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La Chanson Grise
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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (7/9)

 

AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

 

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 SUITE DU CHAPITRE 6

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CHAPITRE SEPT

 

 

DES RELATIONS DE DÉPENDANCE

AUX RELATIONS ÉCLAIRÉES

 

 

 

Les relations d'amour et de haine

 

A moins d'avoir atteint la fréquence vibratoire de la présence consciente ou jusqu'à ce que cela soit, toutes les relations, et en particulier les relations intimes, sont profondément faussées et en définitive dysfonctionnelles. Elles peuvent sembler parfaites pendant un certain temps, par exemple quand vous êtes amoureux, mais cette apparente perfection en vient invariablement à s'effriter quand les disputes, les conflits, l'insatisfaction et la violence émotionnelle ou même physique se produisent à un rythme de plus en plus fréquent.

Il semble que la plupart des relations amoureuses deviennent tôt ou tard des relations à la fois d'amour et de haine. Sans la moindre difficulté, l'amour se transforme en sauvage agressivité, en sentiment d'hostilité, ou encore en un retrait complet d'affection l'un envers l'autre. On considère ceci comme normal.

Si, dans vos relations, vous connaissez aussi bien l'amour que son opposé, c'est à dire l'hostilité, la violence émotionnelle, etc., il est alors fort probable que vous confondiez amour et attachement de l'ego, amour et dépendance affective. Il est impossible que vous aimiez votre partenaire et que vous l'agressiez l'instant d'après. L'amour vrai n'a pas d'ennemi. Si votre "amour" en a un, c'est que ce n'est pas de l'amour mais plutôt un grand besoin de l'ego de se sentir plus complètement et plus profondément soi. Et ce besoin est temporairement comblé par l'autre. Pour l'ego, il s'agit d'un succédané de salut, et pendant un certain temps, cela donne presque effectivement l'impression qu'il s'agit de cela.

Mais vient un moment ou votre partenaire adopte des comportements qui ne réussissent pas à combler vos besoins, ou du moins ceux de votre ego. Les sentiments de peur, de souffrance et de manque qui font intrinsèquement partie de l'ego, mais qui étaient passés à l'arrière-plan grâce à la relation amoureuse, font de nouveau surface.

Comme avec toutes les autres dépendances, vous êtes au septième ciel quand vous avez de la drogue, mais vient invariablement le moment où celle-ci n'a plus d'effet sur vous. Quand ces émotions souffrantes refont surface, vous les sentez donc avec encore plus d'acuité qu'avant. Qui plus est, vous percevez maintenant votre partenaire comme étant à leur origine. Cela veut dire que vous les projetez à l'extérieur et que vous agressez l'autre avec toute la violence sauvage que votre douleur contient.

Cette agressivité peut éveiller la souffrance de votre partenaire, qui contre-attaquera. Rendu à ce point là, l'ego espère encore inconsciemment que son agressivité ou ses tentatives à vouloir manipuler constitueront une punition suffisante que amènera l'autre à changer de comportement. Ceci lui permettra de se servir à nouveau de ces comportements pour occulter votre souffrance.

Toute dépendance naît d'un refus inconscient à faire face à votre propre souffrance et à la vivre. Celle-ci commence et finit dans la souffrance. Quelle que soit la substance à laquelle vous êtes accroché - l'alcool, la nourriture, les drogues légales ou illégales, ou bien une personne -, vous vous servez de quelque chose ou de quelqu'un pour dissimuler votre douleur. C'est pour cette raison qu'après l'euphorie initiale il y a tellement de tourments et de souffrance dans les relations intimes. Mais ces dernières n'en sont pourtant pas la cause. Elles font simplement ressortir la souffrance et le tourment qui sont déjà en vous. Toutes les dépendances agissent ainsi. Toutes les dépendances atteignent un point où elles n'ont plus d'effet sur vous, vous ressentez alors la souffrance plus intensément que jamais.

D'ailleurs, la plupart des gens essaient toujours d'échapper au présent et cherchent le salut dans le futur, quel qu'il soit. La première chose sur laquelle ils pourraient buter s'ils concentraient leur attention sur le moment présent, c'est leur propre souffrance. Et c'est justement ce dont ils ont peur. Si seulement ils savaient combien il est facile de trouver dans le présent le pouvoir qui dissipe le passé et la souffrance, la réalité qui met un terme à l'illusion. Si seulement ils savaient à quel point ils sont près de leur propre réalité, de Dieu.

La réponse n'est pas non plus d'éviter les relations afin d'éviter la souffrance. Celle-ci est là de toute façon. Trois relations qui n'ont pas fonctionné en autant d'années vous amèneront fort probablement plus à vous réveiller que trois années sur une île déserte ou reclus dans votre chambre. Par contre, si vous réussissez à être intensément présent à votre solitude, cette solution fonctionnerait peut-être pour vous.

 

 

 

Des relations de dépendance aux relations éclairées

 

LECTURE MÉDITATIVE

Que vous viviez seul ou avec un partenaire, ceci reste la clé : pour que l'amourpuisse fleurir, la lumière de votre présence doit être suffisamment forte pour que vous ne vous laissiez plus contrôler par le penseur ou le corps de souffrance et que vous n'assimiliez plus ceux-ci à ce que vous êtes.

Vous connaître comme étant l'Être derrière le  penseur, le calme derrière le parasitage du mental, l'amour et la joie derrière la souffrance, c'est cela la liberté, le salut, l'illumination.

