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La Chanson Grise
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6 juin 2013

La mort d'Olivier Bécaille, Émile Zola

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Émile Zola

 

LA MORT D’OLIVIER BÉCAILLE

 

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I

 

                           C'est un samedi, à six heures du matin que je suis mort après trois jours de maladie. Ma pauvre femme fouillait depuis un instant dans la malle, où elle cherchait du linge. Lorsqu'elle s'est relevée et qu'elle m'a vu rigide, les yeux ouverts, sans un souffle, elle est accourue, croyant à un évanouissement, me touchant les mains, se penchant sur mon visage. Puis, la terreur l'a prise; et, affolée elle a bégayé, en éclatant en larmes :

- Mon Dieu ! mon Dieu ! il est mort !

J'entendais tout, mais les sons affaiblis semblaient venir de très loin. Seul, mon œil gauche percevait encore une lueur confuse, une lumière blanchâtre où les objets se fondaient; l'œil droit se trouvait complètement paralysé. C'était une syncope de mon être entier comme un coup de foudre qui m'avait anéanti. Ma volonté était morte, plus une fibre de ma chair ne m'obéissait. Et, dans ce néant, au-dessus de mes membres inertes, la pensée seule demeurait, lente et paresseuse, mais d'une netteté parfaite.

Ma pauvre Marguerite pleurait, tombée à genoux devant le lit, répétant d'une voix déchirée :

- Il est mort, mon Dieu ! il est mort !

Était-ce donc la mort, ce singulier état de torpeur, cette chair frappée d'immobilité, tandis que l'intelligence fonctionnait toujours ? Était-ce mon âme qui s'attardait ainsi dans mon crâne, avant de prendre son vol? Depuis mon enfance, j'étais sujet à des crises nerveuses. Deux fois, tout jeune, des fièvres aiguës avaient failli m'emporter Puis, autour de moi, on s'était habitué à me voir maladif; et moi-même j'avais défendu à Marguerite d'aller chercher un médecin, lorsque je m'étais couché le matin de notre arrivée à Paris, dans cet hôtel meublé de la rue Dauphine. Un peu de repos suffirait, c'était la fatigue du voyage qui me courbaturait ainsi. Pourtant, je me sentais plein d'une angoisse affreuse.

Nous avions quitté brusquement notre province, très pauvres, ayant à peine de quoi attendre les appointements de mon premier mois, dans l'administration où je m'étais assuré une place. Et voilà qu'une crise subite m'emportait ! Était-ce bien la mort ? Je m'étais imaginé une nuit plus noire, un silence plus lourd. Tout petit, j'avais déjà peur de mourir. Comme j'étais débile et que les gens me caressaient avec compassion, je pensais constamment que je ne vivrais pas, qu'on m'enterrerait de bonne heure. Et cette pensée de la terre me causait une épouvante, à laquelle je ne pouvais m'habituer, bien qu'elle me hantât nuit et jour. En grandissant, j'avais gardé cette idée fixe. Parfois, après des journées de réflexion, je croyais avoir vaincu ma peur.

Eh bien ! on mourait, c'était fini ; tout le monde mourait un jour; rien ne devait être plus commode ni meilleur. J'arrivais presque à être gai, je regardais la mort en face. Puis, un frisson brusque me glaçait, me rendait à mon vertige, comme si une main géante m'eût balancé au-dessus d'un gouffre noir. C'était la pensée de la terre qui revenait et emportait mes raisonnements. Que de fois, la nuit, je me suis réveillé en sursaut, ne sachant quel souffle avait passé sur mon sommeil, joignant les mains avec désespoir, balbutiant: “ Mon Dieu! mon Dieu! il faut mourir! ” Une anxiété me serrait la poitrine, la nécessité de la mort me paraissait plus abominable, dans l'étourdissement du réveil. Je ne me rendormais qu'avec peine, le sommeil m'inquiétait, tellement il ressemblait à la mort. Si j'allais dormir toujours ! Si je fermais les yeux pour ne les rouvrir jamais !

 

J'ignore si d'autres ont souffert ce tourment. Il a désolé ma vie. La mort s'est dressée entre moi et tout ce que j'ai aimé.

Je me souviens des plus heureux instants que j'ai passés avec Marguerite. Dans les premiers mois de notre mariage, lorsqu'elle dormait la nuit à mon côté, lorsque, je songeais à elle en faisant des rêves d'avenir, sans cesse l'attente d'une séparation fatale gâtait mes joies, détruisait mes espoirs. Il faudrait nous quitter, peut-être demain, peut-être dans une heure. Un immense découragement me prenait, je me demandais à quoi bon le bonheur d'être ensemble, puisqu'il devait aboutir à un déchirement si cruel. Alors, mon imagination se plaisait dans le deuil. Qui partirait le premier, elle ou moi ? Et l'une ou l'autre alternative m'attendrissait aux larmes, en déroulant le tableau de nos vies brisées.

Aux meilleures époques de mon existence, j'ai eu ainsi des mélancolies soudaines que personne ne comprenait. Lorsqu'il m'arrivait une bonne chance, on s'étonnait de me voir sombre. C'était que tout d'un coup, l'idée de mon néant avait traversé ma joie. Le terrible : “À quoi bon ?” sonnait comme un glas à mes oreilles.

Mais le pis de ce tourment, c'est qu'on l'endure dans une honte secrète. On n'ose dire son mal à personne. Souvent le mari et la femme, couchés côte à côte, doivent frissonner du même frisson, quand la lumière est éteinte ; et ni l'un ni l'autre ne parle, car on ne parle pas de la mort, pas plus qu'on ne prononce certains mots obscènes. On a peur d'elle jusqu'à ne point la nommer, on la cache comme on cache son sexe.

Je réfléchissais à ces choses, pendant que ma chère Marguerite continuait à sangloter. Cela me faisait grand peine de ne savoir comment calmer son chagrin, en lui disant que je ne souffrais pas. Si la mort n'était que cet évanouissement de la chair, en vérité j'avais eu tort de la tant redouter.

C'était un bien-être égoïste, un repos dans lequel j'oubliais mes soucis. Ma mémoire surtout avait pris une vivacité extraordinaire. Rapidement, mon existence entière passait devant moi, ainsi qu'un spectacle auquel, je me sentais désormais étranger. Sensation étrange et curieuse qui m'amusait : on aurait dit une voix lointaine qui me racontait mon histoire.

Il y avait un coin de campagne, près de Guérande, sur la route de Piriac, dont le souvenir me poursuivait. La route tourne, un petit bois de pins descend à la débandade une pente rocheuse. Lorsque j'avais sept ans, j'allais là avec mon père, dans une maison à demi écroulée, manger des crêpes chez les parents de Marguerite, des paludiers qui vivaient déjà péniblement des salines voisines.

Puis, je me rappelais le collège de Nantes où j'avais grandi, dans l'ennui des vieux murs, avec le continuel désir du large horizon de Guérande, les marais salants à perte de vue, au bas de la ville, et la mer immense, étalée sous le ciel.

Là, un trou noir se creusait: mon père mourait, j'entrais à l'administration de l'hôpital comme employé, je commençais une vie monotone, ayant pour unique joie mes visites du dimanche à la vieille maison de la route de Piriac. Les choses y marchaient de mal en pis, car les salines ne rapportaient presque plus rien, et le pays tombait à une grande misère. Marguerite n'était encore qu'une enfant. Elle m'aimait, parce que, je la promenais dans une brouette. Mais, plus tard, le matin où je la demandai en mariage, je compris, à son geste effrayé, qu'elle me trouvait affreux. Les parents me l'avaient donnée tout de suite ; ça les débarrassait. Elle, soumise, n'avait pas dit non. Quand elle se fut habituée à l'idée d'être ma femme, elle ne parut plus trop ennuyée. Le jour du mariage, à Guérande, je me souviens qu'il pleuvait à torrents ; et, quand nous rentrâmes, elle dut se mettre en jupon, car sa robe était trempée.

Voilà toute ma jeunesse. Nous avons vécu quelque temps là-bas. Puis, un jour, en rentrant, je surpris ma femme pleurant à chaudes larmes. Elle s'ennuyait, elle voulait partir.

Au bout de six mois, j'avais des économies, faites sou à sou, à l'aide de travaux supplémentaires ; et, comme un ancien ami de ma famille s'était occupé de lui trouver une place à Paris, j'emmenai la chère enfant, pour qu'elle ne pleurât plus.

En chemin de fer, elle riait. La nuit, la banquette des troisièmes classes étant très dure, je la pris sur mes genoux, afin qu'elle pût dormir mollement.

C'était là le passé.

Et, à cette heure, je venais de mourir sur cette couche étroite d'hôtel meublé, tandis que ma femme, tombée à genoux sur le carreau, se lamentait.

La tache blanche que percevait mon œil gauche pâlissait peu à peu ; mais je me rappelais très nettement la chambre. À gauche, était la commode ; à droite, la cheminée, au milieu de laquelle une pendule détraquée, sans balancier, marquait dix heures six minutes. La fenêtre s'ouvrait sur la rue Dauphine, noire et profonde. Tout Paris passait là, et dans un tel vacarme, que j'entendais les vitres trembler. Nous ne connaissions personne à Paris. Comme nous avions pressé notre départ, on ne m'attendait que le lundi suivant à mon administration.

Depuis que j'avais dû prendre le lit, c'était une étrange sensation que cet emprisonnement dans cette chambre, où le voyage venait de nous jeter, encore effarés de quinze heures de chemin de fer étourdis du tumulte des rues. Ma femme m'avait soigné avec sa douceur souriante ; mais je sentais combien elle était troublée. De temps à autre, elle s'approchait de la fenêtre, donnait un coup d'œil à la rue, puis revenait toute pâle, effrayée par ce grand Paris dont elle ne connaissait pas une pierre et qui grondait si terriblement.

Et qu'allait-elle faire, si je ne me réveillais plus ? qu'allait-elle devenir dans cette ville immense, seule, sans un soutien, ignorante de tout ?

Marguerite avait pris une de mes mains qui pendait, inerte au bord du lit; et elle la baisait, et elle répétait follement :

- Olivier, réponds-moi... Mon Dieu ! il est mort ! il est mort !

 

La mort n'était donc pas le néant, puisque j'entendais et que je raisonnais. Seul, le néant m'avait terrifié, depuis mon enfance. Je ne m'imaginais pas la disparition de mon être, la suppression totale de ce que j'étais ; et cela pour toujours, pendant des siècles et des siècles encore, sans que jamais mon existence pût recommencer.

Je frissonnais parfois, lorsque je trouvais dans un journal une date future du siècle prochain: je ne vivrais certainement plus à cette date, et cette année d'un avenir que je ne verrais pas, où je ne serais pas, m'emplissait d'angoisse. N'étais-je pas le monde, et tout ne croulerait-il pas, lorsque je m'en irais ?

Rêver de la vie dans la mort, tel avait toujours été mon espoir.

Mais ce n'était pas la mort sans doute. J'allais certainement me réveiller tout à l'heure. Oui, tout à l'heure, je me pencherais et je saisirais Marguerite entre mes bras, pour sécher ses larmes. Quelle joie de nous retrouver ! et comme nous nous aimerions davantage! Je prendrais encore deux jours de repos, puis j'irais à mon administration. Une vie nouvelle commencerait pour nous, plus heureuse, plus large.

Seulement, je n'avais pas de hâte. Tout à l'heure, j'étais trop accablé. Marguerite avait tort de se désespérer ainsi, car je ne me sentais pas la force de tourner la tête sur l'oreiller pour lui sourire. Tout à l'heure, lorsqu'elle dirait de nouveau :

- Il est mort ! mon Dieu ! il est mort ! je l'embrasserais, je murmurerais très bas, afin de ne pas l'effrayer :

- Mais non, chère enfant. Je dormais. Tu vois bien que je vis et que je t'aime.

 

 

 

II

Aux cris que Marguerite poussait, la porte a été brusquement ouverte, et une voix s'est écriée : - Qu'y a-t-il donc, ma voisine ?... Encore une crise, n'est-ce pas ?

 J'ai reconnu la voix. C'était celle d'une vieille femme, Mme Gabin, qui demeurait sur le même palier que nous. Elle s'était montrée très obligeante, dès notre arrivée, émue par notre position. Tout de suite, elle nous avait raconté son histoire.

Un propriétaire intraitable lui avait vendu ses meubles, l'hiver dernier ; et, depuis ce temps, elle logeait à l'hôtel, avec sa fille Adèle, une gamine de dix ans. Toutes deux découpaient des abat-jour, c'était au plus si elles gagnaient quarante sous à cette besogne.

 

- Mon Dieu! est-ce que c'est fini ? demanda-t-elle en baissant la voix.

Je compris qu'elle s'approchait. Elle me regarda, me toucha, puis elle reprit avec pitié :

- Ma pauvre petite ! ma pauvre petite !

Marguerite, épuisée, avait des sanglots d'enfant. Mme Gabin la souleva, l'assit dans le fauteuil boiteux qui se trouvait près de la cheminée ; et, là, elle tâcha de la consoler.

- Vrai, vous allez vous faire du mal. Ce n'est pas parce que votre mari est parti, que vous devez vous crever de désespoir. Bien sûr, quand j'ai perdu Gabin, j'étais pareille à vous, je suis restée trois jours sans pouvoir avaler gros comme ça de nourriture. Mais ça ne m'a avancée à rien ; au contraire, ça m'a enfoncée davantage... Voyons pour l'amour de Dieu... Soyez raisonnable.

 

Peu à peu, Marguerite se tut. Elle était à bout de force ; et, de temps à autre, une crise de larmes la secouait encore. Pendant ce temps, la vieille femme prenait possession de la chambre, avec une autorité bourrue.

- Ne vous occupez de rien, répétait-elle. Justement, Dédé est allée reporter l'ouvrage ; puis, entre voisins, il faut bien s'entr'aider... Dites donc, vos malles ne sont pas encore complètement défaites ; mais il y a du linge dans la commode, n'est-ce pas ? Je l'entendis ouvrir la commode. Elle dut prendre une serviette, qu'elle vint étendre sur la table de nuit. Ensuite, elle frotta une allumette, ce qui me fit penser qu'elle allumait près de moi une des bougies de la cheminée, en guise de cierge.

Je suivais chacun de ses mouvements dans la chambre, je me rendais compte de ses moindres actions.

- Ce pauvre monsieur! murmura-t-elle. Heureusement que je vous ai entendue crier ma chère. Et, tout d'un coup, la lueur vague que je voyais encore de mon œil gauche, disparut.

Mme Gabin venait de me fermer les yeux. Je n'avais pas eu la sensation de son doigt sur ma paupière. Quand j'eus compris, un léger froid commença à me glacer. Mais la porte s'était rouverte. Dédé, la gamine de dix ans, entrait en criant de sa voix flûtée :

- Maman ! maman ! ah ! je savais bien que tu étais ici !... Tiens, voilà ton compte, trois francs quatre sous... J'ai rapporté vingt douzaines d'abat-jour...

- Chut ! chut ! tais-toi donc ! répétait vainement la mère.

Comme la petite continuait, elle lui montra le lit. Dédé s'arrêta, et je la sentis inquiète, reculant vers la porte.

- Est-ce que le monsieur dort ? demanda-t-elle très bas.

- Oui, va-t'en jouer, répondit Mme Gabin.

Mais l'enfant ne s'en allait pas. Elle devait me regarder de ses yeux agrandis, effarée et comprenant vaguement. Brusquement, elle parut prise d'une peur folle, elle se sauva en culbutant une chaise.

- Il est mort, oh ! maman, il est mort.

Un profond silence régna. Marguerite, accablée dans le fauteuil, ne pleurait plus. Mme Gabin rôdait toujours par la chambre. Elle se remit à parler entre ses dents.

- Les enfants savent tout, au jour d'aujourd'hui. Voyez celle-là. Dieu sait si je l'élève bien ! Lorsqu'elle va faire une commission ou que je l'envoie reporter l'ouvrage, je calcule les minutes, pour être sûre qu'elle ne galopine pas... Ça ne fait rien, elle sait tout, elle a vu d'un coup d'œil ce qu'il en était. Pourtant, on ne lui a jamais montré qu'un mort, son oncle François, et, à cette époque, elle n'avait pas quatre ans... Enfin, il n'y a plus d'enfants, que voulez-vous !

Elle s'interrompit, elle passa sans transition à un autre sujet.

- Dites donc, ma petite, il faut songer aux formalités, la déclaration à la mairie, puis tous les détails du convoi. Vous n'êtes pas en état de vous occuper de ça. Moi, je ne veux pas vous laisser seule... Hein ? si vous le permettez, je vais voir si M. Simoneau est chez lui.

Marguerite ne répondit pas. J'assistais à toutes ces scènes comme de très loin. Il me semblait, par moments, que je volais, ainsi qu'une flamme subtile, dans l'air de la chambre, tandis qu'un étranger, une masse informe, reposait inerte sur le lit.

Cependant, j'aurais voulu que Marguerite refusât les services de ce Simoneau. Je l'avais aperçu trois ou quatre fois durant ma courte maladie. Il habitait une chambre voisine et se montrait très serviable. Mme Gabin nous avait raconté qu'il se trouvait simplement de passage à Paris, où il venait recueillir d'anciennes créances de son père, retiré en province et mort dernièrement. C'était un grand garçon, très beau, très fort. Je le détestais, peut-être parce qu'il se portait bien. La veille, il était encore entré, et j'avais souffert de le voir assis près de Marguerite. Elle était si jolie, si blanche à côté de lui ! Et il l'avait regardée si profondément, pendant qu'elle lui souriait, en disant qu'il était bien bon de venir ainsi prendre de mes nouvelles !

- Voici M. Simoneau, murmura Mme Gabin, qui rentrait.

Il poussa doucement la porte, et, dès qu'elle l'aperçut, Marguerite de nouveau éclata en larmes. La présence de cet ami, du seul homme qu'elle connût, réveillait en elle sa douleur.

Il n'essaya pas de la consoler.

Je ne pouvais le voir; mais, dans les ténèbres qui m'enveloppaient, j'évoquais sa figure, et je le distinguais nettement, troublé, chagrin de trouver la pauvre femme dans un tel désespoir. Et qu'elle devait être belle pourtant, avec ses cheveux blonds dénoués, sa face pâle, ses chères petites mains d'enfant brûlantes de fièvre !

- Je me mets à votre disposition, madame, murmura Simoneau. Si vous voulez bien me charger de tout...

Elle ne lui répondit que par des paroles entrecoupées.

Mais, comme le jeune homme se retirait, Mme Gabin l'accompagna, et je l'entendis qui parlait d'argent, en passant près de moi. Cela coûtait toujours très cher ; elle craignait bien que la pauvre petite n'eût pas un sou. En tout cas, on pouvait la questionner. Simoneau fit taire la vieille femme. Il ne voulait pas qu'on tourmentât Marguerite. Il allait passer à la mairie et commander le convoi.

Quand le silence recommença, je me demandai si ce cauchemar durerait longtemps ainsi. Je vivais puisque je percevais les moindres faits extérieurs. Et je commençais à me rendre un compte exact de mon état.

Il devait s'agir d'un de ces cas de catalepsie dont j'avais entendu parler. Déjà, quand j'étais enfant, à l'époque de ma grande maladie nerveuse, j'avais eu des syncopes de plusieurs heures. Évidemment c'était une crise de cette nature qui me tenait rigide, comme mort, et qui trompait tout le monde autour de moi.

Mais le cœur allait reprendre ses battements, le sang circulerait de nouveau dans la détente des muscles ; et je m'éveillerais, et je consolerais Marguerite. En raisonnant ainsi, je m'exhortai à la patience.

Les heures passaient. Mme Gabin avait apporté son déjeuner. Marguerite refusait toute nourriture.

Puis, l'après-midi s'écoula. Par la fenêtre laissée ouverte, montaient les bruits de la rue Dauphine. À un léger tintement du cuivre du chandelier sur le marbre de la table de nuit, il me sembla qu'on venait de changer la bougie. Enfin, Simoneau reparut.

- Eh bien ? lui demanda à demi-voix la vieille femme.

- Tout est réglé, répondit-il. Le convoi est pour demain onze heures... Ne vous inquiétez de rien et ne parlez pas de ces choses devant cette pauvre femme.

Mme Gabin reprit quand même :

- Le médecin des morts n'est pas venu encore.

Simoneau alla s'asseoir près de Marguerite, l'encouragea, et se tut.

Le convoi était pour le lendemain onze heures : cette parole retentissait dans mon crâne comme un glas. Et ce médecin qui ne venait point, ce médecin des morts, comme le nommait Mme Gabin !

Lui, verrait bien tout de suite que j'étais simplement en léthargie. Il ferait le nécessaire, il saurait m'éveiller. Je l'attendais dans une impatience affreuse.

Cependant, la journée s'écoula.

Mme Gabin, pour ne pas perdre son temps, avait fini par apporter ses abat-jour.

Même, après en avoir demandé la permission à Marguerite, elle fit venir Dédé, parce que, disait-elle, elle n'aimait guère laisser les enfants longtemps seuls.

- Allons, entre, murmura-t-elle en amenant la petite, et ne fais pas la bête, ne regarde pas de ce côté, ou tu auras affaire à moi.

Elle lui défendait de me regarder, elle trouvait cela plus convenable. Dédé, sûrement, glissait des coups d'œil de temps à autre, car j'entendais sa mère lui allonger des claques sur les bras. Elle lui répétait furieusement :

- Travaille, ou je te fais sortir. Et, cette nuit, le monsieur ira te tirer les pieds.

Toutes deux, la mère et la fille, s'étaient installées devant notre table. Le bruit de leurs ciseaux découpant les abat-jour me parvenait distinctement; ceux-là, très délicats, demandaient sans doute un découpage compliqué, car elles n'allaient pas vite : je les comptais un à un, pour combattre mon angoisse croissante. Et, dans la chambre, il n'y avait que le petit bruit des ciseaux.

Marguerite, vaincue par la fatigue, devait s'être assoupie.

À deux reprises, Simoneau se leva. L'idée abominable qu'il profitait du sommeil de Marguerite, pour effleurer des lèvres ses cheveux, me torturait. Je ne connaissais pas cet homme, et je sentais qu'il aimait ma femme. Un rire de la petite Dédé acheva de m'irriter.

- Pourquoi ris-tu, imbécile? lui demanda sa mère. Je vais te mettre sur le carré... Voyons, réponds, qu'est-ce qui te fait rire ?

L'enfant balbutiait. Elle n'avait pas ri, elle avait toussé.

Moi, je m'imaginais qu'elle devait avoir vu Simoneau se pencher vers Marguerite, et que cela lui paraissait drôle. La lampe était allumée, lorsqu'on frappa.

- Ah ! voici le médecin, dit la vieille femme.

C'était le médecin, en effet. Il ne s'excusa même pas de venir si tard. Sans doute, il avait eu bien des étages à monter, dans la journée. Comme la lampe éclairait très faiblement la chambre, il demanda :

- Le corps est ici ?

- Oui, monsieur, répondit Simoneau.

Marguerite s'était levée, frissonnante.

Mme Gabin avait mis Dédé sur le palier, parce qu'un enfant n'a pas besoin d'assister à ça ; et elle s'efforçait d'entraîner ma femme vers la fenêtre, afin de lui épargner un tel spectacle.

Pourtant, le médecin venait de s'approcher d'un pas rapide. Je le devinais fatigué, pressé, impatienté.

M'avait-il touché la main ? Avait-il posé la sienne sur mon cœur ? Je ne saurais le dire. Mais il me sembla qu'il s'était simplement penché d'un air indifférent.

- Voulez-vous que je prenne la lampe pour vous éclairer ? offrit Simoneau avec obligeance.

- Non, inutile, dit le médecin tranquillement.

Comment ! inutile ! Cet homme avait ma vie entre les mains, et il jugeait inutile de procéder à un examen attentif. Mais je n'étais pas mort ! j'aurais voulu crier que je n'étais pas mort !

- À quelle heure est-il mort ? reprit-il.

- À six heures du matin, répondit Simoneau.

Une furieuse révolte montait en moi, dans les liens terribles qui me liaient. Oh ! ne pouvoir parler ne pouvoir remuer un membre ! Le médecin ajouta :

- Ce temps lourd est mauvais... Rien n'est fatigant comme ces premières journées de printemps. Et il s'éloigna.

C'était ma vie qui s'en allait. Des cris, des larmes, des injures m'étouffaient, déchiraient ma gorge convulsée, où ne passait plus un souffle. Ah ! le misérable, dont l'habitude professionnelle avait fait une machine, et qui venait au lit des morts avec l'idée d'une simple formalité à remplir ! Il ne savait donc rien, cet homme ! Toute sa science était donc menteuse, puisqu'il ne pouvait d'un coup d'œil distinguer la vie de la mort ! Et il s'en allait, et il s'en allait !

 - Bonsoir monsieur, dit Simoneau.

Il y eut un silence. Le médecin devait s'incliner devant Marguerite, qui était revenue, pendant que Mme Gabin fermait la fenêtre. Puis, il sortit de la chambre, j'entendis ses pas qui descendaient l'escalier.

Allons, c'était fini, j'étais condamné.

Mon dernier espoir disparaissait avec cet homme. Si je ne m'éveillais pas avant le lendemain onze heures, on m'enterrait vivant. Et cette pensée était si effroyable, que je perdis conscience de ce qui m'entourait. Ce fut comme un évanouissement dans la mort elle-même. Le dernier bruit qui me frappa fut le petit bruit des ciseaux de Mme Gabin et de Dédé.

La veillée funèbre commençait. Personne ne parlait plus. Marguerite avait refusé de dormir dans la chambre de la voisine. Elle était là, couchée à demi au fond du fauteuil, avec son beau visage pâle, ses yeux clos dont les cils restaient trempés de larmes ; tandis que, silencieux dans l'ombre, assis devant elle, Simoneau la regardait.

 

 

 

III

 

Je ne puis dire quelle fut mon agonie, pendant la matinée du lendemain. Cela m'est demeuré comme un rêve horrible, où mes sensations étaient si singulières, si troublées, qu'il me serait difficile de les noter exactement. Ce qui rendit ma torture affreuse, c'était que j'espérais toujours un brusque réveil. Et, à mesure que l'heure du convoi approchait, l'épouvante m'étranglait davantage.

Ce fut vers le matin seulement que j'eus de nouveau conscience des personnes et des choses qui m'entouraient.

Un grincement de l'espagnolette me tira de ma somnolence. Mme Gabin avait ouvert la fenêtre. Il devait être environ sept heures, car j'entendais des cris de marchands, dans la rue, la voix grêle d'une gamine qui vendait du mouron, une autre voix enrouée criant des carottes.

Ce réveil bruyant de Paris me calma d'abord : il me semblait impossible qu'on m'enfouît dans la terre, au milieu de toute cette vie.

Un souvenir achevait de me rassurer. Je me rappelais avoir vu un cas pareil au mien, lorsque j'étais employé à l'hôpital de Guérande. Un homme y avait ainsi dormi pendant vingt-huit heures, son sommeil était même si profond, que les médecins hésitaient à se prononcer ; puis, cet homme s'était assis sur son séant, et il avait pu se lever tout de suite.

Moi, il y avait déjà vingt-cinq heures que je dormais. Si je m'éveillais vers dix heures, il serait temps encore. Je tâchai de me rendre compte des personnes qui se trouvaient dans la chambre, et de ce qu'on y faisait. La petite Dédé devait jouer sur le carré, car la porte s'étant ouverte, un rire d'enfant vint du dehors.

Sans doute, Simoneau n'était plus là : aucun bruit ne me révélait sa présence. Les savates de Mme Gabin traînaient seules sur le carreau.

On parla enfin.

- Ma chère, dit la vieille, vous avez tort de ne pas en prendre pendant qu'il est chaud, ça vous soutiendrait.

Elle s'adressait à Marguerite, et le léger égouttement du filtre, sur la cheminée, m'apprit qu'elle était en train de faire du café.

- Ce n'est pas pour dire, continua-t-elle, mais j'avais besoin de ça... À mon âge, ça ne vaut rien de veiller. Et c'est si triste, la nuit, quand il y a un malheur dans une maison... Prenez donc du café, ma chère, une larme seulement.

Et elle força Marguerite à en boire une tasse.

- Hein? c'est chaud, ça vous remet. Il vous faut des forces pour aller  jusqu'au bout de la journée. . . Maintenant, si vous étiez bien sage, vous passeriez dans ma chambre, et vous attendrez là.

- Non, je veux rester, répondit Marguerite résolument.

Sa voix, que je n'avais plus entendue depuis la veille, me toucha beaucoup. Elle était changée, brisée de douleur. Ah ! chère femme ! je la sentais près de moi, comme une consolation dernière. Je savais qu'elle ne me quittait pas des yeux, qu'elle me pleurait de toutes les larmes de son cœur.

Mais les minutes passaient. Il y eut, à la porte, un bruit que je ne m'expliquai pas d'abord. On aurait dit l'emménagement d'un meuble qui se heurtait contre les murs de l'escalier trop étroit. Puis, je compris, en entendant de nouveau les larmes de Marguerite.

C'était la bière.

- Vous venez trop tôt, dit Mme Gabin d'un air de mauvaise humeur. Posez ça derrière le lit. Quelle heure était-il donc ? Neuf heures peut-être. Ainsi, cette bière était déjà là. Et je la voyais dans la nuit épaisse, toute neuve, avec ses planches à peine rabotées. Mon Dieu ! est-ce que tout allait finir ? est-ce qu'on m'emporterait dans cette boîte, que je sentais à mes pieds ?

J'eus pourtant une suprême joie. Marguerite, malgré sa faiblesse, voulut me donner les derniers soins. Ce fut elle qui, aidée de la vieille femme, m'habilla, avec une tendresse de sœur et d'épouse. Je sentais que j'étais une fois encore entre ses bras, à chaque vêtement qu'elle me passait. Elle s'arrêtait, succombant sous l'émotion; elle m'étreignait, elle me baignait de ses pleurs. J'aurais voulu pouvoir lui rendre son étreinte, en lui criant : “ Je vis ! ” et je restais impuissant, je devais m'abandonner comme une masse inerte.

- Vous avez tort, tout ça est perdu, répétait Mme Gabin.

Marguerite répondait de sa voix entrecoupée :

- Laissez-moi, je veux lui mettre ce que nous avons de plus beau.

Je compris qu'elle m'habillait comme pour le jour de nos noces. J'avais encore ces vêtements, dont je comptais ne me servir à Paris que les grands jours. Puis, elle retomba dans le fauteuil, épuisée par l'effort qu'elle venait de faire.

Alors, tout d'un coup, Simoneau parla. Sans doute, il venait d'entrer.

- Ils sont en bas, murmura-t-il.

- Bon, ce n'est pas trop tôt, répondit Mme Gabin, en baissant également la voix. Dites-leur de monter, il faut en finir.

- C'est que j'ai peur du désespoir de cette pauvre femme.

La vieille parut réfléchir. Elle reprit :

- Écoutez, monsieur Simoneau, vous allez l'emmener de force dans ma chambre... Je ne veux pas qu'elle reste ici. C'est un service à lui rendre... Pendant ce temps, en un tour de main, ce sera bâclé.

Ces paroles me frappèrent au cœur. Et que devins-je, lorsque j'entendis la lutte affreuse qui s'engagea ! Simoneau s'était approché de Marguerite, en la suppliant de ne pas demeurer dans la pièce.

- Par pitié, implorait-il, venez avec moi, épargnez-vous une douleur inutile.

- Non, non, répétait ma femme,  je resterai, je veux rester jusqu'au dernier moment. Songez donc que je n'ai que lui au monde, et que, lorsqu'il ne sera plus là, je serai seule.

Cependant, près du lit, Mme Gabin susurrait à l'oreille du jeune homme :

- Marchez donc, empoignez-la, emportez-la dans vos bras.

Est-ce que ce Simoneau allait prendre Marguerite et l'emporter ainsi ?

Tout de suite, elle cria.

D'un élan furieux, je voulus me mettre debout.

Mais les ressorts de ma chair étaient brisés. Et je restais si rigide, que je ne pouvais même soulever les paupières pour voir ce qui se passait là, devant moi. La lutte se prolongeait, ma femme s'accrochait aux meubles en répétant :

- Oh ! de grâce, de grâce, monsieur... Lâchez-moi, je ne veux pas.

Il avait dû la saisir dans ses bras vigoureux, car elle ne poussait plus que des plaintes d'enfant. Il l'emporta, les sanglots se perdirent, et je m'imaginais les voir, lui grand et solide, l'emmenant sur sa poitrine, à son cou, et elle, éplorée, brisée, s'abandonnant, le suivant désormais partout où il voudrait la conduire.

- Fichtre! ça n'a pas été sans peine! murmura Mme Gabin. Allons, houp ! maintenant que le plancher est débarrassé !

Dans la colère jalouse qui m'affolait, je regardais cet enlèvement comme un rapt abominable. Je ne voyais plus Marguerite depuis la veille, mais je l'entendais encore. Maintenant, c'était fini ; on venait de me la prendre ; un homme l'avait ravie, avant même que je fusse dans la terre. Et il était avec elle, derrière la cloison, seul à la consoler, à l'embrasser peut-être !

La porte s'était ouverte de nouveau, des pas lourds marchaient dans la pièce.

- Dépêchons, dépêchons, répétait Mme Gabin. Cette petite dame n'aurait qu'à revenir.

Elle parlait à des gens inconnus et qui ne lui répondaient que par des grognements.

- Moi, vous comprenez, je ne suis pas une parente, je ne suis qu'une voisine. Je n'ai rien à gagner dans tout ça. C'est par pure bonté de cœur que je m'occupe de leurs affaires. Et ce n'est déjà pas si gai... Oui, oui, j'ai passé la nuit. Même qu'il ne faisait guère chaud, vers quatre heures. Enfin, j'ai toujours été bête, je suis trop bonne.

À ce moment, on tira la bière au milieu de la chambre, et je compris.

Allons, j'étais condamné, puisque le réveil ne venait pas.

Mes idées perdaient de leur netteté, tout roulait en moi dans une fumée noire ; et j'éprouvais une telle lassitude, que ce fut comme un soulagement, de ne plus compter sur rien.

- On n'a pas épargné le bois, dit la voix enrouée d'un croque-mort. La boîte est trop longue.

- Eh bien ! il y sera à l'aise, ajouta un autre en s'égayant.

Je n'étais pas lourd, et ils s'en félicitaient, car ils avaient trois étages à descendre. Comme ils m'empoignaient par les épaules et par les pieds, Mme Gabin tout d'un coup se fâcha.

- Sacrée gamine ! cria-t-elle, il faut qu'elle mette son nez partout... Attends, je vais te faire regarder par les fentes.

C'était Dédé qui entrebâillait la porte et passait sa tête ébouriffée. Elle voulait voir mettre le monsieur dans la boîte.

Deux claques vigoureuses retentirent, suivies d'une explosion de sanglots.

Et quand la mère fut rentrée, elle causa de sa fille avec les hommes qui m'arrangeaient dans la bière.

- Elle a dix ans. C'est un bon sujet; mais elle est curieuse... Je ne la bats pas tous les jours, seulement, il faut qu'elle obéisse.

- Oh ! vous savez, dit un des hommes, toutes les gamines sont comme ça... Lorsqu'il y a un mort quelque part, elles sont toujours à tourner autour.

J'étais allongé commodément, et j'aurais pu croire que je me trouvais encore sur le lit, sans une gêne de mon bras gauche, qui était un peu serré contre une planche. Ainsi qu'ils le disaient, je tenais très bien là-dedans, grâce à ma petite taille.

- Attendez, s'écria Mme Gabin, j'ai promis à sa femme de lui mettre un oreiller sous la tête. Mais les hommes étaient pressés, ils fourrèrent l'oreiller en me brutalisant. Un d'eux cherchait partout le marteau, avec des jurons.

On l'avait oublié en bas, et il fallut descendre.

Le couvercle fut posé, je ressentis un ébranlement de tout mon corps, lorsque deux coups de marteau enfoncèrent le premier clou.

C'en était fait, j'avais vécu.

Puis, les clous entrèrent un à un, rapidement, tandis que le marteau sonnait en cadence. On aurait dit des emballeurs clouant une boîte de fruits secs, avec leur adresse insouciante. Dès lors, les bruits ne m'arrivèrent plus qu'assourdis et prolongés, résonnant d'une étrange manière, comme si le cercueil de sapin s'était transformé en une grande caisse d'harmonie.

La dernière parole qui frappa mes oreilles, dans cette chambre de la rue Dauphine, ce fut cette phrase de Mme Gabin :

- Descendez doucement, et méfiez-vous de la rampe au second, elle ne tient plus.

On m'emportait, j'avais la sensation d'être roulé dans une mer houleuse. D'ailleurs, à partir de ce moment, mes souvenirs sont très vagues. Je me rappelle pourtant que l'unique préoccupation qui me tenait encore, préoccupation imbécile et comme machinale, était de me rendre compte de la route que nous prenions pour aller au cimetière.

Je ne connaissais pas une rue de Paris, j'ignorais la position exacte des grands cimetières, dont on avait parfois prononcé les noms devant moi, et cela ne m'empêchait pas de concentrer les derniers efforts de mon intelligence, afin de deviner si nous tournions à droite ou à gauche. Le corbillard me cahotait sur les pavés. Autour de moi, le roulement des voitures, le piétinement des passants faisaient une clameur confuse que développait la sonorité du cercueil.

D'abord, je suivis l'itinéraire avec assez de netteté.

Puis, il y eut une station, on me promena, et je compris que nous étions à l'église.

Mais, quand le corbillard s'ébranla de nouveau, je perdis toute conscience des lieux que nous traversions. Une volée de cloches m'avertit que nous passions près d'une église ; un roulement plus doux et continu me fit croire que nous longions une promenade.

J'étais comme un condamné mené au lieu du supplice, hébété, attendant le coup suprême qui ne venait pas.

On s'arrêta, on me tira du corbillard.

Et ce fut bâclé tout de suite.

Les bruits avaient cessé, je sentais que j'étais dans un lieu désert, sous des arbres, avec le large ciel sur ma tête. Sans doute, quelques personnes suivaient le convoi, les locataires de l'hôtel, Simoneau et d'autres, car des chuchotements arrivaient jusqu'à moi. Il y eut une psalmodie, un prêtre balbutiait du latin.

On piétina deux minutes. Puis, brusquement, je sentis que je m'enfonçais ; tandis que des cordes frottaient comme des archets, contre les angles du cercueil, qui rendait un son de contrebasse fêlée.

C'était la fin.

Un choc terrible, pareil au retentissement d'un coup de canon, éclata un peu à gauche de ma tête ; un second choc se produisit à mes pieds; un autre, plus violent encore, me tomba sur le ventre, si sonore, que je crus la bière fendue en deux.

Et je m'évanouis.

 

 

 

IV

 

Combien de temps restai-je ainsi ? je ne saurais le dire.

Une éternité et une seconde ont la même durée dans le néant.

Je n'étais plus.

Peu à peu, confusément, la conscience d'être me revint.

Je dormais toujours, mais je me mis à rêver. Un cauchemar se détacha du fond noir qui barrait mon horizon.

Et ce rêve que je faisais était une imagination étrange, qui m'avait souvent tourmenté autrefois, les yeux ouverts, lorsque, avec ma nature prédisposée aux inventions horribles, je goûtais l'atroce plaisir de me créer des catastrophes.

Je m'imaginais donc que ma femme m'attendait quelque part, à Guérande, je crois, et que j'avais pris le chemin de fer pour aller la rejoindre. Comme le train passait sous un tunnel, tout à coup, un effroyable bruit roulait avec un fracas de tonnerre. C'était un double écroulement qui venait de se produire. Notre train n'avait pas reçu une pierre, les wagons restaient intacts ; seulement, aux deux bouts du tunnel, devant et derrière nous, la voûte s'était effondrée, et nous nous trouvions ainsi au centre d'une montagne, murés par des blocs de rocher.

Alors commençait une longue et affreuse agonie. Aucun espoir de secours ; il fallait un mois pour déblayer le tunnel; encore ce travail demandait-il des précautions infinies, des machines puissantes.

Nous étions prisonniers dans une sorte de cave sans issue.

Notre mort à tous n'était plus qu'une question d'heures.

Souvent, je le répète, mon imagination avait travaillé sur cette donnée terrible. Je variais le drame à l'infini. J'avais pour acteurs des hommes, des femmes, des enfants, plus de cent personnes, toute une foule qui me fournissait sans cesse de nouveaux épisodes. Il se trouvait bien quelques provisions dans le train ; mais la nourriture manquait vite, et sans aller jusqu'à se manger entre eux, les misérables affamés se disputaient férocement le dernier morceau de pain. C'était un vieillard qu'on repoussait à coups de poing et qui agonisait ; c'était une mère qui se battait comme une louve, pour défendre les trois ou quatre bouchées réservées à son enfant. Dans mon wagon, deux jeunes mariés râlaient aux bras l'un de l'autre, et ils n'espéraient plus, ils ne bougeaient plus.

D'ailleurs, la voie était libre, les gens descendaient, rôdaient le long du train, comme des bêtes lâchées, en quête d'une proie.

Toutes les classes se mêlaient, un homme très riche, un haut fonctionnaire, disait-on, pleurait au cou d'un ouvrier, en le tutoyant.

Dès les premières heures, les lampes s'étaient épuisées, les feux de la locomotive avaient fini par s'éteindre. Quand on passait d'un wagon à un autre, on tâtait les roues de la main pour ne pas se cogner, et l'on arrivait ainsi à la locomotive, que l'on reconnaissait à sa bielle froide, à ses énormes flancs endormis, force inutile, muette et immobile dans l'ombre.

Rien n'était plus effrayant que ce train, ainsi muré tout entier sous terre, comme enterré vivant, avec ses voyageurs, qui mouraient un à un.

Je me complaisais, je descendais dans l'horreur des moindres détails.

Des hurlements traversaient les ténèbres.

Tout d'un coup, un voisin qu'on ne savait pas là, qu'on ne voyait pas, s'abattait contre votre épaule.

Mais, cette fois, ce dont je souffrais surtout, c'était du froid et du manque d'air. Jamais je n'avais eu si froid; un manteau de neige me tombait sur les épaules, une humidité lourde pleuvait sur mon crâne. Et j'étouffais avec cela, il me semblait que la voûte de rocher croulait sur ma poitrine, que toute la montagne pesait et m'écrasait.

Cependant, un cri de délivrance avait retenti.

Depuis longtemps, nous nous imaginions entendre au loin un bruit sourd, et nous nous bercions de l'espoir qu'on travaillait près de nous. Le salut n'arrivait point de là pourtant. Un de nous venait de découvrir un puits dans le tunnel ; et nous courions tous, nous allions voir ce puits d'air, en haut duquel on apercevait une tache bleue, grande comme un pain à cacheter.

Oh ! quelle joie, cette tache bleue ! C'était le ciel, nous nous grandissions vers elle pour respirer, nous distinguions nettement des points noirs qui s'agitaient, sans doute des ouvriers en train d'établir un treuil, afin d'opérer notre sauvetage.

Une clameur furieuse : “ Sauvés ! sauvés ! ” sortait de toutes les bouches, tandis que des bras tremblants se levaient vers la petite tache d'un bleu pâle.

 

Ce fut la violence de cette clameur qui m'éveilla. Où étais-je ? Encore dans le tunnel sans doute. Je me trouvais couché tout de mon long, et je sentais, à droite et à gauche, de dures parois qui me serraient les flancs.

Je voulus me lever; mais je me cognai violemment le crâne.

Le roc m'enveloppait donc de toutes parts ?

Et la tache bleue avait disparu, le ciel n'était plus là, même lointain.

J'étouffais toujours, je claquais des dents, pris d'un frisson.

Brusquement, je me souvins.

Une horreur souleva mes cheveux, je sentis l'affreuse vérité couler en moi, des pieds à la tête, comme une glace. Étais-je sorti enfin de cette syncope, qui m'avait frappé pendant de longues heures d'une rigidité de cadavre?

Oui, je remuais, je promenais les mains le long des planches du cercueil.

Une dernière épreuve me restait à faire: j'ouvris la bouche, je parlai, appelant Marguerite, instinctivement. Mais j'avais hurlé, et ma voix, dans cette boîte de sapin, avait pris un son rauque si effrayant, que je m'épouvantai moi-même.

Mon Dieu ! c'était donc vrai ? je pouvais marcher, crier que je vivais, et ma voix ne serait pas entendue, et j'étais enfermé, écrasé sous la terre !

Je fis un effort suprême pour me calmer et réfléchir.

N'y avait-il aucun moyen de sortir de là ?

Mon rêve recommençait, je n'avais pas encore le cerveau bien solide, je mêlais l'imagination du puits d'air et de sa tache de ciel, avec la réalité de la fosse où je suffoquais.

Les yeux démesurément ouverts, je regardais les ténèbres.

Peut-être apercevrais-je un trou, une fente, une goutte de lumière !

Mais des étincelles de jour passaient seules dans la nuit, des clartés rouges s'élargissaient et s'évanouissaient. Rien, un gouffre noir, insondable.

Puis, la lucidité me revenait, j'écartais ce cauchemar imbécile.

Il me fallait toute ma tête, si je voulais tenter le salut.

D'abord, le grand danger me parut être dans l'étouffement qui augmentait.

Sans doute,  j'avais pu rester si longtemps privé d'air; grâce à la syncope qui suspendait en moi les fonctions de l'existence ; mais, maintenant que mon cœur battait, que mes poumons soufflaient, j'allais mourir d'asphyxie, si je ne me dégageais au plus tôt.

Je souffrais également du froid, et je craignais de me laisser envahir par cet engourdissement mortel des hommes qui tombent dans la neige, pour ne plus se relever.

Tout en me répétant qu'il me fallait du calme, je sentais des bouffées de folie monter à mon crâne.

Alors, je m'exhortais, essayant de me rappeler ce que je savais sur la façon dont on enterre.

Sans doute, j'étais dans une concession de cinq ans ; cela m'ôtait un espoir car j'avais remarqué autrefois, à Nantes, que les tranchées de la fosse commune laissaient passer dans leur remblaiement continu, les pieds des dernières bières enfouies.

Il m'aurait suffi alors de briser une planche pour m'échapper ; tandis que, si je me trouvais dans un trou comblé entièrement, j'avais sur moi toute une couche épaisse de terre, qui allait être un terrible obstacle.

N'avais-je pas entendu dire qu'à Paris on enterrait à six pieds de profondeur?

Comment percer cette masse énorme ? Si même je parvenais à fendre le couvercle, la terre n'allait-elle pas entrer, glisser comme un sable fin, m'emplir les yeux et la bouche?

Et ce serait encore la mort, une mort abominable, une noyade dans de la boue.

Cependant, je tâtai soigneusement autour de moi. La bière était grande, je remuais les bras avec facilité. Dans le couvercle, je ne sentis aucune fente. À droite et à gauche, les planches étaient mal rabotées, mais résistantes et solides. Je repliai mon bras le long de ma poitrine, pour remonter vers la tête. Là, je découvris, dans la planche du bout, un nœud qui cédait légèrement sous la pression ; je travaillai avec la plus grande peine, je finis par chasser le nœud, et de l'autre côté, en enfonçant le doigt, je reconnus la terre, une terre grasse, argileuse et mouillée.

Mais cela ne m'avançait à rien. Je regrettai même d'avoir ôté ce nœud, comme si la terre avait pu entrer.

Une autre expérience m'occupa un instant : je tapai autour du cercueil, afin de savoir si, par hasard il n'y aurait pas quelque vide, à droite ou à gauche. Partout, le son fut le même. Comme je donnais aussi de légers coups de pied, il me sembla pourtant que le son était plus clair au bout.

Peut-être n'était-ce qu'un effet de la sonorité du bois. Alors, je commençai par des poussées légères, les bras en avant, avec les poings.

Le bois résista.

J'employai ensuite les genoux, m'arc-boutant sur les pieds et sur les reins. Il n'y eut pas un craquement. Je finis par donner toute ma force, je poussai du corps entier, si violemment, que mes os meurtris criaient.

Et ce fut à ce moment que je devins fou.

Jusque-là, j'avais résisté au vertige, aux souffles de rage qui montaient par instants en moi, comme une fumée d'ivresse. Surtout, je réprimais les cris, car je comprenais que, si je criais, j'étais perdu.

Tout d'un coup, je me mis à crier, à hurler. Cela était plus fort que moi, les hurlements sortaient de ma gorge qui se dégonflait. J'appelai au secours d'une voix que je ne me connaissais pas, m'affolant davantage à chaque nouvel appel, criant que je ne voulais pas mourir.

Et j'égratignais le bois avec mes ongles, je me tordais dans les convulsions d'un loup enfermé. Combien de temps dura cette crise ? je l'ignore, mais je sens encore l'implacable dureté du cercueil où je me débattais, j'entends encore la tempête de cris et de sanglots dont j'emplissais ces quatre planches.

Dans une dernière lueur de raison, j'aurais voulu me retenir et je ne pouvais pas.

Un grand accablement suivit.

J'attendais la mort, au milieu d'une somnolence douloureuse.

Ce cercueil était de pierre ; jamais je ne parviendrais à le fendre ; et cette certitude de ma défaite me laissait inerte, sans courage pour tenter un nouvel effort.

Une autre souffrance, la faim, s'était jointe au froid et à l'asphyxie.

Je défaillais.

Bientôt ce supplice lut intolérable.

Avec mon doigt, je tâchai d'attirer des pincées de terre, par le nœud que j'avais enfoncé, et je mangeai cette terre, ce qui redoubla mon tourment.

Je mordais mes bras, n'osant aller jusqu'au sang, tenté par ma chair, suçant ma peau avec l'envie d'y enfoncer les dents.

Ah ! comme je désirais la mort, à cette heure !

Toute ma vie, j'avais tremblé devant le néant ; et je le voulais, je le réclamais, jamais il ne serait assez noir.

Quel enfantillage que de redouter ce sommeil sans rêve, cette éternité de silence et de ténèbres ! La mort n'était bonne que parce qu'elle supprimait l'être d'un coup, pour toujours.

Oh ! dormir comme les pierres, rentrer dans l'argile, n'être plus !

Mes mains tâtonnantes continuaient machinalement à se promener contre le bois. Soudain, je me piquai au pouce gauche, et la légère douleur me tira de mon engourdissement. Qu'était-ce donc ?

Je cherchai de nouveau, je reconnus un clou, un clou que les croque-morts avaient enfoncé de travers, et qui n'avait pas mordu dans le bord du cercueil. Il était très long, très pointu. La tête tenait dans le couvercle, mais je sentis qu'il remuait.

À partir de cet instant, je n'eus plus qu'une idée : avoir ce clou.

Je passai ma main droite sur mon ventre, je commençai à l'ébranler.

Il ne cédait guère, c'était un gros travail.

Je changeais souvent de main, car la main gauche, mal placée, se fatiguait vite.

Tandis que je m'acharnais ainsi, tout un plan s'était développé dans ma tête.

Ce clou devenait le salut.

Il me le fallait quand même. Mais serait-il temps encore ?

La faim me torturait, je dus m'arrêter, en proie à un vertige qui me laissait les mains molles, l'esprit vacillant.

J'avais sucé les gouttes qui coulèrent de la piqûre de mon pouce.

Alors, je me mordis le bras, je bus mon sang, éperonné par la douleur, ranimé par ce vin tiède et âcre qui mouillait ma bouche.

Et je me remis au clou des deux mains, je réussis à l'arracher.

Dès ce moment, je crus au succès.

Mon plan était simple. J'enfonçai la pointe du clou dans le couvercle et je traçai une ligne droite, la plus longue possible, où je promenai le clou, de façon à pratiquer une entaille.

Mes mains se roidissaient, je m'entêtais furieusement.

Quand je pensai avoir assez entamé le bois, j'eus l'idée de me retourner, de me mettre sur le ventre, puis, en me soulevant sur les genoux et sur les coudes, de pousser des reins.

Mais, si le couvercle craqua, il ne se fendit pas encore.

L'entaille n'était pas assez profonde.

Je dus me replacer sur le dos et reprendre la besogne, ce qui me coûta beaucoup de peine.

Enfin, je tentai un nouvel effort, et cette fois le couvercle se brisa, d'un bout à l'autre. Certes, je n'étais pas sauvé, mais l'espérance m'inondait le cœur.

J'avais cessé de pousser, je ne bougeais plus, de peur de déterminer quelque éboulement qui m'aurait enseveli. Mon projet était de me servir du couvercle comme d'un abri, tandis que je tâcherais de pratiquer une sorte de puits dans l'argile.

Malheureusement, ce travail présentait de grandes difficultés: les mottes épaisses qui se détachaient embarrassaient les planches que je ne pouvais manœuvrer ; jamais je n'arriverais au sol, déjà des éboulements partiels me pliaient l'échine et m'enfonçaient la face dans la terre.

La peur me reprenait, lorsqu'en m'allongeant pour trouver un point d'appui, je crus sentir que la planche qui fermait la bière, aux pieds, cédait sous la pression. Je tapai alors vigoureusement du talon, songeant qu'il pouvait y avoir, à cet endroit, une fosse qu'on était en train de creuser. Tout d'un coup, mes pieds enfoncèrent dans le vide.

La prévision était juste : une fosse nouvellement ouverte se trouvait là. Je n'eus qu'une mince cloison de terre à trouer pour rouler dans cette fosse.

Grand Dieu! j'étais sauvé !

 

Un instant, je restai sur le dos, les yeux en l'air au fond du trou. Il faisait nuit. Au ciel, les étoiles luisaient dans un bleuissement de velours. Par moments, un vent qui se levait m'apportait une tiédeur de printemps, une odeur d'arbres.

Grand Dieu! j'étais sauvé, je respirais, j'avais chaud, et je pleurais, et je balbutiais, les mains dévotement tendues vers l'espace.

Oh ! que c'était bon de vivre !

 

 

 

V

 

Ma première pensée fut de me rendre chez le gardien du cimetière, pour qu'il me fît reconduire chez moi.

Mais des idées, vagues encore, m'arrêtèrent.

J'allais effrayer tout le monde.

Pourquoi me presser, lorsque j'étais le maître de la situation ?

Je me tâtai les membres, je n'avais que la légère morsure de mes dents au bras gauche ; et la petite fièvre qui en résultait, m'excitait, me donnait une force inespérée.

Certes, je pourrais marcher sans aide. Alors, je pris mon temps.

Toutes sortes de rêveries confuses me traversaient le cerveau.

J'avais senti près de moi, dans la fosse, les outils des fossoyeurs, et j'éprouvai le besoin de réparer le dégât que je venais de faire, de reboucher le trou, pour qu'on ne pût s'apercevoir de ma résurrection.

À ce moment, je n'avais aucune idée nette; je trouvais seulement inutile de publier l'aventure, éprouvant une honte à vivre, lorsque le monde entier me croyait mort.

En une demi-heure de travail, je parvins à effacer toute trace.

Et je sautai hors de la fosse.

Quelle belle nuit! Un silence profond régnait dans le cimetière. Les arbres noirs faisaient des ombres immobiles, au milieu de la blancheur des tombes.

Comme je cherchais à m'orienter, je remarquai que toute une moitié du ciel flambait d'un reflet d'incendie.

Paris était là. Je me dirigeai de ce côté, filant le long d'une avenue, dans l'obscurité des branches. Mais, au bout de cinquante pas, je dus m'arrêter, essoufflé déjà.

Et je m'assis sur un banc de pierre.

Alors seulement je m'examinai: j'étais complètement habillé, chaussé même, et seul un chapeau me manquait. Combien je remerciai ma chère Marguerite du pieux sentiment qui l'avait fait me vêtir !

Le brusque souvenir de Marguerite me remit debout. Je voulais la voir.

Au bout de l'avenue, une muraille m'arrêta. Je montai sur une tombe, et quand je fus pendu au chaperon, de l'autre côté du mur, je me laissai aller.

La chute fut rude. Puis, je marchai quelques minutes dans une grande rue déserte, qui tournait autour du cimetière.

J'ignorais complètement où j'étais ; mais je me répétais avec l'entêtement de l'idée fixe, que j'allais rentrer dans Paris et que je saurais bien trouver la rue Dauphine.

Des gens passèrent, je ne les questionnai même pas, saisi de méfiance, ne voulant me confier à personne.

Aujourd'hui, j'ai conscience qu'une grosse fièvre me secouait déjà et que ma tête se perdait.

 

Enfin, comme je débouchais sur une grande voie, un éblouissement me prit, et je tombai lourdement sur le trottoir.

Ici, il y a un trou dans ma vie.

Pendant trois semaines, je demeurai sans connaissance.

Quand je m'éveillai enfin, je me trouvais dans une chambre inconnue.

Un homme était là, à me soigner. Il me raconta simplement que, m'ayant ramassé un matin, sur le boulevard Montparnasse, il m'avait gardé chez lui.

C'était un vieux docteur qui n'exerçait plus. Lorsque je le remerciais, il me répondait avec brusquerie que mon cas lui avait paru curieux et qu'il avait voulu l'étudier. D'ailleurs, dans les premiers jours de ma convalescence, il ne me permit de lui adresser aucune question. Plus tard, il ne m'en fit aucune.

Durant huit jours encore, je gardai le lit, la tête faible, ne cherchant pas même à me souvenir, car le souvenir était une fatigue et un chagrin.

Je me sentais plein de pudeur et de crainte.

Lorsque je pourrais sortir, j'irais voir.

Peut-être, dans le délire de la fièvre, avais-je laissé échapper un nom ; mais jamais le médecin ne fit allusion à ce que j'avais pu dire. Sa charité resta discrète.

Cependant, l'été était venu.

Un matin de juin, j'obtins enfin la permission de faire une courte promenade. C'était une matinée superbe, un de ces gais soleils qui donnent une jeunesse aux rues du vieux Paris. J'allais doucement, questionnant les promeneurs à chaque carrefour demandant la rue Dauphine.

J'y arrivai, et j'eus de la peine à reconnaître l'hôtel meublé où nous étions descendus.

Une peur d'enfant m'agitait. Si je me présentais brusquement à Marguerite, je craignais de la tuer.

Le mieux peut-être serait de prévenir d'abord cette vieille femme, Mme Gabin, qui logeait là. Mais il me déplaisait de mettre quelqu'un entre nous. Je ne m'arrêtais à rien. Tout au fond de moi, il y avait comme un grand vide, comme un sacrifice accompli depuis longtemps.

La maison était toute jaune de soleil. Je l'avais reconnue à un restaurant borgne, qui se trouvait au rez-de-chaussée, et d'où l'on nous montait la nourriture.

Je levai les yeux, je regardai la dernière fenêtre du troisième étage, à gauche. Elle était grande ouverte.

Tout à coup, une jeune femme, ébouriffée, la camisole de travers, vint s'accouder ; et, derrière elle, un jeune homme qui la poursuivait, avança la tête et la baisa au cou.

Ce n'était pas Marguerite.

Je n'éprouvai aucune surprise. Il me sembla que j'avais rêvé cela et d'autres choses encore que j'allais apprendre.

Un instant, je demeurai dans la rue, indécis, songeant à monter et à questionner ces amoureux qui riaient toujours, au grand soleil.

Puis, je pris le parti d'entrer dans le petit restaurant, en bas. Je devais être méconnaissable: ma barbe avait poussé pendant ma fièvre cérébrale, mon visage s'était creusé.

Comme je m'asseyais à une table, je vis justement Mme Gabin qui apportait une tasse, pour acheter deux sous de café ; et elle se planta devant le comptoir, elle entama avec la dame de l'établissement les commérages de tous les jours.

Je tendis l'oreille.

- Eh bien ! demandait la dame, cette pauvre petite du troisième a donc fini par se décider ?

- Que voulez-vous ? répondit Mme Gabin, c'était ce qu'elle avait de mieux à faire. M. Simoneau lui témoignait tant d'amitié !... il avait heureusement terminé ses affaires, un gros héritage, et il lui offrait de l'emmener là-bas, dans son pays, vivre chez une tante à lui, qui a besoin d'une personne de confiance.

La dame du comptoir eut un léger rire. J'avais enfoncé ma face dans un journal, très pâle, les mains tremblantes.

- Sans doute, ça finira par un mariage, reprit Mme Gabin. Mais je vous jure sur mon honneur que je n'ai rien vu de louche. La petite pleurait son mari, et le jeune homme se conduisait parfaitement bien... Enfin, ils sont partis hier. Quand elle ne sera plus en deuil, n'est-ce pas ? ils feront ce qu'ils voudront.

À ce moment, la porte qui menait du restaurant dans l'allée s'ouvrit toute grande, et Dédé entra. - Maman, tu ne montes pas ?... J'attends, moi. Viens vite.

- Tout à l'heure, tu m'embêtes ! dit la mère.

L'enfant resta, écoutant les deux femmes, de son air précoce de gamine poussée sur le pavé de Paris.

- Dame ! après tout, expliquait Mme Gabin, le défunt ne valait pas M.Simoneau... Il ne me revenait guère, ce gringalet. Toujours à geindre ! Et pas le sou ! Ah ! non, vrai ! un mari comme ça, c'est désagréable pour une femme qui a du sang... Tandis que M. Simoneau, un homme

riche, fort comme un Turc...

- Oh ! interrompit Dédé, moi, je l'ai vu, un jour qu'il se débarbouillait. Il en a, du poil sur les bras !

- Veux-tu t'en aller ! cria la vieille en la bousculant. Tu fourres toujours ton nez où il ne doit pas être. Puis, pour conclure :

- Tenez! l'autre a bien fait de mourir. C'est une fière chance.

 

Quand je me retrouvai dans la rue, je marchai lentement, les jambes cassées.

Pourtant je ne souffrais pas trop. J'eus même un sourire, en apercevant mon ombre au soleil. En effet, j'étais bien chétif, j'avais eu une singulière idée d'épouser Marguerite. Et je me rappelais ses ennuis à Guérande, ses impatiences, sa vie morne et fatiguée. La chère femme se montrait bonne. Mais je n'avais jamais été son amant, c'était un frère qu'elle venait de pleurer. Pourquoi aurais-je de nouveau dérangé sa vie ! un mort n'est pas jaloux.

Lorsque je levai la tête, je vis que le jardin du Luxembourg était devant moi.

J'y entrai et je m'assis au soleil, rêvant avec une grande douceur.

La pensée de Marguerite m'attendrissait, maintenant. Je me l'imaginais en province, dame dans une petite ville, très heureuse, très aimée, très fêtée ; elle embellissait, elle avait trois garçons et deux filles.

Allons ! j'étais un brave homme, d'être mort, et je ne ferais certainement pas la bêtise cruelle de ressusciter.

Depuis ce temps, j'ai beaucoup voyagé,  j'ai vécu un peu partout.

Je suis un homme médiocre, qui a travaillé et mangé comme tout le monde.

La mort ne m'effraie plus ; mais elle ne semble pas vouloir de moi, à présent que je n'ai aucune raison de vivre, et je crains qu'elle ne m’oublie.

 

 

FIN

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6 juin 2013

Alice au pays des Merveilles, Lewis Carroll

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 ALICE AU PAYS DES MERVEILLES

 

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CHAPITRE I Descente dans le terrier du lapin

 

                  Alice commençait à se sentir très lasse de rester assise à côté de sa sœur, sur le talus, et de n’avoir rien à faire : une fois ou deux, elle avait jeté un coup d’œil sur le livre que lisait sa sœur ; mais il ne contenait ni images ni dialogues : « Et, pensait Alice, à quoi peut bien servir un livre où il n’y a ni images ni dialogues ? » Elle se demandait (dans la mesure où elle était capable de réfléchir, car elle se sentait tout endormie et toute stupide à cause de la chaleur) si le plaisir de tresser une guirlande de pâquerettes valait la peine de se lever et d’aller cueillir les pâquerettes, lorsque, brusquement, un Lapin Blanc aux yeux roses passa en courant tout près d’elle.

Ceci n’avait rien de particulièrement remarquable ; et Alice ne trouva pas non plus tellement bizarre d’entendre le Lapin se dire à mi-voix : « Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Je vais être en retard ! » (Lorsqu’elle y réfléchit par la suite, il lui vint à l’esprit qu’elle aurait dû s’en étonner, mais, sur le moment, cela lui sembla tout naturel) ; cependant, lorsque le Lapin tira bel et bien une montre de la poche de son gilet, regarda l’heure, et se mit à courir de plus belle, Alice se dressa d’un bond, car, tout à coup, l’idée lui était venue qu’elle n’avait jamais vu de lapin pourvu d’une poche de gilet, ni d’une montre à tirer de cette poche. Dévorée de curiosité, elle traversa le champ en courant à sa poursuite, et eut la chance d’arriver juste à temps pour le voir s’enfoncer comme une flèche dans un large terrier placé sous la haie.

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Un instant plus tard, elle y pénétrait à son tour, sans se demander une seule fois comment diable elle pourrait bien en sortir.

Le terrier était d’abord creusé horizontalement comme un tunnel, puis il présentait une pente si brusque et si raide qu’Alice n’eut même pas le temps de songer à s’arrêter avant de se sentir tomber dans un puits apparemment très profond.

 

Soit que le puits fût très profond, soit que Alice tombât très lentement, elle s’aperçut qu’elle avait le temps, tout en descendant, de regarder autour d’elle et de se demander ce qui allait se passer. D’abord, elle essaya de regarder en bas pour voir où elle allait arriver, mais il faisait trop noir pour qu’elle pût rien distinguer. Ensuite, elle examina les parois du puits, et remarqua qu’elles étaient garnies de placards et d’étagères ; par endroits, des cartes de géographie et des tableaux se trouvaient accrochés à des pitons. En passant, elle prit un pot sur une étagère ; il portait une étiquette sur laquelle on lisait : MARMELADE D’ORANGES, mais, à la grande déception d’Alice, il était vide. Elle ne voulut pas le laisser tomber de peur de tuer quelqu’un et elle s’arrangea pour le poser dans un placard devant lequel elle passait, tout en tombant.

 

« Ma foi ! songea-t-elle, après une chute pareille, cela me sera bien égal, quand je serai à la maison, de dégringoler dans l’escalier ! Ce qu’on va me trouver courageuse ! Ma parole, même si je tombais du haut du toit, je n’en parlerais à personne ! » (Supposition des plus vraisemblables, en effet.)

Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas. Est-ce que cette chute ne finirait jamais ? « Je me demande combien de kilomètres j’ai pu parcourir ? dit-elle à haute voix. Je ne dois pas être bien loin du centre de la terre. Voyons : cela ferait une chute de six à sept mille kilomètres, du moins je le crois… (car, voyez-vous, Alice avait appris en classe pas mal de choses de ce genre, et, quoique le moment fût mal choisi pour faire parade de ses connaissances puisqu’il n’y avait personne pour l’écouter, c’était pourtant un bon exercice que de répéter tout cela)… Oui, cela doit être la distance exacte… mais, par exemple, je me demande à quelle latitude et à quelle longitude je me trouve ? » (Alice n’avait pas la moindre idée de ce qu’était la latitude, pas plus d’ailleurs que la longitude, mais elle jugeait que c’étaient de très jolis mots, impressionnants à prononcer.)

 

Bientôt, elle recommença : « Je me demande si je vais traverser la terre d’un bout à l’autre ! Cela sera rudement drôle d’arriver au milieu de ces gens qui marchent la tête en bas ! On les appelle les Antipattes¹ , je crois – (cette fois, elle fut tout heureuse de ce qu’il n’y eût personne pour écouter, car il lui sembla que ce n’était pas du tout le mot qu’il fallait) – mais, je serai alors obligée de leur demander quel est le nom du pays, bien sûr. S’il vous plaît, madame, suis-je en Nouvelle-Zélande ou en Australie ? (et elle essaya de faire la révérence tout en parlant – imaginez ce que peut être la révérence pendant qu’on tombe dans le vide ! Croyez-vous que vous en seriez capable ?) Et la dame pensera que je suis une petite fille ignorante ! Non, il vaudra mieux ne rien demander ; peut-être que je verrai le nom écrit quelque part. »

                                 

 1 En anglais : Antipathies. Jeu de mot intraduisible. Alice veut parler des habitants des pays situés aux antipodes de la Terre.

 

Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas. Comme il n’y avait rien d’autre à faire, Alice se remit bientôt à parler. « Je vais beaucoup manquer à Dinah ce soir, j’en ai bien peur ! (Dinah était sa chatte.) J’espère qu’on pensera à lui donner sa soucoupe de lait à l’heure du thé. Ma chère Dinah, comme je voudrais t’avoir ici avec moi ! Il n’y a pas de souris dans l’air, je le crains fort, mais tu pourrais attraper une chauve-souris, et cela, vois-tu, cela ressemble beaucoup à une souris. Mais est-ce que les chats mangent les chauves-souris ? Je me le demande. » À ce moment, Alice commença à se sentir toute somnolente, et elle se mit à répéter, comme si elle rêvait : « Est-ce que les chats mangent les chauves-souris ? Est-ce que les chats mangent les chauves-souris ? » et parfois : « Est-ce que les chauves-souris mangent les chats ? » car, voyez-vous, comme elle était incapable de répondre à aucune des deux questions, peu importait qu’elle posât l’une ou l’autre. Elle sentit qu’elle s’endormait pour de bon, et elle venait de commencer à rêver qu’elle marchait avec Dinah, la main dans la patte, en lui demandant très sérieusement : « Allons, Dinah, dis-moi la vérité : as-tu jamais mangé une chauve-souris ? » quand, brusquement, patatras ! elle atterrit sur un tas de branchages et de feuilles mortes, et sa chute prit fin.

 

Alice ne s’était pas fait le moindre mal, et fut sur pied en un moment ; elle leva les yeux, mais tout était noir au-dessus de sa tête. Devant elle s’étendait un autre couloir où elle vit le Lapin Blanc en train de courir à toute vitesse. Il n’y avait pas un instant à perdre : voilà notre Alice partie, rapide comme le vent. Elle eut juste le temps d’entendre le Lapin dire, en tournant un coin : « Par mes oreilles et mes moustaches, comme il se fait tard ! » Elle tourna le coin à son tour, très peu de temps après lui, mais, quand elle l’eut tourné, le Lapin avait disparu. Elle se trouvait à présent dans une longue salle basse éclairée par une rangée de lampes accrochées au plafond.

 

Il y avait plusieurs portes autour de la salle, mais elles étaient toutes fermées à clé ; quand Alice eut marché d’abord dans un sens, puis dans l’autre, en essayant de les ouvrir une par une, elle s’en alla tristement vers le milieu de la pièce, en se demandant comment elle pourrait bien faire pour en sortir.

 

 

Brusquement, elle se trouva près d’une petite table à trois pieds, entièrement faite de verre massif, sur laquelle il y avait une minuscule clé d’or, et Alice pensa aussitôt que cette clé pouvait fort bien ouvrir l’une des portes de la salle. Hélas ! soit que les serrures fussent trop larges, soit que la clé fût trop petite, aucune porte ne voulut s’ouvrir. Néanmoins, la deuxième fois qu’Alice fit le tour de la pièce, elle découvrit un rideau bas qu’elle n’avait pas encore remarqué ; derrière ce rideau se trouvait une petite porte haute de quarante centimètres environ : elle essaya d’introduire la petite clé d’or dans la serrure, et elle fut ravie de constater qu’elle s’y adaptait parfaitement !

 

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Alice ouvrit la porte, et vit qu’elle donnait sur un petit couloir guère plus grand qu’un trou à rat ; s’étant agenouillée, elle aperçut au bout du couloir le jardin le plus adorable qu’on puisse imaginer. Comme elle désirait sortir de cette pièce sombre, pour aller se promener au milieu des parterres de fleurs aux couleurs éclatantes et des fraîches fontaines ! Mais elle ne pourrait même pas faire passer sa tête par l’entrée ; « et même si ma tête pouvait passer, se disait la pauvre Alice, cela ne me servirait pas à grand-chose à cause de mes épaules. Oh ! que je voudrais pouvoir rentrer en moi-même comme une longue-vue ! Je crois que j’y arriverais si je savais seulement comment m’y prendre pour commencer. » Car, voyez-vous, il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles.

 

Il semblait inutile de rester à attendre près de la petite porte ; c’est pourquoi Alice revint vers la table, en espérant presque y trouver une autre clé, ou, du moins, un livre contenant une recette pour faire rentrer les gens en eux-mêmes, comme des longues-vues. Cette fois, elle y vit un petit flacon (« il n’y était sûrement pas tout à l’heure, dit-elle »,) portant autour du goulot une étiquette de papier sur laquelle étaient magnifiquement imprimés en grosses lettres ces deux mots : « BOIS MOI ».

 

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C’était très joli de dire : « Bois-moi », mais notre prudente petite Alice n’allait pas se dépêcher d’obéir. « Non, je vais d’abord bien regarder, pensa-t-elle, pour voir s’il y a le mot : poison ; » car elle avait lu plusieurs petites histoires charmantes où il était question d’enfants brûlés, ou dévorés par des bêtes féroces, ou victimes de plusieurs autres mésaventures, tout cela uniquement parce qu’ils avaient refusé de se rappeler les simples règles de conduite que leurs amis leur avaient enseignées : par exemple, qu’un tisonnier chauffé au rouge vous brûle si vous le tenez trop longtemps, ou que, si vous vous faites au doigt une coupure très profonde avec un couteau, votre doigt, d’ordinaire, se met à saigner ; et Alice n’avait jamais oublié que si l’on boit une bonne partie du contenu d’une bouteille portant l’étiquette : poison, cela ne manque presque jamais, tôt ou tard, de vous causer des ennuis.

 

Cependant, ce flacon ne portant décidément pas l’étiquette : « poison », Alice se hasarda à en goûter le contenu ; comme il lui parut fort agréable (en fait, cela rappelait à la fois la tarte aux cerises, la crème renversée, l’ananas, la dinde rôtie, le caramel, et les rôties chaudes bien beurrées), elle l’avala séance tenante, jusqu’à la dernière goutte.

 

« Quelle sensation bizarre ! dit Alice. Je dois être en train de rentrer en moi-même, comme une longue-vue ! »

 

Et c’était bien exact : elle ne mesurait plus que vingt-cinq centimètres. Son visage s’éclaira à l’idée qu’elle avait maintenant exactement la taille qu’il fallait pour franchir la petite porte et pénétrer dans l’adorable jardin. Néanmoins elle attendit d’abord quelques minutes pour voir si elle allait diminuer encore : elle se sentait un peu inquiète à ce sujet ; « car, voyez-vous, pensait Alice, à la fin des fins je pourrais bien disparaître tout à fait, comme une bougie. En ce cas, je

me demande à quoi je ressemblerais. » Et elle essaya d’imaginer à quoi ressemble la flamme d’une bougie une fois que la bougie est éteinte, car elle n’arrivait pas à se rappeler avoir jamais vu chose pareille.

 

Au bout d’un moment, comme rien de nouveau ne s’était produit, elle décida d’aller immédiatement dans le jardin. Hélas ! pauvre Alice ! dès qu’elle fut arrivée à la porte, elle s’aperçut qu’elle avait oublié la petite clé d’or, et, quand elle revint à la table pour s’en saisir, elle s’aperçut qu’il lui était impossible de l’atteindre, quoiqu’elle pût la voir très nettement à travers le verre. Elle essaya tant qu’elle put d’escalader un des pieds de la table, mais il était trop glissant ; aussi, après s’être épuisée en efforts inutiles, la pauvre petite s’assit et fondit en larmes.

 

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« Allons ! cela ne sert à rien de pleurer comme cela ! » se dit-elle d’un ton sévère. « Je te conseille de t’arrêter à l’instant ! » Elle avait coutume de se donner de très bons conseils (quoiqu’elle ne les suivît guère), et, parfois, elle se réprimandait si vertement que les larmes lui venaient aux yeux. Elle se rappelait qu’un jour elle avait essayé de se gifler pour avoir triché au cours d’une partie de croquet qu’elle jouait contre elle-même, car cette étrange enfant aimait beaucoup faire semblant d’être deux personnes différentes. « Mais c’est bien inutile à présent, pensa la pauvre Alice, de faire semblant d’être deux ! C’est tout juste s’il reste assez de moi pour former une seule personne digne de ce nom ! »

 

Bientôt son regard tomba sur une petite boîte de verre placée sous la table ; elle l’ouvrit et y trouva un tout petit gâteau sur lequel les mots : « MANGE-MOI » étaient très joliment tracés avec des raisins de Corinthe. « Ma foi, je vais le manger, dit Alice ; s’il me fait grandir, je pourrai atteindre la clé ; s’il me fait rapetisser, je pourrai me glisser sous la porte ; d’une façon comme de l’autre j’irai dans le jardin, et, ensuite, advienne que pourra. »

 

Elle mangea un petit bout de gâteau, et se dit avec anxiété : « Vers le haut ou vers le bas ? » en tenant sa main sur sa tête pour sentir si elle allait monter ou descendre. Or, elle fut toute surprise de constater qu’elle gardait toujours la même taille : bien sûr, c’est généralement ce qui arrive quand on mange des gâteaux, mais Alice avait tellement pris l’habitude de s’attendre à des choses extravagantes, qu’il lui paraissait ennuyeux et stupide de voir la vie continuer de façon normale.

 

C’est pourquoi elle se mit pour de bon à la besogne et eut bientôt fini le gâteau jusqu’à la dernière miette.

 

 

 

CHAPITRE II La mare de larmes

 

« De plus-t-en plus curieux ! s’écria Alice (elle était si surprise que, sur le moment, elle en oublia complètement de parler correctement) ; voilà que je m’allonge comme la plus grande longue-vue qui ait jamais existé ! Adieu, mes pieds ! (car, lorsqu’elle les regarda, ils lui semblèrent avoir presque disparu, tant ils étaient loin). Oh, mes pauvres petits pieds ! Je me demande qui vous mettra vos bas et vos souliers à présent mes chéris ! Pour moi, c’est sûr, j’en serai incapable ! Je serai beaucoup trop loin pour m’occuper de vous : il faudra vous débrouiller tout seul ; – mais il faut que je sois gentille avec eux, songea Alice ; sinon, peut-être refuseront-ils de marcher dans la direction où je voudrai aller ! Voyons un peu : je leur donnerai une paire de souliers neufs à chaque Noël. »

 

Là-dessus, elle se mit à réfléchir comment elle s’y prendrait pour faire parvenir les souliers à destination. « Il faudra que je les confie à un commissionnaire, pensa-telle ; cela aura l’air fameusement drôle d’envoyer des cadeaux à ses propres pieds ! Et ce que l’adresse paraîtra bizarre !

 

Monsieur Pied Droit d’Alice,

     Devant-le Foyer

          Près le Garde-Feu

               (avec l’affection d’Alice)

 

Oh ! mon Dieu ! quelles bêtises je raconte ! »

 

Juste à ce moment, sa tête cogna le plafond : en fait, elle mesurait maintenant plus de deux mètres soixante-quinze ; elle s’empara immédiatement de la petite clé d’or et revint en toute hâte vers la porte du jardin.

 

Pauvre Alice ! Tout ce qu’elle put faire, ce fut de se coucher sur le flanc pour regarder d’un œil le jardin ; mais passer de l’autre côté était plus que jamais impossible. Elle s’assit et se remit à pleurer.

 

« Tu devrais avoir honte, se dit Alice, une grande fille comme toi (c’était le cas de le dire), pleurer comme tu le fais ! Arrête-toi tout de suite, je te le dis ! » Mais elle n’en continua pas moins à verser des litres de larmes, jusqu’à ce qu’elle fût entourée d’une grande mare, profonde de dix centimètres, qui s’étendait jusqu’au milieu de la pièce.

 

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Au bout d’un moment, elle entendit dans le lointain un bruit de petits pas pressés, et elle s’essuya rapidement les yeux pour voir qui arrivait. C’était encore le Lapin Blanc, magnifiquement vêtu, portant d’une main une paire de gants de chevreau blancs et de l’autre un grand éventail ; il trottait aussi vite qu’il pouvait, et, chemin faisant, il marmonnait à mi-voix : « Oh ! la Duchesse, la Duchesse ! Oh ! ce qu’elle va être furieuse si je l’ai fait attendre ! » Alice se sentait si désespérée qu’elle était prête à demander secours au premier venu ; aussi, lorsque le Lapin arriva près d’elle, elle commença d’une voix basse et timide : « Je vous en prie, monsieur… » Le Lapin sursauta violemment, laissa tomber les gants de chevreau blancs et l’éventail, puis détala dans les ténèbres aussi vite qu’il le put.

 

Alice ramassa l’éventail et les gants ; et, comme il faisait très chaud dans la pièce, elle se mit à s’éventer sans arrêt tout en parlant : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Comme tout est bizarre aujourd’hui ! Pourtant, hier, les choses se passaient normalement. Je me demande si on m’a changée pendant la nuit ? Voyons, réfléchissons : est-ce que j’étais bien la même quand je me suis levée ce matin ? Je crois me rappeler que je me suis sentie un peu différente. Mais, si je ne suis pas la même, la question qui se pose est la suivante : Qui diable puis-je bien être ? Ah, c’est là le grand problème ! » Et elle se mit à penser à toutes les petites filles

de son âge qu’elle connaissait, pour voir si elle ne serait pas devenue l’une d’elles.

 

« Je suis sûre de ne pas être Ada, se dit-elle, car elle a de longs cheveux bouclés, alors que les miens ne bouclent pas du tout. Je suis sûre également de ne pas être Mabel, car, moi, je sais toutes sortes de choses, tandis qu’elle ne sait quasiment rien ! De plus, elle est elle, et moi je suis moi, et… oh ! Seigneur ! quel casse-tête ! Je vais vérifier si je sais encore tout ce que je savais jusqu’ici. Voyons un peu : quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize, et quatre fois sept font… Oh ! mon Dieu ! jamais je n’arriverai jusqu’à vingt à cette allure ! Mais la Table de Multiplication ne prouve rien ; essayons la Géographie. Londres est la capitale de Paris, et Paris est la capitale de Rome, et Rome… non, tout cela est faux, j’en suis sûre ! On a dû me changer en Mabel ! Je vais essayer de réciter : Voyez comme la petite abeille… » S’étant croisé les mains sur les genoux comme si elle récitait ses leçons, elle se mit à dire le poème, mais sa voix lui parut rauque et étrange, et les mots vinrent tout différents de ce qu’ils étaient d’habitude :

 

« Voyez comme le petit crocodile

Sait faire briller sa queue

En répandant l’eau du Nil

Sur ses écailles d’or !

Comme gaiement il semble sourire,

Comme il écarte bien ses griffes,

Comme il accueille les petits poissons

En ses ensorcelantes mâchoires !

 

Je suis sûre que ce ne sont pas les mots qu’il faut », soupira la pauvre Alice ; et ses yeux s’emplirent à nouveau de larmes tandis qu’elle poursuivait : « Après tout, je dois être Mabel ; il va falloir que j’aille habiter cette misérable petite maison, et je n’aurai quasiment pas de jouets, et – oh ! – tant de leçons à apprendre ! Non, ma décision est prise : si je suis Mabel, je reste ici ! On aura beau pencher la tête vers moi en disant – Allons, remonte, ma chérie ! – je me contenterai de lever les yeux et de répondre – Dites-moi d’abord qui je suis : si cela me plaît d’être cette personne-là, alors je remonterai ; sinon, je resterai ici jusqu’à ce que je sois quelqu’un d’autre… – mais, oh ! mon Dieu ! s’écria-telle en fondant brusquement en larmes, je voudrais bien qu’on se décide à pencher la tête vers moi ! J’en ai tellement assez d’être toute seule ici ! »

 

En disant cela, elle abaissa son regard vers ses mains, et fut surprise de voir qu’elle avait mis un des petits gants de chevreau blancs du Lapin, tout en parlant : « Comment ai-je pu m’y prendre ? songea-t-elle. Je dois être en train de rapetisser. » Elle se leva et s’approcha de la table pour voir par comparaison combien elle mesurait ; elle s’aperçut que, autant qu’elle pouvait en juger, elle avait environ soixante centimètres de haut, et ne cessait de diminuer rapidement. Elle comprit bientôt que ceci était dû à l’éventail qu’elle tenait ; elle le lâcha en toute hâte, juste à temps pour éviter de disparaître tout à fait.

 

« Cette fois, je l’ai échappé belle ! dit Alice, toute effrayée de sa brusque transformation, mais très heureuse d’être encore de ce monde ; maintenant, au jardin ! » Et elle revint en courant à toute vitesse vers la petite porte. Hélas !

la petite porte était de nouveau fermée, et la petite clé d’or se trouvait sur la table comme auparavant ; « les choses vont de mal en pis, pensa la pauvre enfant, car jamais je n’ai été aussi petite qu’à présent, non, jamais ! C’est trop de malchance, vraiment ! »

 

 

 

Comme elle disait ces mots, son pied glissa, et, un instant plus tard, plouf ! elle se trouvait plongée dans l’eau salée jusqu’au menton. Sa première idée fut qu’elle était tombée dans la mer, elle ne savait comment, et, « dans ce cas, songea-t-elle, je vais pouvoir rentrer par le train. » (Alice était allée au bord de la mer une seule fois dans sa vie, et elle en avait tiré cette conclusion générale que, partout où on allait sur les côtes anglaises, on trouvait un grand nombres de cabines de bain roulantes dans l’eau, des enfants en train de faire des trous dans le sable avec des pelles en bois, puis une rangée de pensions de famille, et enfin une gare de chemin de fer.) Cependant, elle ne tarda pas à comprendre qu’elle était dans la mare formée par les larmes qu’elle avait versées lorsqu’elle avait deux mètres soixante-quinze de haut.

 

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« Comme je regrette d’avoir tant pleuré ! s’exclamait Alice, tout en nageant pour essayer de se tirer de là. Je suppose que, en punition, je vais me noyer dans mes propres larmes ! C’est cela qui sera bizarre, pour cela, oui ! Il est vrai que tout est bizarre aujourd’hui. »

 

À cet instant précis, elle entendit patauger, non loin, dans la mare, et elle nagea de ce côté-là pour voir de quoi il s’agissait : elle crut d’abord que cela pouvait être un morse ou un hippopotame ; mais ensuite elle se rappela combien elle était, à présent, petite, et elle ne tarda pas à s’apercevoir que ce n’était qu’une souris qui avait glissé dans la mare, exactement comme elle.

 

« Est-ce que cela servirait à quelque chose, maintenant, pensa Alice, de parler à cette souris ? Tout est tellement extravagant dans ce souterrain, qu’elle est très probablement capable de parler : en tout cas, je peux toujours essayer. » Elle commença donc ainsi : « O Souris, sais-tu comment on peut sortir de cette mare ? Je suis lasse de nager par ici, ô Souris ! » (Alice estimait qu’il fallait s’adresser en ces termes à une souris : jamais encore elle ne s’était exprimée de la sorte, mais elle venait de se rappeler avoir lu dans la Grammaire Latine de son frère : « Une souris, d’une souris, à une souris, une souris, ô souris ! ») La Souris la regarda avec curiosité (Alice crut même la voir cligner l’un de ses petits yeux), mais elle ne répondit rien.

 

« Peut-être ne comprend-elle pas l’anglais, pensa Alice ; ce doit être une souris française, venue ici avec Guillaume le Conquérant. » (Malgré tout son savoir historique, Alice avait des idées très vagues sur la chronologie des événements.) En conséquence, elle dit : « Où est ma chatte² ? » ce qui était la première phrase de son manuel de français. La Souris bondit brusquement hors de l’eau, et tout son corps parut frissonner de terreur. « Oh, je te demande pardon ! s’écria aussitôt Alice, craignant d’avoir froissé la pauvre bête. J’avais complètement oublié que tu n’aimes pas les chats. »

 

2 En français, dans le texte original

 

« Que je n’aime pas les chats ! s’exclama la Souris d’une voix perçante et furieuse. Et toi, tu les aimerais, les chats, si tu étais à ma place ? »

 

« Ma foi, peut-être bien que non, répondit Alice d’un ton conciliant ; ne te mets pas en colère pour cela. Pourtant, je voudrais bien pouvoir te montrer notre chatte Dinah : je crois que tu te prendrais d’affection pour les chats si tu pouvais seulement la voir une fois. Elle est si pacifique, cette chère Dinah, continua la fillette, comme si elle parlait pour elle seule, en nageant paresseusement dans la mare. Elle reste assise au coin du feu, à ronronner si gentiment, tout en se léchant les pattes et en se lavant la figure ; et puis c’est si doux de la caresser ; enfin, elle est vraiment de première force pour attraper les souris… Oh ! je te demande pardon ! s’écria de nouveau Alice, car cette fois-ci, la Souris était toute hérissée, et la petite fille était sûre de l’avoir offensée gravement. Nous ne parlerons plus de ma chatte, puisque cela te déplaît. »

 

« Nous n’en parlerons plus ! s’écria la Souris qui tremblait jusqu’au bout de la queue. Comme si, moi, j’allais parler d’une chose pareille ! Dans notre famille, nous avons toujours exécré les chats : ce sont des créatures vulgaires, viles, répugnantes ! Ne t’avise plus de prononcer le mot : chat ! »

 

« Je m’en garderai bien ! » dit Alice qui avait hâte de changer de conversation. « Est-ce que tu… tu… aimes les… les… chiens ? » La Souris ne répondit pas, aussi Alice continua avec empressement : « Il y a près de chez nous un petit chien si charmant que j’aimerais bien pouvoir te le montrer ! Vois-tu, c’est un petit terrier à l’œil vif, avec, oh, de si longs poils bouclés ! Il rapporte tous les objets qu’on lui jette, il fait le beau pour quémander son dîner, et il fait tellement de tours que je ne m’en rappelle pas la moitié. Il appartient à un fermier qui dit que ce chien lui est si utile qu’il vaut plus de mille francs ! Il dit qu’il tue les rats et… Oh, mon Dieu ! s’écria Alice d’un ton chagrin, j’ai bien peur de l’avoir offensée une fois de plus ! » En effet, la Souris s’éloignait d’elle en nageant aussi vite que possible, et en soulevant une véritable tempête à la surface de la mare.

Alice l’appela doucement : « Ma petite Souris chérie ! Je t’en prie, reviens, et nous ne parlerons plus ni de chats ni de chiens, puisque tu ne les aimes pas ! » Quand la Souris entendit cela, elle fit demi-tour et nagea lentement vers Alice : son visage était tout pâle (de colère, pensa la petite fille), et elle déclara d’une voix basse et tremblante : « Regagnons la rive ; là, je te raconterai mon histoire ; tu comprendras alors pourquoi je déteste les chats et les chiens. »

 

Il était grand temps de partir, la mare se trouvant à présent fort encombrée par les oiseaux et les animaux qui y étaient tombés : il y avait un Canard, un Dodo, un Lori, un Aiglon, et plusieurs autres créatures bizarres. Alice montra le chemin, et toute la troupe gagna la terre à la nage.

 

CHAPITRE III Une course au « Caucus »³

 

Étrange troupe, en vérité, que celle qui s’assembla sur la rive : oiseaux aux plumes mouillées, animaux dont la fourrure collait au corps, tous trempés comme des soupes, mal à l’aise, et de mauvaise humeur.

 

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3 En anglais, Caucus Race : terme un peu méprisant ; il s’agit d’une réunion politique pour désigner un candidat aux élections ; peut être traduit par “course des politicards” ou “course à la candidature”.

 

Naturellement, la question la plus importante était de savoir comment se sécher : ils tinrent conseil à ce sujet, et, au bout de quelques minutes, Alice trouva tout naturel de bavarder familièrement avec eux, comme si elle les avait connus toute sa vie. En réalité, elle eut une longue discussion avec le Lori qui finit par bouder et se contenta de déclarer : « Je suis plus âgé que toi, je sais mieux que toi ce qu’il faut faire » ; mais Alice ne voulut pas admettre cela avant de connaître son âge, et, comme le Lori refusa catégoriquement de le dire, les choses en restèrent là.

 

Finalement, la Souris, qui semblait avoir de l’autorité sur eux, ordonna d’une voix forte : « Asseyez-vous, tous tant que vous êtes, et écoutez-moi ! Je vais vous sécher, moi, en deux temps et trois mouvements ! » Tous s’assirent aussitôt en formant un large cercle dont la Souris était le centre. Alice la regardait fixement d’un air inquiet, car elle était sûre d’attraper un mauvais rhume si elle ne se séchait pas très vite.

 

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Hum ! reprit la Souris d’un air important. « Tout le monde est prêt ? Voici la chose la plus aride que je connaisse. Faites silence, s’il vous plaît ! « Guillaume le Conquérant, à la cause duquel le pape était favorable, reçut bientôt la soumission des Anglais qui avaient besoin de chefs et qui étaient habitués depuis quelque temps à l’usurpation et à la conquête. Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie… » »

 

« Pouah ! » s’exclama le Lori en frissonnant.

« Je te demande pardon ! » dit la Souris très poliment, mais en fronçant le sourcil. « Tu as dit quelque chose ? »

« Cela n’est pas moi ! » répliqua vivement le Lori.

« Ah ! j’avais cru t’entendre parler… Je continue : « Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie, se déclarèrent pour lui ; et Stigand lui-même, archevêque de Canterbury, bien connu pour son patriotisme, trouvant cela opportun… » »

« Trouvant quoi ? » demanda le Canard.

« Trouvant cela », répondit la Souris d’un ton plutôt maussade. « Je suppose que tu sais ce que « cela »veut dire. »

« Je sais ce que « cela » veut dire quand c’est moi qui le trouve, rétorqua le Canard. C’est généralement une grenouille ou un ver. La question est de savoir ce que trouva l’archevêque. »

 

La Souris fit semblant de ne pas avoir entendu cette question, et continua vivement : « « … trouvant cela opportun, accompagna Edgard Atheling à la rencontre de Guillaume pour offrir la couronne à ce dernier. Tout d’abord, l’attitude de Guillaume fut raisonnable ; mais l’insolence de ses Normands… » Comment te sens-tu à présent, ma petite ? » dit-elle en se tournant vers Alice.

 

« Plus mouillée que jamais, répondit la fillette d’une voix mélancolique : cela n’a pas l’air de me sécher le moins du monde. »

« Dans ce cas, déclara solennellement le Dodo en se levant, je propose que la réunion soit remise à une date ultérieure, et que nous adoptions sans plus tarder des mesures plus énergiques qui soient de nature à… »

« Parle plus simplement ! s’exclama l’Aiglon. Je ne comprends pas la moitié de ces grands mots, et, par-dessus le marché, je crois que tu ne comprends pas, toi non plus ! » Sur ces mots, il baissa la tête pour dissimuler un sourire ; on entendit nettement quelques oiseaux ricaner.

 « Ce que j’allais dire, reprit le Dodo d’un ton vexé, c’est que la meilleure chose pour nous sécher serait une course au « Caucus ». »

 

« Qu’est-ce que c’est qu’une course au « Caucus » ? » demanda Alice ; non pas qu’elle tînt beaucoup à le savoir, mais le Dodo s’était tu comme s’il estimait que quelqu’un devait prendre la parole, et personne n’avait l’air de vouloir parler.

« Ma foi, répondit-il, la meilleure façon d’expliquer ce que c’est qu’une course au Caucus, c’est de la faire. » (Et, comme vous pourriez avoir envie d’essayer vous-même, un jour d’hiver, je vais vous raconter comment le Dodo procéda.)

 

D’abord, il traça les limites d’une piste de courses à peu près circulaire (« la forme exacte n’a pas d’importance », dit-il) ; puis tous les membres du groupe se placèrent le long de la piste, au petit bonheur. Il n’y eut pas de : « Un, deux, trois, partez ! » Chacun se mit à courir quand il lui plut et s’arrêta de même, si bien qu’il fut assez difficile de savoir à quel moment la course était terminée. Néanmoins, lorsqu’ils eurent couru pendant une demi-heure environ et qu’ils furent tous bien secs de nouveau, le Dodo cria brusquement : « La course est finie ! » Sur quoi, ils s’attroupèrent autour de lui en demandant d’une voix haletante : « Mais qui a gagné ? »

 

Le Dodo ne put répondre à cette question avant d’avoir mûrement réfléchi, et il resta assis pendant un bon moment, un doigt sur le front (c’est dans cette position qu’on voit Shakespeare, la plupart du temps, sur les tableaux qui le représentent), tandis que les autres attendaient sans rien dire. Finalement, il déclara : « Tout le monde a gagné, et tous, nous devons recevoir des prix. »

« Mais qui va donner les prix ? » demandèrent les autres en chœur.

 « C’est elle, bien sûr », dit le Dodo, en montrant Alice du doigt ; et, immédiatement, tous s’attroupèrent autour d’elle, en criant tumultueusement : « Des prix ! Des prix ! »

 

Alice ne savait que faire. En désespoir de cause, elle mit la main à la poche, en tira une boîte de dragées (heureusement, l’eau salée n’y avait pas pénétré), et les distribua à la ronde, en guise de prix. Il y en avait exactement une pour chacun.

« Mais il faut qu’elle ait un prix, elle aussi », dit la Souris.

« Bien sûr, approuva le Dodo d’un ton très sérieux. Qu’as-tu encore dans ta poche ? » continua-t-il en se tournant vers Alice.

« Rien qu’un dé à coudre », répondit-elle tristement.

« Passe-le-moi », ordonna-t-il.

 

Une fois de plus, tous se pressèrent autour d’elle, tandis que le Dodo présentait solennellement le dé à Alice, en disant : « Nous te prions de bien vouloir accepter cet élégant dé à coudre ; » et, quand il eut achevé ce bref discours, les assistants poussèrent des acclamations.

Alice jugea tout cela parfaitement absurde, mais ils avaient l’air si sérieux qu’elle n’osa pas rire ; comme elle ne trouvait rien à répondre, elle se contenta de s’incliner et de prendre le dé, d’un air aussi grave que possible.

Il fallait à présent manger les dragées, ce qui n’alla pas sans beaucoup de bruit et de désordre : en effet, les gros oiseaux se plaignirent de ne pouvoir apprécier le goût des leurs, et les petits s’étranglèrent, si bien qu’on fut obligé de leur tapoter le dos. Cependant, tout finit par s’arranger ; ils s’assirent en cercle de nouveau, et prièrent la Souris de leur narrer autre chose.

« Tu m’avais promis, te souviens-tu, dit Alice, de me raconter ton histoire et de m’expliquer pourquoi tu détestes les Ch… et les Ch… », ajouta-t-elle à voix basse, craignant de la froisser une fois de plus.

« Elle est bien longue et bien triste ! » s’exclama la Souris en soupirant et en regardant sa queue.

 

« Il est exact qu’elle est très longue, déclara Alice, en regardant la queue, elle aussi, d’un air stupéfait, mais pourquoi la trouves-tu triste ? 4

  » Et, pendant que la Souris parlait, Alice continuait à se casser la tête à ce propos, de sorte que l’idée qu’elle se faisait de l’histoire ressemblait un peu à ceci…

 

Fury dit à une Souris,

Qu’il avait trouvée au logis :

« Allons devant le tribunal ;

Je te poursuis devant la loi.

Je n’accepte pas de refus ;  

Il faut que ce procès ait lieu,

Car ce matin, en vérité,

Je n’ai rien à faire de mieux. »

La souris répond au roquet :

« Mon cher monsieur, un tel procès,

Sans jury et sans juge,

Ne se peut pas, je le crains fort. »

« Je serai juge, je serai juré,

répondit le rusé Fury.

C’est moi qui rendrai le verdict

et te condamnerai à mort ».

 

4 Le texte original comporte un jeu de mots entre tale (histoire) et tail (queue), que le traducteur a essayé de rendre en modifiant légèrement la traduction littérale.

 

« Tu n’écoutes pas ! reprocha à Alice la Souris d’un ton sévère. À quoi penses-tu donc ? »

« Je te demande pardon, dit Alice très humblement. Tu en étais arrivée à la cinquième courbe, n’est-ce pas ? »

« Mais pas du tout ! s’exclama la Souris d’un ton furieux. Je n’étais pas encore au nœud de mon histoire ! »

« Il y a donc un nœud (5) quelque part ? demanda Alice, toujours prête à rendre service, en regardant anxieusement autour d’elle. Oh, je t’en prie, laisse-moi t’aider à le défaire ! »

                                  

 5 Le texte original comporte un jeu de mots entre “I had not !” et “knot !” (noeud), que le traducteur a essayé de rendre en modifiant légèrement la traduction littérale.

 

« Jamais de la vie ! rétorqua la Souris en se levant et en s’éloignant. Tu m’insultes en racontant des bêtises pareilles ! »

« Je ne l’ai pas fait exprès ! dit la pauvre Alice pour s’excuser. Mais, tu te froisses pour un rien, tu sais ! »

La Souris, en guise de réponse, se contenta de grogner.

 

« Je t’en prie, reviens et achève ton histoire ! » s’écria Alice. Et tous les autres s’exclamèrent en chœur : « Oui, nous t’en prions ! » Mais la Souris se contenta de hocher la tête avec impatience, en s’éloignant un peu plus vite.

 

« Quel dommage qu’elle n’ait pas voulu rester ! » déclara le Lori en soupirant, aussitôt qu’elle eut disparu ; et une vieille mère Crabe profita de l’occasion pour dire à sa fille : « Ah ! ma chérie ! Que ceci te serve de leçon et t’apprenne à ne jamais te mettre en colère ! » – « Tais-toi, m’man ! » répondit la petite d’un ton acariâtre. « Ma parole, tu ferais perdre patience à une huître ! »

 

« Ce que je voudrais avoir notre Dinah avec moi ! s’exclama Alice à haute voix, mais sans s’adresser à personne en particulier. Elle aurait vite fait de la ramener ! »

« Et qui est Dinah, si je puis me permettre de poser cette question ? » demanda le Lori.

Alice répondit avec empressement, car elle était toujours prête à parler de son animal favori : « Dinah est notre petite chatte. Elle n’a pas sa pareille pour attraper les souris, tu ne peux pas t’en faire une idée ! Et je voudrais que tu la voies quand elle chasse les oiseaux ! Elle avale un petit oiseau en un rien de temps ! »

 

Ces paroles causèrent une grande sensation dans l’assistance. Quelques oiseaux s’envolèrent sans plus attendre. Une vieille Pie commença à s’emmitoufler très soigneusement en marmottant : « Il faut absolument que je rentre ; l’air de la nuit me fait mal à la gorge ! » et un Canari cria à ses enfants d’une voix tremblante : « Partons, mes chéris ! Vous devriez être au lit depuis longtemps déjà ! » Sous des prétextes divers, tous s’éloignèrent, et, bientôt, Alice se trouva seule.

 

« Ce que je regrette d’avoir parlé de Dinah ! se dit-elle d’une voix mélancolique. Personne ici n’a l’air de l’aimer, et pourtant je suis sûre que c’est la meilleure chatte du monde ! Oh, ma Dinah chérie ! Je me demande si je te reverrai jamais » Là-dessus, la pauvre Alice se remit à pleurer, car elle se sentait très seule et découragée. Au bout d’un court moment, cependant, elle entendit dans le lointain un léger bruit de pas ; alors, elle leva des yeux avides, espérant vaguement que la Souris avait changé d’idée et revenait pour achever son histoire.

 

 

 

CHAPITRE IV Le lapin fait intervenir le petit Bill

 

C’était le Lapin Blanc qui revenait en trottant lentement et en jetant autour de lui des regards inquiets comme s’il avait perdu quelque chose ; Alice l’entendit murmurer : « La Duchesse ! La Duchesse ! Oh, mes pauvres petites pattes ! Oh, ma fourrure et mes moustaches ! Elle va me faire exécuter, aussi sûr que les furets sont des furets ! Où diable ai-je bien pu les laisser tomber ? » Alice devina sur-le-champ qu’il cherchait l’éventail et les gants de chevreau blancs, et, n’écoutant que son bon cœur, elle se mit à les chercher à son tour ; mais elle ne les trouva nulle part. Tout semblait changé depuis qu’elle était sortie de la mare : la grande salle, la table de verre et la petite clé avaient complètement disparu.

 

Bientôt le Lapin vit Alice en train de fureter partout, et il l’interpella avec colère : « Eh bien, Marie-Anne, que diable faites-vous là ? Filez tout de suite à la maison, et rapportez-moi une paire de gants et un éventail ! Allons, vite ! » Alice eut si peur qu’elle partit immédiatement à toutes jambes dans la direction qu’il lui montrait du doigt, sans essayer de lui expliquer qu’il s’était trompé.

 

« Il m’a pris pour sa bonne, se disait-elle tout en courant. Comme il sera étonné quand il saura qui je suis ! Mais je ferais mieux de lui rapporter son éventail et ses gants… du moins si j’arrive à les trouver. » Comme elle prononçait ces mots, elle arriva devant une petite maison fort coquette, sur la porte de laquelle se trouvait une plaque de cuivre étincelante où était gravé le nom : « LAPIN B. ». Elle entra sans frapper, puis monta l’escalier quatre à quatre, car elle avait très peur de rencontrer la véritable Marie-Anne et de se faire expulser de la maison avant d’avoir trouvé l’éventail et les gants.

 

« Comme cela me semble drôle, pensa Alice, de faire des commissions pour un lapin ! Après cela, je suppose que c’est Dinah qui m’enverra faire des commissions ! » Et elle commença à s’imaginer ce qui se passerait : « Mademoiselle Alice, venez tout de suite vous habiller pour aller faire votre promenade ! – J’arrive dans un instant, Mademoiselle ! Mais il faut que je surveille ce trou de souris jusqu’au retour de Dinah, pour empêcher la souris de sortir. » « Seulement, continua Alice, je ne crois pas qu’on garderait Dinah à la maison si elle se mettait à donner des ordres comme cela ! »

 

Elle était arrivée maintenant dans une petite chambre bien rangée, devant la fenêtre de laquelle se trouvait une table ; sur la table, comme elle l’avait espéré, il y avait un éventail et deux ou trois paires de minuscules gants de chevreau blancs : elle prit l’éventail et une paire de gants, et elle s’apprêtait à quitter la chambre quand son regard se posa sur une petite bouteille à côté d’un miroir. Cette fois, il n’y avait pas d’étiquette portant les mots : « BOIS-MOI », mais, cependant, elle déboucha la bouteille et la porta à ses lèvres. « Je sais qu’il arrive toujours quelque chose d’intéressant chaque fois que je mange ou que je bois quoi que ce soit, se dit-elle. Je vais voir l’effet que produira cette bouteille. J’espère bien qu’elle me fera grandir de nouveau, car, vraiment, j’en ai assez d’être, comme à présent, une créature minuscule ! »

 

Ce fut bien ce qui se produisit, et beaucoup plus tôt qu’elle ne s’y attendait : avant d’avoir bu la moitié du contenu de la bouteille, elle s’aperçut que sa tête était pressée contre le plafond, si bien qu’elle dut se baisser pour éviter d’avoir le cou rompu. Elle se hâta de remettre la bouteille à sa place, en disant : « Cela suffit comme cela… J’espère que je ne grandirai plus… Au point où j’en suis, je ne peux déjà plus sortir par la porte… Ce que je regrette d’avoir tant bu ! »

 

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Hélas ! les regrets étaient inutiles ! Elle continuait à grandir sans arrêt, et, bientôt, elle fût obligée de s’agenouiller sur le plancher : une minute plus tard, elle n’avait même plus assez de place pour rester à genoux, et elle essayait de voir si elle serait mieux en se couchant, un coude contre la porte, son autre bras replié sur la tête. Puis, comme elle ne cessait toujours pas de grandir, elle passa un bras par la fenêtre, mit un pied dans la cheminée, et se dit : « À présent je ne peux pas faire plus, quoi qu’il arrive. Que vais-je devenir ? »

 

Heureusement pour Alice, la petite bouteille magique avait produit tout son effet et elle s’arrêta de grandir : malgré tout, elle était très mal à l’aise, et, comme elle semblait ne pas avoir la moindre chance de pouvoir sortir, un jour, de la petite chambre, il n’était pas surprenant qu’elle se sentît malheureuse.

 

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« C’était bien plus agréable à la maison, pensa la pauvre Alice ; on ne grandissait pas et on ne rapetissait pas à tout bout de champ, et il n’y avait pas de souris, ni de lapin, pour vous donner sans cesse des ordres. Je regrette presque d’être entrée dans ce terrier… Et pourtant… et pourtant… le genre de vie que je mène ici, est vraiment très curieux ! Je me demande ce qui a bien pu m’arriver ! Au temps où je lisais des contes de fées, je m’imaginais que ce genre de choses n’arrivait jamais, et voilà que je me trouve en plein dedans ! On devrait écrire un livre sur moi, cela, oui ! Quand je serai grande, j’en écrirai un… Mais je suis assez grande maintenant, ajouta-t-elle d’une voix désolée ; en tout cas, ici, je n’ai plus du tout de place pour grandir. »

 

« Mais alors, pensa Alice, est-ce que j’aurai toujours l’âge que j’ai aujourd’hui ? D’un côté ce serait bien réconfortant de ne jamais devenir une vieille femme… mais, d’un autre côté, avoir des leçons à apprendre pendant toute ma vie !… Oh ! je n’aimerais pas cela du tout ! »

 

« Ma pauvre Alice, ce que tu peux être sotte ! se répondit-elle. Comment pourrais-tu apprendre des leçons ici ? C’est tout juste s’il y a assez de place pour toi, et il n’y en a pas du tout pour un livre de classe ! »

 

Elle continua de la sorte pendant un bon moment, tenant une véritable conversation à elle seule, en faisant alternativement les questions et les réponses. Puis, au bout de quelques minutes, elle entendit une voix à l’extérieur de la maison, et se tut pour écouter.

 

« Marie-Anne ! Marie-Anne ! disait la voix. Apportez-moi mes gants tout de suite ! » Ensuite, Alice entendit un bruit de pas pressés dans l’escalier. Elle comprit que c’était le Lapin qui venait voir ce qu’elle devenait, et elle se mit à trembler au point d’ébranler toute la maison, car elle avait oublié qu’elle était à présent mille fois plus grosse que le Lapin et qu’elle n’avait plus aucune raison d’en avoir peur.

 

 

Bientôt le Lapin arriva à la porte et essaya de l’ouvrir ; mais, comme elle s’ouvrait vers l’intérieur, et comme le coude de la fillette était fortement appuyé contre le battant, cette tentative échoua. Alice entendit le Lapin qui disait : « Puisque ç’est ainsi, je vais faire le tour et entrer par la fenêtre. »

 

« Si tu crois cela, tu te trompes ! » pensa-t-elle. Après avoir attendu le moment où elle crut entendre le Lapin arriver juste sous la fenêtre, elle ouvrit brusquement la main et fit un grand geste comme pour attraper quelque chose. Elle n’attrapa rien, mais elle entendit un cri perçant, un bruit de chute et un fracas de verre brisé : d’où elle conclut que le Lapin avait dû tomber sur un châssis à concombres, ou quelque chose de ce genre.

 

Ensuite résonna une voix furieuse, celle du Lapin, en train de crier : « Pat ! Pat ! Où es-tu ? » Après quoi, une voix qu’elle ne connaissait pas répondit : « Je suis là, pour sûr ! En train d’arracher des pommes, vot’honneur ! »

« Ah ! vraiment, en train d’arracher des pommes ! répondit le Lapin, en colère. Arrive ici ! Viens m’aider à sortir de là ! » (Nouveau fracas de verre brisé.)

« Maintenant, dis-moi, Pat, que voit-on à la fenêtre ? »

« Pour sûr que c’est un bras, vot’honneur ! » (Il prononçait : brâââs).

« Un bras, imbécile ! Qui a jamais vu un bras de cette taille ? Ma parole, il bouche complètement la fenêtre ! »

« Pour sûr que c’est ben vrai, vot’honneur : mais, c’est un bras tout de même. »

 

« En tout cas, il n’a rien à faire là : va l’enlever ! »

 

Cette conversation fut suivie d’un long silence, et Alice n’entendit plus que quelques phrases à voix basse de temps à autre, telles que : « Pour sûr, j’aime pas cela, vot’honneur, du tout, du tout ! » – « Fais ce que je te dis, espèce de poltron ! » Finalement, Alice ouvrit la main de nouveau et fit encore un grand geste comme pour attraper quelque chose. Cette fois, il y eut deux petits cris perçants et un nouveau fracas de verre brisé. « Combien ont-ils donc de châssis à concombres ! pensa Alice. Je me demande ce qu’ils vont faire à présent ! Pour ce qui est de me faire sortir par la fenêtre, je souhaite seulement qu’ils puissent y arriver ! Je suis certaine de ne pas avoir envie de rester ici plus longtemps ! »

 

Pendant un moment, elle n’entendit plus rien ; puis vint le grondement sourd de petites roues de charrette et le bruit de plusieurs voix en train de parler en même temps. Elle distingua les phrases suivantes : « Où est l’autre échelle ? – Voyons, je ne pouvais en apporter qu’une ; c’est Bill qu’a l’autre. – Bill, amène-là ici, mon gars ! – Dressez-les à ce coin-ci. – Non, faut d’abord les attacher bout à bout ; elles n’arrivent pas à la moitié de la hauteur nécessaire. – Oh ! cela ira comme cela, ne fait pas le difficile. – Tiens, Bill, attrape-moi cette corde ! – Est-ce que le toit supportera son poids ? – Attention à cette ardoise qui s’est détachée ! – Cela y est, elle dégringole ! Gare là-dessous ! » (grand fracas.) « Qui a fait cela ? – C’est Bill, je pense. – Qui va descendre dans la cheminée ? – Moi, je ne marche pas ! Vas-y, toi ! – Si c’est comme cela, je n’y vais pas non plus ! – C’est Bill qui doit descendre. – T’entends, Bill ? le maître dit que tu dois descendre dans la cheminée ! »

 

« Ah, vraiment ! Bill doit descendre dans la cheminée ? pensa Alice. Ma parole, c’est à croire que tout retombe sur le dos de Bill ! Je ne voudrais pour rien au monde être à la place de Bill : cette cheminée est étroite, c’est vrai, mais je crois bien que j’ai la place pour donner un bon petit coup de pied ! »

 

Elle retira son pied de la cheminée aussi loin qu’elle le put, et attendit jusqu’au moment où elle entendit les griffes d’un petit animal (elle ne put deviner quelle sorte d’animal c’était) agripper les parois de la cheminée juste au-dessus d’elle ; alors, en se disant : « Voici Bill », elle donna un grand coup de pied, et prêta l’oreille pour savoir ce qui allait se passer.

 

D’abord elle entendit plusieurs voix qui s’exclamaient en chœur : « Voilà Bill qui s’envole ! » Puis la voix du Lapin seul : « Attrapez-le, vous, là-bas, près de la haie ! » Puis il y eut un silence, puis, à nouveau, un chœur de voix confuses : « Relevez-lui la tête. – Un peu d’eau-de-vie maintenant. – Ne l’étouffez pas. – Comment cela s’est-il passé, mon vieux ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Raconte-nous cela ! »

 

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Finalement, une petite voix faible et grinçante se fit entendre : (« Cela, c’est Bill », pensa Alice.) « Ma parole, je ne sais pas… Non, merci, j’en ai assez… Je me sens mieux maintenant… mais je suis encore trop troublé pour vous raconter… Tout ce que je sais, c’est que quelque chose m’est arrivé dessus comme un diable qui sort d’une boîte, et que je suis parti en l’air comme une fusée ! »

 

« Pour cela, oui, c’est ben ce que tu as fait, mon vieux ! » s’exclamèrent les autres.

 

« Il va falloir brûler la maison ! » dit la voix du Lapin ; « si jamais vous faites cela, je lance Dinah à vos trousses ! » s’écria Alice de toute la force de ses poumons.

 

Un silence de mort régna aussitôt, et elle pensa : « Je me demande ce qu’ils vont bien pouvoir inventer à présent ! S’ils avaient pour deux sous de bon sens, ils enlèveraient le toit. » Au bout d’une minute ou deux, ils recommencèrent à s’agiter, et Alice entendit le Lapin qui disait : « Une brouettée suffira pour commencer. »

 

« Une brouettée de quoi ? » se demanda Alice. Mais elle ne tarda pas à être fixée, car, une seconde plus tard, une grêle de petits cailloux s’abattit sur la fenêtre, et quelquesuns la frappèrent au visage. « Je vais mettre un terme à tout cela », se dit-elle, et elle s’écria : « Vous ferez bien de ne pas recommencer ! » ce qui amena, à nouveau, un silence de mort.

 

Alice remarqua, non sans surprise, que les cailloux, aussitôt qu’ils tombaient sur le plancher, se transformaient en petits gâteaux, et une idée lumineuse lui vint. « Si j’en mange un, pensa-t-elle, il va certainement me faire changer de taille ; et, comme il est impossible qu’il me fasse encore grandir, je suppose qu’il va me rendre plus petite. »

 

Elle avala donc un gâteau, et fut ravie de voir qu’elle commençait à rapetisser immédiatement. Dès qu’elle fut assez petite pour pouvoir, passer par la porte, elle sortit de la maison en courant et trouva, dehors, une foule de petits animaux et d’oiseaux qui attendaient. Bill, le pauvre petit Lézard, était au milieu du groupe, soutenu par deux cochons d’Inde qui lui faisaient boire le liquide d’un flacon. Tous se ruèrent dans la direction d’Alice dès qu’elle se montra ; mais elle s’enfuit à toutes jambes et se trouva bientôt en sécurité dans un bois touffu.

 

« La première chose que je dois faire, se dit-elle tout en marchant dans le bois à l’aventure, c’est retrouver ma taille normale ; la seconde, c’est de trouver le chemin qui mène à ce charmant jardin. Je crois que c’est un très bon plan. »

 

En vérité, ce plan semblait excellent, à la fois simple et précis ; la seule difficulté c’est qu’Alice n’avait pas la plus petite idée sur la manière de le mettre à exécution. Tandis qu’elle regardait autour d’elle avec inquiétude parmi les arbres, un petit aboiement sec juste au-dessus de sa tête lui fit lever les yeux en toute hâte.

 

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Un énorme chiot la regardait d’en haut avec de grands yeux ronds, et essayait de la toucher en tendant timidement une de ses pattes. « Pauvre petite bête ! » dit Alice d’une voix caressante, et elle faisait de gros efforts pour essayer de le siffler ; mais, en réalité, elle avait terriblement peur à l’idée qu’il pouvait avoir faim car, dans ce cas, il aurait pu tout aussi bien la dévorer, malgré ses cajoleries.

 

Sans trop savoir ce qu’elle faisait, elle ramassa un bout de bâton et le lui tendit ; alors le chiot fit un saut en l’air, avec les quatre pattes, en jappant de plaisir, puis il se jeta sur le bâton qu’il fit mine de vouloir mettre en pièces ; alors Alice s’esquiva derrière un grand chardon pour éviter d’être renversée ; mais, dès qu’elle se montra de l’autre côté du chardon, le petit chien se précipita de nouveau sur le bâton et fit la cabriole dans sa hâte de s’en emparer ; alors Alice, qui avait nettement l’impression de jouer avec un cheval de trait, et qui s’attendait à être piétinée d’un moment à l’autre, s’esquiva de nouveau derrière le chardon ; sur quoi, le chiot exécuta une série de courtes attaques contre le bâton, avançant très peu et reculant beaucoup chaque fois, sans cesser d’aboyer d’une voix rauque ; finalement il s’assit à une assez grande distance, haletant, la langue pendante, et ses grands yeux mi-clos.

 

Alice jugea qu’elle avait là une bonne occasion de se sauver ; elle partit sans plus attendre, et courut jusqu’à ce qu’elle fût épuisée, hors d’haleine, et que l’aboiement du chiot ne résonnât plus que très faiblement dans le lointain.

 

« Pourtant, quel charmant chiot c’était ! dit Alice, en s’appuyant contre un bouton d’or pour se reposer, et en s’éventant avec une de ses feuilles. J’aurais bien aimé lui apprendre à faire des tours si… si seulement j’avais eu la taille qu’il faut pour cela ! Oh ! Mon Dieu ! J’avais presque oublié que je dois grandir à nouveau ! Voyons… comment est-ce que je vais m’y prendre ? Je suppose que je devrais manger ou boire quelque chose ; mais la grande question est : quoi ? »

 

La grande question était certainement : quoi ? Alice regarda les fleurs et les brins d’herbe autour d’elle, sans rien voir qui ressemblât à la chose qu’il fallait manger ou boire, compte tenu des circonstances. Tout près d’elle se dressait un champignon à peu près de sa taille ; quand elle eut regardé sous le champignon, derrière le champignon, et des deux côtés du champignon, l’idée lui vint qu’elle pourrait également regarder ce qu’il y avait sur le dessus du champignon.

 

Elle se dressa sur la pointe des pieds, jeta un coup d’œil attentif, et son regard rencontra immédiatement celui d’une grosse chenille bleue, assise les bras croisés, fumant tranquillement un long narguilé, sans prêter la moindre attention à Alice ou à quoi que ce fût.

 

 

 

CHAPITRE V Les conseils de la Chenille

 

La Chenille et Alice se regardèrent un moment en silence : finalement, la Chenille retira son narguilé de sa bouche, puis s’adressant à elle d’une voix languissante et endormie :

« Qui es-tu ? » lui demanda-t-elle.

Ce n’était pas un début de conversation très encourageant. Alice répondit d’un ton timide : « Je… Je ne sais pas très bien, madame, du moins pour l’instant… Du moins, je sais qui j’étais quand je me suis levée ce matin, mais je crois qu’on a dû me changer plusieurs fois depuis ce moment-là. »

« Que veux-tu dire par là ? demanda la Chenille d’un ton sévère. Explique-toi ! »

 

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« Je crains de ne pas pouvoir m’expliquer, madame, parce que je ne suis pas moi, voyez-vous ! »

« Non, je ne vois pas. » dit la Chenille.

« J’ai bien peur de ne pas pouvoir m’exprimer plus clairement, reprit Alice avec beaucoup de politesse, car, tout d’abord, je ne comprends pas moi-même ce qui m’arrive, et, de plus, cela vous brouille les idées de changer si souvent de taille dans la même journée. »

 « Allons donc ! » s’exclama la Chenille.

« Vous ne vous en êtes peut-être pas aperçue jusqu’à présent, continua Alice ; mais, quand vous serez obligée de vous transformer en chrysalide – cela vous arrivera un de ces jours, vous savez – puis en papillon, je suppose que cela vous paraîtra un peu bizarre, ne croyez-vous pas ? »

« Pas le moins du monde » répondit la Chenille.

« Eh bien, il est possible que cela ne vous fasse pas cet effet-là, dit Alice, mais, tout ce que je sais, c’est que cela me paraîtrait extrêmement bizarre, à moi. »

« À toi ! fit la Chenille d’un ton de mépris. Mais, qui es-tu, toi ? »

 

Ce qui les ramenait au début de leur conversation. Alice, un peu irritée de ce que la Chenille lui parlât si sèchement, se redressa de toute sa hauteur et déclara d’un ton solennel : « Je crois que c’est vous qui devriez d’abord me dire qui vous êtes. »

« Pourquoi ? » répliqua la Chenille.

La question était fort embarrassante ; comme Alice ne pouvait trouver une bonne raison, et comme la Chenille semblait être d’humeur très désagréable, elle lui tourna le dos et s’éloigna.

 

 « Reviens ! lui cria la Chenille. J’ai quelque chose d’important à te dire ! »

Ceci semblait plein de promesses, certainement : Alice fit demi-tour et revint.

« Reste calme », déclara la Chenille.

« C’est tout ? » demanda Alice, en maîtrisant sa colère de son mieux.

« Non », répondit la Chenille.

 

Alice pensa qu’elle pourrait aussi bien attendre, puisqu’elle n’avait rien d’autre à faire, et peut-être qu’après tout, la Chenille lui dirait quelque chose qui vaudrait la peine d’être entendu. Pendant quelques minutes, la Chenille fuma en silence, puis, finalement, elle décroisa ses bras, retira le narguilé de sa bouche, et dit : « Donc, tu crois que tu es changée, n’est-ce pas ? »

« J’en ai peur, madame. Je suis incapable de me rappeler les choses comme avant… et je ne conserve pas la même taille dix minutes de suite ! »

« Quelles sont les choses que tu ne peux pas te rappeler ? »

 « Eh bien, j’ai essayé de réciter : « Voyez comme la petite abeille… », mais c’est venu tout différent de ce que c’est en réalité ! » répondit Alice d’une voix mélancolique.

« Récite-moi : « Vous êtes vieux, Père William… (6)  » », ordonna la Chenille.

Alice joignit les mains et commença :

 

 « Vous êtes vieux, Père William, dit le jeune homme, Et vos cheveux sont devenus très blancs ; Sur la tête pourtant vous continuez à marcher Est-ce bien raisonnable, à votre âge, vraiment ? »      

                           

 6 Parodie d’un long poème ennuyeux et moralisateur que l’on obligeait les écoliers à apprendre du temps de Lewis Carroll.

 

 

 

« Dans ma jeunesse, répondit Père William à son fils, Je craignais que cela ne m’abîme le cerveau ; Mais, maintenant, je suis convaincu de ne pas en avoir, Je peux donc faire cet exercice, encore et encore. »

« Vous êtes vieux, dit le jeune, comme je vous l’ai déjà dit, Et vous êtes devenu extraordinairement gros ; Pourtant, vous franchissez la porte d’un saut périlleux arrière… Je vous en prie, quelle la raison de tout cela ? »

« Dans ma jeunesse, dit le vénérable, en remuant ses mèches grises, Je conservais la souplesse de mes membres Par la vertu de cet onguent : un shilling la boite ; Permets-moi de t’en vendre deux. »

« Vous êtes vieux, dit le jeune, et vos mâchoires sont trop faibles Pour tout ce qui est plus dur que le beurre ; Et pourtant vous avez mangé l’oie, avec le bec et les os… Je vous en prie, comment avez-vous réussi à faire cela ? »

« Dans ma jeunesse, dit le Père, je faisais dans le Droit, Et argumentais toutes les choses de la vie, avec ma femme ; La force musculaire que ma mâchoire a ainsi acquise, A duré toute ma vie. »

« Vous êtes vieux, dit le jeune, et nul ne pourrait supposer Que votre vue est aussi bonne que dans le temps ; Sur le bout de votre nez, pourtant, vous tenez en équilibre une anguille… Qu’est ce qui vous a fait si habile ? »

« J’ai répondu à trois questions, et cela suffit, Dit le père ; ne te donnes pas des airs ! Penses-tu que je peux écouter chaque jour de telles bêtises ? Files ! Ou je te fais descendre les escaliers avec mon pied ! »

 

« Cela n’est pas du tout cela », fit observer la Chenille.

« Pas tout à fait cela, j’en ai bien peur, dit Alice timidement. Il y a quelques mots qui ont été changés ».

« C’est faux du début à la fin », affirma la Chenille d’un ton sans réplique, et il y eut quelques minutes de silence.

 

La Chenille fut la première à reprendre.

« Quelle taille veux-tu avoir ? »

« Oh ! je ne suis pas particulièrement difficile pour ce qui est de la taille, répondit vivement Alice. Ce que je n’aime pas, c’est d’en changer si souvent, voyez-vous »

« Non, je ne vois pas », répondit la Chenille.

 

Alice garda le silence : de toute sa vie, jamais elle n’avait été contredite tant de fois, et elle sentait qu’elle allait perdre son sang-froid.

 

« Es-tu satisfaite de ta taille actuelle ? » demanda la Chenille.

« Ma foi, si vous n’y voyiez pas d’inconvénient, j’aimerais bien être un tout petit peu plus grande ; huit centimètres de haut, c’est vraiment une bien piètre taille. »

« Moi, je trouve que c’est une très bonne taille ! » répliqua la Chenille d’un ton furieux, en se dressant de toute sa hauteur (elle mesurait exactement huit centimètres.).

« Mais, moi, je n’y suis pas habituée ! » dit Alice d’une voix pitoyable, afin de s’excuser. Et elle pensa : « Je voudrais bien que toutes ces créatures ne se vexent pas si facilement ! »

 

« Tu t’y habitueras à la longue », affirma la Chenille ; après quoi, elle porta le narguilé à sa bouche et se remit à fumer.

Cette fois Alice attendit patiemment qu’il lui plût de reprendre la parole. Au bout d’une ou deux minutes, la Chenille retira le narguilé de sa bouche, bâilla une ou deux fois, et se secoua. Puis, elle descendit du champignon et s’éloigna dans l’herbe en rampant, après avoir prononcé ces simples mots en guise d’adieu : « Un côté te fera grandir, l’autre côté te fera rapetisser. »

« Un côté de quoi ? L’autre côté de quoi ? » pensa Alice.

« Du champignon », dit la Chenille, exactement comme si Alice eût posé ses questions à haute voix ; après quoi, elle disparut.

 

Alice regarda pensivement le champignon pendant une bonne minute, en essayant de distinguer où se trouvaient les deux côtés ; mais, comme il était parfaitement rond, le problème lui parut bien difficile à résoudre. Néanmoins, elle finit par étendre les deux bras autour du champignon aussi loin qu’elle le put, et en détacha du bord, un morceau de chaque main.

 

« Et maintenant, lequel des deux est le bon ? » se dit-elle en grignotant un petit bout du morceau qu’elle tenait dans sa main droite, pour voir l’effet produit ; l’instant d’après, elle ressentit un coup violent sous le menton : il venait de heurter son pied !

Terrifiée par ce changement particulièrement soudain, elle comprit qu’il n’y avait pas de temps à perdre, car elle rapetissait rapidement ; aussi, elle entreprit de manger un peu de l’autre morceau. Son menton était tellement comprimé contre son pied qu’elle avait à peine assez de place pour ouvrir la bouche ; mais elle finit par y arriver et parvint à avaler un fragment du morceau qu’elle tenait dans sa main gauche.

 

« Enfin ! ma tête est dégagée ! » s’exclama-t-elle d’un ton ravi ; mais, presque aussitôt, son ravissement se transforma en vive inquiétude lorsqu’elle s’aperçut qu’elle ne retrouvait nulle part ses épaules : tout ce qu’elle pouvait voir en regardant vers le bas, c’était un cou d’une longueur démesurée, qui semblait se dresser comme une tige, au-dessus d’un océan de feuilles vertes, bien loin au-dessous d’elle.

« Qu’est-ce que c’est que toute cette verdure ? poursuivit Alice. Et où donc sont passées mes épaules ? Oh ! mes pauvres mains, comment se fait-il que je ne puisse pas vous voir ? » Elle les remuait tout en parlant, mais sans obtenir d’autre résultat que d’agiter légèrement les feuillages lointains.

 

Comme elle semblait n’avoir aucune chance de pouvoir porter ses mains à sa tête, elle essaya d’amener sa tête jusqu’à elles, et elle fut enchantée de découvrir que son cou se tordait aisément dans toutes les directions, comme un serpent. Elle venait juste de réussir à le courber vers le sol en décrivant un gracieux zigzag, et elle s’apprêtait à plonger au milieu des feuillages, dont elle découvrait qu’ils n’étaient autres que les cimes des arbres sous lesquels elle s’était promenée quelque temps plus tôt, lorsqu’un sifflement aigu la fit reculer en toute hâte : un gros pigeon s’était jeté de plein fouet sur son visage, et la frappait violemment de ses ailes.

 

« Serpent (7)   ! » criait le Pigeon. « Mais je ne suis pas un serpent ! riposta Alice d’un ton indigné. Laissez-moi donc tranquille ! »

« Serpent, je le répète ! » continua le Pigeon d’une voix plus calme. Puis il ajouta, avec une sorte de sanglot : « J’ai tout essayé, mais rien ne semble les satisfaire ! »

 

« Je ne comprends pas du tout de quoi vous parlez », dit Alice.

« J’ai essayé les racines d’arbres, j’ai essayé les talus, j’ai essayé les haies, continua le Pigeon, sans prêter attention à elle. Mais ces serpents ! Impossible de les satisfaire ! »

Alice était de plus en plus intriguée ; cependant elle pensa qu’il était inutile de prononcer un mot de plus avant que le Pigeon eût fini de parler.

« Comme si je n’avais pas assez de mal à couver les œufs, poursuivit-il ; il faut encore que je reste nuit et jour sur le qui-vive à cause de ces serpents ! Ma parole, voilà trois semaines que je n’ai pas fermé l’œil une seule seconde ! »

 

7 Le mot anglais employé est “serpent”, qui désigne le serpent du démon, par opposition à “snake”, le mot usuel pour serpent.

 

« Je suis navrée que vous ayez des ennuis », dit Alice qui commençait à comprendre.

« Et juste au moment où j’avais pris l’arbre le plus haut du bois, continua le Pigeon, dont la voix monta jusqu’à devenir un cri aigu, juste au moment où je croyais être enfin débarrassé d’eux, voilà qu’ils descendent du ciel en se tortillant ! Pouah ! Sale serpent ! »

« Mais je vous répète que je ne suis pas un serpent ! Je suis… je suis… »

« Eh bien ! Dites-moi ce que vous êtes ! dit le Pigeon. Je vois bien que vous essayez d’inventer quelque chose ! »

« Je… je suis une petite fille », dit Alice d’une voix hésitante, car elle se rappelait tous les changements qu’elle avait subis ce jour-là.

« Comme c’est vraisemblable ! s’exclama le Pigeon d’un ton profondément méprisant. J’ai vu pas mal de petites filles dans ma vie, mais aucune n’avait un cou pareil ! Non, non ! Vous êtes un serpent, inutile de le nier. Je suppose que vous allez me raconter aussi que vous n’avez jamais goûté à un œuf ! »

« J’ai certainement goûté à des œufs, répliqua Alice, qui était une enfant très franche ; mais, voyez-vous, les petites filles mangent autant d’œufs que les serpents. »

« Je n’en crois rien, dit le Pigeon. Pourtant, si c’est vrai, alors les petites filles sont une espèce de serpent, c’est tout ce que je peux dire. »

 

Cette idée était tellement nouvelle pour Alice qu’elle resta sans mot dire pendant une ou deux minutes, ce qui donna au Pigeon l’occasion d’ajouter : « Je sais très bien que vous cherchez des œufs ; dans ces conditions, qu’est-ce que cela peut me faire que vous soyez une petite fille ou un serpent ? »

« Cela me fait beaucoup, à moi, dit Alice vivement. Mais il se trouve justement que je ne cherche pas d’œufs ; d’ailleurs, si j’en cherchais, je ne voudrais pas de vos œufs à vous : je ne les aime pas lorsqu’ils sont crus. »

« Eh bien, allez-vous-en, alors ! » grommela le Pigeon d’un ton maussade, en s’installant de nouveau dans son nid. Alice s’accroupit parmi les arbres non sans peine, car son cou s’empêtrait continuellement dans les branches, et, de temps en temps, elle était obligée de s’arrêter pour le dégager. Au bout d’un moment, elle se rappela qu’elle tenait encore dans ses mains les deux morceaux de champignon ; alors elle se mit prudemment à la besogne, grignotant tantôt l’un, tantôt l’autre, parfois devenant plus grande, parfois devenant plus petite, jusqu’à ce qu’elle eût réussi à retrouver sa taille habituelle.

 

Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas approché de cette taille normale, qu’elle se sentit d’abord toute drôle ; mais elle s’y habitua en quelques minutes, et commença à parler toute seule, selon son habitude : « Et voilà ! j’ai réalisé la moitié de mon plan ! Comme tous ces changements sont déconcertants ! D’une minute à l’autre je ne sais jamais ce que je vais être ! En tout cas j’ai retrouvé ma taille normale ; reste maintenant à pénétrer dans le beau jardin, et cela, je me demande comment je vais m’y prendre. » En disant cela, elle arriva brusquement dans une clairière où se trouvait une petite maison haute d’un mètre vingt environ. « Quels que soient les gens qui habitent ici, pensa Alice, cela ne serait pas à faire de leur rendre visite, grande comme je suis : ils en mourraient de peur, c’est sûr ! » Elle se remit donc à grignoter le morceau qu’elle tenait dans sa main droite, et ne s’aventura près de la petite maison que lorsqu’elle eut ramené sa taille à vingt centimètres.

 

 

 

CHAPITRE VI Porc et poivre

 

Pendant une ou deux minutes elle resta à regarder la maison en se demandant ce qu’elle allait faire, lorsque, soudain, un valet de pied en livrée sortit du bois en courant (elle se dit que c’était un valet de pied parce qu’il était en livrée : mais à en juger seulement d’après son visage, elle l’aurait plutôt pris pour un poisson), et frappa très fort à la porte de ses doigts repliés. Celle-ci fut ouverte par un autre valet de pied en livrée, au visage tout rond, aux gros yeux saillants comme ceux d’une grenouille ; Alice remarqua que les deux laquais avaient le crâne recouvert d’une chevelure poudrée et toute en boucles. Elle se sentait très curieuse de savoir de quoi il s’agissait, et elle se glissa un peu hors du bois pour écouter.

 

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Le Valet de pied-Poisson commença par prendre sous son bras une immense lettre, presque aussi grande que lui, puis il la tendit à l’autre en disant d’un ton solennel : « Pour la Duchesse. Une invitation de la Reine à une partie de croquet. » Le Valet de pied-Grenouille répéta du même ton solennel, mais en changeant un peu l’ordre des mots : « De la Reine. Une invitation à une partie de croquet pour la Duchesse. »

Puis tous deux s’inclinèrent très bas, et leurs boucles s’entremêlèrent.

Alice se mit à rire si fort à ce spectacle qu’elle fut obligée de regagner le bois en courant, de peur d’être entendue ; quand elle se hasarda, à nouveau, à jeter un coup d’œil, le Valet de pied-Poisson était parti, et l’autre était assis sur le sol près de la porte, à regarder fixement le ciel d’un air stupide.

 

Alice alla timidement jusqu’à la porte et frappa.

 « Ce n’est pas la peine de frapper, dit le Valet de pied, et cela pour deux raisons. La première, c’est que je suis du même côté de la porte que toi ; la seconde, parce qu’il y a tellement de bruit à l’intérieur que personne ne peut t’entendre. » En effet, un vacarme vraiment extraordinaire retentissait dans la maison : un bruit continu de hurlements et d’éternuements, ponctué de temps à autre par un grand fracas, comme si on brisait un plat ou une marmite en mille morceaux.

« En ce cas, déclara Alice, pouvez-vous, je vous prie, me dire comment je dois faire pour entrer ? »

 

« Il y aurait, peut-être, quelque sens à frapper à la porte, continua le Valet de pied sans prêter attention aux paroles d’Alice, si cette dernière était entre nous. Par exemple, si tu étais à l’intérieur, tu pourrais frapper, et moi, vois-tu, je pourrais te faire sortir. » Il ne cessait pas de regarder le ciel tout en parlant, ce qu’Alice trouvait parfaitement impoli. « Après tout, pensa-t-elle, peut-être qu’il ne peut pas faire autrement ; il a les yeux si près du haut de la tête. Mais, du moins, il pourrait répondre aux questions qu’on lui pose. » – « Comment dois-je faire pour entrer ? » répéta-t-elle à haute voix.

« Je vais, déclara le Valet de pied, rester assis ici jusqu’à demain… »

À cet instant, la porte de la maison s’ouvrit, et une grande assiette fendit l’air, droit vers la tête du Valet de pied ; elle lui effleura le nez pour se briser enfin contre un des arbres qui se trouvaient derrière lui.

 « … ou après-demain, peut-être », continua-t-il sur le même ton, exactement comme si rien ne s’était passé.

« Comment dois-je faire pour entrer ? » demanda Alice, en élevant la voix.

« Faut-il vraiment que tu entres ? riposta-t-il. Voilà la première question à poser. »

Cela ne faisait aucun doute, mais Alice n’aimait pas qu’on lui parla ainsi.

« La façon dont toutes ces créatures discutent est vraiment insupportable, murmura-t-elle. Il y a de quoi vous rendre folle ! »

Le Valet de pied dut penser que c’était le bon moment pour répéter sa remarque, avec des variantes :

« Je resterai assis ici sans désemparer, dit-il, pendant des jours et des jours.

– Mais moi, que dois-je faire ? » demanda Alice.

« Ce que tu voudras », répondit-il en se mettant à siffler.

« Oh ! il est inutile de lui parler ! s’exclama Alice en désespoir de cause : il est complètement idiot ! »

Sur ces mots, elle ouvrit la porte et entra.

 

La porte donnait directement sur une grande cuisine, complètement enfumée ; la Duchesse, assise sur un tabouret à trois pieds, était en train de bercer un bébé ; la cuisinière, penchée au-dessus du feu, remuait le contenu d’un grand chaudron, qui paraissait rempli de soupe.

 

« Il y a certainement trop de poivre dans cette soupe ! » parvint à dire Alice, tout en éternuant tant qu’elle pouvait.

Il y en avait certainement beaucoup trop dans l’air. La Duchesse elle-même éternuait de temps à autre ; le bébé éternuait et braillait alternativement, sans interruption. Les seuls occupants de la cuisine qui n’éternuaient pas étaient la cuisinière et un gros chat, allongé devant l’âtre, qui souriait jusqu’aux oreilles.

 

« S’il vous plaît, madame, demanda Alice assez timidement, car elle n’était pas très sûre qu’il fût très poli de parler la première, pourriez-vous me dire pourquoi votre chat sourit comme cela ?

– C’est un chat du Cheshire, voilà pourquoi (8), répondit la Duchesse. Cochon ! »

Elle prononça ce dernier mot avec une violence si soudaine qu’Alice sursauta ; mais, l’instant d’après, elle vit que le mot s’adressait au bébé, et non pas à elle, c’est pourquoi elle reprit courage et continua :

« Je ne savais pas que les chats du Cheshire souriaient toujours ; en fait, je ne savais pas que les chats étaient capables de sourire.

– Ils en sont tous capables, et la plupart d’entre eux, le font.

 

– Je ne savais pas qu’il y en eût un seul au monde capable de le faire », dit Alice très poliment, tout heureuse de voir que la conversation était engagée.

« Tu n’as pas vu grand-chose, c’est un fait. »

 

Le ton de cette remarque déplut beaucoup à Alice qui pensa qu’il vaudrait peut-être mieux passer à un autre sujet. Pendant qu’elle essayait d’en trouver un, la cuisinière retira le chaudron du feu, puis se mit immédiatement à jeter sur la Duchesse et sur le bébé tout ce qui lui tomba sous la main : d’abord vinrent la pelle, les pincettes et le tisonnier ; ensuite, ce fut une averse de casseroles, d’assiettes et de plats. La Duchesse ne faisait aucune attention à ces objets, même lorsqu’ils la frappaient ; quant au bébé, il hurlait déjà si fort qu’il était parfaitement impossible de savoir si les coups lui faisaient mal ou non.

 

8 Voir l’expression to grin as a Cheshire cat (avoir un sourire fendu jusqu’aux oreilles comme un chat du Cheshire) ; certains fromages du Cheshire, province où est né l’auteur, étaient moulés en forme de chats grimaçants.

 

 

« Oh, je vous en supplie, prenez garde à ce que vous faites ! » s’écria Alice en bondissant d’inquiétude et de terreur. « Oh ! cela y est, cette fois c’est son pauvre petit nez ! » ajouta-t-elle en voyant une casserole particulièrement volumineuse effleurer le visage du bébé.

« Si chacun s’occupait de ses affaires, grommela la Duchesse d’une voix rauque, la terre tournerait beaucoup plus vite qu’elle ne le fait.

– Ce qui ne nous avancerait à rien, dit Alice tout heureuse d’étaler un peu de ses connaissances. Pensez au désordre que cela amènerait dans la succession du jour et de la nuit ! Voyez-vous, la terre tourne sur elle-même pendant vingt-quatre heures sans relâche…

– À propos de hache, dit la Duchesse, coupez-lui donc la tête ! »

 

Alice jeta un coup d’œil anxieux vers la cuisinière ; pour voir si elle avait l’intention prendre l’ordre au pied de la lettre ; mais elle était fort occupée à remuer la soupe, et n’avait pas l’air d’écouter. Alice se hasarda donc à poursuivre :

 « Du moins, il me semble bien que c’est vingt-quatre ; ou bien est-ce douze ? Je…

– Oh, ne m’embête pas avec tes chiffres ! s’écria la Duchesse. Je n’ai jamais pu supporter les chiffres ! »

 

Là-dessus elle se remit à bercer son enfant, tout en lui chantant une espèce de berceuse et en le secouant violemment à la fin de chaque vers :

 

 « Parle durement à ton petit garçon,

Et bats-le lorsqu’il éternue :

Il fait cela uniquement parce que c’est un polisson,

et qu’il sait que cela nous tue. » (9)

 

CHŒUR (auquel se joignent la cuisinière et le bébé)

 « Hou ! hou ! hou ! »

 

Pendant tout le temps que la Duchesse chantait la seconde strophe de la chanson, elle n’arrêta pas de ballotter violemment le bébé de haut en bas, et le pauvre petit hurlait si fort qu’Alice put à peine distinguer les paroles :

 « Je parle durement à mon garnement, Je le bats lorsqu’il éternue ; Car il peut aimer complètement Le poivre, que dans ses narines, j’insinue. »    

                             

 9 Parodie du poème écrit en 1849 par David Bates

 

CHŒUR

 « Hou ! hou ! hou ! »

 

« Tiens, tu peux le bercer un peu, si tu veux ! dit la Duchesse à Alice en lui jetant le bébé comme un paquet. Il faut que j’aille m’apprêter pour la partie de croquet de la Reine ! » Et elle sortit vivement de la pièce. La cuisinière lui lança une poêle à frire au moment où elle franchissait la porte, et la manqua de peu.

Alice eut du mal à saisir le bébé qui avait une forme bizarre, et qui étendait bras et jambes dans toutes les directions, « exactement comme une étoile de mer », pensa-t-elle. Le pauvre petit grognait aussi bruyamment qu’une machine à vapeur quand elle l’attrapa, et ne cessait de se tortiller comme un ver, si bien que, pendant les deux premières minutes, tout ce qu’elle put faire fut de l’empêcher de tomber.

 

Dès qu’elle eut compris comment il fallait s’y prendre pour le tenir (c’est-à-dire en faire une espèce de nœud, puis le saisir ferme par l’oreille droite et par le pied gauche pour l’empêcher de se dénouer), elle l’emporta en plein air. « Si je n’emmène pas cet enfant avec moi, songea-t-elle, elles ne manqueront pas de le tuer d’ici un jour ou deux ; ce serait un véritable crime que de l’abandonner ici. » Elle prononça ces derniers mots à haute voix, et le bébé poussa en réponse un petit grognement (il avait cessé d’éternuer à présent). « Ne grogne pas, dit Alice, cela n’est pas une façon convenable de s’exprimer. »

 

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Le bébé poussa un second grognement, et elle le regarda bien en face d’un air inquiet pour voir quel était le problème. Sans aucun doute son nez extrêmement retroussé ressemblait davantage à un groin qu’à un nez véritable ; d’autre part, ses yeux étaient bien petits pour des yeux de bébé ; dans l’ensemble, l’aspect de ce nourrisson déplaisait beaucoup à Alice. « Mais peut-être, étaient-ce uniquement ses sanglots », pensa-t-elle ; et elle examina ses yeux de très près pour voir s’il y avait des larmes.

Non, il n’y en avait pas. « Si jamais tu te transformes en cochon, mon chéri, déclara Alice d’un ton sérieux, je ne m’occuperai plus de toi. Fais attention à mes paroles ! » Le pauvre petit sanglota de nouveau (ou grogna, puisqu’il était impossible de faire la différence), et tous deux poursuivirent leur route quelque temps en silence.

 

Alice commençait à se dire : « Que vais-je faire de cette créature quand je l’aurai amenée à la maison ? » lorsque le bébé poussa un nouveau grognement, si fort, cette fois, qu’elle examina à nouveau son visage avec inquiétude. Il n’y avait pas moyen de s’y tromper, cette fois : c’était bel et bien un cochon, et elle sentit qu’il serait parfaitement absurde de le porter plus loin.

 

Elle déposa donc la petite créature sur le sol et fut soulagée de le trottiner tranquillement vers le bois, où il pénétra. « S’il avait grandi, se dit-elle, ç’aurait fait un enfant horriblement laid ; mais je trouve que cela fait un assez joli cochon. » Elle se mit à penser aux autres enfants de sa connaissance qui auraient fait de très jolis cochons, et elle était en train de songer : « Si seulement on savait comment s’y prendre pour les transformer… » lorsqu’elle sursauta légèrement en voyant le Chat du Cheshire assis sur une branche d’arbre à quelques mètres d’elle.

 

Le Chat se contenta de sourire en voyant Alice. Elle lui trouva l’air fort aimable ; pourtant, il avait des griffes extrêmement longues et un très grand nombre de dents ; aussi, elle sentit qu’elle devait le traiter avec respect.

 

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 « Minet du Cheshire… », commença-t-elle assez timidement, car elle ne savait pas trop si ce nom lui plairait. Le Chat se contenta de sourire plus largement. « Allons, jusqu’ici il est satisfait, pensa Alice, qui continua : Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, quel chemin je dois prendre pour m’en aller d’ici ?

– Cela dépend beaucoup de l’endroit où tu veux aller, répondit le chat.

– Peu m’importe l’endroit… dit Alice.

– En ce cas, peu importe la route que tu prendras, répliqua-t-il.

–… pourvu que j’arrive quelque part, ajouta Alice en guise d’explication.

– Oh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps. »

 

Alice comprit que c’était indiscutable ; en conséquence elle essaya une autre question : « Quelle espèce de gens trouve-t-on dans ces parages ?

– Dans cette direction-ci, répondit le Chat, en faisant un vague geste de sa patte droite, habite un Chapelier ; et dans cette direction-là (il fit un geste de sa patte gauche), habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l’un ou à l’autre : ils sont fous tous les deux. (10)

 – Mais je ne veux pas aller parmi les fous, fit remarquer Alice.

– Impossible de faire autrement, dit le Chat ; nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.

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 10 Allusion à deux expressions anglaises : to be mad as a hatter (être fou comme un chapelier ou travailler du chapeau) et : to be mad as a March hare (être fou comme un lièvre de Mars). La première expression serait due au fait que les vapeurs de mercure employé autrefois dans le traitement des feutres des chapeaux pouvaient finir par rendre fou ; la seconde au fait que le lièvre devient quasiment fou lors de la saison des amours, vers le mois de mars.

 

– Comment savez-vous que je suis folle ? demanda Alice.

– Tu dois l’être, répondit le Chat, autrement tu ne serais pas venue ici. »

Alice pensait que ce n’était pas une preuve suffisante, mais elle continua : « Et comment savez-vous que vous êtes fou ?

– Pour commencer, dit le Chat, est-ce que tu m’accordes qu’un chien n’est pas fou ?

– Sans doute.

– Eh bien, vois-tu, continua le Chat, tu remarqueras qu’un chien gronde lorsqu’il est en colère, et remue la queue lorsqu’il est content. Or, moi, je gronde quand je suis content, et je remue la queue quand je suis en colère. Donc, je suis fou.

– Moi j’appelle cela ronronner, pas gronder, objecta Alice.

– Appelle cela comme tu voudras, dit le Chat. Est-ce que tu es de la partie de croquet de la Reine, cet après-midi ?

 

– Je voudrais bien, répondit Alice, mais je n’ai pas encore été invitée.

– Tu m’y verras », dit le Chat et il disparut.

 

Alice ne s’en étonna guère, tellement elle était habituée à voir se passer des choses bizarres. Pendant qu’elle regardait l’endroit où le Chat s’était trouvé, il réapparut.

« À propos, fit-il, qu’est devenu le bébé ? J’allais oublier de te le demander.

– Il s’est transformé en cochon », répondit Alice d’une voix calme, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

« Cela ne m’étonne pas », déclara le Chat, et il disparut à nouveau.

Alice attendit encore un peu, dans l’espoir de le voir réapparaître, mais il n’en fit rien, et, au bout d’une ou deux minutes, elle s’en alla vers l’endroit où on lui avait dit qu’habitait le Lièvre de Mars. « J’ai déjà vu des chapeliers, se dit-elle ; le Lièvre de Mars sera beaucoup plus intéressant à voir, et, comme nous sommes en mai, peut-être qu’il ne sera pas fou furieux… ; du moins peut-être sera-t-il moins fou qu’il ne l’était en mars. » Comme elle prononçait ces mots, elle leva les yeux, et voilà qu’elle aperçut à nouveau le Chat, assis sur une branche.

 

« Est-ce que tu as dit : « cochon », ou « cocon » ? demanda-t-il.

– J’ai dit « cochon », répondit Alice ; et je voudrais bien que vous n’apparaissiez pas et ne disparaissiez pas si brusquement : cela me fait tourner la tête.

– C’est bon », dit le Chat ; et, cette fois, il disparut très lentement, en commençant par le bout de la queue et en finissant par le sourire, qui persista un bon bout de temps après que le reste de l’animal eut disparu.

 

« Ma parole ! pensa Alice, j’ai souvent vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans un chat !… C’est la chose la plus curieuse que j’aie jamais vue de ma vie ! »

 

Avant d’être allée bien loin, elle aperçut la maison du Lièvre de Mars : du moins elle pensa que c’était bien sa maison parce que les cheminées étaient en forme d’oreilles, et que le toit était couvert de fourrure en guise de chaume. La maison semblait si grande qu’Alice n’osa pas approcher avant d’avoir grignoté un peu du morceau de champignon qu’elle tenait à la main gauche et d’avoir atteint soixante centimètres environ. Même alors, elle reprit son chemin assez timidement, tout en se disant : « Et s’il est fou furieux, après tout ? Je regrette presque de ne pas être allée voir le Chapelier ! »

 

 

 

CHAPITRE VII Un thé chez les fous

 

Sous un arbre, devant la maison, se trouvait une table servie où le Lièvre de Mars et le Chapelier étaient en train de prendre le thé ; un Loir, qui dormait profondément, était assis entre eux, et les deux autres appuyaient leurs coudes sur lui comme sur un coussin en parlant par-dessus sa tête. « C’est bien incommode pour le Loir, pensa Alice ; mais, comme il dort, je suppose que cela lui est égal. »

 

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La table était très grande ; pourtant tous trois se serraient l’un contre l’autre à un même coin. « Pas de place ! Pas de place ! » s’écrièrent-ils en voyant Alice. « Il y a de la place à revendre ! » répondit-t-elle avec indignation, et elle s’assit dans un grand fauteuil à un bout de la table.

 « Prends donc un peu de vin », proposa le Lièvre de Mars d’un ton encourageant.

 

Alice promena son regard tout autour de la table, mais elle n’aperçut que du thé. « Je ne vois pas de vin, fit-elle observer.

– Il n’y en a pas, dit le Lièvre de Mars.

– En ce cas, ce n’est pas très poli de votre part de m’en offrir, répliqua Alice d’un ton furieux.

– Ce n’est pas très poli de ta part de t’asseoir sans y être invitée, riposta le Lièvre de Mars.

– Je ne savais pas que c’était votre table, répondit Alice ; elle est mise pour plus de trois personnes.

– Tu as besoin de te faire couper les cheveux, déclara le Chapelier. » Il y avait un bon moment qu’il la regardait avec beaucoup de curiosité, et c’étaient les premières paroles qu’il prononçait.

« Vous ne devriez pas faire d’allusions personnelles », répliqua Alice sévèrement ; c’est extrêmement grossier. »

 

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Le Chapelier ouvrit de grands yeux en entendant cela ; mais il se contenta de demander :

« Pourquoi est-ce qu’un corbeau ressemble à un bureau ? »

« Parfait, nous allons nous amuser ! pensa Alice. Je suis contente qu’ils aient commencé à poser des devinettes… – Je crois que je peux deviner cela », ajouta-t-elle à haute voix.

– Veux-tu dire que tu penses pouvoir trouver la réponse ? demanda le Lièvre de Mars.

– Exactement.

– En ce cas, tu devrais dire ce que tu penses.

– Mais c’est ce que je fais, répondit Alice vivement. Du moins… du moins… je pense ce que je dis… et c’est la même chose, n’est-ce pas ?

– Mais pas du tout ! s’exclama le Chapelier. C’est comme si tu disais que : « Je vois ce que je mange », c’est la même chose que : « Je mange ce que je vois ! »

– C’est comme si tu disais, reprit le Lièvre de Mars, que : « J’aime ce que j’ai », c’est la même chose que : « J’ai ce que j’aime ! »

– C’est comme si tu disais, ajouta le Loir (qui, semblait-il, parlait tout en dormant), que : « Je respire quand je dors », c’est la même chose que : « Je dors quand je respire ! »

– C’est bien la même chose pour toi », dit le Chapelier au Loir. Sur ce, la conversation tomba, et tous les quatre restèrent sans parler pendant une minute, tandis qu’Alice passait en revue dans son esprit tout ce qu’elle pouvait se rappeler au sujet des corbeaux et des bureaux, et ce n’était pas grand-chose.

 

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Le Chapelier fut le premier à rompre le silence. « Quel jour du mois sommes-nous ? » demanda-t-il en se tournant vers Alice : il avait tiré sa montre de sa poche et la regardait d’un air inquiet, en la secouant et en la portant à son oreille de temps à autre.

Alice réfléchit un moment avant de répondre : « Le quatre. »

 

– Elle retarde de deux jours ! murmura le Chapelier en soupirant. Je t’avais bien dit que le beurre ne conviendrait pas pour graisser les rouages ! » ajouta-t-il en regardant le Lièvre de Mars d’un air furieux.

« C’était le meilleur beurre que j’avais pu trouver », répondit l’autre d’un ton humble.

 

« Sans doute, mais quelques miettes ont dû entrer en même temps, grommela le Chapelier. Tu n’aurais pas dû y mettre le beurre avec le couteau à pain. »

Le Lièvre de Mars prit la montre, la regarda tristement, puis la plongea dans sa tasse de thé et la regarda de nouveau ; mais il ne put trouver rien de mieux que de répéter sa remarque initiale : « C’était la meilleure qualité beurre, croyez-moi. »

 

Alice, qui avait regardé par-dessus son épaule avec curiosité, s’exclama :

« Quelle drôle de montre ! Elle indique le jour du mois et elle n’indique pas l’heure !

– Pourquoi indiquerait-elle l’heure ? murmura le Chapelier. Est-ce que ta montre à toi t’indique l’année où l’on est ?

– Bien sûr que non, répondit Alice sans hésiter ; mais c’est parce qu’elle reste dans la même année pendant très longtemps.

– Ce qui est exactement le cas de ma montre à moi », affirma le Chapelier.

 

Alice se sentit terriblement déconcertée. La remarque du Chapelier semblait n’avoir aucun sens, et pourtant elle était grammaticalement correcte. « Je ne comprends pas très bien », dit-elle aussi poliment qu’elle le put.

« Tiens, le Loir s’est rendormi », fit observer le Chapelier, et il lui versa un peu de thé chaud sur le museau.

Le Loir secoua la tête avec impatience, puis marmotta sans ouvrir les yeux : « Bien sûr, bien sûr, c’est exactement ce que j’allais dire. »

« As-tu trouvé la réponse à la devinette ? demanda le Chapelier en se tournant vers Alice.

– Non, j’y renonce ; quelle est la réponse ?

– Je n’en ai pas la moindre idée, dit le Chapelier.

– Moi non plus », dit le Lièvre de Mars.

 

Alice poussa un soupir de lassitude. « Je crois que vous pourriez mieux employer votre temps, déclara-t-elle, que de le perdre à poser des devinettes dont vous ignorez la réponse.

– Si tu connaissais le Temps aussi bien que moi, dit le Chapelier, tu ne parlerais pas de le perdre, comme une chose. Le Temps est un être vivant.

– Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répondit Alice.

– Naturellement ! s’exclama-t-il en rejetant la tête en arrière d’un air de mépris. Je suppose bien que tu n’as jamais parlé au Temps !

– Peut-être que non, répondit-elle prudemment. Tout ce que je sais, c’est qu’il faut que je batte les temps quand je prends ma leçon de musique.

– Ah ! cela explique tout. Le Temps ne supporte pas d’être battu. Si tu étais en bons termes avec lui, il ferait presque tout ce que tu voudrais de la pendule. Par exemple, suppose qu’il soit neuf heures du matin, l’heure de commencer tes leçons : tu n’as qu’à dire un mot au Temps, et les aiguilles tournent en un clin d’œil ! Voilà qu’il est une heure et demie, l’heure du déjeuner !

– Si seulement cela pouvait être vrai ! murmura le Lièvre de Mars.

– Évidemment, ce serait magnifique, dit Alice d’un ton pensif ; mais, voyez-vous, je… je n’aurais pas assez faim pour manger.

– Au début, peut-être pas, déclara le Chapelier ; mais tu pourrais faire rester la pendule sur une heure et demie aussi longtemps que tu voudrais.

– Est-ce ainsi que vous faites, vous ? »

 

Le Chapelier secoua négativement la tête d’un air lugubre. « Hélas, non ! répondit-il. Nous nous sommes disputés en mars dernier, juste avant que lui ne devienne fou. (Il montra le Lièvre de Mars, de sa cuillère à thé.) C’était au grand concert donné par la Reine de cœur, où je devais chanter :

 

Scintille, scintille, petite chauve-souris !

Comment s’étonner que tu sois ici ! (11)

 

« Je suppose que tu connais la chanson ?

– J’ai entendu quelque chose de ce genre, répondit Alice.

– Vois-tu, elle continue comme ceci, continua le Chapelier :

 

 Loin au-dessus du monde tu voles,

Comme un plateau de thé dans le ciel.

 

Scintille, scintille… »

 

                                 

 11 Parodie du poème de Jane Taylor Twinkle, twinkle little star (Scintille, scintille petite étoile).

 

Ici, le Loir se secoua, et se mit à chanter tout en dormant : « Scintille, scintille, scintille, scintille… » et il continua pendant si longtemps qu’ils durent le pincer pour le faire taire.

« Eh bien, j’avais à peine fini le premier couplet, reprit le Chapelier, que la Reine se leva d’un bond en hurlant : « Il est en train de tuer le temps ! Qu’on lui coupe la tête ! »

– Quelle horrible cruauté ! s’exclama Alice.

– Et depuis ce jour-là, continua le Chapelier d’un ton lugubre, le Temps refuse de faire ce que je lui demande ! Il est toujours six heures à présent. (12)

  » Alice eut une idée lumineuse. « Est-ce pour cela qu’il y a tant de tasses à thé sur la table ? demanda-t-elle.

– Oui, c’est pour cela, répondit le Chapelier en soupirant ; c’est toujours l’heure du thé, et nous n’avons donc jamais le temps de faire la vaisselle.

– Alors, je suppose que vous faites perpétuellement le tour de la table ?

– Exactement ; à mesure que les tasses sont sales.

– Mais qu’arrive-t-il quand vous revenez aux premières tasses ? se hasarda à demander Alice.                                

 

12 À l’époque de Lewis Caroll, le thé était souvent servi à 6 heures.

 

– Si nous changions de sujet de conversation ? interrompit le Lièvre de Mars en bâillant. Je commence à avoir assez de tout ceci. Je propose que cette jeune fille nous raconte une histoire.

– J’ai bien peur de ne pas savoir d’histoire », dit Alice un peu inquiète.

« En ce cas, le Loir va nous en raconter une ! » s’écrièrent-ils tous les deux. « Hé ! Loir ! Réveille-toi ! » Et ils le pincèrent en même temps des deux côtés.

Le Loir ouvrit lentement les yeux. « Je ne dormais pas », murmura-t-il d’une voix faible et enrouée. « J’ai entendu tout ce que vous disiez, sans en perdre un seul mot.

– Raconte-nous une histoire ! ordonna le Lièvre de Mars.

– Oh, oui ! je vous en prie ! dit Alice.

 

– Et tâche de te dépêcher, ajouta le Chapelier ; sans cela tu vas te rendormir avant d’avoir fini.

– Il était une fois trois petites sœurs, commença le Loir en toute hâte. Elles se nommaient Elsie, Lacie, et Tillie, et elles vivaient au fond d’un puits…

– De quoi se nourrissaient-elles ? demanda Alice qui s’intéressait toujours beaucoup au manger et au boire.

– Elles se nourrissaient de mélasse, répondit le Loir après deux minutes de réflexion.

– Voyons, cela n’est pas possible, fit observer Alice d’une voix douce. Elles auraient été malades.

– Elles étaient malades, très malades. »

 

Alice essaya de s’imaginer à quoi pourrait bien ressembler un genre d’existence si extraordinaire, mais cela lui cassa tellement la tête qu’elle préféra continuer à poser des questions : « Pourquoi vivaient-elles au fond d’un puits ? ».

– Prends donc un peu plus de thé, lui dit le Lièvre de Mars le plus sérieusement du monde.

– Je n’ai encore rien pris, répondit-elle d’un ton offensé. Je ne peux pas prendre quelque chose de plus.

– Tu veux dire que tu ne peux pas prendre quelque chose de moins, fit observer le Chapelier ; mais il est très facile de prendre plus que rien.

– Personne ne vous a demandé votre avis, répliqua Alice.

– Qui est-ce qui fait des allusions personnelles, à présent ? » demanda le Chapelier d’un ton de triomphe.

Alice ne sut trop que répondre à cela. En conséquence, elle prit un peu de thé et de pain beurré, puis elle se tourna vers le Loir et répéta sa question : « Pourquoi vivaient-elles au fond d’un puits ? »

 

De nouveau le Loir réfléchit pendant deux bonnes minutes. Ensuite il déclara : « C’était un puits de mélasse »

– Cela n’existe pas ! » s’écria Alice avec colère.

 

Mais le Chapelier et le Lièvre de Mars firent : « Chut ! Chut ! » et le Loir observa d’un ton maussade : « Si tu ne peux pas être polie, tu ferais mieux de finir toi-même l’histoire.

– Non ! continuez, je vous en prie ! dit Alice, se faisant humble. Je ne vous interromprai plus. Après tout, peut-être qu’il existe un puits de ce genre, un seul.

– Un seul, vraiment ! » s’exclama le Loir d’un ton indigné. Néanmoins, il consentit à continuer : « Donc, ces trois petites sœurs, vois-tu, elles apprenaient à puiser…

– Que puisaient-elles ? demanda Alice, oubliant tout à fait sa promesse.

– De la mélasse, dit le Loir, sans prendre le temps de réfléchir, cette fois.

– Je veux une tasse propre, interrompit le Chapelier. Avançons tous d’une place. »

 

Il avança tout en parlant, et le Loir le suivit. Le Lièvre de Mars prit la place que le Loir venait de quitter, et Alice, un peu à contrecœur, prit la place du Lièvre de Mars. Le Chapelier fut le seul à profiter du changement ; Alice se trouva bien plus mal installée qu’auparavant parce que le Lièvre de Mars venait de renverser la jatte de lait dans son assiette.

Ne voulant pas offenser le Loir de nouveau, elle commença à dire très prudemment : « Mais je ne comprends pas. Où puisaient-elles cette mélasse ?

 

– On peut puiser de l’eau dans un puits d’eau, répliqua le Chapelier. Je ne vois donc pas pourquoi on ne pourrait pas puiser de la mélasse, dans un puits de mélasse, hein, pauvre sotte ?

– Mais voyons, elles étaient bien au fond du puits ? demanda Alice au Loir, en jugeant préférable de ne pas relever les deux derniers mots.

– Bien sûr, répliqua le Loir ; et puis, bien au fond. »

Cette réponse brouilla tellement les idées de la pauvre Alice, qu’elle laissa le Loir continuer pendant un bon bout de temps sans l’interrompre.

« Elles apprenaient aussi à dessiner, poursuivit-il en bâillant et en se frottant les yeux, car il avait grand sommeil ; et elles dessinaient toutes sortes de choses… tout ce qui commence par B…

– Pourquoi par B ? demanda Alice.

– Pourquoi pas ? » rétorqua le Lièvre de Mars.

Alice ne répondit pas.

 

Le Loir avait fermé les yeux, et il commençait à somnoler ; mais, quand le Chapelier l’eut pincé, il s’éveilla en poussant un petit cri aigu et reprit : « … qui commence par B, tels qu’un bilboquet, une bergamote, la berlue, ou un bonnet – tu sais qu’il y a des expressions telles que « blanc bonnet et bonnet blanc » – as-tu jamais vu un dessin représentant un « blanc bonnet » ?

 

– Vraiment, maintenant que vous m’en parlez, dit Alice, qui ne savait plus où elle en était, je ne crois pas que…

– En ce cas, tu devrais te taire », fit observer le Chapelier.

 

Cette grossièreté était plus que la fillette n’en pouvait supporter : complètement dégoûtée, elle se leva et s’éloigna. Le Loir s’endormit immédiatement ; les deux autres ne prêtèrent pas la moindre attention au départ d’Alice, quoiqu’elle se retournât deux ou trois fois dans l’espoir qu’ils la rappelleraient. La dernière fois qu’elle les vit, ils essayaient de plonger le Loir dans la théière.

 

« En tout cas, je ne reviendrai jamais par ici ! déclara-telle tout en cheminant dans le bois. C’est le thé le plus stupide auquel j’aie jamais assisté de ma vie ! »

Comme elle disait ces mots, elle remarqua que l’un des arbres était muni d’une porte qui permettait d’y pénétrer. « Voilà qui est bien curieux ! pensa-t-elle. Mais tout est curieux aujourd’hui. Je crois que je ferais aussi bien d’entrer tout de suite. » Et elle entra.

 

Une fois de plus, elle se trouva dans la longue salle, tout près de la petite table de verre. « Cette fois-ci, je vais m’y prendre un peu mieux », se dit-elle, et elle commença par s’emparer de la petite clé d’or et par ouvrir la porte qui donnait sur le jardin. Puis elle se mit à grignoter le champignon (dont elle avait gardé un morceau dans sa poche) jusqu’à ce qu’elle n’eût plus que trente centimètres ; puis elle traversa le petit corridor ; et puis… elle se trouva enfin dans le beau jardin, au milieu des parterres de fleurs aux couleurs vives et des fraîches fontaines.

 

 

 

CHAPITRE VIII Le terrain de croquet de la Reine

 

Un grand rosier se dressait près de l’entrée du jardin ; il était tout couvert de roses blanches, mais trois jardiniers s’affairaient à les peindre en rouge. Ceci sembla très curieux à Alice qui s’approcha pour les regarder faire, et, juste au moment où elle arrivait à leur hauteur, elle entendit l’un d’eux qui disait :

« Fais donc attention, Cinq ! ne m’éclabousse pas de peinture comme cela !

– Je ne l’ai pas fait exprès, répondit l’autre d’un ton maussade. C’est Sept qui m’a poussé le coude. »

 

Sur quoi, Sept leva les yeux et déclara :

« C’est cela, ne te gêne pas, Cinq ! Tu prétends toujours que c’est la faute des autres !

– Toi, tu ferais mieux de te taire ! répliqua Cinq. Pas plus tard qu’hier j’ai entendu la Reine dire que tu méritais qu’on te coupe la tête.

– Et pourquoi ? demanda celui qui avait parlé le premier.

– Cela, cela ne te regarde pas, Deux ! répondit Sept.

– Parfaitement que cela le regarde ! déclara Cinq. Et je vais lui dire pourquoi : parce que tu as apporté à la cuisinière des oignons de tulipes au lieu d’oignons ordinaires. »

 

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Sept jeta son pinceau, et il venait de dire : « Ma parole, de toutes les calomnies… », lorsque ses yeux se posèrent par hasard sur Alice en train de les regarder. Il s’interrompit brusquement, les deux autres se retournèrent, et tous firent une profonde révérence.

 

« Voudriez-vous me dire, demanda Alice un peu timidement, pourquoi vous peignez ces roses ? »

Cinq et Sept restèrent muets, et se tournèrent vers Deux qui commença à voix basse :

« Ma foi, voyez-vous, mam’selle, pour dire la vérité vraie, ce rosier-là, ç’aurait dû être un rosier rouge, et nous en avons planté un blanc par erreur (13)  ; et si la Reine venait à s’en apercevoir, on aurait tous la tête coupée, voyez-vous. Aussi, voyez-vous mam’selle, on fait de notre mieux, avant qu’elle arrive, pour… »

À ce moment, Cinq, qui regardait avec anxiété vers le fond du jardin, se mit à crier : « La Reine ! La Reine ! » et les trois jardiniers se jetèrent immédiatement à plat ventre. On entendit un bruit de pas nombreux, et Alice, qui mourait d’envie de voir la Reine, se retourna.

 

Venaient d’abord, armés de massues en forme d’as de trèfle, dix soldats ayant le même aspect que les trois jardiniers : plats et rectangulaires, avec des pieds et des mains aux quatre coins. Venaient ensuite dix courtisans, aux habits constellés de diamants en forme d’as de carreau, qui marchaient deux par deux comme les soldats. Après eux, venaient les enfants royaux ; il y en avait dix, et ces petits amours avançaient par couples, la main dans la main, en sautant gaiement : ils étaient ornés de cœurs de la tête aux pieds. À leur suite venaient les invités, pour la plupart des Rois et des Reines. Parmi eux Alice reconnut le Lapin Blanc : il parlait vite, d’un ton nerveux, en souriant à tout ce qu’on disait, et il passa près d’Alice sans faire attention à elle. Derrière les invités s’avançait le Valet de Cœur, qui portait la couronne royale sur un coussin de velours rouge ; et, à la fin de ce cortège imposant, venaient

LE ROI ET LA REINE DE CŒUR.

 

 13 Allusion à la « Guerre des deux roses », épisode de l’histoire anglaise qui opposa les York – armoiries avec une rose blanche  – aux Lancaster – armoiries avec une rose rouge – au XVème siècle.

