la chute -

Qui ne s’achèvera qu’au sonner du réveil.

 

 

JCP 08/2020

16 avril 2020

BIBLIOTHÈQUE ZEN

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NOTE IMPORTANTE :

Ces publications électroniques n'ayant d'autre but, par les temps difficiles que nous vivons tous, que de venir en aide, ne sont entachées d'aucune intention mercantile.

Cependant, ces textes peuvent être retirés à tout moment et sur simple demande, si leurs éditeurs attitrés voyaient une quelconque nuisance à leur présence sur ce site.

 

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Arnaud Desjardins, zen et vedanta

Tich Nhat Hanh, S'asseoir

Tich Nhat Hanh, Marcher

Lao-Tseu, Le TAO TE KING, le livre de la Voie et de la vertu



Eckhart Tolle, Mettre en pratique le pouvoir du moment présent :

Chapitre 1 : L'être et l'illumination

Chapitre 2 : L'origine de la peur

Chapitre 3 : Accéder au pouvoir du moment présent

Chapitre 4 : Éliminer l'inconscience

Chapitre 5 : La beauté naît dans le calme de la présence

Chapitre 6 : Dissiper le corps de souffrance

Chapitre 7 : Des relations de dépendance aux relations éclairées

Chapitre 8 : Acceptation de l'instant présent

Chapitre 9 : Transformer la maladie et la souffrance

 

Eckhart Tolle, L'art du calme intérieur :

Chapitre 1 : Le silence et la quiétude

Chapitre 2 : Au-delà du mental

Chapitre 3 : Le soi égoïque

Chapitre 4 : Le Présent

Chapitre 5 : Votre nature véritable

Chapitre 6 : L'acceptation et le lâcher-prise

Chapitre 7 : La nature

Chapitre 8 : Les relations

Chapitre 9 : La mort et l'éternel

Chapitre 10 : La souffrance et sa disparition

 

Méditation, comment commencer ? JCP

Le pouvoir du sourire, JCP

La clé de contact, ou à la recherche du calme intérieur, JCP

 

LE LIVRE PAPIER C'EST TELLEMENT MIEUX

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20 juillet 2014

Le dictionnaire éventuel : 37 internet

 

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Internet : Entreprise de nettoyage des intérieurs

(Ce que l'auteur de ces divagations a longtemps cru)

 

 

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3 novembre 2013

Charles-Ferdinand RAMUZ, Si le soleil ne revenait pas

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Charles Ferdinand Ramuz

 

SI LE SOLEIL NE REVENAIT PAS

 

 

Bibliothèque numérique romande ebooks-bnr.com

 

Cette édition se réfère à l’édition Mermod (1941) pour laquelle C. F. Ramuz a effectué un important travail de correction et voire de réécriture du texte original. La bibliothèque numérique romande dédie cette édition numérique de « Si le soleil ne revenait pas » à Donald Barr-Wells, décédé le 6 février 2018.

 

 

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I

 

Vers les quatre heures et demie, ce jour-là, Denis Revaz sortit de chez lui. Il boitait assez bas.

 

C’était son genou qui n’« allait pas », comme il disait ; et on lui disait : « Comment va votre genou ? » il répondait : « Il ne va pas fort. »

 

Ainsi il a longé non sans difficulté la petite rue qui traverse le village, et on l’a vu ensuite s’engager sur sa gauche dans un sentier qui menait à une vieille maison.

 

À peine si on l’apercevait encore dans l’ombre, cette maison ; on distinguait pourtant que c’était une maison de pierre avec un toit couvert en grosses dalles d’ardoise, et il se confondait par sa couleur avec la nuit, mais est-ce bien la nuit ? ou est-ce le brouillard ? ou encore autre chose ? parce qu’il y avait déjà plus de quinze jours que le soleil était disparu derrière les montagnes pour ne reparaître que six mois plus tard.

 

Et puis c’était ce genou qui n’allait pas.

 

Revaz s’était arrêté pour laisser se calmer un instant la douleur ; alors, dans l’obscurité grandissante, par l’ouverture des fenêtres qu’il y avait sur le devant de la maison, une lueur roussâtre s’était mise à bouger comme une aile de chauve-souris.

 

Ces fenêtres n’avaient ni contrevents, ni rideaux, tandis que la façade elle-même, traversée par une large lézarde, faisait penser à une page de cahier qu’on aurait biffée à la plume ; et c’est dans le bas de cette façade qu’on voyait cette lueur monter, descendre, paraître, disparaître, comme un lambeau d’étoffe déteinte qu’on aurait agité derrière les carreaux.

 

Ce qui a fait que Revaz a été tout de suite assuré qu’Anzévui était chez lui (d’ailleurs comment n’y aurait-il pas été ?) et Revaz s’était remis en route malgré son genou malade, mais heureusement que le trajet n’était pas long.

 

Il est arrivé devant le perron. C’étaient trois marches sur le côté de la maison, et par un bout elles étaient enterrées dans la pente. C’étaient trois marches qui bougeaient sous le pied parce qu’elles étaient descellées ; elles menaient à une vieille porte cintrée dans le haut. Et il n’y avait plus de poignée à la porte ; c’était une grosse ficelle qui faisait manœuvrer à l’intérieur le loquet, car tout était ancien ici et ruiné, devant quoi Revaz s’était arrêté, ayant fait du bruit avec ses gros souliers à clous sur les marches de schiste ; pourtant on n’avait pas bougé dans la maison.

 

Il a cogné du poing contre la porte.

 

— Antoine Anzévui, êtes-vous là ?

On ne répondait pas :

— C’est moi Revaz, Denis Revaz ; est-ce qu’on ne pourrait pas entrer ?

 

Cependant il ne tirait toujours pas sur la cordelette et ainsi a dû attendre encore qu’on se levât à l’intérieur, comme il a entendu enfin qu’on faisait au bruit d’un meuble qui a été déplacé ; puis, la porte ayant été lentement tirée, quelque chose de blanc s’est montré dans l’entrebâillement :

 

— Ah ! c’est toi. Qu’est-ce que tu veux ?

— Je voudrais vous parler.

 

Alors la porte s’était ouverte toute grande, de sorte que Revaz n’avait eu qu’à entrer.

 

Au premier moment, on ne voyait rien ; puis on voyait qu’il y avait un feu qui brûlait sur le foyer.

 

Ensuite on voyait qu’il y avait un grand manteau qui s’avançait hors du mur vers le milieu de la pièce et, sous l’avancement, une vieille table de noyer était couverte de toute espèce d’objets disposés dessus pêle-mêle, tandis qu’un fauteuil à siège de paille défoncé était tiré entre elle et le feu.

 

La porte s’était refermée ; Anzévui s’avança devant Revaz en traînant les pieds. Il prit un escabeau qu’il plaça en face du fauteuil devant le feu : « Assieds-toi là », avait-il dit ; ensuite il avait regagné sa place ; mais alors on avait vu qu’elle était occupée par un gros livre à reliure de parchemin veiné de rouge, usée aux nervures, rongée dans les coins, qu’Anzévui souleva avec lenteur et respect, puis posa sur la table, les feuillets en dessous.

 

Il avait une grande barbe blanche ; il avait de longs cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules.

 

— Eh bien ? dit-il.

— Antoine Anzévui, dit Revaz, je suis bien fâché de vous déranger. Vous étiez en train d’étudier. Vous êtes un savant ; vous lisez dans les livres. Qu’est-ce que c’est ? c’est-il la Bible ?

 

Anzévui ne bougeait pas.

Il tenait l’une dans l’autre sur ses genoux ses mains noires ; et, comme il faut du temps pour s’habituer à l’obscurité, c’est seulement à présent que la vue pouvait percer jusqu’aux murs et permettait de distinguer que la pièce où on se trouvait était une très grande pièce. La lueur du feu faisait un demi-cercle sur les dalles disloquées ; elle s’élargissait parfois, gagnant jusqu’aux fenêtres qui étaient percées dans le mur opposé ; et on s’apercevait aussi que cette pièce avait été une très belle pièce, comme il arrive dans nos montagnes où on trouve souvent parmi les petites maisons de bois une de ces grandes maisons de pierre qui ont été bâties par un homme du village de retour au pays après s’être enrichi au service étranger. Seulement, avec le temps, et parce que l’argent a manqué, elles ont été négligées ; c’est ainsi qu’il y avait des trous dans le plafond, que la plupart des carreaux avaient été remplacés par des feuilles de papier d’emballage et que, la fumée du foyer s’étant déposée sur les murs passés à la chaux, il n’y avait dans la chambre qu’une seule tache encore blanche qui était les cheveux et la barbe d’Anzévui.

 

Anzévui était un homme qui se connaissait en maladies de toute espèce ; on venait de loin lui demander conseil parce qu’il allait chercher des herbes dans les montagnes, et on lui achetait ses herbes, et ses herbes vous guérissaient.

 

C’était de quoi Anzévui vivait ; c’était également la raison pour laquelle Revaz était venu, ce soir-là ; de sorte qu’il avait repris :

— Écoutez, Antoine Anzévui, il faut me dire si je vous dérange, j’aurais besoin de vos conseils ; j’ai le genou droit qui ne va pas.

— Qu’est-ce que tu t’es fait au genou ?

— Je ne sais pas, dit Revaz, je me le suis maillé. C’est en faisant les regains. C’est déjà vieux, comme vous voyez. J’ai dû faire un faux mouvement… Et, depuis ce temps-là, il ne désenfle pas, bien au contraire ; chaque fois que je bouge, tout est à recommencer.

— Montre-moi ça.

 

L’autre releva son pantalon. À la lueur du feu, on vit sa jambe qui était maigre, de couleur grise, avec des nœuds de veines vertes, et cependant il tirait sur l’étoffe qui était de la grosse mi-laine brune et résistait ; mais il continuait de la ramener en arrière.

 

— Vous comprenez, c’est pourquoi je me sers d’un bâton, je peux plus sortir sans bâton, c’est ennuyeux. Je suis comme les vieux. Et c’est pourquoi je me suis dit : « Je vais aller demander conseil à Anzévui », et c’est pourquoi je vous demande : « Qu’en pensez-vous, Antoine Anzévui ? »

 

Il était penché sur son genou, tenant des deux mains son pantalon ramené sur sa cuisse ; et son genou était comme une grosse betterave rouge, la jambe se renflant brusquement à la place de l’articulation en même temps qu’elle changeait de couleur, puis au-dessous de l’articulation elle s’amincissait de nouveau.

 

— Approche-toi, dit Anzévui.

 

Revaz, d’un coup de reins, avança son tabouret, puis l’avança encore un peu, l’autre n’ayant pas quitté son fauteuil, mais sa barbe vint en avant et en même temps il tendait la main ; alors on a été étonné de voir combien elle était précautionneuse et délicate, parce qu’il avait posé le doigt sur la place malade :

 

— Ça te fait mal ?

Revaz secoua la tête. Anzévui appuya plus fort, plus de côté :

— Et à présent ?

— Un peu.

Et Anzévui :

— C’est pas grand’chose. Je vais te donner une tisane. Tu prends une bonne poignée d’herbe, tu la mets sur le feu avec le contenu d’un verre d’eau ; tu la laisses bouillir un petit quart d’heure. Et puis, quand le liquide est bien réduit, tu l’étends toute bouillante dans un linge, tu te l’appliques sur le genou.

 

Il s’était levé. Il tendit la main, il vous tournait le dos. On le voit qui mettait la main dans des sacs de papier qui étaient rangés sur le bord de la table, tirant de l’un une poignée d’herbages rosâtres, de l’autre une autre d’herbages jaunes, puis une autre et une autre encore ; il mélangea le tout sur une feuille de journal qu’il tordit aux quatre coins :

 

— Tu peux seulement rebaisser ton pantalon, disait-il à Revaz.

 

Et Revaz :

— Combien est-ce qu’on vous doit ?

— Attends de voir l’effet que ça te fera. Tous les soirs, en te mettant au lit, un bon cataplasme bien chaud. Mais ça sera peut-être long et il ne faut pas te décourager … Quand tu seras au bout de la provision, tu n’auras qu’à revenir, si tu n’es pas tout à fait guéri.

 

Revaz avait rebaissé son pantalon ; Anzévui s’était rassis ; et heureusement qu’il y avait toute une pile de bûches contre le mur tout à côté de la cheminée, parce qu’Anzévui n’avait qu’à tendre le bras pour raviver le feu ; cependant qu’on devinait que Revaz était un peu gêné parce qu’il avait une dette et il aurait voulu s’en acquitter.

 

— Écoutez, disait-il, écoutez, Anzévui ; j’aimerais mieux si ça ne vous faisait rien…

 

Mais Anzévui n’a pas paru l’entendre. Anzévui avait repris son livre. Il s’était déplacé légèrement de côté et l’avait tiré à lui non sans peine, car il semblait peser lourd, ce livre, qu’Anzévui retourna de manière à l’avoir sur ses genoux. Il prit également un papier et un crayon qui étaient à côté du livre sur la table ; c’était une page de carnet déchirée tout de travers et un bout de crayon de charpentier, de forme plate, large et mince ; puis voilà qu’il mouillait le bout du crayon entre ses lèvres :

 

— Tu sais calculer, Revaz… hein ?... tu as l’habitude ? Eh bien, 8 fois 237, combien ça fait-il ?… Moi, je me fais vieux ; j’ai peut-être oublié mon arithmétique.

— Ma foi, dit Revaz, faire ce calcul de tête…

— Tiens. Anzévui lui avait passé le crayon, la feuille de papier ; et Revaz, au bout d’un instant :

— Ça ferait 1896…

— C’est bien ça… Ajoute 41.

— 1937.

— Tu vois, dit Anzévui.

 

Il avait repris le papier ; il examinait ses propres calculs ; pendant ce temps Revaz cherchait à voir ce qu’il y avait dans le livre, mais, à cause de son inclinaison et parce que, par rapport à lui, le texte en était renversé, il voyait seulement que les pages étaient partagées en deux colonnes, l’une imprimée en noir, l’autre en rouge, avec beaucoup de chiffres et toute espèce de signes qui étaient des croissants, des globes surmontés d’une croix et d’autres qui l’avaient en bas ; des lunes, des circonférences, des triangles.

 

— C’est bien ça… Et alors 4 et 13 : le 13 du 4… Peut-être que ça se voit déjà. Tu n’as rien remarqué ?…

— À quoi ?

— À l’air, à la couleur de l’air, parce qu’il se pourrait bien qu’il fût déjà malade. Le ciel, dit-il… Parce qu’il est possible qu’il s’assombrisse peu à peu… Les bêtes, parce qu’elles auront peur… Tu comprends ? C’est dans le voisinage du soleil que ça se passe… Tu n’as pas fait attention, ces jours-ci…

— Ma foi, nous autres, c’est bien sûr, on n’est pas tant privilégiés.

 

Il faut dire que, pour eux, chaque année, vers le 25 octobre, le soleil était vu pour la dernière fois et il ne reparaissait pour eux que le 13 avril. Le 25 octobre, à l’heure de midi, au-dessus de la montagne qui est au sud, il y avait encore une traînée de feu, une vague gerbe d’étincelles comme quand avec un bâton on attise un brasier ; et c’était fini pour six mois. Même quand le ciel est dans toute sa pureté, l’astre est trop bas derrière la chaîne pour s’annoncer autrement à nous que par une certaine coloration plus pâle de l’azur, qui dit qu’il est là, mais il passe sans se montrer.

 

C’est une commune haut perchée dans la montagne et sur son versant nord : ce qui donne un petit village qui n’a même pas d’église ; et il est accroché là, derrière un premier mamelon, au pied d’un autre mamelon lui-même dominé par des pointes de rocher. D’en bas, du fond de la grande vallée où coule le Rhône, on vous dit : « Vous voyez, là-haut ?… » On ne voit rien. On voit seulement les hautes pentes noires qui se dressent, moussues de taillis, barbues de sapins, tachées de gris de place en place par l’affleurement des roches qui sont suintantes d’humidité ; coupées par des gorges et à d’autres endroits couturées par d’énormes tubes d’acier où l’eau fait une chute de quinze cents mètres pour faire tourner les turbines des usines électriques qui sont dans le bas ; mais on a beau renverser la tête, on ne voit pas autre chose. Alors les gens vous disent : « Plus à droite. Là où la montagne fait avancement parce qu’il y a une vallée derrière. Juste sur la crête, vous voyez. Il y a une encoche dans la crête. Eh bien ?… » Alors on finit par apercevoir, entre les pointes des sapins qui font comme les dents d’une scie, une petite tache grise qui se confond presque tout d’abord avec la terre et les prés d’alentour ; c’est les toits couverts de bardeaux qui empruntent à la roche sa couleur. C’est les cent habitants à peine de Saint-Martin d’En Haut où ils n’ont même pas d’église, mais descendent pour la messe à Saint-Martin d’En Bas ; c’est presque séparé du monde par l’hiver, c’est séparé du soleil tout l’hiver à cause de la hauteur de la montagne.

 

— Et justement, a dit Anzévui, ce qu’il faudrait savoir, c’est si on ne va pas en être séparé pour toujours.

— On n’est pas tellement privilégiés, disait Revaz, mais enfin quoi ? on prend patience…

— Tu as pourtant refait les calculs et tu es arrivé au même résultat que moi… Eh bien, je vais te dire, parce que tu n’as pas compris. Eh bien, dans le livre, il y a une guerre ; – il y a justement une guerre à présent. Mais il y a aussi une guerre dans la région du soleil. 1896 et 41, ça fait le compte. Il est dit aussi, dans le livre, que le ciel s’obscurcira de plus en plus et, un jour, le soleil ne sera plus revu par nous, non plus seulement pour six mois, mais pour toujours.

 

Revaz demande :

— Rien que pour nous ?

— Pour tout le monde.

 

Un petit vent s’était mis à souffler ; il descendait dans la cheminée où il faisait tourbillonner la cendre mêlée à la fumée, tout en poussant par moment une espèce de long soupir.

 

Un petit vent s’était mis à souffler. Il passait par-dessous la porte, faisant bouger sur la table le bord redressé des sacs en papier qui craquaient ; il passait sur le toit où il déplaçait par moment de menus cailloux ronds qu’on entendait rouler tout le long de sa pente ; et Revaz : « Ah ! » et Revaz : « J’ai pas bien compris. Vous étudiez dans des livres. C’est-il écrit dans vos livres que le soleil ne reviendra pas ?… »

 

Il semblait à la fois effrayé et incrédule ; c’était un assez gros homme, d’une cinquantaine d’années :

— Voyons, c’est pas possible, depuis le temps qu’il fait son même tour.

— Savoir.

— Depuis le temps qu’il est habitué à nous et nous habitués à lui. Et, l’hiver, je sais bien, il nous quitte, mais ce n’est que pour un temps ; il ne nous quitte pas pour dire, il s’écarte seulement de nous…

— Il s’écartera tout à fait.

— On avait fait amitié avec lui et il nous était bien utile.

— Eh bien, il faudra apprendre à s’en passer.

— Alors quoi ? il fera nuit ?

— Voilà, disait Anzévui, c’est un dérangement qu’il y aura dans les astres ; c’est une maladie que feront les étoiles. Qu’est-ce que tu veux ? c’est écrit. Seulement, disait-il, l’important est que les calculs soient justes. Je me demandais si je ne m’étais pas trompé. Mais du moment qu’on les a faits ensemble.

 

Il disait :

— Veux-tu qu’on recompte ?

 

 

 

II

 

Revaz était rentré chez lui et, ayant déposé le paquet d’herbages sur la table de la cuisine, il avait dit à sa femme : « Tu en mettras une poignée dans un verre d’eau que tu feras bouillir pendant une demi-heure. C’est pour mon genou. »

 

— Où as-tu été ?

— Chez Anzévui.

 

Il avait dit ensuite :

— Et Lucien, où est-il ?

— Tu sais bien.

— Oh ! avait-il dit, c’est pas le moment de fréquenter ; il faudra que je lui en touche un mot…

 

Et la femme de Revaz aurait bien voulu l’interroger plus longuement, mais il avait déjà passé la porte. Lucien, c’était son fils qui avait une bonne amie ; et, lui, il avait dit : « C’est pas le moment. » Il sort, il faisait nuit ; le jour était tout à fait tombé. Toute espèce de lumière s’était finalement éteinte à la hauteur du sommet des montagnes, là où le soleil se couche sans qu’on puisse le voir d’ici, mais il s’y marque d’ordinaire par des taches rouges comme des traces de sang sur un linge. Ce soir-là, le ciel était uniformément noir. Seule, de-ci de-là, à une petite fenêtre ou à une des rangées de petites fenêtres qui étaient alignées, les unes au-dessus des autres, sur le devant des maisons, la lumière d’une lampe indiquait à peu près la direction de la rue ; sans quoi on eût été comme l’aveugle et tout à fait privé de la faculté de se conduire ; de même qu’on n’entendait rien, mais rien du tout, les gens s’étant enfermés chez eux et ayant mis entre eux et vous l’épaisseur de la porte bien fermée, l’épaisseur de leurs doubles fenêtres. C’est une petite rue, longue d’une cinquantaine de mètres au plus, où beaucoup de passages aboutissent, serpentant entre les fenils et ce qu’ils appellent des raccards, qui sont des espèces de remises où ils logent leurs provisions ; c’est une centaine de bâtiments, dont une vingtaine habités, lesquels pour la plupart bordent la rue. Quelques-uns ont deux et même trois étages, étant bâtis en beau bois de mélèze sur un soubassement de pierre passé à la chaux, mais ils étaient eux-mêmes couleur d’ombre et de nuit, ajoutant encore à l’obscurité.

 

Revaz s’avançait avec lenteur et précautions, à cause de son genou malade, faisant un bruit sourd avec sa canne, au milieu de ce petit village dont on dirait qu’on l’a serré entre ses mains pour en réduire le volume, avant de le poser là-haut dans la montagne, hors du monde. Il y fait d’habitude une petite tache ronde ; – à cette heure, on n’aurait même pas su qu’il existait sans la vitrine du café à Pralong.

 

Il y avait dans le café plusieurs lampes électriques qui donnaient une forte lumière sur les murs revêtus d’une boiserie passée au copal et sur les quatre tables entre lesquelles la grosse Sidonie s’essuyait justement les mains à son tablier. Plusieurs lampes, une T.S.F., quatre tables ; et, par une porte ouverte, on voyait la cuisine qui servait de comptoir.

 

Sidonie riait à cause d’une voix de femme qui sortait de la boîte en bois poli où il y avait des découpures en forme de feuillages, garnies à l’intérieur d’un fin treillis métallique (est-ce pour empêcher les mouches d’entrer ?) pendant que les hommes écoutaient d’un air sérieux : ils étaient six.

 

« … toi, tu t’la mettras sur la tête,

moi, je m’la mets dans l’estomac. »

 

C’était fini. Revaz posa sa canne dans un coin. Une autre grosse voix se fit alors entendre ; elle parlait du nez ; et voilà que Morand disait : « Il a le rhume. » C’était une conférence sur la musique chinoise. Les hommes se sont tournés vers Revaz ; ils lui ont dit : « Comment vas-tu ? » Morand, Follonnier, Lamon, Antide ; Morand Ernest, Follonnier Placide, Lamon Érasme, Antide Augustin ; c’est-à-dire quatre hommes d’âge et un jeune ; et il y en avait encore un dont on ne voyait pas la figure, parce qu’il la tenait penchée vers la table où ses bras étaient posés l’un sur l’autre.

 

— Ça ne marche toujours pas, ton genou ? disait Follonnier.

— Pas tant.

— Je sais ce que c’est ; quel âge as-tu ?

— Cinquante et un.

— Eh bien, c’est l’âge.

— C’est pas des maladies, disait Follonnier, c’est qu’on s’use. On est comme les outils qui ont trop servi ; il y a toujours une place où ça frotte plus qu’aux autres.

 

Revaz s’était assis avec un soupir.

— Vois-tu, les genoux, ça nous porte ; les genoux, c’est la charnière. Et, dans un pays comme le nôtre, tout en bosses et en creux, ça travaille, la charnière. Le mal se met aux places qui travaillent le plus. Par exemple, ceux qui boivent, c’est le coude. Ceux qui sont trop retenus d’argent, c’est les boyaux.

 

Il parlait et riait beaucoup : c’était un homme de bonne humeur et la grosse Sidonie s’amusait ; mais Revaz gardait une figure soucieuse, n’ayant même pas regardé Follonnier à qui il a dit seulement : « Je voudrais t’y voir. »

 

Et il y avait Arlettaz qui ne disait rien.

 

C’est ainsi qu’ils ont été ensemble, chez Pralong, s’y étant retrouvés comme souvent l’hiver où les soirées sont longues ; dès cinq heures on n’y voit plus, et même avant cinq heures, quand le ciel est bouché, comme il l’avait été particulièrement aujourd’hui ; alors ils sont là de six à neuf heures et soupent au retour, si le cœur leur en dit, mais le vin est nourrissant, de sorte que les femmes ne les attendent même pas ; ils les trouvent le plus souvent couchées quand ils reviennent, se couchant alors eux-mêmes à leur côté dans le grand lit pour une nouvelle nuit qui est retranchée de leur vie, comme quand on arrache un feuillet à un livre qui n’en a déjà plus beaucoup.

 

Ils sont, pour le moment, chez Pralong, ils parlent de leurs affaires en buvant un litre ou deux de muscat. Ils discutent sur le prix des mulets et des vaches, s’il est à la hausse ou à la baisse, s’il faut vendre ou bien acheter ; sur la qualité du regain, sur le taux des prêts hypothécaires, sur les prochaines élections, sur les nouvelles de la guerre, car il y a toujours des guerres (il y en avait une en Espagne, cette année-là) ; et, à présent que cette télégraphie sans fil existe, de temps en temps, ils se taisent pour écouter les nouvelles.

 

C’est une voix qui vient on ne sait pas d’où, née de nulle part ou de partout, née de rien, fille du néant. C’est de la musique, des violons, des trompettes, des tambours ; c’est une femme, une foule, des canons qui tonnent, des fusils qui partent, dix mille hommes ou un seul, le bruit du vent, le bruit des vagues. Et ce bruit a été d’abord des choses, mais elles ne sont plus pour nous que du bruit. L’oreille n’en distingue même pas le point d’origine. Son plus ou moins d’intensité est sans signification quant à la distance qu’il a parcourue, les lieues ne le fatiguent pas, il est insoucieux des myriamètres ; de sorte qu’il est faible et on vous dit : « C’est Genève », il a toute sa force, mais il vient de New-York. Dans la montagne, l’écho dévie bien les sons et, en les répercutant, les entrecroise, faisant venir de la paroi opposée le son qui y a été projeté ; mais les yeux ont vite fait de vous renseigner quand même sur sa provenance réelle, parce qu’on est soi-même une réalité dans un monde qui lui aussi est quelque chose de réel ; – ici, dans cette salle à boire, les clients avaient eu beau se pencher au commencement sur la boîte, cherchant à distinguer par les ouvertures comment c’était fait en dedans et à connaître le truc ; ils ont eu vite fait de voir qu’il n’y avait rien à voir, point de rouleaux, ni de rouages, ni de disque, ni d’aiguille, rien que des lampes, et c’était la grosse Sidonie qui décidait d’un simple mouvement des doigts quel pays allait se faire entendre : une femme comme nous ; de sorte qu’ayant connu le miracle, du même coup ils l’avaient accepté.

 

Maintenant ils n’écoutaient même plus ce que disait le poste qui était comme un robinet et le matin on ouvrait le robinet. C’était Revaz qu’on écoutait, parce qu’il s’était mis finalement à répondre à Follonnier.

Il lui disait :

— Je voudrais t’y voir. Regarde-moi ça.

Il avançait son genou dans la direction de Follonnier :

— Tâte seulement, c’est comme une tête d’enfant ; à peine si je peux plier la jambe.

— C’est du rhumatisme, disait Lamon.

— Du rhumatisme ? j’en ai dans l’épaule, elle n’a pas enflé, tandis que, ce genou, à mesure qu’on s’avance dans la journée, il devient plus gros, il devient plus lourd, il devient plus chaud… Alors…

 

On voyait qu’il avait quelque chose à dire, et il hésitait à le dire, mais il ne pouvait pourtant pas ne pas le dire :

— Eh bien, oui, dit-il, j’ai fini par aller demander conseil à Anzévui.

Follonnier éclata de rire.

— Et il t’a donné de ses plantes ?

— Oui, des compresses à faire tous les soirs.

— Bien entendu.

— C’est un savant, disait Lamon.

— Oui, il s’entend à profiter du monde.

— C’est un savant, disait Morand.

— Il sait des choses qu’on ne sait pas, nous autres, disait Revaz.

 

Arlettaz ne disait toujours rien.

 

— Il étudie dans des gros livres.

Et Augustin écoutait et Revaz :

— Et même, quand j’ai été le trouver, il était en train de lire dans un de ses livres, il faisait des calculs…

— Des calculs sur quoi ? demanda Follonnier.

— Des calculs sur le soleil.

 

Alors Follonnier se mit à rire plus encore, et les autres devenaient attentifs, tandis que la grosse Sidonie, attirée par le bruit, était apparue sur la porte de sa cuisine.

 

— En tout cas, disait Follonnier, il a toujours su se tirer d’affaire. Il a toujours été sans le sou, mais il a toujours su vous en tirer, à vous, qui n’êtes pourtant pas faciles à vous laisser faire. Il a eu la chance que le monde soit fait pour une bonne moitié de femmes, hein ? avec ses herbes et ses tisanes…

— C’est pas ça, disait Revaz.

— Et qu’il y ait eu des filles qui avaient des inquiétudes à leurs fins de mois…

— C’est pas ça.

— C’est quoi ?

— C’est le soleil.

— Le soleil ?

— Oui.

— Et qu’est-ce qu’il va arriver au soleil ?

— Du pas tant bon, dit Revaz.

 

Il avait ramené à lui sa jambe qu’il tenait allongée sous la table et prit son verre et son autre jambe était pliée à angle droit ; il a vidé son verre d’un seul coup comme pour se donner du courage ; tout le monde le regardait, sauf Arlettaz, et tout le monde s’était tourné vers lui :

 

— Eh bien, il dit que le soleil n’en a plus pour longtemps à nous éclairer, nous autres. Il a fait des calculs. Il dit qu’ils donnent 1937 et ils donnent 4 et 13. Ça ne fait plus que quatre ou cinq mois. Et puis alors il s’en ira.

— Qui ça ? Anzévui ?

— Non pas, le soleil.

 

Follonnier se tapa sur la cuisse. Mais, au même temps, Arlettaz avait relevé sa grosse tête à petits yeux :

 

— Tant mieux.

— Pourquoi ?

— Je n’aurai plus besoin de la chercher…

— Tu es fou, criait Follonnier, tu es fou, Arlettaz, mais pas tant que le conseiller, et lui pas tellement qu’Anzévui, mais celui-ci on le connaît ! Alors, taisez-vous, disait-il, parce que Revaz n’a pas fini de s’expliquer… Il fit de nouveau claquer sa cuisse :

 

— Alors ce soleil ?

— Eh bien, je sais pas, moi ; je ne suis pas un savant comme Anzévui ; j’ai pas lu ses livres…

— On te demande seulement de nous dire comment ça se passera, le soleil qui n’éclaire plus. Pourquoi est-ce qu’il n’éclairera plus ?

— Je sais pas, il y a extinction, ou bien c’est nous qu’on cesse de tourner…

— Oh ! justement, disait Follonnier, c’est qu’on tourne et on ne peut pas cesser de tourner. Comment veux-tu qu’on cesse de tourner ?

— Je sais pas.

— On tourne même doublement, parce qu’on tourne autour du soleil et ensuite autour de nous-mêmes, et ça fait la nuit et le jour. Pour qu’il n’y ait plus pour nous que la nuit, il faudrait qu’on soit comme la lune.

— Justement…

— Ou bien que le soleil éclate en morceaux ; comment est-ce qu’il peut éclater en morceaux ? Il faudrait qu’il rencontre une comète.

— Justement.

— Mais il n’y a point de comète… Ou bien qu’il se refroidisse tout à coup et qu’il devienne noir comme quand on pisse dans le feu…

 

Mais une voix plus forte dans le poste de télégraphie sans fil disait à ce moment : « Événements d’Espagne. Les nationaux approchent de Malaga… Un de leurs détachements s’avance par la route qui longe la mer, l’autre vient de déborder la ville en passant par la montagne… La prise de Malaga ne semble plus être qu’une question de jours. »

 

C’est ce qui a encouragé Revaz :

— Il m’a dit (c’est Anzévui) qu’il y aurait une guerre et qu’avant la fin de cette guerre, le soleil se détournerait de nous. Et c’est tout ce que je sais, mais je voulais vous en prévenir, parce que, si par hasard Anzévui avait dit vrai, il ne serait pas mauvais qu’on le sache à l’avance. Il y aurait peut-être des précautions à prendre.

— Quelles précautions ? mon pauvre ami.

— Je sais pas, s’enfermer chez soi, faire des provisions.

— Mon pauvre vieux, tu serais tout de suite gelé.

— Justement, si on avait assez de bois, on pourrait attendre…

— Attendre quoi ?

— Qu’il revienne.

— Moi, dit Arlettaz, j’espère qu’il ne reviendra pas, ça m’arrangerait bien qu’il ne revienne pas.

 

C’est que depuis deux ans il courait le pays à la recherche de sa fille, une grande belle fille de dix-neuf ans, qui avait quitté la maison ; et elle avait laissé sur la table de la cuisine un billet où elle avait écrit qu’elle allait chez une cousine qu’elle avait à Sion. Et lui, Arlettaz, une ou deux semaines plus tard, avait été à Sion pour la voir ; elle n’y était déjà plus. La cousine avait ri. « Oh ! elle n’est pas restée longtemps chez moi ; pas moyen de la retenir. » — « Et où est-elle ? » — « Je ne sais pas. » Alors Arlettaz s’était mis à chercher sa fille partout, étant absent de chez lui des semaines entières et reparaissant tout à coup ; il avait été jusqu’à un des bouts du pays, du côté allemand, et jusqu’au glacier du Rhône : il ne l’y avait pas trouvée ; et, de l’autre côté, jusque par-delà Saint-Maurice, tout aussi inutilement ; – tandis qu’il tournait maintenant vers vous dans une figure tout en plis et de parmi sa grosse barbe, deux petits yeux bleus étonnés :

 

— Ça serait enfin le repos ; et pas seulement pour les jambes, disait-il, parce qu’il n’y a pas seulement les jambes qui se fatiguent, mais l’esprit aussi, à cause qu’on est tout le temps forcé de penser et d’imaginer…

Car ça va faire près de trois ans ; et sa tête était retombée.

 

Follonnier, par deux fois, hausse les épaules, mais il était peut-être le seul à être tout à fait d’aplomb, une vague inquiétude ayant gagné tous ceux qui étaient là, y compris Augustin ; et Augustin disait :

— Enfin, il faut bien dire qu’il fait un drôle de temps, cet hiver. C’était un jeune homme.

— Vous ne trouvez pas ? depuis un ou deux mois, depuis qu’on n’a plus revu le soleil… Mais enfin, ça, c’est dans la règle. Ce qui ne l’est pas, hein ? c’est ce brouillard, ce plafond qu’on a sur la tête. Peut-être bien qu’Anzévui a raison ; peut-être bien que le soleil s’affaiblit…

 

— Voyons, dit Follonnier, il ne faudrait pourtant pas qu’on en oublie de boire ; qu’en dis-tu, Arlettaz, toi qui n’aimes pas le goût de l’eau ?…

 

Mais il ne semblait pas qu’on l’écoutât et même la grosse Sidonie sur le seuil de sa cuisine s’était tournée vers Augustin à qui on répondait :

— Ma foi, peut-être bien.

— Moi, disait Morand, tout ce que je sais, c’est qu’Anzévui est un homme qui a de l’instruction et beaucoup… Et, après tout, ce qu’il annonce, oui, ses prédictions…

— Je pense, moi aussi, que la chose est possible, disait Lamon, et même très possible, bien que ça ne se soit jamais vu, mais je dis que c’est un savant…

 

« Mesdames, Messieurs, veuillez écouter les prévisions météorologiques pour demain : Temps incertain… Précipitations dans la plaine, brouillard sur la montagne… Température douce… Les taches que l’on constate dans le soleil seront peut-être la cause de troubles assez inhabituels en cette saison. »

 

— Tu entends, des taches dans le soleil, disait Revaz.

— Hein ? des taches dans le soleil, disait Arlettaz.

 

Pendant ce temps, elle attendait son mari, et s’impatientait à l’attendre ; ils n’étaient mariés que depuis six mois. C’était Isabelle Antide, la femme d’Augustin. Elle l’attendait dans leur chambre à eux, toute boisée de beau mélèze neuf, avec la lumière électrique et, autour de l’ampoule, un abat-jour en perles roses.

Elle était assise sur une chaise à côté du grand lit recouvert d’une guipure à fond grenat, qui était un cadeau de ses amies de noces ; elle se disait : « Qu’est-ce qu’il peut bien faire ? »

 

À ce moment, Augustin avait voulu se lever de dessus son banc chez Pralong ; on lui avait dit :

— Tu es bien pressé.

 

Elle, elle se tenait à côté du grand lit et, autour d’elle, sur le mur, il y avait toute leur parenté en agrandissements ou simples portraits photographiques : sa mère à elle dans un cadre noir à filet d’or, un cousin qui était gendarme, un cousin qui était sergent dans l’armée, un cousin qui était dans les chemins de fer, tous les trois en uniforme ; et il y avait encore un tableau représentant sainte Cécile, en robe de satin bleu, qui levait ses belles mains à hauteur de sa figure, les doigts à demi engagés entre les cordes de l’instrument.

 

C’est une harpe à pédales.

 

Augustin s’était levé de nouveau, chez Pralong ; on lui avait dit : « Attends un moment. » Mais alors Follonnier s’était mis à rire : « Laissez-le faire ! On sait bien pourquoi il est si pressé. » On avait laissé aller Augustin.

 

Et eux, dans le café, avaient repris leur discussion ; lui, il avait été un instant dans la nuit, puis la porte de la chambre s’était ouverte d’elle-même en haut de l’escalier de bois parce qu’elle, elle était derrière ; et c’est elle qui l’a reçu sous la lumière de la lampe avec la lumière de ses yeux.

— Ah ! te voilà enfin.

Mais, tout de suite :

— Qu’est-ce que tu as ?

 

On leur avait bâti une petite maison à côté de la vieille où habitaient le père et la mère Antide ; on l’avait bâtie tout exprès pour eux l’été d’avant, avec une chambre et une cuisine au rez-de-chaussée, et deux chambres encore au-dessus.

 

— J’ai rien.

— Que si, dit-elle, je vois qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

— Ah ! c’est que c’est un savant, dit-il.

 

Elle avait la figure comme l’abricot quand il est bien mûr.

 

— Qui est-ce qui est tant savant que ça ?

 

Elle l’avait pris par le cou ; elle l’avait fait tomber sur une chaise ; elle s’est assise sur ses genoux.

Augustin a dit :

— Il lit dans les livres.

Et elle :

— Qui ça ?

— Anzévui.

— Et alors ?

— Alors, dit-il, ça ne va plus aller longtemps, parce que tout va s’arrêter…

— Quand ?

— Bientôt.

 

Mais elle l’a lâché. Elle s’est mise à rire. « Benêt ! dit-elle. Voyons, Augustin, voyons, est-ce que tu vas croire à ses histoires ?... Je le connais bien, ton Anzévui !… Quand on était petites filles, une fois on était montées à quatre ou cinq chercher des fleurs pour la Fête-Dieu dans le bois de Chassoures ; il y était justement. Tu sais bien, lui, c’est des plantes qu’il cherche ; on l’avait vu de loin qui les cherchait, mais lui ne nous avait pas vues. C’était il y a dix ans peut-être ; oh ! il n’était pas si vieux qu’aujourd’hui. Il avait bien une barbe, mais pas si longue et pas si blanche qu’à présent ; il n’était pas si mal habillé non plus, pourtant on avait déjà peur de lui, nous autres. On s’était cachées derrière des troncs. Et voilà qu’un peu plus loin, il y avait Brigitte, la vieille Brigitte, mais elle n’était pas si vieille non plus, et elle était en train de ramasser du bois. Sais-tu ce qu’il a fait, Anzévui ? il l’a appelée : elle ne voulait pas venir. Il lui disait des choses, oh ! des choses ; il lui disait : « Allons, arrive, on ne sera pas dérangés. » Mais elle lui a tiré la langue. Nous autres, on s’était mises à rire ; on riait même tellement qu’Ambroisine Pralong nous disait : « Taisez-vous, il va nous entendre… » Quant à lui, il s’était mis à courir après Brigitte qui s’était sauvée ; seulement elle avait de l’avance… Tais-toi, dit-elle, tais-toi… Elle le faisait taire avec sa bouche, parce qu’on voyait qu’Augustin avait envie de recommencer à parler. Elle lui mettait les lèvres sur les lèvres ; puis :

 

— Voilà ce que c’est, ton Anzévui. Ce n’est qu’un homme, et un pas très honnête homme. Tu sais, Ambroisine Pralong, elle a été chez lui, elle, il n’y a pas bien longtemps. Elle avait des tournements de tête ; elle disait : « Je ne sais pas ce que c’est. » Il lui a dit : « Ambroisine, tu as été avec des garçons. » Ah ! comme elle s’amusait en me racontant sa visite. Elle me disait : « Si seulement il avait pu dire vrai, ah ! si seulement c’était ça. » C’est qu’elle a bientôt vingt-quatre ans. « Ah ! disait-elle, il n’a pas été malin… Dieu sait pourtant si je voudrais… Mais on ne sait jamais ce qui peut arriver… » Tais-toi ! Tais-toi, disait-elle. Et en effet le faisait taire ; puis :

 

— Qu’est-ce que ça peut nous faire, ses histoires ? il est vieux à présent, il est très vieux, il va mourir. Il y a bien longtemps qu’il ne paie plus le loyer de sa maison ; elle lui coule sur la tête ; un de ces jours, elle va tomber. C’est peut-être de sa maison qu’il veut parler ou bien de lui, parce qu’elle ne durera plus guère…

 

Elle lui disait : « Tais-toi ! » Elle lui mettait un baiser sur un œil, et puis sur l’autre. Elle lui disait : « Tu as les joues douces aujourd’hui, tu es bien rasé. »

Elle lui mettait un baiser sur chaque joue. Et un autre baiser encore plus bas, de sorte qu’il ne pouvait plus rien dire, il ne pouvait que secouer la tête ; pour finir, il n’avait même plus eu la force de la secouer du tout.

 

 

 

III

 

À quelque temps de là, le fils aîné de Denis Revaz était venu rendre visite à ses parents, parce qu’il travaillait dans les vignes au bord du lac. Il était arrivé le samedi soir ; et, le dimanche, comme c’est la coutume, il avait été faire la tournée des ménages avec qui il était lié d’amitié.

 

C’est ainsi que, vers les deux heures, il s’était présenté chez Augustin Antide, qui était un peu son cousin. On l’avait fait asseoir ; on lui disait :

— Comment es-tu venu ?

— Avec le camion de la Consommation.

— Jusque où ?

— Jusqu’à Saint-Martin d’En Bas.

— Il n’y a pas trop de neige ?

— Oh ! disait-il, c’est qu’ils ont un bon camion et un bon chauffeur ; c’est un Italien. Il passe partout, par tous les temps. Mais quel drôle de pays que le nôtre ; c’est un pays triste, disait-il. — Et celui de là-bas ?

— Ici, c’est gris ; là-bas, c’est bleu. On a eu le beau, cette année, tout le temps de la vendange. Ici, on n’a point de soleil de tout l’hiver, là-bas ils en ont deux tout le long de l’année. Vous comprenez, ça fait une différence.

On lui disait :

— Deux ?

— Oui, il y a celui qui est dans le ciel et puis celui qui est dans l’eau.

On lui disait :

— Celui qui est dans l’eau ?

— Oui, c’est qu’il y a le lac. Oh ! c’est raide là-bas, c’est encore plus raide qu’ici. C’est une côte au bord de l’eau, c’est comme un côté de baignoire, ça a deux cents mètres de haut. Et la terre n’y tiendrait pas toute seule, mais ils ont fait partout des murs qu’ils ont mis les uns au-dessus des autres, qui la soutiennent ; et où ils cultivent la vigne avec des fossoirs, remontant chaque hiver dans des hottes la terre qui est descendue. Ils sont là, voyez-vous, comme sur des marches d’escalier, et ils sont dans l’air, voyez-vous, parce qu’il y a de l’air partout. Il y a au-dessus d’eux l’air qui est bleu, en face d’eux la montagne qui est bleue, au-dessous d’eux le lac qui est bleu. Le soleil vous tape sur la tête, mais il y en a un autre, celui d’en bas, qui vous tape dans le dos. Ça en fait deux : celui d’en haut, qui est en un point, tout rassemblé ; celui d’en bas qui est tout cassé en morceaux et éparpillé, parce qu’il y a l’eau qui le balance et en bombarde la côte ; ça en fait deux qui chauffent ensemble : c’est pourquoi ils ont du bon vin.

 

— Alors tu te plais là-bas ?

— Ma foi, disait Julien Revaz, pas tant : vous comprenez, on a l’ennui de chez soi… Ou du moins pas tant jusqu’à hier, et j’étais content de rentrer…

— Et, à présent, tu n’es plus content ?

— Oh ! dit-il, c’est à cause du changement de temps. Jusqu’à Sion, il a fait clair.

— Et depuis Sion ?

— Eh bien, vous voyez… Parce que c’est à Sion que j’ai trouvé le camion, et, jusqu’au Rhône, il a fait clair. Mais, là, il y avait une barre à travers la plaine ; c’était l’ombre des montagnes. Et, jusque-là, il n’y avait pas eu de neige, mais ensuite tout est devenu blanc. En même temps c’est l’air qui a changé, la couleur de l’air, la couleur des choses, parce que vous n’avez plus le soleil. Et il n’y a plus d’eau non plus pour le doubler.

 

— C’est vrai qu’il fait gris cette année, dit le père Antide.

— Alors, disait Julien Revaz, on est monté ; la route est ouverte jusqu’à Saint-Martin d’En Bas, mais c’est tout juste si le camion peut y passer ; il y a un bon mètre de neige de chaque côté du chemin. Et heureusement encore, dit-il, parce qu’on dérape, mais c’est un bon chauffeur. Je lui disais : « Qu’est-ce que tu transportes ? » — « Du macaroni, du riz, des harengs pour le Carême, du sucre, un sac de café. » Le difficile, c’est les tournants ; il me disait : « Ne fais pas attention. » Et moi, je levais la tête ; eh bien, voyez-vous, il n’y avait plus rien, ni Corne du Diable, ni Dents Rouges, ni Grimpion : rien que comme une voûte de cave avec des taches d’humidité…

 

— C’est vrai qu’il fait bien couvert cette année, dit la mère Antide.

— Et l’ennuyeux, disait Julien Revaz, c’est qu’on n’ait pas le temps de s’y habituer, oui, disait-il, à ces différences, à ces changements, on va trop vite. J’avais encore le lac dans la tête et les vignes, c’était encore plein de fleurs, dans ma tête, aux fentes des murs : bon, je me sens glisser de côté, tu penches, tu regardes où tu penches, tu vois que tu es au-dessus du vide. C’était au tournant des Goillettes et là, vous savez, on est juste au-dessus de la gorge de la Serine ; vous savez bien, là où le roc fait avancement ; c’est un à pic qui a bien trois cents mètres. Mais, moi, ce n’était pas seulement cet à pic qui m’inquiétait : c’est qu’il faisait gris, c’est qu’il faisait triste… Heureusement qu’on est bien arrivé à Saint-Martin d’En Bas et qu’on y a trouvé de quoi boire.

 

— Eh bien, dit Isabelle, il te faut reboire. Nous autres, notre soleil est en bouteilles… Hé ! Augustin… Augustin avait été chercher une bouteille et des verres.

— Notre soleil à nous, on le tient à la cave, on n’a pas besoin d’aller loin pour le trouver.

 

Ils burent ; on a dit à Julien Revaz :

— Comment ça va-t-il chez toi ?

— Justement, ça ne va pas.

— Ça ne va pas ?

— Eh bien, non, ça ne va pas tant bien. Le père se plaint de son genou. Mon frère, eh bien, vous savez qu’il fréquente, mais, là non plus, on ne sait pas bien ce qui se passe, parce que le père est fâché, le père dit : « Ce n’est pas le moment de penser à se marier » ; alors Lucien est obligé de voir sa bonne amie en cachette, et personne n’est content.

 

Il regardait autour de lui.

 

— Ils ont mauvaise mine, et, vous, c’est vrai que vous n’avez pas bonne mine non plus, vous êtes tout pâles. Oui, vous, le père Antide, et vous, la mère Antide, et toi aussi, Augustin.

— Et moi ? dit Isabelle.

— Oh ! pas vous.

— Et moi ? dit alors Jean qui était le frère d’Augustin.

— Oh ! pas toi ; et comment est-ce que ça se fait, dit-il, puisque vous vivez tous à l’ombre, qu’il y ait cette différence ? Est-ce l’âge ? Mais tu n’es pas vieux, Augustin. Si vous veniez d’où je viens, vous auriez le soleil écrit sur la figure, parce qu’il va durer, il dure, on ne connaît pas l’hiver là-bas ; le soleil renoue par-dessus l’hiver le temps où les feuilles de la vigne sont jaunes avec celui où les souches pleurent serré et mouillent la terre sous elles, tellement il leur sort d’eau par le travers des bois taillés…

 

Est-ce parce qu’il avait déjà beaucoup bu, mais il était parti, on ne pouvait plus l’arrêter :

— Il renoue par-dessus l’hiver l’automne au printemps…

— Écoute, disait Augustin.

— Il renoue par-dessus l’hiver les grappes mûres aux grappes vertes : qu’est-ce que vous allez faire sans lui ?

— C’est justement…

 

Isabelle avait tiré Augustin par la manche. Il n’en continuait pas moins :

— Tu ne sais pas encore, il y a du nouveau… Il paraît que ça ne va pas…

 

Isabelle lui a mis la main sur la bouche, mais il a fait un brusque mouvement en arrière :

— Le soleil… Sa voix a été étouffée de nouveau ; il reprend :

— C’est Anzévui, il est savant, eh bien…

 

Il tenait à présent Isabelle par les poignets :

— Il dit qu’il ne reviendra pas, le soleil, et que c’est écrit dans ses livres.

— Alors, avait dit Julien Revaz, tu y crois, à ses histoires ?… Oh ! disait-il, ça ne m’étonne pas que tu y croies : un pays comme le nôtre, un pays pauvre, un pays triste, un pays où il n’est pas là pendant six mois. Ça vous donne des idées.

— Et moi, dit Brigitte, j’ai vu Anzévui.

 

Elle était là depuis un moment, mais personne n’avait fait attention à elle. Elle était tout habillée de noir, avec un mouchoir noir noué autour de la tête, et, assise un peu en arrière du monde dans un coin, sa petite personne s’y confondait toute avec l’ombre. On lui a demandé :

— Vous l’avez vu ?

— Bien sûr, j’ai été le trouver.

— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Il m’a dit que c’était écrit…

— Et vous y croyez ?

— Moi, j’y crois.

 

L’étonnant est qu’à ce même moment Julien Revaz s’était levé.

 

On lui avait dit : « Qu’est-ce que tu fais ? »

— « Je m’en vais. »

— Mais voyons, tu as bien le temps. Tu nous avais dit que tu avais l’intention de rester jusqu’à demain.

— J’ai changé d’avis.

— Comment vas-tu t’y prendre pour t’en retourner ? Tu ne vas pourtant pas t’exposer à être sur la route de nuit…

— Je m’arrangerai bien. Au revoir ! Peut-être, au printemps prochain !

 

 

 

IV

 

« Le soleil vomira rouge, et puis il ne sera plus là. »

 

C’est ce qu’Anzévui avait dit à la vieille Brigitte et elle faisait peur aux femmes à qui elle racontait ce que lui avait dit Anzévui.

 

— Vous comprenez, il m’a demandé de venir tenir son ménage. Il se fait vieux, comprenez-vous ? Il marche difficilement, il toussote, il a trop couru dans sa vie, il est fatigué. Il est sous ses plantes ; si vous en voulez ?…

On lui disait :

— Peut-être bien… À l’occasion…

— Il se tient sous ses plantes ; des fois il tousse, des fois il ne tousse pas. C’est quand il allait rôder par la montagne ; il en faisait des bouquets, comprenez-vous ? Il les a pendus au plafond, la tête en bas. Oui, disait-elle, avec des ficelles, aux poutres et avec des ficelles. Il y en a qui font transpirer ; il y en a qui sont bonnes pour la poitrine ; d’autres, c’est pour l’estomac. Oh ! elles sont bien un peu vieilles, c’est sûr, ses plantes, mais enfin si vous en voulez… Et ça ne vous coûtera rien, disait-elle…

— Oh ! merci bien…

— Seulement il faudrait vous dépêcher, parce qu’il ne va plus y avoir que trois mois… Et lui, je pense qu’il passera en même temps que le soleil. Il dit qu’il va baisser comme lui, tout doucement, parce qu’il s’en va peu à peu, le soleil, et lui aussi il s’en va peu à peu ; et tant mieux pour lui, disait-elle, parce qu’il y a ceux qui devront tout lâcher d’un coup.