 

 

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Alice se demanda si elle ne devrait pas se prosterner devant eux, face contre terre, comme les trois jardiniers ; mais elle ne put se rappeler avoir jamais entendu dire que c’était la règle quand un cortège passait. « D’ailleurs, pensa-t-elle, à quoi servirait un cortège, si chacun devait se prosterner devant lui, face contre terre, et ne pouvait pas le voir passer ? » Elle resta donc immobile à sa place, et attendit.

Quand ces divers personnages arrivèrent à la hauteur d’Alice, tous s’arrêtèrent pour la regarder, et la Reine demanda d’une voix sévère : « Qui est-ce ? » Elle dit cela au Valet de Cœur qui, pour toute réponse, se contenta de s’incliner en souriant.

« Imbécile ! » s’exclama la Reine, en rejetant la tête en arrière d’un air impatient. Puis, se tournant vers Alice, elle continua : « Comment t’appelles-tu, mon enfant ? »

« Je m’appelle Alice, plaise à Votre Majesté », répondit Alice très poliment. Mais elle ajouta, en elle-même : « Après tout, ces gens-là ne sont qu’un jeu de cartes. Je n’ai pas besoin d’avoir peur d’eux. »

« Et qui sont ceux-là ? » demanda la Reine, en montrant du doigt les trois jardiniers étendus autour du rosier ; car, voyez-vous, comme ils étaient couchés le visage contre terre et comme le dessin de leur dos était le même que celui des autres cartes du jeu, elle ne pouvait distinguer si c’étaient des jardiniers, des courtisans, ou trois de ses propres enfants.

 « Comment voulez-vous que je le sache ? répondit Alice, surprise de son courage. Ce n’est pas mon affaire, à moi. »

 

La Reine devint écarlate de fureur, puis, après avoir regardé férocement la fillette comme une bête sauvage, elle se mit à hurler : « Qu’on lui coupe la tête ! Qu’on lui… »

« Quelle bêtise ! » s’exclama Alice d’une voix forte et décidée, et la Reine se tut.

Le Roi lui mit la main sur le bras en murmurant timidement : « Réfléchissez un peu, ma chère amie : ce n’est qu’une enfant ! »

 

Elle se détourna de lui d’un air courroucé, et ordonna au Valet : « Retournez-les ! »

Le Valet les retourna, très prudemment, du bout du pied.

« Debout ! » cria la Reine d’une voix forte et perçante. Sur ce, les trois jardiniers se dressèrent d’un bond sans plus attendre, et ils se mirent à s’incliner devant le Roi, la Reine, les enfants royaux, et tous les personnages du cortège.

« Arrêtez ! ordonna la Reine. Vous me donnez le vertige. » Puis, se tournant vers le rosier, elle poursuivit :

« Qu’étiez-vous donc en train de faire ?

– Plaise à Votre Majesté, commença Deux, d’une voix très humble, en mettant un genou en terre, nous essayions…

– Je comprends ! dit la Reine, qui avait examiné les roses. Qu’on leur coupe la tête ! »

 

Sur ces mots, le cortège se remit en route, à l’exception de trois soldats qui restèrent en arrière pour exécuter les infortunés jardiniers, qui se précipitèrent vers Alice pour implorer sa protection.

« Je ne veux pas qu’on leur coupe la tête ! » s’exclama-t-elle en les mettant dans un grand pot à fleurs qui se trouvait là. Les trois soldats les cherchèrent dans toutes les directions pendant une ou deux minutes, puis ils s’en allèrent tranquillement à la suite du cortège.

« Est-ce qu’on leur a coupé la tête ? cria la Reine.

 

– Leur tête a disparu, plaise à Votre Majesté ! répondirent les soldats.

– C’est parfait ! brailla la Reine. Sais-tu jouer au croquet ? »

 

Les soldats restèrent silencieux et regardèrent Alice car c’était évidemment à elle que s’adressait la question.

« Oui ! vociféra-t-elle.

– Alors, arrive ! » hurla la Reine.

 

Et Alice se joignit au cortège, en se demandant bien ce qui allait se passer ensuite.

Il… il fait très beau aujourd’hui ! murmura une voix timide tout près d’elle. C’était le Lapin Blanc, qui marchait à son côté et fixait sur elle un regard anxieux.

« Très beau, dit Alice. Où est donc la Duchesse ?

– Chut ! Chut ! » murmura vivement le Lapin, en regardant derrière lui d’un air craintif. Puis, se dressant sur la pointe des pieds, il mit sa bouche contre l’oreille d’Alice et ajouta à voix basse :

« Elle a été condamnée à avoir la tête coupée.

– Quel carnage !

– Avez-vous dit : « Quel dommage ! »

– Non, je ne trouve pas que ce soit du tout dommage. Mais qu’a-t-elle donc fait ?

– Elle a giflé la Reine… », commença le Lapin.

 

Comme Alice se mettait à rire aux éclats, il murmura d’une voix craintive :

« Chut ! je vous en prie ! La Reine va vous entendre ! Voyez-vous, la Duchesse était arrivée en retard, et la Reine lui a dit…

– Prenez vos places ! » cria la Reine d’une voix de tonnerre.

 

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Sur quoi, tous se mirent à courir dans tous les sens, en se cognant les uns contre les autres. Néanmoins, au bout d’une ou deux minutes, chacun se trouva à son poste et la partie commença.

Alice n’avait jamais vu un terrain de croquet aussi bizarre : il était tout en creux et en bosses ; les boules étaient des hérissons vivants ; les maillets, des flamants vivants ; et les soldats devaient se courber en deux, pieds et mains placés sur le sol, pour former les arceaux.

Dès le début, Alice trouva que le plus difficile était de se servir de son flamant : elle arrivait sans trop de mal à le tenir à plein corps sous son bras, les pattes pendantes, mais, généralement, au moment précis où, après lui avoir mis le cou bien droit, elle s’apprêtait à cogner sur le hérisson avec sa tête, le flamant ne manquait pas de se retourner et de la regarder bien en face d’un air si intrigué qu’elle ne pouvait s’empêcher de rire ; d’autre part, quand elle lui avait fait baisser la tête et s’apprêtait à recommencer, elle trouvait on ne peut plus exaspérant de s’apercevoir que le hérisson s’était déroulé et s’éloignait lentement ; de plus, il y avait presque toujours un creux ou une bosse à l’endroit où elle se proposait d’envoyer le hérisson ; et comme, en outre, les soldats courbés en deux n’arrêtaient pas de se redresser pour s’en aller vers d’autres parties du terrain, Alice en vint bientôt à conclure que c’était vraiment un jeu très difficile.

Les joueurs jouaient tous en même temps sans attendre leur tour ; ils se disputaient sans arrêt et s’arrachaient les hérissons. Au bout d’un instant, la Reine, entrant dans une furieuse colère, parcourut le terrain en tapant du pied et en criant : « Qu’on lui coupe la tête ! Qu’on lui coupe la tête ! » à peu près une fois par minute.

 

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Alice commençait à se sentir très inquiète ; à vrai dire, elle ne s’était pas encore disputée avec la Reine, mais elle savait que cela pouvait arriver d’un moment à l’autre. « Et dans ce cas, pensait-elle, qu’est-ce que je deviendrais ? Ils sont terribles, avec leur manie de couper la tête aux gens ; ce qui est vraiment extraordinaire, c’est qu’il y ait encore des survivants ! »

 

Elle était en train de regarder autour d’elle pour voir s’il y avait moyen de s’échapper, en se demandant si elle pourrait s’éloigner sans qu’on s’en aperçût, lorsqu’elle remarqua une curieuse apparition dans l’air. Elle fut tout d’abord intriguée, car elle n’arrivait pas à distinguer ce que c’était, mais, après avoir regardé attentivement pendant une ou deux minutes, elle comprit que c’était un sourire, et elle pensa : « C’est le Chat du Cheshire : je vais enfin pouvoir parler à quelqu’un. »

« Comment vas-tu ? » dit le Chat, dès qu’il eut assez de bouche pour parler.

Alice attendit l’apparition de ses yeux pour le saluer d’un signe de tête. « Il est inutile de lui parler, pensa-t-elle, avant que ses oreilles ne se montrent, du moins une des deux. » Au bout d’une minute, toute la tête était visible ; Alice posa alors son flamant et se mit à lui raconter la partie de croquet, tout heureuse d’avoir quelqu’un qui voulût bien l’écouter. Le Chat jugea sans doute qu’on voyait une partie suffisante de sa personne, et il n’en apparut pas davantage.

 

« Je trouve qu’ils ne jouent pas du tout honnêtement, commença-t-elle d’un ton assez mécontent ; et ils se disputent d’une façon si épouvantable qu’on ne peut pas s’entendre parler ; et on dirait qu’il n’y a aucune règle du jeu (en tout cas, s’il y en a, personne ne les suit) ; et vous ne pouvez pas vous imaginer combien c’est déconcertant d’avoir affaire à des accessoires vivants : par exemple, l’arceau sous lequel doit passer ma boule est en train de se promener à l’autre bout du terrain, et je suis sûre que j’aurais croqué le hérisson de la Reine il y a un instant, mais il s’est enfui en voyant arriver le mien !

– Que penses-tu de la Reine ? » demanda le Chat à voix basse.

– Elle ne me plaît pas du tout ; elle est tellement… – Juste à ce moment, elle s’aperçut que la Reine était tout près derrière eux, en train d’écouter ; c’est pourquoi elle continua ainsi, –… sûre de gagner à ce jeu que c’est presque inutile de finir la partie. »

La Reine passa son chemin en souriant.

 

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 « À qui diable parles-tu ? demanda le Roi, en s’approchant d’Alice et en regardant la tête du Chat avec beaucoup de curiosité.

– À l’un de mes amis… un Chat du Cheshire. Permettez-moi de vous le présenter.

– Je n’aime pas du tout sa mine, déclara le Roi. Néanmoins, je l’autorise à me baiser la main, s’il le désire.

– J’aime mieux pas, riposta le Chat.

– Ne faites pas l’impertinent, dit le Roi. Et ne me regardez pas comme cela ! ajouta-t-il en se mettant derrière Alice.

– Un chat peut bien regarder un roi, fit-elle observer. J’ai lu cela dans un livre, je ne me rappelle plus où.

– C’est possible, mais il faut le faire disparaître », affirma le Roi d’un ton décidé. Puis il cria à la Reine qui se trouvait à passer à ce moment : « Ma chère amie, je voudrais bien que vous fassiez disparaître ce chat ! »

 

La Reine ne connaissait qu’une seule façon de résoudre toutes les difficultés. « Qu’on lui coupe la tête ! » cria-t-elle, sans même se retourner.

 

« Je vais aller chercher le bourreau moi-même », dit le Roi avec empressement. Et il s’éloigna en toute hâte.

 

Alice pensa qu’elle ferait tout aussi bien de rejoindre les joueurs pour voir où en était la partie, car elle entendait dans le lointain la voix de la Reine qui hurlait de colère. Elle l’avait déjà entendue condamner trois des joueurs à avoir la tête coupée parce qu’ils avaient laissé passer leur tour, et elle n’aimait pas du tout la tournure que prenaient les évènements, car la partie était tellement embrouillée qu’elle ne savait jamais si c’était son tour ou non de jouer. En conséquence, elle se mit à la recherche de son hérisson.

Celui-ci livrait bataille à un autre hérisson, et Alice vit là une excellente occasion d’utiliser l’un pour croquer l’autre : le seul ennui était que son flamant se trouvait à l’autre extrémité du jardin, où elle pouvait le voir qui essayait vainement de s’envoler pour se percher sur un arbre.

Avant qu’elle n’eût attrapé et ramené le flamant, la bataille était terminée, et les deux hérissons avaient disparu. « Mais cela n’a pas une grande importance, pensat-elle, puisqu’il ne reste plus un seul arceau de ce côté-ci du terrain. » Elle fourra donc le flamant sous son bras pour l’empêcher de s’échapper de nouveau, puis revint vers son ami pour continuer la conversation.

Quand elle arriva à l’endroit où se trouvait le Chat du Cheshire, elle fut fort étonnée de voir qu’une foule nombreuse l’entourait : le bourreau, le Roi et la Reine se disputaient, en parlant tous à la fois, tandis que le reste de l’assistance se taisait d’un air extrêmement gêné.

 

Dès qu’Alice apparut, les trois personnages firent appel à elle pour régler le différend. Chacun lui exposa ses arguments, mais, comme ils parlaient tous à la fois, elle eut beaucoup de mal à comprendre exactement ce qu’ils disaient.

Le bourreau déclarait qu’il était impossible de couper une tête s’il n’y avait pas un corps dont on pût la séparer, qu’il n’avait jamais rien fait de semblable jusqu’à présent, et qu’il n’allait sûrement pas commencer à son âge.

Le Roi déclarait que tout ce qui avait une tête pouvait être décapité, et qu’il ne fallait pas raconter de bêtises.

La Reine déclarait que si on ne prenait pas une décision immédiatement, elle ferait exécuter tout le monde autour d’elle. (Cette dernière remarque expliquait l’air grave et inquiet de l’assistance.)

 

Alice ne put trouver autre chose à dire que ceci : « Le Chat appartient à la Duchesse ; c’est à elle que vous feriez mieux de vous adresser. »

« Elle est en prison, dit la Reine au bourreau. Allez la chercher et amenez-la ici. » Sur ces mots, le bourreau fila comme une flèche.

 

Dès qu’il fut parti, la tête du Chat commença à s’évanouir ; et, avant que le bourreau ne fût revenu avec la Duchesse, elle avait complètement disparu ; le Roi et le bourreau se mirent à courir comme des fous dans tous les sens pour la retrouver, et le reste de l’assistance s’en alla reprendre la partie interrompue.

 

 

 

CHAPITRE IX Histoire de la Simili-Tortue

 

Tu ne saurais croire combien je suis heureuse de te revoir, ma chère ! dit la Duchesse, tout en glissant affectueusement son bras sous celui d’Alice et en s’éloignant avec elle.

Alice fut enchantée de la trouver de si charmante humeur et elle pensa que c’était peut-être le poivre qui l’avait rendue si furieuse lorsqu’elle l’avait vue pour la première fois dans la cuisine.

« Moi, quand je serai Duchesse, pensa-t-elle (mais sans sa faire beaucoup d’illusions), je n’aurai pas un seul grain de poivre dans ma cuisine. La soupe est tout aussi bonne sans… Peut-être que c’est toujours le poivre qui rend les gens furieux, continua-t-elle, ravie d’avoir découvert une nouvelle règle, et le vinaigre qui les rend aigres…, et la camomille qui les rend amers…, et… et le sucre d’orge et les friandises qui rendent les enfants doux et aimables. Je voudrais bien que tout le monde sache cela, parce que, alors, les gens seraient moins avares de sucreries… »

 

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Ayant complètement oublié l’existence de la Duchesse, elle fut un peu saisie en entendant sa voix tout près de son oreille :

« Ma chère enfant, tu es en train de penser à une chose qui te fait oublier de parler. Pour l’instant je ne peux pas te dire quelle est la morale à tirer de ce fait, mais je m’en souviendrai dans un instant.

– Peut-être qu’il n’y a pas de morale à en tirer, risqua Alice.

– Allons donc ! s’exclama la Duchesse, on peut tirer une morale de tout : il suffit de la trouver. ». Et, en disant cela, elle se pressait de plus en plus étroitement contre Alice.

Alice n’aimait pas du tout avoir la Duchesse si près d’elle : d’abord parce qu’elle était vraiment très laide ; ensuite, parce qu’elle avait exactement la taille qu’il fallait pour pouvoir appuyer son menton sur l’épaule d’Alice, et c’était un menton désagréablement pointu. Néanmoins, comme elle ne voulait pas être grossière, elle supporta de son mieux ce désagrément.

« On dirait que la partie marche un peu mieux, fit-elle observer.

– C’est exact. Et la morale de ce fait est : « Oh ! c’est l’amour, l’amour, qui fait tourner la terre ! »

– Quelqu’un a dit, murmura Alice, que la terre tournait bien quand chacun s’occupait de ses affaires !

– Ma foi ! cela revient à peu près au même », dit la Duchesse en lui enfonçant son petit menton pointu dans l’épaule. Puis elle ajouta : « Et la morale de ce fait est : « Occupez-vous du sens, et les mots s’occuperont d’eux-mêmes. »

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« Quelle manie elle a de tirer une morale de tout ! » pensa Alice.

« Je parie que tu te demandes pourquoi je ne mets pas mon bras autour de ta taille, reprit la Duchesse après un moment de silence. C’est parce que je ne suis pas sûre de l’humeur de ton flamant. Faut-il que je tente l’expérience ?

– Il pourrait vous piquer d’un coup de bec, dit prudemment Alice qui ne tenait pas du tout à la voir tenter l’expérience.

– Tout à fait exact. Les flamants et la moutarde piquent également. Et la morale de ce fait est : « Qui se ressemble, s’assemble. »

– Mais la moutarde ne ressemble pas à un flamant, fit remarquer Alice.

– Tu as raison, comme d’habitude. Ce que tu exprimes clairement les choses !

– Il me semble bien que la moutarde est un minéral, poursuivit Alice.

– Bien sûr que c’en est un, confirma la Duchesse, qui semblait prête à approuver toutes les paroles d’Alice. Il y a une grande mine de moutarde tout près d’ici. Et la morale de ce fait est : « Garde-toi tant que tu vivras de juger les gens sur la mine. »

 

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– Oh ! je sais ! s’exclama Alice, qui n’avait pas écouté cette dernière phrase. C’est un végétal. Cela n’en a pas l’air, mais c’en est un tout de même.

– Je suis entièrement d’accord avec toi, dit la Duchesse. Et la morale de ce fait est : « Sois ce que tu veux avoir l’air d’être » ou, pour parler plus clairement : « Ne te crois jamais différente de ce qui aurait pu paraître aux autres que ce que tu étais ou aurais pu être n’était pas différent de ce que tu avais été qui aurait pu leur paraître différent. »

– Je crois, fit observer Alice poliment, que je comprendrais cela beaucoup mieux si je le voyais écrit ; mais je crains de ne pas très bien vous suivre quand vous le dites.

– Ce n’est rien à côté de ce que je pourrais dire si je voulais, répliqua la Duchesse d’un ton satisfait.

– Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine d’en dire plus long, déclara Alice.

– Oh ! mais cela ne me donnerait aucune peine ! affirma la Duchesse. Je te fais cadeau de tout ce que j’ai dit jusqu’à présent. »

 

« Voilà un cadeau qui ne lui coûte pas cher ! pensa Alice. Je suis bien contente qu’on ne me donne pas des cadeaux d’anniversaire de ce genre ! » Mais elle ne se hasarda pas à exprimer cela tout haut.

« Encore en train de réfléchir ? demanda la Duchesse en lui enfonçant de nouveau son petit menton pointu dans l’épaule.

– J’ai bien le droit de réfléchir, répliqua Alice sèchement, car elle commençait à se sentir un peu agacée.

– À peu près autant que les cochons ont le droit de voler, déclara la Duchesse. Et la mor… »

 

Mais, à cet instant précis, à la grande surprise d’Alice, la voix de la Duchesse s’éteignit au beau milieu de son mot favori : « morale », et le bras qu’elle avait passé sous celui de sa compagne se mit à trembler. La fillette leva les yeux : devant elles se dressait la Reine, les bras croisés, le visage aussi menaçant qu’un ciel d’orage.

« Belle journée, Votre majesté ! commença la Duchesse d’une voix faible et basse.

– Je ne veux pas vous prendre en traître, hurla la Reine en tapant du pied, » mais je vous avertis d’une chose : ou bien vous vous ôtez de là, ou bien je vous ôte la tête, et cela en un rien de temps ! Faites votre choix ! »

 

La Duchesse fit son choix et disparut en un instant.

« Continuons la partie », dit la Reine à Alice qui, trop effrayée pour pouvoir prononcer un mot, la suivit lentement jusqu’au terrain de croquet.

Les autres invités avaient profité de l’absence de la Reine pour se reposer à l’ombre ; mais, dès qu’ils la virent arriver, ils se hâtèrent de reprendre la partie, tandis que Sa Majesté se contentait de déclarer qu’un moment de retard leur coûterait la vie.

Pendant tout le temps que dura la partie, la Reine n’arrêta pas de se disputer avec les autres joueurs et de crier : « Qu’on lui coupe la tête ! Qu’on lui coupe la tête ! » Ceux qu’elle condamnait étaient aussitôt arrêtés par les soldats, qui, naturellement, devaient cesser d’être des arceaux pour pouvoir procéder aux arrestations ; de sorte que, au bout d’une demi-heure environ, il ne restait plus d’arceaux, et que tous les joueurs, sauf le Roi, la Reine et Alice, étaient arrêtés, attendant l’exécution de la sentence.

 

Alors la Reine s’arrêta, toute hors d’haleine, pour demander à Alice :

 

« As-tu déjà vu la Simili-Tortue ?

– Non, je ne sais même pas ce qu’est une Simili-Tortue.

– C’est ce avec quoi on fait la soupe à la Simili-Tortue. (14)

– Je n’en ai jamais vu, ni entendu parler.

– En ce cas, suis-moi. Elle te racontera son histoire. »

 

Tandis qu’elles s’éloignaient ensemble, Alice entendit le Roi dire à voix basse à toute la société : « Je vous fais grâce. » « Allons, c’est parfait ! » pensa-t-elle, car le nombre des exécutions ordonnées par la Reine l’avait rendue très malheureuse.

 

                                 

 14 Soupe à la Simili-Tortue : soupe à base de tête de veau qui remplace la véritable soupe de tortue verte, rare et chère. D’où l’illustration d’une tortue à tête et pied de veau.

 

Bientôt, elles rencontrèrent un Griffon qui dormait profondément, étendu en plein soleil. (Si vous ne savez pas ce que c’est qu’un Griffon, regardez l’image.) « Debout, paresseux ! cria la Reine. Amène cette jeune fille à la Simili-Tortue pour que celle-ci lui raconte son histoire. Il faut que j’aille m’occuper de quelques exécutions que j’ai ordonnées. » Sur ces mots, elle s’éloigna, laissant Alice seule avec le Griffon. L’aspect de cet animal ne lui plaisait guère, mais elle se dit que, après tout, elle serait plus en sécurité en restant près de lui qu’en suivant cette Reine féroce : aussi, elle attendit.

Le Griffon se leva et se frotta les yeux ; puis il regarda la Reine jusqu’à ce qu’elle eût disparu ; alors, il se mit à rire tout bas. Ce que c’est drôle ! dit-il, autant pour Alice que pour lui-même.

 « Qu’est-ce qui est drôle ? demanda Alice

– Mais, elle, voyons. Tout cela, elle se l’imagine : en réalité, il n’y a jamais personne d’exécuté, tu sais. Viens ! »

« Tout le monde ici me dit : « Viens ! », pensa Alice, en le suivant lentement. Jamais de ma vie on ne m’a tant d’ordres, de ma vie, jamais ! »

 

Ils n’étaient pas allés bien loin lorsqu’ils aperçurent la Simili-Tortue à quelque distance, assise triste et solitaire sur une petite saillie rocheuse, et, à mesure qu’ils approchaient, Alice pouvait l’entendre soupirer comme si son cœur allait se briser. « Quelle est la cause de son chagrin ? » demanda-t-elle au Griffon, le cœur plein de pitié. Et il répondit, presque dans les mêmes termes qu’il avait déjà employés : « Tout cela, elle se l’imagine : en réalité, elle n’a aucun motif de chagrin. Viens ! »

Ils allèrent donc vers la Simili-Tortue, qui les regarda de ses grands yeux pleins de larmes, sans souffler mot.

 

« Cette jeune demoiselle qui est ici, expliqua le Griffon, voudrait que tu lui racontes ton histoire, pour sûr.

– Je vais la lui raconter, répondit la Simili-Tortue d’une voix caverneuse. Asseyez-vous tous les deux, et ne prononcez pas une seule parole avant que j’aie fini. »

 

Ils s’assirent donc, et personne ne parla pendant quelques minutes. Alice pensa : « Je ne vois pas comment elle pourra jamais finir si elle ne commence pas. » Mais elle attendit patiemment.

 

« Autrefois, dit enfin la Simili-Tortue en poussant un profond soupir, j’étais une vraie Tortue ».

 

Ces paroles furent suivies d’un long silence, rompu seulement par un « Hjckrrh ! » que poussait le Griffon de temps à autre, et par les lourds sanglots incessants de la Simili-Tortue. Alice fut sur le point de se lever en disant : « Je vous remercie, madame, de votre intéressante histoire », mais elle ne put s’empêcher de penser qu’il devait sûrement y avoir une suite ; c’est pourquoi elle resta assise sans bouger et sans souffler mot.

 

 « Quand nous étions petits, reprit finalement la SimiliTortue d’une voix plus calme, mais en poussant encore un léger sanglot de temps en temps, nous allions à l’école dans la mer. La maîtresse était une vieille tortue de mer… nous l’appelions la Tortue Grecque…

– Pourquoi l’appeliez-vous la Tortue Grecque, puisque c’était une tortue de mer ? demanda Alice. J’ai lu quelque part que la Tortue Grecque est une tortue d’eau douce.

– Nous l’appelions la Tortue Grecque parce qu’elle savait le grec, répondit la Simili-Tortue avec colère. Vraiment, je te trouve bien bornée.

– Tu devrais avoir honte de poser une question aussi simple », ajouta le Griffon. Après quoi, tous deux restèrent assis en silence, les yeux fixés sur la pauvre Alice qui aurait bien voulu disparaître sous terre. Enfin le Griffon dit à la Simili-Tortue : « Reprends la suite, ma vieille ! Tâche que cela ne dure pas toute la journée ! »

Et elle continua en ces termes :

« Oui, nous allions à l’école dans la mer, quoique cela puisse te paraître incroyable…

– Je n’ai jamais dit cela ! s’exclama Alice en l’interrompant.

– Si fait, tu l’as dit ! répliqua la Simili-Tortue.

– Tais-toi ! » ajouta le Griffon, avant qu’Alice ait eu le temps de placer un mot.

 

Après quoi, la Simili-Tortue reprit la parole :

« Nous recevions une excellente éducation ; en fait, nous allions à l’école tous les jours…

– Moi aussi, je suis allée dans un externat, intervint Alice. Vous n’avez pas besoin d’être si fière pour si peu.

– Il y avait des matières optionnelles supplémentaires, à ton école ? demanda la Simili-Tortue d’un ton un peu anxieux.

– Oui, nous apprenions le français et la musique.

– Et le blanchissage ?

– Sûrement pas ! répondit Alice avec indignation.

– Ah ! dans ce cas, ton école n’était pas fameuse, déclara la Simili-Tortue d’un ton extrêmement soulagé. Vois-tu, dans notre école à nous, il y avait, au bas des factures : « Matières optionnelles : français, musique, et blanchissage. »

– Vous ne deviez guère en avoir besoin, fit observer Alice, puisque vous viviez au fond de la mer.

– Je n’avais pas les moyens de me payer les matières optionnelles, répondit la Simili-Tortue en soupirant. Je ne suivais que les cours ordinaires.

– En quoi consistaient-ils ?

– Pour commencer, bien entendu, Rire et Médire ; puis, les différentes parties de l’Arithmétique : Ambition, Distraction, Laidification et Dérision.

 

– Je n’ai jamais entendu parler de la « Laidification », se hasarda à dire Alice. Qu’est-ce que cela peut bien être ? »

 

Le Griffon leva ses deux pattes pour manifester sa surprise.

« Comment ! tu n’as jamais entendu parler de laidification ! s’exclama-t-il. Tu sais ce que veut dire le verbe « embellir », je suppose ?

– Oui, répondit Alice, qui n’en était pas très sûre. Cela veut dire… rendre… quelque chose… plus beau.

– En ce cas, continua le Griffon, si tu ne sais pas ce que c’est que « laidifier », tu es une fieffée idiote. »

Ne se sentant pas encouragée à poser d’autres questions à ce sujet, Alice se tourna vers la Simili-Tortue, et lui demanda :

« Qu’est-ce qu’on vous enseignait d’autre ?

– Eh bien, il y avait l’Ivoire, répondit la Simili-Tortue en comptant sur ses pattes, l’Ivoire Ancien et l’Ivoire Moderne, et la Mérographie. Puis, on nous apprenait à Lésiner… Le professeur était un vieux congre qui venait une fois par semaine : il nous apprenait à Lésiner, à Troquer, et à Feindre à la Marelle.

– Comment faisiez-vous cela : « Feindre à la Marelle » ?

– Ma foi, je ne peux pas te le dire, car je l’ai oublié. Quant au Griffon, il ne l’a jamais appris.

– Pas eu le temps, déclara le Griffon. Mais j’étudiais les classiques avec un vieux professeur qu’était un vieux crabe.

– Je n’ai jamais pu suivre ses cours, poursuivit la Simili-Tortue en soupirant. On disait qu’il enseignait le Patin et la Greffe.

– Et c’était bien vrai, oui, bien vrai », affirma le Griffon, en soupirant à son tour.

 

Sur quoi les deux créatures se cachèrent le visage dans les pattes.

« Et combien d’heures de cours aviez-vous par jour ? » demanda Alice qui avait hâte de changer de sujet de conversation.

– Dix heures le premier jour, répondit la SimiliTortue, neuf heures le lendemain, et ainsi de suite en diminuant d’une heure par jour.

– Quelle drôle de méthode ! s’exclama Alice.

– C’est pour cette raison qu’on appelle cela des cours, fit observer le Griffon : parce qu’ils deviennent chaque jour plus courts »

 

C’était là une idée tout à fait nouvelle pour Alice, et elle y réfléchit un moment avant de demander :

« Mais alors, le onzième jour était un jour de congé ?

– Naturellement, dit la Simili-Tortue.

– Et que faisiez-vous le douzième jour ? continua Alice vivement.

– Cela suffit pour les cours, déclara le Griffon d’une voix tranchante. Parle-lui un peu des jeux à présent. »

 

 

 

CHAPITRE X Le quadrille des homards

 

La Simili-Tortue poussa un profond soupir et s’essuya les yeux du revers d’une de ses pattes. Elle regarda Alice et s’efforça de parler, mais, pendant une ou deux minutes, les sanglots étouffèrent sa voix. « Pareil que si elle avait une arête dans la gorge », dit le Griffon. Et il se mit en devoir de la secouer et de lui taper dans le dos. Finalement, la Simili-Tortue retrouva la parole, et tandis que les larmes ruisselaient sur ses joues, elle reprit en ces termes :

 

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« Tu n’as sans doute pas beaucoup vécu dans la mer…

– Non, en effet, dit Alice.

–… et peut-être que tu n’as jamais été présentée à un homard…

– J’ai goûté une fois… commença Alice. Mais elle s’interrompit brusquement et dit : Non, jamais.

–… de sorte que tu ne peux pas savoir combien le quadrille des homards est une chose charmante !

– Certainement pas, déclara Alice. Quel genre de danse cela peut-il bien être ?

– Eh bien, expliqua le Griffon, on commence par s’aligner sur un rang au bord de la mer…

– Sur deux rangs ! s’écria la Simili-Tortue. Tous tant qu’on est : les phoques, les tortues, le saumon, etc. Ensuite, quand on a déblayé le terrain des méduses qui l’encombrent…

– Et cela, cela prend généralement pas mal de temps, interrompit le Griffon.

–… on fait deux pas en avant…

– Avec, chacun, un homard pour cavalier ! s’écria le Griffon.

– Naturellement ! Donc, on fait deux pas en avant vers son cavalier…

–… puis on change de homard, et on fait deux pas en arrière, continua le Griffon.

– Après cela, vois-tu, reprit la Simili-Tortue, on jette les…

– Les homards ! » cria le Griffon, en bondissant très haut.

–… aussi loin que possible dans la mer…

– On nage à leur poursuite ! hurla le Griffon.

– On fait un saut périlleux dans la mer ! vociféra la Simili-Tortue, tout en cabriolant comme une folle.

Alice au pays des merveilles – La quadrille des homards

– On change de nouveau de homard ! brailla le Griffon.

– On revient sur le rivage, et… et c’est tout pour la première figure », dit la Simili-Tortue en baissant brusquement la voix.

 

Puis, les deux créatures, qui n’avaient pas cessé de bondir dans toutes les directions d’une manière désordonnée, se rassirent, très tristes et très calmes, et regardèrent Alice.

 

« Cela doit-être une très jolie danse, dit-elle, impressionnée.

– Veux-tu qu’on te montre un peu comment cela se danse ? demanda la Simili-Tortue.

– J’en serais ravie, répondit Alice.

– Essayons la première figure ! dit la Simili-Tortue au Griffon. Après tout, on peut très bien se passer de homards. Qui va chanter ?

– Oh, chante, toi, répondit le Griffon. Moi j’ai oublié les paroles. »

Là-dessus, ils commencèrent gravement à danser en rond autour d’Alice, lui marchant de temps à autre sur les orteils quand ils passaient trop près d’elle, et battant la mesure avec leurs pattes de devant, tandis que la Simili-Tortue chantait ceci d’une voix lente et triste :

 

(15)Le merlan dit à l’escargot : « Pourriez-vous vous presser un peu ?

Il y a un marsouin, juste derrière nous, qui me marche sur la queue.

Le merlan dit à l’escargot : « Pourriez-vous vous presser un peu ?

Voyez avec quelle impatience les homards et les tortues s’avancent !

Ils attendent sur les galets… Voulez-vous entrer dans la danse ?

 

Voulez-vous, ne voulez-vous pas, voulez-vous, ne voulez-vous pas, voulez-vous entrer dans la danse ?

Voulez-vous, ne voulez-vous pas, voulez-vous, ne voulez-vous pas, ne voulez-vous pas entrer dans la danse ?

 

Vous n’avez pas la moindre idée du plaisir que cela peut faire Lorsqu’on vous prend et qu’on vous jette, avec les homards à la mer ! »

L’escargot répondit : « Trop loin, trop loin ! et, le toisant avec méfiance,

Dit qu’il remerciait le merlan, mais qu’il ne voulait pas entrer dans la danse.

Ne voulait pas, ne pouvait pas, ne voulait pas, ne pouvait pas, ne voulait pas entrer dans la danse.

Ne voulait pas, ne pouvait pas, ne voulait pas, ne pouvait pas, ne pouvait pas entrer dans la danse. »

Son écailleux ami lui répondit : Qu’importe la distance ?                         

Il y a un autre rivage, vous savez, une autre espérance.

Plus on s’éloigne de l’Angleterre, plus on s’approche de la France…

Ne pâlissez donc pas, bien-aimé escargot, entrez plutôt dans la danse.

Voulez-vous, ne voulez-vous pas, voulez-vous, ne voulez-vous pas, voulez-vous entrer dans la danse ?

Voulez-vous, ne voulez-vous pas, voulez-vous, ne voulez-vous pas, ne voulez-vous pas entrer dans la danse ?

 

« Je vous remercie, c’est très intéressant à voir danser, déclara Alice, qui était tout heureuse que ce fût enfin terminé. J’aime énormément cette curieuse chanson du merlan !

 

  15 Parodie d’un poème de Mary Howith The Spider and the Fly (l’Araignée et la Mouche)

Alice au pays des merveilles – La quadrille des homards

 

– Oh, pour ce qui est des merlans, dit la Simili-Tortue, ils… Tu as déjà vu des merlans, naturellement ?

– Oui, répondit Alice, j’en ai vu souvent à déj… Elle s’interrompit brusquement.

– J’ignore où Déj peut bien se trouver, déclara la Simili-Tortue, mais si tu en as vu souvent, tu dois savoir comment ils sont faits.

– Il me semble bien que oui, répondit Alice, en réfléchissant. Ils ont la queue dans la bouche… et ils sont tout couverts de chapelure.

– Pour ce qui est de la chapelure, tu te trompes, fit observer la Simili-Tortue ; elle serait emportée par l’eau dans la mer. Mais il est exact qu’ils ont la queue dans la bouche ; et voici pourquoi… »

Elle se mit à bâiller et ferma les yeux :

« Explique-lui pourquoi, et raconte-lui tout le reste, dit-elle au Griffon.

 

– Voici pourquoi, reprit ce dernier. Ils ont voulu absolument aller danser avec les homards. En conséquence, ils ont été jetés à la mer. En conséquence, il a fallu qu’ils tombent très loin. En conséquence, ils se sont mis la queue dans la bouche aussi ferme que possible. En conséquence, ils n’ont pas pu la retirer. C’est tout.

– Je vous remercie, déclara Alice ; c’est vraiment très intéressant. Jamais je n’avais appris tant de choses sur les merlans.

– Si cela t’amuse, je peux t’en dire bien davantage, affirma le Griffon. Sais-tu à quoi servent les merlans ?

– Je ne me le suis jamais demandé. À quoi servent-ils ?

– Ils font les bottines et les souliers », déclara le Griffon avec la plus profonde gravité.

 

Alice fut complètement déconcertée.

 « Ils font les bottines et les souliers ! » répéta-t-elle d’un ton stupéfait.

« Voyons, avec quoi fait-on tes chaussures d’été ? demanda le Griffon. Je veux dire : avec quoi les blanchit-on ? »

Alice réfléchit un moment avant de répondre :

« Je crois bien qu’on le fait avec du blanc d’Espagne.

– Bon ! dit le Griffon d’une voix grave. Eh bien, les chaussures, au fond de la mer, on les fait avec du blanc de merlan qui, tu ne l’ignores pas, est un poisson blanc !

– Et qui est-ce qui les fabrique ? demanda Alice d’un ton plein de curiosité.

– L’aiguille de mer et le requin-marteau, bien entendu, répondit le Griffon, non sans impatience ; la moindre crevette aurait pu te dire cela !

– Si j’avais été à la place du merlan, déclara Alice, qui pensait encore à la chanson, j’aurais dit au marsouin : « En arrière, s’il vous plaît ! Nous ne voulons pas être pressés ainsi par vous ! »

– Ils étaient obligés de l’avoir avec eux, dit la Simili-Tortue ; aucun poisson doué de bon sens n’irait où que ce fût sans un marsouin.

– Vraiment ! s’exclama Alice d’un ton stupéfait.

– Bien sûr que non. Vois-tu, si un poisson venait me trouver, moi, et me disait qu’il va partir en voyage, je lui demanderais : « Avec quel marsouin ? »

– N’est-ce pas un autre mot que « marsouin » que vous voulez dire ?

– Je veux dire ce que je dis », répliqua la Simili-Tortue d’un ton offensé. Et le Griffon ajouta : « Allons, à présent, c’est ton tour de nous raconter tes aventures.

– Je peux vous raconter les aventures qui me sont arrivées depuis ce matin, dit Alice assez timidement ; mais il est inutile que je remonte jusqu’à hier, car, alors, j’étais tout à fait différente de ce que je suis aujourd’hui…

– Explique-nous cela, demanda la Simili-Tortue.

– Non, non ! les aventures d’abord ! intervint le Griffon d’un ton impatient. Les explications prennent beaucoup trop de temps. »

 

Alice commença donc à leur raconter ses aventures à partir du moment où elle avait rencontré le Lapin Blanc. Au début, elle se sentit un peu intimidée, car les deux créatures, qui s’étaient mises contre elle, une de chaque côté, ouvraient de très grands yeux et une très grande bouche ; mais elle prit courage à mesure qu’elle avançait dans son récit. Ses auditeurs observèrent un silence complet, mais, lorsqu’elle arriva à sa rencontre avec la Chenille, lorsqu’elle eut raconté comment elle avait essayé de réciter : « Vous êtes vieux, Père William », et comment les mots étaient venus tout différents de ce qu’ils étaient en réalité, la Simili-Tortue respira profondément et dit :

 

« Voilà qui est bien curieux.

– Je n’ai jamais entendu rien d’aussi curieux, déclara le Griffon.

– C’est venu tout différent de ce que c’est en réalité !… répéta pensivement la Simili-Tortue. J’aimerais bien qu’elle me récite quelque chose. Dis-lui de commencer tout de suite, demanda-t-elle au Griffon, comme si elle croyait qu’il avait une autorité particulière sur Alice.

 – Lève-toi et récite : « C’est la voix du flemmard » », ordonna-t-il.

« Comme ces créatures aiment vous commander et vous faire réciter des leçons ! pensa Alice. Vraiment, j’ai l’impression d’être en classe. »

Néanmoins, elle se leva et commença à réciter ; mais elle pensait tellement au Quadrille des Homards qu’elle ne savait plus trop ce qu’elle disait, et les paroles qu’elle prononça étaient vraiment très bizarres :

 C’est la voix du homard, je l’entends déclarer « Vous m’avez trop grillé, et pas assez sucré. » Comme fait le canard, avec son nez rugueux, Il astique sa pince et peigne ses cheveux.

Quand le sable est sec, il est gai comme un pinson, Et parle du requin, méprisant, sur un de ces tons ! Mais quand monte le flot et que le squale est proche, Sa voix n’est plus qu’un timide et tremblant reproche.

 « C’est différent de ce que je récitais, moi, quand j’étais enfant, dit le Griffon.

– Quant à moi, je n’avais jamais entendu cela de ma vie, ajouta la Simili-Tortue, mais cela m’a tout l’air d’un ramassis de sottises. »

 

Alice resta silencieuse ; elle s’était assise, le visage enfoui dans les mains, et se demandait si les choses redeviendraient normales un jour ou l’autre.

« Je voudrais bien qu’on m’explique ces vers, demanda la Simili-Tortue.

– Elle en est bien incapable », dit vivement le Griffon. Récite-nous la prochaine strophe.

– Mais, voyons, insista la Tortue, comment pourrait-il bien faire pour peigner ses cheveux avec son nez ?

– Ce n’est qu’un simulacre faisant partie de la danse, répondit Alice qui, terriblement déconcertée par tout ceci, mourait d’envie de changer de sujet de conversation.

– Récite-nous la strophe suivante, répéta le Griffon avec impatience. Elle commence comme ceci : « En passant devant son jardin. » »

 

Alice n’osa pas désobéir, bien qu’elle fût certaine que tout irait de travers, et elle continua d’une voix tremblante :

 

- En passant devant son jardin, je pus observer

Comment le Hibou et la Panthère se partageaient un pâté.

La Panthère prit la croûte, la viande et le jus

Tandis que le Hibou n’eut que l’assiette comme dû.

Une fois le plat terminé, le Hibou eu l’avantage

D’empocher la cuillère en guise de potage,

Tandis que la Panthère, dans un grondement,

Saisissait fourchette et couteau promptement

 

– À quoi cela sert-il de répéter toutes ces sornettes », dit la Simili-Tortue en l’interrompant, si tu n’expliques pas au fur et à mesure ce qu’elles signifient ? Jamais de ma vie je n’ai entendu quelque chose d’aussi déconcertant !

– Oui, je crois que tu ferais mieux de t’arrêter », déclara le Griffon, et Alice ne fut que trop heureuse de suivre ce conseil.

« Veux-tu que nous essayions de danser une autre figure du Quadrille des Homards ? poursuivit-il. Ou bien aimerais-tu mieux que la Simili-Tortue te chante une chanson ?

– Oh, une chanson, je vous en prie, si la Simili-Tortue veut être assez gentille pour en chanter une », répondit Alice avec tant d’empressement que le Griffon grommela d’un ton légèrement, offensé : « Hum ! À chacun ses goûts ! Enfin, soit. Chante-lui : « Soupe à la Tortue », veux-tu, ma vieille ? »

La Simili-Tortue poussa un profond soupir, et commença d’une voix entrecoupée de sanglots :

 

Belle Soupe, onctueuse, et odorante, et verte,

Qui reposes, brûlante, en la soupière ouverte,

Que ne donnerait-on pour avoir l’avantage

De te savourer, cher, délicieux potage ! !

Belle Soupe, Soupe, Soupe, Soupe du soir !

 

Bé… elle, bé… elle Sou… oupe !

Bé… elle, bé… elle Sou… oupe !

Sou… oupe, Sou… oupe, Sou… ou… oupe du soir !

Bé… elle, bé… elle Sou… oupe !

 

Belle Soupe, qui donc réclamerait poisson,

Viande, ou œufs, ou volaille, ou même venaison ?

Qui ne renoncerait pas à tout ça pour deux sous

D’une si admirable et délectable

Sou- pe ?, Sou… ou… oupe du soir !

 

Bé… elle, bé… elle Sou… oupe !

Bé… elle, bé… elle Sou… oupe !

Sou… oupe, Sou… oupe, Sou… ou… oupe du soir !

Bé… elle, bé… elle Sou… oupe !

 

« Répète le refrain ! » s’écria le Griffon et la Simili-Tortue avait commencé à le répéter, lorsqu’on entendit dans le lointain une voix qui clamait : « Le procès va s’ouvrir ! »

« Arrive ! » ordonna le Griffon et, prenant Alice par la main, il s’en alla en toute hâte, sans attendre la fin de la chanson.

« De quel procès s’agit-il ? » demanda Alice, toute haletante, sans cesser de courir ; mais le Griffon se contenta de répondre : « Arrive ! » en courant de plus belle, tandis que la brise portait jusqu’à eux ces paroles mélancoliques qui résonnaient de plus en plus faiblement :

 

 Sou… oupe, Sou… oupe, Sou… ou… oupe du soir !

Bé… elle, bé… elle Sou… oupe !

 

 

CHAPITRE XI Qui a dérobé les tartes ?

 

Lorsque Alice et le Griffon arrivèrent, le Roi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône, au milieu d’une grande foule composée de toutes sortes de petits animaux et de petits oiseaux, ainsi que de toutes les figures du jeu de cartes. Devant eux se trouvait le Valet de Cœur, chargé de chaînes, gardé par deux soldats ; près du Roi, on voyait le Lapin Blanc qui tenait une trompette d’une main et un rouleau de parchemin de l’autre. Au centre exact de l’enceinte où siégeait le tribunal se trouvait une table couverte d’un grand plat de tartes : elles avaient l’air si bonnes qu’Alice eut très faim rien qu’à les regarder. « Je voudrais bien que le procès s’achève, se dit-elle, et qu’on fasse circuler les rafraîchissements ! » Mais il semblait n’y avoir guère de chance que son vœu se réalisât ; aussi commença-t-elle à regarder tout autour d’elle pour passer le temps.

 

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Alice n’avait jamais pénétré dans une salle de tribunal, mais elle en avait lu diverses descriptions dans plusieurs livres et elle fut tout heureuse de constater qu’elle savait le nom de presque tout ce qui s’y trouvait. « Celui-là, c’est le juge, se dit-elle, puisqu’il porte une perruque. »

Il faut préciser que le juge n’était autre que le Roi. Comme il portait sa couronne par-dessus sa perruque, il avait l’air très mal à l’aise, et cet attirail était totalement dépourvu d’élégance.

 « Ah ! voici le banc du jury, pensa Alice, et ces douze créatures (elle était obligée d’employer le mot : « créature », car, voyez-vous, il y avait à la fois des animaux et des oiseaux), je suppose que ce sont les jurés. » Elle se répéta ce dernier mot deux ou trois fois de suite, très fière de le savoir ; car elle pensait, à juste titre d’ailleurs, que très peu de petites filles de son âge en connaissaient la signification. Néanmoins, elle aurait pu tout aussi bien employer le mot : « membres du jury ».

 

Les douze jurés étaient tous occupés à écrire fébrilement sur des ardoises.

« Que font-ils ? demanda Alice au Griffon à voix basse. Ils n’ont rien à écrire tant que le procès n’a pas commencé.

– Ils écrivent leur nom, répondit le Griffon dans un souffle, de peur de l’oublier avant la fin du procès.

– Quels imbéciles ! » s’exclama-t-elle d’une voix forte et indignée.

 

Mais elle se tut vivement, car le Lapin Blanc cria : « Silence ! », tandis que le Roi mettait ses lunettes et regardait anxieusement autour de lui pour voir qui se permettait de parler.

Alice put voir, aussi distinctement que si elle avait regardé par-dessus leur épaule, que tous les jurés étaient en train d’écrire : « Quels imbéciles ! » sur leur ardoise, et que l’un d’eux, ne sachant pas orthographier : « imbéciles », était obligé de demander à son voisin de lui épeler le mot. « Il va y avoir un beau fouillis sur leurs ardoises d’ici la fin du procès ! » pensa-t-elle.

 

L’un d’eux avait un crayon qui grinçait. Naturellement, Alice ne put supporter cela : elle fit le tour du tribunal, se glissa derrière le juré, et eut vite trouvé l’occasion de lui subtiliser son crayon. Elle le fit si prestement que le pauvre petit juré (c’était Bill, le Lézard), ne comprit absolument rien à ce qui s’était passé ; aussi, après avoir cherché partout son crayon, il fut obligé d’écrire avec un doigt pendant tout le temps que dura le procès, ce qui ne servait pas à grand-chose car le doigt ne laissait aucune trace sur l’ardoise.

 

« Héraut, lisez l’acte d’accusation ! » s’écria le Roi.

 

Sur ce, le Lapin Blanc sonna trois fois de sa trompette, déroula le parchemin, et lut ce qui suit :

 « Notre Reine de Cœur avait fait des tartes, Tout au long d’un beau jour d’été : Mais le Valet de Cœur a volé ces tartes Et les a toutes emportées. »

« Délibérez pour rendre votre verdict, ordonna le Roi aux jurés.

– Pas encore, pas encore ! protesta le Lapin. Il y a beaucoup à faire avant d’en arriver là !

– Appelez le premier témoin », reprit le Roi.

Aussitôt le Lapin Blanc sonna trois fois de la trompette et cria : « Premier témoin ! »

 

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Le premier témoin était le Chapelier. Il entra, tenant d’une main une tasse de thé et de l’autre une tartine beurrée.

 « Je demande pardon à Votre Majesté, commença-t-il, de me présenter ainsi, mais je n’avais pas tout à fait fini de prendre mon thé lorsqu’on est venu me chercher.

– Vous auriez dû avoir fini, rétorqua le Roi. Quand avez-vous commencé ? »

Le Chapelier regarda le Lièvre de Mars qui l’avait suivi dans la salle du Tribunal, bras dessus, bras dessous avec le Loir.

« Je crois bien que c’était le quatorze mars, dit-il.

– Le quinze, rectifia le Lièvre de Mars.

– Le seize, ajouta le Loir.

– Notez tout cela », dit le Roi aux jurés. Ceux-ci écrivirent avec ardeur les trois dates sur leur ardoise, puis ils les additionnèrent, et convertirent le total en francs et en centimes.

 

« Ôtez votre chapeau, ordonna le Roi au Chapelier.

– Il n’est pas à moi, protesta l’interpellé.

– Volé ! s’exclama le Roi, en se tournant vers les jurés qui, immédiatement, prirent note du fait.

– Je n’ai aucun chapeau qui m’appartienne, ajouta le Chapelier en guise d’explication. Je les vends, je suis chapelier de mon métier. »

 

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Sur ce, la Reine mit ses lunettes, puis elle le regarda si fixement qu’il devint tout pâle et commença à s’agiter.

« Faites votre déposition, dit le Roi, et tâchez de vous calmer ; sans quoi, je vous fais exécuter sur-le-champ. »

 

Ceci n’eut pas l’air d’encourager du tout le témoin : il continua à se dandiner d’un pied sur l’autre tout en jetant vers la Reine des regards inquiets, et, dans son désarroi, il prit une grosse bouchée de sa tasse, au lieu de mordre dans sa tartine.

Juste à ce moment, Alice éprouva une sensation très bizarre qui l’intrigua beaucoup jusqu’à ce qu’elle eût compris de quoi il s’agissait : elle recommençait à grandir. Sa première idée fut de se lever et de quitter la salle du Tribunal ; mais, à la réflexion, elle décida de rester où elle était, tant qu’il y aurait assez de place pour elle.

 « Je voudrais bien que tu ne me serres pas comme cela, dit le Loir qui était assis à côté d’elle. C’est tout juste si je peux respirer.

– Ce n’est pas ma faute, répondit Alice très humblement ; je suis en train de grandir.

– Tu n’as absolument pas le droit de grandir, du moins pas ici, affirma le Loir.

– Ne dites donc pas de bêtises, répliqua Alice plus hardiment. Vous savez bien que vous grandissez, vous aussi…

 

– Oui, mais moi, je grandis à une vitesse raisonnable, et pas de cette façon ridicule », fit observer le Loir. Sur ces mots, il se leva d’un air fort maussade, et alla s’installer à l’autre extrémité de la salle.

 

Pendant tout ce temps-là, la Reine n’avait pas cessé de regarder fixement le Chapelier, et, juste au moment où le Loir traversait la salle, elle ordonna à l’un des huissiers : « Apportez-moi la liste des chanteurs qui ont pris part au dernier concert ! » Là-dessus l’infortuné Chapelier se mit à trembler si fort qu’il en perdit ses souliers.

« Faites votre déposition, répéta le Roi d’un ton furieux, sans quoi je vais vous faire exécuter, que vous ayez peur ou non.

– Je ne suis qu’un pauvre homme, Votre Majesté, débuta le Chapelier d’une voix tremblante, et je n’avais pas encore commencé à prendre le thé… en tout cas pas depuis plus d’une semaine environ… et vu que, d’une part, les tartines de beurre devenaient de plus en plus minces… et que, d’autre part, les scintillations du thé…

– Les scintillations du quoi ?

– Dans cette histoire, tout a commencé par un thé.

– Bien sûr que « tout » commence par un T ! dit le Roi d’un ton aigre. Me prenez-vous pour un âne bâté ? Continuez !

– Je ne suis qu’un pauvre homme, reprit le Chapelier, et après cela, tout s’est mis à scintiller… mais le Lièvre de Mars a dit que…

– Je n’ai rien dit du tout ! interrompit le Lièvre de Mars très vivement.

– Tu l’as dit ! riposta le Chapelier.

– Je le nie ! protesta le Lièvre de Mars.

– Il le nie, déclara le Roi. Laissez ce sujet de côté.

– Soit. De toute façon, le Loir a dit…, continua le Chapelier en jetant autour de lui un regard inquiet pour voir si le Loir allait nier, lui aussi. Mais il ne nia rien, car il dormait profondément.

– Après cela, reprit le Chapelier, j’ai coupé d’autres tartines…

– Mais qu’est-ce qu’a dit le Loir ? demanda l’un des jurés.

– Je ne peux pas me le rappeler, répondit le Chapelier.

– Il faut absolument vous le rappeler, dit le Roi ; sans quoi je vais vous faire exécuter. »

 

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Le pitoyable Chapelier laissa tomber sa tasse et sa tartine, et mit un genou en terre. « Je ne suis qu’un pauvre homme, Votre Majesté », commença-t-il.

« Vous êtes surtout un bien pauvre orateur », déclara le Roi.

 

À ces mots, un des cochons d’Inde applaudit, et fut immédiatement étouffé par les huissiers. (Comme cela peut paraître difficile à comprendre, je vais vous expliquer comment ils procédèrent : ils avaient un grand sac de toile dont on fermait l’ouverture par des ficelles ; ils y fourrèrent le cochon d’Inde, la tête la première, puis ils s’assirent dessus.)

« Je suis bien contente d’avoir vu cela, pensa Alice. J’ai lu très souvent dans les journaux, à la fin du compte rendu d’un procès : « Il y eut une tentative d’applaudissement qui fut immédiatement étouffée par les huissiers », mais, jusqu’aujourd’hui, je n’avais jamais compris ce que cela voulait dire. »

« Si c’est tout ce que vous savez de cette affaire, vous pouvez descendre, continua le Roi.

– Je ne peux pas aller plus bas, dit le Chapelier, je suis déjà sur le plancher.

– Alors, vous pouvez vous asseoir », répliqua le Roi.

 

À ces mots, le second cochon d’Inde applaudit, et fut aussitôt étouffé.

« Bon, nous voilà débarrassés des cochons d’Inde ! pensa Alice. À présent, cela va aller mieux. »

« Je préférerais finir mon thé », répondit le Chapelier en jetant un regard inquiet à la Reine qui était en train de lire la liste des chanteurs.

« Vous pouvez vous retirer », dit le Roi.

 

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Là-dessus le Chapelier partit en toute hâte, sans même prendre la peine de remettre ses souliers.

« … et, dès qu’il sera dehors, coupez-lui la tête », ajouta la Reine à l’adresse d’un des huissiers. Mais le Chapelier avait disparu avant même que l’huissier fût arrivé à la porte.

« Appelez le témoin suivant ! » ordonna le Roi.

Le témoin suivant était la cuisinière de la Duchesse. Elle portait à la main sa boîte de poivre, et Alice devina ce qui allait arriver, avant même qu’elle ne pénétrât dans la salle, lorsque les gens qui se trouvaient près de la porte commencèrent à éternuer tous à la fois.

« Faites votre déposition, dit le Roi.

– Je refuse », répliqua la cuisinière.

 

Le Roi jeta un regard inquiet au Lapin Blanc qui murmura à son oreille : « Il faut absolument que Votre Majesté fasse subir un contre-interrogatoire à ce témoin. »

 « Allons, puisqu’il le faut !… » dit le Roi d’un ton mélancolique. Ensuite, après avoir croisé les bras et froncé les sourcils à un point tel qu’on ne voyait presque plus ses yeux, il demanda à la cuisinière d’une voix caverneuse :

« Avec quoi fait-on les tartes ?

– Avec du poivre, presque toujours, répondit-elle.

– Avec de la mélasse, murmura derrière elle une voix endormie.

– Prenez ce Loir au collet ! hurla la Reine. Coupez la tête à ce Loir ! Expulsez-le ! Étouffez-le ! Pincez-le ! Coupez-lui les moustaches ! »

 

Pendant les quelques minutes nécessaires à l’expulsion du coupable, le plus grand désordre régna dans la salle du Tribunal, et, quand tout le monde eut regagné sa place, la cuisinière avait disparu.

« Peu importe ! dit le Roi d’un air très soulagé. Appelez le témoin suivant. » Et il ajouta à voix basse, à l’adresse de la Reine : « Vraiment, ma chère amie, c’est à vous de faire subir un contre-interrogatoire au témoin suivant. Cela me donne une telle migraine ! »

 

Alice regardait le Lapin Blanc chercher nerveusement le suivant sur sa liste, très curieuse de voir qui pouvait bien être le prochain témoin… « Car, jusqu’à présent, ils n’ont pas beaucoup de preuves », se disait-elle. Imaginez sa surprise, lorsque le Lapin Blanc cria très fort, de sa petite voix aiguë : « Alice ! »

 

 

 

CHAPITRE XII La déposition d’Alice

 

« Présente ! » répondit Alice. Elle était si troublée qu’elle en oublia combien elle avait grandi pendant les quelques dernières minutes, et elle se leva d’un bond, si brusquement qu’elle renversa le banc des jurés avec le bas de sa jupe. Les jurés dégringolèrent sur la tête des assistants placés au-dessous, puis ils restèrent étalés les quatre fers en l’air, lui rappelant beaucoup les poissons rouges d’un bocal qu’elle avait renversé par accident huit jours auparavant.

 

« Oh ! je vous demande bien pardon ! » s’exclama-t-elle d’une voix consternée. Et elle se mit à relever les jurés aussi vite que possible, car elle ne cessait de penser aux poissons rouges, et elle s’imaginait très vaguement qu’il fallait les ramasser et les remettre sur leur banc sans perdre une seconde, faute de quoi ils allaient mourir.

« Le procès ne peut continuer, déclara le Roi d’un ton fort grave, avant que tous les jurés ne soient remis exactement à leur place… Tous, sans exception », répéta-til en appuyant sur ces mots et en fixant Alice droit dans les yeux.

 

La fillette regarda le banc des jurés. Elle vit que, dans sa précipitation, elle avait remis le Lézard la tête en bas, et que la pauvre bête, incapable de se tirer d’affaire toute seule, agitait mélancoliquement sa queue dans tous les sens. Elle eut vite fait de le replacer dans une position normale : « Bien que, pensa-t-elle, cela n’ait pas beaucoup d’importance ; je ne crois pas qu’il puisse servir à grand-chose pour ce procès, dans un sens comme dans l’autre. »

Dès que les jurés furent un peu remis de leur émotion, dès qu’on eut retrouvé et qu’on leur eut rendu leur crayon et leur ardoise, ils se mirent à rédiger en détail, avec beaucoup d’application, l’histoire de leur accident ; tous sauf le Lézard qui avait l’air trop accablé pour faire autre chose que rester assis, la bouche grande ouverte, à regarder le plafond.

 

« Que savez-vous de cette affaire ? demanda le Roi à Alice.

– Rien.

– Absolument rien ? insista le Roi

– Absolument rien.

– Voilà une chose d’importance, déclara le Roi en se tournant vers les jurés.

 

Ceux-ci s’apprêtaient à écrire sur leur ardoise lorsque le Lapin Blanc intervint : « Votre Majesté a voulu dire : « sans importance », naturellement », dit-il d’un ton très respectueux, mais en fronçant les sourcils et en faisant des grimaces.

« Sans importance, naturellement, ai-je voulu dire », reprit vivement le Roi. Après quoi, il se mit à répéter à voix basse pour lui tout seul : « d’importance, sans importance, sans importance, d’importance », comme s’il essayait de trouver ce qui sonnait le mieux.

Certains jurés notèrent : « d’importance », et d’autres : « sans importance ». Alice s’en aperçut, car elle était assez près d’eux pour lire sur leurs ardoises ; « mais, de toute façon, pensa-t-elle, cela n’a pas la moindre importance. »

 

À ce moment, le Roi, qui avait été pendant quelque temps fort occupé à griffonner sur son carnet, cria : « Silence ! » et se mit à lire à haute voix : « Article Quarante-Deux : Toute personne dépassant un kilomètre de haut doit quitter le Tribunal. »

Chacun regarda Alice.

 

« Moi, je ne fais pas un kilomètre de haut, dit Alice.

– Si fait, affirma le Roi.

– Près de deux kilomètres, ajouta la Reine.

 

 

– De toute façon, je ne m’en irai pas, déclara Alice. D’ailleurs cet article ne fait pas partie du code : vous venez de l’inventer à l’instant.

– C’est l’article le plus ancien du code, dit le Roi.

– En ce cas, il devrait porter le Numéro Un », fit observer Alice.

 

Le Roi pâlit, et referma vivement son carnet.

« Délibérez pour rendre votre verdict, ordonna-t-il aux jurés d’une voix basse et tremblante.

– Plaise à Votre Majesté, il y a encore d’autres preuves à examiner, dit le Lapin Blanc en se levant d’un bond. On vient de trouver ce papier.

– Que contient-il ? demanda la Reine.

– Je ne l’ai pas encore ouvert, répondit le Lapin Blanc, mais cela ressemble à une lettre, écrite par le prisonnier à… quelqu’un.

– Cela doit être cela, dit le Roi. À moins que cette lettre n’ait été écrite à personne, ce qui est plutôt rare, comme vous le savez.

– À qui est-elle adressée ? demanda l’un des jurés.

– Elle n’est adressée à personne, répondit le Lapin Blanc. En fait, il n’y a rien d’écrit à l’extérieur. »

Il déplia le papier tout en parlant, puis il ajouta :

« Après tout, ce n’est pas une lettre ; c’est une pièce de vers.

– Ces vers sont-ils de la main du prisonnier ? demanda un autre juré.

– Non, répondit le Lapin Blanc ; et c’est bien ce qu’il y a de plus bizarre. (Tous les jurés prirent un air déconcerté.)

– Il a dû imiter l’écriture de quelqu’un, dit le Roi. (À ces mots, le visage des jurés se dérida.)

– Plaise à Votre Majesté, déclara le Valet de Cœur, je n’ai pas écrit ces vers, et personne ne peut prouver que je les ai écrits : ils ne sont pas signés.

– Si vous ne les avez pas signés, rétorqua le Roi, alors cela ne fait qu’aggraver votre cas. Si vous n’aviez pas eu de mauvaises intentions, vous auriez signé de votre nom, comme un honnête homme. »

 

À ces mots, tout le monde se mit à applaudir, car c’était la seule chose vraiment intelligente que le Roi eût dite depuis le début de la journée.

« Cela prouve formellement sa culpabilité, déclara la Reine.

– Cela ne prouve rien du tout ! s’exclama Alice. Allons donc ! vous ne savez même pas de quoi il est question dans ces vers !

– Lisez-les », ordonna le Roi.

 

Le Lapin Blanc mit ses lunettes.

« Plaise à Votre Majesté, où dois-je commencer ? demanda-t-il.

– Commencez au commencement, dit le Roi d’un ton grave, et continuez jusqu’à ce que vous arriviez à la fin ; ensuite, arrêtez-vous.

 

Voici les vers que lut le Lapin Blanc :

 

 « Ils prétendaient que vous aviez été à elle,

Et que de moi vous lui aviez parlé, à lui :

Elle a dit que j’avais un heureux caractère

Mais que je n’étais pas un nageur accompli.

 

Il leur écrivit que je restais en arrière

(Et nous n’ignorons pas que c’est la vérité) :

Si elle veut aller jusqu’au bout de l’affaire,

Je me demande ce qui pourra l’arrêter !

 

Je lui en donnai une, ils m’en donnèrent deux,

Vous, vous nous en donnâtes trois ou davantage ;

Mais toutes cependant leur revinrent, à eux,

Bien qu’on put contester l’équité du partage.

 

Si le malheur, demain, voulait qu’elle ou que moi

Nous fussions impliqués dans cette sombre affaire,

Vous devriez faire en sorte qu’on les libère

Comme nous fûmes, nous, libérés autrefois.

 

Mon point de vue était que vous constituiez

(Dès avant qu’elle n’eût cette attaque de nerfs)

Un obstacle fâcheux venu s’interposer

Entre nous et l’objet dont ces gens nous parlèrent.

 

Ne lui avouez pas, à lui, qu’elle les aime

Car tout ceci sans doute devait demeurer,

Du reste des humains à jamais ignoré,

Un secret : un secret entre vous et moi-même. »

 

« C’est la preuve la plus importante que nous ayons eue jusqu’ici, dit le Roi, en se frottant les mains. En conséquence, que le jury…

– S’il y a un seul juré capable d’expliquer ces vers, déclara Alice (elle avait tellement grandi au cours des quelques dernières minutes qu’elle n’avait pas du tout peur d’interrompre le Roi), je lui donnerai une pièce de dix sous. À mon avis, ils n’ont absolument aucun sens. »

 

Tous les jurés écrivirent sur leurs ardoises : « À son avis, ils n’ont absolument aucun sens » mais nul d’entre eux n’essaya d’expliquer les vers.

 « S’ils n’ont aucun sens, dit le Roi, cela nous évite beaucoup de mal, car nous n’avons pas besoin d’en chercher un… Et pourtant, je me demande si c’est vrai, continua-t-il, en étalant la feuille de papier sur ses genoux et en lisant les vers d’un œil ; il me semble qu’ils veulent dire quelque chose, après tout… Ainsi :… Mais que je n’étais pas un nageur accompli… Vous ne savez pas nager, n’est-ce pas ? » demanda-t-il au Valet.

Celui-ci secoua la tête tristement. « Ai-je l’air de quelqu’un qui sait nager ? » dit-il. (Et il n’en avait certainement pas l’air, vu qu’il était fait entièrement de carton.)

« Jusqu’ici, tout concorde », déclara le Roi.

Puis, il continua à lire les vers à voix basse :

 « … Et Nous n’ignorons pas que c’est la vérité… Il s’agit là des jurés, naturellement… Si elle veut aller jusqu’au bout de l’affaire… Mais voyons, c’est clair, Elle, c’est la Reine. Je me demande ce qui pourra l’arrêter !… On peut se le demander, en effet !… Je leur en donnai une, ils m’en donnèrent deux… Eh bien, c’est sans doute ce que l’accusé a du faire des tartes.

 – Regardez donc la suite : Mais toutes cependant leur revinrent à eux, fit remarquer Alice.

 – Bien sûr, les voilà ! s’écria le Roi d’une voix triomphante, en montrant du doigt les tartes qui se trouvaient sur la table. Cela me paraît clair comme le jour.

Quant à ceci :… dès avant qu’elle n’eût cette attaque de nerfs… Je crois que vous n’avez jamais eu d’attaque de nerfs, n’est-ce pas, ma chère amie ? demanda-t-il à la Reine.

– Jamais ! s’exclama-t-elle d’une voix furieuse, tout en jetant un encrier à la tête du Lézard. (L’infortuné petit Bill avait cessé d’écrire sur son ardoise avec un doigt, après s’être aperçu que cela ne laissait aucune trace ; mais il se remit vivement à la besogne en utilisant l’encre qui dégoulinait le long de son visage jusqu’à ce qu’elle fût sèche.)

– Si vous n’avez jamais eu d’attaque, ce n’est pas vous qu’on attaque, dit le Roi.

Puis, il regarda autour de lui en souriant d’un air satisfait. Il y eut un silence de mort.

« C’est un jeu de mots ! » ajouta-t-il d’un ton vexé. Et tout le monde éclata de rire.

« Que les jurés délibèrent pour rendre leur verdict, ordonna le Roi pour la vingtième fois de la journée.

– Non, non ! s’écria la Reine. La condamnation d’abord, la délibération ensuite.

– C’est stupide ! protesta Alice d’une voix forte. En voilà une idée !

– Taisez-vous ! ordonna la Reine, pourpre de fureur.

– Je ne me tairai pas ! répliqua Alice.

– Qu’on lui coupe la tête ! » hurla la Reine de toutes ses forces.

 

Personne ne bougea.

 

« Qui fait attention à vous ? demanda Alice (qui avait maintenant retrouvé sa taille normale). Vous n’êtes qu’un jeu de cartes ! »

 

À ces mots, toutes les cartes montèrent dans l’air et lui retombèrent dessus. Elle poussa un petit cri de colère et de frayeur, essaya de les repousser avec ses mains, et se retrouva couchée sur le talus, la tête sur les genoux de sa sœur qui enlevait doucement de son visage quelques feuilles mortes tombées des arbres.

 

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 « Alice, ma chérie, réveille-toi ! lui dit sa sœur. Comme tu as dormi longtemps !

– Oh, quel rêve bizarre je viens de faire ! s’exclama Alice.

Et elle se mit à raconter, autant qu’elle pouvait se les rappeler, toutes les étranges Aventures que vous venez de lire.

 

Lorsqu’elle eut fini, sa sœur l’embrassa et dit :

« C’était un rêve vraiment très bizarre, ma chérie ; mais, à présent, rentre vite à la maison pour prendre ton thé ; il commence à se faire tard. »

 

Alice se leva et s’en alla en courant, tout en réfléchissant de son mieux au rêve merveilleux qu’elle venait de faire.

 

Mais sa sœur resta assise sans bouger à l’endroit où sa cadette l’avait laissée, la tête appuyée sur une main, regardant le soleil se coucher, songeant à Alice et à ses merveilleuses Aventures, jusqu’à ce qu’elle aussi se mît à rêver tout éveillée. Et voici quel fut son rêve :

 

D’abord elle rêva de la petite Alice. De nouveau les petites mains furent croisées sur ses genoux, les yeux avides et brillants furent fixés sur les siens ; elle crut entendre le timbre même de sa voix, elle crut voir le petit mouvement de sa tête rejetée en arrière pour écarter les cheveux qui avaient la fâcheuse habitude de lui tomber sur les yeux ; et, tandis qu’elle écoutait, ou croyait écouter, il lui sembla voir s’agiter autour d’elle les créatures bizarres du rêve de sa petite sœur.

 

Les longues herbes se mirent à bruire à ses pieds tandis que le Lapin Blanc passait en hâte… La Souris effrayée traversa la mare voisine avec un léger clapotis… Elle entendit le bruit des tasses à thé du Lièvre de Mars et de ses amis, éternellement attablés devant leur éternel goûter, et la voix aiguë de la Reine ordonnant l’exécution de ses malheureux invités… Une fois encore le bébé-cochon éternua sur les genoux de la Duchesse, tandis que plats et assiettes s’écrasaient autour de lui… Une fois encore le cri du Griffon, le grincement du crayon sur l’ardoise du Lézard, les faibles soupirs des cochons d’Inde étouffés, remplirent l’espace, mêlés aux sanglots lointains de l’infortunée Simili-Tortue.

 

Elle resta ainsi, les yeux fermés, croyant presque être au Pays des Merveilles, tout en sachant fort bien qu’il lui suffirait de les rouvrir pour retrouver la terne réalité. L’herbe ne bruirait plus qu’au souffle du vent, et, seul, le balancement des tiges des roseaux ferait naître des rides à la surface de la mare… Le tintement des tasses à thé deviendrait le tintement des clochettes des moutons, les cris aigus de la Reine ne seraient plus que la voix du petit berger… Les éternuements du bébé, les cris du Griffon et tous les autres bruits étranges, se transformeraient (elle ne le savait que trop) en la rumeur confuse qui montait de la basse-cour, tandis que les meuglements lointains du bétail remplaceraient les lourds sanglots de la Simili-Tortue.

 

Finalement, elle se représenta cette même petite sœur devenue femme. Elle était certaine que, dans les années à venir, Alice garderait son cœur d’enfant, si aimant et si simple ; elle rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, ses enfants à elle, et ce serait leurs yeux à eux qui deviendraient brillants et avides en écoutant mainte histoire extraordinaire, peut-être même cet ancien rêve du Pays des Merveilles. Elle partagerait tous leurs simples chagrins et prendrait plaisir à toutes leurs simples joies, en se rappelant sa propre enfance et les heureuses journées d’été.

 

FIN

 

 

Remerciements

 

Texte libre de droits.

 

Source traduction : http://www.atilf.fr/ananas/site/htm/textes/Alice_texte.html

Source de la traduction largement complétée et modifiée. Mise en chapitre, corrections orthographiques et typographiques, conversion informatique, illustration et publication :

 

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– Janvier 2004 –

 

– Illustrations : Noir et blanc : Illustrations d’origine, de Tenniel, fournies par le Gutemberg Project. Couleur : Illustrations de Arthur Rackham http://rackham.artpassions.net/aliceinwonderland.html

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6 juin 2013

Le Blanc et le Noir, Voltaire

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                          Tout le monde dans la province de Candahar connaît l'aventure du jeune Rustan. Il était fils unique d'un mirza du pays; c'est comme qui dirait marquis parmi nous, ou baron chez les Allemands. Le mirza, son père, avait un bien honnête. On devait marier le jeune Rustan à une demoiselle, ou mirzasse de sa sorte. Les deux familles le désiraient passionnément. Il devait faire la consolation de ses parents, rendre sa femme heureuse, et l'être avec elle.

Mais par malheur il avait vu la princesse de Cachemire à la foire de Cabul, qui est la foire la plus considérable du monde, et incomparablement plus fréquentée que celle de Bassora et d'Astracan; et voici pourquoi le vieux prince de Cachemire était venu à la foire avec sa fille.

Il avait perdu les deux plus rares pièces de son trésor: l'une était un diamant gros comme le pouce, sur lequel sa fille était gravée par un art que les Indiens possédaient alors, et qui s'est perdu depuis; l'autre était un javelot qui allait de lui−même où l'on voulait; ce qui n'est pas une chose bien extraordinaire parmi nous, mais qui l'était à Cachemire.

 

Un faquir de son altesse lui vola ces deux bijoux; il les porta à la princesse. Gardez soigneusement ces deux pièces, lui dit−il; votre destinée en dépend. Il partit alors, et on ne le revit plus. Le duc de Cachemire au désespoir résolut d'aller voir, à la foire de Cabul, si de tous les marchands qui s'y rendent des quatre coins du monde il n'y en aurait pas un qui eût son diamant et son arme. Il menait sa fille avec lui dans tous ses voyages. Elle porta son diamant bien enfermé dans sa ceinture; mais pour le javelot qu'elle ne pouvait si bien cacher, elle l'avait enfermé soigneusement à Cachemire dans son grand coffre de la Chine.

Rustan et elle se virent à Cabul; ils s'aimèrent avec toute la bonne foi de leur âge, et toute la tendresse de leur pays. La princesse, pour gage de son amour, lui donna son diamant, et Rustan lui promit à son départ de l'aller voir secrètement à Cachemire.

Le jeune mirza avait deux favoris qui lui servaient de secrétaires, d'écuyers, de maîtres−d'hôtel, et de valets de chambre. L'un s'appelait Topaze; il était beau, bien fait, blanc comme une Circassienne, doux et serviable comme un Arménien, sage comme un Guèbre, l'autre se nommait Ébène; c'était un nègre fort joli, plus empressé, plus industrieux que Topaze, et qui ne trouvait rien de difficile. Il leur communiqua le projet de son voyage. Topaze tâcha de l'en détourner avec le zèle circonspect d'un serviteur qui ne voulait pas lui déplaire; il lui représenta tout ce qu'il hasardait. Comment laisser deux familles au désespoir? comment mettre le couteau dans le cœur de ses parents? Il ébranla Rustan; mais Ébène le raffermit et leva tous ses scrupules.

Le jeune homme manquait d'argent pour un si long voyage. Le sage Topaze ne lui en aurait pas fait prêter; Ébène y pourvut. Il prit adroitement le diamant de son maître, en fit faire un faux tout semblable qu'il remit à sa place, et donna le véritable en gage à un Arménien pour quelques milliers de roupies.

Quand le marquis eut ses roupies, tout fut prêt pour le départ. On chargea un éléphant de son bagage; on monta à cheval. Topaze dit à son maître: J'ai pris la liberté de vous faire des remontrances sur votre entreprise; mais, après avoir remontré, il faut obéir; je suis à vous, je vous aime, je vous suivrai jusqu'au bout du monde; mais consultons en chemin l'oracle qui est à deux parasanges d'ici. Rustan y consentit. L'oracle répondit: «Si tu vas à l'orient, tu seras à l'occident.» Rustan ne comprit rien à cette réponse. Topaze soutint qu'elle ne contenait rien de bon. Ebène, toujours complaisant, lui persuada qu'elle était très favorable.

Il y avait encore un autre oracle dans Cabul; ils y allèrent. L'oracle de Cabul répondit en ces mots: «Si tu possèdes, tu ne posséderas pas; si tu es vainqueur, tu ne vaincras pas; si tu es Rustan, tu ne le seras pas.» Cet oracle parut encore plus inintelligible que l'autre. Prenez garde à vous, disait Topaze. Ne redoutez rien, disait Ébène; et ce ministre, comme on peut le croire, avait toujours raison auprès de son maître, dont il encourageait la passion et l'espérance.

Au sortir de Cabul, on marcha par une grande forêt, on s'assit sur l'herbe pour manger, on laissa les chevaux paître. On se préparait à décharger l'éléphant qui portait le dîner et le service, lorsqu'on s'aperçut que Topaze et Ébène n'étaient plus avec la petite caravane. On les appelle; la forêt retentit des noms d'Ébène et de Topaze. Les valets les cherchent de tous côtés, et remplissent la forêt de leurs cris; ils reviennent sans avoir rien vu, sans qu'on leur ait répondu.

 

Nous n'avons trouvé, dirent−ils à Rustan, qu'un vautour qui se battait avec un aigle, et qui lui ôtait toutes ses plumes. Le récit de ce combat piqua la curiosité de Rustan; il alla à pied sur le lieu, il n'aperçut ni vautour ni aigle; mais il vit son éléphant, encore tout chargé de son bagage, qui était assailli par un gros rhinocéros. L'un frappait de sa corne, l'autre de sa trompe. Le rhinocéros lâcha prise à la vue de Rustan; on ramena son éléphant, mais on ne trouva plus les chevaux. Il arrive d'étranges choses dans les forêts quand on voyage! s'écriait Rustan. Les valets étaient consternés, et le maître au désespoir d'avoir perdu à−la−fois ses chevaux, son cher nègre, et le sage Topaze pour lequel il avait toujours de l'amitié, quoiqu'il ne fût jamais de son avis.

 

L'espérance d'être bientôt aux pieds de la belle princesse de Cachemire le consolait, quand il rencontra un grand âne rayé, à qui un rustre vigoureux et terrible donnait cent coups de bâton. Rien n'est si beau, ni si rare, ni si léger à la course que les ânes de cette espèce. Celui−ci répondait aux coups redoublés du vilain par des ruades qui auraient pu déraciner un chêne. Le jeune mirza prit, comme de raison, le parti de l'âne, qui était une créature charmante. Le rustre s'enfuit en disant à l'âne, - Tu me le paieras. L'âne remercia son libérateur en son langage, s'approcha, se laissa caresser, et caressa. Rustan monte dessus après avoir dîné, et prend le chemin de Cachemire avec ses domestiques, qui suivent les uns à pied, les autres montés sur l'éléphant.

A peine était−il sur son âne que cet animal tourne vers Cabul, au lieu de suivre la route de Cachemire. Son maître a beau tourner la bride, donner des saccades, serrer les genoux, appuyer des éperons, rendre la bride, tirer à lui, fouetter à droite et à gauche, l'animal opiniâtre courait toujours vers Cabul.

Rustan suait, se démenait, se désespérait, quand il rencontre un marchand de chameaux qui lui dit: - Maître, vous avez là un âne bien malin qui vous mène où vous ne voulez pas aller; si vous voulez me le céder, je vous donnerai quatre de mes chameaux à choisir. Rustan remercia la Providence de lui avoir procuré un si bon marché. Topaze avait grand tort, dit−il, de me dire que mon voyage serait malheureux. Il monte sur le plus beau chameau, les trois autres suivent; il rejoint sa caravane, et se voit dans le chemin de son bonheur.

A peine a−t−il marché quatre parasanges qu'il est arrêté par un torrent profond, large, et impétueux, qui roulait des rochers blanchis d'écume. Les deux rivages étaient des précipices affreux qui éblouissaient la vue et glaçaient le courage; nul moyen de passer, nul d'aller à droite ou à gauche. Je commence à craindre, dit Rustan, que Topaze n'ait eu raison de blâmer mon voyage, et moi grand tort de l'entreprendre; encore, s'il était ici, il me pourrait donner quelques bons avis. Si j'avais Ébène, il me consolerait, et il trouverait des expédients; mais tout me manque. Son embarras était augmenté par la consternation de sa troupe: la nuit était noire, on la passa à se lamenter. Enfin la fatigue et l'abattement endormirent l'amoureux voyageur. Il se réveille au point du jour, et voit un beau pont de marbre élevé sur le torrent d'une rive à l'autre.

Ce furent des exclamations, des cris d'étonnement et de joie. Est−il possible? est−ce un songe? quel prodige! quel enchantement ! oserons−nous passer? Toute la troupe se mettait à genoux, se relevait, allait au pont, baisait la terre, regardait le ciel, étendait les mains, posait le pied en tremblant, allait, revenait, était en extase; et Rustan disait: Pour le coup le ciel me favorise: Topaze ne savait ce qu'il disait; les oracles étaient en ma faveur; Ebène avait raison; mais pourquoi n'est−il pas ici?

A peine la troupe fut−elle au−delà du torrent que voilà le pont qui s'abîme dans l'eau avec un fracas épouvantable. Tant mieux! tant mieux! s'écria Rustan; Dieu soit loué! le ciel soit béni! il ne veut pas que je retourne dans mon pays, où je n'aurais été qu'un simple gentilhomme; il veut que j'épouse ce que j'aime. Je serai prince de Cachemire; c'est ainsi qu'en possédant ma maîtresse, je ne posséderai pas mon petit marquisat à Candahar. Je serai Rustan, et je ne le serai pas, puisque je deviendrai un grand prince: voilà une grande partie de l'oracle expliquée nettement en ma faveur, le reste s'expliquera de même: je suis trop heureux; mais pourquoi Ébène n'est−il pas auprès de moi? je le regrette mille fois plus que Topaze.

 

Il avança encore quelques parasanges avec la plus grande allégresse; mais, sur la fin du jour, une enceinte de montagnes plus roides qu'une contrescarpe, et plus hautes que n'aurait été la tour de Babel, si elle avait été achevée, barra entièrement la caravane saisie de crainte.

Tout le monde s'écria: - Dieu veut que nous périssions ici! il n'a brisé le pont que pour nous ôter tout espoir de retour; il n'a élevé la montagne que pour nous priver de tout moyen d'avancer. Ô Rustan! ô malheureux marquis! nous ne verrons jamais Cachemire, nous ne rentrerons jamais dans la terre de Candahar.

La plus cuisante douleur, l'abattement le plus accablant, succédaient dans l'âme de Rustan à la joie immodérée qu'il avait ressentie, aux espérances dont il s'était enivré. Il était bien loin d'interpréter les prophéties à son avantage. Ô ciel! ô Dieu paternel! faut−il que j'aie perdu mon ami Topaze!

 

Comme il prononçait ces paroles en poussant de profonds soupirs, et en versant des larmes au milieu de ses suivants désespérés, voilà la base de la montagne qui s'ouvre, une longue galerie en voûte, éclairée de cent mille flambeaux, se présente aux yeux éblouis; et Rustan de s'écrier, et ses gens de se jeter à genoux, et de tomber d'étonnement à la renverse, et de crier miracle! et de dire: Rustan est le favori de Vitsnou, le bien−aimé de Brama; il sera le maître du monde. Rustan le croyait, il était hors de lui, élevé au−dessus de lui−même. Ah! Ébène, mon cher Ébène! où êtes−vous ? que n'êtes−vous témoin de toutes ces merveilles! comment vous ai−je perdu ? Belle princesse de Cachemire, quand reverrai−je vos charmes ?

Il avance avec ses domestiques, son éléphant, ses chameaux, sous la voûte de la montagne, au bout de laquelle il entre dans une prairie émaillée de fleurs et bordée de ruisseaux: au bout de la prairie ce sont des allées d'arbres à perte de vue; et au bout de ces allées, une rivière, le long de laquelle sont mille maisons de plaisance, avec des jardins délicieux. Il entend partout des concerts de voix et d'instruments; il voit des danses; il se hâte de passer un des ponts de la rivière; il demande au premier homme qu'il rencontre quel est ce beau pays.

Celui auquel il s'adressait lui répondit: - Vous êtes dans la province de Cachemire; vous voyez les habitants dans la joie et dans les plaisirs; nous célébrons les noces de notre belle princesse, qui va se marier avec le seigneur Barbabou, à qui son père l'a promise; que Dieu perpétue leur félicité! A ces paroles Rustan tomba évanoui, et le seigneur cachemirien crut qu'il était sujet à l'épilepsie; il le fit porter dans sa maison, où il fut longtemps sans connaissance. On alla chercher les deux plus habiles médecins du canton; ils tâtèrent le pouls du malade qui, ayant repris un peu ses esprits, poussait des sanglots, roulait les yeux, et s'écriait de temps en temps: Topaze, Topaze, vous aviez bien raison!

 

L'un des deux médecins dit au seigneur cachemirien: Je vois à son accent que c'est un jeune homme de Candahar, à qui l'air de ce pays ne vaut rien; il faut le renvoyer chez lui; je vois à ses yeux qu'il est devenu fou; confiez−le−moi, je le ramènerai dans sa patrie, et je le guérirai. L'autre médecin assura qu'il n'était malade que de chagrin, qu'il fallait le mener aux noces de la princesse, et le faire danser. Pendant qu'ils consultaient, le malade reprit ses forces; les deux médecins furent congédiés, et Rustan demeura tête à tête avec son hôte.

 

Seigneur, lui dit−il, je vous demande pardon de m'être évanoui devant vous, je sais que cela n'est pas poli; je vous supplie de vouloir bien accepter mon éléphant, en reconnaissance des bontés dont vous m'avez honoré. Il lui conta ensuite toutes ses aventures, en se gardant bien de lui parler de l'objet de son voyage. Mais, au nom de Vitsnou et de Brama, lui dit−il, apprenez−moi quel est cet heureux Barbabou qui épouse la princesse de Cachemire; pourquoi son père l'a choisi pour gendre, et pourquoi la princesse l'a accepté pour son époux.

Seigneur, lui dit le Cachemirien, la princesse n'a point du tout accepté Barbabou; au contraire elle est dans les pleurs, tandis que toute la province célèbre avec joie son mariage; elle s'est enfermée dans la tour de son palais; elle ne veut voir aucune des réjouissances qu'on fait pour elle. Rustan, en entendant ces paroles, se sentit renaître; l'éclat de ses couleurs, que la douleur avait flétries, reparut sur son visage. - Dites−moi, je vous prie, continua−t−il, pourquoi le prince de Cachemire s'obstine à donner sa fille à un Barbabou dont elle ne veut pas.

Voici le fait, répondit le Cachemirien. - Savez−vous que notre auguste prince avait perdu un gros diamant et un javelot qui lui tenaient fort au cœur?  - Ah! je le sais très bien, dit Rustan. - - Apprenez donc, dit l'hôte, que notre prince, au désespoir de n'avoir point de nouvelles de ses deux bijoux, après les avoir fait longtemps chercher par toute la terre, a promis sa fille à quiconque lui rapporterait l'un ou l'autre. Il est venu un seigneur Barbabou qui était muni du diamant, et il épouse demain la princesse.

Rustan pâlit, bégaya un compliment, prit congé de son hôte, et courut sur son dromadaire à la ville capitale où se devait faire la cérémonie. Il arrive au palais du prince, il dit qu'il a des choses importantes à lui communiquer; il demande une audience; on lui répond que le prince est occupé des préparatifs de la noce: c'est pour cela même, dit−il, que je veux lui parler.

Il presse tant qu'il est introduit. - Monseigneur, dit−il, que Dieu couronne tous vos jours de gloire et de magnificence! votre gendre est un fripon. - Comment un fripon! qu'osez−vous dire? est−ce ainsi qu'on parle à un duc de Cachemire du gendre qu'il a choisi? - Oui, un fripon, reprit Rustan; et pour le prouver à votre altesse, c'est que voici votre diamant que je vous rapporte.

Le duc tout étonné confronta les deux diamants; et comme il ne s'y connaissait guère, il ne put dire quel était le véritable. Voilà deux diamants, dit−il, et je n'ai qu'une fille; me voilà dans un étrange embarras! Il fit venir Barbabou, et lui demanda s'il ne l'avait point trompé. Barbabou jura qu'il avait acheté son diamant d'un Arménien; l'autre ne disait pas de qui il tenait le sien, mais il proposa un expédient: ce fut qu'il plût à son altesse de le faire combattre sur−le−champ contre son rival. - Ce n'est pas assez que votre gendre donne un diamant, disait−il, il faut aussi qu'il donne des preuves de valeur: ne trouvez−vous pas bon que celui qui tuera l'autre épouse la princesse? - Très bon, répondit le prince, ce sera un fort beau spectacle pour la cour; battez−vous vite tous deux; le vainqueur prendra les armes du vaincu, selon l'usage de Cachemire, et il épousera ma fille.

Les deux prétendants descendent aussitôt dans la cour. Il y avait sur l'escalier une pie et un corbeau. Le corbeau criait, Battez−vous, battez−vous; la pie, Ne vous battez pas.

Cela fit rire le prince; les deux rivaux y prirent garde à peine: ils commencent le combat; tous les courtisans faisaient un cercle autour d'eux. La princesse, se tenant toujours renfermée dans sa tour, ne voulut point assister à ce spectacle; elle était bien loin de se douter que son amant fût à Cachemire, et elle avait tant d'horreur pour Barbabou, qu'elle ne voulait rien voir. Le combat se passa le mieux du monde; Barbabou fut tué roide, et le peuple en fut charmé parce qu'il était laid, et que Rustan était fort joli: c'est presque toujours ce qui décide de la faveur publique.

 

Le vainqueur revêtit la cotte de maille, l'écharpe, et le casque du vaincu, et vint, suivi de toute la cour, au son des fanfares, se présenter sous les fenêtres de sa maîtresse, Tout le monde criait: Belle princesse, venez voir votre beau mari qui a tué son vilain rival; ses femmes répétaient ces paroles. La princesse mit par malheur la tête à la fenêtre, et voyant l'armure d'un homme qu'elle abhorrait, elle courut en désespérée à son coffre de la Chine, et tira le javelot fatal qui alla percer son cher Rustan au défaut de la cuirasse; il jeta un grand cri, et à ce cri la princesse crut reconnaître la voix de son malheureux amant.

 

Elle descend échevelée, la mort dans les yeux et dans le cœur. Rustan était déjà tombé tout sanglant dans les bras de son père. Elle le voit: ô moment! ô vue! ô reconnaissance dont on ne peut exprimer ni la douleur, ni la tendresse, ni l'horreur! Elle se jette sur lui, elle l'embrasse: Tu reçois, lui dit−elle, les premiers et les derniers baisers de ton amante et de ta meurtrière. Elle retire le dard de la plaie, l'enfonce dans son cœur, et meurt sur l'amant qu'elle adore. Le père épouvanté, éperdu, prêt à mourir comme elle, tâche en vain de la rappeler à la vie; elle n'était plus. Il maudit ce dard fatal, le brise en morceaux, jette au loin ses deux diamants funestes; et, tandis qu'on prépare les funérailles de sa fille, au lieu de son mariage, il fait transporter dans son palais Rustan ensanglanté, qui avait encore un reste de vie.

 

On le porte dans un lit. La première chose qu'il voit aux deux côtés de ce lit de mort, c'est Topaze et Ébène. Sa surprise lui rendit un peu de force. Ah! cruels, dit−il, pourquoi m'avez−vous abandonné? peut−être la princesse vivrait encore; si vous aviez été près du malheureux Rustan. Je ne vous ai pas abandonné un seul moment, dit Topaze. − J'ai toujours été près de vous, dit Ébène.

- Ah! que dites−vous ? pourquoi insulter à mes derniers moments? répondit Rustan d'une voix languissante. - Vous pouvez m'en croire, dit Topaze; vous savez que je n'approuvai jamais ce fatal voyage dont je prévoyais les horribles suites. C'est moi qui étais l'aigle qui a combattu contre le vautour, et qu'il a déplumé; j'étais l'éléphant qui emportait le bagage, pour vous forcer à retourner dans votre patrie; j'étais l'âne rayé qui vous ramenait malgré vous chez votre père: c'est moi qui ai égaré vos chevaux; c'est moi qui ai formé le torrent qui vous empêchait de passer; c'est moi qui ai élevé la montagne qui vous fermait un chemin si funeste; j'étais le médecin qui vous conseillait l'air natal; j'étais la pie qui vous criait de ne point combattre.

 

- Et moi, dit Ébène, j'étais le vautour qui a déplumé l'aigle; le rhinocéros qui donnait cent coups de corne à l'éléphant, le vilain qui battait l'âne rayé; le marchand qui vous donnait des chameaux pour courir à votre perte; j'ai bâti le pont sur lequel vous avez passé; j'ai creusé la caverne que vous avez traversée; je suis le médecin qui vous encourageait à marcher; le corbeau qui vous criait de vous battre.

- Hélas! souviens−toi des oracles, dit Topaze: Si tu vas à l'orient, tu seras à l'occident. Oui, dit Ébène, on ensevelit ici les morts le visage tourné à l'occident: l'oracle était clair, que ne l'as−tu compris? Tu as possédé, et tu ne possédais pas; car tu avais le diamant, mais il était faux, et tu n'en savais rien. Tu es vainqueur, et tu meurs; tu es Rustan, et tu cesses de l'être: tout a été accompli.

 

Comme il parlait ainsi, quatre ailes blanches couvrirent le corps de Topaze, et quatre ailes noires celui d'Ébène. - Que vois−je? s'écria Rustan. Topaze et Ébène répondirent ensemble: - Tu vois tes deux génies. - Eh! messieurs, leur dit le malheureux Rustan, de quoi vous mêliez−vous ? et pourquoi deux génies pour un pauvre homme? - C'est la loi, dit Topaze chaque homme a ses deux génies, c'est Platon qui l'a dit le premier[1], et d'autres l'ont répété ensuite; tu vois que rien n'est plus véritable: moi, qui te parle, je suis ton bon génie, et ma charge était de veiller auprès de toi jusqu'au dernier moment de ta vie; je m'en suis fidèlement acquitté.

 

  [1] Voyez tome XXX, page 38. B.

 

- Mais, dit le mourant, si ton emploi était de me servir, je suis donc d'une nature fort supérieure à la tienne; et puis comment oses−tu dire que tu es mon bon génie, quand tu m'as laissé tromper dans tout ce que j'ai entrepris, et que tu me laisses mourir moi et ma maîtresse misérablement ? - Hélas! c'était ta destinée, dit Topaze. - Si c'est la destinée qui fait tout, dit le mourant, à quoi un génie est−il bon ? Et toi, Ebène, avec tes quatre ailes noires, tu es apparemment mon mauvais génie? - Vous l'avez dit, répondit Ébène. - Mais tu étais donc aussi le mauvais génie de ma princesse ? - Non, elle avait le sien, et je l'ai parfaitement secondé. - Ah! maudit Ébène, si tu es si méchant, tu n'appartiens donc pas au même maître que Topaze ? vous avez été formés tous deux par deux principes différents, dont l'un est bon, et l'autre méchant de sa nature ? - Ce n'est pas une conséquence, dit Ébène, mais c'est une grande difficulté. - Il n'est pas possible, reprit l'agonisant, qu'un être favorable ait fait un génie si funeste. - Possible ou non possible, repartit Ébène, la chose est comme je te le dis. - Hélas! dit Topaze, mon pauvre ami, ne vois−tu pas que ce coquin−là a encore la malice de te faire disputer pour allumer ton sang et précipiter l'heure de ta mort? - Va, je ne suis guère plus content de toi que de lui, dit le triste Rustan: il avoue du moins qu'il a voulu me faire du mal; et toi, qui prétendais me défendre, tu ne m'as servi de rien. - J'en suis bien fâché, dit le bon génie. - Et moi aussi, dit le mourant; il y a quelque chose là−dessous que je ne comprends pas. - Ni moi non plus, dit le pauvre bon génie. - J'en serai instruit dans un moment, dit Rustan. - C'est ce que nous verrons, dit Topaze.

Alors tout disparut. Rustan se retrouva dans la maison de son père, dont il n'était pas sorti, et dans son lit où il avait dormi une heure.

Il se réveille en sursaut, tout en sueur, tout égaré; il se tâte, il appelle, il crie, il sonne. Son valet de chambre, Topaze, accourt en bonnet de nuit, et tout en bâillant. - Suis−je mort, suis−je en vie? s'écria Rustan; la belle princesse de Cachemire en réchappera−t−elle?.... - Monseigneur rêve−t−il ? répondit froidement Topaze.

- Ah! s'écriait Rustan, qu'est donc devenu ce barbare Ébène avec ses quatre ailes noires ? c'est lui qui me fait mourir d'une mort si cruelle. - Monseigneur, je l'ai laissé là−haut qui ronfle; voulez−vous qu'on le fasse descendre? - Le scélérat! il y a six mois entiers qu'il me persécute; c'est lui qui me mena à cette fatale foire de Cabul; c'est lui qui m'escamota le diamant que m'avait donné la princesse; il est seul la cause de mon voyage, de la mort de ma princesse, et du coup de javelot dont je meurs à la fleur de mon âge.

- Rassurez−vous, dit Topaze; vous n'avez jamais été à Cabul; il n'y a point de princesse de Cachemire; son père n'a jamais eu que deux garçons qui sont actuellement au collège. Vous n'avez jamais eu de diamant; la princesse ne peut être morte, puisqu'elle n'est pas née; et vous vous portez à merveille.

- Comment! il n'est pas vrai que tu m'assistais à la mort dans le lit du prince de Cachemire? Ne m'as−tu pas avoué que, pour me garantir de tant de malheurs, tu avais été aigle, éléphant, âne rayé, médecin, et pie? - Monseigneur, vous avez rêvé tout cela: nos idées ne dépendent pas plus de nous dans le sommeil que dans la veille. Dieu a voulu que cette file d'idées vous ait passé par la tête, pour vous donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit.

- Tu te moques de moi, reprit Rustan; combien de temps ai−je dormi? - Monseigneur, vous n'avez encore dormi qu'une heure. - Eh bien! maudit raisonneur, comment veux−tu qu'en une heure de temps j'aie été à la foire de Cabul il y a six mois, que j'en sois revenu, que j'aie fait le voyage de Cachemire, et que nous soyons morts, Barbabou, la princesse, et moi? - Monseigneur, il n'y a rien de plus aisé et de plus ordinaire, et vous auriez pu réellement faire le tour du monde, et avoir beaucoup plus d'aventures en bien moins de temps. N'est−il pas vrai que vous pouvez lire en une heure l'abrégé de l'histoire des Perses, écrite par Zoroastre? cependant cet abrégé contient huit cent mille années. Tous ces événements passent sous vos yeux l'un après l'autre en une heure; or vous m'avouerez qu'il est aussi aisé à Brama de les resserrer tous dans l'espace d'une heure que de les étendre dans l'espace de huit cent mille années; c'est précisément la même chose. Figurez−vous que le temps tourne sur une roue dont le diamètre est infini. Sous cette roue immense est une multitude innombrable de roues les unes dans les autres; celle du centre est imperceptible, et fait un nombre infini de tours précisément dans le même temps que la grande roue n'en achève qu'un. Il est clair que tous les événements, depuis le commencement du monde jusqu'à sa fin, peuvent arriver successivement en beaucoup moins de temps que la cent−millième partie d'une seconde; et on peut dire même que la chose est ainsi.

- Je n'y entends rien, dit Rustan. - Si vous voulez, dit Topaze, j'ai un perroquet qui vous le fera aisément comprendre. Il est né quelque temps avant le déluge, il a été dans l'arche; il a beaucoup vu; cependant il n'a encore qu'un an et demi: il vous contera son histoire, qui est fort intéressante.

- Allez vite chercher votre perroquet, dit Rustan; il m'amusera jusqu'à ce que je puisse me rendormir. Il est chez ma sœur la religieuse, dit Topaze; je vais le chercher, vous en serez content; sa mémoire est fidèle, il conte simplement, sans chercher à montrer de l'esprit à tout propos, et sans faire des phrases. - Tant mieux, dit Rustan, voilà comme j'aime les contes. On lui amena le perroquet, lequel parla ainsi.

 

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N. B. Mademoiselle Catherine Vadé n'a jamais pu trouver

l'histoire du perroquet dans le portefeuille de feu son cousin

Antoine Vadé, auteur de ce conte. C'est grand dommage,

vu le temps auquel vivait ce perroquet.

 

(Cette note existe dès 1764. B.)

 

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6 juin 2013

Boule de Suif, Maupassant

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                            Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d’une pensée ou d’une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sitôt qu’ils s’arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil ; des petits moblots alertes, faciles à l’épouvante et prompts à l’enthousiasme, prêts à l’attaque comme à la fuite ; puis, au milieu d’eux, quelques culottes rouges, débris d’une division moulue dans une grande bataille ; des artilleurs sombres alignés avec des fantassins divers ; et, parfois, le casque brillant d’un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des lignards.

Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques : « les Vengeurs de la Défaite — les Citoyens de la Tombe — les Partageurs de la Mort » — passaient à leur tour, avec des airs de bandits.

Leurs chefs, anciens commerçants en draps ou en graines, ex-marchands de suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d’armes, de flanelle et de galons, parlaient d’une voix retentissante, discutaient plans de campagne, et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs épaules de fanfarons ; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et débauchés.

Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.

La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances très prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres sentinelles, et se préparant au combat quand un petit lapin remuait sous des broussailles, était rentrée dans ses foyers. Ses armes, ses uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle épouvantait naguère les bornes des routes nationales à trois lieues à la ronde, avaient subitement disparu.

Les derniers soldats français venaient enfin de traverser la Seine pour gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard ; et, marchant après tous, le général, désespéré, ne pouvant rien tenter avec ces loques disparates, éperdu lui-même dans la grande débâcle d’un peuple habitué à vaincre et désastreusement battu malgré sa bravoure légendaire, s’en allait à pied, entre deux officiers d’ordonnance.

 

Puis un calme profond, une attente épouvantée et silencieuse avaient plané sur la cité. Beaucoup de bourgeois bedonnants, émasculés par le commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu’on ne considérât comme une arme leurs broches à rôtir ou leurs grands couteaux de cuisine.

La vie semblait arrêtée ; les boutiques étaient closes, la rue muette. Quelquefois un habitant, intimidé par ce silence, filait rapidement le long des murs.

L’angoisse de l’attente faisait désirer la venue de l’ennemi.

Dans l’après-midi du jour qui suivit le départ des troupes françaises, quelques uhlans, sortis on ne sait d’où, traversèrent la ville avec célérité. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la côte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur la place de l’Hôtel-de-Ville ; et par toutes les rues voisines, l’armée allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui faisaient sonner les pavés sous leur pas dur et rythmé.

Des commandements criés d’une voix inconnue et gutturale montaient le long des maisons qui semblaient mortes et désertes, tandis que, derrière les volets fermés, des yeux guettaient ces hommes victorieux, maîtres de la cité, des fortunes et des vies, de par le « droit de guerre ». Les habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l’affolement que donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car la même sensation reparaît chaque fois que l’ordre établi des choses est renversé, que la sécurité n’existe plus, que tout ce que protégeaient les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve à la merci d’une brutalité inconsciente et féroce. Le tremblement de terre écrasant sous les maisons croulantes un peuple entier ; le fleuve débordé qui roule les paysans noyés avec les cadavres des bœufs et les poutres arrachées aux toits, ou l’armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenant les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent toute croyance à la justice éternelle, toute la confiance qu’on nous enseigne en la protection du Ciel et en la raison de l’homme.

Mais à chaque porte des petits détachements frappaient, puis disparaissaient dans les maisons. C’était l’occupation après l’invasion. Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les vainqueurs.

 

Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un calme nouveau s’établit. Dans beaucoup de familles, l’officier prussien mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse, plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment ; puis on pouvait, un jour ou l’autre, avoir besoin de sa protection. En le ménageant on obtiendrait peut-être quelques hommes de moins à nourrir. Et pourquoi blesser quelqu’un dont on dépendait tout à fait ? Agir ainsi serait moins de la bravoure que de la témérité. — Et la témérité n’est plus un défaut des bourgeois de Rouen, comme au temps des défenses héroïques où s’illustra leur cité. — On se disait enfin, raison suprême tirée de l’urbanité française, qu’il demeurait bien permis d’être poli dans son intérieur pourvu qu’on ne se montrât pas familier, en public, avec le soldat étranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la maison on causait volontiers, et l’Allemand demeurait plus longtemps, chaque soir, à se chauffer au foyer commun.

 

La ville même reprenait peu à peu de son aspect ordinaire. Les Français ne sortaient guère encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui traînaient avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pavé, ne semblaient pas avoir pour les simples citoyens énormément plus de mépris que les officiers de chasseurs, qui, l’année d’avant, buvaient aux mêmes cafés.

Il y avait cependant quelque chose dans l’air, quelque chose de subtil et d’inconnu, une atmosphère étrangère intolérable, comme une odeur répandue, l’odeur de l’invasion. Elle emplissait les demeures et les places publiques, changeait le goût des aliments, donnait l’impression d’être en voyage, très loin, chez des tribus barbares et dangereuses.

Les vainqueurs exigeaient de l’argent, beaucoup d’argent. Les habitants payaient toujours ; ils étaient riches d’ailleurs. Mais plus un négociant normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute parcelle de sa fortune qu’il voit passer aux mains d’un autre.

Cependant, à deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de la rivière, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les pêcheurs ramenaient souvent du fond de l’eau quelque cadavre d’Allemand gonflé dans son uniforme, tué d’un coup de couteau ou de savate, la tête écrasée par une pierre, ou jeté à l’eau d’une poussée du haut d’un pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et légitimes, héroïsmes inconnus, attaques muettes, plus périlleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.

Car la haine de l’Étranger arme toujours quelques Intrépides prêts à mourir pour une Idée.

Enfin, comme les envahisseurs, bien qu’assujettissant la ville à leur inflexible discipline, n’avaient accompli aucune des horreurs que la renommée leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale, on s’enhardit, et le besoin du négoce travailla de nouveau le cœur des commerçants du pays. Quelques-uns avaient de gros intérêts engagés au Havre que l’armée française occupait, et ils voulurent tenter de gagner ce port en allant par terre à Dieppe où ils s’embarqueraient.

On employa l’influence des officiers allemands dont on avait fait la connaissance, et une autorisation de départ fut obtenue du général en chef.

Donc, une grande diligence à quatre chevaux ayant été retenue pour ce voyage, et dix personnes s’étant fait inscrire chez le voiturier, on résolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour éviter tout rassemblement.

 

Depuis quelque temps déjà la gelée avait durci la terre, et le lundi, vers trois heures, de gros nuages noirs venant du Nord apportèrent la neige qui tomba sans interruption pendant toute la soirée et toute la nuit.

À quatre heures et demie du matin, les voyageurs se réunirent dans la cour de l’Hôtel de Normandie, où l’on devait monter en voiture.

Ils étaient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous leurs couvertures. On se voyait mal dans l’obscurité ; et l’entassement des lourds vêtements d’hiver faisait ressembler tous ces corps à des curés obèses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se reconnurent, un troisième les aborda, ils causèrent : — « J’emmène ma femme, » — dit l’un. — « J’en fais autant. » — « Et moi aussi. » — Le premier ajouta : — « Nous ne reviendrons pas à Rouen, et si les Prussiens approchent du Havre nous gagnerons l’Angleterre. » — Tous avaient les mêmes projets, étant de complexion semblable.

 

Cependant on n’attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que portait un valet d’écurie, sortait de temps à autre d’une porte obscure pour disparaître immédiatement dans une autre. Des pieds de chevaux frappaient la terre, amortis par le fumier des litières, et une voix d’homme parlant aux bêtes et jurant s’entendait au fond du bâtiment. Un léger murmure de grelots annonça qu’on remuait les harnais ; ce murmure devint bientôt un frémissement clair et continu, rythmé par le mouvement de l’animal, s’arrêtant parfois, puis reprenant dans une brusque secousse qu’accompagnait le bruit mat d’un sabot ferré battant le sol.

La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois gelés s’étaient tus ; ils demeuraient immobiles et roidis.

Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en descendant vers la terre ; il effaçait les formes, poudrait les choses d’une mousse de glace ; et l’on n’entendait plus, dans le grand silence de la ville calme et ensevelie sous l’hiver, que ce froissement vague, innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutôt sensation que bruit, entremêlement d’atomes légers qui semblaient emplir l’espace, couvrir le monde.

L’homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d’une corde un cheval triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaça contre le timon, attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais, car il ne pouvait se servir que d’une main, l’autre portant sa lumière. Comme il allait chercher la seconde bête, il remarqua tous ces voyageurs immobiles, déjà blancs de neige, et leur dit : — « Pourquoi ne montez-vous pas dans la voiture, vous serez à l’abri, au moins. »

Ils n’y avaient pas songé, sans doute, et ils se précipitèrent. Les trois hommes installèrent leurs femmes dans le fond, montèrent ensuite ; puis les autres formes indécises et voilées prirent à leur tour les dernières places sans échanger une parole.

 

Le plancher était couvert de paille où les pieds s’enfoncèrent. Les dames du fond, ayant apporté des petites chaufferettes en cuivre avec un charbon chimique, allumèrent ces appareils, et, pendant quelque temps, à voix basse, elles en énumérèrent les avantages, se répétant des choses qu’elles savaient déjà depuis longtemps.

 

Enfin, la diligence étant attelée, avec six chevaux au lieu de quatre à cause du tirage plus pénible, une voix du dehors demanda : — « Tout le monde est-il monté ? » — Une voix du dedans répondit : — « Oui. » — On partit.

La voiture avançait lentement, lentement, à tout petits pas. Les roues s’enfonçaient dans la neige ; le coffre entier geignait avec des craquements sourds ; les bêtes glissaient, soufflaient, fumaient ; et le fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les côtés, se nouant et se déroulant comme un serpent mince, et cinglant brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort plus violent.

Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons légers qu’un voyageur, Rouennais pur sang, avait comparés à une pluie de coton, ne tombaient plus. Une lueur sale filtrait à travers de gros nuages obscurs et lourds qui rendaient plus éclatante la blancheur de la campagne où apparaissaient tantôt une ligne de grands arbres vêtus de givre, tantôt une chaumière avec un capuchon de neige.

 

Dans la voiture, on se regardait curieusement, à la triste clarté de cette aurore.

Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l’un de l’autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue Grand-Pont.

Ancien commis d’un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très mauvais vin aux petits débitants des campagnes et passait parmi ses connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de ruses et de jovialité.

Sa réputation de filou était si bien établie, qu’un soir, à la préfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant et fin, une gloire locale, ayant proposé aux dames qu’il voyait un peu somnolentes de faire une partie de « Loiseau vole », le mot lui-même vola à travers les salons du préfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait fait rire pendant un mois toutes les mâchoires de la province.

Loiseau était en outre célèbre par ses farces de toute nature, ses plaisanteries bonnes ou mauvaises ; et personne ne pouvait parler de lui sans ajouter immédiatement : — « Il est impayable, ce Loiseau. »

De taille exiguë, il présentait un ventre en ballon surmonté d’une face rougeaude entre deux favoris grisonnants.

Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision rapide, était l’ordre et l’arithmétique de la maison de commerce, qu’il animait par son activité joyeuse.

À côté d’eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure, M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire de trois filatures, officier de la Légion d’honneur et membre du Conseil général. Il était resté, tout le temps de l’Empire, chef de l’opposition bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement à la cause qu’il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre expression. Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari, demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen en garnison.

Elle faisait vis-à-vis à son époux, toute petite, toute mignonne, toute jolie, pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d’un œil navré l’intérieur lamentable de la voiture.

Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Bréville, portaient un des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte, vieux gentilhomme de grande tournure, s’efforçait d’accentuer, par les artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le Roy Henri IV qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse une dame de Bréville dont le mari, pour ce fait, était devenu comte et gouverneur de province.

 

Collègue de M. Carré-Lamadon au Conseil général, le comte Hubert représentait le parti orléaniste dans le département. L’histoire de son mariage avec la fille d’un petit armateur de Nantes était toujours demeurée mystérieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille galanterie, et dont l’entrée fût difficile.

La fortune des Bréville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on, cinq cent mille livres de revenu.

 

Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société rentée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la Religion et des Principes.

Par un hasard étrange, toutes les femmes se trouvaient sur le même banc ; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes sœurs qui égrenaient de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave. L’une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure. L’autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les illuminés.

En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les regards de tous.

L’homme, bien connu, était Cornudet le Démoc, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les frères et amis une assez belle fortune qu’il tenait de son père, ancien confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. Au Quatre Septembre, par suite d’une farce peut-être, il s’était cru nommé préfet, mais quand il voulut entrer en fonctions, les garçons de bureau, demeurés seuls maîtres de la place, refusèrent de le reconnaître, ce qui le contraignit à la retraite. Fort bon garçon, du reste, inoffensif et serviable, il s’était occupé avec une ardeur incomparable d’organiser la défense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous les jeunes arbres des forêts voisines, semé des pièges sur toutes les routes, et, à l’approche de l’ennemi, satisfait de ses préparatifs, il s’était vivement replié vers la ville.

Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre, où de nouveaux retranchements allaient être nécessaires.

 

La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses ; avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques.

Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.

Aussitôt qu’elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de « prostituée », de « honte publique » furent chuchotés si haut qu’elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu’un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l’exception de Loiseau, qui la guettait d’un air émoustillé.

 

Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignités d’épouses en face de cette vendue sans vergogne ; car l’amour légal le prend toujours de haut avec son libre confrère.

Les trois hommes aussi, rapprochés par un instinct de conservateurs à l’aspect de Cornudet, parlaient argent d’un certain ton dédaigneux pour les pauvres. Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait subir les Prussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et des récoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois millionnaire que ces ravages gêneraient à peine une année. M. Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l’industrie cotonnière, avait eu soin d’envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif qu’il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, il s’était arrangé pour vendre à l’Intendance française tous les vins communs qui lui restaient en cave, de sorte que l’État lui devait une somme formidable qu’il comptait bien toucher au Havre.

Et tous les trois se jetaient des coups d’œil rapides et amicaux. Bien que de conditions différentes, ils se sentaient frères par l’argent, de la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent, qui font sonner de l’or en mettant la main dans la poche de leur culotte.

 

La voiture allait si lentement qu’à dix heures du matin on n’avait pas fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des côtes à pied. On commençait à s’inquiéter, car on devait déjeuner à Tôtes et l’on désespérait maintenant d’y parvenir avant la nuit. Chacun guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la dégager.

L’appétit grandissait, troublait les esprits ; et aucune gargote, aucun marchand de vin ne se montraient, l’approche des Prussiens et le passage des troupes françaises affamées ayant effrayé toutes les industries.

Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du chemin, mais ils n’y trouvèrent pas même de pain, car le paysan défiant cachait ses réserves dans la crainte d’être pillé par les soldats qui, n’ayant rien à se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu’ils découvraient.

 

Vers une heure de l’après-midi, Loiseau annonça que décidément il se sentait un rude creux dans l’estomac. Tout le monde souffrait comme lui depuis longtemps ; et le violent besoin de manger, augmentant toujours, avait tué les conversations.

De temps en temps, quelqu’un bâillait ; un autre presque aussitôt l’imitait ; et chacun, à tour de rôle, suivant son caractère, son savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou modestement en portant vite sa main devant le trou béant d’où sortait une vapeur.

Boule de Suif, à plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait quelque chose sous ses jupons. Elle hésitait une seconde, regardait ses voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures étaient pâles et crispées. Loiseau affirma qu’il payerait mille francs un jambonneau. Sa femme fit un geste comme pour protester ; puis elle se calma. Elle souffrait toujours en entendant parler d’argent gaspillé, et ne comprenait même pas les plaisanteries sur ce sujet. « Le fait est que je ne me sens pas bien, dit le comte, comment n’ai-je pas songé à apporter des provisions ? » — Chacun se faisait le même reproche.

 

Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum ; il en offrit ; on refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu’il rendit la gourde, il remercia : « C’est bon tout de même, ça réchauffe, et ça trompe l’appétit. » — L’alcool le mit en belle humeur et il proposa de faire comme sur le petit navire de la chanson : de manger le plus gras des voyageurs. Cette allusion indirecte à Boule de Suif choqua les gens bien élevés. On ne répondit pas ; Cornudet seul eut un sourire. Les deux bonnes sœurs avaient cessé de marmotter leur rosaire, et, les mains enfoncées dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles, baissant obstinément les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance qu’il leur envoyait.

 

Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d’une plaine interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d’une serviette blanche.

Elle en sortit d’abord une petite assiette de faïence, une fine timbale en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers, tout découpés, avaient confi sous leur gelée ; et l’on apercevait encore dans le panier d’autres bonnes choses enveloppées, des pâtés, des fruits, des friandises, les provisions préparées pour un voyage de trois jours, afin de ne point toucher à la cuisine des auberges. Quatre goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle prit une aile de poulet et, délicatement, se mit à la manger avec un de ces petits pains qu’on appelle « Régence » en Normandie.

Tous les regards étaient tendus vers elle. Puis l’odeur se répandit, élargissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante avec une contraction douloureuse de la mâchoire sous les oreilles. Le mépris des dames pour cette fille devenait féroce, comme une envie de la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa timbale, son panier et ses provisions.

Mais Loiseau dévorait des yeux la terrine de poulet. Il dit : « À la bonne heure, madame a eu plus de précaution que nous. Il y a des personnes qui savent toujours penser à tout. » Elle leva la tête vers lui : « Si vous en désirez, monsieur ? C’est dur de jeûner depuis le matin. » Il salua : « Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n’en peux plus. À la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas, madame ? » Et, jetant un regard circulaire, il ajouta : «  Dans des moments comme celui-ci, on est bien aise de trouver des gens qui vous obligent. » — Il avait un journal qu’il étendit pour ne point tacher son pantalon, et sur la pointe d’un couteau toujours logé dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gelée, la dépeça des dents, puis la mâcha avec une satisfaction si évidente qu’il y eut dans la voiture un grand soupir de détresse.

Mais Boule de Suif, d’une voix humble et douce, proposa aux bonnes sœurs de partager sa collation. Elles acceptèrent toutes les deux instantanément, et, sans lever les yeux, se mirent à manger très vite après avoir balbutié des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus les offres de sa voisine, et l’on forma avec les religieuses une sorte de table en développant des journaux sur les genoux.

 

Les bouches s’ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient, mastiquaient, engloutissaient férocement. Loiseau, dans son coin, travaillait dur, et, à voix basse, il engageait sa femme à l’imiter. Elle résista longtemps, puis, après une crispation qui lui parcourut les entrailles, elle céda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda à leur « charmante compagne » si elle lui permettait d’offrir un petit morceau à Mme Loiseau. Elle dit : « Mais oui, certainement, monsieur, » avec un sourire aimable, et tendit la terrine.

Un embarras se produisit lorsqu’on eut débouché la première bouteille de bordeaux : il n’y avait qu’une timbale. On se la passa après l’avoir essuyée. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lèvres à la place humide encore des lèvres de sa voisine.

 

Alors, entourés de gens qui mangeaient, suffoqués par les émanations des nourritures, le comte et la comtesse de Bréville, ainsi que M. et Mme Carré-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gardé le nom de Tantale. Tout d’un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir qui fit retourner les têtes ; elle était aussi blanche que la neige du dehors ; ses yeux se fermèrent, son front tomba : elle avait perdu connaissance. Son mari, affolé, implorait le secours de tout le monde. Chacun perdait l’esprit, quand la plus âgée des bonnes sœurs, soutenant la tête de la malade, glissa entre ses lèvres la timbale de Boule de Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua, ouvrit les yeux, sourit et déclara d’une voix mourante qu’elle se sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelât plus, la religieuse la contraignit à boire un plein verre de bordeaux, et elle ajouta : — « C’est la faim, pas autre chose. »

 

Alors Boule de Suif, rougissante et embarrassée, balbutia en regardant les quatre voyageurs restés à jeun : « Mon Dieu, si j’osais offrir à ces messieurs et à ces dames… » Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la parole : « Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est frère et doit s’aider. Allons, mesdames, pas de cérémonie, acceptez, que diable ! Savons-nous si nous trouverons seulement une maison où passer la nuit ? Du train dont nous allons nous ne serons pas à Tôtes avant demain midi. » — On hésitait, personne n’osant assumer la responsabilité du « oui ».

Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille intimidée, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit : « Nous acceptons avec reconnaissance, madame. »

Le premier pas seul coûtait. Une fois le Rubicon passé, on s’en donna carrément. Le panier fut vidé. Il contenait encore un pâté de foie gras, un pâté de mauviettes, un morceau de langue fumée, des poires de Crassane, un pavé de Pont-l’Évêque, des petits-fours et une tasse pleine de cornichons et d’oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les femmes, adorant les crudités.

 

On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc on causa, avec réserve d’abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on s’abandonna davantage. Mmes de Bréville et Carré-Lamadon, qui avaient un grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec délicatesse. La comtesse surtout montra cette condescendance aimable des très nobles dames qu’aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme Loiseau, qui avait une âme de gendarme, resta revêche, parlant peu et mangeant beaucoup.

On s’entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Français ; et tous ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les histoires personnelles commencèrent bientôt, et Boule de Suif raconta, avec une émotion vraie, avec cette chaleur de parole qu’ont parfois les filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait quitté Rouen : « J’ai cru d’abord que je pourrais rester, dit-elle. J’avais ma maison pleine de provisions, et j’aimais mieux nourrir quelques soldats que m’expatrier je ne sais où. Mais quand je les ai vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi ! Ils m’ont tourné le sang de colère ; et j’ai pleuré de honte toute la journée. Oh ! si j’étais un homme, allez ! Je les regardais de ma fenêtre, ces gros porcs avec leur casque à pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m’empêcher de leur jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi ; alors j’ai sauté à la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles à étrangler que d’autres ! Et je l’aurais terminé, celui-là, si l’on ne m’avait pas tirée par les cheveux. Il a fallu me cacher après ça. Enfin, quand j’ai trouvé une occasion, je suis partie, et me voici. »

 

On la félicita beaucoup. Elle grandissait dans l’estime de ses compagnons qui ne s’étaient pas montrés si crânes ; et Cornudet, en l’écoutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d’apôtre ; de même un prêtre entend un dévot louer Dieu, car les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion. Il parla à son tour d’un ton doctrinaire, avec l’emphase apprise dans les proclamations qu’on collait chaque jour aux murs, et il finit par un morceau d’éloquence où il étrillait magistralement cette « crapule de Badinguet ».

Mais Boule de Suif aussitôt se fâcha, car elle était bonapartiste. Elle devenait plus rouge qu’une guigne, et, bégayant d’indignation : « J’aurais bien voulu vous voir à sa place, vous autres. Ça aurait été du propre, ah oui ! C’est vous qui l’avez trahi, cet homme ! On n’aurait plus qu’à quitter la France si l’on était gouverné par des polissons comme vous ! » Cornudet, impassible, gardait un sourire dédaigneux et supérieur, mais on sentait que les gros mots allaient arriver quand le comte s’interposa et calma, non sans peine, la fille exaspérée, en proclamant avec autorité que toutes les opinions sincères étaient respectables. Cependant la comtesse et la manufacturière, qui avaient dans l’âme la haine irraisonnée des gens comme il faut pour la République, et cette instinctive tendresse que nourrissent toutes les femmes pour les gouvernements à panache et despotiques, se sentaient, malgré elles, attirées vers cette prostituée pleine de dignité, dont les sentiments ressemblaient si fort aux leurs.

Le panier était vide. À dix on l’avait tari sans peine, en regrettant qu’il ne fût pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un peu refroidie néanmoins depuis qu’on avait fini de manger.

 

La nuit tombait, l’obscurité peu à peu devint profonde, et le froid, plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif, malgré sa graisse. Alors Mme de Bréville lui proposa sa chaufferette dont le charbon, depuis le matin, avait été plusieurs fois renouvelé, et l’autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds gelés. Mmes Carré-Lamadon et Loiseau donnèrent les leurs aux religieuses.

Le cocher avait allumé ses lanternes. Elles éclairaient d’une lueur vive un nuage de buée au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des deux côtés de la route, la neige qui semblait se dérouler sous le reflet mobile des lumières.

On ne distinguait plus rien dans la voiture ; mais tout à coup un mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet ; et Loiseau, dont l’œil fouillait l’ombre, crut voir l’homme à la grande barbe s’écarter vivement comme s’il eût reçu quelque bon coup lancé sans bruit.

Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C’était Tôtes. On avait marché onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos laissées en quatre fois aux chevaux pour manger l’avoine et souffler, faisait quatorze. On entra dans le bourg et devant l’Hôtel du Commerce on s’arrêta.

 

La portière s’ouvrit ! Un bruit bien connu fit tressaillir tous les voyageurs ; c’étaient les heurts d’un fourreau de sabre sur le sol. Aussitôt la voix d’un Allemand cria quelque chose.

Bien que la diligence fût immobile, personne ne descendait, comme si l’on se fût attendu à être massacré à la sortie. Alors le conducteur apparut, tenant à la main une de ses lanternes qui éclaira subitement jusqu’au fond de la voiture les deux rangs de têtes effarées, dont les bouches étaient ouvertes et les yeux écarquillés de surprise et d’épouvante.

À côté du cocher se tenait, en pleine lumière, un officier allemand, un grand jeune homme excessivement mince et blond, serré dans son uniforme comme une fille en son corset, et portant sur le côté sa casquette plate et cirée qui le faisait ressembler au chasseur d’un hôtel anglais. Sa moustache démesurée, à longs poils droits, s’amincissant indéfiniment de chaque côté et terminée par un seul fil blond, si mince qu’on n’en apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et, tirant la joue, imprimait aux lèvres un pli tombant.

Il invita en français d’Alsacien les voyageurs à sortir, disant d’un ton raide :

— Foulez-vous tescentre, messieurs et tames ? »

 

Les deux bonnes sœurs obéirent les premières avec une docilité de saintes filles habituées à toutes les soumissions. Le comte et la comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis de Loiseau poussant devant lui sa grande moitié. Celui-ci, en mettant pied à terre, dit à l’officier : « Bonjour monsieur », par un sentiment de prudence bien plus que par politesse. L’autre insolent comme les gens tout-puissants, le regarda sans répondre.

Boule de Suif et Cornudet, bien que près de la portière, descendirent les derniers, graves et hautains devant l’ennemi. La grosse fille tâchait de se dominer et d’être calme : Le Démoc tourmentait d’une main tragique et un peu tremblante sa longue barbe roussâtre. Ils voulaient garder de la dignité, comprenant qu’en ces rencontres-là chacun représente un peu son pays ; et pareillement révoltés par la souplesse de leurs compagnons, elle, tâchait de se montrer plus fière que ses voisines, les femmes honnêtes, tandis que lui, sentant bien qu’il devait l’exemple, continuait en toute son attitude sa mission de résistance commencée au défoncement des routes.

On entra dans la vaste cuisine de l’auberge, et l’Allemand, s’étant fait présenter l’autorisation de départ signée par le général en chef et où étaient mentionnés les noms, le signalement et la profession de chaque voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux renseignements écrits.

Puis il dit brusquement : — « C’est pien », et il disparut.

 

Alors on respira. On avait faim encore ; le souper fut commandé. Une demi-heure était nécessaire pour l’apprêter ; et, pendant que deux servantes avaient l’air de s’en occuper, on alla visiter les chambres. Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte vitrée marquée d’un numéro parlant.

Enfin on allait se mettre à table, quand le patron de l’auberge parut lui-même. C’était un ancien marchand de chevaux, un gros homme asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des chants de glaires dans le larynx. Son père lui avait transmis le nom de Follenvie.

Il demanda :

— Mademoiselle Élisabeth Rousset ?

Boule de Suif tressaillit, se retourna :

— C’est moi.

— Mademoiselle, l’officier prussien veut vous parler immédiatement.

— À moi ?

— Oui, si vous êtes bien mademoiselle Élisabeth Rousset.

Elle se troubla, réfléchit une seconde, puis déclara, carrément :

— C’est possible, mais je n’irai pas.

Un mouvement se fit autour d’elle ; chacun discutait, cherchait la cause de cet ordre. Le comte s’approcha :

— Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des difficultés considérables, non seulement pour vous, mais même pour tous vos compagnons. Il ne faut jamais résister aux gens qui sont les plus forts. Cette démarche assurément ne peut présenter aucun danger ; c’est sans doute pour quelque formalité oubliée.

Tout le monde se joignit à lui, on la pria, on la pressa, on la sermonna, et l’on finit par la convaincre ; car tous redoutaient les complications qui pourraient résulter d’un coup de tête. Elle dit enfin :

— C’est pour vous que je le fais, bien sûr !

La comtesse lui prit la main :

— Et nous vous remercions.

Elle sortit. On l’attendit pour se mettre à table. Chacun se désolait de n’avoir pas été demandé à la place de cette fille violente et irascible, et préparait mentalement des platitudes pour le cas où on l’appellerait à son tour.

Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge à suffoquer, exaspérée. Elle balbutiait : « Oh ! la canaille ! la canaille ! »

 

Tous s’empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien ; et comme le comte insistait, elle répondit avec une grande dignité : « Non, cela ne vous regarde pas, je ne peux pas parler. »

Alors on s’assit autour d’une haute soupière d’où sortait un parfum de choux. Malgré cette alerte, le souper fut gai. Le cidre était bon, le ménage Loiseau et les bonnes sœurs en prirent, par économie. Les autres demandèrent du vin ; Cornudet réclama de la bière. Il avait une façon particulière de déboucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de le considérer en penchant le verre, qu’il élevait ensuite entre la lampe et son œil pour bien apprécier la couleur. Quand il buvait, sa grande barbe, qui avait gardé la nuance de son breuvage aimé, semblait tressaillir de tendresse ; ses yeux louchaient pour ne point perdre de vue sa chope, et il avait l’air de remplir l’unique fonction pour laquelle il était né. On eût dit qu’il établissait en son esprit un rapprochement et comme une affinité entre les deux grandes passions qui occupaient toute sa vie : le Pale Ale et la Révolution ; et assurément il ne pouvait déguster l’un sans songer à l’autre.

M. et Mme Follenvie dînaient tout au bout de la table. L’homme, râlant comme une locomotive crevée, avait trop de tirage dans la poitrine pour pouvoir parler en mangeant : mais la femme ne se taisait jamais. Elle raconta toutes ses impressions à l’arrivée des Prussiens, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils disaient, les exécrant, d’abord, parce qu’ils lui coûtaient de l’argent, et, ensuite, parce qu’elle avait deux fils à l’armée. Elle s’adressait surtout à la comtesse, flattée de causer avec une dame de qualité.

Puis elle baissait la voix pour dire des choses délicates, et son mari, de temps en temps, l’interrompait :

— Tu ferais mieux de te taire, madame Follenvie.

Mais elle n’en tenait aucun compte, et continuait :

— Oui, madame, ces gens-là ça ne fait que manger des pommes de terre et du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut pas croire qu’ils sont propres. — Oh non ! — Ils ordurent partout, sauf le respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l’exercice pendant des heures et des jours ; ils sont là tous dans un champ : — et marche en avant, et marche en arrière, et tourne par-ci, et tourne par-là. — S’ils cultivaient la terre au moins, ou s’ils travaillaient aux routes dans leur pays ! — Mais non, madame, ces militaires, ça n’est profitable à personne ! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n’apprendre rien qu’à massacrer ! — Je ne suis qu’une vieille femme sans éducation, c’est vrai, mais en les voyant qui s’esquintent le tempérament à piétiner du matin au soir, je me dis : — Quand il y a des gens qui font tant de découvertes pour être utiles, faut-il que d’autres se donnent tant de mal pour être nuisibles ! Vraiment, n’est-ce pas une abomination de tuer des gens qu’ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien Polonais, ou bien Français ? — Si l’on se revenge sur quelqu’un qui vous a fait tort, c’est mal, puisqu’on vous condamne ; mais quand on extermine nos garçons comme du gibier, avec des fusils, c’est donc bien, puisqu’on donne des décorations à celui qui en détruit le plus ? — Non, voyez-vous, je ne comprendrai jamais ça !

Cornudet éleva la voix :

— La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible ; c’est un devoir sacré quand on défend la patrie.

La vieille femme baissa la tête :

— Oui, quand on se défend, c’est autre chose ; mais si l’on ne devrait pas plutôt tuer tous les rois qui font ça pour leur plaisir ?

L’œil de Cornudet s’enflamma :

— Bravo, citoyenne ! dit-il.

 

M. Carré-Lamadon réfléchissait profondément. Bien qu’il fût fanatique des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait songer à l’opulence qu’apporteraient dans un pays tant de bras inoccupés et par conséquent ruineux, tant de forces qu’on entretient improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu’il faudra des siècles pour achever.

Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l’aubergiste. Le gros homme riait, toussait, crachait ; son énorme ventre sautillait de joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.

Le souper à peine achevé, comme on était brisé de fatigue, on se coucha.

Cependant Loiseau, qui avait observé les choses, fit mettre au lit son épouse, puis colla tantôt son oreille et tantôt son œil au trou de la serrure, pour tâcher de découvrir ce qu’il appelait : « les mystères du corridor ».

Au bout d’une heure environ, il entendit un frôlement, regarda bien vite, et aperçut Boule de Suif qui paraissait plus replète encore sous un peignoir de cachemire bleu, brodé de dentelles blanches. Elle tenait un bougeoir à la main et se dirigeait vers le gros numéro tout au fond du couloir. Mais une porte, à côté, s’entrouvrit, et, quand elle revint au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles, la suivait. Ils parlaient bas, puis ils s’arrêtèrent. Boule de Suif semblait défendre l’entrée de sa chambre avec énergie. Loiseau, malheureusement, n’entendait pas les paroles, mais, à la fin, comme ils élevaient la voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait avec vivacité. Il disait :

— Voyons, vous êtes bête, qu’est-ce que ça vous fait ?

Elle avait l’air indigné et répondit :

— Non, mon cher, il y a des moments où ces choses-là ne se font pas ; et puis, ici, ce serait une honte.

Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle s’emporta, élevant encore le ton :

— Pourquoi ? Vous ne comprenez pas pourquoi ? Quand il y a des Prussiens dans la maison, dans la chambre à côté, peut-être ?

Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point caresser près de l’ennemi, dut réveiller en son cœur sa dignité défaillante, car, après l’avoir seulement embrassée, il regagna sa porte à pas de loup.

Loiseau, très allumé, quitta la serrure, battit un entrechat dans sa chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait la dure carcasse de sa compagne qu’il éveilla d’un baiser en murmurant : « M’aimes-tu, chérie ? »

Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientôt s’éleva quelque part, dans une direction indéterminée qui pouvait être la cave aussi bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, régulier, un bruit sourd et prolongé, avec des tremblements de chaudière sous pression. M. Follenvie dormait.

 

Comme on avait décidé qu’on partirait à huit heures le lendemain, tout le monde se trouva dans la cuisine ; mais la voiture, dont la bâche avait un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les écuries, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se résolurent à battre le pays et ils sortirent. Ils se trouvèrent sur la place, avec l’église au fond, et, des deux côtés, des maisons basses où l’on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu’ils virent épluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique du coiffeur. Un autre, barbu jusqu’aux yeux, embrassait un mioche qui pleurait et le berçait sur ses genoux pour tâcher de l’apaiser ; et les grosses paysannes dont les hommes étaient à « l’armée de la guerre », indiquaient par signes à leurs vainqueurs obéissants le travail qu’il fallait entreprendre : fendre du bois, tremper la soupe, moudre le café ; un d’eux même lavait le linge de son hôtesse, une aïeule tout impotente.

Le comte, étonné, interrogea le bedeau qui sortait du presbytère. Le vieux rat d’église lui répondit : « Oh ! ceux-là ne sont pas méchants ; c’est pas des Prussiens à ce qu’on dit. Ils sont de plus loin ; je ne sais pas bien d’où ; et ils ont tous laissé une femme et des enfants au pays ; ça ne les amuse pas, la guerre, allez ! Je suis sûr qu’on pleure bien aussi là-bas après les hommes ; et ça fournira une fameuse misère chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n’est pas trop malheureux pour le moment, parce qu’ils ne font pas de mal et qu’ils travaillent comme s’ils étaient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre pauvres gens, faut bien qu’on s’aide… C’est les grands qui font la guerre. »

Cornudet, indigné de l’entente cordiale établie entre les vainqueurs et les vaincus, se retira, préférant s’enfermer dans l’auberge. Loiseau eut un mot pour rire : « Ils repeuplent. » M. Carré-Lamadon eut un mot grave : « Ils réparent. » Mais on ne trouvait pas le cocher. À la fin on le découvrit dans le café du village, attablé fraternellement avec l’ordonnance de l’officier. Le comte l’interpella :

— Ne vous avait-on pas donné l’ordre d’atteler pour huit heures ?

— Ah ! bien oui, mais on m’en a donné un autre depuis.

— Lequel ?

— De ne pas atteler du tout.

— Qui vous a donné cet ordre ?

— Ma foi ! le commandant prussien.

— Pourquoi ?

— Je n’en sais rien. Allez lui demander. On me défend d’atteler, moi je n’attelle pas. — Voilà.

— C’est lui-même qui vous a dit cela ?

— Non, monsieur, c’est l’aubergiste qui m’a donné l’ordre de sa part.

— Quand ça ?

— Hier soir, comme j’allais me coucher.

Les trois hommes rentrèrent fort inquiets.

On demanda M. Follenvie, mais la servante répondit que Monsieur, à cause de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait même formellement défendu de le réveiller plus tôt, excepté en cas d’incendie.

On voulut voir l’officier, mais cela était impossible absolument, bien qu’il logeât dans l’auberge, M. Follenvie seul était autorisé à lui parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes remontèrent dans leurs chambres, et des futilités les occupèrent.

Cornudet s’installa sous la haute cheminée de la cuisine où flambait un grand feu. Il se fit apporter là une des petites tables du café, une canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les démocrates d’une considération presque égale à la sienne, comme si elle avait servi la patrie en servant à Cornudet. C’était une superbe pipe en écume admirablement culottée, aussi noire que les dents de son maître, mais parfumée, recourbée, luisante, familière à sa main, et complétant sa physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tantôt fixés sur la flamme du foyer, tantôt sur la mousse qui couronnait sa chope ; et chaque fois qu’il avait bu, il passait d’un air satisfait ses longs doigts maigres dans ses longs cheveux gras pendant qu’il humait sa moustache frangée d’écume.

 

Loiseau, sous prétexte de se dégourdir les jambes, alla placer du vin aux débitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent à causer politique. Ils prévoyaient l’avenir de la France. L’un croyait aux d’Orléans, l’autre à un sauveur inconnu, un héros qui se révèlerait quand tout serait désespéré : un du Guesclin, une Jeanne d’Arc peut-être ? ou un autre Napoléon Ier ? Ah ! si le prince impérial n’était pas si jeune ! Cornudet, les écoutant, souriait en homme qui sait le mot des destinées. Sa pipe embaumait la cuisine.

Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l’interrogea bien vite ; mais il ne put que répéter deux ou trois fois, sans une variante, ces paroles : L’officier m’a dit comme ça : « Monsieur Follenvie, vous défendrez qu’on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux pas qu’ils partent sans mon ordre. Vous entendez. Ça suffit. »

Alors on voulut voir l’officier. Le comte lui envoya sa carte où M. Carré-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit répondre qu’il admettrait ces deux hommes à lui parler quand il aurait déjeuné, c’est-à-dire vers une heure.

Les dames reparurent et l’on mangea quelque peu, malgré l’inquiétude. Boule de Suif semblait malade et prodigieusement troublée.

On achevait le café quand l’ordonnance vint chercher ces messieurs.

Loiseau se joignit aux deux premiers ; mais comme on essayait d’entraîner Cornudet pour donner plus de solennité à leur démarche, il déclara fièrement qu’il entendait n’avoir jamais aucun rapport avec les Allemands ; et il se remit dans sa cheminée, demandant une autre canette.

Les trois hommes montèrent et furent introduits dans la plus belle chambre de l’auberge où l’officier les reçut, étendu dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée, fumant une longue pipe de porcelaine, et enveloppé par une robe de chambre flamboyante, dérobée sans doute dans la demeure abandonnée de quelques bourgeois de mauvais goût. Il ne se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il présentait un magnifique échantillon de la goujaterie naturelle au militaire victorieux.

Au bout de quelques instants il dit enfin :

— Qu’est-ce que fous foulez ?

Le comte prit la parole :

— Nous désirons partir, Monsieur.

— Non.

— Oserai-je vous demander la cause de ce refus ?

— Parce que che ne feux pas.

— Je vous ferai respectueusement observer, Monsieur, que votre général en chef nous a délivré une permission de départ pour gagner Dieppe ; et je ne pense pas que nous ayons rien fait pour mériter vos rigueurs.

— Che ne feux pas… foilà tout… Fous poufez tescentre.

S’étant inclinés tous les trois, ils se retirèrent.

 

L’après-midi fut lamentable. On ne comprenait rien à ce caprice d’Allemand ; et les idées les plus singulières troublaient les têtes. Tout le monde se tenait dans la cuisine et l’on discutait sans fin, imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-être les garder comme otages — mais dans quel but ? — ou les emmener prisonniers ? ou, plutôt, leur demander une rançon considérable ? À cette pensée, une panique les affola. Les plus riches étaient les plus épouvantés, se voyant déjà contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs pleins d’or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient la cervelle pour découvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs richesses, se faire passer pour pauvres, très pauvres. Loiseau enleva sa chaîne de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta les appréhensions. La lampe fut allumée, et comme on avait encore deux heures avant le dîner, Mme Loiseau proposa une partie de trente-et-un. Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-même, ayant éteint sa pipe par politesse, y prit part.

Le comte battit les cartes — donna — Boule de Suif avait trente-et-un d’emblée ; et bientôt l’intérêt de la partie apaisa la crainte qui hantait les esprits. Mais Cornudet s’aperçut que le ménage Loiseau s’entendait pour tricher.

Comme on allait se mettre à table, M. Follenvie reparut ; et, de sa voix graillonnante, il prononça : « L’officier prussien fait demander à Mlle Élisabeth Rousset si elle n’a pas encore changé d’avis. »

Boule de Suif resta debout, toute pâle ; puis, devenant subitement cramoisie, elle eut un tel étouffement de colère qu’elle ne pouvait plus parler. Enfin elle éclata : « Vous lui direz à cette crapule, à ce saligaud, à cette Charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai ; vous entendez bien, jamais, jamais, jamais. »

 

Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entourée, interrogée, sollicitée par tout le monde de dévoiler le mystère de sa visite. Elle résista d’abord ; mais l’exaspération domina bientôt : « Ce qu’il veut ?… ce qu’il veut ? Il veut coucher avec moi ! » cria-t-elle. Personne ne se choqua du mot, tant l’indignation fut vive. Cornudet brisa sa chope en la reposant violemment sur la table. C’était une clameur de réprobation contre ce soudard ignoble, un souffle de colère, une union de tous pour la résistance, comme si l’on eût demandé à chacun une partie du sacrifice exigé d’elle. Le comte déclara avec dégoût que ces gens-là se conduisaient à la façon des anciens barbares. Les femmes surtout témoignèrent à Boule de Suif une commisération énergique et caressante. Les bonnes sœurs, qui ne se montraient qu’aux repas, avaient baissé la tête et ne disaient rien.

 

On dîna néanmoins lorsque la première fureur fut apaisée ; mais on parla peu : on songeait.

Les dames se retirèrent de bonne heure ; et les hommes, tout en fumant, organisèrent un écarté auquel fut convié M. Follenvie qu’on avait l’intention d’interroger habilement sur les moyens à employer pour vaincre la résistance de l’officier. Mais il ne songeait qu’à ses cartes, sans rien écouter, sans rien répondre ; et il répétait sans cesse : « Au jeu, messieurs, au jeu. » Son attention était si tendue qu’il en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d’orgue dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de l’asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu’aux enrouements aigus des jeunes coqs essayant de chanter.

Il refusa même de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle était « du matin », toujours levée avec le soleil, tandis que son homme était « du soir », toujours prêt à passer la nuit avec des amis. Il lui cria : « Tu placeras mon lait de poule devant le feu, » et se remit à sa partie. Quand on vit bien qu’on n’en pouvait rien tirer, on déclara qu’il était temps de s’en aller, et chacun gagna son lit.

 

On se leva encore d’assez bonne heure le lendemain avec un espoir indéterminé, un désir plus grand de s’en aller, une terreur du jour à passer dans cette horrible petite auberge.

Hélas ! les chevaux restaient à l’écurie, le cocher demeurait invisible. On alla, par désœuvrement, tourner autour de la voiture.

Le déjeuner fut bien triste ; et il s’était produit comme un refroidissement vis-à-vis de Boule de Suif, car la nuit, qui porte conseil, avait un peu modifié les jugements. On en voulait presque à cette fille, maintenant, de n’avoir pas été trouver secrètement le Prussien, afin de ménager, au réveil, une bonne surprise à ses compagnons. Quoi de plus simple ? Qui l’eût su, d’ailleurs ? Elle aurait pu sauver les apparences en faisant dire à l’officier qu’elle prenait en pitié leur détresse. Pour elle, ça avait si peu d’importance !

Mais personne n’avouait encore ces pensées.

 

Dans l’après-midi, comme on s’ennuyait à périr, le comte proposa de faire une promenade aux alentours du village. Chacun s’enveloppa avec soin et la petite société partit, à l’exception de Cornudet, qui préférait rester près du feu, et des bonnes sœurs, qui passaient leurs journées dans l’église ou chez le curé.

Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et les oreilles ; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas était une souffrance ; et lorsque la campagne se découvrit, elle leur apparut si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimitée que tout le monde aussitôt retourna, l’âme glacée et le cœur serré.

Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu derrière.

Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout à coup si cette « garce-là » allait les faire rester longtemps encore dans un pareil endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu’on ne pouvait exiger d’une femme un sacrifice aussi pénible, et qu’il devait venir d’elle-même. M. Carré-Lamadon remarqua que si les Français faisaient, comme il en était question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir lieu qu’à Tôtes. Cette réflexion rendit les deux autres soucieux.

— « Si l’on se sauvait à pied, » dit Loiseau.

Le comte haussa les épaules :

— « Y songez-vous, dans cette neige ? avec nos femmes ? Et puis nous serions tout de suite poursuivis, rattrapés en dix minutes, et ramenés prisonniers à la merci des soldats. »

C’était vrai ; on se tut.

 

Les dames parlaient toilette ; mais une certaine contrainte semblait les désunir.

Tout à coup, au bout de la rue, l’officier parut. Sur la neige qui fermait l’horizon, il profilait sa grande taille de guêpe en uniforme, et marchait, les genoux écartés, de ce mouvement particulier aux militaires qui s’efforcent de ne point maculer leurs bottes soigneusement cirées.

Il s’inclina en passant près des dames, et regarda dédaigneusement les hommes qui eurent, du reste, la dignité de ne point se découvrir, bien que Loiseau ébauchât un geste pour retirer sa coiffure.

Boule de Suif était devenue rouge jusqu’aux oreilles ; et les trois femmes mariées ressentaient une grande humiliation d’être ainsi rencontrées par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu’il avait si cavalièrement traitée.

 

Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carré-Lamadon, qui avait connu beaucoup d’officiers et qui les jugeait en connaisseur, trouvait celui-là pas mal du tout ; elle regrettait même qu’il ne fût pas Français, parce qu’il ferait un fort joli hussard dont toutes les femmes assurément raffoleraient.

Une fois rentrés, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent même échangées à propos de choses insignifiantes. Le dîner, silencieux, dura peu, et chacun monta se coucher, espérant dormir pour tuer le temps.

 

On descendit le lendemain avec des visages fatigués et des cœurs exaspérés. Les femmes parlaient à peine à Boule de Suif.

Une cloche tinta. C’était pour un baptême. La grosse fille avait un enfant élevé chez des paysans d’Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois l’an, et n’y songeait jamais ; mais la pensée de celui qu’on allait baptiser lui jeta au cœur une tendresse subite et violente pour le sien, et elle voulut absolument assister à la cérémonie.

Aussitôt qu’elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha les chaises, car on sentait bien qu’à la fin il fallait décider quelque chose. Loiseau eut une inspiration : il était d’avis de proposer à l’officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir les autres.

M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il redescendit presque aussitôt. L’Allemand, qui connaissait la nature humaine, l’avait mis à la porte. Il prétendait retenir tout le monde tant que son désir ne serait pas satisfait.

Alors le tempérament populacier de Mme Loiseau éclata : — « Nous n’allons pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c’est son métier, à cette gueuse, de faire ça avec tous les hommes, je trouve qu’elle n’a pas le droit de refuser l’un plutôt que l’autre. Je vous demande un peu, ça a pris tout ce qu’elle a trouvé dans Rouen, même des cochers ! oui, madame, le cocher de la préfecture ! Je le sais bien, moi, il achète son vin à la maison. Et aujourd’hui qu’il s’agit de nous tirer d’embarras, elle fait la mijaurée, cette morveuse !… Moi, je trouve qu’il se conduit très bien, cet officier. Il est peut-être privé depuis longtemps ; et nous étions là trois qu’il aurait sans doute préférées. Mais non, il se contente de celle à tout le monde. Il respecte les femmes mariées. Songez donc, il est le maître. Il n’avait qu’à dire : « Je veux », et il pouvait nous prendre de force avec ses soldats. »

Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme Carré-Lamadon brillaient, et elle était un peu pâle, comme si elle se sentait déjà prise de force par l’officier.

Les hommes, qui discutaient à l’écart, se rapprochèrent. Loiseau, furibond, voulait livrer « cette misérable » pieds et poings liés, à l’ennemi. Mais le comte, issu de trois générations d’ambassadeurs, et doué d’un physique de diplomate, était partisan de l’habileté : « Il faudrait la décider », — dit-il.

 

Alors on conspira.

Les femmes se serrèrent, le ton de la voix fut baissé, et la discussion devint générale, chacun donnant son avis. C’était fort convenable du reste. Ces dames surtout trouvaient des délicatesses de tournures, des subtilités d’expression charmantes, pour dire les choses les plus scabreuses. Un étranger n’aurait rien compris, tant les précautions du langage étaient observées. Mais la légère tranche de pudeur dont est bardée toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles s’épanouissaient dans cette aventure polissonne, s’amusaient follement au fond, se sentant dans leur élément, tripotant de l’amour avec la sensualité d’un cuisinier gourmand qui prépare le souper d’un autre.

La gaieté revenait d’elle-même, tant l’histoire leur semblait drôle à la fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risquées, mais si bien dites qu’elles faisaient sourire. À son tour Loiseau lâcha quelques grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point ; et la pensée brutalement exprimée par sa femme dominait tous les esprits : « Puisque c’est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus qu’un autre ? » La gentille Mme Carré-Lamadon semblait même penser qu’à sa place elle refuserait celui-là moins qu’un autre.

On prépara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie. Chacun convint du rôle qu’il jouerait, des arguments dont il s’appuierait, des manœuvres qu’il devrait exécuter. On régla le plan des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l’assaut, pour forcer cette citadelle vivante à recevoir l’ennemi dans la place.

 

Cornudet cependant restait à l’écart, complètement étranger à cette affaire.

Une attention si profonde tendait les esprits, qu’on n’entendit point rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un léger : « Chut ! » qui fit relever tous les yeux. Elle était là. On se tut brusquement et un certain embarras empêcha d’abord de lui parler. La comtesse, plus assouplie que les autres aux duplicités des salons, l’interrogea : « Était-ce amusant, ce baptême ? »

La grosse fille, encore émue, raconta tout, et les figures, et les attitudes, et l’aspect même de l’église. Elle ajouta : « C’est si bon de prier quelquefois. »

Cependant, jusqu’au déjeuner, ces dames se contentèrent d’être aimables avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilité à leurs conseils.

Aussitôt à table, on commença les approches. Ce fut d’abord une conversation vague sur le dévouement. On cita des exemples anciens : Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrèce avec Sextus, Cléopâtre faisant passer par sa couche tous les généraux ennemis, et les réduisant à des servilités d’esclave. Alors se déroula une histoire fantaisiste, éclose dans l’imagination de ces millionnaires ignorants, où les citoyennes de Rome allaient endormir à Capoue Annibal entre leurs bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires. On cita toutes les femmes qui ont arrêté des conquérants, fait de leur corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont vaincu par leurs caresses héroïques des êtres hideux ou détestés, et sacrifié leur chasteté à la vengeance et au dévouement.

On parla même en termes voilés de cette Anglaise de grande famille qui s’était laissé inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la transmettre à Bonaparte sauvé miraculeusement, par une faiblesse subite, à l’heure du rendez-vous fatal.

Et tout cela s’était raconté d’une façon convenable et modérée, où parfois éclatait un enthousiasme voulu propre à exciter l’émulation.

On aurait pu croire, à la fin, que le seul rôle de la femme, ici-bas, était un perpétuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux caprices des soldatesques.

Les deux bonnes sœurs ne semblaient point entendre, perdues en des pensées profondes, Boule de Suif ne disait rien.

Pendant toute l’après-midi, on la laissa réfléchir. Mais, au lieu de l’appeler « madame » comme on avait fait jusque-là, on lui disait simplement « mademoiselle », sans que personne sût bien pourquoi, comme si l’on avait voulu la faire descendre d’un degré dans l’estime qu’elle avait escaladée, lui faire sentir sa situation honteuse.

 

Au moment où l’on servit le potage, M. Follenvie reparut, répétant sa phrase de la veille : « L’officier prussien fait demander à Mlle Élisabeth Rousset si elle n’a point encore changé d’avis. »

Boule de Suif répondit sèchement : « Non, monsieur. »

Mais au dîner la coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se battait les flancs pour découvrir des exemples nouveaux et ne trouvait rien, quand la comtesse, sans préméditation peut-être, éprouvant un vague besoin de rendre hommage à la Religion, interrogea la plus âgée des bonnes sœurs sur les grands faits de la vie des saints. Or, beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes à nos yeux ; mais l’Église absout sans peine ces forfaits quand ils sont accomplis pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C’était un argument puissant : la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces ententes tacites, de ces complaisances voilées, où excelle quiconque porte un habit ecclésiastique, soit simplement par l’effet d’une inintelligence heureuse, d’une secourable bêtise, la vieille religieuse apporta à la conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-là n’était pas troublée par les tâtonnements de la casuistique ; sa doctrine semblait une barre de fer ; sa foi n’hésitait jamais ; sa conscience n’avait point de scrupules.

Elle trouvait tout simple le sacrifice d’Abraham, car elle aurait immédiatement tué père et mère sur un ordre venu d’En Haut ; et rien, à son avis, ne pouvait déplaire au Seigneur quand l’intention était louable. La comtesse, mettant à profit l’autorité sacrée de sa complice inattendue, lui fit faire comme une paraphrase édifiante de cet axiome de morale : « La fin justifie les moyens. »

Elle l’interrogeait.

— Alors, ma sœur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et pardonne le fait quand le motif est pur ?

— Qui pourrait en douter, madame ? Une action blâmable en soi devient souvent méritoire par la pensée qui l’inspire.

Et elles continuaient ainsi, démêlant les volontés de Dieu, prévoyant ses décisions, le faisant s’intéresser à des choses qui, vraiment, ne le regardaient guère.

Tout cela était enveloppé, habile, discret. Mais chaque parole de la sainte fille en cornette faisait brèche dans la résistance indignée de la courtisane. Puis, la conversation se détournant un peu, la femme aux chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa supérieure, d’elle-même, et de sa mignonne voisine, la chère sœur Saint-Nicéphore. On les avait demandées au Havre pour soigner dans les hôpitaux des centaines de soldats atteints de la petite vérole. Elle les dépeignit, ces misérables, détailla leur maladie. Et tandis qu’elles étaient arrêtées en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de Français pouvaient mourir qu’elles auraient sauvés peut-être ! C’était sa spécialité, à elle, de soigner les militaires ; elle avait été en Crimée, en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se révéla tout à coup une de ces religieuses à tambours et à trompettes qui semblent faites pour suivre les camps, ramasser des blessés dans des remous des batailles, et, mieux qu’un chef, dompter d’un mot les grands soudards indisciplinés ; une vraie bonne sœur Ran-tan-plan dont la figure ravagée, crevée de trous sans nombre, paraissait une image des dévastations de la guerre.

Personne ne dit rien après elle, tant l’effet semblait excellent.

Aussitôt le repas terminé, on remonta bien vite dans les chambres pour ne descendre, le lendemain, qu’assez tard dans la matinée.

 

 

Le déjeuner fut tranquille. On donnait à la graine semée la veille le temps de germer et de pousser ses fruits.

La comtesse proposa de faire une promenade dans l’après-midi ; alors le comte, comme il était convenu, prit le bras de Boule de Suif, et demeura derrière les autres, avec elle.

Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu dédaigneux, que les hommes posés emploient avec les filles, l’appelant : « ma chère enfant », la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilité indiscutée. Il pénétra tout de suite au vif de la question :

— Donc, vous préférez nous laisser ici, exposés comme vous-même à toutes les violences qui suivraient un échec des troupes prussiennes, plutôt que de consentir à une de ces complaisances que vous avez eues si souvent en votre vie ?

Boule de Suif ne répondit rien.

Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il sut rester « monsieur le comte », tout en se montrant galant quand il le fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu’elle leur rendrait, parla de leur reconnaissance ; puis soudain, la tutoyant gaiement : — « Et tu sais, ma chère, il pourrait se vanter d’avoir goûté d’une jolie fille comme il n’en trouvera pas beaucoup dans son pays. »

Boule de Suif ne répondit pas et rejoignit la société.

Aussitôt rentrée, elle monta chez elle et ne reparut plus. L’inquiétude était extrême. Qu’allait-elle faire ? Si elle résistait, quel embarras !

L’heure du dîner sonna ; on l’attendit en vain. M. Follenvie, entrant alors, annonça que Mlle Rousset se sentait indisposée, et qu’on pouvait se mettre à table. Tout le monde dressa l’oreille. Le comte s’approcha de l’aubergiste, et, tout bas : « Ça y est ? — Oui. » Par convenance, il ne dit rien à ses compagnons, mais il leur fit seulement un léger signe de la tête. Aussitôt un grand soupir de soulagement sortit de toutes les poitrines, une allégresse parut sur les visages. Loiseau cria : « Saperlipopette ! je paye du champagne si l’on en trouve dans l’établissement » ; et Mme Loiseau eut une angoisse lorsque le patron revint avec quatre bouteilles aux mains. Chacun était devenu subitement communicatif et bruyant ; une joie égrillarde emplissait les cœurs. Le comte parut s’apercevoir que Mme Carré-Lamadon était charmante, le manufacturier fit des compliments à la comtesse. La conversation fut vive, enjouée, pleine de traits.

Tout à coup, Loiseau, la face anxieuse et levant les bras, hurla : « Silence ! » Tout le monde se tut, surpris, presque effrayé déjà. Alors il tendit l’oreille en faisant « Chut ! » des deux mains, leva les yeux vers le plafond, écouta de nouveau, et reprit, de sa voix naturelle : « Rassurez-vous, tout va bien. »

On hésitait à comprendre, mais bientôt un sourire passa.

 

Au bout d’un quart d’heure il recommença la même farce, la renouvela souvent dans la soirée ; et il faisait semblant d’interpeller quelqu’un à l’étage au-dessus, en lui donnant des conseils à double sens puisés dans son esprit de commis voyageur. Par moments il prenait un air triste pour soupirer : « Pauvre fille ; » ou bien il murmurait entre ses dents d’un air rageur : « Gueux de Prussien, va ! » Quelquefois, au moment où l’on n’y songeait plus, il poussait, d’une voix vibrante, plusieurs : « Assez ! assez ! » et ajoutait, comme se parlant à lui-même : « Pourvu que nous la revoyions ; qu’il ne l’en fasse pas mourir, le misérable ! »

Bien que ces plaisanteries fussent d’un goût déplorable, elles amusaient et ne blessaient personne, car l’indignation dépend des milieux comme le reste, et l’atmosphère qui s’était peu à peu créée autour d’eux était chargée de pensées grivoises.

Au dessert, les femmes elles-mêmes firent des allusions spirituelles et discrètes. Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup. Le comte, qui conservait, même en ses écarts, sa grande apparence de gravité, trouva une comparaison fort goûtée sur la fin des hivernages au pôle et la joie des naufragés qui voient s’ouvrir une route vers le sud.

Loiseau, lancé, se leva, un verre de champagne à la main : « Je bois à notre délivrance ! » Tout le monde fut debout ; on l’acclamait. Les deux bonnes sœurs, elles-mêmes, sollicitées par ces dames, consentirent à tremper leurs lèvres dans ce vin mousseux dont elles n’avaient jamais goûté. Elles déclarèrent que cela ressemblait à la limonade gazeuse, mais que c’était plus fin cependant.

Loiseau résuma la situation.

— C’est malheureux de ne pas avoir de piano parce qu’on pourrait pincer un quadrille.

Cornudet n’avait pas dit un mot, pas fait un geste ; il paraissait même plongé dans des pensées très graves, et tirait parfois, d’un geste furieux, sa grande barbe qu’il semblait vouloir allonger encore. Enfin, vers minuit, comme on allait se séparer, Loiseau, qui titubait, lui tapa soudain sur le ventre et lui dit en bredouillant : « Vous n’êtes pas farce, vous, ce soir ; vous ne dites rien, citoyen ? » Mais Cornudet releva brusquement la tête, et, parcourant la société d’un regard luisant et terrible : « Je vous dis à tous que vous venez de faire une infamie ! » Il se leva, gagna la porte, répéta encore une fois : « Une infamie ! » et disparut.

Cela jeta un froid d’abord. Loiseau, interloqué, restait bête ; mais il reprit son aplomb, puis, tout à coup, se tordit en répétant : « Ils sont trop verts, mon vieux, ils sont trop verts. » Comme on ne comprenait pas, il raconta les « mystères du corridor ». Alors il y eut une reprise de gaieté formidable. Ces dames s’amusaient comme des folles. Le comte et M. Carré-Lamadon pleuraient à force de rire. Ils ne pouvaient croire.

— Comment ! vous êtes sûr ? Il voulait…

— Je vous dis que je l’ai vu.

— Et, elle a refusé…

— Parce que le Prussien était dans la chambre à côté.

— Pas possible ?

— Je vous le jure.

Le comte étouffait. L’industriel se comprimait le ventre à deux mains. Loiseau continuait :

— Et, vous comprenez, ce soir, il ne la trouve pas drôle, mais pas du tout.

Et tous les trois repartaient, malades, essoufflés.

On se sépara là-dessus. Mais Mme Loiseau, qui était de la nature des orties, fit remarquer à son mari, au moment où ils se couchaient, que « cette chipie » de petite Carré-Lamadon avait ri jaune toute la soirée : « Tu sais, les femmes, quand ça en tient pour l’uniforme, qu’il soit Français ou bien Prussien, ça leur est, ma foi, bien égal. Si ce n’est pas une pitié, Seigneur Dieu ! »

 

Et toute la nuit, dans l’obscurité du corridor coururent comme des frémissements, des bruits légers, à peine sensibles, pareils à des souffles, des effleurements de pieds nus, d’imperceptibles craquements. Et l’on ne dormit que très tard, assurément, car des filets de lumière glissèrent longtemps sous les portes. Le champagne a de ces effets-là ; il trouble, dit-on, le sommeil.

Le lendemain, un clair soleil d’hiver rendait la neige éblouissante. La diligence, attelée enfin, attendait devant la porte, tandis qu’une armée de pigeons blancs, rengorgés dans leurs plumes épaisses, avec un œil rose, taché, au milieu, d’un point noir, se promenaient gravement entre les jambes des six chevaux, et cherchaient leur vie dans le crottin fumant qu’ils éparpillaient.

Le cocher, enveloppé dans sa peau de mouton, grillait une pipe sur le siège, et tous les voyageurs radieux faisaient rapidement empaqueter des provisions pour le reste du voyage.

 

On n’attendait plus que Boule de Suif. Elle parut.

Elle semblait un peu troublée, honteuse ; et elle s’avança timidement vers ses compagnons, qui, tous, d’un même mouvement, se détournèrent comme s’ils ne l’avaient pas aperçue. Le comte prit avec dignité le bras de sa femme et l’éloigna de ce contact impur.

La grosse fille s’arrêta, stupéfaite ; alors, ramassant tout son courage, elle aborda la femme du manufacturier d’un « bonjour, madame » humblement murmuré. L’autre fit de la tête seule un petit salut impertinent qu’elle accompagna d’un regard de vertu outragée. Tout le monde semblait affairé, et l’on se tenait loin d’elle comme si elle eût apporté une infection dans ses jupes. Puis on se précipita vers la voiture où elle arriva seule, la dernière, et reprit en silence la place qu’elle avait occupée pendant la première partie de la route.

On semblait ne pas la voir, ne pas la connaître ; mais Mme Loiseau, la considérant de loin avec indignation, dit à mi-voix à son mari : « Heureusement que je ne suis pas à côté d’elle. »

La lourde voiture s’ébranla, et le voyage recommença.

On ne parla point d’abord. Boule de Suif n’osait pas lever les yeux. Elle se sentait en même temps indignée contre tous ses voisins, et humiliée d’avoir cédé, souillée par les baisers de ce Prussien entre les bras duquel on l’avait hypocritement jetée.

Mais la comtesse, se tournant vers Mme Carré-Lamadon, rompit bientôt ce pénible silence.

— Vous connaissez, je crois, Mme d’Étrelles ?

— Oui, c’est une de mes amies.

— Quelle charmante femme !

— Ravissante ! Une vraie nature d’élite, fort instruite d’ailleurs, et artiste jusqu’au bout des doigts ; elle chante à ravir et dessine dans la perfection.

Le manufacturier causait avec le comte, et au milieu du fracas des vitres un mot parfois jaillissait : « Coupon — échéance — prime — à terme. »

Loiseau, qui avait chipé le vieux jeu de cartes de l’auberge, engraissé par cinq ans de frottement sur les tables mal essuyées, attaqua un bésigue avec sa femme.

Les bonnes sœurs prirent à leur ceinture le long rosaire qui pendait, firent ensemble le signe de la croix, et tout à coup leurs lèvres se mirent à remuer vivement, se hâtant de plus en plus, précipitant leur vague murmure comme pour une course d’oremus ; et de temps en temps elles baisaient une médaille, se signaient de nouveau, puis recommençaient leur marmottement rapide et continu.

Cornudet songeait, immobile.

 

Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes : « Il fait faim », dit-il.

Alors sa femme atteignit un paquet ficelé d’où elle fit sortir un morceau de veau froid. Elle le découpa proprement par tranches minces et fermes, et tous deux se mirent à manger.

— Si nous en faisions autant, dit la comtesse. On y consentit et elle déballa les provisions préparées pour les deux ménages. C’était, dans un de ces vases allongés dont le couvercle porte un lièvre en faïence, pour indiquer qu’un lièvre en pâté gît au-dessous, une charcuterie succulente, où de blanches rivières de lard traversaient la chair brune du gibier, mêlée à d’autres viandes hachées fin. Un beau carré de gruyère, apporté dans un journal, gardait imprimé : « faits divers » sur sa pâte onctueuse.

Les deux bonnes sœurs développèrent un rond de saucisson qui sentait l’ail ; et Cornudet, plongeant les deux mains en même temps dans les vastes poches de son paletot sac, tira de l’une quatre œufs durs et de l’autre le croûton d’un pain. Il détacha la coque, la jeta sous ses pieds dans la paille et se mit à mordre à même les œufs, faisant tomber sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, là-dedans, des étoiles.

Boule de Suif, dans la hâte et l’effarement de son lever, n’avait pu songer à rien ; et elle regardait, exaspérée, suffoquant de rage, tous ces gens qui mangeaient placidement. Une colère tumultueuse la crispa d’abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot d’injures qui lui montait aux lèvres ; mais elle ne pouvait pas parler tant l’exaspération l’étranglait.

Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de bonnes choses qu’ils avaient goulûment dévorées, à ses deux poulets luisants de gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de Bordeaux ; et sa fureur tombant soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupières, et bientôt deux grosses larmes, se détachant des yeux, roulèrent lentement sur ses joues. D’autres les suivirent plus rapides, coulant comme des gouttes d’eau qui filtrent d’une roche, et tombant régulièrement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu’on ne la verrait pas.

Mais la comtesse s’en aperçut et prévint son mari d’un signe. Il haussa les épaules comme pour dire : « Que voulez-vous, ce n’est pas ma faute. » Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura : « Elle pleure sa honte. »

Les deux bonnes sœurs s’étaient remises à prier, après avoir roulé dans un papier le reste de leur saucisson.

Alors Cornudet, qui digérait ses œufs, étendit ses longues jambes sous la banquette d’en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit à siffloter la Marseillaise.

Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assurément, ne plaisait point à ses voisins. Ils devinrent nerveux, agacés, et avaient l’air prêts à hurler comme des chiens qui entendent un orgue de barbarie. Il s’en aperçut, ne s’arrêta plus. Parfois même il fredonnait les paroles :

Amour sacré de la patrie,
Conduis, soutiens, nos bras vengeurs,
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !

 

On fuyait plus vite, la neige étant plus dure ; et jusqu’à Dieppe, pendant les longues heures mornes du voyage, à travers les cahots du chemin, par la nuit tombante, puis dans l’obscurité profonde de la voiture, il continua, avec une obstination féroce, son sifflement vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exaspérés à suivre le chant d’un bout à l’autre, à se rappeler chaque parole qu’ils appliquaient sur chaque mesure.

Et Boule de Suif pleurait toujours ; et parfois un sanglot, qu’elle n’avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les ténèbres.

 

 

FIN

6 juin 2013

Roméo et Juliette, Shakespeare

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Shakespeare

 

Roméo et Juliette

 

Traduction de François-Victor Hugo

 

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Personnages

 

Juliette : Fille de Capulet

Roméo : Fils de Montague

Montague et Capulet : Chefs des deux maisons ennemies

Lady Montague : Femme de Montague

Lady Capulet : Femme de Capulet

La nourrice : Nourrice de Juliette

Mercutio : Parent du Prince et ami de Roméo

Benvolio : Neveu de Montague et ami de Roméo

Tybalt : Neveu de Lady Capulet

Frère Laurence : Moine franciscain

Samson et Grégoire : Valets de Capulet

Balthazar : Page de Roméo

Abraham : Valet de Montague

Pierre : valet de la nourrice

Pâris : Jeune seigneur

Escalus : Prince de Vérone

Un vieillard : Oncle de Capulet

Frère Jean : Religieux franciscain

L’apothicaire

 

 

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PROLOGUE

 

Le Chœur

 

Deux familles, égales en noblesse,

Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène,

Sont entraînées par d'anciennes rancunes à des rixes nouvelles

Où le sang des citoyens souille les mains des citoyens.

 

Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies

A pris naissance, sous des étoiles contraires, un couple d'amoureux

Dont la ruine néfaste et lamentable

Doit ensevelir dans leur tombe l'animosité de leurs parents.

 

Les terribles péripéties de leur fatal amour

Et les effets de la rage obstinée de ces familles,

Que peut seule apaiser la mort de leurs enfants,

Vont en deux heures être exposés sur notre scène.

 

Si vous daignez nous écouter patiemment,

Notre zèle s'efforcera de corriger notre insuffisance.

 

 

 

 

ACTE PREMIER

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

Vérone. – Une place publique. Entrent Samson et Grégoire, armés d'épées et de boucliers.

 

Samson.

– Grégoire, sur ma parole, nous ne supporterons pas leurs brocards.

 

Grégoire.

– Non, nous ne sommes pas gens à porter le brocart.

 

Samson.

– Je veux dire que, s'ils nous mettent en colère, nous allongeons le couteau.

 

Grégoire.

– Oui, mais prends garde qu'on ne t'allonge le cou tôt ou tard.

 

Samson.

– Je frappe vite quand on m'émeut.

 

Grégoire.

– Mais tu es lent à t'émouvoir.

 

Samson.

– Un chien de la maison de Montague m'émeut.

 

Grégoire.

– Qui est ému, remue ; qui est vaillant, tient ferme ; conséquemment, si tu es ému, tu lâches pied.

 

Samson.

– Quand un chien de cette maison-là m'émeut, je tiens ferme. Je suis décidé à prendre le haut du pavé sur tous les Montagues, hommes ou femmes.

 

Grégoire.

– Cela prouve que tu n'es qu'un faible drôle ; les faibles s'appuient toujours au mur.

 

Samson.

– C'est vrai ; et voilà pourquoi les femmes étant les vases les plus faibles, sont toujours adossées au mur ; aussi, quand j'aurai affaire aux Montagues, je repousserai les hommes du mur et j'y adosserai les femmes.

 

Grégoire.

– La querelle ne regarde que nos maîtres et nous, leurs hommes.

 

Samson.

– N'importe ! je veux agir en tyran. Quand je me serai battu avec les hommes, je serai cruel avec les femmes. Il n'y aura plus de vierges !

 

Grégoire.

– Tu feras donc sauter toutes leurs têtes ?

 

Samson.

– Ou tous leurs pucelages. Comprends la chose comme tu voudras.

 

Grégoire.

– Celles-là comprendront la chose, qui la sentiront.

 

Samson.

– Je la leur ferai sentir tant que je pourrai tenir ferme, et l'on sait que je suis un joli morceau de chair.

 

Grégoire.

– Il est fort heureux que tu ne sois pas poisson ; tu aurais fait un pauvre merlan. Tire ton instrument ; en voici deux de la maison de Montague. (Ils dégainent.)

 

 

 

Entrent Abraham et Balthazar

 

Samson.

– Voici mon épée nue ; cherche-leur querelle ; je serai derrière toi.

 

Grégoire.

– Oui, tu te tiendras derrière pour mieux déguerpir.

 

Samson.

– Ne crains rien de moi.

 

Grégoire.

– De toi ? Non, Morbleu.

 

Samson.

– Mettons la loi de notre côté et laissons-les commencer.

 

Grégoire.

– Je vais froncer le sourcil en passant près d'eux, et qu'ils le prennent comme ils le voudront.

 

Samson.

– C'est-à-dire Comme ils n'oseront. Je vais mordre mon pouce en les regardant, et ce sera une disgrâce pour eux, s'ils le supportent.

 

Abraham, à Samson.

– Est-ce à notre intention que vous mordez votre pouce, monsieur ?

 

Samson.

– Je mords mon pouce, monsieur.

 

Abraham.

– Est-ce à notre intention que vous mordez votre pouce, monsieur ?

 

Samson, bas à Grégoire.

– La loi est-elle de notre côté, si je dis oui ?

 

Grégoire, bas à Samson.

– Non.

 

Samson, haut à Abraham.

– Non, monsieur ce n'est pas à votre intention que je mords mon pouce, monsieur ; mais je mords mon pouce, monsieur.

 

Grégoire, à Abraham.

– Cherchez-vous une querelle, monsieur ?

 

Abraham.

– Une querelle, monsieur ? Non, monsieur !

 

Samson.

– Si vous en cherchez une, monsieur, je suis votre homme. Je sers un maître aussi bon que le vôtre.

 

Abraham.

– Mais pas meilleur.

 

Samson.

– Soit, monsieur.

 

Entre, au fond du théâtre, Benvolio ; puis, à distance, derrière lui, Tybalt.

 

Grégoire, à Samson.

– Dis meilleur ! Voici un parent de notre maître.

 

Samson, à Abraham.

– Si fait, monsieur, meilleur !

 

Abraham.

– Vous en avez menti.

 

Samson.

– Dégainez, si vous êtes hommes ! (Tous se mettent en garde.) Grégoire, souviens-toi de ta maîtresse botte !

 

Benvolio, s'avançant la rapière au poing.

– Séparez-vous, imbéciles ! rengainez vos épées ; vous ne savez pas ce que vous faites. (Il rabat les armes des valets.)

 

Tybalt, s'élançant, l'épée nue, derrière Benvolio.

– Quoi ! l'épée à la main, parmi ces marauds sans cœur ! Tourne-toi, Benvolio, et fais face à ta mort.

 

Benvolio, à Tybalt.

– Je ne veux ici que maintenir la paix ; rengaine ton épée, ou emploie-la, comme moi, à séparer ces hommes.

 

Tybalt.

– Quoi, l'épée à la main, tu parles de paix ! Ce mot, je le hais, comme je hais l'enfer, tous les Montagues et toi. À toi, lâche !

 

Tous se battent. D'autres partisans des deux maisons arrivent et se joignent à la mêlée. Alors arrivent des citoyens armés de bâtons.

 

Premier Citoyen.

– À l'œuvre les bâtons, les piques, les partisanes ! Frappez ! Écrasez-les ! À bas les Montagues ! À bas les Capulets !

 

Entrent Capulet, en robe de chambre, et lady Capulet.

 

Capulet.

– Quel est ce bruit ?… Holà ! qu'on me donne ma grande épée.

 

Lady Capulet.

– Non ! une béquille ! une béquille !… Pourquoi demander une épée ?

 

Capulet.

– Mon épée, dis-je ! le vieux Montague arrive et brandit sa rapière en me narguant !

 

Entrent Montague, l'épée à la main, et lady Montague.

 

Montague.

– À toi, misérable Capulet !… Ne me retenez pas ! lâchez-moi.

 

Lady Montague, le retenant.

– Tu ne feras pas un seul pas vers ton ennemi.

 

Entre le Prince Escalus, avec sa suite.

 

Le Prince.

– Sujets rebelles, ennemis de la paix ! profanateurs qui souillez cet acier par un fratricide !… Est-ce qu'on ne m'entend pas ?… Holà ! vous tous, hommes ou brutes, qui éteignez la flamme de votre rage pernicieuse dans les flots de pourpre échappés de vos veines, sous peine de torture, obéissez ! Que vos mains sanglantes jettent à terre ces épées trempées dans le crime, et écoutez la sentence de votre Prince irrité ! (Tous les combattants s'arrêtent.) Trois querelles civiles, nées d'une parole en l'air, ont déjà troublé le repos de nos rues, par ta faute, vieux Capulet, et par la tienne, Montague ; trois fois les anciens de Vérone, dépouillant le vêtement grave qui leur sied, ont dû saisir de leurs vieilles mains leurs vieilles partisanes, gangrenées par la rouille, pour séparer vos haines gangrenées. Si jamais vous troublez encore nos rues, votre vie payera le dommage fait à la paix. Pour cette fois, que tous se retirent. Vous, Capulet, venez avec moi ; et vous, Montague, vous vous rendrez cette après-midi, pour connaître notre décision ultérieure sur cette affaire, au vieux château de Villafranca, siège ordinaire de notre justice. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se séparent !

 

Tous sortent, excepté Montague, lady Montague et Benvolio.

 

Montague.

– Qui donc a réveillé cette ancienne querelle ? Parlez, neveu, étiez-vous là quand les choses ont commencé ?

 

Benvolio.

– Les gens de votre adversaire et les vôtres se battaient ici à outrance quand je suis arrivé ; j'ai dégainé pour les séparer ; à l'instant même est survenu le fougueux Tybalt, l'épée haute, vociférant ses défis à mon oreille, en même temps qu'il agitait sa lame autour de sa tête et pourfendait l'air qui narguait son impuissance par un sifflement. Tandis que nous échangions les coups et les estocades, sont arrivés des deux côtés de nouveaux partisans qui ont combattu jusqu'à ce que le Prince soit venu les séparer

 

Lady Montague.

– Oh ! où est donc Roméo ? l'avez-vous vu aujourd'hui ? Je suis bien aise qu'il n'ait pas été dans cette bagarre.

 

Benvolio.

– Madame, une heure avant que le soleil sacré perçât la vitre d'or de l'Orient, mon esprit agité m'a entraîné à sortir ; tout en marchant dans le bois de sycomores qui s'étend à l'ouest de la ville, j'ai vu votre fils qui s'y promenait déjà ; je me suis dirigé vers lui, mais, à mon aspect, il s'est dérobé dans les profondeurs du bois. Pour moi, jugeant de ses émotions par les miennes, qui ne sont jamais aussi absorbantes que quand elles sont solitaires, j'ai suivi ma fantaisie sans poursuivre la sienne, et j'ai évité volontiers qui me fuyait si volontiers.

 

Montague.

– Voilà bien des matinées qu'on l'a vu là augmenter de ses larmes la fraîche rosée du matin et à force de soupirs ajouter des nuages aux nuages. Mais, aussitôt que le vivifiant soleil commence, dans le plus lointain Orient, à tirer les rideaux ombreux du lit de l'Aurore, vite mon fils accablé fuit la lumière ; il rentre, s'emprisonne dans sa chambre, ferme ses fenêtres, tire le verrou sur le beau jour et se fait une nuit artificielle. Ah ! cette humeur sombre lui sera fatale, si de bons conseils n'en dissipent la cause.

 

Benvolio.

– Cette cause, la connaissez-vous, mon noble oncle ?

 

Montague.

– Je ne la connais pas et je n'ai pu l'apprendre de lui.

 

Benvolio.

– Avez-vous insisté près de lui suffisamment ?

 

Montague.

– J'ai insisté moi-même, ainsi que beaucoup de mes amis ; mais il est le seul conseiller de ses passions ; il est l'unique confident de lui-même, confident peu sage peut-être, mais aussi secret, aussi impénétrable, aussi fermé à la recherche et à l'examen que le bouton qui est rongé par un ver jaloux avant de pouvoir épanouir à l'air ses pétales embaumés et offrir sa beauté au soleil ! Si seulement nous pouvions savoir d'où lui viennent ces douleurs, nous serions aussi empressés pour les guérir que pour les connaître.

 

Roméo paraît à distance.

 

Benvolio.

– Tenez, le voici qui vient. Éloignez-vous, je vous prie ; ou je connaîtrai ses peines, ou je serai bien des fois refusé.

 

Montague.

– Puisses-tu, en restant, être assez heureux pour entendre une confession complète !… Allons, madame, partons ! (Sortent Montague et lady Montague.)

 

Benvolio.

– Bonne matinée, cousin !

 

Roméo.

– Le jour est-il si jeune encore ?

 

Benvolio.

– Neuf heures viennent de sonner.

 

Roméo.

– Oh ! que les heures tristes semblent longues ! N'est-ce pas mon père qui vient de partir si vite ?

 

Benvolio.

– C'est lui-même. Quelle est donc la tristesse qui allonge les heures de Roméo ?

 

Roméo.

– La tristesse de ne pas avoir ce qui les abrégerait.

 

Benvolio.

– Amoureux ?

 

Roméo.

– Éperdu…

 

Benvolio.

– D'amour ?

 

Roméo.

– Des dédains de celle que j'aime.

 

Benvolio.

– Hélas ! faut-il que l'amour si doux en apparence, soit si tyrannique et si cruel à l'épreuve !

 

Roméo.

– Hélas ! faut-il que l'amour malgré le bandeau qui l'aveugle, trouve toujours, sans y voir, un chemin vers son but !… Où dînerons-nous ?… ô mon Dieu !… Quel était ce tapage ?… Mais non, ne me le dis pas, car je sais tout ! Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour… Amour ! ô tumultueux amour ! ô amoureuse haine ! ô tout, créé de rien ! ô lourde légèreté ! Vanité sérieuse ! Informe chaos de ravissantes visions ! Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive ! Sommeil toujours éveillé qui n'est pas ce qu'il est ! Voilà l'amour que je sens et je n'y sens pas d'amour… Tu ris, n'est-ce pas ?

 

Benvolio.

– Non, cousin : je pleurerais plutôt.

 

Roméo.

– Bonne âme !… et de quoi ?

 

Benvolio.

– De voir ta bonne âme si accablée.

 

Roméo.

– Oui, tel est l'effet de la sympathie. La douleur ne pesait qu'à mon cœur, et tu veux l'étendre sous la pression de la tienne : cette affection que tu me montres ajoute une peine de plus à l'excès de mes peines. L'amour est une fumée de soupirs ; dégagé, c'est une flamme qui étincelle aux yeux des amants ; comprimé, c'est une mer qu'alimentent leurs larmes. Qu'est-ce encore ? La folie la plus raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante douceur !… Au revoir, mon cousin. (Il va pour sortir)

 

Benvolio.

– Doucement, je vais vous accompagner : vous me faites injure en me quittant ainsi.

 

Roméo.

– Bah ! je me suis perdu moi-même ; je ne suis plus ici ; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est ailleurs.

 

Benvolio.

– Dites-moi sérieusement qui vous aimez.

 

Roméo.

– Sérieusement ? Roméo ne peut le dire qu'avec des sanglots.

 

Benvolio.

– Avec des sanglots ? Non ! dites-le-moi sérieusement.

 

Roméo.

– Dis donc à un malade de faire sérieusement son testament ! Ah ! ta demande s'adresse mal à qui est si mal ! Sérieusement, cousin, j'aime une femme.

 

Benvolio.

– En le devinant, j'avais touché juste.

 

Roméo.

– Excellent tireur !… j'ajoute qu'elle est d'une éclatante beauté.

 

Benvolio.

– Plus le but est éclatant, beau cousin, plus il est facile à atteindre.

 

Roméo.

– Ce trait-là frappe à côté ; car elle est hors d'atteinte des flèches de Cupidon : elle a le caractère de Diane ; armée d'une chasteté à toute épreuve, elle vit à l'abri de l'arc enfantin de l'Amour ; elle ne se laisse pas assiéger en termes amoureux, elle se dérobe au choc des regards provocants et ferme son giron à l'or qui séduirait une sainte. Oh ! elle est riche en beauté, misérable seulement en ce que ses beaux trésors doivent mourir avec elle !

 

Benvolio.

– Elle a donc juré de vivre toujours chaste ?

 

Roméo.

– Elle l'a juré, et cette réserve produit une perte immense. En affamant une telle beauté par ses rigueurs, elle en déshérite toute la postérité. Elle est trop belle, trop sage, trop sagement belle, car elle mérite le ciel en faisant mon désespoir. Elle a juré de n'aimer jamais, et ce serment me tue en me laissant vivre, puisque c'est un vivant qui te parle.

 

Benvolio.

– Suis mon conseil : cesse de penser à elle.

 

Roméo.

– Oh ! apprends-moi comment je puis cesser de penser.

 

Benvolio.

– En rendant la liberté à tes yeux : examine d'autres beautés.

 

Roméo.

– Ce serait le moyen de rehausser encore ses grâces exquises. Les bienheureux masques qui baisent le front des belles ne servent, par leur noirceur, qu'à nous rappeler la blancheur qu'ils cachent. L'homme frappé de cécité ne saurait oublier le précieux trésor qu'il a perdu avec la vue. Montre-moi la plus charmante maîtresse : que sera pour moi sa beauté, sinon une page où je pourrai lire le nom d'une beauté plus charmante encore ? Adieu : tu ne saurais m'apprendre à oublier

 

Benvolio.

– J'achèterai ce secret-là, dussé-je mourir insolvable ! (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE II

 

Devant la maison de Capulet. Entrent Capulet, Pâris et un valet.

 

Capulet.

– Montague est lié comme moi, et sous une égale caution. Il n'est pas bien difficile, je pense, à des vieillards comme nous de garder la paix.

 

Pâris.

– Vous avez tous deux la plus honorable réputation ; et c'est pitié que vous ayez vécu si longtemps en querelle… Mais maintenant, monseigneur, que répondez-vous à ma requête ?

 

Capulet.

– Je ne puis que redire ce que j'ai déjà dit. Mon enfant est encore étrangère au monde ; elle n'a pas encore vu la fin de ses quatorze ans ; laissons deux étés encore se flétrir dans leur orgueil, avant de la juger mûre pour le mariage.

 

Pâris.

– De plus jeunes qu'elle sont déjà d'heureuses mères.

 

Capulet.

– Trop vite étiolées sont ces mères trop précoces… La terre a englouti toutes mes espérances ; Juliette seule, Juliette est la reine espérée de ma terre. Courtisez-la gentil Pâris, obtenez son cœur ; mon bon vouloir n'est que la conséquence de son assentiment ; si vous lui agréez, c'est de son choix que dépendent mon approbation et mon plein consentement… Je donne ce soir une fête, consacrée par un vieil usage, à laquelle j'invite ceux que j'aime ; vous serez le très bienvenu, si vous voulez être du nombre. Ce soir, dans ma pauvre demeure, attendez-vous à contempler des étoiles qui, tout en foulant la terre, éclipseront la clarté des cieux. Les délicieux transports qu'éprouvent les jeunes galants alors qu'avril tout pimpant arrive sur les talons de l'imposant hiver, vous les ressentirez ce soir chez moi, au milieu de ces fraîches beautés en bouton. Écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et donnez la préférence à celle qui la méritera. Ma fille sera une de celles que vous verrez, et, si elle ne se fait pas compter elle peut du moins faire nombre. Allons, venez avec moi… (Au valet.) Holà, maraud ! tu vas te démener à travers notre belle Vérone ; tu iras trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, et tu leur diras que ma maison et mon hospitalité sont mises à leur disposition. (Il remet un papier au valet et sort avec Pâris.)

 

Le Valet, seul, les yeux fixés sur le papier

– Trouver les gens dont les noms sont écrits ici ? Il est écrit… que le cordonnier doit se servir de son aune, le tailleur de son alêne, le pêcheur de ses pinceaux et le peintre de ses filets ; mais moi, on veut que j'aille trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, quand je ne peux même pas trouver quels noms a écrits ici l'écrivain ! Il faut que je m'adresse aux savants… Heureuse rencontre !

 

Entrent Benvolio et Roméo.

 

Benvolio.

– Bah ! mon cher, une inflammation éteint une autre inflammation ; une peine est amoindrie par les angoisses d'une autre peine. La tête te tournera-t-elle ? tourne en sens inverse, et tu te remettras… Une douleur désespérée se guérit par les langueurs d'une douleur nouvelle ; que tes regards aspirent un nouveau poison, et l'ancien perdra son action vénéneuse.

 

Roméo, ironiquement.

– La feuille de plantain est excellente pour cela.

 

Benvolio.

– Pourquoi, je te prie ?

 

Roméo.

– Pour une jambe cassée.

 

Benvolio.

– Ça, Roméo, es-tu fou ?

 

Roméo.

– Pas fou précisément, mais lié plus durement qu'un fou ; je suis tenu en prison, mis à la diète, flagellé, tourmenté et… (Au valet.) Bonsoir, mon bon ami.

 

Le Valet.

– Dieu vous donne le bonsoir !… Dites-moi, monsieur savez-vous lire ?

 

Roméo.

– Oui, ma propre fortune dans ma misère.

 

Le Valet.

– Peut-être avez-vous appris ça sans livre ; mais, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu ?

 

Roméo.

– Oui, si j'en connais les lettres et la langue.

 

Le Valet.

– Vous parlez congrûment. Le ciel vous tienne en joie ! (Il va pour se retirer)

 

Roméo, le rappelant.

– Arrête, l'ami, je sais lire. (Il prend le papier des mains du valet et lit :) “Le signor Martino, sa femme et ses filles ; le comte Anselme et ses charmantes sœurs ; la veuve du signor Vitruvio ; le signor Placentio et ses aimables nièces ; Mercutio et son frère valentin ; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles ; ma jolie nièce Rosaline ; Livia ; le signor Valentio et son cousin Tybalt ; Lucio et la vive Héléna.” (Rendant le papier.) Voilà une belle assemblée. Où doit-elle se rendre ?

 

Le Valet.

– Là-haut.

 

Roméo.

– Où cela ?

 

Le Valet.

– Chez nous, à souper

 

Roméo.

– Chez qui ?

 

Le Valet.

– Chez mon maître.

 

Roméo.

– J'aurais dû commencer par cette question.

 

Le Valet.

– Je vais tout vous dire sans que vous le demandiez : mon maître est le grand et riche Capulet ; si vous n'êtes pas de la maison des Montagues, je vous invite à venir chez nous faire sauter un cruchon de vin… Dieu vous tienne en joie ! (Il sort.)

 

Benvolio.

– C'est l'antique fête des Capulets ; la charmante Rosaline, celle que tu aimes tant, y soupera, ainsi que toutes les beautés admirées de Vérone ; vas-y, puis, d'un œil impartial, compare son visage à d'autres que je te montrerai, et je te ferai convenir que ton cygne n'est qu'un corbeau.

 

Roméo.

– Si jamais mon regard, en dépit d'une religieuse dévotion, proclamait un tel mensonge, que mes larmes se changent en flammes ! et que mes yeux, restés vivants, quoique tant de fois noyés, transparents hérétiques, soient brûlés comme imposteurs ! Une femme plus belle que ma bien-aimée ! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son égale depuis qu'a commencé le monde !

 

Benvolio.

– Bah ! vous l'avez vue belle, parce que vous l'avez vue seule ; pour vos yeux, elle n'avait d'autre contrepoids qu'elle-même ; mais, dans ces balances cristallines, mettez votre bien-aimée en regard de telle autre beauté que je vous montrerai toute brillante à cette fête, et elle n'aura plus cet éclat qu'elle a pour vous aujourd'hui.

 

Roméo.

– Soit ! J'irai, non pour voir ce que tu dis, mais pour jouir de la splendeur de mon adorée. (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE III

 

Dans la maison de Capulet. Entrent lady Capulet et la nourrice.

 

Lady Capulet.

– Nourrice, où est ma fille ? Appelle-la.

 

La Nourrice.

– Eh ! par ma virginité de douze ans, je lui ai dit de venir… (Appelant.) Allons, mon agneau ! allons, mon oiselle ! Dieu me pardonne !… Où est donc cette fille ?… Allons, Juliette !

 

 

 

Entre Juliette.

 

Juliette.

– Eh bien, qui m'appelle ?

 

La Nourrice.

– Votre mère.

 

Juliette.

– Me voici, madame. Quelle est votre volonté ?

 

Lady Capulet.

– Voici la chose… Nourrice, laisse-nous un peu ; nous avons à causer en secret… (La nourrice va pour sortir.) Non, reviens, nourrice ; je me suis ravisée, tu assisteras à notre conciliabule. Tu sais que ma fille est d'un joli âge.

 

La Nourrice.

– Ma foi, je puis dire son âge à une heure près.

 

Lady Capulet.

– Elle n'a pas quatorze ans.

 

La Nourrice.

– Je parierais quatorze de mes dents, et, à ma grande douleur je n'en ai plus que quatre, qu'elle n'a pas quatorze ans… Combien y a-t-il d'ici à la Saint-Pierre-ès-Liens ?

 

Lady Capulet.

– Une quinzaine au moins.

 

La Nourrice.

– Au moins ou au plus, n'importe ! Entre tous les jours de l'année, c'est précisément la veille au soir de la Saint-Pierre-ès-Liens qu'elle aura quatorze ans. Suzanne et elle, Dieu garde toutes les âmes chrétiennes ! étaient du même âge… Oui, à présent, Suzanne est avec Dieu : elle était trop bonne pour moi ; mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre-ès-Liens elle aura quatorze ans ; elle les aura, ma parole. Je m'en souviens bien. Il y a maintenant onze ans du tremblement de terre ; et elle fut sevrée, je ne l'oublierai jamais, entre tous les jours de l'année, précisément ce jour-là ; car j'avais mis de l'absinthe au bout de mon sein, et j'étais assise au soleil contre le mur du pigeonnier ; monseigneur et vous, vous étiez alors à Mantoue… Oh ! j'ai le cerveau solide !… Mais, comme je disais, dès qu'elle eut goûté l'absinthe au bout de mon sein et qu'elle en eut senti l'amertume, il fallait voir comme la petite folle, toute furieuse, s'est emportée contre le téton ! Tremble, fit le pigeonnier ; il n'était pas besoin, je vous jure, de me dire de décamper… Et il y a onze ans de ça ; car alors elle pouvait se tenir toute seule ; oui, par la sainte croix, elle pouvait courir et trottiner tout partout ; car, tenez, la veille même, elle s'était cogné le front ; et alors mon mari, Dieu soit avec son âme ! c'était un homme bien gai ! releva l'enfant : “oui-da, dit-il, tu tombes sur la face ? Quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas sur le dos ; n'est-ce pas, Juju ?” Et, par Notre-Dame, la petite friponne cessa de pleurer et dit : “oui !” Voyez donc à présent comme une plaisanterie vient à point ! Je garantis que, quand je vivrais mille ans, je n'oublierais jamais ça : “N'est-ce pas, Juju ?” fit-il ; et la petite folle s'arrêta et dit : “oui !”

 

Lady Capulet.

– En voilà assez ; je t'en prie, tais-toi.

 

La Nourrice.

– Oui, madame ; pourtant je ne peux pas m'empêcher de rire quand je songe qu'elle cessa de pleurer et dit : “oui !” Et pourtant je garantis qu'elle avait au front une bosse aussi grosse qu'une coque de jeune poussin, un coup terrible ! et elle pleurait amèrement. “oui-da, fit mon mari, tu tombes sur la face ? Quand tu seras d'âge, tu tomberas sur le dos : n'est-ce pas, Juju ?” Et elle s'arrêta et dit : “oui !”

 

Juliette.

– Arrête-toi donc aussi, je t'en prie, nourrice !

 

La Nourrice.

– Paix ! j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce ! tu étais le plus joli poupon que j'aie jamais nourri ; si je puis vivre pour te voir marier un jour, je serai satisfaite.

 

Lady Capulet :

– Voilà justement le sujet dont je viens l'entretenir… Dis-moi, Juliette, ma fille, quelle disposition te sens-tu pour le mariage ?

 

Juliette.

– C'est un honneur auquel je n'ai pas même songé.

 

La Nourrice.

– Un honneur ! Si je n'étais pas ton unique nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait.

 

Lady Capulet.

– Eh bien, songez au mariage, dès à présent ; de plus jeunes que vous, dames fort estimées, ici à Vérone même, sont déjà devenues mères ; si je ne me trompe, j'étais mère moi-même avant l'âge où vous êtes fille encore. En deux mots, voici : le vaillant Pâris vous recherche pour sa fiancée.

 

La Nourrice.

– Voilà un homme, ma jeune dame ! un homme comme le monde entier… Quoi ! c'est un homme en cire !

 

Lady Capulet.

– Le parterre de Vérone n'offre pas une fleur pareille.

 

La Nourrice.

– Oui, ma foi, il est la fleur du pays, la fleur par excellence.

 

Lady Capulet.

– Qu'en dites-vous ? pourriez-vous aimer ce gentilhomme ? Ce soir vous le verrez à notre fête ; lisez alors sur le visage du jeune Pâris, et observez toutes les grâces qu'il a tracées à la plume de la beauté ; examinez ces traits si bien mariés, et voyez quel charme chacun prête à l'autre ; si quelque chose reste obscur en cette belle page, vous le trouverez éclairci sur la marge de ses yeux. Ce précieux livre d'amour, cet amant jusqu'ici détaché, pour être parfait, n'a besoin que d'être relié !… Le poisson brille sous la vague, et c'est la splendeur suprême pour le beau extérieur de receler le beau intérieur ; aux yeux de beaucoup, il n'en est que plus magnifique, le livre qui d'un fermoir d'or étreint la légende d'or ! Ainsi, en l'épousant, vous aurez part à tout ce qu'il possède, sans que vous-même soyez en rien diminuée.

 

La Nourrice.

– Elle, diminuer ! Elle grossira, bien plutôt. Les femmes s'arrondissent auprès des hommes !

 

Lady Capulet, à Juliette.

– Bref, dites-moi si vous répondrez à l'amour de Pâris.

 

Juliette.

– Je verrai à l'aimer, S'il suffit de voir pour aimer ! mais mon attention à son égard ne dépassera pas la portée que lui donneront vos encouragements.

 

Entre un valet.

 

Le Valet.

– Madame, les invités sont venus, le souper est servi ; on vous appelle ; on demande mademoiselle ; on maudit la nourrice à l'office ; et tout est terminé. Il faut que je m'en aille pour servir ; je vous en conjure, venez vite.

 

Lady Capulet.

– Nous te suivons. Juliette, le comte nous attend.

 

La Nourrice.

– Va, fillette, va ajouter d'heureuses nuits à tes heureux jours. (Tous sortent.)

 

 

 

SCÈNE IV

 

Une place sur laquelle est située la maison de Capulet. Entrent Roméo, costumé ; Mercutio, Benvolio, avec cinq ou six autres masques ; des gens portant des torches, et des musiciens.

 

 

Roméo.

– Voyons, faut-il prononcer un discours pour nous excuser ou entrer sans apologie ?

 

Benvolio.

– Ces harangues prolixes ne sont plus de mode. Nous n'aurons pas de Cupidon aux yeux bandés d'une écharpe, portant un arc peint à la tartare, et faisant fuir les dames comme un épouvantail ; pas de prologue appris par cœur et mollement débité à l'aide d'un souffleur pour préparer notre entrée. Qu'ils nous estiment dans la mesure qu'il leur plaira ; nous leur danserons une mesure, et nous partirons.

 

Roméo.

– Qu'on me donne une torche ! Je ne suis pas en train pour gambader ! Sombre comme je suis, je veux porter la lumière.

 

Mercutio.

– Ah ! mon doux Roméo, nous voulions que vous dansiez.

 

Roméo.

– Non, croyez-moi : vous avez tous la chaussure de bal et le talon léger : moi, j'ai une âme de plomb qui me cloue au sol et m'ôte le talent de remuer.

 

Mercutio.

– Vous êtes amoureux ; empruntez à Cupidon ses ailes, et vous dépasserez dans votre vol notre vulgaire essor.

 

Roméo.

– Ses flèches m'ont trop cruellement blessé pour que je puisse m'élancer sur ses ailes légères ; enchaîné comme je le suis, je ne saurais m'élever au-dessus d'une immuable douleur, je succombe sous l'amour qui m'écrase.

 

Mercutio.

– Prenez le dessus et vous l'écraserez : le délicat enfant sera bien vite accablé par vous.

 

Roméo.

– L'amour, un délicat enfant ! Il est brutal, rude, violent ! il écorche comme l'épine.

 

Mercutio.

– Si l'amour est brutal avec vous, soyez brutal avec lui ; écorchez l'amour qui vous écorche, et vous le dompterez. (Aux valets.) Donnez-moi un étui à mettre mon visage ! (Se masquant.) Un masque sur un masque ! Peu m'importe à présent qu'un regard curieux cherche à découvrir mes laideurs ! Voilà d'épais sourcils qui rougiront pour moi !

 

Benvolio.

– Allons, frappons et entrons ; aussitôt dedans, que chacun ait recours à ses jambes.

 

Roméo.

– À moi une torche ! Que les galants au cœur léger agacent du pied la natte insensible. Pour moi, je m'accommode d'une phrase de grand-père : je tiendrai la chandelle et je regarderai… À vos brillants ébats mon humeur noire ferait tache.

 

Mercutio.

– Bah ! la nuit tous les chats sont gris ! Si tu es en humeur noire, nous te tirerons, sauf respect, du bourbier de cet amour où tu patauges jusqu'aux oreilles… Allons vite. Nous usons notre éclairage de jour…

 

Roméo.

– Comment cela ?

 

Mercutio.

– Je veux dire, messire, qu'en nous attardant nous consumons nos lumières en pure perte, comme des lampes en plein jour… Ne tenez compte que de ma pensée : notre mérite est cinq fois dans notre intention pour une fois qu'il est dans notre bel esprit.

 

Roméo.

– En allant à cette mascarade, nous avons bonne intention, mais il y a peu d'esprit à y aller.

 

Mercutio.

– Peut-on demander pourquoi ?

 

Roméo.

– J'ai fait un rêve cette nuit.

 

Mercutio.

– Et moi aussi.

 

Roméo.

– Eh bien ! qu'avez-vous rêvé ?

 

Mercutio.

– Que souvent les rêveurs sont mis dedans !

 

Roméo.

– Oui, dans le lit où, tout en dormant, ils rêvent la vérité.

 

Mercutio.

– Oh ! je vois bien, la reine Mab vous a fait visite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plus grande qu'une agate à l'index d'un alderman, traînée par un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char sont faits de longues pattes de faucheux ; la capote, d'ailes de sauterelles ; les rênes, de la plus fine toile d'araignée ; les harnais, d'humides rayons de lune. Son fouet, fait d'un os de griffon, a pour corde un fil de la Vierge. Son cocher est un petit cousin en livrée grise, moins gros de moitié qu'une petite bête ronde tirée avec une épingle du doigt paresseux d'une servante. Son chariot est une noisette, vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carrossier immémorial des fées. C'est dans cet apparat qu'elle galope de nuit en nuit à travers les cerveaux des amants qui alors rêvent d'amour sur les genoux des courtisans qui rêvent aussitôt de courtoisies, sur les doigts des gens de loi qui aussitôt rêvent d'honoraires, sur les lèvres des dames qui rêvent de baisers aussitôt ! Ces lèvres, Mab les crible souvent d'ampoules, irritée de ce que leur haleine est gâtée par quelque pommade. Tantôt elle galope sur le nez d'un solliciteur, et vite il rêve qu'il flaire une place ; tantôt elle vient avec la queue d'un cochon de la dîme chatouiller la narine d'un curé endormi, et vite il rêve d'un autre bénéfice ; tantôt elle passe sur le cou d'un soldat, et alors il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d'embuscades, de lames espagnoles, de rasades profondes de cinq brasses, et puis de tambours battant à son oreille ; sur quoi il tressaille, s'éveille, et, ainsi alarmé, jure une prière ou deux, et se rendort. C'est cette même Mab qui, la nuit, tresse la crinière des chevaux et dans les poils emmêlés durcit ces nœuds magiques qu'on ne peut débrouiller sans encourir malheur. C'est la stryge qui, quand les filles sont couchées sur le dos, les étreint et les habitue à porter leur charge pour en faire des femmes à solide carrure. C'est elle…

 

Roméo.

– Paix, paix, Mercutio, paix. Tu nous parles de riens !

 

Mercutio.

– En effet, je parle des rêves, ces enfants d'un cerveau en délire, que peut seule engendrer l'hallucination, aussi insubstantielle que l'air, et plus variable que le vent qui caresse en ce moment le sein glacé du nord, et qui, tout à l'heure, s'échappant dans une bouffée de colère, va se tourner vers le midi encore humide de rosée !

 

Benvolio.

– Ce vent dont vous parlez nous emporte hors de nous-mêmes : le souper est fini et nous arriverons trop tard.

 

Roméo.

– Trop tôt, j'en ai peur ! Mon âme pressent qu'une amère catastrophe, encore suspendue à mon étoile, aura pour date funeste cette nuit de fête, et terminera la méprisable existence contenue dans mon sein par le coup sinistre d'une mort prématurée. Mais que celui qui est le nautonier de ma destinée dirige ma voile !… En avant, joyeux amis !

 

Benvolio.

– Battez, tambours ! (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE V

 

Une salle dans la maison de Capulet. Entrent plusieurs valets portant des serviettes.

 

Premier Valet.

– Où est donc Laterine, qu'il ne m'aide pas à desservir ? Lui, soulever une assiette ! Lui, frotter une table ! Fi donc !

 

Deuxième Valet.

– Quand le soin d'une maison est confié aux mains d'un ou deux hommes, et que ces mains ne sont même pas lavées, c'est une sale chose.

 

Premier Valet.

– Dehors les tabourets !… Enlevez le buffet !… Attention à l'argenterie… (À l'un de ses camarades.) Mon bon, mets-moi de côté un massepain ; et, si tu m'aimes, dis au portier de laisser entrer Suzanne Lameule et Nelly… Antoine ! Laterine !

 

Troisième Valet.

– Voilà, mon garçon ! présent !

 

Premier Valet.

– On vous attend, On vous appelle, On vous demande, on vous cherche dans la grande chambre.

 

Troisième Valet.

– Nous ne pouvons pas être ici et là… Vivement, mes enfants ; mettez-y un peu d'entrain, et que le dernier restant emporte tout. (Ils se retirent.)

 

Entrent le vieux Capulet, puis, parmi la foule des convives, Tybalt, Juliette et la nourrice ; enfin Roméo, accompagné de ses amis, tous masqués. Les valets vont et viennent.

 

Capulet.

– Messieurs, soyez les bienvenus ! Celles de ces dames qui ne sont pas affligées de cors aux pieds vont vous donner de l'exercice !… Ah ! ah ! mes donzelles ! qui de vous toutes refusera de danser à présent ? Celle qui fera la mijaurée, celle-là, je jurerai qu'elle a des cors ! Eh ! je vous prends par l'endroit sensible, n'est-ce pas ? (À de nouveaux arrivants.) Vous êtes les bienvenus, messieurs… J'ai vu le temps où, moi aussi, je portais un masque et où je savais chuchoter à l'oreille des belles dames de ces mots qui les charment : ce temps-là n'est plus, il n'est plus, il n'est plus ! (À de nouveaux arrivants.) Vous êtes les bienvenus, messieurs… Allons, musiciens, jouez ! Salle nette pour le bal ! Qu'on fasse place ! et en avant, jeunes filles ! (La musique joue. les danses commencent. Aux valets.) Encore des lumières, marauds. Redressez ces tables, et éteignez le feu ; il fait trop chaud ici. (À son cousin Capulet, qui arrive.) Ah ! mon cher ce plaisir inespéré est d'autant mieux venu… Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin Capulet ; car vous et moi, nous avons passé nos jours de danse. Combien de temps y a-t-il depuis le dernier bal où vous et moi nous étions masqués ?

 

Deuxième Capulet.

– Trente ans, par Notre-Dame !

 

Premier Capulet.

– Bah ! mon cher ! pas tant que ça ! pas tant que ça ! C'était à la noce de Lucentio. Vienne la Pentecôte aussi vite qu'elle voudra, il y aura de cela quelque vingt-cinq ans ; et cette fois nous étions masqués.

 

Deuxième Capulet.

– Il y a plus longtemps, il y a plus longtemps : son fils est plus âgé, messire ; son fils a trente ans.

 

Premier Capulet.

– Pouvez-vous dire ça ! Son fils était encore mineur il y a deux ans.

 

Roméo, à un valet, montrant Juliette.

– Quelle est cette dame qui enrichit la main de ce cavalier, là-bas ?

 

Le Valet.

– Je ne sais pas, monsieur.

 

Roméo.

– Oh ! elle apprend aux flambeaux à illuminer ! Sa beauté est suspendue à la face de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'une Éthiopienne ! Beauté trop précieuse pour la possession, trop exquise pour la terre ! Telle la colombe de neige dans une troupe de corneilles, telle apparaît cette jeune dame au milieu de ses compagnes. Cette danse finie, j'épierai la place où elle se tient, et je donnerai à ma main grossière le bonheur de toucher la sienne. Mon cœur a-t-il aimé jusqu'ici ? Non ; jurez-le, mes yeux ! Car jusqu'à ce soir, je n'avais pas vu la vraie beauté.

 

Tybalt, désignant Roméo.

– Je reconnais cette voix ; ce doit être un Montague… (À un page.) Va me chercher ma rapière, page ! Quoi ! le misérable ose venir ici, couvert d'un masque grotesque, pour insulter et narguer notre solennité ? Ah ! par l'antique honneur de ma race, je ne crois pas qu'il y ait péché à l'étendre mort !

 

Premier Capulet, s'approchant de Tybalt.

– Eh bien ! qu'as-tu donc, mon neveu ? Pourquoi cette tempête ?

 

Tybalt.

– Mon oncle, voici un Montague, un de nos ennemis, un misérable qui est venu ici par bravade insulter à notre soirée solennelle.

 

Premier Capulet.

– N'est-ce pas le jeune Roméo ?

 

Tybalt.

– C'est lui, ce misérable Roméo !

 

Premier Capulet.

– Du Calme, gentil cousin ! laisse-le tranquille ; il a les manières du plus courtois gentilhomme ; et, à dire vrai, Vérone est fière de lui, comme d'un jouvenceau vertueux et bien élevé. Je ne voudrais pas, pour toutes les richesses de cette ville, qu'ici, dans ma maison, il lui fût fait une avanie. Aie donc patience, ne fais pas attention à lui, c'est ma volonté ; si tu la respectes, prends un air gracieux et laisse là cette mine farouche qui sied mal dans une fête.

 

Tybalt.

– Elle sied bien dès qu'on a pour hôte un tel misérable ; je ne le tolérerai pas !

 

Premier Capulet.

– Vous le tolérerez ! qu'est-ce à dire, monsieur le freluquet ! J'entends que vous le tolériez… Allons donc ! Qui est le maître ici, vous ou moi ? Allons donc ! Vous ne le tolérerez pas ! Dieu me pardonne ! Vous voulez soulever une émeute au milieu de mes hôtes ! Vous voulez mettre le vin en perce ! Vous voulez faire l'homme !

 

Tybalt.

– Mais, mon oncle, c'est une honte.

 

Premier Capulet.

– Allons, allons, vous êtes un insolent garçon. En vérité, cette incartade pourrait vous coûter cher : Je sais ce que je dis… Il faut que vous me contrariiez !… Morbleu ! c'est le moment !… (Aux danseurs.) À merveille, mes chers cœurs !… (À Tybalt.) Vous êtes un faquin… Restez tranquille, sinon… (Aux valets.) Des lumières ! encore des lumières ! par décence ! (À Tybalt.) Je vous ferai rester tranquille, allez ! (Aux danseurs.) De l'entrain, mes petits cœurs !

 

Tybalt.

– La patience qu'on m'impose lutte en moi avec une colère obstinée, et leur choc fait trembler tous mes membres… Je vais me retirer ; mais cette fureur rentrée, qu'en ce moment on croit adoucie, se convertira en fiel amer (Il sort.)

 

Roméo, prenant la main de Juliette.

– Si j'ai profané avec mon indigne main cette châsse sacrée, je suis prêt à une douce pénitence : permettez à mes lèvres, comme à deux pèlerins rougissants, d'effacer ce grossier attouchement par un tendre baiser.

 

Juliette.

– Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion. Les saintes mêmes ont des mains que peuvent toucher les mains des pèlerins ; et cette étreinte est un pieux baiser

 

Roméo.

– Les saintes n'ont-elles pas des lèvres, et les pèlerins aussi ?

 

Juliette.

– Oui, pèlerin, des lèvres vouées à la prière.

 

Roméo.

– Oh ! alors, chère sainte, que les lèvres fassent ce que font les mains. Elles te prient ; exauce-les, de peur que leur foi ne se change en désespoir.

 

Juliette.

– Les saintes restent immobiles, tout en exauçant les prières.

 

Roméo.

– Restez donc immobile, tandis que je recueillerai l'effet de ma prière. (Il l'embrasse sur la bouche.) Vos lèvres ont effacé le péché des miennes.

 

Juliette.

– Mes lèvres ont gardé pour elles le péché qu'elles ont pris des vôtres.

 

Roméo.

– Vous avez pris le péché de mes lèvres ? ô reproche charmant ! Alors rendez-moi mon péché. (Il l'embrasse encore.)

 

Juliette.

– Vous avez l'art des baisers.

 

La Nourrice, à Juliette.

– Madame, votre mère voudrait vous dire un mot. (Juliette se dirige vers lady Capulet.)

 

Roméo, à la nourrice.

– Qui donc est sa mère ?

 

La Nourrice.

– Eh bien, bachelier sa mère est la maîtresse de la maison, une bonne dame, et sage et vertueuse ; j'ai nourri sa fille, celle avec qui vous causiez ; je vais vous dire : celui qui parviendra à mettre la main sur elle pourra faire sonner les écus.

 

Roméo.

– C'est une Capulet ! ô trop chère créance ! Ma vie est due à mon ennemie !

 

Benvolio, à Roméo.

– Allons, partons ; la fête est à sa fin.

 

Roméo, à part.

– Hélas ! oui, et mon trouble est à son comble.

 

Premier Capulet, aux invités qui se retirent.

– Ça, messieurs, n'allez pas nous quitter encore : nous avons un méchant petit souper qui se prépare… Vous êtes donc décidés ?… Eh bien, alors je vous remercie tous… Je vous remercie, honnêtes gentilshommes. Bonne nuit. Des torches par ici !… Allons, mettons-nous au lit ! (À son cousin Capulet.) Ah ! ma foi, mon cher, il se fait tard : je vais me reposer (Tous sortent, excepté Juliette et la nourrice.)

 

Juliette.

– Viens ici, nourrice ! quel est ce gentilhomme, là-bas ?

 

La Nourrice.

– C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.

 

Juliette.

– Quel est celui qui sort à présent ?

 

La Nourrice.

– Ma foi, je crois que c'est le jeune Pétruchio.

 

Juliette, montrant Roméo.

– Quel est cet autre qui suit et qui n'a pas voulu danser ?

 

La Nourrice.

– Je ne sais pas.

 

Juliette.

– Va demander son nom. (La nourrice s'éloigne un moment.) S'il est marié, mon cercueil pourrait bien être mon lit nuptial.

 

La Nourrice, revenant.

– Son nom est Roméo ; c'est un Montague, le fils unique de votre grand ennemi.

 

Juliette.

– Mon unique amour émane de mon unique haine ! Je l'ai vu trop tôt sans le connaître et je l'ai connu trop tard. Il m'est né un prodigieux amour, puisque je dois aimer un ennemi exécré !

 

La Nourrice

– Que dites-vous ? que dites-vous ?

 

Juliette.

– Une strophe que vient de m'apprendre un de mes danseurs. (voix au-dehors appelant Juliette.)

 

La Nourrice.

– Tout à l'heure ! tout à l'heure !… Allons nous-en ; tous les étrangers sont partis.

 

 

 

 

 

ACTE II

 

 

PROLOGUE

 

Entre le chœur

 

Le Chœur

Maintenant, le vieil amour agonise sur son lit de mort,

Et une passion nouvelle aspire à son héritage.

Cette belle pour qui notre amant gémissait et voulait mourir,

Comparée à la tendre Juliette, a cessé d'être belle.

Maintenant Roméo est aimé de celle qu'il aime :

Et tous deux sont ensorcelés par le charme de leurs regards.

Mais il a besoin de conter ses peines à son ennemie supposée,

Et elle dérobe ce doux appât d'amour sur un hameçon dangereux.

Traité en ennemi, Roméo ne peut avoir un libre accès

Pour soupirer ces vœux que les amants se plaisent à prononcer

Et Juliette, tout aussi éprise, est plus impuissante encore

À se ménager une rencontre avec son amoureux.

Mais la passion leur donne la force, et le temps, l'occasion

De goûter ensemble d'ineffables joies dans d'ineffables transes.

 

Il sort.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

Une route aux abords du jardin de Capulet. Roméo entre précipitamment.

 

Roméo, montrant le mur du jardin.

– Puis-je aller plus loin, quand mon cœur est ici ? En arrière, masse terrestre, et retrouve ton centre. (Il escalade le muret disparaît.)

 

Entrent Benvolio et Mercutio.

 

Benvolio.

– Roméo ! mon cousin Roméo !

 

Mercutio.

– Il a fait sagement. Sur ma vie, il s'est esquivé pour gagner son lit.

 

Benvolio.

– Il a couru de ce côté et sauté par-dessus le mur de ce jardin. Appelle-le, bon Mercutio.

 

Mercutio.

– Je ferai plus ; je vais le conjurer Roméo ! caprice ! frénésie ! passion ! amour ! apparais-nous sous la forme d'un soupir ! Dis seulement un vers, et je suis satisfait ! Crie seulement hélas ! accouple seulement amour avec jour ! Rien qu'un mot aimable pour ma commère Vénus ! Rien qu'un sobriquet pour son fils, pour son aveugle héritier, le jeune Adam Cupid, celui qui visa si juste, quand le roi Cophetua s'éprit de la mendiante !… Il n'entend pas, il ne remue pas, il ne bouge pas. Il faut que ce babouin-là soit mort : évoquons-le. Roméo, je te conjure par les yeux brillants de Rosaline, par son front élevé et par sa lèvre écarlate, par son pied mignon, par sa jambe svelte, par sa cuisse frémissante, et par les domaines adjacents : apparais-nous sous ta propre forme !

 

Benvolio.

– S'il t'entend, il se fâchera.

 

Mercutio.

– Cela ne peut pas le fâcher ; il se fâcherait avec raison, si je faisais surgir dans le cercle de sa maîtresse un démon d'une nature étrange que je laisserais en arrêt jusqu'à ce qu'elle l'eût désarmé par ses exorcismes. Cela serait une offense : mais j'agis en enchanteur loyal et honnête ; et, au nom de sa maîtresse, c'est lui seul que je vais faire surgir.

 

Benvolio.

– Allons ! il s'est enfoncé sous ces arbres pour y chercher une nuit assortie à son humeur. Son amour est aveugle, et n'est à sa place que dans les ténèbres.

 

Mercutio.

– Si l'amour est aveugle, il ne peut pas frapper le but… Sans doute Roméo s'est assis au pied d'un pêcher, pour rêver qu'il le commet avec sa maîtresse. Bonne nuit, Roméo… Je vais trouver ma chère couchette ; ce lit de camp est trop froid pour que j'y dorme. Eh bien, partons-nous ?

 

Benvolio.

– Oui, partons ; car il est inutile de chercher ici qui ne veut pas se laisser trouver (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE II

 

Le jardin de Capulet. Sous les fenêtres de l'appartement de Juliette. Entre Roméo.

 

Roméo.

– Il se rit des plaies, celui qui n'a jamais reçu de blessures ! (Apercevant Juliette qui apparaît à une fenêtre.) Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-la !… Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! Oh ! si elle pouvait le savoir !… Que dit-elle ? Rien… Elle se tait… Mais non ; son regard parle, et je veux lui répondre… Ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu'à ce qu'elles reviennent. Ah ! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe ; et ses yeux, du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n'est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !

 

Juliette.

– Hélas !

 

Roméo.

– Elle parle ! Oh ! parle encore, ange resplendissant ! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand, aux yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en arrière pour le contempler, il devance les nuées paresseuses et vogue sur le sein des airs !

 

Juliette.

– Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet.

 

Roméo, à part.

– Dois-je l'écouter encore ou lui répondre ?

 

Juliette.

– Ton nom seul est mon ennemi. Tu n'es pas un Montague, tu es toi-même. Qu'est-ce qu'un Montague ? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d'un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s'appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.

 

Roméo.

– Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton amour et je reçois un nouveau baptême : désormais je ne suis plus Roméo.

 

Juliette.

– Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret ?

 

Roméo.

– Je ne sais par quel nom t'indiquer qui je suis. Mon nom, sainte chérie, m'est odieux à moi-même, parce qu'il est pour toi un ennemi : si je l'avais écrit là, j'en déchirerais les lettres.

 

Juliette.

– Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles proférées par cette voix, et pourtant j'en reconnais le son. N'es-tu pas Roméo et un Montague ?

 

Roméo.

– Ni l'un ni l'autre, belle vierge, si tu détestes l'un et l'autre.

 

Juliette.

– Comment es-tu venu ici, dis-moi ? et dans quel but ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir. Considère qui tu es : ce lieu est ta mort, si quelqu'un de mes parents te trouve ici.

 

Roméo.

– J'ai escaladé ces murs sur les ailes légères de l'amour : car les limites de pierre ne sauraient arrêter l'amour, et ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter ; voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.

 

Juliette.

– S'ils te voient, ils te tueront.

 

Roméo.

– Hélas ! il y a plus de péril pour moi dans ton regard que dans vingt de leurs épées : que ton œil me soit doux, et je suis à l'épreuve de leur inimitié.

 

Juliette.

– Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent ici.

 

Roméo.

– J'ai le manteau de la nuit pour me soustraire à leur vue. D'ailleurs, si tu ne m'aimes pas, qu'ils me trouvent ici ! J'aime mieux ma vie finie par leur haine que ma mort différée sans ton amour.

 

Juliette.

– Quel guide as-tu donc eu pour arriver jusqu'ici ?

 

Roméo.

– L'amour, qui le premier m'a suggéré d'y venir : il m'a prêté son esprit et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis pas un pilote ; mais, quand tu serais à la même distance que la vaste plage baignée par la mer la plus lointaine, je risquerais la traversée pour une denrée pareille.

 

Juliette.

– Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage ; sans cela, tu verrais une virginale couleur colorer ma joue, quand je songe aux paroles que tu m'as entendue dire cette nuit. Ah ! je voudrais rester dans les convenances ; je voudrais, je voudrais nier ce que j'ai dit. Mais adieu, les cérémonies ! M'aimes-tu ? Je sais que tu vas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas : tu pourrais trahir ton serment : les parjures des amoureux font, dit-on, rire Jupiter… Oh ! gentil Roméo, si tu m'aimes, proclame-le loyalement : et si tu crois que je me laisse trop vite gagner je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je te dirai non, pour que tu me fasses la cour : autrement, rien au monde ne m'y déciderait… En vérité, beau Montague, je suis trop éprise, et tu pourrais croire ma conduite légère ; mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus fidèle que celles qui savent mieux affecter la réserve. J'aurais été plus réservée, il faut que je l'avoue, si tu n'avais pas surpris, à mon insu, l'aveu passionné de mon amour : pardonne-moi donc et n'impute pas à une légèreté d'amour cette faiblesse que la nuit noire t’a permis de découvrir

 

Roméo.

– Madame, je jure par cette lune sacrée qui argente toutes ces cimes chargées de fruits !…

 

Juliette.

– Oh ! ne jure pas par la lune, l'inconstante lune dont le disque change chaque mois, de peur que ton amour ne devienne aussi variable !

 

Roméo.

– Par quoi dois-je jurer ?

 

Juliette.

– Ne jure pas du tout ; ou, si tu le veux, jure par ton gracieux être, qui est le dieu de mon idolâtrie, et je te croirai.

 

Roméo.

– Si l'amour profond de mon cœur…

 

Juliette.

– Ah ! ne jure pas ! Quoique tu fasses ma joie, je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre rapprochement ; il est trop brusque, trop imprévu, trop subit, trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être avant qu'on ait pu dire : il brille !… Doux ami, bonne nuit ! Ce bouton d'amour mûri par l'haleine de l'été, pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue… Bonne nuit, bonne nuit ! Puisse le repos, puisse le calme délicieux qui est dans mon sein, arriver à ton cœur !

 

Roméo.

– Oh ! vas-tu donc me laisser si peu satisfait ?

 

Juliette.

– Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit ?

 

Roméo.

– Le solennel échange de ton amour contre le mien.

 

Juliette.

– Mon amour ! je te l'ai donné avant que tu l'aies demandé. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore à donner.

 

Roméo.

– Voudrais-tu me le retirer ? Et pour quelle raison, mon amour ?

 

Juliette.

– Rien que pour être généreuse et te le donner encore. Mais je désire un bonheur que j'ai déjà : ma libéralité est aussi illimitée que la mer, et mon amour aussi profond : plus je te donne, plus il me reste, car l'une et l'autre sont infinis. (On entend la voix de la nourrice.) J'entends du bruit dans la maison. Cher amour, adieu ! J'y vais, bonne nourrice !… Doux Montague, sois fidèle. Attends un moment, je vais revenir (Elle se retire de la fenêtre.)

 

Roméo.

– Ô céleste, céleste nuit. ! J'ai peur, comme il fait nuit, que tout ceci ne soit qu'un rêve, trop délicieusement flatteur pour être réel.

 

Juliette revient.

 

Juliette.

– Trois mots encore, cher Roméo, et bonne nuit, cette fois ! Si l'intention de ton amour est honorable, si ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, par la personne que je ferai parvenir jusqu'à toi, en quel lieu et à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, et alors je déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et je te suivrai, monseigneur jusqu'au bout du monde !

 

La Nourrice, derrière le théâtre.

– Madame !

 

Juliette.

– J'y vais ! tout à l'heure ! Mais si ton amère pensée n'est pas bonne, je te conjure…

 

La Nourrice, derrière le théâtre.

– Madame !

 

Juliette.

– À l'instant ! j'y vais !…, de cesser tes instances et de me laisser à ma douleur… J'enverrai demain.

 

Roméo.

– Par le salut de mon âme…

 

Juliette.

– Mille fois bonne nuit ! (Elle quitte la fenêtre.)

 

Roméo.

– La nuit ne peut qu'empirer mille fois, dès que ta lumière lui manque… (Se retirant à pas lents.) L'amour court vers l'amour comme l'écolier hors de la classe ; mais il s'en éloigne avec l'air accablé de l'enfant qui rentre à l'école.

 

Juliette reparaît à la fenêtre.

 

Juliette.

– Stt ! Roméo ! Stt !… Oh ! que n'ai-je la voix du fauconnier pour réclamer mon noble tiercelet ! Mais la captivité est enrouée et ne peut parler haut : sans quoi j'ébranlerais la caverne où Écho dort, et sa voix aérienne serait bientôt plus enrouée que la mienne, tant je lui ferais répéter le nom de mon Roméo !

 

Roméo, revenant sur ses pas.

– C'est mon âme qui me rappelle par mon nom ! Quels sons argentins a dans la nuit la voix de la bien-aimée ! Quelle suave musique pour l'oreille attentive !

 

Juliette.

– Roméo !

 

Roméo.

– Ma mie ?

 

La Nourrice, derrière le théâtre.

– Madame !

 

Juliette.

– À quelle heure, demain, enverrai-je vers toi ?

 

Roméo.

– À neuf heures.

 

Juliette.

– Je n'y manquerai pas ! il y a vingt ans d'ici là. J'ai oublié pourquoi je t’ai rappelé.

 

Roméo.

– Laisse-moi rester ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes.

 

Juliette.

– Je l'oublierai, pour que tu restes là toujours, me rappelant seulement combien j'aime ta compagnie.

 

Roméo.

– Et je resterai là pour que tu l'oublies toujours, oubliant moi-même que ma demeure est ailleurs.

 

Juliette.

– Il est presque jour. Je voudrais que tu fusses parti, mais sans t'éloigner plus que l'oiseau familier d'une joueuse enfant : elle le laisse voleter un peu hors de sa main, pauvre prisonnier embarrassé de liens, et vite elle le ramène en tirant le fil de soie, tant elle est tendrement jalouse de sa liberté !

 

Roméo.

– Je voudrais être ton oiseau !

 

Juliette.

– Ami, Je le voudrais aussi ; mais je te tuerais à force de caresses. Bonne nuit ! bonne nuit ! Si douce est la tristesse de nos adieux que je te dirais : bonne nuit ! jusqu'à ce qu'il soit jour (Elle se retire.)

 

Roméo, seul.

– Que le sommeil se fixe sur tes yeux et la paix dans ton cœur ! Je voudrais être le sommeil et la paix, pour reposer si délicieusement ! Je vais de ce pas à la cellule de mon père spirituel, pour implorer son aide et lui conter mon bonheur. (Il sort.)

 

 

 

SCÈNE III

 

La cellule de frère Laurence. Entre Frère Laurence, portant un panier.

 

 

Laurence.

– L'aube aux yeux gris couvre de son sourire la nuit grimaçante, et diapre de lignes lumineuses les nuées d'Orient ; l'ombre couperosée, chancelant comme un ivrogne, s'éloigne de la route du jour devant les roues du Titan radieux. Avant que le soleil, de son regard de flamme, ait ranimé le jour et séché la moite rosée de la nuit, il faut que je remplisse cette cage d'osier de plantes pernicieuses et de fleurs au suc précieux. La terre, qui est la mère des créatures, est aussi leur tombe ; leur sépulcre est sa matrice même. Les enfants de toute espèce, sortis de son flanc, nous les trouvons suçant sa mamelle inépuisable ; la plupart sont doués de nombreuses vertus ; pas un qui n'ait son mérite, et pourtant tous différent ! Oh ! combien efficace est la grâce qui réside dans les herbes, dans les plantes, dans les pierres et dans leurs qualités intimes ! Il n'est rien sur la terre de si humble qui ne rende à la terre un service spécial ; il n'est rien non plus de si bon qui, détourné de son légitime usage, ne devienne rebelle à son origine et ne tombe dans l'abus. La vertu même devient vice, étant mal appliquée, et le vice est parfois ennobli par l'action.

 

Entre Roméo.

 

Laurence, prenant une fleur dans le panier.

– Le calice enfant de cette faible fleur recèle un poison et un cordial puissants : respirez-la, elle stimule et l'odorat et toutes les facultés ; goûtez-la, elle frappe de mort et le cœur et tous les sens. Deux reines ennemies sont sans cesse en lutte dans l'homme comme dans la plante, la grâce et la rude volonté ; et là où la pire prédomine, le ver de la mort a bien vite dévoré la créature.

 

Roméo.

– Bonjour père.

 

Laurence.

– Bénédicite ! Quelle voix matinale me salue si doucement ? Jeune fils, c'est signe de quelque désordre d'esprit, quand on dit adieu si tôt à son lit. Le souci fait le guet dans les yeux du vieillard, et le sommeil n'entre jamais où loge le souci. Mais là où la jeunesse ingambe repose, le cerveau dégagé, là règne le sommeil d'or. Je conclus donc de ta visite matinale que quelque grave perturbation t'a mis sur pied. Si cela n'est pas, je devine que notre Roméo ne s'est pas couché cette nuit.

 

Roméo.

– Cette dernière conjecture est la vraie ; mais mon repos n'en a été que plus doux.

 

Laurence.

– Dieu pardonne au pécheur ! Étais-tu donc avec Rosaline ?

 

Roméo.

– Avec Rosaline ! Oh non, mon père spirituel : j'ai oublié ce nom, et tous les maux attachés à ce nom.

 

Laurence.

– Voilà un bon fils… Mais où as-tu été alors ?

 

Roméo.

– Je vais te le dire et t'épargner de nouvelles questions. Je me suis trouvé à la même fête que mon ennemi : tout à coup cet ennemi m'a blessé, et je l'ai blessé à mon tour : notre guérison à tous deux dépend de tes secours et de ton ministère sacré. Tu le vois, saint homme, je n'ai pas de haine ; car j'intercède pour mon adversaire comme pour moi.

 

Laurence.

– Parle clairement, mon cher fils, et explique-toi sans détour : une confession équivoque n'obtient qu'une absolution équivoque.

 

Roméo.

– Apprends-le donc tout net, j'aime d'un amour profond la fille charmante du riche Capulet. Elle a fixé mon cœur comme j'ai fixé le sien ; pour que notre union soit complète, il ne nous manque que d'être unis par toi dans le saint mariage. Quand, où et comment nous nous sommes vus, aimés et fiancés, je te le dirai chemin faisant ; mais, avant tout, je t'en prie, consens à nous marier aujourd'hui même.

 

Laurence.

– Par saint François ! quel changement ! Cette Rosaline que tu aimais tant, est-elle donc si vite délaissée ? Ah ! l'amour des jeunes gens n'est pas vraiment dans le cœur, il n'est que dans les yeux. Jésus Maria ! Que de larmes pour Rosaline ont inondé tes joues blêmes ! Que d'eau salée prodiguée en pure perte pour assaisonner un amour qui n'en garde pas même l'amer goût ! Le soleil n'a pas encore dissipé tes soupirs dans le ciel : tes gémissements passés tintent encore à mes vieilles oreilles. Tiens, il y a encore là, sur ta joue, la trace d'une ancienne larme, non essuyée encore ! Si alors tu étais bien toi-même, si ces douleurs étaient bien les tiennes, toi et tes douleurs vous étiez tout à Rosaline ; et te voilà déjà changé ! Prononce donc avec moi cette sentence : Les femmes peuvent faillir, quand les hommes ont si peu de force.

 

Roméo.

– Tu m'as souvent reproché mon amour pour Rosaline.

 

Laurence.

– Ton amour ? Non, mon enfant, mais ton idolâtrie.

 

Roméo.

– Et tu m'as dit d'ensevelir cet amour

 

Laurence.

– Je ne t'ai pas dit d'enterrer un amour pour en exhumer un autre.

 

Roméo.

– Je t'en prie, ne me gronde pas : celle que j'aime à présent me rend faveur pour faveur, et amour pour amour ; l'autre n'agissait pas ainsi.

 

Laurence.

– Oh ! elle voyait bien que ton amour déclamait sa leçon avant même de savoir épeler. Mais viens, jeune volage, viens avec moi ; une raison me décide à l'assister : cette union peut, par un heureux effet, changer en pure affection la rancune de vos familles.

 

Roméo.

– Oh ! partons : il y a urgence à nous hâter

 

Laurence.

– Allons sagement et doucement : trébuche qui court vite. (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE IV

 

Une rue. Entrent Benvolio et Mercutio.

 

Mercutio.

– Où diable ce Roméo peut-il être ? Est-ce qu'il n'est pas rentré cette nuit ?

 

Benvolio.

– Non, pas chez son père ; j'ai parlé à son valet.

 

Mercutio.

– Ah ! cette pâle fille au cœur de pierre, cette Rosaline, le tourmente tant qu'à coup sûr il en deviendra fou.

 

Benvolio.

– Tybalt, le parent du vieux Capulet, lui a envoyé une lettre chez son père.

 

Mercutio.

– Un cartel, sur mon âme !

 

Benvolio.

– Roméo répondra.

 

Mercutio.

– Tout homme qui sait écrire peut répondre à une lettre…

 

Benvolio.

– C'est à l'auteur de la lettre qu'il répondra : provocation pour provocation.

 

Mercutio.

– Hélas ! pauvre Roméo ! il est déjà mort : poignardé par l'œil noir d'une blanche donzelle, frappé à l'oreille par un chant d'amour atteint au beau milieu du cœur par la flèche de l'aveugle archerot… Est-ce là un homme en état de tenir tête à Tybalt ?

 

Benvolio.

– Eh ! qu'est-ce donc que ce Tybalt ?

 

Mercutio.

– Plutôt le Prince des tigres que des chats, je puis vous le dire. Oh ! il est le courageux capitaine du point d'honneur. Il se bat comme vous modulez un air, observe les temps, la mesure et les règles, allonge piano, une, deux, trois, et vous touche en pleine poitrine. C'est un pourfendeur de boutons de soie, un duelliste, un gentilhomme de première salle, qui ferraille pour la première cause venue. (Il se met en garde et se fend.) Oh ! la botte immortelle ! la riposte en tierce ! touché !

 

Benvolio.

– Quoi donc ?

 

Mercutio, se relevant.

– Au diable ces merveilleux grotesques avec leur zézaiement, et leur affectation, et leur nouvel accent ! (Changeant de voix.) “Jésus ! la bonne lame ! le bel homme ! l'excellente putain !” Ah ! mon grand-père, n'est-ce pas chose lamentable que nous soyons ainsi harcelés par ces moustiques étrangers, par ces colporteurs de modes qui nous poursuivent de leurs pardonnez-moi, et qui, tant ils sont rigides sur leurs nouvelles formes, ne sauraient plus s'asseoir à l'aise sur nos vieux escabeaux ? Peste soit de leurs bonjours et de leurs bonsoirs.

 

Entre Roméo, rêveur

 

Benvolio.

– Voici Roméo ! Voici Roméo !

 

Mercutio.

– N'ayant plus que les os ! sec comme un hareng saur ! Oh ! pauvre chair quel triste maigre tu fais !… Voyons, donne-nous un peu de cette poésie dont débordait Pétrarque : comparée à ta dame, Laure n'était qu'une fille de cuisine, bien que son chantre sût mieux rimer que toi ; Didon, une dondon ; Cléopâtre, une gipsy ; Hélène, une catin ; Héro, une gourgandine ; Thisbé, un œil d'azur, mais sans éclat ! Signor Roméo, bonjour ! À votre culotte française le salut français !… Vous nous avez joués d'une manière charmante hier soir.

 

Roméo.

– Salut à tous deux !… que voulez-vous dire ?

 

Mercutio.

– Eh ! vous ne comprenez pas ? vous avez fait une fugue, une si belle fugue !

 

Roméo.

– Pardon, mon cher Mercutio, j'avais une affaire urgente ; et, dans un cas comme le mien, il est permis à un homme de brusquer la politesse.

 

Mercutio.

– Autant dire que, dans un cas comme le vôtre, un homme est forcé de fléchir le jarret pour…

 

Roméo.

– Pour tirer sa révérence.

 

Mercutio.

– Merci. Tu as touché juste.

 

Roméo.

– C'est l'explication la plus bienséante.

 

Mercutio.

– Sache que je suis la rose de la bienséance.

 

Roméo.

– Fais-la-moi sentir.

 

Mercutio.

– La rose même !

 

Roméo, montrant sa chaussure couverte de rubans.

– Mon escarpin t'en offre la rosette !

 

Mercutio.

– Bien dit. Prolonge cette plaisanterie jusqu'à ce que ton escarpin soit éculé : quand il n'aura plus de talon, tu pourras du moins appuyer sur la pointe.

 

Roméo.

– Plaisanterie de va-nu-pieds !

 

Mercutio.

– Au secours, bon Benvolio ! mes esprits se dérobent.

 

Roméo.

– Donne-leur du fouet et de l'éperon ; sinon, je crie : victoire !

 

Mercutio.

– Si c'est à la course des oies que tu me défies, je me récuse : il y a de l'oie dans un seul de tes esprits plus que dans tous les miens… M'auriez-vous pris pour une oie ?

 

Roméo.

– Je ne t'ai jamais pris pour autre chose.

 

Mercutio.

– Je vais te mordre l'oreille pour cette plaisanterie-là.

 

Roméo.

– Non. Bonne oie ne mord pas.

 

Mercutio.

– Ton esprit est comme une pomme aigre : il est à la sauce piquante.

 

Roméo.

– N'est-ce pas ce qu'il faut pour accommoder l'oie grasse ?

 

Mercutio.

– Esprit de chevreau ! cela prête à volonté : avec un pouce d'ampleur on en fait long comme une verge.

 

Roméo.

– Je n'ai qu'à prêter l'ampleur à l'oie en question, cela suffit ; te voilà déclaré… grosse oie. (Ils éclatent de rire.)

 

Mercutio.

– Eh bien, ne vaut-il pas mieux rire ainsi que de geindre par amour ? Te voilà sociable à présent, te voilà redevenu Roméo ; te voilà ce que tu dois être, de par l'art et de par la nature. Crois-moi, cet amour grognon n'est qu'un grand nigaud qui s'en va, tirant la langue, et cherchant un trou où fourrer sa… marotte.

 

Benvolio.

– Arrête-toi là, arrête-toi là.

 

Mercutio.

– Tu veux donc que j'arrête mon histoire à contre-poil ?

 

Benvolio.

– Je craignais qu'elle ne fût trop longue.

 

Mercutio.

– Oh ! tu te trompes : elle allait être fort courte, car je suis à bout et je n'ai pas l'intention d'occuper la place plus longtemps.

 

Roméo.

– Voilà qui est parfait.

 

Entrent la nourrice et Pierre.

 

Mercutio.

– Une voile ! une voile ! une voile !

 

Benvolio.

– Deux voiles ! deux voiles ! une culotte et un jupon.

 

La Nourrice.

– Pierre !

 

Pierre.

– Voilà !

 

La Nourrice.

– Mon éventail, Pierre.

 

Mercutio.

– Donne-le-lui, bon Pierre, qu'elle cache son visage, son éventail est moins laid.

 

La Nourrice.

– Dieu vous donne le bonjour, mes gentilshommes !

 

Mercutio.

– Dieu vous donne le bonsoir ma gentille femme !

 

La Nourrice.

– C'est donc déjà le soir ?

 

Mercutio.

– Oui, déjà, je puis vous le dire, car l'index libertin du cadran est en érection sur midi.

 

La Nourrice.

– Diantre de vous ! quel homme êtes-vous donc ?

 

Roméo.

– Un mortel, gentille femme, que Dieu créa pour se faire injure à lui-même.

 

La Nourrice.

– Bien répondu, sur ma parole ! Pour se faire injure à lui-même, a-t-il dit… Messieurs, quelqu'un de vous saurait-il m'indiquer où je puis trouver le jeune Roméo ?

 

Roméo.

– Je puis vous l'indiquer : pourtant le jeune Roméo, quand vous l'aurez trouvé, sera plus vieux qu'au moment où vous vous êtes mise à le chercher Je suis le plus jeune de ce nom-là, à défaut d'un pire.

 

La Nourrice.

– Fort bien !

 

Mercutio.

– C'est le pire qu'elle trouve fort bien ! bonne remarque, ma foi, fort sensée, fort sensée.

 

La Nourrice, à Roméo.

– Si vous êtes Roméo, monsieur, je désire vous faire une courte confidence.

 

Benvolio.

– Elle va le convier à quelque souper.

 

Mercutio.

– Une maquerelle ! une maquerelle ! une maquerelle ! Taïaut !

 

Roméo, à Mercutio.

– Quel gibier as-tu donc levé ?

 

Mercutio.

– Ce n'est pas précisément un lièvre, mais une bête à poil, rance comme la venaison moisie d'un pâté de carême. (Il chante.)

Un vieux lièvre faisandé,

Quoiqu'il ait le poil gris,

Est un fort bon plat de carême.

Mais un vieux lièvre faisandé

A trop longtemps duré,

S'il est moisi avant d'être fini.

Roméo, venez-vous chez votre père ?

Nous y allons dîner.

 

Roméo.

– Je vous suis.

 

Mercutio, saluant la nourrice en chantant.

– Adieu, antique dame, adieu, madame, adieu, madame. (Sortent Mercutio et Benvolio.).

 

La Nourrice.

– Oui, Morbleu, adieu ! Dites-moi donc quel est cet impudent fripier qui a débité tant de vilenies ?

 

Roméo.

– C'est un gentilhomme, nourrice, qui aime à s'entendre parler, et qui en dit plus en une minute qu'il ne pourrait en écouter en un mois.

 

La Nourrice.

– S'il s'avise de rien dire contre moi, je le mettrai à la raison, fût-il vigoureux comme vingt freluquets de son espèce ; et si je ne le puis moi-même, j'en trouverai qui y parviendront. Le polisson ! le malotru ! Je ne suis pas une de ses drôlesses ; je ne suis pas une de ses femelles ! (À Pierre.) Et toi aussi, il faut que tu restes coi, et que tu permettes au premier croquant venu d'user de moi à sa guise !

 

Pierre.

– Je n'ai vu personne user de vous à sa guise ; si je l'avais vu, ma lame aurait bien vite été dehors, je vous le garantis. Je suis aussi prompt qu'un autre à dégainer quand je vois occasion pour une bonne querelle, et que la loi est de mon côté.

 

La Nourrice.

– Vive Dieu ! je suis si vexée que j'en tremble de tous mes membres !… Le polisson ! le malotru !… De grâce, monsieur un mot ! Comme je vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a chargée d'aller à votre recherche… Ce qu'elle m'a chargée de vous dire, je le garde pour moi… Mais d'abord laissez-moi vous déclarer que, si vous aviez l'intention, comme on dit, de la mener au paradis des fous, ce serait une façon d'agir très grossière, comme on dit : car la demoiselle est si jeune ! Si donc il vous arrivait de jouer double jeu avec elle, ce serait un vilain trait à faire à une demoiselle, et un procédé très mesquin.

 

Roméo.

– Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse. Je te jure…

 

La Nourrice.

– L'excellent cœur ! Oui, ma foi, je le lui dirai. Seigneur ! Seigneur ! Elle va être bien joyeuse.

 

Roméo.

– Que lui diras-tu, nourrice ? Tu ne m'écoutes pas.

 

La Nourrice.

– Je lui dirai, monsieur, que vous jurez, ce qui, à mon avis, est une action toute gentilhommière.

 

Roméo.

– Dis-lui de trouver quelque moyen d'aller à confesse cette après-midi ; c'est dans la cellule de frère Laurence qu'elle sera confessée et mariée. Voici pour ta peine. (Il lui offre sa bourse.)

 

La Nourrice.

– Non vraiment, monsieur, pas un denier !

 

Roméo.

– Allons ! il le faut, te dis-je.

 

La Nourrice, prenant la bourse.

– Cette après-midi, monsieur ? Bon, elle sera là.

 

Roméo.

– Et toi, bonne nourrice, tu attendras derrière le mur de l'abbaye. Avant une heure, mon valet ira te rejoindre et t'apportera une échelle de corde : ce sont les haubans par lesquels je dois, dans le mystère de la nuit, monter au hunier de mon bonheur Adieu !… Recommande-moi à ta maîtresse.

 

La Nourrice.

– Sur ce, que le Dieu du ciel te bénisse ! Écoutez, monsieur.

 

Roméo.

– Qu'as-tu à me dire, ma chère nourrice ?

 

La Nourrice.

– Votre valet est-il discret ? Vous connaissez sans doute le proverbe : Deux personnes, hormis une, ne peuvent garder un secret.

 

Roméo.

– Rassure-toi : mon valet est éprouvé comme l'acier.

 

La Nourrice.

– Bien, monsieur : ma maîtresse est bien la plus charmante dame… Seigneur ! Seigneur !… Quand elle n'était encore qu'un petit être babillard !… Oh ! il y a en ville un grand seigneur, un certain Pâris, qui voudrait bien tâter du morceau ; mais elle, la bonne âme, elle aimerait autant voir un crapaud, un vrai crapaud, que de le voir, lui. Je la fâche quelquefois quand je lui dis que Pâris est l'homme qui lui convient le mieux : ah ! je vous le garantis, quand je dis ça, elle devient aussi pâle que n'importe quel linge au monde… Romarin et Roméo commencent tous deux par la même lettre, n'est-ce pas ?

 

Roméo.

– Oui, nourrice. L'un et l'autre commencent par un R. Après ?

 

La Nourrice.

– Ah ! vous dites ça d'un air moqueur. Un R, c'est bon pour le nom d'un chien, puisque c'est un grognement de chien… Je suis bien sûre que Roméo commence par une autre lettre… Allez, elle dit de si jolies sentences sur vous et sur le romarin, que cela vous ferait du bien de les entendre.

 

Roméo.

– Recommande-moi à ta maîtresse. (Il sort.)

 

La Nourrice.

– Oui, mille fois !… Pierre !

 

Pierre.

– Voilà !

 

La Nourrice.

– En avant, et lestement. (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE V

 

Le jardin de Capulet. Entre Juliette.

 

Juliette.

– L'horloge frappait neuf heures, quand j'ai envoyé la nourrice ; elle m'avait promis d'être de retour en une demi-heure… Peut-être n'a-t-elle pas pu le trouver !… Mais non… Oh ! elle est boiteuse ! Les messagers d'amour devraient être des pensées, plus promptes dix fois que les rayons du soleil, qui dissipent l'ombre au-dessus des collines nébuleuses. Aussi l'amour est-il traîné par d'agiles colombes ; aussi Cupidon a-t-il des ailes rapides comme le vent. Maintenant le soleil a atteint le sommet suprême de sa course d'aujourd'hui ; de neuf heures à midi il y a trois longues heures, et elle n'est pas encore venue ! Si elle avait les affections et le sang brûlant de la jeunesse, elle aurait le leste mouvement d'une balle ; d'un mot je la lancerais à mon bien-aimé qui me la renverrait d'un mot. Mais ces vieilles gens, on les rendrait souvent pour des morts, à voir leur inertie, leur lenteur leur lourdeur et leur pâleur de plomb.

 

Entrent la nourrice et Pierre.

 

Juliette.

– Mon Dieu, la voici enfin… ô nourrice de miel, quoi de nouveau ? L'as-tu trouvé ?… Renvoie cet homme.

 

La Nourrice.

– Pierre, restez à la porte. (Pierre sort.)

 

Juliette.

– Eh bien, bonne, douce nourrice ?… Seigneur ! pourquoi as-tu cette mine abattue ? Quand tes nouvelles seraient tristes, annonce-les-moi gaiement. Si tes nouvelles sont bonnes, tu fais tort à leur douce musique en me la jouant avec cet air aigre.

 

La Nourrice.

– Je suis épuisée ; laisse-moi respirer un peu. Ah ! que mes os me font mal ! Quelle course j'ai faite !

 

Juliette.

– Je voudrais que tu eusses mes os, pourvu que j'eusse des nouvelles… Allons, je t'en prie, parle ; bonne, bonne nourrice, parle.

 

La Nourrice.

– Jésus ! quelle hâte ! Pouvez-vous pas attendre un peu ? Voyez-vous pas que je suis hors d'haleine ?

 

Juliette.

– Comment peux-tu être hors d'haleine quand il te reste assez d'haleine pour me dire que tu es hors d'haleine ? L'excuse que tu donnes à tant de délais est plus longue à dire que le récit que tu t'excuses de différer. Tes nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises ? Réponds à cela ; réponds d'un mot, et j'attendrai les détails. Édifie-moi : sont-elles bonnes ou mauvaises ?

 

La Nourrice.

– Ma foi, vous avez fait là un pauvre choix : vous ne vous entendez pas à choisir un homme : Roméo, un homme ? non. Bien que son visage soit le plus beau visage qui soit, il a la jambe mieux faite que tout autre ; et pour la main, pour le pied, pour la taille, bien qu'il n'y ait pas grand’chose à en dire, tout cela est incomparable… Il n'est pas la fleur de la courtoisie, pourtant je le garantis aussi doux qu'un agneau… Va ton chemin, fillette, sers Dieu… Ah ça ! avez-vous dîné ici ?

 

Juliette.

– Non, non… Mais je savais déjà tout cela. Que dit-il de notre mariage ? Qu'est-ce qu'il en dit ?

 

La Nourrice.

– Seigneur que la tête me fait mal ! quelle tête j'ai ! Elle bat comme si elle allait tomber en vingt morceaux… Et puis, d'un autre côté, mon dos… Oh ! mon dos ! mon dos ! Méchant cœur que vous êtes de m'envoyer ainsi pour attraper ma mort à galoper de tous côtés !

 

Juliette.

– En vérité, je suis fâchée que tu ne sois pas bien : chère, chère, chère nourrice, dis-moi, que dit mon bien aimé ?

 

La Nourrice.

– Votre bien-aimé parle en gentilhomme loyal, et courtois, et affable, et gracieux, et, j'ose le dire, vertueux… Où est votre mère ?

 

Juliette.

– Où est ma mère ? Eh bien, elle est à la maison : où veux-tu qu'elle soit ? Que tu réponds singulièrement ! votre bien-aimé parle en gentilhomme loyal, où est votre mère ?

 

La Nourrice.

– Oh ! Notre-Dame du bon Dieu ! êtes-vous à ce point brûlante ? Pardine, échauffez-vous encore : est-ce là votre cataplasme pour mes pauvres os ? Dorénavant, faites vos messages vous-même !

 

Juliette.

– Que d'embarras !… Voyons, que dit Roméo ?

 

La Nourrice.

– Avez-vous permission d'aller à confesse aujourd'hui ?

 

Juliette.

– Oui.

 

La Nourrice.

– Eh bien, courez de ce pas à la cellule de frère Laurence : un mari vous y attend pour faire de vous sa femme. Ah bien ! voilà ce fripon de sang qui vous vient aux joues : bientôt elles deviendront écarlates à la moindre nouvelle. Courez à l'église ; moi, je vais d'un autre côté, chercher l'échelle par laquelle votre bien-aimé doit grimper jusqu'au nid de l'oiseau, dès qu'il fera nuit noire. C'est moi qui suis la bête de somme, et je m'épuise pour votre plaisir ; mais, pas plus tard que ce soir, ce sera vous qui porterez le fardeau. Allons je vais dîner ; courez vite à la cellule.

 

Juliette.

– Vite au bonheur suprême !… Honnête nourrice, adieu. (Elles sortent par des côtés différents.)

 

 

 

SCÈNE VI

 

La cellule de frère Laurence. Entrent frère Laurence et Roméo.

 

Laurence.

– Veuille le ciel sourire à cet acte pieux, et puisse l'avenir ne pas nous le reprocher par un chagrin !

 

Roméo.

– Amen ! amen ! Mais viennent tous les chagrins possibles, ils ne sauraient contrebalancer le bonheur que me donne la plus courte minute passée en sa présence. Joins seulement nos mains avec les paroles saintes, et qu'alors la mort, vampire de l'amour, fasse ce qu'elle ose : c'est assez que Juliette soit mienne !

 

Laurence.

– Ces joies violentes ont des fins violentes, et meurent dans leur triomphe : flamme et poudre, elles se consument en un baiser Le plus doux miel devient fastidieux par sa suavité même, et détruit l'appétit par le goût : aime donc modérément : modéré est l'amour durable : la précipitation n'atteint pas le but plus tôt que la lenteur.

 

Entre Juliette.

 

Laurence.

– Voici la dame ! Oh ! jamais un pied aussi léger n'usera la dalle éternelle : les amoureux pourraient chevaucher sur ces fils de la Vierge qui flottent au souffle ardent de l'été, et ils ne tomberaient pas : si légère et toute vanité !

 

Juliette.

– Salut à mon vénérable confesseur !

 

Laurence.

– Roméo te remerciera pour nous deux, ma fille.

 

Juliette.

– Je lui envoie le même salut ! Sans quoi ses remerciements seraient immérités.

 

Roméo.

– Ah ! Juliette, si ta joie est à son comble comme la mienne, et si, plus habile que moi, tu peux la peindre, alors parfume de ton haleine l'air qui nous entoure, et que la riche musique de ta voix exprime le bonheur idéal que nous fait ressentir à tous deux une rencontre si chère.

 

Juliette.

– Le sentiment, plus riche en impressions qu'en paroles, est fier de son essence, et non des ornements : indigents sont ceux qui peuvent compter leurs richesses ; mais mon sincère amour est parvenu à un tel excès que je ne saurais évaluer la moitié de mes trésors.

 

Laurence.

– Allons, venez avec moi, et nous aurons bientôt fait ; sauf votre bon plaisir, je ne vous laisserai seuls que quand la sainte Église vous aura incorporés l'un à l'autre. (Ils sortent.)

 

 

 

 

 

ACTE III

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

Vérone. – La promenade du Cours près de la porte des Borsari. Entrent Mercutio, Benvolio, un page et des valets.

 

Benvolio.

– Je t'en prie, bon Mercutio, retirons-nous ; la journée est chaude ; les Capulets sont dehors, et, si nous les rencontrons, nous ne pourrons pas éviter une querelle : car, dans ces jours de chaleur, le sang est furieusement excité !

 

Mercutio.

– Tu m'as tout l'air d'un de ces gaillards qui, dès qu'ils entrent dans une taverne, me flanquent leur épée sur la table en disant : Dieu veuille que je n'en aie pas besoin ! et qui à peine la seconde rasade a-t-elle opéré, dégainent contre le cabaretier sans qu'en réalité il en soit besoin.

 

Benvolio.

– Moi ! j'ai l'air d'un de ces gaillards-là ?

 

Mercutio.

– Allons, allons, tu as la tête aussi chaude que n'importe quel drille d'Italie ; personne n'a plus d'emportement que toi à prendre de l'humeur et personne n'est plus d'humeur à s'emporter.

 

Benvolio.

– Comment cela ?

 

Mercutio.

– Oui, s'il existait deux êtres comme toi, nous n'en aurions bientôt plus un seul, car l'un tuerait l'autre. Toi ! mais tu te querelleras avec un homme qui aura au menton un poil de plus ou de moins que toi ! Tu te querelleras avec un homme qui fera craquer des noix, par cette unique raison que tu as l'œil couleur noisette : il faut des yeux comme les tiens pour découvrir là un grief ! Ta tête est pleine de querelles, comme l'œuf est plein du poussin ; ce qui ne l'empêche pas d'être vide, comme l'œuf cassé, à force d'avoir été battue à chaque querelle. Tu t’es querellé avec un homme qui toussait dans la rue, parce qu'il avait réveillé ton chien endormi au soleil. Un jour, n'as-tu pas cherché noise à un tailleur parce qu'il portait un pourpoint neuf avant Pâques, et à un autre parce qu'il attachait ses souliers neufs avec un vieux ruban ? Et c'est toi qui me fais un sermon contre les querelles !

 

Benvolio.

– Si j'étais aussi querelleur que toi, je céderais ma vie en nue-propriété au premier acheteur qui m'assurerait une heure et quart d'existence.

 

Mercutio.

– En nue-propriété ! Voilà qui serait propre !

 

Entrent Tybalt, Pétruchio et quelques partisans.

 

Benvolio.

– Sur ma tête, voici les Capulets.

 

Mercutio.

– Par mon talon, je ne m'en soucie pas.

 

Tybalt, à ses amis.

– Suivez-moi de près, car je vais leur parler. (À Mercutio et à Benvolio.) Bonsoir messieurs : un mot à l'un de vous.

 

Mercutio.

– Rien qu'un mot ? Accouplez-le à quelque chose : donnez le mot et le coup.

 

Tybalt.

– Vous m'y trouverez assez disposé, messire, pour peu que vous m'en fournissiez l'occasion.

 

Mercutio.

– Ne pourriez-vous pas prendre l'occasion sans qu'on vous la fournît ?

 

Tybalt.

– Mercutio, tu es de concert avec Roméo…

 

Mercutio.

– De concert ! Comment ! nous prends-tu pour des ménestrels ? Si tu fais de nous des ménestrels, prépare-toi à n'entendre que désaccords. (Mettant la main sur son épée.) Voici mon archet ; voici qui vous fera danser, sang-dieu, de concert !

 

Benvolio.

– Nous parlons ici sur la promenade publique ; ou retirons-nous dans quelque lieu écarté, ou raisonnons froidement de nos griefs, ou enfin séparons-nous. Ici tous les yeux se fixent sur nous.

 

Mercutio.

– Les yeux des hommes sont faits pour voir : laissons-les se fixer sur nous : aucune volonté humaine ne me fera bouger, moi !

 

Tybalt, à Mercutio.

– Allons, la paix soit avec vous, messire ! (Montrant Roméo.) Voici mon homme.

 

Mercutio.

– Je veux être pendu, messire, si celui-là porte votre livrée : Morbleu, allez sur le terrain, il sera de votre suite ; c'est dans ce sens-là que votre seigneurie peut l'appeler son homme.

 

Tybalt.

– Roméo, l'amour que je te porte ne me fournit pas de terme meilleur que celui-ci : Tu es un infâme !

 

Roméo.

– Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font excuser la rage qui éclate par un tel salut… Je ne suis pas un infâme… Ainsi, adieu : je vois que tu ne me connais pas. (Il va pour sortir)

 

Tybalt.

– Enfant, ceci ne saurait excuser les injures que tu m'as faites : tourne-toi donc, et en garde !

 

Roméo.

– Je proteste que je ne t'ai jamais fait injure, et que je t’aime d'une affection dont tu n'auras idée que le jour où tu en connaîtras les motifs… Ainsi, bon Capulet… (ce nom m'est aussi cher que le mien), tiens-toi pour satisfait.

 

Mercutio.

– Ô froide, déshonorante, ignoble soumission ! Une estocade pour réparer cela ! (Il met l'épée à la main.) Tybalt, tueur de rats, voulez-vous faire un tour ?

 

Tybalt.

– Que veux-tu de moi ?

 

Mercutio.

– Rien, bon roi des chats, rien qu'une de vos neuf vies ; celle-là, j'entends m'en régaler, me réservant, selon votre conduite future à mon égard, de mettre en hachis les huit autres. Tirez donc vite votre épée par les oreilles, ou, avant qu'elle soit hors de l'étui, vos oreilles sentiront la mienne.

 

Tybalt, l'épée à la main.

– Je suis à vous.

 

Roméo.

– Mon bon Mercutio, remets ton épée.

 

Mercutio, à Tybalt.

– Allons, messire, votre meilleure passe ! (Ils se battent.)

 

Roméo.

– Dégaine, Benvolio, et abattons leurs armes… Messieurs, par pudeur, reculez devant un tel outrage : Tybalt ! Mercutio ! Le Prince a expressément interdit les rixes dans les rues de Vérone. Arrêtez, Tybalt ! cher Mercutio ! (Roméo étend son épée entre les combattants. Tybalt atteint Mercutio par-dessous le bras de Roméo et s'enfuit avec ses partisans.)

 

Mercutio.

– Je suis blessé… Malédiction sur les deux maisons ! Je suis expédié… Il est parti ! Est-ce qu'il n'a rien ? (Il chancelle.)

 

Benvolio, soutenant Mercutio.

– Quoi, es-tu blessé ?

 

Mercutio.

– Oui, oui, une égratignure, une égratignure, Morbleu, c'est bien suffisant… Où est mon page ? Maraud, va me chercher un chirurgien. (Le page sort.)

 

Roméo.

– Courage, ami : la blessure ne peut être sérieuse.

 

Mercutio.

– Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi large qu'une porte d'église ; mais elle est suffisante, elle peut compter : demandez à me voir demain, et, quand vous me retrouverez, j'aurai la gravité que donne la bière. Je suis poivré, je vous le garantis, assez pour ce bas monde… Malédiction sur vos deux maisons !… Moi, un homme, être égratigné à mort par un chien, un rat, une souris, un chat ! par un fier-à-bras, un gueux, un maroufle qui ne se bat que par règle d'arithmétique ! (À Roméo.) Pourquoi diable vous êtes-vous mis entre nous ? J'ai reçu le coup par-dessous votre bras.

 

Roméo.

– J'ai cru faire pour le mieux.

 

Mercutio.

– Aide-moi jusqu'à une maison, Benvolio, ou je vais défaillir… Malédiction sur vos deux maisons ! Elles ont fait de moi de la viande à vermine… Oh ! j'ai reçu mon affaire, et bien à fond… Vos maisons ! (Mercutio sort, soutenu par Benvolio.)

 

Roméo, seul.

– Donc un bon gentilhomme, le proche parent du Prince, mon intime ami, a reçu le coup mortel pour moi, après l'outrage déshonorant fait à ma réputation par Tybalt, par Tybalt, qui depuis une heure est mon cousin !… Ô ma douce Juliette, ta beauté m'a efféminé ; elle a amolli la trempe d'acier de ma valeur

 

Rentre Benvolio.

 

Benvolio.

– Ô Roméo, Roméo ! le brave Mercutio est mort. Ce galant esprit a aspiré la nuée, trop tôt dégoûté de cette terre.

 

Roméo.

– Ce jour fera peser sur les jours à venir sa sombre fatalité : il commence le malheur, d'autres doivent l'achever.

 

Rentre Tybalt.

 

Benvolio.

– Voici le furieux Tybalt qui revient.

 

Roméo.

-Vivant ! triomphant ! et Mercutio tué ! Remonte au ciel, circonspecte indulgence, et toi, furie à l'œil de flamme, sois mon guide maintenant ! Ah ! Tybalt, reprends pour toi ce nom d'infâme que tu m'as donné tout à l'heure : l'âme de Mercutio n'a fait que peu de chemin au-dessus de nos têtes, elle attend que la tienne vienne lui tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous deux, nous allions le rejoindre.

 

Tybalt.

– Misérable enfant, tu étais son camarade ici-bas : c'est toi qui partiras d'ici avec lui.

 

Roméo, mettant l'épée à la main.

– Voici qui en décidera. (Ils se battent. Tybalt tombe.)

 

Benvolio.

– Fuis, Roméo, va-t'en ! Les citoyens sont sur pied, et Tybalt est tué… Ne reste pas là stupéfait. Le Prince va te condamner à mort, si tu es pris… Hors d'ici ! va-t'en ! fuis !

 

Roméo.

– Oh ! je suis le bouffon de la fortune !

 

Benvolio.

– Qu'attends-tu donc ? (Roméo s'enfuit.) Entre une foule de citoyens armés.

 

Premier Citoyen.

– Par où s'est enfui celui qui a tué Mercutio ? Tybalt, ce meurtrier par où s'est-il enfui ?

 

Benvolio.

– Ce Tybalt, le voici à terre !

 

Premier Citoyen.

– Debout, monsieur, suivez-moi : je vous somme de m'obéir au nom du Prince.

 

Entrent le Prince et sa suite, Montague, Capulet, lady Montague, lady Capulet et d'autres.

 

Le Prince.

– Où sont les vils provocateurs de cette rixe ?

 

Benvolio.

– Ô noble Prince, je puis te révéler toutes les circonstances douloureuses de cette fatale querelle. (Montrant le corps de Tybalt.) Voici l'homme qui a été tué par le jeune Roméo, après avoir tué ton parent, le jeune Mercutio.

 

Lady Capulet, se penchant sur le corps.

– Tybalt, mon neveu !… Oh ! l'enfant de mon frère ! Oh ! Prince !… Oh ! mon neveu !… mon mari ! C'est le sang de notre cher parent qui a coulé !… Prince, si tu es juste, verse le sang des Montagues pour venger notre sang… Oh ! mon neveu ! mon neveu !

 

Le Prince.

– Benvolio, qui a commencé cette rixe ?

 

Benvolio.

– Tybalt, que vous voyez ici, tué de la main de Roméo. En vain Roméo lui parlait sagement, lui disait de réfléchir à la futilité de la querelle, et le mettait en garde contre votre auguste déplaisir… Tout cela, dit d'une voix affable, d'un air calme, avec l'humilité d'un suppliant agenouillé, n'a pu faire trêve à la fureur indomptable de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, a brandi la pointe de son épée contre la poitrine de l'intrépide Mercutio. Mercutio, tout aussi exalté, oppose le fer au fer dans ce duel à outrance ; avec un dédain martial, il écarte d'une main la froide mort et de l'autre la retourne contre Tybalt, dont la dextérité la lui renvoie ; Roméo leur crie : Arrêtez, amis ! amis, séparez-vous. ! et, d'un geste plus rapide que sa parole, il abat les pointes fatales. Au moment où il s'élance entre eux, passe sous son bras même une botte perfide de Tybalt qui frappe mortellement le fougueux Mercutio. Tybalt s'enfuit alors, puis tout à coup revient sur Roméo, qui depuis un instant n'écoute plus que la vengeance. Leur lutte a été un éclair ; car, avant que j'aie pu dégainer pour les séparer le fougueux Tybalt était tué. En le voyant tomber, Roméo s'est enfui. Que Benvolio meure si telle n'est pas la vérité !

 

Lady Capulet, désignant Benvolio.

– Il est parent des Montagues ; l'affection le fait mentir, il ne dit pas la vérité ! Une vingtaine d'entre eux se sont ligués pour cette lutte criminelle, et il a fallu qu'ils fussent vingt pour tuer un seul homme ! Je demande justice, fais-nous justice, Prince. Roméo a tué Tybalt ; Roméo ne doit plus vivre.

 

Le Prince.

– Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercutio : qui maintenant me payera le prix d'un sang si cher ?

 

Montague.

– Ce ne doit pas être Roméo, Prince, il était l'ami de Mercutio. Sa faute n'a fait que terminer ce que la loi eût tranché, la vie de Tybalt.

 

Le Prince.

– Et, pour cette offense, nous l'exilons sur-le-champ. Je suis moi-même victime de vos haines ; mon sang coule pour vos brutales disputes ; mais je vous imposerai une si rude amende que vous vous repentirez tous du malheur dont je souffre. Je serai sourd aux plaidoyers et aux excuses ; ni larmes ni prières ne rachèteront les torts ; elles sont donc inutiles. Que Roméo se hâte de partir ; l'heure où on le trouverait ici serait pour lui la dernière. Qu'on emporte ce corps et qu'on défère à notre volonté : la clémence ne fait qu'assassiner en pardonnant à ceux qui tuent.

 

 

 

SCÈNE II

 

Le jardin de Capulet. Entre Juliette.

 

Juliette.

– Retournez au galop, coursiers aux pieds de flamme, vers le logis de Phébus ; déjà un cocher comme Phaéton vous aurait lancés dans l'ouest et aurait ramené la nuit nébuleuse… Étends ton épais rideau, nuit vouée à l'amour, que les yeux de la rumeur se ferment et que Roméo bondisse dans mes bras, ignoré, inaperçu ! Pour accomplir leurs amoureux devoirs, les amants y voient assez à la seule lueur de leur beauté ; et, si l'amour est aveugle, il s'accorde d'autant mieux avec la nuit… Viens, nuit solennelle, matrone au sobre vêtement noir apprends-moi à perdre, en la gagnant, cette partie qui aura pour enjeux deux virginités sans tache ; cache le sang hagard qui se débat dans mes joues, avec ton noir chaperon, jusqu'à ce que le timide amour devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté dans l'acte de l'amour ! À moi, nuit ! Viens, Roméo, viens : tu feras le jour de la nuit, quand tu arriveras sur les ailes de la nuit, plus éclatant que la neige nouvelle sur le dos du corbeau. Viens, gentille nuit ; viens, chère nuit au front noir donne-moi mon Roméo, et, quand il sera mort, prends-le et coupe le en petites étoiles, et il rendra la face du ciel si splendide que tout l'univers sera amoureux de la nuit et refusera son culte à l'aveuglant soleil… Oh ! j'ai acheté un domaine d'amour mais je n'en ai pas pris possession, et celui qui m'a acquise n'a pas encore joui de moi. Fastidieuse journée, lente comme la nuit l'est, à la veille d'une fête, pour l'impatiente enfant qui a une robe neuve et ne peut la mettre encore ! Oh ! voici ma nourrice…

 

Entre la nourrice, avec une échelle de corde.

 

Juliette.

– Elle m'apporte des nouvelles ; chaque bouche qui me parle de Roméo, me parle une langue céleste… Eh bien, nourrice, quoi de nouveau ?… Qu'as-tu là ? l'échelle de corde que Roméo t'a dit d'apporter ?

 

La Nourrice.

– Oui, oui, l'échelle de corde ! (Elle laisse tomber l'échelle avec un geste de désespoir)

 

Juliette.

– Mon Dieu ! que se passe-t-il ? Pourquoi te tordre ainsi les mains ?

 

La Nourrice.

– Ah ! miséricorde ! il est mort, il est mort, il est mort ! Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues ! Hélas ! quel jour ! C'est fait de lui, il est tué, il est mort !

 

Juliette.

– Le Ciel a-t-il pu être aussi cruel ?

 

La Nourrice.

– Roméo l'a pu, sinon le ciel… Ô Roméo ! Roméo ! Qui l'aurait jamais cru ? Roméo !

 

Juliette.

– Quel démon es-tu pour me torturer ainsi ? C'est un supplice à faire rugir les damnés de l'horrible enfer Est-ce que Roméo s'est tué ? Dis-moi oui seulement, et ce simple oui m'empoisonnera plus vite que le regard meurtrier du basilic. Je cesse d'exister s'il me faut ouïr ce oui, et si tu peux répondre : oui, les yeux de Roméo sont fermés ! Est-il mort ? dis oui ou non, et qu'un seul mot décide de mon bonheur ou de ma misère !

 

La Nourrice.

– J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux… Par la croix du Sauveur… là, sur sa mâle poitrine… Un triste cadavre, un triste cadavre ensanglanté, pâle, pâle comme la cendre, tout couvert de sang, de sang caillé… À le voir je me suis évanouie.

 

Juliette.

– Oh ! renonce, mon cœur ; pauvre failli, fais banqueroute à cette vie ! En prison, mes yeux ! Fermez-vous à la libre lumière ! Terre vile, retourne à la terre, cesse de te mouvoir, et, Roméo et toi, affaissez-vous dans le même tombeau.

 

La Nourrice.

– Ô Tybalt, Tybalt, le meilleur ami que j'eusse ! Ô courtois Tybalt ! honnête gentilhomme ! Faut-il que j'aie vécu pour te voir mourir !

 

Juliette.

– Quel est cet ouragan dont les rafales se heurtent ? Roméo est-il tué et Tybalt est-il mort ? Mon cher cousin, et mon mari plus cher ! Alors, que sonne la trompette terrible du dernier jugement ! Car qui donc est vivant, si ces deux-là ne sont plus ?

 

La Nourrice.

– Tybalt n'est plus, et Roméo est banni ! Roméo, qui l'a tué, est banni.

 

Juliette.

– ô mon Dieu ! Est-ce que la main de Roméo a versé le sang de Tybalt ?

 

La Nourrice.

– Oui, oui, hélas ! oui.

 

Juliette.

– Ô cœur reptile caché sous la beauté en fleur ! Jamais dragon occupa-t-il une caverne si splendide ! Gracieux amant ! démon angélique ! corbeau aux plumes de colombe ! agneau ravisseur de loups ! méprisable substance d'une forme divine ! Juste l'opposé de ce que tu sembles être justement, saint damné, noble misérable ! Ô nature, à quoi réservais-tu l'enfer quand tu reléguas l'esprit d'un démon dans le paradis mortel d'un corps si exquis ? Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien relié ? Oh ! que la perfidie habite un si magnifique palais !

 

La Nourrice.

– Il n'y a plus à se fier aux hommes ; chez eux ni bonne foi, ni honneur ce sont tous des parjures, tous des traîtres, tous des vauriens, tous des hypocrites… Ah ! où est mon valet ? Vite, qu'on me donne de l'eau-de-vie ! Ces chagrins, ces malheurs, ces peines me font vieillir. Honte à Roméo !

 

Juliette.

– Que ta langue se couvre d'ampoules après un pareil souhait ! Il n'est pas né pour la honte, lui. La honte serait honteuse de siéger sur son front ; car c'est un trône où l'honneur devrait être couronné monarque absolu de l'univers. Oh ! quel monstre j'étais de l'outrager ainsi !

 

La Nourrice.

– Pouvez-vous dire du bien de celui qui a tué votre cousin ?

 

Juliette.

– Dois-je dire du mal de celui qui est mon mari ? Ah ! mon pauvre seigneur, quelle est la langue qui caressera ta renommée, quand moi, ton épousée depuis trois heures, je la déchire ? Mais pourquoi, méchant, as-tu tué mon cousin ? C'est que, sans cela, ce méchant cousin aurait tué mon Roméo ! Arrière, larmes folles, retournez à votre source naturelle : il n'appartient qu'à la douleur, ce tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon mari, que Tybalt voulait tuer, est vivant ; et Tybalt, qui voulait tuer mon mari, est mort. Tout cela est heureux : pourquoi donc pleurer ?… Ah ! il y a un mot, plus terrible que la mort de Tybalt, qui m'a assassinée ! je voudrais bien l'oublier, mais, hélas ! il pèse sur ma mémoire comme une faute damnable sur l'âme du pécheur. Tybalt est mort et Roméo est… banni. Banni ! ce seul mot banni a tué pour moi dix mille Tybalt. Que Tybalt mourût, c'était un malheur suffisant, se fût-il arrêté là. Si même le malheur inexorable ne se plaît qu'en compagnie, s'il a besoin d'être escorté par d'autres catastrophes, pourquoi, après m'avoir dit : Tybalt est mort, n'a-t-elle pas ajouté : Ton père aussi, ou ta mère aussi, ou même ton père et ta mère aussi ? Cela m'aurait causé de tolérables angoisses. Mais, à la suite de la mort de Tybalt, faire surgir cette arrière-garde : Roméo est banni, prononcer seulement ces mots, c'est tuer c'est faire mourir à la fois père, mère, Tybalt, Roméo et Juliette ! Roméo est banni ! Il n'y a ni fin, ni limite, ni mesure, ni borne à ce mot meurtrier ! Il n'y a pas de cri pour rendre cette douleur-là. Mon père et ma mère, où sont-ils, nourrice ?

 

La Nourrice.

– Ils pleurent et sanglotent sur le corps de Tybalt. Voulez-vous aller près d'eux ? Je vous y conduirai.

 

Juliette.

– Ils lavent ses blessures de leurs larmes ! Les miennes, je les réserve, quand les leurs seront séchées, pour le bannissement de Roméo. Ramasse ces cordes… Pauvre échelle, te voilà déçue comme moi, car Roméo est exilé : il avait fait de toi un chemin jusqu'à mon lit ; mais, restée vierge, il faut que je meure dans un virginal veuvage. À moi, cordes ! à moi, nourrice ! je vais au lit nuptial, et au lieu de Roméo, c'est le sépulcre qui prendra ma virginité.

 

La Nourrice.

– Courez à votre chambre ; je vais trouver Roméo pour qu'il vous console… Je sais bien où il est…Entendez-vous, votre Roméo sera ici cette nuit ; je vais à lui ; il est caché dans la cellule de Laurence.

 

Juliette, détachant une bague de son doigt.

– Oh ! trouve-le ! Remets cet anneau à mon fidèle chevalier, et dis-lui de venir me faire ses derniers adieux.

 

 

 

SCÈNE III

 

La cellule de frère Laurence. Entrent fière Laurence, puis Roméo. Le jour baisse.

 

Laurence.

– Viens, Roméo ; viens, homme sinistre ; l'affliction s'est enamourée de ta personne, et tu es fiancé à la calamité.

 

Roméo.

– Quoi de nouveau, mon père ? Quel est l'arrêt du Prince ? Quel est le malheur inconnu qui sollicite accès près de moi ?

 

Laurence.

– Tu n'es que trop familier avec cette triste société, mon cher fils. Je viens t’apprendre l'arrêt du Prince.

 

Roméo.

– Quel arrêt, plus doux qu'un arrêt de mort, a-t-il pu prononcer ?

 

Laurence.

– Un jugement moins rigoureux a échappé à ses lèvres : il a décidé, non la mort, mais le bannissement du corps.

 

Roméo.

– Ah ! le bannissement ! Par pitié, dis la mort ! L'exil a l'aspect plus terrible, bien plus terrible que la mort. Ne dis pas le bannissement !

 

Laurence.

– Tu es désormais banni de Vérone. Prends courage ; le monde est grand et vaste.

 

Roméo.

– Hors des murs de Vérone, le monde n'existe pas ; il n'y a que purgatoire, torture, enfer, même. Être banni d'ici, c'est être banni du monde, et cet exil-là, c'est la mort. Donc le bannissement, c'est la mort sous un faux nom. En appelant la mort bannissement, tu me tranches la tête avec une hache d'or, et tu souris au coup qui me tue !

 

Laurence.

– Ô péché mortel ! ô grossière ingratitude ! Selon notre loi, ta faute, c'était la mort ; mais le bon Prince, prenant ton parti, a tordu la loi, et à ce mot sombre, la mort, a substitué le bannissement. C'est une grâce insigne, et tu ne le vois pas.

 

Roméo.

– C'est une torture, et non une grâce ! Le ciel est là où vit Juliette : un chat, un chien, une petite souris, l'être le plus immonde, vivent dans le paradis et peuvent la contempler, mais Roméo ne le peut pas. La mouche du charnier est plus privilégiée, plus comblée d'honneur, plus favorisée que Roméo ; elle peut saisir les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et dérober une immortelle béatitude sur ces lèvres qui, dans leur pure et vestale modestie, rougissent sans cesse, comme d'un péché, du baiser qu'elles se donnent ! Mais Roméo ne le peut pas, il est exilé. Ce bonheur que la mouche peut avoir, je dois le fuir, moi ; elle est libre, mais je suis banni. Et tu dis que l'exil n'est pas la mort ! Tu n'avais donc pas un poison subtil, un couteau bien affilé, un instrument quelconque de mort subite, tu n'avais donc, pour me tuer, que ce mot : Banni !… banni ! Ce mot-là, mon père, les damnés de l'enfer l'emploient et le prononcent dans des hurlements ! Comment as-tu le cœur toi, prêtre, toi, confesseur spirituel, toi qui remets les péchés et t'avoues mon ami, de me broyer avec ce mot : bannissement ?

 

Laurence.

– Fou d'amour, laisse-moi te dire une parole.

 

Roméo.

– Oh ! tu vas encore me parler de bannissement.

 

Laurence.

– Je vais te donner une armure à l'épreuve de ce mot. La philosophie, ce doux lait de l'adversité, te soutiendra dans ton bannissement.

 

Roméo.

– Encore le bannissement !… Au gibet la philosophie ! Si la philosophie ne peut pas faire une Juliette, déplacer une ville, renverser l'arrêt d'un Prince, elle ne sert à rien, elle n'est bonne à rien, ne m'en parle plus !

 

Laurence.

– Oh ! je le vois bien, les fous n'ont pas d'oreilles !

 

Roméo.

– Comment en auraient-ils, quand les sages n'ont pas d'yeux ?

 

Laurence.

– Laisse-moi discuter avec toi sur ta situation.

 

Roméo.

– Tu ne peux pas parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais jeune comme moi et que Juliette fût ta bien-aimée, si, marié depuis une heure, tu avais tué Tybalt, si tu étais éperdu comme moi et comme moi banni, alors tu pourrais parler, alors tu pourrais t'arracher les cheveux, et te jeter contre terre, comme je fais en ce moment, pour y prendre d'avance la mesure d'une tombe ! (Il s'affaisse à terre. On frappe à la porte.)

 

Laurence.

– Lève-toi, on frappe… Bon Roméo, cache-toi.

 

Roméo.

– Je ne me cacherai pas ; à moins que mes douloureux soupirs ne fassent autour de moi un nuage qui me dérobe aux regards ! (On frappe encore.)

 

Laurence.

– Entends-tu comme on frappe ?… Qui est là ?… Roméo, lève-toi, tu vas être pris… Attendez un moment…Debout ! Cours à mon laboratoire !… (On frappe.) Tout à l'heure !… Mon Dieu, quelle démence !… (On frappe.) J'y vais, j'y vais ! (Allant à la porte.) Qui donc frappe si fort ? D'où venez-vous ? que voulez-vous ?

 

La Nourrice, du dehors.

– Laissez-moi entrer, et vous connaîtrez mon message. Je viens de la part de madame Juliette.

 

Laurence, ouvrant.

– Soyez la bienvenue, alors.

 

Entre la nourrice.

 

La Nourrice.

– Ô saint moine, oh ! dites-moi, saint moine, où est le seigneur de madame, où est Roméo ?

 

Laurence.

– Là, par terre, ivre de ses propres larmes.

 

La Nourrice.

– Oh ! dans le même état que ma maîtresse, juste dans le même état.

 

Laurence.

– Ô triste sympathie ! lamentable situation !

 

La Nourrice.

– C'est ainsi qu'elle est affaissée, sanglotant et pleurant, pleurant et sanglotant !… (Se penchant sur Roméo.) Debout, debout. Levez-vous, si vous êtes un homme. Au nom de Juliette, au nom de Juliette, levez-vous, debout ! Pourquoi tomber dans un si profond désespoir ?

 

Roméo, se redressant comme en sursaut.

– La nourrice !

 

La Nourrice.

– Ah ! monsieur ! ah ! monsieur !… Voyons, la mort est au bout de tout.

 

Roméo.

– Tu as parlé de Juliette ! en quel état est-elle ? Est-ce qu'elle ne me regarde pas comme un assassin endurci, maintenant que j'ai souillé l'enfance de notre bonheur d'un sang si proche du sien ? Où est-elle ? et comment est-elle ? Que dit ma mystérieuse compagne de notre amoureuse misère ?

 

La Nourrice.

– Oh ! elle ne dit rien, monsieur ; mais elle pleure, elle pleure ; et alors elle se jette sur son lit, et puis elle se redresse, et appelle Tybalt ; et puis elle crie : Roméo ! et puis elle retombe.

 

Roméo.

– Il semble que ce nom, lancé par quelque fusil meurtrier, l'assassine, comme la main maudite qui répond à ce nom a assassiné son cousin !… Oh ! dis-moi, prêtre, dis-moi dans quelle vile partie de ce squelette est logé mon nom ; dis-le-moi, pour que je mette à sac ce hideux repaire ! (Il tire son poignard comme pour s'en frapper la nourrice le lui arrache.)

 

Laurence.

– Retiens ta main désespérée ! Es-tu un homme ? ta forme crie que tu en es un ; mais tes larmes sont d'une femme, et ta sauvage action dénonce la furie déraisonnable d'une bête brute. Ô femme disgracieuse qu'on croirait un homme, bête monstrueuse qu'on croirait homme et femme, tu m'as étonné !… Par notre saint ordre, je croyais ton caractère mieux trempé. Tu as tué Tybalt et tu veux te tuer ! Tu veux tuer la femme qui ne respire que par toi, en assouvissant sur toi-même une haine damnée ! Pourquoi insultes-tu à la vie, au ciel et à la terre ? La vie, le ciel et la terre se sont tous trois réunis pour ton existence ; et tu veux renoncer à tous trois ! Fi ! fi ! tu fais honte à ta beauté, à ton amour à ton esprit. Usurier tu regorges de tous les biens, et tu ne les emploies pas à ce légitime usage qui ferait honneur à ta beauté, à ton amour à ton esprit. Ta noble beauté n'est qu'une image de cire, dépourvue d'énergie vide ; ton amour ce tendre engagement, n'est qu'un misérable parjure, qui tue celle que tu avais fait vœu de chérir ; ton esprit, cet ornement de la beauté et de l'amour, n'en est chez toi que le guide égaré : comme la poudre dans la calebasse d'un soldat maladroit, il prend feu par ta propre ignorance et te mutile au lieu de te défendre. Allons, relève-toi, l'homme ! Elle vit, ta Juliette, cette chère Juliette pour qui tu mourais tout à l'heure : n'es-tu pas heureux ? Tybalt voulait t'égorger, mais tu as tué Tybalt : n'es-tu pas heureux encore ? La loi qui te menaçait de la mort devient ton amie et change la sentence en exil : n'es-tu pas heureux toujours ? Les bénédictions pleuvent sur ta tête, la fortune te courtise sous ses plus beaux atours ; mais toi, maussade comme une fille mal élevée, tu fais la moue au bonheur et à l'amour. Prends garde, prends garde, c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, rends-toi près de ta bien-aimée, comme il a été convenu : monte dans sa chambre et va la consoler ; mais surtout quitte-la avant la fin de la nuit, car alors tu ne pourrais plus gagner Mantoue ; et c'est là que tu dois vivre jusqu'à ce que nous trouvions le moment favorable pour proclamer ton mariage, réconcilier vos familles, obtenir le pardon du Prince et te rappeler ici. Tu reviendras alors plus heureux un million de fois que tu n'auras été désolé au départ… Va en avant, nourrice, recommande-moi à ta maîtresse, et dis-lui de faire coucher son monde de bonne heure ; le chagrin dont tous sont accablés les disposera vite au repos… Roméo te suit.

 

La Nourrice.

– Vrai Dieu ! je pourrais rester ici toute la nuit à écouter vos bons conseils. Oh ! ce que c'est que la science ! (À Roméo.) Mon seigneur, je vais annoncer à madame que vous allez venir.

 

Roméo.

– Va, et dis à ma bien-aimée de s'apprêter à me gronder

 

La Nourrice, lui remettant une bague.

– Voici, monsieur un anneau qu'elle m'a dit de vous donner. Monsieur accourez vite, dépêchez-vous, car il se fait tard. (La nourrice sort.)

 

Roméo, mettant la bague.

– Comme ceci ranime mon courage !

 

Laurence.

– Partez. Bonne nuit. Mais faites-y attention, tout votre sort en dépend, quittez Vérone avant la fin de la nuit, ou éloignez-vous à la pointe du jour sous un déguisement. Restez à Mantoue ; votre valet, que je saurai trouver, vous instruira de temps à autre des incidents heureux pour vous qui surviendront ici… Donne-moi ta main ; il est tard : adieu ; bonne nuit.

 

Roméo.

– Si une joie au-dessus de toute joie ne m'appelait ailleurs, j'aurais un vif chagrin à me séparer de toi si vite. Adieu. (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE IV

 

Dans la maison de Capulet. Entrent Capulet, Lady Capulet et Pâris.

 

Capulet.

– Les choses ont tourné si malheureusement, messire, que nous n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. C'est que, voyez-vous, elle aimait chèrement son cousin Tybalt, et moi aussi… Mais quoi ! nous sommes nés pour mourir Il est très tard ; elle ne descendra pas ce soir Je vous promets que, sans votre compagnie, je serais au lit depuis une heure.

 

Pâris.

– Quand la mort parle, ce n'est pas pour l'amour le moment de parler. Madame, bonne nuit : présentez mes hommages à votre fille.

 

Lady Capulet.

– Oui, messire, et demain de bonne heure je connaîtrai sa pensée. Ce soir elle est cloîtrée dans sa douleur.

 

Capulet.

– Sire Pâris, je puis hardiment vous offrir l'amour de ma fille ; je pense qu'elle se laissera diriger par moi en toutes choses ; bien plus, je n'en doute pas… Femme, allez la voir avant d'aller au lit ; apprenez-lui l'amour de mon fils Pâris, et dites-lui, écoutez bien, que mercredi prochain… Mais doucement ! quel jour est-ce ?

 

Pâris.

– Lundi, monseigneur.

 

Capulet.

– Lundi ? hé ! hé ! alors, mercredi est trop tôt. Ce sera pour jeudi… dites-lui que jeudi elle sera mariée à ce noble comte… Serez-vous prêt ? Cette hâte vous convient-elle ? Nous ne ferons pas grand fracas ! un ami ou deux ! Car voyez-vous, le meurtre de Tybalt étant si récent, on pourrait croire que nous nous soucions fort peu de notre parent, si nous faisions de grandes réjouissances. Conséquemment, nous aurons une demi-douzaine d'amis, et ce sera tout. Mais que dites-vous de jeudi ?

 

Pâris.

– Monseigneur, je voudrais que jeudi soit demain.

 

Capulet.

– Bon ; vous pouvez partir… Ce sera pour jeudi, alors. Vous, femme, allez voir Juliette avant d'aller au lit, et préparez-la pour la noce… Adieu, messire… De la lumière dans ma chambre, holà ! Ma foi, il est déjà si tard qu'avant peu il sera de bonne heure… Bonne nuit. (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE V

 

La chambre à coucher de Juliette. Entrent Roméo et Juliette.

 

Juliette.

– Veux-tu donc partir ? le jour n'est pas proche encore : c'était le rossignol et non l'alouette dont la voix perçait ton oreille craintive. Toutes les nuits il chante sur le grenadier là-bas. Crois-moi, amour c'était le rossignol.

 

Roméo.

– C'était l'alouette, la messagère du matin, et non le rossignol. Regarde, amour ces lueurs jalouses qui dentellent le bord des nuages à l'orient ! Les flambeaux de la nuit sont éteints, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet brumeux de la montagne. Je dois partir et vivre, ou rester et mourir.

 

Juliette.

– Cette clarté là-bas n'est pas la clarté du jour je le sais bien, moi ; c'est quelque météore que le soleil exhale pour te servir de torche cette nuit et éclairer ta marche vers Mantoue. Reste donc, tu n'as pas besoin de partir encore.

 

Roméo.

– Soit ! qu'on me prenne, qu'on me mette à mort ; je suis content, si tu le veux ainsi. Non, cette lueur grise n'est pas le regard du matin, elle n'est que le pâle reflet du front de Cynthia ; et ce n'est pas l'alouette qui frappe de notes si hautes la voûte du ciel au-dessus de nos têtes. J'ai plus le désir de rester que la volonté de partir, que vienne la mort, et elle sera bien venue !… Ainsi le veut Juliette… Comment êtes-vous, mon âme ? Causons, il n'est pas jour.

 

Juliette.

– C'est le jour c'est le jour ! Fuis vite, va-t'en, pars : c'est l'alouette qui détonne ainsi, et qui lance ces notes rauques, ces strettes déplaisantes. On dit que l'alouette prolonge si doucement les accords ; cela n'est pas, car elle rompt le nôtre. On dit que l'alouette et le hideux crapaud ont changé d'yeux : oh ! que n'ont-ils aussi changé de voix, puisque cette voix nous arrache effarés l'un à l'autre et te chasse d'ici par son hourvari matinal ! Oh ! maintenant pars. Le jour est de plus en plus clair.

 

Roméo.

– De plus en plus clair ?… De plus en plus sombre est notre malheur.

 

Entre la nourrice.

 

La Nourrice.

– Madame !

 

Juliette.

– Nourrice !

 

La Nourrice.

– Madame votre mère va venir dans votre chambre. Le jour paraît ; soyez prudente, faites attention. (La nourrice sort.)

 

Juliette.

– Allons, fenêtre, laissez entrer le jour et sortir ma vie.

 

Roméo.

– Adieu, adieu ! un baiser, et je descends. (Ils s'embrassent. Roméo descend.)

 

Juliette, se penchant sur le balcon.

– Te voilà donc parti ? amour seigneur époux, ami ! Il me faudra de tes nouvelles à chaque heure du jour, car il y a tant de jours dans une minute ! Oh ! à ce compte-là, je serai bien vieille, quand je reverrai mon Roméo.

 

Roméo.

– Adieu ! je ne perdrai pas une occasion, mon amour, de renvoyer un souvenir.

 

Juliette.

– Oh ! crois-tu que nous nous rejoindrons jamais ?

 

Roméo.

– Je n'en doute pas ; et toutes ces douleurs feront le doux entretien de nos moments à venir.

 

Juliette.

– Ô Dieu ! j'ai dans l'âme un présage fatal. Maintenant que tu es en bas, tu m'apparais comme un mort au fond d'une tombe. Ou mes yeux me trompent, ou tu es bien pâle.

 

Roméo.

– Crois-moi, amour tu me sembles bien pâle aussi. L'angoisse aride boit notre sang. Adieu ! adieu ! (Roméo sort.)

 

Juliette.

– Ô fortune ! fortune ! tout le monde te dit capricieuse ! Si tu es capricieuse, qu'as-tu à faire avec un homme d'aussi illustre constance ? Fortune, sois capricieuse, car alors tu ne le retiendras pas longtemps, j'espère, et tu me le renverras.

 

Lady Capulet, du dehors.

– Holà ! ma fille ! êtes-vous levée ?

 

Juliette.

– Qui m'appelle ? est-ce madame ma mère ? Se serait-elle couchée si tard ou levée si tôt ? Quel étrange motif l'amène ?

 

Entre lady Capulet.

 

Lady Capulet.

– Eh bien, comment êtes-vous, Juliette ?

 

Juliette.

– Je ne suis pas bien, madame.

 

Lady Capulet.

– Toujours à pleurer la mort de votre cousin ?… Prétends-tu donc le laver de la poussière funèbre avec tes larmes ? Quand tu y parviendrais, tu ne pourrais pas le faire revivre. Cesse donc : un chagrin raisonnable prouve l'affection ; mais un chagrin excessif prouve toujours un manque de sagesse.

 

Juliette.

– Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible.

 

Lady Capulet.

– Vous ne sentirez que plus vivement cette perte, sans sentir plus près de vous l'ami que vous pleurez.

 

Juliette.

– Je sens si vivement la perte de cet ami que je ne puis m'empêcher de le pleurer toujours.

 

Lady Capulet.

– Va, ma fille, ce qui te fait pleurer, c'est moins de le savoir mort que de savoir vivant l'infâme qui l'a tué.

 

Juliette.

– Quel infâme, madame ?

 

Lady Capulet.

– Eh bien ! cet infâme Roméo !

 

Juliette.

– Entre un infâme et lui il y a bien des milles de distance. Que Dieu lui pardonne ! Moi, je lui pardonne de tout mon cœur ; et pourtant nul homme ne navre mon cœur autant que lui.

 

Lady Capulet.

– Parce qu'il vit, le traître !

 

Juliette.

– Oui, madame, et trop loin de mes bras. Que ne suis-je chargée de venger mon cousin !

 

Lady Capulet.

– Nous obtiendrons vengeance, sois-en sure. Ainsi ne pleure plus. Je ferai prévenir quelqu'un à Mantoue, où vit maintenant ce vagabond banni : on lui donnera une potion insolite qui l'enverra vite tenir compagnie à Tybalt, et alors j'espère que tu seras satisfaite.

 

Juliette.

– Je ne serai vraiment satisfaite que quand je verrai Roméo… supplicié, torturé est mon pauvre cœur, depuis qu'un tel parent m'est enlevé. Madame, trouvez seulement un homme pour porter le poison ; moi, je le préparerai, et si bien qu'après l'avoir pris, Roméo dormira vite en paix. Oh ! quelle horrible souffrance pour mon cœur de l'entendre nommer, sans pouvoir aller jusqu'à lui, pour assouvir l'amour que je portais à mon cousin sur le corps de son meurtrier !

 

Lady Capulet.

– Trouve les moyens, toi ; moi, je trouverai l'homme. Maintenant, fille, j'ai à te dire de joyeuses nouvelles.

 

Juliette.

– La joie est la bienvenue quand elle est si nécessaire : quelles sont ces nouvelles ? j'adjure votre Grâce.

 

Lady Capulet.

– Va, Va, mon enfant, tu as un excellent père ! Pour te tirer de ton accablement, il a improvisé une journée de fête à laquelle tu ne t'attends pas et que je n'espérais guère.

 

Juliette.

– Quel sera cet heureux jour madame ?

 

Lady Capulet.

– Eh bien, mon enfant, jeudi prochain, de bon matin, un galant, jeune et noble gentilhomme, le comte Pâris, te mènera à l'église Saint-Pierre et aura le bonheur de faire de toi sa joyeuse épouse.

 

Juliette.

– Oh ! par l'église de Saint-Pierre et par Saint-Pierre lui-même, il ne fera pas de moi sa joyeuse épouse. Je m'étonne de tant de hâte : ordonner ma noce, avant que celui qui doit être mon mari m'ait fait sa cour ! Je vous en prie, madame, dites à mon seigneur et père que je ne veux pas me marier encore. Si jamais je me marie, je le jure, ce sera plutôt à ce Roméo que vous savez haï de moi, qu'au comte Pâris. Voilà des nouvelles en vérité.

 

Lady Capulet.

– Voici votre père qui vient ; faites-lui vous-même votre réponse, et nous verrons comment il la prendra.

 

Entrent Capulet et la nourrice.

 

Capulet, regardant Juliette qui sanglote.

– Quand le soleil disparaît, la terre distille la rosée, mais, après la disparition du radieux fils de mon frère, il pleut tout de bon. Eh bien ! es tu devenue gouttière, fillette ? Quoi, toujours des larmes ! toujours des averses ! Dans ta petite personne tu figures à la fois la barque, la mer et le vent : tes yeux, que je puis comparer à la mer ont sans cesse un flux et un reflux de larmes ; ton corps est la barque qui flotte au gré de cette onde salée, et tes soupirs sont les vents qui, luttant de furie avec tes larmes, finiront, si un calme subit ne survient, par faire sombrer ton corps dans la tempête… Eh bien, femme, lui avez-vous signifié notre décision ?

 

Lady Capulet.

– Oui, messire ; mais elle refuse ; elle vous remercie. La folle ! je voudrais qu'elle fût mariée à son linceul !…

 

Capulet.

– Doucement, je n'y suis pas, je n'y suis pas, femme. Comment ! elle refuse ! elle nous remercie et elle n'est pas fière, elle ne s'estime pas bien heureuse, tout indigne qu'elle est, d'avoir, par notre entremise, obtenu pour mari un si digne gentilhomme !

 

Juliette.

– Je ne suis pas fière, mais reconnaissante ; fière, je ne puis l'être de ce que je hais comme un mal. Mais je suis reconnaissante du mal même qui m'est fait par amour.

 

Capulet.

– Eh bien, eh bien, raisonneuse, qu'est-ce que cela signifie ? Je vous remercie et je ne vous remercie pas… Je suis fière et je ne suis pas fière !… Mignonne donzelle, dispensez-moi de vos remerciements et de vos fiertés, et préparez vos fines jambes pour vous rendre jeudi prochain à l'église Saint Pierre en compagnie de Pâris ; ou je t'y traînerai sur la claie, moi ! Ah ! livide charogne ! ah ! bagasse ! Ah ! face de suif !

 

Lady Capulet.

– Fi, fi ! perdez-vous le sens ?

 

Juliette, s'agenouillant.

– Cher père, je vous en supplie à genoux, ayez la patience de m'écouter ! Rien qu'un mot !

 

Capulet.

– Au diable, petite bagasse ! misérable révoltée ! Tu m'entends, rends-toi à l'église jeudi, ou évite de me rencontrer jamais face à face : ne parle pas, ne réplique pas, ne me réponds pas ; mes doigts me démangent… Femme, nous croyions notre union pauvrement bénie, parce que Dieu ne nous avait prêté que cette unique enfant ; mais, je le vois maintenant, cette enfant unique était déjà de trop, et nous avons été maudits en l'ayant. Arrière, éhontée !

 

La Nourrice.

– Que le Dieu du ciel la bénisse ! Vous avez tort, monseigneur, de la traiter ainsi.

 

Capulet.

– Et pourquoi donc, dame Sagesse ?… Retenez votre langue, maîtresse Prudence, et allez bavarder avec vos commères.

 

La Nourrice.

– Ce que je dis n'est pas un crime.

 

Capulet.

– Au nom du ciel, bonsoir !

 

La Nourrice.

– Peut-on pas dire un mot ?

 

Capulet.

– Paix, stupide radoteuse ! Allez émettre vos sentences en buvant un bol chez une commère, car ici nous n'en avons pas besoin.

 

Lady Capulet.

– Vous êtes trop brusque.

 

Capulet.

– Jour de Dieu ! j'en deviendrai fou. Le jour, la nuit, à toute heure, à toute minute, à tout moment, que je fusse occupé ou non, seul ou en compagnie, mon unique souci a été de la marier ; enfin je trouve un gentilhomme de noble lignée, ayant de beaux domaines, jeune, d'une noble éducation, pétri, comme on dit, d'honorables qualités, un homme aussi accompli qu'un cœur peut le souhaiter, et il faut qu'une petite sotte pleurnicheuse, une poupée gémissante, quand on lui offre sa fortune, réponde : Je ne veux pas me marier je ne puis aimer je suis trop jeune, je vous prie de me pardonner ! Ah ! si vous ne vous mariez pas, vous verrez comme je vous pardonne ; allez paître où vous voudrez, vous ne logerez plus avec moi. Faites-y attention, songez-y, je n'ai pas coutume de plaisanter. Jeudi approche ; mettez la main sur votre cœur, et réfléchissez. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon ami ; si tu ne l'es plus, va au diable, mendie, meurs de faim dans les rues. Car, sur mon âme, jamais je ne te reconnaîtrai, et jamais rien de ce qui est à moi ne sera ton bien. Compte là-dessus, réfléchis, je tiendrai parole. (Il sort.)

 

Juliette.

– N'y a-t-il pas de pitié, planant dans les nuages, qui voie au fond de ma douleur ? Ô ma mère bien-aimée, ne me rejetez pas, ajournez ce mariage d'un mois, d'une semaine ! Sinon, dressez le lit nuptial dans le sombre monument où Tybalt repose !

 

Lady Capulet.

– Ne me parle plus, car je n'ai rien à te dire ; fais ce que tu voudras, car entre toi et moi tout est fini. (Elle sort.)

 

Juliette.

– Ô mon Dieu !… Nourrice, comment empêcher cela ? Mon mari est encore sur la terre, et ma foi est au ciel ; comment donc ma foi peut-elle redescendre ici-bas, tant que mon mari ne l'aura pas renvoyée du ciel en quittant la terre ?… Console-moi, conseille-moi ! Hélas ! hélas ! se peut-il que le ciel tende de pareils pièges à une créature aussi frêle que moi ! Que dis-tu ? n'as-tu pas un mot qui me soulage ? Console-moi, nourrice.

 

La Nourrice.

– Ma foi, écoutez : Roméo est banni ; je gage le monde entier contre néant qu'il n'osera jamais venir vous réclamer ; s'il le fait, il faudra que ce soit à la dérobée. Donc, puisque tel est le cas, mon avis, c'est que vous épousiez le comte. Oh ! c'est un si aimable gentilhomme ! Roméo n'est qu'un torchon près de lui !… Un aigle, madame, n'a pas l'œil aussi vert, aussi vif, aussi brillant que Pâris. Maudit soit mon cœur si je ne vous trouve pas bien heureuse de ce second mariage ! Il vaut mieux que votre premier Au surplus, votre premier est mort, ou autant vaudrait qu'il le fût, que de vivre sans vous être bon à rien.

 

Juliette.

– Parles-tu du fond du cœur ?

 

La Nourrice.

– Et du fond de mon âme ; sinon, malédiction à tous deux !

 

Juliette.

– Amen !

 

La Nourrice.

– Quoi ?

 

Juliette.

– Oh ! tu m'as merveilleusement consolée. Va dire à madame qu'ayant déplu à mon père, je suis allée à la cellule de Laurence, pour me confesser et recevoir l'absolution.

 

La Nourrice.

– Oui, certes, j'y vais. Vous faites sagement. (Elle sort.)

 

Juliette, regardant s'éloigner la nourrice.

– Ô Vieille damnée ! abominable démon ! Je ne sais quel est ton plus grand crime, ou de souhaiter que je me parjure, ou de ravaler mon seigneur de cette même bouche qui l'a exalté au-dessus de toute comparaison tant de milliers de fois… Va-t'en, conseillère ; entre toi et mon cœur il y a désormais rupture. Je vais trouver le religieux pour lui demander un remède ; à défaut de tout autre, j'ai la ressource de mourir. (Elle sort.)

 

 

 

 

 

 

ACTE IV

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

La cellule de fière Laurence. Entrent Laurence et Pâris.

 

Laurence.

– Jeudi, seigneur ! le terme est bien court.

 

Pâris.

– Mon père, Capulet le veut ainsi, et je ne retarderai son empressement par aucun obstacle.

 

Laurence.

– Vous ignorez encore, dites-vous, les sentiments de la dame. Voilà une marche peu régulière ; et qui ne me plaît pas.

 

Pâris.

– Elle ne cesse de pleurer la mort de Tybalt, et c'est pourquoi je lui ai peu parlé d'amour ; car Vénus ne sourit guère dans une maison de larmes. Or son père voit un danger à ce qu'elle se laisse ainsi dominer par la douleur ; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage pour arrêter cette inondation de larmes. Le chagrin qui l'absorbe dans la solitude pourra se dissiper dans la société. Maintenant vous connaissez les raisons de cet empressement.

 

Laurence, à part.

– Hélas ! je connais trop celles qui devraient le ralentir ! (Haut.) Justement, messire, voici la dame qui vient à ma cellule. (Entre Juliette.)

 

Pâris.

– Heureux de vous rencontrer, ma dame et ma femme !

 

Juliette.

– Votre femme ! Je pourrai l'être quand je pourrai être mariée.

 

Pâris.

– Vous pouvez et vous devez l'être, amour, jeudi prochain.

 

Juliette.

– Ce qui doit être, sera.

 

Laurence.

– Voilà une vérité certaine.

 

Pâris, à Juliette.

– Venez-vous faire votre confession à ce bon père ?

 

Juliette.

– Répondre à cela, ce serait me confesser à vous.

 

Pâris.

– Ne lui cachez pas que vous m'aimez.

 

Juliette.

– Je vous confesse que je l'aime.

 

Pâris.

– Comme vous confesserez, j'en suis sûr, que vous m'aimez.

 

Juliette.

– Si je fais cet aveu, il aura plus de prix en arrière de vous qu'en votre présence.

 

Pâris.

– Pauvre âme, les larmes ont bien altéré ton visage.

 

Juliette.

– Elles ont remporté là une faible victoire : il n'avait pas grand charme avant leurs ravages.

 

Pâris.

– Ces paroles-là lui font plus d'injure que tes larmes.

 

Juliette.

– Ce n'est pas une calomnie, monsieur, c'est une vérité ; et cette vérité, je la dis à ma face.

 

Pâris.

– Ta beauté est à moi et tu la calomnies.

 

Juliette.

– Il se peut, car elle ne m'appartient pas…Êtes-vous de loisir, saint père, en ce moment, ou reviendrai-je ce soir après vêpres ?

 

Laurence.

– J'ai tout mon loisir, pensive enfant… Mon seigneur nous aurions besoin d'être seuls.

 

Pâris.

– Dieu me préserve de troubler la dévotion ! Juliette, jeudi, de bon matin, j'irai vous réveiller. Jusque-là, adieu, et recueillez ce pieux baiser. (Il l'embrasse et sort.)

 

Juliette.

– Oh ! ferme la porte, et, cela fait, viens pleurer avec moi : plus d'espoir, plus de ressource, plus de remède.

 

Laurence.

– Ah ! Juliette, je connais déjà ton chagrin, et j'ai l'esprit tendu par une anxiété inexprimable. Je sais que jeudi prochain, sans délai possible, tu dois être mariée au comte.

 

Juliette.

– Ne me dis pas que tu sais cela, frère, sans me dire aussi comment je puis l'empêcher. Si, dans ta sagesse, tu ne trouves pas de remède, déclare seulement que ma résolution est sage, et sur-le-champ je remédie à tout avec ce couteau. (Elle montre un poignard.) Dieu a joint mon cœur à celui de Roméo ; toi, tu as joint nos mains ; et, avant que cette main, engagée par toi à Roméo, scelle un autre contrat, avant que mon cœur loyal, devenu perfide et traître, se donne à un autre, ceci aura eu raison de tous deux. Donc, en vertu de ta longue expérience, donne-moi vite un conseil ; sinon, regarde ! entre ma détresse et moi je prends ce couteau sanglant pour médiateur : c'est lui qui arbitrera le litige que l'autorité de ton âge et de ta science n'aura pas su terminer à mon honneur Réponds-moi sans retard ; il me tarde de mourir si ta réponse ne m'indique pas de remède !

 

Laurence.

– Arrête, ma fille ; j'entrevois une espérance possible, mais le moyen nécessaire à son accomplissement est aussi désespéré que le mal que nous voulons empêcher. Si, plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as l'énergie de vouloir te tuer, il est probable que tu oseras affronter l'image de la mort pour repousser le déshonneur, toi qui, pour y échapper, veux provoquer la mort elle-même. Eh bien, si tu as ce courage, je te donnerai un remède.

 

Juliette.

– Oh ! plutôt que d'épouser Pâris, dis-moi de m'élancer des créneaux de cette tour là-bas, ou d'errer sur le chemin des bandits ; dis-moi de me glisser où rampent des serpents ; enchaîne-moi avec des ours rugissants ; enferme-moi, la nuit, dans un charnier, sous un monceau d'os de morts qui s'entrechoquent, de moignons fétides et de crânes jaunes et décharnés ; dis-moi d'aller, dans une fosse fraîche remuée, m'enfouir sous le linceul avec un mort ; ordonne moi des choses dont le seul récit me faisait trembler et je les ferai sans crainte, sans hésitation, pour rester l'épouse sans tache de mon doux bien-aimé.

 

Laurence.

– Écoute ; alors rentre à la maison, aie l'air gai et dis que tu consens à épouser Pâris. C'est demain mercredi. Demain soir, fais en sorte de coucher seule ; que ta nourrice ne couche pas dans ta chambre ; une fois au lit, prends cette fiole et avale la liqueur qui y est distillée. Aussitôt dans toutes tes veines se répandra une froide et léthargique humeur : le pouls suspendra son mouvement naturel et cessera de battre ; ni chaleur ni souffle n'attesteront que tu vis. Les roses de tes lèvres et de tes joues seront flétries et ternes comme la cendre ; les fenêtres de tes yeux seront closes, comme si la mort les avait fermées au jour de la vie. Chaque partie de ton être, privée de souplesse et d'action, sera roide, inflexible et froide comme la mort. Dans cet état apparent de cadavre tu resteras juste quarante-deux heures, et alors tu t'éveilleras comme d'un doux sommeil. Le matin, quand le fiancé arrivera pour hâter ton lever il te trouvera morte dans ton lit. Alors, selon l'usage de notre pays, vêtue de ta plus belle parure, et placée dans un cercueil découvert, tu seras transportée à l'ancien caveau où repose toute la famille des Capulets. Cependant, avant que tu sois éveillée, Roméo, instruit de notre plan par mes lettres, arrivera ; lui et moi nous épierons ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera à Mantoue. Et ainsi tu seras sauvée d'un déshonneur imminent, si nul caprice futile, nulle frayeur féminine n'abat ton courage au moment de l'exécution.

 

Juliette.

– Donne ! Eh ! donne ! ne me parle pas de frayeur.

 

Laurence, lui remettant la fiole.

– Tiens, pars ! Sois forte et sois heureuse dans ta résolution. Je vais dépêcher un religieux à Mantoue avec un message pour ton mari.

 

Juliette.

– Amour donne-moi ta force, et cette force me sauvera. Adieu, mon père ! (Ils se séparent.)

 

 

 

SCÈNE II

 

Dans la maison de Capulet. Entrent Capulet, lady Capulet, la nourrice et des valets.

 

Capulet, remettant un papier au premier valet.

– Tu inviteras toutes les personnes dont les noms sont écrits ici. (Le valet sort.) (Au second valet.) Maraud, va me louer vingt cuisiniers habiles.

 

Deuxième Valet.

– Vous n'en aurez que de bons, monsieur, car je m'assurerai d'abord s'ils se lèchent les doigts.

 

Capulet.

– Et comment t'assureras-tu par-là de leur savoir-faire ?

 

Deuxième Valet.

– Pardine, monsieur, c'est un mauvais cuisinier que celui qui ne se lèche pas les doigts : ainsi ceux qui ne se lécheront pas les doigts, je ne les prendrai pas.

 

Capulet.

– Bon, va-t'en. (le valet sort.) Nous allons être pris au dépourvu cette fois. Eh bien, est-ce que ma fille est allée chez frère Laurence ?

 

La Nourrice.

– Oui, ma foi.

 

Capulet.

– Allons, il aura peut-être une bonne influence sur elle. La friponne est si maussade, si opiniâtre.

 

Entre Juliette.

 

La Nourrice.

– Voyez donc avec quelle mine joyeuse elle revient de confesse.

 

Capulet.

– Eh bien, mon entêtée, où avez-vous été comme ça ?

 

Juliette.

– Chez quelqu'un qui m'a appris à me repentir de ma coupable résistance à vous et à vos ordres. Le vénérable Laurence m'a enjoint de me prosterner à vos pieds, et de vous demander pardon… (Elle s'agenouille devant son père.) Pardon, je vous en conjure ! Désormais, je me laisserai régir entièrement par vous.

 

Capulet.

– Qu'on aille chercher le comte, et qu'on l'instruise de ceci. Je veux que ce nœud soit noué dès demain matin.

 

Juliette.

– J'ai rencontré le jeune Comte à la cellule de Florence, et je lui ai témoigné mon amour autant que je le pouvais sans franchir les bornes de la modestie.

 

Capulet.

– Ah ! j'en suis bien aise… Voilà qui est bien… relève-toi. (Juliette se relève.) Les choses sont comme elles doivent être… Il faut que je voie le comte. Morbleu, qu'on aille le chercher, vous dis-je. Ah ! pardieu ! c'est un saint homme que ce révérend père, et toute notre cité lui est bien redevable.

 

Juliette.

– Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet ? Vous m'aiderez à ranger les parures que vous trouverez convenables pour ma toilette de demain.

 

Lady Capulet.

– Non, non, pas avant jeudi. Nous avons le temps.

 

Capulet.

 Va, nourrice, va avec elle. (Juliette sort avec la nourrice.) – (À lady Capulet.) Nous irons à l'église demain.

 

Lady Capulet.

– Nous serons pris à court pour les préparatifs : il est presque nuit déjà.

 

Capulet.

– Bah ! je vais me remuer, et tout ira bien, je te le garantis, femme ! Toi, va rejoindre Juliette, et aide-la à se parer ; je ne me coucherai pas cette nuit… Laisse-moi seul ; c'est moi qui ferai la ménagère cette fois… Holà !… Ils sont tous sortis. Allons, je vais moi-même chez le comte Pâris le prévenir pour demain. J'ai le cœur étonnamment allègre, depuis que cette petite folle est venue à résipiscence. (Ils sortent.)

 

 

 

SCÈNE III

 

La chambre à coucher de Juliette. Entrent Juliette et la nourrice.

 

Juliette.

– Oui, c'est la toilette qu'il faut… Mais, gentille nourrice, laisse-moi seule cette nuit, je t'en prie : car j'ai besoin de beaucoup prier pour décider le ciel à sourire à mon existence, qui est, tu le sais bien, pleine de trouble et de péché. (Entre lady Capulet.)

 

Lady Capulet.

– Allons, êtes-vous encore occupées ? avez-vous besoin de mon aide ?

 

Juliette.

– Non, madame ; nous avons choisi tout ce qui sera nécessaire pour notre cérémonie de demain. Veuillez permettre que je reste seule à présent, et que la nourrice veille avec vous cette nuit ; car j'en suis sûre, vous avez trop d'ouvrage sur les bras, dans des circonstances si pressantes.

 

Lady Capulet.

– Bonne nuit ! Mets-toi au lit, et repose ; car tu en as besoin. (Lady Capulet sort avec la nourrice.)

 

Juliette.

– Adieu !… Dieu sait quand nous nous reverrons. Une vague frayeur répand le frisson dans mes veines et y glace presque la chaleur vitale… Je vais les rappeler pour me rassurer… Nourrice !… qu'a-t-elle à faire ici ? Il faut que je joue seule mon horrible scène. (Prenant la fiole que Laurence lui a donnée.) À moi, fiole !… Eh quoi ! si ce breuvage n'agissait pas ! serais-je donc mariée demain matin ?… Non, non. Voici qui l'empêcherait… Repose ici, toi. (Elle met un couteau à côté de son lit.) Et si c'était un poison que le moine m'eût subtilement administré pour me faire mourir afin de ne pas être déshonorée par ce mariage, lui qui m'a déjà mariée à Roméo ? J'ai peur de cela ; mais non, c'est impossible : il a toujours été reconnu pour un saint homme… Et si, une fois déposée dans le tombeau, je m'éveillais avant le moment où Roméo doit venir me délivrer ! Ah ! l'effroyable chose ! Ne pourrais-je pas être étouffée dans ce caveau dont la bouche hideuse n'aspire jamais un air pur et mourir suffoquée avant que Roméo n'arrive ? Ou même, si je vis, n'est-il pas probable que l'horrible impression de la mort et de la nuit jointe à la terreur du lieu… En effet ce caveau est l'ancien réceptacle où depuis bien des siècles sont entassés les os de tous mes ancêtres ensevelis ; où Tybalt sanglant et encore tout frais dans la terre pourrit sous son linceul ; où, dit-on, à certaines heures de la nuit, les esprits s'assemblent ! Hélas ! hélas ! n'est-il pas probable que, réveillée avant l'heure, au milieu d'exhalaisons infectes et de gémissements pareils à ces cris de mandragores déracinées que des vivants ne peuvent entendre sans devenir fous… Oh ! si je m'éveille ainsi, est-ce que je ne perdrai pas la raison, environnée de toutes ces horreurs ? Peut-être alors, insensée, voudrai-je jouer avec les squelettes de mes ancêtres, arracher de son linceul Tybalt mutilé, et, dans ce délire, saisissant l'os de quelque grand-parent comme une massue, en broyer ma cervelle désespérée ! Oh ! tenez ! il me semble voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui lui a troué le corps avec la pointe de son épée… Arrête, Tybalt, arrête ! (Elle porte la fiole à ses lèvres.) Roméo ! Roméo ! Roméo ! voici à boire ! je bois à toi.

 

Elle se jette sur son lit derrière un rideau.

 

 

 

SCÈNE IV

 

Une salle dans la maison de Capulet. le jour se lève. Entrent lady Capulet et la nourrice.

 

Lady Capulet, donnant un trousseau de clefs à la nourrice.

– Tenez, nourrice, prenez ces clefs et allez chercher d'autres épices.

 

La Nourrice.

– On demande des dattes et des coings pour la pâtisserie.

 

Entre Capulet.

 

Capulet.

– Allons ! debout ! debout ! debout ! le coq a chanté deux fois ; le couvre-feu a sonné ; il est trois heures. (À lady Capulet.) Ayez l'œil aux fours, bonne Angélique, et qu'on n'épargne rien.

 

La Nourrice, à Capulet.

– Allez, allez, cogne-fétu, allez vous mettre au lit ; ma parole, vous serez malade demain d'avoir veillé cette nuit.

 

Capulet.

– Nenni, nenni. Bah ! j'ai déjà passé des nuits entières pour de moindres motifs, et je n'ai jamais été malade.

 

Lady Capulet.

– Oui, vous avez chassé les souris dans votre temps ; mais je veillerai désormais à ce que vous ne veilliez plus ainsi. (Lady Capulet et la nourrice sortent.)

 

Capulet.

– Jalousie ! jalousie ! (Des Valets passent portant des broches, des bûches et des paniers.) (Au premier valet.) Eh bien, l'ami, qu'est-ce que tout ça ?

 

Premier Valet.

– Monsieur, c'est pour le cuisinier, mais je ne sais trop ce que c'est.

 

Capulet.

– Hâte-toi, hâte-toi. (Sort le premier valet.) (Au deuxième valet.) Maraud, apporte des bûches plus sèches, appelle Pierre, il te montrera où il y en a.

 

Deuxième Valet.

– J'ai assez de tête, monsieur, pour suffire aux bûches sans déranger Pierre. (Il sort.)

 

Capulet.

– Par la messe, bien répondu. Voilà un plaisant coquin ! Ah ! je te proclame roi des bûches… Ma foi, il est jour Le comte va être ici tout à l'heure avec la musique, car il me l'a promis. (Bruit d'instruments qui se rapprochent.) Je l'entends qui s'avance… Nourrice ! Femme ! Holà ! nourrice, allons donc ! (Entre la nourrice.)

 

Capulet.

– Allez éveiller Juliette, allez, et habillez-la ; je vais causer avec Pâris… Vite, hâtez-vous, hâtez-vous ! le fiancé est déjà arrivé ; hâtez-vous, vous dis-je. (Tous sortent.)

 

 

 

SCÈNE V

 

La chambre à coucher de Juliette. Entre la nourrice.

 

La Nourrice, appelant.

– Madame ! allons, madame !… Juliette !… Elle dort profondément, je le garantis… Eh bien, agneau ! eh bien, maîtresse !… Fi, paresseuse !… Allons, amour allons ! Madame ! mon cher cœur ! Allons, la mariée ! Quoi, pas un mot !… Vous en prenez pour votre argent cette fois, vous dormez pour une semaine, car, la nuit prochaine, j'en réponds, le comte a pris son parti de ne vous laisser prendre que peu de repos… Dieu me pardonne ! Jésus Marie ! comme elle dort ! Il faut que je l'éveille… Madame ! madame ! madame ! Oui, que le comte vous surprenne au lit ; c'est lui qui vous secouera, ma foi… (Elle tire les rideaux du lit et découvre Juliette étendue et immobile.) Est-il possible ! Quoi ! toute vêtue, toute parée, et recouchée ! Il faut que je la réveille… Madame ! madame ! madame ! hélas ! hélas ! au secours ! au secours ! ma maîtresse est morte. Ô malheur ! faut-il que je sois jamais née !… Holà, de l'eau-de-vie !… Monseigneur ! Madame ! (Entre lady Capulet.)

 

Lady Capulet.

– Quel est ce bruit ?

 

La Nourrice.

– Ô jour lamentable !

 

Lady Capulet.

– Qu'y a-t-il ?

 

La Nourrice, montrant le lit.

– Regardez, regardez ! ô jour désolant !

 

Lady Capulet.

– Ciel ! ciel ! Mon enfant, ma vie ! Renais, rouvre les yeux, ou je vais mourir avec toi ! Au secours ! au secours ! appelez au secours !

 

Entre Capulet

 

Capulet.

– Par pudeur, amenez Juliette, son mari est arrivé.

 

La Nourrice.

 – Elle est morte, décédée, elle est morte ; ah ! mon Dieu !

 

Lady Capulet.

– Mon Dieu ! elle est morte ! elle est morte ! elle est morte !

 

Capulet, s'approchant de Juliette.

– Ah ! que je la voie !… C'est fini, hélas ! elle est froide ! Son sang est arrêté et ses membres sont roides. La vie a depuis longtemps déserté ses lèvres. La mort est sur elle, comme une gelée précoce sur la fleur des champs la plus suave.

 

La Nourrice.

– Ô jour lamentable !

 

Lady Capulet.

– Douloureux moment !

 

Capulet.

– La mort qui me l'a prise pour me faire gémir enchaîne ma langue et ne me laisse pas parler.

 

Entrent frère Laurence et Pâris suivis de musiciens.

 

Laurence.

– Allons, la fiancée est-elle prête à aller à l'église ?

 

Capulet.

– Prête à y aller, mais pour n'en pas revenir ! (À Pâris.) Ô mon fils, la nuit qui précédait tes noces, la mort est entrée dans le lit de ta fiancée, et voici la pauvre fleur toute déflorée par elle. Le sépulcre est mon gendre, le sépulcre est mon héritier, le sépulcre a épousé ma fille. Moi, je vais mourir et tout lui laisser. Quand la vie se retire, tout est au sépulcre.

 

Pâris.

– N'ai-je si longtemps désiré voir cette aurore, que pour qu'elle me donnât un pareil spectacle !

 

Lady Capulet.

– Jour maudit, malheureux, misérable, odieux ! Heure la plus atroce qu'ait jamais vue le temps dans le cours laborieux de son pèlerinage ! Rien qu'une pauvre enfant, une pauvre chère enfant, rien qu'un seul être pour me réjouir et me consoler et la mort cruelle l'arrache de mes bras !

 

La Nourrice.

– Ô douleur ! ô douloureux, douloureux, douloureux jour ! Jour lamentable ! jour le plus douloureux que jamais, jamais j'aie vu ! ô jour ! ô jour ! ô jour ! ô jour odieux ! Jamais jour ne fut plus sombre ! ô jour douloureux ! ô jour douloureux !

 

Pâris.

– Déçue, divorcée, frappée, accablée, assassinée ! Oui, détestable mort, déçue par toi, ruinée par toi, cruelle, cruelle ! ô mon amour ! ma vie !… Non, tu n'es plus ma vie, tu es mon amour dans la mort !

 

Capulet.

– Honnie, désolée, navrée, martyrisée, tuée ! Sinistre catastrophe, pourquoi es-tu venue détruire, détruire notre solennité ?… ô mon enfant ! mon enfant ! mon enfant ! Non ! toute mon âme ! Quoi, tu es morte !… Hélas ! mon enfant est morte, et, avec mon enfant, sont ensevelies toutes mes joies !

 

Laurence.

– Silence, n'avez-vous pas de honte ? Le remède aux maux désespérés n'est pas dans ces désespoirs. Le ciel et vous, vous partagiez cette belle enfant ; maintenant le ciel l'a tout entière, et pour elle c'est tant mieux. Votre part en elle, vous ne pouviez la garder de la mort, mais le ciel garde sa part dans l'éternelle vie. Une haute fortune était tout ce que vous lui souhaitiez ; c'était le ciel pour vous de la voir s'élever et vous pleurez maintenant qu'elle s'élève au-dessus des nuages, jusqu'au ciel même ! Oh ! vous aimez si mal votre enfant que vous devenez fous en voyant qu'elle est bien de vivre longtemps mariée, ce n'est pas être bien mariée ; la mieux mariée est celle qui meurt jeune.

Séchez vos larmes et attachez vos branches de romarin sur ce beau corps ; puis, selon la coutume, portez-la dans sa plus belle parure à l'église. Car bien que la faible nature nous force tous à pleurer, les larmes de la nature font sourire la raison.

 

Capulet.

– Tous nos préparatifs de fête se changent en appareil funèbre : notre concert devient un glas mélancolique ; notre repas de noces, un triste banquet d'obsèques ; nos hymnes solennelles, des chants lugubres. Notre bouquet nuptial sert pour une morte, et tout change de destination.

 

Laurence.

– Retirez-vous, monsieur, et vous aussi, madame, et vous aussi, messire Pâris ; que chacun se prépare à escorter cette belle enfant jusqu'à son tombeau. Le ciel s'appesantit sur vous, pour je ne sais quelle offense ; ne l'irritez pas davantage en murmurant contre sa volonté suprême.

 

Sortent Capulet, lady Capulet, Pâris et fière Laurence.

 

Premier Musicien.

– Nous pouvons serrer nos flûtes et partir

 

La Nourrice.

– Ah ! serrez-les, serrez-les, mes bons, mes honnêtes amis ; car comme vous voyez, la situation est lamentable.

 

Premier Musicien.

– Oui, et je voudrais qu'on pût l'amender

 

Sort la nourrice. Entre Pierre.

 

Pierre.

– Musiciens ! oh ! musiciens, vite Gaieté du cœur ! Gaieté du cœur ! Oh ! si vous voulez que je vive, jouez-moi Gaieté du cœur !

 

Premier Musicien. – Et pourquoi Gaieté du cœur ?

 

Pierre.

– ô musiciens ! parce que mon cœur lui-même joue l'air de Mon cœur est triste. Ah ! jouez-moi quelque complainte joyeuse pour me consoler.

 

Deuxième Musicien.

– Pas la moindre complainte ; ce n'est pas le moment de jouer à présent.

 

Pierre.

– Vous ne voulez pas, alors ?

 

Les Musiciens.

– Non.

 

Pierre.

– Alors vous allez l'avoir solide.

 

Premier Musicien.

– Qu'est-ce que nous allons avoir ?

 

Pierre.

– Ce n'est pas de l'argent, Morbleu, c'est une raclée, méchants racleurs !

 

Premier Musicien.

– Méchant valet !

 

Pierre.

– Ah ! je vais vous planter ma dague de valet dans la perruque. Je ne supporterai pas vos fadaises ; je vous en donnerai des fa dièses, moi, sur les épaules, notez bien.

 

Premier Musicien.

– En nous donnant le fa dièse, c'est vous qui nous noterez.

 

Deuxième Musicien.

– Voyons, rengainez votre dague et dégainez votre esprit.

 

Pierre.

– En garde donc ! Je vais vous attaquer à la pointe de l'esprit et rengainer ma pointe d'acier… Ripostez-moi en hommes. (Il chante.)

Quand une douleur poignante blesse le cœur

Et qu'une morne tristesse accable l'esprit,

Alors la musique au son argentin…

Pourquoi son argentin ?

Pourquoi la musique a-t-elle le son argentin ?

Répondez, Simon Corde-à-Boyau !

 

Premier Musicien.

– Eh ! parce que l'argent a le son fort doux.

 

Pierre.

– Joli ! Répondez, vous, Hugues Rebec !

 

Deuxième Musicien.

– La musique a le son argentin, parce que les musiciens la font sonner pour argent.

 

Pierre.

– Joli aussi !… Répondez, vous, Jacques Serpent.

 

Troisième Musicien.

– Ma foi, je ne sais que dire.

 

Pierre.

– Oh ! j'implore votre pardon : vous êtes le chanteur de la bande. Eh bien, je vais répondre pour vous. La musique a le son argentin, parce que les gaillards de votre espèce font rarement sonner l'or (Il chante.)

Alors la musique au son argentin

Apporte promptement le remède.

(Il sort.)

 

Premier Musicien.

– Voilà un fieffé coquin !

 

Deuxième Musicien.

– Qu'il aille se faire pendre !… Sortons, nous autres ! attendons le convoi, et nous resterons à dîner (Ils sortent.)

 

 

 

 

 

ACTE V

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

Mantoue. Une rue. Entre Roméo.

 

Roméo.

– Si je puis me fier aux flatteuses assurances du sommeil, mes rêves m'annoncent l'arrivée de quelque joyeuse nouvelle. La pensée souveraine de mon cœur siège sereine sur son trône ; et, depuis ce matin, une allégresse singulière m'élève au-dessus de terre par de riantes pensées. J'ai rêvé que ma dame arrivait et me trouvait mort (étrange rêve qui laisse à un mort la faculté de penser !), puis, qu'à force de baisers elle ranimait la vie sur mes lèvres, et que je renaissais, et que j'étais empereur. Ciel ! combien doit être douce la possession de l'amour, si son ombre est déjà si prodigue de joies !

 

Entre Balthazar chaussé de bottes.

 

Roméo.

– Des nouvelles de Vérone !… Eh bien, Balthazar, est-ce que tu ne m'apportes pas de lettre du moine ? Comment va ma dame ? Mon père est-il bien ? Comment va madame Juliette ? Je te répète cette question-là ; car si ma Juliette est heureuse, il n'existe pas de malheur.

 

Balthazar.

– Elle est heureuse, il n'existe donc pas de malheur. Son corps repose dans le tombeau des Capulets, et son âme immortelle vit avec les anges. Je l'ai vu déposer dans le caveau de sa famille, et j'ai pris aussitôt la poste pour vous l'annoncer. Oh ! pardonnez-moi de vous apporter ces tristes nouvelles : je remplis l'office dont vous m'aviez chargé, monsieur.

 

Roméo.

– Est-ce ainsi ? eh bien, astres, je vous défie !… (À Balthazar) Tu sais où je loge : procure-moi de l'encre et du papier, et loue des chevaux de poste : je pars d'ici ce soir.

 

Balthazar.

– Je vous en conjure, monsieur, ayez de la patience. Votre pâleur, votre air hagard annoncent quelque catastrophe.

 

Roméo.

– Bah ! tu te trompes !… Laisse-moi et fais ce que je te dis : est-ce que tu n'as pas de lettre du moine pour moi ?

 

Balthazar.

– Non, mon bon seigneur.

 

Roméo.

– N'importe : va-t'en, et loue des chevaux ; je te rejoins sur-le-champ. (Sort Balthazar) Oui, Juliette, je dormirai près de toi cette nuit. Cherchons le moyen… Ô destruction ! comme tu t'offres vite à la pensée des hommes désespérés ! Je me souviens d'un apothicaire qui demeure aux environs ; récemment encore je le remarquais sous sa guenille, occupé, le sourcil froncé, à cueillir des simples ; il avait la mine amaigrie ; l'âpre misère l'avait usé jusqu'aux os. Dans sa pauvre échoppe étaient accrochés une tortue, un alligator empaillé et des peaux de poissons monstrueux ; sur ses planches, une chétive collection de boîtes vides, des pots de terre verdâtres, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux pains de roses étaient épars çà et là pour faire étalage. Frappé de cette pénurie, je me dis à moi-même : Si un homme avait besoin de poison, bien que la vente en soit punie de mort à Mantoue, voici un pauvre gueux qui lui en vendrait. Oh ! je pressentais alors mon besoin présent ; il faut que ce besogneux m'en vende… Autant qu'il m'en souvient, ce doit être ici sa demeure ; comme c'est fête aujourd'hui, la boutique du misérable est fermée… Holà ! l'apothicaire !

 

Une porte s'ouvre. Paraît l'apothicaire.

 

L’apothicaire.

– Qui donc appelle si fort ?

 

Roméo.

– Viens ici, l'ami… Je vois que tu es pauvre ; tiens, voici quarante ducats ; donne-moi une dose de poison ; mais il me faut une drogue énergique qui, à peine dispersée dans les veines de l'homme las de vivre, le fasse tomber mort, et qui chasse du corps le souffle aussi violemment, aussi rapidement que la flamme renvoie la poudre des entrailles fatales du canon !

 

L’apothicaire.

– J'ai de ces poisons meurtriers. Mais la loi de Mantoue, c'est la mort pour qui les débite.

 

Roméo.

– Quoi ! tu es dans ce dénuement et dans cette misère, et tu as peur de mourir ! La famine est sur tes joues ; le besoin et la souffrance agonisent dans ton regard ; le dégoût et la misère pendent à tes épaules. Le monde ne t'est point ami, ni la loi du monde ; le monde n'a pas fait sa loi pour t'enrichir ; viole-la donc, cesse d'être pauvre et prends ceci. (Il lui montre sa bourse.)

 

L’apothicaire.

– Ma pauvreté consent, mais non ma volonté.

 

Roméo.

– Je paye ta pauvreté, et non ta volonté.

 

L’apothicaire.

– Mettez ceci dans le liquide que vous voudrez, et avalez ; eussiez-vous la force de vingt hommes, vous serez expédié immédiatement.

 

Roméo, lui jetant sa bourse.

– Voici ton or ; ce poison est plus funeste à l'âme des hommes, il commet plus de meurtres dans cet odieux monde que ces pauvres mixtures que tu n'as pas le droit de vendre. C'est moi qui te vends du poison ; tu ne m'en as pas vendu. Adieu, achète de quoi manger et engraisse. (Serrant la fiole que l'apothicaire lui a remise.) Ceci, du poison ? non ! Viens, cordial, viens avec moi au tombeau de Juliette ; c'est là que tu dois me servir (Ils se séparent.)

 

 

 

SCÈNE II

 

La cellule de frère Laurence. Entre frère Jean.

 

Jean.

– Saint franciscain ! mon frère, holà !

 

Laurence.

– Ce doit être la voix de frère Jean. De Mantoue. Sois le bienvenu. Que dit Roméo ?… A-t-il écrit ? Alors donne-moi sa lettre.

 

Jean.

– J'étais allé à la recherche d'un frère déchaussé de notre ordre, qui devait m'accompagner et je l'avais trouvé ici dans la cité en train de visiter les malades ; mais les inspecteurs de la ville, nous ayant rencontrés tous deux dans une maison qu'ils soupçonnaient infectée de la peste, en ont fermé les portes et n'ont pas voulu nous laisser sortir. C'est ainsi qu'a été empêché mon départ pour Mantoue.

 

Laurence.

– Qui donc a porté ma lettre à Roméo ?

 

Jean.

– La voici. Je n'ai pas pu t'envoyer, ni me procurer un messager pour te la rapporter tant la contagion effrayait tout le monde.

 

Laurence.

– Malheureux événement ! Par notre confrérie ce n'était pas une lettre insignifiante, c'était un message d'une haute importance, et ce retard peut produire de grands malheurs. Frère Jean, va me chercher un levier de fer, et apporte le-moi sur-le-champ dans ma cellule.

 

Jean.

– Frère, je vais te l'apporter (Il sort.)

 

Laurence.

– Maintenant il faut que je me rende seul au tombeau ; dans trois heures la belle Juliette s'éveillera. Elle me maudira, parce que Roméo n'a pas été prévenu de ce qui est arrivé ; mais je vais récrire à Mantoue, et je la garderai dans ma cellule jusqu'à la venue de Roméo. Pauvre cadavre vivant, enfermé dans le sépulcre d'un mort ! (Il sort.)

 

 

 

SCÈNE III

 

Vérone. – Un cimetière au milieu duquel s'élève le tombeau des Capulets. Entre Pâris suivi de son page qui porte une torche et des fleurs.

 

Pâris.

– Page, donne-moi ta torche. Éloigne-toi et tiens-toi à l'écart… Mais, non, éteins-la, car je ne veux pas être vu. Va te coucher sous ces ifs là-bas, en appliquant ton oreille contre la terre sonore ; aucun pied ne pourra se poser sur le sol du cimetière, tant de fois amolli et foulé par la bêche du fossoyeur sans que tu l'entendes : tu siffleras, pour m'avertir, si tu entends approcher quelqu'un… Donne-moi ces fleurs. Fais ce que je te dis. Va.

 

Le Page, à part.

– J'ai presque peur de rester seul ici dans le cimetière ; pourtant je me risque. (Il se retire.)

 

Pâris.

– Douce fleur je sème ces fleurs sur ton lit nuptial, dont le dais, hélas ! est fait de poussière et de pierres ; je viendrai chaque nuit les arroser d'eau douce, ou, à son défaut, de larmes distillées par des sanglots ; oui, je veux célébrer tes funérailles en venant, chaque nuit, joncher ta tombe et pleurer (Lueur d'une torche et bruit de pas au loin. Le page siffle.) Le page m'avertit que quelqu'un approche. Quel est ce pas sacrilège qui erre par ici la nuit et trouble les rites funèbres de mon amour ?… Eh quoi ! une torche !… Nuit, voile-moi un instant. (Il se cache.)

 

Entre Roméo, suivi de Balthazar qui porte une torche, une pioche et un levier.

 

Roméo.

– Donne-moi cette pioche et ce croc d'acier. (Remettant un papier au page.) Tiens, prends cette lettre ; demain matin, de bonne heure, aie soin de la remettre à mon seigneur et père… Donne-moi la lumière. Sur ta vie, voici mon ordre : quoi que tu voies ou entendes, reste à l'écart et ne m'interromps pas dans mes actes. Si je descends dans cette alcôve de la mort c'est pour contempler les traits de ma dame, mais surtout pour détacher de son doigt inerte un anneau précieux, un anneau que je dois employer à un cher usage. Ainsi, éloigne-toi, va-t'en… Mais si, cédant au soupçon, tu oses revenir pour épier ce que je veux faire, par le ciel, je te déchirerai lambeau par lambeau, et je joncherai de tes membres ce cimetière affamé. Ma résolution est farouche comme le moment : elle est plus terrible et plus inexorable que le tigre à jeun ou la mer rugissante.

 

Balthazar.

– Je m'en vais, monsieur, et je ne vous troublerai pas.

 

Roméo.

– C'est ainsi que tu me prouveras ton dévouement… (Lui jetant sa bourse.) Prends ceci : vis et prospère… Adieu, cher enfant.

 

Balthazar, à part.

– N'importe. Je vais me cacher aux alentours ; sa mine m'effraye, et je suis inquiet sur ses intentions. (Il se retire.)

 

Roméo, prenant le levier et allant au tombeau.

– Horrible gueule, matrice de la mort, gorgée de ce que la terre a de plus précieux, je parviendrai bien à ouvrir tes lèvres pourries et à te fourrer de force une nouvelle proie ! (Il enfonce la porte du monument.)

 

Pâris.

– C'est ce banni, ce Montague hautain qui a tué le cousin de ma bien-aimée : la belle enfant en est morte de chagrin, à ce qu'on suppose. Il vient ici pour faire quelque infâme outrage aux cadavres : je vais l'arrêter… (Il s'avance.) Suspends ta besogne, impie, vil Montague : la vengeance peut-elle se poursuivre au-delà de la mort ? Misérable condamné, je t'arrête. Obéis et viens avec moi ; car il faut que tu meures.