 

Justine Émonet venait d’avoir un enfant :

— C’est pas juste !

 

Elle le tenait dans ses bras, c’était un bébé en sucre. C’était un bébé en sucre, tellement il était bien enveloppé dans une couverture en grosse laine blanche ; elle lui ôtait de dessus la figure un mouchoir blanc aussi, dont elle l’avait couverte à cause du froid :

— Regardez-moi les belles couleurs qu’il a pourtant. Et il est intelligent, il sait déjà rire. Est-ce que ce serait juste qu’on finisse avant même d’avoir commencé ? Elle se baissait alors sur la petite place ronde et chaude qu’il y avait au creux de son bras gauche dans l’air froid ; dans l’air glacé ; elle y collait ses lèvres, elle n’arrivait pas à les décoller. Quant à Brigitte, elle continuait :

 

— Il m’a dit : « J’ai encore un peu d’argent dans le tiroir de la table. Il suffira bien. » J’y ai dit : « Oh ! vous n’avez plus besoin de grand-chose. Peut-être un peu de fromage. » — « J’en ai. »

— « Et puis du pain. » — « J’en ai aussi, mais il est sec. Il faudra le faire tremper. » J’ai dit : « Je le ferai tremper ; on vous fera des soupes au pain. » On s’est arrangé comme ça que c’est moi qui lui fais ses courses et, de temps en temps, je viens et je lui fais son lit ou je donne un coup de balai…

 

On a vu, à ce même moment, Cyprien Métrailler qui entrait chez son ami Tissières. Le jour continuait à être triste et bas. Il n’y avait plus de ciel ; il y avait seulement un brouillard jaunâtre qui était tendu d’une pente à l’autre, comme une vieille serpillière, un peu au-dessus du village, et les montagnes sont derrière, ou bien est-ce qu’elles n’existent plus, les pointues, les carrées, les rondes, celles qui sont comme des tours, celles qui sont comme des cornes, celles qui sont tout en rochers, celles qui sont tout en glace, et elles brillaient toutes ensemble autrefois sous le ciel bleu ? Métrailler avait trouvé Tissières qui se chauffait devant son feu. Métrailler s’était assis à côté de Tissières.

 

— Je m’ennuie. Et toi ?

— Je m’ennuie aussi.

— Eh bien, il te faut venir avec moi.

— Où ça ?

— Il te faut venir avec moi pour tâcher d’aller retrouver le soleil, quelque part au-dessus des forêts du Bisse(1). À nous deux, c’est bien le diable si on ne tire pas une chèvre, parce qu’elles doivent être descendues à présent.

 

Ils étaient de vieux amis, ils chassaient toujours ensemble, et pas seulement en temps de chasse, mais toute l’année ; et ils n’avaient jamais eu de permis, ce qui fait d’abord une économie, mais ce qui vous vaut surtout le plaisir de narguer le gouvernement. Ils connaissaient à fond tous les recoins de la montagne, tous ses passages, toutes ses cachettes, ce qui leur permettait de ne pas trop s’occuper des gardes-chasse. Seulement, ce jour-là, Tissières a secoué la tête. Métrailler lui a dit :

— Pourquoi ?

— Il y a trop de neige.

— Elle porte, disait Métrailler.

— Qu’en sais-tu ?

— Il a gelé fort toutes ces dernières nuits.

— Oui, mais il y a le vent.

— Il n’y a point eu de vent.

— Et puis c’est ce drôle de temps…

 

Tissières tendait le bras vers la fenêtre. Il faisait brun, en effet, entre les croisillons des vitres aux tout petits carreaux ; il faisait partout singulièrement brun et triste, avec une singulière immobilité de l’air, de sorte que le jour ne pénétrait qu’à peine dans la pièce.

 

— Le temps, disait Métrailler, qu’est-ce que tu veux que ça nous fasse, le temps ?

— Le brouillard…

— C’est pas du brouillard. Et puis, comme si c’était la première fois qu’on se mettait en route quand le ciel est couvert…

 

Mais Tissières ne voulut rien entendre. Il ne répondait même plus ; il secouait simplement la tête. Métrailler ne le reconnaissait pas.

Et il a dit :

— Eh bien, tant pis, j’irai quand même. Ça n’empêche rien, disait-il. Je veux aller retrouver le soleil, disait-il, parce qu’il se cache trop longtemps pour nous quand on reste enfermés dans le village ; et c’est bête, puisqu’on a des jambes ; et puis je m’ennuie, recommençait-il, et toi, je vois bien que tu t’ennuies aussi, seulement tu ne veux pas l’avouer.

 

Tissières ne disait toujours rien, en effet : alors Métrailler a pris congé. Il vivait avec son vieux père qui était devenu presque aveugle avec l’âge. Le père Métrailler ne voyait plus des choses du monde que la vague clarté qu’elles émettent, non leur forme ; il ne voyait plus du monde que des places sombres et des places claires ; et voilà que depuis quelque temps déjà il disait : « Est-ce que tout devient plus gris, parce que ça tend à s’égaliser ? »

On lui disait :

— C’est que le soleil n’est plus là.

On lui disait :

— Il vous faut attendre. Les choses sont sans couleur tant qu’il n’éclaire pas. Seulement prenez patience ; et le jour viendra bien où on pourra vous apporter un bouquet de gentianes et un bouquet de primevères ; vous ferez tout de suite la différence, vous verrez. Et c’est bientôt, père Métrailler.

 

Cependant Métrailler fils avait préparé son fusil. C’était un fusil à balles. C’était un mousqueton de cavalerie qui est une arme plus courte et plus légère que le fusil des fantassins. Un fusil trop long est gênant dans les rochers ; un fusil trop lourd serait mal commode, vu qu’il n’est pas toujours facile de prendre la position qu’il faut dans cette pierraille où on ne peut ni se mettre à genoux, ni rester debout, ni s’étendre, où il vous faut souvent lâcher votre coup à bras tendu et au jugé. Il avait préparé aussi tout ce qu’il lui fallait pour le lendemain en fait d’habits et de provisions ; et, maintenant, à la lumière de la lampe, vers les deux heures de l’après-midi, il était occupé à graisser son arme. Il avait complètement démonté la culasse dont les pièces étaient éparses devant lui sur la table, chacune étant posée sur un carré de chiffon, car il était un homme soigneux ; puis, prenant son fusil par le petit bout, il le dirigeait de telle façon que la lumière de la lampe (car d’ordinaire on vise le soleil, mais il n’y a plus de soleil) fût juste en face de lui à l’autre bout du canon. Et, de nouveau, il passait le cordeau dans le canon, jusqu’à ce qu’il ne restât plus la moindre tache sur l’acier où la lumière doit être comme un fil d’argent bien tendu, sans solution de continuité.

 

Personne ne le vit partir, le lendemain matin, parce qu’il n’était même pas six heures. Il avait pris grand soin en se levant de ne pas faire craquer son lit. Il avait réussi à poser ses pieds sur le plancher de façon qu’il restât parfaitement silencieux, ce qui n’était pas commode, vu la longueur des vieilles planches que l’âge a fini par faire jouer et qui sont simplement clouées sur les poutres qui les séparent de la chambre de dessous, sans aucun revêtement de plâtre. Il s’était habillé sans bruit ; il avait descendu l’escalier de bois, pieds nus, s’arrêtant à chaque marche ; il avait ainsi gagné la porte ; là, il s’était tenu immobile, un moment. Mais rien ne bougeait dans la maison et rien ne s’y faisait entendre que le battement régulier et sourd d’une vieille pendule à caisse. Il s’était réglé sur son battement pour tourner la clé dans la serrure, tirer à lui la lourde porte, la refermer.

 

Il a vu alors qu’il n’y avait rien à voir autour de lui ou que du moins il ne voyait rien, comme s’il avait lui-même perdu la vue. C’est en tâtonnant avec les mains qu’il avait fini par trouver le banc qui se trouvait placé tout contre le mur de la maison, à l’abri de l’avant-toit. Il s’y était assis pour mettre ses souliers. Il n’avait eu ensuite qu’à étendre la jambe pour que son pied rencontrât une bonne épaisseur de neige ; de sorte que, pour ce qui était du bruit, il n’avait plus rien à craindre ; mais il y avait l’obscurité et c’est ce qui le gênait. Métrailler levait la tête, il ne lui semblait pas qu’il la levât ; il la tournait de tout côté, il ne lui semblait pas qu’il la tournât, toute altitude se trouvant supprimée, toute profondeur et toute distance ; pendant qu’il se disait : « Cochon de Tissières ! » il se disait : « Qu’est-ce qu’il fait ? il dort, l’animal » ; et il se disait pour finir : « Eh bien, allons-y quand même ! » mais il y avait en lui une voix qui chuchotait : « Tu ne te tireras pas d’affaire tout seul, Cyprien ; tu ferais mieux de rester où tu es. »

 

Il s’était mis en route. Il lui fallait porter le pied de côté pour distinguer à travers la semelle la place et la direction du chemin. Il avait été ainsi amené à la rue, il l’avait suivie d’un bout à l’autre. Et, là, il était arrivé devant ce qui, en temps ordinaire, était toute une vaste vue ouverte sur la vallée, toute une perspective de hautes montagnes, de pâturages, de forêts, de rochers, de névés, de glaciers solitaires avec le double versant des pentes qui se rejoignaient bien plus bas dans les profondeurs ; mais il n’en restait rien dans la perfection de la nuit qui n’avait même plus de couleur, qui était seulement la négation de ce qui est ; il n’en restait qu’une faible lueur, quelque chose comme une émanation ou une vague phosphorescence.

 

Il avançait pourtant, n’écoutant point la voix de la prudence, laquelle voix lui répétait : « Ne va pas, Métrailler ! Même si tu devais tirer une chèvre, même si tu devais en tirer deux. Est-ce qu’il ne faudrait pas d’abord que tu sois sûr d’être en mesure de la descendre sur ton dos ? est-ce qu’il ne faudrait pas aussi que tu sois plus sûr que tu n’es de pouvoir te descendre toi-même, Cyprien, dans ces dessus ? »

 

Il s’est obstiné, tenant ses yeux fixés juste devant lui, où il faisait lever peu à peu par l’habitude qu’il en prenait, de dedans rien, une chose, une autre ; et opérait ainsi une séparation entre les choses qui sont en bas et celles qui sont en haut, entre le sol et l’air, entre ce qui résiste à votre venue et ce qui y cède, faisant sortir devant lui tantôt une barrière, tantôt plus loin un buisson, puis un bouquet de mélèzes, à quoi il avait reconnu qu’il était dans la bonne direction. Il s’élevait en travers de la pente qui domine le village. Il faut dire que la neige portait. Il faut dire qu’elle était peu à peu devenue distincte de la nuit à qui elle servait de base. Métrailler voyait maintenant ses pieds et même sa main quand il étendait le bras, étant d’ailleurs chaudement et solidement équipé (c’est un chasseur), pourvu de manger et de boire, armé aussi, son mousqueton pendu à l’épaule, les jambes prises dans des molletières, la tête et les oreilles dans le passe-montagne dont les deux brides se nouent sous le menton. Il a été encouragé ainsi dans sa résolution. Et, à mesure qu’il avançait, il séparait de plus en plus les éléments contraires ; il reconstruisait le monde tel qu’il devait être, tel qu’il allait être, imaginant le jour avant le jour, refaisant le jour d’avance avec ses yeux impatients. Les grands vents de la montagne n’avaient pas soufflé depuis longtemps sur le pays, étant restés enfermés dans leurs outres. Il y avait ainsi une grande égalité dans l’épaisseur et la consistance de la neige, qui, quand elle est au contraire chassée et partout promenée, devient comme le sable des déserts, s’entassant dans les replis du sol dont elle laisse à nu les exhaussements. Elle était du reste recouverte d’une mince feuille de glace pas plus épaisse qu’une vitre, laquelle cassait sous le pied avec un bruit comme quand un caillou arrive dans un carreau ; Métrailler laissait derrière lui des traces aussi nettes que si elles avaient été découpées avec des ciseaux dans une feuille de carton. Et il savait à chaque pas où il était, à cause de l’apparition d’objets qu’il attendait l’un après l’autre, tellement ils étaient connus de lui : c’était une croix, ou une grosse pierre, et il quittait la croix attendant de voir sortir devant lui la pierre, puis c’était un mélèze isolé. Il avait vu enfin paraître le village ; et le village, blanc sur blanc, aurait été pareil à rien du tout, s’il n’y avait pas eu le bois noir de ses façades qui, vues d’en haut et de côté, faisaient dedans comme des trous, comme s’il y avait eu des infiltrations d’eau dans la superposition des neiges. Et la nuit s’en allait quand même et c’est lui qui la dissipait. Il a tendu le bras en avant ; il voyait qu’au geste de son bras le jour s’éveillait par degré. Il se disait : « Et voilà ! ça y est ! Et, eux, ils sont morts là-dessous parce qu’ils consentent à la mort. Ils sont couchés ensemble dans le mauvais air sous un édredon, sous un plafond, sous un toit, puis sous un autre qui est la neige, et un troisième toit encore qui est la nuit ; eh bien, moi, je vais chercher la lumière parce que je suis vivant. Je vais leur ramener le soleil qu’ils n’ont plus ; et, pour le moment, je refais la lumière » ; parce qu’il croyait qu’il la faisait naître, quoique petite et incertaine encore, au-dessus de ce village qu’il a salué. D’ailleurs, presque en même temps, il l’avait perdu de vue. Il s’était engagé sur une arête qui surmontait la pente qu’il venait de dépasser. Là, en temps ordinaire, on est comme sur une corde raide. C’est le lieu de rencontre de deux penchants qui se trouvent ainsi coïncider à leur sommet ; c’est un chemin pas large, pendu dans les airs, d’où on a en temps ordinaire une vue magnifique sur les déserts haut perchés des glaciers et de la rocaille ; mais où il n’y avait rien d’autre, ce matin-là, que ce peu de neige et quelques bosses de rocher sur un espace de quelques mètres en avant de lui. Et, quand on se retournait, de quelques mètres derrière vous, pas autre chose. Une immensité vague et illimitée de fin brouillard, si c’était bien du brouillard et non pas un simple empêchement au jour ; car le jour s’était levé un peu, mais à présent il ne se levait plus, étant immobile et comme noué sur lui-même. Métrailler tira sa montre de sa poche ; il vit qu’il était huit heures. Et il poussa plus avant. Il y voyait très suffisamment pour se conduire, bien qu’il n’eût pas d’autres repères que ceux qui se trouvaient dans sa proximité immédiate, mais ils lui suffisaient, car on te connaît. On te connaît dans les plus petits détails, ô montagne ; tu es comme une femme avec qui on a longtemps couché ; il n’y a pas une tache, pas le moindre défaut, pas le moindre grain de beauté sur ta peau qu’on n’ait du moins touché une fois des doigts ou des lèvres. « Voilà comment tu es pour moi, se disait-il ; on peut souffler la lumière, je n’ai pas besoin de chandelle. Je vais suivre l’arête jusqu’au pied des rochers de Vire, et puis, par le couloir, j’arriverai au Grand-Dessus. Là on est en domination. Et même si Satan s’en mêlait, il n’empêchera pas que le soleil ne me fasse visite ; je leur en rapporterai, à ceux d’en bas, un peu dans mes poches ; je leur dirai : « Vous voyez bien qu’il existe toujours ! » parce qu’ils auraient fini par en douter… Je tirerai sûrement une chèvre pendant la traversée. Je leur rapporterai le soleil dans mes poches, la chèvre sur mon dos. »

 

C’est le temps, en effet, où les chamois, des gazons suspendus où ils passent l’été, descendent dans les basses combes où ils grattent la neige avec leurs petits sabots tranchants pour trouver la mousse qu’il y a dessous. Ils descendent ainsi jusque dans les forêts, et quelquefois jusqu’aux fenils où ils mangent le foin qui dépasse au dehors par l’intervalle entre les poutres. Métrailler s’était donc assuré, une fois de plus, que les six cartouches de son magasin étaient bien en place et il en avait une septième dans le canon de son fusil ; l’affaire n’étant plus maintenant que d’attendre que la vue se fût un peu élargie, comme il pensait bien que ce serait le cas quand il aurait gagné encore plus en hauteur.

 

Il avait maintenant laissé l’arête à sa gauche, se glissant dans le bas de son exhaussement. Entraînée par son propre poids, la neige n’avait guère tenu dans le haut des éboulis faits de menu gravier et de cailloux de petite grosseur que Métrailler s’était mis à longer et qui par place étaient à nu, quoique durcis et collés ensemble par la gelée. Il avançait toujours sans trop de peine ; alors, en même temps que lui, une sorte de chambre ronde de demi-clarté s’avançait, au milieu de laquelle il se déplaçait et elle se déplaçait du même mouvement que lui. Comme il avait fait halte, le bruit qu’il faisait avec ses semelles et son souffle s’était tu subitement ; et, dominant la secrète étendue, il l’avait imaginée et vue en esprit, qui venait seulement à lui par son silence et où il n’entendait plus que le bruit de son cœur. Elle venait, il écoutait ; il y avait seulement sous sa vareuse de gros drap brun ces coups réguliers qui étaient derrière ses côtes pareils aux battements d’une montre. Rien d’autre qui fût en vie et aussi bien derrière lui que devant lui et à sa droite qu’à sa gauche, si loin qu’il pût imaginer ; et la voix se faisait entendre de nouveau : « Retourne d’où tu es venu, Métrailler. Si tu glisses, il n’y aura personne pour te porter secours ; si tu te perds, qui t’entendra ? Si tu te cassais la jambe, qu’est-ce que tu ferais, Métrailler ? Il suffit d’un faux mouvement, Métrailler ; il y a de la glace sur les pierres. » Mais, lui, il secouait la tête pour dire non ; ayant gagné tout au travers des éboulis le pied de la paroi où se trouve le couloir qui mène au Grand-Dessus.

 

La montée dans le couloir fut longue et difficile. Il creusait avec la pointe de son soulier des trous dans la neige gelée et par ces trous de l’un à l’autre, comme à des degrés, se soulevait d’en bas, tandis qu’il se tenait avec les doigts dans la croûte dure comme aux barreaux d’une échelle.

 

Il se disait toujours : « Là-haut il y a le soleil. » Et, en effet, il semblait bien que le soleil dût bientôt se montrer, parce qu’il se faisait au-dessus de Métrailler un amincissement dans les nuées comme quand la trame d’un linge est usée, et, de l’autre côté de la crête, une coloration rousse avait commencé à paraître. Métrailler levait la tête, se disant : « Et Tissières verra bien, et eux, les autres, verront bien ! » s’enorgueillissant à présent de sa solitude. Il avait fini par arriver au Grand-Dessus. C’est une espèce de plateforme qui se détache de l’arête et culmine. Par le beau temps, la vue porte de là à plus de cent kilomètres de tous les côtés. On ne voyait rien, mais Métrailler ne cherchait pas à rien voir, de ce qui était la vue. Où il tenait son regard tourné, à présent, c’était vers en haut. Il s’était assis sur la neige gelée et levait la tête avec étonnement du côté d’une fenêtre qui venait d’être percée dans la voûte amincie du brouillard un peu au-dessus de lui vers le sud, de l’autre côté d’une grande chaîne qu’on commençait à deviner. Et c’est là qu’enfin, en effet, il était paru, le soleil, ou ce qui aurait pu être le soleil, et c’est là qu’il devait en effet sortir de derrière la chaîne pour aussitôt s’y recacher. Mais il était devenu rouge et la roche où Métrailler se tenait devint rouge ; et le soleil là-haut ne s’était pas montré, mais il semblait qu’on le montrât ; il ne s’était pas soulevé, il semblait qu’on le soulevât : échevelé, et tout enrubanné, tout enserpenté de nuées qui étaient elles-mêmes comme des caillots de sang.

 

Tout à fait pareil à une tête coupée autour de quoi la barbe et les cheveux pendraient encore fumants ; qu’on a levée en l’air un instant, puis qu’on a laissée retomber. Et déjà le brouillard et l’obscurité étaient revenus là où avait été sa place.

 

Alors, vers les quatre heures le père Métrailler était sorti de chez lui : « Est-ce qu’il fait jour encore ? Hé ! vous-autres, dites-moi ; Cyprien, où est-ce qu’il peut bien être ? »

 

— Hé ! vous autres, vous qui voyez. Parce qu’il est parti ce matin. Et voilà, je sors de chez moi parce qu’il faudrait l’aller chercher, seulement je n’y vois plus…

 

Il tâtait autour de lui le sol avec sa canne.

 

— Il n’a point fait de bruit, disait-il, il est sorti pieds nus de la maison. Et à présent où est-ce qu’il est ?

 

Il disait :

 

— Hé ! vous autres.

 

Car il était seul encore dans la rue, mais on venait, car il parlait haut et fort ; on venait, on lui parlait ; et il disait : « Toi, qui es-tu ? » et c’était Follonnier qui disait : « Placide Follonnier » ; puis Lamon qui disait : « Érasme Lamon » ; puis d’autres, des hommes, des femmes, et la vieille Brigitte encore.

 

Follonnier avait pris la parole :

 

— Ne vous en faites pas, sûrement qu’il va revenir, vous comprenez, il devait avoir des démangeaisons dans les jambes, à force de rester tranquille. C’est pas fait pour des garçons comme lui, la tranquillité. Il aura été faire un tour dans la montagne, du côté des chèvres, avec Tissières.

 

Mais quelqu’un, à ce moment-là :

— Il n’est pas avec Tissières.

— Comment le sais-tu ?

— Vous n’avez qu’à aller le lui demander, à Tissières, il n’a pas bougé de chez lui.

— Alors il faut vite aller le chercher, mon garçon, disait le père Métrailler… Ah ! disait-il, je ne vous vois pas, je vous vois tout pâles, vous êtes seulement comme les ombres de vous-mêmes ; ou bien si c’est que le jour est mauvais…

 

— C’est que le jour n’est pas tant bon et puis la nuit vient déjà ; vous savez bien qu’elle vient tôt, et puis le ciel est couvert.

 

Mais, lui, tournait de tout côté ses yeux déteints bordés de rouge, ses yeux comme des œufs de caille, c’est-à-dire gris et vaguement teintés de bleu. Cependant que Tissières était arrivé, et disait :

 

— J’ai pas voulu aller avec lui, je lui ai dit : « C’est pas prudent », mais il n’a pas voulu m’écouter…

 

Alors les larmes s’étaient mises à couler des yeux du vieux Métrailler, bien qu’il les gardât grands ouverts, et il ne faisait pas bouger ses paupières d’où l’eau suintait, avec difficulté, comme la résine de l’arbre. Puis il se porte brusquement en avant, faisant des trous dans la neige avec sa canne et on lui courait après ; on lui disait : « Où allez-vous ? » Il disait : « Je vais le chercher. » On le retenait par le bras, il se débattait : « Allez-vous le laisser périr tout seul ?... »

 

— On ne peut pas aller le chercher, il va faire nuit. Et puis où voulez-vous aller ?

— Eh bien, allumez des feux.

— Il y a du brouillard.

— Eh bien, il faut sonner la cloche, il faut tirer des coups de fusil ; il se dirigera d’après le son.

Tissières, va prendre ton fusil.

 

Le village avait été mis sens dessus dessous parce que Tissières va prendre son fusil d’ordonnance et des cartouches à blanc. Il tirait en l’air. De temps en temps, il lâchait un coup de feu, l’arme tournée vers le ciel qui était si bas qu’on aurait dit que Tissières allait le toucher avec le bout de son fusil. Pendant ce temps les maisons se vidaient une à une, laissant couler sur les perrons et jusque dans les ruelles leur contenu de femmes et d’enfants, qui demandaient : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

 

— C’est Métrailler qui est perdu.

 

Il allait faire nuit, les lampes s’allumaient dans les cuisines, et aussi des hommes étaient survenus, tenant à la main leur falot-tempête, qui a une anse comme un panier ; de ceux dont on se sert dans les écuries pleines de paille ou dans les granges pleines de foin ; c’est pourquoi il convient que la flamme en soit protégée. C’est pourquoi elle est entourée d’un globe de verre épais, lequel est entouré à son tour d’une armature de fils de fer qui le tient à l’abri des chocs.

 

Les falots faisaient un peu au-dessus de terre des points rouges qui bougeaient à peine comme les gouttelettes d’une pluie arrêtée en route. Et ceux qui les portaient disaient aussi : « Qu’est-ce qu’il y a ? » pendant que Tissières lâchait encore un coup de feu ; après quoi tout le monde faisait silence, pour écouter s’il n’allait pas y avoir de réponse ; quelque part, dans la montagne, au-delà de ce mur de brume, et à quoi la nuit qui venait allait ajouter comme un second mur.

 

Un coup de feu, et ils écoutent et il y a un coup de feu à votre gauche ; ils écoutent encore, il y a au bout d’un moment un deuxième coup de feu à votre droite, puis trois ou quatre coups de feu de suite, mais sourds, mous, ralentis qui ne vous parvenaient plus que tout juste, et qui se terminaient par une espèce de long soupir, c’est tout.

 

Alors on a vu le vieux Métrailler s’agiter de nouveau ; et il est parti droit devant lui avec sa canne, disant : « Si vous ne venez pas, moi, j’y vais. »

 

Il n’y avait plus qu’à le suivre.

 

Ils inclinaient leurs falots tempête pour tâcher de lire dans la neige les places où il avait passé, écrivant dans la neige bout à bout des lettres qui faisaient des mots, des mots qui faisaient des phrases comme sur les télégrammes ; ils se démenaient en désordre sans trop savoir ce qu’ils allaient faire, quand ils ont entendu tout à coup derrière eux le son d’un cornet.

 

On vit que c’était Jean Antide qui venait ; il soufflait dans son cornet de cuivre qui avait un bout de corne.

 

C’est le cornet des bergers des chèvres et il faut qu’on l’entende de loin quand le berger de grand matin va, de maison en maison, recueillant une à une les bêtes de son troupeau ; il faut qu’on l’entende de loin aussi le soir, quand il rentre, de manière que les femmes puissent venir chercher leurs bêtes sans le faire attendre.

 

Jean Antide avait été berger des chèvres ; alors il souffle dans son cornet et rit.

 

Le beau-frère d’Isabelle, faisant voir ses dents blanches qui brillaient dans la nuit à cause de sa figure brune et il avait les cheveux frisés, comme on voyait.

 

— Écoutez, si vous voulez, j’irai devant et je soufflerai dans mon cornet. Parce qu’il en connaît bien le son, Métrailler, si toutefois il est perdu. Je souffle de temps en temps un coup, ça va bien, et même je peux faire deux notes quand je veux.

 

Il a fait ses deux notes grâce à un changement dans la position de la langue ; le cuivre du cornet brillait à la clarté des falots-tempête qu’on soulevait pour le mieux voir.

 

— Et ça porte plus loin que tes coups de fusil, Tissières, et on distingue mieux aussi d’où le son vient ; c’est plus prolongé, c’est doux ; tandis que, toi, tu sautes à tous les bouts de la montagne, tu es partout et nulle part. Voulez-vous ?

 

On avait rattrapé le père Métrailler, on l’avait pris par le bras, Jean Antide allait devant ; ils étaient une douzaine. Les femmes disaient : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Elles avaient fait rentrer les enfants, puis, étant ressorties et ayant refermé derrière elles la porte de la maison, elles regardaient de loin ces points de feu qui allaient s’éloignant, ces gouttes roses, qui ont pâli, qui en pâlissant se sont étalées comme de l’encre sur un buvard et peu à peu ont été dissipées, bien qu’elles eussent dû, en temps ordinaire, continuer d’être longtemps visibles à cause de la pente bien découverte pour le village où elles s’élevaient peu à peu.

 

C’est le temps. Ce n’est pas seulement qu’il fasse nuit ; c’est que l’air n’est plus de l’air. L’air est grenu comme de la cendre, il est opaque comme du sable.

 

Jean Antide soufflait tantôt une note, tantôt deux notes. On tenait le père Métrailler par le bras.

 

Il continuait à ne faire aucun vent, de sorte que les traces du matin n’étaient nullement effacées. Ils s’étaient dit : « Il faut les suivre aussi longtemps qu’on pourra, parce que, lui-même, sûrement, il devra les suivre au retour », bien qu’ils pensassent pour la plupart qu’il lui était sûrement arrivé un malheur, sans quoi il aurait déjà été là. Et le vieux Métrailler leur disait : « Êtes-vous bien sûrs qu’on soit sur ses traces ? » — « Pardieu ! » disait-on. On voyait leurs bouches fumer quand ils se penchaient sur leurs lanternes, à cause du grand froid qu’il faisait et toujours aucun vent ; et, penchant leurs lanternes, ils n’avaient qu’à les porter un peu de côté pour rendre les traces encore plus visibles parce que le creux s’en remplissait d’ombre ; c’est pourquoi ils disaient : « On ne peut pas s’y tromper. »

 

Mais Métrailler disait à Jean Antide : « Fais une note » ; et il se passait un petit moment et il disait à Jean Antide : « Fais deux notes. »

 

Ainsi Cyprien était appelé comme la grive par l’appeau, mais c’était un appeau qui portait à grande distance, bien plus loin que la voix de l’homme, – eux qui s’arrêtaient, et prêtaient l’oreille, puis repartaient, faisant ensemble dans la neige un bruit comme quand on casse une vitre, puis il y avait un bruit d’enfoncement comme le « han ! » que pousse le bûcheron quand il abat sa hache sur un tronc.

 

Ils ont marché ainsi une bonne demi-heure, ils commençaient à se décourager. Même, si le père Métrailler n’avait pas été là qui les houspillait à aller quand même, disant tout le temps à Jean Antide : « Souffle ! » et puis de nouveau : « Souffle ! » et Antide soufflait, ils fussent sûrement pour finir revenus sur leurs pas. Mais Antide soufflait toujours ; c’est ainsi qu’ils étaient arrivés jusque sur l’arête, hésitant à s’y engager, quand Antide a soufflé une nouvelle fois.

 

Et tous, arrêtés là-haut, ils se retenaient de respirer ; ils ont dû attendre aussi que leur cœur eût cessé de battre et il leur a fallu du temps à cause de ses battements durs, comme des coups de pied dans une porte, et qui ne se sont calmés que peu à peu.

 

Ils écoutent, mais il n’y a rien.

 

Ils écoutent encore, il n’y a rien que ce bruit au-dedans de vous qui va mourant et laisse venir à sa suite l’immense silence qui est sur le monde comme si le monde n’était plus ; comme si on n’était plus au monde, comme si on était suspendu bien au-dessus de la terre dans le grand désert où les astres en tournant sont silencieux.

 

Ils écoutent, il n’y avait rien, toujours rien ; mais tout à coup c’est le vieux Métrailler qui avait levé le bras à hauteur de son oreille et avait pris le pavillon de son oreille dans sa main. « C’est lui, c’est lui !… vous entendez ? »

 

On n’osait pas le contredire ; on n’osait même rien dire.

 

Et tous ils faisaient silence encore une fois, puis on n’a pas su si c’était de joie ou parce qu’il pleurait, et peut-être qu’il pleurait de joie, mais il y avait des larmes dans la voix du vieux :

 

— Écoutez ! Écoutez, il appelle, ça se rapproche.

— Où ça ?

— Là, dans le fond. Où est-ce qu’on est ?

— On est monté, on est sur l’arête.

— Eh bien, là, dans le fond, à main droite… Vous n’entendez pas ? ah ! a-t-il dit, c’est que vous y voyez et que jamais tout ne nous est donné à la fois ; vous, vous avez vos yeux, mais, moi, j’ai mes oreilles.

 

On lui disait :

— Alors taisez-vous !

Il s’était tu ; et eux alors, l’un après l’autre, avaient commencé à entendre des appels qui venaient d’en bas et de tout à fait au fond de la gorge ; faibles, incertains, qui s’étaient tellement usés en route qu’ils étaient comme sans poids et sans force dans l’air.

 

— Souffle ! Souffle deux fois !

Jean Antide a soufflé dans sa corne.

— Souffle encore et souffle plus fort, qu’il sache bien qu’on est là.

 

Maintenant les appels devenaient plus distincts, parce qu’on devait s’être rapproché, on s’était avancé vers eux, on devait chercher à les rejoindre. Mais, eux, qu’est-ce qu’il leur fallait faire ? C’est Tissières qui a dit :

 

— Il faut aller à sa rencontre. Je m’en charge. Antide viendra avec moi. Prêtez-moi une lanterne, et toi, Antide, prends la lanterne.

 

On lui disait :

— Est-ce prudent ?

— Laissez-moi faire, disait-il ; le pays, ça me connaît.

 

Ils avaient fait asseoir le père Métrailler dans la neige, regardant au-dessous d’eux les lumières des lanternes qui s’élargissaient vite et se sont tellement élargies en s’affaiblissant qu’elles ont fini de nouveau par ne plus être ; mais il y avait le son du cornet et il y avait cette voix qui lui répondait ; et le son du cornet et la voix avaient dû pour finir se rejoindre, parce qu’à présent on n’entendait plus ni la voix, ni le cornet…

 

Ils durent porter Cyprien, ou presque, pour le ramener au village. Ils éclairent devant Métrailler le jeune la place où il devait poser le pied, parce que c’est à peine s’il se tenait debout. Il chancelait comme un qui a trop bu. Il avait la figure blanche ; son passe-montagne arraché lui pendait dans la nuque. Il n’avait plus de fusil, il n’avait plus de chapeau. Il ne disait rien. Aux questions qu’on lui avait posées, il avait répondu par des signes et tout juste ; de sorte que Tissières et Antide lui avaient passé le bras autour de la taille et lui-même avait jeté les siens autour de leur cou. Heureusement qu’on était à la descente, heureusement que la neige était dure.

 

Et il y avait son père qui disait :

— Comment est-il ? Est-il abîmé ?

— Bien sûr que non.

— Alors pourquoi est-ce qu’il ne parle pas ?

— C’est la fatigue.

 

Et le père Métrailler disait :

— Cyprien, c’est vrai que tu es là ? Est-ce vrai que tu n’es pas blessé ? Pourquoi est-ce qu’il ne répond pas ? Laissez-moi que je le touche.

 

 

 

V

 

Cependant on voyait Brigitte aller, tous les matins, ramasser du bois mort dans un bosquet de mélèzes qui était un peu au-dessus du village. Elle s’était ouvert ainsi, avec ses souliers bien trop grands pour elle, un petit chemin dans la neige ; et, comme elle faisait chaque jour plusieurs voyages, il se trouvait que le chemin durait, pareil à un bout de faux fil qu’on aurait oublié sur un drap de ménage. Et ainsi le trajet était facile de chez elle jusque dans le bois ; mais c’était sous les mélèzes que commençaient les complications, à cause que les branches mortes se trouvaient prises dans la neige gelée, d’où généralement elles ne sortaient que par le bout ; de sorte qu’il lui fallait creuser tout autour avec ses mains. On avait commencé par se moquer d’elle :

 

— Qu’est-ce que vous faites ? Vous manquez de bois ?

— Que non, disait-elle.

— Alors ? disait-on.

— C’est pour le cas où le soleil ne reviendrait pas.

 

Toute courbée devant vous sous le poids de son fagot, sa jupe noire frottée d’une espèce de poussière grise, sa figure devenue toute jaune avec des taches de café sur le fond de la pente blanc :

— Et, continuait-elle, bien sûr que j’avais comme toujours ma provision pour jusqu’au printemps, mais s’il n’y a point de printemps, si au lieu de faire plus clair à ce moment-là il se met à faire nuit, si au lieu que la chaleur vienne le froid augmente… Il faut prendre ses précautions.

 

Les femmes commençaient à être inquiètes :

— Voyons, est-ce vrai ? Voyons, disaient-elles, est-ce que c’est possible, des choses comme ça ?

— Il a dit que la terre peut parfaitement se mettre à pencher de côté parce qu’elle est en l’air. — En l’air ?

— Oui, en l’air, supportée par rien, une boule qui tourne en l’air et pas fixe ; et, si on ne la voit pas bouger, nous autres, c’est seulement qu’on bouge avec… Alors, vous comprenez, rien qu’un coup de pouce…

— Comment savez-vous ça ?

— C’est Anzévui qui me l’a dit. Attendez, disait-elle, que j’aille poser mon fagot…

 

Elle entrait chez elle, puis reparaissait, parce qu’elle aimait à causer ; il y avait toujours ce même ciel bas, immobile et sombre, sous lequel à présent beaucoup de femmes l’entouraient.

 

— Il ne parle plus guère, disait Brigitte, mais des fois il parle. Il tourne les pages de son livre, ça fait du bruit. Il est sous ses plantes devant son feu, oh ! disait-elle, c’est qu’il ne va pas tant bien, il s’affaiblit tous les jours un peu plus, il peut à peine se déplacer. Il va de son lit à son fauteuil et de son fauteuil à son lit. Il m’a dit : « Je ne durerai pas plus que le soleil. Quand ce sera sa fin, ce sera la mienne… Vous me trouverez mort en bas et, lui, vous le chercherez dans le ciel, mais il ne bougera pas davantage que moi. » Et je lui ai dit : « Quand est-ce que ce sera ? » et, lui, il m’a dit : « Attendez ! » Vous comprenez, il recommence tout le temps ses calculs, avec un bout de crayon sur un bout de papier… Il dit que c’est là le difficile, il m’a dit que ça allait faire encore quinze semaines ; alors, moi, chaque dimanche, j’enfonce un clou et j’en ai déjà planté sept… Et moi, disait-elle, j’ai allumé ma lampe à huile, parce que j’ai encore toute une bonbonne d’huile de colza, pour qu’au cas où la nuit viendrait subitement, j’aie du moins ma lumière à moi.

 

Elle avait fait comme elle disait. On voyait toutes les nuits la fenêtre de sa cuisine être éclairée, et toute la nuit elle était éclairée, puis le jour venait, mais elle ne s’éteignait pas. Tout le jour, elle continuait à luire avec persévérance dans la façade de bois noir, où elle continuait à être vue, tellement le jour était sombre, tandis que Brigitte tirait à elle un tabouret.

 

C’est qu’elle était de petite taille, mais heureusement que le plafond était bas. Elle allait prendre une hache, elle allait prendre une boîte de carton sur laquelle était écrit : Pointes 6 cm. Elle montait sur le tabouret, elle levait le bras, et, renversant le haut du corps en arrière, enfonçait la pointe brillante dans le côté de la poutre encroûtée de fumée où il y en avait déjà sept.

 

Elle comptait, et, à présent, ça fait huit.

Je plante un clou chaque dimanche.

 

Puis allait voir s’il y avait encore de l’huile dans la lampe, pendant que la mèche pendait avec sa petite flamme au bout du bec ; et la mèche va vers en bas, mais la flamme vers en haut. Car c’est un crésus, comme on les appelle ; un récipient de laiton rond et plat, avec un bec et une poignée en demi-cercle par le moyen de laquelle il est suspendu en équilibre à un fil de fer.

 

Elle remplissait la lampe d’huile : elle mouchait la mèche sans l’éteindre, et ainsi on aura sa lumière à soi quand la grande ne sera plus.

C’était le dimanche matin. Qu’est-ce qu’on voit ici en hiver ? on ne voit rien. Le jour était quelque chose de gris et de vague qui se détortillait lentement hors de la nuit de l’autre côté des nuées comme derrière un carreau dépoli.

 

Qu’est-ce qu’on entend ? rien du tout. Même pas le bruit des pas à cause de la neige, même pas le bruit du vent, parce qu’il n’y a toujours point de vent. De temps en temps une voix, quelquefois un enfant qui pleure, pas un oiseau, pas même la fontaine, parce qu’elle coule dans un chéneau de bois pour éviter qu’elle ne se prenne peu à peu dans la glace, comme il arrive, si on la laisse couler librement à l’air.

 

Ils ne sonnent même pas les cloches ici, parce qu’ils ne sont pas une paroisse.

 

Il faut qu’ils descendent pour la messe à Saint-Martin d’En Bas où est l’église, c’est-à-dire qu’ils ont à faire une bonne demi-heure de chemin.

 

Et, le dimanche matin, on se prépare à descendre : c’est à-dire que les hommes se rasent devant la fenêtre aux croisillons de laquelle ils pendent un petit miroir rond cerclé de métal ou un petit miroir carré à cadre de bois noir ; quelques-uns avec le rasoir à lame, les jeunes avec des rasoirs mécaniques qu’on se passe sur la joue comme quand on rabote du bois ; mais ni les uns, ni les autres n’y voyaient, ce matin-là, et ils disaient : « Charrette ! » parce qu’ils se coupaient.

 

On n’avait ouvert la route qu’avec le petit triangle, de sorte qu’elle était beaucoup plus étroite que dans la belle saison, n’ayant guère plus qu’un mètre de large ; en outre, c’est un chemin de surface, parce qu’il ne descend pas jusqu’à l’empierrement. On s’avance entre deux petits murs qui ont environ deux pieds de hauteur sur une épaisse couche de neige battue. On avait vu venir d’abord trois vieilles, parce qu’elles vont plus lentement et elles prennent leurs précautions. Trois vieilles, tout en noir, toutes petites et voûtées, mais, à mesure qu’on avance dans la vie, on décroît. Penchées en avant, les mains jointes, la tête dans un fichu noir, un châle de laine épais croisé sur la poitrine et noué dans le dos ; elles ne disaient rien. Quelquefois on entend jusqu’ici les cloches de Saint-Martin d’En Bas, parce qu’ils en ont quatre et un bon sonneur qui sait s’y prendre et qui se connaît en toute espèce de carillons ; mais aujourd’hui on ne les entendait pas, soit à cause de l’immobilité de l’air ou bien à cause de la neige qui est comme du coton partout et boit le son ; c’était un dimanche sans cloches. Et, dans la petite lumière, il y avait à présent les femmes qui venaient, puis venaient les filles. C’est alors qu’on a entendu le rire d’Isabelle. Ah ! elle, du moins, elle riait, elle du moins était brillante ; elle, elle se voyait de loin, ayant un corsage de soie bleu ciel, un tablier à fines rayures de toutes les couleurs, un mouchoir rose autour du cou.

 

Elle était avec deux amies, et, comme le chemin n’avait pas assez de largeur pour qu’on pût y passer trois de front, ses deux amies allaient un peu devant, sur chaque bord, elle un peu en arrière et au milieu.

 

On les voit qui se retournent, elles lui posent la question.

 

Elle, elle a regardé tout autour d’elle, comme pour s’assurer qu’on n’allait pas l’entendre :

 

— Bien sûr, c’est Augustin.

— Encore une !

— Pourquoi pas ?

 

Les deux autres s’étonnaient :

— Seulement, disait Isabelle, il faut savoir s’y prendre.

 

Et alors, comme quand le merle, bien avant les autres oiseaux, pousse en l’air ses notes vives dans le silence du matin, son rire de nouveau a été entendu.

 

— Ah ! il faut savoir y faire. Il me disait : « Tu as déjà deux robes. » Je lui disais : « Deux, qu’est-ce que c’est ? Est-ce que tu ne voudrais pas, des fois, que ta femme soit bien mise ? Allons toujours chez Anthamatten. » Augustin avait vendu un veau ; il faut savoir profiter de l’occasion. Je lui disais : « Ça ne fera que trois mètres en tout, à cinq francs le mètre. Et tu sais, c’est chez Anthamatten qu’on trouve les meilleures étoffes ; c’est du solide, c’est du durable, on n’est pas volé. » Il ne voulait pas. Mais on leur met alors la main sur l’épaule, ou bien on les prend par le bras ; il faut qu’ils sentent le chaud de vous à travers leur veste ou un peu plus bas. On leur dit : « Est-ce qu’on entre ? » Et, quand pour finir ils veulent bien, voyez-vous, c’est alors nous qu’on ne veut plus…

 

Et riait :

— On leur dit : « Peut-être que c’est trop cher ; allons-nous-en, ça vaut mieux. » Mais c’est à présent eux qui veulent, c’est eux qui vous forcent : « Pas de ça, puisqu’on y est ! » C’est eux qui choisissent la meilleure étoffe ; on n’a plus qu’à se laisser faire et puis à les récompenser. « Ah ! tu verras, on leur dit, tu verras, toutes les autres femmes vont être jalouses ! » Ils sont contents.

 

Elle riait.

— Et c’est justement… C’est justement quand il fait vilain qu’il faut se faire belles, c’est par les temps tristes qu’il faut être gai ; vous ne pensez pas ? Oh ! bien sûr, disait-elle, c’est dans le gros de l’hiver qu’on doit se tourner vers le printemps. Seulement, s’il n’y avait point de printemps, jamais plus : c’était de quoi les femmes plus âgées discutaient en descendant. Mais elles s’étaient dit : « Il ne faut pas leur en parler, à ceux d’en bas, ils se moqueraient de nous. » Et allaient, puis venaient les hommes par groupes, cinq ou six ensemble, habillés de brun ou de noir, avec des bonnets de poil ou des chapeaux de feutre, les mains dans les poches ; et il y avait le père Métrailler que son fils menait par le bras. Il y avait Revaz avec son genou, mais son genou allait mieux. Il disait : « Ça va mieux, il n’y a pas à dire… C’est Anzévui. » Il marchait à côté de Pralong ; il disait : « C’est ces compresses… L’enflure a disparu, j’ai seulement encore un peu de raideur dans la jambe, mais Anzévui m’a dit de la fatiguer. Et tu vois, ma canne ; eh bien, je la prends en cas de besoin, mais pour le moment… » Il la mettait sous son bras : « Tu vois ? »

 

— Ah ! disait-il, il est quand même intelligent, cet Anzévui : c’est un savant ; il ne comprend pas seulement les choses, mais la mécanique des choses. Tu vois que j’ai bien fait de l’écouter.

— Tu l’as revu ? demandait Pralong.

— Bien sûr, j’ai été lui montrer ma jambe. J’étais bien forcé : lui, ne sort plus. Oh ! il ne va pas tant bien, il est sous ses plantes, il fait ses calculs. Seulement, disait Revaz, s’il ne s’est pas trompé en ce qui touche mon genou, peut-être qu’il ne se trompe pas non plus en ce qui touche… Qu’en penses-tu ?

— C’est toujours pour le 13 avril ?

— À ce qu’il dit, mais le mieux serait de garder la chose pour nous…

— Et puis de se tenir prêt.

— Si tu veux.

— De mettre ses affaires en ordre…

 

Ils ont passé, ils ont disparu ; et maintenant c’était Follonnier qui venait avec Arlettaz. Arlettaz avait laissé pousser sa barbe. Il y avait bien trois semaines qu’il ne se rasait plus. Le poil avait poussé tout droit, noir et blanc, de tous les côtés, tout autour de sa figure, et il se mélangeait à ses cheveux qu’il n’avait pas coupés non plus, de sorte qu’il avait comme deux têtes, une de barbe, énorme et ronde, et au milieu une petite de peau, ronde aussi, où il y avait deux petits yeux bleus.

 

— Tu te souviens pourtant bien d’elle, Follonnier ? Il n’y a pas si longtemps qu’elle est partie. Combien ça va-t-il faire de temps ?

Il comptait dans sa tête :

— Ça fera trois ans au printemps… Eh bien, Follonnier, qu’en dis-tu, est-ce qu’elle n’était pas belle ?

— Oh ! que oui, disait Follonnier.

 

Ils étaient les derniers à venir sur le chemin et bien en arrière des autres, mais ils ne semblaient pas quand même être pressés, parce que tout le temps Arlettaz s’arrêtait.

 

— Je ne me rase plus, à quoi est-ce que ça servirait ? C’est qu’elle était belle, vois-tu…

 

Le chemin tourne. Le chemin est étroit et blanc. Le chemin est comme si on avait un tapis sous les pieds, à cause que la neige est élastique et porte : juste cette épaisseur de neige que le petit triangle a laissée entre nous et le macadam. La neige fait un petit mur du côté du mont, un autre petit mur du côté du vide ; on n’a pas besoin de s’occuper de la direction qu’on va prendre puisqu’elle vous est tout indiquée et qu’on est empêché par ces murs de s’en écarter. Mais, tout à coup, c’est Follonnier qui s’était arrêté, interrompant Arlettaz :

 

— Tu vois ?

 

Son bras s’était tellement abaissé qu’il semblait qu’il montrât le bout de ses semelles ; mais, par-dessus le petit mur de neige, c’est la ravine qu’il désignait. Il n’y avait plus qu’à laisser son regard rouler comme une pierre deux cents mètres plus bas :

 

— Là, à côté du sapin, tu vois ?… C’est carré, c’est gris, on dirait une grosse pierre. Eh bien, tu sais ce que c’est ? la voiture du docteur, celui qui s’est déroché l’année dernière.

 

Arlettaz avait seulement hoché la tête ; Arlettaz avait continué :

 

— Comme sur une médaille. Tu te rappelles, au café, quand ils me disaient pour me taquiner : « Alors quoi, Arlettaz, tu fais des affaires avec ta fille ; elle est ressemblante ; combien est-ce qu’il te donne, le gouvernement ? » Ils sortaient un écu de leur poche, tu te rappelles, Follonnier ? Moi, je ne disais rien, bien sûr, mais je pensais : « Ils ont raison, c’est ressemblant. » Ah ! dix-neuf ans, disait-il. Et comme sur une médaille ; ah ! belle et bien faite et grande ; et c’est à sa mère et à moi qu’elle devait ça, mais sa mère est morte ; alors est-ce qu’il n’était pas juste que je la garde ? Eh bien, dis donc, j’ai pas pu.

 

Follonnier a haussé les épaules ; Follonnier a dit : « On ne peut jamais. » La route tournait encore une fois, et la vue, en temps ordinaire, change du même coup tout entière parce que tantôt on va vers le nord, tantôt vers l’est, tantôt vers l’ouest. Tantôt on va dans la direction des montagnes qui se dressent de l’autre côté de la gorge à deux mille mètres au-dessus de vous, tantôt du côté de la plaine qui est à mille mètres plus bas et on plane au-dessus comme dans un avion ; – ce jour-là, on ne voyait rien qu’un bout de chemin devant soi, un bout de pente d’un côté, le trou de l’autre.

 

— Y comprends-tu quelque chose ?

— On ne comprend jamais rien à rien.

— Pourquoi est-ce qu’elle est partie ?

— Pourquoi est-ce qu’elle serait restée ?

— Parce que, disait Arlettaz, parce que… Tu dois pourtant m’accorder ça, Follonnier, que c’était ma fille… Et, une fille, à quoi est-ce que ça sert, si elle n’est pas là ? Une fille, c’est pour le plaisir, et, quand elle est loin, le plaisir est loin.

— Tu aurais dû le lui dire.

— J’osais pas.

 

Il a réfléchi, il a repris :

 

— Et aussi on ne sait pas bien…

 

Des corbeaux criaient de temps en temps dans les airs au-dessus de vous et n’étaient pas vus. De temps en temps, parmi les sapins redressés contre l’escarpement lui-même à pic, des geais qui n’étaient pas vus non plus faisaient entendre des grincements comme ceux d’une girouette rouillée, sous les à-coups d’une rafale. Et Arlettaz se disait : « C’est ça, j’ai pas su. » Il se disait encore : « Et peut-être que, si j’avais su ?… » On voyait Arlettaz secouer la tête, marchant les bras écartés, son chapeau à la main ; mais il n’y avait rien pour lui répondre que les cris des corbeaux et le ricanement des geais.

 

— Cette fois, disait Follonnier, c’est le camion d’Antonelli.

 

Il y avait cette fois une petite paroi de rocher qui était posée sur une autre petite paroi de rocher, avec un replat entre elles deux ; et là, sur ce replat, était le camion retourné, les roues en l’air, mais il ne lui en restait que deux.

 

— Et, disait Arlettaz, qu’est-ce qu’il faut faire ? Et tu sais que je l’ai cherchée. Deux ans que je la cherche, dis donc… Et tu comprends que, si on me dit que c’est la fin de tout, moi, je réponds : « Tant mieux ! » Comme ça je n’aurai plus besoin de la chercher. Jusqu’aux deux bouts du pays, aux sources du Rhône et au lac, ça va faire trois ans, ça me fera du repos. Et ça viendra au bon moment, dit-il, parce que je n’ai plus rien. Mais c’est là que sans doute Follonnier l’attendait :

 

— Plus rien ?

— Non, plus rien, disait Arlettaz ; c’est que ça coûte cher, ces voyages, et ils donnent soif, qu’est-ce que tu veux ? J’ai vendu mes chèvres, j’ai vendu mes vaches, j’ai vendu mes prés, il ne me reste que mes outils. Est-ce que tu m’achètes mes outils ?

— Non, dit Follonnier, en fait d’outils, j’ai déjà ce qu’il me faut. Mais il y a ton champ des Empeyres, si tu veux.

— Il n’est pas à vendre.

— À quoi est-ce qu’il te servira, si c’est la fin ?

— Et à toi ?

— Qu’est-ce qui te dit que je veux finir, moi ?

— C’est que c’est un bon champ ; on y fait le meilleur seigle du pays. Dis donc, Follonnier, tu le voudrais, ce champ ?