 

Roméo.

– Il le faut en effet, et c'est pour cela que je suis venu ici… Bon jeune homme, ne tente pas un désespéré, sauve-toi d'ici et laisse-moi… (Montrant les tombeaux.) Songe à tous ces morts, et recule épouvanté… Je t'en supplie, jeune homme, ne charge pas ma tête d'un péché nouveau en me poussant à la fureur. Oh ! va-t'en. Par le ciel, je t'aime plus que moi-même, car c'est contre moi-même que je viens ici armé. Ne reste pas, va-t-en ; vis, et dis plus tard que la pitié d'un furieux t'a forcé de fuir.

 

Pâris, l'épée à la main.

– Je brave ta commisération, et je t'arrête ici comme félon.

 

Roméo.

– Tu veux donc me provoquer ? Eh bien, à toi, enfant. (Ils se battent.)

 

Le Page.

– Ô ciel ! ils se battent : je vais appeler le guet. (Il sort en courant.)

 

Pâris, tombant.

– Oh ! je suis tué !… Si tu es généreux, ouvre le tombeau et dépose-moi près de Juliette. (Il expire.)

 

Roméo.

– Sur ma foi, je le ferai. (Se penchant sur le cadavre.) Examinons cette figure : un parent de Mercutio, le noble comte Pâris ! Que m'a donc dit mon valet ? Mon âme, bouleversée, n'y a pas fait attention… Nous étions à cheval… Il me contait, je crois, que Pâris devait épouser Juliette. M'a-t-il dit cela, ou l'ai-je rêvé ? Ou, en l'entendant parler de Juliette, ai-je eu la folie de m'imaginer cela ? (Prenant le cadavre par le bras.) Oh ! donne-moi ta main, toi que l'âpre adversité a inscrit comme moi sur son livre ! Je vais t'ensevelir dans un tombeau triomphal… Un tombeau ? Oh ! non, jeune victime, c'est un Louvre splendide, car Juliette y repose, et sa beauté fait de ce caveau une salle de fête illuminée. (Il dépose Pâris dans le monument.) Mort, repose ici, enterré par un mort. Que de fois les hommes à l'agonie ont eu un accès de joie, un éclair avant la mort, comme disent ceux qui les soignent… Ah ! comment comparer ceci à un éclair ? (Contemplant le corps de Juliette.) Mon amour ! ma femme ! La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : elle ne t'a pas conquise ; la flamme de la beauté est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'est pas encore déployé là… (Allant à un autre cercueil.) Tybalt ! te voilà donc couché dans ton linceul sanglant ! Oh ! que puis-je faire de plus pour toi ? De cette même main qui faucha ta jeunesse, je vais abattre celle de ton ennemi. Pardonne-moi, cousin. (Revenant sur ses pas.) Ah ! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l'affreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder ?… Horreur ! Je veux rester près de toi, et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit ; ici, ici, je veux rester avec ta chambrière, la vermine ! Oh ! c'est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde… (tenant le corps embrassé.) Un dernier regard, mes yeux ! Bras, une dernière étreinte ! Et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur ! (Saisissant la fiole.) Viens, amer conducteur, viens, âcre guide. Pilote désespéré, vite ! lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente ! À ma bien-aimée ! (Il boit le poison.) Oh ! l'apothicaire ne m'a pas trompé : ses drogues sont actives… Je meurs ainsi… sur un baiser ! (Il expire en embrassant Juliette.)

 

 

 

Frère Laurence paraît à l'autre extrémité du cimetière, avec une lanterne, un levier et une bêche.

 

Laurence.

– Saint François me soit en aide ! Que de fois cette nuit mes vieux pieds se sont heurtés à des tombes ! (Il rencontre Balthazar étendu à terre.) Qui est là ?

 

Balthazar, se relevant.

– Un ami ! quelqu'un qui vous connaît bien.

 

Laurence, montrant le tombeau des Capulets.

– Soyez béni !… Dites-moi, mon bon ami, quelle est cette torche là-bas qui prête sa lumière inutile aux larves et aux crânes sans yeux ? Il me semble qu'elle brûle dans le monument des Capulets.

 

Balthazar.

– En effet, saint prêtre ; il y a là mon maître, quelqu'un que vous aimez.

 

Laurence.

– Qui donc ?

 

Balthazar.

– Roméo.

 

Laurence.

– Combien de temps a-t-il été là ?

 

Balthazar.

– Une grande demi-heure.

 

Laurence.

– Viens avec moi au caveau.

 

Balthazar.

– Je n'ose pas, messire. Mon maître croit que je suis parti ; il m'a menacé de mort en termes effrayants, si je restais à épier ses actes.

 

Laurence.

– Reste donc, j'irai seul… L'inquiétude me prend : oh ! je crains bien quelque malheur.

 

Balthazar.

– Comme je dormais ici sous cet if, j'ai rêvé que mon maître se battait avec un autre homme et que mon maître le tuait.

 

Laurence, allant vers le tombeau.

– Roméo ! (Dirigeant la lumière de sa lanterne sur l'entrée du tombeau.) Hélas ! hélas ! quel est ce sang qui tache le seuil de pierre de ce sépulcre ? Pourquoi ces épées abandonnées et sanglantes projettent-elles leur sinistre lueur sur ce lieu de paix ? (Il entre dans le monument.) Roméo ! Oh ! qu'il est pâle !… Quel est cet autre ? Quoi, Pâris aussi ! baigné dans son sang ! Oh ! quelle heure cruelle est donc coupable de cette lamentable catastrophe ?… (Éclairant Juliette.) Elle remue !

 

Juliette s'éveille et se soulève.

 

Juliette.

– Ô frère charitable, où est mon seigneur ? Je me rappelle bien en quel lieu je dois être : m'y voici… Mais où est Roméo ?

 

Rumeur au loin.

 

Laurence.

– J'entends du bruit… Ma fille, quitte ce nid de mort, de contagion, de sommeil contre nature. Un pouvoir au-dessus de nos contradictions a déconcerté nos plans. Viens, viens, partons ! Ton mari est là gisant sur ton sein, et voici Pâris. Viens, je te placerai dans une communauté de saintes religieuses ; pas de questions ! le guet arrive… Allons, viens, chère Juliette. (La rumeur se rapproche.) Je n'ose rester plus longtemps. (Il sort du tombeau et disparaît.)

 

Juliette.

– Va, sors d'ici, car je ne m'en irai pas, mais, qu'est ceci ? Une coupe qu'étreint la main de mon bien-aimé ? C'est le poison, je le vois, qui a causé sa fin prématurée. L'égoïste ! il a tout bu ! il n'a pas laissé une goutte amie pour m'aider à le rejoindre ! Je veux baiser tes lèvres : peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir… (Elle l'embrasse.) Tes lèvres sont chaudes !

 

Premier Garde, derrière le théâtre.

– Conduis-nous, page… De quel côté ?

 

Juliette.

– Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc ! (Saisissant le poignard de Roméo.) Ô heureux poignard ! voici ton fourreau… (Elle se frappe.) Rouille-toi là et laisse-moi mourir ! (Elle tombe sur le corps de Roméo et expire.)

 

Entre le guet, conduit par le page de Pâris.

 

Le Page, montrant le tombeau.

– Voilà l'endroit, là où la torche brûle.

 

Premier Garde, à l'entrée du tombeau.

– Le sol est sanglant. Qu'on fouille le cimetière. Allez, plusieurs, et arrêtez qui vous trouverez. (Des gardes sortent.) Spectacle navrant ! Voici le comte assassiné… et Juliette en sang !… chaude encore !… morte il n'y a qu'un moment, elle qui était ensevelie depuis deux jours !… Allez prévenir le Prince, courez chez les Capulets, réveillez les Montagues… que d'autres aillent aux recherches ! (D'autres gardes sortent.) Nous voyons bien le lieu où sont entassés tous ces désastres ; mais les causes qui ont donné lieu à ces désastres lamentables, nous ne pouvons les découvrir sans une enquête. (Entrent quelques gardes, ramenant Balthazar.)

 

Deuxième Garde.

– Voici le valet de Roméo, nous l'avons trouvé dans le cimetière.

 

Premier Garde.

– Tenez-le sous bonne garde jusqu'à l'arrivée du Prince.

 

Entre un garde, ramenant frère Laurence.

 

Troisième Garde.

– Voici un moine qui tremble, soupire et pleure. Nous lui avons pris ce levier et cette bêche, comme il venait de ce côté du cimetière.

 

Premier Garde. – Graves présomptions ! Retenez aussi ce moine.

 

 

 

Le jour commence à poindre. Entrent le Prince et sa suite.

 

Le Prince.

– Quel est le malheur matinal qui enlève ainsi notre personne à son repos ?

 

Entrent Capulet, lady Capulet et leur suite.

 

Capulet.

– Pourquoi ces clameurs qui retentissent partout ?

 

Lady Capulet.

– Le peuple dans les rues, ciel Roméo !… Juliette !… Pâris !… et tous accourent, en jetant l'alarme, vers notre monument.

 

Le Prince.

– D'où vient cette épouvante qui fait tressaillir nos oreilles ?

 

Premier Garde, montrant les cadavres.

– Mon souverain, voici le comte Pâris assassiné ; voici Roméo mort ; voici Juliette, la morte qu'on pleurait, chaude encore et tout récemment tuée.

 

Le Prince.

– Cherchez, fouillez partout, et sachez comment s'est fait cet horrible massacre.

 

Premier Garde.

– Voici un moine, et le valet du défunt Roméo ; ils ont été trouvés munis des instruments nécessaires pour ouvrir la tombe de ces morts.

 

Capulet.

– ô Ciel !… Oh ! vois donc, femme, notre fille est en sang !… Ce poignard s'est mépris… Tiens ! sa gaine est restée vide au flanc du Montague, et il s'est égaré dans la poitrine de ma fille !

 

Lady Capulet.

– Mon Dieu ! ce spectacle funèbre est le glas qui appelle ma vieillesse au sépulcre.

 

Entrent Montague et sa suite.

 

Le Prince.

– Approche, Montague : tu tes levé avant l'heure pour voir ton fils, ton héritier couché avant l'heure.

 

Montague.

– Hélas ! mon suzerain, ma femme est morte cette nuit. L'exil de son fils l'a suffoquée de douleur ! Quel est le nouveau malheur qui conspire contre mes années ?

 

Le Prince, montrant le tombeau.

– Regarde, et tu verras.

 

Montague, reconnaissant Roméo.

– Malappris ! Y a-t-il donc bienséance à prendre le pas sur ton père dans la tombe ?

 

Le Prince.

– Fermez la bouche aux imprécations, jusqu'à ce que nous ayons pu éclaircir ces mystères, et en connaître la source, la cause et l'enchaînement. Alors c'est moi qui mènerai votre deuil, et qui le conduirai, s'il le faut, jusqu'à la mort. En attendant, contenez-vous, et que l'affection s'asservisse à la patience… Produisez ceux qu'on soupçonne.

 

(Les gardes amènent Laurence et Balthazar)

 

Laurence.

– Tout impuissant que j'ai été, c'est moi qui suis le plus suspect, puisque l'heure et le lieu s'accordent à m'imputer cet horrible meurtre ; me voici, prêt à m'accuser et à me défendre, prêt à m'absoudre en me condamnant.

 

Le Prince.

– Dis donc vite ce que tu sais sur ceci.

 

Laurence.

– Je serai bref, car le peu de souffle qui me reste ne suffisait pas à un récit prolixe. Roméo, ici gisant, était l'époux de Juliette ; et Juliette, ici gisante, était la femme fidèle de Roméo. Je les avais mariés : le jour de leur mariage secret fut le dernier jour de Tybalt, dont la mort prématurée proscrivit de cette cité, le nouvel époux. C'était lui, et non Tybalt, que pleurait Juliette. (À Capulet.) Vous, pour chasser la douleur qui assiégeait votre fille, vous l'aviez fiancée, et vous vouliez la marier de force au comte Pâris. Sur ce, elle est venue à moi, et, d'un air effaré, m'a dit de trouver un moyen pour la soustraire à ce second mariage ; sinon, elle voulait se tuer là, dans ma cellule. Alors, sur la foi de mon art, je lui ai remis un narcotique qui a agi, comme je m'y attendais, en lui donnant l'apparence de la mort. Cependant j'ai écrit à Roméo d'arriver dès cette nuit fatale, pour aider Juliette à sortir de sa tombe empruntée, au moment où l'effet du breuvage cesserait. Mais celui qui était chargé de ma lettre, frère Jean, a été retenu par un accident, et me l'a rapportée hier soir. Alors tout seul, à l'heure fixée d'avance pour le réveil de Juliette, je me suis rendu au caveau des Capulets, dans l'intention de l'emmener et de la recueillir dans ma cellule jusqu'à ce qu'il me fût possible de prévenir Roméo. Mais quand je suis arrivé quelques minutes avant le moment de son réveil, j'ai trouvé ici le noble Pâris et le fidèle Roméo prématurément couchés dans le sépulcre. Elle s'éveille, je la conjure de partir et de supporter ce coup du ciel avec patience… Aussitôt un bruit alarmant me chasse de la tombe ; Juliette, désespérée, refuse de me suivre et c'est sans doute alors qu'elle s'est fait violence à elle-même. Voilà tout ce que je sais. La nourrice était dans le secret de ce mariage. Si dans tout ceci quelque malheur est arrivé par ma faute, que ma vieille vie soit sacrifiée, quelques heures avant son épuisement, à la rigueur des lois les plus sévères.

 

Le Prince.

– Nous t'avons toujours connu pour un saint homme… Où est le valet de Roméo ? qu'a-t-il à dire ?

 

Balthazar.

– J'ai porté à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette ; aussitôt il a pris la poste, a quitté Mantoue et est venu dans ce cimetière, à ce monument. Là, il m'a chargé de remettre de bonne heure à son père la lettre que voici et entrant dans le caveau, m'a ordonné sous peine de mort de partir et de le laisser seul.

 

Le Prince, prenant le papier que tient Balthazar

– Donne-moi cette lettre, je veux la voir… Où est le page du comte, celui qui a appelé le guet ? Maraud, qu'est-ce que ton maître a fait ici ?

 

Le Page.

– Il est venu jeter des fleurs sur le tombeau de sa fiancée et m'a dit de me tenir à l'écart, ce que j'ai fait. Bientôt un homme avec une lumière est arrivé pour ouvrir la tombe ; et, quelques instants après, mon maître a tiré l'épée contre lui ; et c'est alors que j'ai couru appeler le guet.

 

Le Prince, jetant les yeux sur la lettre.

– Cette lettre confirme les paroles du moine… Voilà tout le récit de leurs amours… Il a appris qu'elle était morte ; aussitôt, écrit-il, il a acheté du poison chez un pauvre apothicaire et sur-le-champ s'est rendu dans ce caveau pour y mourir et reposer près de Juliette. (Regardant autour de lui.) Où sont-ils, ces ennemis ? Capulet ! Montague ! Voyez par quel fléau le ciel châtie votre haine : pour tuer vos joies, il se sert de l'amour !… Et moi, pour avoir fermé les yeux sur vos discordes, j'ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis.

 

Capulet.

– Ô Montague, mon frère, donne-moi ta main. (Il serre la main de Montague.) Voici le douaire de ma fille ; je n'ai rien à te demander de plus.

 

Montague.

– Mais moi, j'ai à te donner plus encore. Je veux dresser une statue de ta fille en or pur. Tant que Vérone gardera son nom, il n'existera pas de figure plus honorée que celle de la loyale et fidèle Juliette.

 

Capulet.

– Je veux que Roméo soit auprès de sa femme dans la même splendeur : pauvres victimes de nos inimitiés !

 

Le Prince.

– Cette matinée apporte avec elle une paix sinistre, le soleil se voile la face de douleur. Partons pour causer encore de ces tristes choses. Il y aura des graciés et des punis. Car jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.

 

(Tous sortent.)

 

RIDEAU

 

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6 juin 2013

Stefan Zweig, Leporella

300opie

 

Stefan Zweig

 

Nouvelle issue du recueil "La peur"

 

Leporella

 

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Traduction de Alzir Hella

                            

                    De son nom de baptême elle s’appelait Crescentia Anna Aloisia Finkenhuber. Elle avait trente-neuf ans, était de naissance illégitime et originaire d’un petit village du Zillertal. Sous la rubrique « signes particuliers » de son livret de service figurait un trait horizontal, négatif, mais si les employés avaient été tenus de donner un signalement caractérologique, un coup d’œil, même rapide, n’eût pas manqué de leur faire noter qu’elle ressemblait à un cheval de montagne osseux, fourbu et efflanqué. Car il y avait, à ne pas s’y méprendre, quelque chose de chevalin dans l’expression de sa lippe pendante, dans l’ovale à la fois allongé et dur de sa figure hâlée, dans ses yeux mornes, dépourvus de cils, et surtout dans ses cheveux épais et feutrés, collés sur le front en mèches grasses. Sa démarche également accusait l’hésitation méfiante, l’entêtement buté des bidets de montagne qui, par les cols des Alpes, sur les chemins muletiers pierreux, portent maussades, hiver comme été, à la montée comme à la descente, les mêmes charges de bois du même pas cahotant. Délivrée du licou du travail, Crescenz, les coudes en biais, les mains plus ou moins jointes, restait à regarder vaguement devant elle, d’un air hébété, pareille au bétail à l’étable. Tout en elle était dur, disgracieux et lourd. Penser lui était pénible et sa compréhension était lente ; toute idée nouvelle gouttait sourdement dans les profondeurs de son esprit comme à travers un tamis épais ; mais quand il lui arrivait d’avoir enfin saisi et fait sienne une idée nouvelle, elle y tenait obstinément et ne la lâchait plus. Elle ne lisait rien, ni journaux ni livres de prières, écrire était pour elle une corvée et les lettres gauches de son carnet de cuisine ressemblaient étrangement à son propre corps anguleux et mal taillé, dénué visiblement de tous les caractères extérieurs de la féminité. Tout comme ses os, ses hanches, ses mains et son crâne, sa voix était dure ; malgré les sons épais et gutturaux, propres à la langue du Tyrol, elle grinçait comme une porte rouillée, ce qui du reste n’avait rien d’étonnant car Crescenz n’adressait jamais à personne un mot inutile. Et nul non plus ne l’avait jamais vue rire ; en cela aussi elle avait tout de l’animal, car il est une chose peut-être plus cruelle que l’absence du langage, c’est celle du rire, ce jaillissement spontané du sentiment, qui a été refusé par Dieu aux créatures inconscientes.

 

Enfant illégitime élevée aux frais de la commune, déjà en service à l’âge de douze ans, puis récureuse de casseroles dans une gargote, son acharnement au travail, son activité frénétique la firent remarquer, si bien qu’au sortir de cette auberge de charretiers elle entra comme cuisinière dans un bon hôtel de touristes. Là, jour après jour, Crescenz se levait à cinq heures du matin, balayait, nettoyait, astiquait, brossait, rangeait, chauffait, cuisinait, pétrissait, lavait, rinçait, essorait, trimait jusqu’à une heure avancée de la nuit. Jamais elle ne prenait de congé ; jamais, excepté pour aller à l’église, elle ne mettait les pieds dehors : le disque ardent de son fourneau lui tenait lieu de soleil, les mille et mille bûches qu’elle fendait le long de l’année étaient sa forêt.

 

Les hommes ne l’importunaient pas, soit parce que ce quart de siècle de travail acharné l’avait dépouillée de ce qu’elle pouvait avoir de féminin, soit parce que, revêche et taciturne, elle eût coupé court à toute approche. Son seul plaisir, elle le trouvait dans l’argent sonnant et trébuchant qu’elle amassait comme un hamster avec l’instinct avide des paysans et des simples, pour ne pas être forcée dans sa vieillesse d’avaler une seconde fois, à l’asile des pauvres, le pain amer de la commune.

 

C’était uniquement poussée par l’amour de l’argent que cette créature bornée avait quitté pour la première fois, à trente-sept ans, sa patrie tyrolienne. Une placeuse, qui durant sa villégiature l’avait vue se démener au travail du matin au soir dans la salle et dans la cuisine, l’attira à Vienne en lui promettant le double de ses gages. Pendant le voyage en train, Crescenz n’avait parlé à personne ; elle tenait horizontalement sur ses genoux douloureux la lourde malle d’osier qui contenait tout son avoir, malgré l’offre aimable de ses compagnons de voyage de la lui caser dans le filet, car le vol et l’escroquerie étaient la seule représentation qui dans son cerveau obtus de paysanne s’accrochait à la grande ville.

 

À Vienne il avait fallu, pendant les premiers jours, l’accompagner au marché, parce qu’elle craignait les voitures comme une vache craint les autos. Mais dès qu’elle eut connu les quatre rues qui y menaient, elle n’eut plus besoin de personne ; son panier au bras elle trottait, sans lever les yeux, de la maison à l’étalage des marchands et revenait de même ; elle balayait, chauffait et rangeait dans sa nouvelle cuisine, comme elle avait fait dans l’ancienne, sans s’apercevoir d’aucun changement. À neuf heures, comme au village, elle allait se coucher et dormait comme une bête, la bouche ouverte, jusqu’à l’instant où le réveille-matin l’arrachait brusquement à son lit. Personne ne savait si elle était contente, elle-même peut-être pas davantage, car elle ne s’ouvrait à personne et ne répondait aux ordres qu’elle recevait que par un vague « ouais, ouais », ou, si elle était d’un autre avis, par un haussement buté des épaules. Elle ne prenait garde ni aux voisins, ni aux autres domestiques de la maison : les regards gouailleurs de ses compagnes moins farouches glissaient comme de l’eau sur le cuir épais de son indifférence, sauf un jour où une des soubrettes ayant commencé à imiter son patois tyrolien et à se moquer d’elle avec insistance, elle avait sans rien dire tiré subitement de son fourneau une bûche enflammée et s’était précipitée sur la fille affolée qui s’était mise à hurler. À partir de ce jour, tout le monde évita la furieuse créature et plus personne ne se hasarda à la railler.

 

Cependant tous les dimanches matin, Crescenz, vêtue de son ample robe plissée et coiffée de son bonnet plat de paysanne, se rendait à l’église. Une seule fois, à l’occasion de son premier jour de congé à Vienne, elle risqua une promenade. Mais comme elle n’avait pas voulu prendre le tram et que, tout au long de sa prudente expédition par les rues mouvementées et vibrantes, elle ne vit qu’une succession de murs de pierre, elle n’alla pas plus loin que le canal du Danube ; là, fixement, elle regarda l’eau qui coulait comme on regarde une chose connue ; puis elle s’en retourna par le même chemin, toujours le long des maisons, évitant craintivement la chaussée.

 

Cet unique voyage d’exploration l’avait certainement déçue, car dès lors elle ne quitta jamais la maison, préférant le dimanche s’asseoir à la fenêtre, soit avec un travail de couture, soit les mains vides. La grande ville n’avait donc apporté dans la moulinette de ses journées, depuis si longtemps laborieuses, d’autre changement que celui de faire tomber, à la fin de chaque mois, quatre billets bleus au lieu de deux dans ses mains déformées et usées par la cuisine et la lessive. Ces billets de banque, elle les examinait chaque fois longuement et avec méfiance ; elle les dépliait minutieusement et les lissait presque avec tendresse avant de les ranger à côté des autres, dans le coffret en bois sculpté qu’elle avait apporté de son village. Cette grossière et informe cassette était tout son secret, son unique raison de vivre. Le soir elle en posait la clef sous son oreiller. Personne de la maison ne sut jamais où elle la mettait le jour.

 

Telle était cette bizarre créature humaine, si l’on peut dire, puisque l’humain, justement, n’apparaissait dans ses attitudes que d’une façon tout à fait vague et rudimentaire ; mais peut-être fallait-il un être à ce point obtus et borné pour rester au service du ménage non moins bizarre du jeune baron de F… Car, d’une manière générale, les domestiques ne supportaient pas l’atmosphère de discorde qui y régnait au-delà du délai légal de préavis qui suivait leur engagement. Les criailleries irritées, frisant l’hystérie, que l’on y entendait, venaient de la maîtresse de maison. Fille d’un très riche industriel d’Essen, elle n’était plus de la première jeunesse quand, dans une ville d’eaux, elle avait fait la connaissance du baron, nettement plus jeune qu’elle (de médiocre noblesse et dans une situation pécuniaire plus médiocre encore) et elle avait épousé sans tarder ce joli godelureau au charme aristocratique. Mais la lune de miel à peine passée, la nouvelle mariée fut bien obligée de reconnaître que ses parents n’avaient pas eu tort de s’opposer à cette union rapide en réclamant des qualités plus solides chez un mari. Car il apparut bientôt que non seulement il avait passé sous silence de nombreuses dettes, mais que les fredaines de célibataire intéressaient bien plus cet époux, devenu rapidement négligent, que ses devoirs conjugaux ; de plus, s’il ne manquait pas d’affabilité et possédait même plutôt ce fond de jovialité propre aux caractères légers, ce trop joli galant homme ne pouvait concevoir l’existence que d’une façon paresseuse, sans obligation, et considérait avec mépris toute capitalisation, tout calcul d’intérêt comme trahissant un caractère borné et pingre, d’origine plébéienne.

Il aimait la vie facile ; elle au contraire, désirait un intérieur rangé et sévère, dans le style des bourgeois de Rhénanie, ce qui le mettait hors de lui. Et lorsque, malgré la richesse de sa femme, il s’était vu obligé de marchander la moindre somme quelque peu importante et que l’épouse calculatrice était allée jusqu’à s’opposer à son désir le plus cher, une écurie de courses, il n’avait plus jugé à propos de continuer à s’occuper de cette grosse Allemande du Nord aux larges épaules et dont la voix forte et autoritaire lui faisait mal aux oreilles. Il l’avait donc « laissée choir », comme on dit, doucement et sans fracas, mais non moins radicalement pour cela.

 

Quand, dans sa déception, elle lui faisait des reproches, il l’écoutait poliment et avec une attention apparente, mais sitôt le sermon fini il chassait loin de lui ces véhémentes exhortations avec la fumée de sa cigarette et, sans se gêner, faisait ce que bon lui semblait. Cette amabilité facile, presque professionnelle, exaspérait l’épouse déçue plus que ne l’aurait fait n’importe quelle opposition. Et parce qu’elle était complètement impuissante devant cette politesse d’homme du monde toujours impeccable, devant cette politesse insistante même, sa colère accumulée se donnait libre cours ailleurs : elle s’en prenait aux domestiques et déversait sans retenue sur des innocents une fureur justifiée dans le fond, mais déplacée ici. Le résultat ne s’était pas fait attendre : en l’espace de deux ans elle n’avait pas dû changer de servante moins de seize fois, un jour même elle s’était livrée à des voies de fait sur l’une d’elles et avait été obligée, pour arranger l’affaire, de lui verser une indemnité assez élevée.

 

Dans cette atmosphère orageuse, seule Crescenz tenait bon, inébranlable comme un cheval de fiacre sous la pluie. Elle ne prenait le parti de personne, ne s’occupait pas des changements qui se produisaient, ne semblait pas s’apercevoir que les inconnues qui lui étaient adjointes et avec lesquelles elle partageait sa chambre changeaient constamment de nom, de couleur de cheveux, d’odeur corporelle et de manière d’être, car elle ne parlait à aucune d’elles, ne s’inquiétait ni des portes claquées, ni des déjeuners interrompus, ni des crises de nerfs et des évanouissements. Active et indifférente, elle allait de sa cuisine au marché et du marché à sa cuisine : ce qui se passait au-delà de cet horizon borné ne l’intéressait pas. Elle travaillait comme un fléau dont le battoir retombe durement et machinalement, brisant les jours les uns après les autres ; deux années de grande ville passèrent à côté d’elle, inaperçues, sans provoquer aucun élargissement de son monde intérieur, sauf que les billets bleus amassés dans sa cassette atteignaient maintenant l’épaisseur d’un pouce, et qu’à la fin de l’année, quand d’un doigt humide elle les comptait un par un, elle se rapprochait du chiffre magique de mille.

 

Mais le hasard dispose de pointes de diamant et le destin, redoutablement audacieux, sait se frayer inopinément un chemin conduisant aux âmes et bouleverser les natures les plus pétrifiées. Chez Crescenz la cause extérieure des événements prit une apparence presque aussi banale qu’elle : après un intervalle de dix ans, l’État avait jugé utile de procéder à un nouveau recensement de la population, et des questionnaires extrêmement compliqués avaient été envoyés dans toutes les maisons pour connaître exactement l’état civil des habitants. Se méfiant de l’orthographe fantaisiste et purement phonétique du personnel, le baron avait préféré remplir lui-même ces formulaires et, à cette fin, il avait fait venir Crescenz, comme les autres, dans son bureau. Or, en la questionnant sur ses nom, date et lieu de naissance, le baron, qui était un chasseur passionné et l’ami du grand propriétaire terrien de l’endroit en question, découvrit qu’il lui était arrivé à plusieurs reprises de chasser le chamois justement dans ce coin des Alpes, qu’une fois même un guide originaire de son village natal l’avait accompagné pendant deux semaines. Et comme, chose curieuse, ce guide se trouvait précisément être l’oncle de Crescenz et que, par surcroît, le baron ce jour-là était d’humeur particulièrement joviale, ce fut l’occasion d’une conversation prolongée ; nouvelle surprise, il avait naguère dégusté un excellent rôti de chevreuil dans l’auberge même où elle était cuisinière ! Vétilles que tout cela, mais hasards étranges tout de même et qui, aux yeux de Crescenz, qui voyait ici pour la première fois quelqu’un connaissant son pays, avaient quelque chose de surnaturel. Elle était là devant lui, toute rouge, très concentrée, et se tortillait gauchement, l’air flatté, lorsque passant à la plaisanterie, le baron imita son patois tyrolien, lui demanda si elle savait jodler et lui dit des gaudrioles. Pour finir, s’amusant lui-même à ce jeu, il lui donna familièrement du plat de la main, à la manière paysanne, une tape sur le derrière et lui dit en riant : « Maintenant, va-t’en brave Cenzi, mais avant de partir voici deux couronnes, parce que tu es du Zillertal. »

 

Certes, l’incident n’avait en soi rien de pathétique ni d’important. Cependant cette causerie de cinq minutes remua profondément l’âme glauque et figée de la morne créature, telle une pierre dans une mare : tout d’abord se forment peu à peu des cercles mouvants, qui lentement se propagent ensuite en vagues pesantes jusqu’au bord de la conscience. Non seulement cette fille obstinément taciturne n’avait plus eu de conversation avec personne depuis des années, mais le fait que l’homme qui lui avait adressé la parole dans ce dédale de pierres était justement un familier de ses montagnes, qu’il avait mangé un filet de chevreuil préparé par elle, cela lui parut tenir du miracle. À quoi s’ajoutait cette tape sans-gêne sur le derrière qui, dans le langage paysan, est un appel laconique, une avance faite à la femme. Et si Crescenz n’avait pas l’audace de croire que ce monsieur élégant et distingué la désirait réellement, cette familiarité physique n’en avait pas moins secoué ses sens engourdis.

 

Sous l’effet de cette impulsion fortuite, les couches profondes de son être s’ébranlèrent l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il s’en détachât, informe tout d’abord, puis de plus en plus net, un sentiment nouveau, pareil à celui qui guide le chien lorsqu’un beau jour il discerne subitement, parmi tous les bipèdes qui l’entourent, son maître à lui : à partir de ce moment-là il le suit, accueille par des frétillements ou des aboiements celui à qui le destin le soumet, lui obéit de plein gré et l’accompagne partout avec docilité. C’est ainsi que dans la vie bornée de Crescenz, où il n’était question jusque-là que de cinq ou six choses – argent, marché, fourneau, église et lit –, un nouvel élément s’était introduit en écartant violemment tout ce qui l’avait précédé. Et avec cette âpreté du paysan qui ne veut plus lâcher ce dont ses dures mains se sont emparées un jour, elle aspira cet élément en elle jusque dans le monde trouble de ses instincts. Certes, il se passa du temps avant que cette transformation ne fût visible ; les premiers signes en furent même absolument insignifiants : par exemple, elle brossait les habits et les chaussures du baron avec un soin particulièrement fanatique, tandis qu’elle continuait à abandonner aux soins de la femme de chambre les vêtements et les souliers de la baronne. Ou bien elle se montrait plus souvent dans le corridor et dans les chambres et, à peine entendait-elle grincer la serrure de la porte d’entrée, qu’elle se précipitait à la rencontre de son maître pour le débarrasser de sa canne et de son manteau. Elle redoublait d’attentions pour la cuisine et avait même fait l’effort de repérer le chemin des halles, tout spécialement pour y acheter un filet de chevreuil. Et sa tenue portait aussi la marque de soins plus attentifs.

 

Il avait fallu une ou deux semaines pour que les premières pousses de ce sentiment nouveau surgissent de son monde intérieur. Mais il fallut encore des semaines et des semaines avant que vînt éclore sur ces pousses un deuxième sentiment et que celui-ci prît peu à peu forme et devînt réalité. Ce deuxième sentiment n’était autre que le complémentaire du premier : une haine sourde, d’abord, puis peu à peu ouverte et manifeste à l’égard de l’épouse du baron, la femme à qui il était permis de parler, d’habiter, de coucher avec lui, et qui pourtant n’avait pas pour lui l’adoration dévote que Crescenz, elle, lui vouait. À présent plus attentive, sans l’avoir décidé, à ce qui se passait autour d’elle – soit qu’elle eût assisté à une de ces scènes gênantes où le maître adoré était humilié de la façon la plus révoltante par son épouse acariâtre, soit que la familiarité joviale du mari lui eût fait sentir plus vivement la réserve hautaine de cette Allemande du Nord inhibée –, Crescenz manifesta tout à coup à l’égard de celle-ci, qui ne se doutait de rien, un certain entêtement, une animosité épineuse qui blessait par mille petites pointes et méchancetés. C’est ainsi que la baronne était toujours obligée de sonner au moins deux fois pour que Crescenz, avec une lenteur voulue et une mauvaise volonté évidente, daignât répondre à son appel, et lorsqu’elle s’avançait, la tête rentrée dans les épaules, on voyait toujours qu’elle était prête d’avance à faire front contre toute remarque. Elle écoutait d’un air maussade, sans répondre, les ordres qu’on lui donnait, de sorte – que la baronne ne savait jamais si elle était bien comprise ; mais si, par prudence, elle lui répétait l’ordre, elle n’obtenait qu’un hochement de tête renfrogné ou sur un ton dédaigneux : « J’avions bien entendu. » Ou encore, juste à l’heure d’aller au théâtre, au moment même où sa maîtresse déjà tout énervée arpentait les pièces, une clef importante avait disparu, qu’on retrouvait une demi-heure plus tard dans un coin où jamais on ne l’aurait cherchée. Elle se plaisait à oublier les messages et appels téléphoniques pour la baronne, et, interrogée, elle se contentait de lui lancer sèchement, sans marquer le moindre regret : « Ben, j’avions oublié ! » Jamais elle ne la regardait dans les yeux, sans doute par crainte de ne pouvoir cacher sa haine.

 

Pendant ce temps les désaccords domestiques donnaient lieu à des scènes de plus en plus désagréables entre les époux : peut-être aussi l’inconsciente et irritante mauvaise humeur de Crescenz était-elle cause, dans une certaine mesure, de l’énervement de l’épouse dont l’irritation grandissait de semaine en semaine. Les nerfs éprouvés par son célibat prolongé, aigrie encore par l’indifférence de son mari et l’animosité effrontée des domestiques, cette femme tourmentée perdait de plus en plus son équilibre. En vain recourait-on au bromure et au véronal pour essayer de calmer sa nervosité ; les crises d’hystérie succédaient aux crises de larmes sans que personne pût y apporter le moindre soulagement. À la fin le médecin recommanda un séjour de deux mois dans un sanatorium, recommandation qui fut approuvée par le mari, d’ordinaire si indifférent, avec un tel empressement prévenant que sa femme, méfiante, commença par se cabrer. Mais en fin de compte, le voyage fut quand même décidé, la femme de chambre accompagnerait Madame et Crescenz resterait seule dans le spacieux appartement au service de Monsieur.

 

Cette nouvelle qu’elle serait seule à veiller sur Monsieur mit tout d’un coup en émoi les sens engourdis de Crescenz. Du fond de son être, telle une bouteille magique violemment secouée, remonta un dépôt de passion cachée qui donna à ses gestes une tout autre allure. Ce qu’il y avait en elle de lourd et d’emprunté se volatilisa soudain, ses membres ankylosés se délièrent, on eût dit que cette nouvelle électrisante les avait rendus légers, tant sa démarche était rapide et vive. À peine avait-il été question des préparatifs du voyage, qu’elle courait d’une pièce à l’autre, montait et descendait les escaliers, faisait les malles avant d’en avoir reçu l’ordre et les portait elle-même dans la voiture. Et lorsque tard dans la soirée, le baron revenant de la gare tendit à la servante empressée sa canne et son manteau en disant avec un soupir de soulagement :

« La voilà expédiée ! » il se passa une chose étrange.

Car soudain les lèvres serrées de Crescenz qui, comme les animaux, ne riait jamais, se contractèrent tout à coup avec violence. La bouche grimaça, s’élargit et brusquement, au milieu de cette face d’idiote illuminée, jaillit un ricanement si bestial et si sans-gêne que le baron, désagréablement surpris par ce spectacle, eut honte de sa familiarité déplacée et gagna sa chambre sans mot dire.

 

Mais ce rapide instant de malaise se dissipa vite ; déjà les jours suivants, le délicieux silence et la liberté bienfaisante qu’ils goûtaient, créaient une sorte de lien entre le maître et la servante. Le départ de l’épouse avait, si l’on peut dire, débarrassé l’atmosphère des lourds nuages qui planaient. Heureusement délivré de l’incessante obligation de rendre compte de tous ses actes, l’époux libéré rentra très tard dès le premier soir et put jouir de l’agréable contraste que lui offrait l’empressement silencieux de Crescenz avec les réceptions trop éloquentes de sa femme. Replongée avec frénésie dans son travail quotidien, la servante se levait plus tôt que jamais, faisait tout reluire, astiquait loquets et cuivres comme une possédée, composait des menus particulièrement raffinés. Au premier déjeuner servi, le baron remarqua avec surprise que l’on avait choisi pour lui seul le précieux service qui d’habitude ne quittait l’argentier qu’aux grandes occasions. Quoique d’un naturel distrait, il était impossible qu’il ne remarquât pas les soins attentifs, presque tendres de cette étrange créature ; et comme au fond il avait bon cœur, il ne lésina pas sur les signes de satisfaction. Il loua sa cuisine, lui adressa de temps en temps quelques paroles aimables, et lorsque le lendemain, qui était le jour de sa fête, il vit sur la table un superbe gâteau avec ses initiales et son écusson artistement saupoudrés de sucre, il dit à Crescenz en riant fort et avec une certaine nonchalance :

« Tu vas me gâter, Cenzi ! Et que vais-je devenir quand, Dieu m’en préserve, ma femme reviendra ? »

Une telle familiarité d’un maître avec son domestique, à ce point dénuée de tact, d’un sans-gêne frisant le cynisme et qui en d’autres pays étonnerait peut-être, n’était d’ailleurs pas chose extraordinaire dans l’aristocratie de la vieille Autriche : ce genre de laisser-aller provenait aussi bien de l’allure désinvolte que ces gentilshommes montraient en toute circonstance que de l’immense mépris qu’ils professaient pour le bas peuple. De même que parfois des archiducs, en garnison dans une petite ville de Galicie, se faisaient amener d’un bordel, le soir, par un sous-officier, la première fille venue, l’abandonnaient ensuite à demi nue à celui qui avait été la chercher et se moquaient profondément de tout ce que les mauvaises langues de la racaille bourgeoise de la ville pourraient raconter le lendemain sur cette anecdote croustillante, de même la haute noblesse préférait, à la chasse, la compagnie de son cocher ou de son palefrenier à celle d’un professeur ou d’un gros commerçant. Mais cette familiarité, démocratique en apparence, facilement consentie et reprise de même, était tout le contraire de ce qu’elle paraissait : elle n’était jamais qu’unilatérale et cessait à la minute où le maître se levait de table. La petite noblesse s’étant toujours efforcée de singer les gestes des féodaux, le baron n’éprouvait donc aucune espèce de scrupule à parler avec dédain de sa femme devant une lourdaude paysanne tyrolienne – sûr qu’il était de sa discrétion, mais ne se doutant certes pas de l’âpre joie et de la passion avec lesquelles la servante taciturne savourait ces paroles méprisantes.

 

Il s’imposa toutefois, pendant un ou deux jours encore, quelque contrainte avant d’abandonner toute retenue. Mais alors, archi-certain, à la suite de divers indices, du silence de la bonne, il commença à se conduire en vrai célibataire et à prendre ses aises dans son appartement. Le quatrième jour de son « célibat », il appela Crescenz, et sans autre explication, de la voix la plus naturelle, il lui ordonna de préparer le soir un souper froid pour deux personnes et d’aller ensuite se coucher ; il se chargerait lui-même du reste. Crescenz reçut l’ordre sans mot dire. Ni son regard, ni le moindre battement de cils ne laissèrent voir si le sens réel de ces paroles avait pénétré derrière son front bas. Mais le maître ne tarda pas à s’apercevoir, avec un amusement mêlé de surprise, à quel point elle avait bien saisi ses véritables intentions ; lorsqu’il rentra après le théâtre en compagnie d’une jeune élève de l’Opéra, non seulement il trouva la table garnie de fleurs et mise avec raffinement, mais dans la chambre à coucher le lit voisin du sien était découvert d’une façon provocante, cependant que le peignoir de soie et les pantoufles de sa femme étaient là bien en évidence, prêts à être enfilés. Le mari émancipé ne put s’empêcher de rire de la sollicitude sans borne de cette créature. Et la dernière barrière tomba d’elle-même devant cette complicité zélée. Dès le matin il sonna Crescenz pour qu’elle aide la galante intruse à s’habiller : le pacte tacite était définitivement scellé entre eux deux.

 

C’est alors que Crescenz reçut son nouveau nom. Cette gentille élève de l’Opéra, qui justement travaillait à ce moment-là le rôle d’Elvire et qui, par plaisanterie, se plaisait à élever son tendre ami au rôle de don Juan, lui avait dit en riant : « Appelle donc ta Leporella ! » Ce nom l’avait amusé parce qu’il parodiait d’une façon grotesque la sèche Tyrolienne ; aussi, à partir de ce jour-là, ne la nomma-t-il jamais plus autrement que Leporella. Crescenz, d’abord ahurie, puis séduite par la belle sonorité d’un nom incompréhensible pour elle fut enchantée d’être rebaptisée, se sentant pour ainsi dire anoblie par ce changement : chaque fois que le joyeux baron l’appelait ainsi, ses lèvres minces s’écartaient, découvrant largement ses dents brunes et chevalines et, humble comme un chien dont la queue frétille, elle s’approchait pour recevoir les ordres du maître vénéré.

 

Ce nom avait été donné en parodie ; mais avec une intuition très sûre, la future diva avait trouvé là une appellation qui, merveille !, allait comme un gant à l’étrange créature, car tout comme le complice complaisant chez Da Ponte, cette vieille fille desséchée, ignorante de l’amour, prenait une joie singulière, mêlée d’orgueil, aux aventures de son maître. N’était-ce que la satisfaction de trouver tous les matins le lit de la femme tant détestée, bouleversé et profané tantôt par une jeunesse, tantôt par une autre, ou bien ses sens s’électrisaient-ils secrètement à l’idée de ces plaisirs que dispensait généreusement la virilité de son maître ? Toujours est-il que la bigote et austère vieille fille servait avec un zèle passionné les prouesses du baron. Son propre corps, usé, privé de sexe par les longues années de travail, n’était plus pour elle depuis longtemps une cause de trouble, et après quelques jours déjà elle sembla éprouver un véritable contentement d’entremetteuse et eut un regard entendu en voyant une deuxième, puis une troisième femme qui pénétrait dans la chambre à coucher de l’absente : cette complicité, mêlée à l’odeur excitante de l’atmosphère amoureuse, se mit à agir comme un acide sur ses sens endormis. Crescenz devint réellement Leporella, vive, alerte et dégourdie comme ce joyeux drille. Sous la chaude impulsion de cette sympathie brûlante, d’étranges qualités s’éveillèrent en elle, toutes sortes de petites ruses, des finauderies et des finasseries, un côté espion, curieux, aux aguets, alerte et fureteur. Elle écoutait aux portes, regardait par le trou des serrures, fouillait les chambres et les lits et, à peine avait-elle flairé un butin nouveau que, poussée par une excitation bizarre, elle se mettait à courir dans les escaliers, si bien que cette vigilance fouineuse, voyeuse, finit par faire sortir de cette bûche qu’elle était auparavant une manière d’être humain. Au grand étonnement des voisins, Crescenz devint tout à coup sociable, elle parlait à d’autres servantes, plaisantait lourdement avec le facteur, participait au caquetage des marchandes ; et même un soir, les lumières étant éteintes dans la cour, les bonnes d’en face entendirent un bourdonnement bizarre venant de sa fenêtre ordinairement muette : Crescenz fredonnait, d’une voix maladroite et grinçante, un de ces chants alpins que les vachères entonnent le soir dans la montagne. De ses lèvres inexpertes, la mélodie s’échappait péniblement, déformée, heurtée, avec un son fêlé ; et pourtant elle avait quelque chose d’exotique et d’étrangement touchant. Pour la première fois depuis son enfance, Crescenz essayait de chanter, et c’était émouvant d’entendre ces sons trébuchants qui, du fond obscur des années ensevelies, remontaient avec difficulté vers la lumière.

 

Le baron, cause involontaire de l’extraordinaire transformation de cette femme tombée sous son emprise, était celui qui s’en apercevait le moins, car qui se retourne jamais pour voir son ombre ? On la sent qui vous suit, fidèle et muette, ou qui vous devance parfois, comme un désir non encore conscient, mais il est bien rare qu’on s’arrête à ses contours grotesques et qu’on reconnaisse son moi dans cette caricature ! Le baron voyait seulement que Crescenz était toujours prête à le servir, que sa discrétion était entière et qu’il pouvait compter sur elle jusqu’au sacrifice. Et c’était son mutisme et la distance qu’elle savait garder dans toutes les situations délicates qu’il appréciait tout particulièrement ; parfois, il lui adressait distraitement quelques paroles aimables, comme on caresse un chien, plaisantait avec elle de temps en temps, lui pinçait le bout de l’oreille ; ou encore il lui donnait un billet de banque ou un billet de théâtre qu’il tirait négligemment de la poche de son gilet, choses insignifiantes pour lui mais qui pour elle devenaient des reliques qu’elle conservait religieusement dans sa cassette. À la longue il prit l’habitude de penser tout haut devant elle et même de la charger de missions compliquées ; et plus il lui marquait sa confiance, plus elle s’efforçait, toute reconnaissante, d’être à la hauteur de sa tâche. Un instinct singulier se fit peu à peu jour en elle, de chien de chasse qui flaire, cherche et même devance, devine les désirs de son maître ; toute sa vie, ses désirs, ses besoins semblaient être passés de son propre corps dans celui de son maître, elle voyait tout avec ses yeux à lui, elle écoutait avec lui ; toutes les joies du baron, toutes ses conquêtes, elle en jouissait avec un enthousiasme presque vicieux. Elle rayonnait quand une nouvelle femme franchissait le seuil de la maison et paraissait déçue, et comme froissée dans son attente, quand il ne rentrait pas le soir en galante compagnie ; ses pensées jadis si engourdies déployaient une activité frénétique que jusque-là seuls ses bras avaient connue, cependant que dans ses yeux étincelait et brillait une lueur nouvelle, vigilante. Une créature humaine s’était éveillée dans la bête de somme fourbue d’autrefois – une créature têtue, fermée, rusée, inquiète, réfléchie et active, sournoise et dangereuse.

 

Et un jour que le baron rentrait plus tôt que d’habitude, il s’arrêta dans le couloir, étonné : n’était-ce pas, derrière la porte de la cuisine, l’éclat d’un rire gloussé par celle qui d’ordinaire était toujours muette ? Mais déjà Leporella se faufilait par la porte entrebâillée, s’essuyant les mains à son tablier, avec un air gêné et effronté à la fois :

« Monsieur nous excuserons, dit-elle,

laissant traîner son regard par terre, mais la fille du confiseur est là… une jolie p’tite… elle aimerait tant faire la connaissance de Monsieur. »

Le baron la regarda, surpris, sans savoir s’il devait s’indigner de son audacieuse familiarité ou s’amuser de sa complaisance d’entremetteuse. Finalement la curiosité masculine l’emporta :

« Fais-la voir un peu. »

La fille, une blonde et appétissante gamine de seize ans que Leporella avait attirée peu à peu à elle par des paroles flatteuses, sortit de la cuisine, les joues empourprées et avec un petit rire embarrassé, poussée et encouragée par la servante ; elle se tourna gauchement devant l’élégant monsieur qu’elle avait en effet souvent observé du magasin d’en face avec une admiration quasi enfantine. Le baron la trouva jolie et lui proposa de prendre le thé avec lui dans sa chambre. Ne sachant trop ce qu’elle devait faire, la petite se tourna vers Crescenz. Mais celle-ci, avec un empressement marqué, était déjà rentrée dans la cuisine. Il ne restait plus à la jeune fille attirée dans cette aventure qu’à accepter, rougissante, excitée et curieuse, la dangereuse invitation.

 

Mais la nature ne brûle pas les étapes. Si sous l’emprise d’une passion obscure et perverse un certain déclenchement de l’intelligence s’était produit chez cet être lourd et obtus, cette pensée toute neuve, mais limitée, ne dépassait pas chez Crescenz l’occasion du moment, restant par là apparentée à l’instinct borné des animaux. Complètement obsédée par le désir de servir en esclave le maître aimé, Crescenz avait tout à fait oublié la maîtresse absente. Le réveil fut d’autant plus terrible : ce fut pour elle une catastrophe inattendue lorsqu’un matin le baron, une lettre à la main, contrarié et de mauvaise humeur, lui annonça qu’elle devait tout mettre en ordre dans la maison et que sa femme rentrait du sanatorium le lendemain. Crescenz resta immobile, devint blême, la bouche ouverte d’effroi : la nouvelle s’était enfoncée en elle comme un poignard. Sans faire un mouvement, elle regardait droit devant elle comme si elle n’avait pas compris. Ses traits étaient à tel point décomposés que le baron se crut obligé de la calmer par une parole légère :

« Je crois que cela ne te fait pas plaisir non plus, Cenzi, pourtant que veux-tu, il n’y a rien à faire ! »

Mais déjà dans le visage pétrifié de Crescenz un mouvement s’ébauchait. Un spasme violent, comme venu des entrailles, rendait peu à peu cramoisies ses joues livides encore l’instant d’avant. Quelque chose montait lentement, aspiré par de puissants battements de cœur : sa gorge tremblait sous le terrible effort. Enfin ce fut là… sur ses lèvres, et, les dents serrées, elle siffla sourdement :

– Y’au… Y’aurait bien… quéqu’chose à faire. »

C’était parti avec la violence d’un coup mortel. Et sa figure se crispa si méchamment après cette décharge brutale, avec une si sombre énergie que le baron, étonné et effrayé, eut malgré lui un mouvement de recul. Mais déjà Crescenz s’était détournée et astiquait un mortier de cuivre avec une telle frénésie qu’on eût dit qu’elle allait s’y briser les doigts.

 

Avec le retour de l’épouse, la tempête recommença à souffler dans la maison, fit claquer les portes de plus belle, hurla de nouveau à travers toutes les pièces, balayant comme un courant d’air la chaude et confortable atmosphère des jours précédents. Soit que la malheureuse eût été renseignée par des racontars de voisins ou par des lettres anonymes sur l’inconduite éhontée de son mari, soit que celui-ci, n’ayant pu dissimuler son mécontentement de la voir rentrer, l’eût mal reçue et qu’elle en fût dépitée, toujours est-il que les deux mois de sanatorium semblaient avoir été sans effet sur ses nerfs tendus à se déchirer et que les crises de larmes alternaient avec les menaces et les scènes d’hystérie. Leurs relations devenaient de jour en jour plus insupportables. Quelques semaines encore, le baron affronta crânement l’assaut des reproches de sa femme grâce à sa courtoisie bien aguerrie, et lorsqu’elle le menaçait d’écrire chez elle et de le quitter, il évitait de lui répondre ou faisait tout ce qu’il pouvait pour la calmer. Mais cette indifférence froide et contrôlée ne faisait que porter à son comble l’énervement de cette femme qui se savait sans amis et sentait autour d’elle une animosité secrète.

 

Quant à Crescenz, elle s’était complètement murée dans son silence d’autrefois. Mais ce silence était devenu agressif et dangereux. Tout d’abord elle s’était obstinée à ne pas vouloir sortir de la cuisine à l’arrivée de sa maîtresse, puis quand enfin on l’appela, elle s’était refusée à la saluer. Les épaules en avant, semblant prête à foncer, elle était restée immobile, répondant sur un ton si hargneux à toutes les questions posées que la baronne, impatientée, s’était détournée ; au même instant, sans qu’elle s’en doutât, Crescenz lui plongeait dans le dos toute sa haine accumulée, dans un seul regard. Possessive comme elle l’était, Crescenz se sentait injustement frustrée par ce retour ; après avoir goûté aux joies d’une soumission fanatique et sans bornes dans laquelle elle avait mis toute sa passion et toute son âme, elle se voyait de nouveau reléguée à la cuisine et aux fourneaux, et privée de son gentil nom de Leporella ! Car devant sa femme, le baron se gardait prudemment de témoigner à Crescenz la moindre sympathie. Mais parfois, épuisé par les scènes violentes, il avait besoin de réconfort et d’épanchement, et il se glissait dans la cuisine, s’asseyait à côté d’elle sur un tabouret et soupirait : « Je n’en peux plus ! »

 

Ces instants où le maître adoré, sous le poids d’une tension trop forte, venait se réfugier chez elle étaient pour Leporella les plus heureux. Jamais elle ne se permettait une réponse ou un mot de consolation ; silencieuse et repliée sur elle-même, elle se contentait de lever parfois un regard attentif, compatissant et tourmenté vers son maître déchu à qui cette sympathie muette faisait du bien. Mais quand il avait quitté la cuisine, la crispation de fureur réapparaissait sur son front et ses lourdes mains s’abattaient sur la viande avec plus de force qu’il n’en fallait, ou bien elle passait sa colère sur les couverts et les casseroles en les récurant avec vigueur.

 

Dans l’atmosphère lourde et contenue de ce retour, l’orage finit par éclater. Au cours d’une scène particulièrement violente, le baron perdit patience et quitta soudain son rôle de petit garçon indifférent et soumis. « J’en ai assez », s’écria-t-il rageusement en faisant claquer derrière lui la porte du salon avec une force telle que les vitres de toutes les pièces en tremblèrent. Et bouillant de colère, le visage congestionné, il s’élança dans la cuisine où Crescenz vibrait comme un arc tendu : « Prépare-moi immédiatement ma valise et mon fusil ! Je pars à la chasse pour huit jours. Le diable même n’y tiendrait plus dans cet enfer : il faut y mettre fin. »

 

Crescenz le regarda, ravie : il était redevenu le maître ! Et en même temps qu’un rire rude s’échappait de sa gorge, elle prononça : « Môsieur a bien raison, il faut y mettre fin. » Frémissante de zèle, elle courut aussitôt d’une pièce à l’autre, rassemblant tout dans les armoires et sur les tables, et les nerfs de cette créature grossière vibraient et tremblaient d’impatience. Puis elle porta elle-même dans la voiture la valise et le fusil. Mais lorsque le baron s’apprêta à la remercier, son regard se replia, épouvanté, car sur les lèvres pincées de la servante rampait ce sourire sournois qui, chaque fois, l’effrayait. Quand il la voyait ainsi à l’affût, il ne pouvait s’empêcher de penser à la contraction de la bête qui se prépare à bondir. Mais déjà elle redevenait toute humilité, et avec une familiarité presque blessante murmurait d’une voix rauque : « Môsieur n’a qu’à faire bon voyage, surtout, j’m’en vas faire ce qu’y faut. »

 

Trois jours plus tard le baron fut rappelé de la chasse par un télégramme pressant. Son cousin l’attendait à la gare. Inquiet, il vit du premier coup d’œil qu’il avait dû se passer quelque chose de désagréable, car le cousin paraissait nerveux et agité. Après les lénifiantes circonlocutions d’usage, il apprit que sa femme avait été trouvée le matin, morte dans sa chambre envahie par le gaz de ville. Il fallait, hélas ! exclure tout accident, car on était au mois de mai et il y avait longtemps qu’on ne se servait plus du calorifère à gaz ; le fait que la malheureuse avait pris du véronal la veille prouvait d’ailleurs l’intention du suicide. Il y avait en outre le témoignage de Crescenz, la cuisinière, qui ce soir-là était la seule à n’être pas de sortie et qui avait entendu l’infortunée marcher la nuit dans l’antichambre, selon toute apparence pour ouvrir le compteur soigneusement fermé. En foi de quoi, le médecin légiste appelé sur les lieux avait déclaré lui aussi que l’accident n’était pas possible et dressé un procès-verbal concluant au suicide.

 

Le baron se mit à trembler. Aussitôt que son cousin eut fait mention du témoignage de Crescenz, il sentit soudain ses mains se refroidir : une pensée pénible, affreuse, s’empara de lui comme un malaise. Mais il repoussa cette sensation de désagréable fermentation et se laissa conduire à son domicile sans volonté. Le corps avait déjà été mis en bière, la famille l’attendait au salon, avec des mines sombres et hostiles : leurs condoléances furent froides comme la lame d’un poignard. Ils se crurent obligés d’appuyer, avec quelques sous-entendus accusateurs, sur le fait qu’il n’y avait malheureusement pas eu moyen d’étouffer le « scandale », parce que le matin la bonne s’était précipitée dans l’escalier en criant d’une voix aiguë : « Madame s’est suicidée. » Aussi avaient-ils commandé un enterrement très simple, car hélas ! – la lame aiguisée se tourna de nouveau vers lui – la curiosité du public avait déjà été désagréablement éveillée par divers racontars. Le baron, abattu, écoutait confusément ; malgré lui, à un moment donné, il leva les yeux vers la porte fermée de la chambre à coucher, mais lâchement, il les baissa aussitôt. Il essayait d’aller jusqu’au bout d’une pensée vague qui l’obsédait et le torturait, mais ces discours vides et haineux le troublaient. Pendant une demi-heure encore, la famille toute en noir tourna autour de lui en jacassant, puis ils prirent congé l’un après l’autre. Il resta seul dans la pièce vide et à demi obscure, tremblant comme sous l’effet d’un choc, le front douloureux et les articulations brisées.

 

On frappa à la porte. Il tressaillit : « Entrez. » Aussitôt il entendit derrière lui un pas hésitant, un pas dur et glissant à la fois, qu’il connaissait bien. Il fut pris d’une subite terreur : il lui semblait que sa nuque était vissée et en même temps des frissons le parcouraient des tempes aux genoux. Il voulait se retourner, mais ses muscles s’y refusaient. Il était là, debout au milieu de la pièce, muet et tremblant, les bras pendants et raides, ayant parfaitement conscience de l’impression de lâcheté qui se dégageait de cette attitude de coupable. Mais tous ses efforts étaient vains : ses muscles ne lui obéissaient pas. C’est alors qu’il entendit derrière lui une voix tout à fait neutre, sèche et indifférente, prononcer : – Je voulais seulement demander à Monsieur s’il mangeait ici ou en ville. » Le baron tremblait de plus en plus. Sa poitrine se glaçait. Il lui fallut s’y reprendre à trois fois avant de pouvoir balbutier : – Je ne veux rien pour l’instant. » Alors le pas traînant sortit : il n’avait toujours pas le courage de se retourner. Et soudain cette rigidité se rompit : il se sentit secoué des pieds à la tête, spasme ou dégoût. D’un bond il s’élança vers la porte, tourna la clef en frémissant afin que ce pas détesté qui le poursuivait tel un spectre, ne revînt plus l’importuner. Alors il se jeta dans un fauteuil pour étouffer une pensée qu’il voulait écarter et qui pourtant ne cessait de monter en lui, froide et gluante comme une limace. Et cette pensée obsédante qu’il lui répugnait de considérer, cette pensée visqueuse et repoussante envahissait tout son être, sans qu’il pût s’en débarrasser ; elle ne le quitta point de toute sa nuit d’insomnie, ni les heures qui suivirent : elle resta même avec lui pendant l’enterrement, alors qu’il se tenait vêtu de noir et silencieux près du cercueil.

 

Le lendemain des obsèques le baron s’empressa de quitter la ville. Il ne pouvait plus supporter la vue de tous ces visages : dans leur sympathie ils avaient (ou du moins se l’imaginait-il) un regard singulièrement observateur, inquisiteur, qui le tourmentait. Et même les objets inanimés lui parlaient méchamment et semblaient l’accuser : tous les meubles de l’appartement, mais surtout ceux de la chambre à coucher où l’odeur douceâtre du gaz semblait encore flotter sur toutes choses, le repoussaient quand, malgré lui, il ne faisait qu’entrouvrir une porte. Mais son cauchemar le plus terrible, qu’il dormît ou fût éveillé, c’était l’insouciante et froide indifférence de son ex-confidente, qui vaquait dans la maison vide comme s’il ne s’était absolument rien passé. Depuis l’instant où, à la gare, son cousin avait prononcé son nom, il tremblait rien qu’à l’idée de la rencontrer. À peine entendait-il son pas, qu’il était pris d’une inquiétude nerveuse qui le portait à fuir : il ne pouvait plus voir, plus supporter sa démarche traînante, sa froideur et son impassibilité muette. Il était pris de dégoût rien qu’en pensant à elle, à sa voix grinçante, à ses cheveux gras, à son insensibilité sourde, animale, impitoyable, et dans sa colère il s’en voulait à lui-même de manquer de force pour briser d’un coup sec, comme une corde, ce lien qui l’étranglait. Il ne voyait donc qu’une issue : la fuite. Il fit ses malles en cachette, sans lui dire un mot, ne lui laissant qu’un court billet disant qu’il se rendait chez des amis en Carinthie.

 

Le baron resta absent tout l’été ; lorsqu’il fut rappelé d’urgence à Vienne pour régler la succession, il préféra s’y rendre secrètement et descendre à l’hôtel, sans aviser l’oiseau funèbre qui l’attendait dans l’appartement. Crescenz qui ne causait avec personne n’entendit pas parler de son passage. Figée sur sa chaise et sombre comme une chouette, elle passait ses journées dans la cuisine ; elle allait maintenant à l’église deux fois par semaine au lieu d’une, et pour l’entretien de la maison et le règlement des dépenses courantes, elle avait affaire à l’avocat du baron, car elle ne recevait jamais de ses nouvelles directement : il ne lui écrivait pas, et ne lui faisait rien dire. Son visage se racornissait, se durcissait de plus en plus, elle reprit son allure de bûche, et ne cessant d’attendre, elle resta des semaines entières dans un mystérieux état de léthargie.

 

Cependant à l’automne, des affaires urgentes empêchèrent le baron de prolonger plus longtemps ses vacances et il fut obligé de regagner son appartement. Sur le seuil de la maison, il s’arrêta, hésitant. Deux mois passés au milieu de bons amis lui avaient fait pour ainsi dire oublier bien des choses, mais maintenant qu’il allait revoir face à face celle qui était son cauchemar, sa complice peut-être, il était repris par les mêmes crampes oppressantes et les nausées de naguère. À chaque marche qu’il gravissait, en ralentissant toujours, une main invisible lui étreignait la gorge de plus en plus fort. Il lui fallut toute sa volonté pour forcer ses doigts ankylosés à tourner la clef dans la serrure.

 

À peine eut-elle entendu grincer la clef que Crescenz, surprise, bondit hors de la cuisine. Lorsqu’elle le vit, elle pâlit un instant, puis, comme pour baisser la tête, elle empoigna la valise qu’il avait déposée à ses pieds. Mais elle oublia de lui présenter ses salutations. Lui non plus n’ouvrit pas la bouche. Muette, elle porta la valise dans sa chambre ; muet il la suivit. Muet, il attendit en regardant par la fenêtre qu’elle eût quitté la pièce. Puis il s’empressa de fermer la porte à double tour.

Voilà comment elle fut saluée après des mois d’absence.

Crescenz attendait. Et le baron également attendait pour voir si cette affreuse crispation d’horreur qu’il ressentait à sa vue allait disparaître. Mais il n’en fut rien. Avant même de la voir, rien qu’à entendre son pas lent dans le couloir, le malaise s’emparait de lui. Il ne touchait pas au petit déjeuner, s’échappait en hâte tous les matins sans lui adresser la parole et restait absent jusqu’à une heure avancée de la nuit, rien que pour éviter sa présence. Pour les deux ou trois instructions qu’il fut obligé de lui donner, il le fit en détournant le visage. Rien qu’à respirer l’air de la même pièce que ce fantôme, il se sentait la gorge serrée.

 

Crescenz pendant ce temps passait sa journée sur son tabouret, dans un mutisme complet. Elle ne faisait plus de cuisine pour elle, tous les plats lui répugnaient et elle évitait tout le monde. Elle était là, l’œil craintif, attendant le premier coup de sifflet de son maître, tel un chien battu qui sait qu’il a commis une faute. Son esprit obtus ne saisissait pas exactement ce qui s’était passé ; mais que son seigneur et maître l’évitât et ne voulût plus de ses services, cela seul la touchait, et profondément.

 

Trois jours après le retour du baron, on sonna. Un homme aux cheveux gris, la figure soigneusement rasée, une valise à la main, attendait calmement devant la porte. Crescenz voulut l’éconduire. Mais l’homme insista, disant qu’il était le nouveau valet de chambre, que Monsieur lui avait dit de venir à dix heures et qu’elle devait l’annoncer. Crescenz devint livide, un instant elle resta là comme figée, la main en l’air, les doigts raides et écartés. Puis sa main retomba comme un oiseau sous une décharge de plomb : « Annoncez-vous, vous-même », dit-elle d’un ton bourru à l’homme étonné, puis elle s’enferma dans la cuisine en claquant la porte derrière elle.

 

Le domestique entra en fonctions. À partir de ce jour, le maître n’eut plus du tout besoin d’adresser la parole à Crescenz, tous les ordres qui lui étaient destinés passaient par le vieux et calme valet de chambre. Elle n’était pas informée de ce qui se produisait dans la maison, tout lui échappait, comme l’onde insaisissable et froide sur la pierre.

 

Cette situation oppressante dura quinze jours ; Crescenz en faisait une maladie. Sa figure était devenue tout à fait anguleuse et pointue, ses cheveux avaient subitement blanchi près des tempes. Ses mouvements s’appesantirent, se figèrent tout à fait. Elle continuait à se tenir assise comme une bûche sur son tabouret, le regard vide fixé sur la fenêtre vide ; mais quand elle travaillait, c’était dans un accès de rage et de fureur, comme pour faire violence. Au bout de ces deux semaines, le valet de chambre vint un jour trouver son maître dans son bureau ; à sa façon modeste d’attendre, le baron devina qu’il avait quelque chose de spécial à lui communiquer. Une fois déjà, le domestique s’était plaint des manières revêches de la « maritorne tyrolienne », comme il l’appelait avec mépris, et il avait proposé de la renvoyer. Mais comme désagréablement impressionné, le baron avait alors paru ne pas entendre sa suggestion. Tandis que le domestique s’était aussitôt éloigné en s’inclinant, cette fois-ci il persista dans son idée, et avec une grimace singulière, presque gênée, il finit par marmotter que Monsieur ne devait pas le trouver ridicule, mais que… il était bien forcé… oui, il ne pouvait pas faire autrement que d’avouer… qu’il avait peur d’elle. Cette fille taciturne et méchante était insupportable, et Monsieur ne savait certainement pas quelle personne dangereuse il avait dans sa maison.

 

Devant cette mise en garde, le baron ne put s’empêcher de tressaillir. Il demanda au domestique ce qu’il entendait par là et ce qu’il voulait dire. Celui-ci alors chercha à atténuer son affirmation ; il ne pouvait rien avancer de précis, déclara-t-il, mais il avait le sentiment que cette personne était une bête furieuse, qui pourrait facilement faire du mal à quelqu’un. La veille, lorsqu’il s’était tourné vers elle pour lui donner des instructions, il avait surpris un regard – on ne pouvait, il est vrai, rien affirmer sur la foi d’un regard – qui lui avait donné l’impression qu’elle voulait lui sauter à la gorge. Et depuis lors il la craignait, au point qu’il avait peur de toucher aux plats qu’elle préparait. « Monsieur le Baron ne sait pas, dit-il en terminant son rapport, combien cette personne est dangereuse. Elle ne parle pas, elle ne dit rien, mais je la crois capable de commettre un crime. » Le baron effrayé jeta un brusque regard sur l’accusateur. Avait-il entendu parler d’une chose précise ? Lui avait-on exprimé quelque soupçon ? Ses doigts se mirent à trembler et, vivement, il posa son cigare pour que les zigzags de la fumée ne trahissent pas la nervosité de ses mains. Mais sur la figure du vieil homme ne se lisait aucune arrière-pensée… Non, il ne pouvait rien savoir. Le baron hésita. Puis, tout à coup, s’armant de son propre désir, il dit : « Patiente encore. Mais si elle recommence à être désagréable avec toi, donne-lui ses huit jours de ma part. »

 

Le domestique s’inclina et le baron soulagé quitta la pièce. Chaque fois qu’il pensait à cette créature mystérieuse et redoutable, sa journée était gâchée. Le mieux serait, pensa-t-il, que cela eût lieu en son absence, pendant les fêtes de Noël par exemple – rien que l’idée de la délivrance entrevue lui faisait déjà du bien. Oui, pendant les fêtes de Noël ce sera le mieux, quand je serai parti, se répéta-t-il, comme pour s’approuver.

 

Mais le lendemain, à peine s’était-il retiré dans son bureau après le repas, que l’on frappait à la porte. Détachant machinalement les yeux de son journal, il grogna : « Entrez. – Aussitôt, le pas détesté, ce pas dur et traînant qui hantait ses rêves, heurta son oreille. Il fut effrayé : sur la maigre et noire silhouette branlait un visage osseux, desséché et livide, comme une tête de mort. Pourtant un peu de pitié se mêla vite à son effroi, lorsqu’il vit la misérable créature repliée sur elle-même s’arrêter humblement au bord du tapis. Pour cacher son embarras, il voulut prendre un air candide : « Eh bien ! qu’y a-t-il, Crescenz ? » fit-il. Mais il ne réussit pas à donner à ses paroles le ton affable et cordial qu’il aurait voulu ; malgré lui, la question semblait dure et malveillante.

 

Crescenz ne bougeait pas. Son regard s’enfonçait dans le tapis. Enfin elle bredouilla brusquement, comme on repousserait violemment quelque chose du pied : « Le valet de chambre m’avons donné mes huit jours. A dit que c’est sur les ordres de Môsieur. »

 

Le baron se leva, très gêné. Il n’avait pas pensé que cela irait si vite. Aussi se mit-il à lui répondre d’une façon vague et embarrassée, lui conseillant de ne pas prendre cela au tragique, de tâcher de s’entendre avec les autres domestiques, lui disant en somme tout ce qui lui passait par la tête.

Mais Crescenz restait immobile, les yeux collés au tapis, la tête rentrée dans les épaules, la nuque obstinément baissée. Elle entendait, sans les écouter, tous ces discours, n’attendant qu’une parole qui ne venait pas. Et lorsque, enfin, il se tut, lassé et un peu écœuré d’être obligé de faire ainsi le bonimenteur devant une servante, elle resta muette, butée. Puis elle fit, péniblement : – Je voulais seulement savoir si c’était bien Monsieur le Baron lui-même qu’ont chargé Anton de me renvoyer.

 

Elle avait dit cela durement, violemment, avec colère. Le baron en avait ressenti comme une secousse, tant ses nerfs étaient déjà irrités. Était-ce une menace ? Le provoquait-elle ? Subitement toute lâcheté, toute pitié s’évanouirent en lui. La haine, le dégoût accumulés depuis plusieurs semaines ne firent plus qu’un avec le désir d’en finir. Changeant complètement de ton il confirma d’un air indifférent, avec cette froideur administrative apprise naguère au ministère, qu’il avait en effet laissé au valet de chambre entière latitude de prendre toute disposition concernant son intérieur. Lui, personnellement, ne désirait que son bien à elle, et il était prêt à essayer de reconsidérer cette décision. Si cependant elle persistait à se montrer désagréable envers le valet de chambre, il se verrait obligé de renoncer à ses services.

 

Et sur ces derniers mots, ramassant toute son énergie, fermement décidé à ne se laisser influencer par aucune familiarité ou allusion secrète, il regarda fixement, résolument celle qui, croyait-il, le menaçait.

Mais le regard qu’à ce moment Crescenz leva timidement vers lui n’était que celui d’une bête blessée, qui juste devant elle, voit surgir la meute du fourré. – Merci… fit-elle d’une voix très faible, je m’en vais… je ne veux plus encombrer Monsieur…

 

Et lentement, sans se retourner, les épaules tombantes, elle sortit d’un pas raide et lourd, en traînant les pieds.

 

Le soir, lorsque le baron revint de l’Opéra et qu’il voulut prendre son courrier sur son bureau, il distingua un objet inconnu, de forme rectangulaire. Ayant allumé, il vit que c’était un coffret en bois sculpté à la manière paysanne. Il n’était pas fermé ; à côté de la liasse rectangulaire des billets de banque, se trouvaient bien rangées les menues choses que Crescenz tenait de lui : quelques cartes qu’il avait envoyées de la chasse, deux billets de théâtre, une bague en argent ; en outre, un instantané de Crescenz pris au Tyrol vingt ans plus tôt et où ses yeux, évidemment effrayés par l’éclair, avaient la même expression d’animal traqué qu’elle avait eue quelques heures plus tôt, en le quittant.

 

Quelque peu embarrassé, le baron mit le coffret de côté et sortit pour demander au domestique pourquoi les affaires de Crescenz se trouvaient sur son bureau.

Le valet de chambre se mit aussitôt à la recherche de son ennemie pour qu’elle lui fournît des explications.

Mais Crescenz n’était ni à la cuisine ni dans une autre pièce.

Et ce ne fut que le lendemain, lorsque l’on sut par la police qu’une quadragénaire s’était suicidée en se jetant dans le canal du Danube, que ni l’un ni l’autre n’eut plus à se demander où s’était enfuie Leporella.

 

FIN 

6 juin 2013

Ubu roi, Alfred Jarry (théâtre en prose)

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UBU ROI

Alfred Jarry (1896)

 

 

Ce drame est dédié à Marcel Schwob

 

Adonc le Père Ubu hoscha la poire, dont fut depuis nommé par les Anglois Shakespeare, et avez de lui sous ce nom maintes belles tragœdies par escript.

 

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Personnages

 

PÈRE UBU.

 

MÈRE UBU.

 

CAPITAINE BORDURE.

 

LE ROI VENCESLAS.

 

LA REINE ROSEMONDE.

 

BOLESLAS.

 

LADISLAS.

 

BOUGRELAS… leurs fils.

 

LES OMBRES DES ANCÊTRES.

 

LE GÉNÉRAL LASCY.

 

STANISLAS LECZINSKI.

 

JEAN SOBIESKI.

 

NICOLAS RENSKY.

 

L'EMPEREUR ALEXIS.

 

GIRON, PILE, COTICE : Palotins.

 

CONJURÉS ET SOLDATS.

 

PEUPLE.

 

MICHEL FEDEROVITCH.

 

NOBLES.

 

MAGISTRATS.

 

CONSEILLERS.

 

FINANCIERS.

 

LARBINS DE PHYNANCES.

 

PAYSANS.

 

TOUTE L'ARMÉE RUSSE.

 

TOUTE L'ARMÉE POLONAISE.

 

LES GARDES DE LA MÈRE UBU.

 

UN CAPITAINE.

 

L'OURS.

 

LE CHEVAL DE PHYNANCES.

 

LA MACHINE À DÉCERVELER.

 

L'ÉQUIPAGE.

 

LE COMMANDANT.

 

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Acte I

 

Scène I

 

Père Ubu, Mère Ubu

 

PÈRE UBU 

Merdre.

 

MÈRE UBU

Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.

 

PÈRE UBU

Que ne vous assom'je, Mère Ubu !

 

MÈRE UBU

Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.

 

PÈRE UBU

De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.

 

MÈRE UBU

Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ?

 

PÈRE UBU

De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux ?

 

MÈRE UBU

Comment ! après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon ?

 

PÈRE UBU

Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.

 

MÈRE UBU

Tu es si bête !

 

PÈRE UBU

De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant ; et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants ?

 

MÈRE UBU

Qui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ?

 

PÈRE UBU

Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.

 

MÈRE UBU

Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ?

 

PÈRE UBU

Eh vraiment ! et puis après ? N'ai-je pas un cul comme les autres ?

 

MÈRE UBU

À ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.

 

PÈRE UBU

Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée.

 

MÈRE UBU

Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.

 

PÈRE UBU

Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.

 

MÈRE UBU

Ah ! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.

 

PÈRE UBU

Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! plutôt mourir !

 

MÈRE UBU, à part.

Oh ! merdre ! (Haut.) Ainsi tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu.

 

PÈRE UBU

Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.

 

MÈRE UBU

Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ?

 

PÈRE UBU

Eh bien, après, Mère Ubu ?

 

Il s'en va en claquant la porte.

 

MÈRE UBU, seule.

Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.

 

 

 

Scène II

 

La scène représente une chambre de la maison du Père Ubu où une table splendide est dressée.

 

Père Ubu et Mère Ubu

 

MÈRE UBU

Eh ! nos invités sont bien en retard.

 

PÈRE UBU

Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim. Mère Ubu, tu es bien laide aujourd'hui. Est-ce parce que nous avons du monde ?

 

MÈRE UBU, haussant les épaules.

Merdre.

 

PÈRE UBU, saisissant un poulet rôti.

Tiens, j'ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C'est un poulet, je crois. Il n'est pas mauvais.

 

MÈRE UBU

Que fais-tu, malheureux ? Que mangeront nos invités ?

 

PÈRE UBU

Ils en auront encore bien assez. Je ne toucherai plus à rien. Mère Ubu, va donc voir à la fenêtre si nos invités arrivent.

 

MÈRE UBU, y allant.

Je ne vois rien.

 

Pendant ce temps le Père Ubu dérobe une rouelle de veau.

 

MÈRE UBU

Ah ! voilà le capitaine Bordure et ses partisans qui arrivent. Que manges-tu donc, Père Ubu ?

 

PÈRE UBU

Rien, un peu de veau.

 

MÈRE UBU

Ah ! le veau ! le veau ! veau ! Il a mangé le veau !

Au secours !

 

PÈRE UBU

De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux.

 

La porte s'ouvre.

 

 

 

Scène III

 

Père Ubu, Mère Ubu et Capitaine Bordure et ses partisans.

 

MÈRE UBU

Bonjour, messieurs, nous vous attendons avec impatience. Asseyez-vous.

 

CAPITAINE BORDURE  

Bonjour, madame. Mais où est donc le Père Ubu ?

 

PÈRE UBU  

Me voilà ! me voilà ! Sapristi, de par ma chandelle verte, je suis pourtant assez gros.

 

CAPITAINE BORDURE  

Bonjour, Père Ubu. Asseyez-vous, mes hommes.

 

Ils s'asseyent tous.

 

PÈRE UBU

Ouf, un peu plus, j'enfonçais ma chaise.

 

CAPITAINE BORDURE

Eh ! Mère Ubu ! que nous donnez-vous de bon aujourd'hui ?

 

MÈRE UBU

Voici le menu.

 

PÈRE UBU  

Oh ! ceci m'intéresse.

 

MÈRE UBU

Soupe polonaise, côtes de rastron, veau, poulet, pâté de chien, croupions de dinde, charlotte russe…

 

PÈRE UBU

Eh ! en voilà assez, je suppose. Y en a-t-il encore ?

 

MÈRE UBU, continuant.  

Bombe, salade, fruits, dessert, bouilli, topinambours, choux-fleurs à la merdre.

 

PÈRE UBU

Eh ! me crois-tu empereur d'Orient pour faire de telles dépenses ?

 

MÈRE UBU

Ne l'écoutez pas, il est imbécile.

 

PÈRE UBU

Ah ! je vais aiguiser mes dents contre vos mollets.

 

MÈRE UBU

Dîne plutôt, Père Ubu. Voilà de la polonaise.

 

PÈRE UBU

Bougre, que c'est mauvais.

 

CAPITAINE BORDURE

Ce n'est pas bon, en effet.

 

MÈRE UBU

Tas d'Arabes, que vous faut-il ?

 

PÈRE UBU, se frappant le front.

Oh ! j'ai une idée. Je vais revenir tout à l'heure.

 

Il s'en va.

 

MÈRE UBU

Messieurs, nous allons goûter du veau.

 

CAPITAINE BORDURE

Il est très bon, j'ai fini.

 

MÈRE UBU

Aux croupions, maintenant.

 

CAPITAINE BORDURE

Exquis, exquis ! Vive la mère Ubu.

 

TOUS

Vive la mère Ubu.

 

PÈRE UBU, rentrant.

Et vous allez bientôt crier vive le Père Ubu. 

Il tient un balai innommable à la main et le lance sur le festin.

 

MÈRE UBU

Misérable, que fais-tu ?

 

PÈRE UBU

Goûtez un peu.

Plusieurs goûtent et tombent empoisonnés.

 

PÈRE UBU

Mère Ubu, passe-moi les côtelettes de rastron, que je serve.

 

MÈRE UBU

Les voici.

 

PÈRE UBU

À la porte tout le monde ! Capitaine Bordure, j'ai à vous parler.

 

LES AUTRES

Eh ! nous n'avons pas dîné.

 

PÈRE UBU  

Comment, vous n'avez pas dîné ! À la porte tout le monde ! Restez, Bordure.

 

Personne ne bouge.

 

PÈRE UBU

Vous n'êtes pas partis ? De par ma chandelle verte, je vais vous assommer de côtes de rastron.

 

Il commence à en jeter.

 

TOUS

Oh ! Aïe ! Au secours ! Défendons-nous ! malheur ! je suis mort !

 

PÈRE UBU

Merdre, merdre, merdre. À la porte ! je fais mon effet.

 

TOUS

Sauve qui peut ! Misérable Père Ubu ! traître et gueux voyou !

 

PÈRE UBU

Ah ! les voilà partis. Je respire, mais j'ai fort mal dîné. Venez, Bordure.

 

Ils sortent avec la Mère Ubu.

 

 

 

Scène IV

 

Père Ubu, Mère Ubu et Capitaine Bordure

 

PÈRE UBU

Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné ?

 

CAPITAINE BORDURE

Fort bien, monsieur, sauf la merdre.

 

PÈRE UBU

Eh ! la merdre n'était pas mauvaise.

 

MÈRE UBU

Chacun son goût.

 

PÈRE UBU

Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.

 

CAPITAINE BORDURE

Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu.

 

PÈRE UBU

Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.

 

CAPITAINE BORDURE

Vous allez tuer Venceslas ?

 

PÈRE UBU

Il n'est pas bête, ce bougre, il a deviné.

 

CAPITAINE BORDURE

S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi et je réponds de mes hommes.

 

PÈRE UBU, se jetant sur lui pour l'embrasser.

Oh ! Oh ! je vous aime beaucoup, Bordure.

 

CAPITAINE BORDURE

Eh ! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais ?

 

PÈRE UBU

Rarement.

 

MÈRE UBU

Jamais !

 

PÈRE UBU

Je vais te marcher sur les pieds.

 

MÈRE UBU

Grosse merdre !

 

PÈRE UBU

Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie.

 

MÈRE UBU

Mais…

 

PÈRE UBU

Tais-toi, ma douce enfant.

 

Ils sortent.

 

 

 

Scène V

 

Père Ubu, Mère Ubu et le Messager

 

PÈRE UBU

Monsieur, que voulez-vous ? fichez le camp, vous me fatiguez.

 

LE MESSAGER  

Monsieur, vous êtes appelé de par le roi.

 

Il sort.

 

PÈRE UBU

Oh ! merdre, jarnicotonbleu, de par ma chandelle verte, je suis découvert, je vais être décapité ! hélas ! hélas ! !

 

MÈRE UBU

Quel homme mou ! et le temps presse.

 

PÈRE UBU  

Oh ! j'ai une idée : je dirai que c'est la Mère Ubu et Bordure.

 

MÈRE UBU

Ah ! gros P.U., si tu fais ça…

 

PÈRE UBU  

Eh ! j'y vais de ce pas.

 

Il sort.

 

MÈRE UBU, courant après lui.  

Oh ! Père Ubu, Père Ubu, je te donnerai de l'andouille.

 

Elle sort.

 

PÈRE UBU, dans la coulisse.  

Oh ! merdre ! tu en es une fière, d'andouille.

 

 

 

Scène VI

Le palais du roi. Le roi Venceslas, entouré de ses officiers ; Bordure ; les fils du roi, Boleslas, Ladislas et Bougrelas. Puis le Père Ubu.

 

PÈRE UBU, entrant.  

Oh ! vous savez, ce n'est pas moi, c'est la Mère Ubu et Bordure.

 

LE ROI  

Qu'as-tu, Père Ubu ?

 

BORDURE  

Il a trop bu.

 

LE ROI  

Comme moi ce matin.

 

PÈRE UBU  

Oui, je suis saoul, c'est parce que j'ai bu trop de vin de France.

 

LE ROI  

Père Ubu, je tiens à récompenser tes nombreux services comme capitaine de dragons, et je te fais aujourd'hui comte de Sandomir.

 

PÈRE UBU  

Ô monsieur Venceslas, je ne sais comment vous remercier.

 

LE ROI

Ne me remercie pas, Père Ubu, et trouve-toi demain matin à la grande revue.

 

PÈRE UBU  

J'y serai, mais acceptez, de grâce, ce petit mirliton.

 

Il présente au roi un mirliton.  

LE ROI

 

Que veux-tu à mon âge que je fasse d'un mirliton ? Je le donnerai à Bougrelas.

 

LE JEUNE BOUGRELAS  

Est-il bête, ce père Ubu.

 

PÈRE UBU

Et maintenant, je vais foutre le camp. (Il tombe en se retournant.) Oh ! aïe ! au secours ! De par ma chandelle verte, je me suis rompu l'intestin et crevé la bouzine !

 

LE ROI, le relevant.

Père Ubu, vous estes-vous fait mal ?

 

PÈRE UBU

Oui certes, et je vais sûrement crever. Que deviendra la Mère Ubu ?

 

LE ROI  

Nous pourvoirons à son entretien.

 

PÈRE UBU  

Vous avez bien de la bonté de reste. (Il sort.) Oui, mais, roi Venceslas, tu n'en seras pas moins massacré.

 

 

 

Scène VII

La maison du Père Ubu. Giron, Pile, Cotice, Père Ubu, Mère Ubu, Conjurés et Soldats, Capitaine Bordure

 

PÈRE UBU

Eh ! mes bons amis, il est grand temps d'arrêter le plan de la conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d'abord donner le mien, si vous le permettez.

 

CAPITAINE BORDURE

Parlez, Père Ubu.

 

PÈRE UBU  

Eh bien, mes amis, je suis d'avis d'empoisonner simplement le roi en lui fourrant de l'arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi.

 

TOUS  

Fi, le sagouin !

 

PÈRE UBU  

Eh quoi, cela ne vous plaît pas ? Alors que Bordure donne son avis.

 

CAPITAINE BORDURE

Moi, je suis d'avis de lui ficher un grand coup d'épée qui le fendra de la tète à la ceinture.

 

TOUS  

Oui ! voilà qui est noble et vaillant.

 

PÈRE UBU  

Et s'il vous donne des coups de pied ? Je me rappelle maintenant qu'il a pour les revues des souliers de fer qui font très mal. Si je savais, je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je pense qu'il me donnerait aussi de la monnaie.

 

MÈRE UBU  

Oh ! le traître, le lâche, le vilain et plat ladre.

 

TOUS  

Conspuez le Père Ubu !

 

PÈRE UBU  

Hé, messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes poches. Enfin je consens à m'exposer pour vous. De la sorte, Bordure, tu te charges de pourfendre le roi.

 

CAPITAINE BORDURE  

Ne vaudrait-il pas mieux nous jeter tous à la fois sur lui en braillant et gueulant ? Nous aurions chance ainsi d'entraîner les troupes.

 

PÈRE UBU  

Alors, voilà. Je tacherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai : MERDRE, et à ce signal vous vous jetterez sur lui.

 

MÈRE UBU 

Oui, et dès qu'il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne.

 

CAPITAINE BORDURE  

Et je courrai avec mes hommes à la poursuite de la famille royale.

 

PÈRE UBU  

Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas.

 

Ils sortent.

 

PÈRE UBU, courant après et les faisant revenir.  

Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut jurer de nous escrimer vaillamment.

 

CAPITAINE BORDURE  

Et comment faire ? Nous n'avons pas de prêtre.

 

PÈRE UBU  

La Mère Ubu va en tenir lieu.

 

TOUS

Eh bien, soit.

 

PÈRE UBU  

Ainsi vous jurez de bien tuer le roi ?

 

TOUS  

Oui, nous le jurons. Vive le Père Ubu !

 

 

 

Acte II

 

Scène I  

Le palais du roi. Venceslas, la reine Rosemonde, Boleslas, Ladislas et Bougrelas

 

LE ROI

Monsieur Bougrelas, vous avez été ce matin fort impertinent avec Monsieur Ubu, chevalier de mes ordres et comte de Sandomir. C'est pourquoi je vous défends de paraître à ma revue.

 

LA REINE  

Cependant, Venceslas, vous n'auriez pas trop de toute votre famille pour vous défendre.

 

LE ROI  

Madame, je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Vous me fatiguez avec vos sornettes.

 

LE JEUNE BOUGRELAS  

Je me soumets, monsieur mon père.

 

LA REINE  

Enfin, sire, êtes-vous toujours décidé à aller à cette revue ?

 

LE ROI  

Pourquoi non, madame ?

 

LA REINE  

Mais, encore une fois, ne l'ai-je pas vu en songe vous frappant de sa masse d'armes et vous jetant dans la Vistule, et un aigle comme celui qui figure dans les armes de Pologne lui plaçant la couronne sur la tête ?

 

LE ROI  

À qui ?

 

LA REINE  

Au Père Ubu.

 

LE ROI  

Quelle folie. Monsieur de Ubu est un fort bon gentilhomme, qui se ferait tirer à quatre chevaux pour mon service.

 

LA REINE ET BOUGRELAS  

Quelle erreur.

 

LE ROI  

Taisez-vous, jeune sagouin. Et vous, madame, pour vous prouver combien je crains peu Monsieur Ubu, je vais aller à la revue comme je suis, sans arme et sans épée.

 

LA REINE  

Fatale imprudence, je ne vous reverrai pas vivant.

 

LE ROI  

Venez, Ladislas, venez, Boleslas.

 

Ils sortent. La Reine et Bougrelas vont la fenêtre.

 

LA REINE ET BOUGRELAS  

Que Dieu et le grand saint Nicolas vous gardent.

 

LA REINE  

Bougrelas, venez dans la chapelle avec moi prier pour votre père et vos frères.

 

 

 

Scène II

Le champ des revues. L'armée polonaise, le Roi, Boleslas, Ladislas, Père Ubu, Capitaine Bordure et ses hommes, Giron, Pile, Cotice

 

LE ROI  

Noble Père Ubu, venez près de moi avec votre suite pour inspecter les troupes.

 

PÈRE UBU, aux siens.  

Attention, vous autres. (Au Roi.) On y va, monsieur, on y va. 

 

Les hommes du Père Ubu entourent le Roi.

 

LE ROI  

Ah ! voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils sont fort beaux, ma foi.

 

PÈRE UBU  

Vous trouvez ? Ils me paraissent misérables. Regardez celui-ci. (Au soldat.) Depuis combien de temps ne t'es-tu débarbouillé, ignoble drôle ?

 

LE ROI  

Mais ce soldat est fort propre. Qu'avez-vous donc, Père Ubu ?

 

PÈRE UBU  

Voilà ! 

 

Il lui écrase le pied.

 

LE ROI  

Misérable !

 

PÈRE UBU

MERDRE. À moi, mes hommes !

 

BORDURE  

Hurrah ! en avant !

 

Tous frappent le Roi, un Palotin explose.

 

LE ROI  

Oh ! au secours ! Sainte Vierge, je suis mort.

 

BOLESLAS, à Ladislas.  

Qu'est-ce là ? Dégainons

 

PÈRE UBU  

Ah ! j'ai la couronne ! Aux autres, maintenant.

 

CAPITAINE BORDURE  

Sus aux traîtres ! !

 

Les fils du Roi s'enfuient, tous les poursuivent.

 

 

 

Scène III  

La Reine et Bougrelas

 

LA REINE

Enfin, je commence à me rassurer.

 

BOUGRELAS  

Vous n'avez aucun sujet de crainte.

 

Une effroyable clameur se fait entendre au dehors.

 

BOUGRELAS  

Ah ! que vois-je ? Mes deux frères poursuivis par le Père Ubu et ses hommes.

 

LA REINE  

Ô mon Dieu ! Sainte Vierge, ils perdent, ils perdent du terrain !

 

BOUGRELAS

Toute l'armée suit le Père Ubu. Le Roi n'est plus là. Horreur ! Au secours !

 

LA REINE  

Voilà Boleslas mort ! Il a reçu une balle.

 

BOUGRELAS

Eh ! (Ladislas se retourne.) Défends-toi ! Hurrah, Ladislas.

 

LA REINE

Oh ! Il est entouré.

 

BOUGRELAS  

C'en est fait de lui. Bordure vient de le couper en deux comme une saucisse.

 

LA REINE  

Ah ! Hélas ! Ces furieux, pénètrent dans le palais, ils montent l'escalier.

 

La clameur augmente.

 

LA REINE ET BOUGRELAS, à genoux.  

Mon Dieu, défendez-nous.

 

BOUGRELAS  

Oh ! ce Père Ubu ! le coquin, le misérable, si je le tenais…

 

 

 

Scène IV

Les mêmes, la porte est défoncée, le Père Ubu et les forcenés pénètrent.

 

PÈRE UBU  

Eh ! Bougrelas, que me veux-tu faire ?

 

BOUGRELAS

Vive Dieu ! je défendrai ma mère jusqu'à la mort ! Le premier qui fait un pas est mort.

 

PÈRE UBU  

Oh ! Bordure, j'ai peur ! laissez-moi m'en aller.

 

UN SOLDAT avance.  

Rends-toi, Bougrelas !

 

LE JEUNE BOUGRELAS  

Tiens, voyou ! voilà ton compte !

 

Il lui fend le crâne.

 

LA REINE  

Tiens bon, Bougrelas, tiens bon !

 

PLUSIEURS avancent.  

Bougrelas, nous te promettons la vie sauve.

 

BOUGRELAS  

Chenapans, sacs à vins, sagouins payés !

 

Il fait le moulinet avec son épée et en fait un massacre.

 

PÈRE UBU  

Oh ! je vais bien en venir à bout tout de même !

 

BOUGRELAS  

Mère, sauve-toi par l'escalier secret.

 

LA REINE  

Et toi, mon fils, et toi ?

 

BOUGRELAS  

Je te suis.

 

PÈRE UBU  

Tâchez d'attraper la reine. Ah ! la voilà partie. Quant à toi, misérable !…

 

Il s'avance vers Bougrelas.

 

BOUGRELAS  

Ah ! vive Dieu ! voilà ma vengeance ! (Il lui découd la boudouille d'un terrible coup d'épée.) Mère, je te suis !

 

Il disparaît par l'escalier secret.

 

 

 

Scène V

Une caverne dans les montagnes. Le jeune Bougrelas entre suivi de Rosemonde.

 

BOUGRELAS

Ici nous serons en sûreté.

 

LA REINE  

Oui, je le crois ! Bougrelas, soutiens-moi !

 

Elle tombe sur la neige.

 

BOUGRELAS  

Ha ! qu'as-tu, ma mère ?

 

LA REINE  

Je suis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n'en ai plus que pour deux heures à vivre.

 

BOUGRELAS

Quoi ! le froid t'aurait-il saisie ?

 

LA REINE  

Comment veux-tu que je résiste à tant de coups ? Le roi massacré, notre famille détruite, et toi, représentant de la plus noble race qui ait jamais porté l'épée, forcé de t'enfuir dans les montagnes comme un contrebandier.

 

BOUGRELAS  

Et par qui, grand Dieu ! par qui ? Un vulgaire Père Ubu, aventurier sorti on ne sait d'où, vile crapule, vagabond honteux ! Et quand je pense que mon père l'a décoré et fait comte et que le lendemain ce vilain n'a pas eu honte de porter la main sur lui.

 

LA REINE  

Ô Bougrelas ! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant l'arrivée de ce Père Ubu ! Mais maintenant, hélas ! tout est changé !

 

BOUGRELAS

Que veux-tu ? Attendons avec espérance et ne renonçons jamais à nos droits.

 

LA REINE 

Je te le souhaite, mon cher enfant, mais pour moi je ne verrai pas cet heureux jour.

 

BOUGRELAS  

Eh ! qu'as-tu ? Elle pâlit, elle tombe, au secours ! Mais je suis dans un désert ! Ô mon Dieu ! son cœur ne bat plus. Elle est morte ! Est-ce possible ? Encore une victime du Père Ubu ! (Il se cache la figure dans les mains et pleure.) Ô mon Dieu ! qu'il est triste de se voir seul à quatorze ans avec une vengeance terrible à poursuivre !

 

Il tombe en proie au plus violent désespoir.

 

Pendant ce temps les Âmes de Venceslas, de Boleslas, de Ladislas, de Rosemonde entrent dans la grotte, leurs Ancêtres les accompagnent et remplissent la grotte. Le plus vieux s'approche de Bougrelas et le réveille doucement.

 

BOUGRELAS  

Eh ! que vois-je ? toute ma famille, mes ancêtres… Par quel prodige ?

 

L’OMBRE  

Apprends, Bougrelas, que j'ai été pendant ma vie le seigneur Mathias de Koenigsberg, le premier roi et le fondateur de la maison. Je te remets le soin de notre vengeance. (Il lui donne une grande épée.) Et que cette épée que je te donne n'ait de repos que quand elle aura frappé de mort l'usurpateur.

 

Tous disparaissent, et Bougrelas reste seul dans l'attitude de l'extase.

 

 

 

Scène VI  

Le palais du roi. Père Ubu, Mère Ubu, Capitaine Bordure

 

PÈRE UBU  

Non, je ne veux pas, moi ! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres ?

 

CAPITAINE BORDURE  

Mais enfin, Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don de joyeux avènement ?

 

MÈRE UBU  

Si tu ne fais pas distribuer des viandes et de l'or, tu seras renversé d'ici deux heures.

 

PÈRE UBU  

Des viandes, oui ! de l'or, non ! Abattez trois vieux chevaux, c'est bien bon pour de tels sagouins.

 

MÈRE UBU  

Sagouin toi-même ! Qui m'a bâti un animal de cette sorte ?

 

PÈRE UBU  

Encore une fois, je veux m'enrichir, je ne lâcherai pas un sou.

 

MÈRE UBU  

Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne.

 

CAPITAINE BORDURE  

Oui, je sais qu'il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le distribuerons.

 

PÈRE UBU  

Misérable, si tu fais ça !

 

CAPITAINE BORDURE

Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts.

 

PÈRE UBU  

Est-ce bien vrai ?

 

MÈRE UBU  

Oui, oui !

 

PÈRE UBU

Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d'autant plus que j'en aurai aussi !

 

Ils sortent.

 

 

 

Scène VII  

La cour du palais pleine de peuple. Père Ubu couronné, Mère Ubu, Capitaine Bordure, larbins chargés de viande.

 

PEUPLE  

Voilà le Roi ! Vive le Roi ! hurrah !

 

PÈRE UBU, jetant de l'or.  

Tenez, voilà pour vous. Ça ne m'amusait guère de vous donner de l'argent, mais vous savez, c'est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins promettez-moi de bien payer les impôts.

 

TOUS  

Oui, oui !

 

CAPITAINE BORDURE  

Voyez, Mère Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille !

 

MÈRE UBU  

Il est vrai que c'est horrible. Pouah ! en voilà un qui a le crâne fendu.

 

PÈRE UBU  

Quel beau spectacle ! Amenez d'autres caisses d'or.

 

CAPITAINE BORDURE  

Si nous faisions une course.

 

PÈRE UBU  

Oui, c'est une idée. (Au Peuple.) Mes amis, vous voyez cette caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on leur partagera.

 

TOUS  

Oui ! Vive le Père Ubu ! Quel bon roi ! On n'en voyait pas tant du temps de Venceslas.

 

PÈRE UBU, à la Mère Ubu, avec joie.  

Écoute-les !

 

Tout le Peuple va se ranger au bout de la cour.

 

PÈRE UBU  

Une, deux, trois ! Y êtes-vous ?

 

TOUS  

Oui ! oui !

 

PÈRE UBU  

Partez !

 

Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte.

 

CAPITAINE BORDURE  

Ils approchent ! ils approchent !

 

PÈRE UBU  

Eh ! le premier perd du terrain.

 

MÈRE UBU  

Non, il regagne maintenant.

 

CAPITAINE BORDURE  

Oh ! il perd, il perd ! fini ! c'est l'autre !

 

Celui qui était deuxième arrive le premier.

 

TOUS  

Vive Michel Fédérovitch ! Vive Michel Fédérovitch !

 

MICHEL FÉDÉROVITCH  

Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté…

 

PÈRE UBU  

Oh mon cher ami, ce n'est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel ; et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus.

 

TOUS  

Vive Michel Fédérovitch ! Vive le Père Ubu !

 

PÈRE UBU  

Et vous, mes amis, venez dîner ! Je vous ouvre aujourd'hui les portes du palais, veuillez faire honneur à ma table !

 

PEUPLE  

Entrons ! Entrons ! Vive le Père Ubu ! c'est le plus noble des souverains !

 

Ils entrent dans le palais. On entend le bruit de l'orgie qui se prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe.

 

 

 

Acte III

 

Scène I  

Le palais. Père Ubu, Mère Ubu

 

PÈRE UBU  

De par ma chandelle verte, me voici roi dans ce pays. Je me suis déjà flanqué une indigestion et on va m'apporter ma grande capeline.

 

MÈRE UBU  

En quoi est-elle, Père Ubu ? car nous avons beau être rois, il faut être économes.

 

PÈRE UBU  

Madame ma femelle, elle est en peau de mouton, avec une agrafe et des brides en peau de chien.

 

MÈRE UBU  

Voilà qui est beau, mais il est encore plus beau d'être rois.

 

PÈRE UBU  

Oui, tu as eu raison, Mère Ubu.

 

MÈRE UBU

Nous avons une grande reconnaissance au duc de Lithuanie.

 

PÈRE UBU  

Qui donc ?

 

MÈRE UBU  

Eh ! le capitaine Bordure.

 

PÈRE UBU  

De grâce, Mère Ubu, ne me parle pas de ce bouffre. Maintenant que je n'ai plus besoin de lui il peut bien se brosser le ventre, il n'aura point son duché.

 

MÈRE UBU  

Tu as grand tort, Père Ubu, il va se tourner contre toi.

 

PÈRE UBU

Oh ! je le plains bien, ce petit homme, je m'en soucie autant que de Bougrelas.

 

MÈRE UBU

Eh ! crois-tu en avoir fini avec Bougrelas ?

 

PÈRE UBU  

Sabre à finances, évidemment ! que veux-tu qu'il me fasse, ce petit sagouin de quatorze ans ?

 

MÈRE UBU

Père Ubu, fais attention à ce que je te dis. Crois-moi, tâche de t'attacher Bougrelas par tes bienfaits.

 

PÈRE UBU  

Encore de l'argent à donner. Ah ! non, du coup ! vous m'avez fait gâcher bien vingt-deux millions.

 

MÈRE UBU  

Fais à ta tête, Père Ubu, il t'en cuira.

 

PÈRE UBU  

Eh bien, tu seras avec moi dans la marmite.

 

MÈRE UBU  

Écoute, encore une fois, je suis sûre que le jeune Bougrelas l'emportera, car il a pour lui le bon droit.

 

PÈRE UBU  

Ah ! saleté ! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon ? Ah ! tu m'injuries, Mère Ubu, je vais te mettre en morceaux.

 

La Mère Ubu se sauve poursuivie par le Père Ubu.

 

 

 

Scène II  

La grande salle du palais. Père Ubu, Mère Ubu, Officiers et Soldats, Giron, Pile, Cotice, Nobles enchaînés, Financiers, Magistrats, Greffiers.

 

PÈRE UBU  

Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles ! ensuite, faites avancer les Nobles.

 

On pousse brutalement les Nobles.  

MÈRE UBU

 

De grâce, modère-toi, Père Ubu.  

PÈRE UBU

 

J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.

 

NOBLES  

Horreur ! à nous, peuple et soldats !

 

PÈRE UBU

Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera.

 

Au Noble.

 

Qui es-tu, bouffre ?

 

LE NOBLE  

Comte de Vitepsk.

 

PÈRE UBU  

De combien sont tes revenus ?

 

LE NOBLE  

Trois millions de rixdales.

 

PÈRE UBU  

Condamné !

 

Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou.

 

MÈRE UBU

Quelle basse férocité !

 

PÈRE UBU  

Second Noble, qui es-tu ? (Le Noble ne répond rien.) Répondras-tu, bouffre ?

 

LE NOBLE  

Grand-duc de Posen.

 

PÈRE UBU  

Excellent ! excellent ! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Noble, qui es-tu ? tu as une sale tête.

 

LE NOBLE  

Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.

 

PÈRE UBU  

Très bien ! très bien ! Tu n'as rien autre chose ?

 

LE NOBLE  

Rien.

 

PÈRE UBU  

Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu ?

 

LE NOBLE  

Prince de Podolie.

 

PÈRE UBU  

Quels sont tes revenus ?

 

LE NOBLE  

Je suis ruiné.

 

PÈRE UBU  

Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Noble, qui es-tu ?

 

LE NOBLE

Margrave de Thorn, palatin de Polock.

 

PÈRE UBU  

Ça n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose ?

 

LE NOBLE  

Cela me suffisait.

 

PÈRE UBU  

Eh bien ! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, Mère Ubu ?

 

MÈRE UBU  

Tu es trop féroce, Père Ubu.

 

PÈRE UBU  

Eh ! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.

 

LE GREFFIER  

Comté de Sandomir.

 

PÈRE UBU  

Commence par les principautés, stupide bougre !

 

LE GREFFIER

Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, Comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.

 

PÈRE UBU  

Et puis après ?

 

LE GREFFIER

C'est tout.

 

PÈRE UBU  

Comment, c'est tout ! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe. (On empile les Nobles dans la trappe.) Dépêchez-vous plus vite, je veux faire des lois maintenant.

 

PLUSIEURS  

On va voir ça.

 

PÈRE UBU  

Je vais d'abord réformer la justice, après quoi nous procéderons aux finances.

 

PLUSIEURS MAGISTRATS

Nous nous opposons à tout changement.

 

PÈRE UBU  

Merdre. D'abord les magistrats ne seront plus payés.

 

MAGISTRATS  

Et de quoi vivrons-nous ? Nous sommes pauvres.

 

PÈRE UBU  

Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des condamnés à mort.

 

UN MAGISTRAT  

Horreur.

 

DEUXIÈME  

Infamie.

 

TROISIÈME

Scandale.

 

QUATRIÈME  

Indignité.

 

TOUS  

Nous nous refusons à juger dans des conditions pareilles.

 

PÈRE UBU  

À la trappe les magistrats !

 

Ils se débattent en vain.

 

MÈRE UBU  

Eh ! que fais-tu, Père Ubu ? Qui rendra maintenant la justice ?

 

PÈRE UBU  

Tiens ! moi. Tu verras comme ça marchera bien.

 

MÈRE UBU  

Oui, ce sera du propre.

 

PÈRE UBU  

Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, procéder aux finances.

 

FINANCIERS  

Il n'y a rien à changer.

 

PÈRE UBU  

Comment, je veux tout changer, moi. D'abord je veux garder pour moi la moitié des impôts.

 

FINANCIERS  

Pas gêné.

 

PÈRE UBU

Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la propriété, un autre sur le commerce et l'industrie, et un troisième sur les mariages et un quatrième sur les décès, de quinze francs chacun.

 

PREMIER FINANCIER  

Mais c'est idiot, Père Ubu.

 

DEUXIÈME FINANCIER  

C'est absurde.

 

TROISIÈME FINANCIER  

Ça n'a ni queue ni tête.

 

PÈRE UBU  

Vous vous fichez de moi ! Dans la trappe les financiers !

 

On enfourne les financiers.

 

MÈRE UBU  

Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.

 

PÈRE UBU  

Eh merdre !

 

MÈRE UBU

Plus de justice, plus de finances.

 

PÈRE UBU

Ne crains rien, ma douce enfant, j'irai moi-même de village en village recueillir les impôts.

 

 

 

Scène III  

Une maison de paysans dans les environs de Varsovie. Plusieurs paysans sont assemblés.

 

UN PAYSAN, entrant.  

Apprenez la grande nouvelle. Le roi est mort, les ducs aussi et le jeune Bougrelas s'est sauvé avec sa mère dans les montagnes. De plus, le Père Ubu s'est emparé du trône.

 

UN AUTRE  

J'en sais bien d'autres. Je viens de Cracovie, où j'ai vu emporter les corps de plus de trois cents nobles et de cinq cents magistrats qu'on a tués, et il paraît qu'on va doubler les impôts et que le Père Ubu viendra les ramasser lui-même.

 

TOUS  

Grand Dieu ! qu'allons-nous devenir ? le Père Ubu est un affreux sagouin et sa famille est, dit-on, abominable.

 

UN PAYSAN

Mais, écoutez : ne dirait-on pas qu'on frappe à la porte ?

 

UNE VOIX, au dehors.  

Cornegidouille ! Ouvrez, de par ma merdre, par saint Jean, saint Pierre et saint Nicolas ! ouvrez, sabre à finances, corne finances, je viens chercher les impôts !

 

La porte est défoncée, le Père Ubu pénètre suivi d'une légion de Grippe-Sous.

 

 

 

Scène IV

 

PÈRE UBU  

Qui de vous est le plus vieux ? (Un Paysan s'avance.) Comment te nommes-tu ?

 

LE PAYSAN  

Stanislas Leczinski.

 

PÈRE UBU  

Eh bien, cornegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te couperont les oneilles. Mais, vas-tu m'écouter enfin ?

 

STANISLAS  

Mais Votre Excellence n'a encore rien dit.

 

PÈRE UBU

Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que je vienne ici pour prêcher dans le désert ?

 

STANISLAS  

Loin de moi cette pensée.

 

PÈRE UBU  

Je viens donc te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances.

 

On apporte le voiturin.

 

STANISLAS  

Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint Mathieu.

 

PÈRE UBU  

C'est fort possible, mais j'ai changé le gouvernement et j'ai fait mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai.

 

PAYSANS  

Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres citoyens.

 

PÈRE UBU  

Je m'en fiche. Payez.

 

PAYSANS  

Nous ne pouvons, nous avons payé.

 

PÈRE UBU  

Payez ! ou je vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du cou et de la tête ! Cornegidouille, je suis le roi peut-être !

 

TOUS  

Ah, c'est ainsi ! Aux armes ! Vive Bougrelas, par la grâce de Dieu roi de Pologne et de Lithuanie !

 

PÈRE UBU  

En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir.

 

Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux Stanislas s'enfuit seul à travers la plaine. Le Père Ubu reste à ramasser la finance.

 

 

 

Scène V

Une casemate des fortifications de Thorn. Capitaine Bordure enchaîné, Père Ubu

 

PÈRE UBU  

Ah ! citoyen, voilà ce que c'est, tu as voulu que je te paye ce que je te devais, alors tu t'es révolté parce que je n'ai pas voulu, tu as conspiré et te voilà coffré. Cornefinance, c'est bien fait, et le tour est si bien joué que tu dois toi-même le trouver fort à ton goût.

 

CAPITAINE BORDURE  

Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus.

 

PÈRE UBU  

Eh ! mon bel ami, vous avez la langue fort bien pendue. Je ne doute pas que si vous vous échappiez il en pourrait résulter des complications, mais je ne crois pas que les casemates de Thorn aient jamais lâché quelqu'un des honnêtes garçons qu'on leur avait confiés. C'est pourquoi, bonne nuit, et je vous invite à dormir sur les deux oneilles, bien que les rats dansent ici une assez belle sarabande.

 

Il sort. Les Larbins viennent verrouiller toutes les portes.

 

 

 

Scène VI  

Le palais de Moscou. L'Empereur Alexis et sa Cour, Bordure

 

LE CZAR ALEXIS  

C'est vous, infâme aventurier, qui avez coopéré à la mort de notre cousin Venceslas ?

 

BORDURE  

Sire, pardonnez-moi, j'ai été entraîné malgré moi par le Père Ubu.

 

ALEXIS  

Oh ! l'affreux menteur. Enfin, que désirez-vous ?

 

BORDURE  

Le Père Ubu m'a fait emprisonner sous prétexte de conspiration, je suis parvenu à m'échapper et j'ai couru cinq jours et cinq nuits à cheval à travers les steppes pour venir implorer Votre gracieuse miséricorde.

 

ALEXIS  

Que m'apportes-tu comme gage de ta soumission ?

 

BORDURE  

Mon épée d'aventurier et un plan détaillé de la ville de Thorn.

 

ALEXIS

Je prends l'épée, mais, par Saint Georges, brûlez ce plan, je ne veux pas devoir ma victoire à une trahison.

 

BORDURE  

Un des fils de Venceslas, le jeune Bougrelas, est encore vivant, je ferai tout pour le rétablir.

 

ALEXIS  

Quel grade avais-tu dans l'armée polonaise ?

 

BORDURE  

Je commandais le 5e régiment des dragons de Wilna et une compagnie franche au service du Père Ubu.

 

ALEXIS

C'est bien, je te nomme sous-lieutenant au 10ème régiment de Cosaques, et gare à toi si tu trahis. Si tu te bats bien, tu seras récompensé.

 

BORDURE  

Ce n'est pas le courage qui me manque, Sire.

 

ALEXIS  

C'est bien, disparais de ma présence.

 

Bordure sort.

 

 

 

Scène VII

La salle du Conseil d'Ubu. Père Ubu, Mère Ubu, Conseillers de finances

 

PÈRE UBU  

Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d'un petit système que j'ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.

 

UN CONSEILLER  

Fort bien, monsieur Ubu.

 

MÈRE UBU  

Quel sot homme.

 

PÈRE UBU  

Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.

 

LE CONSEILLER

Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien ?

 

MÈRE UBU  

Point du tout. L'impôt sur les mariages n'a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.

 

PÈRE UBU  

Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai des oneilles pour parler et vous une bouche pour m'entendre. (Éclats de rire.) Ou plutôt non ! Vous me faites tromper et vous êtes cause que je suis bête ! Mais, corne d'Ubu ! (Un Messager entre.) Allons, bon, qu’a-t-il encore celui-là ? Va-t-en, sagouin, ou je te poche avec décollation et torsion des jambes.

 

MÈRE UBU

Ah ! le voilà dehors, mais il y a une lettre.

 

PÈRE UBU  

Lis-la. Je crois que je perds l'esprit ou que je ne sais pas lire. Dépêche-toi, bouffresque, ce doit être de Bordure.

 

MÈRE UBU

Tout justement. Il dit que le czar l'a accueilli très bien, qu'il va envahir tes États pour rétablir Bougrelas et que toi tu seras tué.

 

PÈRE UBU  

Ho ! ho ! J'ai peur ! J'ai peur ! Ha ! je pense mourir. O pauvre homme que je suis. Que devenir, grand Dieu ? Ce méchant homme va me tuer. Saint Antoine et tous les saints, protégez-moi, je vous donnerai de la phynance et je brûlerai des cierges pour vous. Seigneur, que devenir ?

 

Il pleure et sanglote.

 

MÈRE UBU  

Il n'y a qu'un parti à prendre, Père Ubu.

 

PÈRE UBU

Lequel, mon amour ?

 

MÈRE UBU  

La guerre ! !

 

TOUS  

Vive Dieu ! Voilà qui est noble !

 

PÈRE UBU  

Oui, et je recevrai encore des coups.

 

PREMIER CONSEILLER

Courons, courons organiser l'armée.

 

DEUXIÈME  

Et réunir les vivres.

 

TROISIÈME  

Et préparer l'artillerie et les forteresses.

 

QUATRIÈME  

Et prendre l'argent pour les troupes.

 

PÈRE UBU  

Ah ! non, par exemple ! Je vais te tuer, toi, je ne veux pas donner d'argent. En voilà d'une autre ! J'étais payé pour faire la guerre et maintenant il faut la faire à mes dépens. Non, de par ma chandelle verte, faisons la guerre, puisque vous en êtes enragés, mais ne déboursons pas un sou.

 

TOUS  

Vive la guerre !

 

 

 

Scène VIII  

Le camp sous Varsovie.

 

SOLDATS ET PALOTINS  

Vive la Pologne ! Vive le Père Ubu !

 

PÈRE UBU  

Ah ! Mère Ubu, donne-moi ma cuirasse et mon petit bout de bois. Je vais être bientôt tellement chargé que je ne saurais marcher si j'étais poursuivi.

 

MÈRE UBU  

Fi, le lâche.

 

PÈRE UBU  

Ah ! voilà le sabre à merdre qui se sauve et le croc à finances qui ne tient pas ! ! ! Je n'en finirai jamais, et les Russes avancent et vont me tuer.

 

UN SOLDAT

Seigneur Ubu, voilà le ciseau à oneilles qui tombe.

 

PÈRE UBU  

Ji tou tue au moyen du croc à merdre et du couteau à figure.

 

MÈRE UBU  

Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une citrouille armée.

 

PÈRE UBU  

Ah ! maintenant je vais monter à cheval. Amenez, messieurs, le cheval à phynances.

 

MÈRE UBU  

Père Ubu, ton cheval ne saurait plus te porter, il n'a rien mangé depuis cinq jours et est presque mort.

 

PÈRE UBU  

Elle est bonne celle-là ! On me fait payer 12 sous par jour pour cette rosse et elle ne me peut porter. Vous vous fichez, corne d'Ubu, ou bien si vous me volez ? (La Mère Ubu rougit et baisse les yeux.) Alors, que l'on m'apporte une autre bête, mais je n'irai pas à pied, cornegidouille !

 

On amène un énorme cheval.

 

PÈRE UBU  

Je vais monter dessus. Oh ! assis plutôt ! car je vais tomber. (Le cheval part.) Ah ! arrêtez ma bête. Grand Dieu, je vais tomber et être mort ! ! !

 

MÈRE UBU  

Il est vraiment imbécile. Ah ! le voilà relevé. Mais il est tombé par terre.

 

PÈRE UBU  

Corne physique, je suis à moitié mort ! Mais c'est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit. Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents et extraction de la langue.

 

MÈRE UBU  

Bonne chance, monsieur Ubu.

 

PÈRE UBU  

J'oubliais de te dire que je te confie la régence.

Mais j'ai sur moi le livre des finances, tant pis pour toi si tu me voles. Je te laisse pour t'aider le Palotin Giron. Adieu, Mère Ubu.

 

MÈRE UBU  

Adieu, Père Ubu. Tue bien le czar.

 

PÈRE UBU  

Pour sûr. Torsion du nez et des dents, extraction de la langue et enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles.

 

L'armée s'éloigne au bruit des fanfares.

 

MÈRE UBU, seule.  

Maintenant, que ce gros pantin est parti, tâchons de faire nos affaires, tuer Bougrelas et nous emparer du trésor.

 

 

 

Acte IV

 

Scène I  

La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de Varsovie.

 

MÈRE UBU  

Où donc est ce trésor ? Aucune dalle ne sonne creux. J'ai pourtant bien compté treize pierres après le tombeau de Ladislas le Grand en allant le long du mur, et il n'y a rien. Il faut qu'on m'ait trompée. Voilà cependant : ici la pierre sonne creux. À l'œuvre, Mère Ubu. Courage, descellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc à finances qui fera encore son office. Voilà ! voilà l'or au milieu des ossements des rois. Dans notre sac, alors, tout ! Eh ! quel est ce bruit ? Dans ces vieilles voûtes y aurait-il encore des vivants ? Non, ce n'est rien, hâtons-nous. Prenons tout. Cet argent sera mieux à la face du jour qu'au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons la pierre. Eh quoi ! toujours ce bruit.

 

Ma présence en ces lieux me cause une étrange frayeur. Je prendrai le reste de cet or une autre fois, je reviendrai demain.

 

UNE VOIX, sortant du tombeau de Jean Sigismond.  

Jamais, Mère Ubu !

 

La Mère Ubu se sauve affolée emportant l'or volé par la porte secrète.

 

 

 

Scène II

La place de Varsovie. Bougrelas et ses Partisans, Peuple et Soldats. Puis Gardes, Mère Ubu, le Palotin Giron.

 

BOUGRELAS

En avant, mes amis ! Vive Venceslas et la Pologne ! le vieux gredin de Père Ubu est parti, il ne reste plus que la sorcière de Mère Ubu avec son Palotin. Je m'offre à marcher à votre tète et à rétablir la race de mes pères.

 

TOUS  

Vive Bougrelas !

 

BOUGRELAS  

Et nous supprimerons tous les impôts établis par l'affreux Père Ubu.

 

TOUS  

Hurrah ! en avant ! Courons au palais et massacrons cette engeance.

 

BOUGRELAS

Eh ! voilà la mère Ubu qui sort avec ses gardes sur le perron !

 

MÈRE UBU

Que voulez-vous, messieurs ? Ah ! c'est Bougrelas.

 

La foule lance des pierres.

 

PREMIER GARDE  

Tous les carreaux sont cassés.

 

DEUXIÈME GARDE  

Saint Georges, me voilà assommé.

 

TROISIÈME GARDE  

Cornebleu, je meurs.

 

BOUGRELAS  

Lancez des pierres, mes amis.

 

LE PALOTIN GIRON  

Hon ! C'est ainsi !

 

Il dégaine et se précipite faisant un carnage épouvantable.

 

BOUGRELAS  

À nous deux ! Défends-toi, lâche pistolet.

 

Ils se battent.

 

GIRON  

Je suis mort !

 

BOUGRELAS  

Victoire, mes amis ! Sus à la Mère Ubu !

 

On entend des trompettes.

 

BOUGRELAS  

Ah ! voilà les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaise harpie !

 

TOUS  

En attendant que nous étranglions le vieux bandit !

 

La Mère Ubu se sauve poursuivie par tous les Polonais. Coups de fusil et grêle de pierres.

 

 

 

Scène III  

L'armée polonaise en marche dans l'Ukraine.

 

PÈRE UBU

Cornebleu, jambedieu, tête de vache ! nous allons périr, car nous mourons de soif et sommes fatigué. Sire Soldat, ayez l'obligeance de porter notre casque à finances, et vous, sire Lancier, chargez-vous du ciseau à merdre et du bâton à physique pour soulager notre personne, car, je le répète, nous sommes fatigué.

 

Les soldats obéissent.

 

PILE  

Hon ! Monsieuye ! il est étonnant que les Russes n'apparaissent point.

 

PÈRE UBU  

Il est regrettable que l'état de nos finances ne nous permette pas d'avoir une voiture à notre taille ; car, par crainte de démolir notre monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant notre cheval par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous imaginerons, au moyen de notre science en physique et aidé des lumières de nos conseillers, une voiture à vent pour transporter toute l'armée.

 

COTICE  

Voilà Nicolas Rensky qui se précipite.

 

PÈRE UBU  

Et qu'a-t-il, ce garçon !

 

RENSKY  

Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés, Giron est tué et la mère Ubu est en fuite dans les montagnes.

 

PÈRE UBU  

Oiseau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres ! Où as-tu péché ces sornettes ? En voilà d'une autre ! Et qui a fait ça ? Bougrelas, je parie. D'où viens-tu ?

 

RENSKY  

De Varsovie, noble seigneur.

 

PÈRE UBU  

Garçon de ma merdre, si je t'en croyais je ferais rebrousser chemin à toute l'armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises. Va aux avant-postes, mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientôt à estocader de nos armes, tant à merdre qu'à phynances et à physique.

 

LE GÉNÉRAL LASCY

Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes ?

 

PÈRE UBU  

C'est vrai, les Russes ! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen de s'en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous serons en butte à tous les coups.

 

L'ARMÉE  

Les Russes ! L'ennemi !

 

PÈRE UBU  

Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante et vous autres graviterez autour de moi. J'ai à vous recommander de mettre dans les fusils autant de balles qu'ils en pourront tenir, car 8 balles peuvent tuer 8 Russes et c'est autant que je n'aurai pas sur le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se jeter dans la confusion, et l'artillerie autour du moulin à vent ici présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans le moulin à vent et tirerons avec le pistolet à phynances par la fenêtre, en travers de la porte nous placerons le bâton à physique, et si quelqu'un essaye d'entrer, gare au croc à merdre ! ! !

 

OFFICIERS  

Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés.

 

PÈRE UBU  

Eh ! cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il ?

 

LE GÉNÉRAL LASCY  

Onze heures du matin.

 

PÈRE UBU  

Alors, nous allons dîner, car les Russes n'attaqueront pas avant midi. Dites aux soldats, seigneur Général, de faire leurs besoins et d'entonner la Chanson à Finances.

 

Lascy s'en va.

 

SOLDATS et PALOTINS  

Vive le Père Ubu, notre grand Financier ! Ting, ting, ting ; ting, ting, ting ; ting, ting, tating !

 

PÈRE UBU  

Ô les braves gens, je les adore. (Un boulet russe arrive et casse l'aile du moulin.) Ah ! j'ai peur, Sire Dieu, je suis mort ! et cependant non, je n'ai rien.

 

 

 

Scène IV  

Les mêmes, un Capitaine puis l'Armée Russe

 

UN CAPITAINE, arrivant.

Sire Ubu, les Russes attaquent.

 

PÈRE UBU  

Eh bien, après, que veux-tu que j'y fasse ? ce n'est pas moi qui le leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au combat.

 

LE GÉNÉRAL LASCY  

Un second boulet.

 

PÈRE UBU  

Ah ! je n'y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons. 

 

Tous descendent au pas de course. La bataille vient de s'engager. Ils disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline.

 

UN RUSSE, frappant.  

Pour Dieu et le Czar !

 

RENSKY  

Ah ! je suis mort.

 

PÈRE UBU  

En avant ! Ah, toi, Monsieur, que je t'attrape, car tu m'as fait mal, entends-tu ! sac à vin ! avec ton flingot qui ne part pas.

 

LE RUSSE  

Ah ! voyez-vous ça.

 

Il lui tire un coup de revolver.

 

PÈRE UBU  

Ah ! Oh ! Je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même Ah ! je le tiens. (Il le déchire.) Tiens ! recommenceras-tu, maintenant !

 

LE GÉNÉRAL LASCY  

En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé, la victoire est à nous.

 

PÈRE UBU

Tu crois ? Jusqu'ici je sens sur mon front plus de bosses que de lauriers.

 

CAVALIERS RUSSES  

Hurrah ! Place au Czar !

 

Le Czar arrive accompagné de Bordure déguisé.

 

UN POLONAIS

Ah ! Seigneur ! Sauve qui peut, voilà le Czar !

 

UN AUTRE  

Ah ! mon Dieu ! il passe le fossé.

 

UN AUTRE  

Pif ! Paf ! en voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de lieutenant.

 

BORDURE  

Ah ! vous n'avez pas fini, vous autres ! Tiens, Jean Sobiesky, voilà ton compte. (Il l'assomme.) À d'autres, maintenant !

 

Il fait un massacre de Polonais.

 

PÈRE UBU  

En avant, mes amis ! Attrapez ce bélître ! En compote les Moscovites ! La victoire est à nous. Vive l'Aigle Rouge !

 

TOUS

En avant ! Hurrah ! Jambedieu ! Attrapez le grand bougre.

 

BORDURE  

Par saint Georges, je suis tombé.

 

PÈRE UBU, le reconnaissant.  

Ah ! c'est toi, Bordure ! Ah ! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh ! Ah ! Oh ! Je suis mort. C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah ! mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon, 

 

BORDURE  

C'est un coup de pistolet chargé à poudre.

 

PÈRE UBU

Ah ! tu te moques de moi ! Encore ! À la pôche !

 

Il se rue sur lui et le déchire.

 

LE GÉNÉRAL LASCY  

Père Ubu, nous avançons partout.

 

PÈRE UBU

Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied, je voudrais m'asseoir par terre. Oh ! ma bouteille.

 

LE GÉNÉRAL LASCY

Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.

 

PÈRE UBU  

Eh ! j'y vais de ce pas. Allons ! sabre à merdre, fais ton office, et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton à physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le

petit bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur moscovite. En avant, Monsieur notre cheval à finances !

 

Il se rue sur le Czar.

 

UN OFFICIER RUSSE

En garde, Majesté !

 

PÈRE UBU  

Tiens, toi ! Oh ! aïe ! Ah ! mais tout de même. Ah ! monsieur, pardon, laissez-moi tranquille. Oh ! mais, je n'ai pas fait exprès !

 

Il se sauve. Le Czar le poursuit.

 

PÈRE UBU  

Sainte Vierge, cet enragé me poursuit ! Qu'ai-je fait, grand Dieu ! Ah ! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah ! je le sens derrière moi et le fossé devant ! Courage, fermons les yeux.

 

Il saute le fossé. Le Czar y tombe.

 

LE CZAR  

Bon, je suis dedans.

 

POLONAIS  

Hurrah ! le Czar est à bas !

 

PÈRE UBU  

Ah ! j'ose à peine me retourner ! Il est dedans. Ah ! c'est bien fait et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon dos le misérable ! Moi je n'ose pas le regarder ! Et cependant notre prédiction s'est complètement réalisée, le bâton à physique a fait merveilles et nul doute que je ne l'eusse complètement tué si une inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à finances, dont la rapidité n'a d'égale que la stabilité et dont la légèreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne ne m'écoute. Allons ! bon, ça recommence !

 

Les Dragons russes font une charge et délivrent le Czar.

 

LE GÉNÉRAL LASCY  

Cette fois, c'est la débandade.

 

PÈRE UBU  

Ah ! voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les Polonais, en avant ! ou plutôt, en arrière !

 

POLONAIS  

Sauve qui peut !

 

PÈRE UBU  

Allons ! en route. Quel tas de gens, quelle fuite, quelle multitude, comment me tirer de ce gâchis ?

 

(Il est bousculé.) Ah ! mais toi ! fais attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des Finances. Ah ! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy ne nous voit pas.

 

Il sort, ensuite on voit passer le Czar et l'Armée russe poursuivant les Polonais.

 

 

 

Scène V

Une caverne en Lithuanie. Il neige. Père Ubu, Pile, Cotice.

 

PÈRE UBU  

Ah ! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du Maître des Finances s'en trouve fort endommagée.

 

PILE  

Hon ! Monsieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre fuite ?

 

PÈRE UBU  

Oui ! je n'ai plus peur, mais j'ai encore la fuite.

 

COTICE, à part.  

Quel pourceau.

 

PÈRE UBU  

Eh ! sire Cotice, votre oneille, comment va-t-elle ?

 

COTICE  

Aussi bien, Monsieuye, qu'elle peut aller tout en allant très mal. Par conséiquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n'ai pu extraire la balle.

 

PÈRE UBU  

Tiens, c'est bien fait ! Toi, aussi, tu voulais toujours taper les autres. Moi j'ai déployé la plus grande valeur, et sans m'exposer j'ai massacré quatre ennemis de ma propre main, sans compter tous ceux qui étaient déjà morts et que nous avons achevés.

 

COTICE 

Savez-vous, Pile, ce qu'est devenu le petit Rensky ?

 

PILE  

Il a reçu une balle dans la tête.

 

PÈRE UBU  

Ainsi que le coquelicot et le pissenlit à la fleur de leur âge sont fauchés par l'impitoyable faux de l'impitoyable faucheur qui fauche impitoyablement leur pitoyable binette, – ainsi le petit Rensky a fait le coquelicot ; il s'est fort bien battu cependant, mais aussi il y avait trop de Russes.

 

PILE ET COTICE

Hon, Monsieuye !

 

UN ECHO  

Hhrron !

 

PILE  

Qu'est-ce ? Armons-nous de nos lumelles.

 

PÈRE UBU   

Ah, non ! par exemple, encore des Russes, je parie ! J'en ai assez ! et puis c'est bien simple, s'ils m'attrapent ji lon fous à la poche.

 

 

 

Scène VI

Les mêmes, entre un Ours

 

COTICE  

Hon, Monsieuye des Finances !

 

PÈRE UBU  

Oh ! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.

 

PILE  

Prenez garde ! Ah ! quel énorme ours mes cartouches !

 

PÈRE UBU  

Un ours ! Ah ! l'atroce bête. Oh ! pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c'est Cotice qu'il attrape. Ah ! je respire.

 

L'Ours se jette sur Cotice. Pile l'attaque à coups de couteau. Ubu se réfugie sur un rocher.

 

COTICE  

À moi, Pile ! à moi ! au secours, Monsieuye Ubu !

 

PÈRE UBU  

Bernique ! Débrouille-toi, mon ami ; pour le moment, nous faisons notre Pater Noster. Chacun son tour d'être mangé.

 

PILE  

Je l'ai, je le tiens.

 

COTICE  

Ferme, ami, il commence à me lâcher.

 

PÈRE UBU

Sanctificetur nomen tuum.

 

COTICE  

Lâche bougre !

 

PILE  

Ah ! il me mord ! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.

 

PÈRE UBU  

Fiat volontas tua.

 

COTICE  

Ah ! j'ai réussi à le blesser.

 

PILE  

Hurrah ! il perd son sang.

 

Au milieu des cris des Palotins, l'Ours beugle de douleur et Ubu continue à marmotter.

 

COTICE

Tiens-le ferme, que j'attrape mon coup-de-poing explosif.

 

PÈRE UBU  

Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.

 

PILE  

L'as-tu enfin, je n'en peux plus.

 

PÈRE UBU  

Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

 

COTICE  

Ah ! je l'ai.

 

Une explosion retentit et l'Ours tombe mort.

 

PILE ET COTICE  

Victoire !

 

PÈRE UBU  

Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort ? Puis-je descendre de mon rocher ?

 

PILE, avec mépris.  

Tant que vous voudrez.

 

PÈRE UBU, descendant.  

Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu magnanime du Maître des Finances, qui s'est évertué, échiné et égosillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous avez manié avec adresse le temporel de l'ici présent Palotin Cotice coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre dévouement, car nous n'avons pas hésité à monter sur un rocher fort haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.

 

PILE  

Révoltante bourrique.

 

PÈRE UBU  

Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel ventre, messieurs ! Les Grecs y auraient été plus à l'aise que dans le cheval de bois, et peu s'en est fallu, chers amis, que nous n'ayons pu aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure.

 

PILE  

Je meurs de faim. Que manger ?

 

COTICE

L'ours !

 

PÈRE UBU  

Eh ! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru ? Nous n'avons rien pour faire du feu.

 

PILE  

N'avons-nous pas nos pierres à fusil ?

 

PÈRE UBU  

Tiens, c'est vrai. Et puis il me semble que voilà non loin d'ici un petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher, Sire Cotice.

 

Cotice s'éloigne à travers la neige.

 

PILE  

Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l'ours.

 

PÈRE UBU  

Oh non ! Il n'est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à moitié mangé et mordu de toutes parts, c'est tout à fait dans ton rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu'il apporte du bois.

 

Pile commence à dépecer l'ours.

 

PÈRE UBU  

Oh, prends garde ! il a bougé.

 

PILE  

Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.

 

PÈRE UBU  

C'est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va procurer une indigestion au Maître des Finances.

 

PILE, à part.  

C'est révoltant. (Haut.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne puis faire toute la besogne.

 

PÈRE UBU  

Non, je ne veux rien faire, moi ! Je suis fatigué, bien sûr !

 

COTICE, rentrant.  

Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour voir encore clair.

 

PÈRE UBU  

Oui, entends-tu, Pile ? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux ! Embrochez la bête, cuisez la bête, j'ai faim, moi !

 

PILE

Ah, c'est trop fort, à la fin ! Il faudra travailler ou bien tu n'auras rien, entends-tu, goinfre !

 

PÈRE UBU  

Oh ! ça m'est égal, j'aime autant le manger tout cru, c'est vous qui serez bien attrapés. Et puis j'ai sommeil, moi !

 

COTICE  

Que voulez-vous, Pile ? Faisons le dîner tout seuls. Il n'en aura pas, voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os.

 

PILE  

C'est bien. Ah, voilà le feu qui flambe.

 

PÈRE UBU

Oh ! c'est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes partout. Quelle fuite, grand Dieu ! Ah !

 

Il tombe endormi.

 

COTICE  

Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la Mère Ubu est vraiment détrônée. Ça n'aurait rien d'impossible.

 

PILE  

Finissons de faire le souper.

 

COTICE  

Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu'il serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.

 

PILE  

C'est vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou rester avec lui ?

 

COTICE  

La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu'il faut faire.

 

PILE  

Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.

 

COTICE  

Partons, alors.

 

Ils partent.

 

 

 

Scène VII

 

PÈRE UBU parle en dormant.

Ah ! Sire Dragon russe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a du monde. Ah ! Voilà Bordure, qu'il est mauvais, on dirait un ours. Et Bougrelas qui vient sur moi ! L'ours, l'ours ! Ah ! le voilà à bas ! qu'il est dur, grand Dieu ! Je ne veux rien faire, moi ! Vat'en, Bougrelas ! Entends-tu, drôle ? Voilà Rensky maintenant, et le Czar ! Oh ! ils vont me battre. Et la Rbue. où as-tu pris tout cet or ? Tu m'as pris mon or, misérable, tu as été farfouiller dans mon tombeau qui est dans la cathédrale de Varsovie, près de la Lune. Je suis mort depuis longtemps, moi, c'est Bougrelas qui m'a tué et je suis enterré à Varsovie près de Vladislas le Grand, et aussi à Cracovie près de Jean Sigismond, et aussi à Thorn dans la casemate avec Bordure ! Le voilà encore. Mais va-t'en, maudit ours. Tu ressembles à Bordure. Entends-tu, bête de Satan ? Non, il n'entend pas, les Salopins lui ont coupé les oneilles. Décervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance et buvez jusqu'à la mort, c'est la vie des Salopins, c'est le bonheur du Maître des Finances.

 

Il se tait et dort.

 

 

 

Acte V

 

Scène I

Il fait nuit. Le Père Ubu dort. Entre la Mère Ubu sans le voir. L'obscurité est complète.

 

MÈRE UBU  

Enfin, me voilà à l'abri. Je suis seule ici, ce n'est pas dommage, mais quelle course effrénée traverser toute la Pologne en quatre jours ! Tous les malheurs m'ont assaillie à la fois. Aussitôt partie cette grosse bourrique, je vais à la crypte m'enrichir. Bientôt après je manque d'être lapidée par ce Bougrelas et ces enragés. Je perds mon cavalier le Palotin Giron qui était si amoureux de mes attraits qu'il se pâmait d'aise en me voyant, et même, m'a-t-on assuré, en ne me voyant pas, ce qui est le comble de la tendresse Il se serait fait couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La preuve, c'est qu'il a été coupé en quatre par Bougrelas. Pif paf pan ! Ah ! je pense mourir. Ensuite donc je prends la fuite, poursuivie par la foule en fureur. Je quitte le palais, j'arrive à la Vistule, tous les ponts étaient gardés. Je passe le fleuve à la nage, espérant ainsi lasser mes persécuteurs. De tous côtés la noblesse se rassemble et me poursuit. Je manque mille fois périr, étouffée dans un cercle de Polonais acharnés à me perdre. Enfin je trompai leur fureur, et après quatre jours de courses dans la neige de ce qui fut mon royaume j'arrive me réfugier ici. Je n'ai ni bu ni mangé ces quatre jours, Bougrelas me serrait de près… Enfin me voilà sauvée. Ah ! je suis morte de fatigue et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenu mon gros polichinelle, je veux dire mon très respectable époux. Lui en ai-je pris, de la finance. Lui en ai-je volé, des rixdales. Lui en ai-je tiré, des carottes. Et son cheval à finances qui mourait de faim : il ne voyait pas souvent d'avoine, le pauvre diable. Ah ! la bonne histoire. Mais hélas ! j'ai perdu mon trésor ! Il est à Varsovie, ira le chercher qui voudra.

 

PÈRE UBU, commençant à se réveiller.  

Attrapez la Mère Ubu, coupez les oneilles !

 

MÈRE UBU  

Ah ! Dieu ! Où suis-je ? Je perds la tête. Ah ! non, Seigneur !

 

Grâce au ciel j'entrevoi Monsieur le Père Ubu qui dort auprès de moi.

 

Faisons la gentille. Eh bien, mon gros bonhomme, as-tu bien dormi ?

 

PÈRE UBU  

Fort mal ! Il était bien dur cet ours ! Combat des voraces contre les coriaces, mais les voraces ont complètement mangé et dévoré les coriaces, comme vous le verrez quand il fera jour entendez-vous, nobles Palotins !

 

MÈRE UBU

Qu'est-ce qu'il bafouille ? Il est encore plus bête que quand il est parti. À qui en, a-t-il ?

 

PÈRE UBU  

Cotice, Pile, répondez-moi, sac à merdre ! Où êtes-vous ? Ah ! j'ai peur. Mais enfin on a parlé. Qui a parlé ? Ce n'est pas l'ours, je suppose. Merdre ! Où sont mes allumettes ? Ah ! je les ai perdues à la bataille.

 

MÈRE UBU, à part.  

Profitons de la situation et de la nuit, simulons une apparition surnaturelle et faisons-lui promettre de nous pardonner nos larcins.

 

PÈRE UBU  

Mais, par saint Antoine ! on parle. Jambedieu ! Je veux être pendu !

 

MÈRE UBU, grossissant sa voix.  

Oui, monsieur Ubu, on parle, en effet, et la trompette de l'archange qui doit tirer les morts de la cendre et de la poussière finale ne parlerait pas autrement ! Écoutez cette voix sévère. C'est celle de saint Gabriel qui ne peut donner que de bons conseils.

 

PÈRE UBU  

Oh ! ça, en effet !

 

MÈRE UBU  

Ne m'interrompez pas ou je me tais et c'en sera fait de votre giborgne !

 

PÈRE UBU  

Ah ! ma gidouille ! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, madame l'Apparition !

 

MÈRE UBU  

Nous disions, monsieur Ubu, que vous étiez un gros bonhomme !

 

PÈRE UBU  

Très gros, en effet, ceci est juste.

 

MÈRE UBU  

Taisez-vous, de par Dieu !

 

PÈRE UBU  

Oh ! les anges ne jurent pas !

 

MÈRE UBU, à part.  

Merdre ! (Continuant.) Vous êtes marié, Monsieur Ubu.

 

PÈRE UBU  

Parfaitement, à la dernière des chipies !

 

MÈRE UBU

Vous voulez dire que c'est une femme charmante.

 

PÈRE UBU  

Une horreur. Elle a des griffes partout, on ne sait par où la prendre.

 

MÈRE UBU  

Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez ainsi vous verrez qu'elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue.

 

PÈRE UBU

Qui dites-vous qui a des poux ?

 

MÈRE UBU  

Vous n'écoutez pas, monsieur Ubu ; prêtez-nous une oreille plus attentive. (À part.) Mais hâtons-nous, le jour va se lever. – Monsieur Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n'a pas un seul défaut.

 

PÈRE UBU  

Vous vous trompez, il n'y a pas un défaut qu'elle ne possède.

 

MÈRE UBU  

Silence donc ! Votre femme ne vous fait pas d'infidélités !

 

PÈRE UBU  

Je voudrais bien voir qui pourrait être amoureux d'elle. C'est une harpie !

 

MÈRE UBU  

Elle ne boit pas !

 

PÈRE UBU  

Depuis que j'ai pris la clé de la cave. Avant, à sept heures du matin elle était ronde et elle se parfumait à l'eau-de-vie. Maintenant qu'elle se parfume à l'héliotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ça m'est égal. Mais maintenant il n'y a plus que moi à être rond !

 

MÈRE UBU  

Sot personnage ! – Votre femme ne vous prend pas votre or.

 

PÈRE UBU  

Non, c'est drôle !

 

MÈRE UBU  

Elle ne détourne pas un sou !

 

PÈRE UBU  

Témoin monsieur notre noble et infortuné cheval à Phynances, qui, n'étant pas nourri depuis trois mois, a dû faire la campagne entière traîné par la bride à travers l'Ukraine. Aussi est-il mort à la tâche, la pauvre bête !

 

MÈRE UBU  

Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modèle et vous quel monstre vous faites !

 

PÈRE UBU  

Tout ceci sont des vérités, ma femme est une coquine et vous quelle andouille vous faites !

 

MÈRE UBU  

Prenez garde, Père Ubu.

 

PÈRE UBU

Ah ! c'est vrai, j'oubliais à qui je parlais. Non, je n'ai pas dit ça !

 

MÈRE UBU

Vous avez tué Venceslas.

 

PÈRE UBU  

Ce n'est pas ma faute, moi, bien sûr. C'est la Mère Ubu qui a voulu.

 

MÈRE UBU  

Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas.

 

PÈRE UBU  

Tant pis pour eux ! Ils voulaient me taper !

 

MÈRE UBU

Vous n'avez pas tenu votre promesse envers Bordure et plus tard vous l'avez tué.

 

PÈRE UBU  

J'aime mieux que ce soit moi que lui qui règne en Lithuanie. Pour le moment ça n'est ni l'un ni l'autre. Ainsi vous voyez que ça n'est pas moi.

 

MÈRE UBU  

Vous n'avez qu'une manière de vous faire pardonner tous vos méfaits.

 

PÈRE UBU

Laquelle ? Je suis tout disposé à devenir un saint homme, je veux être évêque et voir mon nom sur le calendrier.

 

MÈRE UBU  

Il faut pardonner à la Mère Ubu d'avoir détourné un peu d'argent.

 

PÈRE UBU  

Eh bien, voilà ! Je lui pardonnerai quand elle m'aura rendu tout, qu'elle aura été bien rossée, et qu'elle aura ressuscité mon cheval à finances.

 

MÈRE UBU

Il en est toqué de son cheval ! Ah ! je suis perdue, le jour se lève.

 

PÈRE UBU 

Mais enfin je suis content de savoir maintenant assurément que ma chère épouse me volait. Je le sais maintenant de source sûre. Omnis a Deo scientia, ce qui veut dire : Omnis, toute ; a Deo, science ; scientia, vient de Dieu. Voilà l'explication du phénomène. Mais madame l'Apparition ne dit plus rien. Que ne puis-je lui offrir de quoi se réconforter. Ce qu'elle disait était très amusant. Tiens, mais il fait jour ! Ah ! Seigneur, de par mon cheval à finances, c'est la Mère Ubu !

 

MÈRE UBU, effrontément.  

Ça n'est pas vrai, je vais vous excommunier.

 

PÈRE UBU  

Ah ! charogne !

 

MÈRE UBU  

Quelle impiété.

 

PÈRE UBU  

Ah ! c'est trop fort. Je vois bien que c'est toi, sotte chipie ! Pourquoi diable es-tu ici ?

 

MÈRE UBU  

Giron est mort et les Polonais m'ont chassée.

 

PÈRE UBU  

Et moi, ce sont les Russes qui m'ont chassé: les beaux esprits se rencontrent.

 

MÈRE UBU  

Dis donc qu'un bel esprit a rencontré une bourrique !

 

PÈRE UBU  

Ah ! eh bien, il va rencontrer un palmipède maintenant.

 

Il lui jette l'ours.

 

MÈRE UBU, tombant accablée sous le poids de l'ours.  

Ah ! grand Dieu ! Quelle horreur ! Ah ! je meurs ! J'étouffe ! il me mord ! Il m'avale ! il me digère !

 

PÈRE UBU  

Il est mort ! grotesque. Oh ! mais, au fait, peut-être que non ! Ah ! Seigneur ! non, il n'est pas mort, sauvons-nous. (Remontant sur son rocher.) Pater noster qui es…

 

MÈRE UBU, se débarrassant.  

Tiens ! où est-il ?

 

PÈRE UBU  

Ah ! Seigneur ! la voilà encore ! Sotte créature, il n'y a donc pas moyen de se débarrasser d'elle. Est-il mort, cet ours ?

 

MÈRE UBU  

Eh oui, sotte bourrique, il est déjà tout froid. Comment est-il venu ici ?

 

PÈRE UBU, confus.  

Je ne sais pas. Ah ! si, je sais ! Il a voulu manger Pile et Cotice et moi je l'ai tué d'un coup de Pater Noster.

 

MÈRE UBU  

Pile, Cotice, Pater Noster. Qu'est-ce que c'est que ça ? il est fou, ma finance !

 

PÈRE UBU  

C'est très exact ce que je dis ! Et toi tu es idiote, ma giborgne !

 

MÈRE UBU  

Raconte-moi ta campagne, Père Ubu.

 

PÈRE UBU  

Oh ! dame, non ! C'est trop long. Tout ce que je sais, c'est que malgré mon incontestable vaillance tout le monde m'a battu.

 

MÈRE UBU  

Comment, même les Polonais ?

 

PÈRE UBU  

Ils criaient : Vivent Venceslas et Bougrelas.

 

J'ai cru qu'on voulait m'écarteler. Oh ! les enragés ! Et puis ils ont tué Rensky !

 

MÈRE UBU  

Ça m'est bien égal ! Tu sais que Bougrelas a tué le Palotin Giron !

 

PÈRE UBU  

Ça m'est bien égal ! Et puis ils ont tué le pauvre Lascy !

 

MÈRE UBU  

Ça m'est bien égal !

 

PÈRE UBU  

Oh ! mais tout de même, arrive ici, charogne !

 

Mets-toi à genoux devant ton maître (il l'empoigne et la jette à genoux), tu vas subir le dernier supplice.

 

MÈRE UBU  

Ho, ho, monsieur Ubu !

 

PÈRE UBU  

Oh ! oh ! oh ! après, as-tu fini ? Moi je commence torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, suppression partielle ou même totale de la moelle épinière (si au moins ça pouvait lui ôter les épines du caractère), sans oublier l'ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des très saintes Écritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mis en ordre, corrigé et perfectionné par l'ici présent Maître des Finances ! Ça te va-t-il, andouille ?

 

Il la déchire.

 

MÈRE UBU  

Grâce, monsieur Ubu !

 

Grand bruit à l'entrée de la caverne.

 

 

 

Scène II  

Les mêmes, Bougrelas se ruant dans la caverne avec ses soldats

 

BOUGRELAS

En avant, mes amis ! Vive la Pologne !

 

PÈRE UBU  

Oh ! oh ! attends un peu, monsieur le Polognard. Attends que j'en aie fini avec madame ma moitié !

 

BOUGRELAS, le frappant.  

Tiens, lâche, gueux, sacripant, mécréant, musulman !

 

PÈRE UBU, ripostant.  

Tiens ! Polognard, soûlard, bâtard, hussard, tartare, calard, cafard, mouchard, savoyard, communard !

 

MÈRE UBU, le battant aussi.  

Tiens, capon, cochon, félon, histrion, fripon, souillon, polochon !

 

Les Soldats se ruent sur les Ubs, qui se défendent de leur mieux.

 

PÈRE UBU  

Dieux ! quels renfoncements !

 

MÈRE UBU 

On a des pieds, messieurs les Polonais.

 

PÈRE UBU  

De par ma chandelle verte, ça va-t-il finir, à la fin de la fin ? Encore un ! Ah ! si j'avais ici mon cheval à phynances !

 

BOUGRELAS

Tapez, tapez toujours.

 

VOIX AU DEHORS  

Vive le Père Ubé, notre grand financier !

 

PÈRE UBU  

Ah ! les voilà. Hurrah ! Voilà les Pères Ubus. En avant, arrivez, on a besoin de vous, messieurs des Finances !

 

Entrent les Palotins, qui se jettent dans la mêlée.

 

COTICE  

À la porte les Polonais !

 

PILE  

Hon ! nous nous revoyons, Monsieuye des Finances. En avant, poussez vigoureusement, gagnez la porte, une fois dehors il n'y aura plus qu'à se sauver.

 

PÈRE UBU

Oh ! ça, c'est mon plus fort. Ô comme il tape.

 

BOUGRELAS  

Dieu ! je suis blessé.

 

STANISLAS LECZINSKI  

Ce n'est rien, Sire.

 

BOUGRELAS  

Non, je suis seulement étourdi.

 

JEAN SOBIESKI  

Tapez, tapez toujours, ils gagnent la porte, les gueux.

 

COTICE  

On approche, suivez le monde. Par conséiquent de quoye, je vois le ciel.

 

PILE  

Courage, sire Ubu.

 

PÈRE UBU 

Ah ! j'en fais dans ma culotte. En avant, cornegidouille ! Tudez, saignez, écorchez, massacrez, corne d'Ubu ! Ah ! ça diminue !

 

COTICE  

Il n'y en a plus que deux à garder la porte.

 

PÈRE UBU, les assommant à coups d'ours.  

Et d'un, et de deux ! Ouf ! me voilà dehors ! Sauvons-nous ! suivez, les autres, et vivement !

 

 

 

Scène III  

La scène représente la province de Livonie couverte de neige. Les Ubu et leur suite en fuite.

 

PÈRE UBU  

Ah ! je crois qu'ils ont renoncé à nous attraper.

 

MÈRE UBU  

Oui, Bougrelas est allé se faire couronner.

 

PÈRE UBU  

Je ne la lui envie pas, sa couronne.

 

MÈRE UBU  

Tu as bien raison, Père Ubu.

 

Ils disparaissent dans le lointain.

 

 

 

Scène IV  

Le pont d'un navire courant au plus près sur la Baltique. Sur le pont le Père Ubu et toute sa bande.

 

LE COMMANDANT

Ah ! quelle belle brise.

 

PÈRE UBU  

Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du prodige. Nous devons faire au moins un million de nœuds à l'heure, et ces nœuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.

 

PILE  

Quel triste imbécile.

 

Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer.

 

PÈRE UBU  

Oh ! Ah ! Dieu ! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va tomber ton bateau.

 

LE COMMANDANT  

Tout le monde sous le vent, bordez la misaine !

 

PÈRE UBU  

Ah ! mais non, par exemple ! Ne vous mettez pas tous du même côté ! C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront.

 

LE COMMANDANT  

N'arrivez pas, serrez près et plein !

 

PÈRE UBU  

Si ! Si ! Arrivez. Je suis pressé, moi ! Arrivez, entendez-vous ! C'est ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions être arrivés. Oh ! oh, mais je vais commander, moi, alors ! Pare à virer ! À Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et alors ce sera parfait.

 

Tous se tordent, la brise fraîchit.

 

LE COMMANDANT  

Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers !

 

PÈRE UBU  

Ceci n'est pas mal, c'est même bon ! Entendez-vous, monsieur l'Équipage ? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.

 

Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque.

 

PÈRE UBU  

Oh ! quel déluge ! Ceci est un effet des manœuvres que nous avons ordonnées.

 

MÈRE UBU ET PILE  

Délicieuse chose que la navigation.

 

Deuxième lame embarque.

 

PILE, inondé.  

Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.

 

PÈRE UBU  

Sire garçon, apportez-nous à boire.

 

Tous s'installent à boire.

 

MÈRE UBU  

Ah ! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et notre château de Mondragon !

 

PÈRE UBU  

Eh ! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l'instant sous le château d'Elseneur.

 

PILE  

Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chère Espagne.

 

COTICE  

Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.

 

PÈRE UBU  

Oh ! ça, évidemment ! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances à Paris.

 

MÈRE UBU  

C'est cela ! Ah ! quelle secousse !

 

COTICE  

Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elseneur.

 

PILE

Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.

 

PÈRE UBU  

Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.

 

MÈRE UBU  

Voilà ce que j'appelle de l'érudition. On dit ce pays fort beau.

 

PÈRE UBU

Ah ! messieurs ! si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais !

 

Et maintenant, comme vous avez bien écouté et vous êtes tenus tranquilles, on va vous chanter

 

LA CHANSON DU DÉCERVELAGE

 

Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste, 

Dans la ru' du Champ d' Mars, d' la paroiss' de Toussaints.

Mon épouse exerçait la profession d' modiste, 

Et nous n'avions jamais manqué de rien.

 

Quand le dimanche s'annonçait sans nuage, 

Nous exhibions nos beaux accoutrements

Et nous allions voir le décervelage

Ru' d' l'Echaudé, passer un bon moment.

 

Voyez, voyez la machin' tourner, 

Voyez, voyez la cervelle sauter, 

Voyez, voyez les Rentiers trembler ;

(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! 

 

Nos deux marmots chéris, barbouillés d' confitures, 

Brandissant avec joi' des poupins en papier, 

Avec nous s'installaient sur le haut d' la voiture

Et nous roulions gaîment vers l'Echaudé.

 

On s' précipite en foule à la barrière, 

On s' fich' des coups pour être au premier rang ;

Moi je m' mettais toujours sur un tas d' pierres

Pour pas salir mes godillots dans l' sang.

 

Voyez, voyez la machin' tourner,

 Voyez, voyez la cervelle sauter, 

Voyez, voyez les Rentiers trembler ;

(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

 

Bientôt ma femme et moi nous somm's tout blancs d' cervelle, 

Les marmots en boulottent et tous nous trépignons 

En voyant l' Palotin qui brandit sa lumelle, 

Et les blessur's et les numéros d' plomb.

 

Soudain j' perçois dans l' coin, près d' la machine, 

La gueul' d'un bonz' qui n' m' revient qu'à moitié.

Mon vieux, que j' dis, je reconnais ta bobine,

 Tu m'as volé, c'est pas moi qui t' plaindrai.

 

Voyez, voyez la machin' tourner, 

Voyez, voyez la cervelle sauter, 

oyez, voyez les Rentiers trembler ;

(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! 

 

Soudain j' me sens tirer la manch' par mon épouse : 

Espèc' d'andouill', qu'ell' m' dit, v'là l' moment d'te montrer :

Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d' bouse, 

V'là l' Palotin qu'a just' le dos tourné. 

 

En entendant ce raisonn' ment superbe, 

J'attrap' sus l' coup mon courage à deux mains :

J' flanque au Rentier une gigantesque merdre

Qui s'aplatit sur l' nez du Palotin.

 

Voyez, voyez la machin' tourner, 

Voyez, voyez la cervelle sauter, 

Voyez, voyez les Rentiers trembler ;

(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! 

 

Aussitôt suis lancé par-dessus la barrière, 

Par la foule en fureur je me vois bousculé

Et j' suis précipité la tête la première

Dans l'grand trou noir d'ous qu'on n' revient jamais.

 

 

Voilà c' que c'est qu' d'aller s' prom' ner l' dimanche

Rue d' l'Echaudé pour voir décerveler, 

Marcher l' Pinc'-Porc ou bien l' Démanch'-Comanche, 

On part vivant et l'on revient tudé.

 

Voyez, voyez la machin' tourner, 

Voyez, voyez la cervell' sauter, 

Voyez, voyez les Rentiers trembler ; (

CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! 

 

 

 

FIN

Rideau, merdre !

 

Mise en scène de Jean-Christophe Averty, 1965

 

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— Septembre 2004 —

 

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6 juin 2013

Claude Gueux, Victor Hugo

 

400Hugo copie

 

 

Claude Gueux

 

                             Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse, et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort maltraité par l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme.

L’homme fut envoyé faire son temps à la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori. Quand nous parlons de progrès, c’est ainsi que certaines gens le comprennent et l’exécutent. Voilà la chose qu’ils mettent sous notre mot.

Poursuivons.

Arrivé là, on le mit dans un cachot pour la nuit, et dans un atelier pour le jour. Ce n’est pas l’atelier que je blâme.

Claude Gueux, honnête ouvrier naguère, voleur désormais, était une figure digne et grave. Il avait le front haut, déjà ridé quoique jeune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires, l’œil doux et fort puissamment enfoncé sous une arcade sourcilière bien modelée, les narines ouvertes, le menton avancé, la lèvre dédaigneuse. C’était une belle tête. On va voir ce que la société en a fait.

Il avait la parole rare, le geste peu fréquent, quelque chose d’impérieux dans toute sa personne et qui se faisait obéir, l’air pensif, sérieux plutôt que souffrant. Il avait pourtant bien souffert. Dans le dépôt où Claude Gueux était enfermé, il y avait un directeur des ateliers, espèce de fonctionnaire propre aux prisons, qui tient tout ensemble du guichetier et du marchand, qui fait en même temps une commande à l’ouvrier et une menace au prisonnier, qui vous met l’outil aux mains et les fers aux pieds. Celui-là était lui-même une variété de l’espèce, un homme bref, tyrannique, obéissant à ses idées, toujours à courte bride sur son autorité ; d’ailleurs, dans l’occasion, bon compagnon, bon prince, jovial même et raillant avec grâce ; dur plutôt que ferme ; ne raisonnant avec personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. C’était un de ces hommes qui n’ont rien de vibrant ni d’élastique, qui sont composés de molécules inertes, qui ne résonnent au choc d’aucune idée, au contact d’aucun sentiment, qui ont des colères glacées, des haines mornes, des emportements sans émotion, qui prennent feu sans s’échauffer, dont la capacité de calorique est nulle, et qu’on dirait souvent faits de bois ; ils flambent par un bout et sont froids par l’autre. La ligne principale, la ligne diagonale du caractère de cet homme, c’était la ténacité. Il était fier d’être tenace, et se comparait à Napoléon. Ceci n’est qu’une illusion d’optique. Il y a nombre de gens qui en sont dupes et qui, à certaine distance, prennent la ténacité pour de la volonté, et une chandelle pour une étoile. Quand cet homme donc avait une fois ajusté ce qu’il appelait sa volonté à une chose absurde, il allait tête haute et à travers toute broussaille jusqu’au bout de la chose absurde. L’entêtement sans l’intelligence, c’est la sottise soudée au bout de la bêtise et lui servant de rallonge. Cela va loin. En général, quand une catastrophe privée ou publique s’est écroulée sur nous, si nous examinons, d’après les décombres qui en gisent à terre, de quelle façon elle s’est échafaudée, nous trouvons presque toujours qu’elle a été aveuglément construite par un homme médiocre et obstiné qui avait foi en lui et qui s’admirait. Il y a par le monde beaucoup de ces petites fatalités têtues qui se croient des providences.

Voilà donc ce que c’était que le directeur des ateliers de la prison centrale de Clairvaux. Voilà de quoi était fait le briquet avec lequel la société frappait chaque jour sur les prisonniers pour en tirer des étincelles.

L’étincelle que de pareils briquets arrachent à de pareils cailloux allume souvent des incendies. Nous avons dit qu’une fois arrivé à Clairvaux, Claude Gueux fut numéroté dans un atelier et rivé à une besogne. Le directeur de l’atelier fit connaissance avec lui, le reconnut bon ouvrier, et le traita bien. Il paraît même qu’un jour, étant de bonne humeur, et voyant Claude Gueux fort triste, car cet homme pensait toujours à celle qu’il appelait sa femme, il lui conta, par manière de jovialité et de passe-temps, et aussi pour le consoler, que cette malheureuse s’était faite fille publique. Claude demanda froidement ce qu’était devenu l’enfant. On ne savait.

Au bout de quelques mois, Claude s’acclimata à l’air de la prison et parut ne plus songer à rien. Une certaine sérénité sévère, propre à son caractère, avait repris le dessus.

Au bout du même espace de temps à peu près, Claude avait acquis un ascendant singulier sur tous ses compagnons. Comme par une sorte de convention tacite, et sans que personne sût pourquoi, pas même lui, tous ces hommes le consultaient, l’écoutaient, l’admiraient et l’imitaient, ce qui est le dernier degré ascendant de l’admiration. Ce n’était pas une médiocre gloire d’être obéi par toutes ces natures désobéissantes. Cet empire lui était venu sans qu’il y songeât. Cela tenait au regard qu’il avait dans les yeux. L’œil de l’homme est une fenêtre par laquelle on voit les pensées qui vont et viennent dans sa tête.

 

Mettez un homme qui contient des idées parmi des hommes qui n’en contiennent pas, au bout d’un temps donné, et par une loi d’attraction irrésistible, tous les cerveaux ténébreux graviteront humblement et avec adoration autour du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer et des hommes qui sont aimant Claude était aimant.

En moins de trois mois donc, Claude était devenu l’âme, la loi et l’ordre de l’atelier. Toutes ces aiguilles tournaient sur son cadran. Il devait douter lui-même par moments s’il était roi ou prisonnier. C’était une sorte de pape captif avec ses cardinaux.

Et, par une réaction toute naturelle, dont l’effet s’accomplit sur toutes les échelles, aimé des prisonniers, il était détesté des geôliers. Cela est toujours ainsi La popularité ne va jamais sans la défaveur. L’amour des esclaves est toujours doublé de la haine des maîtres.

Claude Gueux était grand mangeur. C’était une particularité de son organisation. Il avait l’estomac fait de telle sorte que la nourriture de deux hommes ordinaires suffisait à peine à sa journée. M. de Cotadilla avait un de ces appétits-là, et en riait ; mais ce qui est une occasion de gaieté pour un duc, grand d’Espagne, qui a cinq cent mille moutons, est une charge pour un ouvrier et un malheur pour un prisonnier.

Claude Gueux, libre dans son grenier, travaillait tout le jour, gagnait son pain de quatre livres et le mangeait. Claude Gueux, en prison, travaillait tout le jour et recevait invariablement pour sa peine une livre et demie de pain et quatre onces de viande. La ration est inexorable. Claude avait donc habituellement faim dans la prison de Clairvaux.

Il avait faim, et c’était tout. Il n’en parlait pas. C’était sa nature ainsi.

Un jour, Claude venait de dévorer sa maigre pitance, et s’était remis à son métier, croyant tromper la faim par le travail. Les autres prisonniers mangeaient joyeusement. Un jeune homme, pâle, blanc, faible, vint se placer près de lui. Il tenait à la main sa ration, à laquelle il n’avait pas encore touché, et un couteau. Il restait là debout, près de Claude, ayant l’air de vouloir parler et de ne pas oser. Cet homme, et son pain, et sa viande, importunaient Claude.

– Que veux-tu ? dit-il enfin brusquement.

– Que tu me rendes un service, dit timidement le jeune homme.

– Quoi ? reprit Claude.

– Que tu m’aides à manger cela. J’en ai trop.

Une larme roula dans l’œil hautain de Claude. Il prit le couteau, partagea la ration du jeune homme en deux parts égales, en prit une, et se mit à manger.

– Merci, dit le jeune homme. Si tu veux, nous partagerons comme cela tous les jours. – Comment t’appelles-tu ? dit Claude Gueux.

– Albin.

– Pourquoi es-tu ici ? reprit Claude.

– J’ai volé.

– Et moi aussi, dit Claude.

Ils partagèrent en effet de la sorte tous les jours. Claude Gueux avait trente-six ans, et par moments il en paraissait cinquante, tant sa pensée habituelle était sévère. Albin avait vingt ans, on lui en eût donné dix-sept, tant il y avait encore d’innocence dans le regard de ce voleur. Une étroite amitié se noua entre ces deux hommes, amitié de père à fils plutôt que de frère à frère. Albin était encore presque un enfant ; Claude était déjà presque un vieillard.

Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous la même clef de voûte, ils se promenaient dans le même préau, ils mordaient au même pain. Chacun des deux amis était l’univers pour l’autre. Il paraît qu’ils étaient heureux.

Nous avons déjà parlé du directeur des ateliers. Cet homme, haï des prisonniers, était souvent obligé, pour se faire obéir d’eux, d’avoir recours à Claude Gueux, qui en était aimé. Dans plus d’une occasion, lorsqu’il s’était agi d’empêcher une rébellion ou un tumulte, l’autorité sans titre de Claude Gueux avait prêté main-forte à l’autorité officielle du directeur. En effet, pour contenir les prisonniers, dix paroles de Claude valaient dix gendarmes. Claude avait maintes fois rendu ce service au directeur. Aussi le directeur le détestait-il cordialement. Il était jaloux de ce voleur. Il avait au fond du cœur une haine secrète, envieuse, implacable, contre Claude, une haine de souverain de droit à souverain de fait, de pouvoir temporel à pouvoir spirituel.

Ces haines-là sont les pires.

Claude aimait beaucoup Albin, et ne songeait pas au directeur.

Un jour, un matin, au moment où les porte-clefs transvasaient les prisonniers deux à deux du dortoir dans l’atelier, un guichetier appela Albin, qui était à côté de Claude, et le prévint que le directeur le demandait.

– Que te veut-on ? dit Claude.

– Je ne sais pas, dit Albin.

Le guichetier emmena Albin.

La matinée se passa, Albin ne revint pas à l’atelier. Quand arriva l’heure du repas, Claude pensa qu’il retrouverait Albin au préau. Albin n’était pas au préau. On rentra dans l’atelier, Albin ne reparut pas dans l’atelier. La journée s’écoula ainsi. Le soir, quand on ramena les prisonniers dans leur dortoir, Claude y chercha des yeux Albin, et ne le vit pas. Il paraît qu’il souffrait beaucoup dans ce moment-là, car il adressa la parole à un guichetier, ce qu’il ne faisait jamais. – Est-ce qu’Albin est malade ? dit-il.

– Non, répondit le guichetier.

– D’où vient donc, reprit Claude, qu’il n’a pas reparu aujourd’hui ?

– Ah ! dit négligemment le porte-clefs, c’est qu’on l’a changé de quartier.

Les témoins qui ont déposé de ces faits plus tard remarquèrent qu’à cette réponse du guichetier la main de Claude, qui portait une chandelle allumée, trembla légèrement. Il reprit avec calme :

– Qui a donné cet ordre-là ?

Le guichetier répondit :

– M. D.

Le directeur des ateliers s’appelait M. D.

La journée du lendemain se passa comme la journée précédente, sans Albin.

Le soir, à l’heure de la clôture des travaux, le directeur, M. D., vint faire sa ronde habituelle dans l’atelier. Du plus loin que Claude le vit, il ôta son bonnet de grosse laine, il boutonna sa veste grise, triste livrée de Clairvaux, car il est de principe dans les prisons qu’une veste respectueusement boutonnée prévient favorablement les supérieurs, et il se tint debout et son bonnet à la main à l’entrée de son banc, attendant le passage du directeur. Le directeur passa.

– Monsieur ! dit Claude.

Le directeur s’arrêta et se détourna à demi.

– Monsieur, reprit Claude, est-ce que c’est vrai qu’on a changé Albin de quartier ?

– Oui, répondit le directeur.

– Monsieur, poursuivit Claude, j’ai besoin d’Albin pour vivre. Il ajouta :

– Vous savez que je n’ai pas assez de quoi manger avec la ration de la maison, et qu’Albin partageait son pain avec moi.

– C’était son affaire, dit le directeur.

– Monsieur, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de faire remettre Albin dans le même quartier que moi ?

– Impossible. Il y a décision prise.

– Par qui ?

– Par moi.

– Monsieur D., reprit Claude, c’est la vie ou la mort pour moi, et cela dépend de vous.

– Je ne reviens jamais sur mes décisions.

– Monsieur, est-ce que je vous ai fait quelque chose ?

– Rien.

– En ce cas, dit Claude, pourquoi me séparez-vous d’Albin ?

– Parce que, dit le directeur.

Cette explication donnée, le directeur passa outre.

Claude baissa la tête et ne répliqua pas. Pauvre lion en cage à qui l’on ôtait son chien !

Nous sommes forcé de dire que le chagrin de cette séparation n’altéra en rien la voracité en quelque sorte maladive du prisonnier. Rien d’ailleurs ne parut sensiblement changé en lui. Il ne parlait d’Albin à aucun de ses camarades. Il se promenait seul dans le préau aux heures de récréation, et il avait faim. Rien de plus.

Cependant ceux qui le connaissaient bien remarquaient quelque chose de sinistre et de sombre qui s’épaississait chaque jour de plus en plus sur son visage. Du reste, il était plus doux que jamais.

Plusieurs voulurent partager leur ration avec lui, il refusa en souriant.

Tous les soirs, depuis l’explication que lui avait donnée le directeur, il faisait une espèce de chose folle qui étonnait de la part d’un homme aussi sérieux. Au moment où le directeur, ramené à heure fixe par sa tournée habituelle, passait devant le métier de Claude, Claude levait les yeux et le regardait fixement, puis il lui adressait d’un ton plein d’angoisse et de colère, qui tenait à la fois de la prière et de la menace, ces deux mots seulement : Et Albin ? Le directeur faisait semblant de ne pas entendre ou s’éloignait en haussant les épaules.

Cet homme avait tort de hausser les épaules, car il était évident pour tous les spectateurs de ces scènes étranges que Claude Gueux était intérieurement déterminé à quelque chose. Toute la prison attendait avec anxiété quel serait le résultat de cette lutte entre une ténacité et une résolution.

Il a été constaté qu’une fois entre autres Claude dit au directeur :

– Écoutez, monsieur, rendez-moi mon camarade. Vous ferez bien, je vous assure. Remarquez que je vous dis cela.