— Oh ! disait Follonnier, j’y tiens pas… Seulement, je vois bien ce qu’il te faut. Tu as raison, tu veux avoir ta liberté. Et tu te dis que, si c’est la fin, il ne serait pas mauvais d’avoir un peu d’argent en poche pour l’attendre. Moi, si je t’achetais ce champ, ce serait bien pour te rendre service…

 

La route traversait un bois de mélèzes qui avait perdu ses petites plumes vertes, mais la neige avait pris leur place avec son léger duvet. Le bois était gris et blanc au lieu d’être vert et gris. Il était comme une fumée avec des trous dedans et par ces trous on ne savait plus si, ce qu’on voyait, c’étaient les branches chargées de neige ou la pente qui était derrière.

 

Puis Saint-Martin d’En Bas était paru, qui se trouve au fond d’un repli et serre autour d’une grande église de pierre beaucoup de maisons aux toits bas.

 

— Combien ?

— Ma foi.

 

Ils firent encore quelques pas sans rien dire, puis Follonnier :

 

— Dans les cinq cents.

— Quinze cents, dit Arlettaz.

 

L’église ne sonnait plus depuis longtemps. On a entendu qu’ils avaient commencé à chanter sous les voûtes, parce que la porte reste ouverte à cause de ceux qui n’entrent pas, mais écoutent la messe depuis dehors, devant la porte, ôtant par moment leurs chapeaux.

 

— Écoute, dit Follonnier, veux-tu qu’on reparle de la chose ce soir chez Pralong ? Apporte un papier pour le cas où, des fois, on arriverait à s’entendre.

 

Ils avaient assisté à la messe, ils étaient remontés à Saint-Martin d’En Haut ; il y avait eu une courte journée de six ou sept heures, c’est tout, à cause du ciel malade et de la hauteur des montagnes ; après quoi on avait vu dans l’ombre trembler une goutte de feu. C’est que la journée est finie. Encore une. Et puis combien encore en tout ?

 

Combien ça va-t-il faire encore de semaines ?

 

— Et combien est-ce que tu dépenses par semaine ?

 

Pralong n’avait pas l’air d’écouter. Pralong lisait le journal. La grosse Sidonie était en train de régler la T.S.F. Mais Follonnier n’avait plus lâché Arlettaz, sachant bien qu’il ne faut jamais abandonner une affaire avant qu’on ne l’ait menée à bonne fin. Il avait donc fait asseoir Arlettaz en face de lui.

 

C’est un beau parleur, il disait à Arlettaz :

 

— Voyons, combien est-ce qu’il te faut par jour ?

 

Il avait sa pipe au coin de la bouche, et il y avait une espèce de sourire de l’autre côté de sa bouche ; mais ses yeux, eux, ne bougeaient pas, tandis qu’il regardait Arlettaz avec fixité :

 

— Combien est-ce qu’il te faut par jour ? et qu’est-ce que tu bois par jour ? Oh ! tu peux compter largement, disait-il… Eh bien, c’est ça, mettons cinq litres. Et puis il te faudra aussi aller chez le coiffeur. La nourriture, le vin, les impôts, mais bah ! les impôts ne comptent plus, si tout est fini en avril… Ça ne fait rien, mets le tout ensemble.

 

— Il y a aussi les déplacements, c’est ce qui coûte le plus cher.

— Quels déplacements ?

— Oh ! dit Arlettaz, il faudrait pourtant bien que j’aille à présent jusqu’au Bouveret ; c’est le seul bout du canton que je n’aie pas encore tenu ; et, Dieu sait ? c’est au bord de l’eau ; peut-être qu’elle aime l’eau…

— Tu m’as dit que ce n’était plus la peine.

— J’aimerais mieux qu’elle soit avec moi, quand le temps en sera venu, parce qu’on passerait ensemble.

— Eh bien, mets les déplacements.

— J’ai déjà été à Brigue, j’ai déjà été chez les Allemands (2) et, de l’autre côté, j’ai fait Martigny, Saint-Maurice, Monthey ; il n’y a que ces bords du lac où les poissons sont logés par étages, les petits en haut, les gros au fond.

 

— 750 ?

— Non.

— 800 ?

— Non.

 

Les garçons étaient entrés. Ils étaient six jeunes gens, dont Lucien Revaz ; ils ont dit : « Bonsoir, Sidonie. »

 

— Et moi qui me disais que tu étais détaché de tout.

 

Mais ils prenaient Sidonie par la taille, parce qu’ils étaient plusieurs et qu’être plusieurs rend entreprenant. Ils étaient gais, ils n’ont pas écouté ce que les deux hommes pouvaient bien se dire ; ils avaient été s’asseoir à l’autre bout de la salle à boire, trois sur un banc, trois sur l’autre banc. « Tu me lâches ? sans quoi attention ! » disait Sidonie en levant la main, et, eux, ils riaient.

 

— Eh bien apporte-nous à boire, lui disaient-ils.

 

Ils s’installent, ils portent leurs figures à la rencontre les unes des autres, étant soutenus plus en dessous par leurs coudes qu’ils ont appliqués sur le bois peint en brun des tables, et il y a tout autour d’eux un lambrissage qui monte jusqu’à mi-hauteur des murs. Ils avaient fait marcher la T.S.F., c’était une valse ; puis étaient venues des nouvelles de la guerre d’Espagne ; alors ils s’étaient tus tous ensemble, ils avaient écouté, et ensuite étaient restés un moment encore silencieux. C’est alors qu’on avait entendu Arlettaz qui disait :

 

— Je suis détaché…

— On ne le dirait pas, a répondu Follonnier.

 

Eux, ils se poussent du coude. Ils se penchent de nouveau les uns vers les autres :

 

— C’est la faute d’Anzévui ; ils ont tous perdu la tête.

 

Ils se sont tournés vers Arlettaz. Ils voient que les poils de sa barbe qui sont raides pointent en avant de deux bons centimètres tout autour de sa figure, au-dessus de la chemise au col déchiré, sous un bonnet de poil, qui semble les continuer ; et, au milieu, il y a le rond de sa figure, et, dans le rond de sa figure, il y a deux petits yeux bleus. « Il ne lui manquait plus que ça, pensaient-ils ; il était déjà devenu fou à cause de sa fille ; le voilà à présent devenu fou deux fois. » Ils se poussent du coude, ils parlent à voix basse ; mais Lucien, tout à coup : « Il n’y a pas que lui. »

 

Il disait :

 

— Il y a mon père…

 

Il appelle Sidonie :

 

— Toi, tu es au courant. Eh bien, as-tu seulement vu Gabrielle aujourd’hui ? Et, moi, j’ai pas pu aller la trouver. C’est mon père qui me défend… Il a, lui aussi, perdu la tête, parce que je pensais me marier à la fin de l’hiver ; eh bien, mon père ne veut pas. Elle n’ose plus venir me voir ; moi, je n’ose plus aller chez elle… Et on n’a point d’argent, ni l’un ni l’autre.

 

Il dit :

 

— C’est Sidonie qui fait nos commissions… Tu es une bonne fille, Sidonie.

 

Il a dit :

 

— Il y a mon frère qui est dans le vignoble ; eh bien, je crois que je vais aller le rejoindre parce qu’il a du moins le lac pour se distraire, lui, de l’eau, du bleu et deux soleils à ce qu’il dit ; et nous rien que du blanc…

— Du blanc ! disait un des garçons, c’est plutôt du gris.

— Oui, du gris et point de soleil.

— Et encore moins dans quelque temps…

 

Mais alors ils éclatent de rire ; et Follonnier à l’autre table dit :

 

— Neuf cents.

 

Puis ils ne disent plus rien du tout, c’est-à-dire Follonnier et Arlettaz, et ne se regardent même plus, bien qu’assis en face l’un de l’autre ; tout ce qu’ils font c’est de temps en temps lever leur verre et se disent : « Santé ! » C’est qu’Arlettaz a soif et Sidonie rapporte un litre. Follonnier articule un chiffre, Arlettaz secoue la tête, c’est tout. Et c’est de l’autre côté de la salle à boire que vient maintenant tout le bruit, parce que c’est de la jeunesse et que la jeunesse est bruyante. Ils disaient à Sidonie :

 

— Dis donc, tu viens avec nous ? Oh ! c’est qu’on a besoin de toi, il faut qu’il soit embêté, Anzévui, tu comprends. Il nous faut une fille… Tu lui dirais : « Monsieur Anzévui, ça ne va pas, ça ne va pas. Il me faudrait de la tisane de fenouil… » Ils regardaient son ventre qui bombait sous le tablier, car elle était forte de sa personne :

 

— Et Dieu sait peut-être que tu n’auras pas besoin de dire un mensonge.

— Malhonnêtes ! Lâchez-moi !

— Dieu sait ; tu diras à Anzévui : « C’est cette fin de mois ; est-ce que je peux entrer ? » Nous, pendant ce temps, on se cache.

 

Mais elle s’était sauvée dans la cuisine dont on l’entend qui ferme la porte à double tour :

 

— Mille !

 

Le mot avait été lâché par Follonnier, mais, eux, à la table du fond ils ne l’avaient pas entendu : ils riaient trop et de trop bon cœur. C’est Arlettaz qui l’a reçu en plein dans son bonnet de poil, parce qu’il continuait à baisser la tête ; le mot a fait que le bonnet de poil s’est relevé, amenant à sa suite une petite figure ronde qui était au milieu de sa barbe comme la lune dans un halo. Et, cette fois, il ne l’avait pas secouée, il n’avait pas dit non, il n’avait rien dit : il regardait seulement Follonnier avec ses deux petits yeux bleus.

 

— Oh ! c’est bien parce que c’est toi, disait Follonnier, et c’est bien parce que j’ai souci de t’assurer une bonne fin de vie ; c’est la moitié de plus qu’il ne vaut, ce champ… Mais enfin, disait-il, si tu es content comme ça. As-tu le papier ?… Arlettaz ne disait toujours rien.

 

— Je pensais bien que tu ne l’aurais pas, c’est bien pourquoi j’en ai préparé un.

 

Il tire de la poche intérieure de son veston un vieux portefeuille en cuir brun, tout déchiré, qui était noué d’une ficelle ; il a dénoué la ficelle difficilement avec ses gros doigts, y mettant plus de temps peut-être encore qu’il n’aurait fallu, mais c’était un moyen de ne pas trop laisser voir le sourire de contentement qu’il n’avait pas pu empêcher de se marquer sur son visage ; il sort du portefeuille un papier plié qu’il a tendu à Arlettaz, qui continuait à être immobile et silencieux.

 

— Tiens.

 

Il y avait sur le papier : « Le soussigné déclare vendre au citoyen Follonnier Placide son champ des Empeyres pour la somme de (il y avait un blanc). Dessous : Signature. »

 

— C’est en attendant qu’on aille chez le notaire, parce qu’il faudra d’abord qu’on prenne rendez-vous. Si tu es d’accord, tu signes.

 

— Combien est-ce que tu me donnes d’avance, argent comptant ? dit Arlettaz, j’ai plus rien.

— Combien veux-tu ?

— Cent francs.

— Cinquante.

 

Mais cette fois Arlettaz avait tenu bon. Il voulait ses cent francs et tout de suite. Follonnier soupira. Et puis :

 

— Il nous faudrait une plume et de l’encre ; on ajoutera sur le papier : reçu 100 francs, et tu signes. Hé ! Sidonie. Il vit qu’elle n’était plus là, il vit que la porte de la cuisine était fermée. Dans leur coin, les garçons s’étaient mis à parler bas ; et l’un ou l’autre, de temps en temps, jetait vers les deux hommes un regard par-dessus l’épaule. Follonnier se lève. Follonnier cherche à ouvrir la porte de la cuisine, elle était fermée à clé :

 

— Hé ! Sidonie, où es-tu ?… C’est pour avoir de quoi écrire.

 

Elle avait entr’ouvert la porte dont elle retenait le bas avec le pied.

— Qu’est-ce qu’il y a ? disait Follonnier, qu’est-ce qu’il te prend ? il me faudrait une plume et de l’encre… Où, disait-il, où ça, qu’est-ce que tu dis ? Parce qu’elle se refusait à le laisser entrer :

— Derrière la caisse de la T.S.F.

 

Elle avait refermé la porte ; il avait été voir derrière le poste de T.S.F. ; il s’était aperçu qu’il ne fonctionnait plus, quelqu’un avait dû tourner le bouton, puis était revenu s’asseoir ; et eux, les garçons :

 

— Alors, c’est entendu, on y va. C’est toi, Lucien, qui feras la fille. Seulement Sidonie ne voudra jamais nous prêter ses habits.

— Il faudra pourtant bien qu’elle vienne, si elle veut qu’on la paie.

— Une vieille jupe, un caraco, un fichu et puis de quoi te faire la figure belle blanche, Lucien ; et puis une allumette pour les sourcils, tout sera dit… Et quelque chose pour faire rond par devant.

 

— Tu roules ta veste en boule. Ils regardaient toujours à la dérobée vers l’autre table, comme pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été entendus ; c’est ainsi qu’ils ont vu Arlettaz qui prenait la plume et Arlettaz a dû écrire quelque chose, puis Follonnier avait tendu la main comme s’il s’attendait à ce qu’on lui passât le papier, mais Arlettaz n’y avait pas consenti : alors Follonnier avait rouvert son portefeuille. Arlettaz s’était mis à taper avec son litre vide sur la table ; heureusement qu’il était fait de gros verre avec un cul épais, parce qu’on ne venait pas et Arlettaz tapait de plus en plus fort. Enfin la porte de la cuisine s’est ouverte :

 

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Et Arlettaz :

— Un litre. J’ai de l’argent.

 

Follonnier se lève et dit :

— Moi, je vais me coucher.

 

Il avait bien fallu que Sidonie vînt pour finir, à cause qu’il y a des obligations dans le métier, et, s’étant glissée par l’ouverture de la porte qu’elle avait seulement entrebâillée, était venue jusqu’à la table d’Arlettaz avec son litre.

 

— Oh ! disaient-ils, hé ! Sidonie, écoute, on te promet, on te laissera tranquille, on a quelque chose à te demander.

— Oh ! Sidonie, tu ne veux pas nous croire, eh bien, regarde…

 

Et Lucien et les autres, avec l’index de la main droite mis sur l’index de la main gauche, faisaient le signe de la croix. Arlettaz avait rempli son verre, l’avait vidé d’un coup, l’avait rempli de nouveau.

 

— Qu’est-ce que vous me voulez encore ? disait Sidonie.

 

Elle leur parlait de dessus le seuil de la cuisine, toute pleine de méfiance, prête à refermer la porte sur elle en cas de besoin ; et eux, riaient bas, eux d’un mouvement d’épaules désignaient Arlettaz assis à sa table, la tête penchée en avant sur ses bras rejoints ; mais il ne paraissait rien voir et ne paraissait rien entendre, étant tout occupé à des choses qui se passaient au dedans de lui, les yeux retournés vers l’intérieur.

 

— Tu viens ?

 

Elle a fait un pas de leur côté, ils lui ont fait signe de s’approcher encore.

— Écoute… Elle a vu qu’elle pouvait s’approcher tout à fait.

— Écoute, tu n’aurais pas une vieille jupe et un vieux caraco à nous prêter ?

— Pourquoi faire ?

 

Ils parlaient bas. Ils ont montré Arlettaz.

 

— On te dira ça une autre fois.

— Et puis un peu de farine et d’eau…

— Et puis un miroir…

 

Et ils ont dit :

 

— Si on allait à la cuisine ?…

 

Sidonie était intriguée ; en même temps, elle voyait bien que les garçons ne pensaient plus à elle, ayant sans doute leur idée ; la curiosité a été la plus forte :

 

— Si vous voulez.

 

Ils ont passé devant Arlettaz ; Arlettaz n’a pas bougé. On ne savait pas si, ce qu’on voyait, c’était son bonnet de poil ou bien le dessus de sa tête. On ne savait pas si, ce qu’on voyait, c’était sa barbe ou ses cheveux. Ils avaient pensé : « Il est saoul, ça lui arrive. » Et, étant entrés dans la cuisine, ayant poussé la porte derrière eux :

 

— Tu comprends, Sidonie, puisque tu ne veux pas venir, c’est Revaz qui va faire la fille. Oui, mets-toi là qu’il te copie… Il faudrait seulement encore un traversin, tu en as un ; on te le rapportera. On va aller en visite chez Anzévui avec une fille, mais c’est blanc, les filles, et c’est rond les filles, alors il faut que tu nous aides…

— Sidonie, disaient-ils, il faut que tu nous donnes un baiser…

 

Mais cette fois elle avait ri, puis était sortie de la pièce, pendant qu’eux allaient fouiller dans l’armoire où ils ont trouvé de la farine et ils en ont mis un peu dans une tasse. Sidonie revenait avec des habits sur le bras. C’était une jupe et un corsage.

 

Elle disait :

 

— Ah ! les malins. Et puis, demandait-elle, vous irez ? et puis quoi ?

— C’est pour lui faire peur, dis donc… Est-ce qu’il ne le mérite pas ?

— Comment est-ce que vous allez lui faire peur ?

— Eh bien, tu comprends, Revaz, c’est une fille et il entre.

 

Anzévui doit avoir l’habitude de recevoir des visites la nuit. Il vous dit : « C’est cinq francs » ; on les lui donne, on peut entrer… Il te faut seulement faire attention, Lucien, qu’il ne te reconnaisse pas… Pendant que Revaz enfilait la jupe, puis c’est Sidonie elle-même qui lui a arrangé la poitrine, parce qu’elle s’y connaissait.

 

— Et puis fais attention à ce que tu vas lui dire et puis fais attention à ta voix. Essaie d’abord, puisqu’on est là, on te dira si ça va.

— « Eh ! monsieur Anzévui, mon pauvre monsieur Anzévui, ça ne va pas. » Revaz avait une petite voix de fille ; on disait :

— Ça va.

— « Je ne sais pas ; ça n’a pas voulu venir le mois dernier ; ça va faire déjà quinze jours. Alors je suis venue voir si vous n’auriez pas quelque chose pour moi… quelque chose, monsieur Anzévui… »

— Ça va.

 

Ils éclataient de rire, puis se tiennent devant Lucien Revaz avec la tasse de farine et, avec le coin d’un linge qu’ils ont mouillé, lui faisaient le visage blanc.

— Parce qu’il faut, bien sûr, que tu aies mauvaise mine et puis ça va cacher ta barbe… À présent, mets ton fichu. Avance-le un peu sur le front… As-tu une allumette ? bon, allume-la.

 

Et, avec le charbon de l’allumette, ils lui ont mis du noir sous les yeux.

 

— Il te faudrait encore un peu de rouge à lèvres, comme les demoiselles de la ville. T’en as pas, Sidonie ? tant pis… Dis donc, un peu de sirop ? Parce qu’il y avait tout plein de bouteilles de sirop à moitié vides sur un rayon à côté de la porte ; et ils débouchent une bouteille de sirop de framboise avec quoi ils ont humecté l’autre coin du linge qu’ils ont passé sur la bouche de Lucien, lui tendant le miroir :

 

— Qu’en dis-tu ? — Ah ! charrette.

 

Lucien ne s’était pas trouvé vilain, même il s’est trouvé joli. Il s’était mis à rire pour mieux montrer ses dents qui étaient devenues plus blanches à cause des lèvres rouges :

 

— Eh bien, ça y est. Est-ce qu’on y va ?

— On y va. Et tu comprends, Sidonie, nous autres, on va faire la police, parce qu’on laissera entrer Revaz et puis on cogne à la porte : « Ouvrez-nous, au nom de la loi ! Inutile de chercher à vous expliquer, on a tout entendu… Arrivez !… »

 

Ils parlaient maintenant tout haut, et Sidonie a dit :

 

— Attention, il y a Arlettaz. Il pourrait vous vendre…

 

Mais quelqu’un, qui avait entre-bâillé la porte, passant la tête par l’ouverture, a regardé ce que faisait Arlettaz ; Arlettaz n’avait pas bougé, seulement son litre était vide.

 

— Il te faudra aller le lui remplir, ont-ils dit à Sidonie… Êtes-vous prêts ? se disaient-ils les uns aux autres… Parce que, tu comprends, on emmène Anzévui ; on lui dira qu’on va l’enfermer ; et il se trouvera bien quelque part un creux avec une bonne épaisseur de neige en poudre pour l’y envoyer nager…

 

Ils n’ont pas eu besoin de passer par la salle à boire : la cuisine avait une seconde porte qui ouvrait sur le dehors. Il était peut-être onze heures du soir. Il n’y avait pas une seule étoile. Heureusement qu’un des garçons a sorti de sa poche une lampe électrique. Ils sont modernes. Ils aiment les nouveautés. On n’avait qu’à peser sur un bouton. Ils s’étaient ainsi avancés tout le long de la ruelle ; alors ils avaient vu ces deux gouttes de feu pendre dans rien du tout, l’une plus proche et un peu au-dessous d’eux à main droite, l’autre plus lointaine et vague, au-dessus d’eux.

 

— Regarde-moi ça ! disaient-ils. C’est encore de sa faute au vieux… Montrant le point de feu d’en bas : c’était la lampe à huile de Brigitte parce qu’elle ne s’éteint plus jamais ; et il y avait là-haut l’autre fenêtre éclairée : c’est ce vieux fou, parce qu’il passe une partie de la nuit à lire dans ses livres ; juste de quoi attirer le malheur sur la commune, disaient-ils, parce qu’il doit être un peu sorcier, mais on va lui montrer qu’on l’est encore plus que lui, quand on veut.

 

Lucien Revaz s’est avancé tout seul dans la direction de la fenêtre éclairée ; eux, avaient été se cacher, deux d’un côté de la maison, trois de l’autre. Ils regardaient Revaz s’approcher et le distinguaient vaguement à cause de la lueur qui dépassait un peu le mur et dans laquelle il était entré : tout à fait une fille de chez nous, une pauvre fille ; laquelle alors avait joint ses mains sur sa ceinture et penchait la tête sous son fichu, pendant qu’ils étouffaient leurs rires, les garçons.

 

— Monsieur Anzévui… Oh ! mon pauvre monsieur Anzévui, ouvrez-moi…

 

Elle a heurté aux carreaux. Les autres regardaient de derrière chacun des angles de la maison et il s’est passé un petit moment, pendant qu’elle recommençait :

 

— Ouvrez-moi, monsieur Anzévui, c’est que j’ai besoin de vous. Oh ! je suis bien malheureuse… On ne venait pas ; elle cogne de nouveau aux carreaux.

 

— Monsieur Anzévui, c’est que c’est pressant… Oh ! monsieur Anzévui, ayez pitié de moi.

 

Mais alors les garçons avaient vu Revaz reculer un peu, reculer un peu plus encore ; puis faire brusquement demi-tour et disparaître dans la nuit. Ils s’y sont jetés à sa suite, essayant bien de le rejoindre, mais ils n’osaient pas appeler ; et il y avait seulement la lumière de la lampe de poche qui s’allumait soudain, faisant un rond blanc sur la neige, puis s’éteignait tout aussitôt.

 

 

 

VI

 

« Je plante un clou ; ça en fait douze… Je plante un clou tous les dimanches ; ensuite je vais voir s’il y a encore de l’huile dans la lampe, et il faut aussi la moucher. » Je monte sur un tabouret avec ma hache, je tiens la pointe de la main gauche et avec le dos de la hache je tape dessus. » La lampe éclairera quand le soleil sera éteint. Si le soleil s’en va tout à fait, elle, elle me reste. » C’est pourquoi il faut y mettre tous ses soins. Il faut veiller à ce que l’huile n’épaississe pas dans le récipient ; il faut prendre garde à ce que la mèche ne soit ni trop courte, ni trop longue ; quand elle est trop courte elle s’éteint, quand elle est trop longue elle charbonne. »

 

Elle s’était assise près de la fenêtre, elle était pleine de contentement ; elle ne savait pas pourquoi. Car le jour venait et ne venait pas. Il venait bien, parce que c’était l’heure, mais est-ce le jour ou le brouillard, cette coloration de l’air ? Ce n’était pas le vrai jour, c’était une fausse lumière ; et elle semblait monter de la neige à la couche accrue, comme si le peu de clarté qu’il y avait dans le peu d’espace qu’on pouvait voir provenait d’en bas, non d’en haut. Mais, Brigitte, elle était au chaud derrière sa fenêtre ; elle, elle avait sa lumière à elle, de sorte qu’elle n’avait qu’à laisser faire et était dans le repos.

 

« Et il dit qu’il ne sait pas, il ne sait pas bien encore, mais il calcule. Il est sous ses plantes et il calcule. Il voit que la terre va balancer un peu et le soleil n’éclairera plus, et, nous, nous serons dans la nuit, mais qu’est-ce que ça fait ? si nous sommes prêtes, nous autres, si nous avons notre petite lampe, et nous serons assises sous notre petite lampe, disant : « Que ce qui doit s’accomplir trouve son accomplissement. »

 

Elle écoutait ; on n’entendait rien. Il avait encore neigé pendant la nuit. Il n’y avait pas eu de vent, et la neige tombait du ciel, puis tombait, comme quand un arbre perd ses feuilles. Il n’y avait jamais eu autant de nez d’enfants aplatis derrière les vitres que ce matin-là, parce qu’on les empêchait de sortir. Sitôt levés, ils couraient à la fenêtre où leur haleine faisait fondre la glace ; du dehors, on voyait leurs figures être au milieu d’un petit rond noir, avec un nez écrasé et deux yeux qui vous regardaient. Elle se tenait bien tranquille.

 

« À midi, pensait-elle, j’irai chez Anzévui. Il est bien tranquille, lui aussi ; c’est que tous les deux on a fait sa vie. » Et on la repasse dans sa tête avant qu’elle finisse, songeant aux moments de bonheur qu’on a eus, qui font dedans comme des nœuds à une corde, ce qui l’empêche de vous glisser trop vite dans les mains, c’est ce qu’elle se disait ; pendant qu’Isabelle était dans son lit avec son mari Augustin Antide, et il y avait au-dessus du lit leur cousin le gendarme dans son bel uniforme.

 

— Quelle heure est-il ?

— Huit heures.

— Déjà.

 

C’était à cause du peu de jour qui se voyait dans les petites fenêtres, car on ne peut pas dire qu’il entrait. Il venait, il se heurtait au verre et là il était arrêté.

 

« L’été, j’y mettrai des fleurs dans des caisses ; mais, toi, qu’est-ce que tu fais, Augustin ? Qu’as-tu besoin de bouger comme ça ? »

 

— Je vais me lever.

— Tu as le temps.

— Et les bêtes ?

— Tu sais bien que c’est Jean qui gouverne ce matin. Ah ! l’agité…

 

Puis, se penchant à son oreille : « Qu’est-ce qu’il y a, Augustin ? On ne va pas pouvoir aller à la messe aujourd’hui ; il y a trop de neige. Et voilà alors que, pour une fois qu’on aurait l’occasion de faire la grasse matinée, tu ne peux pas rester en place. »

 

Elle passait doucement sa jambe contre sa jambe à lui, doucement frottait sa cuisse à sa cuisse ; puis, parce qu’il lui tournait le dos, a avancé à sa rencontre la bonne chaleur de sa poitrine.

 

— Ah ! le grand fou, disait-elle. Et puis elle lui disait : « Bouge pas ! » Et lui passant un bras par-dessous, l’autre bras par-dessus le corps, avec ses mains va le chercher.

 

— Est-ce que c’est à cause d’Anzévui ? Eh bien, si le soleil, sais-tu ce qu’on ferait ? si le soleil ne revenait pas. Dis donc, sais-tu ce qu’on ferait, nous deux ? On se mettrait au lit pour ne pas avoir froid. Elle lui soufflait chaud dans la nuque, peu à peu l’amenait à elle, peu à peu le faisait se tourner de son côté :

— Et puis sais-tu ce qu’on ferait ?

 

Alors elle a été le chercher avec sa bouche, et, faisant dans la nuit comme si elle se trompait :

 

— Augustin, où es-tu ? Oh ! disait-elle, c’est pas toi. C’est ton menton, tu piques… Et ça, qu’est-ce que c’est ? c’est ton nez, c’est pas toi… Mais, dis, sais-tu ce qu’on ferait ensuite ?… parce qu’il n’y aurait plus besoin de bouger ou on bougerait seulement un petit peu. Augustin, dis, si le soleil ne revenait pas… Eh bien, on serait là, on serait là ensemble… On ne verrait rien, on n’entendrait rien, on ne saurait rien ; et on ne serait que nous deux, parce que c’est bon, rien que nous deux.

 

Puis les mots ne sont plus venus ; mais c’est une souris qui est sortie de son trou dans le grenier au-dessus d’eux, et trotte ; puis il y a quelque chose qui dégringole, puis c’est comme si on roulait une noix ; – ce qui n’avait pas empêché, un instant plus tard, Augustin de se jeter à bas du lit et de s’habiller hâtivement.

 

Or, le lendemain ou deux jours après, Cyprien Métrailler était dans sa cuisine avec Tissières. C’était au commencement de l’après-midi ; eux, ils étaient dans la cuisine, et le père Métrailler était monté se reposer un moment dans sa chambre. On n’a pas beaucoup d’ouvrage l’hiver à la montagne, et il vaut encore mieux dormir que de ne rien faire. Toute la matinée, Métrailler avait été occupé à couper du bois et c’était le vieux qui le ramassait, empilant ensuite les morceaux contre le mur, ce qui est une besogne où on n’a pas besoin des yeux, parce que les mains y suffisent. Le vieux se baissait : on le voyait tâtonner sur le sol autour de lui ; et, ramassant les morceaux un à un, à mesure qu’il les rencontrait sous sa main, les logeait au creux de son bras comme un enfant qu’il aurait eu. Le vieux Métrailler tenait à montrer qu’il pouvait encore être utile. C’est ainsi que midi était venu.

 

Eux, étaient à présent dans la cuisine, c’est-à-dire juste au-dessous de la chambre du père Métrailler, avec une bouteille de marc. Cyprien avait posé la bouteille et les deux petits verres sur un tabouret, entre eux deux ; et, de temps en temps, ils tiraient tous les deux sur leur pipe, les pieds au chaud, ayant parlé de choses et d’autres, puis ils n’avaient plus rien dit. On voyait par la fenêtre au-dessus d’un premier toit, un second toit, c’était tout. Et ils n’étaient chacun, avec ses deux pentes, qu’un étroit triangle de bois noir, mais il y avait dessus deux énormes plumiers blancs de plus d’un demi-mètre d’épaisseur. Deux énormes sacs de plumes à demi-gonflés dans une couette bien propre, avec cette seule particularité qu’ils se présentaient par la tranche et sur cette tranche les différentes couches étaient marquées par un trait plus sombre, par le plus ou moins de densité de la neige, par son plus ou moins d’épaisseur. Ainsi venaient ces masses blanches qui s’appuyaient contre le gris du ciel, et c’était froid contre ce gris qui était triste.

 

Tout à coup Tissières avait levé la tête ; et, sans regarder Métrailler :

 

— Dis donc… Puis :

— Tu ne m’as jamais dit ce qui t’était arrivé.

— Quand ça ? — Quand on a été te chercher, tu sais…

— Oh ! je serais bien revenu tout seul…

 

Ils ne se regardaient ni l’un ni l’autre, parce que Tissières regardait le feu en fumant sa pipe, et Métrailler ses pieds, les coudes sur les genoux, penché en avant.

 

— C’est vrai ?

— Tu as bien vu ; j’étais pas loin d’être arrivé…

— Oui, mais où étais-tu ?

— Ah bien, oui, disait Métrailler, j’étais dans les fonds…

— Et il faisait nuit.

— Et puis quoi ? disait Métrailler.

 

Les mots lui sortaient difficilement de la bouche ; il ne répondait qu’avec peine et comme malgré lui. Seulement il semblait assez que Tissières fût décidé à tout savoir et à ne pas se laisser décourager par les silences de son collègue, de sorte qu’il avait poursuivi quand même :

— Ma foi, moi, j’étais inquiet, parce que ces fonds, la nuit… Et, nous autres, on suivait tes traces et on avait un falot : toi…

 

Cyprien s’était redressé, il a retiré sa pipe de sa bouche :

 

— Est-ce que je ne connais pas la montagne aussi bien que toi ?

— C’est pas ce que je veux dire ; seulement, disait-il, comment est-ce que tu avais fait, toi, pour perdre tes traces au retour ?

 

Ils étaient deux amis, ils chassaient toujours ensemble ; et voilà que Métrailler avait brusquement rebaissé la tête, ayant vu sans doute qu’il ne lui serait pas facile de tromper Tissières.

 

Il lui a dit : « Tu ne bois pas ? » Il a rempli les verres qui étaient vides. Ils ont bu, l’un et l’autre ; c’était un bon marc réchauffant. C’est une bouffée de chaleur avec un parfum qui vous descend par un tuyau jusque dans le ventre et par un autre vous monte dans la tête où elle vous dégèle les idées qu’on a. Si bien que Métrailler s’était décidé :

 

— Tu comprends, j’étais monté jusqu’au Grand-Dessus.

— Au Grand-Dessus !

— Oui.

— Pourquoi faire ? et puis tu as pu ?

— J’ai pu. Pourquoi est-ce que je n’aurais pas pu ? Et puis écoute bien. Tu te rappelles ce qu’a dit Anzévui. Eh bien, moi, ça m’a fait l’ennui du soleil et je me suis dit : « Allons le chercher… » Tu n’as pas voulu, toi ; c’est bien ta faute, tout ça, Tissières : oh ! je ne t’en veux pas, c’est oublié. Mais Dieu sait peut-être que, si tu avais été là, on aurait tiré une chèvre, quand même on n’y voyait pas à plus de vingt pas. Enfin on aurait été deux. Et tu aurais vu, toi aussi.

 

— Quoi ?

— Eh bien, dit Métrailler, la tête coupée, parce que c’est tout ce que j’ai vu.

— La tête coupée ?

— Ma foi oui, et, nous autres, on est dans le brouillard, mais peut-être vaut-il mieux qu’on y reste jusqu’à ce que… Parce qu’à moi ça m’a porté un coup. J’ai lâché mon fusil. J’ai voulu aller le chercher, j’ai glissé…

 

Mais alors on a entendu un craquement dans la chambre au-dessus d’eux, puis presque en même temps un bruit comme celui d’un corps qui tombe. Les deux hommes ont grimpé en courant l’escalier. Ils ont trouvé le père Métrailler étendu sur le plancher, à côté de son lit. Un peu d’écume lui sortait de la bouche ; il avait les yeux tout blancs. Ils l’ont pris l’un par les épaules, l’autre par les pieds ; il était raide, quoique chaud ; et eux le soulevaient comme s’il avait été une statue, une statue taillée dans de la pierre grise. Il y avait seulement un peu de sang sur le plancher parce qu’il était tombé à la renverse ; il y a eu seulement un peu de sang au creux de l’oreiller quand ils l’eurent couché sur le lit.

 

— C’est rien, disait Métrailler, père, c’est rien ? Dites donc, père, c’est moi, vous m’entendez ?

 

Tandis que Tissières avait ouvert la fenêtre et appelait par la fenêtre, puis est sorti en courant. Et alors le monde est venu. Et il est venu même plus de monde qu’on n’aurait voulu. Tout le village était arrivé, on disait : « Qu’est-ce qu’il y a ? » — « C’est le vieux Métrailler. » — « Qu’est-ce qu’il a eu ? » — « C’est un coup de sang, il est tombé de son lit. » Et les femmes disaient : « Il faut lui mettre des sangsues derrière les oreilles. » — « Oui, mais où les prendre ? » — « Il faut le faire boire chaud. » — « On ne peut pas lui ouvrir la bouche. » — « Il faut téléphoner au médecin. »

 

Et c’est bien à quoi on s’était décidé, mais le médecin ne put se mettre en route que le lendemain matin. Il avait fait la moitié du chemin dans son automobile, l’autre sur un mulet qu’on avait envoyé à sa rencontre. C’est Jean Antide, le beau-frère d’Isabelle, qui menait le mulet par la bride. Il la tenait solidement dans son poing fermé à côté du mors, parce que le pied vous manquait tout à coup là où la neige avait été entassée par le vent, tandis qu’à d’autres places le sol était gelé sous la neige qui le recouvrait et le fer du sabot ne mordait même pas.

 

On les vit venir vers les onze heures. Le vieux Métrailler n’avait pas bougé de toute la nuit : et c’était Brigitte qui l’avait veillé, avec d’autres femmes. On les a vus venir de loin, le médecin et Jean. Le mulet était sans jambes ; à côté du mulet il y avait un garçon sans jambes, un personnage raccourci. C’était comme si le ventre du mulet avait enflé. Il traînait presque au ras des gonfles (qui est le nom qu’on donne à ces accumulations de neige que fait le vent). Car il vient comme avec une pelle ; et c’est comme si toute une équipe d’hommes à certaines places avait travaillé, comblant entièrement le vide qu’il y a dans le bas des talus. Puis tout à coup la bête et l’homme se mettaient à pousser par en bas, s’allongeaient, étaient grandis, redevenaient complets : c’était aux places où le chemin avait été au contraire balayé, et eux apparaissaient dans toute leur hauteur avec, sur le mulet, le médecin et à côté Jean, avec sa figure drôlement brune, qui parlait en faisant des gestes : tantôt montrant le village qui était en vue, tantôt par-delà le brouillard des choses qu’on ne voyait pas, des choses qui avaient été, des choses qui ne sont plus, mais qui seront peut-être de nouveau, une fois ou l’autre : là-haut, sur la droite, et là-haut en face de lui, là où par le beau temps brille une pointe blanche, là où on voit par le beau temps des points noirs qui se déplacent devant une paroi de rochers : elle est rose, elle est grise, elle brille au soleil comme du verre ; elle est comme de l’or quand vient le soir. Mais, aujourd’hui, on ne voyait rien ; et eux seulement avaient été vus par les enfants qui les guettaient ; qui se mirent à courir jusqu’à la maison des Métrailler ; qui couraient en criant : « Les voilà ! les voilà ! »

 

Le vieux Métrailler n’avait pas bougé. Est-ce qu’il n’y avait pas une malédiction sur lui ? Il n’y avait plus que Brigitte et Cyprien dans la chambre.

 

On entre, les gros souliers à clous ont fait du bruit dans l’escalier. On entre : c’était le médecin, un homme encore jeune ; le vieux ne bouge pas. Et Cyprien avait commencé à raconter comment l’accident était arrivé.

 

Le médecin avait pris le poignet du père Métrailler, puis avait sorti sa montre. Le vieux Métrailler ne bouge pas. Il avait un peu d’écume autour des lèvres, comme les vieux mulets pas bien soignés ; un petit bruit régulier comme celui d’une lime à bois sortait de sa bouche. Le médecin a haussé les épaules. Il a dit : « Avez-vous de l’eau chaude ? »

 

— C’est qu’il n’y voyait presque plus, disait Cyprien.

— Quel âge a-t-il ?

— Septante-cinq.

— On va essayer de lui laver la bouche.

 

Il avait ouvert sa sacoche ; Brigitte avait été chercher de l’eau à la cuisine ; il a secoué dans le verre quelques gouttes d’un liquide brun :

 

— Il me faudrait une cuillère, une cuillère à soupe. Il disait à Cyprien :

— Il vous faut m’aider.

 

Ils ont cherché à asseoir le malade sur le lit, mais il résistait sans qu’il en eût conscience ; son corps tout entier résistait, par une espèce de volonté à lui et c’est que ses jointures ne voulaient plus jouer ; de sorte qu’ils n’ont pu qu’incliner un peu le corps du père Métrailler en lui glissant un traversin sous les épaules.

 

Le père Métrailler ne bougeait toujours pas. Ses yeux mi-clos ne vous regardaient plus ; en se penchant un peu, on aurait vu par-dessous les paupières qu’ils étaient gris comme sa peau. Ses yeux ne vous regardaient plus, ni personne, ni aucune chose ; et le médecin disait : « Enfin quoi ? il ne souffre pas, c’est déjà autant de gagné… » essayant pendant ce temps de lui ouvrir la bouche avec le manche de la cuillère qu’il avait introduit entre les gencives édentées ; et disait à Cyprien :

 

— C’est seulement pour essayer de lui faciliter la respiration. Tenez-lui la tête, c’est ça. Mais le manche pliait, les mâchoires restaient soudées ; et tout ce que le médecin avait pu faire avait été d’humecter un linge, avec lequel il lui avait lavé les lèvres et, l’enroulant autour de son doigt, l’avait passé sur le palais ; alors l’écume est reparue, tandis que le bruit de lime se faisait plus marqué, comme quand le menuisier reprend courage à son travail.

 

— Je vais essayer quand même de lui faire une piqûre… Vous lui mettrez un linge glacé sur la tête ; vous ferez chauffer du vinaigre, vous le lui appliquerez autour des chevilles. Il faut tout essayer, bien sûr… Vous n’aurez qu’à me donner un coup de téléphone, demain matin, s’il est encore là…

 

On entendait devant la maison le bruit de nombreuses personnes qui parlaient à voix basse. Car tout faisait silence à présent dans la chambre où brûlait une petite flamme d’alcool bleue et jaune. C’est tout le village qui avait profité de la présence du médecin pour venir lui demander une consultation, comme ils font ; et c’est bien un peu pourquoi, dans les montagnes, les médecins consentent à ces longs voyages qui leur feraient perdre sans cela toute la journée, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins. Le médecin avait remis la seringue dans sa boîte :

 

— Attendons, disait-il, on ne sait jamais… Enfin téléphonez-moi et bon courage…

 

Il a serré la main à Cyprien, il est sorti. Et tout de suite Justine Émonet l’avait arrêté :

 

— Oh ! monsieur le docteur, je ne sais pas ce qu’il y a, c’est mon petit qui ne va pas.

 

Puis on avait vu Revaz s’approcher, c’était à cause de son genou.

 

Lui, là-haut, ne bougeait pas. Il a continué à ne pas bouger. Il a continué à faire son petit bruit régulier comme celui du ver au cœur d’une poutre. Le soir était venu, les gens s’en étaient retournés chez eux ; alors le bruit a commencé à se faire plus espacé, plus faible, comme le chant du grillon quand vient le mauvais temps. Revaz était arrivé, Revaz était entré dans la chambre, Revaz avait pris Cyprien à part :

 

— Sais-tu ? mon genou, le médecin l’a vu… Eh bien, il m’a dit qu’il était guéri. C’était une crise de rhumatisme articulaire. Eh bien, disait Revaz, qui est-ce qui l’a guéri ? Veux-tu que j’aille le chercher ? Cyprien secouait la tête :

 

— Il porte malheur, disait-il.

— Enfin qu’est-ce que tu vas faire ?

— J’en sais rien.

— Et tu vois bien que ton père va passer : alors qu’est-ce que ça te coûte d’essayer encore ?… — Oh ! bien sûr, disait Brigitte, qui s’était approchée. C’est qu’il est savant, lui, il voit profond… Et il y a son livre à lui, et c’est un vieux livre et un bien plus vieux livre que ceux des docteurs d’à présent… Il saura, lui, ce qu’il faut faire.

 

Cyprien n’avait plus rien dit. Revaz avait donc été chercher Anzévui. Et Anzévui tout d’abord n’avait pas voulu venir, mais Revaz lui disait : « Montrez-leur ce que vous pouvez faire… Vous m’avez déjà guéri le genou et lui, le vieux, Dieu sait où est le mal, mais vous le trouverez, le mal, et l’irez chercher où il est. »

 

Anzévui disait :

 

— C’est trop loin ; j’ai trop de peine à marcher.

— Le chemin est fait, vous savez bien, puisque c’est Brigitte qui le fait ; et moi, je suis solide de nouveau sur mes jambes. Il vous faudrait seulement un paletot.

 

Il y avait, pendus à un clou, une vieille pèlerine que Revaz lui a jetée sur les épaules et un gros cache-nez de laine qu’il lui a mis autour du cou. Alors Anzévui s’est penché sur son bâton. Il avait d’un côté son bâton, de l’autre Revaz ; et, appuyé d’une main sur la grosse tige d’épine à corbin, son autre bras était passé sur celui de Revaz, qui le soutenait. Ainsi il faisait un pas, puis encore un, dans la nuit noire. Il avançait le pied, puis s’arrêtait, puis il avançait l’autre pied. Revaz lui disait : « Là, faites attention, il y a une bosse, là il y a une bonne place, ça y est » ; et on n’y voyait goutte et ils étaient sans lumière. Seulement, ce soir-là, toutes les fenêtres du village étaient éclairées juste en avant d’eux et un peu au-dessous d’eux, de sorte que les bords surélevés du chemin se distinguaient à peu près ; où ils se sont avancés peu à peu les deux hommes, tandis qu’on entendait par moment Anzévui soupirer, et il toussotait ; mais Revaz disait : « On approche, on y est presque… Et puis c’est un brave homme, vous savez, et il était déjà en train de perdre la vue ; et il faudrait bien empêcher que tous les malheurs ne lui tombent dessus à la fois… Attention ! bon, allez-y toujours, je vous tiens… Et puis je crois bien qu’il avait votre âge, voyez-vous… Oui, c’est un coup de sang… Il est tombé à la renverse en voulant sortir de son lit… »

 

Ils durent se mettre à deux pour lui faire monter l’escalier. On avait fait sortir le monde de la chambre ; on avait poussé le fauteuil au chevet du lit ; on avait dit à Anzévui : « Mettez-vous là. » Il s’était laissé aller en arrière contre le dossier ; il tenait son bâton entre ses jambes. Le grand chapeau de feutre aux bords usés qu’il avait gardé sur sa tête laissait échapper de côté deux longues mèches de cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules et par devant sa barbe lui tombait jusque sur le ventre. Il regardait le vieux Métrailler avec ses petits yeux gris. Il l’a regardé ainsi un long moment sans bouger (sauf un léger tremblement qui était dans ses mains et un autre léger tremblement qui faisait remuer sa barbe sur sa poitrine) ; puis :

 

— Martin !...

— Martin, disait-il, tu me reconnais ?

 

Mais l’autre n’avait toujours pas bougé ; alors Anzévui l’avait considéré de nouveau, en hochant la tête ; après quoi, il avait dit :

 

— Martin, je vois ce que c’est ; il te faut seulement aller.

 

Alors on avait vu le corps du vieux brusquement se détendre ; sa souplesse lui avait été rendue comme à de la terre gelée quand un vent chaud souffle dessus ; il a levé un peu les mains, sa bouche s’est entr’ouverte comme s’il allait dire quelque chose ; et sa mâchoire est allée vers en bas lentement, à quoi on a vu qu’il était mort.

 

Alors les vieux du village sont venus, l’un après l’autre, lui faire visite, et ils n’étaient guère que trois ou quatre, pendant qu’on entendait les coups de marteau dans l’atelier du menuisier. Ils se tenaient sur le pas de la porte, ils regardaient vers le lit, ils disaient :

 

— C’est toi, Martin Métrailler ?

 

Ils s’avançaient, ils prenaient sur la table la brindille de mélèze qui trempait dans l’eau bénite ; et debout devant le lit :

— Au revoir, Martin Métrailler, bon voyage ! Tu as été un brave homme, Martin Métrailler… Ils le regardaient encore une fois ; on lui avait mis ses habits du dimanche, c’étaient des habits noirs. On lui avait mis sa chemise du dimanche, c’était une chemise blanche, et sa cravate du dimanche, c’était une cravate en soie ; ses mains, qui étaient comme deux paquets de petites choses dures et longues enveloppées dans du vieux papier de journal, tenaient le crucifix sur sa poitrine.

— Tu as été un bon camarade. Et puis :

— Tu te rappelles, à la grande cible, le dimanche du patron… Eh bien, c’est fini, Métrailler. Mais ça ne fait rien, disaient-ils. Tu as peut-être de la chance. Tu es mort de ta mort à toi, tu es mort quand tu as voulu…

 

Le menuisier avait fini de planter ses clous. Le menuisier s’était mis à peindre le cercueil en noir. Et, le lendemain matin, ils sont partis pour Saint-Martin d’En Bas où les morts sont enterrés dans le petit cimetière qui entoure l’église. Il continuait à geler dur ; la neige, sous les pas des porteurs, plaignait comme un enfant malade. Le chemin avait été ouvert à la pelle une fois de plus ; il était bordé par place de murs de neige de plus d’un mètre et il avait peu de largeur ; alors ils soulevaient le brancard à bout de bras et la caisse noire là-haut balançait d’arrière en avant, semblable, tout parmi le moutonnement de la neige, à un petit bateau sur une petite mer.

 

Est-ce pour te montrer le pays encore une fois, Métrailler, parce qu’il est grand et beau, vu d’ici d’ordinaire ? Est-ce que c’est pour que tu le voies de plus haut encore comme quand on plane, comme quand on est dans les airs, comme quand le bon-oiseau sur ses ailes ouvertes a au-dessous de lui tout un grand vide bleu ? – mais on ne voyait rien, on continuait à ne rien voir. Et la terre dans le cimetière était même tellement gelée qu’en attendant qu’on pût s’y attaquer, il leur avait fallu déposer le cercueil sous un tas de neige, dans lequel ils avaient enfoncé la croix.

 

 

 

VII

 

« Je plante un clou ; ça en fait quinze. »

 

C’était de nouveau un dimanche ; Follonnier s’était dit : « C’est demain qu’on doit descendre ; il faut que j’aille voir chez Arlettaz si c’est toujours entendu. »

 

La maison d’Arlettaz autrefois était une des plus jolies du village. Il avait de l’argent, en ce temps-là ; il avait aussi une fille qui venait bien, en ce temps-là, ce qui faisait qu’Arlettaz était content. Il avait fait repeindre les contrevents de sa maison ; et puis, quand Adrienne avait eu dix-sept ans, avait fait remettre à neuf la cuisine. Des rideaux blancs bien propres et bien repassés, tenus relevés par des embrasses rouges, se voyaient à toutes les fenêtres ; tout le jour la cheminée fumait gaiement son joli bleu qui se hâtait, le long des pentes, pour aller retrouver plus haut le bleu du ciel.

 

« Aujourd’hui c’est différent », pense Follonnier, en levant la tête vers les contrevents qui ne tiennent plus, et les vitres au premier étage sont cassées. C’est là qu’elle était ; à présent elle n’y est plus, et tout change. On n’avait même pas ouvert le chemin sur le côté de la maison ; il fallait passer par-dessus un gros tas de neige où des traces de pas faisaient une espèce de sentier. « Les choses changent », c’est ce que pensait Follonnier. Il heurte ; on ne répond pas, il s’y attendait ; si bien qu’après avoir heurté encore une fois, comme par acquit de conscience, il avait pesé sur la poignée sans plus de façons. En effet, Arlettaz était là. On ne l’a pas distingué d’abord à cause de l’obscurité ; ce n’est qu’ensuite qu’on a vu la tache plus claire de sa figure se tourner lentement vers vous, et qu’il était assis devant une bouteille de goutte et un verre, à une grande table couverte de toute espèce d’ustensiles de cuisine et d’écuelles sales, son chapeau sur la tête ; car le feu était éteint.

 

Il faut croire que Follonnier avait l’habitude des lieux. Il s’est simplement avancé jusqu’à la hauteur d’Arlettaz :

 

— Ben, je vois que tu n’es pas prêt. Oh ! c’est pas pressant, a-t-il dit.

 

Il s’est assis en face d’Arlettaz, de l’autre côté de la table ; puis a relevé le col de sa veste, en disant : « Il ne fait pas chaud, chez toi » ; puis :

 

— Tu sais que c’est demain.

 

Alors Arlettaz a dit :

— Quoi ?

— Demain qu’on va chez le notaire ; il nous attend. J’ai le papier.

— Ah !

— Tu ne veux pas venir ?

— Que si, dit Arlettaz, j’ai plus rien.

— Et les cent francs ? Arlettaz montre la bouteille.

— Alors on a dit mille francs ; tu m’en as avancé cent ; tu ne vas plus me donner que 900 francs, voleur !

— 900, dit Follonnier, 900 comptant, 900 sur la table.

— Voleur !

— 900 en billets de banque ou en écus, comme tu voudras.

— Voleur !

— Je vois que tu n’es pas de bonne humeur, ce matin… Mais, si on descend, c’est ce que je voulais te dire, il faudrait… Il faudrait, puisqu’on descend, que tu t’arranges un peu. Il faudrait te raser. Et puis Lamon a une tondeuse…

— À quoi ça servirait-il ?

— Bien sûr, ça ne sert à rien, mais enfin il y a le monde.

— Je me fous du monde.

— Comme tu voudras.

 

Arlettaz a rempli à nouveau son verre de goutte, sans même penser à en offrir à Follonnier, ce qui est une grande impolitesse ; et Follonnier :

 

— Alors, c’est entendu ; je passe te prendre demain matin de bonne heure.

 

Seulement Arlettaz ne semble pas avoir entendu ; il est de nouveau dans les nuages ; il regarde devant lui du milieu de sa grosse barbe où ses oreilles ont disparu :

 

— J’ai retrouvé sa lettre ; tu te souviens ? je te l’avais montrée. Elle l’avait mise à la poste à Martigny…

 

Il fouille dans la poche de sa veste et finit par en sortir une feuille de papier pliée en quatre, toute coupée aux angles : « J’avais pas compris », disait-il.