Une autre fois, un dimanche, comme il se tenait dans le préau, assis sur une pierre, les coudes sur les genoux et son front dans ses mains, immobile depuis plusieurs heures dans la même attitude, le condamné Faillette s’approcha de lui, et lui cria en riant :

 – Que diable fais-tu donc là, Claude ?

Claude leva lentement sa tête sévère, et dit :

– Je juge quelqu’un.

Un soir enfin, le 25 octobre 1831, au moment où le directeur faisait sa ronde, Claude brisa sous son pied avec bruit un verre de montre qu’il avait trouvé le matin dans un corridor. Le directeur demanda d’où venait ce bruit.

– Ce n’est rien, dit Claude, c’est moi. Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.

– Impossible, dit le maître.

– Il le faut pourtant, dit Claude d’une voix basse et ferme ; et, regardant le directeur en face, il ajouta :

– Réfléchissez. Nous sommes aujourd’hui le 25 octobre. Je vous donne jusqu’au 4 novembre. Un guichetier fit remarquer à M. D. que Claude le menaçait, et que c’était un cas de cachot.

– Non, point de cachot, dit le directeur avec un sourire dédaigneux ; il faut être bon avec ces gens-là !

Le lendemain, le condamné Pernot aborda Claude, qui se promenait seul et pensif, laissant les autres prisonniers s’ébattre dans un petit carré de soleil à l’autre bout de la cour.

– Eh bien ! Claude, à quoi songes-tu ? tu parais triste.

– Je crains, dit Claude, qu’il n’arrive bientôt quelque malheur à ce bon M. D. Il y a neuf jours pleins du 25 octobre au 4 novembre.

Claude n’en laissa pas passer un sans avertir gravement le directeur de l’état de plus en plus douloureux où le mettait la disparition d’Albin ; Le directeur, fatigué, lui infligea une fois vingt-quatre heures de cachot, parce que la prière ressemblait trop à une sommation. Voilà tout ce que Claude obtint.

Le 4 novembre arriva. Ce jour-là, Claude s’éveilla avec un visage serein qu’on ne lui avait pas encore vu depuis le jour où la décision de M. D. l’avait séparé de son ami. En se levant, il fouilla dans une espèce de caisse de bois blanc qui était au pied de son lit, et qui contenait ses quelques guenilles. Il en tira une paire de ciseaux de couturière. C’était, avec un volume dépareillé de l’Émile la seule chose qui lui restât de la femme qu’il avait aimée, de la mère de son enfant, de son heureux petit ménage d’autrefois. Deux meubles bien inutiles pour Claude ; les ciseaux ne pouvaient servir qu’à une femme, le livre qu’à un lettré. Claude ne savait ni coudre ni lire.

Au moment où il traversait le vieux cloître déshonoré et blanchi à la chaux qui sert de promenoir l’hiver, il s’approcha du condamné Ferrari, qui regardait avec attention les énormes barreaux d’une croisée. Claude tenait à la main la petite paire de ciseaux ; il la montra à Ferrari en disant :

– Ce soir je couperai ces barreaux-ci avec ces ciseaux-là.

Ferrari, incrédule, se mit à rire, et Claude aussi.

Ce matin-là, il travailla avec plus d’ardeur qu’à l’ordinaire ; jamais il n’avait fait si vite et si bien. Il parut attacher un certain prix à terminer dans la matinée un chapeau de paille que lui avait payé d’avance un honnête bourgeois de Troyes, M, Bressier. Un peu avant midi, il descendit sous un prétexte à l’atelier des menuisiers, situé au rez-de-chaussée, au-dessous de l’étage où il travaillait. Claude était aimé là comme ailleurs, mais il y entrait rarement. Aussi :

– Tiens ! voilà Claude !

On l’entoura. Ce fut une fête. Claude jeta un coup d’œil rapide dans la salle. Pas un des surveillants n’y était.

– Qui est-ce qui a une hache à me prêter ? dit-il.

– Pourquoi faire ? lui demanda-t-on.

Il répondit :

– C’est pour tuer ce soir le directeur des ateliers.

On lui présenta plusieurs haches à choisir. Il prit la plus petite, qui était fort tranchante, la cacha dans son pantalon, et sortit. Il y avait là vingt-sept prisonniers. Il ne leur avait pas recommandé le secret. Tous le gardèrent.

Ils ne causèrent même pas de la chose entre eux. Chacun attendit de son côté ce qui arriverait. L’affaire était terrible, droite et simple. Pas de complication possible. Claude ne pouvait être ni conseillé ni dénoncé.

Une heure après, il aborda un jeune condamné de seize ans qui bâillait dans le promenoir, et lui conseilla d’apprendre à lire. En ce moment, le détenu Faillette accosta Claude, et lui demanda ce que diable il cachait là dans son pantalon. Claude dit :

– C’est une hache pour tuer M. D. ce soir. Il ajouta :

– Est-ce que cela se voit ?

– Un peu, dit Faillette.

Le reste de la journée fut à l’ordinaire. A sept heures du soir, on renferma les prisonniers, chaque section dans l’atelier qui lui était assigné ; et les surveillants sortirent des salles de travail, comme il paraît que c’est l’habitude, pour ne rentrer qu’après la ronde du directeur.

Claude Gueux fut donc verrouillé comme les autres dans son atelier avec ses compagnons de métier. Alors il se passa dans cet atelier une scène extraordinaire, une scène qui n’est ni sans majesté ni sans terreur, la seule de ce genre qu’aucune histoire puisse raconter.

Il y avait là, ainsi que l’a constaté l’instruction judiciaire qui a eu lieu depuis, quatre-vingt-deux voleurs, y compris Claude.

Une fois que les surveillants les eurent laissés seuls, Claude se leva debout sur son banc, et annonça à toute la chambrée qu’il avait quelque chose à dire. On fit silence.

Alors Claude haussa la voix et dit :

– Vous savez tous qu’Albin était mon frère. Je n’ai pas assez de ce qu’on me donne ici pour manger. Même en n’achetant que du pain avec le peu que je gagne, cela ne suffirait pas. Albin partageait sa ration avec moi ; je l’ai aimé d’abord parce qu’il m’a nourri, ensuite parce qu’il m’a aimé. Le directeur, M. D., nous a séparés. Cela ne lui faisait rien que nous fussions ensemble ; mais c’est un méchant homme, qui jouit de tourmenter. Je lui ai redemandé Albin. Vous avez vu, il n’a pas voulu. Je lui ai donné jusqu’au 4 novembre pour me rendre Albin. Il m’a fait mettre au cachot pour avoir dit cela. Moi, pendant ce temps-là, je l’ai jugé et je l’ai condamné à mort. Nous sommes au 4 novembre. Il viendra dans deux heures faire sa tournée. Je vous préviens que je vais le tuer. Avez-vous quelque chose à dire à cela ? Tous gardèrent le silence.

Claude reprit.

Il parla, à ce qu’il paraît, avec une éloquence singulière, qui d’ailleurs lui était naturelle. Il déclara qu’il savait bien qu’il allait faire une action violente, mais qu’il ne croyait pas avoir tort. Il attesta la conscience des quatre-vingt-un voleurs qui l’écoutaient :

Qu’il était dans une rude extrémité ; Que la nécessité de se faire justice soi-même était un cul-de-sac où l’on se trouvait engagé quelquefois ;

Qu’à la vérité il ne pouvait prendre la vie du directeur sans donner la sienne propre, mais qu’il trouvait bon de donner sa vie pour une chose juste ;

Qu’il avait mûrement réfléchi, et à cela seulement, depuis deux mois ;

Qu’il croyait bien ne pas se laisser entraîner par le ressentiment, mais que, dans le cas où cela serait, il suppliait qu’on l’en avertit ;

Qu’il soumettait honnêtement ses raisons aux hommes justes qui l’écoutaient ;

Qu’il allait donc tuer M. D., mais que, si quelqu’un avait une objection à lui faire, il était prêt à l’écouter.

Une voix seulement s’éleva, et dit qu’avant de tuer le directeur, Claude devait essayer une dernière fois de lui parler et de le fléchir.

– C’est juste, dit Claude, et je le ferai.

Huit heures sonnèrent à la grande horloge. Le directeur devait venir à neuf heures.

Une fois que cette étrange cour de cassation eut en quelque sorte ratifié la sentence qu’il avait portée, Claude reprit toute sa sérénité.

Il mit sur une table tout ce qu’il possédait en linge et en vêtements, la pauvre dépouille du prisonnier, et, appelant l’un après l’autre ceux de ses compagnons qu’il aimait le plus après Albin, il leur distribua tout. Il ne garda que la petite paire de ciseaux.

Puis il les embrassa tous. Quelques-uns pleuraient, il souriait à ceux-là.

Il y eut, dans cette heure dernière, des instants où il causa avec tant de tranquillité et même de gaieté, que plusieurs de ses camarades espéraient intérieurement, comme ils l’ont déclaré depuis, qu’il abandonnerait peut-être sa résolution. Il s’amusa même une fois à éteindre une des rares chandelles qui éclairaient l’atelier avec le souffle de sa narine, car il avait de mauvaises habitudes d’éducation qui dérangeaient sa dignité naturelle plus souvent qu’il n’aurait fallu. Rien ne pouvait faire que cet ancien gamin des rues n’eût point par moments l’odeur du ruisseau de Paris.

Il aperçut un jeune condamné qui était pâle, qui le regardait avec des yeux fixes, et qui tremblait, sans doute dans l’attente de ce qu’il allait voir.

– Allons, du courage, jeune homme ! lui dit Claude doucement, ce ne sera que l’affaire d’un instant.

Quand il eut distribué toutes ses hardes, fait tous ses adieux, serré toutes les mains, il interrompit quelques causeries inquiètes qui se faisaient çà et là dans les coins obscurs de l’atelier, et il commanda qu’on se remit au travail. Tous obéirent en silence. L’atelier où ceci se passait était une salle oblongue, un long parallélogramme percé de fenêtres sur ses deux grands côtés, et de deux portes qui se regardaient à ses deux extrémités. Les métiers étaient rangés de chaque côté près des fenêtres, les bancs touchant le mur à angle droit, et l’espace resté libre entre les deux rangées de métiers formait une sorte de longue voie qui allait en ligne droite de l’une des portes à l’autre et traversait ainsi toute la salle. C’était cette longue voie, assez étroite, que le directeur avait à parcourir en faisant son inspection ; il devait entrer par la porte sud et ressortir par la porte nord, après avoir regardé les travailleurs à droite et à gauche. D’ordinaire il faisait ce trajet assez rapidement et sans s’arrêter.

Claude s’était replacé lui-même à son banc, et il s’était remis au travail, comme Jacques Clément se fût remis à la prière. Tous attendaient. Le moment approchait.

Tout à coup on entendit un coup de cloche. Claude dit :

– C’est l’avant-quart.

Alors il se leva, traversa gravement une partie de la salle, et alla s’accouder sur l’angle du premier métier à gauche, tout à côté de la porte d’entrée. Son visage était parfaitement calme et bienveillant.

Neuf heures sonnèrent. La porte s’ouvrit. Le directeur entra. En ce moment-là, il se fit dans l’atelier un silence de statues.

Le directeur était seul comme d’habitude.

Il entra avec sa figure joviale, satisfaite et inexorable, ne vit pas Claude qui était debout à gauche de la porte, la main droite cachée dans son pantalon, et passa rapidement devant les premiers métiers, hochant la tête, mâchant ses paroles, et jetant çà et là son regard banal, sans s’apercevoir que tous les yeux qui l’entouraient étaient fixés sur une idée terrible.

Tout à coup il se détourna brusquement, surpris d’entendre un pas derrière lui. C’était Claude, qui le suivait en silence depuis quelques instants.

– Que fais-tu là, toi ? dit le directeur ; pourquoi n’es-tu pas à ta place ?

Car un homme n’est plus un homme là, c’est un chien, on le tutoie.

Claude Gueux répondit respectueusement :

– C’est que j’ai à vous parler, monsieur le directeur.

– De quoi ?

– D’Albin.

– Encore ! dit le directeur.

– Toujours ! dit Claude.

– Ah çà ! reprit le directeur continuant de marcher, tu n’as donc pas eu assez de vingt-quatre heures de cachot ?

Claude répondit en continuant de le suivre :

– Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.

– Impossible !

– Monsieur le directeur, dit Claude avec une voix qui eût attendri le démon, je vous en supplie, remettez Albin avec moi, vous verrez comme je travaillerai bien. Vous qui êtes libre, cela vous est égal, vous ne savez pas ce que c’est qu’un ami ; mais, moi, je n’ai que les quatre murs de ma prison. Vous pouvez aller et venir, vous ; moi je n’ai qu’Albin. Rendez-le moi. Albin me nourrissait, vous le savez bien. Cela ne vous coûterait que la peine de dire oui. Qu’est-ce que cela vous fait qu’il y ait dans la même salle un homme qui s’appelle Claude Gueux et un autre qui s’appelle Albin ? Car ce n’est pas plus compliqué que cela. Monsieur le directeur, mon bon monsieur D., je vous supplie vraiment, au nom du ciel !

Claude n’en avait peut-être jamais tant dit à la fois à un geôlier.

Après cet effort, épuisé, il attendit.

Le directeur répliqua avec un geste d’impatience :

– Impossible. C’est dit. Voyons, ne m’en reparle plus. Tu m’ennuies.

Et, comme il était pressé, il doubla le pas. Claude aussi. En parlant ainsi, ils étaient arrivés tous deux près de la porte de sortie ; les quatre-vingts voleurs regardaient et écoutaient, haletants. Claude toucha doucement le bras du directeur.

– Mais au moins que je sache pourquoi je suis condamné à mort. Dites-moi pourquoi vous l’avez séparé de moi.

– Je te l’ai déjà dit, répondit le directeur, parce que.

Et, tournant le dos à. Claude, il avança la main vers le loquet de la porte de sortie.

A la réponse du directeur, Claude avait reculé d’un pas. Les quatre-vingts statues qui étaient là virent sortir de son pantalon sa main droite avec la hache. Cette main se leva, et, avant que le directeur eût pu pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse à dire, assénés tous les trois dans la même entaille, lui avaient ouvert le crâne. Au moment où il tombait à la renverse, un quatrième coup lui balafra le visage ; puis, comme une fureur lancée ne s’arrête pas court, Claude Gueux lui fendit la cuisse droite d’un cinquième coup inutile. Le directeur était mort. Alors Claude jeta la hache et cria : À l’autre maintenant ! L’autre, c’était lui. On le vit tirer de sa veste les petits ciseaux de « sa femme, » et, sans que personne songeât à l’en empêcher, il se les enfonça dans la poitrine. La lame était courte, la poitrine était profonde. Il y fouilla longtemps et à plus de vingt reprises en criant :

– Cœur de damné, je ne te trouverai donc pas !

– Et enfin il tomba baigné dans son sang, évanoui sur le mort.

Lequel des deux était la victime de l’autre ? Quand Claude reprit connaissance, il était dans un lit, couvert de linges et de bandages, entouré de soins. Il avait auprès de son chevet de bonnes sœurs de charité, et de plus un juge d’instruction qui instrumentait et qui lui demanda avec beaucoup d’intérêt :

– Comment vous trouvez-vous ?

Il avait perdu une grande quantité de sang, mais les ciseaux avec lesquels il avait eu la superstition touchante de se frapper avaient mal fait leur devoir ; aucun des coups qu’il s’était portés n’était dangereux. Il n’y avait de mortelles pour lui que les blessures qu’il avait faites à M. D.

Les interrogatoires commencèrent. On lui demanda si c’était lui qui avait tué le directeur des ateliers de la prison de Clairvaux. Il répondit : Oui. On lui demanda pourquoi. Il répondit : Parce que.

Cependant, à un certain moment, ses plaies s’envenimèrent ; il fut pris d’une fièvre mauvaise dont il faillit mourir.

Novembre, décembre, janvier et février se passèrent en soins et en préparatifs ; médecins et juges s’empressaient autour de Claude ; les uns guérissaient ses blessures, les autres dressaient son échafaud.

Abrégeons. Le 16 mars 1832, il parut, étant parfaitement guéri, devant la cour d’assises de Troyes. Tout ce que la ville peut donner de foule était là.

Claude eut une bonne attitude devant la cour. Il s’était fait raser avec soin, il avait la tête nue, il portait ce morne habit des prisonniers de Clairvaux, mi-parti de deux espèces de gris.

Le procureur du roi avait encombré la salle de toutes les baïonnettes de l’arrondissement, « afin, dit-il à l’audience, de contenir tous les scélérats qui devaient figurer comme témoins dans cette affaire. »

Lorsqu’il fallut entamer les débats, il se présenta une difficulté singulière. Aucun des témoins des événements du 4 novembre ne voulait déposer contre Claude. Le président les menaça de son pouvoir discrétionnaire. Ce fut en vain. Claude alors leur commanda de déposer. Toutes les langues se délièrent. Ils dirent ce qu’ils avaient vu.

Claude les écoutait tous avec une profonde attention. Quand l’un d’eux, par oubli, ou par affection pour Claude, omettait des faits à la charge de l’accusé, Claude les rétablissait.

De témoignage en témoignage, la série des faits que nous venons de développer se déroula devant la cour.

Il y eut un moment où les femmes qui étaient là pleurèrent. L’huissier appela le condamné Albin. C’était son tour de déposer. Il entra en chancelant ; il sanglotait. Les gendarmes ne purent empêcher qu’il n’allât tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit en souriant au procureur du roi :

– Voilà un scélérat qui partage son pain avec ceux qui ont faim. – Puis il baisa la main d’Albin. La liste des témoins épuisée, monsieur le procureur du roi se leva et prit la parole en ces termes :

– Messieurs les jurés, la société serait ébranlée jusque dans ses fondements, si la vindicte publique n’atteignait pas les grands coupables comme celui qui, etc.

Après ce discours mémorable, l’avocat de Claude parla. La plaidoirie contre et la plaidoirie pour firent, chacune à leur tour, les évolutions qu’elles ont coutume de faire dans cette espèce d’hippodrome qu’on appelle un procès criminel.

Claude jugea que tout n’était pas dit. Il se leva à son tour. Il parla de telle sorte qu’une personne intelligente qui assistait à cette audience s’en revint frappée d’étonnement.

Il paraît que ce pauvre ouvrier contenait bien plutôt un orateur qu’un assassin. Il parla debout, avec une voix pénétrante et bien ménagée, avec un œil clair, honnête et résolu, avec un geste presque toujours le même, mais plein d’empire. Il dit les choses comme elles étaient, simplement, sérieusement, sans charger ni amoindrir, convint de tout, regarda l’article 296 en face, et posa sa tête dessous. Il eut des moments de véritable haute éloquence qui faisaient remuer la foule, et où l’on se répétait à l’oreille dans l’auditoire ce qu’il venait de dire.

Cela faisait un murmure pendant lequel Claude reprenait haleine en jetant un regard fier sur les assistants.

Dans d’autres instants, cet homme qui ne savait pas lire était doux, poli, choisi, comme un lettré ; puis, par moments encore, modeste, mesuré, attentif, marchant pas à pas dans la partie irritante de la discussion, bienveillant pour les juges.

Une fois seulement, il se laissa aller à une secousse de colère. Le procureur du roi avait établi dans le discours que nous avons cité en entier que Claude Gueux avait assassiné le directeur des ateliers sans voie de fait ni violence de la part du directeur, par conséquent sans provocation. – Quoi ! s’écria Claude, je n’ai pas été provoqué ! Ah ! oui, vraiment, c’est juste, je vous comprends. Un homme ivre me donne un coup de poing, je le tue, j’ai été provoqué, vous me faites grâce, vous m’envoyez aux galères. Mais un homme qui n’est pas ivre et qui a toute sa raison me comprime le cœur pendant quatre ans, m’humilie pendant quatre ans, me pique tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, d’un coup d’épingle à quelque place inattendue pendant quatre ans ! J’avais une femme pour qui j’ai volé, il me torture avec cette femme ; j’avais un enfant pour qui j’ai volé, il me torture avec cet enfant ; je n’ai pas assez de pain, un ami m’en donne, il m’ôte mon ami et mon pain. Je redemande mon ami, il me met au cachot. Je lui dis vous, à lui mouchard, il me dit tu. Je lui dis que je souffre, il me dit que je l’ennuie. Alors que voulez-vous que je fasse ? Je le tue. C’est bien, je suis un monstre, j’ai tué cet homme, je n’ai pas été provoqué, vous me coupez la tête. Faites.

Mouvement sublime, selon nous, qui faisait tout à coup surgir, au-dessus du système de la provocation matérielle, sur lequel s’appuie l’échelle mal proportionnée des circonstances atténuantes, toute une théorie de la provocation morale oubliée par la loi.

Les débats fermés, le président fit son résumé impartial et lumineux. Il en résulta ceci. Une vilaine vie. Un monstre en effet. Claude Gueux avait commencé par vivre en concubinage avec une fille publique, puis il avait volé, puis il avait tué. Tout cela était vrai.

Au moment d’envoyer les jurés dans leur chambre, le président demanda à l’accusé s’il avait quelque chose à dire sur la position des questions.

– Peu de chose, dit Claude. Voici, pourtant. Je suis un voleur et un assassin ; j’ai volé et tué. Mais pourquoi ai-je volé ? pourquoi ai-je tué ? Posez ces deux questions à côté des autres, messieurs les jurés.

Après un quart d’heure de délibération, sur la déclaration des douze champenois qu’on appelait messieurs les jurés, Claude Gueux fut condamné à mort.

Il est certain que, dès l’ouverture des débats, plusieurs d’entre eux avaient remarqué que l’accusé s’appelait Gueux, ce qui leur avait fait une impression profonde. On lut son arrêt à Claude, qui se contenta de dire :

– C’est bien.

Mais pourquoi cet homme a-t-il volé ? Pourquoi cet homme a-t-il tué ? Voilà deux questions auxquelles ils ne répondent pas. Rentré dans la prison, il soupa gaiement et dit :

– Trente-six ans de faits ! Il ne voulut pas se pourvoir en cassation. Une des sœurs qui l’avaient soigné vint l’en prier avec larmes.

Il se pourvut par complaisance pour elle. Il paraît qu’il résista jusqu’au dernier instant, car, au moment où il signa son pourvoi sur le registre du greffe, le délai légal des trois jours était expiré depuis quelques minutes. La pauvre fille reconnaissante lui donna cinq francs. Il prit l’argent et la remercia.

Pendant que son pourvoi pendait, des offres d’évasion lui furent faites par les prisonniers de Troyes, qui s’y dévouaient tous. Il refusa.

Les détenus jetèrent successivement dans son cachot, par le soupirail, un clou, un morceau de fil de fer et une anse de seau. Chacun de ces trois outils eût suffi, à un homme aussi intelligent que l’était Claude, pour limer ses fers.

Il remit l’anse, le fil de fer et le clou au guichetier.

Le 8 juin 1832, sept mois et quatre jours après le fait, l’expiation arriva, pede claudo, comme on voit.

Ce jour-là, à sept heures du matin, le greffier du tribunal entra dans le cachot de Claude, et lui annonça qu’il n’avait plus qu’une heure à vivre.

Son pourvoi était rejeté.

– Allons, dit Claude froidement, j’ai bien dormi cette nuit, sans me douter que je dormirais encore mieux la prochaine.

Il paraît que les paroles des hommes forts doivent toujours recevoir de l’approche de la mort une certaine grandeur.

Le prêtre arriva, puis le bourreau. Il fut humble avec le prêtre, doux avec l’autre. Il ne refusa ni son âme, ni son corps.

Il conserva une liberté d’esprit parfaite.

Pendant qu’on lui coupait les cheveux, quelqu’un parla, dans un coin du cachot, du choléra qui menaçait Troyes en ce moment.

– Quant à moi, dit Claude avec un sourire, je n’ai pas peur du choléra.

Il écoutait d’ailleurs le prêtre avec une attention extrême, en s’accusant beaucoup et en regrettant de n’avoir pas été instruit dans la religion.

Sur sa demande, on lui avait rendu les ciseaux avec lesquels il s’était frappé. Il y manquait une lame, qui s’était brisée dans sa poitrine. Il pria le geôlier de faire porter de sa part ces ciseaux à Albin. Il dit aussi qu’il désirait qu’on ajoutât à ce legs la ration de pain qu’il aurait dû manger ce jour-là.

Il pria ceux qui lui lièrent les mains de mettre dans sa main droite la pièce de cinq francs que lui avait donnée la sœur, la seule chose qui lui restât désormais.

À huit heures moins un quart, il sortit de la prison, avec tout le lugubre cortège ordinaire des condamnés. Il était à pied, pâle, l’œil fixé sur le crucifix du prêtre, mais marchant d’un pas ferme.

On avait choisi ce jour-là pour l’exécution, parce que c’était jour de marché, afin qu’il y eût le plus de regards possible sur son passage ; car il paraît qu’il y a encore en France des bourgades à demi sauvages où, quand la société tue un homme, elle s’en vante.

Il monta sur l’échafaud gravement, l’œil toujours fixé sur le gibet du Christ. Il voulut embrasser le prêtre, puis le bourreau, remerciant l’un, pardonnant à l’autre. Le bourreau le repoussa doucement, dit une relation.

Au moment où l’aide le liait sur la hideuse mécanique, il fit signe au prêtre de prendre la pièce de cinq francs qu’il avait dans sa main droite, et lui dit :

– Pour les pauvres.

Comme huit heures sonnaient en ce moment, le bruit du beffroi de l’horloge couvrit sa voix, et le confesseur lui répondit qu’il n’entendait pas. Claude attendit l’intervalle de deux coups et répéta avec douceur :

– Pour les pauvres.

Le huitième coup n’était pas encore sonné que cette noble et intelligente tête était tombée.

 

 

 

Admirable effet des exécutions publiques ! ce jour-là même, la machine étant encore debout au milieu d’eux et pas lavée, les gens du marché s’ameutèrent pour une question de tarif et faillirent massacrer un employé de l’octroi. Le doux peuple que vous font ces lois-là !

Nous avons cru devoir raconter en détail l’histoire de Claude Gueux, parce que, selon nous, tous les paragraphes de cette histoire pourraient servir de têtes de chapitre au livre où serait résolu le grand problème du peuple au dix-neuvième siècle.

Dans cette vie importante il y a deux phases principales : avant la chute, après la chute ; et, sous ces deux phases, deux questions : question de l’éducation, question de la pénalité ; et, entre ces deux questions, la société tout entière.

Cet homme, certes, était bien né, bien organisé, bien doué. Que lui a-t-il donc manqué ? Réfléchissez.

C’est là le grand problème de proportion dont la solution, encore à trouver, donnera l’équilibre universel : Que la société fasse toujours pour l’individu autant que la nature.

Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.

Qui est réellement coupable ?

Est-ce lui ?

Est-ce nous ?

Questions sévères, questions poignantes, qui sollicitent à cette heure toutes les intelligences, qui nous tirent tous tant que nous sommes par le pan de notre habit, et qui nous barreront un jour si complètement le chemin, qu’il faudra bien les regarder en face et savoir ce qu’elles nous veulent.

Celui qui écrit ces lignes essaiera de dire bientôt peut-être de quelle façon il les comprend.

Quand on est en présence de pareils faits, quand on songe à la manière dont ces questions nous pressent, on se demande à quoi pensent ceux qui gouvernent, s’ils ne pensent pas à cela.

Les Chambres, tous les ans, sont gravement occupées. Il est sans doute très important de désenfler les sinécures et d’écheniller le budget ; il est très important de faire des lois pour que j’aille, déguisé en soldat, monter patriotiquement la garde à la porte de M. le comte de Lobau, que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître, ou pour me contraindre à parader au carré Marigny, sous le bon plaisir de mon épicier, dont on a fait mon officier.

Il est important, députés ou ministres, de fatiguer et de tirailler toutes les choses et toutes les idées de ce pays dans des discussions pleines d’avortements ; il est essentiel, par exemple, de mettre sur la sellette et d’interroger et de questionner à grands cris, et sans savoir ce qu’on dit, l’art du dix-neuvième siècle, ce grand et sévère accusé qui ne daigne pas répondre et qui fait bien ; il est expédient de passer son temps, gouvernants et législateurs, en conférences classiques qui font hausser les épaules aux maîtres d’école de la banlieue ; il est utile de déclarer que c’est le drame moderne qui a inventé l’inceste, l’adultère, le parricide, l’infanticide et l’empoisonnement, et de prouver par là qu’on ne connaît ni Phèdre, ni Jocaste, ni Œdipe, ni Médée, ni Rodogune ; il est indispensable que les orateurs politiques de ce pays ferraillent, trois grands jours durant, à propos du budget, pour Corneille et Racine, contre on ne sait qui, et profitent de cette occasion littéraire pour s’enfoncer les uns les autres à qui mieux mieux dans la gorge de grandes fautes de français jusqu’à la garde.

Tout cela est important ; nous croyons cependant qu’il pourrait y avoir des choses plus importantes encore.

Que dirait la Chambre, au milieu des futiles démêlés qui font si souvent colleter le ministère par l’opposition et l’opposition par le ministère, si, tout à coup, des bancs de la Chambre ou de la tribune publique, qu’importe ? quelqu’un se levait et disait ces sérieuses paroles ;

– Taisez-vous, qui que vous soyez, vous qui parlez ici, taisez-vous ! vous croyez être dans la question, vous n’y êtes pas.

La question, la voici. La justice vient, il y a un an à peine, de déchiqueter un homme à Pamiers avec un eustache ; à Dijon, elle vient d’arracher la tête à une femme ; à Paris, elle fait, barrière Saint-Jacques, des exécutions inédites.

Ceci est la question. Occupez-vous de ceci.

Vous vous querellerez après pour savoir si les boutons de la garde nationale doivent être blancs ou jaunes, et si l’assurance est une plus belle chose que la certitude.

Messieurs des centres, messieurs des extrémités, le gros du peuple souffre !

Que vous l’appeliez république ou que vous l’appeliez monarchie, le peuple souffre, ceci est un fait.

Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe. Ayez pitié du peuple, à qui le bagne prend ses fils, et le lupanar ses filles. Vous avez trop de forçats, vous avez trop de prostituées. Que prouvent ces deux ulcères ?

Que le corps social a un vice dans le sang.

Vous voilà réunis en consultation au chevet du malade ; occupez-vous de la maladie.

Cette maladie, vous la traitez mal. Étudiez-là mieux. Les lois que vous faites, quand vous en faites, ne sont que des palliatifs et des expédients. Une moitié de vos codes est routine, l’autre moitié empirisme.

La flétrissure était une cautérisation qui gangrenait la plaie ; peine insensée que celle qui pour la vie scellait et rivait le crime sur le criminel ! qui en faisait deux amis, deux compagnons, deux inséparables !

Le bagne est un vésicatoire absurde qui laisse résorber, non sans l’avoir rendu pire encore, presque tout le mauvais sang qu’il extrait. La peine de mort est une amputation barbare.

Or, flétrissure, bagne, peine de mort, trois choses qui se tiennent. Vous avez supprimé la flétrissure ; si vous êtes logiques, supprimez le reste.

Le fer rouge, le boulet et le couperet, c’étaient les trois parties d’un syllogisme.

Vous avez ôté le fer rouge ; le boulet et le couperet n’ont plus de sens. Farinace était atroce ; mais il n’était pas absurde.

Démontez-moi cette vieille échelle boiteuse des crimes et des peines, et refaites-la. Refaites votre pénalité, refaites vos codes, refaites vos prisons, refaites vos juges. Remettez les lois au pas des mœurs.

Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus.

Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous payerez six cents maîtres d’école.

Songez au gros du peuple. Des écoles pour les enfants, des ateliers pour les hommes.

Savez-vous que la France est un des pays de l’Europe où il y a le moins de natifs qui sachent lire ! Quoi ! la Suisse sait lire, la Belgique, sait lire, le Danemark sait lire, la Grèce sait lire, l’Irlande sait lire, et la France ne sait pas lire ? c’est une honte.

Allez dans les bagnes. Appelez autour de vous toute la chiourme. Examinez un à un tous ces damnés de la loi humaine. Calculez l’inclinaison de tous ces profils, tâtez tous ces crânes. Chacun de ces hommes tombés a au-dessous de lui son type bestial ; il semble que chacun d’eux soit le point d’intersection de telle ou telle espèce animale avec l’humanité. Voici le loup cervier, voici le chat, voici le singe, voici le vautour, voici la hyène. Or, de ces pauvres têtes mal conformées, le premier tort est à la nature sans doute, le second à l’éducation.

La nature a mal ébauché, l’éducation a mal retouché l’ébauche. Tournez vos soins de ce côté. Une bonne éducation au peuple. Développez de votre mieux ces malheureuses têtes, afin que l’intelligence qui est dedans puisse grandir.

Les nations ont le crâne bien ou mal fait selon leurs institutions.

Rome et la Grèce avaient le front haut. Ouvrez le plus que vous pourrez l’angle facial du peuple. Quand la France saura lire, ne laissez pas sans direction cette intelligence que vous aurez développée. Ce serait un autre désordre. L’ignorance vaut encore mieux que la mauvaise science. Non. Souvenez-vous qu’il y a un livre plus philosophique que le Compère Mathieu, plus populaire que le Constitutionnel, plus éternel que la charte de 1830 ; c’est l’écriture sainte. Et ici un mot d’explication.

Quoi que vous fassiez, le sort de la grande foule, de la multitude, de la majorité, sera toujours relativement pauvre, et malheureux, et triste. A elle le dur travail, les fardeaux à pousser, les fardeaux à traîner, les fardeaux à porter.

Examinez cette balance : toutes les jouissances dans le plateau du riche, toutes les misères dans le plateau du pauvre. Les deux parts ne sont-elles pas inégales ? La balance ne doit-elle pas nécessairement pencher, et l’état avec elle ?

Et maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères, jetez la certitude d’un avenir céleste, jetez l’aspiration au bonheur éternel, jetez le paradis, contrepoids magnifique ! Vous rétablissez l’équilibre. La part du pauvre est aussi riche que la part du riche.

C’est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que Voltaire.

Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple, pour qui ce monde-ci est mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui.

Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d’espérance.

Donc ensemencez les villages d’évangiles. Une bible par cabane. Que chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur moral.

La tête de l’homme du peuple, voilà la question. Cette tête est pleine de germes utiles. Employez pour la faire mûrir et venir à bien ce qu’il y a de plus lumineux et de mieux tempéré dans la vertu.

Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eût été le plus excellent serviteur de la cité.

 

Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper.

 

 

FIN

 

6 juin 2013

Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler, Luis Sepúlveda

 

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Luis Sepúlveda

HISTOIRE D’UNE MOUETTE

ET DU CHAT QUI LUI APPRIT À VOLER

 

Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié

Éditions SUITES Métailié/Seuil, 2004

TITRE ORIGINAL Historia de una gaviota y del gato que le enseño a volar © Luis Sepúlveda, 1996 by arrangement witch Dr. Ray-Güde Mertin, Litterarische Agentur, Bad Homburg Traduction française © Éditions Métailié et Éditions du Seuil, Paris 1996 Illustration couverture : © Yann Arthus-Bertrand/Corbis

 

 À mes enfants Sebastián, Max et León, le meilleur équipage de mes rêves. Au port de Hambourg car c’est là qu’ils sont montés à bord et au chat Zorbas évidemment.

 

 

Première partie

 

1 Mer du Nord

— Banc de harengs à bâbord ! annonça la vigie et le vol de mouettes du Phare du Sable Rouge accueillit la nouvelle avec des cris de soulagement.

Il y avait six heures qu’elles volaient sans interruption et bien que les mouettes pilotes les aient conduites par des courants d’air chaud agréables pour planer au-dessus de l’océan, elles sentaient le besoin de refaire leurs forces, et pour cela quoi de mieux qu’une bonne ventrée de harengs.

Elles survolaient l’embouchure de l’Elbe dans la Mer du Nord. D’en haut elles voyaient les bateaux à la queue leu-leu, comme des animaux marins patients et disciplinés, attendant leur tour pour gagner la pleine mer et là, mettre le cap vers tous les ports de la planète.

Kengah, une mouette aux plumes argentées, aimait particulièrement regarder les pavillons des bateaux, car elle savait que chacun représentait une façon de parler, de nommer les choses avec des mots différents.

— Comme c’est difficile pour les hommes. Nous, les mouettes, nous crions de la même manière dans le monde entier, cria un jour Kengah à l’une de ses compagnes de vol.

— C’est comme ça. Et le plus étonnant c’est que parfois ils arrivent à se comprendre, répondit sa compagne.

Au-delà de la ligne de la côte, le paysage était d’un vert intense. C’était un immense pré dans lequel on distinguait les troupeaux de moutons en train de paître à l’abri des digues et les ailes paresseuses des moulins à vent.

Suivant les instructions des pilotes, la bande de mouettes du Phare du Sable Rouge prit un courant d’air froid et se jeta en piqué sur le banc de harengs. Cent vingt corps trouèrent la mer comme des flèches et en ressortant de l’eau chaque mouette tenait un hareng dans son bec. Délicieux harengs. Délicieux et gros. Juste ce qui leur fallait pour reprendre de l’énergie avant de continuer à voler jusqu’à Den Helder, où les rejoindraient les vols des îles Frisonnes.

Le plan de vol prévoyait de continuer ensuite jusqu’au Pas-de-Calais et à la Manche où elles seraient reçues par les bandes de la Baie de Seine et de Saint-Malo, en compagnie desquelles elles voleraient jusqu’au ciel de Biscaye.

Elles seraient alors un millier qu’on verrait comme un rapide nuage d’argent et que grossiraient les bandes de Belle-Ile, d’Oléron, des caps Machichaco, de l’Apio et de Peñas. Lorsque toutes les mouettes autorisées par la loi de la mer et des vents voleraient au-dessus de la Biscaye, la grande convention des mouettes des mers Baltique, du Nord et de l’Atlantique pourrait commencer.

Ce serait une belle réunion. Kengah y pensait en pêchant son troisième hareng. Comme tous les ans on y raconterait des histoires intéressantes, en particulier celles des mouettes du Cap de Peñas, voyageuses infatigables, qui parfois volaient jusqu’aux îles Canaries ou aux îles du Cap-Vert. Les femelles, comme elle, feraient de grands festins de sardines et de calamars pendant que les mâles construiraient les nids au bord d’une falaise. Elles y pondraient leurs œufs, les couveraient à l’abri de toutes les menaces, et quand les premières plumes résistantes pousseraient aux poussins viendrait la plus jolie partie du voyage : leur apprendre à voler dans le ciel de Biscaye.

Kengah plongea pour attraper un quatrième hareng et n’entendit pas le cri d’alarme qui ébranla l’air.

— Danger à tribord, décollage urgent !

Lorsque Kengah sortit la tête de l’eau, elle était seule sur l’immensité de l’océan.

 

 

 

2 Un chat grand noir et gros

— J’ai beaucoup de peine de te laisser tout seul, dit l’enfant en caressant le dos du chat grand noir et gros.

Puis il continua à remplir son sac à dos. Il prenait une cassette du groupe PUR, un de ses favoris, la rangeait, hésitait, la sortait et ne savait pas s’il la remettait dans le sac ou s’il la laissait sur la table. Il n’arrivait pas à décider ce qu’il allait emmener en vacances et ce qu’il allait laisser à la maison. Le chat grand noir et gros le regardait avec attention, assis sur le bord de la fenêtre, son endroit préféré.

— J’ai pris mes lunettes pour nager ? Zorbas, t’as pas vu mes lunettes ? Non, tu ne les connais pas, toi, tu n’aimes pas l’eau. Tu ne sais pas ce que tu perds. La natation est un des sports les plus amusants. Des croquettes ? proposa l’enfant en prenant une boîte de croquettes pour chat. Il lui en servit une ration plus que généreuse, et le chat grand noir et gros se mit à mastiquer lentement, pour faire durer le plaisir : quelles croquettes délicieuses, craquantes, au bon goût de poisson ! “C’est un garçon formidable”, pensa le chat la bouche pleine. “Comment ça, un garçon formidable ? Le meilleur”, corrigea-t-il en avalant.

Zorbas, le chat grand noir et gros, avait de bonnes raisons de penser cela de cet enfant qui dépensait son argent de poche en délicieuses croquettes, qui nettoyait la litière de la caisse où il faisait ses besoins et qui l’instruisait en lui parlant de choses importantes.

Ils passaient de longues heures ensemble sur le balcon à regarder l’activité incessante du port de Hambourg, et là, par exemple, le garçon lui disait :

— Tu vois ce bateau, Zorbas ? Tu sais d’où il vient ? Du Liberia, un pays d’Afrique très intéressant parce qu’il a été fondé par des hommes qui avaient été des esclaves. Quand je serai grand, je serai capitaine d’un grand voilier et j’irai au Liberia. Tu viendras avec moi, Zorbas. Tu seras un bon chat de mer. J’en suis sûr.

Comme tous les enfants des ports, il rêvait de voyages dans des pays lointains. Le chat grand noir et gros l’écoutait en ronronnant et se voyait aussi à bord d’un voilier sillonnant les mers. Oui. Le chat grand noir et gros avait beaucoup de tendresse pour le garçon et il n’oubliait pas qu’il lui devait la vie.

Zorbas avait contracté cette dette exactement le jour où il avait quitté le panier dans lequel il vivait avec ses sept frères. Le lait de sa mère était tiède et doux mais lui, il voulait goûter ces têtes de poisson que les gens du marché donnaient aux grands chats. Il ne pensait pas en manger une entière, non, il voulait la traîner jusqu’au panier et là, miauler à ses frères :

— Assez de téter notre pauvre mère ! Vous ne voyez pas comme elle a maigri ? Mangez du poisson, c’est la nourriture des chats des ports.

Peu de temps avant de quitter le panier, sa mère lui avait miaulé très sérieusement :

— Tu es agile et malin, c’est très bien, mais tu dois faire attention et ne pas sortir du panier. Demain ou après-demain les humains vont venir décider de ton destin et de celui de tes frères. Ils vont sûrement vous donner des noms sympathiques et vous serez assurés d’être nourris. C’est une grande chance de naître dans un port, car dans les ports on aime et on protège les chats. La seule chose que les humains attendent de nous, c’est que nous éloignions les rats. Oui, mon enfant, être chat de port est une grande chance, mais tu dois faire attention car il y a en toi quelque chose qui peut faire ton malheur. Mon enfant, si tu regardes tes frères, tu verras qu’ils sont gris ou rayés comme les tigres. Toi, tu es né tout noir, sauf la petite tache blanche que tu as sous le menton. Il y a des humains qui croient que les chats noirs portent malheur ; c’est pourquoi, mon petit, il ne faut pas sortir du panier.

Mais Zorbas, qui était alors une petite boule de charbon, quitta le panier. Il voulait goûter une de ces têtes de poisson. Et il voulait aussi voir un peu le monde.

Il n’alla pas très loin. La queue dressée et vibrante, en trottant vers un étal de poissonnier, il passa devant un grand oiseau qui somnolait, la tête penchée. C’était un oiseau très laid avec une énorme poche sous le bec. Soudain le petit chat sentit que le sol s’éloignait de ses pattes et, sans comprendre ce qui lui arrivait, il se retrouva en train de faire une cabriole en l’air. Se souvenant de l’une des premières leçons de sa mère, il chercha un endroit pour retomber sur ses quatre pattes, mais en bas l’oiseau l’attendait le bec ouvert. Il tomba dans la poche, il y faisait noir et ça sentait horriblement mauvais.

— Laisse-moi sortir ! Laisse-moi sortir ! miaula-t-il, désespéré.

— Ah bon. Tu parles. Quelle bête tu es ? croassa l’oiseau sans ouvrir le bec.

— Laisse-moi sortir ou je te griffe, miaula-t-il, menaçant.

— Je crois que tu es une grenouille. Tu es une grenouille ? croassa l’oiseau, toujours le bec fermé.

— Je m’étouffe, oiseau idiot ! miaula le petit Zorbas.

— Oui. Tu es une grenouille. Une grenouille noire. Comme c’est étrange, croassa l’oiseau.

— Je suis un chat et je suis en colère ! Laisse-moi sortir ou tu vas le regretter ! miaula le petit Zorbas en cherchant où planter ses griffes dans la poche sombre.

— Tu crois que je ne sais pas distinguer un chat d’une grenouille ? Les chats sont poilus, rapides et ils sentent la pantoufle. Toi, tu es une grenouille. Une fois j’ai mangé des grenouilles, c’était pas mauvais, mais elles étaient vertes. Dis donc, tu ne serais pas une grenouille vénéneuse par hasard ? croassa l’oiseau inquiet.

— Oui ! Je suis une grenouille vénéneuse et en plus je porte malheur !

— Quel problème ! L’autre jour j’ai avalé un hérisson vénéneux et il ne m’est rien arrivé. Quel problème ! Je t’avale ou je te crache ? réfléchit l’oiseau, mais il ne croassa rien de plus car il s’agita, battit des ailes et ouvrit finalement le bec.

Couvert de bave, le petit Zorbas sortit la tête et sauta par terre. Il vit alors le garçon qui tenait l’oiseau par le cou et le secouait.

— Tu es aveugle ou quoi ? Pélican imbécile ! Viens mon chat. Un peu plus tu finissais dans le ventre de cet oiseau, dit l’enfant, et il le prit dans ses bras. C’est ainsi qu’avait commencé cette amitié qui durait depuis cinq ans. Le baiser de l’enfant sur sa tête éloigna ses souvenirs. Il le vit enfiler son sac à dos, marcher vers la porte et de là lui dire encore adieu.

— À dans deux mois. Je penserai à toi tous les jours Zorbas, je te le promets.

— Au revoir Zorbas ! Au revoir mon gros ! crièrent les deux petits frères du garçon.

Le chat grand noir et gros entendit qu’on fermait la porte à double tour et il courut jusqu’à la fenêtre sur la rue pour voir sa famille adoptive avant qu’elle ne s’éloigne. Le chat grand noir et gros poussa un soupir de satisfaction. Pendant deux mois il allait être le seigneur et maître de l’appartement. Un ami de la famille viendrait tous les jours lui ouvrir une boîte de nourriture et changer sa litière. Deux mois pour se prélasser dans les fauteuils, sur les lits, ou sortir sur le balcon, grimper sur les toits, aller jusqu’aux branches du vieux marronnier et descendre le long de son tronc jusqu’à la cour, où il retrouvait les chats du quartier. Il n’allait pas s’ennuyer. Pas du tout.

C’est ce que pensait Zorbas, le chat grand noir et gros, car il ne savait pas ce qui allait lui tomber dessus très bientôt.

 

 

 

3 Hambourg en vue

Kengah déplia ses ailes pour prendre son envol, mais la vague fut plus rapide et la recouvrit toute. Quand elle sortit de l’eau, la lumière du jour avait disparu, et après avoir secoué énergiquement la tête, elle comprit que la malédiction des mers obscurcissait sa vue.

Kengah, la mouette aux plumes argentées, plongea sa tête dans l’eau à plusieurs reprises jusqu’à ce que quelques étincelles de lumière arrivent à ses pupilles couvertes de pétrole. La tache visqueuse, la peste noire, collait ses ailes à son corps et elle se mit à remuer les pattes dans l’espoir de nager vite et de sortir du centre de la vague noire.

Tous les muscles tétanisés par l’effort, elle atteignit enfin la limite de la tache de pétrole et le frais contact de l’eau propre. Lorsque, à force de cligner des yeux et de plonger sa tête sous l’eau, elle réussit à nettoyer ses yeux, elle regarda le ciel et ne vit que quelques nuages qui s’interposaient entre la mer et l’immensité de la voûte céleste. Ses compagnes de la bande du Phare du Sable rouge devaient être loin, très loin.

C’était la loi. Elle aussi, elle avait vu des mouettes surprises par les vagues noires mortelles, et malgré son désir de descendre leur apporter une aide aussi inutile qu’impossible, elle s’était éloignée, respectant la loi qui interdit d’assister à la mort de ses compagnes.

Les ailes immobilisées, collées au corps, les mouettes étaient des proies faciles pour les grands poissons, ou bien elles mouraient lentement asphyxiées par le pétrole, qui en glissant entre leurs plumes bouchait tous leurs pores.

C’était le sort qui l’attendait et elle désira disparaître rapidement dans le gosier d’un grand poisson.

La tache noire. La peste noire. Tandis qu’elle attendait l’issue fatale, Kengah maudit les humains.

— Pas tous. Il ne faut pas être injuste ! cria-t-elle faiblement. Souvent elle avait vu d’en haut comment les grands pétroliers profitaient des jours de brouillard côtier pour aller en haute mer nettoyer leurs réservoirs. Ils jetaient à la mer des milliers de litres d’une substance épaisse et pestilentielle qui était entraînée par les vagues.

Elle avait aussi vu que parfois des petites embarcations s’approchaient des pétroliers et les empêchaient de vider leurs réservoirs. Malheureusement, ces petits bateaux aux couleurs de l’arc-en-ciel n’arrivaient pas toujours à temps pour empêcher qu’on empoisonne les mers. Kengah passa les heures les plus longues de sa vie, posée sur l’eau à se demander, atterrée, si ce n’était pas la plus terrible des morts qui l’attendait ; pire que d’être dévorée par un poisson, pire que l’angoisse de l’asphyxie, mourir de faim.

Désespérée à l’idée d’une mort lente, elle remua et se rendit compte avec étonnement que le pétrole n’avait pas collé ses ailes contre son corps. Ses plumes étaient imprégnées de cette substance épaisse mais au moins elle pouvait étendre les ailes.

— J’ai peut-être encore une chance de sortir de là et, qui sait si en volant haut, très haut, le soleil ne fera pas fondre le pétrole. Une histoire racontée par une vieille mouette des îles Frisonnes revint à sa mémoire. Cela parlait d’un humain, nommé Icare, qui pour réaliser son rêve de voler s’était fabriqué des ailes avec des plumes d’aigle et avait volé très haut, tout près du soleil, si bien que la chaleur avait fait fondre la cire qui collait les plumes et qu’il était tombé.

Kengah battit des ailes, replia ses pattes, s’éleva de quelques centimètres et retomba dans l’eau. Avant de recommencer, elle plongea complètement et remua ses ailes sous l’eau. Cette fois elle s’éleva d’un mètre avant de retomber.

Ce maudit pétrole collait les plumes de sa queue, de sorte qu’elle ne pouvait pas guider son ascension. Elle replongea et avec son bec retira la couche de saleté qui couvrait sa queue.

Elle supporta la douleur de l’arrachage des plumes jusqu’à ce que sa queue soit un peu moins sale. Au cinquième essai, Kengah réussit à s’envoler.

Elle battait des ailes désespérément car le poids de la couche de pétrole l’empêchait de planer. Un seul arrêt et elle tomberait. Par chance, elle était jeune et ses muscles répondaient bien.

Elle vola très haut. Sans cesser de battre des ailes, elle regarda en bas et vit à peine la côte comme une ligne blanche. Elle vit aussi quelques bateaux comme de minuscules objets sur une nappe bleue. Elle monta plus haut, mais les effets du soleil qu’elle attendait ne l’atteignaient pas. Peut-être les rayons donnaient-ils une chaleur trop faible, peut-être la couche de pétrole était-elle trop épaisse.

Kengah comprit qu’elle n’aurait pas suffisamment de force pour continuer à battre des ailes et vola vers l’intérieur des terres en suivant la ligne verte et sinueuse de l’Elbe, à la recherche d’un endroit pour se poser.

Son battement d’ailes devint de plus en plus lourd et lent. Elle perdait ses forces. Elle ne volait plus aussi haut. Dans un effort désespéré pour reprendre de l’altitude, elle ferma les yeux et battit des ailes avec ses dernières énergies. Elle ne sut pas combien de temps elle vola les yeux fermés, mais quand elle les rouvrit elle était au-dessus d’une haute tour ornée d’une girouette d’or.

— Saint-Michel ! cria-t-elle en reconnaissant la tour de l’église de Hambourg.

Ses ailes refusèrent de la porter plus loin.

 

 

 

4 La fin d’un vol

Le chat grand noir et gros prenait le soleil sur le balcon en ronronnant et en pensant comme c’était bon d’être là à recevoir les rayons du soleil, le ventre en l’air, les quatre pattes repliées et la queue étirée.

Au moment précis où il se retournait paresseusement pour présenter son dos au soleil, il entendit le bourdonnement d’un objet volant qu’il ne sut pas identifier et qui s’approchait à grande vitesse. Inquiet, il se dressa d’un seul coup sur ses quatre pattes et arriva tout juste à se jeter de côté pour esquiver la mouette qui s’abattit sur le balcon.

C’était un oiseau très sale. Tout son corps était imprégné d’une substance noire et malodorante. Zorbas s’approcha et la mouette essaya de se redresser en traînant les ailes.

— Ce n’était pas un atterrissage très élégant, miaula-t-il.

— Je regrette. Je ne pouvais pas faire autrement, croassa la mouette.

— Dis donc, tu es dans un drôle d’état. Qu’est-ce que tu as sur le corps ? Tu sens vraiment mauvais !

— J’ai été atteinte par une vague noire. La peste noire. La malédiction des mers. Je vais mourir, croassa plaintivement la mouette.

— Mourir ? Ne dis pas ça. Tu es fatiguée et sale. C’est tout. Pourquoi ne vas-tu pas jusqu’au Zoo ? Ce n’est pas loin et il y a des vétérinaires qui pourront t’aider, miaula Zorbas.

— Je ne peux pas. C’était mon dernier vol, croassa la mouette d’une voix presque inaudible, et elle ferma les yeux.

— Ne meurs pas ! Repose-toi un peu et, tu verras, tu iras mieux. Tu as faim ? Je vais t’apporter un peu de ma nourriture mais ne meurs pas, miaula Zorbas en s’approchant de la mouette évanouie.

Surmontant son dégoût le chat lui lécha la tête. Cette substance qui la couvrait avait un goût horrible. Quand il lui passa la langue sur le cou il remarqua que la respiration de l’oiseau était de plus en plus faible.

— Écoute, mon amie. Je veux t’aider mais je ne sais pas comment. Essaye de te reposer pendant que je vais demander ce qu’on fait avec une mouette malade, miaula Zorbas avant de grimper sur le toit.

Il s’éloignait vers le marronnier quand il entendit la mouette l’appeler.

— Tu veux que je te laisse un peu à manger ? miaula-t-il, soulagé.

— Je vais pondre un œuf. Avec les dernières forces qui me restent je vais pondre un œuf. Chat, mon ami, on voit que tu es bon, que tu as de nobles sentiments. Je vais te demander de me promettre trois choses. Tu vas le faire ? demanda-t-elle en secouant maladroitement ses pattes dans un essai manqué pour se redresser.

Zorbas pensa que la pauvre mouette délirait et qu’avec un oiseau dans un état aussi lamentable on ne pouvait qu’être généreux.

— Je te promets tout ce que tu voudras. Mais maintenant repose-toi, miaula-t-il avec compassion.

— Je n’ai pas le temps de me reposer. Promets-moi que tu ne mangeras pas l’œuf, dit-elle en ouvrant les yeux.

— Je promets de ne pas manger l’œuf.

— Promets-moi de t’en occuper jusqu’à la naissance du poussin, croassa-t-elle en soulevant la tête.

— Je promets de m’occuper de l’œuf jusqu’à la naissance du poussin, miaula Zorbas.

— Et promets-moi que tu lui apprendras à voler, croassa-t-elle en regardant fixement le chat dans les yeux.

Alors Zorbas pensa que non seulement cette malheureuse mouette délirait, mais qu’elle était complètement folle.

— Je promets de lui apprendre à voler. Et maintenant repose-toi, je vais chercher de l’aide, miaula Zorbas en sautant sur le toit. Kengah regarda le ciel, remercia les bons vents qui l’avaient accompagnée et juste au moment où elle poussait son dernier soupir, un petit œuf blanc taché de bleu roula à côté de son corps imbibé de pétrole.

 

 

 

5 À la recherche d’un conseil

Zorbas descendit rapidement le long du tronc du marronnier, traversa la cour de l’immeuble à toute vitesse en évitant de se faire remarquer par les chiens vagabonds, sortit dans la rue, s’assura qu’il n’y avait pas d’auto, traversa et courut jusqu’au Cuneo, un restaurant italien du port.

Deux chats qui reniflaient une caisse à ordures le virent passer.

— Eh, mon pote, tu vois ce que je vois ? Quel joli petit gros ! miaula l’un des chats.

— Ouais, mon vieux. Comme il est noir, c’est pas une boule de graisse, c’est une boule de goudron. Où tu vas petite boule de goudron ? demanda l’autre. Même préoccupé par la mouette, Zorbas n’était pas disposé à laisser passer les provocations de ces deux voyous. Alors il s’arrêta, hérissa les poils de son dos et sauta sur le couvercle de la poubelle.

Lentement il étira une patte de devant, sortit une griffe longue comme une allumette et l’approcha du museau de l’un des provocateurs.

— Elle te plaît ? J’en ai neuf autres du même modèle. Tu veux les essayer ? miaula-t-il très calmement. Le chat qui avait la griffe sous le nez avala sa salive avant de répondre sans quitter la griffe des yeux.

— Non chef. Quelle belle journée ! Pas vrai ?

— Et toi, qu’est-ce que tu en dis ? demanda Zorbas à l’autre chat.

— Moi aussi je dis que c’est une bien belle journée, idéale pour se promener, un peu fraîche peut-être.

Cette affaire réglée, Zorbas reprit son chemin jusqu’à la porte du restaurant. À l’intérieur, les garçons préparaient les tables pour les clients de midi. Zorbas miaula trois fois et attendit assis sur le seuil. Peu après, Secrétario, un chat de gouttière très maigre avec seulement deux poils de moustache, un de chaque côté du nez, s’approcha de lui.

— Nous regrettons beaucoup, mais si vous n’avez pas réservé, nous ne pouvons pas vous accueillir. Nous sommes complet, miaula-t-il en guise de salut. Il allait ajouter quelque chose encore, mais Zorbas le coupa :

— Je dois miauler avec Colonello. C’est urgent !

— Urgent ! Toujours des urgences de dernière minute. Je vais voir ce que je peux faire, mais c’est bien parce qu’il s’agit d’une urgence, miaula Secrétario, et il rentra dans le restaurant. Colonello était un chat d’un âge indéterminé. Certains disaient qu’il avait le même âge que le restaurant qui l’abritait, d’autres soutenaient qu’il était encore beaucoup plus vieux. Mais cela n’avait pas d’importance, car Colonello avait un étrange talent pour conseiller ceux qui avaient des problèmes, et même s’il ne résolvait jamais aucune difficulté, ses conseils réconfortaient. Par son âge et par son talent Colonello était une autorité chez les chats du port.

Secrétario revint en courant.

— Suis-moi. Colonello va te recevoir, exceptionnellement.

Zorbas le suivit. Passant sous les tables et sous les chaises de la salle, ils arrivèrent à la porte de la cave. Ils descendirent en sautant les marches d’un escalier étroit et, en bas, trouvèrent Colonello, la queue dressée, en train d’examiner les bouchons des bouteilles de champagne.

— Porca miseria ! Les rats ont rongé les bouchons du meilleur champagne de la maison. Zorbas, caro amico, salua Colonello qui avait l’habitude de miauler des mots en italien.

— Excuse-moi de te déranger en plein travail, mais j’ai un problème grave et j’ai besoin de tes conseils, miaula Zorbas.

 — Je suis là pour ça, caro amico. Secrétario ! Sers à mi amico un peu de ces lasagnes alforno qu’on nous a données ce matin, ordonna Colonello.

— Mais vous les avez toutes mangées ! Je n’ai même pas pu les sentir, se plaignit Secrétario. Zorbas remercia en disant qu’il n’avait pas faim et raconta rapidement la tumultueuse arrivée de la mouette, son état lamentable et les promesses qu’il avait été obligé de faire. Le vieux chat écouta en silence, puis il réfléchit en caressant ses longues moustaches et finalement miaula avec énergie.

— Porca miseria ! Il faut se débrouiller pour que cette pauvre mouette puisse reprendre son vol. — Oui, mais comment ? demanda Zorbas.

— Le mieux c’est de consulter Jesaitout, indiqua Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais suggérer. Pourquoi faut-il toujours qu’il m’enlève les miaulements de la bouche, celui-là ? protesta Colonello.

— Oui ? C’est une bonne idée. Je vais aller voir Jesaitout, approuva Zorbas.

— On va y aller ensemble. Les problèmes d’un chat du port sont les problèmes de tous les chats du port, déclara solennellement Colonello. Les trois chats sortirent de la cave et coururent à travers le labyrinthe des cours des maisons alignées en face du port jusqu’au temple de Jesaitout.

 

 

 

6 Dans un endroit étrange

Jesaitout habitait un endroit assez difficile à décrire car, à première vue, cela aurait pu être un bric-à-brac d’objets étranges, un musée des extravagances, un dépôt de machines hors d’usage, la bibliothèque la plus chaotique du monde ou le laboratoire d’un savant inventeur d’engins impossibles à nommer. Mais ce n’était rien de tout cela, ou plutôt, c’était beaucoup plus que cela.

L’endroit s’appelait “Harry, Bazar du Port” et son propriétaire, Harry, était un vieux loup de mer qui au cours de cinquante ans de navigation sur les sept mers s’était employé à réunir toute sorte d’objets dans les centaines de ports qu’il avait connus.

Lorsque la vieillesse s’installa dans ses os, Harry décida de troquer sa vie de navigateur contre celle de marin à terre et d’ouvrir le bazar avec tous les objets qu’il avait réunis.

Il loua une maison de trois étages dans la rue du port, mais elle était trop petite pour exposer ses collections insolites, si bien qu’il loua la maison voisine, à deux étages, mais ce n’était toujours pas suffisant. Finalement, après avoir loué une troisième maison, il réussit à ranger tous ses objets – ranger évidemment selon son sens de l’ordre très particulier.

Dans les trois maisons réunies par des couloirs et des escaliers étroits, il y avait près d’un million d’objets parmi lesquels il faut signaler :

7200 chapeaux à bord souple pour que le vent les emporte

160 gouvernails de bateaux pris de vertige à force de faire le tour du monde

245 feux de navires qui avaient défié les brumes les plus épaisses

12 télégraphes de commandement écrasés par des capitaines irascibles

256 boussoles qui n’avaient jamais perdu le nord

6 éléphants de bois grandeur nature

2 girafes empaillées contemplant la savane

1 ours polaire naturalisé, dans le ventre duquel se trouvait la main, naturalisée aussi, d’un explorateur norvégien

700 ventilateurs dont les pales rappelaient les brises fraîches des crépuscules tropicaux

1200 hamacs de jute, garantissant les meilleurs rêves

1300 marionnettes de Sumatra qui n’avaient interprété que des histoires d’amour

123 projecteurs de diapositives montrant des paysages où l’on pouvait toujours être heureux

54 000 romans dans 47 langues

2 maquettes de la tour Eiffel, l’une construite avec un demi-million d’aiguilles à coudre et l’autre trois cent mille cure-dents

3 canons de bateaux corsaires anglais ayant attaqué Cartagena de Indias

17 ancres trouvées au fond de la Mer du Nord 200 tableaux de couchers de soleil

17 machines à écrire ayant appartenu à des écrivains célèbres

128 caleçons longs de flanelle pour hommes de plus de 2 mètres

7 fracs pour nains

500 pipes d’écume de mer

1 astrolabe s’obstinant à indiquer la position de la Croix du Sud

7 coquillages géants dans lesquels résonnait l’écho lointain de naufrages mythiques

12 kilomètres de soie rouge

2 écoutilles de sous-marins

Et beaucoup de choses encore qu’il serait trop long de nommer.

Pour visiter le bazar d’Harry on devait payer une entrée et une fois à l’intérieur il fallait un grand sens de l’orientation pour ne pas se perdre dans le labyrinthe de chambres sans fenêtres, couloirs étroits et escaliers qui faisaient communiquer les trois maisons.

Harry avait deux mascottes : un chimpanzé nommé Matias qui tenait la caisse à l’entrée, assurait la sécurité et jouait aux dames avec le vieux marin – évidemment très mal. Il buvait de la bière et essayait toujours de tricher en rendant la monnaie.

La deuxième mascotte c’était Jesaitout, un chat gris, petit et maigre, qui consacrait l’essentiel de son temps à l’étude des milliers de livres qu’il y avait là.

Colonello, Secrétario et Zorbas entrèrent dans le bazar la queue en l’air. Ils regrettèrent de ne pas voir Harry derrière le comptoir car le vieux marin avait toujours des paroles affectueuses et des saucisses pour eux.

— Un instant sacs à puces ! Vous oubliez de payer l’entrée ! glapit Matias.

— Et depuis quand est-ce qu’on paye, nous les chats ? demanda Secrétario.

— Sur la porte il y a : Entrée deux marks. Nulle part il est écrit que les chats entrent gratis. Huit marks ou vous fichez le camp ! glapit énergiquement le chimpanzé.

— Monsieur le singe, je crains que les mathématiques ne soient pas votre fort, miaula Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais dire. Une fois de plus vous m’enlevez les miaulements de la bouche, protesta Colonello.

— BLABLABLA ! Payez ou fichez le camp ! cria Matias.

Zorbas sauta sur le comptoir et regarda fixement le chimpanzé dans les yeux. Il soutint son regard jusqu’à ce que Matias cligne des yeux et commence à pleurer.

— Bon, en réalité, ça fait six marks. Tout le monde peut se tromper, reprit timidement Matias. Sans cesser de le regarder dans les yeux, Zorbas sortit une griffe de sa patte droite de devant. — Ça te plaît Matias ? J’en ai neuf autres pareilles. Tu peux les imaginer plantées dans ce cul rouge que tu as toujours à l’air ? miaula-t-il tranquillement.

— Pour cette fois je ferme les yeux. Vous pouvez passer, glapit le chimpanzé en prenant un air calme.

Les trois chats, la queue orgueilleusement dressée, disparurent dans le labyrinthe de couloirs.

 

 

 

7 Un chat qui sait tout

— Terrible ! Terrible ! Il est arrivé quelque chose de terrible, miaula Jesaitout en les voyant. Nerveux, il se promenait devant un énorme livre ouvert sur le sol, et par moments il portait ses pattes de devant à sa tête. Il avait l’air vraiment inconsolable.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? miaula Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais demander. Il semble que m’enlever les miaulements de la bouche soit une obsession chez vous, protesta Colonello.

— Allons. Ce n’est pas si grave, suggéra Zorbas.

— Quoi ! Pas si grave. C’est terrible ! Terrible. Ces maudites souris ont mangé une page entière de l’Atlas. La carte de Madagascar a disparu. C’est terrible ! insista Jesaitout en tirant sur ses moustaches.

— Secrétario, rappelez-moi qu’il faut organiser une battue contre ces mangeurs de Masagas… Masagamas… enfin vous voyez ce que je veux dire, miaula Colonello.

— Madagascar, précisa Secrétario.

 — Continuez. Continuez à m’enlever les miaulements de la bouche. Porca miseria ! s’exclama Colonello.

— On va te donner un coup de main, Jesaitout, mais maintenant nous sommes ici parce que nous avons un grand problème et comme tu sais tant de choses, tu peux peut-être nous aider, miaula Zorbas, et il lui raconta la triste histoire de la mouette.

Jesaitout écouta avec attention. Il approuvait en remuant la tête et quand les mouvements nerveux de sa queue exprimaient avec trop d’éloquence les sentiments qu’éveillaient en lui les miaulements de Zorbas, il essayait de la retenir avec ses pattes de derrière. - … et je l’ai laissée comme ça, très mal, il y a un instant… conclut Zorbas.

— Terrible histoire ! Terrible ! Voyons, laissez-moi réfléchir. Mouette, pétrole… pétrole… mouette… mouette malade… c’est ça. Il faut consulter l’encyclopédie ! s’exclama-t-il plein de jubilation.

— La quoi ? miaulèrent les trois chats.

— L’en-cy-clo-pé-die. Le livre du savoir. Il faut chercher dans les tomes 13 et 16, les lettres M et P, indiqua Jesaitout d’un ton décidé.

— Voyons cette enplico… empyco… hum ! proposa Colonello.

— En-cy-clo-pé-die, épela lentement Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais dire. Je vois que vous ne pouvez pas résister à la tentation de m’enlever les miaulements de la bouche, protesta Colonello.

Jesaitout grimpa sur un énorme meuble dans lequel étaient alignés de gros livres à l’air imposant et après avoir cherché les lettres M et P, il fit tomber les deux volumes. Il descendit et, d’une griffe très courte, usée à force de feuilleter les livres, il tourna les pages. Les trois chats gardaient un silence respectueux tandis qu’il marmottait des miaulements presque inaudibles.

— Je crois qu’on va y être. Comme c’est intéressant ! Merlan, Migration, Milan. Comme c’est intéressant ! Écoutez ça : Il semble que le milan soit un oiseau terrible ! Terrible ! Il est considéré comme l’un des rapaces les plus cruels ! Terrible ! s’exclama Jesaitout avec enthousiasme.

— Le milan ne nous intéresse pas. Nous sommes ici pour une mouette, l’interrompit Secrétario. — Auriez-vous l’amabilité de cesser de m’enlever les miaulements de la bouche ? grogna Colonello.

— Pardon. Mais pour moi l’encyclopédie est irrésistible. Chaque fois que je regarde dans ses pages j’apprends quelque chose de nouveau. Morue. Mouette. On y est ! s’écria Jesaitout. Mais ce que l’encyclopédie disait des mouettes ne leur fut pas très utile. Ils apprirent que la mouette qui les préoccupait appartenait à l’espèce argentée, appelée ainsi à cause de la couleur de ses plumes. Ce qu’ils trouvèrent sur le pétrole ne les amena pas non plus à savoir comment aider la mouette, même s’il leur fallut supporter une interminable dissertation de Jesaitout, qui parla longuement d’une guerre du pétrole dans les années 70.

— Par les piquants du hérisson ! Nous sommes toujours au même point, miaula Zorbas.

— C’est terrible ! Terrible ! C’est la première fois que l’encyclopédie me déçoit, s’exclama Jesaitout, désolé.

— Et dans cette enplico… encymolé… enfin tu vois ce que je veux dire. Il n’y a pas de conseils pratiques, du genre comment enlever les taches de pétrole ? s’enquit Colonello.

— Génial ! Terriblement génial ! C’est par là qu’on aurait dû commencer. Je prends tout de suite le tome 4, la lettre D, Détachant, annonça Jesaitout en grimpant sur le meuble.

— Vous vous rendez compte, si vous aviez évité cette odieuse habitude de m’enlever les miaulements de la bouche nous saurions déjà quoi faire, indiqua Colonello au silencieux Secrétario.

À la page consacrée au mot « Détachant » ils trouvèrent, outre la façon d’enlever les taches de confiture, d’encre de Chine, de sang et de sirop de framboise, la solution pour éliminer les taches de pétrole.

— « On nettoie la surface affectée avec un linge humecté de benzine » Ça y est ! miaula Jesaitout, euphorique.

— Ça y est pas du tout ! Et où on va trouver de la benzine ? grogna Zorbas avec une mauvaise humeur évidente.

— Mais, si je me souviens bien, dans la cave du restaurant il y a un pot avec des pinceaux qui trempent dans de la benzine. Secrétario sait ce qu’il doit faire, miaula Colonello.

— Pardon monsieur, mais je n’ai pas bien saisi votre idée, s’excusa Secrétario.

— Très simple : vous humectez convenablement votre queue avec la benzine et nous irons nous occuper de cette pauvre mouette, répondit Colonello en regardant ailleurs.

— Ah non ! Ça alors non ! Pas question ! protesta Secrétario.

— Je vous rappelle qu’au menu de ce soir il y a une double portion de foie à la crème, susurra Colonello.

— Tremper ma queue dans la benzine… Vous avez dit du foie à la crème ? miaula Secrétario consterné.

Jesaitout décida de les accompagner et les quatre chats coururent jusqu’à la sortie du bazar d’Harry. À leur passage le chimpanzé, qui venait de boire une bière, leur adressa un rot sonore.

 

 

 

8 Zorbas commence à tenir ses promesses

En arrivant sur le balcon les quatre chats comprirent qu’il était trop tard. Colonello, Jesaitout et Zorbas regardèrent avec respect le corps sans vie de la mouette tandis que Secrétario agitait sa queue dans le vent pour en chasser l’odeur de benzine.

— Je crois qu’on doit lui fermer les ailes. C’est ce qui se fait dans ces cas-là, affirma Colonello. Surmontant leur répugnance devant cet être imprégné de pétrole, ils replièrent ses ailes le long de son corps et en la déplaçant ils découvrirent l’œuf blanc taché de bleu.

— L’œuf ! Elle a réussi à pondre l’œuf ! s’exclama Zorbas.

— Tu t’es fourré dans une drôle d’histoire, caro amico, une drôle d’histoire, remarqua Colonello.

— Qu’est-ce que je vais faire avec l’œuf ? s’interrogea Zorbas de plus en plus angoissé.

— Avec un œuf on peut faire plein de choses. Une omelette par exemple, proposa Secrétario. — Oh oui ! Un coup d’œil dans l’encyclopédie nous dira comment préparer la meilleure des omelettes. Ce thème est traité dans le tome 15, lettre 0, assura Jesaitout.

— Pas question. Pas un miaulement de plus ! Zorbas a promis à cette pauvre mouette qu’il s’occuperait de l’œuf et du poussin ! Une promesse sur l’honneur faite par un chat du port engage tous les chats du port. Aussi on ne touche pas à cet œuf ! déclara solennellement Colonello.

— Mais je ne sais pas comment on s’occupe d’un œuf ! Je n’ai jamais eu d’œuf, moi ! miaula Zorbas désespéré.

Alors les chats regardèrent Jesaitout. Peut-être y avait-il quelque chose là-dessus dans sa fameuse ency-clo-pé-die.

— Je dois consulter le tome 15, lettre o. Il y a sûrement tout ce que nous devons savoir sur l’œuf, mais pour l’instant je conseille la chaleur, la chaleur du corps, beaucoup de chaleur du corps, indiqua Jesaitout sur un ton pédant et didactique.

— C’est-à-dire se coucher sur l’œuf, mais sans le casser, conseilla Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais suggérer. C’est effrayant cette capacité que vous avez de m’enlever les miaulements de la bouche. Zorbas, reste près de l’œuf, nous, nous allons accompagner Jesaitout pour voir ce que dit son enpylo… encymo… enfin tu sais ce que je veux dire. Nous reviendrons ce soir avec les informations et nous donnerons une sépulture à cette pauvre mouette, décida Colonello avant de sauter sur le toit.

Jesaitout et Secrétario le suivirent. Zorbas resta sur le balcon, avec l’œuf et la mouette morte. Il se coucha en faisant très attention et attira l’œuf contre son ventre. Il se sentait ridicule. Il pensait aux railleries que pourraient faire les deux voyous qu’il avait affrontés le matin si jamais ils le voyaient.

Mais une promesse est une promesse et, réchauffé par les rayons du soleil, il s’assoupit avec l’œuf blanc taché de bleu tout contre son ventre noir.

 

 

 

9 Une nuit triste

À la lumière de la lune Secrétario, Jesaitout et Zorbas creusèrent un trou au pied du marronnier. Peu auparavant ils avaient jeté la mouette du haut du balcon dans la cour en faisant attention qu’aucun humain ne les voie. Ils la déposèrent rapidement dans le trou et le recouvrirent de terre. Alors Colonello miaula gravement :

— Camarades chats, cette nuit nous disons adieu à la dépouille d’une malheureuse mouette dont nous ne connaissons même pas le nom. Tout ce que nous savons d’elle, grâce aux connaissances de notre camarade Jesaitout, c’est qu’elle appartenait à l’espèce des mouettes argentées et qu’elle venait peut-être de très loin, du pays où le fleuve rejoint la mer. Nous savons peu de choses d’elle, mais ce qui importe c’est qu’elle est arrivée mourante chez Zorbas, l’un des nôtres, et qu’elle a mis en lui toute sa confiance. Zorbas a promis de s’occuper de l’œuf qu’elle a pondu avant de mourir, du poussin qui naîtra et, ce qui est plus difficile, camarades, il a promis de lui apprendre à voler.

— Voler, tome 23, lettre v, entendit-on Jesaitout murmurer.

— C’est exactement ce que monsieur Colonello allait dire. Ne lui enlève pas les miaulements de la bouche, conseilla Secrétario.

- … Promesses difficiles à tenir, poursuivit Colonello impassible, mais nous savons qu’un chat du port respecte toujours ses miaulements. Pour l’y aider, j’ordonne que notre camarade Zorbas n’abandonne pas l’œuf jusqu’à la naissance du poussin et que notre camarade Jesaitout regarde dans son enplico… entiplo… enfin dans ses bouquins tout ce qui concerne l’art de voler. Et maintenant disons adieu à cette mouette, victime du malheur provoqué par les humains. Tendons nos cous vers la lune et miaulons le chant d’adieu des chats du port.

Au pied du vieil arbre les quatre chats se mirent à miauler une triste litanie et à leurs miaulements se joignirent très vite ceux des chats des alentours, puis ceux des chats de l’autre rive du fleuve, et aux miaulements s’unirent les hurlements des chiens, le pépiement plaintif des canaris en cage et des moineaux dans leurs nids, le coassement triste des grenouilles, jusqu’aux glapissements désordonnés de Matias le chimpanzé.

Les lumières de toutes les maisons de Hambourg s’allumèrent et les habitants s’interrogèrent sur les raisons de l’étrange tristesse qui s’était subitement emparée des animaux.

 

 

 

Deuxième partie

 

 

 

1 Portrait de chat en mère poule

Le chat grand noir et gros passa des jours couché contre l’œuf, le rapprochant avec toute la douceur de ses pattes de velours chaque fois qu’un mouvement involontaire de son corps l’éloignait de quelques centimètres. Ce furent des jours longs et inconfortables qui lui parurent parfois totalement inutiles, car il s’occupait d’un objet sans vie, une sorte de pierre fragile, même si elle était blanche tachée de bleu.

Un jour, ankylosé par le manque de mouvement, puisque, suivant les ordres de Colonello, il n’abandonnait l’œuf que pour aller manger et se rendre à la caisse où il faisait ses besoins, il eut la tentation de vérifier si un poussin de mouette grandissait vraiment à l’intérieur de l’ogive de calcaire. Il approcha alors une oreille de l’œuf, puis l’autre, mais il n’entendit rien. Il n’eut pas plus de chance lorsqu’il essaya de mirer l’intérieur de l’œuf en le plaçant à contre-jour. La coquille blanche tachée de bleu était épaisse et on ne voyait absolument rien à travers.

Toutes les nuits Colonello, Secrétario et Jesaitout venaient le voir, ils examinaient l’œuf pour vérifier si ce que Colonello appelait « les progrès espérés » se manifestait, mais après avoir constaté que l’œuf était le même qu’au premier jour, ils changeaient de sujet.

Jesaitout ne cessait de regretter que son encyclopédie n’indique pas la durée exacte de l’incubation et que la donnée la plus précise qu’il avait réussi à trouver dans ses gros livres était que cela pouvait durer entre dix-sept et trente jours, selon les caractéristiques de l’espèce à laquelle appartenait la mère.

 

Couver n’avait pas été facile pour le chat grand noir et gros. Il ne pouvait oublier le matin où l’ami de la famille chargé de s’occuper de lui avait pensé qu’il y avait trop de poussière par terre et avait décidé de passer l’aspirateur.

Tous les matins pendant les visites de l’ami, Zorbas avait caché l’œuf au milieu des pots de fleurs du balcon pour consacrer quelques minutes à ce brave type qui changeait sa litière et ouvrait ses boîtes de nourriture. Il lui miaulait sa gratitude, se frottait contre ses jambes et l’humain s’en allait en répétant qu’il était un chat très sympathique. Mais ce matin-là, après l’avoir vu passer l’aspirateur dans la salle de séjour et dans les chambres, il l’entendit dire :

— Et maintenant, le balcon. C’est entre les pots de fleurs qu’il y a le plus de saleté. En entendant le bruit d’un compotier volant en mille éclats, l’ami courut dans la cuisine et cria depuis la porte:

— Zorbas, tu es devenu fou ? Regarde ce que tu as fait ! Sors de là, chat idiot ! Il ne manquerait plus que tu t’enfonces un bout de verre dans une patte.

Quelles insultes injustes ! Zorbas sortit de la cuisine en prenant l’air penaud, la queue entre les pattes, et trotta jusqu’au balcon. Ce ne fut pas facile de faire rouler l’œuf jusque sous un lit, mais il y arriva et il y attendit que l’humain ait fini le ménage et s’en aille. Le soir du vingtième jour Zorbas somnolait et ne s’aperçut pas que l’œuf bougeait, légèrement, mais il bougeait, comme s’il voulait se mettre à rouler par terre.

Un chatouillement sur le ventre le réveilla. Il ouvrit les yeux et ne put s’empêcher de sauter en voyant que par une fente de l’œuf apparaissait et disparaissait une petite pointe jaune.

Zorbas prit l’œuf entre ses pattes de devant et vit comment le poussin donnait des coups de bec pour faire un trou par lequel sortir sa petite tête blanche et humide.

— Maman ! cria le poussin de mouette. Zorbas ne sut que répondre. Il savait qu’il était noir mais il crut que la chaleur de l’émotion le transformait en un chat violet.

 

 

 

2 Il n’est pas facile d’être maman

— Maman ! Maman ! cria le poussin qui avait quitté son œuf.

Il était blanc comme du lait et des plumes minces, clairsemées et courtes couvraient à moitié son corps. Il essaya de faire quelques pas et s’écroula contre le ventre de Zorbas.

— Maman ! J’ai faim ! piailla-t-il en lui picorant la peau.

Qu’est-ce qu’il allait lui donner à manger ? Jesaitout n’avait rien miaulé à ce sujet. Il savait que les mouettes se nourrissaient de poisson, mais d’où est-ce que, lui, il allait sortir un morceau de poisson ? Zorbas courut à la cuisine et revint en faisant rouler une pomme.

Le poussin se dressa sur ses pattes mal assurées et se précipita sur le fruit. Le petit bec jaune toucha la peau et se tordit comme s’il était en caoutchouc et en se redressant il catapulta le poussin en arrière en le faisant tomber.

— J’ai faim ! Maman ! J’ai faim ! cria-t-il en colère.

Zorbas, regrettant d’avoir vidé son plat avant la naissance du poussin, essaya de lui faire picorer une pomme de terre, ses croquettes – avec les vacances de la famille il n’y avait pas beaucoup de choix. Rien à faire. Le petit bec était tendre et se pliait contre la pomme de terre. Alors, dans son désespoir, il se souvint que le poussin était un oiseau et que les oiseaux mangeaient des insectes.

Il sortit sur le balcon et attendit qu’une mouche se pose à portée de ses griffes. Il ne tarda pas à en attraper une et la donna à l’affamé. Le poussin la mit dans son bec, la serra et l’avala en fermant les yeux.

— C’est bon ! Encore ! Maman, encore ! cria-t-il avec enthousiasme.

Zorbas sautait d’un bout à l’autre du balcon. Il avait chassé cinq mouches et une araignée lorsque du toit de la maison d’en face lui parvinrent les voix connues des chats voyous qu’il avait rencontrés quelques jours auparavant.

— Dis donc, regarde ! Le petit gros fait de la gym. Quel corps, c’est un vrai danseur, miaula l’un.

— Moi je crois qu’il fait de l’aérobic. Quel joli petit gros. Qu’il est gracieux et quel style ! Holà boule de graisse, tu vas te présenter à un concours de beauté ? miaula l’autre.

Les deux voyous riaient, à l’abri de l’autre côté de la cour.

Zorbas leur aurait volontiers fait goûter le fil de ses griffes, mais ils étaient loin, si bien qu’il revint vers l’affamé avec son butin d’insectes.

Le poussin dévora les cinq mouches mais refusa de goûter à l’araignée. Rassasié, il eut un hoquet et se blottit tout contre le ventre de Zorbas.

— Maman, j’ai sommeil.

— Écoute, je regrette mais je ne suis pas ta maman, miaula Zorbas.

— Bien sûr que si, tu es ma maman. Et tu es une très bonne maman, fit-il en fermant les yeux. À leur arrivée Colonello, Secrétario et Jesaitout trouvèrent le poussin endormi contre Zorbas.

— Félicitations ! C’est un très joli poussin. Il pesait combien à la naissance ? demanda Jesaitout. — Qu’est-ce que c’est, cette question ? Je ne suis pas la mère de ce poussin ! rétorqua Zorbas. — C’est la question qu’on pose d’habitude. Ne le prends pas mal. C’est vraiment un joli poussin, miaula Colonello.

— C’est terrible ! Terrible ! miaula Jesaitout en posant ses pattes sur sa bouche.

— Tu pourrais nous dire ce qui est terrible ? demanda Colonello.

— Le poussin n’a rien à manger. C’est terrible ! Terrible ! insista Jesaitout.

— Tu as raison. J’ai dû lui donner des mouches et je crois qu’il va très vite avoir encore faim, miaula Zorbas.

— Secrétario, qu’est-ce que vous attendez ? interrogea Colonello.

— Excusez-moi, monsieur, mais je ne vous suis pas, se défendit Secrétario.

— Allez au restaurant et ramenez une sardine, ordonna Colonello.

— Et pourquoi moi ? Hein ? Pourquoi c’est toujours moi qui fais les courses ? Moi qui trempe ma queue dans la benzine ? Moi qui vais chercher une sardine ? Pourquoi c’est toujours moi ? protesta Secrétario.

— Parce que ce soir, monsieur, il y a des calamars à la romaine pour le dîner. Ça ne vous semble pas une raison suffisante ? indiqua Colonello.

— Et ma queue qui empeste encore la benzine ?… Vous avez dit des calamars à la romaine ?… demanda Secrétario en sautant sur le toit.

— Maman, qui c’est ? cria le poussin en montrant les chats.

— Maman ! Il t’a dit maman ! C’est terriblement attendrissant !… arriva à s’exclamer Jesaitout avant que le regard de Zorbas ne lui conseille de fermer sa bouche.

— Bon, caro amico, tu as tenu ta première promesse, tu es en train de tenir la deuxième, il ne te reste plus que la troisième, déclara Colonello.

— La plus facile ! Lui apprendre à voler, miaula ironiquement Zorbas.

— On y arrivera. Je consulte l’encyclopédie, mais le savoir a besoin de temps, assura Jesaitout. — Maman, j’ai faim ! coupa le poussin.

 

 

 

3 Le danger à l’affût

Les difficultés commencèrent le lendemain de la naissance. Zorbas dut agir énergiquement pour éviter que l’ami de la famille ne le découvre. Dès qu’il l’entendit ouvrir la porte il retourna un pot de fleur vide sur le poussin et s’assit dessus. Par chance l’humain ne sortit pas sur le balcon, et de la cuisine on n’entendait pas les cris de protestation.

Comme d’habitude l’ami nettoya la caisse, changea la litière, ouvrit la boîte de nourriture et avant de partir vint à la porte du balcon.

— J’espère que tu n’es pas malade, Zorbas, c’est la première fois que tu n’accours pas quand j’ouvre une boîte. Qu’est-ce que tu fais assis sur ce pot ? On dirait que tu caches quelque chose. Bon, à demain, chat fou !

Et s’il avait eu l’idée de regarder sous le pot ? Rien que d’y penser il eut mal au ventre et dut courir jusqu’à sa caisse. Il était là, la queue bien dressée, soulagé, à penser aux paroles de l’humain. “Chat fou.” Il avait dit “chat fou”. Il avait peut-être raison, parce qu’il aurait été plus pratique de lui laisser voir le poussin. L’ami aurait pensé qu’il avait l’intention de le manger et il l’aurait emmené pour s’en occuper jusqu’à ce qu’il grandisse. Mais lui, il l’avait caché sous un pot, est-ce qu’il était fou ?

Non, pas du tout. Simplement il suivait rigoureusement le code d’honneur des chats du port. Il avait promis à la mouette agonisante qu’il apprendrait à voler au poussin, et il le ferait. Il ne savait pas comment, mais il le ferait.

Zorbas recouvrait consciencieusement ses excréments lorsque les cris effrayés du poussin le ramenèrent sur le balcon. Et ce qu’il vit lui glaça le sang. Les deux voyous étaient devant le poussin, excités ils remuaient la queue et l’un le maintenait d’une griffe posée sur le croupion. Par chance ils tournaient le dos à Zorbas et ne le virent pas arriver. Zorbas banda tous ses muscles.

— Qui aurait pensé qu’on allait trouver un déjeuner comme ça, mon pote. Il est petit mais il a l’air délicieux, miaula l’un.

— Maman, au secours ! criait le poussin.

— Dans les oiseaux, ce que je préfère ce sont les ailes. Là, elles sont petites mais les cuisses ont l’air bien charnues, remarqua l’autre.

Zorbas sauta. En l’air il sortit les dix griffes de ses pattes de devant et en retombant entre les deux voyous il fit cogner leurs têtes par terre. Ils essayèrent de se relever, mais ne le purent pas car chacun avait une oreille transpercée par une griffe.

— Maman ! Ils voulaient me manger ! cria le poussin.

— Nous, manger votre enfant ? Non, madame. Pas du tout ! miaula l’un la tête contre le sol.

 — Nous sommes végétariens, madame, super-végétariens, assura l’autre.

— Je ne suis pas « madame », imbéciles ! miaula Zorbas en les tirant par les oreilles pour

qu’ils puissent le voir.

En le reconnaissant les deux voyous se hérissèrent.

— Vous avez un très joli petit, mon ami. Ce sera un beau chat ! affirma l’un.

— Oui, ça se voit de loin. Quel joli chaton ! confirma l’autre.

— C’est pas un chat ! C’est un poussin de mouette, imbéciles !

— Je le dis toujours à mon copain, il faut avoir des enfants mouettes ! Pas vrai ? déclara le premier. Zorbas décida d’en finir avec cette farce, mais ces deux crétins allaient se souvenir de ses griffes. D’un mouvement décidé il replia ses pattes et ses griffes déchirèrent les oreilles des deux lâches. Miaulant de douleur, ils s’enfuirent en courant.

— J’ai une maman très courageuse, pépia le poussin.

Zorbas comprit que le balcon n’était pas un endroit sûr, il ne pouvait pas mettre le poussin dans l’appartement, il allait tout salir et l’ami de la famille le découvrirait. Il fallait chercher un endroit sûr.

 — Viens, on va se promener, miaula Zorbas avant de le prendre délicatement entre ses dents.

 

 

 

4 Pas de repos pour le danger

Réunis dans le bazar d’Harry les chats décidèrent que le poussin ne pouvait pas rester dans l’appartement de Zorbas. Les risques qu’il courait étaient nombreux et le plus grand n’était pas la présence menaçante des deux voyous mais bien l’ami de la famille.

— Les humains sont hélas imprévisibles ! Souvent, avec les meilleures intentions du monde ils causent les pires malheurs, déclara Colonello.

— C’est bien vrai. Prenons Harry, par exemple, c’est un brave homme, il a bon cœur, mais, comme il a une grande affection pour le chimpanzé et qu’il sait qu’il aime la bière, chaque fois que le singe a soif il lui en donne une bouteille. Ce pauvre Matias est un alcoolique qui a perdu toute honte, et quand il se soûle il se met à glapir des chansons terribles. Terribles ! miaula Jesaitout.

— Sans parler du mal qu’ils font intentionnellement. Pensez à cette pauvre mouette qui est morte par la faute de cette maudite manie d’empoisonner la mer avec des ordures, ajouta Secrétario. Après une courte délibération, ils décidèrent que Zorbas et le poussin vivraient dans le bazar jusqu’à ce que le poussin ait appris à voler. Zorbas irait chez lui tous les matins pour que l’humain ne s’inquiète pas et il reviendrait ensuite s’occuper du poussin.

— Ce ne serait pas mal que ce petit oiseau ait un nom, suggéra Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais proposer. Je crains qu’arrêter de m’enlever les miaulements de la bouche ne soit au-dessus de vos forces ! se plaignit Colonello.

— Je suis d’accord. Il doit avoir un nom, mais d’abord il faut savoir si c’est un mâle ou une femelle, miaula Zorbas. Il avait à peine terminé sa phrase que Jesaitout avait fait tomber de la bibliothèque un tome de l’encyclopédie : le volume 19 correspondant à la lettre S, et il le feuilletait en cherchant le mot “sexe”. Malheureusement l’encyclopédie ne disait rien sur la façon de reconnaître le sexe d’un poussin de mouette.

— Il faut bien dire que ton encyclopédie ne nous a pas été très utile, maugréa Zorbas.

— Je n’admets pas qu’on mette en doute l’efficacité de mon encyclopédie ! Tout le savoir est dans ces livres, répondit Jesaitout, vexé.

— Mouette. Oiseau de mer. Vent-debout, le seul qui puisse nous aider à savoir si c’est un oiseau ou une oiselle, c’est Vent-debout ! miaula Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais miauler. Je vous interdis de continuer à m’enlever les miaulements de la bouche ! grogna Colonello.

Pendant que les chats miaulaient, le poussin se promenait au milieu de douzaines d’oiseaux empaillés. Il y avait des merles, des perroquets, des toucans, des paons, des aigles, des faucons, qu’il regardait avec crainte. Soudain un animal aux yeux rouges, et qui n’était pas empaillé, lui barra la route.

— Maman ! À l’aide ! cria-t-il désespéré. Zorbas fut le premier à arriver près de lui, et à temps car à cet instant précis un rat tendait ses pattes de devant vers le cou du poussin. En voyant Zorbas, le rat s’enfuit vers une lézarde ouverte dans le mur.

— Il voulait me manger, cria le poussin en se serrant contre Zorbas.

— On n’avait pas pensé à ce danger. Je crois qu’il va falloir miauler avec les rats, déclara Zorbas.

— D’accord. Mais ne fais pas trop de concessions à ces insolents, conseilla Colonello. Zorbas s’approcha de la lézarde. Dedans il faisait très noir, mais il réussit à voir les yeux rouges du rat. — Je veux voir ton chef, miaula-t-il, décidé.

— Je suis le chef des rats, lui répondit-on dans l’obscurité.

— Si c’est toi le chef des rats, alors vous ne valez même pas les cafards. Préviens ton chef, insista Zorbas.

Zorbas entendit le rat s’éloigner. Ses griffes faisaient grincer le tuyau par lequel il se glissait. Quelques minutes après il vit reparaître les yeux rouges dans la pénombre.

— Le chef va te recevoir. Dans la cave des coquillages, derrière le coffre du pirate il y a une entrée, couina le rat. Zorbas descendit jusqu’à la cave. Il chercha derrière le coffre et vit dans le mur un trou par lequel il pouvait passer. Il écarta les toiles d’araignée et s’introduisit dans le monde des rats. Cela sentait l’humidité et les ordures.

— Suis les tuyaux d’égout, cria un rat qu’il ne put voir.

Il obéit. À mesure qu’il avançait en rampant sur le ventre il sentait que sa peau s’imprégnait de poussière et de saleté. Il avança dans l’obscurité jusqu’à un réservoir d’égout à peine éclairé par un faible rai de lumière du jour. Zorbas supposa qu’il était au-dessous de la rue et que le rai de lumière entrait par la grille de l’égout.

L’endroit empestait, mais était suffisamment haut pour qu’il puisse se redresser sur ses quatre pattes. Au milieu coulait un canal d’eaux immondes. C’est alors qu’il vit le chef des rats, un grand rongeur à la peau sombre, couturé de cicatrices et qui s’amusait à nettoyer les anneaux de sa queue avec une griffe.

— Eh bien, eh bien ! Regardez qui vient nous voir ! Le gros chat, couina le chef des rats.

— Le gros ! Le gros ! glapirent en chœur des dizaines de rats dont Zorbas ne voyait que les yeux rouges.

— Je veux que vous laissiez le poussin tranquille, miaula-t-il fermement.

— Alors comme ça les chats ont un poussin. Je savais. On raconte beaucoup de choses dans les égouts. On dit que c’est un poussin délicieux. Hé ! Hé ! Hé ! glapit le rat.

— Vraiment délicieux ! Hé ! Hé ! Hé ! reprit le chœur des rats.

— Vous le mangerez quand il sera grand ? Sans nous inviter ? Égoïstes ! couina le rat.

— Égoïstes !

— Égoïstes ! répétèrent les autres rats.

— Comme tu le sais j’ai liquidé plus de rats que j’ai de poils. S’il arrive quoi que ce soit au poussin vos heures sont comptées, affirma Zorbas avec sérénité.

— Écoute, boule de graisse, tu as pensé comment tu peux sortir d’ici ? On peut faire de toi un bon pâté de chat, menaça le rat.

— Pâté de chat ! Pâté de chat ! reprirent les autres rats.

Alors Zorbas sauta sur le chef des rats. Il lui tomba sur le dos en lui tenant la tête entre ses griffes.

— Tu es sur le point de perdre tes yeux. Tes sbires vont peut-être faire de moi un pâté de chat, mais tu ne pourras pas le voir. Alors, vous laissez le poussin tranquille ? miaula Zorbas.

— Comme tu es mal élevé ! Ça va. Ni pâté de chat, ni pâté de poussin. On peut tout négocier dans les égouts, couina le chef des rats.

— Négocions. Qu’est-ce que vous demandez en échange du respect de la vie du poussin ? demanda Zorbas.

— Le libre passage dans la cour. Colonello a ordonné qu’on nous coupe le chemin du marché. Libre passage dans la cour, couina le chef des rats.

— Libre passage dans la cour, reprit le chœur.

— D’accord. Vous pourrez passer dans la cour, mais la nuit, quand les humains ne vous verront pas. Nous les chats, nous devons faire attention à notre prestige, déclara Zorbas en lui lâchant la tête. Il sortit de l’égout à reculons, sans perdre de vue le chef des rats et les dizaines d’yeux rouges qui le regardaient pleins de haine.

 

 

 

5 Oiselle ou oisillon

Il leur fallut trois jours pour arriver à voir Vent-debout, un chat de mer, un authentique chat de mer.

Vent-debout était la mascotte du Hannes II, un puissant bateau de dragage chargé de nettoyer et d’enlever les écueils du fond de l’Elbe. L’équipage du Hannes II appréciait Vent-debout, un chat couleur de miel aux yeux bleus, qu’il considérait comme un compagnon supplémentaire pendant les durs travaux de dragage du fleuve.

Les jours de tempête ils le couvraient avec un ciré jaune à sa taille, semblable à ceux qu’ils utilisaient eux-mêmes, et Vent-debout se promenait sur le pont avec l’air sombre des marins qui affrontent le mauvais temps.

Le Hannes II avait nettoyé les ports de Rotterdam, Anvers, Copenhague, et Vent-debout racontait des histoires amusantes sur ces voyages. Oui. C’était un authentique chat de mer.

— Ahoy ! miaula Vent-debout en entrant dans le bazar.

Le chimpanzé cligna des yeux, perplexe, en voyant s’avancer le chat qui remuait son corps en chaloupant de gauche à droite à chaque pas et qui ignorait l’importance de sa dignité de caissier de l’établissement.

— Si tu ne sais pas dire bonjour, paie au moins l’entrée, sac à puces, glapit Matias.

— Idiot à tribord ! Par les crocs du barracuda ! Tu m’as appelé sac à puces ? Sache que cette fourrure a été piquée par tous les insectes de tous les ports. Un jour je te miaulerai l’histoire de certaine tique qui s’est hissée sur mon dos et qui pesait tellement que je ne pouvais pas la soulever. Par la barbe de la baleine ! Et je te miaulerai les poux de l’île de Cacatua, qui doivent sucer le sang de sept hommes à l’apéritif pour être rassasiés. Par les ailerons du requin ! Lève l’ancre, macaque. Ne me coupe pas le vent ! ordonna Vent-debout, et il suivit son chemin sans attendre la réponse du chimpanzé.

En arrivant dans la pièce des livres, il salua depuis le seuil les chats qui y étaient réunis.

— Miaou ! miaula Vent-debout qui aimait miauler le dialecte à la fois rêche et doux de Hambourg.

— Tu arrives enfin, capitano. Tu ne sais pas comme nous avons besoin de toi ! répondit Colonello.

Ils lui miaulèrent rapidement l’histoire de la mouette et des promesses de Zorbas, promesses qui, ils le répétèrent, les engageaient tous. Vent-debout écouta en hochant la tête, préoccupé.

— Par l’encre du calamar ! En mer il arrive des choses terribles. Parfois je me demande si quelques humains ne sont pas devenus fous, ils essayent de faire de l’océan une énorme poubelle. Je viens de draguer l’embouchure de l’Elbe et vous ne pouvez pas imaginer la quantité d’ordures que charrient les marées ! Par la carapace de la tortue ! Nous avons sorti des barils d’insecticide, des pneus, des tonnes de ces maudites bouteilles de plastique que les humains laissent sur les plages, indiqua Vent-debout avec colère.

— Terrible ! Terrible ! Si ça continue comme ça, bientôt le mot « pollution » occupera tout le tome 16, lettre P de l’encyclopédie, s’exclama Jesaitout scandalisé.

— Et qu’est-ce que je peux faire, moi, pour ce pauvre oiseau ? demanda Vent-debout.

— Toi seul, qui connais la mer, peux nous dire si ce poussin est un mâle ou une femelle, répondit Colonello.

Ils l’emmenèrent auprès du poussin qui dormait rassasié après avoir réglé son compte à un calamar apporté par Secrétario qui, selon les ordres de Colonello, était chargé de son alimentation.

Vent-debout tendit une patte de devant, lui examina la tête et ensuite souleva les plumes qui commençaient à pousser sur sa queue. Le poussin chercha Zorbas de ses yeux effrayés.

— Par les pattes du crabe ! C’est une jolie petite qui un jour pondra autant d’œufs que j’ai de poils sur la queue, s’exclama le chat de mer amusé. Zorbas lécha la tête de l’oiselle. Il regretta de ne pas avoir demandé son nom à la mère, car si la fille était appelée à poursuivre son vol interrompu par la négligence des humains, il aurait été beau qu’elle porte le même nom.

— Si on considère que l’oiselle a eu la chance, la fortune, de tomber sous notre protection, je propose qu’on l’appelle Afortunada, la fortunée, déclara Colonello.

— Par les ouïes de la merlu ! C’est un joli nom. Il me fait penser à une charmante mouette que j’ai vue en mer Baltique. Elle s’appelait comme ça, Afortunada, et elle était toute blanche, miaula Vent-debout.

— Un jour elle fera quelque chose de remarquable, d’extraordinaire, et son nom sera dans le tome 1 de l’encyclopédie, lettre A, assura Jesaitout. Tous tombèrent d’accord sur le nom proposé par Colonello. Alors les cinq chats se mirent en rond autour de l’oiselle, se dressèrent sur leurs pattes de derrière en tendant les pattes de devant pour former un toit de griffes et miaulèrent le rituel de baptême des chats du port.

— Nous te saluons Afortunada, la fortunée, amie des chats !

— Ahoy ! Ahoy ! Ahoy ! s’écria Vent-debout heureux.

 

 

 

6 Afortunada, vraiment fortunée

Afortunada grandit rapidement entourée de l’affection des chats. Au bout d’un mois dans le bazar d’Harry c’était une jeune mouette svelte, aux plumes soyeuses couleur d’argent.

Quand des touristes visitaient le bazar, suivant les instructions de Colonello, elle restait tranquille parmi les oiseaux empaillés, faisant semblant d’être l’un d’eux. Mais le soir, quand le musée fermait et que le vieux loup de mer se retirait, alors elle se promenait de sa démarche maladroite d’oiseau de mer, dans toutes les pièces, s’émerveillant devant les mille objets qu’il y avait là, tandis que Jesaitout cherchait et cherchait dans tous les livres la méthode pour que Zorbas lui apprenne à voler.

— Voler consiste à pousser l’air vers l’arrière et vers le bas. Ah bon ! Voilà quelque chose d’important, marmonnait-il, le nez fourré dans ses livres.

— Et pourquoi je dois voler ? demandait Afortunada, les ailes bien collées contre le corps.

— Parce que tu es une mouette et que les mouettes volent. C’est terrible ! Terrible que tu ne saches pas le faire ! répondait Jesaitout.

— Mais je ne veux pas voler. Je ne veux pas non plus être une mouette. Je veux être un chat et les chats ne volent pas, protestait Afortunada.

Un soir elle s’approcha du comptoir de l’entrée et fit une rencontre désagréable avec le chimpanzé.

— Ne viens pas faire caca par ici, espèce d’oiseau ! glapit Matias dès qu’il la vit.

— Pourquoi vous dites ça, Monsieur le singe ? pépia-t-elle timidement.

— C’est tout ce que savent faire les oiseaux. Caca. Et tu es un oiseau, répéta-t-il, très sûr de son affirmation.

— Vous vous trompez. Je suis un chat et un chat très propre. J’ai la même caisse que Jesaitout, pépia-t-elle en cherchant à gagner la sympathie du chimpanzé.

— Ah ! Ah ! Cette bande de sacs à puces t’a convaincue que tu es un des leurs. Regarde-toi : tu as deux pattes, les chats en ont quatre. Tu as des plumes, les chats ont des poils. Et la queue ? Hein ? Où est ta queue ? Tu es aussi folle que ce chat qui passe son temps à lire et à miauler : Terrible ! Terrible ! Espèce d’oiseau idiot ! Et tu veux savoir pourquoi tes amis te cajolent ? Parce qu’ils attendent que tu grossisses pour faire un grand banquet ! Ils te mangeront tout entière, avec tes plumes et tout ! glapit le chimpanzé.

Ce soir-là, les chats s’étonnèrent que la mouette ne vienne pas manger son plat préféré : les calamars que Secrétario chapardait dans la cuisine du restaurant. Inquiets, ils la cherchèrent et ce fut Zorbas qui la trouva, abattue et triste parmi les animaux empaillés.

— Tu n’as pas faim, Afortunada ? demanda Zorbas. Il y a des calamars.

La mouette n’ouvrit pas le bec.

— Tu n’es pas bien ? Tu es malade ? insista Zorbas inquiet.

— Tu veux que je mange pour que je grossisse ? demanda-t-elle sans le regarder.

— Pour que tu grandisses et que tu sois forte et en bonne santé, répondit Zorbas.

— Et quand je serai grosse, tu inviteras les rats pour me manger ? cria-t-elle les yeux pleins de larmes.

— D’où sors-tu toutes ces bêtises ? miaula énergiquement Zorbas.

Retenant ses sanglots, Afortunada raconta tout ce que Matias lui avait glapi. Zorbas lécha ses larmes et s’entendit soudain miauler comme il ne l’avait jamais fait auparavant.

— Tu es une mouette. Là, le chimpanzé a raison, mais seulement pour cela. Nous t’aimons tous, Afortunada. Et nous t’aimons parce que tu es une mouette, une jolie mouette. Nous ne te contredisons pas quand tu cries que tu es un chat, car nous sommes fiers que tu veuilles être comme nous, mais tu es différente et nous aimons que tu sois différente. Nous n’avons pas pu aider ta mère, mais toi nous le pouvons. Nous t’avons protégée depuis que tu es sortie de ton œuf. Nous t’avons donné toute notre tendresse sans jamais penser à faire de toi un chat. Nous t’aimons mouette. Nous sentons que toi aussi tu nous aimes, que nous sommes tes amis, ta famille, et il faut que tu saches qu’avec toi, nous avons appris quelque chose qui nous emplit d’orgueil : nous avons appris à apprécier, à respecter et à aimer un être différent. Il est très facile d’accepter et d’aimer ceux qui nous ressemblent, mais quelqu’un de différent c’est très difficile, et tu nous as aidés à y arriver.

Tu es une mouette et tu dois suivre ton destin de mouette. Tu dois voler. Quand tu y arriveras, Afortunada, je t’assure que tu seras heureuse et alors tes sentiments pour nous et nos sentiments pour toi seront plus intenses et plus beaux, car ce sera une affection entre des êtres totalement différents.

— J’ai peur de voler ! piailla Afortunada en se redressant.

— Quand ce sera le moment je serai avec toi. Je l’ai promis à ta mère, miaula Zorbas en lui léchant la tête.

La jeune mouette et le chat grand noir et gros se mirent à marcher. Lui, il lui léchait la tête avec tendresse et elle, elle lui couvrait le dos de l’une de ses ailes.

 

 

 

7 On apprend à voler

— Avant de commencer, récapitulons une dernière fois les aspects techniques, miaula Jesaitout. Depuis la plus haute étagère d’une bibliothèque, Colonello, Secrétario, Zorbas et Ventdebout observaient attentivement ce qui se passait en bas.

Là, il y avait Afortunada, debout à l’extrémité d’un couloir, appelé piste de décollage, et à l’autre extrémité Jesaitout, penché sur le tome 12, correspondant à la lettre L de l’encyclopédie. Le livre était ouvert à l’une des pages consacrées à Léonard de Vinci, et on y voyait un engin bizarre baptisé « machine à voler » par le grand maître italien.

— S’il vous plaît, vérifions d’abord la stabilité des points d’appui (a) et (b), indiqua Jesaitout. — Points (a) et (b) vérifiés, répéta Afortunada en sautant d’abord sur sa patte gauche et ensuite sur la droite.

— Parfait. Maintenant vérifions l’extension des points (c) et (d), miaula Jesaitout, qui se sentait aussi important qu’un ingénieur de la NASA.

— Extension des points (c) et (d) vérifiée ! cria Afortunada en étendant les deux ailes.

— Parfait. Répétons tout encore une fois, ordonna Jesaitout.

— Par les moustaches du turbot ! Laisse-la voler une bonne fois ! s’exclama Vent-debout.

— Je vous rappelle que je suis responsable du vol ! Tout doit être parfaitement assuré car les conséquences peuvent être terribles pour Afortunada. Terribles ! rétorqua Jesaitout.

— Il a raison. Il sait ce qu’il fait, intervint Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais, moi-même, miauler. Est-ce qu’un jour vous allez cesser de m’enlever les miaulements de la bouche ? grogna Colonello.

Afortunada était là, sur le point de tenter son premier vol. Au cours de la dernière semaine, en effet, deux événements avaient fait comprendre aux chats que la mouette désirait voler, même si elle dissimulait très bien ce désir. Le premier événement s’était déroulé un après-midi où Afortunada avait accompagné les chats prendre le soleil sur le toit du bazar d’Harry. Alors qu’ils étaient là à profiter des chauds rayons du soleil, ils virent planer au-dessus d’eux, très très haut, trois mouettes. Elles étaient belles, majestueuses, se découpant contre le bleu du ciel. Parfois elles avaient l’air immobiles, flottant simplement dans l’air, les ailes étendues, mais il leur suffisait d’un léger mouvement pour se déplacer avec une grâce et une élégance qui donnaient envie d’être avec elles là-haut. Soudain les chats cessèrent de regarder le ciel et posèrent les yeux sur Afortunada. La jeune mouette observait le vol de ses congénères et sans s’en rendre compte étendait les ailes.

— Regardez ça. Elle veut voler, fit remarquer Colonello.

— Oui ! Il est temps qu’elle vole. C’est maintenant une mouette grande et forte, approuva Zorbas.

— Afortunada. Vole ! Essaye ! suggéra Secrétario. En entendant les miaulements de ses amis Afortunada replia ses ailes et s’approcha d’eux. Elle se coucha près de Zorbas et fit résonner son bec comme si elle ronronnait. Le deuxième événement eut lieu le lendemain, tandis que les chats écoutaient Vent-debout raconter une histoire.

— … Et comme je vous le miaulais, les vagues étaient si hautes que nous ne pouvions pas voir la côte et, par la graisse du cachalot, pour comble de malheur notre boussole était cassée. Nous avions passé cinq jours et cinq nuits en pleine tempête et nous ne savions plus si nous naviguions vers la côte ou si nous nous enfoncions vers le large. Alors, au moment où nous nous sentions perdus, le timonier vit un vol de mouettes. Quelle joie mes amis ! Nous nous sommes efforcés de suivre le vol de mouettes et nous avons réussi à atteindre la terre ferme. Par les dents du barracuda ! Ces mouettes nous ont sauvé la vie. Si nous ne les avions pas vues, je ne serais pas là pour vous miauler cette histoire.

Afortunada, qui suivait toujours avec attention les histoires du chat de mer, l’écoutait en ouvrant de grands yeux.

— Les mouettes volent les jours de tempête ? demanda-t-elle.

— Par les tortillements de l’anguille ! Les mouettes sont les oiseaux les plus forts du monde. Aucun oiseau ne vole mieux qu’une mouette, affirma Vent-debout.

Les miaulements du chat pénétraient au plus profond du cœur d’Afortunada. Elle frappait le sol de ses pattes et remuait son bec avec nervosité.

— Tu veux voler, jeune fille ? demanda Zorbas. Afortunada les regarda un à un avant de répondre.

— Oui, s’il vous plaît, apprenez-moi à voler ! Les chats miaulèrent leur joie et se mirent immédiatement à l’œuvre. Ils avaient longtemps espéré ce moment. Avec toute la patience dont seuls les chats sont capables, ils avaient attendu que la jeune mouette leur fasse part de son désir de voler, car la vieille sagesse des chats leur avait fait comprendre que voler est une décision très personnelle.

Et le plus heureux de tous était Jesaitout, qui avait trouvé les principes du vol dans le tome 12, lettre L, de l’encyclopédie, et serait donc responsable de la direction des opérations.

— Prête pour le décollage ? demanda Jesaitout.

— Prête pour le décollage ! cria Afortunada.

— Commencez à avancer sur la piste en repoussant le sol à l’aide des points d’appui (a) et (b), ordonna Jesaitout.

Afortunada se mit à avancer, mais lentement, comme si elle patinait avec des patins mal graissés.

— Plus vite ! exigea Jesaitout.

La jeune mouette avança un peu plus vite.

— Maintenant étendez les points (c) et (d) ! indiqua Jesaitout.

Afortunada étendit ses ailes tout en avançant.

— Maintenant levez le point (e) !

Afortunada leva les plumes de sa queue.

— Et maintenant remuez de haut en bas les points (c) et (d) en poussant l’air vers le bas, repliez simultanément les point (a) et (b) ! miaula Jesaitout.

Afortunada battit des ailes, replia ses pattes, s’éleva de quelques centimètres, mais retomba immédiatement comme un sac. D’un bond les chats descendirent de l’étagère et coururent jusqu’à elle. Ses yeux étaient pleins de larmes.

— Je ne suis pas capable ! Je ne suis pas capable ! répétait-elle, affligée.

— On ne vole jamais du premier coup. Tu vas y arriver. Je te le promets, miaula Zorbas en lui léchant la tête. Jesaitout essayait de trouver l’erreur en examinant encore une fois la machine à voler de Léonard de Vinci.

 

 

 

8 Les chats décident de briser un tabou

Afortunada essaya dix-sept fois de s’envoler, et dix-sept fois elle retomba par terre après avoir réussi à s’élever de quelques centimètres.

Jesaitout, plus maigre encore que d’habitude, s’était arraché les poils de la moustache à la suite des douze premiers échecs, et se disculpait avec des miaulements tremblants.

— Je ne comprends pas. J’ai consciencieusement révisé la théorie du vol, j’ai comparé les instructions de Léonard de Vinci avec tout ce qui se trouve à l’article « Aérodynamique », tome 1, lettre A de l’encyclopédie, et pourtant on n’a pas réussi. C’est terrible ! Terrible !

Les chats acceptaient ses explications et toute leur attention se concentrait sur Afortunada, qui après chaque essai de vol manqué devenait de plus en plus triste et mélancolique. Après le dernier échec, Colonello décida d’arrêter les essais, son expérience lui disait que la mouette commençait à perdre confiance en elle et c’était très dangereux si elle voulait vraiment voler. — Peut-être qu’elle ne peut pas. Peut-être qu’elle a trop vécu avec nous et qu’elle a perdu sa capacité de voler, suggéra Secrétario.

— Si on suit les instructions techniques et si on respecte les lois de l’aérodynamique, on peut voler. N’oubliez pas que tout est dans l’encyclopédie, affirma Jesaitout.

— Par la queue de la raie ! C’est une mouette et les mouettes volent ! protesta Ventdebout.

— Elle doit voler. Je l’ai promis à sa mère et je le lui ai promis à elle, elle doit voler, répéta Zorbas.

— Et tenir cette promesse nous concerne tous, ajouta Colonello.

— Reconnaissons que nous sommes incapables de lui apprendre à voler et qu’il faut chercher de l’aide en dehors du monde des chats, suggéra Zorbas.

— Miaule clair, Zorbas. Où veux-tu en venir ? demanda sérieusement Colonello.

— Je demande l’autorisation de briser le tabou pour la première fois de ma vie, miaula Zorbas en regardant ses compagnons dans les yeux.

— Briser le tabou ! miaulèrent les chats en sortant leurs griffes et en se hérissant. “Miauler la langue des humains est tabou.”

C’est ce que disait la loi des chats, et ce n’était pas parce qu’ils n’avaient pas intérêt à communiquer avec les humains. Le grand risque c’était la réponse des humains. Que feraient-ils d’un chat qui parle ? Certainement ils l’enfermeraient dans une cage pour le soumettre à toutes sortes d’expériences stupides, car les humains sont en général incapables d’accepter qu’un être différent d’eux les comprenne et essaye de se faire comprendre.

Par exemple, les chats étaient au courant du triste sort des dauphins, qui s’étaient comportés de façon intelligente avec les humains et que ceux-ci avaient condamnés à faire les clowns dans des spectacles aquatiques. Et ils savaient aussi les humiliations que les humains font subir à tout animal qui se montre intelligent et réceptif avec eux. Par exemple, les lions, les grands félins, ont été obligés de vivre derrière des grilles et d’accepter qu’un crétin mette sa tête dans leur gueule, les perroquets sont en cage et répètent des sottises. De sorte que miauler dans le langage des humains était un très grand risque pour les chats.

— Reste auprès d’Afortunada. Nous allons nous retirer pour discuter ta requête, ordonna Colonello.

La conférence des chats dura de longues heures. De longues heures pendant lesquelles Zorbas resta couché près de la mouette qui ne cachait pas sa tristesse de ne pas savoir voler. Il faisait nuit quand la conférence prit fin.

Zorbas s’approcha pour connaître la décision.

— Nous, les chats, t’autorisons à briser le tabou une seule fois. Tu ne miauleras qu’avec un seul humain, et nous déciderons ensemble avec lequel d’entre eux, déclara solennellement Colonello.

 

 

 

9 Le choix de l’humain

Il ne fut pas facile de décider avec quel humain miaulerait Zorbas.

Les chats firent une liste de tous ceux qu’ils connaissaient et les écartèrent l’un après l’autre. — René, le cuisinier, est sans aucun doute un humain juste et bon. Il nous garde toujours une part de ses spécialités, que Secrétario et moi dévorons avec plaisir. Mais ce brave René ne s’y connaît qu’en épices et en casseroles, il ne nous serait pas d’un grand secours pour notre problème, affirma Colonello.

— Harry aussi est un brave type. Compréhensif et aimable avec tout le monde, même avec Matias auquel il pardonne des abus terribles. Terribles ! Comme s’inonder de patchouli, ce parfum qui a une odeur terrible, terrible ! De plus il connaît bien la mer et la navigation, mais je crois qu’il n’a pas la moindre idée sur le vol, assura Jesaitout.

— Carlo, le chef des garçons du restaurant, affirme que je lui appartiens et je le lui laisse croire parce qu’il est gentil. Malheureusement, il s’y connaît en football, basket-ball, volleyball, courses de chevaux, boxe, tous les sports, mais je ne l’ai jamais entendu parler de vol, expliqua Secrétario.

— Par les cils de l’anémone ! Mon capitaine est un homme très doux qui, au cours de sa dernière bagarre dans un bar d’Anvers, a affronté douze types qui l’avaient insulté et n’en a mis hors de combat que la moitié. Par ailleurs il a le vertige sur une chaise. Par les tentacules du poulpe ! Je ne pense pas qu’il puisse nous être utile, décida Vent-debout.

— Le garçon de chez moi me comprendrait. Mais il est en vacances. Et que peut savoir un enfant sur le vol ? miaula Zorbas.

— Porca miseria ! On a fini la liste, se désola Colonello.

— Non. Il y a un humain qui n’est pas sur la liste. Celui qui vit chez Bouboulina, indiqua Zorbas.

Bouboulina était une belle chatte blanche et noire qui passait de longues heures parmi les fleurs d’un balcon. Tous les chats du port se promenaient lentement devant elle, montrant l’élasticité de leur corps, le brillant de leur fourrure bien soignée, la longueur de leurs moustaches, l’élégance de leur queue dressée, ils essayaient de l’impressionner.

Mais Bouboulina paraissait indifférente et n’acceptait que les caresses d’un humain qui s’installait sur le balcon avec une machine à écrire. C’était un humain bizarre qui, parfois, riait en lisant ce qu’il venait d’écrire et d’autres fois froissait sans les lire les pages arrachées à la machine. De son balcon s’échappait toujours une musique douce et mélancolique qui endormait Bouboulina et provoquait de gros soupirs chez les chats qui passaient tout près.

— L’humain de Bouboulina ? Pourquoi lui ? demanda Colonello.

— Je ne sais pas. Il m’inspire confiance. Je l’ai entendu lire ce qu’il écrit. Ce sont de beaux mots qui rendent joyeux ou triste, mais qui donnent toujours du plaisir et le désir de continuer à écouter, expliqua Zorbas.

— Un poète ! Ce qu’il fait s’appelle poésie. Tome 16, lettre P de l’encyclopédie, précisa Jesaitout.

— Et qu’est-ce qui te fait penser qu’un humain sait voler ? voulut savoir Secrétario.

— Il ne sait peut-être pas voler avec des ailes d’oiseau, mais en l’entendant j’ai toujours pensé qu’il volait avec ses mots, répondit Zorbas.

— Que ceux qui sont d’accord pour que Zorbas miaule avec l’humain de Bouboulina lèvent la patte droite, ordonna Colonello.

C’est ainsi que Zorbas fut autorisé à miauler avec le poète.

 

 

 

10 Une chatte, un chat et un poète

Zorbas prit le chemin des toits pour arriver jusqu’au balcon de l’humain choisi. En voyant Bouboulina étendue parmi les fleurs il soupira avant de miauler :

— Bouboulina, n’aie pas peur. Je suis sur le toit.

— Qu’est-ce que tu veux ? Qui es-tu ? demanda la chatte en se levant.

— Ne t’en va pas, s’il te plaît. Je m’appelle Zorbas et j’habite près d’ici. J’ai besoin de ton aide. Je peux descendre sur le balcon ? La chatte lui fit un signe de tête.

Zorbas sauta sur le balcon et s’assit. Bouboulina s’approcha pour le sentir.

— Tu sens les livres, l’humidité, les vieux habits, l’oiseau, la poussière, mais on voit que ta peau est propre, constata la chatte.

— Ce sont les odeurs du bazar d’Harry. Ne t’étonne pas si je sens aussi le chimpanzé, l’avertit Zorbas.

Une musique douce arrivait jusqu’au balcon.

— Quelle belle musique ! miaula Zorbas.

— Vivaldi. Les Quatre Saisons. Qu’est-ce que tu attends de moi ? demanda Bouboulina.

— Que tu me fasses entrer et que tu m’amènes à ton humain.

— Impossible. Il travaille et personne, même pas moi, ne peut le déranger, affirma Bouboulina. — Je t’en prie. C’est urgent. Je te le demande au nom de tous les chats du port, implora Zorbas. — Pourquoi veux-tu le voir ?

— Je dois miauler avec lui !

— Mais c’est tabou ! Va-t’en ! miaula Bouboulina hérissée.

— Non. Et si tu ne veux pas m’amener à lui, qu’il vienne. Tu aimes le rock, minette ? Dans l’appartement, l’humain tapait à la machine à écrire. Il était heureux car il était sur le point de terminer un poème et les vers lui venaient avec une fluidité étonnante. Soudain du balcon lui parvinrent les miaulements d’un chat qui n’était pas sa Bouboulina. C’étaient des miaulements discordants et qui avaient cependant l’air d’avoir un rythme. Ennuyé mais intrigué, il sortit et dut se frotter les yeux pour croire ce qu’il voyait.

Sur le balcon, Bouboulina se bouchait les oreilles avec ses pattes de devant et en face d’elle un chat grand noir et gros, assis sur son derrière, tenait dans une de ses pattes de devant sa queue comme un instrument de musique et de l’autre patte la grattait comme une corde de guitare, en même temps il poussait des miaulements exaspérants. Remis de sa surprise, il ne put retenir son hilarité et au moment où il se pliait de rire en se tenant le ventre, Zorbas en profita pour se glisser dans l’appartement. Quand l’humain se retourna toujours en riant, il vit le chat grand noir et gros assis sur un fauteuil.

— Quel concert ! Tu es un séducteur original, mais je crains que Bouboulina n’aime pas ta

musique. Quel concert ! dit l’humain.

— Je sais que je chante très mal. Personne n’est parfait, répondit Zorbas dans le langage des humains. L’humain ouvrit la bouche, se frappa la tête et s’appuya contre un mur.

— Mais tu… tu… parles ! s’exclama l’humain.

— Toi aussi tu parles et je ne m’étonne pas. S’il te plaît calme-toi, conseilla Zorbas.

— Un… un… chat… qui parle, dit l’humain en se laissant tomber sur le sofa.

— Je ne parle pas, je miaule, mais dans ta langue. Je sais miauler dans beaucoup de langues, indiqua Zorbas.

L’humain porta ses mains à sa tête et se cacha les yeux en répétant « c’est la fatigue, c’est la fatigue, je travaille trop ».

Quand il enleva les mains de sur ses yeux, le chat grand noir et gros était toujours sur le fauteuil. — C’est une hallucination. Tu es une hallucination n’est-ce pas ? demanda l’humain.

— Non. Je suis un vrai chat qui miaule avec toi. Les chats du port t’ont choisi parmi beaucoup d’humains pour te confier un grand problème et pour que tu nous aides. Tu n’es pas fou. Je suis réel, affirma Zorbas.

— Et tu dis que tu miaules dans beaucoup de langues ? demanda l’humain incrédule.

— Oui, tu veux une preuve ? proposa Zorbas.

— Buon giorno, dit l’humain.

— Il est tard. Il vaut mieux dire Buona sera, corrigea Zorbas.

— Kalimera, insista l’humain.

— Kalispera. Je t’ai déjà dit qu’il est tard.

— Doberdan, cria l’humain.

— Dobreutra. Tu me crois maintenant ?

— Oui. Et si tout ça est un rêve, quelle importance ? Ça me plaît et je veux continuer à rêver, répondit l’humain.

— Alors je peux en venir au fait ? interrogea Zorbas.

L’humain approuva, mais lui demanda de respecter le rite de la conversation des humains. Il servit au chat une soucoupe de lait et il s’installa lui-même sur le sofa, un verre de cognac à la main.

— Miaule, chat, dit l’humain et Zorbas lui rapporta l’histoire de la mouette, de l’œuf, d’Afortunada et des efforts infructueux des chats pour lui apprendre à voler.

— Tu peux nous aider ? demanda Zorbas lorsqu’il eut fini son récit.

— Je crois que oui. Et cette nuit même, répondit l’humain.

— Cette nuit ? Tu es sûr ?

— Regarde par la fenêtre, chat, regarde le ciel. Qu’est-ce que tu vois ? demanda l’humain.

— Des nuages, des nuages noirs. Il va pleuvoir, observa Zorbas.

— C’est bien pour ça, dit l’humain.

— Je ne comprends pas. Je regrette, mais je ne comprends pas, reconnut Zorbas.

Alors l’humain alla dans son bureau, prit un livre et chercha dans ses pages.

— Écoute, chat. Je vais te lire quelque chose d’un poète appelé Bernardo Atxaga. Des vers d’un poème intitulé « Les Mouettes ».

 

Mais leur petit cœur

– cœur d’équilibristes –

ne soupire jamais autant

que pour cette pluie bête

qui amène le vent presque toujours

qui amène le soleil presque toujours

 

— Je comprends. J’étais sûr que tu pouvais nous aider, miaula Zorbas en sautant du fauteuil. Ils se donnèrent rendez-vous à minuit à la porte du bazar et le chat grand noir et gros courut informer ses compagnons.

 

 

 

11 Le vol

Une pluie fine tombait sur Hambourg et, des jardins, montait l’odeur de la terre humide. L’asphalte des rues brillait et les enseignes de néon se reflétaient déformées sur le sol mouillé. Un homme seul, enveloppé dans une gabardine, marchait dans la rue du port en direction du bazar d’Harry.

— Il n’en est pas question ! Même si vous me plantez vos cinquante griffes dans le derrière, je ne vous ouvrirai pas la porte, glapit le chimpanzé.

— Mais personne n’a l’intention de te faire de mal. Nous te demandons une faveur. C’est tout, miaula Zorbas.

— l’horaire d’ouverture, c’est de 9 h le matin à 18 h le soir. C’est le règlement et on doit le respecter, glapit Matias.

— Par les moustaches du morse ! Est-ce que tu ne pourrais pas être aimable une fois dans ta vie, macaque ? miaula Vent-debout.

— Je vous en prie, Monsieur le singe ! supplia Afortunada.

— Impossible ! Le règlement m’interdit de tendre la main et d’ouvrir le verrou que vous, comme vous n’avez pas de doigts, sacs à puces, vous ne pourrez pas ouvrir, précisa malicieusement Matias.

— Tu es un singe terrible ! Terrible ! s’écria Jesaitout.

— Il y a un humain dehors et il regarde sa montre, avertit Secrétario qui regardait par la fenêtre. — C’est le poète ! Il n’y a plus de temps à perdre, s’exclama Zorbas en courant à toute vitesse vers la fenêtre.

Les cloches de l’église Saint-Michel commencèrent à sonner les douze coups de minuit et l’humain sursauta au bruit des vitres cassées. Le chat grand noir et gros tomba dans la rue au milieu d’une pluie d’éclats de verre, mais il se releva sans s’occuper des blessures qu’il s’était faites à la tête, et il sauta de nouveau sur la fenêtre d’où il venait de sortir. L’humain s’approcha au moment précis où une mouette était hissée sur le bord de la fenêtre par plusieurs chats. Un chimpanzé se tripotait la figure en essayant de se cacher les yeux, les oreilles et la bouche en même temps.

— Aidez-la ! Qu’elle ne se blesse pas avec la vitre, miaula Zorbas.

— Venez ici tous les deux, dit l’humain en les prenant dans ses bras.

L’humain s’éloigna rapidement de la porte du bazar. Sous son imperméable il emportait un chat grand noir et gros et une mouette aux plumes argentées.

— Canailles ! Bandits ! Vous allez me le payer, glapit le chimpanzé.

— Tu l’as cherché ! Et tu sais ce que Harry va penser demain ? Que c’est toi qui as cassé le carreau, affirma Secrétario.

— Caramba ! Vous avez encore réussi à m’enlever les miaulements de la bouche, protesta Colonello.

— Par les crocs de la murène ! Sur le toit ! Nous allons voir voler notre Afortunada ! s’écria Vent-debout.

Le chat grand noir et gros et la mouette étaient bien installés sous l’imperméable, ils sentaient la chaleur du corps de l’humain qui marchait d’un pas rapide et sûr. Ils écoutaient leurs cœurs battre à des rythmes différents mais avec la même intensité.

— Chat, tu es blessé ? demanda l’humain en voyant des taches de sang sur les revers de son imperméable.

— Ça n’a pas d’importance. Où est-ce qu’on va ?

— Tu comprends le langage de l’humain ? demanda Afortunada.

— Oui. Et c’est un homme de cœur qui va t’aider à voler, lui assura Zorbas.

— Tu comprends le langage de la mouette ? demanda l’humain.

— Dis-moi où on va, insista Zorbas.

— On ne va plus, on est arrivés, répondit l’humain.

Zorbas sortit la tête. Ils étaient en face d’un grand bâtiment. Il leva les yeux et reconnut la tour Saint-Michel éclairée par des projecteurs. Les faisceaux de lumière frappaient en plein la structure svelte recouverte de cuivre, à laquelle le temps, la pluie et les vents avaient donné une patine verte.

— Les portes sont fermées, miaula Zorbas.

— Pas toutes. Je viens souvent ici fumer et penser, seul, les jours de tempête. Je connais une entrée, répondit l’humain. Ils firent le tour et entrèrent par une petite porte latérale que l’humain ouvrit avec son couteau. De sa poche il sortit une lampe et, éclairés par son mince rayon de lumière, ils commencèrent à monter un escalier en colimaçon qui paraissait interminable.

— J’ai peur, pépia Afortunada.

— Mais tu veux voler n’est-ce pas ? Interrogea Zorbas.

Du clocher de Saint-Michel, on voyait toute la ville. La pluie enveloppait la tour de la télévision et sur le port, les grues ressemblaient à des animaux au repos.

— Regarde là-bas, on voit le bazar d’Harry. C’est là que sont nos amis, miaula Zorbas.

— J’ai peur ! Maman ! cria Afortunada.

Zorbas sauta sur la balustrade qui protégeait le clocher. En bas, les autos ressemblaient à des insectes aux yeux brillants. L’humain prit la mouette dans ses mains.

— Non ! J’ai peur ! Zorbas ! Zorbas ! cria-t-elle en donnant des coups de bec sur les mains de l’homme.

— Attends ! Pose-la sur la balustrade, miaula Zorbas.

— Je ne voulais pas la lancer, dit l’humain.

— Tu vas voler, Afortunada. Respire. Sens la pluie. C’est de l’eau. Dans ta vie tu auras beaucoup de raisons d’être heureuse, et l’une d’elles s’appelle l’eau, une autre le vent, une autre le soleil qui arrive toujours comme une récompense après la pluie. Tu sens la pluie ? Ouvre les ailes, miaula Zorbas. La mouette ouvrit les ailes. Les projecteurs la baignaient de lumière et la pluie saupoudrait ses plumes de perles. L’humain et le chat la virent lever la tête, les yeux fermés.

— La pluie, l’eau. J’aime !

— Tu vas voler, assura Zorbas.

— Je t’aime. Tu es un chat très bon, cria-t-elle en s’approchant du bord de la balustrade.

— Tu vas voler. Le ciel tout entier sera à toi ! miaula Zorbas.

— Je ne t’oublierai jamais. Ni les autres chats, cria-t-elle les pattes à moitié au-dehors de la balustrade, comme le disaient les vers d’Atxaga, son petit cœur était celui des équilibristes.

— Vole ! miaula Zorbas en tendant une patte et en la touchant à peine.

Afortunada disparut de leur vue et l’humain et le chat craignirent le pire.

Elle était tombée comme une pierre. En retenant leur respiration, ils passèrent la tête par-dessus la balustrade et la virent qui battait des ailes, survolait le parking. Ensuite ils la virent monter bien plus haut que la girouette d’or qui couronnait la beauté singulière de Saint-Michel. Afortunada volait solitaire dans la nuit de Hambourg. Elle s’éloignait en battant énergiquement des ailes pour s’élever au-dessus des grues du port, au-dessus des mâts des bateaux, puis elle revenait en planant et tournait autour du clocher de l’église.

— Je vole ! Zorbas ! Je sais voler ! criait-elle euphorique depuis l’immensité du ciel gris. L’humain caressa le dos du chat.

— Eh bien, chat, on a réussi, dit-il en soupirant.

— Oui. Au bord du vide, elle a compris le plus important, miaula Zorbas.

— Ah oui ? Et qu’est-ce qu’elle a compris ? demanda l’humain.

— Que seul vole celui qui ose le faire, miaula Zorbas.

— Je pense que maintenant ma compagnie te gêne. Je t’attends en bas.

Et l’humain s’en alla. Zorbas resta à la contempler jusqu’à ne plus savoir si c’étaient les gouttes de pluie ou les larmes qui brouillaient ses yeux jaunes de chat grand noir et gros, de chat bon, de chat noble, de chat du port.

 

FIN

 

Laufenburg, Forêt-Noire, 1996

 

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6 juin 2013

Le pigeon, Patrick Süskind (texte intégral)

 

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Patrick Süskind

 (Allemand, né en 1949)

 

Le Pigeon

 

 Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary

 Cet ouvrage est la traduction intégrale du livre de langue allemande :

"DIE TAUBE"

 

 

 ÉDITIONS YAPADVIRUS

 

 

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                         LORSQUE lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan Noël avait déjà dépassé la cinquantaine, il avait derrière lui une période d’une bonne vingtaine d’années qui n’avait pas été marquée par le moindre événement, et jamais il n’aurait escompté que pût encore lui arriver rien de notable, sauf de mourir un jour. Et cela lui convenait tout à fait. Car il n’aimait pas les événements, et il avait une véritable horreur de ceux qui ébranlaient son équilibre intérieur et chamboulaient l’ordonnance de sa vie. La plupart des événements de ce genre se situaient, Dieu merci, fort loin dans les temps anciens de son enfance et de sa jeunesse, et il préférait ne plus s’en souvenir du tout, ou bien alors ce n’était qu’avec un extrême déplaisir. Ainsi, un après-midi d’été, du côté de Charenton, en juillet 1942, comme il revenait de pêcher à la ligne – il avait fait un orage, ce jour-là, et puis il avait plu, après une longue période de chaleur, et sur le chemin du retour, il avait ôté ses chaussures, avait marché pieds nus sur l’asphalte chaud et trempé, il avait pataugé dans les flaques, plaisir indescriptible… – il revenait donc de pêcher à la ligne et avait couru à la cuisine, pensant trouver sa mère en train de préparer le repas, et voilà que sa mère n’y était plus, il n’y avait plus que son tablier, jeté sur le dossier de la chaise. Son père lui avait dit que sa mère était partie, elle y avait été obligée, pour un voyage qui durerait assez longtemps. On l’a emmenée, dirent les voisins, on l’a d’abord menée au Vélodrome d’Hiver, puis au camp de Drancy, de là on part vers l’Est, et personne n’en revient. Et Jonathan ne comprit rien à cet événement, l’événement l’avait complètement désorienté, et quelques jours plus tard son père avait disparu lui aussi, et Jonathan et sa petite sœur se retrouvèrent dans un train qui roulait vers le sud, et d’abord des hommes complètement inconnus leur firent traverser un pré, les traînèrent à travers un bois et les mirent à nouveau dans un train qui roula vers le sud, très loin, incompréhensiblement loin, et un oncle qu’ils n’avaient encore jamais vu vint les chercher à Cavaillon et les emmena dans sa ferme, près de la localité de Puget, dans la vallée de la Durance, et les y cacha jusqu’à la fin de la guerre. Ensuite, il les fit travailler dans les champs de légumes.

Au début des années cinquante – Jonathan commençait à prendre goût à sa vie de travailleur agricole – l’oncle exigea qu’il parte pour l’armée, et Jonathan s’engagea docilement pour trois ans. Pendant la première année, il fut exclusivement occupé à s’accoutumer aux désagréments de la vie grégaire et brutale des casernes. La deuxième année, il fut embarqué pour l’Indochine. Il passa le plus clair de la troisième année à l’hôpital, avec une blessure au pied, une blessure à la jambe et une dysenterie amibienne. Quand il revint à Puget, au printemps 1954, sa sœur avait disparu ; émigrée au Canada, lui dit-on. L’oncle exigea alors que Jonathan se marie dans les plus brefs délais, et ce avec une jeune fille du nom de Marie Baccouche, du village voisin de Lauris, et Jonathan, qui n’avait encore jamais vu la jeune fille, fit gentiment ce qu’on lui disait, et le fit même de bon cœur ; car, bien qu’il n’eût qu’une idée peu précise de ce qu’était le mariage, il espérait néanmoins y trouver enfin cet état de calme monotone et exempt d’événements qui était tout ce qu’il désirait. Mais au bout de quatre mois déjà, Marie Baccouche mit au monde un petit garçon, et dès l’automne de la même année elle filait avec un Tunisien, fruitier à Marseille…

De toutes ces péripéties, Jonathan Noël tira la conclusion qu’on ne pouvait se fier aux humains et qu’on ne saurait vivre en paix qu’en les tenant à l’écart. Et comme de surcroît il était à présent l’objet des railleries du village – ce qui ne le dérangeait pas à cause des railleries en elles-mêmes, mais à cause de l’attention générale qu’il suscitait par là –, pour la première fois de sa vie il prit une décision par lui-même : il alla au Crédit Agricole, retira ses économies, fit sa valise et prit le train pour Paris.

Il eut alors, par deux fois, beaucoup de chance. Il trouva du travail comme vigile d’une banque de la rue de Sèvres, et il trouva un logement, une chambre de bonne, au sixième étage d’un immeuble de la rue de la Planche. On y accédait en passant par l’arrière-cour, par le petit escalier de service et par un étroit couloir prenant maigrement le jour par une seule fenêtre. Sur ce couloir donnaient deux douzaines de petites chambres aux portes numérotées et peintes en gris, et tout au fond se trouvait le numéro 24, la chambre de Jonathan. Elle mesurait trois mètres quarante de long, deux mètres vingt de large et deux mètres cinquante de haut, et offrait pour tout confort un lit, une table, une chaise, une ampoule électrique et un portemanteau, rien d’autre. Il fallut attendre les années soixante pour qu’on renforce les lignes électriques, de sorte qu’on put brancher un réchaud et un radiateur, et pour qu’on installe des conduites d’eau, si bien que les chambres furent dotées de lavabos et de chauffe-eau. Jusque-là, tous les habitants des chambres de bonne, sauf s’ils utilisaient indûment un réchaud à alcool, mangeaient froid, dormaient sans chauffage, et lavaient leurs chaussettes, leur petite vaisselle, et se lavaient eux-mêmes à l’eau froide, à un seul point d’eau, dans le couloir, juste à côté de la porte des w-c communs. Tout cela ne gênait nullement Jonathan. Ce n’était pas le confort qu’il recherchait, mais une demeure sûre, qui lui appartînt à lui et à lui seul, qui le mît à l’abri des surprises désagréables de la vie, et d’où personne ne pourrait plus le chasser. Et lorsqu’il pénétra pour la première fois dans la chambre numéro 24, il sut aussitôt à quoi s’en tenir ; c’est ça, c’est ce que tu voulais en fait depuis toujours, c’est là que tu demeureras. (Tout comme c’est, paraît-il, le cas de bien des hommes qui connaissent ce qu’on appelle le coup de foudre et qui, en un éclair éblouissant, savent que cette femme qu’ils n’avaient jamais vue est la femme de leur vie, qu’ils la posséderont et qu’ils resteront auprès d’elle jusqu’à la fin de leurs jours.)

Jonathan Noël loua cette chambre pour cinq mille anciens francs par mois ; de là il se rendait chaque matin à son travail dans la toute proche rue de Sèvres, rentrait le soir avec du pain, du saucisson, des pommes et du fromage, mangeait, dormait, et était heureux. Le dimanche, il ne quittait pas sa chambre, il y faisait le ménage et mettait des draps propres à son lit. Il vécut ainsi tranquille et content, année après année, lustre après lustre. Certaines réalités extérieures changèrent entretemps, comme le montant des loyers et le style des locataires. Dans les années cinquante, beaucoup de bonnes logeaient encore dans les autres chambres, et de jeunes couples, et quelques retraités. Par la suite, on vit fréquemment emménager et déménager des Espagnols, des Portugais, des Maghrébins. À partir de la fin des années soixante, il y eut une majorité d’étudiants. Finalement, les vingt-quatre chambrettes ne furent plus toutes louées. Beaucoup restèrent vides, ou bien servirent à leurs propriétaires, occupants des appartements bourgeois des étages moins élevés, de débarras ou de chambres de dépannage pour des hôtes occasionnels. Au cours des années, le numéro 24 de Jonathan était devenu un logis relativement confortable. Il avait acheté un lit neuf, installé un placard, recouvert de moquette grise ses sept mètres carrés et demi de sol, et habillé son coin-toilette-et-cuisine d’un beau papier plastifié de couleur rouge. Il possédait une radio, un appareil de télévision et un fer à repasser. Ses provisions n’étaient plus accrochées comme auparavant dans un sac, à l’extérieur de la fenêtre, il les conservait dans un minuscule frigo placé sous le lavabo, si bien que, même au plus fort de l’été, il n’avait plus son beurre qui coulait ou son jambon qui séchait. À la tête de son lit, il avait installé une étagère, où il n’y avait pas moins de dix-sept livres : une petite encyclopédie médicale en trois volumes, quelques beaux ouvrages illustrés sur l’homme de Cro-Magnon, la métallurgie de l’âge du bronze, l’Égypte des pharaons, les Étrusques, et la Révolution française ; un livre sur la marine à voile, un sur les drapeaux, un sur la faune tropicale, deux romans d’Alexandre Dumas père, les Mémoires de Saint-Simon, un livre de cuisine sur les repas à plat unique, le Petit Larousse et le Manuel des personnels de garde et de surveillance, comprenant en particulier les consignes concernant l’utilisation du pistolet réglementaire. Sous le lit était entreposée une douzaine de bouteilles de vin rouge, dont une de Château Cheval-Blanc, grand cru classé, que Jonathan gardait pour le jour où il prendrait sa retraite, en 1998. Une ingénieuse disposition des lampes électriques faisait qu’en trois différents endroits de sa chambre – à savoir au pied comme à la tête de son lit, et devant sa petite table – Jonathan pouvait s’asseoir et lire son journal sans être ébloui et sans se faire de l’ombre.

Du fait de ces nombreuses acquisitions, il est vrai que la chambre était devenue encore plus petite, elle s’était quasiment développée vers l’intérieur comme un coquillage qui aurait sécrété trop de nacre, et avec tous ses aménagements divers et raffinés elle ressemblait plutôt à une cabine de bateau, ou à un compartiment luxueux de wagon-lit, qu’à une modeste chambre de bonne. Mais elle avait conservé, trente années durant, sa qualité essentielle : elle était et demeurait pour Jonathan, dans un monde peu sûr, un îlot de sécurité, elle restait son ancrage et son refuge, sa maîtresse, oui, sa maîtresse, car elle l’accueillait tendrement en elle, sa petite chambre, lorsqu’il rentrait le soir, elle le réchauffait et le protégeait, elle nourrissait son corps et son âme, elle était toujours là quand il avait besoin d’elle, et elle ne l’abandonnait jamais. Elle était de fait la seule chose qui, dans sa vie, se fût avérée digne de confiance. Et c’est pourquoi il n’avait jamais songé un instant à se séparer d’elle-même maintenant qu’il avait plus de cinquante ans et qu’à l’occasion il éprouvait quelque peine à gravir jusqu’à elle tous ces escaliers, et que ses appointements lui auraient permis de louer un véritable appartement et d’avoir sa cuisine, ses w-c et sa salle de bain. Il restait fidèle à sa maîtresse, il était même sur le point de resserrer encore les liens qui les unissaient l’un à l’autre. Il entendait rendre leur liaison à tout jamais indissoluble, il voulait en effet l’acheter. Il avait déjà passé contrat avec Mme Lassalle, sa propriétaire. Cela allait lui coûter cinquantecinq mille nouveaux francs. Il en avait déjà versé quarante-sept mille. Les huit mille restants étaient payables à la fin de l’année. Et dès lors elle serait définitivement à lui, et rien au monde ne pourrait désormais les arracher l’un à l’autre, lui, Jonathan, et sa chambre chérie, jusqu’à ce que la mort les sépare. Voilà où en étaient les choses lorsqu’en août 1984, un vendredi matin, se produisit l’histoire du pigeon.

 

 

2

JONATHAN venait juste de se lever. Il avait mis ses pantoufles et son peignoir de bain, afin de se rendre, comme chaque matin avant de se raser, aux w-c de l’étage. Avant d’ouvrir la porte, il y appliqua son oreille pour s’assurer qu’il n’entendait personne dans le couloir. Il n’aimait pas rencontrer des voisins, et surtout pas en pyjama et en peignoir, et encore moins sur le chemin des w-c. Trouver les toilettes occupées eût déjà été passablement déplaisant ; mais ce qui était proprement atroce, c’était l’idée de se heurter à un autre locataire devant les toilettes. Une seule fois, cela lui était arrivé, dans l’été 1959, voilà vingt-cinq ans, et il frémissait rien que d’y repenser : cette frayeur simultanée à la vue de l’autre, cette perte simultanée de l’anonymat dans une entreprise qui précisément exigeait l’anonymat, cette façon simultanée de battre en retraite et d’avancer à nouveau, ce bredouillement simultané de politesses, je vous en prie, après vous, mais non, après vous Monsieur, j’ai tout le temps, non, vous d’abord, j’insiste… et tout cela en pyjama ! Non, il ne voulait plus jamais vivre un moment pareil, et d’ailleurs il ne l’avait jamais plus vécu, grâce à l’application prophylactique de son oreille. En l’appliquant ainsi sur la porte, il voyait, à travers, ce qui se passait dans le couloir. Il savait le sens de chaque grincement, de chaque bruit de serrure, il savait interpréter chaque clapotis et chaque sifflement discret, voire le silence lui-même. Et maintenant qu’il avait écouté seulement quelques secondes, l’oreille contre la porte, il avait la certitude qu’il n’y avait pas âme qui vive dans le couloir, que les toilettes étaient libres, que tout le monde dormait encore. De la main gauche il tourna le bouton du verrou de sécurité, de la droite la poignée de la serrure, le pêne rentra, Jonathan tira d’une secousse légère, et la porte s’entrebâilla, puis s’ouvrit.

Pour un peu, il avait déjà enjambé le seuil, son pied était déjà en l’air, le gauche, sa jambe était déjà lancée en avant… quand il le vit. Il était posé devant sa porte, à moins de vingt centimètres du seuil, dans la lueur blafarde du petit matin qui filtrait par la fenêtre. Il avait ses pattes rouges et crochues plantées sur le carrelage sang de bœuf du couloir, et son plumage lisse était d’un gris de plomb : le pigeon.

Il avait penché sa tête de côté et fixait Jonathan de son œil gauche. Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l’extérieur, et monstrueusement ouvert ; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue ; et, en même temps encore, il ne semblait être ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l’objectif d’une caméra qui avale toute lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. Il n’y avait pas d’éclat, pas de lueur dans cet œil, pas la moindre étincelle de vie. C’était un œil sans regard. Et il fixait Jonathan.

Une frayeur mortelle : c’est sans doute ainsi qu’après coup il aurait décrit ce moment, mais ce n’eût pas été juste, car la frayeur ne vint que plus tard. C’était bien plutôt une mortelle stupéfaction.

Pendant peut-être cinq, peut-être dix secondes – il lui parut à lui que c’était pour toujours –, il resta figé, la main sur la poignée et le pied levé pour faire son premier pas, sans pouvoir avancer ni reculer. Puis il se produisit un petit mouvement. Ou bien le pigeon prit appui sur son autre patte, ou bien il se rengorgea un petit peu, en tout cas une brève secousse parcourut son corps, et en même temps deux paupières se refermèrent d’un coup sec sur son œil, l’une d’en bas et l’autre d’en haut, pas vraiment des paupières, en fait, mais plutôt des sortes de clapets en caoutchouc qui, comme des lèvres surgies de nulle part, avalèrent l’œil. Pour un moment, il avait disparu. Et c’est là seulement que Jonathan sentit la fulguration de la frayeur, là que ses cheveux se hérissèrent d’une horreur panique. D’un bond en arrière, il se jeta dans sa chambre et claqua la porte avant que l’œil du pigeon ait eu le temps de se rouvrir. Il tourna, le verrou, fit en titubant les trois pas jusqu’à son lit et s’y assit en tremblant, son cœur battant la chamade. Il avait le front glacé et, sur sa nuque et le long de son échine, il sentit la sueur qui se mettait à ruisseler.

Sa première pensée fut qu’il allait avoir un infarctus ou une attaque, ou pour le moins une syncope ; tu as l’âge qu’il faut pour toutes ces choses-là, songea-t-il ; passé cinquante ans, la moindre occasion est bonne pour ce genre de tuile. Et il se laissa tomber de côté sur son lit, tira la couverture sur ses épaules frissonnantes et attendit la douleur convulsive, l’élancement dans la poitrine ou dans l’épaule (il avait lu un jour dans sa petite encyclopédie médicale que tels étaient les symptômes infaillibles de l’infarctus), ou bien un lent obscurcissement de la conscience. Mais voilà qu’il ne se produisait rien de tel. Les battements du cœur se calmaient, le sang de nouveau irriguait uniformément la tête et les membres, et les signes de paralysie caractéristiques d’une attaque n’apparaissaient pas. Jonathan pouvait bouger les orteils et les doigts, et contraindre son visage à faire des grimaces, signe qu’organiquement et neurologiquement tout était à peu près en état de fonctionner.

Mais, en revanche, il tourbillonnait dans son cerveau une masse confuse d’idées terrifiantes sans coordination aucune, comme un vol de noirs corbeaux, et cela criait et battait des ailes dans sa tête et cela croassait : tu es fini ! tu es vieux et tu es fini, tu laisses un pigeon te faire une frayeur mortelle, un pigeon t’oblige à te réfugier dans ta chambre, te flanque par terre, te tient prisonnier. Tu vas mourir, Jonathan, tu vas mourir, si ce n’est tout de suite ce sera pour bientôt, et ta vie aura été ratée, tu l’as gâchée, car la voici toute chamboulée par un pigeon ; il faut que tu le tues, mais tu es incapable de le tuer, tu es incapable de tuer une mouche, ou bien si, une mouche encore à la rigueur, ou un moustique, ou un petit insecte, mais jamais une chose qui a du sang chaud, un être à sang chaud et qui pèse son poids comme un pigeon, tu tirerais plutôt sur un homme, pan-pan, c’est vite fait, ça fait juste un petit trou, de huit millimètres, c’est propre et c’est permis, en cas de légitime défense c’est permis, paragraphe un du règlement pour les personnels de surveillance ayant droit au port d’arme, c’est même recommandé, personne ne te fera le moindre reproche si tu abats un homme, au contraire, mais un pigeon ? comment abat-on un pigeon ? ça volette, un pigeon, ça se rate facilement, c’est troubler l’ordre public que de tirer sur un pigeon, c’est interdit, cela entraîne le retrait du port d’arme, la perte de ton emploi, tu te retrouves en prison si tu tires sur un pigeon, non, tu ne peux pas le tuer ; mais vivre, tu ne peux pas non plus vivre avec lui, jamais, dans une maison habitée par un pigeon un homme ne saurait continuer à vivre, un pigeon, c’est le chaos et l’anarchie en personne, ça voltige en tous sens de façon imprévisible, ça s’agrippe et ça vous picore les yeux, un pigeon, ça salit sans arrêt et ça dégage une nuée de bactéries pernicieuses et de virus de la méningite ; ça ne reste pas seul, un pigeon, ça en attire d’autres, ça s’accouple et ça se reproduit à une vitesse folle, tu vas être assiégé par une armée de pigeons, tu ne pourras plus quitter ta chambre, tu mourras de faim, tu seras asphyxié par tes excréments, tu seras forcé de te jeter par la fenêtre et tu iras te fracasser sur le trottoir ; non, tu seras trop lâche, tu resteras enfermé dans ta chambre et tu crieras au secours, tu crieras qu’on appelle les pompiers, pour qu’ils viennent avec des échelles et qu’ils te sauvent d’un pigeon, d’un pigeon ! Tu seras la risée de l’immeuble, la risée de tout le quartier, on s’exclamera : « Regardez M. Noël ! » et on te montrera du doigt : « Regardez, M. Noël a besoin qu’on vienne à son secours à cause d’un pigeon ! » Et on te mettra dans une clinique psychiatrique. Oh, Jonathan. Jonathan, ta situation est désespérée, tu es perdu, Jonathan !

Voilà les cris et les croassements qui retentissaient dans sa tête, et Jonathan en était si désorienté et si désespéré qu’il fit une chose qu’il n’avait plus faite depuis ses années d’enfance : dans sa détresse, il joignit les mains et pria. « Mon Dieu, mon Dieu, pria-t-il, pourquoi m’as-Tu abandonné ? Pourquoi ai-je droit de Ta part à pareil châtiment ? Notre Père qui est aux cieux, sauve-moi de ce pigeon ! Amen. » Ce n’était pas, on le voit, une prière en bonne et due forme, c’était plutôt, fait de pièces et de morceaux empruntés à ses rudiments d’instruction religieuse, un bredouillis qu’il émettait là. Mais cela l’aida tout de même, car cela exigeait un certain degré de concentration intellectuelle, et cela chassa toutes ces pensées confuses. Autre chose l’aida encore davantage. C’est qu’à peine sa prière terminée, il éprouva une si impérieuse envie de pisser qu’il se rendit compte qu’il allait souiller le lit où il était étendu, son beau matelas à ressorts, ou bien sa belle moquette grise, s’il ne trouvait pas moyen de se soulager autrement dans les secondes qui venaient. Cela le fit revenir tout à fait à lui. Il se leva en gémissant, jeta un regard désespéré vers la porte… Non, il ne pouvait franchir cette porte, même si ce maudit oiseau était à présent parti, il ne pourrait pas arriver jusqu’aux toilettes… Il alla vers le lavabo, ouvrit d’un coup son peignoir, rabattit d’un coup le pantalon de son pyjama, ouvrit le robinet et pissa dans le lavabo.

Il n’avait jamais fait une chose pareille. Quelle horreur, la simple idée de pisser carrément dans un beau lavabo blanc, impeccablement récuré, servant à la toilette et à la vaisselle ! Jamais il n’aurait cru qu’il tomberait si bas, jamais qu’il serait même physiquement capable de commettre un tel sacrilège. Et en voyant maintenant son urine couler sans la moindre retenue ni contrainte, se mélanger à l’eau et disparaître en gargouillant par la bonde, et en sentant comment le ballonnement de son bas-ventre s’atténuait merveilleusement, voilà que les larmes en même temps se mirent à lui couler des yeux, tellement il avait honte. Lorsqu’il eut fini, il laissa l’eau couler encore un moment et nettoya le lavabo à fond avec un détergent liquide, pour effacer jusqu’aux plus petites traces de son forfait. « Une exception n’est pas la règle », se dit-il à mi-voix comme pour s’excuser devant le lavabo, devant la chambre ou devant lui-même, « l’exception n’est pas la règle, c’était une situation d’urgence exceptionnelle, cela ne se reproduira sûrement pas… ».

Dès lors, il se calma. Les gestes de nettoyer, de ranger le flacon de détergent, de tordre son chiffon pour l’essorer – ces gestes souvent faits, familiers et rassurants – lui firent retrouver le sens pratique. Il regarda l’heure. Il était tout juste sept heures et quart passées. Normalement, à sept heures et quart, il était déjà rasé et il faisait son lit. Mais le retard était encore raisonnable, il allait pouvoir le rattraper, au besoin en renonçant à son petit déjeuner. S’il y renonçait, calcula-t-il, il serait même en avance de sept minutes sur son horaire habituel. Ce qui comptait, c’était uniquement qu’il quittât sa chambre à huit heures cinq, car il fallait qu’il fût à la banque à huit heures un quart. Comment il allait s’y prendre, il n’en savait rien encore, mais enfin il avait encore un délai de grâce de trois quarts d’heure. C’était beaucoup. Trois quarts d’heure, cela faisait beaucoup de temps lorsqu’on venait de voir la mort en face et d’échapper de justesse à un infarctus. Cela faisait deux fois plus de temps encore lorsqu’on n’était plus soumis à la pression impérieuse d’une vessie pleine. Il résolut donc de se comporter pour l’instant comme si rien ne s’était passé et de vaquer à ses habituelles occupations du matin. Il fit couler l’eau chaude dans le lavabo et se rasa. Tout en se rasant, il réfléchit sérieusement. « Jonathan Noël, se dit-il, tu as été soldat en Indochine deux années durant, et tu t’y es tiré de plus d’une situation critique. Si tu rassembles tout ton courage et toute ton ingéniosité, si tu te cuirasses en conséquence et si tu as de la chance, on peut penser que tu réussiras une sortie hors de cette chambre. Mais, la sortie effectuée, que se passera-t-il ? Qu’arrivera-t-il si effectivement tu contournes cette affreuse bête devant la porte, si tu atteins sain et sauf la cage de l’escalier et si tu prends le large ? Tu pourras te rendre à ton travail, tu pourras survivre sans encombre à cette journée… Mais que feras-tu alors ? Où iras-tu ce soir ? Où passeras-tu la nuit ? » Car ce pigeon – s’il réussissait à lui échapper une fois – il ne voulait pas le rencontrer une seconde fois, il ne voulait à aucun prix vivre sous le même toit que ce pigeon, pas un seul jour, pas une nuit, pas une heure : c’était pour lui une décision irrévocable. Il fallait donc qu’il se tînt prêt à passer cette nuit dans une pension, et peut-être aussi les nuits suivantes. Cela signifiait qu’il lui fallait emporter de quoi se raser, sa brosse à dents, et du linge de rechange. En outre, il avait besoin de son carnet de chèques et, par sécurité, aussi de son livret d’épargne. Il avait douze cents francs sur son compte courant. Cela suffirait pour deux semaines, à condition de trouver un hôtel bon marché. Si alors le pigeon bloquait toujours sa chambre, il faudrait entamer ses économies. Sur son compte d’épargne, il avait six mille francs, c’était énormément d’argent. De quoi vivre à l’hôtel pendant des mois. Et puis, par-dessus le marché, il touchait son salaire, trois mille sept cents francs par mois, impôts déduits. En revanche, il fallait payer à la fin de l’année huit mille francs à Mme Lassalle, le solde du prix de la chambre. De sa chambre. De cette chambre qu’il n’allait plus habiter du tout. Comment expliquer à Mme Lassalle qu’il sollicitait un délai pour ce dernier versement ? Il ne pouvait tout de même guère lui dire : « Madame, je ne puis vous verser ces derniers huit mille francs parce que j’habite depuis des mois à l’hôtel, du fait que la chambre que je veux vous acheter est bloquée par un pigeon… » Il ne pouvait tout de même guère lui dire cela. Il lui revint alors à l’esprit qu’il possédait encore cinq pièces d’or, cinq napoléons dont chacun valait bien ses six cents francs et qu’il s’était achetés en 1958, pendant la guerre d’Algérie, par peur de l’inflation. Il ne fallait surtout pas qu’il oublie d’emporter ces cinq napoléons… Et il possédait encore un mince bracelet d’or qui lui venait de sa mère. Et son poste à transistors. Et un stylo à bille en argent, très chic, que tous les employés de la banque avaient eu comme cadeau de Noël. S’il vendait tous ces trésors, il pourrait, en étant très économe, vivre à l’hôtel jusqu’à la fin de l’année et verser tout de même ses huit mille francs à Mme Lassalle. À partir du premier janvier, la situation serait déjà plus favorable, car alors il serait propriétaire de la chambre et n’aurait plus à payer de loyer. Et peut-être que le pigeon ne survivrait pas à l’hiver. Combien de temps cela vivait-il, un pigeon ? Deux ans, trois ans, dix ans ? Et si c’était un vieux pigeon ? Peut-être qu’il mourrait dans une semaine ? Peut-être qu’il allait mourir dès aujourd’hui ? Peut-être qu’il n’était venu que pour mourir…

Il avait fini de se raser ; il vida le lavabo, le rinça, le remplit de nouveau, se lava le torse et les pieds, se brossa les dents, vida encore le lavabo et le nettoya avec le chiffon. Puis il fit son lit. Sous l’armoire, il avait une vieille valise en carton où il entreposait son linge sale, pour le porter une fois par mois à la laverie. Il alla prendre cette valise, la vida et la posa sur le lit.

C’était avec cette valise qu’il avait fait en 1942 le trajet de Charenton à Cavaillon, et qu’il était arrivé à Paris en 1954. Quand il vit cette vieille valise posée sur son lit et qu’il commença de la remplir, non pas de linge sale, mais avec du linge propre, une paire de souliers bas, son nécessaire de toilette, un fer à repasser, un carnet de chèques et ses objets de valeur – comme pour un voyage –, voilà encore que les larmes lui vinrent aux yeux, non de honte cette fois, mais de désespoir muet. Il avait l’impression d’être rejeté trente ans en arrière dans sa vie, d’avoir perdu trente années de sa vie.

Lorsqu’il eut bouclé sa valise, il était huit heures moins un quart. Il s’habilla, en commençant par l’uniforme habituel : pantalon gris, chemise bleue, blouson de cuir, ceinturon de cuir avec l’étui du pistolet, casquette réglementaire grise. Puis il s’équipa pour la rencontre avec le pigeon. Ce qui lui répugnait le plus, c’était l’idée que le pigeon puisse entrer en contact physique avec lui, que, par exemple, il lui picore les chevilles ou qu’en s’envolant il lui effleure de ses ailes les mains ou le cou, ou bien, pis encore, qu’il se pose sur lui avec ses pattes écartées et crochues. Aussi ne mit-il pas ses souliers bas en cuir fin, mais ses grandes bottes inélégantes, avec semelles de peau de mouton, dont d’habitude il ne se servait qu’en janvier ou février ; il enfila son manteau d’hiver, le boutonna du bas jusqu’en haut, s’enroula une écharpe de laine autour du cou jusqu’à se couvrir le menton, et se protégea les mains avec des gants de cuir fourrés. Dans sa main droite, il prit son parapluie. Ainsi équipé, à huit heures moins sept, il était prêt à tenter sa sortie.

Il ôta sa casquette réglementaire et appliqua son oreille contre la porte. On n’entendait rien. Il remit sa casquette, se l’enfonça solidement sur le front, prit sa valise et la posa à portée de main près de la porte. Pour avoir la main droite libre, il accrocha le parapluie à son poignet, puis de la main droite il saisit le loquet, de la gauche le bouton du verrou de sécurité, tourna pour faire rentrer le pêne, et entrebâilla la porte. Il jeta au-dehors un regard inquisiteur.

Le pigeon n’était plus devant la porte. Sur le carreau où il s’était posé, il n’y avait plus désormais qu’une tache vert émeraude de la taille d’une pièce de cinq francs, et une minuscule plume, duveteuse et blanche, qui frémissait légèrement dans le courant d’air de la porte entrebâillée. Jonathan frissonna de dégoût. Pour un peu, il aurait immédiatement claqué la porte à nouveau. Sa nature instinctive voulait reculer, se réfugier dans sa chambre, à l’abri, fuir l’horreur qui se trouvait là, dehors. Mais alors il vit qu’il n’y avait pas là une tache unique, mais qu’il y avait beaucoup de taches. Toute la portion du couloir qu’il pouvait parcourir du regard était constellée de ces taches vert émeraude à l’éclat humide. Et il se passa alors cette chose étrange que la multiplicité de ces ignominies, loin d’augmenter le dégoût de Jonathan, accrut au contraire sa détermination à résister : la première tâche isolée et la première petite plume l’auraient sans doute fait reculer, et il aurait refermé la porte à jamais. Mais que le pigeon eût manifestement conchié tout le couloir, cette universalité de l’odieux phénomène mobilisa tout son courage. Il ouvrit grand la porte. Alors il vit le pigeon. Il était posé vers la droite, à une distance d’un mètre et demi, tassé dans un coin tout à l’extrémité du couloir. Il y avait si peu de lumière, et d’ailleurs Jonathan jeta dans sa direction un regard si bref, qu’il ne put distinguer la bête était endormie ou éveillée, si elle avait les yeux ouverts ou fermés. Il n’avait d’ailleurs aucune envie de le savoir. Il aurait préféré ne l’avoir pas du tout. Dans son livre sur la faune tropicale, il avait lu un jour que certains animaux, surtout les orangs-outans, ne se jetaient sur les hommes que si on les regardait dans les yeux ; si on les ignore, il paraîtrait qu’ils vous laissent tranquille. Peut-être que cela valait aussi pour les pigeons. En tout cas, Jonathan décida de faire comme si le pigeon n’existait plus et, au moins, de ne pas le regarder.

Il poussa lentement sa valise dans le couloir, tout à fait lentement et prudemment, entre les taches vertes. Puis il ouvrit le parapluie, le tint de la main gauche devant sa poitrine et son visage comme un bouclier, sortit dans le couloir, sans cesser de prendre garde aux taches sur le sol, et referma la porte derrière lui. Quoiqu’il se fût bien promis de faire comme si de rien n’était, l’angoisse le saisit tout de même à nouveau, et il sentit son cœur battre jusqu’au fond de sa gorge ; et quand, de ses doigts gantés, il ne parvint pas tout de suite à extraire sa clé de sa poche, il se mit à trembler de nervosité au point que le parapluie faillit lui échapper ; et quand il le rattrapa de la main droite pour le coincer entre son épaule et sa joue, voilà que la clé tomba pour le coup, et il s’en fallut de très peu qu’elle ne tombât en plein dans une de ces taches, et il dut se pencher pour la ramasser ; et lorsqu’il l’eut enfin bien en main, l’excitation fit qu’il la mit trois fois à côté de la serrure avant de l’y introduire et de lui faire faire deux tours. À ce moment, il eut l’impression d’entendre derrière lui un bruit d’ailes… À moins qu’il n’eût seulement heurté le mur avec le parapluie ?… Alors il entendit à nouveau, sans aucun doute possible, un battement d’ailes bref et sec, et là il fut saisi de panique. Il arracha la clé de la serrure, empoigna au vol sa valise et détala. Le parapluie ouvert raclait contre le mur, la valise bringuebalait contre les portes des autres chambres, à mi-distance les vantaux de la fenêtre obstruaient le couloir, il passa en force, tirant derrière lui le parapluie d’une manière si violente et maladroite que la toile partit en lambeaux, il n’y fit pas attention, tout lui était égal, il ne songeait qu’à partir, partir, partir.

Ce n’est qu’une fois arrivé sur le palier qu’il s’arrêta un instant pour refermer ce satané parapluie, et qu’il jeta un coup d’œil en arrière : par la fenêtre, les premiers rayons du soleil matinal tombaient dans le couloir, découpant dans la pénombre un bloc de lumière aux arêtes précises. On ne pouvait guère voir au travers, et ce n’est qu’en clignant des yeux et en y regardant à deux fois que Jonathan parvint à voir, tout au fond, le pigeon qui s’arrachait à son coin sombre, faisait en avant quelques pas rapides et vacillants, puis se posait à nouveau juste devant la porte de sa chambre.

Avec horreur il se détourna, et descendit l’escalier. Il était sûr à cet instant de ne jamais pouvoir revenir.

 

 

3

DE marche en marche, il se calma. Sur le palier du deuxième étage, une soudaine bouffée de chaleur lui rappela qu’il avait toujours son manteau d’hiver, son écharpe et ses bottes fourrées. D’un moment à l’autre, par l’une des portes de service donnant des cuisines sur l’escalier, une bonne pouvait sortir pour faire les courses, ou bien M. Rigaud, pour poser dehors ses bouteilles de vin vides, ou bien même éventuellement Mme Lassalle, pour une raison ou pour une autre ; elle se levait de bonne heure, Mme Lassalle, elle était d’ailleurs déjà debout, on sentait l’arôme envahissant de son café dans tout l’escalier ; et Mme Lassalle ouvrirait donc sa porte de service, et il se trouverait en face d’elle sur le palier, lui, Jonathan, grotesquement emmitouflé comme en plein hiver, sous ce soleil éclatant du mois d’août ; ce serait beaucoup trop gênant pour faire semblant de rien, il faudrait qu’il donne une explication, mais que pourrait-il bien trouver ? Il allait devoir inventer un mensonge, mais lequel ? Pour sa tenue présente, il n’existait pas d’explication plausible. On ne pouvait que penser qu’il était fou.

Peut-être qu’il était fou. Il posa sa valise, en retira sa paire de souliers bas et ôta prestement ses gants, son manteau, son écharpe et ses bottes ; il mit les souliers, fourra dans la valise l’écharpe, les gants et les bottes, et prit le manteau sur son bras. Dès lors, il jugea que son allure était justifiable aux yeux de n’importe qui. Au besoin, il pourrait toujours prétendre qu’il portait son linge à la laverie et son manteau chez le teinturier. Nettement soulagé, il reprit sa descente.

Dans la cour, il tomba sur la concierge, en train de rentrer les poubelles vides sur un petit chariot. Aussitôt il se sentit pris en faute et son pas fut hésitant. Il ne pouvait plus battre en retraite vers la pénombre de l’escalier, elle l’avait déjà vu, il fallait continuer d’avancer.

« Bonjour, monsieur Noël, dit-elle tandis qu’il passait près d’elle d’un pas délibérément martial. — Bonjour, madame Rocard », marmonna-t-il.

Ils ne se parlaient jamais davantage. Depuis dix ans qu’elle était dans l’immeuble, il ne lui avait jamais dit autre chose que « bonjour, madame » et « bonsoir, madame », et puis « merci, madame » quand elle lui tendait son courrier. Non qu’il eût quelque chose contre elle. Ce n’était pas une personne désagréable. Elle n’était pas différente de la concierge précédente, ni de celle qui avait encore précédé celle-là. Elle était comme toutes les concierges : d’un âge indéfinissable, entre la cinquantaine et soixante-dix ans ; comme toutes les concierges, elle avait le pas traînant, la silhouette massive, le teint blafard, et elle sentait le renfermé. Quand elle n’était pas en train de sortir ou de rentrer les poubelles, de nettoyer les escaliers ou de faire rapidement quelques courses, elle était assise sous l’éclairage au néon de sa petite loge donnant sur le couloir entre rue et cour, laissait sa télévision toujours allumée, faisait de la couture, du repassage ou bien la cuisine, et s’enivrait au gros rouge et au vermouth, comme n’importe quelle autre concierge. Non, il n’avait vraiment rien contre elle. Il avait seulement quelque chose contre les concierges en général, car les concierges étaient des gens qui, par profession, observaient en permanence les autres gens. Et Mme Rocard, tout spécialement, était quelqu’un qui l’observait tout spécialement en permanence, lui, Jonathan. Il était parfaitement impossible de passer devant Mme Rocard sans qu’elle s’en aperçût, ne fût-ce que d’un infime coup d’œil à peine perceptible. Même lorsqu’elle s’était assoupie sur sa chaise, dans sa loge – ce qui était surtout le cas dans les premières heures de l’après-midi et après le repas du soir –, le discret grincement de la porte d’entrée suffisait à l’éveiller pour quelques secondes et à lui faire observer qui passait. Nul être au monde ne remarquait Jonathan aussi souvent et aussi précisément que le faisait Mme Rocard. Il n’avait pas d’amis. À la banque, il faisait en quelque sorte partie des meubles. Les clients le considéraient comme un élément du décor, et non comme une personne. Au supermarché, dans la rue, dans l’autobus (mais quand prenait-il le bus ?), son anonymat était préservé par la masse des autres gens. Il n’y avait en tout et pour tout que Mme Rocard qui le connaissait et le reconnaissait quotidiennement et lui accordait au moins deux fois par jour son attention effrontée. À cette occasion, elle était en mesure d’apprendre sur son compte les choses les plus intimes : quels vêtements il portait ; combien de fois par semaine il changeait de chemise ; s’il s’était lavé les cheveux ; ce qu’il rapportait pour son dîner ; s’il recevait du courrier, et de qui. Et quoique Jonathan, on l’a déjà dit, n’eût vraiment rien à reprocher à Mme Rocard personnellement, et bien qu’il sût fort bien que ses regards indiscrets ne tenaient pas à sa curiosité, mais à sa conscience professionnelle, il n’en sentait pas moins ces regards peser toujours sur lui comme un reproche muet, et chaque fois qu’il passait devant Mme Rocard même après tant d’années –, il était brièvement envahi par une vague brûlante d’indignation : pourquoi diable s’occupe-t-elle une fois de plus de moi ? Pourquoi diable suis-je une fois encore examiné par elle ? Pourquoi ne me laisse-t-elle pas, une bonne fois pour toutes, mon intégrité, en ne faisant pas attention à moi ? Pourquoi les gens sont-ils si importuns ?

Et comme, ce jour-là, compte tenu de ce qui s’était passé, il était particulièrement susceptible, et qu’il pensait transporter avec lui, de la façon la plus visible, toute la misère de son existence, concrétisée par une valise et un manteau d’hiver, les regards de Mme Rocard le touchaient particulièrement au vif, et sa manière de lui lancer « bonjour, monsieur Noël » lui parut être un sarcasme, ni plus ni moins. Et la vague d’indignation que jusque-là il avait toujours endiguée déborda tout d’un coup et déferla en une rage avouée, et il fit ce qu’il n’avait encore jamais fait : alors qu’il avait déjà dépassé Mme Rocard, il s’arrêta, lâcha sa valise et y posa son manteau, puis se retourna ; se retourna, farouchement résolu à répondre enfin à l’insistance de ce regard et de ce bonjour en y opposant quelque chose. Il ne savait pas encore, en marchant vers elle, ce qu’il allait faire ou dire. Mais il savait qu’il allait faire ou dire quelque chose. La vague d’indignation qui avait débordé le porta vers elle, et son courage était sans limite.

Elle avait déchargé ses poubelles et s’apprêtait à regagner sa loge, quand il se planta devant elle, à peu près au milieu de la cour. Ils s’immobilisèrent à environ un demi-mètre de distance. Il n’avait jamais vu de si près son visage blafard. La peau de ses joues tombantes lui parut d’une finesse extrême, comme une soie ancienne et cassante, et ses yeux, ses yeux marron, quand on les voyait de près, n’avaient plus rien d’importun ni d’indiscret, ils avaient plutôt une sorte de douceur et de timidité de jeune fille. Mais Jonathan ne se laissa pas troubler par la vue de détails qui correspondaient bien peu à l’image qu’il avait en lui de Mme Rocard. Pour donner à son intervention un aspect plus officiel, il toucha du doigt sa casquette réglementaire et articula, d’une voix assez tranchante :

« Madame, j’ai un mot à vous dire. » (Pour l’instant, il ne savait toujours pas ce qu’en fait il voulait dire.)

« Oui, monsieur Noël ? » dit Mme Rocard en rejetant la tête en arrière d’un petit mouvement nerveux. On dirait un oiseau, pensa Jonathan ; un petit oiseau qui a peur. Et il répéta son exorde d’un ton tranchant :

« Madame, j’ai à vous dire ceci… » Et puis, à son propre étonnement, il entendit l’indignation, qui le portait toujours, prendre, sans qu’il y fût pour rien, la forme d’une phrase :

« Devant ma chambre, il y a un oiseau, madame. » Puis, plus concrètement :

« Un pigeon, madame. Il est posé devant ma chambre, sur le carrelage. »

Et ce n’est qu’à partir de là qu’il réussit à reprendre le contrôle des paroles qui jaillissaient en bouillonnant de son inconscient et à leur faire emprunter une certaine direction, en ajoutant à titre d’explication :

« Ce pigeon » madame, a déjà sali, avec ses fientes, tout le couloir du sixième étage. »

Mme Rocard se balança à plusieurs reprises d’un pied sur l’autre, rejeta encore un peu plus la tête en arrière et dit :

« D’où vient ce pigeon, monsieur ?

— Je n’en sais rien, dit Jonathan. Sans doute est-il entré par la fenêtre du couloir. Cette fenêtre est ouverte. Cette fenêtre devrait rester toujours fermée. C’est ce qui est dit dans le règlement de l’immeuble.

— C’est sans doute un des étudiants qui l’a ouverte, dit Mme Rocard, à cause de la chaleur.

— C’est bien possible, dit Jonathan. Il n’empêche qu’elle doit toujours rester fermée. Surtout en été. Quand il fait un orage, elle peut battre et se briser. C’est arrivé une fois, dans l’été 1962. À l’époque, cela a coûté cent cinquante francs de remplacer la vitre. Depuis, le règlement de l’immeuble stipule que cette fenêtre doit toujours rester fermée. »

Il se rendait bien compte que cette façon de se référer sans cesse au règlement avait quelque chose de ridicule. Et d’ailleurs cela ne l’intéressait nullement de savoir comment le pigeon était entré. Il ne voulait pas parler plus en détail de ce pigeon, car enfin cet affreux problème ne concernait que lui. Il voulait donner libre cours à l’indignation que lui causaient les regards indiscrets de Mme Rocard, et voilà tout, et c’était chose faite depuis ses premières phrases. L’indignation était à présent retombée. Maintenant, il ne savait plus comment continuer.

« Eh bien, il faut chasser ce pigeon, et refermer la fenêtre », dit Mme Rocard.

Elle disait cela comme si c’eût été la chose la plus simple du monde, et comme si tout, alors, pouvait rentrer dans l’ordre. Jonathan ne disait rien. Son regard était pris au piège au fond de ces yeux marron, et il avait le sentiment de s’y enfoncer comme dans un marécage doux et marron ; il fut obligé de fermer les yeux une seconde pour échapper à ce risque et se dégager, puis de se racler la gorge pour retrouver sa voix.

« Ce qu’il y a, commença-t-il en se raclant encore la gorge, c’est que c’est déjà taché partout. Rien que des taches vertes. Et aussi des plumes. Il a sali tout le couloir. C’est surtout ça, le problème.

— Naturellement, monsieur, dit Mme Rocard, il faut nettoyer le couloir. Mais d’abord on doit chasser ce pigeon.

— Oui, dit Jonathan. Oui, oui… »

Et il pensait : qu’est-ce qu’elle veut dire ? Qu’est-ce qu’elle veut ? Pourquoi dit-elle qu’on doit chasser le pigeon ? Est-ce que par hasard elle veut dire que c’est moi qui dois chasser ce pigeon ? Et il aurait voulu ne s’être jamais risqué à aborder Mme Rocard.

« Oui, oui, reprit-il en bredouillant, on… on doit le chasser. Je… je l’aurais chassé depuis longtemps moi-même, mais je n’en ai pas eu le temps. Je suis pressé. Comme vous voyez, j’ai là mon linge, et mon manteau d’hiver. Il faut que je porte le manteau chez le teinturier, et le linge à la laverie, ensuite il faut que j’aille à mon travail. Je suis très pressé, madame, c’est pour cela que je n’ai pas pu chasser le pigeon. Je voulais simplement vous signaler l’incident. Surtout à cause des taches. Le couloir est sali par les taches qu’a faites ce pigeon, c’est surtout cela le problème, et c’est contraire au règlement. Le règlement stipule que le couloir, l’escalier et les toilettes doivent toujours être tenus propres. »

Il ne se rappelait pas avoir jamais tenu, de toute sa vie, un discours aussi abracadabrant. Il lui semblait que les mensonges y sautaient aux yeux, et l’unique vérité qu’ils auraient dû dissimuler (à savoir que jamais, au grand jamais, il ne pourrait chasser ce pigeon, et que c’était au contraire le pigeon qui l’avait depuis longtemps chassé lui-même), cette vérité éclatait au grand jour et de la manière la plus gênante ; et même si Mme Rocard ne l’avait pas perçue à travers ses propos, elle ne pouvait pas ne pas la lire maintenant sur son visage, car il sentait qu’il avait terriblement chaud, que le sang lui montait à la tête et que ses joues étaient brûlantes de honte. Mais Mme Rocard fit comme si elle n’avait rien remarqué (ou peut-être n’avait-elle vraiment rien remarqué ?), elle dit seulement :

« Je vous remercie de m’avoir prévenue, monsieur. Je m’en occuperai, à l’occasion. »

Et elle baissa la tête, contourna Jonathan et, en traînant les pieds, se dirigea vers le réduit où se trouvaient ses toilettes, à côté de sa loge, et y disparut. Jonathan l’avait suivie des yeux. S’il avait eu encore le moindre espoir que quelqu’un le délivre du pigeon, cet espoir s’évanouit au spectacle désolant de Mme Rocard disparaissant dans le réduit de ses toilettes.

Elle ne va s’occuper de rien, songea-t-il, de rien du tout. Pourquoi le ferait-elle, d’ailleurs ? Elle n’est que concierge, après tout, et tenue à ce titre de balayer l’escalier et le couloir, et de nettoyer une fois par semaine le w-c commun, non de chasser un pigeon. Cet après-midi au plus tard, elle se soûlera au vermouth et oubliera toute l’affaire, si elle ne l’a pas déjà oubliée à cet instant…

 

 

4

JONATHAN fut ponctuellement à huit heures quinze devant la banque, cinq minutes exactement avant que n’arrivent le sous-directeur, M. Vilman, et Mme Roques, la caissière en chef. À eux trois, ils ouvrirent la grande porte : Jonathan la grille articulée extérieure, Mme Roques la porte extérieure en verre blindé, M. Vilman la porte intérieure en verre blindé. Puis, avec leurs clés spéciales, Jonathan et M. Vilman coupèrent le dispositif d’alarme ; ensuite, Jonathan et Mme Roques ouvrirent la porte coupe-feu à deux serrures qui donnait sur le sous-sol, où Mme Roques et M. Vilman disparurent alors, afin d’aller ouvrir la salle des coffres avec leurs clés complémentaires, tandis que Jonathan, ayant enfermé son parapluie, sa valise et son manteau d’hiver dans le placard métallique qui se trouvait à côté des toilettes, prenait place derrière la porte intérieure en verre blindé et faisait entrer les uns après les autres les employés qui arrivaient, appuyant pour cela sur deux boutons qui déverrouillaient électriquement, l’une après l’autre, les deux portes en verre blindé du sas d’accès. À huit heures quarante-cinq, le personnel était au complet, chacun s’était installé à son poste, derrière les guichets, à la caisse ou dans les bureaux, et Jonathan sortait de la banque pour prendre sa faction sur les marches de marbre, devant la grande porte. Son service proprement dit commençait.

Ce service, depuis trente ans, consistait purement et simplement, pour Jonathan, le matin de neuf heures à treize heures et l’après-midi de quatorze heures trente à dix-sept heures trente, à rester debout devant la grande porte, ou tout au plus à arpenter d’un pas posé la plus basse des marches de marbre. Vers neuf heures et demie, ainsi qu’entre seize heures trente et dix-sept heures, il y avait une petite diversion, provoquée par l’arrivée ou bien le départ de la limousine de M. Roedel, le directeur. Il s’agissait alors de quitter sa faction sur la marche de marbre, de longer rapidement, sur douze mètres environ, la façade de la banque jusqu’au porche qui donnait accès à la cour intérieure, d’en ouvrir la lourde grille de fer, de porter la main à la lisière de sa casquette en un respectueux salut, et de faire entrer la limousine. Une procédure analogue pouvait aussi se dérouler en début de matinée ou en fin d’après-midi, quand se présentait la camionnette blindée bleue de la Brink’s, pour les transports de fonds. Ce véhicule aussi exigeait qu’on ouvrit la grille, ses occupants aussi avaient droit à un salut, mais ce n’était pas le salut respectueux, la main bien tendue portée à la lisière de la casquette, c’était le petit salut plus expéditif, de collègue à collègue, l’index seul venant effleurer la casquette. À part cela, il ne se passait rien. Jonathan restait là debout, regardait fixement devant lui, et attendait. Parfois, il regardait ses pieds ; parfois, il regardait le trottoir ; parfois, il regardait le café, de l’autre côté de la rue. Parfois, sur la plus basse des marches, il faisait sept pas vers la gauche et sept pas vers la droite, ou bien il quittait la marche du bas et se mettait sur celle du milieu, et parfois, quand le soleil tapait trop fort et que la chaleur faisait sourdre la sueur contre le cuir de sa casquette, il gravissait même la troisième marche, qui était à l’ombre du fronton de la grande porte, et, après s’être brièvement découvert pour s’essuyer le front du bas de sa manche, il y restait debout, regardait fixement devant lui, et attendait.

Il avait calculé un jour que, jusqu’à sa retraite, il aurait passé, debout sur ces trois marches de marbre, soixante-quinze mille heures. Il serait alors à coup sûr la personne qui dans tout Paris – et sans doute aussi dans toute la France – serait restée le plus longtemps debout à un seul et même endroit. C’était vraisemblablement déjà le cas, bien qu’il n’eût encore passé que cinquante-cinq mille heures sur les marches de marbre. Car il n’y avait plus que de très rares vigiles à être ainsi, dans la ville, employés à poste fixe. La plupart des banques avaient passé contrat avec des sociétés de gardiennage et se faisaient fournir par elles ces jeunes types qui se plantaient devant leurs portes, jambes écartées et l’air vachard, et qui au bout de quelques mois, ou souvent de quelques semaines seulement, étaient remplacés par d’autres types à l’air tout aussi vachard, et ce, pour de prétendues raisons psychologiques : à ce qu’on disait, l’attention d’un vigile se relâchait s’il était trop longtemps affecté au même endroit, sa perception de ce qui se passait alentour s’émoussait, il devenait paresseux, négligent et donc inapte à sa mission…

Des âneries, tout ça ! Jonathan savait à quoi s’en tenir : l’attention du vigile se relâchait complètement en quelques heures déjà. Ce qui se passait autour de lui, et à plus forte raison ces centaines de personnes qui entraient dans la banque, dès le premier jour il ne les percevait pas consciemment, et d’ailleurs ce n’était nullement nécessaire, car de toute manière on ne pouvait pas distinguer un bandit d’un client. Et même si le vigile en avait été capable et s’était jeté au-devant du bandit, il se serait fait abattre et supprimer bien avant d’avoir même pu déboutonner l’étui de son pistolet, car le bandit possédait sur le vigile l’avantage irrattrapable de la surprise.

Une sorte de sphinx, voilà comment Jonathan – qui, en effet, avait lu un jour quelque chose sur les sphinx dans l’un de ses livres – voyait le vigile : une sorte de sphinx. Son efficacité ne tenait pas à quelque action, mais à sa simple présence physique. C’est elle et elle seule qu’il opposait au bandit potentiel. « Il faudra que tu passes devant moi », dit le sphinx au pilleur de sépultures, « je ne puis pas t’empêcher d’agir, mais il faudra que tu passes devant moi ; et si tu l’oses, alors gare à la vengeance des dieux, et des mânes du pharaon ! » Et le vigile, lui, dit : « Il faudra que tu passes devant moi, je ne puis pas t’empêcher d’agir, mais si tu l’oses, il faudra que tu m’abattes, et alors gare à la vengeance des tribunaux, sous la forme d’une condamnation pour meurtre ! »

Cela dit, Jonathan savait fort bien que le sphinx disposait de sanctions beaucoup plus efficaces que le vigile. La vengeance des dieux, un vigile ne pouvait en brandir la menace. Et même dans le cas où le bandit se moquait des sanctions, le sphinx ne courait guère de danger. Il était taillé dans le basalte, dans le rocher massif, il était coulé dans le bronze ou solidement scellé. Il survivait sans peine de cinq mille ans à un pillage… tandis que, si l’on tentait de piller une banque, le vigile ne pouvait immanquablement qu’y laisser sa vie au bout de cinq secondes. Et cependant ils se ressemblaient, trouvait Jonathan, le sphinx et le vigile, car leur pouvoir, à l’un comme à l’autre, n’était pas d’ordre instrumental, mais d’ordre symbolique. Et c’est avec la conscience de ce pouvoir symbolique qui faisait toute sa fierté et tout son amour propre, qui lui donnait énergie et endurance, qui le cuirassait mieux que l’attention, que son arme ou bien le verre blindé, que Jonathan Noël se tenait sur les marches de marbre de la banque et y restait en faction depuis bientôt trente ans, sans éprouver ni peur, ni doutes, ni le moindre sentiment d’insatisfaction, et sans prendre l’air vachard, jusqu’à ce jour. Mais aujourd’hui, tout était différent. Aujourd’hui, rien à faire, Jonathan n’arrivait pas à retrouver son calme de sphinx. Au bout de quelques minutes seulement, il sentit tout le poids de son corps peser douloureusement sur la plante de ses pieds, il reporta ce fardeau d’un pied sur l’autre et, en changeant ainsi plusieurs fois, se mit à perdre un peu l’équilibre et dut exécuter des petits pas de côté pour que son centre de gravité ne s’écartât point du strict fil à plomb sur lequel il l’avait jusqu’à présent toujours impeccablement maintenu. Et puis, tout d’un coup, il sentit des démangeaisons sur le haut de ses cuisses, sur les flancs de sa poitrine et derrière son cou. Au bout d’un moment, le front lui démangea comme s’il était devenu sec et rugueux, comme parfois en hiver, et pourtant il faisait à présent très chaud, et même anormalement chaud pour neuf heures un quart, son front était déjà humide comme il n’aurait dû l’être en fait que vers onze heures trente… La démangeaison gagnait les bras, la poitrine, les jambes, gagnait tous les endroits où il y avait de la peau, et Jonathan aurait voulu se gratter, goulûment et sans retenue aucune, mais c’était tout à fait hors de question, qu’un vigile se gratte en pleine rue ! Aussi il respira bien à fond, bomba le torse, puis courba l’échine, décontracta son dos, leva et rabaissa les épaules et, de la sorte, se frotta de l’intérieur contre ses propres vêtements, afin de se soulager. À vrai dire, ces contorsions et tressaillements insolites ne firent qu’accentuer l’impression de déséquilibre, et bientôt les petits pas de côté ne suffirent plus pour rester droit, et Jonathan se vit contraint de renoncer, contre toute habitude, à sa posture de sentinelle figée avant même que n’apparaisse, vers neuf heures et demie, la limousine de M. Roedel, et de passer déjà au va-et-vient, sept pas vers la gauche, sept pas vers la droite. Il s’efforça alors de river son regard sur l’arête de la deuxième marche de marbre et de l’y faire aller et venir comme une sorte de wagonnet sur un rail bien fixé, afin que cette image, constante et distillée avec monotonie, de l’arête de marbre ramène en lui l’impassibilité de sphinx à laquelle il aspirait, qui lui ferait oublier le poids de son corps, la démangeaison de sa peau et, plus généralement, tout cet étrange tumulte qui régnait dans son corps et dans son esprit. Mais il n’y avait rien à faire. Le wagonnet déraillait sans cesse. Chaque fois qu’il clignait des yeux, son regard lâchait cette satanée arête de pierre et dérapait vers autre chose : un bout de journal sur le trottoir ; un pied dans une chaussette bleue ; un dos de femme ; un panier à provisions avec des pains dedans ; la poignée de la porte extérieure en verre blindé ; la carotte rouge et lumineuse signalant le bureau de tabac du café d’en face ; une bicyclette, un chapeau de paille, un visage… Et nulle part il ne parvenait à s’agripper, à se fixer un nouveau point de repère qui lui permit de s’y retrouver et de se ressaisir. À peine venait-il de cadrer ce chapeau de paille sur sa droite qu’un autobus emportait le regard vers le bas de la rue, à gauche, pour passer le relais, quelques mètres plus loin, à une voiture de sport blanche qui faisait remonter le regard vers la droite où, entre-temps, le chapeau de paille avait disparu : l’œil le cherchait en vain dans la foule des passants, dans la foule des chapeaux, il s’accrochait à une rose qui se balançait sur un tout autre chapeau, il s’en arrachait, retombait enfin sur l’arête de la marche, ne pouvait à nouveau s’y poser tranquillement, s’égarait encore, sans pouvoir tenir en place, de point en point, de tache en tache, de ligne en ligne… On aurait dit qu’il y avait dans l’air cet ondoiement de grosse chaleur qu’on voit seulement par les après-midi de canicule. Des voiles transparents frémissaient devant les choses. Les contours des immeubles, les arêtes et les rebords des toits se détachaient avec un éclat cru et, en même temps, ils étaient flous, comme effrangés. Les bordures des caniveaux et les joints des dalles du trottoir, que d’habitude on aurait dit tracés à la règle, ondulaient en courbes chatoyantes. Et les femmes aujourd’hui semblaient toutes porter des robes de couleurs vives, elles passaient comme une flamme qui court, captaient irrésistiblement le regard et pourtant ne le laissaient pas se poser. Plus rien n’avait de contours nets. Rien ne se laissait plus fixer précisément. Tout tremblotait. Ce sont les yeux, pensa Jonathan. Du jour au lendemain, je suis devenu myope. Il me faut des lunettes. Enfant, il avait dû à un certain moment porter des lunettes, pas fortes, zéro dioptrie soixante-quinze de chaque côté. C’était très étrange, que cette myopie revînt le tracasser maintenant, à son âge. En vieillissant, on devenait plutôt presbyte, d’après ce qu’il avait lu, et si l’on était myope, ça s’atténuait Peut-être que ce n’était pas du tout d’une myopie classique qu’il souffrait, mais d’une affection à laquelle des lunettes ne pourraient rien : une cataracte, un glaucome, un décollement de la rétine, un cancer de l’œil, une tumeur au cerveau qui comprimait le nerf optique… Il était tellement occupé par cette idée atroce que des coups de klaxon réitérés ne parvinrent pas vraiment jusqu’à sa conscience. Ce n’est qu’à la quatrième ou cinquième fois – on klaxonnait à présent longuement – qu’il entendit et réagit et leva la tête : et effectivement, voilà que la limousine de M. Roedel était arrêtée devant la grille du porche ! On klaxonnait de nouveau, et l’on faisait même signe de la main, comme si l’on attendait depuis déjà quelques bonnes minutes. Devant la grille du porche ! La limousine de M. Roedel ! Jamais il n’avait raté son approche. D’habitude, il n’avait même pas besoin de regarder, il la sentait venir, il l’entendait au chuintement du moteur ; il aurait pu dormir, il se serait réveillé comme un chien quand approchait la limousine de M. Roedel. Il ne se hâta pas, il se précipita – dans son empressement, il manqua tomber –, il déverrouilla la grille, la fit coulisser, salua, fit passer la voiture ; il sentit que son cœur battait et que sa main tremblait contre sa casquette. Quand il eut fermé la grille et qu’il fut revenu devant la grande porte, il était inondé de sueur. « Tu as raté la limousine de M. Roedel », murmura-t-il à part lui d’une voix étranglée de désespoir, et « répéta, comme s’il ne parvenait pas lui-même à le comprendre : « Tu as raté la limousine de M, Roedel… Tu l’as ratée, tu n’as pas fait ce que tu devais, tu as gravement failli à ta mission, tu n’es pas seulement aveugle, tu es sourd, tu es vieux et fini, tu n’es plus capable d’être vigile. » Il était parvenu jusqu’à la marche la plus basse du perron de marbre, il la gravit et tenta de reprendre sa posture de factionnaire. Il se rendit compte tout de suite qu’il n’y arrivait pas. Les épaules ne voulaient plus tenir droites, les bras pendouillaient le long de la couture du pantalon. Il savait qu’en cet instant il avait une allure ridicule, et il ne pouvait rien y faire. Du fond de son désespoir muet, il regardait le trottoir, la chaussée, le café d’en face. La vibration de l’air avait cessé. Les choses étaient de nouveau d’aplomb, les lignes filaient tout droit, le monde devant ses yeux était limpide. Il entendait le bruit de la circulation, le souffle aigu des portes d’autobus, les commandes lancées par les garçons du café, et les talons hauts des femmes qui claquaient sur le trottoir. Ni sa vue ni son ouïe n’étaient amoindries en aucune façon. Mais la sueur ruisselait à flots de son front. Il se sentait faible. Il se retourna, monta sur la deuxième marche, monta sur la troisième et se mit à l’ombre, juste devant la colonne qui flanquait la porte extérieure en verre blindé. Il croisa les mains derrière son dos de telle sorte qu’elles touchaient la colonne. Puis il se laissa légèrement aller en arrière et s’appuya sur ses mains, sur la colonne, pour, la première fois de ses trente ans de service. Et quelques secondes durant, il ferma les yeux. Tellement il avait honte.

 

 

5

PENDANT la pause de midi, il alla chercher dans le placard métallique sa valise, son manteau et son parapluie, et il se rendit dans la rue Saint-Placide toute proche, où se trouvait un petit hôtel hébergeant surtout des étudiants et des travailleurs immigrés. Il demanda la chambre la moins chère, on lui en proposa une à cinquante-cinq francs, il la prit sans la voir, paya d’avance et laissa son bagage à la réception. Dans un stand, sur le trottoir, il s’acheta deux petits pains aux raisins et un carton de lait, puis gagna le square Boucicaut, devant les grands magasins du Bon Marché. Il s’assit sur un banc à l’ombre, et mangea. Deux bancs plus loin, un clochard s’était installé. Il avait une bouteille de vin blanc entre les cuisses, une demi-baguette dans une main et, à côté de lui sur le banc, un sachet en papier avec des sardines fumées. Il tirait les sardines du sachet l’une après l’autre par la queue, puis d’un coup de dent il leur coupait la tête, la crachait au loin et mettait tout le reste d’un seul coup dans sa bouche. Là-dessus une bouchée de pain, une bonne gorgée au goulot, et un soupir de contentement. Jonathan connaissait l’homme. En hiver, il était toujours assis devant l’entrée des livreurs du grand magasin, sur les grilles de la chaufferie ; et, en été, devant les boutiques de la rue de Sèvres, ou le porche du foyer, ou à côté du bureau de poste. Il vivait depuis des dizaines d’années dans ce quartier, depuis tout aussi longtemps que Jonathan. Et Jonathan se rappelait qu’à l’époque, trente ans plus tôt, lorsqu’il l’avait vu pour la première fois, il avait senti une espèce de furieuse jalousie monter en lui, une jalousie pour la manière insouciante dont cet homme menait sa vie. Tandis que Jonathan prenait son service tous les jours à neuf heures pile, le clochard ne rappliquait souvent que vers dix ou onze heures ; tandis que Jonathan devait se tenir au garde-à-vous, l’autre se vautrait tout à son aise sur son bout de carton, et en fumant ; tandis qu’heure après heure, jour après jour et année après année, Jonathan montait la garde devant une banque en y risquant sa vie et qu’il gagnait durement de quoi vivre en exerçant cette activité, ce type se contentait de s’en remettre à la pitié et à la charité de ses semblables, qui jetaient de l’argent liquide dans sa casquette. Et jamais il ne paraissait de mauvaise humeur, même pas quand la casquette restait vide ; jamais il ne semblait souffrir, ou avoir peur, ou même seulement s’ennuyer. Il émanait toujours de lui une assurance et une satisfaction révoltantes, l’aura ostentatoire et provocante de la liberté. Mais voilà qu’un jour, au milieu des années soixante, en automne, comme Jonathan allait à la poste de la rue Dupin, trébuchant presque en y entrant sur une bouteille de vin posée sur le bout de carton, entre un sac en plastique et la casquette qu’il connaissait bien, avec ses quelques pièces de monnaie, et comme pendant un instant il cherchait involontairement des yeux le clochard – non que celui-ci lui manquât en tant que personne, mais parce qu’il manquait le centre de cette nature morte à la bouteille, au carton et au sac –, voilà qu’il l’aperçut de l’autre côté de la chaussée, accroupi entre deux voitures arrêtées, et il vit qu’il faisait là ses besoins : il était à croupetons à côté du caniveau, la culotte baissée jusqu’aux genoux, son derrière était tourné vers Jonathan, le derrière était complètement nu, les gens passaient, tout le monde pouvait le voir, un derrière blanc comme un navet, bigarré de taches bleues et d’escarres rougeâtres, aussi mal en point que le derrière d’un vieillard grabataire – et cet homme n’était pas plus vieux que ne l’était alors Jonathan lui-même, trente ans peut-être, trente-cinq ans tout au plus. Et de ce pauvre derrière maltraité, voilà qu’un jet de brouet brun giclait sur le pavé, avec une violence et une abondance énormes, il se formait une mare, un lac qui déferlait sur les chaussures, et des éclaboussures en tous sens maculaient les chaussettes, les cuisses, le pantalon, la chemise, tout…

Ce spectacle était si misérable, si répugnant, si atroce qu’aujourd’hui encore Jonathan frissonnait rien qu’à se le rappeler. À l’époque, après être resté un moment figé d’effroi, il s’était jeté dans le bureau de poste comme en un refuge, il avait payé sa facture d’électricité, puis il avait acheté des timbres, quoiqu’il n’en eût pas besoin, uniquement pour prolonger sa visite et pour être sûr qu’en sortant de la poste il ne tomberait plus sur le clochard en train de poser culotte. Quand il ressortit enfin, il plissa les yeux, baissa la tête et se força à ne pas regarder de l’autre côté de la chaussée, mais carrément vers la gauche et vers le bout de la rue Dupin, et c’est d’ailleurs par là qu’il partit à grands pas, vers la gauche, bien qu’il n’eût rien à y faire, pour éviter surtout d’avoir à passer là où se trouvaient la bouteille, le carton ci la casquette ; et il prêtera s’imposer un long détour, par la rue du Cherche-Midi et le boulevard Raspail, avant de rejoindre la rue de la Planche et de regagner sa chambre et l’abri sûr qu’elle lui offrait. Dès lors, dans l’âme de Jonathan, il n’y eut plus la moindre place pour un sentiment de jalousie envers le clochard. Si jusque-là il avait encore, de temps à autre, senti poindre en lui un léger doute sur le sens qu’il pouvait y avoir pour un homme à passer un tiers de sa vie debout devant les portes d’une banque, en ouvrant parfois une grille et en saluant la limousine du directeur, toujours la même chose, en ayant peu de congés et un maigre salaire dont le plus clair filait aussitôt en impôts, loyer et cotisations sociales…, désormais, la réponse à ce doute sur le sens que tout cela pouvait avoir s’imposait à ses yeux avec la même lumineuse évidence qu’avait eue cette image effroyable aperçue dans la rue Dupin : oui, cela avait un sens. Cela avait même beaucoup de sens, car cela le préservait d’avoir à montrer son derrière en public et à déféquer sur la chaussée. Y avait-il rien de plus misérable que d’en être réduit à montrer son derrière en public et à déféquer sur la chaussée ? Y avait-il rien de plus humiliant que ces culottes baissées, cette posture accroupie, cette nudité laide et contrainte ? Y avait-il détresse plus honteuse que cette nécessité mortifiante de faire ses besoins sous les yeux de tout le monde ? Ses besoins ! À lui seul, le mot disait bien tout l’inconfort de la chose. Et comme tous les actes que nous impose une nécessité inéluctable, ces besoins exigeaient, pour être du moins tolérables, l’absence totale de nos semblables… ou en tout cas leur absence apparente : un bois, lorsqu’on se trouvait à la campagne ; un buisson, quand cela vous prenait en plein champ, ou du moins un sillon, ou le crépuscule du soir ou, à défaut, un terrain découvert où l’on pût voir à un kilomètre à la ronde et s’assurer qu’il n’y avait personne à l’horizon. Et en ville ? Là où cela grouillait de gens ? Où jamais il ne faisait vraiment sombre ? Où même une propriété abandonnée et en ruine ne mettait pas à l’abri des regards indiscrets ? En ville, rien ne permettait de se mettre à l’écart des hommes, sinon un réduit pourvu d’un bon verrou. Qui n’en possédait point, qui n’avait pas ce havre sûr pour ses besoins, était le plus misérable et le plus pitoyable des êtres humains, liberté ou pas. Jonathan aurait pu vivre avec peu d’argent. Il aurait pu s’imaginer portant une veste élimée et un pantalon en loques. À l’extrême limite et en mobilisant toute son imagination romanesque, il lui aurait même semblé pensable de dormir sur un bout de carton et de restreindre l’intimité de son chez-soi à quelque recoin, à une grille de chauffage ou à un palier dans l’escalier de la station de métro. Mais si, dans une grande ville, on n’avait même plus une porte à refermer derrière soi pour déféquer – ne fût-ce que la porte des w-c de l’étage –, si l’on était privé de cette liberté-là, de cette liberté fondamentale qui consiste à se retirer à l’écart des autres quand le besoin vous presse, alors, toutes les autres libertés étaient sans valeur. Alors, la vie n’avait plus de sens. Alors, mieux valait être mort. Lorsque Jonathan eut ainsi compris que l’essence de la liberté humaine consistait en la jouissance d’un w-c à l’étage et qu’il jouissait, lui, de cette liberté essentielle, il fut envahi d’un sentiment de profonde satisfaction. Oui, il avait eu bien raison d’organiser sa vie ainsi ! Il menait là une existence intégralement réussie. Elle ne comportait rien, absolument rien qui justifiât le moindre regret, ou la moindre jalousie envers autrui. Dès ce moment, c’est d’un pied en quelque sorte plus ferme qu’il monta la garde devant la banque. Il se dressait là comme coulé dans le bronze. Cette imperturbable satisfaction et assurance qu’il avait jusque-là cru percevoir dans le caractère du clochard, elle s’était déversée en lui comme un métal en fusion qui, en se refroidissant, lui avait fait une cuirasse intérieure et lui avait donné plus de poids. Désormais, rien ne pouvait plus l’ébranler, aucun doute ne pouvait plus le faire broncher. Il avait trouvé sa sérénité de sphinx. Envers le clochard – lorsqu’il le rencontrait ou qu’il l’apercevait assis quelque part –, il n’éprouvait plus dorénavant que ce sentiment qu’on désigne généralement par le terme de tolérance : un mélange fort tiède de dégoût, de mépris et de pitié. Cet être ne lui causait plus d’émotion. Cet être lui était indifférent. Il lui avait été indifférent jusqu’à ce jour où Jonathan, assis dans le square Boucicaut, avalait ses petits pains aux raisins en buvant du lait à même le carton. D’habitude, pendant la pause de midi, il rentrait chez lui. Il n’habitait qu’à cinq minutes de là. D’habitude, chez lui, il se préparait quelque chose sur son réchaud électrique, une omelette, des œufs sur le plat avec du jambon, des pâtes avec du fromage râpé, un reste de potage de la veille, et puis de la salade et une tasse de café. Cela faisait une éternité qu’il n’avait pas passé sa pause de midi assis sur un banc du square, à manger des petits pains aux raisins et à boire du lait à même le carton. En fait, il n’aimait pas particulièrement les choses sucrées. Ni le lait. Mais enfin il avait déjà dépensé cinquante-cinq francs, aujourd’hui, pour la chambre d’hôtel ; dans ces conditions, il aurait eu l’impression de jeter l’argent par les fenêtres s’il était allé dans un café et qu’il y eût commandé une omelette et une bière. Là-bas, sur son banc, le clochard avait fini son repas. Après les sardines et le pain, il avait encore pris du fromage, des poires et des gâteaux secs, il avait avalé une grande gorgée de vin blanc, poussé un soupir de profonde satisfaction, et puis avait roulé sa veste pour s’en faire un oreiller, il y avait logé sa tête et avait étendu de tout son long, sur le banc, son corps paresseux et repu pour faire la sieste. À présent, il dormait. Des moineaux arrivaient en sautillant et picoraient les miettes de pain ; puis, attirés par les moineaux, quelques pigeons s’approchèrent du banc en clopinant et piquèrent leurs becs noirs dans les têtes de sardines. Le clochard n’était nullement dérangé par les oiseaux. Il dormait profondément et paisiblement. Jonathan le regarda. Et, en le regardant, il fut saisi d’une inquiétude étrange. Cette inquiétude n’était pas alimentée par la jalousie, comme jadis, mais par l’étonnement : comment se faisait-il, se demandait Jonathan, qu’à plus de cinquante ans, cet homme vécût encore ? Avec son mode de vie complètement irresponsable, n’aurait-il pas dû depuis longtemps être emporté par le froid, la famine, la cirrhose du foie…, et en tout cas être mort ? Au lieu de cela, il mangeait et buvait du meilleur appétit, dormait du sommeil du juste et, dans son pantalon rapiécé – qui naturellement n’était plus depuis longtemps celui qu’il avait baissé à l’époque rue Dupin, mais un pantalon de velours côtelé plutôt chic, presque à la mode, juste un peu réparé par endroits – et avec sa veste de coton, il donnait l’impression d’un personnage bien installé dans l’existence, parfaitement en accord avec le monde et avec lui-même, et jouissant de la vie… Tandis que lui, Jonathan – et son étonnement augmentait peu à peu jusqu’à la nervosité et à la confusion mentale –, tandis que lui qui pourtant, toute sa vie, avait été quelqu’un de sage et de rangé, frugal, presque ascétique et propre et toujours ponctuel et docile digne de confiance et parfaitement comme il faut… ! lui qui avait gagné par lui-même chaque sou qu’il possédait, et qui avait toujours tout payé rubis sur l’ongle, facture d’électricité, loyer, étrennes à la concierge… et qui n’avait jamais fait de dettes n’avait jamais été à la charge de personne, qui n’avait même pas été malade et n’avait rien coûté à la Sécurité Sociale… qui jamais n’avait fait le moindre tort à qui que ce fût, et qui, jamais, jamais, n’avait voulu autre chose dans la vie que s’assurer et se préserver sa modeste petite tranquillité d’esprit… tandis que lui, dans sa cinquante-troisième année, se voyait précipité cul par-dessus tête dans une crise qui bouleversait le projet si ingénieusement élaboré pour toute son existence, qui le désarçonnait et le perturbait et lui faisait ingurgiter des petits pains aux raisins, à force de trouble et de peur. Oui, il avait peur ! Dieu sait qu’il tremblait et qu’il avait peur, rien qu’à regarder ce clochard endormi : il avait tout d’un coup une peur terrible de devenir inévitablement comme cette loque humaine, là-bas, sur le banc. Comme cela pouvait vous arriver vite, de devenir pauvre et de sombrer ! Comme il s’effritait vite, le fondement apparemment bien assis de toute une existence ! « Tu as raté la limousine de M. Roedel », songea-t-il à nouveau en un éclair. « Ce qui ne s’était jamais passé et n’aurait jamais dû se passer, c’est tout de même arrivé aujourd’hui : tu as raté la limousine. Et si aujourd’hui tu rates la limousine, peut-être que demain tu rateras ton service tout entier, ou bien que tu perdras la clé de la grille articulée, et le mois suivant tu es licencié de façon infamante, et tu ne trouves pas de nouveau travail, car qui voudrait d’un employé capable de telles défaillances ? Personne ne peut vivre de l’indemnité de chômage ; ta chambre, tu l’as de toute façon perdue depuis longtemps, elle est habitée par un pigeon, par une famille de pigeons qui salit et dévaste ta chambre ; les notes de l’hôtel atteignent des sommes énormes, tu te soûles pour oublier tes soucis, tu bois de plus en plus, tu bois toutes tes économies, tu deviens définitivement esclave de la bouteille, tu tombes malade, c’est la déchéance, la pouillerie, la décrépitude, on te met à la porte de la dernière et la moins chère des pensions, tu n’as plus un sou, tu n’as devant toi que le néant, tu es à la rue, tu dors et tu habites dans la rue, tu défèques dans la rue, c’est la fin, Jonathan, avant moins d’un an ce sera la fin, tu seras un clochard en haillons couché sur un banc de square comme cette loque, là-bas, qui est ton frère. Il avait maintenant la bouche sèche. Il détourna les yeux du spectre terrible qu’était l’homme endormi, et il avala la dernière bouchée de son petit pain aux raisins. Cela dura une éternité avant que cette bouchée ne soit dans l’estomac, elle descendait l’œsophage à la vitesse de l’escargot, parfois elle semblait même s’arrêter en chemin, elle oppressait et faisait mal, comme un clou enfoncé dans la poitrine, et Jonathan croyait que cette répugnante bouchée allait l’étouffer. Mais ensuite la chose repartait, faisait un petit bout de chemin, puis un autre, et enfin elle eut fini sa descente, et la douleur convulsive se dissipa. Jonathan respira un grand coup. À présent, il voulait partir. Il ne voulait pas rester plus longtemps, bien que sa pause de midi ne se terminât que dans une demi-heure. Il en avait assez. Il était dégoûté de cet endroit. Du dos de la main, il balaya les quelques miettes de petit pain qui étaient tombées sur son pantalon en dépit de ses précautions, tira sur les pinces de ses plis de pantalon, se leva et partit, sans jeter un nouveau regard vers le clochard. Il avait déjà regagné la rue de Sèvres quand il songea qu’il avait laissé son carton de lait vide sur le banc du square, et cela lui fut désagréable, car il détestait que d’autres gens laissent leurs détritus sur les bancs, ou simplement les jettent dans la rue, au lieu de les mettre dans les endroits faits pour les détritus, à savoir dans les corbeilles disposées un peu partout à cet effet. Pour sa part, jamais il n’avait ainsi jeté au petit bonheur des détritus, ni n’en avait laissé sur un banc de square, jamais, même par négligence ou par oubli – ce genre de choses ne lui arrivait tout simplement pas… Aussi ne voulait-il pas non plus que cela lui arrive aujourd’hui, surtout pas aujourd’hui, en cette journée critique où étaient déjà arrivés tant de malheurs. Il était déjà, de toute façon, sur la mauvaise pente ; il se comportait déjà, de toute façon, comme un énergumène, comme un individu irresponsable, presque comme un asocial… Rater la limousine de M. Roedel ! Manger à midi des petits pains aux raisins dans le square ! Si maintenant il ne faisait pas attention, surtout dans les petites choses, s’il ne résistait pas avec la dernière énergie à des étourderies apparemment accessoires, comme l’oubli de ce carton de lait, il perdrait bientôt pied et partirait à la dérive, et plus rien ne pourrait empêcher qu’il connaisse une fin lamentable. Il fit donc demi-tour et retourna dans le square. De loin, il vit que le banc où il s’était assis était toujours libre, et en s’approchant il eut le soulagement de constater, à travers les lattes peintes en vert du dossier, que le carton blanc était toujours là. Manifestement, sa négligence n’avait encore été remarquée par personne, il pouvait gommer cette faute impardonnable. Arrivant jusqu’au banc par-derrière, il se pencha très bas par-dessus le dossier, saisit le carton de lait de la main gauche et se redressa en se tournant nettement vers la droite, dans la direction approximative où il savait que se trouvait la plus proche corbeille à papiers… et il sentit alors que cela tirait brusquement et violemment sur son pantalon, vers le

bas et en oblique, mais sans qu’il pût rien faire pour que cette traction se relâchât, car elle était intervenue trop brusquement, alors qu’il était déjà en train d’exécuter son mouvement ascendant et giratoire en sens inverse. Et, en même temps, cela fit un vilain bruit, un « crrr ! » très fort, et il sentit passer sur sa cuisse gauche la caresse d’un courant d’air : il n’était pas douteux que l’air extérieur pénétrait là sans rencontrer d’obstacle. Pendant un moment, il fut si atterré qu’il n’osa pas regarder. Et puis ce « crrr ! » — il résonnait encore à ses oreilles – lui semblait avoir fait un bruit énorme, comme si non seulement quelque chose s’était déchiré à son pantalon, mais comme si une déchirure se produisait en lui-même, dans le banc, dans le square tout entier, comme la faille béante d’un séisme, et comme si tous les gens alentour l’avaient nécessairement entendu, ce terrible « crrr ! », et regardaient à présent Jonathan, qui l’avait produit. Mais personne ne regardait. Les vieilles dames continuaient à tricoter, les vieux messieurs à lire leurs journaux, les quelques enfants qui étaient dans l’aire de jeu continuaient leurs descentes sur le toboggan, et le clochard dormait Jonathan baissa lentement les yeux. La déchirure avait environ douze centimètres de long. Elle allait du bas de la poche gauche, qui lors du mouvement tournant s’était accrochée à une vis qui dépassait du banc, elle descendait le long de la cuisse, mais sans suivre proprement la couture, en plein milieu au contraire de la belle gabardine du pantalon d’uniforme, et puis elle repartait à angle droit sur environ la largeur de deux pouces jusqu’au pli, si bien que cela ne faisait pas juste une fente discrète dans le tissu, mais un accroc qu’il était impossible de ne pas voir, et sur lequel flottait un petit drapeau triangulaire. Jonathan sentit que son sang recevait une dose d’adrénaline, cette substance stimulante dont il avait lu un jour que les surrénales la sécrètent dans les moments de danger physique et de tension psychique extrêmes, pour mobiliser les ultimes réserves du corps en vue de la fuite, ou d’un combat à la vie, à la mort. De fait, il avait le sentiment d’être blessé. Il aurait dit que ce n’était pas seulement son pantalon, mais sa propre chair qui était ouverte sur douze centimètres et laissait s’écouler son sang, sa vie dont la circulation normale était pourtant si hermétiquement refermée sur elle-même ; et il allait nécessairement mourir de cette blessure s’il ne parvenait pas à la fermer très bientôt. Mais il y avait aussi cette adrénaline qui, alors qu’il pensait perdre tout son sang, lui donnait une vivacité merveilleuse. Son cœur battait puissamment, son courage était grand, ses pensées étaient d’un coup tout à fait claires et visaient un seul but : « Il faut tout de suite faire quelque chose », criait en lui une voix, « il faut immédiatement entreprendre quelque chose pour refermer cet accroc, sinon tu es perdu ! » Et tandis qu’il se demandait ce qu’il pourrait entreprendre, il savait déjà la réponse : si rapide est l’action de l’adrénaline, cette drogue magnifique, et tant il est vrai que la peur donne des ailes à l’intelligence et au dynamisme. Résolument, il empoigna de la main droite le carton de lait qu’il tenait encore de la main gauche, il le froissa en boule, le jeta n’importe où, sur le gazon, sur l’allée sablée, il ne s’en souciait pas. Il appliqua sa main gauche désormais libre sur l’accroc de sa cuisse gauche, et puis il partit à toute allure, tenant sa jambe gauche aussi raide que possible pour éviter que sa main ne dérape, et ramant furieusement du bras droit, se déhanchant fougueusement comme peuvent faire les boiteux, il sortit du square et prit la rue de Sèvres, il n’avait plus qu’une petite demi-heure. Au rayon « alimentation » du Bon Marché, au coin de la rue du Bac, il y avait une couturière. Il l’avait vue à peine quelques jours plus tôt. Elle était installée tout de suite près de l’entrée, à l’endroit où on laissait les chariots. Elle avait un écriteau accroché à sa machine à coudre et l’on pouvait y lire, il s’en souvenait précisément : Jeannine Topell – Retouches et réparations – Travail rapide et soigné. C’était cette femme qui allait l’aider. Il faudrait qu’elle l’aide – si elle n’était pas elle-même en train de faire la pause de midi. Mais elle ne serait pas en train de faire la pause, non, non, ce serait trop de déveine. Il ne pourrait pas avoir autant de déveine en un seul jour. Pas maintenant. Pas quand l’urgence était telle. Quand l’urgence était à son comble, c’est alors qu’on avait de la chance et qu’on trouvait de l’aide. Mme Topell serait à sa place et elle l’aiderait.

Mme Topell était à sa place ! Il la vit de l’entrée du rayon « alimentation », assise à sa machine et en train de coudre. Oui, on pouvait compter sur Mme Topell, même pendant la pause de midi elle était à son travail, rapide et soigné. Il courut jusqu’à elle, se planta près de la machine à coudre, ôta la main de sa cuisse, jeta un coup d’œil sur sa montre-bracelet, il était quatorze heures cinq, il se racla la gorge et commença :

« Madame… »

Mme Topell termina le plissé d’une jupe rouge qu’elle avait en chantier, arrêta la machine et releva le pied-de-biche pour dégager le tissu et couper les fils. Après quoi, elle leva la tête et regarda Jonathan. Elle portait une très grande paire de lunettes à grosse monture nacrée, avec des verres fortement bombés qui lui faisaient des yeux immenses et transformaient ses orbites en des lacs profonds et pleins d’ombre. Ses cheveux châtains tombaient droit jusque sur ses épaules et ses lèvres étaient fardées de violet argenté. Elle pouvait avoir dans les cinquante ans, ou peut-être cinquante-cinq, son allure était celle des dames capables de lire votre destinée dans les boules de verre ou les cartes, l’allure de ces dames qui ont connu des temps meilleurs et à qui cette appellation de « dame » ne convient plus vraiment, mais avec qui l’on se sent néanmoins tout de suite en confiance. Ses doigts aussi – elle repoussa un peu ses lunettes du bout des doigts vers le haut de son nez, pour mieux considérer Jonathan –, ses doigts aussi, courts, boudinés et pourtant – en dépit de tout ce travail manuel – soignés et vernis de violet argenté, étaient d’une semi-élégance qui inspirait confiance.

« Vous désirez ? » dit Mme Topell d’une voix légèrement rugueuse.

Jonathan se présenta de biais, montra l’accroc de son pantalon et demanda :

« Pouvez-vous réparer ça ? »

Et comme sa question lui parut formulée d’une manière un peu rogue qui pouvait trahir l’excitation due à l’adrénaline, il ajouta pour l’atténuer, sur un ton aussi anodin que possible :

 « C’est un accroc, une petite déchirure… un incident stupide. Est-ce qu’on peut y faire quelque chose ? »

Mme Topell déplaça le regard de ses yeux immenses le long de Jonathan, découvrit l’accroc sur la cuisse et se pencha en avant pour l’examiner. À cette occasion, la surface lisse de sa chevelure châtain se sépara en deux, des omoplates à la nuque, découvrant un cou blanc, court et grassouillet ; et en même temps il montait d’elle un parfum si lourd et si entêtant que Jonathan fut involontairement contraint de rejeter la tête en arrière et de déplacer d’un bond son regard, qui quitta les abords de cette nuque pour les lointains du supermarché ; et, l’espace d’un moment, il eut sous les yeux la totalité des lieux avec tous les rayonnages, les bacs réfrigérés, les présentoirs de fromages et de charcuterie, les tables d’offres spéciales, les pyramides de bouteilles et les montagnes de légumes, avec les clients zigzaguant au milieu de tout cela en poussant leurs chariots et en traînant derrière eux de petits enfants, avec les vendeurs et vendeuses, les magasiniers, les caissières…, une foule de gens, grouillante et bruyante, au bord de laquelle, livré à tous les regards, lui, Jonathan, était debout avec son pantalon en lambeaux… Et l’idée lui traversa le cerveau en un éclair que M. Vilman, ou Mme Roques, voire M. Roedel, pourraient fort bien se trouver là dans la foule et l’observer, lui, Jonathan, en train de se faire examiner en public une partie critique de son individu par une dame aux cheveux châtains qui avait connu des temps meilleurs. Et il commença de se sentir un peu mal, d’autant qu’à présent l’un des doigts boudinés de Mme Topell effleurait la peau de sa cuisse, ouvrant et refermant le petit volet de tissu déchiré… Mais voici que cette dame émergeait à nouveau de ces profondeurs, qu’elle se carrait en arrière sur sa chaise et que l’effluve direct de son parfum s’en trouvait interrompu, si bien que Jonathan put baisser à nouveau la tête et ramener son regard, depuis les espaces vertigineux du magasin, dans la région rassurante des grands verres de lunettes bombés de Mme Topell.

« Alors ? demanda-t-il, et il répéta : Alors ? Avec une sorte d’impatience angoissée, comme un patient debout devant une femme médecin dont il aurait redouté le diagnostic accablant.

— Pas de problème, dit Mme Topell. Il faut seulement mettre une pièce en dessous. Et il y aura une petite couture qui se verra. Pas moyen de faire autrement.

— Mais ça n’a pas d’importance, dit Jonathan ; une petite couture, ça n’a aucune importance, qui est-ce qui irait regarder à un endroit pareil ? »

Et il jeta un coup d’œil sur sa montre, il était quatorze heures quatorze. Il reprit :

« Vous pouvez donc arranger ça ? Vous pouvez m’aider, madame ?

— Oui, naturellement, dit Mme Topell en remontant sur son nez ses lunettes qui avaient un peu glissé pendant l’examen de l’accroc.

— Oh, je vous remercie, madame, dit Jonathan ; je vous remercie beaucoup. Vous me tirez d’un grand embarras. Mais je voudrais encore vous demander une petite faveur : pourriez-vous… auriez-vous l’extrême amabilité – il faut vous dire que je suis pressé, je n’ai plus que… (et il regarda de nouveau sa montre)… je n’ai plus que dix minutes devant moi. Pourriez-vous faire cela tout de suite ? Je veux dire là, immédiatement ? »

Il est des questions qui impliquent une réponse négative, du simple fait qu’on les pose. Et il est des demandes dont la parfaite inutilité éclate au grand jour, lorsqu’on les formule en regardant quelqu’un d’autre dans les yeux. Jonathan regardait les yeux immenses et bordés d’ombre de Mme Topell, et il sut aussitôt que tout cela n’avait pas de sens, que c’était sans espoir et sans issue. Il le savait déjà en finissant de bredouiller sa question, il l’avait senti physiquement, à la baisse du taux d’adrénaline dans son sang au moment où il avait regardé sa montre : dix minutes ! Il avait l’impression de baisser lui aussi, de sombrer comme quelqu’un qui se trouve debout sur un bloc de glace molle qui ne va pas tarder à fondre en eau. Dix minutes ! Comment voulait-il qu’en dix minutes il y eût quelqu’un qui pût repriser cet affreux accroc ? Jamais cela ne se pourrait. Jamais de la vie. Car enfin, on ne pouvait tout de même pas réparer l’accroc sur la cuisse elle-même. Il fallait mettre une pièce en dessous, et cela signifiait qu’il fallait quitter le pantalon. Mais, pendant ce temps, où trouver un autre pantalon, en plein milieu du rayon « alimentation » du Bon Marché ? Retirer son pantalon et rester là debout en caleçon… ?

Cela n’avait pas de sens. Pas le moindre sens.

« Tout de suite ? » demanda Mme Topell.

Et bien qu’il sût que tout cela n’avait pas de sens, et bien qu’il eût sombré dans un défaitisme sans fond, Jonathan confirma d’un signe de tête. Mme Topell sourit :

« Regardez, monsieur : tout ce que vous voyez là (et elle montra une tringle à vêtements de deux mètres de long, toute encombrée de robes, de vestes, de pantalons et de corsages), tout cela, je dois le faire tout de suite. Je travaille dix heures par jour.

— Oui, naturellement, dit Jonathan ; je comprends parfaitement, madame, c’était tout simplement une question stupide. Combien de temps pensez-vous que cela prendra, pour que mon accroc soit réparé ? »

Mme Topell s’occupait de nouveau de sa machine ; elle remit en place le tissu de la jupe rouge et rabaissa le pied-de-biche :

« Si vous m’apportez le pantalon lundi prochain, il sera fait dans trois semaines.

— Dans trois semaines ? répéta Jonathan abasourdi.

— Oui, dit Mme Topell, dans trois semaines. Cela ne peut pas aller plus vite. » Et elle remit la machine en marche, l’aiguille piqua en ronronnant, et en même temps Jonathan eut l’impression qu’il n’était plus du tout là. Certes, il voyait encore à portée de son bras, Mme Topell assise devant la console de sa machine à coudre, il voyait sa tête châtain avec ses lunettes nacrées, il voyait ses doigts grassouillets qui s’activaient agilement, et l’aiguille bourdonnante piquer l’ourlet de la jupe rouge… et il voyait encore vaguement, à l’arrière-plan, l’agitation du supermarché… mais soudain il ne se voyait plus lui-même, c’est à dire qu’il ne se voyait plus comme faisant partie du monde qui l’entourait ; il eut, quelques secondes durant, l’impression d’être placé très loin à l’extérieur et de regarder ce monde par le petit bout de la lorgnette. Et de nouveau, comme le matin, il fut pris de vertige et perdit un peu l’équilibre. Il fit un pas de côté, se détourna et gagna la sortie. Les mouvements de la marche le remirent dans le monde, l’effet de lorgnette disparut. Mais, intérieurement, son équilibre était toujours précaire. Au rayon « papeterie », il acheta un rouleau de ruban adhésif. Il en colla sur la déchirure de son pantalon de telle sorte que l’accroc triangulaire ne puisse plus béer à chaque pas. Puis il regagna son travail.

 

 

6

IL passa tout l’après-midi dans un état de détresse et de rage. Il se tenait devant la banque, sur la marche la plus haute, tout près de la colonne, mais il ne s’y appuyait pas, car il ne voulait pas céder à sa faiblesse. D’ailleurs il ne pouvait pas, car pour s’appuyer discrètement il eût fallu qu’il croisât les mains derrière son dos et ce n’était pas possible, car il fallait bien que sa main gauche restât pendante afin de dissimuler le collage sur sa cuisse. Au lieu de cela, pour rester ferme sur ses jambes, il fut obligé de les écarter de cette façon odieuse qu’avaient ces jeunes imbéciles, et il constata qu’alors la colonne vertébrale se cambrait, que le cou, d’habitude dégagé et bien droit, rentrait dans les épaules, suivi par la tête et la casquette, et que cela donnait ainsi automatiquement ce regard soupçonneux et méchant qui filtrait sous la visière, et cet air vachard qu’il méprisait tellement chez les autres vigiles. Il se sentit comme infirme, comme la caricature d’un vigile, comme la parodie de lui-même. Il se méprisa. Il se détesta, pendant ces heures. Il éprouvait pour lui-même tant de haine rageuse qu’il aurait voulu n’être plus dans sa propre peau, il aurait même voulu changer littéralement de peau, car la sienne le démangeait à présent sur tout le corps, et il ne pouvait plus se frotter contre ses vêtements, car sa peau transpirait par tous ses pores et ses vêtements y collaient comme une seconde peau. Et là où ils ne collaient pas, où il restait encore un petit peu d’air entre vêtements et peau, le long des jambes, des avant-bras, dans le sillon au-dessus du sternum, et surtout dans ce sillon-là, où cela le démangeait de manière vraiment insupportable, parce que la sueur y roulait à grosses gouttes qui chatouillaient…, il ne voulait précisément pas se gratter, non, il ne voulait pas s’accorder cette petite chance de soulagement, car, loin de modifier l’état d’immense détresse où il se trouvait, cela n’aurait fait que le souligner de façon encore plus nette et plus ridicule. Il voulait souffrir, à présent. Plus il souffrirait, mieux cela vaudrait. La souffrance lui convenait tout à fait, elle justifiait et attisait sa haine et sa rage ; et la rage et la haine attisaient en retour la souffrance, car elles lui faisaient de plus en plus bouillir le sang et faisaient sourdre des pores de sa peau d’incessantes vagues de sueur. Il avait le visage ruisselant, l’eau gouttait de son menton et des cheveux de sa nuque, et le bord de sa casquette entamait son front congestionné. Mais pour rien au monde il n’aurait ôté sa casquette, même pour un bref moment. Il fallait qu’elle demeurât vissée sur sa tête comme le couvercle d’une cocotte-minute et qu’elle encerclât ses tempes à la manière d’un anneau d’acier, sa tête dût-elle en éclater. Il ne voulait rien faire pour atténuer sa détresse. Il resta là complètement immobile, pendant des heures. Il nota seulement que sa colonne vertébrale se cambrait de plus en plus, que ses épaules, son cou et sa tête s’affaissaient toujours plus bas, que son corps adoptait une posture de plus en plus tassée, pataude. Et pour finir – sans qu’il pût ni ne voulût rien y faire – la haine de soi qui s’était ainsi accumulée déborda et jaillit hors de lui, jaillit par ces yeux qui avaient sous la visière un regard de plus en plus fixement méchant et sinistre, et se déversa sur le monde extérieur sous forme d’une haine tout à fait ordinaire. Tout ce qui tombait dans son champ de vision, Jonathan le revêtait de l’affreuse patine de sa haine ; on peut même dire que, par ses yeux, ce n’était plus du tout une image réelle du monde qui pénétrait en lui, mais que ses yeux, comme si le sens des rayons lumineux s’était inversé, ne servaient plus que de portes donnant sur l’extérieur, crachant sur le monde les caricatures grinçantes nées en lui : ces garçons de café, par exemple, à la terrasse du café d’en face, ces jeunes garçons stupides et bons à rien qui vaquaient mollement entre tables et chaises, effrontés, bavardant entre eux et ricanants et grimaçants et barrant la route aux passants et sifflant les filles, ces petits péteux qui ne faisaient rien que répercuter vers le comptoir, par la porte ouverte, la commande qu’on leur avait lancée : « Un express ! Un demi ! Un soda-citron ! », pour ensuite consentir à rentrer enfin, pour ressortir en feignant l’empressement et en jonglant avec la commande qu’ils servaient avec de fausses acrobaties de garçons de café : la tasse atterrissait sur la table au terme d’une trajectoire en spirale, la bouteille de Coca-Cola se trouvait coincée entre leurs cuisses et ouverte d’un coup sec, le ticket de caisse tenu d’abord entre les lèvres était craché dans une main qui le glissait ensuite sous le cendrier, tandis que déjà l’autre main encaissait à la table voisine et ramassait des tas d’argent, des prix astronomiques : cinq francs pour un express, onze francs pour un demi, avec quinze pour cent en sus pour leur service de singes, sans parler du pourboire supplémentaire ; car figurez-vous qu’ils en attendaient un, ces messieurs les bons à rien, avec leurs têtes à claques, un pourboire supplémentaire ! Sinon ils ne desserraient même pas les dents pour dire merci, sans même parler de dire au revoir ; sans pourboire supplémentaire, le client n’avait plus droit à un regard et, en quittant les lieux, ne voyait que dos dédaigneux et culs pleins de morgue, surmontés de ces porte-monnaie noirs et rebondis que les garçons arboraient à la ceinture parce qu’ils trouvaient ça chic et décontracté de faire ainsi étalage de leurs escarcelles, ces pauvres crétins, comme la vénus hottentote de son postérieur difforme… Ah, Jonathan aurait été capable de les poignarder du regard, ces imbéciles à l’air blasé dans leurs chemises de garçons de café aérées, fraîches et à manches courtes ! Il aurait voulu traverser en courant jusqu’à l’ombre de leur toile et les en tirer par les oreilles, et les gifler en pleine rue, pif, paf, aller et retour, à toute volée, et leur botter le derrière… Mais pas seulement à eux ! Non, pas seulement à ces morveux de garçons, car les clients aussi méritaient qu’on leur botte le derrière, cette bande de touristes abrutis, vautrés là en corsages d’été, chapeaux de paille et lunettes de soleil, à siroter des rafraîchissements à des prix exorbitants, pendant que d’autres étaient à la tâche, debout, à la sueur de leur front. Et les automobilistes, pareil ! Ces débiles mentaux dans leurs bagnoles puantes, en train de polluer l’air et de vous casser la tête, parce que d’un bout de la journée à l’autre ils n’avaient rien de mieux à faire que de passer et repasser à fond de train dans la rue de Sèvres. Ils trouvent que ça ne pue pas suffisamment ? Qu’il n’y a pas assez de boucan dans cette rue, dans toute la ville ? Cela ne suffit pas, cette chaleur brûlante qui tombe du ciel ? Est-ce qu’il faut encore que vous aspiriez dans vos moteurs le peu d’air respirable qui reste, pour le brûler et le renvoyer ensuite dans le nez des honnêtes citoyens, additionné de poison, de suie et de fumée brûlante ? Bande de salauds ! Bande d’assassins ! Il faudrait vous exterminer. Parfaitement ! Vous fouetter et vous exterminer. Vous fusiller. Un par un et tous ensemble. Oh ! Ce n’était pas l’envie qui lui manquait de dégainer et de tirer n’importe où, en plein dans le café, en plein dans les vitres, que ça dégringole à grand fracas, en plein dans ce magma de voitures, ou tout simplement en plein dans l’un des gigantesques immeubles d’en face de ces grands immeubles laids et menaçants, ou bien de tirer en l’air, vers le haut, dans le ciel, oui, dans le ciel brûlant, dans ce ciel horriblement pesant, brumeux, gris-bleu comme un pigeon, afin qu’il éclate, afin que cette capsule de plomb se déchire et s’effondre sous ce coup de feu, et s’écroule, écrasant tout, enterrant tout sous elle, tout, tout cet ignoble monde importun, bruyant et puant : la haine de Jonathan Noël était, cet après-midi-là, si universelle et si titanesque qu’il aurait voulu mettre le monde à feu et à sang, à cause d’un accroc à son pantalon !… Mais il n’en fit rien ; Dieu merci, il ne fit rien. Il ne tira pas vers le ciel, ni vers le café d’en face, ni sur les autos qui passaient. Il resta debout, à suer sans bouger. Car la même force qui faisait sourdre en lui cette haine fantastique et la projetait sur le monde à travers ses regards le paralysait si complètement qu’il ne pouvait bouger bras ni jambe, ni encore moins porter la main à son arme ou plier le doigt sur la détente ; il n’était même plus capable de dodeliner de la tête pour faire tomber du bout de son nez une petite goutte de sueur qui le gênait. Cette force le pétrifiait. Elle le métamorphosa effectivement, pendant ces heures, en une statue de sphinx, menaçante et impuissante. Elle avait quelque chose, cette force, de la tension électrique qui aimante un noyau de fer doux et le maintient en l’air, ou de la forte pression qui s’exerce dans la voûte d’un édifice et y retient chaque pierre à un emplacement tout à fait précis. Elle était du mode conditionnel. Tout son potentiel résidait dans le « je ferais, je pourrais, j’aurais envie », et Jonathan, proférant en pensée les plus épouvantables menaces et malédictions conditionnelles, savait fort bien dans le même instant que jamais il ne les mettrait à exécution. Il n’était pas homme à cela. Il n’était pas un de ces convulsionnaires prêts à commettre un crime par détresse psychique, par désarroi intellectuel ou par haine spontanée ; non parce qu’un tel crime lui aurait paru moralement répréhensible, mais tout simplement parce qu’il était absolument incapable, que ce fût par les actes ou par les mots, de s’exprimer. Il n’était pas fait pour agir, mais pour subir. Vers cinq heures de l’après-midi, il se trouvait dans un tel état de détresse qu’il crut que cette place, devant la colonne, sur la troisième marche de la banque, il ne la quitterait plus jamais et qu’il y mourrait. Il se sentait plus vieux d’au moins vingt ans, et plus petit de vingt centimètres, bombardé qu’il était depuis des heures par l’ardeur extérieure du soleil et l’ardeur intérieure de sa rage qui le liquéfiaient ou le ramollissaient, oui, c’était plutôt une impression de ramollissement qu’il avait, car il ne sentait déjà plus du tout l’humidité de la sueur ; il était ramolli et érodé, chauffé à blanc et écaillé comme un sphinx de pierre au bout de cinq mille ans, et avant longtemps il serait totalement desséché et calciné et ratatiné et émietté, il tomberait en poussière ou en cendre, à cet endroit où il se tenait encore à grand-peine sur ses jambes, et n’y serait plus qu’un minuscule tas d’ordure, jusqu’à ce qu’enfin un coup de vent violent l’emporte, ou que la femme de ménage le balaye, ou que la pluie l’entraîne. Oui, c’est ainsi qu’il allait finir : non sous les traits d’un respectable vieux monsieur vivant de sa retraite, avec un lit à lui entre quatre murs à lui, mais là, devant la porte de la banque, sous la forme d’un petit tas d’ordure ! Et il souhaitait en être déjà là, souhaitait que la déchéance s’accélère et que la fin arrive. Il souhaitait perdre conscience, sentir ses genoux se dérober, et s’effondrer. Il cherchait de toutes ses forces à perdre conscience et à s’effondrer. Enfant, il était capable de choses semblables. Capable de pleurer à volonté ; capable de retenir sa respiration assez longtemps pour perdre conscience, ou pour que son cœur cessât un instant de battre. À présent, il n’était plus capable de rien du tout. Il n’était plus du tout maître de lui. Il n’était littéralement plus capable de plier les genoux pour s’affaisser. Il n’était plus capable que de rester planté là et d’encaisser ce qui lui arrivait. Il entendit alors le chuintement discret de la limousine de M. Roedel. Non pas un coup de klaxon, mais juste ce discret chuintement, ce pépiement qui se faisait entendre quand la voiture, venant tout juste de démarrer, s’avançait du fond de la cour vers le porche. Et tandis que ce bruit infime frappait son oreille, y pénétrait, et que ce chuintement parcourait tous les nerfs de son corps comme un électrochoc, Jonathan sentit craquer ses articulation, et s’étirer sa colonne vertébrale. Il sentit que, sans qu’il y fût pour rien, sa jambe droite abandonnait l’écart et se ramenait contre la gauche le pied gauche pivotait sur son talon, le genou droit pliait pour faire un pas, puis le genou gauche, puis de nouveau le droit…, et qu’il mettait un pied devant l’autre, qu’il marchait pour de bon, qu’il courut même, qu’il dévalait les trois marches, longeait la façade d’une démarche élastique jusqu’au porche, ouvrait la grille, rectifiait la position, portait énergiquement la main droite à la visière de sa casquette et faisait sortir la limousine. Ce furent autant de gestes d’automate, sans aucune volonté propre, et sa conscience n’y eut part que dans la mesure 014 elle enregistra exactement déplacements et manipulations. Jonathan n’apporta dans cette affaire qu’une seule contribution personnelle, en décochant à la limousine qui filait en silence un regard noir et quantité de malédictions muettes. Mais ensuite, lorsqu’il eut repris sa faction, le feu de cette rage s’éteignit à son tour, cette seule impulsion propre qui fût encore en lui. Gravissant mécaniquement les trois marches, il sentit s’éteindre en lui le dernier reste de haine et, une fois en haut, ses yeux n’exprimèrent plus rien de venimeux ni d’écumant, il jeta désormais sur la rue un regard qui avait quelque chose de défait. Il lui sembla que ces yeux n’étaient plus du tout les siens, mais qu’il était lui-même logé en arrière de ses yeux et regardait à travers eux comme par des fenêtres rondes et mortes ; bien plus, il lui semblait que tout ce corps autour de lui n’était plus le sien, mais que lui, Jonathan – ou ce qui restait de lui –, n’était plus qu’un minuscule gnome recroquevillé dans la gigantesque bâtisse d’un corps étranger, qu’un nain désemparé, captif à l’intérieur d’une machinerie humaine beaucoup trop vaste, beaucoup trop complexe, qu’il n’était plus capable de maîtriser et de commander à sa guise, et qui n’était plus commandée, tout au plus, que par elle-même ou par quelque puissance autre. À l’instant, elle s’immobilisa devant la colonne – non plus avec la sérénité du sphinx, mais comme une marionnette posée ou raccrochée là –, et elle y resta pendant les dix minutes que durait encore son service, jusqu’à ce que M. Vilman, à dix-sept heures précises, apparût un instant à la porte extérieure en verre blindé et lançât : « Nous fermons ! » Alors, cette machine humaine, cette marionnette répondant au nom de Jonathan Noël se mit docilement en marche et rentra dans la banque, se posta devant le pupitre de verrouillage électrique des portes, le brancha et appuya alternativement sur les deux boutons commandant les deux portes en verre blindé du sas d’entrée, pour faire sortir les employés les uns après les autres ; puis, avec Mme Roques, elle ferma la porte coupe-feu menant à la salle des coffres, laquelle avait été préalablement fermée elle-même par Mme Roques et M. Vilman ; puis, avec M. Vilman, elle mit en route le dispositif d’alarme, débrancha le verrouillage électrique des portes, quitta la banque en compagnie de Mme Roques et de M. Vilman et, lorsque celui-ci eut fermé la porte blindée intérieure et celle-là l’extérieure, elle mit en place comme il convenait la grille articulée. Sur quoi la marionnette adressa à Mme Roques et à M. Vilman une discrète inclinaison de son corps de bois, puis ouvrit la bouche et souhaita aux deux le bonsoir et un agréable week-end, reçut à son tour leurs souhaits de bon week-end et, de Mme Roques, un « À lundi ! », puis elle attendit avec déférence que les deux se fussent éloignés de quelques pas, et se glissa dans le flot des passants pour se laisser emporter dans l’autre direction.

 

 

7

LA marche apaise. La marche recèle une énergie bénéfique. Cette façon de poser régulièrement un pied devant l’autre tout en ramant au même rythme avec ses bras, la fréquence accrue de la respiration, la légère stimulation du pouls, les activités oculaire et auriculaire indispensables pour déterminer sa direction et préserver son équilibre, la sensation de l’air qui vous frôle l’épiderme : autant de phénomènes qui, d’une manière tout à fait irrésistible, rameutent et rattachent le corps à l’esprit, et font que l’âme, si étiolée et estropiée qu’elle soit, prend de l’ampleur et grandit. C’est bien ce qui arriva à ce Jonathan dédoublé, gnome logé dans le corps d’une poupée trop grande. Pas après pas, il grandit et reprit les dimensions de son corps, il le remplit de l’intérieur, il s’en rendit progressivement maître et finit par coïncider avec lui. Cela se passa à peu près au coin de la rue du Bac. Et il traversa la rue du Bac (alors que la marionnette Jonathan, à cet endroit, aurait automatiquement pris à droite » suivant l’itinéraire habituel qui menait à la rue de la Planche), laissa sur sa gauche la rue Saint-Placide où se trouvait son hôtel et continua tout droit jusqu’à la rue de l’Abbé-Grégoire, qu’il prit jusqu’à la rue de Vaugirard pour gagner ensuite le jardin du Luxembourg. Il y pénétra et en fit trois fois le tour par l’allée la plus longue et la plus loin du centre, longeant comme les joggers la grille sous les arbres ; puis il piqua au sud et rejoignit le boulevard du Montparnasse, puis le cimetière du même nom, dont il fit le tour une fois, deux fois, continuant ensuite vers l’ouest en direction du quinzième arrondissement, qu’il traversa tout entier jusqu’à la Seine, pour remonter alors le quai vers le nord-est et se retrouver dans le septième, puis dans le sixième arrondissement et, continuant toujours – ces soirées d’été n’en finissent pas –, arriver de nouveau au Luxembourg ; au moment où il y parvenait, le jardin fermait tout juste. Il s’arrêta devant la grande grille, à gauche du Sénat. Il pouvait être neuf heures environ, mais il faisait encore presque grand jour. L’imminence de la nuit ne se devinait qu’à la nuance délicatement dorée que prenait la lumière, et aux franges mauves des ombres. La circulation, dans la rue de Vaugirard, était à présent plus réduite et presque sporadique. Les masses humaines s’étaient égaillées. Les petits groupes qui sortaient encore du jardin ou se formaient au coin des rues avaient vite fait de se disperser et de disparaître par bribes individuelles dans toutes les petites rues autour de l’Odéon et de l’église Saint-Sulpice. On allait prendre l’apéritif, on allait au restaurant, on rentrait chez soi. L’air était moelleux et sentait un peu les fleurs. Le silence s’était fait. Paris mangeait. Tout d’un coup, il s’aperçut à quel point il était fatigué. Il avait les jambes, le dos et les épaules endoloris d’avoir marché pendant des heures, et les pieds lui brûlaient dans ses chaussures. Et soudain il avait faim, tellement faim qu’il avait des crampes à l’estomac. Il avait envie d’un potage, d’une salade avec du pain blanc bien frais et d’un morceau de viande. Il connaissait un restaurant tout près, dans la rue des Canettes, où l’on avait tout cela au menu à quarante-sept francs cinquante, service compris. Mais il ne pouvait tout de même pas y aller dans l’état où il était, tout en sueur et sentant mauvais, et avec un pantalon déchiré. Il prit la direction de son hôtel. Sur son chemin, rue d’Assas, il y avait une épicerie tenue par des Tunisiens. Elle était encore ouverte. Il s’acheta une boîte de sardines à l’huile, un petit fromage de chèvre, une poire, une bouteille de vin rouge et un pain arabe.

 

 

8

LA chambre de l’hôtel était encore plus petite que la chambre de la rue de la Planche : à peine plus large, dans un sens, que la porte par laquelle on y entrait, et longue au plus de trois mètres dans l’autre. À vrai dire, les murs n’étaient pas droits, ils allaient en s’écartant à partir de la porte, jusqu’à être distants d’environ deux mètres, ensuite de quoi ils se resserraient brusquement et se rejoignaient pour former au fond une sorte d’abside à trois pans. Le plan de la chambre était donc celui d’un cercueil, et elle n’était pas beaucoup plus spacieuse qu’un cercueil. Sur un des côtés, il y avait le lit, sur l’autre était fixé le lavabo avec, en dessous, un bidet mobile ; dans l’abside, il y avait une chaise. À droite, au-dessus du lavabo, au ras du plafond, on avait découpé une fenêtre, ou plutôt une petite trappe vitrée qui donnait sur un puits à poussière et qu’on pouvait ouvrir et fermer à l’aide de deux cordons. Il pénétrait par cette trappe un faible courant d’air tiède et moite, qui apportait dans le cercueil quelques bruits très assourdis provenant du monde extérieur : tintements de vaisselle, bruits de chasse d’eau, bribes de mots espagnols et portugais, quelques rares éclats de rire, le pleurnichement d’un enfant et parfois, de très loin, le klaxon d’une voiture, Jonathan s’était assis sur le bord du lit, en caleçon et tricot de corps, et il mangeait. En guise de table il avait approché la chaise, il y avait posé sa valise en carton, et étalé par-dessus le sac où il avait rapporté ses achats. Il coupait en deux les sardines avec son couteau de poche, en piquait la moitié et la plaquait sur une bouchée de pain, qu’il se fourrait dans la bouche. Une fois mâchée, la chair friable et saturée d’huile formait avec le pain fade et non levé une masse au goût délicieux. Il manque peut-être quelques gouttes de citron, songea-t-il, mais c’était déjà là une gourmandise frivole, car en buvant à la bouteille, après chaque bouchée, une petite gorgée de vin rouge qu’il faisait rouler sur sa langue et entre ses dents, il mêlait l’arrière-goût métallique du poisson au parfum aigrelet et tenace du vin, et le résultat était si convaincant que Jonathan fut certain de n’avoir jamais de sa vie mieux dîné qu’en cet instant. La boîte contenait quatre sardines, cela fit huit bouchées posément mâchées avec du pain, et huit gorgées de vin pour les faire glisser. Il mangea très lentement. Il avait lu un jour dans une revue que manger précipitamment, surtout quand on avait très faim, était très mauvais pour la digestion et pouvait même entraîner des nausées et des vomissements. S’il mangea lentement, c’est aussi parce qu’il pensait que c’était son dernier repas. Quand il eut fini les sardines et saucé avec du pain l’huile qui restait dans la boîte, il mangea le fromage de chèvre et la poire. La poire était si ; juteuse qu’elle faillit lui glisser des doigts pendant qu’il la pelait, et le fromage de chèvre était si bien égoutté et si compact qu’il collait au couteau, et il avait soudain dans la bouche un goût tellement amer et sec que les gencives se rétractaient avec une sorte d’effroi et que la salive manquait, l’espace d’un instant. Mais il suffisait alors d’un peu de poire, d’un morceau de poire fondante et sucrée, pour que tout glisse à nouveau et se détache du palais et des dents, et fonde sur la langue et descende… Et encore un morceau de fromage, léger effroi, et puis à nouveau la poire qui arrangeait tout, et puis du fromage, et puis de la poire… C’était si délicieux qu’il racla au couteau tout ce qu’il restait de fromage sur le papier, et qu’il rongea tout ce qui entourait les pépins de la poire et qu’il avait d’abord détaché. Il resta assis là, pensif, un moment encore, se passant la langue sur les dents, avant de finir le pain et de boire le reste du vin. Puis il rassembla la boîte de sardines vide, les pelures de poire et le papier du fromage, les enveloppa dans le sac de l’épicerie avec les miettes de pain et déposa le tout, avec la bouteille vide, dans le coin derrière la porte ; il ôta sa valise de la chaise, remit la chaise à sa place dans l’abside, se lava les mains et se coucha. Il rabattit la couverture de laine au pied du lit et ne garda sur lui que le drap. Puis il éteignit la lampe. Il faisait tout à fait noir. Même d’en haut, du côté de la lucarne, il ne pénétrait pas dans la chambre le moindre rai de lumière ; mais uniquement le faible courant d’air moite et, de très, très loin, les bruits. Il faisait très lourd. « Demain, je me suicide », dit-il. Puis il s’endormit.

 

 

9

DANS la nuit, il y eut un orage. Ce fut l’un de ces orages qui n’éclatent pas d’un coup avec toute une série d’éclairs et de coups de tonnerre, mais qui prennent au contraire tout leur temps et retiennent longuement leurs forces. Deux heures durant, celui-là se tapit çà et là dans le ciel, avec de délicats éclairs de chaleur et des grondements discrets, glissant d’un quartier à l’autre de la ville comme s’il ne savait où se concentrer, et s’étendant de plus en plus, gonflant et gonflant sans cesse jusqu’à finir par recouvrir toute la ville comme une fine chape de plomb, puis attendant encore et se chargeant à force d’hésiter d’une tension plus puissante, toujours sans éclater… Sous cette chape, rien ne bougeait, ni le moindre souffle d’air dans l’atmosphère pesante, ni une feuille, ni un grain de poussière ne bougeait, la ville était là comme pétrifiée au point d’en trembler, pour ainsi dire, elle tremblait de cette tension paralysante, comme si c’avait été elle l’orage, et qu’elle avait attendu d’éclater vers le ciel. Et puis, enfin, c’était déjà vers le matin et il commençait de poindre un peu de lumière, il y eut une déflagration, une seule, aussi violente que ai la ville entière avait explosé, Jonathan fit un saut de carpe dans son lit. Il n’avait pas consciemment entendu la déflagration, il avait encore moins distingué que c’était un coup de tonnerre, c’était bien pis : la déflagration, à la seconde du réveil, l’avait traversé et secoué d’une frayeur totale, d’une frayeur dont il ignorait la cause, d’une frayeur mortelle. Tout ce qu’il perçut, ce fut le retentissement de cette déflagration, l’écho multiple du tonnerre et ses grondements en cascade. Cela faisait le bruit d’immeubles s’écroulant au-dehors comme des rangées de livres, et sa première pensée fut : ça y est, voilà, c’est la fin. Et il ne songeait pas seulement à sa propre fin, mais à la fin du monde, à l’apocalypse ; à un tremblement de terre, à la bombe atomique, ou aux deux à la fois…, en tout cas, à la fin absolue. Mais voici que, tout d’un coup, ce fut le silence total. On n’entendit plus de grondement, plus d’écroulement, plus de craquement, absolument rien, même pas l’écho de rien. Et ce silence soudain, qui durait, était presque plus épouvantable encore que le fracas d’un monde qui s’effondre. Car à présent Jonathan avait bien le sentiment d’être encore là, mais il lui semblait qu’à part lui il n’y avait plus rien, plus rien en face, plus rien en haut ni en bas, rien d’extérieur, rien d’autre d’après quoi il aurait pu se repérer. Toute espèce de perception, la vue, l’ouïe, le sens de l’équilibre, tout ce qui aurait pu lui dire où il était et ce qu’il était lui-même, tout cela sombrait dans le vide total de l’obscurité et du silence. Il ne sentait plus que son cœur qui battait la chamade et son corps qui tremblait Tout ce qu’il savait encore, c’est qu’il se trouvait dans un lit, mais il ne savait pas quel lit, ni où il était placé… à supposer qu’il fût placé et non en train de tomber dans quelque abîme sans fond, car il semblait tanguer, et Jonathan se cramponna des deux mains au matelas pour ne pas chavirer, pour ne pas perdre cette seule chose qu’il avait encore dans les mains. Il s’efforça de trouver prise dans l’obscurité avec ses yeux, dans le silence avec ses oreilles, il n’entendit rien, ne vit rien, absolument rien, son estomac se souleva, un affreux goût de sardine lui revint, « surtout ne pas rendre », pensa-t-il, « surtout ne pas vomir, surtout ne pas aller maintenant te retourner et te répandre au-dehors ! »… Et puis, après une éternité atroce, il vit tout de même quelque chose, à savoir une lueur infime, vers le haut, sur la droite, un tout petit peu de lumière. Il y riva son regard et s’y cramponna des yeux, à cette petite tache carrée de lumière, une ouverture, un passage entre l’intérieur et l’extérieur, une sorte de fenêtre dans une chambre…, mais quelle chambre ? Ce n’était pas sa chambre à lui ! Ce n’est pas ta chambre, jamais de la vie ! Dans ta chambre, la fenêtre se trouve au-dessus du pied de lit, et non comme ça, en haut, près du plafond. C’est… ce n’est pas non plus ta chambre chez ton oncle, c’est la chambre d’enfant dans la maison de tes parents, à Charenton… Non, ce n’est pas la chambre d’enfant, c’est la cave, oui, la cave, tu es dans la cave de la maison de tes parents, tu es un enfant, tu n’as fait que rêver que tu étais devenu une grande personne, un vieux vigile répugnant, à Paris, mais tu es un enfant et tu es dans la cave de la maison de tes parents, et dehors c’est la guerre, et tu es prisonnier sous les décombres, et oublié. Pourquoi n’arrivent-ils pas ? Pourquoi ne viennent-ils pas me sauver ? Pourquoi ce silence de mort ? Où sont les autres hommes ? Mon Dieu, où sont donc les autres hommes ? Je ne peux tout de même pas vivre sans les autres hommes ! Il était sur le point de crier. Il allait lancer dans le silence cette phrase criant qu’il ne pouvait tout de même pas vivre sans les autres hommes, tellement sa détresse était grande, tellement était désespérée cette peur d’être abandonné qu’éprouvait l’enfant sénile Jonathan Noël. Mais au moment où il allait crier, il reçut une réponse. Il entendit un bruit. On frappait. Tout doucement. Et l’on frappait encore. Puis une troisième fois et une quatrième fois, quelque part en haut. Et puis, au lieu de frapper, on se mit à tambouriner délicatement et régulièrement, et ce roulement de tambour devint de plus en plus fort, et finalement ce ne fut plus un roulement, mais un crépitement puissant et opulent, et Jonathan reconnut le crépitement de la pluie. Alors l’espace se remit tout d’un coup en ordre, et Jonathan reconnut dans la petite tache claire et carrée la lucarne donnant sur le puits à poussière, et reconnut dans la pénombre les contours de la chambre d’hôtel, le lavabo, la chaise, la valise, les murs. Il détacha du matelas ses mains crispées, il ramena ses jambes contre sa poitrine et les enserra dans ses bras. Ainsi replié sur lui-même, il resta assis longtemps, peut-être une demi-heure, à écouter le crépitement de la pluie. Puis il se leva et s’habilla. Il n’eut pas besoin d’allumer, il s’y retrouvait tout à fait dans la pénombre. Il prit sa valise, son manteau, son parapluie, et quitta la chambre. Il descendit sans bruit l’escalier. Le portier de nuit, à la réception, dormait. Jonathan passa devant lui sur la pointe des pieds et, pour ne pas le réveiller, n’appuya qu’un tout petit coup sur le bouton électrique commandant l’ouverture de la porte. Il y eut un petit « clic » et la porte s’ouvrit. Il sortit à l’air libre.

 

 

10

DEHORS, dans la rue, il se trouva plongé dans la lumière fraîche et gris-bleu du matin. Il ne pleuvait plus. Seuls les toits s’égouttaient encore, et les auvents ruisselaient, et les trottoirs étaient pleins de flaques. Jonathan descendit vers la rue de Sèvres. À perte de vue, on ne voyait personne, et pas une auto. Les immeubles étaient là, silencieux et modestes, dans une innocence presque touchante. C’était comme si la pluie les avait lavés de leur fierté, de leur arrogance pompeuse et de tout ce qu’ils avaient de menaçant. De l’autre côté, devant le rayon d’alimentation du Bon Marché, un chat fila le long des vitrines et disparut sous les éventaires de fruits et légumes vides. À droite, dans le square Boucicaut, les arbres craquaient d’humidité. Quelques merles commençaient à siffler, leurs roulades se répercutaient contre les façades, amplifiant encore le silence qui régnait sur la ville. Jonathan traversa la rue de Sèvres et prit par la rue du Bac, pour rentrer chez lui. À chaque pas, ses semelles trempées faisaient « floc » sur l’asphalte trempé. C’est comme de marcher pieds nus, pensa-t-il, songeant plus encore au bruit qu’à la sensation poisseuse d’humidité dans ses chaussures et ses chaussettes. Il eut soudain grande envie de quitter chaussures et chaussettes, et de continuer nu-pieds ; et s’il n’en fit rien, ce ne fut que par paresse, et non parce qu’il trouvait cela inconvenant. Mais il pataugeait avec application dans les flaques, flanquant ses pieds en plein milieu, marchant en zigzag d’une flaque à l’autre ; à un moment, il changea même de trottoir parce qu’il avait vu de l’autre côté une flaque particulièrement belle et grande, et il y posa bien à plat ses semelles clapotantes, faisant gicler l’eau contre les vitrines d’un côté et les voitures garées de l’autre, et sur ses jambes de pantalon, c’était un délice, il dégustait cette petite cochonnerie enfantine comme une grande liberté retrouvée. Et il était encore tout exalté et ravi lorsqu’il arriva rue de la Planche, pénétra dans l’immeuble, passa devant la loge fermée de Mme Rocard, traversa la cour et gravit l’étroit escalier de service. C’est seulement en haut, en approchant du sixième étage, qu’il eut le cœur serré en songeant au terme du trajet : là-haut, le pigeon l’attendait, la bête atroce. Il allait la trouver posée au fond du couloir, sur ses pattes rouges et crochues, entourée d’excréments et de duvet flottant alentour, elle serait là à attendre, avec son œil épouvantablement nu, et elle prendrait son essor en claquant des ailes et l’effleurerait, lui, Jonathan, impossible d’esquiver, dans le couloir exigu… Il posa sa valise et s’arrêta, bien qu’il n’eût plus que cinq marches à monter. Il ne voulait pas faire demi-tour. Il voulait seulement faire une petite pause d’une minute, reprendre un peu son souffle, laisser son cœur se calmer un peu avant de faire la dernière portion du trajet. Il regarda en arrière. Ses yeux suivirent, dans les profondeurs de l’escalier, les volutes ovales de la rampe, et il vit à chaque étage les rayons lumineux qui faisaient irruption par côté. La lumière du matin avait perdu sa teinte bleutée pour devenir plus jaune et plus chaude, lui sembla-t-il. Venant des appartements bourgeois, il entendit les premiers bruits de l’immeuble qui s’éveillait : le tintement de bols, le claquement sourd d’une porte de réfrigérateur, la musique en sourdine d’une radio. Et puis soudain parvint à sa narine un parfum familier, l’arôme du café de Mme Lassalle, et il en aspira quelques bouffées : il eut l’impression qu’il buvait de ce café. Il prit sa valise et se remit en marche. Tout d’un coup, il n’avait plus peur. En pénétrant dans le couloir, il vit aussitôt deux choses, d’un seul coup d’œil : la fenêtre refermée, et une serpillière étalée, pour qu’elle sèche, sur le petit lavabo, à côté des w-c de l’étage. Il ne voyait pas encore jusqu’au fond du couloir, la vive lumière qui passait à travers la fenêtre formait un bloc éblouissant qui lui barrait la vue. Il continua d’avancer avec une sorte d’absence de crainte, il traversa la lumière et pénétra dans l’ombre qui venait derrière. Le couloir était complètement vide. Le pigeon avait disparu. Les taches, sur le sol, étaient nettoyées. Sur le carrelage rouge ne frémissait pas la moindre plume ni le moindre duvet.

 

 

 

Fin

 

Du même auteur, lire aussi : "Le parfum" (roman) et "La contrebasse" (théâtre)

p450atricksüskind copie

 

6 juin 2013

L'intruse, Éric-Emmanuel Schmitt

 

Cette nouvelle est extraite du recueil : "Odette Toulemonde et autres histoires"

300 T copie

 

 

 

L’intruse

 

 

                             Cette fois, elle l’avait bien vue ! La femme était passée au fond du salon, l’avait fixée d’un air étonné avant de disparaître dans l’ombre de la cuisine.

Odile Versini hésita : devait-elle la poursuivre ou quitter l’appartement à toutes jambes ?

Qui était cette intruse ? C’était la troisième fois, au moins… Les précédentes irruptions avaient été si fugitives qu’Odile avait cru à un tour de son imagination, mais là, elles deux avaient eu le temps d’échanger un regard ; il lui semblait même que l’autre, la surprise enfuie, avait grimacé de peur en filant.

Sans réfléchir davantage, Odile partit sur ses traces en l’apostrophant :

— Arrêtez, je vous ai vue ! Inutile de vous cacher, il n’y a pas d’issue.

Odile déboula dans chaque pièce, la chambre, la cuisine, les toilettes, la salle de bains : personne. Il ne restait donc que la penderie au bout du couloir.

— Sortez ! Sortez sinon j’appelle la police.

Pas un bruit ne résonna dans la penderie.

— Que faites-vous chez moi ? Comment êtes-vous entrée ?

Silence épais.

— Très bien, je vous aurai prévenue.

Odile éprouva soudain une peur panique : que voulait l’inconnue ? Fébrile, elle recula vers l’entrée, saisit le téléphone, composa, non sans le rater, le numéro de la police. « Vite, vite, pensa-t-elle, l’autre va bondir du placard et m’attaquer. » Enfin, lorsqu’elle eut passé les barrières des messages d’attente, la voix bien timbrée d’un fonctionnaire lui répondit :

— Police de Paris, seizième arrondissement, j’écoute.

— Venez vite chez moi. Une femme s’est introduite. Elle se cache dans le placard du couloir et refuse d’en sortir. Vite. Je vous en supplie, c’est peut-être une folle, ou un assassin. Dépêchez-vous, j’ai très peur.

Le policier nota son nom et son adresse puis lui assura que dans les cinq minutes une patrouille arrivait.

— Allô ? Allô ? Vous êtes encore là ?

— Mm…

— Comment vous sentez-vous, madame ?

— …

— Restez au bout du fil sans raccrocher. Voilà. Ainsi, vous pourrez me signaler s’il se passe quelque chose. Répétez ce que je viens de vous dire très fort pour que cette personne l’entende et sache que vous n’êtes pas sans secours. Allez-y. Maintenant.

— Oui, vous avez raison, monsieur l’agent, je reste au bout du fil avec vous, ainsi cette personne ne pourra rien entreprendre sans que vous ne le sachiez.

Elle avait tant hurlé qu’elle ne s’était pas entendue. Était-ce distinct ? Pourvu que l’intruse, malgré la distance, la porte et les manteaux, ait capté ses paroles et se décourage. Rien ne bougeait dans les recoins sombres de l’appartement. Cette quiétude se révélait plus angoissante que n’importe quel bruit. Odile murmura au policier :

— Êtes-vous là ?

— Oui, madame, je ne vous quitte pas.

— Je… je… je panique un peu…

— Avez-vous quelque chose pour vous défendre ?

— Non, rien.

— N’y a-t-il pas un objet que vous pourriez brandir, avec lequel vous pourriez effrayer cette personne si elle avait la mauvaise idée de se montrer agressive ?

— Non.

— Une canne ? Un marteau ? Une statuette ? Regardez autour de vous.

— Ah oui, il y a bien mon petit bronze…

— Saisissez-le et prétendez que c’est une arme.

— Pardon ?

— Déclarez que maintenant vous tenez le pistolet de votre mari, que vous ne craignez donc plus rien. Fort.

Odile prit sa respiration et brailla d’un ton peu assuré :

— Non, monsieur le commissaire, je n’ai pas peur parce que je tiens le pistolet de mon mari. Elle soupira, retenant une envie de se pisser dessus : elle avait débité cela si mal que l’intruse ne pourrait jamais la croire. La voix reprit dans le téléphone :

— Alors quelle réaction ?

— Rien.

— Très bien. Elle est effrayée. Elle ne bougera pas avant que nos hommes arrivent. Quelques secondes plus tard, Odile répondit aux policiers qui sonnaient à l’interphone puis ouvrit sa porte en attendant que l’ascenseur les hisse au dixième étage. Trois gaillards en jaillirent.

— Là bas, dit-elle, elle s’est cachée dans le placard.

Odile frémit lorsqu’ils sortirent leurs armes et enfilèrent le couloir. Pour ne pas assister à un spectacle que ses nerfs ne supporteraient pas, elle préféra se réfugier au salon d’où elle entendait confusément les menaces et les sommations.

Par réflexe, elle alluma une cigarette et s’approcha de la fenêtre. Dehors, bien que juillet débutât, les pelouses jaunissaient, les arbres perdaient des feuilles roussies. La canicule avait frappé la place du Trocadéro. Elle avait frappé la France entière. Chaque jour, elle perfectionnait son œuvre de mort ; chaque jour, le journal télévisé énumérait ses nouvelles victimes : les sans-abri gisant sur le goudron brûlant, les vieillards des hospices tombant autant que les mouches, les bébés crevant de déshydratation. Et encore, on ne comptait pas les animaux, les fleurs, les légumes, les arbres… D’ailleurs n’apercevait-elle pas un merle mort, là, juste en bas, sur la pelouse du square ? Raide comme un dessin à l’encre, les pattes cassées. Dommage, c’est si joli, le sifflement du merle…

Du coup, elle se versa un grand verre d’eau et l’avala par précaution. Certes, elle se trouvait bien égoïste de penser à elle alors que tant de gens succombaient, mais comment agir autrement ?

— Madame, excusez-nous… Madame !

Les policiers, à l’entrée du salon, eurent du mal à la tirer de sa méditation sur les désastres de la chaleur. Elle se retourna et les interrogea :

— Alors, qui est-ce ?

— Il n’y a personne, madame.

— Comment ça, personne ?

— Venez voir.

Elle suivit les trois hommes jusqu’au placard. S’il était plein de vêtements et de boîtes à chaussures, il était vide de l’intruse.

— Où est-elle ?

— Voulez-vous que nous cherchions avec vous ?

— Bien sûr.

Les cent vingt mètres carrés de l’appartement furent passés au peigne fin par les gestes précautionneux des policiers : aucune femme ne s’y dissimulait.

— Enfin, vous avouerez que c’est étrange, protesta Odile en rallumant une cigarette. Elle est passée par le couloir, elle m’a vue, elle a été surprise puis elle s’est enfuie au fond de l’appartement. Par où serait-elle partie ?

— La porte de service ?

— Toujours fermée à clé.

— Allons voir.

Ils se rendirent à la cuisine, constatèrent que la porte donnant sur l’escalier de service était verrouillée.

— Vous voyez, conclut Odile, elle ne peut pas être passée par ici.

— À moins qu’elle ne possède un jeu de clés. Sinon, comment serait-elle rentrée ?

Odile chancela. Pour l’aider à s’asseoir, les policiers la soutinrent par les bras. Elle se rendait compte qu’ils avaient raison : celle qui avait fait irruption chez elle avait besoin des clés pour entrer ou pour sortir.

— C’est horrible…

— Pouvez-vous nous décrire cette personne ?

— Une vieille.

— Pardon ?

— Oui, une vieille femme. Avec des cheveux blancs.

— Comment était-elle habillée ?

— Je ne sais plus. De façon banale.

— En robe ou en pantalon ?

— En robe, je crois.

— Ça ne correspond guère aux portraits habituels des voleurs et autres monte-en-l’air. Êtes-vous sûre que cette personne ne serait pas quelqu’un de votre entourage que vous n’auriez pas reconnu ?

Odile les toisa avec un certain mépris.

— Je comprends très bien votre remarque, c’est logique, vu votre métier, mais notez qu’à trente-cinq ans, je ne suis encore ni vieille ni gâteuse. J’ai sans doute plus de diplômes que vous, je travaille en tant que journaliste indépendante, spécialiste des questions géopolitiques au Moyen-Orient, je parle six langues, et malgré la chaleur je me sens en pleine forme. Vous me ferez donc le plaisir de croire que je n’ai pas l’habitude d’oublier à qui je confie mes clés. Étonnés, craignant sa colère, ils hochèrent la tête avec respect.

— Excusez-nous, madame, nous devons envisager toutes les hypothèses. Nous avons parfois affaire à des personnes fragiles qui…

— Certes, tout à l’heure, j’ai perdu mon sang-froid…

— Vous vivez seule, ici ?

— Non, je suis mariée.

— Où est votre mari ?

Elle regarda le policier avec une surprise amusée : elle découvrait qu’on ne lui avait pas posé cette question toute simple – où est votre mari ? – depuis longtemps. Elle sourit :

— En voyage au Moyen-Orient. Il est grand reporter.

Les policiers marquèrent leur considération pour le métier de Charles par des yeux épatés et un silence concerné. Le plus âgé continua néanmoins son enquête :

— Est-ce que votre mari, justement, n’aurait pas pu prêter son trousseau à quelqu’un qui…

— Qu’allez-vous imaginer ? Il m’aurait prévenue.

— Je ne sais pas.

— Non, il m’aurait prévenue.

— Pouvez-vous l’appeler afin d’en être sûre ?

Odile refusa de la tête.

— Il n’aime pas qu’on le joigne quand il est au bout du monde. Surtout pour une histoire de clés. C’est ridicule.

— Est-ce la première fois qu’une telle chose arrive ?

— La vieille ? Non. C’est au moins la troisième fois.

— Expliquez-nous.

— Les fois précédentes, je me suis dit que j’avais mal vu, que ce n’était pas possible. Exactement ce que vous vous pensez en ce moment. Or ce coup-ci, je sais bien que je n’ai pas rêvé : elle m’a tellement fait peur. Remarquez, je lui ai fait peur aussi !

— Alors je n’ai qu’un seul conseil, madame Versini : changez immédiatement vos clés et vos serrures. Ainsi, vous pourrez dormir tranquille. Un jour ou l’autre, peut-être quand votre mari reviendra, vous aurez l’élucidation de cette intrusion. D’ici là, vous pourrez dormir tranquille.

Odile approuva, remercia les policiers et les raccompagna.

 

Par réflexe, elle ouvrit un nouveau paquet de cigarettes, brancha la télévision sur sa chaîne préférée, celle de l’information continue, puis se mit à réfléchir en prenant le problème par plusieurs bouts.

Après une heure, constatant que ses hypothèses n’aboutissaient à rien, elle décrocha son téléphone et prit rendez-vous avec un serrurier pour le lendemain.

 

— Deux mille deux cents morts, annonçait le journaliste en fixant les téléspectateurs.

L’été se révèle meurtrier. Ses clés dans la poche de sa jupe, rassurée sur son propre sort depuis qu’elle se savait fraîchement cadenassée chez elle, Odile s’abandonnait à sa fascination pour les effets pervers du climat. Rivières asséchées. Poissons échoués. Troupeaux accablés. Agriculteurs en colère. Restrictions d’eau et d’électricité. Hôpitaux surchargés. Jeunes internes promus médecins. Pompes funèbres dépassées. Fossoyeurs obligés d’interrompre leurs vacances à la plage. Écologistes fulminant contre le réchauffement de la planète. Elle suivait chaque bulletin comme le nouvel épisode d’un feuilleton palpitant, avide de péripéties, désireuse de nouvelles catastrophes, presque déçue lorsque la situation n’empirait pas. De façon à peine consciente, elle tenait avec volupté la comptabilité des morts. La canicule était un spectacle qui ne la concernait pas mais qui régalait son attention de l’été en la distrayant de son ennui.

Sur son bureau traînaient un livre et plusieurs articles en souffrance. Elle ne se sentait pas l’énergie de s’y consacrer tant qu’éditeurs et rédacteurs en chef ne la matraquaient pas de coups de téléphone pour l’engueuler. Curieux mutisme, du reste… Peut-être étaient-ils, eux aussi, écrasés de chaleur ? Ou morts ? Dès qu’elle aurait le temps – ou l’envie –, elle leur donnerait un coup de fil.

Elle zappa sur les chaînes arabes, froissée que ces dernières s’intéressent si peu à la situation européenne. Il faut dire que, pour eux, la chaleur… Par acquit de conscience, elle décida de boire un verre d’eau et c’est en se dirigeant vers la cuisine qu’elle eut de nouveau un sentiment étrange :

l’intruse était là !

Elle revint sur ses pas, regarda rapidement alentour. Rien. Pourtant, il lui semblait… Un quart de seconde le visage de la vieille lui était apparu, sans doute réfléchi sur une lampe, l’angle d’un miroir ou le vernis d’une commode. L’image avait frappé son cerveau.

Pendant l’heure qui suivit, elle ausculta son appartement de fond en comble. Ensuite elle vérifia au moins à dix reprises que les anciennes clés ne pouvaient en aucun cas permettre d’ouvrir les nouvelles serrures. Rassurée enfin, elle conclut qu’elle avait imaginé voir la vieille femme.

Elle regagna le salon, alluma la télévision et c’est là, en marchant vers son canapé, qu’elle l’aperçut distinctement dans le couloir. Comme la dernière fois, la vieille femme se figea, paniqua et s’enfuit.

Odile se jeta sur le canapé et saisit le téléphone le plus proche. La police promit son intervention rapide.

En l’attendant, Odile n’éprouvait plus les sentiments de la veille. Auparavant, sa peur avait quelque chose de précis, elle visait l’inconnue du placard à balais et ses motivations. Dorénavant, la peur avait cédé la place à la terreur. Odile se trouvait confrontée à un mystère : comment était-elle revenue aujourd’hui alors que le système de fermeture avait été entièrement renouvelé ?

Les policiers la découvrirent en état de choc. Puisqu’ils étaient venus la veille, ils comprirent ce qu’ils devaient chercher dans l’appartement.

Elle ne fut pas surprise lorsqu’ils la rejoignirent au salon après leur fouille pour lui annoncer qu’ils n’avaient vu personne.

— C’est épouvantable, expliqua-t-elle. On a changé les serrures ce matin, personne d’autre que moi ne possède le nouveau jeu de clés et cette femme a quand même trouvé le moyen d’entrer et de sortir. Ils s’assirent en face d’elle pour prendre des notes.

— Madame, excusez-nous d’insister : êtes-vous vraiment certaine d’avoir revu cette vieille femme ?

— Je savais que vous alliez dire cela. Vous ne me croyez pas… Moi non plus je ne me croirais pas si je ne l’avais pas vécu. Je ne peux pas vous blâmer de me prendre pour une folle… je comprends… je comprends trop bien… Vous allez sans doute me conseiller d’aller voir un psychiatre, non, ne protestez pas, c’est ce que j’ajouterais à votre place.

— Non, madame. Nous nous en tenons aux faits. Cette vieille femme, est-ce bien celle d’hier ? — Habillée différemment.

— Ressemble-t-elle à quelqu’un ?

La question confirma à Odile que les policiers étaient en train de penser qu’elle relevait de la psychiatrie. Pouvait-elle les blâmer ?

— Si vous deviez la décrire, à qui vous ferait-elle penser ?

Odile songea : si je leur avoue qu’elle me rappelle vaguement ma mère, ils vont me considérer définitivement comme une démente.

— À personne. Je ne la connais pas.

— Et que veut-elle, à votre avis ?

— Je n’en sais rien, je vous dis que je ne la connais pas.

— Que craignez-vous d’elle ?

— Écoutez, cher monsieur, ne tentez pas une psychanalyse sauvage avec moi ! Vous n’êtes pas thérapeute et je ne suis pas malade. Cette personne n’est pas une projection de mes craintes ou de mes fantasmes mais une intruse qui pénètre chez moi pour je ne sais quelle raison.

Parce que Odile s’emportait, les policiers marmonnèrent de vagues excuses et c’est alors qu’Odile eut une révélation.

— Mes bagues ! Où sont mes bagues ?

Elle se précipita vers la commode qui jouxtait le téléviseur, ouvrit le tiroir et brandit une coupelle vide.

— Mes bagues ne sont plus là !

L’attitude des policiers changea immédiatement. Ils ne la prenaient plus pour une dérangée, le cas entrait de nouveau dans leur routine rationnelle.

Elle énuméra et décrivit ses bagues, chiffra leur valeur, ne put s’empêcher de préciser à quelle occasion son mari les lui avait offertes, et signa le procès-verbal.

— Quand rentre votre mari ?

— Je ne sais pas. Il ne me prévient pas.

— Ça ira, madame ?

— Oui, ne vous tourmentez pas, ça ira.

Quand ils la quittèrent, tout était redevenu banal, l’intruse s’étant réduite à une vulgaire voleuse qui opérait avec une discrétion déconcertante ; mais cette banalité brisa les nerfs d’Odile qui céda à une crise de larmes.

 

 

— Deux mille sept cents morts de la canicule. On soupçonne le gouvernement de cacher les vrais chiffres.

Odile, elle aussi, en était persuadée. D’après ses propres calculs, le nombre aurait dû se montrer plus élevé. N’avait-elle pas aperçu, ce matin encore, dans les gouttières de la cour, deux cadavres de moineaux ?

La sonnette retentit.

Puisque l’interphone extérieur n’avait pas sonné, c’était soit un voisin, soit son mari. Celui-ci, bien que possédant les clés, avait l’habitude de rester dans le couloir et de sonner pour annoncer qu’il rentrait de mission afin de ne pas trop surprendre Odile.

— Mon Dieu, si ça pouvait être lui !

Lorsqu’elle ouvrit la porte, elle vacilla de joie.

— Oh mon chéri, quel plaisir de te voir. Tu ne pouvais arriver à un meilleur moment.

Elle se jeta contre lui et voulut l’embrasser sur la bouche, cependant lui, sans la repousser, se contenta de la serrer dans ses bras.

« Il a raison, pensa Odile, je suis dingue de m’exciter comme ça. »

— Comment vas-tu ? Comment s’est passé ton voyage ? Où étais-tu déjà ?

Il répondait à ses questions, or elle avait du mal à écouter ses réponses ; elle peinait aussi à poser les bonnes questions. À deux ou trois regards noirs qu’il lui adressa, suivis de soupirs appuyés, elle sentit qu’elle l’agaçait un peu. Mais elle n’arrivait pas à se concentrer tant elle le trouvait beau. Effet de l’absence ? Plus elle le contemplait, plus elle l’estimait irrésistible. Trente ans, brun, pas un cheveu blanc, la peau tannée et saine, des mains précises et longues, un dos puissant terminé par une taille étroite… Quelle chance elle avait !

Elle décida de se délester d’emblée de la mauvaise nouvelle.

— Nous avons été cambriolés.

— Quoi ?

— Oui. On a volé mes bagues.

Elle raconta l’histoire. Il l’écouta patiemment sans poser de questions ni rien remettre en doute. Odile nota avec satisfaction la différence de réaction entre son époux et les policiers. « Lui, au moins, il me croit. »

Lorsqu’elle eut achevé, il se dirigea vers leur chambre.

— Tu veux prendre une douche ? demanda-t-elle.

Il ressortit immédiatement de la chambre avec une boîte contenant les bagues.

— Les voilà, tes bagues.

— Quoi ?

— Oui, il m’a suffi d’examiner dans les trois ou quatre endroits où tu as l’habitude de les ranger. Tu n’avais pas vérifié ?

— Il me semblait… enfin j’étais sûre… la dernière fois, c’était la commode du salon… à côté de la télévision… comment aurais-je pu oublier ?

— Allons, ne te fâche pas. Cela arrive à tout le monde d’oublier.

Il s’approcha d’elle et l’embrassa sur la joue. Odile demeura surprise : surprise d’avoir été si niaise, surprise que sa niaiserie provoque la gentillesse de Charles.

Elle se précipita à la cuisine pour lui préparer à boire puis revint avec un plateau. Elle remarqua alors qu’il n’avait déposé aucun sac dans le hall d’entrée.

— Où sont tes bagages ?

— Pourquoi veux-tu que j’aie des bagages ?

— Tu reviens de voyage.

— Je ne loge plus ici.

— Pardon ?

— Il y a longtemps que je n’habite plus ici, tu n’avais pas remarqué ?

Odile posa le plateau et s’appuya sur le mur pour reprendre son souffle. Pourquoi lui parlait-il si durement ? Oui, bien sûr, elle avait plus ou moins remarqué qu’ils ne se voyaient pas souvent mais de là à clamer qu’ils ne vivaient plus ensemble. Qu’est-ce que…

Elle se laissa glisser sur le sol et se mit à sangloter. Il s’approcha, la prit dans ses bras et redevint gentil :

— Allons, ne pleure pas. Ça ne sert à rien de pleurer. Et je n’aime pas te voir comme ça.

— Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait de mal ? Pourquoi tu ne m’aimes plus ?

— Arrête tes bêtises. Tu n’as rien fait de mal. Et je t’aime beaucoup.

— C’est vrai ?

— C’est vrai.

— Autant qu’avant ?

Il prit le temps de répondre car ses yeux s’embuèrent de larmes tandis qu’il lui caressait les cheveux.

— Peut-être plus qu’avant…

Odile resta un ample moment, rassurée, contre sa poitrine puissante.

— Je vais partir, dit-il en la relevant.

— Quand reviens-tu ?

— Demain. Ou dans deux jours. S’il te plaît : ne t’inquiète pas.

— Je ne m’inquiète pas.

Charles s’en alla. Odile avait le cœur serré : où allait-il ? Et pourquoi avait-il un masque si triste ? En revenant au salon, elle saisit sa coupe de bagues et choisit de la ranger dans la commode de sa chambre. Cette fois-ci, elle n’oublierait pas.

 

 

— Quatre mille morts de la canicule. Décidément, l’été se révélait passionnant. Depuis son appartement où fonctionnait en permanence l’air conditionné – quand Charles l’avait-il installé, déjà ? –, Odile suivait le roman journalistique en enchaînant les cigarettes blondes.

Depuis bien longtemps, elle s’était entendue avec la concierge pour que celle-ci lui fasse ses courses. De temps en temps, moyennant quelques billets, elle lui préparait des repas, Odile n’ayant jamais été une grande cuisinière. Charles prenait-il ses distances à cause de ça ? Ridicule…

C’était la première fois qu’il lui infligeait cette punition : revenir à Paris et loger ailleurs. Elle s’escrimait à chercher dans leur passé récent ce qui pouvait justifier ce comportement et elle ne trouvait rien.

Mais ce n’était pas sa seule préoccupation : la vieille dame était revenue.

À plusieurs reprises.

Toujours la même chose : elle surgissait et disparaissait.

Odile n’osait plus appeler la police à cause de l’histoire des bagues : il aurait fallu avouer qu’elle les avait retrouvées. Certes, elle aurait pu la contacter car, si elle s’était trompée, elle n’escroquait personne : après la visite de Charles, elle avait jeté à la poubelle la déclaration de vol destinée à l’assurance…

Elle sentait néanmoins que les policiers ne la croiraient plus.

D’autant qu’elle avait enfin découvert la raison qui attirait l’intruse – et ça aussi, les policiers auraient du mal à le croire ! L’intruse n’était pas dangereuse, ce n’était ni une voleuse, ni une criminelle, cependant elle avait récidivé suffisamment souvent pour que son manège fut clair : la vieille dame entrait ici pour changer les objets de place.

Oui. Aussi bizarre que cela paraisse, c’était l’unique but de ses visites surprises.

Non seulement les bagues qu’à chaque fois Odile croyait volées étaient retrouvées quelques heures plus tard dans une autre pièce, mais la vieille dame les cachait en des endroits de plus en plus aberrants, le dernier étant la glacière du réfrigérateur.

« Des diamants au fond d’une glacière ! Que lui passe-t-il par la tête ? »

Odile était arrivée à conclure que la vieille dame, si elle n’était pas criminelle, était méchante. « Ou folle ! Complètement folle ! Pourquoi prendre tant de risques pour des blagues aussi absurdes ! Un jour, je vais la coincer et je finirai par comprendre. »

La sonnette retentit.

— Charles ! Elle ouvrit la porte et découvrit Charles sur le palier.

— Ah quel bonheur ! Enfin !

— Oui, excuse-moi, je n’ai pas pu revenir aussi vite que je te l’avais promis.

— Ce n’est pas grave, tu es pardonné.

En entrant dans l’appartement, il fit surgir une jeune femme derrière lui.

— Tu reconnais Yasmine ?

Odile n’osa pas le contrarier en avouant qu’elle ne se souvenait pas de la jolie brune élancée qui le suivait. Ah, cette infirmité de n’avoir aucune mémoire des physionomies… « Pas de panique. Ça va me revenir », pensa-t-elle.

— Bien sûr. Entrez.

Yasmine avança, embrassa Odile sur les joues et, pendant cette étreinte, Odile, si elle n’arriva pas à l’identifier, sentit en tout cas qu’elle la détestait.

On passa au salon où l’on se mit à parler de la canicule. Odile se prêtait vaillamment à la conversation quoique son esprit ne pût s’empêcher de vagabonder en dehors des phrases échangées. « C’est absurde, nous devisons à propos du temps sur un ton mondain en présence d’une inconnue alors que nous avons, Charles et moi, tant de choses à nous dire. » Soudain, elle interrompit la discussion et fixa Charles.

— Dis-moi, ce qui te manque, ce sont des enfants ?

— Quoi ?

— Oui. Je me demandais ces jours-ci ce qui clochait entre nous et il m’est venu à l’esprit que tu voulais sans doute des enfants. D’ordinaire, les hommes en désirent moins facilement que les femmes… Veux-tu des enfants ?

— J’en ai.

Odile crut avoir mal entendu.

— Quoi ?

— J’ai des enfants. Deux. Jérôme et Hugo.

— Pardon ?

— Jérôme et Hugo.

— Quel âge ont-ils ?

— Deux et quatre ans.

— Avec qui les as-tu eus ?

— Avec Yasmine.

Odile se tourna vers Yasmine qui lui sourit. « Odile, réveille-toi, tu cauchemardes, là, ce n’est pas la réalité. »

— Vous… vous… vous avez eu deux enfants ensemble ?

— Oui, confirma l’intrigante en croisant élégamment ses jambes, comme si de rien n’était.

— Et vous venez chez moi, sans gêne, avec un sourire, pour me le dire ? Vous êtes des monstres !

La suite se montra confuse. Odile était tellement secouée par le chagrin qu’entre ses cris et ses larmes elle ne comprenait plus rien de ce qu’on proférait autour d’elle. Plusieurs fois, Charles tenta de la prendre dans ses bras ; chaque fois, elle le repoussa avec virulence.

— Traître ! Traître ! C’est fini, tu m’entends, c’est fini ! Pars ! Mais pars donc !

Plus elle tentait de l’éloigner, plus il s’accrochait à elle. On dut appeler un médecin, allonger Odile sur son lit et lui administrer de force un sédatif.

 

 

— Douze mille morts de la canicule.

— Bien fait ! jubila Odile devant son poste de télévision.

En quelques jours, les choses avaient empiré : Charles, laissant apparaître la laideur de son caractère, lui demandait de quitter l’appartement.

— Jamais, tu m’entends, lui avait-elle répondu au téléphone, jamais tu ne vivras ici avec ta pouffiasse ! Selon la loi, ces murs sont à moi. Et ne te montre plus, je ne t’ouvrirai pas. De toute façon, tu n’as plus les bonnes clés.

Au moins, l’intruse aurait servi à ça ! Une providence, cette vieille dame. Plusieurs fois, Charles avait donc sonné à la porte en tentant de parlementer. Elle avait refusé de l’entendre. Tenace, il lui avait envoyé le médecin.

— Odile, déclara le Dr Malandier, vous êtes épuisée. Ne pensez-vous pas qu’un séjour en maison de repos vous soulagerait ? On pourrait mieux s’occuper de vous.

— Je me débrouille seule, merci. Certes, à cause de ces problèmes, je suis en retard dans la livraison de mes articles, cependant je me connais : en quelques nuits, dès que j’irai mieux, je rédigerai tout d’un bloc.

— Justement, pour aller mieux, ne pensez-vous pas qu’une maison de repos…

— À l’heure actuelle, docteur, on meurt dans les maisons de repos. Parce qu’elles ne sont pas climatisées. Ici, c’est climatisé. Vous ne suivez pas les actualités ? Il y a une canicule. Plus dévastatrice qu’un cyclone. Maison de repos ? Maison de souffrance, oui. Mouroir. Maison de morts. C’est lui qui vous envoie pour me tuer ?

— Allons, Odile, ne dites pas de sornettes. Si l’on vous trouvait une maison de repos bien climatisée…

— Oui, on me drogue, on me transforme en légume et mon mari en profite pour récupérer cet appartement afin d’y vivre avec sa grognasse ! Jamais ! L’Arabe et ses enfants ? Jamais. Parce que vous saviez, vous, qu’il a eu deux enfants avec elle ?

— Vous êtes tellement à bout, Odile, qu’il va arriver un moment où on ne vous demandera plus votre avis, on vous emmènera de force.

— Eh bien, voilà, vous avez compris : il faudra m’emmener de force. Rien ne se produira avant. Maintenant partez et ne revenez plus. À partir d’aujourd’hui, je change de médecin.

Ce soir-là, de colère, Odile songea à mettre fin à ses jours et ne fut retenue que par l’idée que ça arrangerait trop bien son mari et cette horrible Yasmine.

Non, Odile, remets-toi. Après tout, tu es jeune… quel âge ?… Trente-deux ou trente-trois… ah, j’oublie toujours, tu as encore la vie devant toi, tu rencontreras un autre homme et tu fonderas une famille avec des enfants. Ce Charles ne te méritait pas, mieux valait le découvrir vite. Imagine que tu te sois obstinée jusqu’à la ménopause…

Elle éprouva soudain le besoin d’en bavarder avec Fanny, sa meilleure amie. Depuis combien de temps ne l’avait-elle pas appelée ? Avec cet été de canicule, elle avait un peu perdu le sens du temps. À l’unisson de la nation, sans doute souffrait-elle davantage de la torpeur qu’elle ne le croyait malgré le repli dans son appartement ombragé ? Elle saisit son carnet de téléphone puis le rejeta au loin.

— Pas besoin de vérifier le numéro de Fanny. S’il y en a un que je sais par cœur, c’est bien celui-là. Elle le forma sur le cadran et une voix qui sortait du sommeil lui répondit.

— Oui ?

— Excusez-moi de vous déranger, je voudrais parler à Fanny.

— Fanny ?

 — Fanny Desprées. Me serais-je trompée de numéro ?

— Fanny est morte, madame.

— Fanny ! Quand ?

— Il y dix jours. Déshydratée. La canicule !

Alors qu’Odile comptabilisait sottement les morts devant son poste de télévision, elle n’avait pas songé une seconde que son amie se trouvait victime du carnage. Elle raccrocha sans pouvoir ajouter un mot ni demander un détail.

Fanny, sa douce Fanny, compagne de lycée, Fanny qui avait déjà, elle, deux enfants… Deux nourrissons… Quelle tragédie ! Et si jeune, née la même année qu’elle… Ainsi, il n’y avait pas que les vieillards et les bébés qui succombaient, mais aussi des adultes dans leur maturité… Qui lui avait répondu au téléphone ? Elle n’identifiait pas ce timbre éraillé… un vieil oncle de la famille, sans doute.

Traumatisée, Odile ingurgita une bouteille d’eau avant de se retirer dans sa chambre pour pleurer.

 

 

— Quinze mille morts, annonça le présentateur avec le visage carré d’une porte en fer.

— Bientôt quinze mille et une, soupira Odile en avalant la fumée sa cigarette, car je ne sais pas si j’ai envie de rester dans un monde aussi laid.

Aucun espoir de refroidissement, nul orage à l’horizon, ajoutait le journaliste. La terre craquait de douleur.

Pour Odile non plus, aucune issue ne se profilait. Maintenant, l’intruse venait plusieurs fois par jour et mélangeait malignement les affaires d’Odile qui ne retrouvait plus rien.

Après le départ de sa concierge au Portugal – c’est inimaginable, le nombre de concierges qu’il doit y avoir en août au Portugal –, ses courses et ses plats cuisinés lui étaient montés par la nièce de celle-ci, une insolente à la démarche molle qui mâchait des chewing-gums et changeait de ceinture du matin au soir, une bêtasse avec qui on ne parvenait pas à échanger trois phrases cohérentes.

Charles ne s’était plus montré. Sans doute était-ce lui qui téléphonait et à qui Odile répondait juste « Non » avant de raccrocher. En outre, il la préoccupait moins. Assez peu même. C’était de l’histoire ancienne. Ou plutôt, c’était comme s’il n’avait jamais existé. Le souci présent d’Odile était de renouveler son inscription à l’université et, sans doute à cause du personnel remplaçant de l’été, elle n’arrivait pas à joindre la bonne personne pour sa réinscription. Cela l’irritait beaucoup.

Elle avait très envie de se consacrer à ses études maintenant. Lorsqu’elle ne se reposait pas devant la chaîne d’informations permanentes, elle consacrait des heures au travail, lisant des livres sur le Moyen-Orient, travaillant ses langues et songeant vraiment à achever sa thèse dont elle avait entamé l’introduction.

Son professeur de thèse se révélait injoignable. Il semblait que cette catastrophe climatique avait annihilé le pays. Plus rien n’allait normalement. Ses parents non plus ne répondaient pas au téléphone. Chacun avait dû fuir pour se mettre au frais quelque part.

Profitons-en pour nous consacrer à nos tâches essentielles, se disait Odile en s’appliquant à perfectionner pendant des heures la structure de ses paragraphes ou la fluidité de sa phrase. Je me donne une semaine pour boucler mon introduction.

Ça la passionnait tellement qu’elle négligeait de boire suffisamment. De plus, sa climatisation se détraquait : alors qu’elle calait le variateur sur vingt degrés, elle le retrouvait, après avoir souffert plusieurs heures, sur trente degrés, trente-deux degrés, voire sur quinze ! Après une recherche malaisée, elle retrouva le mode d’emploi, la garantie, et convoqua l’installateur pour qu’il la lui répare. Celui-ci passa une demi-journée à y travailler et conclut qu’il ne comprenait pas, peut-être y avait-il eu un faux contact, en tout cas chaque appareil avait été vérifié et l’ensemble marcherait dorénavant impeccablement. Or, dès le lendemain, le compteur de chaque pièce annonçait les températures les plus variées et souvent les plus aberrantes.

Odile n’éprouva pas le besoin de rappeler l’artisan car elle avait saisi l’origine de ces dysfonctionnements : l’intruse.

Nul doute que la vieillarde devait trouver amusant de modifier dans son dos les instructions. Puisque Odile commençait à se sentir moulue – le travail, la chaleur, l’oubli de boire –, elle décida de guetter l’intruse, de la surprendre la main dans le sac et de lui régler son compte une fois pour toutes.

Lorsqu’elle fut certaine d’être seule, elle s’embusqua dans le placard à balais, éteignit et attendit.

Combien de temps demeura-t-elle en faction ? Elle n’aurait su le dire. À croire que la vieille dame avait deviné qu’on l’attendait… Après quelques heures, taraudée par la soif, Odile sortit du placard et regagna le salon. Là, Dieu seul sait pourquoi, elle éprouva l’envie subite d’un pastis, ouvrit le bar, se servit un verre, et, après une gorgée, fut attirée par une chose très étrange. Un livre, dans la bibliothèque, portait son nom, Odile Versini, inscrit sur la tranche. Après l’avoir extrait de l’étagère, elle resta confondue par la couverture : il s’agissait de sa thèse, la thèse qu’elle était en train d’écrire. Elle la découvrait complète, terminée, imprimée sur quatre cents pages, publiée par un éditeur prestigieux dont elle n’aurait pas osé rêver. Qui lui avait fait ce canular ?

Elle parcourut les premières pages et pâlit davantage. Elle retrouvait la teneur de son introduction – celle sur laquelle elle planchait depuis des jours – mais aboutie, mieux écrite, davantage maîtrisée.

Que se passait-il ?

En relevant la tête, elle aperçut l’intruse. La vieille dame, tranquillement, la toisait. Non, ce coup-ci, c’est trop. Rebroussant chemin, elle se précipita dans le placard, saisit la canne de golf qu’elle avait choisie comme arme et revint pour s’expliquer définitivement avec l’intruse.

 

 

Devant la fenêtre donnant sur les jardins du Trocadéro, Yasmine contemplait la pluie qui venait réconcilier la terre avec le ciel et suspendre l’épidémie de mort.

Derrière elle, la pièce n’avait pas changé, toujours chargée de livres, contenant des collections précieuses pour quiconque s’intéresse au Moyen-Orient. Ni son mari ni elle n’avaient le temps de changer le décor ou les meubles. Ils entreprendraient les travaux plus tard ; en revanche, ils n’avaient pas hésité à quitter le minuscule appartement situé sur le périphérique où ils s’entassaient avec leurs deux enfants pour emménager ici.

Justement, derrière elle, Jérôme et Hugo découvraient les plaisirs d’une télévision alimentée par satellite et ne cessaient de zapper.

— C’est génial, maman, il y a des chaînes arabes !

Ne s’attardant sur aucune émission, ils étaient plus enivrés d’avoir autant de programmes qu’attirés par l’idée d’en suivre un.

De retour, son mari se glissa dans son dos et l’embrassa à la naissance du cou. Yasmine pivota, plaqua sa poitrine contre la sienne. Ils s’enlacèrent.

— Sais-tu que j’ai feuilleté l’album de famille : c’est fou ce que tu ressembles à ton père !

— Ne dis pas ça.

— Pourquoi ? Ça te peine parce qu’il est mort en Égypte lorsque tu avais six ans…

— Non, ça me chagrine parce que cela me fait penser à maman. Souvent, elle me prenait pour lui, elle m’appelait Charles.

— N’y songe plus. Pense à ta mère lorsqu’elle était en forme, une intellectuelle brillante, pleine d’esprit et de repartie, qui m’a toujours beaucoup impressionnée. Oublie les deux dernières années.

— Tu as raison. Seule ici, à cause de cette maladie d’Alzheimer, elle ne se reconnaissait plus elle-même… Puisque, à cause de sa mémoire qui s’effaçait, elle rajeunissait, elle prenait pour une intruse la vieille femme qu’elle rencontrait dans les miroirs. Si on l’a retrouvée étendue avec sa canne de golf devant la glace brisée, c’est sans doute parce qu’elle avait voulu menacer l’intruse puis s’en défendre lorsqu’elle a cru que l’autre allait la frapper.

— Nous irons la voir dimanche.

Yasmine caressa les joues de François et ajouta en approchant ses lèvres :

— C’est moins pénible, maintenant, depuis qu’elle est remontée à l’époque d’avant ton père. Elle ne nous confond plus. Quel âge a-t-elle, selon elle ?

Il abandonna sa tête contre l’épaule de Yasmine.

— Parfois, j’en viens à souhaiter qu’arrive très vite le jour où ma mère sera redevenue un nouveau-né pour que je la serre dans mes bras. Je lui dirai enfin combien je l’aime. Un baiser d’adieu pour moi. Pour elle, un baiser de bienvenue…

 

FIN

 

 (Lire avec attention ces trois dernières lignes qui contiennent tant...) JCP

29 décembre 2019

Trois citations plus une : Alexandre Jollien + ... et ...avec...

 

 

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Trois citations plus une qui, provenant chacune de régions du globe fort éloignées, n'en sont pas pour autant lointaines par leur esprit. 

 

◄►

1 - "C’est une sacrée liberté que de vivre comme si on avait tout le temps du monde, et bannir aussi bien la hâte que la paresse".

Alexandre Jollien, extrait de « Trois amis en quête de sagesse » écrit en coopération avec Matthieu Ricard et Christophe André (2017).

 

2 - "Pour aller plus vite, ralentissez". Maître zen anonyme.

Également cité dans le même ouvrage par le même auteur.

 

3 - "Qui se presse perd son temps" (Quien se apura pierde su tiempo). Proverbe patagon.

 

4 - Ajoutons l'historiette du disciple demandant à son maître zen :

- Combien de temps me faudra-t-il pour atteindre le satori (l'éveil) ?

- 30 Ans.

- C'est que je suis pressé...

- Dans ce cas, 50 ans.

 

►◄

Il convenait peut-être de réunir ces citations, rare et rassurante approche d'une même sagesse sans frontières.

6 juin 2013

Chroniques martiennes, Ray Bradbury. Première partie.

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 Ray Bradbury

Chroniques martiennes

Première partie comprenant :

Janvier 2030, Février 2030, Août 2030-1, Août 2030-2

 

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« Il est bon de renouveler les sources d’émerveillement, dit le philosophe.

Le voyage spatial nous a rendu nos âmes d’enfants. »

 

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JANVIER 2030

L’été de la fusée

 

                    À un moment donné c’était l’hiver en Ohio, avec ses portes fermées, ses fenêtres verrouillées, ses vitres masquées de givre, ses toits frangés de stalactites, les enfants qui skiaient sur les pentes, les ménagères engoncées dans leurs fourrures qui, tels de grands ours noirs, avançaient pesamment dans les rues verglacées. Puis une longue vague de chaleur balaya la petite ville. Un raz de marée d’air brûlant ; comme si on avait laissé ouvert un four de boulanger. La vibration de fournaise passa sur les pavillons, les buissons, les enfants. Les glaçons se détachèrent, se brisèrent, se mirent à fondre. Portes et fenêtres s’ouvrirent à la volée. Les enfants s’extirpèrent de leurs lainages. Les femmes se dépouillèrent de leurs défroques d’ours. La neige se liquéfia, révélant l’ancien vert des pelouses de l’été précédent. L’été de la fusée. On se passa le mot dans les maisons grandes ouvertes. L’été de la fusée. La touffeur de désert modifiait les broderies du givre sur les fenêtres, effaçait l’œuvre d’art. Skis et luges devenaient soudain inutiles. La neige qui tombait du ciel froid sur la ville se transformait en pluie chaude avant de toucher le sol. L’été de la fusée. Les gens se penchaient hors de leurs vérandas ruisselantes pour contempler le ciel rougeoyant. Sur sa rampe de lancement, la fusée crachait des nuages de flammes roses et une chaleur d’étuve. Dressée dans cette froide matinée d’hiver, elle donnait vie à l’été à chaque souffle de ses puissantes tuyères. La fusée commandait au climat, faisant régner un court moment l’été sur le pays.

 

 

 

FÉVRIER 2030

Ylla

 

Ils habitaient une maison toute en colonnes de cristal sur la planète Mars, au bord d’une mer vide, et chaque matin on pouvait voir Mrs. K déguster les fruits d’or qui poussaient sur les murs de cristal, ou nettoyer la maison avec des poignées de poudre magnétique qui, après avoir attiré toute la saleté, s’envolait dans le vent brûlant.

L’après-midi, quand la mer fossile était chaude et inerte, les arbres à vin immobiles dans la cour, la petite ville martienne, là-bas, tel un osselet, refermée sur elle-même, personne ne s’aventurant dehors, on pouvait voir Mr. K dans sa pièce personnelle, en train de lire un livre de métal aux hiéroglyphes en relief qu’il effleurait de la main, comme on joue de la harpe. Et du livre, sous la caresse de ses doigts, s’élevait une voix chantante, une douce voix ancienne qui racontait des histoires du temps où la mer n’était que vapeur rouge sur son rivage et où les ancêtres avaient jeté des nuées d’insectes métalliques et d’araignées électriques dans la bataille. Il y avait vingt ans que Mr. et Mrs. K vivaient au bord de la mer morte, dans la même maison qui avait vu vivre leurs ancêtres depuis dix siècles qu’elle tournait sur elle-même, accompagnant le soleil dans sa course, à la façon d’une fleur.

Mr. et Mrs. K n’étaient pas vieux. Ils avaient la peau cuivrée, les yeux pareils à des pièces d’or, la voix délicatement musicale des vrais Martiens. Jadis, ils aimaient peindre des tableaux au feu chimique, se baigner dans les canaux aux saisons où les arbres à vin les gorgeaient de liqueurs vertes, et bavarder jusqu’à l’aube près des portraits aux phosphorescences bleues dans le conversoir.

Mais ils n’étaient plus heureux.

Ce matin-là, debout entre les colonnes, Mrs. K écoutait les sables du désert se réchauffer, se liquéfier en une cire jaune qui avait l’air de fuir à l’horizon.

Il allait se passer quelque chose.

Elle attendit.

Elle surveillait le ciel bleu de Mars comme si, d’une seconde à l’autre, il pouvait se ramasser sur lui-même, se contracter, pour expulser quelque étincelant miracle sur le sable.

Rien ne se passa.

Fatiguée d’attendre, elle déambula entre les colonnes embuées. Une pluie fine jaillissait du sommet des fûts cannelés, rafraîchissant l’air brûlant, et retombait en douceur sur elle. Les jours de canicule, c’était comme marcher dans un ruisseau. Des filets d’eau fraîche faisaient miroiter les sols. Elle entendait au loin son mari qui jouait imperturbablement de son livre ; ses doigts ne se lassaient jamais des anciens chants. En secret, elle souhaita que revienne un jour où il passerait autant de temps à l’étreindre et à la caresser comme une petite harpe qu’il en consacrait à ses invraisemblables livres.

Mais non. Elle secoua la tête avec, à peine perceptible, un haussement d’épaules indulgent. Ses paupières se refermèrent doucement sur ses yeux dorés. Le mariage transformait les gens en vieillards routiniers avant l’âge.

Elle se laissa aller dans un fauteuil qui accompagna son mouvement pour épouser la forme de son corps. Elle ferma les yeux avec force, en proie à une sourde inquiétude.

Le rêve survint.

Ses doigts bruns frémirent, se soulevèrent, agrippèrent le vide. Un instant plus tard, elle se redressait, désorientée, haletante.

Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, comme si elle s’attendait à se trouver face à face avec quelqu’un. Elle parut déçue ; l’espace entre les piliers était vide. Son mari s’encadra dans une porte triangulaire. « Tu as appelé ? demanda-t-il avec irritation.

— Non ! clama-t-elle.

— Il me semblait t’avoir entendue crier.

— Ah bon ? J’étais à moitié endormie et j’ai fait un rêve.

— En plein jour ? Ce n’est pas dans tes habitudes. »

Elle restait là, comme si son rêve l’avait frappée en plein visage.

« Étrange, vraiment étrange, murmura-t-elle. Ce rêve.

— Ah oui ? »

Il n’avait manifestement qu’une envie : aller retrouver son livre.

« J’ai rêvé d’un homme.

— Un homme ?

— Grand. Un bon mètre quatre-vingt-cinq.

— Ridicule. Un géant, un géant difforme.

— D’une certaine façon... »

Elle cherchait ses mots.

« ... il avait l’air normal. Malgré sa taille. Et il avait... oh, je sais que tu vas trouver ça idiot... il avait les yeux bleus !

— Les yeux bleus ! Grands dieux ! s’écria Mr. K. Qu’est-ce que tu vas rêver la prochaine fois ? Je suppose qu’il avait des cheveux noirs ?

— Comment tu as deviné ? » Elle était surexcitée.

« J’ai pris la couleur la plus invraisemblable, répliqua-t-il froidement.

— Eh bien, oui, ils étaient noirs ! s’exclama-t-elle. Et il avait la peau très blanche ; pour ça, il sortait vraiment de l’ordinaire ! Il portait un uniforme étrange, il descendait du ciel et me parlait aimablement. » Elle sourit.

« Du ciel. Quelle absurdité !

— Il arrivait dans une chose en métal qui miroitait dans le soleil », se remémora-t-elle. Elle ferma les yeux pour en revoir la forme. « Dans mon rêve il y avait le ciel et quelque chose qui brillait comme une pièce lancée en l’air, et soudain ça grandissait et ça venait se poser doucement sur le sol, un engin argenté tout en longueur, cylindrique, inconnu. Puis une porte s’ouvrait dans le flanc de l’appareil et ce géant en sortait.

— Si tu travaillais un peu plus, tu ne ferais pas de ces rêves idiots.

— C’est loin de m’avoir déplu, répliqua-t-elle en se renversant dans son siège. Je ne me serais jamais cru autant d’imagination. Des cheveux noirs, des yeux bleus et une peau blanche ! Quel homme étrange, et pourtant... fort bien de sa personne.

— C’est prendre tes désirs pour la réalité.

— Tu es méchant. Je ne l’ai pas inventé exprès ; il s’est simplement introduit dans mon esprit pendant que je somnolais. Ça ne ressemblait pas à un rêve. C’était si inattendu, si différent. Il me regardait et me disait : « J’arrive de la troisième planète dans mon vaisseau. Je m’appelle Nathaniel York... »

— Un nom grotesque, impossible, objecta le mari.

— Bien sûr, puisque c’est un rêve, expliqua-t-elle avec douceur. Il disait aussi : « C’est le premier voyage interplanétaire. Nous ne sommes que deux à bord de notre vaisseau, mon ami Bert et moi."

— Encore un nom grotesque. — Et aussi : « Nous venons d’une ville sur la Terre ; c’est le nom de notre planète », poursuivit Mrs. K. C’est ce qu’il a dit. La Terre, c’est le terme qu’il a employé. Et il se servait d’une autre langue. Pourtant je le comprenais. Dans ma tête. De la télépathie, probablement. »

Mr. K tourna les talons. Elle l’arrêta d’un mot. « Yll ? lança-t-elle d’une petite voix. T’es-tu jamais demandé si... eh bien, s’il y avait des êtres vivants sur la troisième planète ?

— Aucune vie n’est possible sur la troisième planète, déclara le mari d’un ton patient. D’après nos hommes de science, l’atmosphère y est beaucoup trop riche en oxygène.

— Mais ne serait-ce pas passionnant si elle était habitée ? Et si ses habitants voyageaient dans l’espace à bord d’une espèce de vaisseau ?

— Allons, Ylla, tu sais à quel point je déteste ces crises de vague à l’âme. Retournons plutôt à nos affaires. »

 

Le jour tirait à sa fin quand elle se mit à chantonner en déambulant au milieu du chuchotis des colonnes dispensatrices de pluie. Toujours la même ritournelle. « C’est quoi, cette chanson ? » finit par lui lancer sèchement son mari en venant s’asseoir à la table-foyer. « Je ne sais pas. » Elle leva les yeux, soudain décontenancée. Porta une main à sa bouche, incapable de croire ce qui lui arrivait. Le soleil se couchait. La maison se repliait sur elle-même, comme une fleur géante, à mesure que la lumière déclinait. Un souffle de vent passa entre les colonnes ; la poche de lave argentée bouillonnait sur la table-foyer. La brise agita les cheveux feuille-morte de Mrs. K, murmurant à ses oreilles. Debout, silencieuse, ses yeux d’or alanguis et embués, elle contemplait les vastes étendues jaunâtres de la mer asséchée, comme en proie à quelque souvenir. « ’’Bois à mes yeux avec les tiens, et je te rendrai la pareille’’, entonna-t-elle à mi-voix, tout doux. ‘‘Ou laisse un baiser dans la coupe, et je me passerai de vin.’’ » À présent elle fredonnait tout en remuant légèrement les mains dans le vent, les yeux fermés. Elle acheva sa chanson.

C’était d’une suprême beauté.

« Je n’ai jamais entendu cette chanson. C’est toi qui l’as composée ? s’enquit Mr. K, l’œil inquisiteur.

— Non. Oui. En fait, je ne sais pas ! »

Elle hésitait, s’affolait. « Je n’en comprends même pas les paroles ; elles sont dans une langue inconnue !

— Quelle langue ? »

Hébétée, elle laissa tomber des morceaux de viande dans la lave en fusion. « Je ne sais pas. » Elle retira la viande un instant plus tard, cuite, et la lui servit sur une assiette. « C’est simplement une bêtise que j’ai inventée, je suppose. Je ne sais pas pourquoi. »

Il ne répondit pas. Il la regardait plonger la viande dans la vasque de feu grésillante. Le soleil avait disparu. Petit à petit, lentement, la nuit envahissait la pièce, noyant les colonnes, les noyant tous deux, comme un vin sombre déversé du plafond. Seule la lueur de la lave argentée éclairait leurs visages.

Elle se remit à fredonner l’étrange chanson.

Aussitôt, il bondit de son siège et, furieux, quitta la pièce.

 

Plus tard, il termina seul son dîner.

Quand il se leva, il s’étira, regarda sa femme et suggéra en bâillant :

« Prenons les oiseaux de feu et allons en ville voir un spectacle.

— Tu ne parles pas sérieusement ! dit-elle. Tu te sens bien ?

— Qu’est-ce que ça a de si extraordinaire ?

— Mais nous ne sommes pas sortis depuis six mois !

— Je crois que c’est une bonne idée.

— Te voilà bien prévenant tout à coup.

— Ne le prends pas comme ça, répondit-il avec humeur. Tu veux y aller ou pas ? »

Elle regarda le désert pâle. Les lunes blanches jumelles se levaient. L’eau fraîche coulait sans bruit entre ses orteils. Elle fut prise d’un embryon de frisson. Son désir le plus cher était de rester tranquillement ici, dans le silence, sans bouger, jusqu’à ce que la chose se produise, cette chose attendue toute la journée, cette chose qu’elle espérait contre toute espérance. Des bribes de chanson lui effleurèrent l’esprit.

« Je...

— Ça te fera du bien, insista-t-il. Allez, viens.

— Je suis fatiguée. Un autre soir.

— Voilà ton écharpe. » Il lui tendit un flacon. « Ça fait des mois que nous n’avons pas bougé. — Sauf toi, deux fois par semaine à Xi. » Elle évitait de le regarder.

« Les affaires.

— Ah bon ? » murmura-t-elle pour elle-même.

Du flacon s’écoula un liquide qui se transforma en une vapeur bleutée avant d’aller se poser, simple frémissement, autour de son cou.

 

Les oiseaux de feu attendaient sur le doux sable frais, rutilants comme un lit de charbons ardents. La nacelle blanche flottait dans le vent nocturne, claquant doucement au bout des mille rubans verts qui la reliaient aux oiseaux. Ylla prit place dans la nacelle et, sur un mot de son mari, les oiseaux s’élancèrent, tout feu tout flamme, vers le ciel sombre. Les rubans se tendirent, la nacelle se cabra. La glissade fit crisser le sable ; les collines bleues se mirent à défiler, laissant en arrière la maison, les piliers arroseurs, les fleurs en cage, les livres chantants, le murmure des ruisseaux sur le sol. Elle ne regardait pas son mari. Elle l’entendait exciter les oiseaux tandis qu’ils prenaient de la hauteur comme une myriade d’étincelles, comme l’explosion rouge et jaune d’un feu d’artifice, entraînant la nacelle à la façon d’un pétale, traversant le vent de leur flamboiement.

Elle ne s’intéressait point à l’échiquier d’ivoire des cités mortes qui glissait en contrebas, ni aux anciens canaux remplis de vide et de rêves. Ils survolaient des fleuves et des lacs asséchés comme une ombre lunaire, comme une torche ardente.

Elle ne regardait que le ciel.

Son mari dit quelque chose.

Elle était perdue dans la contemplation du ciel.

« Tu as entendu ce que j’ai dit ?

— Pardon ? »

Il soupira. « Tu pourrais faire attention.

— Je réfléchissais.

— Je n’ai jamais eu l’impression que tu étais une amoureuse de la nature, mais le ciel a vraiment l’air de t’intéresser ce soir.

— Il est magnifique.

— Je me demandais..., dit le mari lentement. J’ai envie d’appeler Huile ce soir. Histoire de savoir si on ne pourrait pas aller passer quelque temps, oh, une huitaine de jours, pas plus, dans les montagnes Bleues. Ce n’est qu’une idée en l’air...

— Les montagnes Bleues ! »

Une main accrochée au bord de la nacelle, elle se retourna brusquement vers lui.

« Oh, c’est une simple suggestion.

— Quand veux-tu partir ? demanda-t-elle en tremblant.

— Je pensais qu’on pourrait s’en aller demain matin. Tu sais bien, départ de bonne heure et tout ça, dit-il négligemment.

— Mais nous ne partons jamais si tôt dans l’année !

 — Je pensais que pour une fois... » Il sourit. « Ça nous ferait du bien de changer d’air. Un peu de repos et de tranquillité. Tu sais bien. Tu n’as rien d’autre de prévu ? Alors on part, d’accord ? »

Elle prit sa respiration, attendit, puis répliqua : « Non.

— Quoi ? » Son exclamation fit sursauter les oiseaux. La nacelle fit une embardée.

« Non, répéta-t-elle d’une voix ferme. C’est décidé. Je n’ai pas envie de partir. »

Il la regarda. Ils n’échangèrent plus un mot. Elle lui tourna le dos.

Les oiseaux continuaient de voler, myriade de brandons lancés dans le vent. 

 

À l’aube, se faufilant entre les colonnes de cristal, le soleil dissipa le brouillard qui soutenait Ylla dans son sommeil. Toute la nuit, elle était restée en suspens au-dessus du sol, flottant sur le moelleux tapis de brume que diffusaient les murs dès qu’elle s’allongeait pour se reposer. Toute la nuit, elle avait dormi sur cette rivière muette, comme une barque sur un courant silencieux. À présent, la brume s’estompait, baissait de niveau pour la déposer enfin sur la berge de l’éveil. Elle ouvrit les yeux. Debout au-dessus d’elle, son mari l’observait comme s’il était planté là depuis des heures. Sans savoir pourquoi, elle se sentit incapable de le regarder en face. « Tu as encore rêvé, dit-il. Tu as parlé tout haut et ça m’a empêché de dormir. Je crois vraiment que tu devrais voir un docteur.

— Ça ira.

— Tu n’as pas arrêté de bavarder en dormant !

— Vraiment ? »

Elle entreprit de se redresser. Le petit jour était froid dans la pièce. Toujours allongée, Ylla se sentait envahie par une lumière grisâtre.

« À quoi rêvais-tu ? »

Elle dut réfléchir un instant pour s’en souvenir.

« À ce vaisseau. Il descendait encore une fois du ciel, se posait, et l’homme de haute taille en sortait, me parlait, plaisantait avec moi en riant. C’était très agréable. »

Mr. K toucha une colonne. Des jets d’eau chaude jaillirent dans un nuage de vapeur, chassant l’air froid. Le visage de Mr. K demeurait impassible.

« Et alors, reprit sa femme, cet homme qui disait porter ce nom étrange, Nathaniel York, me disait que j’étais belle et... et m’embrassait.

— Ha ! » s’écria le mari en se détournant avec violence, les mâchoires crispées.

« Ce n’est qu’un rêve, dit-elle, amusée.

— Garde tes rêves stupides de bonne femme pour toi !

— Tu te conduis comme un enfant. »

Elle se laissa retomber sur les derniers restes de brume chimique. Un instant plus tard, elle laissa échapper un petit rire.

« Je pensais à d’autres détails de mon rêve, avoua-t-elle.

— Ah oui ? Lesquels ? Lesquels ? s’emporta-t-il.

— Yll, quel sale caractère tu as.

— Dis-moi ! exigea-t-il. Tu n’as pas le droit de me faire des cachotteries ! »

Le teint sombre, les traits tendus, il se dressait au-dessus d’elle.

« Je ne t’ai jamais vu dans cet état, répliqua-t-elle, mi-choquée, mi-égayée. Tout simplement, ce Nathaniel York me disait... eh bien, il me disait qu’il allait m’embarquer dans son vaisseau, dans le ciel avec lui, et m’emmener sur sa planète.

C’est vraiment ridicule.

— On ne peut plus ridicule ! » Il hurlait presque.

« Tu aurais dû t’entendre lui faire fête, lui parler, chanter avec lui... Grands dieux, toute la nuit. Tu aurais dû t’entendre !

— Yll !

— Quand est-ce qu’il atterrit ? Quand est-ce qu’il arrive avec son maudit vaisseau ?

— Parle moins fort, Yll.

— Je parlerai comme j’en ai envie ! »

Il se pencha sur elle avec raideur. « Et dans ce rêve... » Il lui saisit le poignet. « ... le vaisseau ne se posait-il pas à Verte Vallée ? Hein ? Réponds-moi !

— Ma foi, oui...

— Et il s’y posait cet après-midi, n’est-ce pas ? poursuivit-il.

— Oui, oui, je crois, oui, mais seulement en rêve !

— Bon. » Il rejeta brusquement sa main. « Tu fais bien de ne pas mentir. J’ai entendu tout ce que tu as dit dans ton sommeil. Tu as parlé de la vallée et de l’heure. » Le souffle court, il marchait entre les piliers comme un homme aveuglé par un éclair. Lentement, il reprit haleine. Elle le regardait comme s’il était devenu fou. Enfin, elle se leva et s’approcha de lui.

« Yll, murmura-t-elle.

— Ça va.

— Tu es malade.

— Non. » Il s’imposa un sourire las. « Puéril, c’est tout. Pardonne-moi, ma chérie. » Il lui donna une tape maladroite. « Trop de travail ces temps-ci. Excuse-moi. Je crois que je vais aller m’allonger un peu...

— Tu étais si énervé...

— Ça va maintenant. Ça va très bien. » Il souffla. « Oublions cet incident. Tiens, j’en ai entendu une bien bonne sur Uel hier, je voulais te raconter ça. Si tu préparais le petit déjeuner ? Je te dirai ce qu’il en est. Et ne parlons plus de tout ça.

— Ce n’était qu’un rêve.

— Bien sûr. » Il lui déposa un baiser machinal sur la joue. « Un simple rêve. »

 

À midi le soleil était haut et brûlant et les collines vibraient dans la lumière.

« Tu ne vas pas en ville ? demanda Ylla.

— En ville ? » Il souleva légèrement les sourcils.

« C’est le jour où tu as l’habitude d’y aller. » Elle régla une cage à fleurs sur son piédestal. Les fleurs frémirent, ouvrant avidement leurs bouches jaunes. Il referma son livre.

« Non. Il fait trop chaud, et il est tard.

— Ah bon. »

Une fois qu’elle se fut acquittée de sa tâche, elle se dirigea vers la porte.

« Alors à bientôt.

— Un instant ! Où vas-tu ? »

Elle avait déjà franchi le seuil.

« Chez Pao. Elle m’a invitée ! 

— Aujourd’hui ?

— Il y a longtemps que je ne l’ai pas vue. C’est à deux pas.

— À Verte Vallée, n’est-ce pas ?

— Oui, juste un petit tour, je pensais que... »

Elle pressa le pas. « Désolé, vraiment désolé, dit-il en courant pour la rattraper, l’air fort contrarié par son étourderie. J’avais complètement oublié. J’ai invité le docteur Nlle cet après-midi.

— Le docteur Nlle ! »

Elle revint lentement sur ses pas. Il la prit par le coude et, d’une main ferme, la ramena à l’intérieur.

« Oui.

— Mais Pao...

— Pao peut attendre, Ylla. Nous devons recevoir Nlle. — Juste quelques minutes...

— Non, Ylla.

— Non ? » Il secoua la tête. « Non. Et puis c’est une sacrée trotte jusque chez Pao. Il faut traverser tout Verte Vallée, franchir le grand canal et en suivre le cours, non ? Sans parler de la chaleur qui t’attend et du fait que le docteur Nlle serait ravi de te voir. Alors ? »

Elle ne répondit pas. Elle n’avait qu’une envie : se sauver en courant et crier. Mais elle se contenta de s’asseoir dans son fauteuil et de se tourner lentement les doigts en fixant sur eux un regard vide, prise au piège.

« Ylla ? murmura-t-il. Tu vas rester ici, n’est-ce pas ?

— Oui, dit-elle au bout d’un long moment. Je vais rester.

— Tout l’après-midi ?

— Tout l’après-midi », confirma-t-elle d’une voix atone.

Tard dans la journée le docteur Nlle ne s’était pas encore présenté. Le mari d’Ylla n’en paraissait pas particulièrement surpris. Quand il commença à se faire très tard, il marmonna quelque chose, se dirigea vers un placard et en retira une arme inquiétante, un long tube jaunâtre se terminant par un soufflet et une détente. Il se retourna, son visage recouvert d’un masque d’argent martelé, inexpressif, le masque qu’il portait toujours quand il désirait cacher ses sentiments, le masque qui épousait si délicatement ses joues maigres, son menton et son front. Le masque jetait des éclairs tandis qu’il examinait l’arme redoutable que tenaient ses mains. Celle-ci émettait un bourdonnement continu, un bourdonnement d’insecte. On pouvait en faire jaillir des hordes d’abeilles dorées dans un hurlement strident. D’affreuses abeilles dorées qui piquaient, empoisonnaient et retombaient sans vie, comme des graines sur le sable.

« Où vas-tu ? demanda-t-elle.

— Hein ? » Il écoutait le soufflet, le bourdonnement maléfique. « Si le docteur Nlle est en retard, je ne vais pas m’embêter à l’attendre. Je sors chasser un peu. Je ne serai pas long. Je compte sur toi pour rester ici, d’accord ? » Le masque d’argent étincelait.

« Entendu.

— Et dis au docteur Nlle que je reviens. Que je suis simplement allé faire un tour à la chasse. » La porte triangulaire se referma. Les pas d’Yll décrurent le long de la colline. Elle le regarda s’éloigner dans le soleil jusqu’à ce qu’il ait disparu. Puis elle reprit ses occupations avec les poussières magnétiques et les fruits frais à cueillir aux murs de cristal. Elle travaillait avec énergie et promptitude, mais elle était parfois en proie à une sorte d’engourdissement et se surprenait à chanter cette chanson étrange, obsédante, et à contempler le ciel par-delà les colonnes de cristal.

Elle retenait son souffle et, rigoureusement immobile, attendait.

Ça se rapprochait.

Ça pouvait se produire d’un instant à l’autre. Comme lorsqu’on entendait un orage arriver. Il y avait le silence de l’attente, puis l’infime alourdissement de l’atmosphère tandis que la perturbation balayait le pays de ses sautes d’humeur, ses ombres et ses nuées. Le changement exerçait sa pression sur les oreilles et l’on était suspendu dans l’attente de l’orage imminent. On commençait à trembler. Le ciel se plombait, se colorait ; les nuages s’amoncelaient ; les montagnes viraient au gris fer. Les fleurs encagées exhalaient de légers soupirs avant-coureurs. On sentait frémir ses cheveux. Quelque part dans la maison, l’horloge vocale chantait : « C’est l’heure, c’est l’heure, c’est l’heure... » tout en douceur, simple tapotement d’eau sur du velours. Et puis l’orage. L’illumination électrique, les trombes d’eau sombre et de nuit retentissante s’abattaient, tels les barreaux d’une éternelle prison.

Il en allait ainsi à présent. Un orage se préparait, même si le ciel était clair. On attendait des éclairs, même en l’absence de tout nuage.

Ylla se déplaçait à travers la maison estivale privée de souffle. La foudre allait frapper d’un instant à l’autre ; il y aurait un coup de tonnerre, une boule de fumée, un silence, des pas dans l’allée, un petit heurt à la porte, et elle se précipitant pour ouvrir...

Pauvre folle ! se moqua-t-elle. Pourquoi te laisser aller à de telles extravagances dans ta petite tête désœuvrée ?

Et c’est alors que la chose arriva.

Une chaleur d’incendie se propagea dans l’atmosphère. Un bruit de tornade. Un reflet métallique traversa le ciel.

Ylla poussa un cri.

Elle courut entre les colonnes, ouvrit une porte en grand, se campa face aux collines. Mais il n’y avait plus rien.

Prête à dévaler la pente, elle se ravisa. Elle était censée rester ici, n’aller nulle part. Le docteur venait leur rendre visite et son mari serait furieux si elle se sauvait.

Elle attendit sur le seuil, haletante, une main tendue.

Elle scruta l’horizon en direction de Verte Vallée, mais ne vit rien.

Sotte que tu es. Elle rentra. Toi et ton imagination, pensa-telle. Ce n’était qu’un oiseau, une feuille, le vent, ou un poisson dans le canal. Assieds-toi.

Détends-toi.

Elle s’assit.

Une détonation retentit.

Très nette, sèche, le bruit de l’affreuse arme aux insectes.

Tout son corps sursauta au même moment. Il venait de loin. Un coup. Le vrombissement des abeilles si promptes à la détente. Un coup. Puis un second, précis et froid, tout là-bas.

Son corps tressaillit de nouveau et, sans savoir pourquoi, elle se dressa et se mit à hurler, hurler, sans autre envie que de continuer à hurler.

Elle s’élança à travers la maison et, une fois de plus, ouvrit la porte en grand.

Les échos s’éteignaient peu à peu.

Se turent.

Elle attendit dans la cour, blême, durant cinq minutes.

Puis, à pas lents, la tête basse, elle erra de pièce en pièce, effleurant les objets du bout des doigts, les lèvres tremblantes, pour s’asseoir finalement dans la solitude de la chambre aux vins gagnée par la pénombre, toujours dans l’expectative. Elle se mit à essuyer un verre d’ambre du bout de son écharpe.

Dans le lointain, crissant sur le fin gravier, un bruit de pas.

Elle se releva et s’immobilisa au centre de la pièce silencieuse. Le verre tomba de ses doigts, se brisa en mille morceaux.

Les pas hésitèrent devant la porte d’entrée.

Fallait-il parler ? Fallait-il crier : « Entrez, oh, entrez » ?

Elle avança sur quelques mètres.

Les pas gravirent la montée. Une main fit tourner le loquet.

Les yeux fixés sur la porte, elle sourit.

La porte s’ouvrit. Elle cessa de sourire.

C’était son mari. Son masque d’argent luisait sans éclat.

Il entra et adressa un bref regard à sa femme. Puis, d’un coup sec, il ouvrit le soufflet de son arme, en fit tomber deux abeilles mortes, les entendit heurter le sol, les écrasa sous son pied et rangea le fusil vide dans un coin tandis qu’Ylla, courbée en deux, s’efforçait sans le moindre succès de ramasser les morceaux du verre brisé.

« Qu’est-ce que tu faisais ? demanda-t-elle.

— Rien », dit-il, le dos tourné. Il ôta son masque.

« Mais le fusil... Je t’ai entendu tirer. Deux fois.

— Je chassais, voilà tout. Ça fait du bien de temps en temps. Le docteur Nlle est arrivé ?

 — Non.

— Une seconde. » Il claqua des doigts d’un air chagrin.

« Tiens, ça me revient. C’est demain après-midi qu’il devait venir nous voir. Je suis vraiment trop bête. »

Ils se mirent à table. Elle regardait sa nourriture sans bouger les mains.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il sans lever les yeux de la lave bouillonnante où il plongeait sa viande.

— Je ne sais pas. Je n’ai pas faim.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je ne sais pas. C’est comme ça. »

Le vent se levait dans le ciel ; le soleil se couchait. La pièce, toute petite, semblait froide tout à coup.

« J’essayais de me souvenir, dit-elle dans le silence ambiant, face à la froide raideur de son mari aux yeux d’or.

— Te souvenir de quoi ? » Il buvait son vin à petites gorgées.

« De cette chanson. Cette si belle chanson. » Elle ferma les yeux et fredonna, mais ce n’était pas ça. « Je l’ai oubliée. Et va savoir pourquoi, je ne veux pas l’oublier.

C’est quelque chose dont je voudrais toujours me souvenir. »

Elle bougea les mains comme si le rythme pouvait l’aider à tout retrouver. Puis elle se laissa aller contre son dossier.

« Je n’arrive pas à me rappeler. » Et elle se mit à pleurer.

« Pourquoi pleures-tu ?

— Je ne sais pas, je ne sais pas, mais je ne peux pas m’en empêcher. Je suis triste sans savoir pourquoi, je pleure sans savoir pourquoi, mais je pleure. »

Elle se tenait la tête à deux mains ; ses épaules ne cessaient de s’agiter.

« Ça ira mieux demain », dit-il.

Elle ne leva pas les yeux vers lui ; son regard n’était fixé que sur le désert vide et les étoiles qui commençaient à scintiller dans le ciel noir, tandis que de très loin lui parvenaient un bruit de vent qui se levait et le froid clapotis de l’eau le long des canaux. « Oui, dit-elle. Ça ira mieux demain. »

 

 

 

AOÛT 2030 - 1

La nuit d’été

 

              Dans les galeries de pierre, les gens formaient des groupes et des grappes qui se glissaient dans les ombres au milieu des collines bleues. Une douce clarté tombait des étoiles et des deux lunes luminescentes de Mars. Au-delà de l’amphithéâtre, dans de lointaines ténèbres, se nichaient de petites agglomérations et des villas ; des eaux argentées s’étalaient en nappes immobiles et les canaux scintillaient d’un horizon à l’autre. C’était un soir d’été dans toute la paix et la clémence de la planète Mars. Sur les canaux de vin vert se croisaient des bateaux aussi délicats que des fleurs de bronze. Au sein des longues demeures qui s’incurvaient interminablement, pareilles à des serpents au repos, à travers les collines, les amants paressaient en échangeant des chuchotis dans la fraîcheur nocturne des lits. Quelques enfants couraient encore dans les ruelles à la lueur des torches, brandissant des araignées d’or qui projetaient des entrelacs de fils. Ça et là se préparait un souper tardif sur des tables où de la lave portée au blanc argent bouillonnait en sifflant. Dans les amphithéâtres d’une centaine de villes situées sur la face nocturne de Mars, les Martiens à la peau brune et aux yeux pareils à des pièces d’or étaient calmement conviés à fixer leur attention sur des estrades où des musiciens faisaient flotter une musique sereine, tel un parfum de fleur, dans l’air paisible. Sur une estrade une femme chantait. Un frémissement parcourut l’assistance. Elle s’arrêta de chanter, porta une main à sa gorge, fit un signe de tête aux musiciens et ils reprirent le morceau.

Et les musiciens de jouer et elle de chanter, et cette fois l’assistance soupira et se pencha en avant, quelques hommes se dressèrent sous le coup de la surprise, et un souffle glacé traversa l’amphithéâtre. Car c’était une chanson étrange et effrayante que chantait cette femme. Elle tenta d’empêcher les mots de franchir ses lèvres, mais ils étaient là :

 

La beauté marche avec elle, comme la nuit

Des deux qui sont voués au règne des étoiles ;

Et le plus beau du noir et de tout ce qui luit

Dans sa personne entière et ses yeux se dévoile...

 

La chanteuse se fit un bâillon de ses mains, interdite.

« Qu’est-ce que c’est que ces paroles ? demandaient les musiciens.

— Qu’est-ce que c’est que cette chanson ?

— Qu’est-ce que c’est que cette langue ? »

Et quand ils se remirent à souffler dans leurs trompes dorées, l’étrange musique s’éleva pour planer au-dessus des spectateurs qui maintenant quittaient leurs sièges en parlant à voix haute. « Qu’est-ce qui te prend ? se demandaient mutuellement les musiciens.

— Quel air tu jouais ?

— Et toi, qu’est-ce que tu joues ? »

La femme fondit en larmes et quitta la scène en courant. Le public déserta l’amphithéâtre.

Et partout, dans toutes les villes de Mars, jetant le trouble, le même phénomène s’était produit. Une froidure de neige s’était emparée de l’atmosphère. Dans les ruelles enténébrées, sous les torches, les enfants chantaient :

 

Et quand elle arriva,

Il n’y avait plus rien,

Et son chien fit tintin !

 

« Hé, les enfants ! criaient des voix. C’était quoi cette chanson ? Où l’avez-vous apprise ?

— Elle nous est venue comme ça, d’un coup. C’est des mots qu’on ne comprend pas. »

Les portes claquaient. Les rues se vidaient. Au-dessus des collines bleues une étoile verte se leva. Sur toute la face nocturne de Mars les amants se réveillaient pour écouter leurs bien-aimées fredonner dans l’obscurité.

« Quel est donc cet air ? »

Et dans un millier de villas, au milieu de la nuit, des femmes se réveillaient en hurlant. Il fallait les calmer tandis que leur visage ruisselait de larmes.

« Là, là. Dors. Qu’est-ce qui ne va pas ? Un rêve ?

— Quelque chose d’affreux va arriver demain matin.

— Il ne peut rien arriver, tout va bien. » Sanglot hystérique.

« Ça se rapproche, ça se rapproche de plus en plus !

— Il ne peut rien nous arriver. Quelle idée ! Allons, dors. Dors. »

Tout était calme dans les petites heures du matin martien, aussi calme que les fraîches ténèbres d’un puits. Les étoiles brillaient dans les eaux des canaux ; les enfants étaient pelotonnés dans leur chambre et le bruit de leur respiration, les poings refermés sur leurs araignées d’or ; les amants étaient enlacés, les lunes couchées, les torches froides, les amphithéâtres de pierre déserts.

Le silence ne fut rompu qu’à l’approche de l’aube par un veilleur de nuit qui, au loin, dans les sombres profondeurs d’une rue solitaire, fredonnait en marchant une étrange chanson...

 

 

 

AOÛT 2030 - 2

Les hommes de la Terre

 

La personne qui frappait à la porte faisait preuve d’une belle insistance.

Mrs. Ttt ouvrit à la volée.

« Oui ?

— Vous parlez notre langue ? » L’homme qui se tenait sur le seuil n’en revenait pas.

« Je parle ce que je parle.

— Impeccablement, je dois dire ! » Il portait un uniforme. Trois hommes l’accompagnaient, ne tenant pas en place, tout sourires, très sales.

« Qu’est-ce que vous voulez ? demanda impérativement Mrs. Ttt.

— Vous êtes une Martienne ! » L’homme souriait.

« Le mot ne vous est certainement pas familier. C’est une expression terrienne. »

Il désigna ses compagnons de la tête. « Nous sommes originaires de la Terre. Je suis le capitaine Williams. Nous venons de nous poser sur Mars, et nous voici, la Deuxième Expédition. Il y a eu une Première Expédition, mais nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. Enfin, bref, nous voilà. Et vous êtes la première Martienne que nous rencontrons !

— Martienne ? » Elle haussa les sourcils.

« Je veux dire par là que vous vivez sur la quatrième planète à partir du soleil. Exact ?

— Élémentaire, dit-elle d’un ton sec en les toisant.

— Et nous (il appuya sa main rose et grassouillette contre sa poitrine), nous sommes de la Terre. D’accord, les gars ?

— D’accord, chef ! firent-ils en chœur.

— Vous êtes ici sur Tyrr, si vous tenez à savoir le vrai nom de cette planète.

— Tyrr, Tyrr. » Le capitaine faillit s’étrangler de rire. « Quel nom charmant ! Mais dites-moi, ma bonne dame, comment se fait-il que vous parliez si parfaitement notre langue ?

— Je ne parle pas, je pense. Télépathie ! Bonjour ! »

Et elle claqua la porte. Un instant après, l’impossible personnage frappait de nouveau. Elle rouvrit la porte en coup de vent. « Quoi encore ? » s’enquit-elle. L’homme était toujours là, s’efforçant de sourire, l’air désorienté. Il tendit les mains.

« Je ne crois pas que vous compreniez...

— Quoi ? » lança-t-elle sèchement.

L’homme la regarda bouche bée. «Nous venons de la Terre !

— Je n’ai pas le temps. J’ai beaucoup de cuisine à faire aujourd’hui, sans parler du ménage, de la couture et de tout le reste. Il est évident que c’est Mr. Ttt que vous désirez voir ; il est en haut, dans son bureau.

— Oui, fit l’homme de la Terre, interdit, l’œil clignotant. C’est ça, introduisez-nous auprès de Mr. Ttt.

— Il est occupé. »

Elle leur reclaqua la porte au nez. Cette fois-ci, on cogna sans le moindre ménagement.

« Dites donc ! » cria l’homme quand la porte se rouvrit. Et il se jeta à l’intérieur, comme pour prendre la femme par surprise.

« En voilà une façon de traiter les visiteurs !

— Sur mon sol propre ! hurla-t-elle. De la boue ! Sortez d’ici ! Si vous voulez entrer chez moi, nettoyez d’abord vos bottes. »

L’homme regarda ses bottes boueuses, en proie au plus complet désarroi. « Le moment est mal choisi pour de telles vétilles. Je pense que nous devrions plutôt fêter l’événement. »

Il la regarda un long moment, comme si cela pouvait l’aider à comprendre.

« Si vous avez fait tomber mes petits pains cristallisés dans le four, s’exclama-t-elle, je vous flanque des coups de bâton ! »

Elle alla jeter un coup d’œil dans un petit four brûlant, puis revint, le visage rouge et moite. Ses yeux étaient d’un jaune éclatant, sa peau d’un brun doux, et elle avait la minceur et la vivacité d’un insecte. Quant à sa voix, elle était métallique et coupante.