— Tu te souviens, j’avais été la chercher chez sa cousine à Sion et elle n’y était plus. Eh bien, c’est quelque chose comme trois mois après qu’elle me l’a écrite, cette lettre. Pourquoi est-ce qu’elle me l’a écrite ? Il avait relu : « Mon cher père, je vais bien, j’ai une bonne place. Je vous écris pour vous dire de ne pas vous inquiéter de moi. Je vous donnerai bientôt plus longuement de mes nouvelles. »

 

— Bête ! disait-il, j’avais pas compris. Une belle fille : qu’est-ce qu’on peut en faire d’une belle fille ?… Ah ! dit-il tout à coup, il vaut mieux dans ces conditions qu’elle disparaisse. Et tout, dit-il, et toi, et moi…

— Et ça.

 

Il montrait les murs et par les fenêtres les choses du dehors qu’on pouvait voir ; il a vidé son verre d’un coup, il hausse les épaules.

 

— Ça ne fait rien, disait Follonnier, je viens te prendre demain matin. Ce sera quand même pour toi une bonne occasion de voir si tu ne la trouveras pas peut-être, cette fois-ci. Si tu veux, on ira la chercher ensemble, en sortant de chez le notaire…

 

Arlettaz n’avait dit ni oui ni non. Ce qui n’empêche pas que le lendemain, au petit jour, les deux hommes s’étaient mis en route. À mesure qu’il faisait plus clair, l’accoutrement d’Arlettaz étonnait davantage par le contraste que sa tenue offrait avec la netteté de la neige alentour. C’était effrangé, ça ne tenait plus ; c’étaient deux vestes, l’une brune, l’autre noire, qu’il avait passées l’une par-dessus l’autre et celle de dessus était plus courte que celle de dessous. C’était un pantalon déchiré aux genoux et un chapeau sans couleur qui tenait à peine sur sa tête, tellement ses cheveux étaient épais ; tandis qu’il s’était noué en guise de col un bas de femme autour du cou. Il marchait difficilement, ayant les pieds pris dans de vieux souliers presque aussi larges qu’ils étaient longs, couleur de pierre, lourds comme la pierre, durs comme la pierre, de sorte qu’il les traînait après lui, n’ayant pas la force de les soulever. Mais qu’est-ce que ça fait ? et à quoi ça peut-il servir d’être bien mis, puisque tout va s’en aller, toi aussi, moi aussi, et puis elle ; mais enfin la consolation est qu’on s’en ira ensemble, elle et moi, au même moment, tout d’un coup ; – c’est ce qu’il se disait en hochant la tête, les mains dans les poches, son bâton sous le bras. Ils étaient arrivés à Saint-Martin d’En Bas ; on leur disait : « Où allez-vous ? » — « On va faire un tour. » Et Arlettaz avait déjà soif et aurait bien voulu s’arrêter à l’auberge : « Juste le temps de boire un verre », disait-il ; mais Follonnier : « Pas de ça ! pas avant qu’on soit allé chez le notaire. Il faut que tu y voies clair pour signer. Si tu es sage, c’est moi qui te paie à boire à Sion, une fois qu’on aura fini nos affaires. » Arlettaz s’était arrêté devant l’auberge ; il y avait des enfants qui se moquaient de lui ; ils criaient : « Eh ! le moustachu ! » en éclatant de rire ; « eh ! la barbichette ! » puis, comme Follonnier se tournait vers eux, ils se sont dispersés en tout sens à grand bruit comme un vol de moineaux.

 

Arlettaz avait fini par céder, Follonnier l’ayant précédé sur le chemin où ils ont rencontré un peu plus bas un camion qui les a amenés jusqu’à la ville. Là, ils avaient été chez le notaire. Arlettaz ne disait plus rien. On l’avait fait asseoir à côté du pupitre où le notaire, l’acte en mains, s’était mis à en lire l’énoncé de derrière ses lunettes, s’arrêtant longuement sur la somme à payer : « Mille, nous avons dit mille. » Arlettaz n’avait pas bronché. Il avait dit seulement : « J’aimerais qu’on me paie en petits billets. » — « Oh ! on nous fera bien de la monnaie », avait dit Follonnier. — « Des billets de cinquante francs et de vingt francs ? Je vais envoyer mon commis faire le change. Vous êtes d’accord ? Voulez-vous signer ? »

 

Ils avaient signé l’un et l’autre.

 

Il n’y avait pas beaucoup de monde dans les rues. Ils avaient bu, puis ils avaient mangé. Puis voilà que Follonnier avait dit : « À présent, veux-tu qu’on aille la chercher ? Où est-ce qu’on va d’abord ? » Arlettaz ne savait plus. Il disait : « J’ai déjà été partout et il y a bien sa cousine, mais elle rit quand elle me voit venir. » Il disait : « Allons dans la rue. » Puis il a dit : « C’est moi qui paie à présent ; allons la chercher dans les cafés parce qu’il y a les sommelières. » Ils avaient été dans les cafés et Arlettaz disait aux servantes : « D’où êtes-vous ? » Elles disaient : « Est-ce que ça vous regarde ? » — « Oh ! disait-il, c’est que j’ai ma fille qui est, je crois bien, dans le métier. » — « Comment s’appelle-t-elle ? » — « Adrienne Arlettaz. » — « On ne connaît pas. » — « Une grande fille, oh ! plus grande que vous, disait Arlettaz, et plus forte ; oh ! disait Arlettaz, et puis bien plus belle que vous… » — « Espèce de malhonnête ! » Mais lui ne riait pas : « Vingt-deux ans, elle aura justement vingt-deux ans à la fin du mois… Si vous voulez voir son portrait ? » Il tirait de son porte-monnaie une pièce de cinq francs : « Hein ? disait-il, vous voyez, c’est le gouvernement ; des cheveux qui faisaient trois fois le tour de sa tête, et grande et forte, je vous dis, et de beau port… Vous ne l’avez pas vue ? » Et, de ces filles, les unes riaient, les autres se détournaient en haussant les épaules ; mais, lui, était de plus en plus dans les fumées du vin, tandis qu’il cherchait dans toutes ses poches avec ses mains noires sa pipe, ne la trouvait pas, l’oubliait ; puis se fâchait contre sa pipe qu’il se mettait à chercher de nouveau ; heureusement que Follonnier était de bonne humeur et veillait sur lui, faisant la monnaie à sa place ; et puis, vers les deux heures, l’avait pris par le bras.

 

Ils avaient eu de la chance. Ils avaient eu d’abord la nouvelle occasion d’une camionnette qui les avait menés jusqu’au pied de la montagne, de l’autre côté de la vallée ; là, celle d’une autre voiture qui montait jusqu’à mi-chemin de Saint-Martin d’En Bas ; il ne leur restait plus qu’une heure pour y arriver ; et Follonnier tenait toujours Arlettaz par le bras, tantôt le tirant en avant, tantôt l’empêchant d’aller de côté, parce qu’il n’était plus bien solide sur ses jambes. Arlettaz parlait, parlait tout le temps… Se désolait au sujet de son champ, se reprochait de l’avoir vendu, puis n’y pensait plus, pensant à sa fille ; puis, s’adressant aux sapins qui bordaient la route, il leur disait : « Je suis seul. » Puis c’était aux corbeaux qu’il tenait un discours, il leur disait : « Je suis tout seul dans la vie. » Et maintenant on ne savait plus à qui il s’adressait, parce que les corbeaux étaient rentrés dans l’épaisseur des bois. « Oh ! c’est pas gai, disait-il, mais heureusement que ça tire à sa fin. Bonjour, disait-il, ou bien si c’est bonne nuit. Bonjour, les lampes ! »

Car elles venaient d’apparaître dans le lointain aux fenêtres de Saint-Martin d’En Bas : « Et qui êtes-vous ? disait-il, mais vous vous éteindrez bientôt, voilà tout, toutes, c’est comme nous. »

 

— Tais-toi, disait Follonnier, on arrive.

— Voleur ! disait Arlettaz. Et puis :

— Hein ? si c’était possible, elle serait là, dis, et pas toi ; tu es trop laid, tu es trop gros, tu es mal mis. Dis, si elle revenait ! J’aurais été la chercher ; elle aurait fait une moitié du chemin, moi, j’aurais fait l’autre moitié ; et on voit de loin que c’est elle rien qu’à sa façon de tenir la tête.

— On y est, disait Follonnier.

 

Arlettaz s’est mis à pleurer ; il a ôté le bas de femme qui lui entourait le cou, parce qu’il avait trop chaud. Il riait parce qu’il avait vu la lumière de l’auberge ; il s’était remis à pleurer. Et, de devant la porte, il appelait le monde (vers les cinq heures du soir, à Saint-Martin d’En Bas) ; disant : « Venez ! venez tous, c’est moi qui paie. J’ai de l’argent, j’en ai trop. Car combien de temps ça va-t-il durer, hé ! Follonnier, où es-tu ? Voyez-vous, c’est un voleur… Mon champ des Empeyres, eh bien, disait-il, c’était un beau champ… »

 

On l’avait fait entrer. « Qui est-ce qui dira le contraire ? le plus beau champ du pays, une pose, et d’un seul tenant, en belle exposition, tout près du village ; une pose de bon seigle hâtif : eh bien ! savez-vous ce qu’il m’en a donné ? Voleur, où es-tu ? »

 

On accourait ; il a dit :

 

— Entrons, c’est moi qui paie. Hé ! Follonnier. Mais Follonnier avait disparu, ce qui avait fait rire Arlettaz. Et pour vous donner confiance, voilà qu’il tirait de sa poche tous les billets qui y étaient, près de neuf cents francs en petites coupures, ce qui faisait beaucoup de morceaux de papier.

 

Il les tenait à la poignée :

 

— Hardi, disait-il, allons-y ; il n’y a plus que quinze jours. Vous êtes combien ? comptez vous !… Hé ! patron, dix litres…

 

Aux environs de minuit, le patron, qui était en train de fermer son établissement, avait été à l’écurie ; et là, donnant un coup de pied dans les jambes de la vache, donnant un autre coup de pied dans le ventre du mulet, il avait fait une petite place à Arlettaz entre la vache et le mulet.

 

 

 

VIII

 

Quant à Métrailler, il s’était dit : « Il faut que j’en aie le cœur net. » Car, depuis la mort de son père, il ne pensait plus qu’à une chose et qui était qu’Anzévui devait avoir jeté un sort au vieux. « Mais je vais aller trouver Anzévui et il faudra bien qu’il me dise ce qui en est. »

 

Il s’était mis en route un peu après midi.

 

Sur le chemin, il avait rencontré Brigitte qui justement rentrait chez elle.

 

— Où vas-tu ? lui avait-elle demandé.

 

Il ne lui avait rien répondu. Et elle, tournée vers lui qui passait devant elle :

— Ne te tourmente pas, voyons, Métrailler ; tout va bien… Mais, lui, écoute, ne le tourmente pas non plus, parce qu’il baisse. J’ai donné un coup de balai ; tu le trouveras sous ses plantes. Fais doucement.

 

Métrailler ne l’écoutait pas. Il a heurté à la porte, il entre. Il voit le feu. Il y a un bon feu. Anzévui est assis dans son fauteuil de paille avec un vieux traversin dans le dos ; sa tête va en avant à cause de son poids, sa barbe traîne sur ses genoux.

 

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je voulais vous voir.

— Eh bien ?

— Et puis vous parler.

— Eh bien, dit Anzévui, assieds-toi.

 

Il tousse. Les plantes étaient attachées par leurs racines aux poutres et pendaient, la tête en bas, comme des chauves-souris. Devant Anzévui il y avait une table ; sur la table, il y avait le livre ; il était recouvert d’un parchemin marbré de rouge comme certains savons dont on se servait autrefois pour les lessives à la fontaine.

 

Métrailler disait :

 

— Voilà. Est-ce vous ?

— Quoi ?

— Oui, disait Métrailler, vous êtes venu et il est mort.

— Et toi, disait Anzévui, est-ce que tu ne mourras pas aussi ?

 

Métrailler s’était tu un moment, ayant besoin de réfléchir ; il avait recommencé :

 

— Mais peut-être qu’il ne serait pas mort si vous n’aviez pas été là. Ils disaient que vous alliez le guérir et Revaz me disait aussi que vous lui aviez guéri le genou …

— Il a obéi.

— Oh ! disait Métrailler, je sais bien qu’il n’allait pas fort et que le médecin ne lui avait rien pu, mais on disait que vous étiez plus savant que les médecins ; eh bien, au lieu de le refaire, vous l’avez laissé se défaire.

— C’était écrit.

— Mais écoutez bien, père Antoine, parce qu’ils prétendent aussi que vous allez arrêter la lune et les étoiles et que le soleil ne reviendra plus ; alors je me suis dit que, si vous avez pouvoir sur les astres, vous en aviez d’autant plus sur les hommes et que vous pouviez aussi bien les faire mourir que les remettre en santé.

 

Anzévui a dit :

 

— C’est pas moi. C’est dans le livre. Il tousse. Et de nouveau il baisse la tête, ce qui entraîne sa barbe, qui ruisselle sur sa poitrine comme une mince épaisseur d’eau sur un lit de débris d’ardoise.

— Moi, j’obéis. Je ne fais que lire ce qui est écrit. J’ai vu que ton père avait fait son temps. Il était comme un homme qui s’est accroché à un buisson pour ne pas être emporté par l’eau ; je lui ai dit : « Lâche tout. »

 

La flamme du feu était sur sa figure et ensuite n’y était plus ; alors il y avait de l’ombre autour de ses yeux comme il y a de l’eau dans les creux d’une pierre. Métrailler n’a plus rien dit ; Anzévui ne disait rien non plus. Puis Anzévui tousse. Et Métrailler alors :

 

— Ah ! c’est que j’y ai été.

— Où ?

— Sur la montagne, au Grand-Dessus.

— Quoi faire ?

— Voir si le soleil n’y était plus ; et il y était bien encore, mais…

— C’est que ça balance.

 

Anzévui tousse.

 

— C’est pas moi, c’est dans le livre.

 

Il l’a pris sur ses genoux, pendant que la flamme du feu baissait, baissait encore comme si elle allait s’éteindre ; et lui :

— J’y vois plus. Métrailler, mets du bois.

 

Il y avait du bois de fagot empilé au pied du mur :

 

— Mets-y de la brindille d’abord, et puis des gros rangs qui tiennent le feu.

 

On le voit alors tout entier avec les grosses rides qu’il avait sur le front, ses longs cheveux, sa barbe blanche, ses petits yeux qui étaient clairs comme si on venait de les laver dans de l’eau fraîche ; et, s’étant mis à tourner les pages du livre :

 

— C’est là-dedans… Laisse-les rire, s’ils veulent rire. On va être comme la lune qui n’a qu’un côté qui voit clair. Nous, on sera du mauvais côté.

— Il était rouge, disait Cyprien ; il était comme une tête coupée. Il y avait plein de sang autour. — C’est qu’il va finir. Il y aura balancement. Et, nous autres, on ne le verra plus, parce qu’on va être du côté de la terre où il fera nuit tout le temps.

— C’est quand ?

— Bientôt. Tu vois, c’est là. J’ai fait le compte. Ça fait 37. Il lui montrait la page où des lettres noires étaient sur deux colonnes et il y avait une grande marge dans laquelle beaucoup de signes et des chiffres imprimés à l’encre rouge se voyaient : la lune, le soleil, les signes du zodiaque.

— J’ai compté, recompté et compté à nouveau, puis compté encore une fois : ça fait 37, puis ça fait 4, et puis ça doit faire douze ou treize, ce qui est justement la date où le soleil doit revenir pour nous. Eh bien, il ne reviendra pas. Et, au lieu qu’il fasse plus clair ce jour-là, il fera plus sombre, et plus sombre encore et toujours plus sombre. La modification des axes. C’est que la terre tourne en l’air, disait-il.

Et puis il a été essoufflé.

 

— Et puis elle ne tournera plus. Elle tourne de deux manières encore pour le moment, elle ne tournera plus que d’une.

— Et puis ?

— Et puis il fera nuit, il fera nuit pour nous. Il faudra allumer les lampes tout le jour. Il fera froid, toujours plus froid. Qu’est-ce qu’on peut avoir aujourd’hui ? trois ou quatre sous zéro. Et au commencement d’avril on a quatre au-dessus d’ordinaire. Eh bien, disait-il, il fera moins dix et puis moins vingt. L’eau sera comme de la pierre, les sapins se fendront en deux, on cassera le fromage à la hache, le pain deviendra dur comme une meule de moulin. C’est alors que Métrailler commença à avoir peur. Il considérait Anzévui qui respirait avec difficulté : Anzévui a ouvert la bouche. Anzévui tousse, tousse encore ; puis, la flamme ayant baissé de nouveau, ses yeux sont devenus comme les yeux d’un mort.

 

Il avait fini par reprendre son souffle :

— C’est ainsi.

— Eh bien, disait Métrailler, mon pauvre père, alors, il a bien fait de s’en aller ?

— Il a obéi.

— Et nous autres, qu’est-ce qu’il nous faut faire ?

— Il vous faut obéir aussi.

— C’est tout ?

— C’est tout.

 

Anzévui a ôté le livre de dessus ses genoux parce que c’était un gros livre et que le poids le fatiguait. Il y avait dedans tout le passé, tout le présent, tout l’avenir : ça fait lourd. C’était au mois de février ; c’était même déjà le 25 février. Métrailler avait pris congé d’Anzévui : c’était le temps où, dans les pays plus favorisés, les premières fleurs s’ouvrent et il y en a même, de ces pays, où la vigne pleure déjà. Là-bas, où est le fils Revaz, sur ces murs tournés au midi, peut-être qu’il fait un beau soleil et il y a des grappes jaunes ou violettes qui pendent dans les fentes de la pierre. Il fait bleu au-dessous de vous, il fait bleu en face de vous, il fait bleu au-dessus de vous : il y a trois espèces de bleu. C’est l’eau, la montagne et le ciel. Dans ce premier printemps, pensait-il, quand le ciel enfin s’est fendu en deux ; et il y a dans l’angle d’un mur, bien à l’abri, un petit pêcher de plein vent qui est comme un peu de ouate rose, celle qu’il y a sous les boucles d’oreilles qu’on achète à sa bonne amie ; moi, je n’en ai plus, ça ne fait rien. Mais est-ce que ce sera pour eux là-bas comme pour nous ? est-ce que ça s’éteindra pour eux aussi en une seule fois, tout à coup ? Parce qu’à présent ils sont au moins dans le soleil et s’en réjouissent ; dans la lumière et en pleine lumière ; dans les couleurs, dans toute espèce de couleurs ; nous, c’est noir et gris ; nous, pendant six mois, c’est noir et gris ; pour nous, du milieu d’octobre au milieu d’avril, rien ne change (il levait la tête) : ni en haut, ni en bas, et dans le milieu non plus. Ça baissera, avec une pauvre lumière ; il n’y aura plus de lumière du tout ; il n’y aura plus rien nulle part ; et, regardant les maisons du village, il n’y aura plus eux, pensait-il, il n’y aura plus moi, il n’y aura plus nous. À ce moment, il vit une petite fille qui était agenouillée devant une croix de bois. Cette croix se dressait dans l’angle que forme le sentier qui conduit chez Anzévui avec le chemin du village. Elle était supportée par un soubassement de pierre ; la petite fille l’avait débarrassé de sa neige avec le coin de son tablier ; puis s’était mise à genoux. De plus près, Métrailler avait vu que c’était la petite Lucienne Émonet. Elle avait peut-être huit ans, mais elle portait déjà des jupes longues comme une femme. C’était une vraie petite femme. Elle avait, comme les femmes, un fichu noir  sur la tête, un châle noué autour de la taille, des gros souliers à clous comme les femmes de là-haut. Elle ne l’avait pas vu venir ; Métrailler s’était arrêté, il se disait : « Qu’est-ce qu’elle fait là ? » Et il avait attendu qu’elle se fût relevée pour la rejoindre.

 

— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu vas te mouiller.

— Que non ! dit-elle.

 

Il y avait seulement comme un peu de farine sur son tablier à petits carreaux ; elle l’a brossé de la main :

— Vous voyez, c’est déjà parti.

 

C’est qu’il faisait froid encore et la neige était aussi sèche que la poussière des routes sur les objets qu’elle recouvrait autour de vous ; seules les mains de Lucienne étaient humides, rouges et couvertes d’engelures, mais les mains des petites filles en ont l’habitude, là-haut. Et Métrailler lui disait encore :

 

— Je t’ai dérangée ?

— Que non, je ne savais même pas que vous étiez là.

 

Ils marchaient l’un à côté de l’autre ; tout à coup Métrailler lui a demandé :

— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ?

— Oh ! oui.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est ma tante Justine.

— Est-ce qu’elle est malade ?

— Non, pas elle, mais elle a un bébé, et elle est inquiète à cause de lui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est tout petit et qu’elle dit qu’il va mourir.

— Ah ! dit Métrailler.

— Elle dit que nous allons tous mourir parce qu’il n’y aura plus de soleil. Elle dit que ça n’est pas juste. Et que, si c’est juste pour les vieux et les hommes et les femmes d’âge, ça ne l’est pas pour les petits enfants qui n’ont encore fait de mal à personne.

— Alors, dit Métrailler, tu es venue prier le soleil ?

— Oh ! non, dit-elle.

— C’est dommage, c’est pas le moment ; ça n’est pas le temps qu’il faut pour ça, continuait Métrailler. Il se cache, le soleil ; il ne t’a pas vue, il n’a pas pu t’entendre ; on ne sait même pas où il est aujourd’hui, tellement il y a loin de lui à nous.

— Voyons, disait-elle, c’est pas le soleil.

— Et qui c’est ?

— C’est le bon Dieu.

— Ah !

— Oui, dit-elle, parce que c’est le bon Dieu qui commande au soleil. Il fera bien revenir le soleil, s’il veut, lui ; et il voudra bien, n’est-ce pas ?

 

Tout à coup, Métrailler s’était senti délivré ; il se sentait léger de corps, il se disait : « À quoi est-ce que je pensais ? j’avais perdu la tête. C’est le mauvais temps qui vous donnait ces idées, c’est Anzévui ; c’est d’être enfermé sans rien faire tout le long du jour. C’est les femmes, parce qu’elles sont portées de nature à croire tout ce qu’on leur raconte ; c’est les vieux, parce qu’ils sont malades… »

 

— Bien sûr, a dit Isabelle.

 

Elle éclata de rire en renversant la tête ; le dessous de son menton bougeait comme la gorge du pigeon. Car il la voyait de bas en haut. Il avait continué son chemin ; il passait justement devant chez elle. Elle, elle était sur le perron de sa maison, et lui au-dessous d’elle, étant au milieu du passage. Elle éclatait de rire parce qu’elle lui avait dit : « D’où venez-vous ? » et lui, avait dit : « De chez Anzévui. »

 

— Bien sûr que non, c’est des histoires de vieilles femmes, mais montez un moment vous mettre au chaud. Je suis seule : c’est mon mari, mon vieux fou de mari…

— Où est-il ?

— Il a été chercher du bois, il fait comme Brigitte ; il me dit : « Elle a raison, c’est une femme prévoyante. » Il est parti avec Jean et la luge pour en chercher.

 

Métrailler était entré. Il faisait bon. Il y avait un fourneau. C’était un ménage bien monté, et à la nouvelle mode. C’était neuf, c’est une maison neuve. C’était en beau bois de mélèze passé au vernis qui brillait, avec des nœuds comme des yeux, des veines comme sur un bras d’homme. Isabelle avait allumé l’ampoule électrique qui pendait au-dessus de la table dans un abat-jour en papier rose finement plissé :

 

— Croyez-vous qu’il soit bête tout de même, ce pauvre Augustin, mon pauvre mari. Mais il ne veut rien entendre. Il dit : « On ne sait jamais. »

— Et Jean ?

— Oh ! ça le fait rire, mais il a bon cœur. Et puis, vous comprenez, il est le cadet, et puis, vous comprenez, il n’est pas majeur. Ils ont fait déjà six voyages.

Elle disait :

— Il vous faut toujours boire un verre ; ils ne vont pas tarder à être là.

 

Elle avait été remplir à la cave un litre en verre blanc qui laissait voir la couleur que le vin avait et c’est une couleur qui se reconnaît vite. Métrailler avait montré le litre du doigt :

— Eh bien, disait-il, le soleil… Est-ce qu’on ne dirait pas qu’il est déjà revenu ? Le vin est beau à regarder, c’est un commencement ; puis voilà, à présent, qu’il regarde Isabelle :

 

— Et, vous aussi, vous êtes belle à regarder. Et vous nous l’avez conservé, vous aussi, vous avez bien fait.

— Oh ! dit-elle, c’est que je l’aime…

— Vous avez bien fait, voyez-vous, et c’est bon de l’avoir de nouveau devant soi, sans quoi on perdrait l’espérance…

 

Il la regardait :

— C’est que vous prenez bien le soleil, disait-il, et moi pas. Vous, il vous dore ; moi, il me brûle.

— Eh bien, c’est peut-être qu’il y en a qu’il aime et qu’il y en a qu’il n’aime pas.

— Moi, je reste gris comme un caillou ou bien je deviens rouge comme une écrevisse. Moi, j’ai la peau qui se fendille comme la terre des jardins. Vous, ça vous mûrit, ça vous arrondit ; moi, ça me sèche, ça me creuse. Et pourtant Dieu sait, disait-il, s’il me connaît bien, le soleil, depuis le temps qu’il me voit circuler tout près de lui, là-haut, parmi les rochers, et sur la neige, et sur la glace, et sans ombrelle ; mais peut-être que vous avez raison, peut-être qu’il a ses préférences…

— Ah ! c’est que nous, dit-elle, on est dans les prés ; nous, c’est les foins ; nous, on manie le râteau et la fourche. Nous, on est dans le vert, disait-elle, on est parmi les sauterelles ; il nous regarde par-dessus les sapins. Oh ! il n’est pas aimable avec toutes les filles… Moi, je ne fais semblant de rien ; il me dit : « Ah ! c’est toi ? » je lui dis : « Oui, c’est moi. » Je lui tourne le dos ; alors il vient, il vous chatouille, c’est pour vous dire qu’il est là, les bras, les épaules, le dos…

 

Elle était assise sur la table ; elle lui parlait par-dessus l’épaule :

 

— Nous, on ne lui demande rien ; on ne prend que ce qu’il nous donne ; c’est pourquoi il nous veut du bien.

— Et, nous, peut-être qu’il nous veut du mal, disait Métrailler.

 

Elle montrait ses dents qui brillaient sous la lampe, elle a montré le bout de sa langue avec laquelle elle se mouillait les lèvres, tout en baissant la tête comme une petite fille qui a de la timidité :

 

— C’est pourquoi vous avez eu peur. Oh ! vous n’êtes pas le seul ; mais vous, vous n’avez plus peur, ou quoi ? On n’a plus peur quand on est avec moi… Santé ! Métrailler… Car elle avait son verre à elle, qu’elle lève ; et pendant ce temps s’appuyait sur la table de l’autre main :

— Car c’est bientôt fini, bientôt on saura à quoi s’en tenir ; et eux aussi, les pauvres.

— Qui est-ce ?

— Eh bien, Denis Revaz, sa femme, Brigitte, Justine Émonet, Morand, Lamon.

 

Elle dit :

 

— Et Augustin… Et puis Arlettaz, parce qu’il boit tout.

— Il a de quoi ?

— Bien sûr, il a vendu son dernier champ à Follonnier.

— Ah ! Follonnier, c’est un malin.

— Un tout malin, dit-elle, parce qu’il l’a eu pour la moitié de sa valeur, ce champ, vous comprenez ; et lui, le pauvre, tous les soirs il faut qu’on le rapporte chez lui, parce qu’il dit qu’il faut qu’il se dépêche s’il ne veut pas laisser de l’argent…

— À qui ?

 

Elle dit :

— Au diable, et qu’il n’a que le temps, et Pralong ne dit pas non.

 

Puis elle s’était remise à rire :

 

— Il ne faut pas faire des enfants si on n’est pas capable de les garder. Qu’en pensez-vous, Métrailler ?

 

Puis, tout à coup :

— Il ne faut pas prendre femme si on ne sait pas…

 

Puis tout à coup se tait ; et est assise sur la table, sous la lampe à abat-jour rose où elle montre tour à tour sa nuque qui est belle à voir, son chignon plein de reflets bleus, tour à tour le contour pelucheux de sa joue ou dans le coin de sa paupière son œil qui semble frotté d’huile :

— Il l’aimait bien pourtant (elle parlait à présent d’Arlettaz), seulement il ne savait pas bien aimer. Il faut savoir. Et nous autres, les filles, ce n’est peut-être pas de cet amour-là qu’on a besoin ; oui, un amour de cette espèce. Il n’a pas su. Elle était un peu plus âgée que moi, elle avait bien trois ou quatre ans de plus que moi. Quel âge pensez-vous que j’aie, Métrailler ?

 

Les mains à plat sur la table, sous la lampe, un soir que la nuit commence à venir, bien qu’elle vienne déjà plus tard :

 

— Je n’ai même pas dix-neuf ans : peut-être que je me suis mariée trop jeune. Augustin, lui, il a vingt-trois ans ; il a quatre ans de plus que moi. Il a juste l’âge de la fille d’Arlettaz. Oh ! je me souviens bien d’elle, elle s’appelait Adrienne ; et on était encore des petites filles et elle une grande fille, mais elle nous disait : « Je m’ennuie. » Et on lui disait : « Pourquoi est-ce que tu t’ennuies ? » – « Parce que c’est trop petit, ici. » Écoutez, Métrailler, vous qui êtes un  homme raisonnable, est-ce que vous trouvez que c’est trop petit, ici ? Est-ce que vous trouvez qu’à vingt-trois ans on soit vieux ?…

 

Mais il s’est fait un bruit devant la maison ; c’était un bruit de pas assourdi qu’accompagnait un sifflement léger : les glissoires de la luge chargée dans la neige. Métrailler a été regarder par la fenêtre ; mais, elle, elle est restée assise sur la table jusqu’à ce qu’ils fussent venus, ayant rentré leur charge de bois dans le bûcher ; et Augustin était maigre et pâle avec des cheveux plats et rares, Jean tout brun, les joues rouges, les yeux vifs, les cheveux frisés. On voyait qu’Augustin était inquiet ; il a dit :

 

— Qu’est-ce que vous faites là ? C’est ça, vous buvez et, nous, on s’éreinte… Vous êtes au chaud, vous vous reposez ; nous, on est à la fois gelés et en sueur ; on a la chemise qui nous colle au dos et on ne sent plus le bout de ses doigts…

 

Elle a dit :

 

— Jean, va chercher deux verres. Elle était restée où elle était ; Augustin, lui, s’est laissé tomber au bout du banc, puis va en avant avec le haut du corps, les coudes remontés, en secouant la tête. Et comme Métrailler lui disait :

— D’où viens-tu comme ça ?

— D’où je viens ? est-ce que ça se demande ? On n’a plus que quinze jours. Va demander à Brigitte où elle en est de sa provision : c’est qu’elle s’y est prise à temps… Elle a su faire. C’est qu’il en faudra du bois, hein ? si on veut tenir le coup.

 

 

 

IX

 

Ce matin-là, avant dix heures, il était déjà assis devant sa chopine vide. Il tapait avec le cul du verre sur la table ; la grosse Sidonie arrivait. Et la grosse Sidonie allait lui remplir sa chopine, puis inscrivait sur une ardoise le montant de la consommation ; ce qui faisait, le soir venu, un beau total, parce que tout le monde depuis quelque temps buvait sur le compte d’Arlettaz.

 

Mais c’est lui qui l’avait voulu. Il tirait tout un paquet de billets de sa poche : « Il faut m’en débarrasser ; sans quoi j’en laisserais et à qui serviraient-ils ? À la nuit, à rien du tout, à plus personne. »

 

C’est que la saison s’avance, c’est que les temps seront bientôt là. Moi, j’attends.

 

Il était seul. La T.S.F. ne fonctionnait pas. Ce n’était pas encore le moment où la salle à boire se remplit. Lui, est là assis et laisse les choses se faire, sans rien dire, sans bouger, allumant de temps en temps sa pipe, la laissant s’éteindre, puis la rallumant à travers le couvercle de laiton percé de trous, qu’il oubliait de relever ; et ses doigts tremblaient tellement que la flamme se promenait tout autour du fourneau sans jamais réussir à se fixer dessus.

 

Follonnier est entré.

— Eh bien, comment ça va ?

 

Follonnier s’assied en face d’Arlettaz. Arlettaz n’a pas répondu. Follonnier est de bonne humeur :

 

— Tu as de la chance, Arlettaz ; tu as fait une bonne affaire.

— Voleur ! Et, en même temps, Arlettaz tape avec le cul de la bouteille sur la table :

— Encore une, dit-il, et un verre.

 

C’est comme ça que ça allait. À mesure que les temps s’approchent, on buvait davantage chez Pralong, et à crédit.

 

— Voleur ! disait Arlettaz.

— On le sait, disait Follonnier.

— Eh bien, je te dis voleur quand même. Un champ qui me venait de ma mère ! Et pas seulement de ma mère, mais du père de ma mère, et puis du père du père… (mais il s’embrouillait) ; le plus beau champ de la paroisse, le plus plat, le mieux exposé, et sans le plus petit caillou, tu sais, tellement il avait été trié motte à motte à la main… Enfin, puisque c’est fini. Parce que c’est fini, ou quoi ?

— Bien sûr que c’est fini.

— Alors il faut boire.

— Est-ce que tu as été au Bouveret, comme tu disais que tu voulais faire ?

— Au Bouveret ?

— Chercher ta fille… Tu ne te souviens pas ? Tu disais que tu avais déjà été partout, sauf de ce côté-là.

— C’est plus la peine… Puisqu’on va se revoir, disait Arlettaz… Parce que, le soleil, dis donc, ce n’est pas seulement pour nous d’ici qu’il va s’en aller, pas seulement pour nous de Saint-Martin d’En Haut, qu’en dis-tu ? mais pour tout le monde ?…

 

Follonnier hochait la tête.

 

— Pour ceux de Saint-Martin d’En Bas, aussi, hein ? Et ceux de la vallée aussi ? Et ceux du bord du lac ? Bon. Alors…

— Alors ?

— Alors pour elle aussi… On se reverra quand même, Adrienne et moi. Oh ! dit-il, ce sera bien le moment. Mais alors à quoi bon courir ?

 

Des garçons étaient entrés, des jeunes, et Pralong lui-même :

 

— Puisqu’on va se retrouver…

 

Ils s’étaient mis à boire. Ils regardaient Arlettaz : sa barbe et ses cheveux avaient encore poussé. Et, à mesure qu’ils poussaient, comme dans un encadrement, sa figure au milieu devenait plus petite, plus réduite et était plissée, comme une pomme à la fin de l’hiver. Il portait toujours ses deux vestes l’une sur l’autre, mais les manches de celle de dessus, étant ouvertes sur le côté, pendaient de chaque côté de ses bras, laissant voir celles de dessous. De sorte qu’il semblait avoir mis des manchettes brunes, étant lui-même en habit noir, comme pour des espèces de noces ; mais sans col et peut-être bien sans chemise ou bien avec des lambeaux de chemise, mais il ne savait pas lui-même, parce qu’il ne se déshabillait plus depuis longtemps. Et les hommes le regardaient, mais lui ne regarde personne ; il regarde quelque chose à travers vous, comme si vous étiez en verre, sans vous voir.

 

— Ça sera bien le moment, disait-il.

 

Puis il s’est mis à se sourire à lui-même, ou s’il sourit à ce qu’il voit ? il demande :

 

— Comment est-ce que ce sera ?

— Ça sera beau, dit Follonnier.

 

Ils étaient tous autour de lui.

 

— On sera changés ?

— Bien sûr, et pas seulement changés, mais transfigurés… Transfigurés, ça veut dire qu’on n’aura plus la même figure…

— Oh ! dit-il, elle, elle n’aura pas besoin d’en changer.

— C’est toi qui en changeras, tu seras joli à regarder. Hé ! dis donc, Arlettaz, tu seras jeune…

 

Et un des garçons :

— Vous serez rasé.

Un autre :

— Vous serez tondu.

Un autre :

— Bien habillé.

— Voyons, voyons, disait Follonnier. Hé ! vous autres, allez-vous être sérieux ou quoi ?… Écoute, Arlettaz, tu te rappelles bien ce qui est dit dans les Écritures ? c’est qu’on sera ensemble au ciel une fois, les uns et les autres, pour toujours. Tu as raison, tu la retrouveras…

 

Mais on voyait qu’Arlettaz était un peu inquiet.

 

Il a dit :

— Comment est-ce qu’on fera pour se reconnaître ?

— C’est la lumière, dit Follonnier. On a vécu longtemps dans l’obscurité. Et tout à coup il y aura la lumière, une bien plus grande lumière qu’il n’y en a jamais eu ici ; on sera refaits par elle, renouvelés. Et portés par elle les uns vers les autres.

— Et puis il y a les anges, dit Lucien Revaz.

— Bien sûr, disaient les garçons.

— Le soleil, tu comprends, notre soleil à nous, eh bien, ce n’est rien, il a des taches : c’est un commencement de soleil, un essai, une imitation, un faux soleil, rien de plus…

 

Et, parce qu’ils voyaient bien qu’Arlettaz était déjà dans les vapeurs du vin et qu’il n’y avait plus à se gêner avec lui :

— Quel âge avez-vous ?

— Cinquante-deux.

— Vous en aurez vingt. Et, elle, quel âge est-ce qu’elle a ?

— Elle en aurait eu vingt-trois, le dix mai.

— Elle en aura dix-huit, parce que c’est le bel âge ; vous serez comme des amoureux.

— Taisez-vous, les garçons !

 

Seulement, Follonnier s’était mis à rire lui-même ; d’ailleurs, il voyait bien que les garçons étaient partis et qu’il n’y aurait plus moyen de les arrêter ; eux, en effet, continuaient :

 

— C’est qu’on se souvient bien d’elle, nous aussi, c’est qu’on l’a bien connue et ce n’est pas notre faute, à nous, si elle n’est pas restée ici. Qu’est-ce que vous voulez ? père Arlettaz, elle était trop belle, elle était trop belle pour nous. Mais là où on sera bientôt, il n’y aura plus de différences. Tout le monde sera jeune, tout le monde sera heureux. Sur les tableaux…

 

Ils se poussaient du coude sous la table :

 

— Vous savez bien, ceux de l’église… Eh bien, oui, elle aura des ailes ; elle sera comme un ange… Elle vous reconnaîtra de loin et d’en haut. Et c’est d’en haut qu’elle viendra…

 

L’un a dit :

— Rouge et grise comme un hochequeue.

L’autre :

— Verte, rouge et jaune comme un chardonneret.

Un autre encore :

— Noire et blanche comme une pie.

 

Mais alors ils avaient vu deux grosses larmes qui coulaient lentement sur les joues du père Arlettaz comme la gomme sur le tronc d’un pêcher. Il ne disait plus rien, il ne bougeait pas ; et il y avait ces deux grosses larmes qui avaient de la peine à descendre, tellement sa vieille peau était rugueuse et inégale.

 

 

 

X

 

Le père Revaz, lui, avait appelé sa femme. Il était assis devant une espèce de bureau qu’il y avait dans leur chambre à coucher et dont le couvercle en se rabattant formait pupitre ; il avait fait asseoir sa femme à côté de lui :

— Écoute, on ne sait pas ce qu’il va arriver, c’est pourquoi il nous faut mettre nos affaires en ordre. Tu vas d’abord écrire à Julien de revenir.

C’était celui de leurs deux fils qui travaillait dans le vignoble.

— Écris-lui qu’il s’arrange pour avoir un congé de quelques jours. Oui, dit-il, j’aimerais qu’il soit là, si jamais ça tourne mal.

 

Le père Revaz avait mauvaise mine, bien que son genou fût guéri. Il était gris de teint, trop gros : les joues molles et salies de barbe.

 

— Ah ! reprenait-il, a-t-on pourtant travaillé, ma pauvre femme ! S’est-on pourtant levé d’assez bonne heure le matin, l’été, et assez couché tard, dis donc, ce qui faisait bien quinze heures de temps ; et a-t-on assez couru les chemins, dis donc, combien de fois dans l’année d’ici aux mayens et d’ici aux vignes d’en bas. Et, justement, c’est au moment où on aurait pu commencer à profiter de son travail… Dommage !

 

Elle le considérait avec étonnement, elle-même grosse et pâle, ne l’ayant jamais entendu parler si longtemps ; mais il avait rabattu le couvercle du secrétaire :

 

— Enfin, c’est entendu que tu écris à Julien tout de suite. Et il y a Alphonsine (c’était leur fille), mais elle est mariée et il faut la laisser avec son mari… On sera les quatre, on sera ensemble et pour le reste tout est en ordre… J’ai partagé l’argent en trois. Il a ouvert un tiroir, il en a tiré trois paquets ficelés sur chacun desquels il avait écrit le nom d’un des enfants.

 

— J’ai fait à chacun sa part… Il n’y aura pas besoin que la justice s’en mêle… Quant à la maison et aux terres, tout est noté là-dedans.

 

Il a sorti du tiroir une enveloppe jaune où on lisait : « Dernières dispositions ».

 

— C’est pour que tu saches ce que tu auras à faire, si c’est moi toutefois qui m’en vais le premier.

— Mais, puisque, disait-elle, on s’en ira tous ensemble ou bien…

Elle hésitait :

— Ou bien personne ne s’en ira… Ça n’est pas comme si tu étais malade… Voyons, Denis, est-ce que tu y crois ?

— On ne sait jamais. Tu as fait des provisions ?

— Oh ! dit-elle, oui. On a du beurre pour trois mois et du fromage pour six mois… Et j’ai fait faire du pain pour huit. On a trois jambons, trente paires de saucisses, vingt-cinq saucissons. Dix-huit kilos de sucre…

 

Elle réfléchissait :

 

— Un bon sac de polenta, et il y a du foin de quoi nourrir les bêtes jusqu’au mois de juillet…

— Ça va bien, disait-il, parce qu’on ne pourra plus circuler.

— Circuler ?

— On ne pourra plus sortir de chez soi.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il fera nuit et qu’il fera trop froid.

— Qui est-ce qui t’a dit ça ?

— C’est Anzévui… Parce que jusqu’à présent il y avait la nuit, mais il y avait le jour ; jusqu’à présent il pouvait faire sombre, mais ensuite il faisait clair ; et il n’y aura plus que la nuit et puis la nuit et puis la nuit, et il fera d’abord huit degrés au-dessous, puis quinze, puis vingt degrés… Tu as assez de bois ?

 

— Voyons, dit-elle, tu sais bien ; on ne sait plus où le mettre. Il y en a des piles contre tous les murs de la maison…

— Savoir si on pourra aller les prendre…

— Il y en a plein le bûcher, plein la remise.

— Il te faudra en faire un tas dans la cuisine ; c’est plus prudent… Et puis encore prépare-nous des habits chauds, tout ce que tu pourras nous trouver en fait d’habits et on les rajoutera à mesure les uns par-dessus les autres.

 

Il a réfléchi encore ; puis a dit :

 

— Je crois que c’est tout.

 

Il n’était même pas deux heures ; ils avaient déjà allumé la lampe, pourtant la chambre donnait au midi. Et ils sont restés là l’un à côté de l’autre sans plus rien dire, pendant que la mère Revaz regardait, sur le couvercle rabattu où les veines, par une disposition du bois, étaient comme une gerbe d’épis, trembler les grosses mains molles et trop pâles. Pourquoi est-ce qu’elles avaient tellement pâli ? À ce moment, on était entré dans la cuisine. Le premier mouvement de Revaz avait été de refermer le secrétaire ; puis il avait pensé : « C’est sûrement Lucien. »

 

Il avait appelé :

— Lucien !

 

Et lui, avait ouvert la porte et regardait avec étonnement son père et sa mère assis sous la lampe devant le bureau.

 

— J’ai mis en ordre mes affaires, disait le père Revaz ; c’est pour le cas où… enfin tu sais bien…

 

Lucien disait :

 

— Non, je ne sais pas.

— Eh bien, ça ne fait rien… J’ai fait vos parts. Il y a trois paquets. Il y a le tien, il y a celui de ton frère, il y a celui de ta sœur. Et j’ai déjà montré où je les avais mis à ta mère. Mais peut-être que ta mère… oui, disait-il, il faut toujours compter avec les empêchements. Et si ta mère… Eh bien, toi, tu sauras… Là, tu vois… Il lui a montré les paquets. Puis il a dit : « Voilà le tien… Il y a votre nom à chacun dessus… »

 

Il a refermé le tiroir.

 

— Et pour le moment qu’est-ce que tu fais ?

— J’étais en train de réparer la herse.

— C’est pas pressant, a dit Revaz… Tu ferais mieux d’aller faire du bois…

 

Mais lui, n’avait pensé qu’à une chose et c’était : « On aura de l’argent, le père est bien plus riche que je ne croyais. Il ne m’avait jamais parlé de ce qu’il pouvait bien avoir, mais cette fois j’ai vu l’enveloppe… Il faut vite que j’aille le dire à Gabrielle. » Il avait empoigné sa hache ; puis, l’ayant cachée au pied d’un arbre dans le bois qui borde la route, avait couru à Saint-Martin d’En Bas. Non loin du village, il avait rencontré un gamin à qui il avait donné dix centimes :

 

— Tu sais où habite Gabrielle Dussex ?… Eh bien, va lui dire que je l’attends, mais tu ne le diras à personne qu’à elle. Si tu fais bien la commission, il y aura encore dix centimes pour toi. Le gamin était parti en courant. Et cependant Lucien se répétait : « C’était un gros paquet tout de même. Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir dedans ? Des billets ? Mais alors on sera riches !… »

 

Il avait été s’asseoir devant un fenil sur un tas de poutres. D’où il était, on domine Saint-Martin d’En Bas. D’où il était, on voit le village qui est dans son creux au-dessous de vous, semblable, en cette saison, à un fond effondré de glacier, c’est-à-dire plein de crevasses. « Ça va bien, disait-il. Je vais demander à mon père de me faire une avance ; il ne pourra pas me la refuser. Seulement, elle, est-ce qu’elle va venir ? elle doit être fâchée depuis que je lui ai dit qu’on ne pourrait plus se voir comme on voulait ?... » Mais il a vu qu’elle venait quand même. Il voyait qu’il y a des moments dans la vie où tout change d’aspect par un retournement des choses. Elle était apparue là-bas et s’en venait marquée en sombre sur le chemin lui-même marqué en sombre, à cause des patins des luges et du frottement des souliers. Par moment, elle tournait la tête vers le village ; puis elle continuait à s’avancer quand même, ce qui a fait qu’il s’est mis debout et lève son chapeau en l’air. « Tu comprends, disait-il par avance, c’est que tout ça, c’est du passé… Viens vite ! Hé ! Gabrielle. » Il l’appelait à haute voix maintenant : « Hé ! viens vite qu’on t’explique… » Elle, on voyait qu’elle était fine et douce, un peu timide, un peu moqueuse, mince et grande. Elle s’était arrêtée, elle a souri sous son fichu. Et lui : « Tu es venue quand même, tu n’as pas eu peur qu’on te voie ? » — « Oh ! disait-elle, pourquoi pas ? Est-ce que je fais quelque chose de défendu ? » — « J’avais à te parler, oh ! disait-il, les nouvelles sont bonnes, mais où est-ce qu’on pourrait se mettre pour causer tranquillement ? »

 

Elle avait dit :

 

— On n’a qu’à entrer dans le fenil ; il est à nous.

 

Elle avait été prendre la clé qui était cachée sous des poutres ; ils avaient laissé la porte ouverte, ils se sont assis dans le foin.

 

— Tu comprends, c’est que mon père est tourmenté par ces histoires qu’on raconte. Tu es au courant ? non. Ça ne fait rien. Mais enfin, lui, ne voulait pas entendre parler, pour le moment, de ce mariage… Eh bien, tu sais, tout va changer.

 

— Quand ?

— Bientôt, dans une semaine ou deux, vers le douze ou le treize, parce que le père a eu peur, mais alors il va bien voir qu’il avait eu tort d’avoir peur. Et puis c’est qu’il a de l’argent.

 

Elle avait dénoué les pointes de son fichu qu’elle avait rejetées en arrière sur ses épaules ; on voyait qu’elle était blonde avec des cheveux fins et doux noués en chignon sur la nuque. Elle écoutait sans trop comprendre.

 

Et lui :

 

— Il faut que je te dise tout… Eh bien, j’y ai cru, moi aussi, pendant un temps.

— À quoi ?

 

Le foin derrière eux était plein de pétillements ; est-ce que c’est les sauterelles qui sont restées prises dans sa masse ou les longs fétus élastiques qui ont été pliés en deux et se détendent brusquement ?

— Est-ce que tu connais le père Anzévui ?

— Bien sûr, on va chez lui pour les remèdes.

— Eh bien, c’est un savant, il lit toute la journée dans des gros livres. Et une fois il a dit à mon père… Oh ! il avait fait ses calculs, il les avait faits et refaits. Et mon père l’a cru. Et toi ?

— Et toi ?

— Moi pas, mais mon père me disait : « Il vous faut attendre. » Et moi j’ai fini par me dire aussi : « Il nous faut attendre. » C’est que, moi aussi, j’ai eu peur. J’étais en fille…

 

Elle a ouvert les yeux tout grands :

 

— J’étais en fille, j’avais emprunté la jupe et le caraco de Sidonie, celle qui est chez Pralong, tu sais. On était une bande de garçons. On s’était dit qu’on allait faire une farce à Anzévui. Ils m’avaient dit : « C’est toi qui feras la fille… » J’ai fait la fille, oui, avec de la farine et puis une allumette pour les sourcils. Tu es fâchée ?… Voyons, Gabrielle, laisse-moi te raconter… Parce qu’on arrive, eux s’étaient cachés, et c’est moi qui cogne à la vitre. Eh bien, il était assis devant son feu. C’était minuit. Je disais : « C’est moi, monsieur Anzévui », tu comprends, avec une toute petite voix de fille. Je disais : « Monsieur Anzévui, ouvrez-moi ; j’ai besoin de vous. » Je cogne de nouveau à la vitre. Et, lui, jusqu’alors avait été assis devant son feu, me tournant le dos, et il était tout noir devant son feu, mais le voilà qui se lève. Il avait changé de couleur, il était tout blanc devant moi. C’était sa barbe. Mais alors, moi, j’ai eu peur, parce qu’il était comme un nuage…

 

— Et qu’est-ce que tu as fait ?

— Je me suis sauvé…

 

Il disait :

 

— Tu comprends, ça dérange… J’ai pensé : « Ça n’est pas un homme, c’est plus qu’un homme » ; j’étais dérangé.

— Et à présent ?

— Ah ! justement, c’est ce que j’étais venu te dire. Moi, je n’y crois plus, à ces histoires, mais mon père y croit toujours. Alors il a mis ses affaires en ordre ; il a fait trois paquets ; tu comprends, on est trois : il y a mon frère, ma sœur, moi. Et tout à l’heure il m’a appelé, il m’a dit : « Voilà le tien. » Eh bien, je l’ai vu ; il est gros. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, ça doit être des billets ; et bien sûr que je ne sais pas s’ils sont de mille ou de cinquante, mais enfin il y en a, il y en a beaucoup. On va pouvoir se marier.

 

Elle souriait ; elle a dit :

 

— Mais, toi, pourquoi est-ce que tu as changé ?

— Parce qu’ils se sont moqués de moi.

— Qui ça ?

— Les garçons, Métrailler, Tissières.

— Et puis ?

— Eh bien, c’est aussi l’argent, cette après-midi. Ça m’a fait plaisir, ça encourage. C’est pas possible que ça aille mal quand on sait qu’on en aura. Tu ne trouves pas ?

 

— Oh ! dit-elle, moi, c’est pas tant l’argent que toi, depuis le temps qu’on ne t’avait pas vu.

— J’osais pas, j’étais triste.

— C’est oublié, puisque tu es là.

 

Mais lui, qui suivait son idée :

 

— Moi, n’est-ce pas ? je savais bien qu’on avait une maison à nous, des champs, des prés, de la vigne ; je ne pouvais pas ne pas le savoir puisqu’on les cultive, mais de l’argent… Eh bien, on en aura aussi, de l’argent. On va pouvoir faire les annonces.

 

— Attendons.

— Pourquoi attendre ? Enfin oui, si tu veux, jusqu’au treize, puisque c’est le treize… Mais, dis donc, ne trouves-tu pas que c’est quand même une drôle d’histoire ?… Oui, disait-il, le temps qu’il a fait cet hiver. Et bien sûr qu’on ne voit pas le soleil chez nous pendant six mois et chez vous pas beaucoup plus, mais ce n’est rien : l’affaire est qu’il n’a pas fait beau une seule fois depuis octobre, il n’a pas fait clair une seule fois, il n’y a pas eu un seul jour sans brouillard ; alors les vieux, tu comprends, les femmes, les malades… Et ce grand fou avec ses livres…

 

— Oh ! dit-elle, c’est peut-être que ce soleil-là n’est pas seul à compter. Il n’y en a pas qu’un, tu sais.

— Et l’autre, où est-il ?

 

Elle a souri en penchant la tête ; elle a porté sa main sur sa poitrine un peu à gauche.