« Attendez ici. Je vais voir si Mr. Ttt peut vous recevoir un moment. C’est à quel sujet, déjà ? »

L’homme lâcha un affreux juron, comme si elle lui avait assené un coup de marteau sur les doigts.

« Dites-lui que nous venons de la Terre et que ça n’a encore jamais été fait !

— Qu’est-ce qui n’a pas encore été fait ? » Elle leva sa main brune. « Peu importe. Je reviens tout de suite. »

Le bruit léger de ses pas s’éloigna dans la maison en pierre.

Dehors, l’immense ciel bleu de Mars était chaud et immobile comme les profondeurs d’une mer tiède. Le désert martien cuisait au soleil, pareil à une marmite de glaise préhistorique. Des ondes de chaleur s’élevaient en miroitant. Une petite fusée reposait au sommet d’une colline voisine. De larges empreintes de pas descendaient de la fusée vers la porte de la maison. On entendit des voix se quereller à l’étage. Dans l’entrée, les hommes se regardèrent, changeant de jambe d’appui, se tripotant les doigts, cramponnant leur ceinturon.

Une voix d’homme tempêta en haut. La voix de la femme répliqua.

Au bout d’un quart d’heure, ne sachant que faire, les Terriens se mirent à aller et venir sur le seuil de la cuisine. « On s’en grille une ? » demanda l’un des hommes. Quelqu’un sortit un paquet de cigarettes. Chacun alluma la sienne et souffla de longs filets de fumée blanchâtres. Ils rajustèrent leur uniforme, rectifièrent leur col.

En haut, les vociférations continuaient leur sérénade.

Le chef de la troupe regarda sa montre. « Vingt-cinq minutes, dit-il. Je me demande ce qu’ils peuvent bien trafiquer, là-haut. » Il s’approcha d’une fenêtre et regarda dehors.

« Ça tape, dit l’un des hommes.

— Ouais », fit un autre dans la chaude torpeur de ce début d’après-midi.

Les voix s’étaient réduites à un murmure et cédaient maintenant place au silence. Plus un bruit dans la maison. Les hommes n’entendaient que leur propre respiration.

Une heure s’écoula dans le silence.

« J’espère que nous n’avons pas créé d’incident », dit le capitaine.

Il alla jeter un coup d’œil dans le salon. Mrs. Ttt était là, arrosant des fleurs qui poussaient au centre de la pièce.

« Je savais bien que j’avais oublié quelque chose », dit-elle en voyant le capitaine.

Elle se dirigea vers la cuisine.

« Désolée. » Elle lui tendit un bout de papier. « Mr. Ttt est beaucoup trop occupé. »

Elle retourna à ses fourneaux.

« De toute façon, ce n’est pas Mr. Ttt que vous voulez voir ; c’est Mr. Aaa. Allez avec ce mot à la ferme voisine, près du canal bleu, et Mr. Aaa vous renseignera sur tout ce que vous voulez savoir.

— Nous ne voulons rien savoir, objecta le capitaine avec une moue de ses lèvres épaisses. Nous savons déjà.

— Vous avez ce mot, qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? » lança-t-elle d’un ton indiquant que, pour elle, la conversation était terminée.

« Bon », fit le capitaine, sans se décider à partir. Il restait planté là comme s’il attendait quelque chose. On aurait dit un enfant en contemplation devant un arbre de Noël vide.

« Bon, reprit-il. Venez, les gars. » Les quatre hommes replongèrent dans la touffeur somnolente du jour.

 

Une demi-heure plus tard, Mr. Aaa, installé dans sa bibliothèque, sirotait un peu de feu électrique dans une coupe en cristal lorsqu’il entendit les voix dans l’allée en pierre. Il se pencha à la fenêtre et regarda les quatre hommes en uniforme qui le lorgnaient.

« Vous êtes Mr. Aaa ? lancèrent-ils.

— Lui-même.

— Mr. Ttt nous a recommandé de nous adresser à vous ! cria le capitaine.

— En quel honneur ?

— Il était occupé !

— C’est bien dommage, fit Mr. Aaa, sarcastique. Croit-il que je n’ai rien d’autre à faire que recevoir les gens dont il n’a pas le temps de s’occuper ?

— Là n’est pas la question, monsieur, cria le capitaine.

— Pour moi, si. J’ai des tas de choses à lire. Mr. Ttt manque de considération. Ce n’est pas la première fois qu’il me traite à la légère. Cessez d’agiter vos mains, monsieur, je n’ai pas fini. Et accordez-moi votre attention.

En général, on m’écoute quand je parle. Et vous allez m’écouter poliment ou je ne dirai plus rien. »

Dans la cour, les quatre hommes se dandinaient, la bouche entrouverte, mal à l’aise, et le capitaine, les veines du visage saillantes, eut un instant les larmes aux yeux.

« Enfin, les sermonna Mr. Aaa, trouvez-vous correct de la part de Mr. Ttt de manquer à ce point d’éducation ? »

Les quatre hommes le regardaient fixement sous la canicule.

« Nous venons de la Terre ! dit le capitaine.

— Je trouve cela extrêmement discourtois de sa part, rumina Mr. Aaa.

— Une fusée. Nous sommes venus dedans. Là-bas !

— Ce n’est pas la première fois que Mr. Ttt dépasse les bornes, voyez-vous.

— De la Terre. D’une seule traite.

— Vraiment, pour un peu, je l’appellerais pour lui dire deux mots.

— Rien que nous quatre ; moi et ces trois hommes, mon équipage.

— Je vais l’appeler, oui, c’est décidé !

— Terre. Fusée. Hommes. Voyage. Espace.

— L’appeler et le remettre à sa place ! » s’écria Mr. Aaa.

Il s’éclipsa comme une marionnette de guignol.

Pendant une minute, un échange de voix furieuses se fît entendre par le truchement de quelque étrange appareil. En bas, le capitaine et son équipage contemplaient avec regret leur joli vaisseau posé sur la colline, si docile, si agréable, si élégant.

Mr. Aaa réapparut brusquement à la fenêtre, tout triomphant.

« Je l’ai provoqué en duel, grands dieux ! En duel !

— Mr. Aaa..., reprenait posément le capitaine.

— Je l’étendrai raide, vous entendez !

— Mr. Aaa, j’aimerais vous expliquer. Nous avons fait près de cent millions de kilomètres. »

 

Pour la première fois, Mr. Aaa accorda quelque intérêt au capitaine.

« D’où avez-vous dit que vous veniez ? »

Le visage du capitaine s’illumina. En aparté, il glissa à ses hommes : « Enfin, on y arrive ! » Puis, s’adressant à Mr. Aaa :

« Nous avons fait un voyage de cent millions de kilomètres. Depuis la Terre ! »

Mr. Aaa se mit à bâiller.

« À cette époque de l’année, ça ne fait que quatre-vingts millions de kilomètres. »

Il se saisit d’une arme d’aspect terrifiant.

« Bon, à présent il faut que j’y aille. Reprenez ce billet stupide, bien que je ne voie pas de quelle utilité il peut vous être, et allez de l’autre côté de cette colline, jusqu’à une petite ville du nom de Iopr. Vous raconterez tout ça à Mr. III. C’est l’homme qu’il vous faut. Pas Mr. Ttt, c’est un imbécile et je vais le tuer. Ni moi, vous ne relevez pas de mes compétences.

— Compétences, compétences ! bêla le capitaine. Faut-il avoir des compétences particulières pour accueillir des Terriens ?

— Ne soyez pas stupides, chacun sait cela. »

Mr. Aaa dévala les escaliers. « Au revoir ! »

Et il fonça dans l’allée comme un compas pris de folie.

Les quatre voyageurs restaient cloués par la stupeur. Finalement le capitaine déclara :

« On va bien trouver quelqu’un pour nous écouter.

— On pourrait peut-être s’en aller et revenir plus tard, proposa un des hommes d’une voix morne. On devrait peut-être décoller et réatterrir. Leur donner le temps d’organiser une réception.

— C’est peut-être une bonne idée », murmura le capitaine au comble de l’accablement.

La petite ville était pleine de gens qui allaient et venaient, entraient et sortaient, échangeaient des saluts. Ils portaient des masques dorés, des masques bleus ou pourpres pour le plaisir de la variété, des masques aux lèvres d’argent et aux sourcils de bronze, des masques rieurs ou renfrognés, selon l’humeur de leur propriétaire.

 

Les quatre hommes, ruisselants de sueur après leur longue marche, s’arrêtèrent pour demander à une petite fille où habitait Mr. III.

« Là-bas », indiqua l’enfant du menton.

Plein d’espoir, le capitaine mit posément un genou à terre et contempla le doux visage enfantin. « Petite fille, je veux te dire quelque chose. »

Il l’assit sur son genou et enserra délicatement ses menottes dans ses grosses mains, comme s’il s’apprêtait à lui conter une histoire destinée à l’endormir qu’il aurait lentement élaborée, avec force détails mûrement choisis.

« Eh bien, voilà, petite fille. Il y a six mois, une autre fusée s’est posée sur Mars. Dedans se trouvaient un homme du nom de York et son équipier. Qu’est-ce qu’il leur est arrivé ? Nous n’en savons rien. Peut-être se sont-ils écrasés. Ils sont venus dans une fusée. Nous aussi. Tu devrais voir ça ! Une fusée énorme. Nous sommes donc la Deuxième Expédition, envoyée après la Première. Et nous sommes venus d’une traite de la Terre... »

La petite fille dégagea machinalement une de ses mains et appliqua sur son visage un masque d’or dépourvu d’expression. Puis elle exhiba une araignée d’or et la laissa tomber sur le sol tandis que le capitaine continuait de parler. L’araignée-jouet grimpa docilement jusqu’au genou de l’enfant tandis qu’elle l’observait d’un œil tranquille par les fentes de son masque impassible. Le capitaine la secoua doucement pour l’obliger à écouter son histoire.

« Nous sommes des Terriens, dit-il. Tu me crois ?

— Oui. »

Le regard de la petite se concentra sur ses orteils, qu’elle tortillait dans la poussière.

« Très bien. »

Le capitaine lui pinça le bras, mi-enjoué, mi-agacé, pour l’obliger à le regarder.

« Nous avons construit notre fusée nous-mêmes. Ça aussi, tu le crois ? »

La fillette se fourra un doigt dans le nez.

« Oui.

— Et – sors ton doigt de ton nez, petite – je suis le capitaine, et...

— Jamais personne n’avait traversé l’espace dans une grande fusée, récita la jeune créature, les yeux fermés.

— Magnifique ! Comment sais-tu ça ?

— Oh, la télépathie. »

Elle s’essuya négligemment un doigt sur le genou.

« Eh bien, ça ne te transporte pas ? s’écria le capitaine. Tu n’es pas contente ?

— Vous feriez bien d’aller voir Mr. III tout de suite. »

Elle lâcha son jouet.

« Mr. III sera ravi de vous parler. »

Elle s’enfuit en courant, son araignée galopant docilement derrière elle. Le capitaine, toujours accroupi, la main tendue, la regarda partir. Les yeux noyés, bouche bée, il contempla ses paumes vides. Les trois autres surplombaient leur ombre, immobiles. Ils crachèrent sur les pavés...

Mr. III vint leur ouvrir. Il était sur le point de partir pour une conférence, mais il avait une minute à leur accorder s’ils voulaient bien se dépêcher d’entrer pour lui expliquer ce qu’ils désiraient...

« Un peu d’attention, répondit le capitaine, les yeux rouges, épuisé. Nous sommes originaires de la Terre, nous avons une fusée, nous sommes quatre, équipage et capitaine, nous sommes exténués, nous avons faim, nous voudrions un endroit pour dormir. Nous aimerions que quelqu’un nous remette les clés de la cité ou quelque chose d’approchant, nous aimerions qu’on nous serre la main et qu’on nous dise ‘‘Bravo !’’ ou ‘‘Félicitations, mon vieux !’’. Voilà qui résume en gros la situation. »

Mr. III était un homme grand et mince, vaporeux, dont les yeux jaunes étaient dissimulés par d’épaisses lentilles bleu foncé. Il se pencha sur son bureau et étudia quelques papiers, s’interrompant de temps en temps pour décocher à ses hôtes un regard pénétrant.

« Bon, je n’ai pas les formulaires ici, on dirait. »

Il fourragea dans les tiroirs de son bureau.

« Voyons, où ai-je bien pu les mettre ? »

Il prit un air pensif.

« Quelque part. Quelque part. Ah, les voici ! Tenez ! »

Il leur tendit les papiers d’un geste sec.

« Naturellement, il va vous falloir signer ça.

— Faut-il vraiment en passer par tout ce cirque ? » Les culs de bouteille de Mr. III se fixèrent sur lui.

« Vous dites que vous venez de la Terre, n’est-ce pas ? Eh bien, vous n’avez qu’une chose à faire : signer. »

Le capitaine inscrivit son nom. « Voulez-vous que mes hommes signent aussi ? »

Mr. III regarda le capitaine, puis les trois autres, et laissa fuser un rire moqueur.

« Eux, signer ! Ah ! Elle est bien bonne ! Eux, oh, eux, signer ! »

Il en avait les larmes aux yeux. Il se tapa sur la cuisse et se plia en deux, secoué par le fou rire. « Eux, signer ! » répéta-t-il, cramponné au bureau.

Les quatre hommes se renfrognèrent.

« Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

— Eux, signer ! fit Mr. III dans un souffle, défaillant d’hilarité. Vraiment trop drôle. Il faudra que je raconte ça à Mr. Xxx ! »

Il examina le formulaire signé tout en continuant de rire.

« Tout semble en ordre. » Il hocha la tête. « Y compris l’accord pour l’euthanasie s’il faut finalement en arriver là. » Il gloussa.

« L’accord pour quoi ?

— Taisez-vous. J’ai quelque chose pour vous. Tenez. Prenez cette clé. »

Le capitaine rougit.

« C’est un grand honneur.

— Ce n’est pas la clé de la cité, idiot ! le rembarra Mr. III. Simplement la clé de la Maison. Suivez ce couloir, ouvrez la grande porte, entrez et refermez bien comme il faut. Vous pouvez passer la nuit là-bas. Demain matin, je vous enverrai Mr. Xxx. »

Méfiant, le capitaine prit la clé et resta là à fixer le sol. Ses hommes ne bougeaient pas. Ils semblaient avoir perdu tout leur sang et leur fièvre de voyageurs de l’espace. Ils étaient vidés, à sec.

« Qu’est-ce que vous avez ? Qu’est-ce qui cloche ? demanda Mr. III. Qu’est-ce que vous attendez ? Que voulez-vous d’autre ? »

Il vint regarder le capitaine sous le nez.

« Maintenant ça suffit !

— Je suppose que vous ne pourriez même pas..., suggéra le capitaine. Je veux dire, enfin... essayer, ou envisager... » Il hésita. « Nous avons travaillé dur, nous avons fait un long voyage, alors peut-être pourriez-vous ne serait-ce que nous serrer la main et dire « Bien joué !", vous ne... croyez pas ? » Sa voix se brisa.

Mr. III tendit la main avec raideur.

« Félicitations ! » Il grimaça un sourire. « Félicitations. » Il tourna les talons. « À présent il faut que je m’en aille. Servez-vous de cette clé. »

Sans leur accorder plus d’attention, à croire qu’ils s’étaient fondus dans le sol, Mr. III s’affaira dans la pièce, bourrant des documents dans une serviette. Il s’attarda encore cinq minutes, mais sans adresser une seule fois la parole au quatuor solennel qui restait planté là, la tête basse, les jambes molles, l’œil éteint. Quand Mr. III franchit le seuil de la porte, il était absorbé dans la contemplation de ses ongles.

 

Ils se traînèrent le long du couloir dans le morne silence de l’après-midi. Arrivèrent à une grande porte d’argent poli qu’ils ouvrirent avec la clé d’argent. Entrèrent, refermèrent la porte et se retournèrent. Ils se trouvaient dans une vaste salle ensoleillée. Des hommes et des femmes conversaient, assis devant des tables ou debout, formant de petits groupes. Au bruit que fit la porte, ils tournèrent les yeux vers les hommes en uniforme. Un Martien s’avança et s’inclina.

« Je suis Mr. Uuu, dit-il.

— Et moi le capitaine Jonathan Williams, de New York, sur Terre », répondit le capitaine sans conviction.

Ce fut une explosion immédiate dans la salle ! Les chevrons tremblèrent sous les cris et les ovations. La foule se précipita dans un concert de grands gestes et d’acclamations, renversant les tables pour s’agglutiner joyeusement autour des quatre Terriens. On les empoigna et on les souleva pour les porter en triomphe. Six fois de suite, au pas de charge, on leur fit faire un tour complet de la salle en sautant, bondissant et chantant.

Les Terriens étaient tellement ahuris qu’il leur fallut une bonne minute de chevauchée sur cette houle d’épaules avant de se mettre à rire et à s’interpeller.

« Hé ! Nous y voilà enfin ! — Ça, c’est vivre ! Sapristi ! Wouah ! Youpi ! »

Ils échangeaient des clins d’œil euphoriques, levaient les bras en l’air et battaient des mains.

« Hip ! Hip ! — Hourra ! » hurla la foule.

On déposa les Terriens sur une table. Les clameurs cessèrent. Le capitaine faillit fondre en larmes.

« Merci. Ça fait du bien, oui, ça fait du bien.

— Racontez-nous votre histoire », suggéra Mr. Uuu.

Le capitaine s’éclaircit la gorge. L’auditoire poussa des oh ! et des ah ! quand le capitaine prit la parole. Il présenta son équipage ; chacun y alla de son petit discours, embarrassé par le tonnerre des applaudissements. Mr. Uuu donna une tape sur l’épaule du capitaine.

« C’est bon de voir un autre habitant de la Terre. Moi aussi, je viens de la Terre.

— Pardon ?

— Nous sommes nombreux ici, à venir de la Terre.

— Vous ? De la Terre ? » Le capitaine ouvrait de grands yeux.

« Mais comment est-ce possible ? Vous êtes venus en fusée ? Les voyages interplanétaires existeraient-ils depuis des siècles ? »

Il y avait de la déception dans sa voix.

« De... de quel pays êtes-vous ?

— De Tuiereol. Je suis venu par l’esprit de mon corps, il y a des années.

— Tuiereol, articula péniblement le capitaine. Je ne connais pas ce pays-là. Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’esprit de votre corps ?

— Et miss Rrr, que voici, vient de la Terre elle aussi, n’est-ce pas, miss Rrr ? »

Miss Rrr acquiesça avec une rire bizarre.

« Et aussi Mr. Www, Mr. Qqq et Mr. Vvv !

— Je viens de Jupiter, déclara un homme en se rengorgeant.

— Et moi de Saturne, lança un autre, une lueur malicieuse dans l’œil.

— Jupiter, Saturne », murmura le capitaine au comble de l’ahurissement.

 

Le calme s’était rétabli ; les gens se tenaient debout ou assis autour des tables étrangement vides pour des tables de banquet. Leurs yeux jaunes brillaient et l’on apercevait des ombres bistre sous leurs pommettes. Le capitaine remarqua pour la première fois qu’il n’y avait pas de fenêtres ; la lumière semblait sourdre des murs. Il y avait une seule porte. Le capitaine grimaça. « Je n’y comprends rien. Où peut bien se trouver ce Tuiereol ? Est-ce près de l’Amérique ?

— C’est quoi, l’Amérique ?

— Vous n’avez jamais entendu parler de l’Amérique ? Vous prétendez venir de la Terre et vous ne savez pas de quoi il s’agit ! »

Mr. Uuu se dressa, furieux.

« La Terre n’est couverte que d’océans, un point c’est tout. Il n’y a pas de continent. Je le sais puisque j’en viens.

— Attendez. »

Le capitaine se carra sur son siège.

« Vous m’avez tout l’air d’un Martien classique. Yeux jaunes. Peau brune.

— La Terre n’est qu’une vaste jungle, déclara fièrement miss Rrr. Je viens d’Orri, sur Terre, une civilisation où tout est en argent ! »

Le capitaine observa successivement Mr. Uuu, puis Mr. Www, Mr. Zzz, Mr. Nnn, Mr. Hhh et Mr. Bbb. Il vit leurs yeux jaunes se dilater et se contracter dans la lumière, tour à tour flous et concentrés. Il se mit à frissonner. Enfin il se tourna vers ses hommes et les considéra d’un air lugubre.

« Vous avez compris ?

— Quoi donc, chef ?

— Ceci n’est pas une réception, reprit le capitaine, accablé. Ni un banquet. Ces gens ne sont pas les représentants du gouvernement. Tout ça n’a rien d’une fête. Regardez leurs yeux. Écoutez-les ! »

Ils retenaient tous leur respiration. Il n’y avait plus dans la salle close que les éclairs blancs d’yeux qui se déplaçaient silencieusement. « À présent, fît le capitaine d’une voix lointaine, je comprends pourquoi tout le monde nous donnait des petits mots et nous renvoyait de l’un à l’autre, jusqu’à ce Mr. III qui nous a expédiés au fond d’un couloir avec une clef pour ouvrir et refermer une porte. Voilà où on se retrouve...

— Où ça, chef ?

— Dans un asile de fous », lâcha le capitaine dans un souffle.

 

Il faisait nuit. Le calme régnait dans la grande salle faiblement éclairée par des sources de lumière cachées dans les murs translucides. Assis autour d’une table en bois, leurs visages décomposés penchés l’un vers l’autre, les quatre Terriens chuchotaient. À même le sol gisait un enchevêtrement de corps. Il y avait des mouvements furtifs dans les coins sombres, des hommes et des femmes isolés qui agitaient les mains. Toutes les demi-heures, un des subordonnés du capitaine essayait d’ouvrir la porte d’argent et revenait à la table.

« Rien à faire, chef. On est bel et bien bouclés.

— Ils nous croient vraiment fous, chef ?

— Absolument. C’est pour ça qu’il n’y a pas eu de tralala pour nous accueillir. Ils ont simplement toléré ce qui doit être pour eux une psychose récurrente classique. »

Il désigna d’un geste les formes sombres endormies tout autour d’eux.

« Des paranoïaques, du premier au dernier ! Quel accueil ils nous ont fait ! Pendant un moment (une brève lueur s’alluma dans ses yeux), j’ai bien cru qu’on avait enfin droit à une vraie réception. Tous ces hurlements, ces chants, ces discours. Plutôt chouette, non... tant que ça a duré ?

— Combien de temps vont-ils nous garder ici, chef ?

— Le temps qu’on leur prouve qu’on n’est pas fous.

— Ça devrait être facile.

— Je l’espère.

— Vous n’avez pas l’air très convaincu, chef.

— En effet. Regardez là-bas, dans le coin. »

Un homme était accroupi tout seul dans le noir. De sa bouche sortait une flamme bleue qui prit peu à peu le galbe d’une petite femme nue. Elle se déploya langoureusement dans l’air en volutes de cobalt, tout murmures et soupirs. Le capitaine désigna un autre coin du menton. Une femme s’y tenait debout, en pleine transformation. D’abord enclose dans une colonne de cristal, elle se mua en une statue d’or, puis s’étira en un fût de cèdre poli avant de redevenir une femme. Partout dans la salle livrée à la nuit les gens jonglaient avec de minces flammes violettes, changeaient, se transformaient, car les heures nocturnes étaient celles des métamorphoses et de l’affliction.

« Des magiciens, des sorciers, murmura un des Terriens.

— Non, hallucination. Ils nous communiquent leur folie pour nous faire participer à leurs visions. Télépathie. Autosuggestion et télépathie.

— C’est ça qui vous tracasse, chef ?

— Oui. Si des hallucinations peuvent nous sembler à ce point « réelles », à nous comme à n’importe qui, si des hallucinations sont contagieuses et presque dignes de foi, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’ils nous aient pris pour des psychotiques. Si cet homme peut faire apparaître des petites femmes de feu bleu et cette femme se muer en une colonne, il est tout à fait naturel que des Martiens normaux croient que notre fusée est une émanation de l’esprit.

— Oh ! » firent les hommes dans l’ombre.

Autour d’eux, dans l’immense salle, des flammes bleues jaillissaient, flamboyaient, s’évanouissaient. De petits démons de sable rouge couraient entre les dents des dormeurs. Des femmes se transformaient en serpents huileux. Le tout dans une odeur animale, reptilienne.

Au matin, chacun était debout, l’air frais et dispos, heureux, normal. Il n’y avait plus de flammes ni de démons dans la pièce. Le capitaine et ses hommes attendaient près de la porte d’argent, dans l’espoir de la voir s’ouvrir.

Mr. Xxx arriva environ quatre heures plus tard. Ils le soupçonnèrent d’avoir attendu à l’extérieur et de les avoir observés au moins trois heures avant d’entrer et de leur faire signe de le suivre jusqu’à son petit bureau.

C’était un homme jovial et souriant, à en croire le masque qu’il portait, car s’y trouvait peint non pas un sourire, mais trois. En revanche, la voix qui en sortait était celle d’un psychiatre beaucoup moins souriant.

« Quel est donc votre problème ?

— Vous nous croyez fous alors que ce n’est pas du tout le cas.

— Au contraire, je ne vous crois pas tous fous. »

Le psychiatre pointa une petite baguette en direction du capitaine.

« Non. Vous seul, monsieur. Les autres ne sont que des hallucinations secondaires. »

Le capitaine s’administra une claque sur le genou.

« C’est donc ça ! Voilà pourquoi Mr. III s’est mis à rire quand j’ai proposé que mes hommes signent aussi !

— Oui, Mr. III m’a raconté ça. »

Le psychologue riait à travers le sourire de la bouche sculptée.

« Elle est bien bonne. Où en étais-je ? Ah oui, les hallucinations secondaires. Des femmes viennent me consulter avec des serpents qui leur sortent des oreilles. Quand je les ai guéries, les serpents disparaissent.

— Nous serons ravis d’être soignés. Allez-y. »

Mr. Xxx parut surpris.

« Inhabituel. Peu de gens désirent être soignés. Le traitement est drastique, je vous préviens.

— Allez-y de votre traitement ! J’ai confiance : vous nous trouverez tous parfaitement sains d’esprit.

— Attendez que je vérifie vos papiers. Je dois m’assurer que tout est en ordre pour le ‘‘traitement’’. »

Il consulta un dossier. « Bon. Vous comprenez, des cas comme le vôtre exigent un ‘‘traitement’’ spécial. Les gens de cette salle constituent des cas plus simples. Mais, je dois vous le signaler, quand on en est arrivé à ce point-là, avec hallucinations primaires, secondaires, auditives, olfactives et labiales, sans parler des fantasmes tactiles et optiques, c’est une sale affaire. Il faut recourir à l’euthanasie. »

Le capitaine bondit en rugissant.

« Écoutez, en voilà plus qu’assez ! Auscultez-nous, testez nos réflexes, vérifiez nos cœurs, soumettez-nous à des examens, posez-nous des questions !

— Vous avez toute liberté pour parler. »

Le capitaine se laissa aller une heure durant. Le psychiatre écoutait.

« Incroyable, fit-il pensivement. L’imagination onirique la plus riche de détails que j’aie jamais rencontrée.

— Nom de Dieu, on va vous la montrer, cette fusée ! hurla le capitaine.

— J’aimerais la voir, en effet. Pouvez-vous la matérialiser dans cette pièce ?

— Mais certainement. Elle est dans votre dossier, à la lettre F. »

Mr. Xxx plongea dans son dossier avec le plus grand sérieux. Puis, après quelques tss-tss désapprobateurs, il le referma d’un geste empreint de gravité.

« Pourquoi m’avez-vous dit de regarder là-dedans ? La fusée n’y est pas.

— Bien sûr que non, pauvre idiot ! Je plaisantais. Est-ce qu’un fou plaisante ?

— Il y a des gens qui ont un curieux sens de l’humour. Bon, emmenez-moi à votre fusée. J’aimerais bien la voir. »

Il était midi. La chaleur était accablante quand ils atteignirent la fusée.

« Je vois. »

Le psychiatre s’approcha du vaisseau et le tapota, le faisant légèrement résonner.

« Puis-je entrer à l’intérieur ? demanda-t-il d’un air matois.

— Je vous en prie. »

Mr. Xxx pénétra dans la fusée et y resta un bon moment.

« C’est vraiment à s’arracher les cheveux ! »

Le capitaine attendait en mâchonnant un cigare.

« Pour un peu je rentrerais au pays pour dire à tout le monde de ne pas se soucier de Mars. Quelle bande de pignoufs suspicieux.

— J’ai l’impression qu’une bonne partie de la population est cinglée, chef. C’est probablement ce qui explique leur scepticisme.

— N’empêche... tout ça est on ne peut plus exaspérant. »

Le psychiatre émergea du vaisseau au bout d’une demi-heure passée à fouiner, tapoter, écouter, humer, goûter.

« À présent vous êtes convaincu ! » brailla le capitaine comme si l’autre était sourd.

Le psychiatre ferma les yeux et se gratta le nez.

« C’est l’exemple le plus incroyable d’hallucination sensorielle et de suggestion hypnotique que j’aie jamais rencontré. J’ai parcouru votre ‘‘fusée’’, comme vous l’appelez. »

Il tapa sur la coque.

« Je l’entends. Illusion auditive. »

Il renifla. « Je la sens. Hallucination olfactive, provoquée par télépathie sensorielle. »

Il embrassa la fusée. « Je la goûte. Illusion gustative ! »

Il serra la main du capitaine.

« Puis-je vous féliciter ? Vous êtes un psychotique de génie ! Vous avez accompli un travail absolument complet ! Projeter par télépathie votre vision psychotique dans l’esprit d’autrui sans affaiblissement des hallucinations sensorielles est chose pratiquement impossible. Les gens que vous avez vus à la Maison se concentrent en général sur des illusions optiques ou, au mieux, à la fois optiques et auditives. Vous, vous êtes parvenu à une synthèse complète. Votre démence est absolument parfaite.

— Ma démence. » Le capitaine était livide.

« Oui, oui, quelle magnifique démence. Métal, caoutchouc, gravigénérateurs, vivres, habillement, combustible, armes, échelles, écrous, boulons, cuillères... J’ai répertorié dix mille articles différents dans votre vaisseau. Jamais je n’ai vu une telle complexité. Il y avait même des ombres sous les couchettes, sous chaque chose ! Quel pouvoir de concentration ! Et chaque objet, de quelque façon et à quelque moment qu’on le teste, avait une odeur, une densité, un goût, une résonance ! Laissez-moi vous embrasser ! »

Il se recula enfin.

« Je consignerai tout cela dans ma plus grande monographie ! J’en parlerai à l’Académie martienne le mois prochain ! Regardez-vous ! Bon sang, vous avez même fait virer la couleur de vos yeux du jaune au bleu, celle de votre peau du brun au rose. Et ces vêtements, et vos mains à cinq doigts au lieu de six ! Métamorphose biologique par le biais d’un déséquilibre mental ! Et vos trois amis... »

Il sortit un petit pistolet.

« Incurable, évidemment. Pauvre et merveilleux garçon. Vous serez plus heureux mort. Avez-vous une dernière volonté à formuler ?

— Arrêtez, pour l’amour du ciel ! Ne tirez pas !

— Malheureuse créature. Je vais te délivrer de cette détresse qui t’a poussé à imaginer cette fusée et ces trois hommes. Il sera tout à fait fascinant de voir tes amis et ta fusée s’évanouir une fois que je t’aurai tué. J’écrirai un bel article sur la dissolution des images névrotiques à partir de mon expérience d’aujourd’hui.

— Je viens de la Terre ! Je m’appelle Jonathan Williams, et ces...

— Oui, je sais », l’apaisa Mr. Xxx, et il tira.

Le capitaine s’écroula, une balle dans le cœur. Les trois autres se mirent à hurler. Mr. Xxx les dévisagea.

« Vous continuez à exister ? Admirable ! Persistance de l’hallucination dans le temps et dans l’espace ! »

Il braqua son arme sur eux.

« Eh bien, c’est par la peur que je vais vous forcer à disparaître.

— Non ! s’écrièrent les trois hommes.

— Requête auditive en dépit de la mort du sujet », observa Mr. Xxx en abattant les trois hommes. 

Ils gisaient sur le sable, inchangés, immobiles. Il les poussa du pied. Puis il cogna sur le vaisseau.

« Ça persiste ! Ils persistent ! »

Et de tirer encore et encore sur les cadavres. Puis il recula. Le masque souriant tomba de son visage. Lentement, l’expression du petit psychiatre s’altéra. Sa mâchoire s’affaissa. Le pistolet lui glissa des doigts. Son regard se fit terne et vide. Il leva les mains et, tel un aveugle, se mit à tourner en rond. Il palpa les cadavres, la bouche envahie de salive.

« Hallucinations, marmonna-t-il, saisi de panique. Goût. Vue. Odorat. Son. Toucher. »

Il agitait les mains, les yeux exorbités, un début d’écume aux lèvres.

« Allez-vous-en ! cria-t-il aux cadavres. Va-t’en ! » hurla-t-il au vaisseau.

Il examina ses mains tremblantes.

« Contaminé, murmura-t-il, affolé. Gagné par la contagion. Télépathie. Hypnose. Maintenant, c’est moi qui suis fou. Moi qui suis contaminé. Hallucinations sous toutes les formes sensorielles. »

Il s’immobilisa et, les doigts engourdis, chercha son arme à tâtons.

« Un seul remède. Un seul moyen de les faire partir, disparaître. »

Un coup de feu retentit. Mr. Xxx s’écroula.

Les quatre corps des Terriens gisaient en plein soleil, celui de Mr. Xxx à l’endroit même où il était tombé. La fusée, toujours couchée sur la petite colline ensoleillée, ne disparaissait pas.  

Quand les habitants de la ville la découvrirent à l’approche du crépuscule, ils se demandèrent ce que c’était. Personne ne savait, aussi fut-elle vendue à un ferrailleur et remorquée en direction de la casse.

Cette nuit-là, il plut sans discontinuer.

Le lendemain, il faisait grand beau temps.

 

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

 

Suite :

MARS 2031

Le contribuable

 

Il voulait embarquer sur la fusée à destination de Mars...

1 juillet 2020

Mes cafés ! (1208)

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                                                                                                                      Toulouse, place du Capitole

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                                                   La complainte s’adresse plutôt à l’espace intérieur des cafés, dans la litanie des commandes, la vapeur et le cri du percolateur.

 

 

Mes cafés !

 

Qu’êtes-vous devenus mes cafés toulousains,

En moi toujours vivants - aujourd’hui si lointains ;

Voyage au vent de soi où germe le mystère,

Singulier d’un commun au bonheur éphémère ;

 

Temps perdu si précieux sans lequel on n’est rien,

Étrangeté de l’heure où naît un lendemain

À la promesse folle, espace sans limite

Et pourtant exigu où le temps va si vite !

 

Carrefour du possible où des projets nouveaux,

Des mondes jamais vus naissent à chaque mot ;

Où le discours s’envole au gré d’une parole

Au ton inusité qui veut jouer son rôle,

Où l’idée inspirée qui court sur le papier

Aux plus grands du passé n’a rien à envier !

 

Et puis prendre congé des amis disparates

Qu’on ne reverra pas pour rentrer à la hâte,

Car on s’est attardé, savourant à son aise

Un présent merveilleux où la pensée s’apaise.

 

Demain après-demain se fondre encore au rite,

Retrouver cet ailleurs si loin de son chez-soi

Et si proche pourtant : - Vaste cocon de soie,

Seras-tu bien le même après la pandémie ?

 

 

06-07/2020

6 juin 2013

La maison Tellier, Guy de Maupassant (texte intégral)

 

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                                                               Bains à la Grenouillère, Claude Monet

 

Remerciements à :

https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Maupassant.htm

 

Édition de référence : Paris, Paul Ollendorff, Éditeur, 1891.

 

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                                                                                 À Ivan Tourgueneff

            Hommage d’une affection profonde et d’une grande admiration

 Guy de Maupassant

 

GUY DE MAUPASSANT

 

 La maison Tellier

 

 

I

 

On allait là, chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement.

Ils s’y retrouvaient à six ou huit, toujours les mêmes, non pas des noceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens de la ville ; et l’on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les filles, ou bien on causait sérieusement avec Madame, que tout le monde respectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois restaient.

La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à l’encoignure d’une rue derrière l’église Saint-Étienne ; et, par les fenêtres, on apercevait le bassin plein de navires qu’on déchargeait, le grand marais salant appelé « la Retenue » et, derrière, la côte de la Vierge avec sa vieille chapelle toute grise.

Madame, issue d’une bonne famille de paysans du département de l’Eure, avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère. Le préjugé du déshonneur attaché à la prostitution, si violent et si vivace dans les villes, n’existe pas dans la campagne normande. Le paysan dit : – « C’est un bon métier » ; – et il envoie son enfant tenir un harem de filles comme il l’enverrait diriger un pensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, était venue par héritage d’un vieil oncle qui la possédait. Monsieur et Madame, autrefois aubergistes près d’Yvetot, avaient immédiatement liquidé, jugeant l’affaire de Fécamp plus avantageuse pour eux ; et ils étaient arrivés un beau matin prendre la direction de l’entreprise qui périclitait en l’absence des patrons.

C’étaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite par leur personnel et des voisins.

Monsieur mourut d’un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle profession l’entretenant dans la mollesse et l’immobilité, il était devenu très gros, et sa santé l’avait étouffé.

Madame, depuis son veuvage, était vainement désirée par tous les habitués de l’établissement ; mais on la disait absolument sage, et les pensionnaires elles-mêmes n’étaient parvenues à rien découvrir.

Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l’obscurité de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles n’avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient toujours un peu ; et quand un garçon mal élevé appelait de son nom propre l’établissement qu’elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elle avait l’âme délicate, et, bien que traitant ses femmes en amies, elle répétait volontiers qu’elles « n’étaient point du même panier ».

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une fraction de sa troupe ; et l’on allait folâtrer sur l’herbe au bord de la petite rivière qui coule dans les fonds de Valmont. C’étaient alors des parties de pensionnaires échappées, des courses folles, des jeux enfantins, toute une joie de recluses grisées par le grand air. On mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre, et l’on rentrait à la nuit tombante avec une fatigue délicieuse, un attendrissement doux ; et dans la voiture on embrassait Madame comme une mère très bonne, pleine de mansuétude et de complaisance.

La maison avait deux entrées. À l’encoignure, une sorte de café borgne s’ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des personnes chargées du commerce spécial du lieu étaient particulièrement destinées aux besoins de cette partie de la clientèle. Elles servaient, avec l’aide du garçon, nommé Frédéric, un petit blond imberbe et fort comme un bœuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de marbre branlantes, et, les bras jetés au cou des buveurs, assises en travers de leurs jambes, elles poussaient à la consommation.

Les trois autres dames (elles n’étaient que cinq) formaient une sorte d’aristocratie, et demeuraient réservées à la compagnie du premier, à moins pourtant qu’on n’eût besoin d’elles en bas et que le premier fût vide.

Le salon de Jupiter, où se réunissaient les bourgeois de l’endroit, était tapissé de papier bleu et agrémenté d’un grand dessin représentant Léda étendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d’un escalier tournant terminé par une porte étroite, humble d’apparence, donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit, derrière un treillage, une petite lanterne comme celles qu’on allume encore en certaines villes aux pieds des madones encastrées dans les murs.

Le bâtiment, humide et vieux, sentait légèrement le moisi. Par moments, un souffle d’eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une porte entrouverte en bas faisait éclater dans toute la demeure, comme une explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attablés au rez-de-chaussée, et mettait sur la figure des messieurs du premier une moue inquiète et dégoûtée. Madame, familière avec les clients ses amis, ne quittait point le salon, et s’intéressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des trois femmes ; elle était comme un repos dans le badinage polisson des particuliers ventrus qui se livraient chaque soir à cette débauche honnête et médiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles publiques.

Les trois dames du premier s’appelaient Fernande, Raphaële et Rosa la Rosse.

Le personnel étant restreint, on avait tâché que chacune d’elles fût comme un échantillon, un résumé de type féminin, afin que tout consommateur pût trouver là, à peu près du moins, la réalisation de son idéal.

Fernande représentait la belle blonde, très grande, presque obèse, molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient à disparaître, et dont la chevelure filasse, écourtée, claire et sans couleur, pareille à du chanvre peigné, lui couvrait insuffisamment le crâne.

Raphaële, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait le rôle indispensable de la belle Juive, maigre, avec des pommettes saillantes plâtrées de rouge. Ses cheveux noirs, lustrés à la moelle de bœuf, formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le droit n’avait pas été marqué d’une raie. Son nez arqué tombait sur une mâchoire accentuée où deux dents neuves, en haut, faisaient tache à côté de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte foncée comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes minuscules, chantait du matin au soir, d’une voix éraillée, des couplets alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un écureuil malgré sa graisse et l’exiguïté de ses pattes ; et son rire, une cascade de cris aigus, éclatait sans cesse, de-ci, de-là, dans une chambre, au grenier, dans le café, partout, à propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chaussée, Louise, surnommée Cocote, et Flora, dite Balançoire parce qu’elle boitait un peu, l’une toujours en Liberté avec une ceinture tricolore, l’autre en Espagnole de fantaisie avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte à chacun de ses pas inégaux, avaient l’air de filles de cuisine habillées pour un carnaval. Pareilles à toutes les femmes du peuple, ni plus laides, ni plus belles, vraies servantes d’auberge, on les désignait dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement troublée, régnait entre ces cinq femmes, grâce à la sagesse conciliante de Madame et à son intarissable bonne humeur.

L’établissement, unique dans la petite ville, était assidûment fréquenté. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut ; elle se montrait si aimable, si prévenante envers tout le monde ; son bon cœur était si connu, qu’une sorte de considération l’entourait. Les habitués faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur témoignait une amitié plus marquée ; et lorsqu’ils se rencontraient dans le jour pour leurs affaires, ils se disaient : « À ce soir, où vous savez », comme on se dit : « Au café, n’est-ce pas ? après dîner. »

Enfin la maison Tellier était une ressource, et rarement quelqu’un manquait au rendez-vous quotidien.

Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arrivé, M. Poulin, marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite lanterne, derrière son treillage, ne brillait point ; aucun bruit ne sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d’abord, avec plus de force ensuite ; personne ne répondit. Alors il remonta la rue à petits pas, et, comme il arrivait sur la place du Marché, il rencontra M. Duvert, l’armateur, qui se rendait au même endroit. Ils y retournèrent ensemble sans plus de succès. Mais un grand bruit éclata soudain tout près d’eux, et, ayant tourné la maison, ils aperçurent un rassemblement de matelots anglais et français qui heurtaient à coups de poings les volets fermés du café.

Les deux bourgeois aussitôt s’enfuirent pour n’être pas compromis, mais un léger « pss’t » les arrêta : c’était M. Tournevau, le saleur de poisson, qui, les ayant reconnus, les hélait. Ils lui dirent la chose, dont il fut d’autant plus affecté que lui, marié, père de famille et fort surveillé, ne venait là que le samedi, « securitatis causa », disait-il, faisant allusion à une mesure de police sanitaire dont le docteur Borde, son ami, lui avait révélé les périodiques retours. C’était justement son soir et il allait se trouver ainsi privé pour toute la semaine.

Les trois hommes firent un grand crochet jusqu’au quai, trouvèrent en route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitué, et M. Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue « aux Juifs » pour essayer une dernière tentative. Mais les matelots exaspérés faisaient le siège de la maison, jetaient des pierres, hurlaient ; et les cinq clients du premier étage, rebroussant chemin le plus vite possible, se mirent à errer par les rues.

Ils rencontrèrent encore M. Dupuis, l’agent d’assurances, puis M. Vasse, le juge au tribunal de commerce ; et une longue promenade commença qui les conduisit à la jetée d’abord. Ils s’assirent en ligne sur le parapet de granit et regardèrent moutonner les flots. L’écume, sur la crête des vagues, faisait dans l’ombre des blancheurs lumineuses, éteintes presque aussitôt qu’apparues, et le bruit monotone de la mer brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout le long de la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent restés là quelque temps, M. Tournevau déclara : – « Ça n’est pas gai. – Non certes », reprit M. Pimpesse ; et ils repartirent à petits pas.

Après avoir longé la rue que domine la côte et qu’on appelle : « Sous-le-Bois », ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue, passèrent près du chemin de fer et débouchèrent de nouveau place du Marché, où une querelle commença tout à coup entre le percepteur, M. Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau, à propos d’un champignon comestible que l’un d’eux affirmait avoir trouvé dans les environs.

Les esprits étant aigris par l’ennui, on en serait peut-être venu aux voies de fait si les autres ne s’étaient interposés. M. Pimpesse, furieux, se retira ; et aussitôt une nouvelle altercation s’éleva entre l’ancien maire, M. Poulin, et l’agent d’assurances, M. Dupuis, au sujet des appointements du percepteur et des bénéfices qu’il pouvait se créer. Les propos injurieux pleuvaient des deux côtés, quand une tempête de cris formidables se déchaîna, et la troupe des matelots, fatigués d’attendre en vain devant une maison fermée, déboucha sur la place. Ils se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue procession, et ils vociféraient furieusement. Le groupe des bourgeois se dissimula sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la direction de l’abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur diminuant comme un orage qui s’éloigne ; et le silence se rétablit.

M. Poulin et M. Dupuis, enragés l’un contre l’autre, partirent, chacun de son côté, sans se saluer. Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent instinctivement vers l’établissement Tellier. Il était toujours clos, muet, impénétrable. Un ivrogne, tranquille et obstiné, tapait des petits coups dans la devanture du café, puis s’arrêtait pour appeler à mi-voix le garçon Frédéric. Voyant qu’on ne lui répondait point, il prit le parti de s’asseoir sur la marche de la porte, et d’attendre les événements.

Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes du port reparut au bout de la rue. Les matelots français braillaient la Marseillaise, les anglais le Rule Britania. Il y eut un ruement général contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers le quai, où une bataille éclata entre les marins des deux nations. Dans la rixe, un Anglais eut le bras cassé, et un Français le nez fendu.

L’ivrogne, qui était resté devant la porte, pleurait maintenant comme pleurent les pochards ou les enfants contrariés.

Les bourgeois, enfin, se dispersèrent.

Peu à peu le calme revint sur la cité troublée. De place en place, encore par instants, un bruit de voix s’élevait, puis s’éteignait dans le lointain.

Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, désolé d’attendre au prochain samedi ; et il espérait on ne sait quel hasard, ne comprenant pas, s’exaspérant que la police laissât fermer ainsi un établissement d’utilité publique qu’elle surveille et tient sous sa garde.

Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison ; et il s’aperçut que sur l’auvent une pancarte était collée. Il alluma bien vite une allumette-bougie, et lut ces mots tracés d’une grande écriture inégale : « Fermé pour cause de première communion. »

Alors il s’éloigna, comprenant bien que c’était fini. L’ivrogne maintenant dormait, étendu tout de son long en travers de la porte inhospitalière.

Et le lendemain, tous les habitués, l’un après l’autre, trouvèrent moyen de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se donner une contenance ; et d’un coup d’œil furtif, chacun lisait l’avertissement mystérieux : « Fermé pour cause de première communion. »

 

 

 

II

C’est que Madame avait un frère établi menuisier en leur pays natal, Virville, dans l’Eure. Du temps que Madame était encore aubergiste à Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frère qu’elle nomma Constance, Constance Rivet ; étant elle-même une Rivet par son père. Le menuisier, qui savait sa sœur en bonne position, ne la perdait pas de vue, bien qu’ils ne se rencontrassent pas souvent, retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste loin l’un de l’autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans, et faisait, cette année-là, sa première communion, il saisit cette occasion d’un rapprochement, et il écrivit à sa sœur qu’il comptait sur elle pour la cérémonie. Les vieux parents étaient morts, elle ne pouvait refuser à sa filleule ; elle accepta. Son frère, qui s’appelait Joseph, espérait qu’à force de prévenances il arriverait peut-être à obtenir qu’on fît un testament en faveur de la petite, Madame étant sans enfants.

La profession de sa sœur ne gênait nullement ses scrupules, et, du reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en parlant d’elle : « Madame Tellier est une bourgeoise de Fécamp », ce qui laissait supposer qu’elle pouvait vivre de ses rentes. De Fécamp à Virville on comptait au moins vingt lieues ; et vingt lieues de terre pour des paysans sont plus difficiles à franchir que l’Océan pour un civilisé. Les gens de Virville n’avaient jamais dépassé Rouen ; rien n’attirait ceux de Fécamp dans un petit village de cinq cents feux, perdu au milieu des plaines et faisant partie d’un autre département. Enfin on ne savait rien.

Mais, l’époque de la communion approchant, Madame éprouva un grand embarras. Elle n’avait point de sous-maîtresse, et ne se souciait nullement de laisser sa maison, même pendant un jour. Toutes les rivalités entre les dames d’en haut et celles d’en bas éclateraient infailliblement ; puis Frédéric se griserait sans doute, et quand il était gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin elle se décida à emmener tout son monde, sauf le garçon à qui elle donna sa liberté jusqu’au surlendemain.

Le frère consulté ne fit aucune opposition, et se chargea de loger la compagnie entière pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train express de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon de seconde classe.

Jusqu’à Beuzeville elles furent seules et jacassèrent comme des pies. Mais à cette gare un couple monta. L’homme, vieux paysan, vêtu d’une blouse bleue, avec un col plissé, des manches larges serrées aux poignets et ornées d’une petite broderie blanche, couvert d’un antique chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait hérissé, tenait d’une main un immense parapluie vert, et de l’autre un vaste panier qui laissait passer les têtes effarées de trois canards. La femme, raide en sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu comme un bec. Elle s’assit en face de son homme et demeura sans bouger, saisie de se trouver au milieu d’une si belle société.

Et c’était, en effet, dans le wagon, un éblouissement de couleurs éclatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds à la tête, portait là-dessus un châle de faux cachemire français, rouge, aveuglant, fulgurant. Fernande soufflait dans une robe écossaise dont le corsage, lacé à toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en un double dôme toujours agité qui semblait liquide sous l’étoffe.

Raphaële, avec une coiffure emplumée simulant un nid plein d’oiseaux, portait une toilette lilas, pailletée d’or, quelque chose d’oriental qui seyait à sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose à larges volants, avait l’air d’une enfant trop grasse, d’une naine obèse ; et les deux Pompes semblaient s’être taillé des accoutrements étranges au milieu de vieux rideaux de fenêtre, ces vieux rideaux à ramages datant de la Restauration.

Sitôt qu’elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames prirent une contenance grave, et se mirent à parler de choses relevées pour donner une bonne opinion d’elles. Mais à Bolbec apparut un monsieur à favoris blonds, avec des bagues et une chaîne en or, qui mit dans le filet sur sa tête plusieurs paquets enveloppés de toile cirée. Il avait un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec aisance : « Ces dames changent de garnison ? » Cette question jeta dans le groupe une confusion embarrassée. Madame enfin reprit contenance, et elle répondit sèchement, pour venger l’honneur du corps : « Vous pourriez bien être poli ! » Il s’excusa : « Pardon, je voulais dire de monastère. » Madame, ne trouvant rien à répliquer, ou jugeant peut-être la rectification suffisante, fit un salut digne en pinçant les lèvres.

Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le vieux paysan, se mit à cligner de l’œil aux trois canards dont les têtes sortaient du grand panier ; puis, quand il sentit qu’il captivait déjà son public, il commença à chatouiller ces animaux sous le bec, en leur tenant des discours drôles pour dérider la société : « Nous avons quitté notre petite ma-mare ! couen ! couen ! couen ! – pour faire connaissance avec la petite broche, – couen ! couen ! couen ! » Les malheureuses bêtes tournaient le cou afin d’éviter les caresses, faisaient des efforts affreux pour sortir de leur prison d’osier ; puis soudain toutes trois ensemble poussèrent un lamentable cri de détresse : – Couen ! couen ! couen ! couen ! – Alors ce fut une explosion de rires parmi les femmes. Elles se penchaient, elles se poussaient pour voir : on s’intéressait follement aux canards ; et le monsieur redoublait de grâce, d’esprit et d’agaceries.

Rosa s’en mêla, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin, elle embrassa les trois bêtes sur le nez. Aussitôt chaque femme voulut les baiser à son tour ; et le monsieur asseyait ces dames sur ses genoux, les faisait sauter, les pinçait ; tout à coup il les tutoya.

Les deux paysans, plus affolés encore que leurs volailles, roulaient des yeux de possédés sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles figures plissées n’avaient pas un sourire, pas un tressaillement.

Alors le monsieur, qui était commis voyageur, offrit par farce des bretelles à ces dames, et, s’emparant d’un de ses paquets, il l’ouvrit. C’était une ruse, le paquet contenait des jarretières. Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de métal formées par deux amours enlacés et dorés. Les filles poussèrent des cris de joie, puis examinèrent les échantillons, reprises par la gravité naturelle à toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles se consultaient de l’œil ou d’un mot chuchoté, se répondaient de même, et Madame maniait avec envie une paire de jarretières orangées, plus larges, plus imposantes que les autres : de vraies jarretières de patronne.

Le monsieur attendait, nourrissant une idée :

« Allons, mes petites chattes, dit-il, il faut les essayer. » Ce fut une tempête d’exclamations ; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait son heure. Il déclara : « Vous ne voulez pas, je remballe. » Puis finalement : « J’offrirai une paire, au choix, à celles qui feront l’essai. » Mais elles ne voulaient pas, très dignes, la taille redressée. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu’il leur renouvela la proposition. Flora Balançoire surtout, torturée de désir, hésitait visiblement. Il la pressa : « Vas-y, ma fille, un peu de courage ; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette. » Alors elle se décida, et relevant sa robe, montra une forte jambe de vachère, mal serrée en un bas grossier. Le monsieur, se baissant, accrocha la jarretière sous le genou d’abord, puis au-dessus ; et il chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire lilas et demanda : « À qui le tour ? » Toutes ensemble s’écrièrent : « À moi ! à moi ! » Il commença par Rosa la Rosse, qui découvrit une chose informe, toute ronde, sans cheville, un vrai « boudin de jambe », comme disait Raphaële. Fernande fut complimentée par le commis voyageur qu’enthousiasmèrent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la belle Juive eurent moins de succès. Louise Cocote, par plaisanterie, coiffa le Monsieur de sa jupe ; et Madame fut obligée d’intervenir pour arrêter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-même tendit sa jambe, une belle jambe normande, grasse et musclée ; et le voyageur, surpris et ravi, ôta galamment son chapeau pour saluer ce maître mollet en vrai chevalier français.

Les deux paysans, figés dans l’ahurissement, regardaient de côté, d’un seul œil ; et ils ressemblaient si absolument à des poulets que l’homme aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez « Co-co-ri-co ». Ce qui déchaîna de nouveau un ouragan de gaieté.

Les vieux descendirent à Motteville, avec leur panier, leurs canards et leur parapluie ; et l’on entendit la femme dire à son homme en s’éloignant : « C’est des traînées qui s’en vont encore à ce satané Paris. »

Le plaisant commis Porteballe descendit lui-même à Rouen, après s’être montré si grossier que Madame se vit obligée de le remettre vertement à sa place. Elle ajouta, comme morale : « Ça nous apprendra à causer au premier venu. »

À Oissel, elles changèrent de train, et trouvèrent à une gare suivante M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de chaises et attelée d’un cheval blanc.

Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida à monter dans sa carriole. Trois s’assirent sur trois chaises au fond ; Raphaële, Madame et son frère, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n’ayant point de siège, se plaça tant bien que mal sur les genoux de la grande Fernande ; puis l’équipage se mit en route. Mais, aussitôt, le trot saccadé du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises commencèrent à danser, jetant les voyageuses en l’air, à droite, à gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarées, des cris d’effroi, coupés soudain par une secousse plus forte. Elles se cramponnaient aux côtés du véhicule ; les chapeaux tombaient dans le dos, sur le nez ou vers l’épaule ; et le cheval blanc allait toujours, allongeant la tête, et la queue droite, une petite queue de rat sans poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un pied tendu sur le brancard, l’autre jambe repliée sous lui, les coudes très élevés, tenait les rênes, et de sa gorge s’échappait à tout instant une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet, accélérait son allure.

Des deux côtés de la route la campagne verte se déroulait. Les colzas en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante d’où s’élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et douce, portée très loin par le vent. Dans les seigles déjà grands des bluets montraient leurs petites têtes azurées que les femmes voulaient cueillir, mais M. Rivet refusa d’arrêter. Puis parfois, un champ tout entier semblait arrosé de sang tant les coquelicots l’avaient envahi. Et au milieu de ces plaines colorées ainsi par les fleurs de la terre, la carriole, qui paraissait porter elle-même un bouquet de fleurs aux teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait derrière les grands arbres d’une ferme, pour reparaître au bout du feuillage et promener de nouveau à travers les récoltes jaunes et vertes, piquées de rouge ou de bleu, cette éclatante charretée de femmes qui fuyait sous le soleil.

Une heure sonnait quand on arriva devant la porte du menuisier.

Elles étaient brisées de fatigue et pâles de faim, n’ayant rien pris depuis le départ. Mme Rivet se précipita, les fit descendre l’une après l’autre, les embrassant aussitôt qu’elles touchaient terre ; et elle ne se lassait point de bécoter sa belle-sœur, qu’elle désirait accaparer. On mangea dans l’atelier débarrassé des établis pour le dîner du lendemain.

Une bonne omelette que suivit une andouille grillée, arrosée de bon cidre piquant, rendit la gaieté à tout le monde. Rivet, pour trinquer, avait pris un verre, et sa femme servait, faisait la cuisine, apportait les plats, les enlevait, murmurant à l’oreille de chacun : – « En avez-vous à votre désir ? » – Des tas de planches dressées contre les murs et des empilements de copeaux balayés dans les coins répandaient un parfum de bois varlopé, une odeur de menuiserie, ce souffle résineux qui pénètre au fond des poumons.

On réclama la petite, mais elle était à l’église, ne devant rentrer que le soir.

La compagnie alors sortit pour faire un tour dans le pays.

C’était un tout petit village que traversait une grande route. Une dizaine de maisons rangées le long de cette voie unique abritaient les commerçants de l’endroit, le boucher, l’épicier, le menuisier, le cafetier, le savetier et le boulanger. L’église, au bout de cette sorte de rue, était entourée d’un étroit cimetière ; et quatre tilleuls démesurés, plantés devant son portail, l’ombrageaient tout entière. Elle était bâtie en silex taillé, sans style aucun, et coiffée d’un clocher d’ardoises. Après elle la campagne recommençait, coupée çà et là de bouquets d’arbres cachant les fermes.

Rivet, par cérémonie, et bien qu’en vêtements d’ouvrier, avait pris le bras de sa sœur qu’il promenait avec majesté. Sa femme, tout émue par la robe à filets d’or de Raphaële, s’était placée entre elle et Fernande. La boulotte Rosa trottait derrière avec Louise Cocote et Flora Balançoire, qui boitillait, exténuée.

Les habitants venaient aux portes, les enfants arrêtaient leurs jeux, un rideau soulevé laissait entrevoir une tête coiffée d’un bonnet d’indienne ; une vieille à béquille et presque aveugle se signa comme devant une procession ; et chacun suivait longtemps du regard toutes les belles dames de la ville qui étaient venues de si loin pour la première communion de la petite à Joseph Rivet. Une immense considération rejaillissait sur le menuisier.

En passant devant l’église, elles entendirent des chants d’enfants : un cantique crié vers le ciel par des petites voix aiguës ; mais Madame empêcha qu’on entrât, pour ne point troubler ces chérubins.

Après un tour dans la campagne, et l’énumération des principales propriétés, du rendement de la terre et de la production du bétail, Joseph Rivet ramena son troupeau de femmes et l’installa dans son logis.

La place étant fort restreinte, on les avait réparties deux par deux dans les pièces. Rivet, pour cette fois, dormirait dans l’atelier, sur les copeaux ; sa femme partagerait son lit avec sa belle-sœur, et, dans la chambre à côté, Fernande et Raphaële reposeraient ensemble. Louise et Flora se trouvaient installées dans la cuisine sur un matelas jeté par terre et Rosa occupait seule un petit cabinet noir au-dessus de l’escalier, contre l’entrée d’une soupente étroite où coucherait, cette nuit-là, la communiante.

Lorsque rentra la petite fille, ce fut sur elle une pluie de baisers ; toutes les femmes la voulaient caresser, avec ce besoin d’expansion tendre, cette habitude professionnelle de chatteries, qui, dans le wagon, les avait fait toutes embrasser les canards. Chacune l’assit sur ses genoux, mania ses fins cheveux blonds, la serra dans ses bras en des élans d’affection véhémente et spontanée.

L’enfant bien sage, toute pénétrée de piété, comme fermée par l’absolution, se laissait faire, patiente et recueillie.

La journée ayant été pénible pour tout le monde, on se coucha bien vite après dîner. Ce silence illimité des champs qui semble presque religieux enveloppait le petit village, un silence tranquille, pénétrant, et large jusqu’aux astres. Les filles, accoutumées aux soirées tumultueuses du logis public, se sentaient émues par ce muet repos de la campagne endormie. Elles avaient des frissons sur la peau, non de froid, mais des frissons de solitude venus du cœur inquiet et troublé.

Sitôt qu’elles furent en leur lit, deux par deux, elles s’étreignirent comme pour se défendre contre cet envahissement du calme et profond sommeil de la terre. Mais Rosa la Rosse, seule en son cabinet noir, et peu habituée à dormir les bras vides, se sentit saisie par une émotion vague et pénible. Elle se retournait sur sa couche, ne pouvant obtenir le sommeil, quand elle entendit, derrière la cloison de bois contre sa tête, de faibles sanglots comme ceux d’un enfant qui pleure. Effrayée, elle appela faiblement, et une petite voix entrecoupée lui répondit. C’était la fillette qui, couchant toujours dans la chambre de sa mère, avait peur en sa soupente étroite.

Rosa, ravie, se leva, et doucement, pour ne réveiller personne, alla chercher l’enfant. Elle l’amena dans son lit bien chaud, la pressa contre sa poitrine en l’embrassant, la dorlota, l’enveloppa de sa tendresse aux manifestations exagérées, puis, calmée elle-même, s’endormit. Et jusqu’au jour la communiante reposa son front sur le sein nu de la prostituée.

Dès cinq heures, à l’Angélus, la petite cloche de l’église sonnant à toute volée réveilla ces dames qui dormaient ordinairement leur matinée entière, seul repos des fatigues nocturnes. Les paysans dans le village étaient déjà debout. Les femmes du pays allaient affairées de porte en porte, causant vivement, apportant avec précaution de courtes robes de mousseline empesées comme du carton, ou des cierges démesurés, avec un nœud de soie frangée d’or au milieu, et des découpures de cire indiquant la place de la main. Le soleil déjà haut rayonnait dans un ciel tout bleu qui gardait vers l’horizon une teinte un peu rosée, comme une trace affaiblie de l’aurore. Des familles de poules se promenaient devant leurs maisons ; et, de place en place, un coq noir au cou luisant levait sa tête coiffée de pourpre, battait des ailes, et jetait au vent son chant de cuivre que répétaient les autres coqs.

Des carrioles arrivaient des communes voisines, déchargeant au seuil des portes les hautes Normandes en robes sombres, au fichu croisé sur la poitrine et retenu par un bijou d’argent séculaire. Les hommes avaient passé la blouse bleue sur la redingote neuve ou sur le vieil habit de drap vert dont les deux basques passaient.

Quand les chevaux furent à l’écurie, il y eut ainsi tout le long de la grande route une double ligne de guimbardes rustiques, charrettes, cabriolets, tilburys, chars à bancs, voitures de toute forme et de tout âge, penchées sur le nez ou bien cul par terre et les brancards au ciel.

La maison du menuisier était pleine d’une activité de ruche. Ces dames, en caraco et en jupon, les cheveux répandus sur le dos, des cheveux maigres et courts qu’on aurait dits ternis et rongés par l’usage, s’occupaient à habiller l’enfant.

La petite, debout sur une table, ne remuait pas, tandis que Mme Tellier dirigeait les mouvements de son bataillon volant. On la débarbouilla, on la peigna, on la coiffa, on la vêtit, et, à l’aide d’une multitude d’épingles, on disposa les plis de la robe, on pinça la taille trop large, on organisa l’élégance de la toilette. Puis quand ce fut terminé, on fit asseoir la patiente en lui recommandant de ne plus bouger ; et la troupe agitée des femmes courut se parer à son tour. La petite église recommençait à sonner. Son tintement frêle de cloche pauvre montait se perdre à travers le ciel, comme une voix trop faible, vite noyée dans l’immensité bleue.

Les communiants sortaient des portes, allaient vers le bâtiment communal qui contenait les deux écoles et la mairie, et situé tout au bout du pays, tandis que la « maison de Dieu » occupait l’autre bout.

Les parents, en tenue de fête, avec une physionomie gauche et ces mouvements inhabiles des corps toujours courbés sur le travail, suivaient leurs mioches. Les petites filles disparaissaient dans un nuage de tulle neigeux semblable à de la crème fouettée, tandis que les petits hommes, pareils à des embryons de garçons de café, la tête encollée de pommade, marchaient les jambes écartées, pour ne point tacher leur culotte noire. C’était une gloire pour une famille quand un grand nombre de parents, venus de loin, entouraient l’enfant : aussi le triomphe du menuisier fut-il complet. Le régiment Tellier, patronne en tête, suivait Constance ; et le père donnant le bras à sa sœur, la mère marchant à côté de Raphaële, Fernande avec Rosa, et les deux Pompes ensemble, la troupe se déployait majestueusement comme un état-major en grand uniforme. L’effet dans le village fut foudroyant.

 À l’école, les filles se rangèrent sous la cornette de la bonne sœur, les garçons sous le chapeau de l’instituteur, un bel homme qui représentait ; et l’on partit en attaquant un cantique.

Les enfants mâles en tête allongeaient leurs deux files entre les deux rangées de voitures dételées, les filles suivaient dans le même ordre ; et tous les habitants ayant cédé le pas aux dames de la ville par considération, elles arrivaient immédiatement après les petites, prolongeant encore la double ligne de la procession, trois à gauche et trois à droite, avec leurs toilettes éclatantes comme un bouquet de feu d’artifice.

Leur entrée dans l’église affola la population. On se pressait, on se retournait, on se poussait pour les voir. Et les dévotes parlaient presque haut, stupéfaites par le spectacle de ces dames plus chamarrées que les chasubles des chantres. Le maire offrit son banc, le premier banc à droite auprès du chœur, et Mme Tellier y prit place avec sa belle-sœur, Fernande et Raphaële. Rosa la Rosse et les deux Pompes occupèrent le second banc en compagnie du menuisier.

Le chœur de l’église était plein d’enfants à genoux, filles d’un côté, garçons de l’autre, et les longs cierges qu’ils tenaient en main semblaient des lances inclinées en tous sens.

Devant le lutrin, trois hommes debout chantaient d’une voix pleine. Ils prolongeaient indéfiniment les syllabes du latin sonore, éternisant les Amen avec des a-a indéfinis que le serpent soutenait de sa note monotone poussée sans fin, mugie par l’instrument de cuivre à large gueule. La voix pointue d’un enfant donnait la réplique, et, de temps en temps, un prêtre assis dans une stalle et coiffé d’une barrette carrée se levait, bredouillant quelque chose et s’asseyait de nouveau, tandis que les trois chantres repartaient, l’œil fixé sur le gros livre de plain-chant ouvert devant eux et porté par les ailes déployées d’un aigle de bois monté sur pivot.

Puis un silence se fit. Toute l’assistance, d’un seul mouvement, se mit à genoux, et l’officiant parut, vieux, vénérable, avec des cheveux blancs, incliné sur le calice qu’il portait de sa main gauche. Devant lui marchaient les deux servants en robe rouge, et derrière, apparut une foule de chantres à gros souliers qui s’alignèrent des deux côtés du chœur.

Une petite clochette tinta au milieu du grand silence. L’office divin commençait. Le prêtre circulait lentement devant le tabernacle d’or, faisait des génuflexions, psalmodiait de sa voix cassée, chevrotante de vieillesse, les prières préparatoires. Aussitôt qu’il s’était tu, tous les chantres et le serpent éclataient d’un seul coup, et des hommes aussi chantaient dans l’église, d’une voix moins forte, plus humble, comme doivent chanter les assistants.

Soudain le Kyrie Eleison jaillit vers le ciel, poussé par toutes les poitrines et tous les cœurs. Des grains de poussière et des fragments de bois vermoulu tombèrent même de la voûte ancienne secouée par cette explosion de cris. Le soleil qui frappait sur les ardoises du toit faisait une fournaise de la petite église ; et une grande émotion, une attente anxieuse, les approches de l’ineffable mystère, étreignaient le cœur des enfants, serraient la gorge de leurs mères.

Le prêtre, qui s’était assis quelque temps, remonta vers l’autel, et, tête nue, couvert de ses cheveux d’argent, avec des gestes tremblants, il approchait de l’acte surnaturel.

Il se tourna vers les fidèles, et, les mains tendues vers eux, prononça : « Orate, fratres », « priez, mes frères. » Ils priaient tous. Le vieux curé balbutiait maintenant tout bas les paroles mystérieuses et suprêmes ; la clochette tintait coup sur coup ; la foule prosternée appelait Dieu ; les enfants défaillaient d’une anxiété démesurée.

C’est alors que Rosa, le front dans ses mains, se rappela tout à coup sa mère, l’église de son village, sa première communion. Elle se crut revenue à ce jour-là, quand elle était si petite, toute noyée en sa robe blanche, et elle se mit à pleurer. Elle pleura doucement d’abord : les larmes lentes sortaient de ses paupières, puis, avec ses souvenirs, son émotion grandit, et, le cou gonflé, la poitrine battante, elle sanglota. Elle avait tiré son mouchoir, s’essuyait les yeux, se tamponnait le nez et la bouche pour ne point crier : ce fut en vain ; une espèce de râle sortit de sa gorge, et deux autres soupirs profonds, déchirants, lui répondirent ; car ses deux voisines, abattues près d’elle, Louise et Flora, étreintes des mêmes souvenances lointaines gémissaient aussi avec des torrents de larmes.

Mais comme les larmes sont contagieuses, Madame, à son tour, sentit bientôt ses paupières humides, et, se tournant vers sa belle-sœur, elle vit que tout son banc pleurait aussi.

Le prêtre engendrait le corps de Dieu. Les enfants n’avaient plus de pensée, jetés sur les dalles par une espèce de peur dévote ; et, dans l’église, de place en place, une femme, une mère, une sœur, saisie par l’étrange sympathie des émotions poignantes, bouleversée aussi par ces belles dames à genoux que secouaient des frissons et des hoquets, trempait son mouchoir d’indienne à carreaux et, de la main gauche, pressait violemment son cœur bondissant.

Comme la flammèche qui jette le feu à travers un champ mûr, les larmes de Rosa et de ses compagnes gagnèrent en un instant toute la foule.

Hommes, femmes, vieillards, jeunes gars en blouse neuve, tous bientôt sanglotèrent, et sur leur tête semblait planer quelque chose de surhumain, une âme épandue, le souffle prodigieux d’un être invisible et tout-puissant.

Alors, dans le chœur de l’église, un petit coup sec retentit : la bonne sœur, en frappant sur son livre, donnait le signal de la communion ; et les enfants, grelottant d’une fièvre divine, s’approchèrent de la table sainte.

Toute une file s’agenouillait. Le vieux curé, tenant en main le ciboire d’argent doré, passait devant eux, leur offrant, entre deux doigts, l’hostie sacrée, le corps du Christ, la rédemption du monde. Ils ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les yeux fermés, la face toute pâle ; et la longue nappe étendue sous leurs mentons frémissait comme de l’eau qui coule. Soudain dans l’église une sorte de folie courut, une rumeur de foule en délire, une tempête de sanglots avec des cris étouffés. Cela passa comme ces coups de vent qui courbent les forêts ; et le prêtre restait debout, immobile, une hostie à la main, paralysé par l’émotion, se disant : « C’est Dieu, c’est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa présence, qui descend à ma voix sur son peuple agenouillé. » Et il balbutiait des prières affolées, sans trouver les mots, des prières de l’âme, dans un élan furieux vers le ciel.

Il acheva de donner la communion avec une telle surexcitation de foi que ses jambes défaillaient sous lui, et quand lui-même eut bu le sang de son Seigneur, il s’abîma dans un acte de remerciement éperdu.

Derrière lui le peuple peu à peu se calmait. Les chantres, relevés dans la dignité du surplis blanc, repartaient d’une voix moins sûre, encore mouillée ; et le serpent aussi semblait enroué comme si l’instrument lui-même eût pleuré.

Alors, le prêtre, levant les mains, leur fit signe de se taire, et passant entre les deux haies de communiants perdus en des extases de bonheur, il s’approcha jusqu’à la grille du chœur.

L’assemblée s’était assise au milieu d’un bruit de chaises, et tout le monde à présent se mouchait avec force. Dès qu’on aperçut le curé, on fit silence, et il commença à parler d’un ton très bas, hésitant, voilé. – « Mes chers frères, mes chères sœurs, mes enfants, je vous remercie du fond du cœur ; vous venez de me donner la plus grande joie de ma vie. J’ai senti Dieu qui descendait sur nous à mon appel. Il est venu, il était là, présent, qui emplissait vos âmes, faisait déborder vos yeux. Je suis le plus vieux prêtre du diocèse, j’en suis aussi, aujourd’hui, le plus heureux. Un miracle s’est fait parmi nous, un vrai, un grand, un sublime miracle. Pendant que Jésus-Christ pénétrait pour la première fois dans le corps de ces petits, le Saint-Esprit, l’oiseau céleste, le souffle de Dieu, s’est abattu sur vous, s’est emparé de vous, vous a saisis, courbés comme des roseaux sous la brise. »

Puis, d’une voix plus claire, se tournant vers les deux bancs où se trouvaient les invitées du menuisier : « Merci surtout à vous, mes chères sœurs, qui êtes venues de si loin, et dont la présence parmi nous, dont la foi visible, dont la piété si vive ont été pour tous un salutaire exemple. Vous êtes l’édification de ma paroisse ; votre émotion a échauffé les cœurs ; sans vous, peut-être, ce grand jour n’aurait pas eu ce caractère vraiment divin. Il suffit parfois d’une seule brebis d’élite pour décider le Seigneur à descendre sur le troupeau. » La voix lui manquait. Il ajouta : « C’est la grâce que je vous souhaite. Ainsi soit-il. » Et il remonta vers l’autel pour terminer l’office.

Maintenant on avait hâte de partir. Les enfants eux-mêmes s’agitaient, las d’une si longue tension d’esprit. Ils avaient faim, d’ailleurs, et les parents peu à peu s’en allaient, sans attendre le dernier évangile, pour terminer les apprêts du repas.

Ce fut une cohue à la sortie, une cohue bruyante, un charivari de voix criardes où chantait l’accent normand. La population formait deux haies, et lorsque parurent les enfants, chaque famille se précipita sur le sien.

Constance se trouva saisie, entourée, embrassée par toute la maisonnée de femmes. Rosa surtout ne se lassait pas de l’étreindre. Enfin elle lui prit une main, Mme Tellier s’empara de l’autre ; Raphaële et Fernande relevèrent sa longue jupe de mousseline pour qu’elle ne traînât point dans la poussière ; Louise et Flora fermaient la marche avec Mme Rivet ; et l’enfant, recueillie, toute pénétrée par le Dieu qu’elle portait en elle, se mit en route au milieu de cette escorte d’honneur.

 

Le festin était servi dans l’atelier sur de longues planches portées par des traverses.

La porte ouverte, donnant sur la rue, laissait entrer toute la joie du village. On se régalait partout. Par chaque fenêtre on apercevait des tablées de monde endimanché, et des cris sortaient des maisons en goguette. Les paysans, en bras de chemise, buvaient du cidre pur à plein verre, et au milieu de chaque compagnie on apercevait deux enfants, ici deux filles, là deux garçons, dînant dans l’une des deux familles.

Quelquefois, sous la lourde chaleur de midi, un char à bancs traversait le pays au trot sautillant d’un vieux bidet, et l’homme en blouse qui conduisait jetait un regard d’envie sur toute cette ripaille étalée.

Dans la demeure du menuisier, la gaieté gardait un certain air de réserve, un reste de l’émotion du matin. Rivet seul était en train et buvait outre mesure. Mme Tellier regardait l’heure à tout moment, car pour ne point chômer deux jours de suite on devait reprendre le train de 3 h 55 qui les mettrait à Fécamp vers le soir.

Le menuisier faisait tous ses efforts pour détourner l’attention et garder son monde jusqu’au lendemain ; mais Madame ne se laissait point distraire ; et elle ne plaisantait jamais quand il s’agissait des affaires.

Aussitôt que le café fut pris, elle ordonna à ses pensionnaires de se préparer bien vite ; puis, se tournant vers son frère : – « Toi, tu vas atteler tout de suite » ; et elle-même alla terminer ses derniers préparatifs.

Quand elle redescendit, sa belle-sœur l’attendait pour lui parler de la petite ; et une longue conversation eut lieu où rien ne fut résolu. La paysanne finassait, faussement attendrie, et Mme Tellier, qui tenait l’enfant sur ses genoux, ne s’engageait à rien, promettait vaguement : on s’occuperait d’elle, on avait du temps, on se reverrait d’ailleurs.

Cependant la voiture n’arrivait point, et les femmes ne descendaient pas. On entendait même en haut de grands rires, des bousculades, des poussées de cris, des battements de mains. Alors, tandis que l’épouse du menuisier se rendait à l’écurie pour voir si l’équipage était prêt, Madame, à la fin, monta.

Rivet, très pochard et à moitié dévêtu, essayait, mais en vain, de violenter Rosa qui défaillait de rire. Les deux Pompes le retenaient par les bras, et tentaient de le calmer, choquées de cette scène après la cérémonie du matin ; mais Raphaële et Fernande l’excitaient, tordues de gaieté, se tenant les côtes ; et elles jetaient des cris aigus à chacun des efforts inutiles de l’ivrogne. L’homme furieux, la face rouge, tout débraillé, secouant en des efforts violents les deux femmes cramponnées à lui, tirait de toutes ses forces sur la jupe de Rosa en bredouillant : – « Salope, tu ne veux pas ? » – Mais Madame, indignée, s’élança, saisit son frère par les épaules, et le jeta dehors si violemment qu’il alla frapper contre le mur.

Une minute plus tard, on l’entendait dans la cour qui se pompait de l’eau sur la tête ; et quand il repartit dans sa carriole, il était déjà tout apaisé.

On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit de son allure vive et dansante.

Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se dégageait. Les filles s’amusaient maintenant des cahots de la guimbarde, poussaient même les chaises des voisines, éclataient de rire à tout instant, mises en train d’ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.

Une lumière folle emplissait les champs, une lumière miroitant aux yeux ; et les roues soulevaient deux sillons de poussière qui voltigeaient longtemps derrière la voiture sur la grand-route.

Tout à coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter ; et celle-ci entama gaillardement le Gros Curé de Meudon. Mais Madame tout de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour. Elle ajouta : – « Chante-nous plutôt quelque chose de Béranger. » – Alors Rosa, après avoir hésité quelques secondes, fixa son choix, et de sa voix usée commença la Grand-mère :

 

    Ma grand’mère, un soir à sa fête,

    De vin pur ayant bu deux doigts,

    Nous disait, en branlant la tête :

    Que d’amoureux j’eus autrefois !  

 

          Combien je regrette  

          Mon bras si dodu,  

          Ma jambe bien faite,  

          Et le temps perdu !

 

Et le chœur des filles, que Madame elle-même conduisait, reprit :

          Combien je regrette

          Mon bras si dodu,  

          Ma jambe bien faite,  

          Et le temps perdu !

 

– Ça, c’est tapé ! déclara Rivet, allumé par la cadence ; et Rosa aussitôt continua :

 

  Quoi, maman, vous n’étiez pas sage !

  – Non, vraiment ! et de mes appas,

  Seule, à quinze ans, j’appris l’usage,

  Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlèrent le refrain ; et Rivet tapait du pied sur son brancard, battait la mesure avec les rênes sur le dos du bidet blanc qui, comme s’il eût été lui-même enlevé par l’entrain du rythme, prit le galop, un galop de tempête, précipitant ces dames en tas les unes sur les autres dans le fond de la voiture.

Elles se relevèrent en riant comme des folles.

Et la chanson continua, braillée à tue-tête à travers la campagne, sous le ciel brûlant, au milieu des récoltes mûrissantes, au train enragé du petit cheval qui s’emballait maintenant à tous les retours du refrain, et piquait chaque fois ses cent mètres de galop, à la grande joie des voyageurs. De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et regardait à travers son loup de fil de fer cette carriole enragée et hurlante emportée dans la poussière.

Quand on descendit devant la gare, le menuisier s’attendrit : – « C’est dommage que vous partiez, on aurait bien rigolé. »

Madame lui répondit censément : – « Toute chose a son temps, on ne peut pas s’amuser toujours. » – Alors une idée illumina l’esprit de Rivet : – « Tiens, dit-il, j’irai vous voir à Fécamp le mois prochain. » – Et il regarda Rosa d’un air rusé, avec un œil brillant et polisson. – « Allons, conclut Madame, il faut être sage ; tu viendras si tu veux, mais tu ne feras point de bêtises. »

Il ne répondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se mit immédiatement à embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de Rosa, il s’acharna à trouver sa bouche que celle-ci, riant derrière ses lèvres fermées, lui dérobait chaque fois par un rapide mouvement de côté. Il la tenait en ses bras ; mais il n’en pouvait venir à bout, gêné par son grand fouet qu’il avait gardé à sa main et que, dans ses efforts, il agitait désespérément derrière le dos de la fille.

– Les voyageurs pour Rouen, en voiture, cria l’employé. Elles montèrent.

Un mince coup de sifflet partit, répété tout de suite par le sifflement puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur pendant que les roues commençaient à tourner un peu avec un effort visible.

Rivet, quittant l’intérieur de la gare, courut à la barrière pour voir encore une fois Rosa ; et comme le wagon plein de cette marchandise humaine passait devant lui, il se mit à faire claquer son fouet en sautant et chantant de toutes ses forces :

  Combien je regrette  

  Mon bras si dodu,  

  Ma jambe bien faite,  

  Et le temps perdu !

Puis il regarda s’éloigner un mouchoir blanc qu’on agitait.

 

 

III

Elles dormirent jusqu’à l’arrivée, du sommeil paisible des consciences satisfaites ; et quand elles rentrèrent au logis, rafraîchies, reposées pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s’empêcher de dire : – « C’est égal, il m’ennuyait déjà de la maison. »

On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on attendit les clients habituels ; et la petite lanterne allumée, la petite lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie le troupeau était revenu.

En un clin d’œil la nouvelle se répandit, on ne sait comment, on ne sait par qui, M. Philippe, le fils du banquier, poussa même la complaisance jusqu’à prévenir par un exprès M. Tournevau, emprisonné dans sa famille.

Le saleur avait justement chaque dimanche plusieurs cousins à dîner, et l’on prenait le café quand un homme se présenta avec une lettre à la main. M. Tournevau, très ému, rompit l’enveloppe et devint pâle : il n’y avait que ces mots tracés au crayon : « Chargement de morues retrouvé ; navire entré au port ; bonne affaire pour vous. Venez vite. »

Il fouilla dans ses poches, donna vingt centimes au porteur, et rougissant soudain jusqu’aux oreilles : « Il faut, dit-il, que je sorte. » Et il tendit à sa femme le billet laconique et mystérieux. Il sonna, puis, lorsque parut la bonne : – « Mon pardessus vite, vite, et mon chapeau. » – À peine dans la rue, il se mit à courir en sifflant un air, et le chemin lui parut deux fois plus long tant son impatience était vive.

L’établissement Tellier avait un air de fête. Au rez-de-chaussée les voix tapageuses des hommes du port faisaient un assourdissant vacarme. Louise et Flora ne savaient à qui répondre, buvaient avec l’un, buvaient avec l’autre, méritaient mieux que jamais leur sobriquet des « deux Pompes ». On les appelait partout à la fois ; elles ne pouvaient déjà suffire à la besogne, et la nuit pour elles s’annonçait laborieuse.

Le cénacle du premier fut au complet dès neuf heures. M. Vasse, le juge au tribunal de commerce, le soupirant attitré mais platonique de Madame, causait tout bas avec elle dans un coin ; et ils souriaient tous les deux comme si une entente était près de se faire. M. Poulin, l’ancien maire, tenait Rosa à cheval sur ses jambes ; et elle, nez à nez avec lui, promenait ses mains courtes dans les favoris blancs du bonhomme. Un bout de cuisse nue passait sous la jupe de soie jaune relevée, coupant le drap noir du pantalon, et les bas rouges étaient serrés par une jarretière bleue, cadeau du commis voyageur. La grande Fernande, étendue sur le sopha, avait les deux pieds sur le ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur le gilet du jeune M. Philippe dont elle accrochait le cou de sa main droite, tandis que de la gauche, elle tenait une cigarette.

Raphaële semblait en pourparlers avec M. Dupuis, l’agent d’assurances, et elle termina l’entretien par ces mots : – « Oui, mon chéri, ce soir, je veux bien. » – Puis, faisant seule un tour de valse rapide à travers le salon : – « Ce soir, tout ce qu’on voudra », cria-t-elle.

La porte s’ouvrit brusquement et M. Tournevau parut. Des cris d’enthousiasme éclatèrent : – « Vive Tournevau ! » – Et Raphaële, qui pivotait toujours, alla tomber sur son cœur. Il la saisit d’un enlacement formidable, et sans dire un mot, l’enlevant de terre comme une plume, il traversa le salon, gagna la porte du fond, et disparut dans l’escalier des chambres avec son fardeau vivant, au milieu des applaudissements.

Rosa, qui allumait l’ancien maire, l’embrassant coup sur coup et tirant sur ses deux favoris en même temps pour maintenir droite sa tête, profita de l’exemple : – « Allons, fais comme lui », dit-elle. Alors le bonhomme se leva, et rajustant son gilet, suivit la fille en fouillant dans la poche où dormait son argent.

Fernande et Madame restèrent seules avec les quatre hommes, et M. Philippe s’écria : – « Je paie du champagne : Mme Tellier, envoyez chercher trois bouteilles. »

– Alors Fernande l’étreignant lui demanda dans l’oreille : – « Fais-nous danser, dis, tu veux ? » – Il se leva, et, s’asseyant devant l’épinette séculaire, endormie en un coin, fit sortir une valse, une valse enrouée, larmoyante, du ventre geignant de la machine. La grande fille enlaça le percepteur, Madame s’abandonna aux bras de M. Vasse ; et les deux couples tournèrent en échangeant des baisers. M. Vasse, qui avait jadis dansé dans le monde, faisait des grâces, et Madame le regardait d’un œil captivé, de cet œil qui répond « oui », un « oui » plus discret et plus délicieux qu’une parole !

Frédéric apporta le champagne. Le premier bouchon partit, et M. Philippe exécuta l’invitation d’un quadrille. Les quatre danseurs le marchèrent à la façon mondaine, convenablement, dignement, avec des manières, des inclinations et des saluts.

Après quoi l’on se mit à boire. Alors M. Tournevau reparut, satisfait, soulagé, radieux. Il s’écria : – « Je ne sais pas ce qu’a Raphaële, mais elle est parfaite ce soir. » – Puis, comme on lui tendait un verre, il le vida d’un trait en murmurant : – « Bigre, rien que ça de luxe ! »

Sur-le-champ, M. Philippe entama une polka vive, et M. Tournevau s’élança avec la belle Juive qu’il tenait en l’air, sans laisser ses pieds toucher terre. M. Pimpesse et M. Vasse étaient repartis d’un nouvel élan. De temps en temps un des couples s’arrêtait près de la cheminée pour lamper une flûte de vin mousseux ; et cette danse menaçait de s’éterniser, quand Rosa entrouvrit la porte avec un bougeoir à la main. Elle était en cheveux, en savates, en chemise, tout animée, toute rouge : – « Je veux danser », cria-t-elle. Raphaële demanda : – « Et ton vieux ? » Rosa s’esclaffa : – « Lui ? il dort déjà, il dort tout de suite. » Elle saisit M. Dupuis resté sans emploi sur le divan, et la polka recommença.

Mais les bouteilles étaient vides : – « J’en paie une », déclara M. Tournevau. – « Moi aussi », annonça M. Vasse. – « Moi de même », conclut M. Dupuis. Alors tout le monde applaudit. Cela s’organisait, devenait un vrai bal. De temps en temps même, Louise et Flora montaient bien vite, faisaient rapidement un tour de valse, pendant que leurs clients, en bas, s’impatientaient ; puis elles retournaient en courant à leur café, avec le cœur gonflé de regrets.

À minuit on dansait encore. Parfois une des filles disparaissait, et quand on la cherchait pour faire un vis-à-vis, on s’apercevait tout à coup qu’un des hommes aussi manquait.

– D’où venez-vous donc ? demanda plaisamment M. Philippe, juste au moment où M. Pimpesse rentrait avec Fernande. – « De voir dormir M. Poulin », répondit le percepteur. Le mot eut un succès énorme ; et tous, à tour de rôle, montaient voir dormir M. Poulin avec l’une ou l’autre des demoiselles, qui se montrèrent, cette nuit-là, d’une complaisance inconcevable. Madame fermait les yeux ; et elle avait dans les coins de longs apartés avec M. Vasse comme pour régler les derniers détails d’une affaire entendue déjà.

Enfin, à une heure, les deux hommes mariés, M. Tournevau et M. Pimpesse, déclarèrent qu’ils se retiraient, et voulurent régler leur compte. On ne compta que le champagne, et, encore, à six francs la bouteille au lieu de dix francs, prix ordinaire. Et comme ils s’étonnaient de cette générosité, Madame, radieuse, leur répondit :

– Ça n’est pas tous les jours fête.

 

 

FIN

 

  

6 juin 2013

Wanda Winnipeg, Éric-Emmanuel Schmitt

 

Cette nouvelle est extraite du recueil : "Odette Toulemonde et autres histoires"

300 T copie

 

 

Wanda Winnipeg

 

 

                           En cuir, l’intérieur de la Royce. En cuir, le chauffeur et ses gants. En cuir, les valises et les sacs bourrant la malle. En cuir, la sandale tressée qui annonce une jambe fine au bord de la portière. En cuir, le tailleur jupe écarlate de Wanda Winnipeg. Les chasseurs s’inclinent. Wanda Winnipeg franchit le seuil sans regarder personne ni vérifier que ses affaires suivent. Comment en serait-il autrement ? Derrière le comptoir de l’hôtel, les employés frémissent. Faute de pouvoir capter son attention derrière ses lunettes fumées, ils débordent de formules accueillantes.

— Bienvenue, madame Winnipeg, c’est un grand honneur pour nous que vous descendiez au Royal Émeraude. Nous ferons tout pour rendre votre séjour le plus agréable possible. Elle reçoit ces marques de haute estime ainsi qu’une menue monnaie due, sans y répondre. Les employés continuent la conversation comme si elle y participait.

— L’espace beauté est ouvert de sept heures à vingt et une heures, ainsi que l’espace fitness et la piscine. Elle grimace. Paniqué, le responsable anticipe sur un problème.

— Naturellement, si vous y tenez, nous pouvons changer nos horaires et nous adapter aux vôtres. Arrivant à la hâte, le directeur, essoufflé, s’est glissé derrière elle et glapit :

— Madame Winnipeg, quel immense honneur pour nous que vous descendiez au Royal Émeraude ! Nous ferons tout pour vous rendre votre séjour le plus agréable possible. Parce qu’il vient d’énoncer le même cliché que son petit personnel, Wanda Winnipeg a un sourire moqueur qu’elle ne cache pas aux employés, l’air de dire « Pas très malin, votre patron, pas fichu de s’exprimer mieux que vous », puis elle pivote pour tendre sa main à baiser. Le directeur n’a pas saisi son ironie et ne s’en doutera pas car elle lui accorde la grâce de répondre.

— J’espère en effet que je ne serai pas déçue : la princesse Mathilde m’a tant vanté votre établissement. Par un mouvement réflexe des talons, entre le militaire qui salue et le danseur de tango qui remercie, le directeur accuse le coup : il vient de comprendre qu’en logeant Wanda Winnipeg, il ne reçoit pas seulement une des plus grandes fortunes mondiales mais une femme qui fréquente le gotha.

— Vous connaissez Lorenzo Canali, naturellement ? Du geste, elle présente son amant, un bel homme aux cheveux noirs, longs, presque cirés, qui incline la tête en offrant un demi-sourire, parfait dans le rôle du prince consort qui doit à la conscience de son rang inférieur la nécessité de se montrer plus aimable que la reine. Puis elle s’éloigne vers sa suite, sachant très bien ce qu’on est en train de murmurer dans son sillage.

— Je la croyais plus grande… Quelle jolie femme ! Et elle paraît plus jeune que sur ses photos, non ? Dès qu’elle pénètre dans l’appartement, elle sent qu’elle y sera très bien ; cependant elle écoute le directeur en vanter les mérites en affichant une moue sceptique. Malgré l’ampleur de l’espace, le marbre des deux salles de bains, l’abondance de bouquets, la qualité des téléviseurs, les marqueteries précieuses de meubles, elle demeure sur sa faim, se contentant d’observer qu’un poste de téléphone serait utile sur la terrasse si elle désire communiquer d’un des transats. — Bien sûr, madame, vous avez raison, nous vous le montons dans une minute.

Elle se garde bien de lui préciser qu’elle ne l’utilisera jamais, elle se servira de son portable, car elle tient à le terroriser jusqu’à son départ afin qu’il la serve mieux. Le directeur du Royal Émeraude referme la porte en s’inclinant, lui promettant avec effusion monts et merveilles. Enfin seule, Wanda s’étend sur un canapé, laissant Lorenzo et la femme de chambre distribuer les vêtements dans les armoires. Elle sait qu’elle impressionne et s’en amuse toujours.

Parce qu’elle réserve son avis, on la respecte ; parce qu’elle ne parle que pour proférer un jugement désagréable, on la craint. L’effervescence que crée la moindre de ses apparitions ne vient pas uniquement de sa richesse, ni de sa célébrité, ni de son physique irréprochable, elle tient à une sorte de légende qui l’entoure.

Qu’a-t-elle accompli, après tout ? Selon elle, cela se résume en deux principes : savoir épouser et savoir divorcer.

Wanda a monté les échelons de la société à chaque mariage. Le dernier – il y a quinze ans – a fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. En convolant avec le milliardaire américain Donald Winnipeg, elle est devenue célèbre, les magazines du monde entier ayant publié des photos de leurs noces. Par la suite, ce sont les couvertures qui lui ont été proposées lors de son divorce, un des plus juteux et des plus médiatisés de ces dernières années, divorce qui l’a transformée en une des femmes les plus argentées de la planète.

Depuis, sa vie de rentière se montre aisée : Wanda Winnipeg se contente d’engager des gens très qualifiés pour gérer ses affaires ; s’ils déméritent, elle les vire sans remords.

Lorenzo entre et roucoule de sa voix chaude :

— Quel est le programme de cet après-midi, Wanda ?

— Nous pourrions d’abord piquer un plongeon à la piscine et ensuite nous reposer dans la chambre. Qu’en penses-tu ?

Lorenzo traduit immédiatement en son langage les deux ordres de Wanda : la contempler nager deux kilomètres, lui faire l’amour.

— Bien, Wanda, c’est une perspective qui me plaît beaucoup.

Wanda lui adresse un sourire bienveillant : Lorenzo n’a pas le choix mais il est élégant de sa part de jouer avec plaisir la soumission.

En retournant à la salle de bains, par un subtil déhanchement il lui donne à admirer sa taille élancée, sa cambrure de reins. Elle songe avec volupté qu’elle malaxera bientôt ses fesses d’homme à pleines mains.

C’est ce que je préfère chez eux, va savoir pourquoi !

Dans son monologue intérieur, Wanda use de phrases simples dont les formules populaires révèlent son origine. Fort heureusement, elle seule les entend.

Lorenzo revient en chemise de lin et maillot moulant, prêt à l’accompagner au bassin. Jamais Wanda n’a eu un compagnon aussi consommé : il ne regarde aucune autre femme, il ne sympathise qu’avec les amis de Wanda, il mange comme elle, se lève aux mêmes heures et se révèle d’une bonne humeur constante. Peu importe qu’il apprécie tout ou qu’il n’apprécie rien, il remplit son rôle.

Tout compte fait, il est impeccable. Cela dit, je ne suis pas mal non plus.

Par là, elle ne pense pas à son physique mais à son comportement : si Lorenzo se conduit en gigolo professionnel, Wanda sait, elle aussi, de quelle manière traiter un gigolo. Il y a quelques années encore, devant l’attitude attentionnée, galante, irréprochable de Lorenzo, elle aurait émis des soupçons et l’aurait suspecté d’homosexualité. Aujourd’hui, il lui importe peu de découvrir si Lorenzo désire ou non les hommes ; il lui suffit qu’il la baise bien et aussi souvent qu’elle le désire. Rien d’autre. Et elle ne souhaite pas non plus savoir si, comme tant d’autres, il ne va pas en cachette aux toilettes s’injecter avec une seringue un produit lui permettant de se présenter au garde-à-vous devant elle…

Nous, femmes, nous savons si bien feindre… Pourquoi ne supporterions-nous pas qu’ils trichent à leur tour ?

Wanda Winnipeg a accédé à ce moment heureux dans la vie d’une ambitieuse où, enfin, le cynisme finit par produire une sagesse : libérée de l’exigence morale, elle jouit de la vie telle qu’elle est et des hommes tels qu’ils sont, sans s’indigner.

Elle consulte son agenda et vérifie l’organisation de ses vacances. Puisque Wanda déteste s’ennuyer, elle prévoit tout : soirées de bienfaisance, visites de villas, rendez-vous avec les amis, expéditions en jet-ski, massages, ouvertures de restaurants, inaugurations de boîtes, bals costumés ; il ne reste guère de place pour l’improvisation ; les heures consacrées au shopping ou à la sieste ont aussi été délimitées. L’ensemble de son personnel – Lorenzo compris – détient une copie de cet agenda et devra s’opposer au raseur qui entreprendrait leur siège pour obtenir la présence de Mme Winnipeg à sa table ou sa partie.

Rassurée, elle ferme les yeux. Une odeur de mimosa vient la déranger. Elle se trouble, se redresse, inspecte avec inquiétude les alentours. Fausse alerte. Elle n’est victime que d’elle-même. Ce parfum vient de lui rappeler qu’elle a passé une partie de son enfance ici, qu’elle était pauvre en ce temps-là, et qu’elle ne s’appelait pas Wanda. Personne ne le sait ni ne le saura. Elle a totalement réinventé sa biographie et s’est arrangée pour qu’on croie qu’elle est née près d’Odessa, en Russie. L’accent qu’elle s’est forgé dans cinq langues – et qui met si bien en valeur son timbre rauque – accrédite ce mythe.

En se levant, elle secoue la tête et chasse ses souvenirs. Adieu, réminiscences ! Wanda contrôle tout, son corps, son comportement, ses affaires, sa sexualité, son passé. Elle doit passer des vacances délicieuses. D’ailleurs, elle a payé pour cela.

 

La semaine se déroule à merveille.

Ils volent de dîners « exquis » en déjeuners « délicieux », sans oublier les soirées « divines ». Partout d’identiques conversations attendent les convives de la jet-set et, rapidement, Wanda et Lorenzo savent discuter aussi bien que s’ils avaient passé l’été sur la Côte, des avantages du Disco Privilège, du retour du string – « quelle drôle d’idée, mais quand on peut se le permettre, n’est-ce pas… » –, de ce jeu « épatant » où l’on doit évoquer des titres de films par un mime « si vous aviez vu Nick essayant de nous faire deviner Autant en emporte le vent ! » –, de la voiture électrique « idéale pour aller à la plage, ma chérie », de la faillite d’Aristote Paropoulos et surtout de l’avion privé écrasé de ces pauvres Sweetenson – « un monomoteur, ma chère, prend-on un monomoteur quand on a les moyens de se payer un jet privé ? » Le dernier jour, une expédition sur le yacht des Farinelli – « mais si, lui est le roi de la sandale italienne, la fine, avec un double laçage sur la cheville, on ne connaît que lui » – emporte Wanda et Lorenzo sur les eaux paisibles de la Méditerranée.

Les femmes comprennent vite le but du trajet : monter sur le pont avant afin d’exhiber, quel que soit leur âge, une plastique parfaite, poitrine solide, taille fine et jambes sans cellulite. Wanda se prête à l’exercice avec le naturel de celle qui se sait supérieurement bien faite et supérieurement bien entretenue. Lorenzo – décidément exemplaire – la couve d’un chaud regard tel un amoureux. Amusant, non ? Wanda récolte quelques compliments qui la mettent de bonne humeur et dans cet état, accentué par le vin rosé de Provence, elle descend avec la joyeuse troupe de milliardaires sur la plage des Salins où les dépose le Zodiac.

Une table a été dressée pour eux à l’ombre des panneaux en paille sous lesquels s’étale le restaurant.

— Voulez-vous voir mes tableaux, messieurs dames ? Mon atelier est au bout de la plage. Je vous y conduis dès que vous le souhaitez.

Évidemment, personne ne répond à la voix humble. Elle sort d’un vieillard qui s’est approché à distance respectueuse. On continue à rire et à parler fort, comme s’il n’existait pas. Lui-même a l’impression d’avoir échoué à se faire entendre car il recommence.

— Voulez-vous voir mes tableaux, messieurs dames ? Mon atelier est au bout de la plage. Je vous y conduis dès que vous le souhaitez.

Cette fois-ci, un silence agacé marque qu’on a bien repéré le raseur. Guido Farinelli jette un œil mauvais au restaurateur qui, obéissant prestement, s’approche du vieil homme, le saisit par le bras et l’emmène en le grondant. Les conversations reprennent. Personne ne remarque que Wanda, elle, a pâli.

Elle l’a reconnu. Malgré les années, malgré sa détérioration physique – quel âge a-t-il, maintenant, quatre-vingts ans ? –, elle a tremblé en réentendant ses intonations. Sur le coup, elle écarte, hostile, ce souvenir. Elle déteste le passé. Elle déteste surtout ce passé-là, son passé misérable ; pas un instant depuis qu’elle y a mis les pieds, elle n’a songé qu’elle a fréquenté cette plage des Salins, ce sable piqueté de roches noires tant foulé il y a longtemps, un temps oublié de tous, un temps où elle n’était pas encore Wanda Winnipeg. Puis le souvenir s’impose malgré elle, contre elle, et, à sa surprise, il lui apporte un bonheur chaleureux.

Discrètement, elle pivote pour contempler le vieillard à qui le restaurateur, plus loin, a offert un pastis. Il a toujours cet air un peu égaré, cet étonnement d’enfant qui ne comprend pas bien le monde.

Oh, il n’était pas très intelligent, déjà, à l’époque. Ça n’a pas dû s’arranger. Mais qu’est-ce qu’il était beau !…

Elle se surprend à rougir. Oui, elle, Wanda Winnipeg, la femme aux milliards de dollars, elle sent des picotements enflammer sa gorge et ses joues comme lorsqu’elle avait quinze ans… Affolée, elle craint que ses voisins de table ne remarquent le trouble qui l’envahit, au lieu de cela les discussions, arrosées par le rosé, se déploient.

Avec un sourire, elle choisit de leur fausser compagnie et, sans bouger, protégée par ses lunettes fumées, elle retourne dans son passé.

 

Elle avait quinze ans alors. Selon sa biographie officielle, à cet âge-là, elle se trouvait en Roumanie, travailleuse dans une fabrique de cigarettes ; curieusement, personne n’a songé à vérifier ce détail qui la transforme, de façon romanesque, en une sorte de Carmen sortie de la mouise. En réalité, elle vivait depuis quelques mois non loin d’ici, à Fréjus, placée dans une institution pour adolescents difficiles, la plupart orphelins. Si elle n’avait jamais connu son père, sa mère – la vraie – vivait encore à l’époque ; cependant les médecins, à cause de ses multiples récidives, avaient préféré la séparer de sa fille pour la sevrer des drogues.

Wanda ne s’appelait pas Wanda mais Magali. Un prénom stupide qu’elle haïssait. Sans doute parce que personne ne l’avait prononcé avec amour. Déjà, elle se faisait désigner autrement. Comment, ces années-là ? Wendy ? Oui. Wendy, telle l’héroïne de Peter Pan. Un chemin vers Wanda, déjà…

Elle refusait son nom autant que sa famille. Les deux lui semblaient une erreur. Très jeune, elle s’était sentie victime d’une confusion d’identité, on avait dû se tromper à la maternité : elle s’estimait destinée à la richesse et à la réussite, or on l’avait reléguée dans une cage à lapins au bord d’une route nationale, chez une femme pauvre, droguée, sale, indifférente. La colère due à un sentiment d’injustice fondait son caractère. Tout ce qu’elle aurait à vivre dans le futur relèverait de la vengeance, du redressement de torts : on lui devait des dommages et intérêts pour ce démarrage cafouilleux.

Wanda avait compris qu’elle se débrouillerait seule. Elle n’imaginait pas son avenir avec précision mais elle savait qu’elle ne compterait pas sur les diplômes, ses chances étant handicapées par des études chaotiques, d’autant que, sitôt placée en maison de redressement après ses larcins dans les magasins, elle n’avait plus rencontré que des professeurs davantage soucieux d’autorité que de contenus pédagogiques, des enseignants spécialisés qui devaient éduquer leurs élèves avant de les instruire. Wanda pensait donc qu’elle ne s’en sortirait que par les hommes. Elle leur plaisait. C’était manifeste. Et ça lui plaisait de leur plaire.

Dès qu’elle pouvait, elle s’échappait de l’institut pour se rendre en vélo à la plage. Ouverte, curieuse, avide de nouer des liens, elle était parvenue à accréditer l’idée qu’elle vivait non loin de là, en compagnie de sa mère. Puisqu’elle était jolie, on l’avait crue, on la traitait en fille du pays.

Elle désirait coucher avec un homme comme d’autres, au même âge, souhaitaient réussir un examen compliqué : selon elle, c’était le diplôme qui clôturerait son adolescence douloureuse et lui permettrait de se lancer dans la vraie vie. Seulement, elle désirait que l’expérience se réalisât avec un homme, un vrai, pas un garçon de son âge ; déjà ambitieuse, elle doutait qu’un morveux de quinze ans ait grand-chose à lui apprendre.

Elle étudia le marché des mâles avec le sérieux scrupuleux qu’elle y mettrait sa vie durant. En ce temps-là, sur un territoire de cinq kilomètres, l’un d’eux sortait du rang : Césario.

Wanda avait recueilli les confidences des femmes qui l’élisaient amant accompli. Non seulement Césario, bronzé, sportif, élancé, baladait un physique irréprochable – d’autant plus visible qu’il vivait sur la plage en maillot de bain – mais il adorait les femmes et leur faisait très bien l’amour.

— Il te fait tout, ma petite, tout, comme si tu étais une reine ! Il t’embrasse de partout, il te lèche de partout, il te mordille les oreilles, les fesses, même les orteils, il te fait gémir de plaisir, il y passe des heures, il… Écoute, Wendy, des hommes aussi fous de la femme, c’est simple, il n’y en a pas. Y a que lui. Bon, son seul défaut, c’est qu’il ne s’attache pas. Célibataire dans l’âme. Il n’y en a pas une de nous qui est arrivée à le garder. Remarque, ça nous arrange, on peut tenter notre chance, voire, de temps en temps, remettre le couvert. Même quand on est mariées… Ah, Césario…

Wanda observa Césario comme si elle avait dû sélectionner une université.

Il lui plaisait. Pas seulement parce que les autres femmes vantaient ses mérites. Il lui plaisait vraiment… Sa peau, lisse et onctueuse, du caramel fondu… Ses yeux vert et or, cerclés d’un blanc aussi pur que la nacre d’un coquillage… Ses poils blonds, dorés au contre-jour, telle une aura lumineuse exhalée par son corps… Son torse, fin, découpé… Son cul surtout, ferme, rebondi, charnu, insolent. En contemplant Césario de dos, Wanda comprit pour la première fois qu’elle était attirée par les fesses des hommes ainsi que le sont les hommes par les seins des femmes : une attirance qui jaillissait de ses entrailles, qui lui brûlait le corps. Lorsque le bassin de Césario passait près d’elle, ses mains avaient du mal à se retenir de le toucher, de le palper, de le flatter.

Malheureusement, Césario lui prêtait peu attention.

Wanda l’accompagnait à son bateau, plaisantait avec lui, proposait une boisson, un cornet de glace, un jeu… Il mettait toujours plusieurs secondes à lui répondre, avec une politesse teintée d’agacement.

— Tu es bien gentille, Wendy, mais je n’ai pas besoin de toi.

Wanda enrageait : s’il n’avait pas besoin d’elle, elle avait besoin de lui ! Plus il opposait de résistance, plus il stimulait son désir : ce serait lui et aucun autre. Elle voulait inaugurer sa vie de femme avec le plus beau, quoiqu’il fût pauvre ; plus tard viendrait le temps de coucher avec des riches au physique disgracieux.

Une nuit, elle lui écrivit une longue lettre d’amour, enflammée, dévouée, chargée d’espoir qui, à la relecture, l’attendrit tant qu’elle ne douta pas d’avoir gagné. Allait-il pouvoir résister à cet obus d’amour ? Lorsqu’elle se présenta devant lui après qu’il eut reçu le message, il avait un visage sévère et lui demanda, sur un ton froid, de l’accompagner sur le ponton. Ils s’assirent face à la mer, les pieds au ras de l’eau.

— Wendy, tu es adorable de m’écrire ce que tu m’écris. Je suis très honoré. Tu m’as l’air d’une bonne personne, très passionnée…

— Je ne te plais pas ? Tu me trouves moche, c’est ça !

Il éclata de rire.

— Regardez-la, cette tigresse, prête à mordre ! Non, tu es très belle. Trop belle, même. C’est ça le problème. Je ne suis pas un salaud.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tu as quinze ans. Ça ne se voit pas, c’est vrai, je sais pourtant que tu n’as que quinze ans. Tu dois attendre…

— Si je ne veux pas attendre…

— Si tu ne veux pas attendre, fais ce que tu veux avec qui tu veux. Mais je te conseille d’attendre. Tu ne dois pas faire l’amour n’importe comment, ni avec n’importe qui.

— C’est pour ça que je t’ai choisi !

Étonné par l’ardeur de la jeune fille, Césario la considéra d’un œil nouveau.

— Je suis très remué, Wendy, et tu peux être certaine que je te dirais oui si tu étais majeure, je te le jure. Ce serait oui, tout de suite. Ou plutôt tu n’aurais pas besoin de demander, c’est moi qui te courrais après. Cependant, tant que tu ne l’es pas…

Wanda fondit en larmes, le corps secoué par le chagrin. Timidement, Césario tenta de la consoler, en prenant bien garde de la repousser dès qu’elle tentait d’en tirer profit pour se plaquer sur lui.

Quelques jours plus tard, Wanda revint à la plage fortifiée par l’explication des jours précédents : elle lui plaisait, elle l’aurait !

Elle avait réfléchi à la situation et fixé de gagner sa confiance.

Jouant l’adolescente résolue à son sort, cessant de l’émoustiller ou de le harceler, elle l’étudia de nouveau, cette fois sous l’aspect psychologique.

À trente-huit ans, Césario passait pour ce qu’on appelle en Provence un « glandeur » : un beau gars qui vit de rien – du poisson qu’il pêche – et qui ne songe qu’à profiter du soleil, de l’eau, des filles, sans construire un avenir. Or c’était faux, Césario avait une passion : il peignait. Dans sa cabane de bois, entre la plage et la route, s’entassaient des dizaines de planches – il n’avait pas les moyens de se payer des toiles enduites –, des pinceaux hors d’âge et des tubes de couleur. Quoique personne ne le considérât ainsi, à ses propres yeux Césario était peintre. S’il ne se mariait pas, s’il ne fondait pas une famille, s’il se contentait de copines successives, ce n’était pas par dilettantisme – ce que tout le monde croyait – c’était par sacrifice, pour se consacrer entièrement à sa vocation d’artiste.

Malheureusement, il suffisait d’un bref coup d’œil pour se rendre compte que le résultat ne valait pas les efforts déployés : Césario produisait croûte sur croûte, n’ayant ni imagination, ni sens des couleurs, ni trait de dessinateur. Malgré les heures passées à travailler, il ne risquait pas de s’améliorer car sa passion était accompagnée d’une absence totale de jugement : il prenait ses qualités pour des défauts et ses défauts pour des qualités. Sa maladresse, il la haussait à la hauteur d’un style ; l’équilibre spontané qu’il donnait à ses volumes dans l’espace, il le détruisait sous prétexte que c’était « trop classique ».

Personne ne prenait au sérieux les créations de Césario, ni les galeristes, ni les collectionneurs, ni les gens de la plage, encore moins ses maîtresses. Pour lui, cette indifférence garantissait son génie : il devait poursuivre sa voie jusqu’à la reconnaissance finale, fût-elle posthume.

Wanda comprit cela et décida de l’utiliser. Par la suite, elle conserva cette technique pour séduire les hommes, une méthode qui, maniée à bon escient, triomphe à coup sûr : la flatterie. Césario, il ne fallait pas le complimenter sur son physique – il se moquait d’être beau car il le savait et en profitait –, il fallait s’intéresser à son art.

Après avoir dévoré quelques livres empruntés à la bibliothèque de l’institut – histoire de l’art, encyclopédie de la peinture, biographies de peintres –, elle revint bien armée pour discuter avec lui. Rapidement, elle lui confirma ce qu’il pensait en secret : il était un artiste maudit ; pareil à Van Gogh, il buterait sur les sarcasmes de ses contemporains et jouirait de la gloire ensuite ; en attendant, il ne devait pas douter une seconde de son génie. Wanda prit l’habitude de lui tenir compagnie quand il barbouillait et devint experte en l’art de délirer de contentement face à ses pâtés de couleur.

Césario était ému aux larmes d’avoir rencontré Wanda. Il ne pouvait plus se passer d’elle. Elle incarnait ce qu’il n’avait osé espérer : l’âme sœur, la confidente, l’imprésario, la muse. Chaque jour, il avait davantage besoin d’elle ; chaque jour, il oubliait davantage son jeune âge.

Arriva ce qui devait arriver : il tomba amoureux. Wanda s’en rendit compte avant lui et renfila des tenues provocantes. Elle saisissait dans son regard qu’il souffrait désormais de ne pas la toucher. Par honnêteté, parce qu’il était un brave garçon, il arrivait à se retenir quoique tout son corps et toute son âme eussent envie d’embrasser Wanda.

Elle put donc lui porter le coup de grâce.

Pendant trois jours, elle s’abstint de venir, histoire de l’inquiéter et de lui manquer. Le quatrième soir, tard dans la nuit, elle déboula en larmes au cabanon.

— C’est horrible, Césario, je suis si malheureuse ! J’ai envie de me suicider.

— Que se passe-t-il ?

— Ma mère a décrété que nous repartions à Paris. Nous ne nous verrons plus.

Les choses se déroulèrent comme prévu : Césario la réconforta dans ses bras ; elle ne se consola pas ; lui non plus ; il proposa de boire une goutte d’alcool pour se reconstituer ; après quelques verres, beaucoup de larmes et autant de frôlements, alors qu’il ne pouvait plus se contrôler, ils firent l’amour.

Wanda adora chaque instant de cette nuit. Les filles du pays avaient raison : Césario vénérait le corps féminin. Elle eut le sentiment d’être une déesse posée sur un autel quand il l’emporta au lit, puis lorsqu’il lui voua un culte jusqu’au matin.

Naturellement, elle s’enfuit à l’aube et revint le soir, bouleversée, jouant un désespoir identique. Pendant quelques semaines, chaque nuit, Césario déboussolé tentait de consoler l’adolescente qu’il aimait en la tenant à distance puis, après trop d’effleurements, d’embrassades ou de sanglots essuyés sur la paupière ou sous la lèvre, il finissait, affolé, par perdre ses principes moraux pour aimer la jeune fille avec l’énergie de sa passion.

Lorsqu’elle eut le sentiment d’avoir acquis un savoir encyclopédique sur les relations entre un homme et une femme au lit – car il finit par lui apprendre aussi ce qui plaisait au mâle –, elle disparut.

Retournée à l’institution, elle ne donna plus de nouvelles, perfectionna l’art de la volupté en compagnie de quelques hommes nouveaux, puis apprit avec bonheur que sa mère avait succombé d’une overdose. Libre, elle s’enfuit à Paris, plongea dans le monde de la nuit et entama son ascension sociale en s’appuyant sur le sexe masculin.

 

— On repart au bateau ou on loue des matelas sur cette plage ? Wanda… Wanda ! Tu m’écoutes ? On repart au bateau ou tu préfères prendre des matelas sur la plage ?

Wanda rouvre les yeux, toise Lorenzo déconcerté par cette absence, et claironne :

— Si nous allions voir les tableaux de l’artiste local ?

— Allons, ça doit être horrible, s’exclame Guido Farinelli.

— Pourquoi pas ? Ça peut être très drôle ! assure aussitôt Lorenzo qui ne manque pas une occasion de prouver sa servilité à Wanda.

La troupe de milliardaires convient que ce sera une expédition amusante et suit Wanda qui aborde Césario.

— C’est vous qui nous avez proposé de visiter votre atelier ?

— Oui, madame.

— Eh bien, pouvons-nous en profiter maintenant ? Le vieux Césario met quelques secondes à réagir. Habitué à être rabroué, il s’étonne qu’on s’adresse à lui avec courtoisie.

Pendant que le restaurateur tire le vieillard par le bras pour lui expliquer qui est la célèbre Wanda Winnipeg et quel honneur elle lui accorde, Wanda constate les ravages du temps sur celui qui a été le plus bel homme de la plage. Le cheveu rare et gris, il souffre d’avoir trop reçu le soleil qui, d’année en année, a usé et transformé la peau ferme en un cuir flasque, taché, grené aux coudes et aux genoux. Son corps tassé, épaissi, sans taille, n’a plus aucun rapport avec l’athlète glorieux d’autrefois. Seuls ses iris ont conservé leur teinte rare d’huître verte, à cette différence qu’ils brillent moins.

Alors que Wanda n’a pas beaucoup changé, elle ne craint pas qu’il la reconnaisse. Blondie, protégée par ses lunettes, sa voix creusée dans le grave, son accent russe et surtout sa fortune, elle déjoue toute tentative d’identification.

En pénétrant la première dans le cabanon, elle s’exclame immédiatement :

— C’est magnifique !

En une minute, elle prend le groupe de vitesse : ils n’auront pas le temps de voir les croûtes avec leurs propres yeux, ils les verront à travers les siens. S’emparant de chaque peinture, elle trouve à s’étonner, à s’émerveiller. Pendant une demi-heure, la taciturne Wanda Winnipeg devient enthousiaste, bavarde, lyrique comme on ne l’a guère vue. Lorenzo n’en croit pas ses oreilles.

Le plus éberlué demeure Césario. Muet, hagard, il se demande si la scène qu’il vit se produit vraiment ; il attend le rire cruel ou la réflexion sarcastique lui confirmant qu’on se moque de lui. Les exclamations fusent désormais des richards, l’admiration de Wanda se montrant contagieuse.

— C’est vrai que c’est original…

— Ça paraît maladroit alors que c’est furieusement maîtrisé.

— Le Douanier Rousseau ou Van Gogh ou Rodin devaient donner cette impression à leurs contemporains, certifie Wanda. Allons, maintenant, ne dilapidons pas le temps de monsieur : combien ?

— Pardon ?

— Combien pour ce tableau ? Je rêve de le mettre dans mon appartement de New York, en face de mon lit pour être exacte. Combien ?

— Je ne sais pas… cent ?

En prononçant ce chiffre, Césario le regrette immédiatement : il réclame trop, son espoir va s’effondrer.

Cent dollars pour Wanda, c’est le pourboire qu’elle glissera demain au concierge de l’hôtel. Pour lui, c’est de quoi rembourser ses dettes au marchand de couleurs.

— Cent mille dollars ? reprend Wanda. Ça me paraît raisonnable. Je prends.

Césario a les oreilles qui bourdonnent ; au bord de l’apoplexie, il se demande s’il a bien entendu. — Et celui-ci, vous me le feriez au même prix ? Il mettrait tant en valeur mon grand mur blanc, à Marbella… Oh, s’il vous plaît…

Machinalement, il approuve de la tête.

Le vaniteux Guido Farinelli, sachant Wanda réputée pour son génie des bonnes affaires et soucieux de ne pas demeurer en reste sur la dépense, jette son dévolu sur une autre croûte. Lorsqu’il tente d’en discuter le montant, Wanda l’arrête :

— Mon cher Guido, je vous en prie, on ne mégote pas le prix quand on est en face d’un talent pareil. C’est si facile et si vulgaire d’avoir de l’argent, alors que posséder du talent… ce talent… Elle se tourne vers Césario.

— C’est un destin ! Une charge ! Une mission. Cela justifie toutes les misères d’une vie. Sonnant l’heure du rappel, elle dépose les chèques, précise que son chauffeur viendra chercher les toiles ce soir et laisse Césario hébété, une bave blanche au bord des lèvres. La scène dont il a rêvé sa vie durant s’est produite, et voilà qu’il ne trouve rien à répondre, il parvient juste à ne pas s’évanouir. Il a envie de pleurer, il voudrait retenir cette belle femme, lui dire combien il a été dur de traverser quatre-vingts années sans une once d’attention ou de considération, il voudrait lui avouer les heures que, seul, la nuit, il a passées à pleurer en se disant qu’au fond, il n’était peut-être qu’un minable. Grâce à elle, il est lavé de ses misères, de ses doutes, il peut croire enfin que son courage n’a pas été inutile, qu’il ne s’est pas entêté en vain.

Elle lui tend la main.

— Bravo, monsieur, je suis très fière de vous avoir connu.

 

 

FIN

 

Cette nouvelle est extraite du recueil : "Odette Toulemonde et autres histoires".

 

 

 

1 août 2021

Construire un shoggi

ICONES ZEN shoggi eurs

Construire un shoggi démontable

pour la méditation en voyage, dans la nature, au jardin,

au dojo, ou simplement chez soi

Mises à jour : 17/12/18, 15/2/19, 18/09/19, 20/11/19, 30/01/20, 24/03/20, 19/06/2020, 17/08/2020, 28/01/2021, 01/02/2021, 17/02/2021

 

AVERTISSEMENT : Un des plus fréquentés de ce blog, cet article n'est pas la manifestation d'orgueil d'un bricoleur se prenant pour un quelconque génie.

La réalisation décrite ici est issue d’un cahier des charges répondant à un besoin réel, établi au sein d’une communauté de méditants expérimentés : 8 exemplaires de ce tabouret de méditation sont en effet utilisés au quotidien et avec satisfaction par des membres de « Sud Toulouse Zen » depuis 2018.

Les critères ayant présidé à la conception ont été : technicité (réponse au seul besoin et au plus près), confort, légèreté, rigidité, simplicité, démontabilité. Peu privilégié, le prix de revient s'est en outre révélé modeste. L'esthétique n'a pas été prise en compte.

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           Le shoggi est le tabouret de méditation utilisé en remplacement du coussin traditionnel, le zafu, lorsque le méditant ne peut l'utiliser pour des raisons personnelles (douleurs articulaires excessives, arthrose, âge, séquelles d'interventions chirurgicales - ou simple préférence) :

 

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MÉDITER TOUT DE SUITE

                     N'exigeant pas d'initiation et ne provocant pas de douleurs articulaires, le shoggi permet de méditer quasi-immédiatement dans une posture stable.

Ainsi les gens pressés, si nombreux aujourd'hui, peuvent-ils commencer à méditer sans "perte de temps". Et qui sait s'ils ne reconnaîtront pas bientôt que, comme le dit le proverbe patagon "Quien se apura pierde su tiempo" - Qui se presse perd son temps.

 

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                       Cependant, les shoggis du commerce rencontrés, souvent à taille unique et généralement trop bas, peuvent provoquer des douleurs articulaires ou des crampes dues aux membres inférieurs trop fortement repliés (selon morpholgie). Fait aggravant, à l'opposé du zafu, ils ne sont aucunement rembourrés, ce qui n'incite guère aux longues séances.

D'où l'intérêt d'en construire un adapté à sa morphologie, tout en y apportant plus de confort. Le cintrage de l'assise ne paraît pas vraiment utile.

Et pourquoi ne pas le construire le plus léger possible et facilement démontable, pour le voyage et la méditation dans la nature (valise, sac à dos).

Pour une personne de poids moyen, on peut oser le contreplaqué de 10 mm., qui s'avère suffisamment rigide et résistant, même sur sol inégal. Les trous et la forme trapézoïdale de l'assise n'ont d'autre objet qu'un poids optimisé, ici 844 grammes. Si l'on a des craintes, passer à 12 mm. comme décrit en second, bien qu'en cas de rupture on ne puisse guère tomber de haut.

 

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Un peu de géométrie, un soupçon de mécanique (les lois du plan incliné) :

P étant le poids du méditant, les efforts se décomposent en F1 (effort sur l'assise du shoggi) et F2 (effort vers l'avant se transmettant aux genoux). On voit que, si l'angle augmente, l'effort sur les genoux augmente. Un shoggi horizontal (tabouret banal) ne transmettrait aucun effort aux genoux. Un angle d'assise proche de la verticale transmettrait au contraire une grande part du poids du corps sur les genoux.

Or, un léger effort sur les genoux s'avérant indispensable à la bonne stabilité en méditation, un équilibre, en accord avec la morphologie du méditant, est donc à trouver.

 

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 Critères à prendre en compte :

- La hauteur : selon la souplesse des membres inférieurs (genoux, chevilles), le volume des mollets et la taille de la personne. Ici 213 mm. hors tout pour une taille de 1m. 75.

- L'angle d'inclinaison de l'assise, qui fait basculer le bassin vers l'avant et cintrer légèrement le dos. De 7 à 10°, ici 7,5°.

Noter que le shoggi démontable permet de remplacer aisément les pieds dans d'autres hauteurs et avec un angle différent, pour arriver à la bonne ergonomie après tâtonnements. (Le contreplaqué est une denrée bon marché).

Image ci-dessous: apparaissant avec l'usage d'un shoggi trop bas, une des sources de douleur, courante et souvent prohibitive, résulte d'un étirement contraint de l'extrêmité du pied dans l'alignement du tibia.

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FOURNITURES :

- Contreplaqué 10 mm. (ou 12 mm., le poids sera plus élevé de 200 grammes, voir croquis assemblage plus bas) :

Assise : 160 mm. X 420 mm.

Pied : 160 mm. X 210 mm. Prévoir dès l'achat du prédécoupé (rectangulaire à recouper pour l'inclinaison) plusieurs jeux de pieds pour adaptation à sa propre morphologie.

- Profilé de bois léger raboté plus ou moins carré 22 mm. X 25 mm. ou 23 X27 selon provenance.

- 8 Vis à bois tête fraisée 90° Ø 5 X 30 mm. pour assembler les 4 taquets sur l'assise.

- 2 Boulons à bois tête ronde collet carré M6 X 60 mm.

- 2 Écrous papillon M6.

- 2 Rondelles plates larges Ø 6 mm.

- Plaque caoutchouc mousse haute densité épr. 10 mm. à découper au cutter (ici 2 épaisseurs) ; coller à la colle néoprène. La mousse basse densité s'affaisse rapidement.

- Papier verre

- Colle néoprène.

- Colle à bois (éventuellement, voir texte).

- Lasure, peinture, vernis, finition au choix ou pas de finition.

 

OUTILLAGE :

Courant : perceuse, foret Ø 5, Ø 6, scie égoïne, cutter, tournevis...

 

DÉTAIL D'ASSEMBLAGE IMPORTANT :

Assembler chaque pied et ses 2 taquets de 22 X 25 mm Lr. 130 mm avec le boulon à bois écrou papillon bien serré avant de visser les 8 vis à bois (2 par taquet) depuis le haut de l'assise. (Afin de permettre le serrage efficace et sans jeu du pied entre ses deux taquets par la suite).

On peut - ou non - enduire de colle à bois les quatre taquets avant vissage, la tenue n'en sera que meilleure.

 

SUGGESTION : qui osera la fibre de carbone pour moins de 400 grammes ?...

 

 Shoggi de voyage 844 grammes

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Aucune difficulté pour le moindre des bricoleurs (trous d'allègement et assise trapézoïdale en option). Le chanfreinage des deux carrés latéraux permet de ne pas gêner les talons.

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Esthétique et finitions n'ont pas été privilégiées (mais on le peut).

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***

 Construction plus simple avec du CP de 12 mm au lieu de 10 (poids 1.044 grammes)

Pieds et assise vue de dessous

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Pieds et assise vue de dessus montrant les 8 vis Ø 5 X30 F/90° de fixation des 4 taquets avant le collage du revêtement mousse.

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Croquis rapides pour le shoggi ci-dessus réalisé en contreplaqué de 12 mm. 1 Clic pour récupérer l'image à la taille réelle.

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 Cotes entre parenthèses données pour une personne de taille moyenne

 

Plaque de mousse utilisée (vendue dans les grandes surfaces de bricolage)

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 Fabrication en petite série (10/2018)

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Nouvelle série (collection d'automne, 11/2018)

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Série de printemps (02/2021)

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Juin 2022

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***

 

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Plus simple de construction et plus "civilisé", un shoggi "de salon" taillé dans un profilé de bois courant (140 mm X 27mm).

Assemblage par 6 vis à tête fraisée et rembourrage identique au précédent. La baguette sur le pourtour retient le tissu élastique (jersey fluide type jambe de pantalon féminin) qui recouvre la plaque de caoutchouc mousse haute densité.

Poids : 1.500 grammes.

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DANS LA NATURE

                                                

                    Construire des pieds de shoggi pour méditer dans la nature (ou dans son jardin) nécessitant une surface d'appui au sol plus importante qu'en intérieur (ça s'enfonce, tiens !), on peut élargir les pieds à la base par simple collage, ou collage-chevillage comme ici, d'un profilé de bois léger de 25 mm X 20 mm par exemple. Prévoir aussi ces pieds-là un peu plus hauts pour les mêmes raison d'enfoncement et de sol irrégulier (+2 cm. par exemple).

Prévoir plus large en cas de sol marécageux ou de pratiquant(e) corpulent(e)...ou plus encore si les deux conditions sont réunies !

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 Détail des pieds.

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Shoggi utilisé ici en simple tabouret avec des pieds élevés pour contemplation, lectures édifiantes, affût de photo animalière, pêche (no kill please), chasse au Snark, grattage archéologique, repiquage de salade ou cueillette scientifique de pâquerettes...

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PLAIDOYER POUR UN SHOGGI

               Il est à noter que le shoggi n'est pas toujours le bienvenu dans certains dojos, les puristes ne jurant que par le zafu. Si la posture sur shoggi peut rivaliser en stabilité avec le zafu, elle présente en effet une moindre ouverture des membres inférieurs (peu notable cependant si on écarte suffisamment les genoux), ce que certains maîtres hindous considèrent comme néfaste, notamment, à la circulation des énergies. Il est bon cependant de considérer l'état physique, comme l'âge et le manque de souplesse de celle ou celui à qui le zafu est impossible : méditer sur shoggi ou ne pas méditer, telle est la question.

La position sur shoggi peut paraître en tout cas préférable à celle d'un lotus approximatif ou, pire, à celle sur chaise.

              Certain dojo parisien interdirait même (de nos jours) la pratique sur shoggi - et donc exclurait par là le pratiquant aux prestations physiques réduites par l'âge ou les accidents de la vie, au mépris de sa sincérité : où est, si chère au bouddhisme, la compassion ? - Noyée dans l'oubli de ceux qui souffrent (physiquement) au profit d'une élite jeune et sportive capable d'un lotus flamboyant ?

 

JCP  Février-Décembre 2018, février 2019

 

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PRATIQUER LE ZEN À TOULOUSE :

 SUD TOULOUSE ZEN

 

16 novembre 2020

Halte (1226)

 

 

 

Halte                    

 

Ne peux-tu voyageur délaisser pour un temps

Tes horizons sans fin, et ralentir le pas ?

À l’ombre de cet arbre, écoute la rumeur

De ton cœur qui s’apaise et se lave des routes.

 

Au mirage menteur de lointains toujours neufs,

Et d’une herbe à ton pied toujours renouvelée

Se cache le présent d’un bonheur enfoui :

Au puits des calmes eaux laisse boire ton âme.

 

Et riche de ce temps que tu croyais perdu,

Puise au fond des lenteurs une énergie nouvelle,

Où la sérénité des heures sans décompte

Offre sa plénitude à la vie apaisée.

 

 

 

 JCP 07/2020

 

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                                                                                                                                                                           Image : X

6 juin 2013

Théophile Gautier , Une nuit de Cléopâtre

 

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Théophile Gautier

 

Une nuit de Cléopâtre

 Nouvelle issue du recueil "Contes et récits fantastiques"

 

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Alexandre Cabanel, Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort, 1887

 

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I

 

                      Il y a, au moment où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans environ qu’une cange magnifiquement dorée et peinte descendait le Nil avec toute la rapidité que pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l’eau égratignée comme les pattes d’un scarabée gigantesque. Cette cange était étroite, de forme allongée, relevée par les deux bouts en forme de corne de lune naissante, svelte de proportions et merveilleusement taillée pour la marche ; une tête de bélier surmontée d’une boule d’or armait la pointe de la proue, et montrait que l’embarcation appartenait à une personne de race royale. Au milieu de la barque s’élevait une cabine à toit plat, une espèce de naos ou tente d’honneur, coloriée et dorée, avec une moulure à palmettes et quatre petites fenêtres carrées.

 

Deux chambres également couvertes d’hiéroglyphes occupaient les extrémités du croissant ; l’une d’elles, plus vaste que l’autre, avait un étage juxtaposé de moindre hauteur, comme les châteaux-gaillards de ces bizarres galères du seizième siècle dessinées par Della Bella ; la plus petite, qui servait de logement au pilote, se terminait en fronton triangulaire. Le gouvernail était fait de deux immenses avirons ajustés sur des pieux bariolés, et s’allongeant dans l’eau derrière la barque comme les pieds palmés d’un cygne ; des têtes coiffées du pschent(1), et portant au menton la corne allégorique, étaient sculptées à la poignée de ces grandes rames que faisait manœuvrer le pilote debout sur le toit de la cabine.

C’était un homme basané, fauve comme du bronze neuf, avec des luisants bleuâtres et miroitants, l’œil relevé par les coins, les cheveux très noirs et tressés en cordelettes, la bouche épanouie, les pommettes saillantes, l’oreille détachée du crâne, le type égyptien dans toute sa pureté. Un pagne étroit bridant sur les cuisses et cinq ou six tours de verroteries et d’amulettes composaient tout son costume. Il paraissait le seul habitant de la cange, car les rameurs, penchés sur leurs avirons et cachés par le plat-bord, ne se faisaient deviner que par le mouvement symétrique des rames ouvertes en côtes d’éventail à chaque flanc de la barque, et retombant dans le fleuve après un léger temps d’arrêt.

 

1 Coiffure des pharaons.

 

Aucun souffle d’air ne faisait trembler l’atmosphère, et la grande voile triangulaire de la cange, assujettie et ficelée avec une corde de soie autour du mât abattu, montrait que l’on avait renoncé à tout espoir de voir le vent s’élever. Le soleil du midi décochait ses flèches de plomb ; les vases cendrées des rives du fleuve lançaient de flamboyantes réverbérations ; une lumière crue, éclatante et poussiéreuse à force d’intensité, ruisselait en torrents de flamme, l’azur du ciel blanchissait de chaleur comme un métal à la fournaise ; une brume ardente et rousse fumait à l’horizon incendié. Pas un nuage ne tranchait sur ce ciel invariable et morne comme l’éternité.

 

L’eau du Nil, terne et mate, semblait s’endormir dans son cours et s’étaler en nappes d’étain fondu. Nulle haleine ne ridait sa surface et n’inclinait sur leurs tiges les calices de lotus, aussi roides que s’ils eussent été sculptés ; à peine si de loin en loin le saut d’un bechir ou d’un fahaka, gonflant son ventre, y faisait miroiter une écaille d’argent, et les avirons de la cange semblaient avoir peine à déchirer la pellicule fuligineuse de cette eau figée. Les rives étaient désertes ; une tristesse immense et solennelle pesait sur cette terre, qui ne fut jamais qu’un grand tombeau, et dont les vivants semblent ne pas avoir eu d’autre occupation que d’embaumer les morts. Tristesse aride, sèche comme la pierre ponce, sans mélancolie, sans rêverie, n’ayant point de nuage gris de perle à suivre à l’horizon, pas de source secrète où baigner ses pieds poudreux ; tristesse de sphinx ennuyé de regarder perpétuellement le désert, et qui ne peut se détacher du socle de granit où il aiguise ses griffes depuis vingt siècles.

Le silence était si profond qu’on eût dit que le monde fût devenu muet, ou que l’air eût perdu la faculté de conduire le son. Le seul bruit qu’on entendît, c’était le chuchotement et les rires étouffés des crocodiles pâmés de chaleur qui se vautraient dans les joncs du fleuve, ou bien quelque ibis qui, fatigué de se tenir debout, une patte repliée sous le ventre et le cou entre les épaules, quittait sa pose immobile, et, fouettant brusquement l’air bleu de ses ailes blanches, allait se percher sur un obélisque ou sur un palmier.

 

La cange filait comme la flèche sur l’eau du fleuve, laissant derrière elle un sillage argenté qui se refermait bientôt ; et quelques globules écumeux, venant crever à la surface, témoignaient seuls du passage de la barque, déjà hors de vue. Les berges du fleuve, couleur d’ocre et de saumon, se déroulaient rapidement comme des bandelettes de papyrus entre le double azur du ciel et de l’eau, si semblables de ton que la mince langue de terre qui les séparait semblait une chaussée jetée sur un immense lac, et qu’il eût été difficile de décider si le Nil réfléchissait le ciel, ou si le ciel réfléchissait le Nil.

 

Le spectacle changeait à chaque instant : tantôt c’étaient de gigantesques propylées qui venaient mirer au fleuve leurs murailles en talus, plaquées de larges panneaux de figures bizarres ; des pylônes aux chapiteaux évasés, des rampes côtoyées de grands sphinx accroupis, coiffés du bonnet à barbe cannelée, et croisant sous leurs mamelles aiguës leurs pattes de basalte noir ; des palais démesurés faisant saillir sur l’horizon les lignes horizontales et sévères de leur entablement, où le globe emblématique ouvrait ses ailes mystérieuses comme un aigle à l’envergure démesurée ; des temples aux colonnes énormes, grosses comme des tours, où se détachaient sur un fond d’éclatante blancheur des processions de figures hiéroglyphiques ; toutes les prodigiosités de cette architecture de Titans ; tantôt des paysages d’une aridité désolante : des collines formées par de petits éclats de pierre provenant des fouilles et des constructions, miettes de cette gigantesque débauche de granit qui dura plus de trente siècles ; des montagnes exfoliées de chaleur, déchiquetées et zébrées de rayures noires, semblables aux cautérisations d’un incendie ; des tertres bossus et difformes, accroupis comme le criocéphale(1) des tombeaux, et découpant au bord du ciel leur attitude contrefaite ; des marnes verdâtres, des ocres roux, des tufs d’un blanc farineux, et de temps à autre quelque escarpement de marbre couleur rose-sèche, où bâillaient les bouches noires des carrières.

 

Cette aridité n’était tempérée par rien : aucune oasis de feuillage ne rafraîchissait le regard ; le vert semblait une couleur inconnue dans cette nature ; seulement de loin en loin un maigre palmier s’épanouissait à l’horizon, comme un crabe végétal ; un nopal épineux brandissait ses feuilles acérées comme des glaives de bronze ; un carthame, trouvant un peu d’humidité à l’ombre d’un tronçon de colonne, piquait d’un point rouge l’uniformité générale.

 

Après ce coup d’œil rapide sur l’aspect du paysage, revenons à la cange aux cinquante rameurs, et, sans nous faire annoncer, entrons de plain-pied dans la naos d’honneur. L’intérieur était peint en blanc, avec des arabesques vertes, des filets de vermillon et des fleurs d’or de forme fantastique ; une natte de joncs d’une finesse extrême recouvrait le plancher ; au fond s’élevait un petit lit à pieds de griffon, avec un dossier garni comme un canapé ou une causeuse moderne, un escabeau à quatre marches pour y monter, et, recherche assez singulière dans nos idées confortables, une espèce d’hémicycle en bois de cèdre, monté sur un pied, destiné à embrasser le contour de la nuque et à soutenir la tête de la personne couchée.

 

Sur cet étrange oreiller reposait une tête bien charmante, dont un regard fit perdre la moitié du monde, une tête adorée et divine, la femme la plus complète qui ait jamais existé, la plus femme et la plus reine, un type admirable, auquel les poètes n’ont pu rien ajouter, et que les songeurs trouvent toujours au bout de leurs rêves : il n’est pas besoin de nommer Cléopâtre.

Auprès d’elle Charmion, son esclave favorite, balançait un large éventail de plumes d’ibis ; une jeune fille arrosait d’une pluie d’eau de senteur les petites jalousies de roseaux qui garnissaient les fenêtres de la naos, pour que l’air n’y arrivât qu’imprégné de fraîcheur et de parfums.

Près du lit de repos, dans un vase d’albâtre rubané, au goulot grêle, à la tournure effilée et svelte, rappelant vaguement un profil de héron, trempait un bouquet de fleurs de lotus, les unes d’un bleu céleste, les autres d’un rose tendre, comme le bout des doigts d’Isis, la grande déesse. Cléopâtre, ce jour-là, par caprice ou par politique, n’était pas habillée à la grecque ; elle venait d’assister à une panégyrie, et elle retournait à son palais d’été dans la cange, avec le costume égyptien qu’elle portait à la fête.

 

1 Criocéphale, statue d’un dieu à tête de bélier.

 

Nos lectrices seront peut-être curieuses de savoir comment la reine Cléopâtre était habillée en revenant de la Mammisi d’Hermonthis où l’on adore la triade du dieu Mandou, de la déesse Ritho et de leur fils Harphré ; c’est une satisfaction que nous pouvons leur donner. La reine Cléopâtre avait pour coiffure une espèce de casque d’or très léger formé par le corps et les ailes de l’épervier sacré ; les ailes, rabattues en éventail de chaque côté de la tête, couvraient les tempes, s’allongeaient presque sur le cou, et dégageaient par une petite échancrure une oreille plus rose et plus délicatement enroulée que la coquille d’où sortit Vénus que les Égyptiens nomment Hâthor ; la queue de l’oiseau occupait la place où sont posés les chignons de nos femmes ; son corps, couvert de plumes imbriquées et peintes de différents émaux, enveloppait le sommet du crâne, et son cou, gracieusement replié vers le front, composait avec la tête une manière de corne étincelante de pierreries ; un cimier symbolique en forme de tour complétait cette coiffure élégante, quoique bizarre. Des cheveux noirs comme ceux d’une nuit sans étoiles s’échappaient de ce casque et filaient en longues tresses sur de blondes épaules dont une collerette ou hausse-col, orné de plusieurs rangs de serpentine, d’azerodrach et de chrysobéril, ne laissait, hélas ! apercevoir que le commencement ; une robe de lin à côtes diagonales, – un brouillard d’étoffe, de l’air tramé, ventus textilis, comme dit Pétrone, – ondulait en blanche vapeur autour d’un beau corps dont elle estompait mollement les contours. Cette robe avait des demi-manches justes sur l’épaule, mais évasées vers le coude comme nos manches à sabot, et permettait de voir un bras admirable et une main parfaite, le bras serré par six cercles d’or et la main ornée d’une bague représentant un scarabée.

 

Une ceinture, dont les bouts noués retombaient par devant, marquait la taille de cette tunique flottante et libre ; un mantelet garni de franges achevait la parure, et, si quelques mots barbares n’effarouchent point des oreilles parisiennes, nous ajouterons que cette robe se nommait schenti et le mantelet calasiris. Pour dernier détail, disons que la reine Cléopâtre portait de légères sandales fort minces, recourbées en pointe et rattachées sur le cou-de-pied comme les souliers à la poulaine des châtelaines du moyen âge.

 

La reine Cléopâtre n’avait cependant pas l’air de satisfaction d’une femme sûre d’être parfaitement belle et parfaitement parée ; elle se retournait et s’agitait sur son petit lit, et ses mouvements assez brusques dérangeaient à chaque instant les plis de son conopeum(1) de gaze que Charmion rajustait avec une patience inépuisable, sans cesser de balancer son éventail.

« L’on étouffe dans cette chambre, dit Cléopâtre, quand même Phtha, dieu du feu, aurait établi ses forges ici, il ne ferait pas plus chaud ; l’air est comme une fournaise. »

Et elle passa sur ses lèvres le bout de sa petite langue, puis étendit la main comme un malade qui cherche une coupe absente.

Charmion, toujours attentive, frappa des mains ; un esclave noir, vêtu d’un tonnelet plissé comme la jupe des Albanais et d’une peau de panthère jetée sur l’épaule, entra avec la rapidité d’une apparition, tenant en équilibre sur la main gauche un plateau chargé de tasses et de tranches de pastèques, et dans la droite un vase long muni d’un goulot comme une théière. L’esclave remplit une des coupes en versant de haut avec une dextérité merveilleuse, et la plaça devant la reine.

Cléopâtre toucha le breuvage du bout des lèvres, le reposa à côté d’elle, et, tournant vers Charmion ses beaux yeux noirs, onctueux et lustrés par une vive étincelle de lumière :

« Ô Charmion ! dit-elle, je m’ennuie. »

 

 1 Moustiquaire.

 

 

 

II

 

Charmion, pressentant une confidence, fit une mine d’assentiment douloureux et se rapprocha de sa maîtresse.

 

« Je m’ennuie horriblement, reprit Cléopâtre en laissant pendre ses bras comme découragée et vaincue ; cette Égypte m’anéantit et m’écrase ; ce ciel, avec son azur implacable, est plus triste que la nuit profonde de l’Érèbe : jamais un nuage ! jamais une ombre, et toujours ce soleil rouge, sanglant, qui vous regarde comme l’œil d’un cyclope ! Tiens, Charmion, je donnerais une perle pour une goutte de pluie ! De la prunelle enflammée de ce ciel de bronze il n’est pas encore tombé une seule larme sur la désolation de cette terre ; c’est un grand couvercle de tombeau, un dôme de nécropole, un ciel mort et desséché comme les momies qu’il recouvre ; il pèse sur mes épaules comme un manteau trop lourd ; il me gêne et m’inquiète ; il me semble que je ne pourrais me lever toute droite sans m’y heurter le front ; et puis, ce pays est vraiment un pays effrayant ; tout y est sombre, énigmatique, incompréhensible ! L’imagination n’y produit que des chimères monstrueuses et des monuments démesurés ; cette architecture et cet art me font peur ; ces colosses, que leurs jambes engagées dans la pierre condamnent à rester éternellement assis les mains sur les genoux, me fatiguent de leur immobilité stupide ; ils obsèdent mes yeux et mon horizon. Quand viendra donc le géant qui doit les prendre par la main et les relever de leur faction de vingt siècles ? Le granit lui-même se lasse à la fin ! Quel maître attendent-ils donc pour quitter la montagne qui leur sert de siège et se lever en signe de respect ? de quel troupeau invisible ces grands sphinx accroupis comme des chiens qui guettent sont-ils les gardiens, pour ne fermer jamais la paupière et tenir toujours la griffe en arrêt ? qu’ont-ils donc à fixer si opiniâtrement leurs yeux de pierre sur l’éternité et l’infini ? quel secret étrange leurs lèvres serrées retiennent-elles dans leur poitrine ? À droite, à gauche, de quelque côté que l’on se tourne, ce ne sont que des monstres affreux à voir, des chiens à tête d’homme, des hommes à tête de chien, des chimères nées d’accouplements hideux dans la profondeur ténébreuse des syringes, des Anubis, des Typhons, des Osiris, des éperviers aux yeux jaunes qui semblent vous traverser de leurs regards inquisiteurs et voir au-delà de vous des choses que l’on ne peut redire ; – une famille d’animaux et de dieux horribles aux ailes écaillées, au bec crochu, aux griffes tranchantes, toujours prêts à vous dévorer et à vous saisir si vous franchissez le seuil du temple et si vous levez le coin du voile ! – « Sur les murs, sur les colonnes, sur les plafonds, sur les planchers, sur les palais et sur les temples, dans les couloirs et les puits les plus profonds des nécropoles, jusqu’aux entrailles de la terre, où la lumière n’arrive pas, où les flambeaux s’éteignent faute d’air, et partout, et toujours, d’interminables hiéroglyphes sculptés et peints racontant en langage inintelligible des choses que l’on ne sait plus et qui appartiennent sans doute à des créations disparues ; prodigieux travaux enfouis, où tout un peuple s’est usé à écrire l’épitaphe d’un roi ! Du mystère et du granit, voilà l’Égypte ; beau pays pour une jeune femme et une jeune reine !

« L’on ne voit que symboles menaçants et funèbres, des pedum,(1) des tau,(2) des globes allégoriques, des serpents enroulés, des balances où l’on pèse les âmes, – l’inconnu, la mort, le néant ! Pour toute végétation des stèles bariolées de caractères bizarres ; pour allées d’arbres, des avenues d’obélisques de granit ; pour sol, d’immenses pavés de granit dont chaque montagne ne peut fournir qu’une seule dalle ; pour ciel, des plafonds de granit : – l’éternité palpable, un amer et perpétuel sarcasme contre la fragilité et la brièveté de la vie ! – des escaliers faits pour des enjambées de Titan, que le pied humain ne saurait franchir et qu’il faut monter avec des échelles ; des colonnes que cent bras ne pourraient entourer, des labyrinthes où l’on marcherait un an saris en trouver l’issue ! – le vertige de l’énormité, l’ivresse du gigantesque, l’effort désordonné de l’orgueil qui veut graver à tout prix son nom sur la surface du monde !

 

« Et puis, Charmion, je te le dis, j’ai une pensée qui me fait peur ; dans les autres contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le sol. Ici l’on dirait que les vivants n’ont d’autre occupation que de conserver les morts ; des baumes puissants les arrachent à la destruction ; ils gardent tous leur forme et leur aspect ; l’âme évaporée, la dépouille reste, sous ce peuple il y a vingt peuples, chaque ville a les pieds sur vingt étages de nécropoles, chaque génération qui s’en va fait une population de momies à une cité ténébreuse : sous le père vous trouvez le grand-père et l’aïeul dans leur boîte peinte et dorée, tels qu’ils étaient pendant leur vie, et vous fouilleriez toujours que vous en trouveriez toujours !

 

« Quand je songe à ces multitudes emmaillotées de bandelettes, à ces myriades de spectres desséchés qui remplissent les puits funèbres et qui sont là depuis deux mille ans, face à face, dans leur silence que rien ne vient troubler, pas même le bruit que fait en rampant le ver du sépulcre, et qu’on trouvera intacts après deux autres mille ans, avec leurs chats, leurs crocodiles, leurs ibis, tout ce qui a vécu en même temps qu’eux, il me prend des terreurs, et je me sens courir des frissons sur la peau. Que se disent-ils, puisqu’ils ont encore des lèvres, et que leur âme, si la fantaisie lui prenait de revenir, trouverait leur corps dans l’état où elle l’a quitté ?

 

1 Bâton recourbé en forme de crosse. 2 Instrument magique.

 

« L’Égypte est vraiment un royaume sinistre, et bien peu fait pour moi, la rieuse et la folle ; tout y renferme une momie ; c’est le cœur et le noyau de toute chose. Après mille détours, c’est là que vous aboutissez ; les pyramides cachent un sarcophage. Néant et folie que tout cela. Éventrez le ciel avec de gigantesques triangles de pierre, vous n’allongerez pas votre cadavre d’un pouce. Comment se réjouir et vivre sur une terre pareille, où l’on ne respire pour parfum que l’odeur âcre du naphte et du bitume qui bout dans les chaudières des embaumeurs, où le plancher de votre chambre sonne creux parce que les corridors des hypogées et des puits mortuaires s’étendent jusque sous votre alcôve ? »

 

« Être la reine des momies, avoir pour causer ces statues à poses roides et contraintes, c’est gai ! Encore, si, pour tempérer cette tristesse, j’avais quelque passion au cœur, un intérêt à la vie, si j’aimais quelqu’un ou quelque chose, si j’étais aimée ! mais je ne le suis point.

 

« Voilà pourquoi je m’ennuie, Charmion ; avec l’amour, cette Égypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante que la Grèce, avec ses dieux d’ivoire, ses temples de marbre blanc, ses bois de lauriers-roses et ses fontaines d’eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie baroque d’Anubis et aux épouvantements des villes souterraines. »

Charmion sourit d’un air incrédule.

«  Ce ne doit pas être là un grand sujet de chagrin pour vous ; car chacun de vos regards perce les cœurs comme les flèches d’or d’Éros lui-même.

– Une reine, reprit Cléopâtre, peut-elle savoir si c’est le diadème ou le front que l’on aime en elle ? Les rayons de sa couronne sidérale éblouissent les yeux et le cœur, descendue des hauteurs du trône, aurais-je la célébrité et la vogue de Bacchide ou d’Archenassa, de la première courtisane venue d’Athènes ou de Milet ?

Une reine, c’est quelque chose de si loin des hommes, de si élevé, de si séparé, de si impossible ! Quelle présomption peut se flatter de réussir dans une pareille entreprise ? Ce n’est plus une femme, c’est une figure auguste et sacrée qui n’a point de sexe, et que l’on adore à genoux sans l’aimer, comme la statue d’une déesse.

Qui a jamais été sérieusement épris d’Hêré aux bras de neige, de Pallas aux yeux vert de mer ? qui a jamais essayé de baiser les pieds d’argent de Thétis et les doigts de rose de l’Aurore ? quel amant des beautés divines a pris des ailes pour voler vers les palais d’or du ciel ? Le respect et la terreur glacent les âmes en notre présence, et pour être aimée de nos pareils il faudrait descendre dans les nécropoles dont je parlais tout à l’heure. »

 

Quoiqu’elle n’élevât aucune objection contre les raisonnements de sa maîtresse, un vague sourire errant sur les lèvres de l’esclave grecque faisait voir qu’elle ne croyait pas beaucoup à cette inviolabilité de la personne royale.

 

« Ah ! continua Cléopâtre, je voudrais qu’il m’arrivât quelque chose, une aventure étrange, inattendue ! Le chant des poètes, la danse des esclaves syriennes, les festins couronnés de roses et prolongés jusqu’au jour, les courses nocturnes, les chiens de Laconie, les lions privés, les nains bossus, les membres de la confrérie des inimitables, les combats du cirque, les parures nouvelles, les robes de byssus, les unions de perles, les parfums d’Asie, les recherches les plus exquises, les somptuosités les plus folles, rien ne m’amuse plus ; tout m’est indifférent, tout m’est insupportable !

– On voit bien, dit tout bas Charmion, que la reine n’a pas eu d’amant et n’a fait tuer personne depuis un mois. »

 

Fatiguée d’une aussi longue tirade, Cléopâtre prit encore une fois la coupe posée à côté d’elle, y trempa ses lèvres, et, mettant sa tête sous son bras avec un mouvement de colombe, s’arrangea de son mieux pour dormir.

Charmion lui défit ses sandales et se mit à lui chatouiller doucement la plante des pieds avec la barbe d’une plume de paon ; le sommeil ne tarda pas à jeter sa poudre d’or sur les beaux yeux de la sœur de Ptolémée.

 

Maintenant que Cléopâtre dort, remontons sur le pont de la cange et jouissons de l’admirable spectacle du soleil couchant. Une large bande violette, fortement chauffée de tons roux vers l’occident, occupe toute la partie inférieure du ciel ; en rencontrant les zones d’azur, la teinte violette se fond en lilas clair et se noie dans le bleu par une demi-teinte rose ; du côté où le soleil, rouge comme un bouclier tombé des fournaises de Vulcain, jette ses ardents reflets, la nuance tourne au citron pâle, et produit des teintes pareilles à celles des turquoises.

L’eau frisée par un rayon oblique a l’éclat mat d’une glace vue du côté du tain, ou d’une lame damasquinée ; les sinuosités de la rive, les joncs, et tous les accidents du bord s’y découpent en traits fermes et noirs qui en font vivement ressortir la réverbération blanchâtre.

À la faveur de cette clarté crépusculaire vous apercevrez là-bas, comme un grain de poussière tombé sur du vif-argent, un petit point brun qui tremble dans un réseau de filets lumineux. Est-ce une sarcelle qui plonge, une tortue qui se laisse aller à la dérive, un crocodile levant, pour respirer l’air moins brûlant du soir, le bout de son rostre squameux, le ventre d’un hippopotame qui s’épanouit à fleur d’eau ? ou bien encore quelque rocher laissé à découvert par la décroissance du fleuve ? car le vieil Hopi-Mou(1), père des eaux, a bien besoin de remplir son urne tarie aux pluies du solstice dans les montagnes de la Lune.

 

Ce n’est rien de tout cela. Par les morceaux d’Osiris si heureusement recousus ! c’est un homme qui paraît marcher et patiner sur l’eau... l’on peut voir maintenant la nacelle qui le soutient, une vraie coquille de noix, un poisson creusé, trois bandes d’écorce ajustées, une pour le fond et deux pour les plats-bords, le tout solidement relié aux deux pointes avec une corde engluée de bitume. Un homme se tient debout, un pied sur chaque bord de cette frêle machine, qu’il dirige avec un seul aviron qui sert en même temps de gouvernail, et, quoique la cange royale file rapidement sous l’effort de cinquante rameurs, la petite barque gagne visiblement sur elle.

 

1 Nom égyptien du Nil.

 

Cléopâtre désirait un incident étrange, quelque chose d’inattendu ; cette petite nacelle effilée, aux allures mystérieuses, nous a tout l’air de porter sinon une aventure, du moins un aventurier. Peut-être contient-elle le héros de notre histoire : la chose n’est pas impossible.

C’était, en tout cas, un beau jeune homme de vingt ans, avec des cheveux si noirs qu’ils paraissaient bleus, une peau blonde comme de l’or, et de proportions si parfaites qu’on eût dit un bronze de Lysippe ; bien qu’il ramât depuis longtemps, il ne trahissait aucune fatigue, et il n’avait pas sur le front une seule perle de sueur. Le soleil plongeait sous l’horizon, et sur son disque échancré se dessinait la silhouette brune d’une ville lointaine que l’œil n’aurait pu discerner sans cet accident de lumière ; il s’éteignit bientôt tout à fait, et les étoiles, belles-de-nuit du ciel, ouvrirent leur calice d’or dans l’azur du firmament.

 

La cange royale, suivie de près par la petite nacelle, s’arrêta près d’un escalier de marbre noir, dont chaque marche supportait un de ces sphinx haïs de Cléopâtre. C’était le débarcadère du palais d’été. Cléopâtre, appuyée sur Charmion, passa rapidement comme une vision étincelante entre une double haie d’esclaves portant des fanaux.

Le jeune homme prit au fond de la barque une grande peau de lion, la jeta sur ses épaules, sauta légèrement à terre, tira la nacelle sur la berge et se dirigea vers le palais.

 

 

 

III

 

Qu’est-ce que ce jeune homme qui, debout sur un morceau d’écorce, se permet de suivre la cange royale, et qui peut lutter de vitesse contre cinquante rameurs du pays de Kousch, nus jusqu’à la ceinture et frottés d’huile de palmier ? Quel intérêt le pousse et le fait agir ? Voilà ce que nous sommes obligé de savoir en notre qualité de poète doué du don d’intuition, et pour qui tous les hommes et même toutes les femmes, ce qui est plus difficile, doivent avoir au côté la fenêtre que réclamait Momus.

Il n’est peut-être pas très aisé de retrouver ce que pensait, il y a tantôt deux mille ans, un jeune homme de la terre de Kémé, qui suivait la barque de Cléopâtre, reine et déesse Évergète, revenant de la Mammisi d’Hermonthis.

Nous essayerons cependant.

Meïamoun, fils de Mandouschopsch, était un jeune homme d’un caractère étrange ; rien de ce qui touche le commun des mortels ne faisait impression sur lui ; il semblait d’une race plus haute, et l’on eût dit le produit de quelque adultère divin.

Son regard avait l’éclat et la fixité d’un regard d’épervier, et la majesté sereine siégeait sur son front comme sur un piédestal de marbre ; un noble dédain arquait sa lèvre supérieure et gonflait ses narines comme celles d’un cheval fougueux ; quoiqu’il eût presque la grâce délicate d’une jeune fille, et que Dionysius, le dieu efféminé, n’eût pas une poitrine plus ronde et plus polie, il cachait sous cette molle apparence des nerfs d’acier et une force herculéenne ; singulier privilège de certaines natures antiques de réunir la beauté de la femme à la force de l’homme.

 

Quant à son teint, nous sommes obligé d’avouer qu’il était fauve comme une orange, couleur contraire à l’idée blanche et rose que nous avons de la beauté ; ce qui ne l’empêchait pas d’être un fort charmant jeune homme, très recherché par toute sorte de femmes jaunes, rouges, cuivrées, bistrées, dorées, et même par plus d’une blanche Grecque.

D’après ceci, n’allez pas croire que Meïamoun fût un homme à bonnes fortunes : les cendres du vieux Priam, les neiges d’Hippolyte lui-même n’étaient pas plus insensibles et plus froides ; le jeune néophyte en tunique blanche, qui se prépare à l’initiation des mystères d’Isis, ne mène pas une vie plus chaste ; la jeune fille qui transit à l’ombre glaciale de sa mère n’a pas cette pureté craintive.

Les plaisirs de Meïamoun, pour un jeune homme de si farouche approche, étaient cependant d’une singulière nature : il partait tranquillement le matin avec son petit bouclier de cuir d’hippopotame, son harpé ou sabre à lame courbe, son arc triangulaire et son carquois de peau de serpent rempli de flèches barbelées ; puis il s’enfonçait dans le désert, et faisait galoper sa cavale aux jambes sèches, à la tête étroite, à la crinière échevelée, jusqu’à ce qu’il trouvât une trace de lionne : cela le divertissait beaucoup d’aller prendre les petits lionceaux sous le ventre de leur mère.

En toutes choses il n’aimait que le périlleux ou l’impossible ; il se plaisait fort à marcher dans des sentiers impraticables, à nager dans une eau furieuse, et il eût choisi pour se baigner dans le Nil précisément l’endroit des cataractes : l’abîme l’appelait.

Tel était Meïamoun, fils de Mandouschopsch. Depuis quelque temps son humeur était devenue encore plus sauvage ; il s’enfonçait des mois entiers dans l’océan de sables et ne reparaissait qu’à de rares intervalles. Sa mère, inquiète, se penchait vainement du haut de sa terrasse et interrogeait le chemin d’un œil infatigable. Après une longue attente, un petit nuage de poussière tourbillonnait à l’horizon ; bientôt le nuage crevait et laissait voir Meïamoun couvert de poussière sur sa cavale maigre comme une louve, l’œil rouge et sanglant, la narine frémissante, avec des cicatrices au flanc, cicatrices qui n’étaient pas des marques d’éperon.

 

Après avoir pendu dans sa chambre quelque peau d’hyène ou de lion, il repartait. Et cependant personne n’eût pu être plus heureux que Meïamoun ; il était aimé de Nephté, la fille du prêtre Afomouthis, la plus belle personne du nome d’Arsinoïte. Il fallait être Meïamoun pour ne pas voir que Nephté avait des yeux charmants relevés par les coins avec une indéfinissable expression de volupté, une bouche où scintillait un rouge sourire, des dents blanches et limpides, des bras d’une rondeur exquise et des pieds plus parfaits que les pieds de jaspe de la statue d’Isis : assurément il n’y avait pas dans toute l’Égypte une main plus petite et des cheveux plus longs.

Les charmes de Nephté n’eussent été effacés que par ceux de Cléopâtre. Mais qui pourrait songer à aimer Cléopâtre ? Ixion, qui fut amoureux de Junon, ne serra dans ses bras qu’une nuée, et il tourne éternellement sa roue aux enfers. C’était Cléopâtre qu’aimait Meïamoun !

 

Il avait d’abord essayé de dompter cette passion folle, il avait lutté corps à corps avec elle ; mais on n’étouffe pas l’amour comme on étouffe un lion, et les plus vigoureux athlètes ne sauraient rien y faire. La flèche était restée dans la plaie et il la traînait partout avec lui ; l’image de Cléopâtre radieuse et splendide sous son diadème à pointe d’or, seule debout dans sa pourpre impériale au milieu d’un peuple agenouillé, rayonnait dans sa veille et dans son rêve ; comme l’imprudent qui a regardé le soleil et qui voit toujours une tache insaisissable voltiger devant lui, Meïamoun voyait toujours Cléopâtre. Les aigles peuvent contempler le soleil sans être éblouis, mais quelle prunelle de diamant pourrait se fixer impunément sur une belle femme, sur une belle reine ?

 

Sa vie était d’errer autour des demeures royales pour respirer le même air que Cléopâtre, pour baiser sur le sable, bonheur, hélas ! bien rare, l’empreinte à demi effacée de son pied ; il suivait les fêtes sacrées et les panégyries, tâchant de saisir un rayon de ses yeux, de dérober au passage un des mille aspects de sa beauté.

 

Quelquefois la honte le prenait de cette existence insensée ; il se livrait à la chasse avec un redoublement de furie, et tâchait de mater par la fatigue l’ardeur de son sang et la fougue de ses désirs.

Il était allé à la panégyrie d’Hermonthis, et, dans le vague espoir de revoir la reine un instant lorsqu’elle débarquerait au palais d’été, il avait suivi la cange dans sa nacelle, sans s’inquiéter des âcres morsures du soleil, par une chaleur à faire fondre en sueur de lave les sphinx haletants sur leurs piédestaux rougis. Et puis, il comprenait qu’il touchait à un moment suprême, que sa vie allait se décider, et qu’il ne pouvait mourir avec son secret dans sa poitrine.

C’est une étrange situation que d’aimer une reine, c’est comme si l’on aimait une étoile, encore l’étoile vient-elle chaque nuit briller à sa place dans le ciel ; c’est une espèce de rendez-vous mystérieux : vous la retrouvez, vous la voyez, elle ne s’offense pas de vos regards !

Ô misère ! être pauvre, inconnu, obscur, assis tout au bas de l’échelle, et se sentir le cœur plein d’amour pour quelque chose de solennel, d’étincelant et de splendide, pour une femme dont la dernière servante ne voudrait pas de vous ! avoir l’œil fatalement fixé sur quelqu’un qui ne vous voit point, qui ne vous verra jamais, pour qui vous n’êtes qu’un flot de la foule pareil aux autres et qui vous rencontrerait cent fois sans vous reconnaître ! n’avoir, si l’occasion de parler se présente, aucune raison à donner d’une si folle audace, ni talent de poète, ni grand génie, ni qualité surhumaine, rien que de l’amour ; et en échange de la beauté, de la noblesse, de la puissance, de toutes les splendeurs qu’on rêve, n’apporter que de la passion ou sa jeunesse, choses rares !

Ces idées accablaient Meïamoun ; couché à plat ventre sur le sable, le menton dans ses mains, il se laissait emporter et soulever par le flot d’une intarissable rêverie ; il ébauchait mille projets plus insensés les uns que les autres. Il sentait bien qu’il tendait à un but impossible, mais il n’avait pas le courage d’y renoncer franchement, et la perfide espérance venait chuchoter à son oreille quelque menteuse promesse.

« Hâthor, puissante déesse, disait-il à voix basse, que t’ai-je fait pour me rendre si malheureux ? te venges-tu du dédain que j’ai eu pour Nephté, la fille du prêtre Afomouthis ? m’en veux-tu d’avoir repoussé Lamia, l’hétaire d’Athènes, ou Flora, la courtisane romaine ? Est-ce ma faute, à moi, si mon cœur n’est sensible qu’à la seule beauté de Cléopâtre, ta rivale ?

Pourquoi as-tu enfoncé dans mon âme la flèche empoisonnée de l’amour impossible ?

Quel sacrifice et quelles offrandes demandes-tu ?

Faut-il t’élever une chapelle de marbre rose de Syène avec des colonnes à chapiteaux dorés, un plafond d’une seule pièce et des hiéroglyphes sculptés en creux par les meilleurs ouvriers de Memphis ou de Thèbes ? Réponds-moi. »

 

Comme tous les dieux et les déesses que l’on invoque, Hâthor ne répondit rien. Meïamoun prit un parti désespéré. Cléopâtre, de son côté, invoquait aussi la déesse Hâthor ; elle lui demandait un plaisir nouveau, une sensation inconnue ; languissamment couchée sur son lit, elle songeait que le nombre des sens est bien borné, que les plus exquis raffinements laissent bien vite venir le dégoût, et qu’une reine a réellement bien de la peine à occuper sa journée.

Essayer des poisons sur des esclaves, faire battre des hommes avec des tigres ou des gladiateurs entre eux, boire des perles fondues, manger une province, tout cela est fade et commun !

 

Charmion était aux expédients et ne savait plus que faire de sa maîtresse. Tout à coup un sifflement se fit entendre, une flèche vint se planter en tremblant dans le revêtement de cèdre de la muraille.

Cléopâtre faillit s’évanouir de frayeur.

Charmion se pencha à la fenêtre et n’aperçut qu’un flocon d’écume sur le fleuve. Un rouleau de papyrus entourait le bois de la flèche il contenait ces mots écrits en caractères phonétiques : « Je vous aime ! »

 

 

 

IV

 

« Je vous aime, répéta Cléopâtre en faisant tourner entre ses doigts frêles et blancs le morceau de papyrus roulé à la façon des scytales, voilà le mot que je demandais : quelle âme intelligente, quel génie caché a donc si bien compris mon désir ? »

 

Et, tout à fait réveillée de sa langoureuse torpeur, elle sauta à bas de son lit avec l’agilité d’une chatte qui flaire une souris, mit ses petits pieds d’ivoire dans ses tatbebs brodés, jeta une tunique de byssus sur ses épaules, et courut à la fenêtre par laquelle Charmion regardait toujours.

La nuit était claire et sereine ; la lune déjà levée dessinait avec de grands angles d’ombre et de lumière les masses architecturales du palais, détachées en vigueur sur un fond de bleuâtre transparence, et glaçait de moires d’argent l’eau du fleuve où son reflet s’allongeait en colonne étincelante ; un léger souffle de brise, qu’on eût pris pour la respiration des sphinx endormis, faisait palpiter les roseaux et frissonner les clochettes d’azur des lotus ; les câbles des embarcations amarrées au bord du Nil gémissaient faiblement, et le flot se plaignait sur son rivage comme une colombe sans ramier.

Un vague parfum de végétation, plus doux que celui des aromates qui brûlent dans l’anschir(1) des prêtres d’Anubis, arrivait jusque dans la chambre.

 

1 Anschir ou amschir : encensoir.

 

C’était une de ces nuits enchantées de l’Orient, plus splendides que nos plus beaux jours, car notre soleil ne vaut pas cette lune.

« Ne vois-tu pas là-bas, vers le milieu du fleuve, une tête d’homme qui nage ? Tiens, il traverse maintenant la traînée de lumière et va se perdre dans l’ombre ; on ne peut plus le distinguer. » Et, s’appuyant sur l’épaule de Charmion, elle sortait à demi son beau corps de la fenêtre pour tâcher de retrouver la trace du mystérieux nageur. Mais un bois d’acacias du Nil, de doums et de sayals jetait à cet endroit son ombre sur la rivière et protégeait la fuite de l’audacieux.

Si Meïamoun eût eu le bon esprit de se retourner, il aurait aperçu Cléopâtre, la reine sidérale, le cherchant avidement des yeux à travers la nuit, lui pauvre Égyptien obscur, misérable chasseur de lions.

« Charmion, Charmion, fais venir Phrehipephbour, le chef des rameurs, et qu’on lance sans retard deux barques à la poursuite de cet homme », dit Cléopâtre, dont la curiosité était excitée au plus haut degré.

 

Phrehipephbour parut : c’était un homme de la race Nahasi, aux mains larges, aux bras musculeux, coiffé d’un bonnet de couleur rouge, assez semblable au casque phrygien, et vêtu d’un caleçon étroit, rayé diagonalement de blanc et de bleu. Son buste, entièrement nu, reluisait à la clarté de la lampe, noir et poli comme un globe de jais.

Il prit les ordres de la reine et se retira sur-le-champ pour les exécuter. Deux barques longues, étroites, si légères que le moindre oubli d’équilibre les eût fait chavirer, fendirent bientôt l’eau du Nil en sifflant sous l’effort de vingt rameurs vigoureux ; mais la recherche fut inutile.

Après avoir battu la rivière en tous sens, après avoir fouillé la moindre touffe de roseaux, Phrehipephbour revint au palais sans autre résultat que d’avoir fait envoler quelque héron endormi debout sur une patte ou troublé quelque crocodile dans sa digestion.

Cléopâtre éprouva un dépit si vif de cette contrariété qu’elle eut une forte envie de condamner Phrehipephbour à la meule ou aux bêtes.

Heureusement Charmion intercéda pour le malheureux tout tremblant, qui pâlissait de frayeur sous sa peau noire.

 

C’était la seule fois de sa vie qu’un de ses désirs n’avait pas été aussitôt accompli que formé ; aussi éprouvait-elle une surprise inquiète, comme un premier doute sur sa toute-puissance. Elle, Cléopâtre, femme et sœur de Ptolémée, proclamée déesse Avergète, reine vivante des régions d’en bas et d’en haut, œil de lumière, préférée du soleil, comme on peut le voir dans les cartouches sculptés sur les murailles des temples, rencontrer un obstacle, vouloir une chose qui ne s’est pas faite, avoir parlé et n’avoir pas été obéie !

Autant vaudrait être la femme de quelque pauvre paraschiste inciseur de cadavres et faire fondre du natron dans une chaudière ! C’est monstrueux, c’est exorbitant, et il faut être, en vérité, une reine très douce et très clémente pour ne pas faire mettre en croix ce misérable Phrehipephbour.

 

Vous vouliez une aventure, quelque chose d’étrange et d’inattendu ; vous êtes servie à souhait. Vous voyez que votre royaume n’est pas si mort que vous le prétendiez. Ce n’est pas le bras de pierre d’une statue qui a lancé cette flèche, ce n’est pas du cœur d’une momie que viennent ces trois mots qui vous ont émue, vous qui voyez avec un sourire sur les lèvres vos esclaves empoisonnés battre du talon et de la tête, dans les convulsions de l’agonie, vos beaux pavés de mosaïque et de porphyre, vous qui applaudissez le tigre lorsqu’il a bravement enfoncé son mufle dans le flanc d’un gladiateur vaincu !

Vous aurez tout ce que vous voudrez, des chars d’argent étoilés d’émeraudes, des quadriges de griffons, des tuniques de pourpre teintes trois fois, des miroirs d’acier fondu entourés de pierres précieuses, si clairs que vous vous y verrez aussi belle que vous l’êtes ; des robes venues du pays de Sérique, si fines, si déliées qu’elles passeraient par l’anneau de votre petit doigt ; des perles d’un orient parfait, des coupes de Lysippe ou de Myron, des perroquets de l’Inde qui parlent comme des poètes ; vous obtiendrez tout, quand même vous demanderiez le ceste de Vénus ou le pschent d’Isis ; mais, en vérité, vous n’aurez pas ce soir l’homme qui a lancé cette flèche qui tremble encore dans le bois de cèdre de votre lit.

Les esclaves qui vous habilleront demain n’auront pas beau jeu ; elles ne risquent rien d’avoir la main légère ; les épingles d’or de la toilette pourraient bien avoir pour pelote la gorge de la friseuse maladroite, et l’épileuse risque fort de se faire pendre au plafond par les pieds.

 

« Qui peut avoir eu l’audace de lancer cette déclaration emmanchée dans une flèche ? Est-ce le nomarque(1) Amoun-Ra qui se croit plus beau que l’Apollon des Grecs ? qu’en penses-tu, Charmion ? ou bien Chéapsiro, le commandant de l’Hermothybie, si fier de ses combats au pays de Kousch ! Ne serait-ce pas plutôt le jeune Sextus, ce débauché romain, qui met du rouge, grasseye en parlant et porte des manches à la persique ?

– Reine, ce n’est aucun de ceux-là ; quoique vous soyez la plus belle du monde, ces gens-là vous flattent et ne vous aiment pas. Le nomarque Amoun-Ra s’est choisi une idole à qui il sera toujours fidèle, et c’est sa propre personne ; le guerrier Chéapsiro ne pense qu’à raconter ses batailles ; quant à Sextus, il est si sérieusement occupé de la composition d’un nouveau cosmétique qu’il ne peut songer à rien autre chose. D’ailleurs, il a reçu des surtouts de Laconie, des tuniques jaunes brochées d’or et des enfants asiatiques qui l’absorbent tout entier. Aucun de ces beaux seigneurs ne risquerait son cou dans une entreprise si hardie et si périlleuse ; ils ne vous aiment pas assez pour cela.

1 Chef d’un nome, qui est une division administrative de l’ancienne Égypte et de la Grèce ancienne.

 

« Vous disiez hier dans votre cange que les yeux éblouis n’osaient s’élever jusqu’à vous, que l’on ne savait que pâlir et tomber à vos pieds en demandant grâce, et qu’il ne vous restait d’autre ressource que d’aller réveiller dans son cercueil doré quelque vieux pharaon parfumé de bitume. Il y a maintenant un cœur ardent et jeune qui vous aime : qu’en ferez-vous ? »

 

Cette nuit-là, Cléopâtre eut de la peine à s’endormir, elle se retourna dans son lit, elle appela longtemps en vain Morphée, frère de la Mort ; elle répéta plusieurs fois qu’elle était la plus malheureuse des reines, que l’on prenait à tâche de la contrarier, et que la vie lui était insupportable ; grandes doléances qui touchaient assez peu Charmion, quoiqu’elle fît mine d’y compatir.

 

Laissons un peu Cléopâtre chercher le sommeil qui la fuit et promener ses conjectures sur tous les grands de la cour ; revenons à Meïamoun : plus adroit que Phrehipephbour, le chef des rameurs, nous parviendrons bien à le trouver.

Effrayé de sa propre hardiesse, Meïamoun s’était jeté dans le Nil, et avait gagné à la nage le petit bois de palmiers-doums avant que Phrehipephbour eût lancé les deux barques à sa poursuite. Lorsqu’il eut repris haleine et repoussé derrière ses oreilles ses longs cheveux noirs trempés de l’écume du fleuve, il se sentit plus à l’aise et plus calme.

Cléopâtre avait quelque chose qui venait de lui. Un rapport existait entre eux maintenant ; Cléopâtre pensait à lui, Meïamoun.

Peut-être était-ce une pensée de courroux, mais au moins il était parvenu à faire naître en elle un mouvement quelconque, frayeur, colère ou pitié ; il lui avait fait sentir son existence.

Il est vrai qu’il avait oublié de mettre son nom sur la bande de papyrus ; mais qu’eût appris de plus à la reine : MEÏAMOUN, FILS DE MANDOUSCHOPSCH ! Un monarque ou un esclave sont égaux devant elle. Une déesse ne s’abaisse pas plus en prenant pour amoureux un homme du peuple qu’un patricien ou un roi ; de si haut l’on ne voit dans un homme que l’amour.

Le mot qui lui pesait sur la poitrine comme le genou d’un colosse de bronze en était enfin sorti ; il avait traversé les airs, il était parvenu jusqu’à la reine, pointe du triangle, sommet inaccessible ! Dans ce cœur blasé il avait mis une curiosité, – progrès immense !

Meïamoun ne se doutait pas d’avoir si bien réussi, mais il était plus tranquille, car il s’était juré à lui-même, par la Bari mystique qui conduit les âmes dans l’Amenthi ; par les oiseaux sacrés, Bennou et Gheughen ; par Typhon et par Osiris, par tout ce que la mythologie égyptienne peut offrir de formidable, qu’il serait l’amant de Cléopâtre, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une nuit, ne fût-ce qu’une heure, dût-il lui en coûter son corps et son âme.

 

Expliquer comment lui était venu cet amour pour une femme qu’il n’avait vue que de loin et sur laquelle il osait à peine lever ses yeux, lui qui ne les baissait pas devant les jaunes prunelles des lions, et comment cette petite graine tombée par hasard dans son âme y avait poussé si vite et jeté de si profondes racines, c’est un mystère que nous n’expliquerons pas ; nous avons dit là-haut l’abîme l’appelait.

 

Quand il fut bien sûr que Phrehipephbour était rentré avec les rameurs, il se jeta une seconde fois dans le Nil et se dirigea de nouveau vers le palais de Cléopâtre, dont la lampe brillait à travers un rideau de pourpre et semblait une étoile fardée. Léandre ne nageait pas vers la tour de Sestos avec plus de courage et de vigueur, et cependant Méïamoun n’était pas attendu par une Héro prête à lui verser sur la tête des fioles de parfums pour chasser l’odeur de la mer et des âcres baisers de la tempête. Quelque bon coup de lance ou de harpé était tout ce qui pouvait lui arriver de mieux, et, à vrai dire, ce n’était guère de cela qu’il avait peur. Il longea quelque temps la muraille du palais dont les pieds de marbre baignaient dans le fleuve, et s’arrêta devant une ouverture submergée, par où l’eau s’engouffrait en tourbillonnant. Il plongea deux ou trois fois sans succès ; enfin il fut plus heureux, rencontra le passage et disparut. Cette arcade était un canal voûté qui conduisait l’eau du Nil aux bains de Cléopâtre.

 

 

 

V

 

Cléopâtre ne s’endormit que le matin, à l’heure où rentrent les songes envolés par la porte d’ivoire. L’illusion du sommeil lui fit voir toute sorte d’amants se jetant à la nage, escaladant les murs pour arriver jusqu’à elle, et, souvenir de la veille, ses rêves étaient criblés de flèches chargées de déclarations amoureuses.

Ses petits talons agités de tressaillements nerveux frappaient la poitrine de Charmion, couchée en travers du lit pour lui servir de coussin.

Lorsqu’elle s’éveilla, un gai rayon jouait dans le rideau de la fenêtre dont il trouait la trame de mille points lumineux, et venait familièrement jusque sur le lit voltiger comme un papillon d’or autour de ses belles épaules qu’il effleurait en passant d’un baiser lumineux. Heureux rayon que les dieux eussent envié !

Cléopâtre demanda à se lever d’une voix mourante comme un enfant malade ; deux de ses femmes l’enlevèrent dans leurs bras et la posèrent précieusement à terre, sur une grande peau de tigre dont les ongles étaient d’or et les yeux d’escarboucles. Charmion l’enveloppa d’une calasiris de lin plus blanche que le lait, lui entoura les cheveux d’une résille de fils d’argent, et lui plaça les pieds dans des tatbebs de liège sur la semelle desquels, en signe de mépris, l’on avait dessiné deux figures grotesques représentant deux hommes des races Nahasi et Nahmou, les mains et les pieds liés, en sorte que Cléopâtre méritait littéralement l’épithète de conculcatrice des peuples, que lui donnent les cartouches royaux.

 

C’était l’heure du bain ; Cléopâtre s’y rendit avec ses femmes. Les bains de Cléopâtre étaient bâtis dans de vastes jardins remplis de mimosas, de caroubiers, d’aloès, de citronniers, de pommiers persiques, dont la fraîcheur luxuriante faisait un délicieux contraste avec l’aridité des environs ; d’immenses terrasses soutenaient des massifs de verdure et faisaient monter les fleurs jusqu’au ciel par de gigantesques escaliers de granit rose ; des vases de marbre pentélique s’épanouissaient comme de grands lis au bord de chaque rampe, et les plantes qu’ils contenaient ne semblaient que leurs pistils ; des chimères caressées par le ciseau des plus habiles sculpteurs grecs, et d’une physionomie moins rébarbative que les sphinx égyptiens avec leur mine renfrognée et leur attitude morose, étaient couchées mollement sur le gazon tout piqué de fleurs, comme de sveltes levrettes blanches sur un tapis de salon ; c’étaient de charmantes figures de femme, le nez droit, le front uni, la bouche petite, les bras délicatement potelés, la gorge ronde et pure, avec des boucles d’oreilles, des colliers et des ajustements d’un caprice adorable, se bifurquant en queue de poisson comme la femme dont parle Horace, se déployant en aile d’oiseau, s’arrondissant en croupe de lionne, se contournant en volute de feuillage, selon la fantaisie de l’artiste ou les convenances de la position architecturale : – une double rangée de ces délicieux monstres bordait l’allée qui conduisait du palais à la salle.

Au bout de cette allée, on trouvait un large bassin avec quatre escaliers de porphyre ; à travers la transparence de l’eau diamantée on voyait les marches descendre jusqu’au fond sablé de poudre d’or ; des femmes terminées en gaine comme des cariatides faisaient jaillir de leurs mamelles un filet d’eau parfumée qui retombait dans le bassin en rosée d’argent, et en picotait le clair miroir de ses gouttelettes grésillantes.

Outre cet emploi, ces cariatides avaient encore celui de porter sur leur tête un entablement orné de néréides et de tritons en bas-relief et muni d’anneaux de bronze pour attacher les cordes de soie du vélarium.

Au-delà du portique l’on apercevait des verdures humides et bleuâtres, des fraîcheurs ombreuses, un morceau de la vallée de Tempé transporté en Égypte. Les fameux jardins de Sémiramis n’étaient rien auprès de cela.

 

Nous ne parlerons pas de sept ou huit autres salles de différentes températures, avec leur vapeur chaude ou froide, leurs boîtes de parfums, leurs cosmétiques, leurs huiles, leurs pierres ponces, leurs gantelets de crin, et tous les raffinements de l’art balnéatoire antique poussé à un si haut degré de volupté et de raffinement.

 

Cléopâtre arriva, la main sur l’épaule de Charmion elle avait fait au moins trente pas toute seule ! grand effort ! fatigue énorme ! Un léger nuage rose, se répandant sous la peau transparente de ses joues, en rafraîchissait la pâleur passionnée ; ses tempes blondes comme l’ambre laissaient voir un réseau de veines bleues ; son front uni, peu élevé comme les fronts antiques, mais d’une rondeur et d’une forme parfaites, s’unissait par une ligne irréprochable à un nez sévère et droit, en façon de camée, coupé de narines roses et palpitantes à la moindre émotion, comme les naseaux d’une tigresse amoureuse, la bouche petite, ronde, très rapprochée du nez, avait la lèvre dédaigneusement arquée ; mais une volupté effrénée, une ardeur de vie incroyable rayonnait dans le rouge éclat et dans le lustre humide de la lèvre inférieure.

Ses yeux avaient des paupières étroites, des sourcils minces et presque sans inflexion. Nous n’essayerons pas d’en donner une idée ; c’était un feu, une langueur, une limpidité étincelante à faire tourner la tête de chien d’Anubis lui-même ; chaque regard de ses yeux était un poème supérieur à ceux d’Homère ou de Mimnerme ; un menton impérial, plein de force et de domination, terminait dignement ce charmant profil.

Elle se tenait debout sur la première marche du bassin, dans une attitude pleine de grâce et de fierté ; légèrement cambrée en arrière, le pied suspendu comme une déesse qui va quitter son piédestal et dont le regard est encore au ciel ; deux plis superbes partaient des pointes de sa gorge et filaient d’un seul jet jusqu’à terre. Cléomène, s’il eût été son contemporain et s’il eût pu la voir, aurait brisé sa Vénus de dépit.

Avant d’entrer dans l’eau, par un nouveau caprice, elle dit à Charmion de lui changer sa coiffure à résilles d’argent ; elle aimait mieux une couronne de fleurs de lotus avec des joncs, comme une divinité marine.

Charmion obéit ; – ses cheveux délivrés coulèrent en cascades noires sur ses épaules, et pendirent en grappes comme des raisins mûrs au long de ses belles joues.

Puis la tunique de lin, retenue seulement par une agrafe d’or, se détacha, glissa au long de son corps de marbre, et s’abattit en blanc nuage à ses pieds comme le cygne aux pieds de Léda...

Et Meïamoun, où était-il ? Ô cruauté du sort ! tant d’objets insensibles jouissent de faveurs qui raviraient un amant de joie. Le vent qui joue avec une chevelure parfumée ou qui donne à de belles lèvres des baisers qu’il ne peut apprécier, l’eau à qui cette volupté est bien indifférente et qui enveloppe d’une seule caresse un beau corps adoré, le miroir qui réfléchit tant d’images charmantes, le cothurne ou le tatbeb qui enferme un divin petit pied : oh ! que de bonheurs perdus !

Cléopâtre trempa dans l’eau son talon vermeil et descendit quelques marches ; l’onde frissonnante lui faisait une ceinture et des bracelets d’argent, et roulait en perles sur sa poitrine et ses épaules comme un collier défait ; ses grands cheveux, soulevés par l’eau, s’étendaient derrière elle comme un manteau royal ; elle était reine même au bain.

Elle allait et venait, plongeait et rapportait du fond dans ses mains des poignées de poudre d’or qu’elle lançait en riant à quelqu’une de ses femmes ; d’autres fois elle se suspendait à la balustrade du bassin, cachant et découvrant ses trésors, tantôt ne laissant voir que son dos poli et lustré, tantôt se montrant entière comme la Vénus Anadyomène, et variant sans cesse les aspects de sa beauté.

 

Tout à coup elle poussa un cri plus aigu que Diane surprise par Actéon ; elle avait vu à travers le feuillage luire une prunelle ardente, jaune et phosphorique comme un œil de crocodile ou de lion. C’était Meïamoun, qui, tapi contre terre, derrière une touffe de feuilles, plus palpitant qu’un faon dans les blés, s’enivrait du dangereux bonheur de regarder la reine dans son bain. Quoiqu’il fût courageux jusqu’à la témérité, le cri de Cléopâtre lui entra dans le cœur plus froid qu’une lame d’épée ; une sueur mortelle lui couvrit tout le corps ; ses artères sifflaient dans ses tempes avec un bruit strident, la main de fer de l’anxiété lui serrait la gorge et l’étouffait.

 

Les eunuques accoururent la lance au poing ; Cléopâtre leur désigna le groupe d’arbres, où ils trouvèrent Meïamoun blotti et pelotonné. La défense n’était pas possible, il ne l’essaya pas et se laissa prendre. Ils s’apprêtaient à le tuer avec l’impassibilité cruelle et stupide qui caractérise les eunuques ; mais Cléopâtre, qui avait eu le temps de s’envelopper de sa calasiris, leur fit signe de la main de s’arrêter et de lui amener le prisonnier.

Meïamoun ne put que tomber à ses genoux en tendant vers elle des mains suppliantes comme vers l’autel des dieux.

« Es-tu quelque assassin gagé par Rome ? et que venais-tu faire dans ces lieux sacrés d’où les hommes sont bannis, dit Cléopâtre avec un geste d’interrogation impérieuse.

– Que mon âme soit trouvée légère dans la balance de l’Amenthi, et que Tmeï, fille du soleil et déesse de la vérité, me punisse si jamais j’eus contre vous, ô reine ! une intention mauvaise », répondit Meïamoun toujours à genoux.

 

La sincérité et la loyauté brillaient sur sa figure en caractères si transparents que Cléopâtre abandonna sur-le-champ cette pensée, et fixa sur le jeune Égyptien des regards moins sévères et moins irrités ; elle le trouvait beau.

« Alors, quelle raison te poussait dans un lieu où tu ne pouvais rencontrer que la mort ?

– Je vous aime », dit Meïamoun d’une voix basse, mais distincte ; car son courage était revenu comme dans toutes les situations extrêmes et que rien ne peut empirer.

« Ah ! fit Cléopâtre en se penchant vers lui et en lui saisissant le bras avec un mouvement brusque et soudain, c’est toi qui as lancé la flèche avec le rouleau de papyrus ; par Oms, chien des enfers, tu es un misérable bien hardi !... Je te reconnais maintenant ; il y a longtemps que je te vois errer comme une ombre plaintive autour des lieux que j’habite...

Tu étais à la procession d’Isis, à la panégyrie d’Hermonthis ; tu as suivi la cange royale. Ah ! il te faut une reine !... Tu n’as point des ambitions médiocres ; tu t’attendais sans doute à être payé de retour... Assurément je vais t’aimer... Pourquoi pas ?

– Reine, répondit Meïamoun avec un air de grave mélancolie, ne raillez pas. Je suis insensé, c’est vrai ; j’ai mérité la mort, c’est vrai encore ; soyez humaine, faites-moi tuer.

– Non, j’ai le caprice d’être clémente aujourd’hui ; je t’accorde la vie.

– Que voulez-vous que je fasse de la vie ? Je vous aime.

– Eh bien ! tu seras satisfait, tu mourras, répondit Cléopâtre ; tu as fait un rêve étrange, extravagant ; tes désirs ont dépassé en imagination un seuil infranchissable, – tu pensais que tu étais César ou Marc-Antoine, tu aimais la reine ! À certaines heures de délire, tu as pu croire qu’à la suite de circonstances qui n’arrivent qu’une fois tous les mille ans, Cléopâtre un jour t’aimerait. Eh bien ! ce que tu croyais impossible va s’accomplir, je vais faire une réalité de ton rêve ; cela me plaît, une fois, de combler une espérance folle. Je veux t’inonder de splendeurs, de rayons et d’éclairs ; je veux que ta fortune ait des éblouissements. Tu étais en bas de la roue, je vais te mettre en haut, brusquement, subitement, sans transition, je te prends dans le néant, je fais de toi l’égal d’un dieu, et je te replonge dans le néant ; c’est tout : mais ne viens pas m’appeler cruelle, implorer ma pitié, ne va pas faiblir quand l’heure arrivera. Je suis bonne, je me prête à ta folie ; j’aurais le droit de te faire tuer sur-le-champ mais tu me dis que tu m’aimes, je te ferai tuer demain ; ta vie pour une nuit. Je suis généreuse, je te l’achète, je pourrais la prendre. Mais que fais-tu à mes pieds ? relève-toi, et donne-moi la main pour rentrer au palais.

 

 

 

VI

 

Notre monde est bien petit à côté du monde antique, nos fêtes sont mesquines auprès des effrayantes somptuosités des patriciens romains et des princes asiatiques ; leurs repas ordinaires passeraient aujourd’hui pour des orgies effrénées, et toute une ville moderne vivrait pendant huit jours de la desserte de Lucullus soupant avec quelques amis intimes.

Nous avons peine à concevoir, avec nos habitudes misérables, ces existences énormes, réalisant tout ce que l’imagination peut inventer de hardi, d’étrange et de plus monstrueusement en dehors du possible. Nos palais sont des écuries où Caligula n’eût pas voulu mettre son cheval ; le plus riche des rois constitutionnels ne mène pas le train d’un petit satrape ou d’un proconsul romain. Les soleils radieux qui brillaient sur la terre sont à tout jamais éteints dans le néant de l’uniformité ; il ne se lève plus sur la noire fourmilière des hommes de ces colosses à formes de Titan qui parcouraient le monde en trois pas, comme les chevaux d’Homère ; – plus de tour de Lylacq, plus de Babel géante escaladant le ciel de ses spirales infinies, plus de temples démesurés faits avec des quartiers de montagne, de terrasses royales que chaque siècle et chaque peuple n’ont pu élever que d’une assise, et d’où le prince accoudé et rêveur peut regarder la figure du monde comme une carte déployée ; plus de ces villes désordonnées faites d’un inextricable entassement d’édifices cyclopéens, avec leurs circonvallations profondes, leurs cirques rugissant nuit et jour, leurs réservoirs remplis d’eau de mer et peuplés de léviathans et de baleines, leurs rampes colossales, leurs superpositions de terrasses, leurs tours au faîte baigné de nuages, leurs palais géants, leurs aqueducs, leurs cités vomitoires et leurs nécropoles ténébreuses !

Hélas ! plus rien que des ruches de plâtre sur un damier de pavés. L’on s’étonne que les hommes ne se soient pas révoltés contre ces confiscations de toutes les richesses et de toutes les forces vivantes au profit de quelques rares privilégiés, et que de si exorbitantes fantaisies n’aient point rencontré d’obstacles sur leur chemin sanglant. C’est que ces existences prodigieuses étaient la réalisation au soleil du rêve que chacun faisait la nuit, – des personnifications de la pensée commune, et que les peuples se regardaient vivre symbolisés sous un de ces noms météoriques qui flamboient inextinguiblement dans la nuit des âges.

 

Aujourd’hui, privé de ce spectacle éblouissant de la volonté toute-puissante, de cette haute contemplation d’une âme humaine dont le moindre désir se traduit en actions inouïes, en énormités de granit et d’airain, le monde s’ennuie éperdument et désespérément ; l’homme n’est plus représenté dans sa fantaisie impériale.

L’histoire que nous écrivons et le grand nom de Cléopâtre qui s’y mêle nous ont jeté dans ces réflexions malsonnantes pour les oreilles civilisées. Mais le spectacle du inonde antique est quelque chose de si écrasant, de si décourageant pour les imaginations qui se croient effrénées et les esprits qui pensent avoir atteint aux dernières limites de la magnificence féerique, que nous n’avons pu nous empêcher de consigner ici nos doléances et nos tristesses de n’avoir pas été contemporain de Sardanapale, de Teglath Phalazar, de Cléopâtre, reine d’Égypte, ou seulement d’Héliogabale, empereur de Rome et prêtre du Soleil.

 

Nous avons à décrire une orgie suprême, un festin à faire pâlir celui de Balthazar, une nuit de Cléopâtre. Comment, avec la langue française, si chaste, si glacialement prude, rendrons-nous cet emportement frénétique, cette large et puissante débauche qui ne craint pas de mêler le sang et le vin, ces deux pourpres, et ces furieux élans de la volupté inassouvie se ruant à l’impossible avec toute l’ardeur de sens que le long jeûne chrétien n’a pas encore matés ?

La nuit promise devait être splendide ; il fallait que toutes les joies possibles d’une existence humaine fussent concentrées en quelques heures ; il fallait faire de la vie de Meïamoun un élixir puissant qu’il pût boire en une seule coupe. Cléopâtre voulait éblouir sa victime volontaire, et la plonger dans un tourbillon de voluptés vertigineuses, l’enivrer, l’étourdir avec le vin de l’orgie, pour que la mort, bien qu’acceptée, arrivât sans être vue ni comprise.

 

Transportons nos lecteurs dans la salle du banquet. Notre architecture actuelle offre peu de points de comparaison avec ces constructions immenses dont les ruines ressemblent plutôt à des éboulements de montagnes qu’à des restes d’édifices. Il fallait toute l’exagération de la vie antique pour animer et remplir ces prodigieux palais dont les salles étaient si vastes qu’elles ne pouvaient avoir d’autre plafond que le ciel, magnifique plafond, et bien digne d’une pareille architecture !

La salle du festin avait des proportions énormes et babyloniennes ; l’œil ne pouvait en pénétrer la profondeur incommensurable ; de monstrueuses colonnes, courtes, trapues, solides à porter le pôle, épataient lourdement leur fût évasé sur un socle bigarré d’hiéroglyphes, et soutenaient de leurs chapiteaux ventrus de gigantesques arcades de granit s’avançant par assises comme des escaliers renversés.

Entre chaque pilier un sphinx colossal de basalte, coiffé du pschent, allongeait sa tête à l’œil oblique, au menton cornu, et jetait dans la salle un regard fixe et mystérieux. Au second étage, en recul du premier, les chapiteaux des colonnes, plus sveltes de tournure, étaient remplacés par quatre têtes de femmes adossées avec les barbes cannelées et les enroulements de la coiffure égyptienne ; au lieu de sphinx, des idoles à tête de taureau, spectateurs impassibles des délires nocturnes et des fureurs orgiaques, étaient assis dans des sièges de pierre comme des hôtes patients qui attendent que le festin commence.

 

Un troisième étage d’un ordre différent, avec des éléphants de bronze lançant de l’eau de senteur par la trompe couronnait l’édifice ; par-dessus, le ciel s’ouvrait comme un gouffre bleu, et les étoiles curieuses s’accoudaient sur la frise. De prodigieux escaliers de porphyre, si polis qu’ils réfléchissaient les corps comme des miroirs, montaient et descendaient de tous côtés et liaient entre elles ces grandes masses d’architecture.

Nous ne traçons ici qu’une ébauche rapide pour faire comprendre l’ordonnance de cette construction formidable avec ses proportions hors de toute mesure humaine. Il faudrait le pinceau de Martinn, le grand peintre des énormités disparues, et nous n’avons qu’un maigre trait de plume au lieu de la profondeur apocalyptique de la manière noire ; mais l’imagination y suppléera ; moins heureux que le peintre et le musicien, nous ne pouvons présenter les objets que les uns après les autres.

Nous n’avons parlé que de la salle du festin, laissant de côté les convives ; encore ne l’avons-nous qu’indiquée. Cléopâtre et Meïamoun nous attendent ; les voici qui s’avancent. Meïamoun était vêtu d’une tunique de lin constellée d’étoiles avec un manteau de pourpre et des bandelettes dans les cheveux comme un roi oriental.

Cléopâtre portait une robe glauque, fendue sur le côté et retenue par des abeilles d’or ; autour de ses bras nus jouaient deux rangs de grosses perles ; sur sa tête rayonnait la couronne à pointes d’or. Malgré le sourire de sa bouche, un nuage de préoccupation ombrait légèrement son beau front, et ses sourcils se rapprochaient quelquefois avec un mouvement fébrile. Quel sujet peut donc contrarier la grande reine !

Quant à Meïamoun, il avait le teint ardent et lumineux d’un homme dans l’extase ou dans la vision ; des effluves rayonnants, partant de ses tempes et de son front, lui faisaient un nimbe d’or, comme à un des douze grands dieux de l’Olympe. Une joie grave et profonde brillait dans tous ses traits, il avait embrassé sa chimère aux ailes inquiètes sans qu’elle s’envolât ; il avait touché le but de sa vie. Il vivrait l’âge de Nestor et de Priam ; il verrait ses tempes veinées se couvrir de cheveux blancs comme ceux du grand prêtre d’Ammon ; il n’éprouverait rien de nouveau, il n’apprendrait rien de plus.

Il a obtenu tellement au-delà de ses plus folles espérances que le monde n’a plus rien à lui donner.

Cléopâtre le fit asseoir à côté d’elle sur un trône côtoyé de griffons d’or et frappa ses petites mains l’une contre l’autre.

Tout à coup des lignes de feux, des cordons scintillants dessinèrent toutes les saillies de l’architecture ; les yeux du sphinx lancèrent des éclairs phosphoriques, une haleine enflammée sortit du mufle des idoles ; les éléphants, au lieu d’eau parfumée, soufflèrent une colonne rougeâtre ; des bras de bronze jaillirent des murailles avec des torches au poing : dans le cœur sculpté des lotus s’épanouirent des aigrettes éclatantes.

De larges flammes bleuâtres palpitaient dans les trépieds d’airain, des candélabres géants secouaient leur lumière échevelée dans une ardente vapeur ; tout scintillait et rayonnait. Les iris prismatiques se croisaient et se brisaient en l’air ; les facette des coupes, les angles des marbres et des jaspes, les ciselures des vases, tout prenait une paillette, un luisant ou un éclair. La clarté ruisselait par torrents et tombait de marche en marche comme une cascade sur un escalier de porphyre, l’on aurait dit la réverbération d’un incendie dans une rivière ; si la reine de Saba y eût monté, elle eût relevé le pli de sa robe, croyant marcher dans l’eau comme sur le parquet de glace de Salomon.

À travers ce brouillard étincelant, les figures monstrueuses des colosses, les animaux, les hiéroglyphes semblaient s’animer et vivre d’une vie factice ; les béliers de granit noir ricanaient ironiquement et choquaient leurs cornes dorées, les idoles respiraient avec bruit par leurs naseaux haletants.

L’orgie était à son plus haut degré ; les plats de langues de phénicoptères et de foies de scarus, les murènes engraissées de chair humaine et préparées an garum, les cervelles de paon, les sangliers pleins d’oiseaux vivants, et toutes les merveilles des festins antiques, décuplées et centuplées, s’entassaient sur les trois pans du gigantesque triclinium.

Les vins de Crète, de Massique et de Falerne écumaient dans les cratères d’or couronnés de roses, remplis par des pages asiatiques dont les belles chevelures flottantes servaient à essuyer les mains des convives.

Des musiciens jouant du sistre, du tympanon, de la sambuque et de la harpe à vingt et une cordes remplissaient les travées supérieures et jetaient leur bruissement harmonieux dans la tempête de bruit qui planait sur la fête : la foudre n’aurait pas eu la voix assez haute pour se faire entendre.

 

Meïamoun, la tête penchée sur l’épaule de Cléopâtre, sentait sa raison lui échapper ; la salle du festin tourbillonnait autour de lui comme un immense cauchemar architectural ; il voyait, à travers ses éblouissements, des perspectives et des colonnades sans fin ; de nouvelles zones de portiques se superposaient aux véritables, et s’enfonçaient dans les cieux à des hauteurs où les Babels ne sont jamais parvenues.

S’il n’eût senti dans sa main la main douce et froide de Cléopâtre, il eût cru être transporté dans le monde des enchantements par un sorcier de Thessalie ou un mage de Perse.

 

Vers la fin du repas, des nains bossus et des motions exécutèrent des danses et des combats grotesques ; puis des jeunes filles égyptiennes et grecques, représentant les heures noires et blanches, dansèrent sur le mode ionien une danse voluptueuse avec une perfection inimitable. Cléopâtre elle-même se leva de son trône, rejeta son manteau royal, remplaça son diadème sidéral par une couronne de fleurs, ajusta des crotales d’or à ses mains d’albâtre, et se mit à danser devant Meïamoun éperdu de ravissement.

Ses beaux bras arrondis comme les anses d’un vase de marbre secouaient au-dessus de sa tête des grappes de notes étincelantes, et ses crotales babillaient avec une volubilité toujours croissante. Debout sur la pointe vermeille de ses petits pieds, elle avançait rapidement et venait effleurer d’un baiser le front de Méïamoun, puis elle recommençait son manège et voltigeait autour de lui, tantôt se cambrant en arrière, la tête renversée, l’œil demi-clos, les bras pâmés et morts, les cheveux débouclés et pendants comme une bacchante du mont Ménale agitée par son dieu ; tantôt leste, vive, rieuse, papillonnante, infatigable et plus capricieuse en ses méandres que l’abeille qui butine.

L’amour du cœur, la volupté des sens, la passion ardente, la jeunesse inépuisable et fraîche, la promesse du bonheur prochain, elle exprimait tout. Les pudiques étoiles ne regardaient plus, leurs chastes prunelles d’or n’auraient pu supporter un tel spectacle ; le ciel même s’était effacé, et un dôme de vapeur enflammée couvrait la salle.

 

Cléopâtre revint s’asseoir près de Meïamoun. La nuit s’avançait, la dernière des heures noires allait s’envoler ; une lueur bleuâtre entra d’un pied déconcerté dans ce tumulte de lumières rouges, comme un rayon de lune qui tombe dans une fournaise ; les arcades supérieures s’azurèrent doucement, le jour paraissait.

Meïamoun prit le vase de corne que lui tendit un esclave éthiopien à physionomie sinistre, et qui contenait un poison tellement violent qu’il eût fait éclater tout autre vase. Après avoir jeté sa vie à sa maîtresse dans un dernier regard, il porta à ses lèvres la coupe funeste où la liqueur empoisonnée bouillonnait et sifflait.

Cléopâtre pâlit et posa sa main sur le bras de Meïamoun pour le retenir. Son courage la touchait ; elle allait lui dire :

« Vis encore pour m’aimer, je le veux... » quand un bruit de clairon se fit entendre. Quatre hérauts d’armes entrèrent à cheval dans la salle du festin ; c’étaient des officiers de Marc-Antoine qui ne précédaient leur maître que de quelques pas. Elle lâcha silencieusement le bras de Meïamoun.

Un rayon de soleil vint jouer sur le front de Cléopâtre comme pour remplacer son diadème absent.

« Vous voyez bien que le moment est arrivé ; il fait jour, c’est l’heure où les beaux rêves s’envolent », dit Meïamoun.

Puis il vida d’un trait le vase fatal et tomba comme frappé de la foudre.

 

Cléopâtre baissa la tête, et dans sa coupe une larme brûlante, la seule qu’elle ait versée de sa vie, alla rejoindre la perle fondue.

« Par Hercule ! ma belle reine, j’ai eu beau faire diligence, je vois que j’arrive trop tard, dit Marc-Antoine en entrant dans la salle du festin ; le souper est fini. Mais que signifie ce cadavre renversé sur les dalles ?

– Oh ! rien, fit Cléopâtre en souriant ; c’est un poison que j’essayais pour m’en servir si Auguste me faisait prisonnière. Vous plairait-il, mon cher seigneur, de vous asseoir à côté de moi et de voir danser ces bouffons grecs ?... »

 

 

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6 juin 2013

Charles Perrault, Peau-d'âne

Charles_Perrault

 

 

Charles PERRAULT

 (1628-1703)

 

 

PEAU-D'ÂNE

 

CONTE

 

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Il est des gens de qui l'esprit guindé, 

Sous un front jamais déridé, 

Ne souffre, n'approuve et n'estime 

Que le pompeux et le sublime ; 

Pour moi, j'ose poser en fait 

Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait 

Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes ; 

Et qu'il est des temps et des lieux 

Où le grave et le sérieux 

Ne valent pas d'agréables sornettes.

Pourquoi faut-il s'émerveiller 

Que la Raison la mieux sensée, 

Lasse souvent de trop veiller, 

Par des contes d'Ogre et de Fée 

Ingénieusement bercée, 

Prenne plaisir à sommeiller ?

Sans craindre donc qu'on me condamne 

De mal employer mon loisir, 

Je vais, pour contenter votre juste désir, 

Vous conter tout au long l'histoire de Peau-d'âne.

 

 

Il était une fois un Roi, 

Le plus grand qui fût sur la Terre, 

Aimable en Paix, terrible en Guerre, 

Seul enfin comparable à soi :

Ses voisins le craignaient, ses États étaient calmes, 

Et l'on voyait de toutes parts 

Fleurir, à l'ombre de ses palmes, 

Et les Vertus et les beaux Arts.

Son aimable Moitié, sa Compagne fidèle, 

Était si charmante et si belle, 

Avait l'esprit si commode et si doux 

Qu'il était encor avec elle 

Moins heureux Roi qu'heureux époux.

De leur tendre et chaste Hyménée 

Pleine de douceur et d'agrément, 

Avec tant de vertus une fille était née 

Qu'ils se consolaient aisément 

De n'avoir pas de plus ample lignée.

 

Dans son vaste et riche Palais 

Ce n'était que magnificence ; 

Partout y fourmillait une vive abondance 

De Courtisans et de Valets ;

Il avait dans son Écurie

Grands et petits chevaux de toutes les façons,

Couverts de beaux caparaçons

Roides d'or et de broderie ; 

Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant, 

C'est qu'au lieu le plus apparent, 

Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.

Cette injustice vous surprend, 

Mais lorsque vous saurez ses vertus non pareilles, 

Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.

Tel et si net le forma la Nature 

Qu'il ne faisait jamais d'ordure, 

Mais bien beaux Écus au soleil 

Et Louis de toute manière,

Qu'on allait recueillir sur la blonde litière

Tous les matins à son réveil.

 

 

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Or le Ciel qui parfois se lasse

De rendre les hommes contents,

Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,

Ainsi que la pluie au beau temps,

Permit qu'une âpre maladie

Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.

Partout on cherche du secours ;

Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,

Ni les Charlatans ayant cours,

Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie

Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours.

 

Arrivée à sa dernière heure

Elle dit au Roi son Époux :

- Trouvez bon qu'avant que je meure

J'exige une chose de vous ;

C'est que s'il vous prenait envie

De vous remarier quand je n'y serai plus...

- Ah ! dit le Roi, ces soins sont superflus, 

Je n'y songerai de ma vie,

Soyez en repos là-dessus.

- Je le crois bien, reprit la Reine,

Si j'en prends à témoin votre amour véhément ;

Mais pour m'en rendre plus certaine,

Je veux avoir votre serment,

Adouci toutefois par ce tempérament

Que si vous rencontrez une femme plus belle,

Mieux faite et plus sage que moi,

Vous pourrez franchement lui donner votre foi

Et vous marier avec elle.

Sa confiance en ses attraits

Lui faisait regarder une telle promesse

Comme un serment, surpris avec adresse,

De ne se marier jamais.

Le Prince jura donc, les yeux baignés de larmes,

Tout ce que la Reine voulut ;

La Reine entre ses bras mourut,

Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.

À l'ouïr sangloter et les nuits et les jours,

On jugea que son deuil ne lui durerait guère,

Et qu'il pleurait ses défuntes Amours

Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.

 

On ne se trompa point.

Au bout de quelques mois

Il voulut procéder à faire un nouveau choix ;

Mais ce n'était pas chose aisée,

Il fallait garder son serment

Et que la nouvelle Épousée

Eût plus d'attraits et d'agrément

Que celle qu'on venait de mettre au monument.

 

Ni la Cour en beautés fertile,

Ni la Campagne, ni la Ville,

Ni les Royaumes d'alentour

Dont on alla faire le tour

N'en purent fournir une telle ;

L'Infante seule était plus belle

Et possédait certains tendres appas

Que la défunte n'avait pas.

Le Roi le remarqua lui-même

Et brûlant d'un amour extrême

Alla follement s'aviser

Que par cette raison il devait l'épouser.

Il trouva même un Casuiste

Qui jugea que le cas se pouvait proposer.

Mais la jeune Princesse triste

D'ouïr parler d'un tel amour,

Se lamentait et pleurait nuit et jour.

 

De mille chagrins l'âme pleine,

Elle alla trouver sa Marraine,

Loin, dans une grotte à l'écart

De Nacre et de Corail richement étoffée.

C'était une admirable Fée

Qui n'eut jamais de pareille en son Art.

Il n'est pas besoin qu'on vous die

Ce qu'était une Fée en ces bienheureux temps ;

Car je suis sûr que votre Mie

Vous l'aura dit dès vos plus jeunes ans.

 

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- Je sais, dit-elle, en voyant la Princesse,

Ce qui vous fait venir ici,

Je sais de votre cœur la profonde tristesse ;

Mais avec moi n'ayez plus de souci.

Il n'est rien qui vous puisse nuire

Pourvu qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire.

Votre Père, il est vrai, voudrait vous épouser ;

Écouter sa folle demande

Serait une faute bien grande,

Mais sans le contredire on le peut refuser.

 

Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne

Pour rendre vos désirs contents,

Avant qu'à son amour votre cœur s'abandonne,

Une Robe qui soit de la couleur du Temps ;

Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,

Quoique le Ciel en tout favorise ses vœux,

Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.

 

Aussitôt la jeune Princesse

L'alla dire en tremblant à son Père amoureux

Qui dans le moment fit entendre

Aux Tailleurs les plus importants

Que s'ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,

Une Robe qui fût de la couleur du Temps,

Ils pouvaient s'assurer qu'il les ferait tous pendre.

 

Le second jour ne luisait pas encor

Qu'on apporta la Robe désirée ;

Le plus beau bleu de l'Empyrée

N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuage d'or

D'une couleur plus azurée.

De joie et de douleur l'Infante pénétrée

Ne sait que dire ni comment

Se dérober à son engagement.

- Princesse, demandez-en une,

Lui dit sa Marraine tout bas,

Qui plus brillante et moins commune,

Soit de la couleur de la Lune.

Il ne vous la donnera pas.

À peine la Princesse en eut fait la demande

Que le Roi dit à son Brodeur :

Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur

Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.

 

Le riche habillement fut fait au jour marqué,

Tel que le Roi s'en était expliqué.

Dans les Cieux où la Nuit a déployé ses voiles,

La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent

Lors même qu'au milieu de son cours diligent

Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

La Princesse admirant ce merveilleux habit,

Était à consentir presque délibérée ;

Mais par sa Marraine inspirée,

Au Prince amoureux elle dit :

- Je ne saurais être contente

Que je n'aie une Robe encore plus brillante

Et de la couleur du Soleil.

Le Prince qui l'aimait d'un amour sans pareil,

Fit venir aussitôt un riche Lapidaire

Et lui commanda de la faire

D'un superbe tissu d'or et de diamants,

Disant que s'il manquait à le bien satisfaire,

Il le ferait mourir au milieu des tourments.

 

Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,

Car l'ouvrier industrieux,

Avant la fin de la semaine,

Fit apporter l'ouvrage précieux,

Si beau, si vif, si radieux,

Que le blond Amant de Clymène

Lorsque sur la voûte des Cieux

Dans son char d'or il se promène,

D'un plus brillant éclat n'éblouit pas les yeux.

 

L'Infante que ces dons achèvent de confondre,

À son Père, à son Roi ne sait plus que répondre.

Sa Marraine aussitôt la prenant par la main :

- Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,

Demeurer en si beau chemin ;

Est-ce une si grande merveille

Que tous ces dons que vous en recevez,

Tant qu'il aura l'âne que vous savez,

Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse ?

Demandez-lui la peau de ce rare Animal.

Comme il est toute sa ressource,

Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.

 

Cette Fée était bien savante,

Et cependant elle ignorait encor

Que l'amour violent pourvu qu'on le contente,

Compte pour rien l'argent et l'or ;

La peau fut galamment aussitôt accordée

Que l'Infante l'eut demandée.

 

Cette Peau quand on l'apporta

Terriblement l'épouvanta

Et la fit de son sort amèrement se plaindre.

Sa Marraine survint et lui représenta

Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre :

Qu'il faut laisser penser au Roi

Qu'elle est tout à fait disposée

À subir avec lui la conjugale Loi,

Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée,

Il faut qu'elle s'en aille en quelque État lointain

Pour éviter un mal si proche et si certain.

 

- Voici, poursuivit-elle, une grande cassette

Où nous mettrons tous vos habits,

Votre miroir votre toilette,

Vos diamants et vos rubis.

Je vous donne encor ma Baguette ;

En la tenant en votre main,

La cassette suivra votre même chemin

Toujours sous la Terre cachée ;

Et lorsque vous voudrez l'ouvrir,

À peine mon bâton la Terre aura touchée

Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir.

 

Pour vous rendre méconnaissable,

La dépouille de l'âne est un masque admirable.

Cachez-vous bien dans cette peau,

On ne croira jamais, tant elle est effroyable,

Qu'elle renferme rien de beau.

 

La Princesse ainsi travestie

De chez la sage Fée à peine fut sortie,

Pendant la fraîcheur du matin,

Que le Prince qui pour la Fête

De son heureux Hymen s'apprête,

Apprend tout effrayé son funeste destin.

Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue,

Qu'on ne parcoure promptement ;

Mais on s'agite vainement,

On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

 

Partout se répandit un triste et noir chagrin ;

Plus de Noces, plus de Festin,

Plus de Tarte, plus de Dragées ;

Les Dames de la Cour toutes découragées,

N'en dînèrent point la plupart ;

Mais du Curé surtout la tristesse fut grande,

Car il en déjeuna fort tard,

Et qui pis est n'eut point d'offrande.

 

L'Infante cependant poursuivait son chemin,

Le visage couvert d'une vilaine crasse ;

À tous Passants elle tendait la main,

Et tâchait pour servir de trouver une place.

Mais les moins délicats et les plus malheureux

La voyant si maussade et si pleine d'ordure,

Ne voulaient écouter ni retirer chez eux

Une si sale créature.

 

Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin ;

Enfin elle arriva dans une Métairie

Où la Fermière avait besoin

D'une souillon, dont l'industrie

Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons

Et nettoyer l'auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine

Où les Valets, insolente vermine,

Ne faisaient que la tirailler

La contredire et la railler ;

Ils ne savaient quelle pièce lui faire,

La harcelant à tout propos ;

Elle était la butte ordinaire

De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

 

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Elle avait le Dimanche un peu plus de repos ;

Car ayant du matin fait sa petite affaire,

Elle entrait dans sa chambre en tenant son huis clos,

Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,

Mettait proprement sa toilette,

Rangeait dessus ses petits pots

Devant son grand miroir, contente et satisfaite,

De la Lune tantôt la robe elle mettait,

Tantôt celle où le feu du Soleil éclatait,

Tantôt la belle robe bleue

Que tout l'azur des Cieux ne saurait égaler,

Avec ce chagrin seul que leur traînante queue

Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler

Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche

Et plus brave cent fois que nulle autre n'était ;

Ce doux plaisir la sustentait

Et la menait jusqu'à l'autre Dimanche.

 

J'oubliais à dire en passant

Qu'en cette grande Métairie

D'un Roi magnifique et puissant

Se faisait la Ménagerie,

Que là, Poules de Barbarie,

Râles, Pintades, Cormorans, 

Oisons musqués, Canes Petières,

Et mille autres oiseaux de bizarres manières,

Entre eux presque tous différents,

Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières.

 

Le Fils du Roi dans ce charmant séjour

Venait souvent au retour de la Chasse

Se reposer boire à la glace

Avec les Seigneurs de sa Cour.

Tel ne fut point le beau Céphale :

Son air était Royal, sa mine martiale,

Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.

Peau-d'âne de fort loin le vit avec tendresse,

Et reconnut par cette hardiesse

Que sous sa crasse et ses haillons

Elle gardait encor le cœur d'une Princesse.

 

Qu'il a l'air grand, quoiqu'il l'ait négligé,

Qu'il est aimable, disait-elle,

Et que bien heureuse est la belle

À qui son cœur est engagé !

D'une robe de rien s'il m'avait honorée,

Je m'en trouverais plus parée

Que de toutes celles que j'ai.

 

Un jour le jeune Prince errant à l'aventure

De basse-cour en basse-cour,

Passa dans une allée obscure

Où de Peau-d'âne était l'humble séjour.

Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure.

Comme il était fête ce jour,

Elle avait pris une riche parure

Et ses superbes vêtements

Qui, tissus de fin or et de gros diamants,

Égalaient du Soleil la clarté la plus pure.

Le Prince au gré de son désir

La contemple et ne peut qu'à peine,

En la voyant, reprendre haleine,

Tant il est comblé de plaisir.

Quels que soient les habits, la beauté du visage,

Son beau tour sa vive blancheur,

Ses traits fins, sa jeune fraîcheur

Le touchent cent fois davantage ;

Mais un certain air de grandeur,

Plus encore une sage et modeste pudeur,

Des beautés de son âme assuré témoignage,

S'emparèrent de tout son cœur.

 

Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,

Il voulut enfoncer la porte ;

Mais croyant voir une Divinité,

Trois fois par le respect son bras fut arrêté.

 

Dans le Palais, pensif il se retire,

Et là, nuit et jour il soupire ;

Il ne veut plus aller au Bal

Quoiqu'on soit dans le Carnaval.

Il hait la Chasse, il hait la Comédie,

Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au cœur,

Et le fond de sa maladie

Est une triste et mortelle langueur.

 

Il s'enquit quelle était cette Nymphe admirable

Qui demeurait dans une basse-cour

Au fond d'une allée effroyable,

Où l'on ne voit goutte en plein jour.

C'est, lui dit-on, Peau-d'âne, en rien Nymphe ni belle

Et que Peau-d'âne l'on appelle,

À cause de la Peau qu'elle met sur son cou ;

De l'Amour c'est le vrai remède,

La bête en un mot la plus laide,

Qu'on puisse voir après le Loup.

On a beau dire, il ne saurait le croire ;

Les traits que l'amour a tracés

Toujours présents à sa mémoire

N'en seront jamais effacés.

 

Cependant la Reine sa Mère

Qui n'a que lui d'enfant pleure et se désespère ;

De déclarer son mal elle le presse en vain,

Il gémit, il pleure, il soupire,

Il ne dit rien, si ce n'est qu'il désire

Que Peau-d'âne lui fasse un gâteau de sa main ;

Et la Mère ne sait ce que son Fils veut dire.

- Ô Ciel ! Madame, lui dit-on,

Cette Peau-d'âne est une noire Taupe

Plus vilaine encore et plus gaupe

Que le plus sale Marmiton.

N'importe, dit la Reine, il le faut satisfaire

Et c'est à cela seul que nous devons songer.

Il aurait eu de l'or, tant l'aimait cette Mère,

S'il en avait voulu manger.

 

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Peau-d'âne donc prend sa farine

Qu'elle avait fait bluter exprès

Pour rendre sa pâte plus fine,

Son sel, son beurre et ses œufs frais ;

Et pour bien faire sa galette,

S'enferme seule en sa chambrette.

 

D'abord elle se décrassa

Les mains, les bras et le visage,

Et prit un corps d'argent que vite elle laça

Pour dignement faire l'ouvrage

Qu'aussitôt elle commença.

 

On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,

De son doigt par hasard il tomba dans la pâte

Un de ses anneaux de grand prix ;

Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire

Assurent que par elle exprès il y fut mis ;

Et pour moi franchement je l'oserais bien croire,

Fort sûr que, quand le Prince à sa porte aborda

Et par le trou la regarda,

Elle s'en était aperçue :

Sur ce point la femme est si drue

Et son œil va si promptement

Qu'on ne peut la voir un moment

Qu'elle ne sache qu'on l'a vue.

Je suis bien sûr encor et j'en ferais serment,

Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant

La Bague ne fût bien reçue.

 

On ne pétrit jamais un si friand morceau,

Et le Prince trouva la galette si bonne

Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne

Il n'avalât aussi l'anneau.

Quand il en vit l'émeraude admirable,

Et du jonc d'or le cercle étroit,

Qui marquait la forme du doigt,

Son cœur en fut touché d'une joie incroyable ;

Sous son chevet il le mit à l'instant,

Et son mal toujours augmentant,

Les Médecins sages d'expérience,

En le voyant maigrir de jour en jour,

Jugèrent tous, par leur grande science,

Qu'il était malade d'amour.

 

Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,

Est un remède exquis pour cette maladie,

On conclut à le marier ;

Il s'en fit quelque temps prier

Puis dit : Je le veux bien, pourvu que l'on me donne

En mariage la personne

Pour qui cet anneau sera bon.

À cette bizarre demande,

De la Reine et du Roi la surprise fut grande ;

Mais il était si mal qu'on n'osa dire non.

 

Voilà donc qu'on se met en quête

De celle que l'anneau, sans nul égard du sang,

Doit placer dans un si haut rang ;

Il n'en est point qui ne s'apprête

À venir présenter son doigt

Ni qui veuille céder son droit.

 

Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince,

Il faut avoir le doigt bien mince,

Tout Charlatan, pour être bienvenu,

Dit qu'il a le secret de le rendre menu ;

L'une, en suivant son bizarre caprice,

Comme une rave le ratisse ;

L'autre en coupe un petit morceau ;

Une autre en le pressant croit qu'elle l'apetisse ;

Et l'autre, avec de certaine eau,

Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau ;

Il n'est enfin point de manœuvre

Qu'une Dame ne mette en œuvre,

Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau.

 

L'essai fut commencé par les jeunes Princesses,

Les Marquises et les Duchesses ;

Mais leurs doigts quoique délicats,

Étaient trop gros et n'entraient pas.

Les Comtesses, et les Baronnes,

Et toutes les nobles Personnes,

Comme elles tour à tour présentèrent leur main

Et la présentèrent en vain.

Ensuite vinrent les Grisettes,

Dont les jolis et menus doigts,

Car il en est de très bien faites,

Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois.

 

Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde

D'un dédain presque égal rebutait tout le monde.

 

Il fallut en venir enfin

Aux Servantes, aux Cuisinières,

Aux Tortillons, aux Dindonnières,

En un mot à tout le fretin,

Dont les rouges et noires pattes,

Non moins que les mains délicates,

Espéraient un heureux destin.

Il s'y présenta mainte fille

Dont le doigt, gros et ramassé,

Dans la Bague du Prince eût aussi peu passé

Qu'un câble au travers d'une aiguille.

 

On crut enfin que c'était fait,

Car il ne restait en effet,

Que la pauvre Peau-d'âne au fond de la cuisine.

Mais comment croire, disait-on,

Qu'à régner le ciel la destine !

Le Prince dit : Et pourquoi non ?

Qu'on la fasse venir.

Chacun se prit à rire,

Criant tout haut :

Que veut-on dire,

De faire entrer ici cette sale guenon ?

Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire

Une petite main qui semblait de l'ivoire

Qu'un peu de pourpre a coloré,

Et que de la Bague fatale,

D'une justesse sans égale

Son petit doigt fut entouré,

La Cour fut dans une surprise

Qui ne peut pas être comprise.

 

On la menait au Roi dans ce transport subit ;

Mais elle demanda qu'avant que de paraître

Devant son Seigneur et son Maître,

On lui donnât le temps de prendre un autre habit.

 

De cet habit, pour la vérité dire,

De tous côtés on s'apprêtait à rire ;

Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartements,

Et qu'elle eut traversé les salles

Avec ses pompeux vêtements

Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales ;

Que ses aimables cheveux blonds

Mêlés de diamants dont la vive lumière

En faisait autant de rayons,

Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,

Qui pleins d'une Majesté fière

Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,

Et que sa taille enfin si menue et si fine

Qu'avec que ses deux mains on eût pu l'embrasser,

Montrèrent leurs appas et leur grâce divine,

Des Dames de la Cour et de leurs ornements

Tombèrent tous les agréments.

 

Dans la joie et le bruit de toute l'Assemblée,

Le bon Roi ne se sentait pas

De voir sa Bru posséder tant d'appas ;

La Reine en était affolée,

Et le Prince son cher Amant,

De cent plaisirs l'âme comblée,

Succombait sous le poids de son ravissement.

 

Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures ;

Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,

Qui, tous brillants de diverses parures,

Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour

On en vit arriver des climats de l'Aurore,

Montés sur de grands Éléphants ;

Il en vint du rivage More,

Qui, plus noirs et plus laids encore,

Faisaient peur aux petits enfants ;

Enfin de tous les coins du Monde,

Il en débarque et la Cour en abonde.

 

Mais nul Prince, nul Potentat,

N'y parut avec tant d'éclat

Que le père de l'Épousée,

Qui d'elle autrefois amoureux

Avait avec le temps purifié les feux

Dont son âme était embrasée.

Il en avait banni tout désir criminel

Et de cette odieuse flamme

Le peu qui restait dans son âme

N'en rendait que plus vif son amour paternel.

Dès qu'il la vit : - Que béni soit le Ciel

Qui veut bien que je te revoie,

Ma chère enfant, dit-il, et tout pleurant de joie,

Courut tendrement l'embrasser ;

Chacun à son bonheur voulut s'intéresser,

Et le futur Époux était ravi d'apprendre

Que d'un Roi si puissant il devenait le Gendre.

Dans ce moment la Marraine arriva

Qui raconta toute l'histoire,

Et par son récit acheva

De combler Peau-d'âne de gloire.

 

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Il n'est pas malaisé de voir

Que le but de ce Conte est qu'un Enfant apprenne

Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine

Que de manquer à son devoir ;

 

Que la Vertu peut être infortunée

Mais qu'elle est toujours couronnée ;

 

Que contre un fol amour et ses fougueux transports

La Raison la plus forte est une faible digue,

Et qu'il n'est point de riches trésors

Dont un Amant ne soit prodigue ;  

Que de l'eau claire et du pain bis

Suffisent pour la nourriture

De toute jeune Créature,

Pourvu qu'elle ait de beaux habits ;  

Que sous le Ciel il n'est point de femelle

Qui ne s'imagine être belle,

Et qui souvent ne s'imagine encor

Que si des trois Beautés la fameuse querelle

S'était démêlée avec elle,

Elle aurait eu la pomme d'or.

Le Conte de Peau-d'âne est difficile à croire,

Mais tant que dans le Monde on aura des Enfants,

Des Mères et des Mères-grands,

On en gardera la mémoire.

 

 

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Remerciements à www.livrefrance.com

31 mars 2021

Musique !

Vous éprouvez un intérêt solide pour la musique, allez au concert (lorsque c'est possible), achetez régulièrement des disques, et veillez à vous procurer le matériel d'écoute restituant la musique au plus près de la réalité sonore ? - Ce blog s'adresse peut-être à vous :

Parole de 400mlusique

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Musique, concert, test de matérriel HIFI, critique musicale, réalisations électroniques à tubes...

6 juin 2013

Histoire d'un bon bramin, Voltaire

 

 

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                    Je rencontrai dans mes voyages un vieux bramin, homme fort sage, plein d’esprit, et très savant ; de plus, il était riche, et, partant, il en était plus sage encore : car, ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire ; et, quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher.

Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile, et assez pauvre.

 

Le bramin me dit un jour :

« Je voudrais n’être jamais né. » Je lui demandai pourquoi.

Il me répondit : « J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues ; j’enseigne les autres, et j’ignore tout ; cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût que la vie m’est insupportable ; je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps ; je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité ; je suis composé de matière ; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée ; j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains.

Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché : je ne sais pourquoi j’existe. Cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points : il faut répondre ; je n’ai rien de bon à dire ; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé.

 

« C’est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou, ou s’ils sont tous deux éternels. Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses. « Ah ! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. »

Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question : je leur dis quelquefois que tout est le mieux du monde ; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n’en croient rien, ni moi non plus ; je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance.

Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres.

Je parle à mes compagnons : les uns me répondent qu’il faut jouir de la vie, et se moquer des hommes ; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes ; tout augmente le sentiment douloureux que j’éprouve.

Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu’après toutes mes recherches je ne sais ni d’où je viens, ni ce que je suis, ni où j’irai, ni ce que je deviendrai. »

 

L’état de ce bon homme me fit une vraie peine : personne n’était ni plus raisonnable ni de meilleure foi que lui. Je conçus que plus il avait de lumières dans son entendement et de sensibilité dans son cœur, plus il était malheureux.

 

Je vis le même jour la vieille femme qui demeurait dans son voisinage : je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question : elle n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin ; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son cœur, et pourvu qu’elle pût avoir quelquefois de l’eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes.

 

Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis :

« N’êtes-vous pas honteux d’être malheureux, dans le temps qu’à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien, et qui vit content ?

– Vous avez raison, me répondit-il ; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur. »

Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste ; je m’examinai moi-même, et je vis qu’en effet je n’aurais pas voulu être heureux à condition d’être imbécile.

 

Je proposai la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis.

« Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette façon de penser ; car enfin de quoi s’agit-il ? d’être heureux. Qu’importe d’avoir de l’esprit ou d’être sot ? Il y a bien plus : ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d’être contents ; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner.

Il est donc clair, disais-je, qu’il faudrait choisir de n’avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être. »

Tout le monde fut de mon avis, et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content.

De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus de cas de la raison.

Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c’est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s’expliquer ? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi parler beaucoup.

 

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Quelques siècles plus tard, Schopenhauer tint un discours semblable, bien que plus profond, dans "Aphorismes sur la sagesse dans la vie", chapitre II "De ce que l'on est".

JCP

...

 

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6 juin 2013

Dino Buzzati, Pauvre petit garçon

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Nouvelle issue du recueil "Le K" :

 

Pauvre petit garçon

 

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                      Comme d'habitude, Mme Klara emmena son petit garçon, cinq ans, au jardin public, au bord du fleuve.

Il était environ trois heures. La saison n'était ni belle ni mauvaise, le soleil jouait à cache-cache et le vent soufflait de temps à autre, porté par le fleuve. On ne pouvait pas dire non plus de cet enfant qu'il était beau, au contraire, il était plutôt pitoyable même, maigrichon, souffreteux, blafard, presque vert, au point que ses camarades de jeu, pour se moquer de lui, l'appelaient Laitue.

Mais d'habitude les enfants au teint pâle ont en compensation d'immenses yeux noirs qui illuminent leur visage exsangue et lui donnent une expression pathétique. Ce n'était pas le cas de Dolfi ; il avait de petits yeux insignifiants qui vous regardaient sans aucune personnalité. Ce jour-là, le bambin surnommé Laitue avait un fusil tout neuf qui tirait même de petites cartouches, inoffensives bien sûr, mais c'était quand même un fusil !

Il ne se mit pas à jouer avec les autres enfants car d'ordinaire ils le tracassaient, alors il préférait rester tout seul dans son coin, même sans jouer. Parce que les animaux, qui ignorent la souffrance de la solitude sont capables de s'amuser tout seuls, mais l'homme au contraire n'y arrive pas et s'il tente de le faire, bien vite une angoisse encore plus forte s'empare de lui. Pourtant quand les autres gamins passaient devant lui, Dolfi épaulait son fusil et faisait semblant de tirer, mais sans animosité, c'était plutôt une invitation, comme s'il avait voulu leur dire :  « Tiens, tu vois, moi aussi aujourd'hui j'ai un fusil. Pourquoi est-ce que vous ne me demandez pas de jouer avec vous ?»

Les autres enfants éparpillés dans l'allée remarquèrent bien le nouveau fusil de Dolfi. C'était un jouet de quatre sous mais il était flambant neuf et puis il était différent des leurs et cela suffisait pour susciter leur curiosité et leur envie. L'un d'eux dit :

« Hé ! vous-autres ! vous avez vu la Laitue, le fusil qu'il a aujourd'hui ? »

Un autre dit : « La Laitue a apporté son fusil seulement pour nous le faire voir et nous faire bisquer mais il ne jouera pas avec nous. D'ailleurs il ne sait même pas jouer tout seul. La Laitue est un cochon. Et puis son fusil, c'est de la camelote !

«Il ne joue pas parce qu'il a peur de nous », dit un troisième.

Et celui qui avait parlé avant :« Peut-être, mais n'empêche que c'est un dégoûtant ! »

Mme Klara était assise sur un banc, occupée à tricoter, et le soleil la nimbait d'un halo. Son petit garçon était assis, bêtement désœuvré, à côté d’elle, il n'osait pas se risquer dans l'allée avec son fusil et il le manipulait avec maladresse. Il était environ trois heures et dans les arbres de nombreux oiseaux inconnus faisaient un tapage invraisemblable, signe peut-être que le crépuscule approchait.

« Allons, Dolfi, va jouer, l'encourageait Mme Klara, sans lever les yeux de son travail.

-Jouer avec qui ?

-Mais avec les autres petits garçons, voyons ! vous êtes tous amis, non ?

-Non, on n'est pas amis, disait Dolfi. Quand je vais jouer ils se moquent de moi.

-Tu dis cela parce qu'ils t'appellent Laitue ?

-Je veux pas qu'ils m'appellent Laitue !

-Pourtant moi je trouve que c'est un joli nom. A ta place, je ne me fâcherais pas pour si peu. »

 

Mais lui, obstiné :

« Je veux pas qu'on m'appelle Laitue ! »

Les autres enfants jouaient habituellement à la guerre et ce jour-là aussi, Dolfi avait tenté une fois de se joindre à eux, mais aussitôt ils l'avaient appelé Laitue et s'étaient mis à rire.

Ils étaient presque tous blonds, lui au contraire était brun, avec une petite mèche qui lui retombait sur le front en virgule. Les autres avaient de bonnes grosses jambes, lui au contraire avait de vraies flûtes maigres et grêles. Les autres couraient et sautaient comme des lapins, lui, avec sa meilleure volonté, ne réussissait pas à les suivre. Ils avaient des fusils, des sabres, des frondes, des arcs, des sarbacanes, des casques. Le fils de l'ingénieur Weiss avait même une cuirasse brillante comme celle des hussards.  

Les autres, qui avaient pourtant le même âge que lui, connaissaient une quantité de gros mots très énergiques et il n'osait pas les répéter. Ils étaient forts et lui si faible. Mais cette fois lui aussi était venu avec un fusil. C'est alors qu'après avoir tenu conciliabule les autres garçons s'approchèrent :

« Tu as un beau fusil, dit Max, le fils de l'ingénieur Weiss. Fais voir. »

Dolfi sans le lâcher laissa l'autre l'examiner.

« Pas mal », reconnut Max avec l'autorité d'un expert.

Il portait en bandoulière une carabine à air comprimé qui coûtait au moins vingt fois plus que le fusil. Dolfi en fut très flatté.

« Avec ce fusil, toi aussi tu peux faire la guerre, dit Walter en baissant les paupières avec condescendance.

-Mais oui, avec ce fusil, tu peux être capitaine », dit un troisième.

Et Dolfi les regardait émerveillé. Ils ne l'avaient pas encore appelé Laitue. Il commença à s'enhardir.

Alors ils lui expliquèrent comment ils allaient faire la guerre ce jour-là.

Il y avait l'armée du général Max qui occupait la montagne et il y avait l'armée du général Walter qui tenterait de forcer le passage. Les montagnes étaient en réalité deux talus herbeux recouverts de buissons ; et le passage était constitué par une petite allée en pente.

Dolfi fut affecté à l'armée de Walter avec le grade de capitaine. Et puis les deux formations se séparèrent, chacune allant préparer en secret ses propres plans de bataille.

 

Pour la première fois, Dolfi se vit prendre au sérieux par les autres garçons. Walter lui confia une mission de grande responsabilité : il commanderait l'avant-garde. Ils lui donnèrent comme escorte deux bambins à l'air sournois armés de fronde et ils l'expédièrent en tête de l'armée, avec l'ordre de sonder le passage.

Walter et les autres lui souriaient avec gentillesse. D'une façon presque excessive.

 

Alors Dolfi se dirigea vers la petite allée qui descendait en pente rapide.

Des deux côtés, les rives herbeuses avec leurs buissons. Il était clair que les ennemis, commandés par Max, avaient dû tendre une embuscade en se cachant derrière les arbres. Mais on n'apercevait rien de suspect.

« Hé ! capitaine Dolfi, pars immédiatement à l'attaque, les autres n'ont sûrement pas encore eu le temps d'arriver, ordonna Walter sur un ton confidentiel. Aussitôt que tu es 'arrivé en bas, nous accourons et nous y soutenons leur assaut. Mais toi, cours, cours le plus vite que tu peux, on ne sait jamais... »

Dolfi se retourna pour le regarder. Il remarqua que tant Walter que ses autres compagnons d'armes avaient un étrange sourire. Il eut un instant d'hésitation.

« Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.

-Allons, capitaine, à l'attaque!» intima le général.

Au même moment, de l'autre côté du fleuve invisible, passa une fanfare militaire. Les palpitations émouvantes de la trompette pénétrèrent comme un flot de vie dans le cœur de Dolfi qui serra fièrement son ridicule petit fusil et se sentit appelé par la gloire.

« À l'attaque, les enfants ! » cria-t-il, comme il n'aurait jamais eu le courage de le faire dans des conditions normales.

Et il se jeta en courant dans la petite allée en pente.

Au même moment un éclat de rire sauvage éclata derrière lui. Mais il n'eut pas le temps de se retourner. Il était déjà lancé et d'un seul coup il sentit son pied retenu. A dix centimètres du sol, ils avaient tendu une ficelle.

Il s'étala de tout son long par terre, se cognant douloureusement le nez. Le fusil lui échappa des mains. Un tumulte de cris et de coups se mêla aux échos ardents de la fanfare. Il essaya de se relever mais les ennemis débouchèrent des buissons et le bombardèrent de terrifiantes balles d'argile pétrie avec de l'eau. Un de ces projectiles le frappa en plein sur l'oreille le faisant trébucher de nouveau.

Alors ils sautèrent tous sur lui et le piétinèrent. Même Walter, son général, même ses compagnons d'armes !

« Tiens ! attrape, capitaine Laitue. »

Enfin il sentit que les autres s'enfuyaient, le son héroïque de la fanfare s'estompait au-delà du fleuve. Secoué par des sanglots désespérés il chercha tout autour de lui son fusil. Il le ramassa. Ce n'était plus qu'un tronçon de métal tordu. Quelqu'un avait fait sauter le canon, il ne pouvait plus servir à rien.

Avec cette douloureuse relique à la main, saignant du nez, les genoux couronnés, couvert de terre de la tête aux pieds, il alla retrouver sa maman dans l'allée.

«Mon Dieu ! Dolfi, qu'est-ce que tu as fait ? »

Elle ne lui demandait pas ce que les autres lui avaient fait mais ce qu'il avait fait, lui.

Instinctif dépit de la brave ménagère qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y avait aussi l'humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin ? Ouelle misérable destinée l'attendait ? Pourquoi n'avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique ? Pourquoi était-il toujours si pâle ? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres ? Pourquoi n'avait-il pas de sang dans les veines et se laissait-il toujours mener par les autres et conduire par le bout du nez ? Elle essaya d'imaginer son fils dans quinze vingt ans.

Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d'un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d'une belle boutique, ou officier de marine.

Mais elle n'y arrivait pas. Elle le voyait toujours assis un porte-plume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché sur le banc de l'école, penché sur la table de la maison, penché sur le bureau d'une étude poussiéreuse.

Un bureaucrate, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par 1a vie.

« Oh ! le pauvre petit ! » s'apitoya une jeune femme élégante qui parlait avec Mme Klara.

Et secouant la tête, elle caressa le visage défait de Dolfi.

Le garçon leva les yeux, reconnaissant, il essaya de sourire, et une sorte de lumière éclaira un bref instant son visage pâle. Il y avait toute l'amère solitude d'une créature fragile, innocente, humiliée, sans défense ; le désir désespéré d'un peu de consolation ; un sentiment pur, douloureux et très beau qu'il était impossible de définir.

Pendant un instant - et ce fut la dernière fois – il fut un petit garçon doux, tendre et malheureux qui ne comprenait pas et demandait au monde environnant un peu de bonté. Mais ce ne fut qu'un instant.

« Allons, Dolfi, viens te changer ! » fit la mère en colère, et elle le traîna énergiquement à la maison.

Alors le bambin se remit à sangloter à cœur fendre, son visage devint subitement laid, un rictus dur lui plissa la bouche.

« Oh ! ces enfants ! quelles histoires ils font pour un rien ! s'exclama l'autre dame agacée en les quittant.

Allons, au revoir, madame Hitler !»

 

Buzzati 300tYL

6 juin 2013

Pierre Grassou, Honoré de Balzac

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Honoré de Balzac

Pierre Grassou

 

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Au lieutenant-colonel d’artillerie Périollas,

Comme un témoignage de l’affectueuse estime de l’auteur, DE BALZAC.

 

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                    Toutes les fois que vous êtes sérieusement allé voir l’Exposition des ouvrages de sculpture et de peinture, comme elle a lieu depuis la Révolution de 1830, n’avez-vous pas été pris d’un sentiment d’inquiétude, d’ennui, de tristesse, à l’aspect des longues galeries encombrées ? Depuis 1830, le Salon n’existe plus. Une seconde fois, le Louvre a été pris d’assaut par le peuple des artistes qui s’y est maintenu. En offrant autrefois l’élite des œuvres d’art, le Salon emportait les plus grands honneurs pour les créations qui y étaient exposées. Parmi les deux cents tableaux choisis, le public choisissait encore : une couronne était décernée au chef-d’œuvre par des mains inconnues. Il s’élevait des discussions passionnées à propos d’une toile. Les injures prodiguées à Delacroix, à Ingres, n’ont pas moins servi leur renommée que les éloges et le fanatisme de leurs adhérents. Aujourd’hui, ni la foule ni la Critique ne se passionneront plus pour les produits de ce bazar. Obligées de faire le choix dont se chargeait autrefois le Jury d’examen, leur attention se lasse à ce travail ; et, quand il est achevé, l’Exposition se ferme.

Avant 1817, les tableaux admis ne dépassaient jamais les deux premières colonnes de la longue galerie où sont les œuvres des vieux maîtres, et cette année ils remplirent tout cet espace, au grand étonnement du public. Le Genre historique, le Genre proprement dit, les tableaux de chevalet, le Paysage, les Fleurs, les Animaux, et l’Aquarelle, ces huit spécialités ne sauraient offrir plus de vingt tableaux dignes des regards du public, qui ne peut accorder son attention à une plus grande quantité d’œuvres. Plus le nombre des artistes allait croissant, plus le Jury d’admission devait se montrer difficile. Tout fut perdu dès que le Salon se continua dans la Galerie. Le Salon devait rester un lieu déterminé, restreint, de proportions inflexibles, où chaque Genre exposait ses chefs d’œuvre. Une expérience de dix ans a prouvé la bonté de l’ancienne institution. Au lieu d’un tournoi, vous avez une émeute ; au lieu d’une Exposition glorieuse, vous avez un tumultueux bazar ; au lieu du choix, vous avez la totalité.

 

Qu’arrive-t-il ? Le grand artiste y perd. Le Café Turc, les Enfants à la fontaine, le Supplice des crochets, et le Joseph de Decamps eussent plus profité à sa gloire, tous quatre dans le grand Salon, exposés avec les cent bons tableaux de cette année, que ses vingt toiles perdues parmi trois mille œuvres, confondues dans six galeries. Par une étrange bizarrerie, depuis que la porte s’ouvre à tout le monde, on parle des génies méconnus. Quand, douze années auparavant, la Courtisane de Ingres et celles de Sigalon, la Méduse de Géricault, le Massacre de Scio de Delacroix, le Baptême d’Henri IV par Eugène Deveria, admis par des célébrités taxées de jalousie, apprenaient au monde, malgré les dénégations de la Critique, l’existence de palettes jeunes et ardentes, il ne s’élevait aucune plainte.

Maintenant que le moindre gâcheur de toile peut envoyer son œuvre, il n’est question que de gens incompris. Là où il n’y a plus jugement, il n’y a plus de chose jugée. Quoi que fassent les artistes, ils reviendront à l’examen qui recommande leurs œuvres aux admirations de la foule pour laquelle ils travaillent : sans le choix de l’Académie, il n’y aura plus de Salon, et sans Salon l’Art peut périr.

 

Depuis que le livret est devenu un gros livre, il s’y produit bien des noms qui restent dans leur obscurité, malgré la liste de dix ou douze tableaux qui les accompagne. Parmi ces noms, le plus inconnu peut-être est celui d’un artiste nommé Pierre Grassou, venu de Fougères, appelé plus simplement Fougères dans le monde artiste, qui tient aujourd’hui beaucoup de place au soleil, et qui suggère les amères réflexions par lesquelles commence l’esquisse de sa vie, applicable à quelques autres individus de la Tribu des Artistes.

 

En 1832, Fougères demeurait rue de Navarin, au quatrième étage d’une de ces maisons étroites et hautes qui ressemblent à l’obélisque de Luxor, qui ont une allée, un petit escalier obscur à tournants dangereux, qui ne comportent pas plus de trois fenêtres à chaque étage, et à l’intérieur desquelles se trouve une cour, ou, pour parler plus exactement, un puits carré. Au-dessus des trois ou quatre pièces de l’appartement occupé par Grassou de Fougères s’étendait son atelier, qui avait vue sur Montmartre. L’atelier peint en fond de briques, le carreau soigneusement mis en couleur brune et frotté, chaque chaise munie d’un petit tapis bordé, le canapé, simple d’ailleurs, mais propre comme celui de la chambre à coucher d’une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des petits esprits et le soin d’un homme pauvre. Il y avait une commode pour serrer les effets d’atelier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres.

Le poêle participait à ce système de soin hollandais, d’autant plus visible que la lumière pure et peu changeante du nord inondait de son jour net et froid cette immense pièce. Fougères, simple peintre de Genre, n’a pas besoin des machines énormes qui ruinent les peintres d’Histoire, il ne s’est jamais reconnu de facultés assez complètes pour aborder la haute peinture, il s’en tenait encore au Chevalet. Au commencement du mois de décembre de cette année, époque à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement l’idée burlesque de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante par elle-même, Pierre Grassou, levé de bonne heure, préparait sa palette, allumait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et attendait, pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer le jour.

Il faisait sec et beau.

En ce moment, l’artiste qui mangeait avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas d’un homme qui avait eu sur sa vie l’influence que ces sortes de gens ont sur celle de presque tous les artistes, d’Élias Magus, un marchand de tableaux, l’usurier des toiles.

 

En effet Élias Magus surprit le peintre au moment où, dans cet atelier si propre, il allait se mettre à l’ouvrage.

– Comment vous va, vieux coquin ? lui dit le peintre.

Fougères avait eu la croix, Élias lui achetait ses tableaux deux ou trois cents francs, il se donnait des airs très artistes.

– Le commerce va mal, répondit Élias. Vous avez tous des prétentions, vous parlez maintenant de deux cents francs dès que vous avez mis pour six sous de couleur sur une toile... Mais vous êtes un brave garçon, vous ! Vous êtes un homme d’ordre, et je viens vous apporter une bonne

affaire.

– Timeo Danaos et dona ferentes, dit Fougères. Savez-vous le latin ?

– Non.

– Eh ! bien, cela veut dire que les Grecs ne proposent pas de bonnes affaires aux Troyens sans y gagner quelque chose. Autrefois ils disaient : Prenez mon cheval ! Aujourd’hui nous disons : Prenez mon ours... Que voulez-vous, Ulysse-Lageingeole-Élias Magus ?

Ces paroles donnent la mesure de la douceur et de l’esprit avec lesquels Fougères employait ce que les peintres appellent les charges d’atelier.

– Je ne dis pas que vous ne me ferez pas deux tableaux gratis.

– Oh ! oh !

– Je vous laisse le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête artiste.

– Au fait ?

– Hé ! bien, j’amène un père, une mère et une fille unique.

– Tous uniques !

– Ma foi, oui !... et dont les portraits sont à faire. Ces bourgeois, fous des arts, n’ont jamais osé s’aventurer dans un atelier. La fille a une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien peindre ces gens-là ! ce sera peut-être pour vous des portraits de famille.

Ce vieux bois d’Allemagne, qui passe pour un homme et qui se nomme Élias Magus, s’interrompit pour rire d’un sourire sec dont les éclats épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Méphistophélès parlant mariage.

– Les portraits sont payés cinq cents francs pièce, vous pouvez me faire trois tableaux.

– Mai-z-oui, dit gaiement Fougères.

– Et si vous épousez la fille, vous ne m’oublierez pas.

– Me marier, moi ? s’écria Pierre Grassou, moi qui ai l’habitude de me coucher tout seul, de me lever de bon matin, qui ai ma vie arrangée...

– Cent mille francs, dit Magus, et une fille douce, pleine de tons dorés comme un vrai Titien ! – Quelle est la position de ces gens-là ?

– Anciens négociants ; pour le moment, aimant les arts, ayant maison de campagne à Ville-d’Avray, et dix ou douze mille livres de rente.

– Quel commerce ont-ils fait ?

– Les bouteilles.

– Ne dites pas ce mot, il me semble entendre couper des bouchons, et mes dents s’agacent...

– Faut-il les amener ?

– Trois portraits, je les mettrai au Salon, je pourrai me lancer dans le portrait, eh ! bien, oui...

 

Le vieil Élias descendit pour aller chercher la famille Vervelle. Pour savoir à quel point la proposition allait agir sur le peintre, et quel effet devaient produire sur lui les sieur et dame Vervelle ornés de leur fille unique, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur la vie antérieure de Pierre Grassou de Fougères.

Élève, Fougères avait étudié le dessin chez Servin, qui passait dans le monde académique pour un grand dessinateur. Après, il était allé chez Schinner y surprendre les secrets de cette puissante et magnifique couleur qui distingue ce maître ; mais le maître, les élèves, tout y avait été discret, et Pierre n’y avait rien surpris.

De là, Fougères avait passé dans l’atelier de Gros, pour se familiariser avec cette partie de l’art nommée la Composition, mais la Composition fut sauvage et farouche pour lui.

Puis il avait essayé d’arracher à Sommervieux, à Drolling père, le mystère de leurs effets d’Intérieurs. Ces deux maîtres ne s’étaient rien laissé dérober.

Enfin, Fougères avait terminé son éducation chez Duval-Lecamus.

Durant ces études et ces différentes transformations, Fougères eut des mœurs tranquilles et rangées qui fournissaient matière aux railleries des différents ateliers où il séjournait, mais partout il désarma ses camarades par sa modestie, par une patience et une douceur d’agneau. Les Maîtres n’avaient aucune sympathie pour ce brave garçon, les Maîtres aiment les sujets brillants, les esprits excentriques, drolatiques, fougueux, ou sombres et profondément réfléchis, qui dénotent un talent futur. Tout en Fougères annonçait la médiocrité. Son surnom de Fougères, celui du peintre dans la pièce de l’Églantine, fut la source de mille avanies ; mais, par la force des choses, il accepta le nom de la Ville où il était né. Grassou de Fougères ressemblait à son nom. Grassouillet et d’une taille médiocre, il avait le teint fade, les yeux bruns, les cheveux noirs, le nez en trompette, une bouche assez large et les oreilles longues. Son air doux, passif et résigné relevait peu ces traits principaux de sa physionomie pleine de santé, mais sans action. Il ne devait être tourmenté ni par cette abondance de sang, ni par cette violence de pensée, ni par cette verve comique à laquelle se reconnaissent les grands artistes.

Ce jeune homme, né pour être un vertueux bourgeois, venu de son pays pour être commis chez un marchand de couleurs, originaire de Mayenne et parent éloigné des d’Orgemont, s’institua peintre par le fait de l’entêtement qui constitue le caractère breton. Ce qu’il souffrit, la manière dont il vécut pendant le temps de ses études, Dieu seul le sait. Il souffrit autant que souffrent les grands hommes quand ils sont traqués par la misère et chassés comme des bêtes fauves par la meute des gens médiocres et par la troupe des Vanités altérées de vengeance.

Dès qu’il se crut de force à voler de ses propres ailes, Fougères prit un atelier en haut de la rue des Martyrs, où il avait commencé à piocher. Il fit son début en 1819. Le premier tableau qu’il présenta au Jury pour l’Exposition du Louvre représentait une noce de village, assez péniblement copiée d’après le tableau de Greuze.

On refusa la toile.

Quand Fougères apprit la fatale décision, il ne tomba point dans ces fureurs ou dans ces accès d’amour-propre épileptique auxquels s’adonnent les esprits superbes, et qui se terminent quelquefois par des cartels envoyés au directeur ou au secrétaire du Musée, par des menaces d’assassinat. Fougères reprit tranquillement sa toile, l’enveloppa de son mouchoir, la rapporta dans son atelier en se jurant à lui-même de devenir un grand peintre. Il plaça sa toile sur son chevalet, et alla chez son ancien Maître, un homme d’un immense talent, chez Schinner, artiste doux et patient comme il était, et dont le succès avait été complet au dernier Salon : il le pria de venir critiquer l’œuvre rejetée. Le grand peintre quitta tout et vint.

Quand le pauvre Fougères l’eut mis face à face avec l’œuvre, Schinner, au premier coup d’œil, serra la main de Fougères.

– Tu es un brave garçon, tu as un cœur d’or, il ne faut pas te tromper. Écoute, tu tiens toutes les promesses que tu faisais à l’atelier. Quand on trouve ces choses-là au bout de sa brosse, mon bon Fougères, il vaut mieux laisser ses couleurs chez Brullon, et ne pas voler la toile aux autres. Rentre de bonne heure, mets un bonnet de coton, couche-toi sur les neuf heures ; va le matin, à dix heures, à quelque bureau où tu demanderas une place, et quitte les Arts.

– Mon ami, dit Fougères, ma toile a déjà été condamnée, et ce n’est pas l’arrêt que je demande, mais les motifs.

– Eh ! bien, tu fais gris et sombre, tu vois la Nature à travers un crêpe ; ton dessin est lourd, empâté ; ta composition est un pastiche de Greuze qui ne rachetait ses défauts que par les qualités qui te manquent.

En détaillant les fautes du tableau, Schinner vit sur la figure de Fougères une si profonde expression de tristesse qu’il l’emmena dîner et tâcha de le consoler.

Le lendemain, dès sept heures, Fougères était à son chevalet, retravaillant le tableau condamné ; il en réchauffait la couleur, il y faisait les corrections indiquées par Schinner, il replâtrait ses figures.

Puis, dégoûté de son tableau, il le porta chez Élias Magus. Élias Magus, espèce de Hollando-Belge-Flamand, avait trois raisons d’être ce qu’il devint : avare et riche. Venu de Bordeaux, il débutait alors à Paris, brocantait des tableaux et demeurait sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Fougères, qui comptait sur sa palette pour aller chez le boulanger, mangea très intrépidement du pain et des noix, ou du pain et du lait, ou du pain et des cerises, ou du pain et du fromage, selon les saisons. Élias Magus, à qui Pierre offrit sa première toile, la guigna longtemps, il en donna quinze francs.

– Avec quinze francs de recette par an et mille francs de dépense, dit Fougères en souriant, on ne va pas loin.

Élias Magus fit un geste, il se mordit les pouces en pensant qu’il aurait pu avoir le tableau pour cent sous. Pendant quelques jours, tous les matins, Fougères descendit de la rue des Martyrs, se cacha dans la foule sur le boulevard opposé à celui où était la boutique de Magus, et son œil plongeait sur son tableau qui n’attirait point les regards des passants.

Vers la fin de la semaine, le tableau disparut.

Fougères remonta le boulevard, se dirigea vers la boutique du brocanteur, il eut l’air de flâner. Le Juif était sur sa porte.

– Hé ! bien, vous avez vendu mon tableau ?

– Le voici, dit Magus j’y mets une bordure pour pouvoir l’offrir à quelqu’un qui croira se connaître en peinture.

Fougères n’osa plus revenir sur le Boulevard, il entreprit un nouveau tableau ; il resta deux mois à le faire en faisant des repas de souris, et se donnant un mal de galérien. Un soir, il alla jusque sur le Boulevard, ses pieds le portèrent fatalement jusqu’à la boutique de Magus, il ne vit son tableau nulle part.

– J’ai vendu votre tableau, dit le marchand à l’artiste.

– Et combien ? – Je suis rentré dans mes fonds avec un petit intérêt. Faites-moi des intérieurs flamands, une leçon d’anatomie, un paysage, je vous les paierai, dit Élias.

Fougères aurait serré Magus dans ses bras, il le regardait comme un père.

Il revint, la joie au cœur : le grand peintre Schinner s’était donc trompé ! Dans cette immense ville de Paris, il se trouvait des cœurs qui battaient à l’unisson de celui de Grassou, son talent était compris et apprécié.

Le pauvre garçon, à vingt-sept ans, avait l’innocence d’un jeune homme de seize ans. Un autre, un de ces artistes défiants et farouches, aurait remarqué l’air diabolique d’Élias Magus, il eût observé le frétillement des poils de sa barbe, l’ironie de sa moustache, le mouvement de ses épaules qui annonçait le contentement du Juif de Walter Scott fourbant un chrétien. Fougères se promena sur les Boulevards dans une joie qui donnait à sa figure une expression fière : il ressemblait à un Lycéen qui protège une femme.

Il rencontra Joseph Bridau, l’un de ses camarades, un de ces talents excentriques destinés à la gloire et au malheur. Joseph Bridau, qui avait quelques sous dans sa poche, selon son expression, emmena Fougères à l’opéra. Fougères ne vit pas le ballet, il n’entendit pas la musique, il concevait des tableaux, il peignait. Il quitta Joseph au milieu de la soirée, il courut chez lui faire des esquisses à la lampe, il inventa trente tableaux plein de réminiscences, il se crut un homme de génie.

Dès le lendemain, il acheta des couleurs, des toiles de plusieurs dimensions ; il installa du pain, du fromage sur sa table, il mit de l’eau dans une cruche, il fit une provision de bois pour son poêle ; puis, selon l’expression des ateliers, il piocha ses tableaux ; il eut quelques modèles, et Magus lui prêta des étoffes.

Après deux mois de réclusion, le Breton avait fini quatre tableaux. Il redemanda les conseils de Schinner, auquel il adjoignit Joseph Bridau. Les deux peintres virent dans ces toiles une servile imitation des paysages hollandais, des intérieurs de Metzu, et dans la quatrième une copie de la Leçon d’anatomie de Rembrandt.

– Toujours des pastiches, dit Schinner. Ah ! Fougères aura de la peine à être original.

– Tu devrais faire autre chose que de la peinture, dit Bridau.

– Quoi ? dit Fougères.

– Jette-toi dans la littérature.

Fougères baissa la tête à la façon des brebis quand il pleut ; il demanda, il obtint encore des conseils utiles, et retoucha ses tableaux avant de les porter à Élias. Élias paya chaque toile vingt-cinq francs. À ce prix, Fougères n’y gagnait rien, mais il ne perdait pas, eu égard à sa sobriété. Il fit quelques promenades, pour voir ce que devenaient ses tableaux, et eut une singulière hallucination. Ses toiles si peignées, si nettes, qui avaient la dureté de la tôle et le luisant des peintures sur porcelaine, étaient comme couvertes d’un brouillard, elles ressemblaient à de vieux tableaux.

Élias venait de sortir, Fougères ne put obtenir aucun renseignement sur ce phénomène. Il crut avoir mal vu. Le peintre rentra dans son atelier y faire de nouvelles vieilles toiles. Après sept ans de travaux continus, Fougères parvint à composer, à exécuter des tableaux passables. Il faisait aussi bien que tous les artistes du second ordre, Élias achetait, vendait tous les tableaux du pauvre Breton qui gagnait péniblement une centaine de louis par an, et ne dépensait pas plus de douze cents francs.

 

À l’Exposition de 1829, Léon de Lora, Schinner et Bridau, qui tous trois occupaient une grande place et se trouvaient à la tête du mouvement dans les Arts, furent pris de pitié pour la persistance, pour la pauvreté de leur vieux camarade ; et ils firent admettre à l’Exposition, dans le grand Salon, un tableau de Fougères.

Ce tableau, puissant d’intérêt, qui tenait de Vigneron pour le sentiment et du premier faire de Dubufe pour l’exécution, représentait un jeune homme à qui, dans l’intérieur d’une prison, l’on rasait les cheveux à la nuque. D’un côté un prêtre, de l’autre une vieille et une jeune femme en pleurs. Un greffier lisait un papier timbré. Sur une méchante table se voyait un repas auquel personne n’avait touché. Le jour venait à travers les barreaux d’une fenêtre élevée. Il y avait de quoi faire frémir les bourgeois, et les bourgeois frémissaient.

Fougères s’était inspiré tout bonnement du chef-d’œuvre de Gérard Dow : il avait retourné le groupe de la Femme hydropique vers la fenêtre, au lieu de le présenter de face. Il avait remplacé la mourante par le condamné : même pâleur, même regard, même appel à Dieu. Au lieu du médecin flamand, il avait peint la froide et officielle figure du greffier vêtu de noir ; mais il avait ajouté une vieille femme auprès de la jeune fille de Gérard Dow. Enfin la figure cruellement bonasse du bourreau dominait ce groupe. Ce plagiat, très habilement déguisé, ne fut point reconnu. Le livret contenait ceci : 

510. Grassou de Fougères (Pierre), rue de Navarin, 2. La toilette d’un chouan, condamné à mort en 1801.

 

Quoique médiocre, le tableau eut un prodigieux succès. La foule se forma tous les jours devant la toile à la mode, et Charles X s’y arrêta. MADAME, instruite de la vie patiente de ce pauvre Breton, s’enthousiasma pour le Breton. Le duc d’Orléans marchanda la toile. Les ecclésiastiques dirent à madame la Dauphine que le sujet était plein de bonnes pensées : il y régnait en effet un air religieux très satisfaisant. Monseigneur le Dauphin admira la poussière des carreaux, une grosse lourde faute, car Fougères avait répandu des teintes verdâtres qui annonçaient de l’humidité au bas des murs.

MADAME acheta le tableau mille francs, le Dauphin en commanda un autre. Charles X donna la croix au fils du paysan qui s’était jadis battu pour la cause royale en 1799.

Joseph Bridau, le grand peintre, ne fut pas décoré. Le Ministre de l’Intérieur commanda deux tableaux d’église à Fougères. Ce salon fut pour Pierre Grassou toute sa fortune, sa gloire, son avenir, sa vie. Inventer en toute chose, c’est vouloir mourir à petit feu ; copier, c’est vivre. Après avoir enfin découvert un filon plein d’or, Grassou de Fougères pratiqua la partie de cette cruelle maxime à laquelle la société doit ces infâmes médiocrités chargées d’élire aujourd’hui les supériorités dans toutes les classes sociales ; mais qui naturellement s’élisent elles-mêmes, et font une guerre acharnée aux vrais talents.

 

Le principe de l’Élection, appliqué à tout, est faux, la France en reviendra. Néanmoins, la modestie, la simplicité, la surprise du bon et doux Fougères, firent taire les récriminations et l’envie. D’ailleurs il eut pour lui les Grassou parvenus, solidaires des Grassou à venir. Quelques gens, émus par l’énergie d’un homme que rien n’avait découragé, parlaient du Dominiquin, et disaient : « Il faut récompenser la volonté dans les Arts ! Grassou n’a pas volé son succès ! voilà dix ans qu’il pioche, pauvre bonhomme ! »

Cette exclamation de pauvre bonhomme ! était pour la moitié dans les adhésions et les félicitations que recevait le peintre. La pitié élève autant de médiocrités que l’envie rabaisse de grands artistes.

Les journaux n’avaient pas épargné les critiques, mais le chevalier Fougères les digéra comme il digérait les conseils de ses amis, avec une patience angélique. Riche alors d’une quinzaine de mille francs bien péniblement gagnés, il meubla son appartement et son atelier rue de Navarin, il y fit le tableau demandé par monseigneur le Dauphin, et les deux tableaux d’église commandés par le Ministère, à jour fixe, avec une régularité désespérante pour la caisse du Ministère, habituée à d’autres façons.

Mais admirez le bonheur des gens qui ont de l’ordre ? S’il avait tardé, Grassou, surpris par la Révolution de Juillet, n’eût pas été payé.

À trente-sept ans, Fougères avait fabriqué pour Élias Magus environ deux cents tableaux complètement inconnus, mais à l’aide desquels il était parvenu à cette manière satisfaisante, à ce point d’exécution qui fait hausser les épaules à l’artiste, et que chérit la bourgeoisie.

Fougères était cher à ses amis par une rectitude d’idées, par une sécurité de sentiments, une obligeance parfaite, une grande loyauté ; s’ils n’avaient aucune estime pour la palette, ils aimaient l’homme qui la tenait.

– Quel malheur que Fougères ait le vice de la peinture ! se disaient ses camarades.

Néanmoins Grassou donnait des conseils excellents, semblable à ces feuilletonistes incapables d’écrire un livre, et qui savent très bien par où pèchent les livres ; mais il y avait entre les critiques littéraires et Fougères une différence : il était éminemment sensible aux beautés, il les reconnaissait, et ses conseils étaient empreints d’un sentiment de justice qui faisait accepter la justesse de ses remarques.

 

Depuis la Révolution de Juillet, Fougères présentait à chaque Exposition une dizaine de tableaux, parmi lesquels le Jury en admettait quatre ou cinq. Il vivait avec la plus rigide économie, et tout son domestique consistait dans une femme de ménage. Pour toute distraction, il visitait ses amis, il allait voir les objets d’arts, il se permettait quelques petits voyages en France, il projetait d’aller chercher des inspirations en Suisse. Ce détestable artiste était un excellent citoyen : il montait sa garde, allait aux revues, payait son loyer et ses consommations avec l’exactitude la plus bourgeoise. Ayant vécu dans le travail et dans la misère, il n’avait jamais eu le temps d’aimer. Jusqu’alors garçon et pauvre, il ne se souciait point de compliquer son existence si simple.

 

Incapable d’inventer une manière d’augmenter sa fortune, il portait tous les trois mois chez son notaire, Cardot, ses économies et ses gains du trimestre. Quand le notaire avait à Grassou mille écus, il les plaçait par première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme, si l’emprunteur était marié, ou subrogation dans les droits du vendeur, si l’emprunteur avait un prix à payer. Le notaire touchait lui-même les intérêts et les joignait aux remises partielles faites par Grassou de Fougères. Le peintre attendait le fortuné moment où ses contrats arriveraient au chiffre imposant de deux mille francs de rente, pour se donner l’otium cum dignitate de l’artiste et faire des tableaux, oh ! mais des tableaux ! enfin de vrais tableaux ! des tableaux finis, chouettes, kox-noffs et chocnosoffs.

Son avenir, ses rêves de bonheur, le superlatif de ses espérances, voulez-vous le savoir ? c’était d’entrer à l’Institut et d’avoir la rosette des Officiers de la Légion d’Honneur ! S’asseoir à côté de Schinner et de Léon de Lora, arriver à l’Académie avant Bridau ! avoir une rosette à sa boutonnière !

Quel rêve ! Il n’y a que les gens médiocres pour penser à tout.

 

En entendant le bruit de plusieurs pas dans l’escalier, Fougères se rehaussa le toupet, boutonna sa veste de velours vert-bouteille, et ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer une figure vulgairement appelée un melon dans les ateliers. Ce fruit surmontait une citrouille, vêtue de drap bleu, ornée d’un paquet de breloques tintinnabulant. Le melon soufflait comme un marsouin, la citrouille marchait sur des navets, improprement appelés des jambes. Un vrai peintre aurait fait ainsi la charge du petit marchand de bouteilles, et l’eût mis immédiatement à la porte en lui disant qu’il ne peignait pas les légumes. Fougères regarda la pratique sans rire, car monsieur Vervelle présentait un diamant de mille écus à sa chemise. Fougères regarda Magus et dit :

– Il y a gras ! en employant un mot d’argot, alors à la mode dans les ateliers.

En entendant ce mot, monsieur Vervelle fronça les sourcils. Ce bourgeois attirait à lui une autre complication de légumes dans la personne de sa femme et de sa fille. La femme avait sur la figure un acajou répandu, elle ressemblait à une noix de coco surmontée d’une tête et serrée par une ceinture. Elle pivotait sur ses pieds, sa robe était jaune, à raies noires. Elle produisait orgueilleusement des mitaines extravagantes sur des mains enflées comme les gants d’une enseigne. Les plumes du convoi de première classe flottaient sur un chapeau extravasé. Des dentelles paraient des épaules aussi bombées par derrière que par devant : ainsi la forme sphérique du coco était parfaite. Les pieds, du genre de ceux que les peintres appellent des abatis, étaient ornés d’un bourrelet de six lignes au-dessus du cuir verni des souliers. Comment les pieds y étaient-ils entrés ? On ne sait.

Suivait une jeune asperge, verte et jeune par sa robe, et qui montrait une petite tête couronnée d’une chevelure en bandeau, d’un jaune-carotte qu’un Romain eût adoré, des bras filamenteux, des taches de rousseur sur un teint assez blanc, des grands yeux innocents, à cils blancs, peu de sourcils, un chapeau de paille d’Italie avec deux honnêtes coques de satin bordé d’un liséré de

satin blanc, les mains vertueusement rouges, et les pieds de sa mère. Ces trois êtres avaient, en regardant l’atelier, un air de bonheur qui annonçait en eux un respectable enthousiasme pour les Arts.

– Et c’est vous, monsieur, qui allez faire nos ressemblances ? dit le père en prenant un petit air crâne.

– Oui, monsieur, répondit Grassou.

– Vervelle, il a la croix, dit tout bas la femme à son mari pendant que le peintre avait le dos tourné.

– Est-ce que j’aurais fait faire nos portraits par un artiste qui ne serait pas décoré ?... dit l’ancien marchand de bouchons.

Élias Magus salua la famille Vervelle et sortit, Grassou l’accompagna jusque sur le palier.

– Il n’y a que vous pour pêcher de pareilles boules.

– Cent mille francs de dot !

– Oui ; mais quelle famille !

– Trois cent mille francs d’espérances, maison rue Boucherat, et maison de campagne à Villed’Avray.

– Boucherat, bouteilles, bouchons, bouchés, débouchés, dit le peintre.

– Vous serez à l’abri du besoin pour le reste de vos jours, dit Élias.

Cette idée entra dans la tête de Pierre Grassou, comme la lumière du matin avait éclaté dans sa mansarde. En disposant le père de la jeune personne, il lui trouva bonne mine et admira cette face pleine de tons violents. La mère et la fille voltigèrent autour du peintre, en s’émerveillant de tous ses apprêts, il leur parut être un dieu.

Cette visible adoration plut à Fougères. Le veau d’or jeta sur cette famille son reflet fantastique. – Vous devez gagner un argent fou ? mais vous le dépensez comme vous le gagnez, dit la mère. – Non, madame, répondit le peintre, je ne le dépense pas, je n’ai pas le moyen de m’amuser. Mon notaire place mon argent, il sait mon compte, une fois l’argent chez lui, je n’y pense plus. – On me disait, à moi, s’écria le père Vervelle, que les artistes étaient tous paniers percés.

– Quel est votre notaire, s’il n’y a pas d’indiscrétion ? demanda madame Vervelle.

– Un brave garçon, tout rond, Cardot.

– Tiens ! tiens ! est-ce farce ! dit Vervelle, Cardot est le nôtre.

– Ne vous dérangez pas ! dit le peintre.

– Mais tiens-toi donc tranquille, Anténor, dit la femme, tu ferais manquer monsieur, et si tu le voyais travailler, tu comprendrais...

– Mon Dieu ! pourquoi ne m’avez-vous pas appris les Arts ? dit mademoiselle de Vervelle à ses parents.

– Virginie, s’écria la mère, une jeune personne ne doit pas apprendre certaines choses. Quand tu seras mariée... bien ! mais, jusque-là, tiens-toi tranquille.

Pendant cette première séance, la famille Vervelle se familiarisa presque avec l’honnête artiste. Elle dut revenir deux jours après. En sortant, le père et la mère dirent à Virginie d’aller devant eux ; mais malgré la distance, elle entendit ces mots dont le sens devait éveiller sa curiosité.

– Un homme décoré... trente-sept ans... un artiste qui a des commandes, qui place son argent chez notre notaire. Consultons Cardot ? Hein, s’appeler madame de Fougères !... ça n’a pas l’air d’être un méchant homme !... Tu me diras un commerçant ?.. mais un commerçant tant qu’il n’est pas retiré, vous ne savez pas ce que peut devenir votre fille ! tandis qu’un artiste économe... puis nous aimons les Arts... Enfin !...

 

Pierre Grassou, pendant que la famille Vervelle le discutait, discutait la famille Vervelle. Il lui fut impossible de demeurer en paix dans son atelier, il se promena sur le Boulevard, il y regardait les femmes rousses qui passaient ! Il se faisait les plus étranges raisonnements : l’or était le plus beau des métaux, la couleur jaune représentait l’or, les Romains aimaient les femmes rousses, et il devint Romain, etc. Après deux ans de mariage, quel homme s’occupe de la couleur de sa femme ? La beauté passe... mais la laideur reste !

L’argent est la moitié du bonheur. Le soir, en se couchant, le peintre trouvait déjà Virginie Vervelle charmante. Quand les trois Vervelle entrèrent le jour de la seconde séance, l’artiste les accueillit avec un aimable sourire.

Le scélérat avait fait sa barbe, il avait mis du linge blanc ; il s’était agréablement disposé les cheveux, il avait choisi un pantalon fort avantageux et des pantoufles rouges à la poulaine.

La famille répondit par un sourire aussi flatteur que celui de l’artiste, Virginie devint de la couleur de ses cheveux, baissa les yeux et détourna la tête, en regardant les études.

Pierre Grassou trouva ces petites minauderies ravissantes. Virginie avait de la grâce, elle ne tenait heureusement ni du père, ni de la mère ; mais de qui tenait-elle ?

– Ah ! j’y suis, se dit-il toujours, la mère aura eu un regard de son commerce.

Pendant la séance il y eut des escarmouches entre la famille et le peintre qui eut l’audace de trouver le père Vervelle spirituel. Cette flatterie fit entrer la famille au pas de charge dans le cœur de l’artiste, il donna l’un de ses croquis à Virginie, et une esquisse à la mère.

– Pour rien ? dirent-elles.

Pierre Grassou ne put s’empêcher de sourire.

– Il ne faut pas donner ainsi vos tableaux, c’est de l’argent, lui dit Vervelle.

À la troisième séance, le père Vervelle parla d’une belle galerie de tableaux qu’il avait à sa campagne de Ville-d’Avray : des Rubens, des Gérard-Dow, des Mieris, des Terburg, des Rembrandt, un Titien, des Paul Potter, etc.

– Monsieur Vervelle a fait des folies, dit fastueusement madame Vervelle, il a pour cent mille francs de tableaux.

– J’aime les Arts, reprit l’ancien marchand de bouteilles.

Quand le portrait de madame Vervelle fut commencé, celui du mari était presque achevé, l’enthousiasme de la famille ne connaissait alors plus de bornes.

Le notaire avait fait le plus grand éloge du peintre : Pierre Grassou était à ses yeux le plus honnête garçon de la terre, un des artistes les plus rangés qui d’ailleurs avait amassé trente-six mille francs ; ses jours de misère étaient passés, il allait par dix mille francs chaque année, il capitalisait les intérêts ; enfin il était incapable de rendre une femme malheureuse.

Cette dernière phrase fut d’un poids énorme dans la balance.

Les amis des Vervelle n’entendaient plus parler que du célèbre Fougères.

Le jour où Fougères entama le portrait de Virginie, il était in petto déjà le gendre de la famille Vervelle. Les trois Vervelle fleurissaient dans cet atelier qu’ils s’habituaient à considérer comme une de leurs résidences : il y avait pour eux un inexplicable attrait dans ce local propre, soigné, gentil, artiste. Abyssus abyssum, le bourgeois attire le bourgeois.

Vers la fin de la séance, l’escalier fut agité, la porte fut brutalement ouverte, et entra Joseph Bridau : il était à la tempête, il avait les cheveux au vent ; il montra sa grande figure ravagée, jeta partout les éclairs de son regard, tourna tout autour de l’atelier et revint à Grassou brusquement, en ramassant sa redingote sur la région gastrique, et tâchant, mais en vain, de la boutonner, le bouton s’étant évadé de sa capsule de drap.

– Le bois est cher, dit-il à Grassou.

– Ah !

– Les Anglais sont après moi. Tiens, tu peins ces choses-là ?

– Tais-toi donc !

– Ah ! oui !

La famille Vervelle, superlativement choquée par cette étrange apparition, passa de son rouge ordinaire au rouge-cerise des feux violents.

– Ça rapporte ! reprit Joseph. Y a-t-il aubert en fouillouse ?

– Te faut-il beaucoup ?

– Un billet de cinq cents... J’ai après moi un de ces négociants de la nature des dogues, qui, une fois qu’ils ont mordu, ne lâchent plus qu’il n’aient le morceau. Quelle race !

– Je vais t’écrire un mot pour mon notaire...

– Tu as donc un notaire ?

– Oui.

– Ca m’explique alors pourquoi tu fais encore les joues avec des tons roses, excellents pour des enseignes de parfumeur !

Grassou ne put s’empêcher de rougir, Virginie posait.

– Aborde donc la Nature comme elle est ? dit le grand peintre en continuant. Mademoiselle est rousse. Eh ! bien, est-ce un péché mortel ? Tout est magnifique en peinture. Mets-moi du cinabre sur ta palette, réchauffe-moi ces joues-là, piques-y leurs petites taches brunes, beurre-moi cela ? Veux-tu avoir plus d’esprit que la Nature ?

– Tiens, dit Fougères, prends ma place pendant que je vais écrire.

Vervelle roula jusqu’à la table et s’approcha de l’oreille de Grassou.

– Mais ce pacant*-là va tout gâter, dit le marchand.

– S’il voulait faire le portrait de votre Virginie, il vaudrait mille fois le mien, répondit Fougères indigné.

 

* rustre

 

En entendant ce mot, le bourgeois opéra doucement sa retraite vers sa femme stupéfaite de l’invasion de la bête féroce, et assez peu rassurée de la voir coopérant au portrait de sa fille.

– Tiens, suis ces indications, dit Bridau en rendant la palette et prenant le billet. Je ne te remercie pas ! je puis retourner au château de d’Arthez à qui je peins une salle à manger et où Léon de Lora fait les dessus de porte, des chefs d’œuvre. Viens nous voir !

Il s’en alla sans saluer, tant il en avait assez d’avoir regardé Virginie.

– Qui est cet homme, demanda madame Vervelle.

– Un grand artiste, répondit Grassou.

Un moment de silence.

– Êtes-vous bien sûr, dit Virginie, qu’il n’a pas porté malheur à mon portrait ? il m’a effrayée. – Il n’y a fait que du bien, répondit Grassou.

– Si c’est un grand artiste, j’aime mieux un grand artiste qui vous ressemble, dit madame Vervelle.

– Ah ! maman, monsieur est un bien plus grand peintre, il me fera tout entière, fit observer Virginie.

Les allures du Génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés. On entrait dans cette phase d’automne si agréablement nommée l’Été de la Saint-Martin. Ce fut avec la timidité du néophyte en présence d’un homme de génie que Vervelle risqua une invitation de venir à sa maison de campagne dimanche prochain : il savait combien peu d’attraits une famille bourgeoise offrait à un artiste.

– Vous autres ! dit-il, il vous faut des émotions ! des grands spectacles et des gens d’esprit ; mais il y aura de bons vins, et je compte sur ma galerie pour vous compenser l’ennui qu’un artiste comme vous pourra éprouver parmi des négociants.

Cette idolâtrie qui caressait exclusivement son amour-propre charma le pauvre Pierre Grassou, si peu accoutumé à recevoir de tels compliments. L’honnête artiste, cette infâme médiocrité, ce

cœur d’or, cette loyale vie, ce stupide dessinateur, ce brave garçon, décoré de l’Ordre royal de la Légion d’Honneur, se mit sous les armes pour aller jouir des derniers beaux jours de l’année, à Ville-d’Avray.

 

Le peintre vint modestement par la voiture publique, et ne put s’empêcher d’admirer le beau pavillon du marchand de bouteilles, jeté au milieu d’un parc de cinq arpents, au sommet de Ville-d’Avray, au plus beau point de vue. Épouser Virginie, c’était avoir cette belle villa quelque jour !

Il fut reçu par les Vervelle avec un enthousiasme, une joie, une bonhomie, une franche bêtise bourgeoise qui le confondirent.

Ce fut un jour de triomphe.

On promena le futur dans les allées couleur nankin qui avaient été ratissées comme elles devaient l’être pour un grand homme. Les arbres eux-mêmes avaient un air peigné, les gazons étaient fauchés. L’air pur de la campagne amenait des odeurs de cuisine infiniment réjouissantes. Tous, dans la maison, disaient : Nous avons un grand artiste. Le petit père Vervelle roulait comme une pomme dans son parc, la fille serpentait comme une anguille, et la mère suivait d’un pas noble et digne.

Ces trois êtres ne lâchèrent pas Grassou pendant sept heures.

 

Après le dîner, dont la durée égala la somptuosité, monsieur et madame Vervelle arrivèrent à leur grand coup de théâtre, à l’ouverture de la galerie illuminée par des lampes à effets calculés. Trois voisins, anciens commerçants, un oncle à succession, mandés pour l’ovation du grand artiste, une vieille demoiselle Vervelle et les convives suivirent Grassou dans la galerie, assez curieux d’avoir son opinion sur la fameuse galerie du petit père Vervelle, qui les assommait de la valeur fabuleuse de ses tableaux. Le marchand de bouteilles semblait avoir voulu lutter avec le roi Louis-Philippe et les galeries de Versailles.

Les tableaux magnifiquement encadrés avaient des étiquettes où se lisaient en lettres noires sur fond d’or :

 

RUBENS. Danses de faunes et de nymphes.

REMBRANDT. Intérieur d’une salle de dissection.

Le docteur Tromp faisant sa leçon à ses élèves.

 

Il y avait cent cinquante tableaux tous vernis, époussetés, quelques-uns étaient couverts de rideaux verts qui ne se tiraient pas en présence des jeunes personnes.

L’artiste resta les bras cassés, la bouche béante, sans parole sur les lèvres, en reconnaissant la moitié de ses tableaux dans cette galerie : il était Rubens, Paul Potter, Mieris, Metzu, Gérard Dow ! il était à lui seul vingt grands maîtres.

– Qu’avez-vous ? vous pâlissez !

– Ma fille, un verre d’eau, s’écria la mère Vervelle.

Le peintre prit le père Vervelle par le bouton de son habit, et l’emmena dans un coin, sous prétexte de voir un Murillo. Les tableaux espagnols étaient alors à la mode.

– Vous avez acheté vos tableaux chez Élie Magus ?

– Oui, tous originaux !

– Entre nous, combien vous a-t-il vendu ceux que je vais vous désigner ?

Tous deux, ils firent le tour de la galerie. Les convives furent émerveillés du sérieux avec lequel l’artiste procédait en compagnie de son hôte à l’examen des chefs-d’œuvre.

– Trois mille francs ! dit à voix basse Vervelle en arrivant au dernier ; mais je dis quarante mille francs !

– Quarante mille francs un Titien ? reprit à hante voix l’artiste, mais ce serait pour rien.

– Quand je vous le disais, j’ai pour cent mille écus de tableaux, s’écria Vervelle.

– J’ai fait tous ces tableaux-là, lui dit à l’oreille Pierre Grassou, je ne les ai pas vendus tous ensemble plus de dix mille francs...

– Prouvez-le-moi, dit le marchand de bouteilles, et je double la dot de ma fille, car alors vous êtes Rubens, Rembrandt, Terburg, Titien !

– Et Magus est un fameux marchand de tableaux ! dit le peintre qui s’expliqua l’air vieux de ses tableaux et l’utilité des sujets que lui demandait le brocanteur.

 

Loin de perdre dans l’estime de son admirateur, monsieur de Fougères, car la famille persistait à nommer ainsi Pierre Grassou, grandit si bien, qu’il fit gratis les portraits de la famille, et les offrit naturellement à son beau-père, à sa belle-mère et à sa femme.

 

Aujourd’hui, Pierre Grassou, qui ne manque pas une seule Exposition, passe pour un des bons peintres de portraits. Il gagne une douzaine de mille francs par an, et gâte pour cinq cents francs de toiles. Sa femme a eu six mille francs de rentes en dot, il vit avec son beau-père et sa belle-mère. Les Vervelle et les Grassou, qui s’entendent à merveille, ont voiture et sont les plus heureuses gens du monde.

Pierre Grassou ne sort pas d’un cercle bourgeois où il est considéré comme un des plus grands artistes de l’époque ; et il ne se dessine pas un portrait de famille, entre la barrière du Trône et la rue du Temple, qui ne se fasse chez lui, qui ne se paie au moins cinq cents francs. Comme il s’est très bien montré dans les émeutes du 12 mai, il a été nommé Officier de la Légion d’Honneur. Il est chef de bataillon dans la Garde nationale.

Le Musée de Versailles n’a pas pu se dispenser de commander une bataille à un si excellent citoyen. Madame de Fougères adore son époux à qui elle a donné deux enfants. Ce peintre, bon père et bon époux, ne peut cependant pas ôter de son cœur une fatale pensée : les artistes se moquent de lui, son nom est un terme de mépris dans les ateliers, les feuilletons ne s’occupent pas de ses ouvrages.

Mais il travaille toujours, et il se porte à l’Académie, où il entrera.

Puis, vengeance qui lui dilate le cœur ! il achète des tableaux aux peintres célèbres quand ils sont gênés, et il remplace les croûtes de la galerie de Ville-d’Avray par de vrais chefs-d’œuvre, qui ne sont pas de lui. On connaît des médiocrités plus taquines et plus méchantes que celle de Pierre Grassou qui, d’ailleurs, est d’une bienfaisance anonyme et d’une obligeance parfaite.

 

 

 FIN

 

Paris, décembre 1839.

 

6 juin 2013

Le chef d’œuvre inconnu, Honoré de Balzac

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Honoré de Balzac

Le chef d’œuvre inconnu

 

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À un Lord

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1845.

 

 

I

Gillette

 

                             Vers la fin de l’année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très mince apparence, se promenait devant la porte d’une maison située rue des Grands-Augustins, à Paris. Après avoir assez longtemps marché dans cette rue avec l’irrésolution d’un amant qui n’ose se présenter chez sa première maîtresse, quelque facile qu’elle soit, il finit par franchir le seuil de cette porte, et demanda si maître François PORBUS était en son logis. Sur la réponse affirmative que lui fit une vieille femme occupée à balayer une salle basse, le jeune homme monta lentement les degrés, et s’arrêta de marche en marche, comme quelque courtisan de fraîche date, inquiet de l’accueil que le roi va lui faire. Quand il parvint en haut de la vis, il demeura pendant un moment sur le palier, incertain s’il prendrait le heurtoir grotesque qui ornait la porte de l’atelier où travaillait sans doute le peintre de Henri IV délaissé pour Rubens par Marie de Médicis. Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde qui a dû faire vibrer le cœur des grands artistes quand, au fort de la jeunesse et de leur amour pour l’art, ils ont abordé un homme de génie ou quelque chef d’œuvre. Il existe dans tous les sentiments humains une fleur primitive, engendrée par un noble enthousiasme qui va toujours faiblissant jusqu’à ce que le bonheur ne soit plus qu’un souvenir et la gloire un mensonge. Parmi ces émotions fragiles, rien ne ressemble à l’amour comme la jeune passion d’un artiste commençant le délicieux supplice de sa destinée de gloire et de malheur, passion pleine d’audace et de timidité, de croyances vagues et de découragements certains. À celui qui léger d’argent, qui adolescent de génie, n’a pas vivement palpité en se présentant devant un maître, il manquera toujours une corde dans le cœur, je ne sais quelle touche de pinceau, un sentiment dans l’œuvre, une certaine expression de poésie. Si quelques fanfarons bouffis d’eux-mêmes croient trop tôt à l’avenir, ils ne sont gens d’esprit que pour les sots. À ce compte, le jeune inconnu paraissait avoir un vrai mérite, si le talent doit se mesurer sur cette timidité première, sur cette pudeur indéfinissable que les gens promis à la gloire savent perdre dans l’exercice de leur art, comme les jolies femmes perdent la leur dans le manège de la coquetterie. L’habitude du triomphe amoindrit le doute, et la pudeur est un doute peut-être.

Accablé de misère et surpris en ce moment de son outrecuidance, le pauvre néophyte ne serait pas entré chez le peintre auquel nous devons l’admirable portrait de Henri IV, sans un secours extraordinaire que lui envoya le hasard. Un vieillard vint à monter l’escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat de dentelle, à la prépondérante sécurité de sa démarche, le jeune homme devina dans ce personnage ou le protecteur ou l’ami du peintre ; il se recula sur le palier pour lui faire place, et l’examina curieusement, espérant trouver en lui la bonne nature d’un artiste ou le caractère serviable des gens qui aiment les arts ; mais il aperçut quelque chose de diabolique dans cette figure, et surtout ce je ne sais quoi qui affriande les artistes. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent, retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme celui de Rabelais ou de Socrate ; une bouche rieuse et ridée, un menton court, fièrement relevé, garni d’une barbe grise taillée en pointe, des yeux vert de mer ternis en apparence par l’âge, mais qui par le contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle devaient parfois jeter des regards magnétiques au fort de la colère ou de l’enthousiasme. Le visage était d’ailleurs singulièrement flétri par les fatigues de l’âge, et plus encore par ces pensées qui creusent également l’âme et le corps. Les yeux n’avaient plus de cils, et à peine voyait-on quelques traces de sourcils au-dessus de leurs arcades saillantes. Mettez cette tête sur un corps fluet et débile, entourez-la d’une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson, jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chaîne d’or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l’escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit d’une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère que s’est appropriée ce grand peintre. Le vieillard jeta sur le jeune homme un regard empreint de sagacité, frappa trois coups à la porte, et dit à un homme valétudinaire, âgé de quarante ans environ, qui vint ouvrir :

– Bonjour, maître.

Porbus s’inclina respectueusement, il laissa entrer le jeune homme en le croyant amené par le vieillard et s’inquiéta d’autant moins de lui que le néophyte demeura sous le charme que doivent éprouver les peintres-nés à l’aspect du premier atelier qu’ils voient et où se révèlent quelques-uns des procédés matériels de l’art. Un vitrage ouvert dans la voûte éclairait l’atelier de maître Porbus. Concentré sur une toile accrochée au chevalet, et qui n’était encore touchée que de trois ou quatre traits blancs, le jour n’atteignait pas jusqu’aux noires profondeurs des angles de cette vaste pièce ; mais quelques reflets égarés allumaient dans cette ombre rousse une paillette argentée au ventre d’une cuirasse de reître suspendue à la muraille, rayaient d’un brusque sillon de lumière la corniche sculptée et cirée d’un antique dressoir chargé de vaisselles curieuses, ou piquaient de points éclatants la trame grenue de quelques vieux rideaux de brocart d’or aux grands plis cassés, jetés là comme modèles. Des écorchés de plâtre, des fragments et des torses de déesses antiques, amoureusement polis par les baisers des siècles, jonchaient les tablettes et les consoles. D’innombrables ébauches, des études aux trois crayons, à la sanguine ou à la plume, couvraient les murs jusqu’au plafond. Des boîtes à couleurs, des bouteilles d’huile et d’essence, des escabeaux renversés ne laissaient qu’un étroit chemin pour arriver sous l’auréole que projetait la haute verrière dont les rayons tombaient à plein sur la pâle figure de Porbus et sur le crâne d’ivoire de l’homme singulier. L’attention du jeune homme fut bientôt exclusivement acquise à un tableau qui, par ce temps de trouble et de révolutions, était déjà devenu célèbre, et que visitaient quelques-uns de ces entêtés auxquels on doit la conservation du feu sacré pendant les jours mauvais. Cette belle page représentait une Marie égyptienne se disposant à payer le passage du bateau. Ce chef-d’œuvre, destiné à Marie de Médicis, fut vendu par elle aux jours de sa misère.

– Ta sainte me plaît, dit le vieillard à Porbus, et je te la paierais dix écus d’or au-delà du prix que donne la reine ; mais aller sur ses brisées ?... du diable !

– Vous la trouvez bien ?

– Heu ! heu ! fit le vieillard, bien ?... oui et non. Ta bonne femme n’est pas mal troussée, mais elle ne vit pas. Vous autres, vous croyez avoir tout fait lorsque vous avez dessiné correctement une figure et mis chaque chose à sa place d’après les lois de l’anatomie ! Vous colorez ce linéament avec un ton de chair fait d’avance sur votre palette en ayant soin de tenir un côté plus sombre que l’autre, et parce que vous regardez de temps en temps une femme nue qui se tient debout sur une table, vous croyez avoir copié la nature, vous vous imaginez être des peintres et avoir dérobé le secret de Dieu !... Prrr ! Il ne suffit pas pour être un grand poète de savoir à fond la syntaxe et de ne pas faire de fautes de langue ! Regarde ta sainte, Porbus ? Au premier aspect, elle semble admirable mais au second coup d’œil on s’aperçoit qu’elle est collée au fond de la toile et qu’on ne pourrait pas faire le tour de son corps. C’est une silhouette qui n’a qu’une seule face, c’est une apparence découpée, une image qui ne saurait se retourner, ni changer de position. Je ne sens pas d’air entre ce bras et le champ du tableau ; l’espace et la profondeur manquent ; cependant tout est bien en perspective, et la dégradation aérienne est exactement observée ; mais, malgré de si louables efforts, je ne saurais croire que ce beau corps soit animé par le tiède souffle de la vie. Il me semble que si je portais la main sur cette gorge d’une si ferme rondeur, je la trouverais froide comme du marbre ! Non, mon ami, le sang ne court pas sous cette peau d’ivoire, l’existence ne gonfle pas de sa rosée de pourpre les veines et les fibrilles qui s’entrelacent en réseaux sous la transparence ambrée des tempes et de la poitrine. Cette place palpite, mais cette autre est immobile, la vie et la mort luttent dans chaque détail : ici c’est une femme, là une statue, plus loin un cadavre. Ta création est incomplète. Tu n’as pu souffler qu’une portion de ton âme à ton œuvre chérie. Le flambeau de Prométhée s’est éteint plus d’une fois dans tes mains, et beaucoup d’endroits de ton tableau n’ont pas été touchés par la flamme céleste.

– Mais pourquoi, mon cher maître ? dit respectueusement Porbus au vieillard tandis que le jeune homme avait peine à réprimer une forte envie de le battre.

– Ah ! voilà, dit le petit vieillard. Tu as flotté indécis entre les deux systèmes, entre le dessin et la couleur, entre le flegme minutieux, la raideur précise des vieux maîtres allemands et l’ardeur éblouissante, l’heureuse abondance des peintres italiens. Tu as voulu imiter à la fois Hans Holbein et Titien, Albrecht Durer et Paul Véronèse. Certes c’était là une magnifique ambition ! Mais qu’est-il arrivé ? Tu n’as eu ni le charme sévère de la sécheresse, ni les décevantes magies du clair-obscur. Dans cet endroit, comme un bronze en fusion qui crève son trop faible moule, la riche et blonde couleur du Titien a fait éclater le maigre contour d’Albrecht Durer où tu l’avais coulée. Ailleurs, le linéament a résisté et contenu les magnifiques débordements de la palette vénitienne. Ta figure n’est ni parfaitement dessinée, ni parfaitement peinte, et porte partout les traces de cette malheureuse indécision. Si tu ne te sentais pas assez fort pour fondre ensemble au feu de ton génie les deux manières rivales, il fallait opter franchement entre l’une ou l’autre, afin d’obtenir l’unité qui simule une des conditions de la vie. Tu n’es vrai que dans les milieux, tes contours sont faux, ne s’enveloppent pas et ne promettent rien par derrière. Il y a de la vérité ici, dit le vieillard en montrant la poitrine de la sainte.

– Puis, ici, reprit-il en indiquant le point où sur le tableau finissait l’épaule.

– Mais là, fit-il en revenant au milieu de la gorge, tout est faux. N’analysons rien, ce serait faire ton désespoir.

Le vieillard s’assit sur une escabelle, se tint la tête dans les mains et resta muet.

– Maître, lui dit Porbus, j’ai cependant bien étudié sur le nu cette gorge ; mais, pour notre malheur, il est des effets vrais dans la nature qui ne sont plus probables sur la toile...

– La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer ! Tu n’es pas un vil copiste, mais un poète ! s’écria vivement le vieillard en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme ! Hé ! bien, essaie de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance, et tu seras forcé d’aller trouver le ciseau de l’homme qui, sans te la copier exactement, t’en figurera le mouvement et la vie. Nous avons à saisir l’esprit, l’âme, la physionomie des choses et des êtres.

Les effets ! les effets ! mais ils sont les accidents de la vie, et non la vie. Une main, puisque j’ai pris cet exemple, une main ne tient pas seulement au corps, elle exprime et continue une pensée qu’il faut saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne doivent séparer l’effet de la cause qui sont invinciblement l’un dans l’autre ! La véritable lutte est là ! Beaucoup de peintres triomphent instinctivement sans connaître ce thème de l’art. Vous dessinez une femme, mais vous ne la voyez pas ! Ce n’est pas ainsi que l’on parvient à forcer l’arcane de la nature. Votre main reproduit, sans que vous y pensiez, le modèle que vous avez copié chez votre maître. Vous ne descendez pas assez dans l’intimité de la forme, vous ne la poursuivez pas avec assez d’amour et de persévérance dans ses détours et dans ses fuites. La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi, il faut attendre ses heures, l’épier, la presser et l’enlacer étroitement pour la forcer à se rendre. La Forme est un Protée bien plus insaisissable et plus fertile en replis que le Protée de la fable, ce n’est qu’après de longs combats qu’on peut la contraindre à se montrer sous son véritable aspect ; vous autres ! vous vous contentez de la première apparence qu’elle vous livre, ou tout au plus de la seconde, ou de la troisième ; ce n’est pas ainsi qu’agissent les victorieux lutteurs ! Ces peintres invaincus ne se laissent pas tromper à tous ces faux-fuyants, ils persévèrent jusqu’à ce que la nature en soit réduite à se montrer toute nue et dans son véritable esprit.

Ainsi a procédé Raphaël, dit le vieillard en ôtant son bonnet de velours noir pour exprimer le respect que lui inspirait le roi de l’art, sa grande supériorité vient du sens intime qui, chez lui, semble vouloir briser la Forme. La Forme est, dans ses figures, ce qu’elle est chez nous, un truchement pour se communiquer des idées, des sensations, une vaste poésie. Toute figure est un monde, un portrait dont le modèle est apparu dans une vision sublime, teint de lumière, désigné par une voix intérieure, dépouillé par un doigt céleste qui a montré, dans le passé de toute une vie, les sources de l’expression. Vous faites à vos femmes de belles robes de chair, de belles draperies de cheveux, mais où est le sang qui engendre le calme ou la passion et qui cause des effets particuliers. Ta sainte est une femme brune, mais ceci, mon pauvre Porbus, est d’une blonde ! Vos figures sont alors de pâles fantômes colorés que vous nous promenez devant les yeux, et vous appelez cela de la peinture et de l’art. Parce que vous avez fait quelque chose qui ressemble plus à une femme qu’à une maison, vous pensez avoir touché le but, et, tout fiers de n’être plus obligés d’écrire à côté de vos figures, currus venustus ou pulcher homo, comme les premiers peintres, vous vous imaginez être des artistes merveilleux !

Ha ! ha ! vous n’y êtes pas encore, mes braves compagnons, il vous faudra user bien des crayons, couvrir bien des toiles avant d’arriver. Assurément, une femme porte sa tête de cette manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s’alanguissent et se fondent avec cet air de douceur résignée, l’ombre palpitante des cils flotte ainsi sur les joues ! C’est cela, et ce n’est pas cela. Qu’y manque-t-il ? un rien, mais ce rien est tout. Vous avez l’apparence de la vie, mais vous n’exprimez pas son trop-plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe ; enfin cette fleur de vie que Titien et Raphaël ont surprise. En partant du point extrême où vous arrivez, on ferait peut-être d’excellente peinture ; mais vous vous lassez trop vite.

Le vulgaire admire, et le vrai connaisseur sourit. Ô Mabuse, ô mon maître, ajouta ce singulier personnage, tu es un voleur, tu as emporté la vie avec toi !

– À cela près, reprit-il, cette toile vaut mieux que les peintures de ce faquin de Rubens avec ses montagnes de viandes flamandes, saupoudrées de vermillon, ses ondées de chevelures rousses, et son tapage de couleurs. Au moins, avez-vous là couleur, sentiment et dessin, les trois parties essentielles de l’Art.

– Mais cette sainte est sublime, bon homme ! s’écria d’une voix forte le jeune homme en sortant d’une rêverie profonde. Ces deux figures, celle de la sainte et celle du batelier, ont une finesse d’intention ignorée des peintres italiens, je n’en sais pas un seul qui eût inventé l’indécision du batelier.

– Ce petit drôle est-il à vous ? demanda Porbus au vieillard.

– Hélas ! maître, pardonnez à ma hardiesse, répondit le néophyte en rougissant. Je suis inconnu, barbouilleur d’instinct, et arrivé depuis peu dans cette ville, source de toute science.

– À l’œuvre ! lui dit Porbus en lui présentant un crayon rouge et une feuille de papier. L’inconnu copia lestement la Marie au trait.

– Oh ! oh ! s’écria le vieillard. Votre nom ?

Le jeune homme écrivit au bas Nicolas Poussin.

– Voilà qui n’est pas mal pour un commençant, dit le singulier personnage qui discourait si follement. Je vois que l’on peut parler peinture devant toi. Je ne te blâme pas d’avoir admiré la sainte de Porbus. C’est un chef d’œuvre pour tout le monde, et les initiés aux plus profonds arcanes de l’art peuvent seuls découvrir en quoi elle pèche. Mais puisque tu es digne de la leçon, et capable de comprendre, je vais te faire voir combien peu de chose il faudrait pour compléter cette œuvre. Sois tout œil et tout attention, une pareille occasion de t’instruire ne se représentera peut-être jamais. Ta palette, Porbus ?

 

Porbus alla chercher palette et pinceaux. Le petit vieillard retroussa ses manches avec un mouvement de brusquerie convulsive, passa son pouce dans la palette diaprée et chargée de tons que Porbus lui tendait ; il lui arracha des mains plutôt qu’il ne les prit une poignée de brosses de toutes dimensions, et sa barbe taillée en pointe se remua soudain par des efforts menaçants qui exprimaient le prurit d’une amoureuse fantaisie. Tout en chargeant son pinceau de couleur, il grommelait entre ses dents :

– Voici des tons bons à jeter par la fenêtre avec celui qui les a composés, ils sont d’une crudité et d’une fausseté révoltantes, comment peindre avec cela ?

Puis il trempait avec une vivacité fébrile la pointe de la brosse dans les différents tas de couleurs dont il parcourait quelquefois la gamme entière plus rapidement qu’un organiste de cathédrale ne parcourt l’étendue de son clavier à l’Ô Filii de Pâques.

Porbus et Poussin se tenaient immobiles chacun d’un côté de la toile, plongés dans la plus véhémente contemplation.

– Vois-tu, jeune homme, disait le vieillard sans se détourner, vois-tu comme au moyen de trois ou quatre touches et d’un petit glacis bleuâtre, on pouvait faire circuler l’air autour de la tête de cette pauvre sainte qui devait étouffer et se sentir prise dans cette atmosphère épaisse ! Regarde comme cette draperie voltige à présent et comme on comprend que la brise la soulève ! Auparavant elle avait l’air d’une toile empesée et soutenue par des épingles. Remarques-tu comme le luisant satiné que je viens de poser sur la poitrine rend bien la grasse souplesse d’une peau de jeune fille, et comme le ton mélangé de brun-rouge et d’ocre calciné réchauffe la grise froideur de cette grande ombre où le sang se figeait au lieu de courir. Jeune homme, jeune homme, ce que je te montre là, aucun maître ne pourrait te l’enseigner. Mabuse seul possédait le secret de donner de la vie aux figures. Mabuse n’a eu qu’un élève, qui est moi. Je n’en ai pas eu, et je suis vieux ! Tu as assez d’intelligence pour deviner le reste, par ce que je te laisse entrevoir.

 

Tout en parlant, l’étrange vieillard touchait à toutes les parties du tableau : ici deux coups de pinceau, là un seul, mais toujours si à propos qu’on aurait dit une nouvelle peinture, mais une peinture trempée de lumière. Il travaillait avec une ardeur si passionnée que la sueur se perla sur son front dépouillé ; il allait si rapidement par de petits mouvements si impatients, si saccadés, que pour le jeune Poussin il semblait qu’il y eût dans le corps de ce bizarre personnage un démon qui agissait par ses mains en les prenant fantastiquement contre le gré de l’homme. L’éclat surnaturel des yeux, les convulsions qui semblaient l’effet d’une résistance donnaient à cette idée un semblant de vérité qui devait agir sur une jeune imagination. Le vieillard allait disant :

– Paf, paf, paf ! Voilà comment cela se beurre, jeune homme ! Venez, mes petites touches, faites-moi roussir ce ton glacial ! Allons donc ! Pon ! pon ! pon ! disait-il en réchauffant les parties où il avait signalé un défaut de vie, en faisant disparaître par quelques plaques de couleur les différences de tempérament, et rétablissant l’unité de ton que voulait une ardente Égyptienne.

– Vois-tu, petit, il n’y a que le dernier coup de pinceau qui compte. Porbus en a donné cent, moi je n’en donne qu’un. Personne ne nous sait gré de ce qui est dessous. Sache bien cela !

Enfin ce démon s’arrêta, et se tournant vers Porbus et Poussin muets d’admiration, il leur dit : – Cela ne vaut pas encore ma Belle Noiseuse, cependant on pourrait mettre son nom au bas d’une pareille œuvre. Oui, je la signerais, ajouta-t-il en se levant pour prendre un miroir dans lequel il la regarda.

– Maintenant, allons déjeuner, dit-il. Venez tous deux à mon logis. J’ai du jambon fumé, du bon vin ! Hé ! hé ! malgré le malheur des temps, nous causerons peinture ! Nous sommes de force. Voici un petit bonhomme, ajouta-t-il en frappant sur l’épaule de Nicolas Poussin, qui a de la facilité. Apercevant alors la piètre casaque du Normand, il tira de sa ceinture une bourse de peau, y fouilla, prit deux pièces d’or, et les lui montrant :

– J’achète ton dessin, dit-il.

– Prends, dit Porbus à Poussin en le voyant tressaillir et rougir de honte, car ce jeune adepte avait la fierté du pauvre. Prends donc, il a dans son escarcelle la rançon de deux rois !

Tous trois, ils descendirent de l’atelier et cheminèrent en devisant sur les arts, jusqu’à une belle maison de bois, située près du pont Saint Michel, et dont les ornements, le heurtoir, les encadrements de croisées, les arabesques émerveillèrent Poussin. Le peintre en espérance se trouva tout à coup dans une salle basse, devant un bon feu, près d’une table chargée de mets appétissants, et par un bonheur inouï, dans la compagnie de deux grands artistes pleins de bonhomie.

– Jeune homme lui dit Porbus en le voyant ébahi devant un tableau, ne regardez pas trop cette toile, vous tomberiez dans le désespoir. C’était l’Adam que fit Mabuse pour sortir de prison où ses créanciers le retinrent si longtemps.

Cette figure offrait, en effet, une telle puissance de réalité, que Nicolas Poussin commença dès ce moment à comprendre le véritable sens des confuses paroles dites par le vieillard. Celui-ci regardait le tableau d’un air satisfait, mais sans enthousiasme, et semblait dire : « J’ai fait mieux ! »

– Il y a de la vie, dit-il, mon pauvre maître s’y est surpassé ; mais il manquait encore un peu de vérité dans le fond de la toile. L’homme est bien vivant, il se lève et va venir à nous. Mais l’air, le ciel, le vent que nous respirons, voyons et sentons, n’y sont pas. Puis il n’y a encore là qu’un homme ! Or le seul homme qui soit immédiatement sorti des mains de Dieu, devait avoir quelque chose de divin qui manque. Mabuse le disait lui-même avec dépit quand il n’était pas ivre.

Poussin regardait alternativement le vieillard et Porbus avec une inquiète curiosité. Il s’approcha de celui-ci comme pour lui demander le nom de leur hôte ; mais le peintre se mit un doigt sur les lèvres d’un air de mystère, et le jeune homme, vivement intéressé, garda le silence, espérant que tôt ou tard quelque mot lui permettrait de deviner le nom de son hôte, dont la richesse et les talents étaient suffisamment attestés par le respect que Porbus lui témoignait, et par les merveilles entassées dans cette salle. Poussin, voyant sur la sombre boiserie de chêne un magnifique portrait de femme, s’écria :

– Quel beau Giorgion !

– Non ! répondit le vieillard, vous voyez un de mes premiers barbouillages !

– Tudieu ! je suis donc chez le dieu de la peinture, dit naïvement le Poussin.

Le vieillard sourit comme un homme familiarisé depuis longtemps avec cet éloge.

– Maître Frenhofer ! dit Porbus, ne sauriez-vous faire venir un peu de votre bon vin du Rhin pour moi ?

– Deux pipes, répondit le vieillard. Une pour m’acquitter du plaisir que j’ai eu ce matin en voyant ta jolie pécheresse, et l’autre comme un présent d’amitié.

– Ah ! si je n’étais pas toujours souffrant, reprit Porbus, et si vous vouliez me laisser voir votre Belle Noiseuse, je pourrais faire quelque peinture haute, large et profonde, où les figures seraient de grandeur naturelle.

– Montrer mon œuvre, s’écria le vieillard tout ému. Non, non, je dois la perfectionner encore. Hier, vers le soir, dit-il, j’ai cru avoir fini. Ses yeux me semblaient humides, sa chair était agitée. Les tresses de ses cheveux remuaient. Elle respirait ! Quoique j’aie trouvé le moyen de réaliser sur une toile plate le relief et la rondeur de la nature, ce matin, au jour, j’ai reconnu mon erreur. Ah ! pour arriver à ce résultat glorieux, j’ai étudié à fond les grands maîtres du coloris, j’ai analysé et soulevé couche par couche les tableaux de Titien, ce roi de la lumière, j’ai, comme ce peintre souverain, ébauché ma figure dans un ton clair avec une pâte souple et nourrie, car l’ombre n’est qu’un accident, retiens cela, petit.

Puis je suis revenu sur mon œuvre, et au moyen de demi-teintes et de glacis dont je diminuais de plus en plus la transparence, j’ai rendu les ombres les plus vigoureuses et jusqu’aux noirs les plus fouillés ; car les ombres des peintres ordinaires sont d’une autre nature que leurs tons éclairés ; c’est du bois, de l’airain, c’est tout ce que vous voudrez, excepté de la chair dans l’ombre. On sent que si leur figure changeait de position, les places ombrées ne se nettoieraient pas et ne deviendraient pas lumineuses. J’ai évité ce défaut où beaucoup d’entre les plus illustres sont tombés, et chez moi la blancheur se révèle sous l’opacité de l’ombre la plus soutenue ! Comme une foule d’ignorants qui s’imaginent dessiner correctement parce qu’ils font un trait soigneusement ébarbé, je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail anatomique, car le corps humain ne finit pas par des lignes. En cela, les sculpteurs peuvent plus approcher de la vérité que nous autres. La nature comporte une suite de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres. Rigoureusement parlant, le dessin n’existe pas !

Ne riez pas, jeune homme ! Quelque singulier que vous paraisse ce mot, vous en comprendrez quelque jour les raisons. La ligne est le moyen par lequel l’homme se rend compte de l’effet de la lumière sur les objets ; mais il n’y a pas de lignes dans la nature où tout est plein : c’est en modelant qu’on dessine, c’est-à-dire qu’on détache les choses du milieu où elles sont, la distribution du jour donne seule l’apparence au corps ! Aussi, n’ai-je pas arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un nuage de demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait précisément poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les fonds. De près, ce travail semble cotonneux et paraît manquer de précision, mais à deux pas, tout se raffermit, s’arrête et se détache ; le corps tourne, les formes deviennent saillantes, l’on sent l’air circuler tout autour.

Cependant je ne suis pas encore content, j’ai des doutes. Peut-être faudrait-il ne pas dessiner un seul trait, et vaudrait-il mieux attaquer une figure par le milieu en s’attachant d’abord aux saillies les plus éclairées, pour passer ensuite aux portions les plus sombres. N’est-ce pas ainsi que procède le soleil, ce divin peintre de l’univers. Oh ! nature, nature ! qui jamais t’a surprise dans tes fuites ! Tenez, le trop de science, de même que l’ignorance, arrive à une négation. Je doute de mon œuvre ! Le vieillard fit une pause, puis il reprit :

– Voilà dix ans, jeune homme, que je travaille ; mais que sont dix petites années quand il s’agit de lutter avec la nature ? Nous ignorons le temps qu’employa le seigneur Pygmalion pour faire la seule statue qui ait marché !

Le vieillard tomba dans une rêverie profonde, et resta les yeux fixes en jouant machinalement avec son couteau.

– Le voilà en conversation avec son esprit, dit Porbus à voix basse.

À ce mot, Nicolas Poussin se sentit sous la puissance d’une inexplicable curiosité d’artiste. Ce vieillard aux yeux blancs, attentif et stupide, devenu pour lui plus qu’un homme, lui apparut comme un génie fantasque qui vivait dans une sphère inconnue. Il réveillait mille idées confuses en l’âme. Le phénomène moral de cette espèce de fascination ne peut pas plus se définir qu’on ne peut traduire l’émotion excitée par un chant qui rappelle la patrie au cœur de l’exilé.

Le mépris que ce vieil homme affectait d’exprimer pour les belles tentatives de l’art, sa richesse, ses manières, les déférences de Porbus pour lui, cette œuvre tenue si long temps secrète, œuvre de patience, œuvre de génie sans doute, s’il fallait en croire la tête de vierge que le jeune Poussin avait si franchement admirée, et qui belle encore, même près de l’Adam de Mabuse, attestait le faire impérial d’un des princes de l’art ; tout en ce vieillard allait au-delà des bornes de la nature humaine.

Ce que la riche imagination de Nicolas Poussin put saisir de clair et de perceptible en voyant cet être surnaturel, était une complète image de la nature artiste, de cette nature folle à laquelle tant de pouvoirs sont confiés, et qui trop souvent en abuse, emmenant la froide raison, les bourgeois et même quelques amateurs, à travers mille routes pierreuses, où, pour eux, il n’y a rien ; tandis que folâtre en ses fantaisies, cette fille aux ailes blanches y découvre des épopées, des châteaux, des œuvres d’art. Nature moqueuse et bonne, féconde et pauvre ! Ainsi, pour l’enthousiaste Poussin, ce vieillard était devenu, par une transfiguration subite, l’Art lui-même, l’art avec ses secrets, ses fougues et ses rêveries.

– Oui, mon cher Porbus, reprit Frenhofer, il m’a manqué jusqu’à présent de rencontrer une femme irréprochable, un corps dont les contours soient d’une beauté parfaite, et dont la carnation... Mais où est-elle vivante, dit-il en s’interrompant, cette introuvable Vénus des anciens, si souvent cherchée, et de qui nous rencontrons à peine quelques beautés éparses ? Oh ! pour voir un moment, une seule fois, la nature divine, complète, l’idéal enfin, je donnerais toute ma fortune, mais j’irais te chercher dans tes limbes, beauté céleste ! Comme Orphée, je descendrais dans l’enfer de l’art pour en ramener la vie.

– Nous pouvons partir d’ici, dit Porbus à Poussin, il ne nous entend plus, ne nous voit plus !

– Allons à son atelier, répondit le jeune homme émerveillé.

– Oh ! le vieux reître a su en défendre l’entrée. Ses trésors sont trop bien gardés pour que nous puissions y arriver. Je n’ai pas attendu votre avis et votre fantaisie pour tenter l’assaut du mystère.

– Il y a donc un mystère ?

– Oui, répondit Porbus. Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse ait voulu faire. Devenu son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions de Mabuse ; en échange, Mabuse lui a légué le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures cette vie extraordinaire, cette fleur de nature, notre désespoir éternel, mais dont il possédait si bien le faire, qu’un jour, ayant vendu et bu le damas à fleurs avec lequel il devait s’habiller à l’entrée de Charles Quint, il accompagna son maître avec un vêtement de papier peint en damas. L’éclat particulier de l’étoffe portée par Mabuse surprit l’empereur, qui, voulant en faire compliment au protecteur du vieil ivrogne, découvrit la supercherie.

Frenhofer est un homme passionné pour notre art, qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres. Il a profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la ligne ; mais, à force de recherches, il est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches. Dans ses moments de désespoir, il prétend que le dessin n’existe pas et qu’on ne peut rendre avec des traits que des figures géométriques ; ce qui est au-delà du vrai, puisque avec le trait et le noir, qui n’est pas une couleur, on peut faire une figure ; ce qui prouve que notre art est, comme la nature, composé d’une infinité d’éléments : le dessin donne un squelette, la couleur est la vie, mais la vie sans le squelette est une chose plus incomplète que le squelette sans la vie. Enfin, il y a quelque chose de plus vrai que tout ceci, c’est que la pratique et l’observation sont tout chez un peintre, et que si le raisonnement et la poésie se querellent avec les brosses, on arrive au doute comme le bonhomme, qui est aussi fou que peintre. Peintre sublime, il a eu le malheur de naître riche, ce qui lui a permis de divaguer, ne l’imitez pas ! Travaillez ! les peintres ne doivent méditer que les brosses à la main.

– Nous y pénétrerons, s’écria Poussin n’écoutant plus Porbus et ne doutant plus de rien.

Porbus sourit à l’enthousiasme du jeune inconnu, et le quitta en l’invitant à venir le voir.

 

Nicolas Poussin revint à pas lents vers la rue de la Harpe, et dépassa sans s’en apercevoir la modeste hôtellerie où il était logé. Montant avec une inquiète promptitude son misérable escalier, il parvint à une chambre haute, située sous une toiture en colombage, naïve et légère couverture des maisons du vieux Paris. Près de l’unique et sombre fenêtre de cette chambre, il vit une jeune fille qui, au bruit de la porte, se dressa soudain par un mouvement d’amour ; elle avait reconnu le peintre à la manière dont il avait attaqué le loquet.

– Qu’as-tu ? lui dit-elle.

– J’ai, j’ai, s’écria-t-il en étouffant de plaisir, que je me suis senti peintre ! J’avais douté de moi jusqu’à présent, mais ce matin j’ai cru en moi-même ! Je puis être un grand homme ! Va, Gillette, nous serons riches, heureux ! Il y a de l’or dans ces pinceaux.

Mais il se tut soudain. Sa figure grave et vigoureuse perdit son expression de joie quand il compara l’immensité de ses espérances à la médiocrité de ses ressources. Les murs étaient couverts de simples papiers chargés d’esquisses au crayon. Il ne possédait pas quatre toiles propres. Les couleurs avaient alors un haut prix, et le pauvre gentilhomme voyait sa palette à peu près nue. Au sein de cette misère, il possédait et ressentait d’incroyables richesses de cœur, et la surabondance d’un génie dévorant.

Amené à Paris par un gentilhomme de ses amis, ou peut-être par son propre talent, il y avait rencontré soudain une maîtresse, une de ces âmes nobles et généreuses qui viennent souffrir près d’un grand homme, en épousent les misères et s’efforcent de comprendre leurs caprices ; forte pour la misère et l’amour, comme d’autres sont intrépides à porter le luxe, à faire parader leur insensibilité.

Le sourire errant sur les lèvres de Gillette dorait ce grenier et rivalisait avec l’éclat du ciel. Le soleil ne brillait pas toujours, tandis qu’elle était toujours là, recueillie dans sa passion, attachée à son bonheur, à sa souffrance, consolant le génie qui débordait dans l’amour avant de s’emparer de l’art.

– Écoute, Gillette, viens.

L’obéissante et joyeuse fille sauta sur les genoux du peintre. Elle était toute grâce, toute beauté, jolie comme un printemps, parée de toutes les richesses féminines et les éclairant par le feu d’une belle âme.

– Ô Dieu ! s’écria-t-il, je n’oserai jamais lui dire...

– Un secret ? reprit-elle, je veux le savoir.

Le Poussin resta rêveur.

– Parle donc.

– Gillette ! pauvre cœur aimé !

– Oh ! tu veux quelque chose de moi ?

– Oui.

– Si tu désires que je pose encore devant toi comme l’autre jour, reprit-elle d’un petit air boudeur, je n’y consentirai plus jamais, car, dans ces moments-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses plus à moi, et cependant tu me regardes.

– Aimerais-tu mieux me voir copiant une autre femme ?

– Peut-être, dit-elle, si elle était bien laide.

– Eh ! bien, reprit Poussin d’un ton sérieux, si pour ma gloire à venir, si pour me faire grand peintre, il fallait aller poser chez un autre ?

– Tu veux m’éprouver, dit-elle. Tu sais bien que je n’irais pas. Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme en homme qui succombe à une joie ou à une douleur trop forte pour son âme. – Écoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche de son pourpoint usé, je t’ai dit, Nick, que je donnerais ma vie pour toi ; mais je ne t’ai jamais promis, moi vivante, de renoncer à mon amour. – Y renoncer ? s’écria Poussin.

– Si je me montrais ainsi à un autre, tu ne m’aimerais plus. Et, moi-même, je me trouverais indigne de toi. Obéir à tes caprices, n’est-ce pas chose naturelle et simple ? Malgré moi, je suis heureuse, et même fière de faire ta chère volonté. Mais pour un autre ! fi donc.

– Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux. J’aime mieux être aimé que glorieux. Pour moi, tu es plus belle que la fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses. Je me suis trompé. Ma vocation, c’est de t’aimer. Je ne suis pas peintre, je suis amoureux. Périssent et l’art et tous ses secrets !

Elle l’admirait, heureuse, charmée ! Elle régnait, elle sentait instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle, et jetés à ses pieds comme un grain d’encens.

– Ce n’est pourtant qu’un vieillard, reprit Poussin. Il ne pourra voir que la femme en toi. Tu es si parfaite !

– Il faut bien aimer, s’écria-t-elle, prête à sacrifier ses scrupules d’amour pour récompenser son amant de tous les sacrifices qu’il lui faisait. Mais, reprit-elle, ce serait me perdre. Ah ! me perdre pour toi. Oui, cela est bien beau ! Mais tu m’oublieras. Oh ! quelle mauvaise pensée as-tu donc eue là !

– Je l’ai eue et je t’aime, dit-il avec une sorte de contrition ; mais je suis donc un infâme.

– Consultons le père Hardouin ? dit-elle.

– Oh, non ! Que ce soit un secret entre nous deux.

– Eh ! bien, j’irai ; mais ne sois pas là, dit-elle. Reste à la porte, armé de ta dague ; si je crie, entre et tue le peintre.

Ne voyant plus que son art, le Poussin pressa Gillette dans ses bras.

– Il ne m’aime plus ! pensa Gillette quand elle se trouva seule. Elle se repentait déjà de sa résolution. Mais elle fut bientôt en proie à une épouvante plus cruelle que son repentir, elle s’efforça de chasser une pensée affreuse qui s’élevait dans son cœur.

Elle croyait aimer déjà moins le peintre en le soupçonnant moins estimable qu’auparavant.

 

 

 

II

Catherine Lescault

Trois mois après la rencontre du Poussin et de Porbus, celui-ci vint voir maître Frenhofer.

Le vieillard était alors en proie à l’un de ces découragements profonds et spontanés dont la cause est, s’il faut en croire les mathématiciens de la médecine, dans une digestion mauvaise, dans le vent, la chaleur ou quelque empâtement des hypochondres ; et, suivant les spiritualistes, dans l’imperfection de notre nature morale. Le bonhomme s’était purement et simplement fatigué à parachever son mystérieux tableau. Il était languissamment assis, dans une vaste chaire de chêne sculpté, garnie de cuir noir ; et, sans quitter son attitude mélancolique, il lança sur Porbus le regard d’un homme qui s’était établi dans son ennui.

– Eh ! bien, maître, lui dit Porbus, l’outremer que vous êtes allé chercher à Bruges était-il mauvais, est-ce que vous n’avez pas su broyer notre nouveau blanc, votre huile est-elle méchante, ou les pinceaux rétifs ?

– Hélas ! s’écria le vieillard, j’ai cru pendant un moment que mon œuvre était accomplie ; mais je me suis, certes, trompé dans quelques détails, et je ne serai tranquille qu’après avoir éclairci mes doutes. Je me décide à voyager et vais aller en Turquie, en Grèce, en Asie pour y chercher un modèle et comparer mon tableau à diverses natures. Peut-être ai-je là-haut, reprit-il en laissant échapper un sourire de contentement, la nature elle-même. Parfois, j’ai quasi peur qu’un souffle ne me réveille cette femme et qu’elle ne disparaisse. Puis il se leva tout à coup, comme pour partir.

– Oh ! oh ! répondit Porbus, j’arrive à temps pour vous éviter la dépense et les fatigues du voyage.

– Comment ? demanda Frenhofer étonné.

– Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l’incomparable beauté se trouve sans imperfection aucune. Mais, mon cher maître, s’il consent à vous la prêter, au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile.

Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.

– Comment ! s’écria-t-il enfin douloureusement, montrer ma créature, mon épouse ? déchirer le voile sous lequel j’ai chastement couvert mon bonheur ? Mais ce serait une horrible prostitution ! Voilà dix ans que je vis avec cette femme, elle est à moi, à moi seul, elle m’aime. Ne m’a-t-elle pas souri à chaque coup de pinceau que je lui ai donné ? Elle a une âme, l’âme dont je l’ai douée. Elle rougirait si d’autres yeux que les miens s’arrêtaient sur elle. La faire voir ! Mais quel est le mari, l’amant assez vil pour conduire sa femme au déshonneur ? Quand tu fais un tableau pour la cour, tu n’y mets pas toute ton âme, tu ne vends aux courtisans que des mannequins coloriés. Ma peinture n’est pas une peinture, c’est un sentiment, une passion ! Née dans mon atelier, elle doit y rester vierge, et n’en peut sortir que vêtue. La poésie et les femmes ne se livrent nues qu’à leurs amants ! Possédons-nous le modèle de Raphaël, l’Angélique de l’Arioste, la Béatrix du Dante ? Non ! nous n’en voyons que les Formes. Eh ! bien, l’œuvre que je tiens là-haut sous mes verrous est une exception dans notre art. Ce n’est pas une toile, c’est une femme ! une femme avec laquelle je pleure, je ris, je cause et pense. Veux-tu que tout à coup je quitte un bonheur de dix années comme on jette un manteau ? Que tout à coup je cesse d’être père, amant et Dieu. Cette femme n’est pas une créature, c’est une création. Vienne ton jeune homme, je lui donnerai mes trésors, je lui donnerai des tableaux du Corrège, de Michel Ange, du Titien, je baiserai la marque de ses pas dans la poussière ; mais en faire mon rival ? Honte à moi ! Ha ! ha ! je suis plus amant encore que je ne suis peintre. Oui, j’aurai la force de brûler ma Belle Noiseuse à mon dernier soupir ; mais lui faire supporter le regard d’un homme, d’un jeune homme, d’un peintre ? non, non ! Je tuerais le lendemain celui qui l’aurait souillée d’un regard ! Je te tuerais à l’instant, toi, mon ami, si tu ne la saluais pas à genoux ! Veux-tu maintenant que je soumette mon idole aux froids regards et aux stupides critiques des imbéciles ? Ah ! l’amour est un mystère, il n’a de vie qu’au fond des cœurs, et tout est perdu quand un homme dit même à son ami :

– Voilà celle que j’aime !

Le vieillard semblait être redevenu jeune ; ses yeux avaient de l’éclat et de la vie ; ses joues pâles étaient nuancées d’un rouge vif, et ses mains tremblaient.

Porbus, étonné de la violence passionnée avec laquelle ces paroles furent dites, ne savait que répondre à un sentiment aussi neuf que profond.

Frenhofer était-il raisonnable ou fou ? Se trouvait-il subjugué par une fantaisie d’artiste, ou les idées qu’il avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme inexprimable produit en nous par le long enfantement d’une grande œuvre ? Pouvait-on jamais espérer de transiger avec cette passion bizarre ? En proie à toutes ces pensées, Porbus dit au vieillard :

– Mais n’est-ce pas femme pour femme ? Poussin ne livre-t-il pas sa maîtresse à vos regards ? – Quelle maîtresse, répondit Frenhofer. Elle le trahira tôt ou tard. La mienne me sera toujours fidèle !

– Eh ! bien, reprit Porbus, n’en parlons plus. Mais avant que vous ne trouviez, même en Asie, une femme aussi belle, aussi parfaite que celle dont je parle, vous mourrez peut-être sans avoir achevé votre tableau.

– Oh ! il est fini, dit Frenhofer. Qui le verrait, croirait apercevoir une femme couchée sur un lit de velours, sous des courtines. Près d’elle un trépied d’or exhale des parfums. Tu serais tenté de prendre le gland des cordons qui retiennent les rideaux, et il te semblerait voir le sein de Catherine Lescault, une belle courtisane appelée la Belle Noiseuse, rendre le mouvement de sa respiration. Cependant, je voudrais bien être certain...

– Va donc en Asie, répondit Porbus en apercevant une sorte d’hésitation dans le regard de Frenhofer.

Et Porbus fit quelques pas vers la porte de la salle.

 

En ce moment, Gillette et Nicolas Poussin étaient arrivés près du logis de Frenhofer. Quand la jeune fille fut sur le point d’y entrer, elle quitta le bras du peintre, et se recula comme si elle eût été saisie par quelque soudain pressentiment.

– Mais que viens-je donc faire ici, demanda-telle à son amant d’un son de voix profond et en le regardant d’un œil fixe.

– Gillette, je t’ai laissée maîtresse et veux t’obéir en tout. Tu es ma conscience et ma gloire. Reviens au logis, je serai plus heureux, peut-être, que si tu...

– Suis-je à moi quand tu me parles ainsi ? Oh ! non, je ne suis plus qu’une enfant.

– Allons, ajouta-t-elle en paraissant faire un violent effort, si notre amour périt, et si je mets dans mon cœur un long regret, ta célébrité ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance à tes désirs ? Entrons, ce sera vivre encore que d’être toujours comme un souvenir dans ta palette. En ouvrant la porte de la maison, les deux amants se rencontrèrent avec Porbus qui, surpris par la beauté de Gillette dont les yeux étaient alors pleins de larmes, la saisit toute tremblante, et l’amenant devant le vieillard :

– Tenez, dit-il, ne vaut-elle pas tous les chefs-d’œuvre du monde ?

Frenhofer tressaillit.

Gillette était là, dans l’attitude naïve et simple d’une jeune Géorgienne innocente et peureuse, ravie et présentée par des brigands à quelque marchand d’esclaves. Une pudique rougeur colorait son visage, elle baissait les yeux, ses mains étaient pendantes à ses côtés, ses forces semblaient l’abandonner, et des larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur.

En ce moment, Poussin, au désespoir d’avoir sorti ce beau trésor de son grenier, se maudit lui-même. Il devint plus amant qu’artiste, et mille scrupules lui torturèrent le cœur quand il vit l’œil rajeuni du vieillard, qui, par une habitude de peintre, déshabilla, pour ainsi dire, cette jeune fille en en devinant les formes les plus secrètes.

Il revint alors à la féroce jalousie du véritable amour.

– Gillette, partons ! s’écria-t-il.

À cet accent, à ce cri, sa maîtresse joyeuse leva les yeux sur lui, le vit, et courut dans ses bras. – Ah ! tu m’aimes donc, répondit-elle en fondant en larmes.

Après avoir eu l’énergie de taire sa souffrance, elle manquait de force pour cacher son bonheur. – Oh ! laissez-la-moi pendant un moment, dit le vieux peintre, et vous la comparerez à ma Catherine. Oui, j’y consens. Il y avait encore de l’amour dans le cri de Frenhofer. Il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme, et jouir par avance du triomphe que la beauté de sa vierge allait remporter sur celle d’une vraie jeune fille.

– Ne le laissez pas se dédire, s’écria Porbus en frappant sur l’épaule de Poussin. Les fruits de l’amour passent vite, ceux de l’art sont immortels.

– Pour lui, répondit Gillette en regardant attentivement le Poussin et Porbus, ne suis-je donc pas plus qu’une femme ?

Elle leva la tête avec fierté ; mais quand, après avoir jeté un coup d’œil étincelant à Frenhofer, elle vit son amant occupé à contempler de nouveau le portrait qu’il avait pris naguère pour un Giorgion :

– Ah ! dit-elle, montons ! Il ne m’a jamais regardée ainsi.

– Vieillard, reprit Poussin tiré de sa méditation par la voix de Gillette, vois cette épée, je la plongerai dans ton cœur au premier mot de plainte que prononcera cette jeune fille, je mettrai le feu à ta maison, et personne n’en sortira. Comprends-tu ?

Nicolas Poussin était sombre, et sa parole fut terrible. Cette attitude et surtout le geste du jeune peintre consolèrent Gillette qui lui pardonna presque de la sacrifier à la peinture et à son glorieux avenir.

Porbus et Poussin restèrent à la porte de l’atelier, se regardant l’un l’autre en silence. Si, d’abord, le peintre de la Marie égyptienne se permit quelques exclamations : – Ah ! elle se déshabille, il lui dit de se mettre au jour ! Il la compare ! Bientôt il se tut à l’aspect du Poussin dont le visage était profondément triste ; et, quoique les vieux peintres n’aient plus de ces scrupules si petits en présence de l’art, il les admira tant ils étaient naïfs et jolis. Le jeune homme avait la main sur la garde de sa dague et l’oreille presque collée à la porte. Tous deux, dans l’ombre et debout, ressemblaient ainsi à deux conspirateurs attendant l’heure de frapper un tyran.

– Entrez, entrez, leur dit le vieillard rayonnant de bonheur. Mon œuvre est parfaite, et maintenant je puis la montrer avec orgueil. Jamais peintre, pinceaux, couleurs, toile et lumière ne feront une rivale à Catherine Lescault la belle courtisane.

En proie à une vive curiosité, Porbus et Poussin coururent au milieu d’un vaste atelier couvert de poussière, où tout était en désordre, où ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs. Ils s’arrêtèrent tout d’abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d’admiration.

– Oh ! ne vous occupez pas de cela, dit Frenhofer, c’est une toile que j’ai barbouillée pour étudier une pose, ce tableau ne vaut rien. Voilà mes erreurs, reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions suspendues aux murs, autour d’eux.

À ces mots, Porbus et Poussin, stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres, cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l’apercevoir.

– Eh ! bien, le voilà ! leur dit le vieillard dont les cheveux étaient en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune homme ivre d’amour.

– Ah ! ah ! s’écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection ! Vous êtes devant une femme et vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile, l’air y est si vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l’air qui nous environne. Où est l’art ? perdu, disparu ! Voilà les formes mêmes d’une jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui paraît terminer le corps ? N’est-ce pas le même phénomène que nous présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons dans l’eau ? Admirez comme les contours se détachent du fond ? Ne semble-t-il pas que vous puissiez passer la main sur ce dos ? Aussi, pendant sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour et des objets. Et ces cheveux, la lumière ne les inonde-t-elle pas ?... Mais elle a respiré, je crois !... Ce sein, voyez ? Ah ! qui ne voudrait l’adorer à genoux ? Les chairs palpitent. Elle va se lever, attendez.

– Apercevez-vous quelque chose ? demanda Poussin à Porbus.

– Non. Et vous ?

– Rien. Les deux peintres laissèrent le vieillard à son extase, regardèrent si la lumière, en tombant d’aplomb sur la toile qu’il leur montrait, n’en neutralisait pas tous les effets. Ils examinèrent alors la peinture en se mettant à droite, à gauche, de face, en se baissant et se levant tour à tour.

– Oui, oui, c’est bien une toile, leur disait Frenhofer en se méprenant sur le but de cet examen scrupuleux. Tenez, voilà le châssis, le chevalet, enfin voici mes couleurs, mes pinceaux. Et il s’empara d’une brosse qu’il leur présenta par un mouvement naïf.

– Le vieux lansquenet se joue de nous, dit Poussin en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.

– Nous nous trompons, voyez !... reprit Porbus.

En s’approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d’un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme ; mais un pied délicieux, un pied vivant ! Ils restèrent pétrifiés d’admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée.

– Il y a une femme là-dessous, s’écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les courbes de couleurs que le vieux peintre avait successivement superposées en croyant perfectionner sa peinture.

Les deux peintres se tournèrent spontanément vers Frenhofer, en commençant à s’expliquer, mais vaguement, l’extase dans laquelle il vivait.

– Il est de bonne foi, dit Porbus.

– Oui, mon ami, répondit le vieillard en se réveillant, il faut de la foi, de la foi dans l’art, et vivre pendant longtemps avec son œuvre pour produire une création semblable. Quelques-unes de ces ombres m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur sa joue, au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l’observez dans la nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh ! bien, croyez-vous qu’elle ne m’ait pas coûté des peines inouïes à reproduire ? Mais aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le modelé et les contours. Regarde la lumière du sein, et vois comme, par une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à accrocher la véritable lumière et à la combiner avec la blancheur luisante des tons éclairés ; et comme, par un travail contraire, en effaçant les saillies et le grain de la pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour de ma figure, noyé dans la demi-teinte, ôter jusqu’à l’idée de dessin et de moyens artificiels, et lui donner l’aspect et la rondeur même de la nature. Approchez, vous verrez mieux ce travail. De loin, il disparaît. Tenez ! Là il est, je crois, très remarquable.

Et du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres un pâté de couleur claire.

Porbus frappa sur l’épaule du vieillard en se tournant vers Poussin :

– Savez-vous que nous voyons en lui un bien grand peintre ? dit-il.

– Il est encore plus poète que peintre, répondit gravement Poussin.

– Là, reprit Porbus en touchant la toile, finit notre art sur terre.

– Et, de là, il va se perdre dans les cieux, dit Poussin.

– Combien de jouissances sur ce morceau de toile ! s’écria Porbus.

Le vieillard absorbé ne les écoutait pas, et souriait à cette femme imaginaire.

– Mais, tôt ou tard, il s’apercevra qu’il n’y a rien sur sa toile, s’écria Poussin.

– Rien sur ma toile, dit Frenhofer en regardant tour à tour les deux peintes et son prétendu tableau.

– Qu’avez-vous fait ! répondit Porbus à Poussin.

Le vieillard saisit avec force le bras du jeune homme et lui dit :

– Tu ne vois rien, manant ! maheustre ! bélître ! bardache ! Pourquoi donc es-tu monté ici ?

– Mon bon Porbus, reprit-il en se tournant vers le peintre, est-ce que, vous aussi, vous vous joueriez de moi ? Répondez ! Je suis votre ami, dites, aurais-je donc gâté mon tableau ?

Porbus, indécis, n’osa rien dire ; mais l’anxiété peinte sur la physionomie blanche du vieillard était si cruelle, qu’il montra la toile en disant :

– Voyez !

Frenhofer contempla son tableau pendant un moment et chancela.

– Rien, rien ! Et avoir travaillé dix ans !

Il s’assit et pleura.

– Je suis donc un imbécile, un fou ! je n’ai donc ni talent, ni capacité, je ne suis plus qu’un homme riche qui, en marchant, ne fait que marcher ! Je n’aurai donc rien produit !

Il contempla sa toile à travers ses larmes, il se releva tout à coup avec fierté, et jeta sur les deux peintres un regard étincelant.

– Par le sang, par le corps, par la tête du Christ, vous êtes des jaloux qui voulez me faire croire qu’elle est gâtée pour me la voler ! Moi, je la vois ! cria-t-il, elle est merveilleusement belle.

En ce moment, Poussin entendit les pleurs de Gillette, oubliée dans un coin.

– Qu’as-tu, mon ange ? lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux.

– Tue-moi ! dit-elle. Je serais une infâme de t’aimer encore, car je te méprise. Je t’admire, et tu me fais horreur. Je t’aime et je crois que je te hais déjà.

Pendant que Poussin écoutait Gillette, Frenhofer recouvrait sa Catherine d’une serge verte, avec la sérieuse tranquillité d’un joaillier qui ferme ses tiroirs en se croyant en compagnie d’adroits larrons. Il jeta sur les deux peintres un regard profondément sournois, plein de mépris et de soupçon, les mit silencieusement à la porte de son atelier, avec une promptitude convulsive. Puis, il leur dit sur le seuil de son logis :

– Adieu, mes petits amis.

Cet adieu glaça les deux peintres. Le lendemain, Porbus inquiet, revint voir Frenhofer, et apprit qu’il était mort dans la nuit, après avoir brûlé ses toiles.

 

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Paris, février 1832.

 

balzac 300ari

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