 

 

 

XI

 

Isabelle avait fait venir Jeanne Emery, la couturière ; c’était le vendredi. Elles avaient été s’installer dans la chambre d’en haut. Jeanne Emery avait apporté sa machine à coudre. Un bon feu brûlait dans le poêle de pierre allumé dès le matin. Isabelle avait posé un carton sur la table qui avait été poussée jusque contre les fenêtres à cause du mauvais jour ; et, l’ayant ouvert :

 

— Est-ce qu’il y en a assez, est-ce que tu pourras faire ?

— Ma foi !

 

C’était une pièce d’alpaga bleu toute pleine à ses cassures de jolis reflets argent.

 

— J’avais demandé à Augustin de me laisser écrire à Anthamatten pour lui redemander de l’étoffe ; eh bien, représente-toi, il n’a pas voulu. C’est la première fois.

— Qu’est-ce qu’il a ?

 

Elle se touche le front ; puis pose le doigt sur ses lèvres.

 

— Il ne faut pas en parler : c’est des bêtises. Qu’est-ce que tu veux ? il ne pense plus qu’à son bois. Il est encore parti pour la forêt, ce matin, avec Jean…

— Eh bien, dit Jeanne Emery, on va toujours prendre les mesures. On va voir ce qu’il faut d’étoffe pour la jupe et on se rendra bien compte ensuite de ce qu’il en restera pour le caraco.

— Oh ! disait Isabelle, c’est drôle, c’est la première fois qu’Augustin me refuse quelque chose. Et pourtant, je sais y faire. Je lui ai dit : « C’est pour le printemps. C’est le printemps qui va venir, Augustin. » Il a haussé les épaules. Il a mauvaise mine : ils sont comme ça cinq ou six à avoir mauvaise mine dans le village, tu sais pourquoi. Et, moi, j’avais beau lui dire : « Ne trouves-tu pas pourtant que c’est à nous de commencer, à nous, les femmes, oui, à nous de nous faire belles ? ça encouragera le beau temps. » Il m’a dit : « Tais-toi ! tu ne sais pas ce que tu dis. ». Et je lui disais : « Voyons, Augustin, viens ici. » Je lui disais : « Est-ce que c’est encore non ? » Je lui ai donné, pour commencer, un baiser sur le bout du nez en attendant qu’il dise oui et que ce soit le tour du bon ; mais, le bon, il n’est pas venu… Tant pis !

 

Jeanne Emery avait pris son centimètre. Isabelle a ôté son corsage. Il s’était mis alors à faire clair dans la chambre comme si le soleil était déjà revenu. Il a semblé qu’on avait avancé de deux bons mois dans la saison.

— Oh ! disait Jeanne Emery, ce n’est pas seulement la figure, dis… Ce n’est pas seulement la figure que tu as dorée. Comment fais-tu ?

— Je fais rien, disait Isabelle.

— 87.

C’était la hauteur de la jupe.

— Tu la veux courte, hein ?

— Bien sûr… Quand c’est court, c’est plus commode pour aller danser aux mayens…

 

Jeanne Emery inscrivait les chiffres sur un carnet. 69. C’était le tour de taille.

 

— Et puis tu l’as fine, tu sais.

Mais Isabelle a soupiré :

— Qu’est-ce que tu veux ? c’est pas ma faute. C’est qu’il est paresseux, disait-elle, et pas adroit. Voilà déjà huit mois, hein ? qu’est-ce qu’il faut faire ? Oui, huit mois qu’on est mariés. Moi qui disais à Augustin : « Il faut que les enfants viennent en été, il faut qu’ils viennent quand le temps est beau, si on veut qu’ils profitent… » Et voilà, il ne viendra pas, l’enfant, s’il vient, avant l’hiver prochain ; et il ne viendra peut-être jamais. Jeanne Emery, je te dis : « Fais-la courte. »

 

Elles étaient bonnes amies, bien que Jeanne fût un peu plus âgée qu’Isabelle, et entre amies on se dit tout.

 

— Fais-moi une jupe de fille, et on pourra recommencer à aller danser aux mayens…

— Avec qui ?

— Avec qui voudra. Tu viendras, Jeanne ?

— Attends, disait Jeanne, il faut que je mesure la pièce à présent.

— Il y en a trois mètres cinquante.

— Attends, un, deux, trois ; pas tout à fait. Et il va falloir compter deux mètres cinquante pour la jupe… Il ne me restera même pas un mètre…

 

Elle venait avec sa chevillière en toile cirée, et Isabelle : « Bigre ! ça fait froid » ; la lui a posée sur la peau depuis la nuque jusqu’à l’épaule, et depuis l’épaule au poignet :

 

— C’est que tu es ronde ! Je n’aurai pas de quoi faire le col.

— Eh bien, n’en fais point.

— Qu’est-ce qu’on dira ?

— J’ai des fichus, personne n’y verra rien… Oh ! disait-elle, j’ai toute espèce de choses ; c’est quand on était fiancés, quand il me faisait encore des cadeaux, c’est quand on allait à la foire ensemble…

 

Elle est descendue l’escalier ; elle remonte avec une petite boîte toute couverte de coquillages, les gros collés sur le couvercle, les plus petits sur le côté ; qu’elle portait dans les deux mains ; avec un fermoir doré et une serrure :

 

— Et, ça aussi, ça vient du temps où on était fiancés.

 

Il y avait dans la boîte, pliés en quatre, des mouchoirs de soie, une broche en or, des boucles d’oreilles, un collier de corail, des épingles à cheveux, des peignes en cuivre.

 

— Tu vois, il y a de quoi faire, parce que c’était le beau temps, mais il reviendra, le beau temps ; on le fera bien revenir s’il ne veut pas revenir tout seul… Écoute, Jeanne, coupe toujours la jupe ; pour le reste, on s’arrangera. Quand est-ce que je pourrai essayer ?

— Dimanche après-midi, veux-tu ?

— Chez toi ?

— Chez moi, si tu veux.

— J’aime mieux, disait Isabelle ; j’aime autant qu’il ne sache rien.

 

Elle a essayé ses fichus devant la glace ; elle faisait soleil dans la glace. Elle faisait dans la glace une belle couleur qui était renvoyée sur elle et autour d’elle : c’était celle de l’abricot, c’était celle du muscat tout à la fin de la saison. Elle mettait autour de son cou ces carrés de soie qu’elle pliait en diagonale ; ils avaient des franges, elles étaient frisées, et entre les franges on voyait sa peau.

 

Et Jeanne Emery disait :

 

— Comment fais-tu avec tes cheveux pour qu’ils brillent tellement ?

— Je les lave avec de la soude.

— Et ensuite comment fais-tu ?

— Je les sèche devant le feu.

 

 

Moi, je plante un clou, c’est le dernier. « Et puis, pensait Brigitte, je ne bougerai plus. »

 

Elle avait encore été changer l’huile de sa lampe ; elle en avait mouché la mèche, elle était revenue s’asseoir ; et elle était là qui se disait : « Je serai prête quand le moment sera venu, mais comment est-ce que ce sera ? » Il continuait à faire sombre sur le village ; nulle part, ni en dehors de la maison, ni en dedans, il n’y avait le moindre bruit ; elle avait joint ses mains dans le creux de sa jupe, elle penchait la tête, faisant silence en elle-même : « Là où il y a le 13 un feu sur la montagne, il n’y aura plus rien du tout. Dans trois jours. Je ne bouge pas. Il faisait vert là-haut, il faisait jaune, il faisait rose, dans le temps ; et c’était tout à coup comme quand on jette une brassée de bois dans le feu : eh bien, il fera gris, et puis le gris deviendra plus sombre, et toujours un peu plus sombre. Je ne bouge pas. J’apprends. »

 

J’aurai allumé mon feu, j’ai une bouteille pleine d’huile : et, voilà, je me tiendrai bien tranquille jusqu’à ce qu’il fasse nuit ; mais il ne fera pas tout à fait nuit pour moi, ni tout de suite, parce que j’aurai ma lampe allumée et elle durera bien autant que moi. »

 

Anzévui a dit qu’il fera froid et toujours plus froid, mais j’aurai mon feu ; il durera bien aussi longtemps que j’aurai la force de tendre le bras. » Aussi longtemps que mon cœur battra, aussi longtemps que mon vieux sang aura gardé assez de chaleur sous ma vieille peau ; – ensuite que Votre volonté soit faite, à Vous qui décidez de tout, parce que, Vous voyez, je ne me défends pas, je ne proteste pas, je ne me débats pas, je ne discute pas ; et la flamme de la lampe sera là pour le dire quand Vous viendrez, entrant doucement dans les maisons l’une après l’autre et puis ce sera la mienne. »

 

Elle avait fermé les yeux, elle les rouvre ; c’était l’heure de descendre à la messe. Elle s’est enveloppée dans son châle, elle s’est noué autour de la tête un fichu de laine noire ; elle a été prendre son livre de messe, et, en même temps, ouvrant un tiroir, quatre petits objets durs et ronds, empaquetés chacun dans un morceau de journal, et qu’elle a mis dans sa poche. Elle ne marchait pas vite, c’est pourquoi elle est partie un peu d’avance ; et ainsi elle s’est trouvée être seule sur le chemin. Il était ouvert cette fois et bien battu, parce qu’il n’avait pas neigé depuis longtemps. Et, même quand la neige ne fond pas, à mesure qu’on avance dans la saison, elle se tasse et toujours davantage, diminuant sans cesse d’épaisseur ; de sorte qu’on circulait sans peine, et, à cause de la salissure que les pieds à la longue apportent où ils frottent, il n’y avait même plus besoin de mettre des pions de bas sur ses souliers, comme font les vieilles femmes pour s’empêcher de glisser. Ainsi la messe avait eu lieu, ce dimanche-là, comme tous les autres dimanches ; comme tous les autres dimanches, ceux de Saint-Martin d’En Haut y avaient assisté ; il ne s’est rien passé du tout ; même les hommes de ce Saint-Martin-là étaient restés un moment à causer devant l’église ; et il n’y a eu que Brigitte, parce qu’elle avait toujours les quatre petits paquets dans sa poche, qui s’est hâtée, à travers le village, jusqu’à une maison où habitait une sœur qu’elle avait.

 

— Eh ! disait sa sœur, qu’est-ce qui t’amène ?

— Je suis venue vous dire bonjour.

— Il y a bien longtemps qu’on ne t’avait pas vue. Reste à dîner avec nous.

— Je ne peux pas.

— Pourquoi est-ce que tu ne peux pas ?

— J’ai un ménage à faire.

— Bah ! dit sa sœur, une vieille fille comme toi.

— C’est pas le mien… C’est celui d’Anzévui.

— Le vieux aux herbes ?

— Oui.

— Comment va-t-il ?

— Il ne va pas bien… Mais, dit-elle, où sont les enfants ?

— Ils ne sont pas rentrés.

— Ah ! dit Brigitte.

— Que si, en voilà toujours deux.

 

C’étaient deux grandes filles qui étaient entrées à ce moment. Brigitte a pris deux des petits paquets dans sa poche :

 

— Je vous avais apporté, dit-elle, un petit… un petit souvenir. Il y en a un pour chacun.

 

Tout le monde était bien étonné, parce que Brigitte était pauvre. Des souvenirs ? qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?

 

— Va chercher tes frères. Ils doivent être au café. Dis-leur que leur tante Brigitte est là… C’est ce que la mère avait dit à la plus grande de ses deux filles qui est sortie et est revenue, un instant après, avec deux garçons d’une vingtaine d’années.

 

Et Brigitte leur avait tendu à chacun son petit paquet. Ils disaient : « On peut voir ? »

 

C’était une pièce de cinq francs.

 

Ils disaient : « Oh ! merci bien… »

 

Elle disait : « C’est un souvenir. »

 

Mais eux riaient : « Ça ne pouvait pas mieux tomber. Il y a justement réunion de la Société de Tir, cette après-midi. Et on ne voulait pas y aller… »

 

— Ils ont fait leur service militaire tous les deux, disait leur mère ; ils sont tous les deux fusiliers…

— On ne voulait pas y aller parce qu’il faut boire et que ça coûte… Mais on va avoir de quoi faire… Merci bien.

 

 

 

XII

 

Il faut dire que la saison a été, jusqu’à la fin, de telle sorte qu’elle semblait donner raison à ceux qui avaient cru Anzévui. Il disait : « C’est que le soleil est malade. Il n’a plus assez de vertu pour dissiper le brouillard. »

 

Il disait : « Il baisse tous les jours un peu plus, il est diminué tous les jours un peu davantage, il se refroidit, il se rétrécit ; mais n’en dites rien à personne pour ne pas effrayer le monde avant le temps. »

 

C’est pourquoi Brigitte n’avait rien dit. Et lui, toussait sous ses plantes, mais ceux qui étaient au courant hochaient la tête : « On ne peut pas lui donner tort. »

 

Car, même au gros de l’hiver, même dans ces villages où le soleil ne se montre pas de tout le jour, rien n’est plus beau à voir, d’ordinaire, que la pureté du ciel et l’éclat de la neige. Même ici où on ne voit pas le soleil pendant six mois, on le sent qui est là, derrière les montagnes, et envoie en délégation ses couleurs, qui sont le rose pâle, le jaune clair, le roux, dont un pinceau minutieux revêt autour de vous les pentes. La neige sur les toits est comme du linge qu’on vient de passer au bleu ; elle est sur le côté des toits comme des piles de draps de lit pliés en quatre dont on voit les épaisseurs, lesquelles débordent ; et la masse dépassante, de temps en temps, se rompt et tombe, avec un bruit d’écrasement, comme un fruit mûr. La neige est à la pointe des pieux comme des bonnets en laine d’agneau. L’air est à la fois immobile et animé d’un mouvement secret ; il ne se respire pas, il se boit. Il est plus transparent que le cristal, si loin que porte le regard, de sorte qu’au lieu de ternir les choses ou de les brouiller, il les rend nettes, il les rapproche, comme des verres de lunette. Et il y a un moment où le soleil, tout en restant caché pour vous, éclaire brusquement les montagnes qui sont plus au fond de la vallée, toute une grande chaîne en demi-cercle qui est là : alors c’est comme un tas de copeaux où on viendrait de mettre l’allumette. Voilà ces grandes vues sur des lieues de montagnes et, pendant qu’on est soi-même dans l’ombre, de toutes parts elles flamboient ; des centaines de sommets alignés dans le ciel, de toutes les formes, de toutes les couleurs ; les triangulaires, les carrés, ceux à plusieurs pans, les arrondis, ceux qui ne sont qu’un redressement de l’arête, ceux qui dégagés à leur base se dressent dans l’isolement, comme des colonnes, comme des tours, comme des troncs d’arbres ; les pointus, les usés, les émoussés, les pas pointus ; ceux qui sont comme un tas de blé mûr, ceux qui sont transparents comme de l’air durci, comme des superpositions de blocs d’air ; ceux qui sont comme un glaçon dont un enfant a sucé la pointe ; – tandis qu’à leur pied les grandes pentes juxtaposent des bandes d’ombre et de lumière, rompues un peu plus bas par le pointillé des forêts. Tout s’entend jusqu’au fond de l’espace, tout se voit jusqu’au fond du ciel : même la légère fumée, comme celle d’un petit train, que soulève sur une crête le passage d’un skieur. Et, une fois que la nuit est venue et que tout s’est éteint, autant il y avait d’étincelles sur la terre blanche, autant il y a maintenant de scintillations dans le ciel noir.

 

Cet hiver-là, la neige restait grise, le ciel bas, tout était triste ; même, ces derniers jours, on eût dit que le peu de lumière qu’il y avait s’affaiblissait encore, particulièrement le dimanche après-midi où Julien Revaz était arrivé.

 

— Qu’est-ce qui se passe ? disait-il, c’est mon père qui m’a appelé.

— Des sottises, disait Follonnier… Mais enfin tant mieux pour toi ; ça va te faire des vacances.

On disait à Revaz :

 

— Et là-bas, quel temps fait-il ?

 

C’était plus tard, dans la soirée, chez Pralong ; malgré l’allongement des journées, il avait fallu, dès les quatre heures, allumer les lampes. Et les hommes avaient fait le chemin de chez eux chez Pralong, les inquiets et les pas inquiets, les mains dans les poches. Ils n’avaient pas quitté leurs bonnets faits avec des peaux de bête. Ils n’avaient pas quitté leurs vêtements d’hiver, c’est-à-dire qu’ils portaient comme en décembre, sous leur veste, de gros gilets à manches en laine non dégraissée. Car il continue à geler ; il gèle non seulement la nuit, mais tout le long du jour.

 

Ils avaient allumé leurs pipes, leurs cigares.

 

Les nouvelles de la guerre n’étaient pas meilleures. La T.S.F. les leur avait communiquées vers les sept heures. Il y avait eu ensuite un concert d’accordéons. Là-dessus, Julien Revaz était entré. Ils avaient appelé Sidonie :

 

— Dis donc, Sidonie, si tu les faisais taire ?

 

Elle vous supprime la musique rien qu’en tournant un bouton ; et, s’ils ne se voyaient plus très bien les uns les autres dans la fumée, du moins à présent pouvaient-ils s’entendre ; de sorte qu’ils disaient :

 

— Hé ! Julien, où es-tu ? Viens te mettre ici. Comment ça va-t-il par là-bas ?

— Pas mal.

— Et le temps ?

— Eh bien quoi ? Il fait beau, il fait mauvais, c’est de saison. Aujourd’hui, on a le soleil ; le jour d’après, le ciel fait la grimace.

— C’est pas comme ici.

— Eh ! dit Julien.

— Oui, c’est drôle. On n’a jamais autant brûlé d’électricité que cet hiver. Et ton père ?…

— Ben ! qu’est-ce que vous voulez ? c’est lui qui m’a dit de revenir. J’ai demandé congé. J’ai dû raconter là-bas qu’il était malade… Et puis quoi ? dit-il, c’est que c’est vrai, il a mauvaise mine, ma mère aussi… Ben, croyez-vous ?…

— Des sottises ! disait Follonnier… Si tu nous racontais plutôt ce que vous faites au bord du lac.

— C’est comme toujours ; on remonte la terre, on taille la vigne…

— Eh bien, on n’a encore rien pu faire par ici…

— On porte le fumier. Il fait des jours où c’est déjà le printemps ; on se dit : « On y est ! » on ôte son gilet, il y en a même qui ôtent leur chemise, et il pleut le lendemain ; mais ça n’empêche pas qu’on est déjà bien avancé et que ça chauffe déjà fort quand le lac au tournant d’un mur vous vient contre avec son soleil.

— C’est qu’ils en ont deux, disait Follonnier, et nous point.

 

Il se mit à rire.

 

— C’est pas juste ! Ils en ont trop, et nous autres, pas assez… Comment veux-tu, nous autres, qu’on remonte la terre ? il nous faudrait gratter la neige comme des poules. Comment veux-tu qu’on porte le fumier ? les tas glisseraient sur la neige et descendraient chez le voisin, et le voisin chez son voisin. Est-ce que ça ferait le compte ? Qu’en penses-tu, Arlettaz ?

 

Car Arlettaz était là comme toujours et Arlettaz était assis dans un coin devant cinq ou six litres vides : et Arlettaz a dit : « Voleur ! » et c’est tout. Alors Follonnier a ri de nouveau ; il disait à Julien Revaz :

 

— Tu vois comment on est, nous autres. Pas commodes, pas tant polis… C’est qu’on vit trop haut et trop à l’ombre, nous autres, parce qu’il y a trop de montagnes et qu’elles sont trop près de nous ; ça nous donne mauvaise mine, on est comme des pommes de terre qui sont restées trop longtemps en cave ; ça nous donne aussi l’humeur triste : pas à moi, dit-il, mais regardez… Toi aussi, Julien, je vois bien, quand même tu viens de là-bas.

 

— Il y a déjà des fleurs, disait-il, là-bas, il y a déjà des oiseaux qui chantent : et c’est de voir que rien ne bouge encore par ici et il y en a qui disent que rien ne va plus jamais bouger.

— Ah ! voilà, mais santé ! Julien. Encore quelques jours de patience et puis tu verras, tout ira bien. Hé ! Arlettaz…

— Voleur ! dit Arlettaz.

— C’est tout ce que tu sais nous dire ?

— Voleur !

 

Mais on voyait qu’Arlettaz ne se tenait même plus assis. On commence par ne pas pouvoir se tenir debout : lui, il avait beau être bien tassé sur son banc et bien calé sur ses deux coudes : on le voyait qui glissait de côté ; ses yeux se fermaient, ses yeux se rouvraient. Qu’est-ce qu’il va falloir en faire, hein ? Holà, Arlettaz !

 

Il a essayé de tourner la tête vers vous ; elle ne lui obéissait plus.

 

Voilà comment nous sommes, ce dimanche soir, à quatorze cents mètres, par temps bouché, assis ensemble une quinzaine chez Pralong, où c’est à peine si les lampes électriques arrivent encore à éclairer dans la fumée ; on dirait des jaunes d’œufs qui ont coulé. Ils regardaient tous à présent vers Arlettaz. Tout à coup, un de ses bras a quitté l’appui de la table ; et sa tête est venue donner sur le rebord du plateau de bois peint en brun.

 

— Eh !

 

Il ne cherche même pas à se relever, son chapeau est tombé par terre. Sa barbe trempe dans le vin répandu, parce qu’il a renversé son verre ; son bras pend le long de son corps comme une branche cassée. On est venu, on l’a redressé, on l’a remis d’aplomb sur ses deux coudes, on lui parle, il ne paraît pas vous entendre.

 

— Hé ! Sidonie, dit Follonnier, combien est-ce qu’il te doit ?

— Il y a trois litres ce matin, quatre cette après-midi et puis ce soir…

 

Elle compte les litres qui sont sur la table :

 

— Cinq et quatre et trois, douze…

— Douze à un franc cinquante, dix-huit francs. Eh bien, on va te payer. Et puis, vous autres, vous allez venir me donner un coup de main.

 

Il fouille dans la poche du pantalon d’Arlettaz. Il dit : « Mon pauvre Arlettaz, je te vole encore une fois, vois-tu, mais il le faut bien. »

 

Il a retiré sa main pleine de petite monnaie, de billets pliés, de pièces d’argent : « Tiens, tu es encore riche. » Puis : « Vous voyez, vous autres ? Cinq, dix, douze, quatorze », alignant à mesure sur la table les écus, les pièces, les piécettes… « Dix-sept francs cinquante, dix-huit francs ; ça fait le compte. Et, vous voyez, je remets ce qui reste où je l’ai pris ; si jamais il m’accuse encore, vous me servirez de témoins. »

 

Il riait. La soirée finissait mieux qu’elle n’avait commencé. Il y avait de la distraction. Ils ont dit : « Maintenant il s’agit de le porter chez lui, sans quoi il va rouler sur le plancher. » Ils s’y sont mis à cinq ou six ; les autres s’amusaient de les voir faire. Ils avaient tapé sur l’épaule d’Arlettaz ; ils lui avaient dit : « Arlettaz, il te faut venir, c’est l’heure, Pralong ferme… » Ce n’était pas vrai : « Tu viens, Arlettaz ? » disaient-ils. Mais il n’entendait même pas, étant enfermé en lui-même, le front appuyé sur le bras, si bien qu’on ne voyait plus que le mauvais côté de sa tête continuée en arrière des oreilles par la barbe ; alors voilà que Follonnier l’a empoigné par les cheveux : « Allons ! tu entends ? » disait Follonnier, et il lui a relevé la tête, mais sitôt qu’on la lâchait, elle retombait.

 

— Eh ! Lamon, prends-le par les pieds.

 

Les autres s’étaient mis debout pour ne rien perdre du spectacle : ils faisaient cercle autour de Follonnier :

 

— Eh ! Revaz, donne-nous, toi aussi, un coup de main. Occupez-vous du bas, moi je me veille le haut… C’est ça, tirez-le de côté. Attention au banc. Ça y est.

 

Il disait :

— Voyons, Arlettaz, sois gentil. Tu seras tout de même mieux dans ton lit…

 

Et puis, s’étant penché à l’oreille d’Arlettaz :

— Et puis tu sais, si tu te laisses faire, ta fille… Oui, elle reviendra.

 

Arlettaz s’était tout à coup redressé :

— Adrienne ?

— Tu ne voudrais pourtant pas qu’elle te voie en pareil état ?

— Où est-ce qu’elle est ?

— Viens toujours.

— Voleur ! a dit Arlettaz.

 

Il s’est laissé retomber sur la table ; mais Follonnier et le patron l’avaient empoigné par les épaules. On leur a ouvert la porte. La fumée cherchait à sortir et ne pouvait pas sortir, parce qu’en même temps le brouillard cherchait à entrer. Il y a eu lutte et rivalité entre le brouillard et la fumée, ce qui faisait une espèce de voûte au-dessus d’eux qui se tenaient penchés ; puis quelqu’un a dit, tellement il faisait sombre : « Il faudrait une lanterne. » On avait été chercher une lanterne. Heureusement. Sans lanterne on n’aurait même pas vu le chemin. Arlettaz gémissait. La lanterne allait devant, puis venaient ceux qui tenaient Arlettaz par les pieds, puis ceux qui le tenaient par les épaules, et Arlettaz pendait entre eux de sorte que le milieu de son corps traînait par terre où c’est gelé, où c’est un mélange de glace et de terre ; mais on ne voyait rien, tandis que par moment il essayait de se débattre, puis il y renonçait, puis plaignait ; et eux disaient : « On va y être » ; avançant derrière le rond pâle que faisait le falot sur le sol. Les lumières étaient éteintes dans les maisons qu’on ne voyait pas. Follonnier disait : « Ça va ? » Ils disaient : « Ça va » ; puis il y a eu un moment où ça n’est plus allé : ils ont déposé Arlettaz par terre. Et il est resté là sans bouger, comme un mort. Ils riaient ; la lanterne est repartie ; ils disaient : « Heureusement que le mort est léger. »

 

— On arrive, disait Follonnier.

 

La lanterne a pris à droite : « Va devant voir si c’est ouvert. »

Il n’y a plus eu de lanterne, mais une voix est venue, qui disait : « Oui, c’est ouvert. »

 

— Alors éclaire-nous, on ne sait plus où on met les pieds.

 

Parce qu’ils butaient contre des pierres, puis ils ont vu qu’il y avait, en travers du chemin, deux vieilles marches mal dégagées d’une croûte de terre et de glace qui en rendait la tranche glissante ; alors ils avaient essayé de remettre Arlettaz sur ses jambes, mais n’y avaient pas réussi.

 

Ils ont passé difficilement la porte de la cuisine, et, d’ordinaire, on ne porte pas les morts chez eux, on les en sort ; eux, ils portaient chez lui le mort.

 

À peine s’ils ont pu traverser la pièce tellement elle était encombrée. Il leur a fallu écarter du pied toute espèce d’objets qui traînaient par terre avant de parvenir à ce qui avait été un lit et qu’on reconnaissait pour être un lit aux montants de bois, entre lesquels il y avait un amas de chiffons sales qui étaient des lambeaux de draps et des débris de couverture.

 

Il était environ dix heures ; elle, elle s’étonnait qu’Augustin, son mari, ne fût pas encore de retour. Il l’avait quittée après le souper pour aller dire bonsoir à ses parents ; c’était la maison d’à côté. Eux, on leur avait construit une petite maison neuve rien que pour eux, quand ils s’étaient mariés : ainsi les vieux, comme il convient, sont parmi les vieilles choses ; eux, sont les jeunes, c’est pourquoi on les met parmi les choses neuves. Elle se demandait : « Qu’est-ce qu’il fait ? » Elle s’ennuyait vite quand elle était seule. À quoi ça servirait-il d’être belle, comme on est, s’il n’y avait pas des cœurs pour en être troublés, et des voix pour le dire au monde ? Elle avait passé une partie de l’après-midi avec Jeanne Emery, elle avait rencontré des gens en rentrant chez elle, elle avait ri comme toujours et bavardé ; à présent, plus personne. Et, quand l’aiguille du réveille-matin, qui était placé au-dessus du fourneau sur un rayon orné d’une dentelle de papier rose, eut dépassé le chiffre X, elle n’y avait plus tenu, elle s’était levée.

 

Elle les avait trouvés, les trois, qui étaient assis dans la cuisine de l’ancienne maison, Augustin, son père et sa mère.

 

Ils ne disaient rien, tous les trois.

 

Eux, le vieux et la vieille, ils étaient usés. Eux, il était dans la nature qu’ils fussent déshabitués de parler, parce que le sang se refroidit et puis qu’à force d’avoir dit, on finit par n’avoir plus rien à dire. Il y avait un journal sur la table, mais ni le père ni la mère Antide ne le lisait ; et c’est encore dans la nature, bien sûr, parce qu’ils étaient l’un et l’autre fatigués, mais Augustin ? Il ne parlait pas, il ne lisait pas, lui non plus ; ils étaient là tous les trois à se taire ; et, comme elle avait poussé la porte, ils ont tourné, tous les trois à la fois vers elle trois mêmes figures ravagées, de sorte qu’Augustin semblait aussi vieux que ses parents.

 

— Eh bien ?…

 

Ils ne répondaient pas ; ils étaient comme Arlettaz tout à l’heure.

 

— Savez-vous quelle heure il est ?

— Ma foi… a dit le père Antide.

 

Et la mère Antide, elle, a levé une de ses mains qui étaient posées l’une sur l’autre devant elle ; elle la laisse retomber comme pour dire : « Qu’est-ce que ça peut faire ? Est-ce qu’on s’occupe encore du temps quand on sait que le temps est une chose qui va finir ? » Isabelle avait pris Augustin par le bras, elle lui a dit : « Est-ce que tu viens ? »

 

— Et Jean, où est-il ? disait-elle.

— Oh ! dit la mère Antide, il y a longtemps qu’il est allé se coucher. Il est insoucieux, lui, il est jeune. Nous autres…

 

Isabelle n’avait pas eu l’air d’entendre. Et Augustin s’est laissé faire, il l’a suivie ; il tendait la main dans la nuit, demandant : « Eh ! où est-ce que tu es ? » Mais, elle, elle a ouvert la porte de leur petite maison à eux, faisant ainsi avancer jusqu’à lui la lumière de la lampe comme un tapis qu’on déroulerait sur les marches du perron. Il y avait maintenant autour d’eux sur les murs leurs parents qui les regardaient ; et le sergent d’artillerie croise les bras sur sa poitrine de façon à mettre en valeur les galons qu’il a sur les manches. Le lit était si haut perché qu’il fallait s’aider d’une chaise pour y atteindre. Le lit avait un beau couvre-pieds de dentelle à fond grenat. C’est un lit à la vieille mode avec une garniture à la nouvelle mode ; c’est qu’on est jeunes, n’est-ce pas ?

 

— Augustin…

 

Elle s’était couchée à côté de lui, elle avait éteint la lampe ; et il n’y avait plus rien eu à voir, ni à entendre, nulle part, dans le monde vide et silencieux. Ils en avaient été retirés, ils avaient été transportés dans un autre monde qui n’était qu’à eux. Elle avait fermé les portes, toutes les portes ; j’ai tout fermé, Augustin, disait-elle ; et on est chez nous à présent, on est chez nous, rien que les deux. Est-ce qu’elle lui parle avec des mots véritables ou si c’est en dedans qu’elle lui parle, parce qu’il y a beaucoup de façons de parler ? Mais il faut essayer encore et une dernière fois essayer : alors elle lui parle avec son pied qui va chercher le sien, avec sa main impatiente, avec son corps gourmand de lui ; il ne semble pas comprendre.

 

Il s’est tourné du côté du mur ; elle l’appelle à haute voix :

 

— Augustin ! Hé ! Augustin… Ah ! dit-elle, tu ne dormais pas ?… Eh bien, écoute, il y a une chose que je voulais te demander : « Est-ce que tu viendrais avec moi ? »

 

Il ne s’est même pas retourné.

 

— Où ça ?

— Là-haut, sur les crêtes.

 

Il ne disait de nouveau plus rien. Et elle :

 

— Oh ! Augustin, est-ce que tu es muet ? ou bien est-ce que tu ne m’entends pas ? C’est comme si je te parlais du haut d’une montagne et, toi, tu serais dans le bas. Comme si je t’appelais d’un côté de la vallée et, toi, tu serais de l’autre côté. Est-ce qu’on est si loin l’un de l’autre en même temps qu’on est si près ? Augustin, tu ne réponds rien : est-ce que tu viendras avec moi ?

 

— Quand ça ?

 

Elle a fait le compte ; elle a dit :

— Ça doit être le 13, mercredi prochain.

 

Il a demandé :

— Quoi faire ?

— Aller dire bonjour au soleil, Augustin. Parce qu’il va revenir quand même.

 

Mais il a grogné quelque chose, et puis s’écarte d’elle, gagnant, dans la largeur du lit, toujours plus du côté du mur.

 

 

 

XIII

 

Alors Jean était occupé à la remise le lendemain matin quand Isabelle est arrivée. Il était assis sur le gros plot de bois où est enfoncée la petite enclume qui sert à battre les faux ; il était en train de réparer une pelle, ce qui a fait qu’il avait dû lever la tête, recevant le jour de face, bien que ce fût un pauvre jour.

 

Elle a dit :

— Je suis vite venue parce qu’Augustin est allé au village. Heureusement que tu es là.

 

Il a posé la pelle en travers de ses genoux :

 

— Comment ça va ?

— Et toi ?

— Ça va bien, merci.

 

Il lui a fait le salut militaire en portant la main à ses cheveux frisés ; ses dents ont été belles blanches dans le bas de sa figure qui avait la couleur du bois dont sont faits les façades des chalets. Il était assis, elle était debout.

 

Elle a repris :

— Tu as bien dormi ?

— Oh ! moi, je dors toujours bien, tu sais.

— Eh bien, moi, je n’ai pas dormi, dit-elle.

 

Et puis regarde par la porte ouverte vers le chemin qui mène au village si Augustin n’allait pas se montrer peut-être, mais on ne voyait personne ; d’ailleurs, elle le verrait venir de loin.

 

— Il te faut prendre ton cornet, Jean, le cornet de quand tu gardais les chèvres, et puis tu souffleras dedans.

— Pourquoi faire ?

— Écoute, lui dit-elle, je ne t’ai pas encore expliqué ; c’est mercredi prochain. Tu sais bien ce qu’ils disent. Eh bien, nous, on ira, veux-tu ? Juste au moment où ils disent que le soleil ne se montrera plus jamais, nous on monte dans la montagne pour l’aider à sortir. Parce qu’il sortira, tu sais.

— Et Augustin ?

— Il ne veut pas venir. Et toi ?

— Moi je veux bien.

— Alors tu iras vite prévenir Métrailler parce qu’il connaît mieux les passages que nous. Demande à Métrailler de prendre son fusil. Moi, je dirai à Jeanne Emery de venir, on sera cinq ou six, on ne dira rien à personne, on partira de bon matin. Et, toi, tu souffleras dans ton cornet, comme quand tu gardais les chèvres…

 

Elle regardait toujours de temps en temps vers le chemin ; lui, riait assis sur son plot ; ils sont là, les deux, qui se parlent, avec des figures heureuses, pendant qu’elle jouait sur sa poitrine avec les pointes de son fichu.

 

— Tu étais petit, je me souviens, et moi pas beaucoup plus grande que toi. Tu te souviens ? Quand tu partais avec tes chèvres de bonne heure le matin ; nous, on regardait de derrière les vitres. Nous autres, on regardait pieds nus et en chemise ; et il y avait la grande blanche qui partait toujours en avant, il y avait la petite noire qui ne voulait jamais suivre, il y avait la mère Émonet qui était toujours en retard ; alors tu te mettais en colère et tu soufflais de toutes tes forces dans ton cornet.

— Je me souviens ; c’est pas si vieux.

— Eh bien, tu vas recommencer. Frotte-le avec de la poudre blanche pour qu’il soit bien brillant quand le soleil reviendra. C’est un instrument de cuivre avec une embouchure de corne noire ; lui, riait.

— Une bonne idée, disait Jean ; ça nous fera une promenade. Et puis ça marquera mieux la différence, disait-il. Parce qu’il y a ceux qui vivent dans les chambres et il y a ceux qui vivent en plein air. Nous, on est ceux qui vivent en plein air.

— Je vais m’entendre avec Jeanne Emery. On se donnera rendez-vous chez elle. Il faudra seulement qu’on se garde le secret les uns aux autres, ceux qui viendront. Toi, Métrailler, Tissières, Jeanne Emery, moi, et puis on verra… Métrailler avec son fusil, toi avec ton cornet. Et on le fera sortir d’où il est, le soleil, même s’il ne veut pas.

— Moi, je pense bien qu’il voudra.

— Parce qu’ici, au village, tu te rappelles, il ne se montre guère que vers les dix heures ; nous on l’aura avant huit heures et on le leur annoncera.

— C’est entendu.

 

Jean se lève. Il s’approche d’Isabelle :

 

— Seulement, Isabelle, puisqu’on s’entend bien entre nous, est-ce que tu me donnes quelque chose ?

 

Elle a dit :

— Quoi ?

— Oh ! dit-il, veux-tu ? sur le front.

 

Elle le prend par les deux oreilles. Et vite jette encore un regard du côté du chemin : et puis là où c’est doux, étroit, là où l’os est juste sous la peau, de sorte qu’elle est bien tendue ; au-dessous de l’endroit où sur une même ligne les cheveux sont plantés dru, comme au bord d’un champ de blé les tiges mêlées par le vent :

— Oh ! bien sûr, disait-elle, et c’est juste, puisque, lui, il ne veut pas.

 

Alors il a fait encore une journée triste, puis il a fait une seconde journée triste. C’était vers les dix heures du soir. Les lumières en s’éteignant aux fenêtres retranchaient les maisons du monde, et faisaient d’elles de la nuit dans la nuit. Les maisons avaient renoncé, l’une après l’autre, à être. Il n’y avait plus eu dans toute cette mort qu’une faible lueur qui indiquât la place du village et marquât encore qu’il était en vie ; c’était la lampe de Brigitte qui continuait à briller, mais à peine ; et est-ce qu’elle ne va pas s’éteindre et qu’est-ce qu’il restera de nous si elle s’éteint ?

 

Denis Revaz s’était couché, mais n’avait pas pu s’endormir.

Il était peut-être onze heures quand il s’est dit : « Est-ce qu’on m’appelle ou bien si je rêve ?… »

 

Mais on l’appelait de nouveau ; alors il a poussé sa femme du coude :

— Dis donc, Euphrosine, tu as entendu ?

 

Leurs deux garçons devaient dormir depuis longtemps ; mais, elle, il a bien vu qu’elle avait dû rester éveillée, bien qu’elle fût sans mouvement à ses côtés ; l’un et l’autre là sans rien dire, tous deux pensant sans doute aux mêmes choses ; parce qu’elle avait répondu tout bas :

 

— Qu’est-ce que c’est ?

— Denis !

 

Il n’a pas pu douter cette fois qu’on ne l’appelât ; la voix venait de devant la maison ; elle était à la fois faible et impérieuse, elle n’était qu’un murmure et en même temps comme un cri ; et il s’est assis sur le lit. Il a dit à sa femme : « Toi, tu restes là ! » puis est sorti du lit sans allumer la lampe, passe son pantalon, sa veste, ne faisant aucun bruit, à cause de ses garçons ; et on continuait d’appeler tout bas pendant ce temps : « Hé ! Denis ! hé ! vous entendez, Denis ? » puis il y avait un silence, puis la voix reprenait, et maintenant il lui semblait la reconnaître… Et c’était bien qui il pensait, parce qu’ayant ouvert la porte, il avait reconnu Brigitte.

 

— Denis, il vous faut vite venir, représentez-vous ; ah ! mon Dieu !

Il dit : « Quoi ? »

— Venez vite, son feu s’est éteint.

— Le feu de qui ?

 

Brigitte a dit :

— Anzévui…

— Eh bien ?

— Eh bien, dit-elle, il ne l’aurait pas laissé éteindre si… Je le connais, moi. À neuf heures, ça bougeait encore dans ses vitres. Et moi, je me suis endormie. Mais j’ai été réveillée en sursaut un moment après, comme s’il y avait quelqu’un qui me disait qu’il s’était passé quelque chose ; et là-haut ça ne bougeait plus… Denis, il vous faut venir.

— Je veux bien, mais il faudrait être deux ou trois.

— Appelez vos garçons. Il secoua la tête :

— Non, disait-il, pas eux. Mais vous ? Est-ce que vous ne pourriez pas aller chercher quelqu’un pendant que je me prépare ?

 

Elle était revenue avec Follonnier et Métrailler ; ainsi ils ont été les quatre. De la maison de Revaz on ne pouvait pas voir celle d’Anzévui. Il fallait être arrivé au tournant du chemin pour qu’elle se montrât enfin ; et, ce soir-là, elle ne s’est pas montrée. La lueur qui en marquait la place, et qui était un peu comme quand le garde-voie élève et abaisse son drapeau déteint, avait été roulée et emportée. La neige elle-même était sans couleur ; elle faisait seulement dans le bas de la nuit une vague lueur comme celle qui passe au-dessous d’un rideau qui traîne. C’est cette dernière nuit, ils viennent, ils étaient les quatre, ils étaient finalement arrivés devant la porte d’Anzévui, ils entrent ; et ils avaient été jusqu’alors dans la nuit, mais ils se sont trouvés dans une autre plus grande nuit.

 

— Charrette ! dit Métrailler, est-ce que j’ai des allumettes ?

— J’en ai, dit Follonnier.

 

Ils se tenaient sur le pas de la porte. Là, Follonnier frotte une allumette soufrée, puis tend le bras vers l’intérieur de la pièce. Seulement la petite flamme bleue n’avait pas éclairé et la flamme plus vive qui est venue ensuite pas assez :

 

— Oh ! disait Brigitte, c’est qu’il faudrait pouvoir aller chercher une bougie. Elle doit être sur le manteau de la cheminée, parce qu’il s’éclairait avec son feu et seulement avec son feu.

— J’y vais, dit Follonnier.

 

Il frotte encore une allumette, puis s’arrête. Le silence qui remplissait la pièce était comme quelque chose qui vous empêchait d’avancer. Brigitte avait fini par aller rejoindre Follonnier. L’allumette s’était éteinte ; ils se cognent à la table, puis voient la table, et Brigitte tout bas a dit : « C’est là. » Elle tenait Follonnier par le pan de sa veste : puis, la bougie ayant été allumée, ils ont été vus tous les deux.

 

— Qu’est-ce que je vous disais ?

 

Follonnier, élevant la bougie, s’était tourné vers les deux autres qui étaient restés sur le pas de la porte et qui s’approchent : Brigitte était là, les mains jointes, tournée vers le fauteuil qui se distinguait maintenant.

 

Elle s’est signée trois fois de suite.

 

Et, dans le fauteuil, il y avait le père Anzévui, parce qu’il était mort comme quand on s’endort, comme la lampe qui s’éteint faute d’huile, comme la fontaine qui cesse de couler par manque d’eau, comme se tait le son de la cloche quand le battant n’est plus en mouvement. Ses mains s’étaient seulement ouvertes ; le livre avait glissé de ses genoux ; sa tête avait penché de côté ; on ne voyait plus sa figure, mais seulement ses cheveux et sa barbe qui faisaient une tache blanche comme celle qu’il y a dans le haut des montagnes où l’hiver dure tout l’été.

 

— Bien quoi ?

 

C’était Follonnier. Il ne pouvait pas rester longtemps sans rien dire.

 

— Bien quoi ? il était vieux, il avait fait son temps, qu’est-ce que vous voulez ? il ne faisait besoin à personne. Il faut nous y mettre, disait Follonnier, pendant qu’il est chaud. Il a posé la bougie sur la table.

— C’est pas lui seulement, c’est nous, disait Brigitte, c’est nous autres… Oh ! allez doucement, disait-elle, ayant vu Follonnier et Métrailler qui s’approchaient du corps, se préparant à l’emporter ; et le père Revaz, lui, n’avait pas bougé de sa place, mais on voyait sa mâchoire trembler ; allez doucement, s’il vous plaît ; et où est-ce que vous voulez le mettre ?

 

— Il a bien un lit ? a dit Follonnier.

— Oh ! disait-elle, il n’est pas fait : il n’y couchait plus ces derniers temps ; il avait trop de peine à respirer. Attendez que j’aille faire de l’ordre.

 

À présent elle s’affairait ; et elle disait : « Éclairez-moi », s’étant dirigée vers l’angle de la pièce où il y avait, en effet, un vieux lit de sapin fait d’un simple cadre de bois avec une paillasse et des couvertures. Le traversin était sans housse, la paillasse sans draps. Mais elle a lissé la paillasse du mieux qu’elle a pu de la main, elle a mis le traversin où il fallait ; et eux, alors, avaient apporté Anzévui, c’est-à-dire Cyprien et Follonnier.

 

— Il ne pèse pas plus lourd qu’Arlettaz, disait Follonnier, et il se laisse encore mieux faire ; il n’est pas non plus beaucoup mieux logé que lui…

 

Pendant qu’ils couchaient Anzévui sur sa paillasse ; et Brigitte lui a joint les mains, et on lui a fermé la bouche en lui nouant un mouchoir autour de la tête ; puis Brigitte : « Il faut que j’aille chercher l’eau bénite et mon chapelet » ; alors Revaz lui avait dit :

 

— Je vais avec vous.

 

Il n’était pas revenu.

 

Brigitte, elle, à son retour avait tout disposé autour du mort comme c’est l’habitude jusqu’au moment où ils nous quitteront pour toujours ; elle avait allumé les bougies, mis une nappe propre sur le coin de la table ; elle s’était assise à côté du lit. Elle hochait la tête :

 

— C’est bien ce qu’il m’avait annoncé, parce qu’il m’avait dit : « Je passerai en même temps que lui. »

— Bah !

— C’est signe qu’il a vu clair, c’est signe qu’il ne s’est pas trompé.

— Il a confondu, disait Follonnier. Il s’est pris pour le soleil.

— Oh ! taisez-vous, disait Brigitte.

 

À ce moment, Métrailler s’était levé de dessus sa chaise :

 

— Ah ! tu nous quittes ? disait Follonnier.

— Oui, il faut que j’aille ; je vous enverrai quelqu’un.

— Moi, je reste encore un moment.

— Moi, je vais rester tout le temps, dit Brigitte. Seulement, Cyprien, disait-elle, regardez en passant si ma lampe brûle bien toujours.

 

Elle, c’est dès cinq heures, cette même nuit, qu’elle s’est réveillée, car, même par temps couvert, il commence à faire clair de bonne heure en avril. Elle bouge un genou, elle bouge l’autre. Elle les bouge juste assez pour qu’Augustin finisse par lui dire : « Qu’est-ce que tu fais ? » mais sans trop se réveiller. « Je sais pas, j’ai soif, je vais boire un verre d’eau à la cuisine. » Elle se glisse hors du lit. Elle n’avait pas allumé la lampe. Ses pieds sont légers et prudents. Elle est sortie de la maison. Elle a été ensuite dans la neige et dans la nuit, mais le chemin n’était pas long, si bien qu’elle a vu bientôt briller les fenêtres de la chambre de Jeanne Emery, qui étaient déjà éclairées. Et, de dessous les fenêtres de Jeanne Emery, elle n’a eu qu’à dire : « Jeanne, c’est moi. »

 

— Quelle heure est-il ? ils vont venir, disait Isabelle.

— Oh ! dit Jeanne, on a le temps.

— Tu es prête ?

— Je suis prête.

— Et mon costume ?

— Le voilà.

 

Sur le lit étaient étalés l’un à côté de l’autre la jupe et le corsage d’Isabelle : « Seulement, disait Jeanne Emery, j’ai peur que tu n’aies pas assez chaud, parce que c’est léger. »

 

— Oh ! disait Isabelle, j’ai mon châle.

 

Puis s’est mise devant le miroir, puis Jeanne a approché au bout de son fil l’ampoule électrique qu’elle a accrochée à un clou :

 

— C’est que j’ai manqué d’étoffe, disait Jeanne.

— Ça ne fait rien, j’ai mes colliers.

 

Elle levait les bras en riant devant le miroir. Son rire était comme de l’eau qui coule, ses dents comme les petites pierres blanches qu’on voit bouger au fond de l’eau.

 

— Ça me serre !

— Attends, disait Jeanne Emery.

 

Jeanne Emery tirait des deux mains sur le caraco :

 

— Il n’est pas en place et puis tu es ronde. Oh ! disait-elle, on va te voir par devant jusqu’au bas du cou.

— Ça ne fait rien, c’est le printemps. Où est-ce que tu as mis mon collier ? et où as-tu mis mes boucles d’oreilles ?

 

Le collier a été comme une entaille rouge à son cou brun, il y a eu comme deux gouttes de sang qui ont perlé à ses oreilles. Puis, inclinant le miroir, elle s’y est regardée des pieds à la tête ; elle avait les pieds petits dans ses gros souliers à clous. Elle se regarde encore ; elle a le mollet rond sous ses épais bas de laine, la taille fine, la nuque pleine.

 

— Dis donc, Jeanne, tu crois que ça va ?

 

Et Jeanne Emery :

— Je crois que ça va.

 

Alors Isabelle a pris son châle et se l’est noué autour de la poitrine ; a attaché sous son menton un fichu noir à petits bouquets de toutes couleurs :

 

— Ça y est !

 

Au même moment on a entendu la voix de Jean sous les fenêtres :

 

— Êtes-vous là ?

 

Isabelle lui a dit :

— As-tu ton cornet ?

 

Il l’a tiré de dessous sa veste.

 

Ensuite Métrailler et Tissières étaient parus ; Isabelle a dit à Métrailler :

— Et vous, avez-vous votre fusil ?

 

Mais on avait déjà vu le canon qui dépassait par-dessus son épaule.

 

— Et des cartouches, Métrailler ?

 

Il a fouillé dans sa poche : il en avait plein la main ; c’étaient des cartouches à balles comme celles dont on se sert pour aller chasser le chamois.

 

— J’en ai, vous voyez, et plus qu’il n’en faut. Parce qu’il faudra tirer combien de fois ?…

— Treize fois de suite.

— Pourquoi treize ?

— Parce que c’est le treize du mois.

 

À ce moment, ils avaient eu une surprise, car il n’y a pas eu que Lucien Revaz, le cadet, qui s’est présenté, mais aussi Julien qu’on n’attendait pas :

 

— Tiens, vous venez ?

— Tiens, tu viens, toi aussi ?

— Oui, disait Julien, parce que je suis pressé, moi aussi, de le voir et je m’en ennuie.

 

- Et cependant Métrailler avait dit :

— Vous savez qu’Anzévui est mort.

— Eh bien, voilà, ça y est, c’est fini ! disait Isabelle, tout commence ou tout recommence. Allez devant, Métrailler, c’est vous qui nous montrerez le chemin, et puis toi, Jean, tu vas ensuite.

 

Elle avait ouvert la porte et Métrailler :

— Oui, seulement il y en a d’autres qui prétendent que c’est la fin pour tout le monde du moment, qu’Anzévui est mort.

 

Mais Isabelle avait fait entendre son rire, et il a été de nouveau comme le chant du merle avant le temps.

 

Ils se sont tus d’abord parce qu’ils avaient à longer une partie de la rue qui traverse le village. Ils marchaient deux par deux, Métrailler en tête ; Jean était à côté d’Isabelle et elle lui avait pris la main. Du côté du levant, dans le bout du village, la lampe de Brigitte éclairait doucement derrière les carreaux. Et ils ont vu ensuite qu’il y avait, cette nuit-là, une autre fenêtre éclairée et beaucoup plus qu’à l’ordinaire, d’une lumière moins incertaine, et moins variable, et plus fixe : c’étaient les bougies qui brûlaient sur le coin de la table dans la cuisine d’Anzévui.

 

Ils avaient donc passé en silence près de la maison d’Anzévui ; ils avaient commencé à monter. La neige était gelée, parce qu’il n’avait pas cessé de geler la nuit. Mais, le jour, elle avait commencé à fondre d’en dessous, de sorte que son épaisseur était déjà diminuée. Métrailler marchait en tête, et la piste qu’il ouvrait était reprise par Tissières, puis par les autres, et élargie ; pendant qu’au-dessous d’eux le village continuait à dormir sous beaucoup de petits toits à peine aperçus, à peine dessinés sur leurs bords par un trait bleu. Aucun changement n’était encore visible autour d’eux, ni à leurs pieds ; il a fallu qu’ils se fussent élevés davantage pour que la neige prît enfin une apparence de couleur. Était-ce bien, d’ailleurs, une couleur ? On vit quelque chose de pâle naître peu à peu au-dessous de soi, sans dessin, ni contours, mais une vague clarté s’en dégageait quand même : c’est d’en bas que naissait le jour, et eux ils ont été portés par lui dans l’air encore occupé par la nuit. Est-ce qu’il faut que tu souffles dans ton cornet, Jean ? Oh ! pas encore. Car il y avait au-dessus d’eux la crête dont ils n’étaient pas loin, mais qu’ils avaient à atteindre d’abord, parce qu’on domine de là les deux versants, on est au point de rencontre des deux pentes de la montagne ; on peut se pencher d’un côté, on peut se pencher de l’autre, ayant un pays tout entier, puis un autre pays tout entier au-dessous de soi.

 

Et alors est-ce que tu vas pouvoir souffler dans ton cornet ?

 

Ils étaient les sept, ils sont arrivés sur l’arête. La neige en avait été balayée par les vents. C’est qu’ici ils ne sont contenus par rien, qu’ils soufflent du nord ou du sud. Eux, se sont trouvés faire face à ce dos où les blocs, posés à la suite l’un de l’autre, ont eu soudain une couleur et une forme ; ils sont devenus gris et on voit qu’ils sont gris ; ils ne sont pas seulement gris, mais veinés et on voit leurs veines, et tachés et on voit leurs taches. Dans les vides qu’ils laissaient entre eux un peu de neige était restée, on voyait la neige ; ailleurs on voyait la terre et il y avait dessus un peu de gazon jauni. Du jaune, du blanc, du gris, du brun. C’est alors qu’Isabelle avait tendu le bras :

 

— Regardez là-bas ; qu’est-ce que j’ai dit ?

 

Ils s’étaient arrêtés. On la voyait maintenant, elle ; elle aussi, elle les voyait. On voyait la couleur de leurs visages, on voyait la couleur de leurs vêtements : les guêtres de Métrailler, les jambières de Tissières, la moustache de Julien Revaz ; et, elle, ses joues brunes qui étaient dans leur milieu comme la pêche quand elle mûrit :

 

— Ça va être le beau temps. Souffle dans ton cornet, Jean, qu’ils nous entendent du village. Souffle comme à la caserne. Dis-leur : « Debout, les vieux, c’est le moment. »

 

Jean a soufflé dans son cornet. Alors on a vu le village renaître peu à peu à lui-même. De là-haut, ils l’ont vu ressusciter à la lumière, ayant baissé la tête en même temps que Jean tournait vers lui l’embouchure de son instrument. L’air avait été nettoyé entre eux et lui, l’air était devenu tout à fait transparent ; et là au fond, les toits s’apercevaient parfaitement, étroitement serrés l’un contre l’autre, faisant des carrés un peu bleus et qui penchaient dans des sens différents. Le cornet de Jean les désignait : et, au-dessus du bleu des toits, un autre bleu plus pâle s’était mis alors à bouger, ayant un mouvement comme celui des vagues que le vent doucement balance sur le lac par les beaux jours. Ils venaient, là en bas, d’allumer le feu dans les cuisines. Les femmes étaient devant leur fourneau ou bien penchées sur le foyer ; elles ont dit : « Qu’est-ce qu’on entend ? »

 

Elles lèvent la tête, elles se disent : « Qu’est-ce qu’on entend ? mais c’est le cornet du berger des chèvres » ; puis, se tournant vers la fenêtre : « Tiens ! il va faire beau aujourd’hui. »

 

« Oh ! mon petit, qu’est-ce qu’il y a ? » Justine Émonet avait pris son enfant contre elle, l’ayant soulevé droit en l’air ; elle avait appliqué sa tête contre sa tête et, joue à joue, elle lui parlait ; mais, lui, continuant d’ouvrir une grande bouche sans dents dans une figure toute rouge et où les yeux étaient disparus dans les plis de la peau que les cris faisaient remonter, tout à coup il perdait le souffle, et il y avait un long silence, d’où il ne sortait plus que par une espèce de déchirement.

 

— Oh ! mon petit, mon petit, qu’est-ce qu’il y a ? Où as-tu mal ? est-ce que vraiment tout est fini ?

 

Mais alors le grand jour est entré par la fenêtre ; elle s’en approche, elle se met dedans ; puis tourne l’enfant en pleine lumière :

 

— Oh ! se disait-elle, il n’a plus d’yeux tant il pleure, mais il est rouge, il est beau rouge. Il ne serait pas si rouge s’il n’était pas en bonne santé. Est-ce que ce serait peut-être seulement qu’il a faim ?

 

Elle s’est assise près de la fenêtre, elle a ouvert son caraco. Et, tout à coup, les cris se taisent. Elle a pris le bout de son sein entre ses doigts, elle se penche en avant ; la petite tête à fin duvet d’oiseau s’est alors tournée de côté. Et il s’est fait un petit bruit, à cause de quelque chose qui va de moi à lui, à cause d’une circulation. De sorte qu’elle ne bougeait plus ; elle levait seulement les yeux, non pas la tête ; et un sourire était sur sa figure penchée comme une seconde lumière, cependant qu’elle regardait par les petits carreaux la neige qui devenait rose, comme si les œillets de son jardin fleurissaient tous en même temps.

 

Jean Antide, là-haut, souffle dans son cornet ; voilà la mère Revaz qui appelle son mari : « Denis, Denis, viens voir, tu t’es trompé… Le temps s’éclaire… Sûrement qu’on va voir le soleil aujourd’hui » ; et Jean Antide, là-haut : « Ça y est », et il remet le cornet sous sa veste, parce qu’Isabelle lui a dit :

 

— Ça suffit pour le moment.

 

Puis a dit à Métrailler : « Il nous faut suivre la crête jusqu’en Sézymes ; on peut ? dites-donc, Métrailler. »

 

— Bien sûr qu’on peut, puisqu’il fait beau.

 

Ils ont marché sur ce dos de pierre qui était ensuite un dos de terre ; ils marchent, tantôt sur le roc où les clous grincent comme les dents contre un os, tantôt sur une épaisseur d’herbe pareille sous les pieds à un tapis de feutre. Ils sont parvenus ensuite à un élargissement où poussaient quelques mélèzes déjetés qui avaient l’air de fumées grises poussées de côté par le vent ; mais à travers ces fumées tout à coup qu’est-ce qu’on voit là-bas, sur notre gauche ?

 

— Jean, souffle dans ton cornet.

 

Il a soufflé dans son cornet et Métrailler continuait à tendre la main à Isabelle ; aux places difficiles, Métrailler qui était plus haut qu’elle la tirait par devant, Jean la poussait par derrière :

 

— Eh ! Jean, tu vois, souffle de nouveau.

 

Le cornet s’est mis à briller.

 

Et elle disait :

— J’ai trop chaud.

 

Ils s’étaient arrêtés de nouveau sur une pointe ; on commençait à voir la terre dans toute son étendue, le ciel au-dessus d’eux commençait à se dévoiler ; elle disait : « J’ai trop chaud » ; elle a ôté son fichu de tête.

 

Brune et rose, on voyait son cou, on voyait ses boucles d’oreilles, on voyait ses cheveux où un peu de neige qui avait fondu faisait des gouttelettes et elles ont été comme quand la rosée, à la pointe de l’herbe, brille dans le jour.

 

— Ah ! dit-elle ; mais on va y être, ou quoi ? et sa poitrine se gonflait sous son châle.

 

— On y est presque, disait Métrailler ; il n’y a plus qu’une dernière tirée. On sera juste là-haut au bon moment ; eh ! la dorée…

 

Regardant Isabelle :

— Et, vous deux, les dorés, disait-il en regardant Jean : et il y a nous autres, les brûlés, n’est-ce pas, Tissières ? Eh bien, c’est nous qu’on tire ; vous, vous n’avez qu’à vous laisser tirer.

 

Les nuages, à l’horizon, se rassemblaient en flocons comme fait le lait quand il caille ; les flocons étaient gris, ils sont devenus roses, ils se sont disposés en lignes régulières et tremblées comme celles que fait l’eau dans le sable au bord de la mer. Et c’est à gauche que ça a commencé. Une première pointe y a paru, comme une bougie avec sa flamme. Eux, ils étaient encore dans l’ombre, mais là-bas, du côté du levant, tous ces feux l’un après l’autre s’étaient maintenant allumés. Et pas seulement les imaginés, pas seulement ceux qu’on s’invente à soi-même, pas seulement ceux qu’on se représente en fermant les yeux, comme avant ; – mais les réels, les véritables, ceux qui se voient, qui pourraient se toucher, qui sont là, qui vous tirent le regard dehors, qui vous arrachent à vous-même. Les vapeurs se roulaient en boules qui étaient posées les unes à côté des autres comme des ballons prêts à partir, sur quelque étage plat de la montagne ; et tous ces globes et ballons, l’un après l’autre, ont été lâchés, découvrant derrière eux mille pointes qui s’aperçoivent, avec leurs robes éclatantes, agenouillées dans le matin.

 

— Souffle, Jean : ou bien si tu n’as plus de souffle…

 

Il souffle encore ; il n’y avait plus devant eux qu’un dernier escarpement qu’ils surmontent ; alors, au-dessus des montagnes, le ciel s’est doré tout à coup, devenu pareil avec ses rayons à un grand éventail qui s’ouvre. Isabelle a dit à Métrailler :

 

— Préparez-vous !

— Oh ! ça n’y est pas encore tout à fait.

Alors elle a dit :

— J’ai trop chaud.

 

C’est que l’air était de plus en plus tiède, c’était aussi le mouvement qu’on s’est donné.

 

— Tu vois, disait Lucien Revaz à son frère, si tu as bien fait de venir !

 

Tandis qu’elle, elle ôte son châle, et on a vu le collier rouge dans le bas de son cou nu.

 

— Oh ! disait Jeanne Emery, tu vois bien, ton caraco, il est trop court !

— Tant pis, et puis à Jean : « Et toi, trouves-tu ? » et rit et a fait bouger sous l’étoffe mince ses belles épaules.

— Il vient ?

— Pas tout à fait encore.

— Dommage, a-t-elle dit, dommage qu’on ne puisse pas descendre ensuite à notre mayen. Il est juste là-dessous.

— Je sais bien, disait Métrailler, mais il y a trop de neige et elle va se mettre à fondre.

— Dommage ! on pourrait y danser. Jean, est-ce que tu as ta musique à bouche ? Eh bien, garde-la dans ta poche, et on ira y faire les foins ensemble ; ce sera bientôt, disait-elle ; le temps va vite, qu’en dis-tu, Jean ? Puis :

 

— Métrailler, vous êtes prêt ?

 

Elle était en avant de nous, elle nous tournait le dos ; on voyait ses tresses pendre sur sa nuque comme une grappe de raisins noirs. Et le duvet qui était sur ses joues s’est illuminé tout à coup, en même temps que la ligne de son cou et le contour de ses épaules ont été marqués par un trait de feu.

 

Métrailler lève son fusil en l’air.

 

Un, deux, trois, quatre, voilà qu’ils comptaient les coups au village. Ils disaient : « Où est-ce qu’on tire ? » Ils ont compté jusqu’à treize coups. Et ni Brigitte, ni une autre vieille, qui veillaient Anzévui, n’avaient encore bougé ; mais alors on a entendu une mouche qui s’était réveillée se mettre à bourdonner quelque part dans la pièce.

 

— Eh ! a dit la vieille, dites donc, hein ? il semble bien qu’il se soit trompé…

 

Brigitte n’a rien répondu, mais elle s’était levée ; elle avait été prendre un linge, elle l’a étendu sur la figure du mort.

 

 

 

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1 – Petit canal (parfois en bois) courant à flanc de coteaux destiné à assurer l’irrigation des villages ou des prairies pour faire pousser le fourrage nécessaire à l’élevage. Certains de ces ouvrages sont étonnants et franchissent des parois à pic ou s’accrochent à elles. Aujourd’hui de très nombreux bisses ont disparu. (BNR.)

 

2 – Le Valais est francophone, en aval du Rhône, jusqu’au lac Léman et germanophone à partir de Sierre – et donc Brigue – en remontant vers les sources du Rhône. (BNR.)

 

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Ce livre numérique a été édité par la bibliothèque numérique romande https://ebooks-bnr.com/ en février 2018. — Élaboration : Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : pour les ELG : Jean-Marc, MichelB, Coolmicro ; pour la BNR : Sylvie, Françoise. — Sources : Ce livre numérique est réalisé à partir de la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits que nous avons corrigée et adaptée en fonction de notre édition de référence, Œuvres complètes 18 Le Garçon savoyard Si le soleil ne revenait pas, Lausanne, Mermod. 1941. La photo de première page, Le cirque de Creux de Champ le matin, a été prise par Laura Barr-Wells le 14.02.2012. — Dispositions : Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu… – 192 – — Qualité : Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître… — Autres sites de livres numériques : Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

1 novembre 2013

Tich Nhat Hanh, Marcher

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                                 La première chose à faire est de lever le pied. Inspirez, posez le pied devant vous : d’abord le talon, puis les orteils. Expirez. Sentez vos pieds solidement ancrés dans la terre. Vous êtes déjà arrivés.

 

Nous marchons souvent dans le seul but de nous rendre d’un endroit à un autre. Mais où sommes-nous entretemps ? A chaque pas, nous pouvons sentir le miracle de marcher sur la terre ferme. Nous pouvons arriver dans l’instant présent à chaque pas.

 

Quand nous apprenions à marcher, nous marchions simplement par plaisir. Nous marchions en découvrant chaque instant qui se présentait à nous. Nous pouvons réapprendre à marcher ainsi.

 

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OBSERVATION DE LA MARCHE

 

 

1 VOUS ÊTES ARRIVÉ

Quand vous marchez, arrivez à chaque pas. C’est la méditation marchée. Elle ne consiste en rien d’autre que cela.

 

2 POURQUOI MARCHER ?

Les amis me demandent parfois  « Pourquoi pratiquez-vous la méditation marchée ? » La meilleure réponse que je puisse leur donner est « Parce que j’aime ça ». Chaque pas me rend heureux. Rien ne sert de pratiquer la méditation marchée si ce n’est pour apprécier chacun de vos pas ; sans cela ce serait une perte de temps. Il en est de même avec la méditation assise. Si quelqu’un demandait : « A quoi ça sert de s’asseoir pendant des heures et des heures ? », la réponse la plus juste serait : « Parce que j’aime ça ». L’assise et la marche peuvent apporter la paix et la joie. Nous devons apprendre à nous asseoir et à marcher de telle sorte que nous puissions générer la paix et la joie pendant tout le temps de l’assise et de la marche. Nous devons apprendre à marcher de façon à apprécier chaque pas. La pleine conscience et la concentration peuvent améliore la qualité de notre souffle, de notre assise et de nos pas.

 

3 ARRIVER

Un des enseignements les plus profonds est aussi le plus court : « Je suis arrivé ». Quand nous revenons à notre respiration, nous revenons à l’instant présent, à notre vraie demeure. Il n’est pas nécessaire de lutter pour nous rendre ailleurs. Nous savons que notre destination finale est le cimetière. Pourquoi sommes-nous pressés d’y aller ? Pourquoi ne pas avancer dans la direction de la vie, qui est dans l’instant présent ? Si nous pratiquons la méditation marchée ne serait-ce que quelques jours, nous connaîtrons une transformation profonde et nous apprendrons à apprécier la paix de chaque instant. Nous sourions, et à travers le cosmos tout entier, d’innombrables êtres nous sourient en retour, tant notre paix est profonde. Toutes nos pensées, tous nos sentiments et tous nos actes ont des répercussions sur nos ancêtres et sur les générations futures, et retentissent dans le cosmos tout entier.

 

4 PRATIQUER LA JOIE

Vous croyez peut-être que la joie est un sentiment spontané. Rares sont les personnes qui se rendent compte qu’elle a besoin d’être cultivée et pratiquée pour se développer. La pleine conscience est une pratique assidue qui consiste à entrer en contact profond avec chaque moment de la vie quotidienne. Être en pleine conscience, c’est être vraiment présent avec votre corps et votre esprit, pour rendre vos intentions et vos actions harmonieuses et pour être en harmonie avec votre entourage. Nous n’avons pas besoin d’y consacrer un moment particulier en dehors de nos activités quotidiennes. Nous pouvons pratiquer la pleine conscience à chaque moment de la journée, quand nous marchons d’un endroit à un autre. Quand nous passons une porte, nous sommes conscients que nous passons une porte. Notre esprit est avec nos actes.

 

5 MARCHER SUR LA PLANÈTE TERRE

C’est vraiment merveilleux de marcher sur cette planète. Quand les astronautes reviennent de l’espace, les promenades font partie de leurs activités préférées : en arrivant chez eux, ils apprécient de voir l’herbe, les plantes, les fleurs, les animaux et les oiseaux qui les entourent à chacun de leurs pas. Mais combien de temps croyez-vous qu’ils se réjouissent de marcher sur Terre après être revenus de l’espace ? Je suppose que les dix premiers jours sont merveilleux pour eux, mais ensuite, ils s’y habituent et peut-être qu’un an plus tard, ils pas aussi heureux que les premiers mois. Chaque fois que nous faisons un pas sur cette Terre, nous pouvons nous réjouir de la terre ferme qui est sous nos pieds.

 

6 JE MARCHE POUR TOI

La plupart de ma famille et de mes amis sont décédés. Un ami proche est en chaise roulante et il ne peut plus marcher. Un autre a tellement mal aux genoux qu’il ne peut plus monter et descendre les escaliers. Alors je marche pour eux. Quand j’inspire, je dis en moi-même : « C’est merveilleux d’être encore capable de marcher ainsi ». Grâce à cette prise de conscience, je peux apprécier chaque pas. Je pense : « Je suis en vie ! » La pleine conscience me rappelle que mon corps est en vie et suffisamment fort pour pouvoir marcher, m’aidant ainsi à l’apprécier.

 

7 MARCHER COMME UN SOMNAMBULE

Quand nous sommes dans la précipitation, courant d’un endroit à un autre, à l’affût du bonheur, nous marchons comme des somnambules sans apprécier aucunement ce que nous faisons. Nous marchons, mais dans notre esprit nous sommes déjà ailleurs : en train de planifier, d’organiser ou de nous faire du souci. A présent, nous n’avons plus besoin de courir. Chaque fois que nous ramenons notre attention à notre souffle et à nos pas, c’est comme si nous nous réveillions. Chaque pas nous ramène ici et maintenant. Nous pouvons toucher la Terre, voir le ciel et prendre conscience de toutes les merveilles de la vie. A chaque pas, il existe une possibilité d’être dans la pleine conscience, la concentration et la vision profonde.

 

8 L’ÉVEIL

Ce n’est vraiment pas difficile d’apprécier la méditation marchée. Vous n’avez pas besoin de dix années de pratique pour être éveillé. Quelques secondes suffisent. Tout ce dont vous avez besoin, c’est de prendre conscience que vous êtes en train de marcher. La pleine conscience est déjà l’éveil. Chacun de nous est capable de prendre conscience de son inspiration et de son expiration. Quand vous inspirez, soyez conscient que vous inspirez. Soyez conscient que vous avez un corps, que vous inspirez et nourrissez ce corps. Soyez conscient que vos jambes sont assez fortes pour que vous puissiez assurer la marche. C’est aussi cela, l’éveil. Quand vous expirez, soyez conscient de l’ai qui quitte votre corps. Soyez conscient que vous êtes en vie. Cette prise de conscience peut vous apporter tellement de bonheur.

 

9 MARCHER DANS LE HALL DE L’AÉROPORT

Quand je me rends à l’aéroport, j’aime arriver en avance pour pouvoir pratiquer la méditation marchée avant de monter dans l’avion. Il y a une trentaine d’années, j’étais en train de marcher dans le hall de l’aéroport d’Honolulu, quand quelqu’un est venu me demander : « Qui êtes-vous ? Quelle est votre tradition spirituelle ? » Quand j’ai répliqué : « Pourquoi posez-vous cette question ? », il m’a répondu : « Parce que je vois que votre démarche est si différente de celle des autres. Elle est tellement paisible et détendue » Il est venu à ma rencontre uniquement en me voyant marcher. Je n’avais donné ni enseignement ni conférence. À chaque pas que vous faites, vous pouvez générer la paix en vous-même et offrir la joie à ceux qui vous entourent.

 

10 GRAVIR LA MONTAGNE

Une fois, lors d’un voyage en Chine avec une délégation, j’ai gravi le mont Wutaï, une montagne très connue là-bas. Le sentier qui mène à son sommet est très abrupt et en général, les gens sont épuisés quand ils l’atteignent. Il y a 1.080 marches à gravir. Avant que nous nous mettions en chemin, j’ai suggéré à notre délégation de respirer, de faire un pas et de se détendre ; puis de respirer, de faire un autre pas et de se détendre à nouveau. Notre intention était de gravir la montagne de telle sorte que nous puissions apprécier chaque instant de notre ascension. Tous les dix pas environ, nous nous asseyions, nous regardions le paysage, nous respirions et nous souriions. Nous n’avions pas besoin d’arriver là-haut ; nous étions arrivés à chaque pas, dans la paix, le calme, la solidité et la liberté. Quand nous parvînmes au sommet, tout le monde était si heureux et plein d’énergie. Chaque pas, même dans une montée, peut engendrer pleine conscience, concentration, joie et vison profonde.

 

11 MARCHER AVEC DANIEL BERRIGAN

Un jour, à New-York, j’ai invité Daniel Berrigan, un prêtre catholique, poète et artisan de la paix, à venir se promener à Central Park. Je lui ai dit : « Ne parlons pas, marchons sans rien faire d’autre. » Père Brerrigan est beaucoup plus grand que moi et il a de très grandes jambes ; lorsqu’il fait un pas, j’en fais deux. Nous avons commencé à nous promener ensemble, mais après quelques pas, il était loin devant moi. Quand il s’est retourné et s’est rendu compte que je n’étais pas à côté de lui, il s’est arrêté pour m’attendre. Je ne me dépêchais pas. J’étais résolu à marcher lentement en pleine conscience et à mon rythme. J’étais résolu à accorder une grande attention à mes pas et à mon souffle, car je savais que sinon, je me perdrais et me laisserais emporter par l’idée qu’il fallait se dépêcher. Chaque fois que je le rattrapais, nous marchions ensemble un petit peu, puis il se retrouvait de nouveau devant moi. Chaque fois, je maintenais mon rythme. Plus tard, il est venu me rendre visite en France et il a pu apprendre et pratiquer la méditation marchée. Il fut capable de marcher sans se dépêcher, même une fois rentré à New-York.

 

12 MARCHER DANS LA BEAUTÉ

Vous pouvez marcher en pleine conscience dans la rue la plus bondée qui soit. Cependant, il est utile de pratiquer dans un parc ou dans un autre lieu qui respire la beauté et la quiétude. Marchez lentement, mais pas au point d’attirer l’attention sur vous. C’est une sorte de pratique invisible. Appréciez la nature et votre sérénité sans rendre les personnes qui vous entourent mal à l’aise et sans vous donner en spectacle. Si vous quelque chose qui vous donne envie de vous arrêter pour l’apprécier plus encore – le ciel bleu, les collines, un arbre ou un oiseau-, arrêtez-vous simplement et continuez à inspirer et à expirer en pleine conscience. Si nous ne maintenons pas notre pleine conscience de la respiration, tôt ou tard notre pensée se remettra en route, et l’oiseau, et l’arbre disparaîtront.

 

13 COURIR

En chacun de nous, il y a une tendance à courir. Nous croyons que le bonheur n’est pas possible ici et maintenant, et c’est pourquoi nous avons tendance à courir vers l’avenir à la recherche du bonheur. Cette énergie d’habitude peut nous avoir été transmise par notre père, notre mère ou nos ancêtres. Courir est devenu une habitude. Même dans nos rêves, nous continuons à courir à la recherche de quelque chose. La pratique de la pleine conscience nous aide à arrêter de courir pour voir que tout ce que nous recherchons est déjà là. Beaucoup d’entre nous ont passé leur vie à courir. Un pas en pleine conscience peut nous aider à arrêter cette course. Quand l’attention est focalisée sur la respiration et sur la marche, nous unifions le corps, la parole et l’esprit, et nous sommes déjà chez nous.

 

14 D’UN ENDROIT À UN AUTRE

Il est possible d’apprécier chaque pas que nous faisons, non seulement au cours de la méditation marchée, mais à n’importe quel moment, chaque fois que nous avons besoin d’aller d’un endroit à un autre, même si la distance est très courte. Si vous n’avez que cinq pas à faire, faites-les en pleine conscience, en sentant la stabilité à chaque pas. Quand vous montez les escaliers, montez chaque marche dans la joie. À chaque pas, vous pouvez générer la plus belle énergie qui est en vous et la propager dans le monde.

 

15 LE SILENCE

Au village des Pruniers, le monastère où je vis dans le sud-ouest de la France, nous ne parlons pas quand nous marchons. Cela nous aide à apprécier pleinement notre marche, à cent pour cent. Si vous parlez beaucoup il vous sera difficile de vivre vos pas en profondeur, et vous ne les apprécierez pas vraiment. Il en est de même quand vous buvez une tasse de thé : si vous êtes concentré et si vous focalisez votre attention sur la tasse de thé, alors cette tasse vous procurera beaucoup de joie. La pleine conscience et la concentration apportent plaisir et vision profonde.

 

16 MARCHER POUR NOS ANCÊTRES ET POUR LES GÉNÉRATIONS FUTURES

Tous nos ancêtres et toutes les générations futures sont toujours présents en nous. Le bonheur n’est pas une affaire individuelle. Tant que les ancêtres que nous portons en nous souffrent, nous ne pouvons être heureux et nous transmettons cette souffrance à nos enfants et à leurs enfants. Quand nous marchons, nous pouvons marcher pour nos ancêtres et pour les générations futures. Peut-être ont-ils marché dans la douleur ; peut-être ont-ils été obligés de marcher au pas ou de fuir leur pays à pied. Quand nous marchons librement, nous marchons pour eux. Si nous pouvons faire un pas dans la liberté et le bonheur, en étant consciemment en contact avec la Terre, alors nous pouvons faire cent pas de la sorte. Nous le faisons pour nous-mêmes et pour toutes les générations passées et à venir. Nous arrivons tous en même temps et nous trouvons ensemble la paix et le bonheur.

 

17 L’ADRESSE DE LA VIE

Quand vous marchez en pleine conscience, appréciez simplement de marcher. La technique à pratiquer est de marcher en étant exactement là où vous êtes, même si vous êtes en train de vous déplacer. Votre destination véritable est ici et maintenant, car la vie n’est possible qu’en cet instant et en ce lieu. L’adresse de tous les grands êtres est « ici et maintenant ». C’est aussi l’adresse de la paix et de la lumière. Vous savez où vous allez. Chaque inspiration, chaque expiration, chaque pas que vous faites devrait vous ramener à cette adresse.

 

18 INVESTISSEZ TOUT VOTRE CORPS

Investissez cent pour cent de votre être dans le pas que vous faites. En touchant le sol de votre pied, vous produisez le miracle de la vie. Vous vous rendez réel et vous rendez la Terre réelle à chaque pas. La pratique devrait être empreinte de force et de détermination Vous vous protégez de l’énergie d’habitude qui vous pousse à toujours courir et à vous perdre dans vos pensées. Ramenez toute votre attention à vos plantes de pieds et touchez la Terre comme si vous l’embrassiez de vos pieds. Chaque pas est comme le sceau de l’empereur sur un décret. Marchez comme si vous imprimiez votre solidité, votre liberté et votre paix sur la Terre.

 

19 S’ARRÊTER POUR TROUVER LE CALME

La marche est un moyen merveilleux de nous calmer quand nous sommes énervés. Quand nous marchons, si nous focalisons toute notre conscience sur la marche, nous mettons fin aux pensées, aux histoires, aux reproches et aux jugements qui tournent dans notre tête et nous éloignent de l’instant présent. Pour arrêter le flot continu des pensées, il est utile de se focaliser sur le corps. Quand rien ne va, mieux vaut arrêter de réfléchir afin de calmer les énergies désagréables et destructrices. « S’arrêter » ne signifie pas « réprimer » ; cela veut dire avant tout « calmer ». Si nous voulons que l’océan soit calme, nous ne le vidons pas de son eau. Sans l’eau, il ne restera plus rien. Quand nous constatons la présence de la colère, de la peur et de l’agitation en nous, nous n’avons pas besoin de les rejeter. Il nous suffit d’inspirer et d’expirer consciemment et de faire un pas en pleine conscience. Autorisez-vous à entrer profondément dans l’ici et maintenant, parce que la vie n’est disponible que dans l’instant présent. Cela suffira déjà à calmer la tempête.

 

20 RETROUVER NOTRE SOUVERAINETÉ

Quand nous sommes sollicités de toutes parts, nous perdons notre souveraineté. Nous ne sommes pas libres. Ne vous laissez plus être emporté à droite à gauche. Résistez. Chaque pas en pleine conscience est un pas vers la liberté. Cette forme de liberté n’est pas la liberté politique. C’est la liberté par rapport au passé, au futur, à nos soucis et à nos peurs.

 

21 NE FAITES QUE MARCHER

Quand vous marchez, ne faites que marche. Ne réfléchissez pas. Ne parlez pas. Si vous voulez discuter ou grignoter quelque chose, vous pouvez vous arrêter. Ainsi, vous serez pleinement présent également pour la personne à qui vous parlerez. Vous pouvez vous asseoir quelque part pour passer votre appel en paix, pour manger ou pour boire votre jus de fruits en pleine conscience.

 

22 MARCHER EST UN MIRACLE

Notre demeure véritable est l’instant présent. Vivre dans l’instant présent est un miracle. Quand j’inspire, devenant ainsi vraiment vivant, je me vois comme un miracle. Quand je regarde une orange en pleine conscience, je vois que l’orange est un miracle. Quand j’épluche une orange en pleine conscience, je vois que l’action de manger une orange est aussi un miracle. Le fait que vous soyez encore en vie est un miracle. Alors, les miracles sont les actions que vous accomplissez plusieurs fois par jour avec le pouvoir de la pleine conscience. Le miracle n’est pas de marcher sur l’eau. Le miracle est de marcher sur la Terre dans l’instant présent, d’apprécier la paix et la beauté qui sont disponibles en ce moment. J’accomplis ce miracle chaque fois que je marche. Vous aussi, vous pouvez accomplir le miracle de la marche quand vous voulez.

 

23 LA TERRE MÈRE

Quand nous marchons, nous touchons la Terre. C’est un grand bonheur de pouvoir toucher la Terre, notre mère et la mère de tous les êtres sur cette planète. Quand nous pratiquons la marche, nous devrions être conscients que nous marchons sur un être vivant qui ne soutient pas que nous, mais la vie tout entière. Beaucoup de torts ont été faits à la Terre, et il est temps maintenant de l’embrasser de nos pieds, de notre amour. Pendant que vous marchez, souriez – soyez dans l’ici et maintenant. Ce faisant, vous transformez le lieu où vous marchez en un paradis.

 

24 IMPRIMER NOTRE SCEAU SUR LA TERRE

Nous marchons tout le temps, mais en général, nous marchons seulement parce que nous n’avons pas le choix, parce que nous devons passer à l’activité suivante. Quand nous marchons ainsi, nous marquons la Terre de notre anxiété et de notre peine. Nous avons la capacité de marcher de façon à n’imprimer à la Terre que la paix et la sérénité. Nous en sommes tous capables. N’importe quel enfant en est capable. Si nous pouvons faire un pas de la sorte, nous pouvons en faire deux, trois, quatre et cinq. Quand nous sommes capables de faire un pas dans la paix, dans le bonheur, c’est un pas de plus pour la paix et le bonheur de l’humanité toute entière.

 

25 TOUCHER LA PAIX

Le potentiel de paix est autour de nous, dans le monde et dans la nature. La paix est aussi en nous, dans notre corps et dans notre esprit. La marche va arroser les graines de paix qui sont déjà présentes en nous. Nos pas en pleine conscience nous aident à cultiver l’habitude de toucher la paix à chaque instant.

 

26 UN CONTRAT AVEC LES ESCALIERS

Passez un accord avec les escaliers que vous empruntez le plus souvent. Prenez la décision de pratiquer systématiquement la méditation marchée sur ces escaliers, que vous les montiez ou les descendiez ; ne les gravissez pas distraitement. Si vous vous y engagez, mais que vous vous rendez compte un jour que vous avez gravi plusieurs marches en étant dans l’oubli, redescendez-les, puis remontez-les à nouveau. Il y a plus de trente ans, j’ai signé un tel accord avec mes escaliers, et cela m’apporte depuis beaucoup de joie.

 

27 MARCHER AU CAPITOLE

Il y a quelques années, nous avons offert une retraite pour le personnel et les membres du Congrès à Washington. Certains des participants continuent de pratiquer la méditation marchée tous les jours. Tout le monde marche très vite là-bas, alors ils ont dû faire preuve de diligence pour continuer à pratiquer ce qu’ils ont appris au cours de la retraite, mais quelques-uns d’entre eux y sont parvenus. Ils m’ont raconté qu’ils pratiquaient toujours la méditation marchée pour aller aux urnes de leur bureau. Ils disent qu’ils survivent lieux dans leur environnement grâce à cette forme de pratique, même pendant les séances les plus difficiles et les plus animées.

 

28 MARCHER EN GROUPE

J’ai été dans des foules de deux ou trois mille personnes ; nous pratiquions la méditation marchée tous ensemble. C’est très puissant. Chaque personne ne fait qu’un pas à la fois, en étant complètement concentrée sur ce pas. S’il vous plaît, organisez-vous de telle sorte qu’au cours de la journée, vous ayez de nombreuses occasions d’expérimenter la marche méditative seul ; mais vous pouvez aussi pratiquer la marche avec d’autres personnes pour avoir leur soutien. Vous pouvez demander à un ami de venir avec vous. Si vous êtes avec un enfant, vous pouvez lui prendre la main et marcher avec lui ou avec elle.

 

29 UN CAHIER DE KUNG-FU

Les mots « kung-fu » signifient : « pratique quotidienne ». Vous n’avez pas besoin de faire des arts martiaux pour avoir une pratique quotidienne. La marche peut être cette pratique. Le soir, vous pouvez passer en revue votre pratique de la journée et écrire ce que vous avez observé sur votre marche, votre respiration, votre sourire ou vos paroles. Ce serait dommage de passer toute une journée sans savourer aucun pas. Vous avez des pieds et si vous ne vous en réjouissez pas, c’est une grande perte et un vrai gâchis. Si je vous dis cela aujourd’hui, c’est pour que vous ne puissiez pas dire plus tard : « Personne ne m’avait prévenu qu’il était important d’apprécier l’usage de mes pieds ».

 

30 LE FRUIT DE NOTRE PRATIQUE

Quand vous marchez avec beaucoup de tendresse et de bonheur sur cette belle planète, vous êtes la paix incarnée. Dans la pratique bouddhiste, on dit que le bodhisattva Avalokiteshvara, un être de grande compassion, passe tout son temps sur Terre à apprécier de marcher, de surfer sur les vagues de la naissance et de la mort, et de sourire. Nous devrions être capables de faire de même. Si nous pouvons vraiment arriver à chaque pas et nous sentir chez nous quand nous marchons, c’est la pratique – mais c’est aussi le fruit de notre pratique. Ce sont là des moments qui méritent d’être vécus.

 

31 EN METTANT VOS CHAUSSURES

Chaque jour, vous mettez vos chaussures pour vous rendre quelque part. Donc, chaque jour, vous avez une occasion de pratiquer la pleine conscience qui ne vous demande pas de temps supplémentaire. Vous enlevez vos chaussures et vous les mettez. C’est aussi un moment de pratique et de joie.

 

32 LES PIEDS DU BOUDDHA

Si vous dotez vos pieds de l’énergie de la pleine conscience, ils deviendront les pieds du Bouddha. Vous avez peut-être déjà vu des personnes qui marchent avec les pieds du Bouddha ; vous le reconnaissez rien qu’en les observant. C’est très facile. Si vous avez une voiture électrique, il vous faut plusieurs heures pour la recharger. Mais pour charger vos pieds de l’énergie de la pleine conscience, vous n’avez même pas besoin d’une demi-heure. Le pouvoir de la pleine conscience se manifeste immédiatement. Marcher ou non avec les pieds du Bouddha, cela dépend de vous.

 

33 MARCHER EN SILENCE

Souvent, pendant toute la marche, nous parlons à quelqu’un qui est à côté de nous, pensons à ce que nous devons faire ensuite, ou même gardons les yeux rivés sur notre téléphone, au lieu de regarder où nous sommes et où nous allons. Quand vous marchez, essayez de vous contenter de marcher. Essayez de ne pas parler en marchant. Si vous avez besoin de dire quelque chose, arrêtez-vous pour le dire. Cela ne vous prendra pas beaucoup plus de temps. Ensuite, quand vous aurez terminé de parler, vous pourrez reprendre votre marche.

 

34 MARCHER EN PRISON

Une de mes étudiantes moniales, après avoir été diplômée en littérature britannique à l’université de l’Indiana, est retournée pratiquer au Vietnam. Là-bas, elle fut arrêtée par la police et jetée en prison pour avoir publiquement appelé à la paix. Elle faisait de son mieux pour pratiquer la méditation marchée et assise dans sa cellule. C’était difficile, parce que dans la journée, quand les gardiens la voyaient pratiquer la méditation, ils considéraient cela comme une provocation. Elle devait attendre que les lumières fussent éteintes pour pouvoir pratiquer. Elle pratiqua la méditation marchée, bien que sa cellule ne fît qu’un mètre carré. En prison, ils ont essayé de lui voler sa liberté, mais sa détermination et sa pratique ont réussi à préserver sa liberté intérieure.

 

35 TROUVER LA DÉTENTE

Si vous trouvez qu’il est difficile ou éprouvant de pratiquer la marche méditative, arrêtez-vous. Laissez votre souffle vous guider. Ne le forcez pas. Un jour, je me trouvais dans un aéroport bondé. Des personnes s’étaient rassemblées autour de moi, si près que je ne pouvais même pas marcher. Je ne pouvais pas faire un seul pas. J’ai commencé par essayer de me frayer un chemin, avant de m’arrêter. Je me suis rappelé que je n’étais obligé de rien. Je me détendis alors complètement, parce que je sentis que c’était le Bouddha qui marchait et non moi. Si cela avait été moi, peut-être n’aurais-je pas été aussi détendu et compatissant envers mon entourage. Dès que je me fus arrêté et détendu, je pus marcher librement. L’aéroport était toujours bondé, mais je faisais chaque pas lentement, dans la détente et dans la joie.

 

36 MARCHER POUR LES AUTRES

Parfois, je dis que je marche pour ma mère ou que mon père apprécie de marcher avec moi. Je marche pour mon père. Je marche pour ma mère. Je marche pour mon maître. Je marche pour mes étudiants. Peut-être votre père n’at-il jamais su marcher en peine conscience, en appréciant chaque instant de la sorte. Alors, je le fais pour lui, et nous bénéficions tous deux de cette pratique.

 

37 UNE LONGUE MARCHE

Après son éveil à Bodhgaya, le Bouddha pratiqua la méditation marchée autour de l’étang aux lotus qui était à proximité. Ensuite, il voulut partager ses visions profondes avec ses amis proches qui étaient au parc des Cerfs, à Sarnath. Il s’est alors mis en route, marchant de Bodhgaya à Sarnath pour les y retrouver. Il marcha seul au milieu des rizières et des forêts. Cela a dû lui prendre au moins deux semaines, mais il apprécia chacun de ses pas. Quand le Bouddha retrouva ses amis de longue date, il partagea son premier enseignement.

 

38 LE NIRVANA

Le nirvana est quelque chose qui ne peut pas être décrit. Vous devez y goûter par vous-même. Si vous n’avez jamais mangé de kiwi, personne ne pourra vous décrire son goût. La meilleure façon  de le connaître est de mettre un morceau de kiwi dans votre bouche : vous découvrirez alors instantanément le goût du kiwi. Il en est de même pour le nirvana. Vous devez goûter le nirvana par vous-même. Le nirvana est disponible pour vous maintenant même, à chaque pas. Vous n’avez pas besoin de mourir pour entrer dans le nirvana. Il n’est ni vague ni lointain. Si chacun de vos pas vous mène sur la rive de la liberté, alors vous pouvez déjà goûter au nirvana.

 

39 RENTRER CHEZ SOI

La marche méditative rassemble le corps et l’esprit. Nous ne sommes vraiment ici et maintenant qu’une fois le corps et l’esprit réunis. Quand nous marchons, nous revenons chez nous-mêmes. Si, pendant que vous marchez, vous êtes occupé à discuter ou à planifier ce qui vous attend, vous n’apprécierez pas votre inspiration et votre expiration. Vous n’apprécierez pas d’être pleinement dans l’instant présent. Nous n’avons pas besoin de nous forcer à inspirer, car de toute façon, nous inspirons et expirons en permanence. Tout ce dont nous avons besoin est de focaliser notre attention sur le souffle et la marche. En un rien de temps vous revenez chez vous, dans votre corps, et vous voilà bien établi dans l’ici et maintenant.

 

40 L’ÉNERGIE COLLECTIVE

Quand nous marchons avec les autres, l’énergie collective de pleine conscience que nous générons est très puissante. Elle aide à guérir tout le monde. Quand nous marchons ensemble, produisant l’énergie de pleine conscience, revenant chez nous, ici et maintenant, nous pouvons sentir les paradis juste sous nos pieds ; vous pouvez voir ce paradis tout autour de vous.

 

41 APPRÉCIER CHAQUE PAS

Quand nous marchons, nous produisons l’énergie de pleine conscience. Au lieu de penser à ceci ou à cela, prenez simplement conscience du contact entre votre pied et le sol. L’attention à ce contact est vraiment porteuse de guérison. N’attendez pas l’heure prévue pour la méditation marchée, n’attendez pas d’être en groupe. Chaque fois que vous devez vous rendre d’un endroit à un autre, vous pouvez appliquer les techniques de la méditation marchée. Du salon à la cuisine, de la voiture à votre travail, prenez le temps d’apprécier chaque pas. Arrêtez de penser, arrêtez de parler et touchez la Terre de vos pieds. Si vous appréciez chaque pas, votre technique est bonne.

 

42 LA SOLIDITÉ

Quand le passé et le futur ne peuvent plus vous arracher au moment présent, chacun de vos pas est solide. Vous êtes fermement établi ici et maintenant. La solidité et la liberté sont les fondations du bonheur. Si vous n’êtes pas solide, si vous n’êtes pas libre, le bonheur n’est pas possible. Alors, chaque pas a pour but de cultiver plus de solidité et plus de liberté. En marchant, vous pouvez dire en vous-même : « Je suis solide, je suis libre ». Ce n’est ni une autosuggestion ni un vœu pieux. C’est une réalisation, car vous êtes bien établi ici et maintenant, vous réalisez cette vérité à chaque pas.

 

43 LÂCHER PRISE DU PASSÉ

Si la plupart d’entre nous marchent sans chaînes aux pieds, nous ne sommes pas libres pour autant. Nous sommes attachés aux regrets et aux chagrins du passé. Nous revenons vers le passé pour continuer à souffrir. Le passé est une prison. Mais à présent, vous avez la clé pour déverrouiller la porte et entrer dans l’instant présent. Vous inspirez, vous ramenez votre esprit à votre corps, vous faites un pas et vous arrivez ici et maintenant. Le soleil est là, les arbres splendides sont là, les chants des oiseaux aussi.

 

44 PRENDRE SOIN DE L’AVENIR

Il y en a parmi nous qui sont prisonniers de l’avenir. Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve, nous nous faisons tellement de souci qu’il devient une sorte de prison. Le véritable avenir n’est composé que d’une substance : le présent. De quoi d’autre pourrait-il être fait ? Si nous savons prendre soin du mieux possible de l’instant présent, nous faisons déjà tout pour nous assurer un bon avenir. Nous bâtissons l’avenir en prenant soin de l’instant présent. Pour prendre soin de l’instant présent, nous respirons en pleine conscience, nous savourons notre inspiration et notre expiration. A chaque pas, vous arrivez dans le futur que vous bâtissez. Faites-en un avenir de paix et de compassion.

 

45 ÉCOUTEZ VOS POUMONS

Laissez vos poumons vous donner le rythme de votre respiration. Ne forcez jamais votre souffle. En marchant, accordez-vous à votre souffle, et non l’inverse. Vous pouvez commencer par faire deux pas sur votre inspiration et trois pas sur votre expiration. Si, tandis que vous continuez de marcher, vos poumons vous disent qu’ils seraient plus heureux si vous faisiez trois pas sur l’inspiration et cinq sur l’expiration, alors faites trois et cinq pas. Bien sûr, quand vous gravissez une colline, le nombre de pas que vous ferez à chaque respiration diminuera naturellement. Pendant la méditation marchée, je constate que j’inspire en général sur quatre pas et que j’expire sur six pas.  Mais quand je monte une colline, je fais deux pas sur chaque inspiration et trois sur chaque expiration. Quand la côte est très raide, je ne fais parfois qu’un pas pour l’inspiration et trois, deux, voire un seul pas pour l’expiration. Nous devons nous adapter. Écouter votre corps en marchant vous aidera à rendre chaque pas agréable.

 

46 GARDER LE CONTACT

Parfois, quand je rends visite à des amis ou à des étudiants qui vivent très loin, ils demandent que nous restions en contact. Cela fait quarante ans que je n’ai pas utilisé de téléphone. Beaucoup de personnes parlent au téléphone pendant des heures, mais cela ne veut pas dire qu’elles ont une bonne communication avec leur interlocuteur. Je n’ai pas de courriel non plus. Mais vous n’avez besoin ni de téléphone ni d’ordinateur pour être en contact avec moi. Si vous marchez en pleine conscience de votre maison à l’arrêt de bus en appréciant chaque pas, nous sommes reliés. Si vous pratiquez la respiration et la marche en pleine conscience, nous resterons tout le temps connectés. Quand quelqu’un me demande mon adresse, je réponds toujours : « c’est ici et maintenant ».

 

47 L’OUBLI

Nous vivons dans l’oubli depuis des années. L’oubli est le contraire de la pleine conscience. La pleine conscience consiste à se souvenir que la vie est une merveille ; nous sommes là et nous devrions vivre notre vie en profondeur. Nous savons que nous voulons être plus présents, mais très souvent, nous ne nous en donnons pas les moyens. Nous avons besoin d’un ami ou d’un enseignant pour nous le rappeler. La Terre peut être cet enseignant. Elle est toujours là, accueillant vos pas, vous permettant de rester solide et ancré.

 

48 S’ENTRAÎNER

Il y en a parmi nous qui, dès la première séance de marche méditative, sont capables d’arriver dans l’instant présent. D’autres, au contraire, trouvent cela difficile, tant ils ont l’habitude de courir. Je me souviens d’un journaliste parisien qui était venu m’interviewer. Il avait été invité à se joindre à nous pour la méditation marchée avant l’interview. Il souffrit beaucoup pendant la marche, et il rapporta plus tard que cela avait été épuisant : il avait tellement l’habitude de courir que, pour lui, marcher en pleine conscience et dans la lenteur était vraiment un dur labeur ! Nous devons donc nous entraîner à marcher. Nous marchons de telle sorte que chaque pas puisse nous aider à faire cesser cette course inutile et à entrer en contact avec les merveilles de la vie qui sont disponibles ici et maintenant.

 

49 CHAQUE PAS EST UN ACTE DE RÉSISTANCE

Chaque pas est une révolution contre l’affairement. Chaque pas fait en pleine conscience délivre un message : « Je ne veux plus courir. Je veux m’arrêter. Je veux vivre ma vie. Je ne veux pas passer à côté des merveilles de la vie. » Quand vous êtes capable d’arriver vraiment, la paix est en vous car vous ne luttez plus. Chacune de vos empreintes porte en elle la paix, chacune porte la marque « Ici et maintenant ». Vous pouvez vous réjouir d’être arrivé et de vous sentir chez vous le temps de trois, quatre, cinq ou dix minutes, aussi longtemps que vous le souhaitez. Une heure de pratique, c’est déjà le début d’une révolution.

 

50 RECONNAÎTRE LE CORPS

Nous avons un corps physique qui est une merveille. Mais ce corps physique se désintègrera un jour. C’est une vérité que nous devons accepter. En surface, il y a la naissance et la mort, l’être et le non-être. Mais si vous regardez plus en profondeur, vous reconnaîtrez que vous avez aussi un corps cosmique qui existe en dehors de la naissance et de la mort, de l’être et du non-être. Une vague sur l’océan ne dure pas très longtemps. Le corps physique d’une vague dure cinq, dix ou vingt secondes. Mais la vague a son corps d’océan, car elle vient de l’océan et retournera à l’océan. Si vous marchez en pleine conscience, si votre concentration et votre vision profonde sont puissantes, vous pouvez, à chaque pas, entrer en contact avec votre corps cosmique ; vous perdez alors toute peur et toute incertitude.

 

51 DÉVELOPPER L’HABITUDE DE LA MÉDITATION MARCHÉE

Chaque fois que vous avez besoin de vous rendre quelque part, même si la distance est si courte que vous n’avez que trois à cinq pas à faire, vous pouvez vous mettre en pratique de marche méditative. Cela deviendra rapidement une habitude. Vous vous surprendrez en train de marcher en pleine conscience pour décrocher le téléphone ou pour aller préparer le thé. Peut-être ne comprendrez-vous pas de prime abord pourquoi vous n’êtes plus pressé ou pourquoi vous êtes plus heureux qu’avant quand vous passez la porte. Développer l’habitude de la méditation marchée au quotidien ne coûte rien et ne nous fait pas perdre plus de temps que si nous marchions sans pleine conscience.

 

52 DONNER L’EXEMPLE

Quand vous marchez en pleine conscience, vous montrez l’exemple à tous ceux qui vous voient, même si vous ne vous en rendez pas compte. Quand nous vous voyons marcher dans la liberté, dans la paix, dans la joie, cela peut nous inspirer à vous prendre pour modèle. Ensemble, sans effort, nous créons une atmosphère plus paisible et plus heureuse.

 

53 L’I NTENTION

L’intention d’apprécier vos pas et votre souffle n’est pas suffisante ; vous avez besoin de pleine conscience et de vision profonde. Si chacun de vos pas vous apporte de la joie, c’est parce qu’en faisant un pas, vous êtes en pleine conscience et vous développez la vision profonde. Sans vision profonde, il vous est impossible d’apprécier votre inspiration et votre expiration. Vous ne pouvez pas vous forcer à apprécier votre souffle ou vos pas. En respirant en pleine conscience, en faisant des pas en pleine conscience, la joie vient naturellement et facilement.

 

54 LA PLANTE DES PIEDS

Vous pouvez focaliser votre attention sur votre plante de pied. Sentez le contact de votre pied avec le sol. Vous êtes tout en bas, dans votre pied, et non là-haut dans votre tête. Il y a en vous la sensation d’être ne contact avec la belle Terre Mère.

 

55 MARCHER PARTOUT EN PLEINE CONSCIENCE

Au temps du Bouddha, il n’y avait ni voiture, ni train ni avion. De temps à autre, le Bouddha montait à bord d’un bateau pour suivre le cours d’une rivière ou pour la traverser, mais la plupart du temps, il marchait. Pendant les quarante-cinq ans où il a enseigné, il a dû voyager à pied dans quatorze ou quinze royaumes du Népal et de l’Inde. Cela représente beaucoup de marche. Nombre de ses enseignements, nombre de ses visions profondes sont nés pendant qu’il marchait à travers ces royaumes.

 

56 MARCHER LE LONG DU GANGE

La première fois que je me suis rendu en Inde, j’avais quinze minutes pour contempler le paysage en dessous de moi avant d’atterrir dans la ville de Parna. Je vis alors le Gange pour la première fois. Lorsque j’étais novice, j’avais entendu parler du Gange et de ses grains de sable, trop nombreux pour être comptés. Ainsi dans l’avion je regardais en dessous de moi et je voyais les empreintes du Bouddha un peu partout le long des berges du Gange. Il est certain que le Bouddha a marché le long de cette rivière de nombreuses fois. Il a marché ainsi pendant quarante-cinq ans, propageant sa sagesse et sa compassion, et partageant sa pratique de la libération avec de nombreuses personnes, allant des rois et des ministres aux pauvres et aux pilleurs de poubelles.

 

57 LA PRATIQUE DE LA NON-PRATIQUE

Quand le Bouddha marchait, il ne semblait pas pratiquer la méditation. Il n’utilisait pas de machine spéciale : il n’avait que ses deux pieds, comme nous tous, et il appréciait de marcher. La meilleure pratique a l’apparence de la non-pratique, mais elle est très profonde. Vous ne faites aucun effort ; vous ne luttez pas ; vous appréciez simplement de marcher. « Ma pratique, dit le Bouddha dans le soutra des Quarante-deux Chapitres, est la pratique de la non-pratique, la réalisation de la non-réalisation. » Si votre pratique est naturelle, si votre pratique vous apporte du bonheur, c’est la meilleure forme de pratique. Vous semblez ne pas pratiquer, mais en réalité vous pratiquez très profondément.

 

58 L’INTENTION

La méditation marchée est un moyen de pratiquer le mouvement sans but ni intention. « Marcher en pleine conscience » signifie simplement marcher en étant conscient de chaque pas et de chaque respiration. Nous pouvons même pratiquer la respiration consciente et la méditation marchée entre deux rendez-vous d’affaires ou sur le parking du supermarché. Nous pouvons garder une démarche lente, calme et détendue. Rien ne presse, il n’y a nulle part où aller, il n’y a pas d’urgence. La marche en pleine conscience peut nous permettre d’abandonner nos peines et nos soucis, et nous aider à apaiser le corps et l’esprit.

 

59 AIMER LA TERRE

Quand nous sommes amoureux de quelqu’un ou de quelque chose, il n‘y a pas de séparation entre nous-mêmes et l’objet de notre amour. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour lui, ce qui nous apporte beaucoup de joie et nous nourrit beaucoup. Si nous regardons la Terre avec amour, nous marcherons sur elle avec plus de douceur.

 

60 MARCHER AVEC RESPECT

Quand nous ouvrons la porte pour respirer l’air frais, nous pouvons être immédiatement en contact avec l’air, la terre et tous les éléments qui nous entourent. Quand nous marchons, nous savons que nous ne posons pas le pied sur un objet inanimé. Le sol sur lequel nous marchons n’est pas une matière inerte. Avec cette compréhension de ce qu’est la Terre, nous pouvons marcher sur la planète avec autant de respect profond que si nous marchions dans une salle de culte ou tout espace sacré. Nous pouvons apporter notre conscience tout entière à chaque pas. De tels pas ont le pouvoir de nous sauver la vie.

 

61 LA PROMENADE MATINALE

Chaque matin, après m’être levé et habillé, je quitte ma cabane pour aller me promener. En général, il fait encore nuit et je marche doucement, conscient de la nature qui m’entoure et des étoiles qui pâlissent. Quand je pense à la Terre et à ma capacité à marcher sur elle, je me dis : « Je vais me rendre dans la nature et apprécier tout ce qui est beau, apprécier toutes ses merveilles. « Mon cœur déborde de joie ».

 

62 MARCHER EN VILLE

Essayez de pratiquer la marche méditative dans votre vie quotidienne. Quand vous vous rendez à l’arrêt de bus, transformez ce parcours en méditation marchée. Même si l’environnement que vous traversez est bruyant et agité, vous pouvez marcher en suivant le rythme de votre souffle. Dans le vacarme d’une grande ville, vous pouvez tout de même marcher en paix, dans le bonheur et avec un sourire intérieur. Voilà ce que signifie « vivre pleinement chaque instant de votre vie quotidienne.

 

63 LA CONSCIENCE DE L’AMOUR 

En marchant avec attention, amour et compréhension, nous pouvons développer une conscience profonde de chaque élément de cette planète. Nous constatons que les feuilles des arbres sont d’un vert vif au printemps, qu’elles prennent un vert éclatant en été, des teintes jaunes, orangées et rouge intenses en automne, et qu’en hiver, quand les branches sont nues, les arbres restent grands, forts et beaux, abritant secrètement le vie en eux. La Terre Mère reçoit les feuilles mortes, et les décompose pour créer une nourriture nouvelle grâce à laquelle l’arbre pourra continuer de pousser.

 

64 NOUS NE MARCHONS PAS SEULS

Quand nous marchons, nous ne sommes pas seuls. Nos parents et nos ancêtres marchent toujours avec nous. Ils sont présents dans chaque cellule de notre corps. Chaque pas qui nous apporte guérison et bonheur apporte donc aussi guérison et bonheur à nos parents et à nos ancêtres. Chaque pas en pleine conscience a le pouvoir de nous transformer et de transformer tous nos ancêtres en nous, y compris nos ancêtres animaux, végétaux et minéraux. Nous ne marchons pas seulement pour nous. Quand nous marchons, nous le faisons pour notre famille et pour le monde entier.

 

65 RETOURNER À LA TERRE

Inutile d’attendre notre mort pour retourner à la Terre Mère. En fait, nous retournons à la Terre Mère en ce moment même. Des milliers de cellules de notre corps meurent à chaque instant, et de nouvelles sont en train de naître. Chaque fois que nous respirons, chaque fois que nous marchons, nous retournons à la Terre.

 

66 LA GRATITUDE ENVERS LA TERRE

Quand nous pratiquons la méditation marchée, nous pouvons faire chaque pas dans la gratitude et dans la joie, parce que nous savons que nous marchons sur Terre. Nous pouvons marcher avec douceur, avec respect pour la Terre Mère qui nous a donné la vie et dont nous faisons partie. La Terre sur laquelle nous marchons est sacrée. Nous devrions avoir beaucoup de respect pour elle, car nous savons que nous marchons sur notre mère. Où que nous soyons, nous marchons sur la Terre Mère ; alors ce lieu, quel qu’il soit, peut être un sanctuaire sacré.

 

67 NOUS NOURRIR, NOUS GUÉRIR

Ne faites pas semblant de marcher en pleine conscience quand, en réalité, vous faites votre liste de courses ou préparez votre prochaine réunion. Marchez avec tout votre corps et tout votre esprit. Chaque pas renferme la vision profonde. Chaque pas contient l’amour – l’amour et la compassion pour la Terre et pour tous les êtres, ainsi que pour nous-mêmes. Pourquoi marchons-nous ainsi ? Pour être en contact avec la grande et belle Terre, pour être en contact avec le monde qui nous entoure. Quand nous sommes ainsi reliés, quand nous sommes pleinement conscients du miracle de marcher sur Terre, chaque pas nous nourrit et nous guérit. Trente pas de faits dans cette vision profonde sont trente occasions de nous nourrir et de nous guérir.

 

68 S’ÉVEILLER

La méditation marchée est une occasion de s’éveiller au moment merveilleux dans lequel nous vivons. Si notre esprit est emprisonné, préoccupé par nos soucis et par notre souffrance, ou si nous sommes distraits par autre chose pendant que nous marchons, nous ne pouvons pas pratiquer la pleine conscience ; nous ne pouvons pas apprécier l’instant présent. Nous passons à côté de la vie. Mais si nous sommes éveillés, alors nous voyons que c’est un moment merveilleux qui nous a été offert par la vie, le seul instant de notre vie qui nous soit disponible. Nous pouvons évaluer chaque pas que nous faisons, et chacun de nos pas nous apporte du bonheur, car nous sommes en contact avec la vie, avec la source du bonheur et avec notre planète bien-aimée.

 

69 MARCHER PLUTÔT QUE PRENDRE LA VOITURE

Parfois, nous n’avons pas besoin vraiment de prendre la voiture, mais comme nous voulons nous fuir nous-mêmes, nous partons faire un tour en voiture. Si nous nous récitons la phrase : « Avant de démarrer la voiture, je sais où je vais », cela peut être comme une lumière dans la pénombre : nous pourrions voir que nous n’avons besoin d’aller nulle part. Vous ne pouvez échapper à vous-même, où que vous alliez. Parfois, mieux vaut éteindre le moteur et partir en promenade. Cela peut être plus agréable.

 

70 OFFRIR UN MASSAGE À LA TERRE

Quand nous marchons en pleine conscience, nos pieds massent la Terre. Nous sommes des graines de joie et de bonheur à chaque pas. À chaque pas, une fleur éclot.

 

71 PRENEZ VOTRE TEMPS

Accordez-vous suffisamment de temps pour marcher. Si, d’habitude, vous vous donnez trois minutes pour vous rendre de votre voiture à la porte de la maison, octroyez-vous maintenant huit à dix minutes. Je me donne toujours une heure de plus quand je vais à l’aéroport pour pouvoir pratiquer la méditation marchée une fois que j’y suis. Parfois, mes amis veulent me dire au revoir jusqu’à la dernière minute, mais je résiste toujours. Je leur dis que j’ai besoin de temps pour moi et je leur fais mes adieux assez tôt.

 

72 LA MARCHE EST UNE CÉLÉBRATION

Quand vous marchez, si vous êtes conscient que vous êtes en vie, c’est déjà l’éveil. Vous êtes conscient que vous avez un corps ; c’est déjà l’éveil. Vous êtes conscient que vous avez des jambes assez solides pour apprécier de marcher ; c’est aussi l’éveil. Quand vous marchez, cela peut être une célébration. Quand vous respirez comme cela, vous célébrez la vie.

 

73 MARCHER AVEC DES ENFANTS

Marcher avec des enfants est une façon merveilleuse de marcher en pleine conscience. De temps en temps, un enfant aura envie de courir au-devant de vous et d’attendre que vous le rattrapiez. Un enfant est une cloche de pleine conscience, qui nous rappelle à quel point la vie est merveilleuse. Nous pouvons rappeler aux enfants que la méditation marchée est un moyen merveilleux de se calmer quand ils sont traversés par des émotions fortes ou quand ils sont énervés. Nous pouvons marcher avec eux sans rien dire, simplement marcher à leurs côtés. Notre souffle est pour eux un rappel bienveillant de respirer à chaque pas.

 

 

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MÉDITATIONS MARCHÉES

 

 

74 RESPIRER CONSCIEMMENT EN MARCHANT

Notre inspiration a tendance à être un peu plus courte que notre expiration. Quand vous inspirez, faites deux ou trois pas. Cela dépend de vos poumons. Si vos poumons veulent deux pas sur l’inspiration, alors donnez-vous exactement deux pas. Si vous vous sentez mieux en faisant trois pas, alors donnez-vous trois pas. Quand vous expirez, écoutez aussi vos poumons et laissez les décider combien de pas vous ferez sur l’expiration. Au début, pratiquez avec deux pas sur l’inspiration et trois sur l’expiration : deux, trois ; deux, trois ; deux, trois. Plus tard, cela pourra devenir trois, quatre ou trois, cinq. Si vous ressentez le besoin de faire un pas de plus sur l’inspiration, alors accordez-vous un pas de plus à apprécier. Quand vous ressentez le besoin de faire un pas de plus sur l’expiration, accordez-vous ce pas supplémentaire en expirant. Tous les pas devraient être source de plaisir.

 

75 LAISSER LE BOUDDHA MARCHER

Il y a quelques années, j’étais seul à Séoul, en Corée du Sud, où je menais une grande méditation marchée dans la ville. Quand vint le moment d’entamer la marche, je trouvai cela très difficile, parce que des centaines de cameraman étaient agglutinés devant moi. Il n’y avait absolument aucun endroit où je pouvais marcher. J’ai dit : « Cher Bouddha, je déclare forfait. Marchez pour moi. » Le Bouddha est venu immédiatement et il a marché. Après cette expérience, j’ai écrit une succession de poèmes qui peuvent être utilisés à n’importe quel moment, mais plus particulièrement quand la marche ou la respiration consciente s’avèrent fastidieuses.

 

Laisse Bouddha respirer,

Laisse Bouddha marcher.

Pas besoin de respirer,

Pas besoin de marcher.

 

C’est Bouddha qui respire,

C’est Bouddha qui marche.

J’apprécie la respiration,

J’apprécie la marche.

 

Bouddha est respiration,

Bouddha est marche.

Je suis la respiration,

Je suis la marche.

 

Il n’y a que la respiration,

Il n’y a que la marche.

Personne ne respire,

Personne ne marche.

 

Paix dans la respiration,

Paix dans la marche.

Paix est la respiration,

Paix est la marche.

 

76 MARCHER AVEC DES POÈMES

Vous pouvez marcher en utilisant des gathas, courts poèmes de pratique. Accordez votre souffle à vos pas et marchez en suivant le rythme du poème. Modifiez-le pour qu’il suive le rythme de vos pas. Parfois, mon inspiration fait deux pas et mon expiration en fait trois. Parfois, mon inspiration fait trois pas et mon expiration, quatre. En général, l’expiration est plus longue que l’inspiration. Vous pouvez modifier le poème, ajouter des mots ou en enlever pour qu’il s’accorde au rythme de vos pas. Quand vous pratiquez la méditation de la course ou du jogging, vous pouvez faire quatre pas sur l’inspiration, cinq pas sur l’expiration. Établissez-vous paisiblement sur le sens du poème dans l’instant présent. Ne laissez pas votre esprit divaguer. N’essayez pas d’être poétique au point d’en oublier la pratique. L’essentiel de la pratique est de cultiver plus de concentration.

 

J’inspire, j’expire,

Plus profonde, plus douce.

Je me calme, je relâche,

Je souris, je suis libre.

Moment présent, moment merveilleux.

 

77 LÎLE DU SOI

Le gatha dans lequel je prends souvent refuge s’appelle : « Revenir dans mon île intérieure ». Quand la vie ressemble à un océan tumultueux, nous devons nous rappeler que nous avons en nous une île paisible. La vie est faite de hauts et de bas, d’allées et venues, de gains et de pertes. En vous établissant dans l’île du soi, vous êtes en sécurité. Quand le Bouddha était mourant, il nous enseigna de ne prendre refuge en rien, en personne, si ce n’est en nôtre île intérieure. En inspirant, faites deux pas et dites : « Prendre refuge ». En expirant, faites trois pas et dites : « Dans l’île du soi ». Ou modifiez les vers et dites : « Je reviens. Prendre refuge. » Vous pouvez toujours ajuster les poèmes avec lesquels vous avez choisi de pratiquer.

 

Quand j’inspire, je retourne

dans mon île intérieure, chez moi.

Il y a de très beaux arbres dans mon île intérieure,

des sources d’eau claire,

des oiseaux tout joyeux,

le soleil et l’air pur.

Quand j’inspire, je suis bien.

Oh, comme j’aime revenir en mon île.

 

78 LA MARCHE LENTE

Quand vous êtes seul, vous pouvez pratiquer la méditation marchée lente. Choisissez une distance de dix pieds environ, soit trois mètres, et en parcourant ces trois mètres, faites un pas à chaque inspiration, et un pas à chaque expiration. Sur le premier pas, vous pouvez dire silencieusement : « Je suis chez moi ». Sur le pas suivant, vous pouvez dire silencieusement : « Je suis arrivé ». Si vous n’êtes pas arrivé à cent pour cent ici et maintenant, restez où vous êtes, et ne faites pas un pas de plus. Mettez-vous au défi. Inspirez et expirez à nouveau jusqu’à ce que vous soyez arrivé à cent pour cent ici et maintenant. Puis offrez un sourire de victoire. Ensuite, faites un deuxième pas. Vous agissez ainsi dans le but de développer une nouvelle habitude : l’habitude de vivre dans l’instant présent.

 

79 PRATIQUER EN FAMILLE

Sortez avec vos enfants pour vous promener tranquillement le soir, avant qu’ils aillent se coucher. Dix minutes suffisent. Si vos enfants le souhaitent, vous pouvez vous tenir la main en marchant. Vous leur transmettrez votre concentration et votre stabilité, et vous bénéficierez de leur innocence et de leur fraîcheur. Les jeunes aiment pratiquer ce poème très simple en marchant : ils peuvent dire en eux-mêmes : « Oui, oui, oui » sur l’inspiration et « merci, merci, merci » sur l’expiration. Je connais beaucoup d’enfants qui adorent ce poème.

 

80 ARRIVER DANS L’INSTANT PRÉSENT

Certains d’entre nous n’ont pas besoin de mots pour les aider à se concentrer, mais lorsque nous commençons à pratiquer, les mots peuvent être très utiles. Ils nous aident à être concentrés, à être ici et maintenant. Quand vous prenez une inspiration, faites deux pas et dites-vous : « Je suis chez moi. Je suis chez moi ». Prenez une expiration et dites en vous-même : « Je suis arrivé. Je suis arrivé ». Ce n’est pas une déclaration ; c’est une pratique. Arrivez ici et maintenant et prenez la résolution de vous arrêter et de ne plus courir. Vous pouvez dire : « Chez moi, chez Moi » sur l’inspiration, et « arrivé, arrivé, arrivé, en expirant. Après avoir passé quelque temps avec « chez moi, arrivé », vous pouvez changer en vous disant : » Ici, maintenant », puis : « solide, libre. »

 

Je suis chez moi,

Je suis arrivé.

Il n’y a  qu’ici

et maintenant.

Bien solide,

vraiment libre,

je prends refuge

en moi-même.

 

 

81 LE BEAU CHEMIN

Les pensées peuvent vagabonder dans un millier de directions

mais sur ce beau chemin, je marche en paix.

A chaque pas se lève une brise légère,

A chaque pas s’épanouit une fleur.

 

L’esprit se précipite en tous sens, tel un singe qui se balance sans s’arrêter pour se reposer. Les pensées ont des millions de trajectoires, et nous sommes à jamais entraînés par elles dans le monde de l’oubli. Si nous pouvons transformer notre sentier de promenade en un terrain pour la méditation, nos pieds feront chaque pas en toute conscience, notre souffle sera en harmonie avec nos pas et notre esprit sera naturellement détendu. Chaque pas que nous ferons renforcera notre paix et notre joie, et entraînera un flux d’énergie paisible qui circulera en nous.

 

82 PRENDRE REFUGE DANS LA TERRE

Quand nous pouvons revenir en nous-mêmes et prendre refuge en nôtre île intérieure, nous devenons à la fois une demeure pour nous-mêmes et un refuge pour les autres. En marchant avec cent pour cent de votre corps et de votre esprit, vous pouvez vous libérer de la colère, de la peur, et du désespoir. Chaque pas peut exprimer votre amour pour la Terre. En marchant, vous pouvez vous dire :

 

À chaque pas,

je reviens à la Terre.

À chaque pas,

je reviens à la source.

À chaque pas,

je prends refuge dans la Terre Mère.

 

Ou encore :

 

J’aime la Terre,

Je suis amoureux de la Terre.

 

83 UNE LETTRE À LA TERRE

Chère Terre Mère,

 

Chaque fois que je marcherai sur la Terre, je m’entraînerai à être conscient que je marche sur toi. Chaque fois que je poserai mon pied sur la Terre, j’aurai une occasion d’être en contact avec toi et avec toutes tes merveilles. À chaque pas, je peux sentir que tu n’es pas seulement en dessous de moi, chère Mère, mais que tu es aussi en moi. Chaque pas fait dans la pleine conscience et la douceur peut me nourrir, me guérir et me permettre d’être en contact avec moi-même et avec toi dans l’instant présent.

En marchant dans cet esprit-là, je peux vivre l’éveil. Je peux m’éveiller au fait que je suis en vie et que la vie est un précieux miracle. Je peux m’éveiller au fait que je ne suis jamais seul et que je ne pourrai jamais mourir. Tu es toujours là en moi et autour de moi, à chaque pas, en train de me nourrir, de m’embrasser et de me porter loin vers l’avenir. Chère Mère, je fais la promesse aujourd’hui de te rendre cet amour et je réaliserai ce vœu en faisant chacun de mes pas sur toi avec tout mon amour et ma tendresse. Je ne marche pas sur de la simple matière, mais sur de l’esprit.

 

 

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2015, et 2016 pour la traduction.

30 mars 2021

Citation : Jean-Jacques Rousseau

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Jean-Jacques Rousseau

Rêveries du promeneur solitaire

 

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Fin de la sixième promenade.

.................................. « Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir, et que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec des hommes. Tant que j’agis librement je suis bon et je ne fais que du bien ; mais aussitôt que je sens le joug, soit de la nécessité soit des hommes, je deviens rebelle ou plutôt rétif, et je suis nul. Lorsqu’il faut faire le contraire de ma volonté, je ne le fais point, quoi qu’il arrive ; je ne fais pas non plus ma volonté même, parce que je suis faible. Je m’abstiens d’agir : car toute ma faiblesse est pour l’action, toute ma force est négative, et tous mes péchés sont d’omission, rarement de commission. Je n’ai jamais cru que la liberté de l’homme consistât à faire ce qu’il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu’il ne veut pas, et voilà celle que j’ai toujours réclamée, souvent conservée, et par qui j’ai été le plus en scandale avec mes contemporains. Car pour eux, actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu qu’ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander. Leur tort n’a donc pas été de m’écarter de la société comme un membre inutile, mais de m’en proscrire comme un membre pernicieux : car j’ai très peu fait de bien, je l’avoue, mais pour du mal il n’en est entré dans ma volonté de ma vie, et je doute qu’il y ait aucun homme au monde qui en ait réellement moins fait que moi. »

 

 

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               Cette fin de promenade (la sixième de l'ouvrage qui en comporte dix) est un des passages qui me parlent au plus près, et sans doute un de ceux que j'ai relu le plus, avec certains autres inclus dans la septième. Rousseau y parle de moi (comment est-ce possible, comment ose-t-il !...), et y dévoile certains traits de mon caractère dont j'ai toujours eu le plus grand mal à me défaire, encore aujourd'hui ayant atteint l'âge dit " de sagesse". Âge qui n'en a, - semblerait-il - guère plus que le nom.

Au fil de ces promenades dans la nature qu'il nous évoque avec poésie, Rousseau nous livre ses pensées dans l'ordre où elles lui viennent, et chacun trouvera matière à réflexion sur soi-même dans cet ouvrage qu'on ne saurait trop conseiller.

Bref et des plus savoureux, celui-ci, qui fait en quelque sorte suite aux "Confessions", fut écrit sur le tard par son auteur en exil pour avoir osé dire sa pensée*, alors qu'il était en pleine possession de ses moyens.

 

*  Dire sa pensée est un exercice redevenu tout assi périlleux de nos jours.

 JCP, 30/03/2021

6 juin 2013

Lao-Tseu, Le Tao Te King, le livre de la Voie et de la vertu

 

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Lao Tseu

(- 571 ... - 531)

 TAO TE KING

LE LIVRE DE LA VOIE ET DE LA VERTU

Traduction Stephen Mitchell

 

 

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1

 

Le tao qui peut être exprimé

n’est pas le Tao éternel.

Le nom qui peut être nommé

n’est pas le Nom éternel.

 

L’indicible est l’éternellement réel.

Nommer est l’origine

de toutes choses particulières.

 

Libre du désir, tu comprends le mystère.

Pris dans le désir, tu ne vois que les manifestations.

 

Pourtant mystère et manifestations

jaillissent de la même source.

Cette source s’appelle ténèbres.

 

Ténèbres dans les ténèbres.

La porte vers toute compréhension.

 

 

 

2

 

Lorsque les gens voient certaines choses comme belles,

d’autres deviennent laides.

Lorsque les gens voient certaines choses comme bonnes,

d’autres deviennent mauvaises.

 

Être et non-être se créent l’un l’autre.

Difficile et facile s’entretiennent l’un l’autre.

Long et court se définissent l’un l’autre.

Haut et bas dépendent l’un de l’autre.

Avant et après se suivent l’un l’autre.

 

Ainsi le Maître

agit sans rien faire

et enseigne sans rien dire.

Les choses apparaissent et il les laisse venir ;

les choses disparaissent et il les laisse partir.

Il a, mais ne possède pas,

agit, mais n’attend rien.

Son oeuvre accomplie, il l’oublie.

C’est pourquoi elle dure toujours.

 

 

 

3

 

Si l’on surestime les grands hommes,

les gens deviennent dépendants.

Si l’on surévalue les biens matériels,

les gens commencent à voler.

 

Le Maître dirige

en vidant l’esprit des gens

et en remplissant leur coeur,

en affaiblissant leur ambition

et en renforçant leur courage.

Il aide chacun à perdre tout

ce qu’il sait, tout ce qu’il désire,

et crée la confusion

chez ceux qui pensent savoir.

 

Pratique le non-agir,

et chaque chose prendra sa place.

 

 

 

4

 

Le Tao est tel un puits :

sans cesse utilisé mais jamais tari.

Il est comme le vide éternel :

empli d’infinies possibilités.

 

Il est caché mais toujours présent.

Je ne sais qui lui a donné naissance.

Il est plus ancien que Dieu.

 

 

 

5

 

Le Tao ne prend pas parti ;

il donne naissance au mal comme au bien.

Le Maître ne prend pas parti ;

il accueille les pécheurs comme les saints.

 

Le Tao est comme un soufflet :

il est vide mais infiniment capable.

Plus tu l’utilises, plus il est fécond ;

plus tu en parles, moins tu le comprends.

 

Reste ancré au centre.

 

 

 

6

 

Le Tao est appelé la Grande Mère :

vide mais inépuisable,

il donne naissance à des mondes infinis.

 

Il est toujours présent en toi.

Tu peux l’utiliser comme bon te semble.

 

 

 

7

 

Le Tao est infini, éternel.

Pourquoi est-il éternel ?

Il n’est jamais né ;

ainsi ne peut-il jamais mourir.

Pourquoi est-il infini ?

Il n’a pas de désirs pour lui-même ;

ainsi est-il présent pour tous les êtres.

 

Le Maître reste en retrait ;

c’est pourquoi il est en avance.

Il est détaché de toutes choses ;

c’est pourquoi il est un avec elles.

Parce qu’il s’est libéré de lui-même,

il est parfaitement accompli.

 

 

 

8

 

Le bien suprême est comme l’eau,

qui nourrit toutes choses sans en avoir l’intention.

Elle se contente des places inférieures

que les autres dédaignent.

Ainsi elle est comme le Tao.

 

En ta demeure, vis près du sol.

En pensées, reste simple.

En conflit, sois juste et généreux.

En gouvernant, n’essaie pas de contrôler.

En travaillant, fais ce que tu aimes.

En famille, sois pleinement présent.

 

Lorsque tu te satisfais d’être simplement toi-même

et ne te compares ni ne te mets en compétition,

tout le monde te respecte.

 

 

 

9

 

Emplis ton bol à ras bord

et il débordera.

Aiguise ton couteau sans relâche

et il s’émoussera.

Cours après l’argent et la sécurité

et ton coeur ne s’apaisera jamais.

Soucie-toi de l’approbation des gens

et tu seras leur prisonnier.

 

Fais ton travail, puis retire-toi.

La seule voie vers la sérénité.

 

 

 

10

 

Peux-tu détourner ton esprit de ses errances

et rester dans l’unicité originelle ?

Peux-tu laisser ton corps devenir souple

comme celui d’un nouveau-né ?

Peux-tu purifier ta vision intime

jusqu’à ne rien voir d’autre que la lumière ?

Peux-tu aimer les gens et les diriger

sans leur imposer ta volonté ?

Peux-tu gérer les affaires les plus vitales

en laissant les événements suivre leur cours ?

Peux-tu te distancier de ton propre esprit

et ainsi comprendre toutes choses ?

 

Donner naissance et nourrir,

avoir sans posséder,

agir sans rien attendre,

diriger sans tenter de contrôler :

ceci est la suprême vertu.

 

 

 

11

 

Nous joignons des rayons pour en faire une roue,

mais c’est le vide du moyeu

qui permet au chariot d’avancer.

 

Nous modelons de l’argile pour en faire un vase,

mais c’est le vide au-dedans

qui retient ce que nous y versons.

 

Nous clouons du bois pour en faire une maison,

mais c’est l’espace intérieur

qui la rend habitable.

 

Nous travaillons avec l’être,

mais c’est du non-être dont nous avons l’usage.

 

 

 

12

 

Les couleurs aveuglent l’oeil.

Les sons assourdissent l’oreille.

Les saveurs engourdissent le palais.

Les pensées affaiblissent l’esprit.

Les désirs fanent le coeur.

 

Le Maître observe le monde

mais fait confiance à sa vision intérieure.

Il laisse les choses aller et venir.

Son coeur est ouvert comme le ciel.

 

 

 

13

 

Le succès est aussi dangereux que l’échec.

L’espoir est aussi vain que la peur.

Que signifie: «le succès est aussi dangereux que l’échec»?

Que tu montes ou descendes l’échelle,

ta position est instable.

Lorsque tu as les deux pieds sur le sol,

tu gardes toujours ton équilibre.

 

Que signifie: « l’espoir est aussi vain que la peur » ?

Espoir et peur sont des fantômes

qui naissent de la préoccupation de soi.

Quand nous ne voyons pas le soi comme soi,

qu’avons-nous à craindre ?

 

Vois le monde comme toi-même.

Fais confiance à la vie telle qu’elle est.

Aime le monde comme toi-même ;

alors tu pourras prendre soin de toutes choses.

 

 

 

14

 

Regarde, et tu ne peux le voir.

Écoute, et tu ne peux l’entendre.

Tends la main, et tu ne peux le saisir.

 

En haut, il n’est pas lumineux.

En bas, il n’est pas sombre.

Complet, indicible,

il retourne au royaume du rien.

Forme qui comprend toutes formes,

image sans aucune image,

subtil, au-delà de toute conception.

 

Approche-le et il n’est pas de début ;

suis-le et il n’est pas de fin.

Tu ne peux le connaître, mais tu peux l’être,

sans effort dans ta propre vie.

Comprends simplement d’où tu viens :

ceci est l’essence de la sagesse.

 

 

 

15

 

Les anciens Maîtres étaient profonds et subtils.

Leur sagesse était insondable.

Il est impossible de la décrire ;

tout ce que l’on peut décrire, c’est leur apparence.

 

Ils étaient prudents

comme quelqu’un traversant un ruisseau gelé.

Alertes comme un guerrier en territoire ennemi.

Courtois comme un invité.

Fluides comme la glace fondante.

Modelables comme une pièce de bois brut.

Accueillants comme une vallée.

Clairs comme un verre d’eau.

 

As-tu la patience d’attendre

jusqu’à ce que ta boue se dépose et que l’eau soit claire?

Peux-tu rester immobile

jusqu’à ce que l’action juste survienne d’elle-même ?

 

Le Maître ne recherche pas l’accomplissement.

Ne recherchant rien, n’attendant rien,

il est présent et peut accueillir toutes choses.

 

 

 

16

 

Vide ton esprit de toute pensée.

Laisse ton coeur être en paix.

Observe l’agitation des êtres,

mais contemple leur retour.

 

Chaque être distinct dans l’univers

revient à la source commune.

Revenir à la source, c’est la sérénité.

 

Si tu ne prends pas conscience de la source,

tu t’enfonces dans la confusion et la tristesse.

Quand tu comprends d’où tu viens,

tu deviens naturellement tolérant,

désintéressé, amusé,

bienveillant comme une grand-mère,

digne comme un roi.

Immergé dans la merveille du Tao,

tu peux faire face à tout ce que la vie t’apporte,

et quand vient la mort, tu es prêt.

 

 

 

17

 

Quand le Maître gouverne, les gens

ont à peine conscience qu’il existe.

À défaut, le mieux est un dirigeant qu’on aime.

Puis encore, un qu’on craint.

Le pire est un dirigeant qu’on méprise.

 

Si tu ne donnes pas de responsabilités aux gens,

tu les rends irresponsables.

 

Le Maître ne parle pas, il agit.

Quand son oeuvre est achevée,

les gens disent : « Regarde !

C’est nous qui l’avons fait, tout seuls ! »

 

 

 

18

 

Quand le grand Tao est oublié,

la bonté et la piété apparaissent.

Quand l’intelligence du corps décline,

l’ingéniosité et la connaissance se montrent.

Quand il n’y aucune paix dans la famille,

la piété filiale commence.

Quand le pays sombre dans le chaos,

naît le patriotisme.

 

 

 

19

 

Laisse tomber la sagesse et la sainteté,

et les gens seront cent fois plus heureux.

Laisse tomber la moralité et la justice,

et les gens feront ce qui est juste.

Laisse tomber l’industrie et le profit,

et il n’y aura pas de voleurs.

 

Si ces trois actions sont insuffisantes,

reste simplement au centre du cercle

et laisse toutes choses suivre leurs cours.

 

 

 

20

 

Arrête de penser, et finis-en avec tes problèmes.

Quelle différence y a-t-il entre oui et non ?

Quelle différence y a-t-il entre succès et échec ?

Dois-tu estimer ce qu’estiment les autres,

éviter ce que les autres évitent ?

Ridicule !

 

Les autres sont excités

comme s’ils étaient à la parade.

Moi seul suis indifférent,

moi seul suis sans expression

comme un nouveau-né avant qu’il ne sache sourire.

 

Les autres ont ce qu’ils veulent.

Moi seul ne possède rien.

 

Moi seul vais à la dérive,

comme quelqu’un sans foyer.

Je suis tel l’idiot, mon esprit est si vide.

 

Les autres sont lumineux ;

moi seul suis sombre.

Les autres sont vifs ;

moi seul suis insipide.

Les autres ont une raison d’être ;

moi seul ne sais pas.

Je dérive comme une vague sur l’océan,

je voyage sans but, comme souffle le vent.

 

Je suis différent des autres.

Je bois au sein de la Grande Mère.

 

 

 

21

 

Le Maître conserve son esprit

à jamais un avec le Tao ;

c’est ce qui lui confère son éclat.

 

Le Tao est insaisissable.

Comment son esprit peut-il être un avec lui ?

Parce que le Maître ne s’attache pas aux idées.

 

Le Tao est sombre et insondable.

Comment peut-il le faire rayonner ?

Parce que le Maître le laisse faire.

 

Depuis bien avant que le temps et l’espace ne fussent,

le Tao est.

Il est au-delà du est et du n’est pas.

Comment sais-je que cela est vrai ?

Je regarde en moi et je vois.

 

 

 

22

 

Si tu veux être entier,

laisse-toi être partiel.

Si tu veux être droit,

laisse-toi être tordu.

Si tu veux être plein,

laisse-toi être vide.

Si tu veux renaître,

laisse-toi mourir.

Si tu veux que tout te soit offert,

renonce à tout ce que tu as.

 

Le Maître, en demeurant dans le Tao,

crée un exemple pour tous les êtres.

Parce qu’il ne s’expose pas,

les gens peuvent voir sa lumière.

Parce qu’il n’a rien à prouver,

les gens peuvent se fier à sa parole.

Parce qu’il ne sait pas qui il est,

les gens se reconnaissent en lui.

Parce qu’il n’a aucun but,

tout ce qu’il fait réussit.

 

Quand les anciens Maîtres disaient :

« Si tu veux que tout te soit offert,

renonce à tout ce que tu as »,

ce n’étaient pas de vains mots.

Seul en étant vécu par le Tao

peux-tu être vraiment toi-même.

 

 

 

23

 

Exprime-toi complètement,

puis reste silencieux.

Sois comme les forces de la nature :

quand ça souffle, il n’y a que le vent ;

quand il pleut, il n’y a que la pluie ;

quand les nuages passent, le soleil brille.

 

Si tu t’ouvres au Tao,

tu es un avec le Tao

et tu peux l’incarner pleinement.

Si tu t’ouvres à la vision intime,

tu es un avec la vision intime,

et tu peux l’utiliser pleinement.

Si tu t’ouvres à la perte,

tu es un avec la perte

et tu peux l’accepter pleinement.

 

Ouvre-toi au Tao,

puis fais confiance à tes réponses naturelles ;

et tout prendra sa place.

 

 

 

24

 

Celui qui se dresse sur la pointe des pieds

n’est pas stable.

Celui qui se précipite en avant

ne va pas loin.

Celui qui essaie de briller

ternit sa propre lumière.

Celui qui se définit

ne peut savoir qui il est réellement.

Celui qui exerce son pouvoir sur les autres

se prive de son véritable pouvoir.

Celui qui s’attache à son oeuvre

ne crée rien de durable.

 

Si tu veux être en accord avec le Tao,

fais simplement ton travail, puis lâche prise.

 

 

 

25

 

Il y avait quelque chose de sans forme et de parfait

avant que l’univers ne fût né.

Serein. Vide.

Solitaire. Immuable.

Infini. Éternellement présent.

C’est la mère de l’univers.

À défaut d’un meilleur nom,

je l’appelle le Tao.

 

Il s’écoule à travers toutes choses,

au-dedans, au-dehors, et revient

à l’origine de toutes choses.

 

Le Tao est grand.

L’univers est grand.

La terre est grande.

L’homme est grand.

Ce sont les quatre grandes puissances.

 

L’homme se règle sur la terre.

La terre se règle sur l’univers.

L’univers se règle sur le Tao.

Le Tao ne se règle que sur lui-même.

 

 

 

26

 

Le lourd est la racine du léger.

L’immobile est la source de tout mouvement.

 

Ainsi le Maître voyage tout le jour

sans quitter sa demeure.

Aussi splendides soient les vues,

il reste sereinement en lui-même.

 

Pourquoi le seigneur du pays

devrait-il aller et venir comme un fou ?

Si tu te laisses ballotter de-ci de-là,

tu perds le contact avec la source.

Si tu laisses l’agitation te gouverner,

tu perds le contact avec qui tu es.

 

 

 

27

 

Un bon voyageur n’a pas de plans fixes

et n’est pas tendu vers l’arrivée.

Un bon artiste laisse son intuition

le mener là où elle le souhaite.

Un bon scientifique s’est libéré des concepts

et garde l’esprit ouvert à ce qui est.

 

Ainsi le Maître est disponible pour tous

et ne rejette personne.

Il est prêt à tirer parti de toutes les situations

et ne gâche rien.

Cela s’appelle incarner la lumière.

 

Qu’est-ce qu’un homme bon

sinon un exemple pour l’homme mauvais ?

Qu’est-ce qu’un homme mauvais

sinon une opportunité pour l’homme bon ?

Si tu ne comprends pas cela, tu te perdras,

aussi intelligent sois-tu.

C’est le grand secret.

 

 

 

28

 

Connais le viril,

mais tiens-t’en au féminin :

accueille le monde à bras ouvert.

Si tu accueilles le monde,

jamais le Tao ne te laissera

et tu seras comme un petit enfant.

 

Connais le blanc,

mais tiens-t’en au noir :

sois un modèle pour le monde.

Si tu es un modèle pour le monde,

le Tao sera fort en toi,

et rien ne te sera impossible.

 

Connais le personnel,

mais tiens-t’en à l’impersonnel :

accepte le monde tel qu’il est.

Si tu acceptes le monde,

le Tao sera lumineux en toi

et tu retourneras à ton être originel.

 

Le monde est issu du vide,

comme les ustensiles sont issus d’un bloc de bois.

Le Maître connaît les ustensiles,

mais s’en tient au bloc :

ainsi peut-il utiliser toutes choses.

 

 

 

29

 

Souhaites-tu rendre le monde meilleur ?

Je ne pense pas que cela puisse se faire.

 

Le monde est parfait.

On ne peut le rendre meilleur.

Si tu es négligent envers lui, tu le détruiras.

Si tu le traites comme un objet, tu le perdras.

 

Il y a un temps pour être devant,

un temps pour être derrière ;

un temps pour être en mouvement,

un temps pour être au repos ;

un temps pour être vigoureux,

un temps pour être épuisé ;

un temps pour être en sécurité ;

un temps pour être en danger.

 

Le Maître voit les choses comme elles sont,

sans tenter de les contrôler.

Il les laisse suivre leur cours,

et demeure au centre du cercle.

 

 

 

30

 

Qui fait confiance au Tao pour gouverner les hommes

n’essaie pas de forcer les choses

ou de défaire ses ennemis par la force des armes.

À toute force, il y a une force opposée.

La violence, même bien intentionnée,

frappe toujours en retour.

 

Le Maître fait son travail,

puis s’arrête.

Il comprend que l’univers

est à jamais hors de contrôle,

et qu’essayer de dominer les événements

va contre le courant du Tao.

Parce qu’il croit en lui-même,

il n’essaie pas de convaincre les autres.

Parce qu’il se satisfait de lui-même,

il n’a pas besoin de l’approbation des autres.

Parce qu’il s’accepte lui-même,

le monde entier l’accepte.

 

 

 

31

 

Les armes sont les instruments de la violence ;

tous les hommes honnêtes les détestent.

 

Les armes sont les instruments de la peur ;

un homme honnête les évitera

sauf en cas d’extrême nécessité,

et, s’il y est forcé, ne les utilisera

qu’avec la plus grande retenue.

La paix est sa plus haute valeur.

Si la paix est brisée,

comment peut-il être satisfait ?

Ses ennemis ne sont pas des démons,

mais des êtres humains comme lui.

Il ne leur souhaite pas de mal personnellement

ni ne se réjouit dans la victoire.

Comment pourrait-il se réjouir dans la victoire

et trouver plaisir dans le massacre des hommes ?

 

Il entre dans la bataille gravement,

avec tristesse et grande compassion,

comme s’il se rendait à des funérailles.

 

 

 

32

 

Le Tao ne peut être perçu.

Plus petit qu’un électron,

il contient d’innombrables galaxies.

 

Si les puissants et les puissantes

pouvaient rester centrés dans le Tao,

toutes choses seraient en harmonie.

Le monde deviendrait un paradis.

Les gens seraient en paix

et la loi serait inscrite dans les coeurs.

 

Quant aux noms et aux formes,

sache qu’ils sont provisoires.

Quant aux institutions,

sache reconnaître où leur rôle doit finir.

Sachant quand t’arrêter,

tu peux éviter n’importe quel danger.

 

Toutes choses finissent dans le Tao

comme les rivières se jettent dans la mer.

 

 

 

33

 

Connaître les autres est intelligence ;

se connaître soi-même est la vraie sagesse.

Maîtriser les autres est force ;

se maîtriser soi-même est le vrai pouvoir.

 

Si tu comprends que tu as suffisamment,

tu es vraiment riche.

Si tu restes au centre

et acceptes la mort de tout ton cœur,

tu vivras toujours.

 

 

 

34

 

Le grand Tao coule partout.

Toutes choses naissent de lui,

mais il ne les crée pas.

Il s’investit totalement dans son oeuvre,

mais ne la revendique pas.

Il nourrit des mondes infinis,

mais ne s’y attache pas.

Puisqu’il est fondu en toutes choses

et caché en leurs cœurs,

on peut le dire humble.

Puisque toutes choses se dissolvent en lui

et que lui seul perdure,

on peut le dire grand.

Il n’est pas conscient de sa grandeur ;

ainsi est-il vraiment grand.

 

 

 

35

 

Celui qui est centré dans le Tao

peut aller où il le désire, sans danger.

Il perçoit l’harmonie universelle,

même au milieu d’une grande douleur,

car il a trouvé la paix dans son cœur.

 

Une musique ou le fumet d’un bon plat

peut amener des gens à s’arrêter et à y prendre plaisir.

Mais les mots qui mènent au Tao

semblent monotones et sans saveur.

Quand tu le cherches, il n’y a rien à voir.

Quand tu l’écoutes, il n’y a rien à entendre.

Quand tu l’utilises, il est inépuisable.

 

 

 

36

 

Si tu veux réduire une chose,

permets-lui d’abord de grandir.

Si tu veux te débarrasser de quelque chose,

permets-lui d’abord de s’épanouir.

Si tu veux prendre quelque chose,

permets-lui d’abord d’être donné.

Cela s’appelle la perception subtile

de la réalité telle qu’elle est.

 

Le doux triomphe du dur.

Le lent triomphe du rapide.

Que tes méthodes demeurent un mystère.

N’en montre aux autres que les résultats.

 

 

 

37

 

Le Tao ne fait jamais rien ;

pourtant à travers lui toutes choses se font.

 

Si les puissants et les puissantes

pouvaient se centrer en lui,

le monde entier se transformerait

de lui-même, dans ses rythmes naturels.

Les gens seraient heureux

de leur vie quotidienne,

en harmonie et libres de tout désir.

 

Quand il n’y a pas de désir,

toutes choses sont en paix.

 

 

 

38

 

Le Maître ne court pas après le pouvoir ;

ainsi est-il vraiment puissant.

L’homme ordinaire est tendu vers le pouvoir ;

ainsi n’en a-t-il jamais assez.

 

Le Maître ne fait rien,

mais ne laisse rien d’inachevé.

L’homme ordinaire sans cesse fait des choses,

mais il en reste toujours plus à faire.

 

L’homme bienveillant fait quelque chose,

mais quelque chose demeure inachevé.

L’homme juste fait quelque chose,

et laisse de nombreuses choses à faire.

L’homme moral fait quelque chose,

et quand personne ne réagit,

il retrousse ses manches et utilise la violence.

 

Quand le Tao se perd, il y a la bienveillance.

Quand la bienveillance se perd, il y a la morale.

Quand la morale se perd, il y a le rite.

Le rite est l’enveloppe de la vraie foi,

le début du chaos.

 

Ainsi le Maître s’occupe de la profondeur et non de la surface,

du fruit et non de la fleur.

Il n’a pas de volonté propre.

Il vit dans la réalité,

et laisse toutes illusions passer.

 

 

 

39

 

En harmonie avec le Tao,

le ciel est clair et vaste,

la terre est ferme et fertile,

les êtres prospèrent ensemble,

satisfaits de ce qu’ils sont,

se multipliant sans cesse,

sans cesse renouvelés.

 

Quand l’homme interfère avec le Tao,

le ciel devient sale,

la terre s’épuise,

les espèces s’éteignent,

l’équilibre se désagrège.

 

Le Maître voit chaque partie avec compassion,

parce qu’il comprend le tout.

Il pratique constamment l’humilité.

Il ne brille pas comme un joyau

mais se laisse modeler par le Tao,

aussi rugueux et commun qu’une pierre.

 

 

 

40

 

Le retour est le mouvement du Tao.

Céder est la voie du Tao.

 

Toutes choses naissent de l’être.

L’être naît du non-être.

 

 

 

41

 

Quand un homme supérieur entend parler du Tao,

il commence tout de suite à l’incarner.

Quand un homme ordinaire entend parler du Tao,

il y croit à moitié et en doute à moitié.

Quand un homme sot entend parler du Tao,

il en rit à gorge déployée.

S’il n’en riait pas,

ce ne serait pas le Tao.

 

Ainsi est-il dit :

le chemin vers la lumière paraît sombre,

le chemin qui avance semble reculer,

le chemin direct semble long,

le vrai pouvoir semble faible,

la vraie pureté semble ternie,

la vraie constance semble changeante,

la vraie clarté semble obscure,

le plus grand art semble naïf,

le plus grand amour semble indifférent,

la plus grande sagesse semble puérile.

 

Le Tao ne se trouve nulle part,

pourtant il nourrit et complète toutes choses.

 

 

 

42

 

Le Tao donne naissance à l’Un.

L’Un donne naissance au Deux.

Le Deux donne naissance au Trois.

Le Trois donne naissance à toutes choses.

 

Toutes choses sont adossées au féminin

et font face au masculin.

Quand masculin et féminin se rejoignent,

toutes choses s’harmonisent.

 

Les hommes ordinaires détestent la solitude.

Mais le Maître s’en sert,

l’embrassant, comprenant

qu’il est un avec l’univers.

 

 

 

43

 

La chose la plus douce au monde

triomphe de la chose la plus dure au monde.

Ce qui n’a pas de substance

pénètre là où il n’est pas d’espace.

Cela montre la valeur de la non-action.

 

Enseigner sans paroles,

accomplir sans actions :

telle est la voie du Maître.

 

 

 

44

 

Gloire ou intégrité : quel est le plus important ?

Argent ou bonheur : lequel a le plus de valeur ?

Succès ou échec : lequel est le plus destructeur ?

 

Si tu attends des autres ton épanouissement,

tu ne seras jamais véritablement comblé.

Si ton bonheur dépend de l’argent,

tu ne seras jamais heureux avec toi-même.

 

Sois content de ce que tu as ;

réjouis-toi de la réalité telle qu’elle est.

Quand tu comprends que rien ne manque,

le monde entier t’appartient.

 

 

 

45

 

La vraie perfection semble imparfaite,

mais elle est parfaitement elle-même.

La vraie plénitude semble vide,

mais elle est pleinement présente.

 

La vraie droiture semble tortueuse.

La vraie sagesse semble folle.

La vraie profondeur semble ingénue.

 

Le Maître permet aux choses d’arriver.

Il façonne les événements comme ils viennent.

Il fait deux pas en arrière

et laisse le Tao parler pour lui-même.

 

 

 

46

 

Quand un pays est en harmonie avec le Tao,

les usines produisent des biens et des outils.

Quand un pays va à l’encontre du Tao,

les armes s’entassent aux portes de ses villes.

 

Il n’y a pas de plus grande illusion que la peur,

pas de plus grande erreur que de se préparer à se défendre,

pas de plus grande infortune que de croire avoir un ennemi.

 

Qui peut voir au-delà de toute peur

est toujours en sécurité.

 

 

 

47

 

Sans ouvrir ta porte,

tu peux ouvrir ton cœur au monde.

Sans regarder par ta fenêtre,

tu peux voir l’essence du Tao.

 

Plus tu sais,

moins tu comprends.

 

Le Maître arrive sans partir,

voit la lumière sans regarder,

accomplit sans rien faire.

 

 

 

48

 

Dans la recherche du savoir,

chaque jour quelque chose est ajouté.

Dans la pratique du Tao,

chaque jour quelque chose est lâché.

De moins en moins as-tu besoin de forcer les choses,

jusqu’à ce que finalement tu parviennes à la non-action.

Quand rien n’est fait,

rien n’est inachevé.

 

La vraie maîtrise peut être gagnée

en laissant les choses suivre leur cours.

Elle ne peut être gagnée en interférant.

 

 

 

49

 

Le Maître n’a pas d’esprit en propre.

Il travaille avec l’esprit des gens.

 

Il est bon avec ceux qui sont bons.

Il est également bon

avec ceux qui ne sont pas bons.

Ceci est la vraie bonté.

 

Il fait confiance à ceux qui sont dignes de confiance.

Il fait également confiance

à ceux qui ne sont pas dignes de confiance.

Ceci est la vraie confiance.

 

L’esprit du Maître est comme l’espace.

Les gens ne le comprennent pas.

Ils se tournent vers lui et attendent.

Le Maître les traite comme ses propres enfants.

 

 

 

50

 

Le Maître se donne

à tout ce que l’instant apporte.

Il sait qu’il va mourir,

et rien ne lui reste à quoi s’agripper :

pas d’illusions dans l’esprit,

pas de résistances dans le corps.

Il ne réfléchit pas à ses actions ;

elles jaillissent de la profondeur de son être.

Il ne refuse rien de la vie ;

ainsi est-il prêt pour la mort,

comme un homme est prêt à dormir

après une bonne journée de travail.

 

 

 

51

 

Chaque être dans l’univers

est une expression du Tao.

Il jaillit dans l’existence

inconscient, parfait, libre,

assume un corps physique,

laisse les circonstances le compléter.

C’est pourquoi chaque être,

spontanément, honore le Tao.

 

Le Tao donne naissance à tous les êtres,

les nourrit, les soutient,

prend soin d’eux, les réconforte, les protège,

les ramène à lui-même,

créant sans posséder,

agissant sans rien attendre,

guidant sans contrôler.

C’est pourquoi l’amour du Tao

est dans la nature même des choses.

 

 

 

52

 

Chaque être dans l’univers

est une expression du Tao.

Il jaillit dans l’existence

inconscient, parfait, libre,

assume un corps physique,

laisse les circonstances le compléter.

C’est pourquoi chaque être,

spontanément, honore le Tao.

 

Le Tao donne naissance à tous les êtres,

les nourrit, les soutient,

prend soin d’eux, les réconforte, les protège,

les ramène à lui-même,

créant sans posséder,

agissant sans rien attendre,

guidant sans contrôler.

C’est pourquoi l’amour du Tao

est dans la nature même des choses.

 

 

 

53

 

La grande Voie est simple,

mais les gens préfèrent les chemins détournés.

Sois conscient lorsque les choses sont déséquilibrées.

Reste centré dans le Tao.

 

Quand de riches spéculateurs prospèrent

alors que les paysans perdent leurs terres ;

quand le gouvernement dépense de l’argent

en armes plutôt qu’en remèdes ;

quand la classe supérieure est extravagante et irresponsable

alors que les pauvres n’ont nulle part où se tourner –

tout cela est vol et chaos.

Ce n’est pas être en accord avec le Tao.

 

 

 

54

 

Qui est campé dans le Tao

ne peut être déraciné.

Qui étreint le Tao

ne peut être anéanti.

Son nom sera honoré

de génération en génération.

 

Laisse le Tao s’exprimer dans ta vie

et tu seras authentique.

Laisse-le s’exprimer dans ta famille

et ta famille s’épanouira.

Laisse-le s’exprimer dans ton pays

et ton pays sera un exemple

pour tous les pays du monde.

Laisse-le s’exprimer dans l’univers

et l’univers chantera.

 

Comment sais-je que cela est vrai ?

Je regarde en moi-même.

 

 

 

55

 

Qui est en harmonie avec le Tao

est comme un nouveau-né.

Ses os sont souples, ses muscles sont faibles,

mais sa poigne est puissante.

Il ne sait rien de l’union

de l’homme et de la femme,

mais son pénis peut être en érection,

si intense est son énergie vitale.

Il peut crier à tue-tête toute la journée,

mais sa voix n’en devient jamais rauque,

si complète est son harmonie.

 

Le pouvoir du Maître est ainsi.

Il laisse toutes choses aller et venir

sans effort, sans désir.

Il n’attend jamais de résultats ;

ainsi n’est-il jamais déçu.

Parce qu’il n’est jamais déçu,

son esprit ne vieillit jamais.

 

 

 

56

 

Ceux qui savent ne parlent pas.

Ceux qui parlent ne savent pas.

 

Garde la bouche close,

bloque tes sens,

émousse ton tranchant,

délie tes noeuds,

adoucis ton regard,

laisse ta poussière se déposer.

Ceci est l’identité originelle.

 

Sois comme le Tao.

On ne peut l’approcher ou s’en éloigner,

l’avantager ou lui nuire,

l’honorer ou le faire tomber en disgrâce.

Il s’abandonne continuellement.

C’est pourquoi il perdure.

 

 

 

57

 

Si tu veux être un grand dirigeant,

apprends à suivre le Tao.

N’essaie pas de contrôler.

Laisse tomber les plans et les concepts,

et le monde se gouvernera lui-même.

 

Plus tu imposes d’interdictions,

moins les gens seront vertueux.

Plus tu as d’armes,

moins les gens seront en sécurité.

Plus tu mets en place d’assistance,

moins les gens seront autonomes.

 

C’est pourquoi le Maître dit :

je laisse tomber la loi,

et les gens deviennent honnêtes.

Je laisse tomber l’économie,

et les gens deviennent prospères.

Je laisse tomber la religion,

et les gens deviennent sereins.

Je laisse tomber tout désir pour le bien commun,

et le bien devient aussi commun que l’herbe.

 

 

 

58

 

Si l’on gouverne un pays avec tolérance,

les gens sont tranquilles et honnêtes.

Si l’on gouverne un pays par la répression,

les gens sont déprimés et retors.

 

Quand la volonté de pouvoir domine,

plus grands sont les idéaux, plus petits sont les résultats.

Essaie de rendre les gens heureux,

et tu poses les fondements de la misère.

Essaie de rendre les gens vertueux,

et tu poses les fondements du vice.

 

Ainsi, le Maître se contente

de servir d’exemple

et de ne pas imposer sa volonté.

Il est pointu, mais ne perce pas.

Direct, mais souple.

Radieux, sans éblouir.

 

 

 

59

 

Pour bien gouverner un pays,

il n’est rien de mieux que la modération.

 

La marque d’un homme modéré

est sa liberté envers ses propres idées.

Tolérant comme le ciel,

pénétrant comme la lumière du soleil,

solide comme la montagne,

souple comme l’arbre dans le vent,

il n’a pas de destination en vue

et tire parti de tout ce que la vie

vient à mettre sur son chemin.

 

Rien ne lui est impossible.

Parce qu’il a lâché prise,

il peut s’occuper du bien-être des gens

comme une mère s’occupe de son enfant.

 

 

 

60

 

Gouverner un grand pays

est comme frire un petit poisson.

Tu le gâtes en le faisant trop cuire.

 

Centre ton pays dans le Tao

et le mal n’aura aucun pouvoir.

Non qu’il ne soit pas là,

mais tu pourras t’écarter de son chemin.

 

Ne donne au mal rien à quoi s’opposer

et il disparaîtra de lui-même.

 

 

 

61

 

Quand un pays obtient une grande puissance,

il devient comme la mer :

toutes les rivières viennent s’y jeter.

Plus il devient puissant,

plus grand est le besoin d’humilité.

L’humilité, c’est avoir confiance dans le Tao,

et ainsi ne jamais avoir besoin de se défendre.

 

Une grande nation est comme un grand homme:

quand il fait une erreur, il s’en rend compte.

S’en étant rendu compte, il l’admet.

L’ayant admis, il la corrige.

Il considère ceux qui lui montrent ses fautes

comme ses guides les plus bienveillants.

Il considère son ennemi

comme l’ombre que lui-même projette.

 

Si une nation est centrée dans le Tao,

si elle nourrit ses citoyens

et ne se mêle pas des affaires des autres,

elle sera une lumière pour toutes les nations du monde.

 

 

 

62

 

Le Tao est le centre de l’univers,

le trésor de l’homme bon,

le refuge de l’homme mauvais.

 

Les honneurs peuvent s’acheter avec des mots habiles,

le respect peut se gagner avec de bonnes actions ;

mais le Tao est au-delà de toute valeur,

et personne ne peut l’acquérir.

 

Ainsi, quand on choisit un nouveau dirigeant,

n’offre pas de l’aider

avec tes richesses ou ton expertise.

Offre plutôt

de l’instruire au sujet du Tao.

 

Pourquoi les anciens Maîtres estimaient-ils le Tao?

Parce qu’en étant un avec le Tao,

lorsque tu cherches, tu trouves,

et lorsque tu fais une erreur, tu es pardonné.

C’est pourquoi il est aimé de tous.

 

 

 

63

 

Agis sans faire ;

travaille sans effort.

Considère les petites choses comme si elles étaient grandes

et les choses peu nombreuses comme abondantes.

Affronte le difficile

tant qu’il est encore facile ;

accomplis la grande œuvre

par une série de petites actions.

 

Le Maître ne cours jamais après le grand ;

ainsi atteint-il la grandeur.

Quand il rencontre une difficulté,

il s’arrête et il s’y consacre.

Il ne s’accroche pas à son propre confort ;

ainsi les problèmes ne sont pas un problème pour lui.

 

 

 

64

 

Ce qui a pris racine est facile à nourrir.

Ce qui est récent est facile à corriger.

Ce qui est fragile est facile à briser.

Ce qui est petit est facile à disperser.

 

Préviens le malheur avant qu’il ne survienne.

Mets les choses en ordre avant qu’elles n’existent.

Le pin géant

grandit à partir d’une petite pousse.

Le voyage de mille lieues

commence avec le premier pas.

 

En te précipitant dans l’action, tu échoues.

En essayant de saisir les choses, tu les perds.

En forçant un projet à s’achever,

tu gâtes ce qui était presque mûr.

 

Ainsi le Maître agit

en laissant les choses suivre leur cours.

Il demeure aussi calme

à la fin qu’au début.

Il n’a rien,

et n’a donc rien à perdre.

Ce qu’il désire est le non-désir ;

ce qu’il apprend, c’est à désapprendre.

Il rappelle simplement aux gens

qui ils ont toujours été.

Il ne se soucie de rien excepté du Tao.

Ainsi peut-il prendre soin de toutes choses.

 

 

 

65

 

Les Maîtres anciens

n’essayaient pas d’instruire les gens,

mais leur enseignaient à ne pas savoir.

 

Quand ils pensent connaître les réponses,

les gens sont difficiles à guider.

Quand ils savent qu’ils ne savent pas,

les gens peuvent trouver leur propre voie.

 

Si tu veux apprendre à gouverner,

évite d’être riche ou astucieux.

Le modèle le plus simple est le plus clair.

Satisfait d’une vie ordinaire,

à tous, tu peux montrer la voie

pour retourner à leur vraie nature.

 

 

 

66

 

Tous les fleuves se jettent dans la mer

parce qu’elle est plus basse qu’ils ne sont.

L’humilité lui confère sa puissance.

 

Si tu veux gouverner les gens,

tu dois te placer au-dessous d’eux.

Si tu veux mener les gens,

tu dois apprendre à les suivre.

 

Le Maître est au-dessus des gens

et personne ne se sent opprimé.

Il guide les gens

et personne ne se sent manipulé.

Le monde entier lui est reconnaissant.

Parce qu’il n’est en rivalité avec personne,

personne ne peut rivaliser avec lui.

 

 

 

67

 

Certains disent que mon enseignement est absurde.

D’autres le disent sublime mais impraticable.

Mais pour ceux qui ont regardé en eux-mêmes,

cette absurdité fait parfaitement sens.

Et pour ceux qui le mettent en pratique,

cette sublimité a des racines profondes.

 

Je n’ai que trois choses à enseigner :

la simplicité, la patience, la compassion.

Toutes trois sont tes plus grands trésors.

Simple en actions et en pensées,

tu retournes à la source de l’être.

Patient avec tes ennemis comme avec tes amis,

tu te mets en accord avec la réalité.

Compatissant envers toi-même,

tu réconcilies tous les êtres du monde.

 

 

 

68

 

Le meilleur athlète

veut son adversaire au meilleur de sa forme.

Le meilleur général

pénètre l’esprit de son ennemi.

Le meilleur homme d’affaires

sert le bien commun.

Le meilleur dirigeant

suit la volonté du peuple.

 

Chacun d’eux incarne

la vertu de la non-compétition.

Non qu’ils n’aiment rivaliser,

mais ils le font dans l’esprit du jeu.

En cela ils sont comme des enfants

et en harmonie avec le Tao.

 

 

 

69

 

Les généraux ont un adage :

« Plutôt que faire mouvement le premier,

mieux vaut attendre et observer.

Plutôt que d’avancer d’un pouce,

mieux vaut reculer d’un pas. »

 

On appelle cela

progresser sans avancer,

repousser sans utiliser d’armes.

 

Il n’est pas de plus grand malheur

que sous-estimer ton ennemi.

Sous-estimer ton ennemi

revient à penser qu’il est mauvais.

Tu détruis ainsi tes trois trésors

et deviens toi-même un ennemi.

 

Quand deux grandes forces s’opposent,

la victoire va

à celui qui a appris à céder.

 

 

 

70

 

Mes enseignements sont simples à comprendre

et simples à mettre en pratique.

Pourtant ta raison ne les saisira jamais,

et si tu essaies de les mettre en pratique, tu échoueras.

 

Mes enseignements sont plus anciens que le monde.

Comment pourrais-tu en saisir le sens ?

 

Si tu veux me connaître,

regarde dans ton cœur.

 

 

 

71

 

Ne pas savoir est la vraie connaissance.

Présumer savoir est une maladie.

Prends d’abord conscience que tu es malade ;

alors tu pourras recouvrer la santé.

 

Le Maître est son propre médecin.

Il s’est guéri de tout savoir,

ainsi est-il véritablement sain.

 

 

 

72

 

Quand ils perdent leur sens du merveilleux,

les gens se tournent vers la religion.

Quand ils n’ont plus confiance en eux-mêmes,

ils commencent à dépendre de l’autorité.

 

C’est pourquoi le Maître se met en retrait,

afin que les gens ne s’écartent pas de leur voie.

Il enseigne sans enseigner,

pour que les gens n’aient rien à apprendre.

 

 

 

73

 

Le Tao est toujours serein.

Il vainc sans lutter,

répond sans dire un mot,

arrive sans avoir été appelé,

accomplit sans dessein.

 

Son filet couvre l’univers entier.

Et bien que ses mailles soient larges,

il ne laisse rien échapper.

 

 

 

74

 

Si tu comprends que tout change,

il n’est rien auquel tu tenteras de t’attacher.

Si tu n’as pas peur de mourir,

il n’est rien que tu ne pourras atteindre.

 

Tenter de contrôler le futur

est comme tenter de prendre la place du maître charpentier.

Quand tu manies les outils du maître charpentier,

il y a de fortes chances que tu te coupes la main.

 

 

 

75

 

Quand les impôts sont trop élevés,

les gens souffrent de la faim.

Quand le gouvernement est trop envahissant,

les gens perdent leur allant.

 

Agis dans l’intérêt des gens.

Fais leur confiance ; laisse-les tranquilles.

 

 

 

76

 

Les hommes naissent mous et souples ;

morts, ils sont raides et durs.

Les plantes naissent tendres et élastiques.

mortes, elles sont sèches et cassantes.

 

Ainsi quiconque est raide et inflexible

est un disciple de la mort.

Quiconque est doux et flexible

est un disciple de la vie.

 

Le dur et le raide seront brisés.

Le doux et le souple prévaudront.

 

 

 

77

 

Quand il agit dans le monde, le Tao

est semblable à la courbure d’un arc.

Le sommet est courbé vers le bas ;

le bas courbé vers le haut.

Il corrige excès et insuffisance

afin qu’il y ait parfait équilibre.

Il prend à ce qui est trop

et donne à ce qui n’est pas assez.

 

Ceux qui essaient de contrôler,

qui emploient la force pour protéger leur pouvoir,

vont contre le sens du Tao.

Ils prennent à ceux qui n’ont pas assez

et donnent à ceux qui ont déjà bien trop.

 

Le Maître peut donner sans relâche

car sa richesse n’a pas de limite.

Il agit sans attente,

réussit sans le revendiquer,

et ne pense pas être meilleur

que n’importe qui.

 

 

 

78

 

Rien au monde

n’est aussi mou et fluide que l’eau.

Mais pour dissoudre le dur et l’inflexible,

rien ne la surpasse.

 

Le mou triomphe du dur ;

le souple triomphe du rigide.

Tout le monde sait que cela est vrai,

mais peu savent le mettre en pratique.

 

Ainsi le Maître demeure

serein au sein même de la douleur.

Le mal ne peut pénétrer son coeur.

Parce qu’il a renoncé à aider,

il est l’aide la plus précieuse pour autrui.

 

Les paroles vraies semblent paradoxales.

 

 

 

79

 

L’échec est une opportunité.

Si tu blâmes autrui,

jamais le blâme ne prend fin.

 

Ainsi le Maître

remplit ses propres obligations

et corrige ses propres erreurs.

Il fait ce qu’il doit faire

et n’exige rien des autres.

 

 

 

80

 

Si un pays est gouverné avec sagesse,

ses habitants sont satisfaits.

Ils aiment travailler de leurs mains

et ne perdent pas de temps à inventer

des machines pour économiser leur temps.

Puisqu’ils chérissent leur foyer,

ils ne s’intéressent pas aux voyages.

Il peut y avoir quelques chariots ou navires,

mais ceux-ci ne vont nulle part.

Il peut y avoir un arsenal empli d’armes,

mais personne ne les utilise jamais.

Les gens apprécient leur nourriture,

prennent plaisir à être en famille,

passent leur temps libre à cultiver leurs jardins,

se réjouissent de ce que font leurs voisins.

Et même si le pays d’à côté est si proche

qu’ils en entendent les coqs chanter et les chiens aboyer,

ils sont heureux de mourir de vieillesse

sans jamais l’avoir visité.

 

 

 

81

 

Les paroles vraies ne sont pas éloquentes ;

les paroles éloquentes ne sont pas vraies.

Les hommes sages n’ont pas besoin de prouver leurs dires;

les hommes qui ont besoin de prouver leurs dires

ne sont pas sages.

 

Le Maître ne possède rien.

Plus il fait pour les autres,

plus il est heureux.

Plus il donne aux autres,

plus il est riche.

 

Le Tao nourrit en ne forçant pas.

En ne dominant pas, le Maître dirige.

 

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6 juin 2013

Paul Valéry, Poésies (sélection)

 

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Paul Valéry

(Sète, 1871 - Paris, 1945)

Poésies

(sélection)

 

 

La fileuse

 

Assise, la fileuse au bleu de la croisée

Où le jardin mélodieux se dodeline ;

Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.

 

Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline

Chevelure, à ses doigts si faibles évasive,

Elle songe, et sa tête petite s’incline.

 

Un arbuste et l’air pur font une source vive

Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose

De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive.

 

Une tige, où le vent vagabond se repose,

Courbe le salut vain de sa grâce étoilée,

Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.

 

Mais la dormeuse file une laine isolée ;

Mystérieusement l’ombre frêle se tresse

Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.

 

Le songe se dévide avec une paresse

Angélique, et sans cesse, au doux fuseau crédule,

La chevelure ondule au gré de la caresse...

 

Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule,

Fileuse de feuillage et de lumière ceinte :

Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.

 

Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,

Parfume ton front vague au vent de son haleine

Innocente, et tu crois languir... Tu es éteinte

 

Au bleu de la croisée où tu filais la laine.

 

 

 

Hélène

Azur! c’est moi… Je viens des grottes de la mort
Entendre l’onde se rompre aux degrés sonores,
Et je revois les galères dans les aurores
Ressusciter de l’ombre au fil des rames d’or.

Mes solitaires mains appellent les monarques
Dont la barbe de sel amusait mes doigts purs;
Je pleurais. Ils chantaient leurs triomphes obscurs
Et les golfes enfuis aux poupes de leurs barques.

J’entends les conques profondes et les clairons
Militaires rythmer le vol des avirons;
Le chant clair des rameurs enchaîne le tumulte,

Et les Dieux, à la proue héroïque exaltés
Dans leur sourire antique et que l´écume insulte,
Tendent vers moi leurs bras indulgents et sculptés.

 

 

 

Féérie

La lune mince verse une lueur sacrée,
Toute une jupe d’un tissu d’argent léger,
Sur les bases de marbre où vient l’Ombre songer
Que suit d’un char de perle une gaze nacrée.

Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux
De carènes de plume à demi lumineuse,
Elle effeuille infinie une rose neigeuse
Dont les pétales font des cercles sur les eaux…

Est-ce vivre?… Ô désert de volupté pâmée
Où meurt le battement faible de l’eau lamée,
Usant le seuil secret des échos de cristal…

La chair confuse des molles roses commence
À frémir, si d’un cri le diamant fatal
Fêle d’un fil de jour toute la fable immense.

 

 

Même féérie

 

La lune mince verse une lueur sacrée,
Comme une jupe d’un tissu d’argent léger,
Sur les masses de marbre où marche et croit songer
Quelque vierge de perle et de gaze nacrée.

Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux
De carènes de plume à demi lumineuse,
Sa main cueille et dispense une rose neigeuse
Dont les pétales font des cercles sur les eaux.

Délicieux désert, solitude pâmée,
Quand le remous de l’eau par la lune lamée
Compte éternellement ses échos de cristal,

Quel cœur pourrait souffrir l’inexorable charme
De la nuit éclatante au firmament fatal,
Sans tirer de soi-même un cri pur comme une arme?

 

 

 

Les vaines danseuses

 

Celles qui sont des fleurs légères sont venues,
Figurines d’or et beautés toutes menues
Où s’irise une faible lune… Les voici
Mélodieuses fuir dans le bois éclairci.
De mauves et d’iris et de nocturnes roses
Sont les grâces de nuit sous leurs danses écloses.
Que de parfums voilés dispensent leurs doigts d’or!
Mais l’azur doux s’effeuille en ce bocage mort
Et de l’eau mince luit à peine, reposée
Comme un pâle trésor d’une antique rosée
D’où le silence en fleur monte… Encor les voici
Mélodieuses fuir dans le bois éclairci.
Aux calices aimés leurs mains sont gracieuses;
Un peu de lune dort sur leurs lèvres pieuses
Et leurs bras merveilleux aux gestes endormis
Aiment à dénouer sous les myrtes amis
Leurs liens fauves et leurs caresses… Mais certaines,
Moins captives du rythme et des harpes lointaines,
S’en vont d’un pas subtil au lac enseveli
Boire des lys l’eau frêle où dort le pur oubli.

 

 

 

Narcisse parle

 

Narcissiae placandis manibus.

Ô frères! tristes lys, je languis de beauté
Pour m’être désiré dans votre nudité,
Et vers vous, Nymphe, Nymphe, ô Nymphe des fontaines,
Je viens au pur silence offrir mes lames vaines.

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.
La voix des sources change et me parle du soir;
J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte,
Et la lune perfide élève son miroir
Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.

Et moi! De tout mon cœur dans ces roseaux jeté,
Je languis, ô saphir, par ma triste beauté!
Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne
Où j’oubliai le rire et la rose ancienne.

Que je déplore ton éclat fatal et pur,
Si mollement de moi fontaine environnée,
Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur
Mon image de fleurs humides couronnée!

Hélas! L’image est vaine et les pleurs éternels!
À travers les bois bleus et les bras fraternels,
Une tendre lueur d’heure ambiguë existe,
Et d’un reste du jour me forme un fiancé
Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste…
Délicieux démon, désirable et glacé!

Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,
Ô forme obéissante à mes yeux opposée!
Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs!…
Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent
D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,
Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs!…

Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close,
Narcisse… ce nom même est un tendre parfum
Au cœur suave. Effeuille aux mânes du défunt
Sur ce vide tombeau la funérale rose.

Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiser
Qui fasse un spectre cher lentement s’apaiser,
Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine,
Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers.
Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.

Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine
Chair pour la solitude éclose tristement
Qui se mire dans le miroir au bois dormant.
Je me délie en vain de ta présence douce,
L’heure menteuse est molle aux membres sur la mousse
Et d’un sombre délice enfle le vent profond.

Adieu, Narcisse… Meurs! Voici le crépuscule.
Au soupir de mon cœur mon apparence ondule,
La flûte, par l’azur enseveli module
Des regrets de troupeaux sonores qui s’en vont.
Mais sur le froid mortel où l’étoile s’allume,
Avant qu’un lent tombeau ne se forme de brume,
Tiens ce baiser qui brise un calme d’eau fatal!
L’espoir seul peut suffire à rompre ce cristal.
La ride me ravisse au souffle qui m’exile
Et que mon souffle anime une flûte gracile
Dont le joueur léger me serait indulgent!…

Évanouissez-vous, divinité troublée!
Et, toi, verse à la lune, humble flûte isolée,
Une diversité de nos larmes d’argent.

 

 

 

Été

Été, roche d’air pur, et toi, ardente ruche,
Ô mer! Éparpillée en mille mouches sur
Les touffes d’une chair fraîche comme une cruche,
Et jusque dans la bouche où bourdonne l’azur;

Et toi, maison brûlante, Espace, cher Espace
Tranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux,
Où crève infiniment la rumeur de la masse
De la mer, de la marche et des troupes des eaux,

Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureuses
Sur le golfe qui mange et qui monte au soleil,
Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses,
Bercez l’enfant ravie en un poreux sommeil!

Dont les jambes (mais l’une est fraîche et se dénoue
De la plus rose), les épaules, le sein dur,
Le bras qui se mélange à l’écumeuse joue
Brillent abandonnés autour du vase obscur

Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puisées
Dans les cages de feuille et les mailles de mer
Par les moulins marins et les huttes rosées
Du jour… Toute la peau dore les treilles d’air.

 

 

 

Profusion du soir

 

Poème Abandonné…

Du soleil soutenant la puissante paresse
Qui plane et s’abandonne à l’œil contemplateur,
Regard!… Je bois le vin céleste, et je caresse
Le grain mystérieux de l’extrême hauteur.

Je porte au sein brûlant ma lucide tendresse,
Je joue avec les feux de l’antique inventeur;
Mais le dieu par degrés qui se désintéresse
Dans la pourpre de l’air s’altère avec lenteur.

Laissant dans les champs purs battre toute l’idée,
Les travaux du couchant dans la sphère vidée
Connaissent sans oiseaux leur ancienne grandeur.

L’ange frais de l’œil nu pressent dans sa pudeur,
Haute nativité d’étoile élucidée,
Un diamant agir qui berce la splendeur…

*

Ô soir, tu viens épandre un délice tranquille,
Horizon des sommeils, stupeur des cœurs pieux,
Persuasive approche, insidieux reptile,
Et rose que respire un mortel immobile
Dont l’œil dore s’engage aux promesses des cieux.

*

Sur tes ardents autels son regard favorable
Brûle, l’âme distraite, un passé précieux.
Il adore dans l’or qui se rend adorable
Bâtir d’une vapeur un temple mémorable,
Suspendre au sombre éther son risque et son récif,
Et vole, ivre des feux d’un triomphe passif,
Sur l’abime aux ponts d’or rejoindre la Fortune;
-Tandis qu’aux bords lointains du Théâtre pensif,
Sous un masque léger glisse la mince lune…

*

… Ce vin bu, l’homme bâille, et brise le flacon.
Aux merveilles du vide il garde une rancune;
Mais le charme du soir fume sur le balcon
Une confusion de femme et de flocon…

*

-Ô Conseil!… Station solennelle!… Balance
D’un doigt doré pesant les motifs du silence!
Ô sagesse sensible entre les dieux ardents!
-De l’espace trop beau, préserve-moi, balustre!
Là, m’appelle la mer!… Là, se penche l’illustre
Vénus Vertigineuse avec ses bras fondants!

*

Mon œil, quoiqu’il s’attache au sort souple des ondes,
Et boive comme en songe à l’éternel verseau,
Garde une chambre fixe et capable des mondes;
Et ma cupidité des surprises profondes
Voit à peine au travers du transparent berceau
Cette femme d’écume et d’algue et d’or que roule
Sur le sable et le sel la meule de la houle.

*

Pourtant je place aux cieux les ébats d’un esprit;
Je vois dans leurs vapeurs des terres inconnues,
Des déesses de fleurs feindre d’être des nues,
Des puissances d’orage d’errer a demi nues,
Et sur les roches d’air du soir qui s’assombrit,
Telle divinité s’accoude. Un ange nage.
Il restaure l’espace à chaque tour de rein.
Moi, qui jette ici-bas l’ombre d’un personnage,
Toutefois délié dans le plein souverain,
Je me sens qui me trempe, et pur qui me dédaigne!
Vivant au sein futur le souvenir marin,
Tout le corps de mon choix dans mes regards se baigne!

*

Une crête écumeuse, énorme et colorée,
Barre, puissamment pure, et plisse le parvis.
Roule jusqu’à mon cœur la distance dorée,
Vague!… Croulants soleils aux horizons ravis,
Tu n’iras pas plus loin que la ligne ignorée
Qui divise les dieux des ombres où je vis.

*

Une volute lente et longue d’une lieue
Semant les charmes lourds de sa blanche torpeur
Où se joue une joie, une soif d’être bleue,
Tire le noir navire épuisé de vapeur…

*

Mais pesants et neigeux les monts du crépuscule,
Les nuages trop pleins et leurs seins copieux,
Toute la majesté de l’Olympe recule,
Car voici le signal, voici l’or des adieux,
Et l’espace a humé la barque minuscule…

*

Lourds frontons du sommeil toujours inachevés,
Rideaux bizarrement d’un rubis relevés
Pour le mauvais regard d’une sombre planète,
Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus,
Et dans la bouche d’or, bâillements combattus,
S’écartèlent les mots que charmait le poète…
Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus.

*

Adieu, Adieu!… Vers vous, ô mes belles images,
Mes bras tendent toujours insatiable port!
Venez, effarouchés, hérissant vos plumages,
Voiliers aventureux que talonne la mort!
Hâtez-vous, hâtez-vous!… La nuit presse!… Tantale
Va périr! Et la joie éphémère des cieux!
Une rose naguère aux ténèbres fatale,
Une toute dernière rose occidentale
Pâlit affreusement sur le soir spacieux…
Je ne vois plus frémir au mât du belvédère
Ivre de brise un sylphe aux couleurs de drapeau,
Et ce grand port n’est plus qu’un noir débarcadère
Couru du vent glacé que sent venir ma peau!

Fermez-vous! Fermez-vous! Fenêtres offensées!
Grands yeux qui redoutez la véritable nuit!
Et toi, de ces hauteurs d’astres ensemencées,
Accepte, fécondé de mystère et d’ennui,
Une maternité muette de pensées…

 

 

Aurore

 

                  À Paul Poujaud

La confusion morose
Qui me servait de sommeil,
Se dissipe dès la rose
Apparence du soleil.
Dans mon âme je m’avance,
Tout ailé de confiance:
C’est la première oraison!
À peine sorti des sables,
Je fais des pas admirables
Dans les pas de ma raison.

Salut! encore endormies
À vos sourires jumeaux,
Similitudes amies
Qui brillez parmi les mots!
Au vacarme des abeilles
Je vous aurai par corbeilles,
Et sur l’échelon tremblant
De mon échelle dorée,
Ma prudence évaporée
Déjà pose son pied blanc.

Quelle aurore sur ces croupes
Qui commencent de frémir!
Déjà s’étirent par groupes
Telles qui semblaient dormir:
L’une brille, l’autre bâille;
Et sur un peigne d’écaille
Égarant ses vagues doigts,
Du songe encore prochaine,
La paresseuse l’enchaîne
Aux prémisses de sa voix.

Quoi! c’est vous, mal déridées!
Que fîtes-vous, cette nuit,
Maîtresses de l’âme, Idées,
Courtisanes par ennui?
-Toujours sages, disent-elles,
Nos présences immortelles
Jamais n’ont trahi ton toit!
Nous étions non éloignées,
Mais secrètes araignées
Dans les ténèbres de toi!

Ne seras-tu pas de joie
Ivre! à voir de l’ombre issus
Cent mille soleils de soie
Sur tes énigmes tissus?
Regarde ce que nous fîmes:
Nous avons sur tes abîmes
Tendu nos fils primitifs,
Et pris la nature nue
Dans une trame ténue
De tremblants préparatifs. . .

Leur toile spirituelle,
Je la brise, et vais cherchant
Dans ma forêt sensuelle
Les oracles de mon chant.
Être! Universelle oreille!
Toute l’âme s’appareille
À l'extrême du désir
Elle s’écoute qui tremble
Et parfois ma lèvre semble
Son frémissement saisir.

Voici mes vignes ombreuses,
Les berceaux de mes hasards!
Les images sont nombreuses
À l’égal de mes regards
Toute feuille me présente
Une source complaisante
Où je bois ce frêle bruit
Tout m’est pulpe, tout amande,
Tout calice me demande
Que j’attende pour son fruit.

Je ne crains pas les épines!
L’éveil est bon, même dur!
Ces idéales rapines
Ne veulent pas qu’on soit sûr:
Il n’est pour ravir un monde
De blessure si profonde
Qui ne soit au ravisseur
Une féconde blessure,
Et son propre sang l’assure
D’être le vrai possesseur.

J’approche la transparence
De l’invisible bassin
Où nage mon Espérance
Que l’eau porte par le sein.
Son col coupe le temps vague
Et soulève cette vague
Que fait un col sans pareil
Elle sent sous l’onde unie
La profondeur infinie,
Et frémit depuis l’orteil.

 

 

Au platane

Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,
Blanc comme un jeune Scythe,
Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu
Par la force du site.

Ombre retentissante en qui le même azur
Qui t’emporte, s’apaise,
La noire mère astreint ce pied natal et pur
À qui la fange pèse.

De ton front voyageur les vents ne veulent pas;
La terre tendre et sombre,
Ô Platane, jamais ne laissera d’un pas
S’émerveiller ton ombre!

Ce front n’aura d´accès qu´aux degrés lumineux
Où la sève l’exalte;
Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds
De l’éternelle halte!

Pressens autour de toi d´autres vivants liés
Par l’hydre vénérable;
Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,
De l’yeuse à l’érable,

Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés
Dans la confuse cendre,
Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés,
Le cours léger descendre.

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé,
De quatre jeunes femmes,
Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,
Vêtus en vain de rames.

Ils vivent séparés, ils pleurent confondus
Dans une seule absence,
Et leurs membres d´argent sont vainement fendus
À leur douce naissance.

Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir
Vers l’Aphrodite monte,
La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,
Toute chaude de honte.

Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir
À ce tendre présage
Qu’une présente chair tourne vers l’avenir
Par un jeune visage. . .

Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,
Toi qui dans l’or les plonges,
Toi qui formes au jour le fantôme des maux
Que le sommeil fait songes,

Haute profusion de feuilles, trouble fier
Quand l’âpre tramontane
Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver
Sur tes harpes, Platane,

Ose gémir!. . . Il faut, ô souple chair du bois,
Te tordre, te détordre,
Te plaindre sans rompre, et rendre aux vents la voix
Qu’ils cherchent en désordre!

Flagelle-toi!. . . Parais l’impatient martyr
Qui soi-même s’écorche,
Et dispute à la flamme impuissante à partir
Ses retours vers la torche!

Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,
Et que le pur de l’âme
Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc
Qui rêve de la flamme,

Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,
Ivre de ton tangage,
Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,
De lui rendre un langage!

Ô qu’amoureusement des Dryades rival,
Le seul poète puisse
Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval
L’ambitieuse cuisse!. . .

-Non, dit l’arbre. Il dit: Non! par l’étincellement
De sa tête superbe,
Que la tempête traite universellement
Comme elle fait une herbe!

 

 

Les Grenades

Dures grenades entr’ouvertes
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains
Éclatés de leurs découvertes!

Si les soleils par vous subis,
Ô grenades entrebâillées
Vous ont fait d’orgueil travaillées
Craquer les cloisons de rubis,

Et que si l’or sec de l’écorce
À la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,

Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.

 

 

Le Vin perdu

J’ai, quelque jour, dans l’Océan,
(mais je ne sais plus sous quels cieux),
Jeté, comme offrande au néant,
Tout un peu de vin précieux…

Qui voulut ta perte, ô liqueur?
J’obéis peut-être au devin?
Peut-être au souci de mon cour,
Songeant au sang, versant le vin?

Sa transparence accoutumée
Après une rose fumée
Reprit aussi pure la mer…

Perdu ce vin, ivres les ondes!…
J’ai vu bondir dans l’air amer
Les figures les plus profondes…

 

 

Intérieur

Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes
Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines,
Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs;
Elle met une femme au milieu de ces murs
Qui, dans ma rêverie errant avec décence,
Passe entre mes regards sans briser leur absence,
Comme passe le verre au travers du soleil,
Et de la raison pure épargne l’appareil.

 

 

Le Cimetière marin

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence... ! Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place première,
Regarde-toi... ! Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence...
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même...
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant...
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse!
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas!

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir!

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Êlée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil... Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non... ! Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme... Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève... ! Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

 

 

Le Rameur

Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames
M’arrachent à regret aux riants environs;
Âme aux pesantes mains, pleines des avirons,
Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.

Le cœur dur, l’œil distrait des beautés que je bats,
Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,
Je veux à larges coups rompre l’illustre monde
De feuilles et de feu que je chante tout bas.

Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,
Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,
Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli
Qui coure du grand calme abolir la mémoire.

Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont
Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense:
Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,
Je remonte à la source où cesse même un nom.

En vain, toute la nymphe énorme et continue
Empêche de bras purs mes membres harassés;
Je romprai lentement mille liens glacés
Et les barbes d’argent de sa puissance nue.

Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement
Place mes jours dorés sous un bandeau de soie;
Rien plus aveuglément n’use l’antique joie
Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.

Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,
Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,
Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,
Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.

Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux
Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,
Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,
Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.

 

 

Palme

                              À Jeanne

De sa grâce redoutable
Voilant à peine l’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat;
Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision:
- Calme, calme, reste calme!
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion!

Pour autant qu’elle se plie
À l’abondance des biens,
Sa figure est accomplie,
Ses fruits lourds sont ses liens.
Admire comme elle vibre,
Et comme une lente fibre
Qui divise le moment,
Départage sans mystère
L’attirance de la terre
Et le poids du firmament!

Ce bel arbitre mobile
Entre l’ombre et le soleil,
Simule d’une sibylle
La sagesse et le sommeil.
Autour d’une même place
L’ample palme ne se lasse
Des appels ni des adieux
Qu’elle est noble, qu’elle est tendre!
Qu’elle est digne de s’attendre
À la seule main des dieux!

L’or léger qu’elle murmure
Sonne au simple doigt de l’air,
Et d’une soyeuse armure
Charge l’âme du désert.
Une voix impérissable
Qu’elle rend au vent de sable
Qui l’arrose de ses grains,
À soi-même sert d’oracle,
Et se flatte du miracle
Que se chantent les chagrins.

Cependant qu’elle s’ignore
Entre le sable et le ciel,
Chaque jour qui luit encore
Lui compose un peu de miel.
Sa douceur est mesurée
Par la divine durée
Qui ne compte pas les jours,
Mais bien qui les dissimule
Dans un suc où s’accumule
Tout l’arôme des amours.

Parfois si l’on désespère,
Si l’adorable rigueur
Malgré tes larmes n’opère
Que sous ombre de langueur,
N’accuse pas d’être avare
Une Sage qui prépare
Tant d’or et d’autorité:
Par la sève solennelle
Une espérance éternelle
Monte à la maturité!

Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts.
La substance chevelue
Par les ténèbres élue
Ne peut s’arrêter jamais
Jusqu’aux entrailles du monde,
De poursuivre l’eau profonde
Que demandent les sommets.

Patience, patience,
Patience dans l’azur!
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr!
Viendra l’heureuse surprise:
Une colombe, la brise,
L’ébranlement le plus doux,
Une femme qui s’appuie,
Feront tomber cette pluie
Où l’on se jette à genoux!

Qu’un peuple à présent s’écroule,
Palme! irrésistiblement!
Dans la poudre qu’il se roule
Sur les fruits du firmament!
Tu n’as pas perdu ces heures
Si légère tu demeures
Après ces beaux abandons;
Pareille à celui qui pense
Et dont l’âme se dépense
À s’accroître de ses dons!

 

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (9/9)

AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

 

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 SUITE DU CHAPITRE 8

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CHAPITRE NEUF

 

 

TRANSFORMER LA MALADIE ET LA SOUFFRANCE

 

 

Comment transformer la maladie en illumination

 

Lâcher-prise, c'est accepter intérieurement ce qui est sans réserve. Ce dont il est question ici, c'est de votre vie - en cet instant - et non des circonstances de votre vie ou de ce que j'appelle vos conditions de vie.

La maladie fait partie de vos conditions de vie. Elle a un passé et un futur qui se perpétuent sans fin, sauf si l'instant présent, qui a le pouvoir de racheter, est activé par votre présence consciente. Comme vous le savez, derrière les diverses circonstances qui constituent vos conditions de vie - présentes dans le temps -, il y a quelque chose de plus profond, de plus essentiel : votre vie, votre Être même dans l'éternel présent.

Comme il n'y a aucun problème dans le moment présent, il n'y a pas de maladie non plus. Quand quelqu'un adopte une croyance vis à vis de votre état et vous colle ainsi une étiquette sur le dos, celle-ci amène l'état à s'installer pour de bon, lui donne du pouvoir et fait d'un déséquilibre temporaire une réalité apparemment immuable. La croyance confère non seulement réalité et consistance à la maladie, mais aussi une continuité temporelle qu'elle n'avait pas auparavant.

 

 

EXERCICE

 

En vous concentrant sur l'instant et en vous retenant de l'étiqueter mentalement, la maladie est réduite à un ou plusieurs des facteurs suivants : la douleur physique, la faiblesse, l'inconfort ou l'invalidité. C'est ce face à quoi vous lâchez prise maintenant, et non pas à l'idée de la maladie.

Permettez à la souffrance de vous ramener de force dans le "maintenant", dans un état d'intense et consciente présence. Utilisez-la pour arriver à l'éveil.

 

Le lâcher-prise ne transforme pas ce qui est, du moins pas directement. Il vous transforme, vous. Et quand vous êtes transformé, c'est tout votre monde qui l'est. Pourquoi ? Parce que le monde n'est qu'un reflet. Nous avons déjà parlé de cela. Le problème, ce n'est pas la maladie, c'est vous, aussi longtemps que le mental contrôle les choses.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Lorsque vous êtes malade ou invalide, n'ayez pas le sentiment d'avoir échoué d'une manière ou d'une autre, ne vous sentez pas coupable. Ne reprochez pas à la vie de vous avoir traité injustement et ne vous faites pas non plus de réprimandes. Tout cela, c'est de la résistance.

Si vous avez une maladie grave, servez-vous-en pour atteindre l'illumination. Tout ce qui peut arriver de "mal" dans votre vie doit vous amener vers cet état.

Dissociez le temps de la maladie. Ne conférez ni passé ni futur à la maladie. Laissez-la vous ramener de force dans l'intense conscience du moment présent et observez ce qui se passe.

 

Devenez un alchimiste. Transformez le vulgaire métal en or, la souffrance en conscience, le malheur en une occasion d'éveil.

Êtes-vous gravement malade et ce que je viens de vous dire vous met-il en colère ? Alors, c'est le signe flagrant que votre maladie a fini par faire partie du sens que vous avez de vous-même et que vous protégez votre identité, en même temps que vous protégez votre maladie.

La circonstance qui porte l'étiquette "maladie" n'a rien à voir avec ce que vous êtes vraiment.

 

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Quand le malheur frappe ou que quelque chose va très "mal" - maladie, invalidité, perte d'un chez-soi, d'une fortune ou d'une identité sociale, rupture d'une relation intime, décès ou souffrance d'une personne chère, ou imminence de votre propre mort -, sachez qu'il y a un revers à cette médaille, que vous n'êtes qu'à un pas de quelque chose d'incroyable, de la transformation alchimique totale du vulgaire métal de la douleur et de la souffrance en or. Et ce pas, c'est le lâcher-prise.

Je ne dis pas que vous serez heureux dans une telle situation. Non, vous ne le serez pas. Par contre, la peur et la douleur se transformeront en cette paix et cette sérénité intérieures qui proviennent d'une profondeur insondable, du non-manifeste lui-même. Il s'agit de "la paix de Dieu, qui dépasse tout entendement". Comparativement à elle, le bonheur est plutôt superficiel.

Cette paix radieuse s'accompagne de la réalisation que vous êtes indestructible, immortel. Et cette réalisation s'effectue non pas sur le plan du mental mais au plus profond de votre être. Ce n'est pas une croyance ; c'est une certitude absolue qui n'exige aucune preuve extérieure.

 

 

Comment transformer la souffrance en paix

 

Dans certaines situations extrêmes, il vous sera peut-être toujours impossible d'accepter le présent. Mais pour le lâcher-prise, vous avez une seconde chance.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Votre première chance, c'est de lâcher prise chaque instant devant la réalité du présent. Sachant que ce qui est ne peut être défait - puisque cela est déjà -, vous dites oui à ce qui est ou vous acceptez ce qui n'est pas.

Ensuite, vous faites ce que vous avez à faire, selon les exigences de la situation. Si vous vous maintenez dans cet état d'acceptation, vous ne créez plus de négativité, de souffrance ou de tourment. Par conséquent, vous vivez dans un état de non-résistance, de grâce et de légèreté, libre de toute lutte intérieure.

 

Quand vous ne réussissez pas à vivre ainsi, c'est à dire quand vous laissez passer cette première chance parce que la présence de votre conscience n'est pas suffisamment intense pour empêcher des schèmes de résistance automatiques et inconscients de se produire ou parce que les circonstances sont telles qu'elles vous sont totalement inacceptables, vous créez alors une forme quelconque de douleur ou de souffrance. Vous pouvez avoir l'impression que ce sont les circonstances qui créent la souffrance, alors que, en fin de compte, ce n'est pas le cas. En réalité, c'est votre résistance.

 

 

EXERCICE

 

La seconde chance à votre portée pour lâcher prise, c'est d'accepter ce qui est en vous à défaut d'accepter ce qui est extérieur à vous. S'il vous est impossible d'admettre les circonstances extérieures, alors acceptez la situation intérieure.

Autrement dit, vous ne devez pas résister à la souffrance. Donnez-lui la permission d'être là. Lâchez prise face au chagrin, au désespoir, à la peur, à la solitude ou à toute autre forme adaptée à la souffrance. Soyez-en le témoin sans l'étiqueter mentalement. Accueillez-la.

Par la suite, observez la façon dont le miracle du lâcher-prise transforme la souffrance profonde en paix profonde. Cette situation est votre crucifixion. LAISSEZ-LA DEVENIR VOTRE RÉSURRECTION ET VOTRE ASCENSION.

 

Quand la souffrance est profonde, vous ressentez sans doute une forte pulsion à vouloir y échapper plutôt que de vouloir lâcher prise. Vous ne voulez pas sentir ce que vous sentez. Quoi de plus normal ? Mais il n'y a aucune échappatoire, aucune issue de secours.

Il y a par contre de fausses échappatoires comme le travail, l'alcool, les drogues, la colère, les projections, la répression, etc. Mais celles-ci ne vous libèrent pas de la douleur. La souffrance ne diminue pas en intensité quand vous la rendez inconsciente. Quand vous niez la douleur émotionnelle, tout ce que vous entreprenez ou pensez est contaminé par elle. Même vos relations. Pour ainsi dire, vous diffusez cette vibration de souffrance par l'énergie qui émane de vous, et les autres le sentent intuitivement. S'ils sont dans l'inconscience, il se peut qu'ils se sentent poussés à vous agresser ou à vous blesser d'une manière ou d'une autre. Ou bien alors c'est vous qui les blesserez par une projection inconsciente de votre souffrance. Vous attirez vers vous tout ce qui peut correspondre à votre état intérieur.

 

 

EXERCICE

 

Quand il n'y a plus moyen de s'en sortir, il y a toujours moyen de passer à travers. Alors, ne vous détournez pas de la souffrance. Faites-lui face et sentez-la pleinement. Je dis bien de la sentir, non d'y réfléchir ! Exprimez la si nécessaire, mais ne rédigez pas mentalement de scénario à son sujet. Accordez toute votre attention à l'émotion et non pas à la personne, à l'évènement ou à la situation qui semble l'avoir déclenchée.

Ne laissez pas le mental utiliser la souffrance pour en confectionner une identité de victime. Vous prendre en pitié et raconter votre histoire aux autres vous maintiendra dans la souffrance. Puisqu'il est impossible de se dissocier de l'émotion, la seule possibilité qui reste pour changer les choses, c'est de passer à travers la souffrance. Autrement, rien ne bougera.

Alors accordez toute votre attention à ce que vous sentez et retenez-vous de l'étiqueter mentalement. Soyez très vigilant quand vous plongez dans l'émotion.

Tout d'abord, vous aurez peut-être l'impression d'être dans un lieu sombre et terrifiant. Et quand un besoin pressant se fera sentir de lui tourner le dos, restez là à observer sans passer à l'action. Continuez à maintenir votre attention sur la souffrance, à sentir le chagrin, la peur, la terreur, la solitude ou toute autre chose. Restez alerte et présent. Présent avec tout votre être, avec chacune des cellules de votre corps. En faisant cela, vous laissez entrer un peu de lumière dans toute cette obscurité. Vous y amenez la flamme de votre conscience.

 

A ce stade là, vous n'avez plus besoin de vous préoccuper du lâcher-prise. Il s'est déjà produit. Comment ? Être totalement attentif, c'est accepter totalement. En accordant entièrement votre attention à ce qui est, vous recourez au pouvoir de l'instant présent, celui de votre propre présence.

Aucune résistance cachée ne peut survivre à une telle présence, car celle-ci élimine le temps. Et sans le temps, aucune souffrance, aucune négativité ne peut être.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Votre la souffrance, c'est cheminer vers la mort. Faire face à la souffrance profonde, lui donner la permission d'être, lui accorder votre attention, c'est entrer consciemment dans la mort. Quand vous avez connu cette mort, vous prenez conscience que la mort n'existe pas et qu'il n'y a rien à craindre. Seul l'ego meurt.

 

Imaginez qu'un rayon de soleil ait oublié qu'il fait inséparablement partie du soleil et qu'il se fasse des illusions en croyant devoir lutter pour survivre devoir se façonner une identité autre que le soleil, et qu'il y tienne dur comme fer. Ne pensez-vous pas que la mort de cette illusion serait incroyablement libératrice ?

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Voulez-vous une mort facile ? Préfèreriez-vous mourir sans souffrir, sans agoniser ? Alors laissez le passé mourir à chaque instant et laissez la lumière de votre présence faire disparaître le moi lourd et pris dans le piège du temps que vous pensiez être "vous".

 

 

Le chemin de croix - l'illumination à travers la souffrance

 

Le chemin de croix que vous avez mentionné est l'ancienne façon d'arriver à la réalisation et jusqu'à récemment, c'était la seule. Mais ne l'écartez pas ou n'en sous-estimez pas l'efficacité. Cela fonctionne encore.

Le chemin de croix est un renversement total des choses. En d'autres termes, ce qu'il y a de pire dans votre vie, votre croix, s'avère la meilleure chose qui ait pu vous arriver dans la vie. C'est quelque chose qui vous contraint à lâcher prise, à "mourir", à devenir rien, à devenir Dieu, parce que Dieu est également le néant.

Se réaliser par la souffrance - le chemin de croix - veut dire être forcé d'entrer dans le royaume des cieux à cor et à cri. Vous lâchez prise en fin de compte parce que vous ne pouvez plus supporter la souffrance, mais il se peut que la souffrance dure longtemps avant que cela ne se produise.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Choisir consciemment l'éveil correspond à renoncer à l'attachement au passé et au futur et à faire du présent le point de mire principal de votre vie.

Cela veut dire choisir de se maintenir dans l'état de présence plutôt que dans le temps. Cela signifie dire oui à ce qui est. Il n'est plus nécessaire alors de souffrir.

 

De combien de temps pensez-vous avoir besoin encore avant de pouvoir affirmer : "Je ne créerai plus de douleur ou de souffrance" ? Jusqu'à quand vous faudra-t-il souffrir avant de pouvoir effectuer ce choix ?

 

 

Avoir le pouvoir de choisir

 

Le choix sous-entend de la conscience, un degré élevé de conscience. Sans elle, vous n'avez pas de choix. Le choix existe à partir du moment où vous vous désidentifiez du mental et de ses schèmes de conditionnement, à partir du moment où vous devenez présent.

Et avant d'atteindre ce moment, vous êtes inconscient, spirituellement parlant. Ceci veut dire que vous êtes contraint de penser, de sentir et d'agir en fonction du conditionnement de votre mental.

Personne ne choisit le dysfonctionnement, le confit ou la douleur. Personne ne choisit la folie. Ceux-ci adviennent parce qu'il n'y a pas suffisamment de présence en vous pour dissoudre le passé, pas assez de lumière pour dissiper l'obscurité. Vous n'êtes pas totalement ici. Vous n'êtes pas encore tout à fait éveillé. Et, entre temps, c'est le mental conditionné qui gère votre vie.

De la même façon, si vous êtes une de ces nombreuses personnes à avoir une problématique parentale, si vous ressassez encore du ressentiment envers vos parents pour quelque chose qu'ils ont fait ou n'ont pas fait, c'est que vous croyez encore qu'ils avaient le choix, qu'ils auraient pu agir différemment. On a toujours l'impression que les gens avaient le choix : c'est une illusion. Tant et aussi longtemps que votre mental et son conditionnement gèrent votre vie, aussi longtemps que vous êtes votre mental, quel choix avez-vous ? Aucun. Vous n'êtes même pas là. L'identification au mental est un état hautement dysfonctionnel. C'est une forme de démence.

Presque tout le monde en souffre à des degrés variables. Dès l'instant où vous prenez conscience de cela, il ne peut plus y avoir de ressentiment. Comment pouvez-vous éprouver du ressentiment vis à vis de la maladie de quelqu'un ? La seule attitude possible est la compassion.

Si c'est votre mental qui mène votre vie, bien que vous n'ayez aucun choix, vous souffrirez encore des conséquences de votre inconscience et créerez davantage de souffrance. Vous aurez à porter le fardeau de la peur, du conflit, des problèmes et de la douleur. La souffrance ainsi créée vous forcera, à un moment ou à un autre, à sortir de votre état d'inconscience.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Vous ne pas vraiment vous pardonner, ainsi qu'aux autres, aussi longtemps que vous cherchez votre identité dans le passé. C'est seulement en accédant au pouvoir de l'instant présent, qui est votre pouvoir propre, qu'il peut y avoir un véritable pardon. Cela rend le passé impuissant et vous permet de réaliser profondément que rien de ce que vous avez fait ou de ce qu'on vous a fait n'a pu le moins du monde toucher l'essence radieuse de votre Être.

Et dans cet esprit, le concept du pardon devient alors totalement inutile.

 

Lorsque vous lâchez prise face à ce qui est et que vous devenez donc totalement présent, le passé perd tout pouvoir. Lorsque vous lâchez prise face à ce qui est et que vous devenez donc totalement présent, le passé perd tout pouvoir. Vous n'en avez plus besoin. LA PRÉSENCE EST LA CLÉ. LE PRÉSENT L'EST AUSSI.

 

 

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Étant donné que la présence et le mental sont indissociables, le renoncement à la résistance - le lâcher-prise - met fin au règne du mental comme maître absolu, comme l'imposteur qui prétend être "vous", le faux Dieu. Tout jugement et toute négativité disparaissent.

Le royaume de l'Être, qui était masqué par le mental, se révèle. Tout d'un coup, un grand calme naît en vous, une insondable sensation de paix.

Et au cœur de cette paix, il y a une grande joie.

Et au cœur de cette joie, il y l'amour.

Et au cœur de tout cela, il y a le sacré, l'incommensurable. Ce à quoi on ne peut attribuer de nom.

 

 

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Fin de l'ouvrage.

 

Du même auteur, lire aussi : "Le pouvoir du moment présent" et "Nouvelle terre", ouvrages dont le volume n'autorise pas la reproduction ici.

 

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Commencer à méditer :

 

http://chansongrise.canalblog.com/archives/00_mediter/index.html

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JCP 03 2014

10 août 2020

Chaton (1234)

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Cachou, 3 mois

 

 

Chaton

 

La patte avant se bat avec la patte arrière,

Et la queue s’est rendue sous les coups furibonds

De la dent acérée. Un moment de répit

Couronne la victoire, et les rideaux grimpés

En cascade de glace essuient de grands assauts ;

La mouche qui passait vient d’achever son vol

Sous la patte griffue, et le papier froissé

Visite sans repos des lieux inespérés !

Tel verre mal placé, tel bibelot de prix

Finissent leur carrière au bond mal assuré…

 

Tant d’étapes de gloire à la vie de chaton

Propres à un futur où il faudra se battre ;

Et le pardon s’accorde à voir tant d’innocence.

 

 

JCP 08/2020

27 septembre 2020

Crépuscule des mers (1257)

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                                                                       Ria d'Étel, Morbihan, 2008, im. JCP

 

 

 

Crépuscule des mers

 

C’est l’heure où sur les eaux l’écho sourd du silence

Laisse en paix la beauté se mirer dans la mer.

Narcisse elle se baigne à ses propres couleurs,

Puis se laisse mourir à l’heure où tout s’aveugle.

Et naît à ce moment une vie sans passé,

Où s’efface le temps à l’horloge des astres.

 

 

JCP 09/2020

13 septembre 2020

La mort de l'arbre (1251)

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                                                                                                              Image : X

 

La mort de l’arbre

 

Dans un ultime effort, il obstrue les artères

De son dernier rameau, dont le feuillage sec

Jonche déjà le sol. Il songe à la lignée

De tous les arbrisseaux qui naquirent de lui,

Autrefois protégés sous son épais feuillage,

Montant tous aujourd’hui à l’assaut du soleil.

 

Mais son esprit se trouble et ses forces déclinent.

Il sent le temps le fuir. Sa pensée va aux graines

De ce dernier été, mûries de tant d’efforts.

Puis, sa sève tarie, il s’éteint sans un bruit.

 

 

 

 

JCP 08-09/2020

21 septembre 2020

Dire d'eau (1258)

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                                                                                      Le Lampy (Tarn), im. JCP

 

 

 

Dire d’eau

 

Cette voix dans la voie de toutes eaux qui courent,

Langage d’outre-flot que la chute murmure,

Se cache aux rideaux clairs tissés de goutte blanche.

Elle vole à tout vent, retourne et parle encore

Au creux de notre oreille et charme notre esprit -

Sans jamais nous apprendre à déchiffrer son dire.

 

 

 

JCP 09/2020

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