 

Se désidentifier du corps de souffrance, c'est devenir présent à la souffrance et ainsi la transformer. Se dissocier de la compulsion à réfléchir, c'est être le témoin silencieux des pensées et des comportements, en particulier des scénarios qui se répètent et des rôles joués par l'ego.

Si vous cessez d'insuffler une existence au mental, celui-ci perd son aspect compulsif, qui est fondamentalement l'obligation de juger et, par conséquent, à résister à ce qui est. Ceci crée conflits, mélodrames et nouveaux chagrins. En fait, dès l'instant où le jugement cesse par l'acceptation de ce qui est, vous êtes libéré du mental. Vous avez fait de la place pour accueillir l'amour, la joie, la paix.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

En premier lieu, vous cessez de vous juger vous-même, et vous arrêtez ensuite de juger votre partenaire. Le plus grand déclencheur de changement dans une relation, c'est l'acceptation totale de votre partenaire tel qu'il est, sans aucun besoin de le juger ou de le changer de façon quelconque.

Cette acceptation vous transporte immédiatement au delà de l'ego. Tous les jeux du mental et les dépendances profondes sont alors révolus. Il n'y a plus ni tyran ni victime, ni accusateur ni accusé.

 

Ceci met un terme à toutes les dépendances et au fait que vous êtes attiré par les scénarios inconscients d'une autre personne et que vous leur permettez ainsi de se perpétuer. Soit vous vous séparez dans l'amour, soit vous plongez encore plus profondément dans le présent ensemble, dans l'Être. Cela peut-il être aussi simple que cela ? Oui, ça l'est.

L'amour est un état. L'amour n'est pas à l'extérieur, mais au plus profond de vous. Il est en vous et indissociable de vous à tout jamais. Il ne dépend pas de quelqu'un d'autre, d'une forme extérieure.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

L'immobilité de la présence intérieure vous permet de sentir votre propre réalité intemporelle et sans  forme, c'est à dire la vie non manifeste qui anime votre forme matérielle. Elle vous permet aussi de sentir cette même vie au plus profond de chaque autre être humain et de toute autre créature. Vous voyez dorénavant au delà du voile de la forme et de la division. Ceci est la réalisation de l'unicité. CECI EST L'AMOUR.

 

Bien que de brèves incursions de l'amour soient possibles, celui-ci ne peut fleurir à moins que vous ne soyez définitivement libéré de l'identification au mental et que vous soyez intensément et suffisamment présent pour avoir pu dissiper le corps de souffrance. Ou encore à moins que vous puissiez rester présent en tant qu'observateur. Ainsi le corps de souffrance ne peut plus prendre possession de vous et détruire l'amour.

 

 

Les relations en tant que pratique spirituelle

 

Comme les humains sont devenus de plus en plus identifiés à leur mental, la plupart des relations ne sont pas ancrées dans l'Être et se transforment donc en source de souffrance du fait qu’elles sont régentées par les problèmes et les conflits.

Si les relations attisent et amplifient les schèmes mentaux et activent le corps de souffrance, comme c'est le cas présentement, pourquoi ne pas accepter cet état de fait au lieu d'essayer de lui échapper ? Pourquoi ne pas coopérer au lieu d'éviter les relations ou de continuer à poursuivre le fantôme du partenaire idéal qui doit prétendument solutionner tous vos problèmes ou vous combler ?

Reconnaître et accepter les faits amène aussi un certain degré de libération par rapport à eux. Par exemple, quand vous reconnaissez qu'il y a un manque d'harmonie et que vous vous appropriez cette prise de conscience, un nouveau facteur entre enjeu grâce à celle-ci, et le manque d'harmonie ne peut rester tel quel.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Quand vous reconnaissez que vous n'êtes pas en paix avec vous-même, cette reconnaissance crée une atmosphère de calme qui accueille le désaccord dans un mouvement tendre et aimant et le convertit par la suite en paix. En ce qui concerne la transformation intérieure, vous ne pouvez rien faire. Vous ne pouvez pas vous transformer vous-même à volonté, pas plus que vous ne pouvez changer votre partenaire ou quelqu'un d'autre. Tout ce que vous pouvez faire, c'est ménager un espace au sein duquel la métamorphose peut se produire, afin que la grâce et l'amour puissent venir.

 

Alors, à chaque fois que la relation entre vous et votre partenaire ne fonctionne pas, qu'elle suscite en vous deux la "folie", réjouissez-vous, car ce qui était inconscient vient d'être amené à la lumière. C'est là une occasion d'accéder au salut.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

A chaque instant, appropriez-vous la reconnaissance de ce moment, en particulier celle de votre état intérieur. S'il y a de la colère, reconnaissez-la. S'il y a en vous de la jalousie, une attitude défensive, une pulsion à vouloir vous disputer, un besoin d'avoir raison, si votre enfant intérieur exige amour et attention, ou bien si vous ressentez une quelconque souffrance émotionnelle, peu importe ce que c'est, reconnaissez la réalité de ce moment et appropriez-vous-la.

 

La relation devient alors sadhana, votre pratique spirituelle. Si vous identifiez chez votre partenaire un comportement inconscient, sachez vous approprier cette prise de conscience dans une attitude d'amour afin de ne pas réagir.

L'inconscience et la reconnaissance de ce qui est ne peuvent pas cohabiter longtemps, même si la reconnaissance se produit chez l'autre et non chez la personne qui agit par inconscience. Pour la forme d'énergie sui sous-tend l'hostilité et l'agressivité, la présence de l'amour est absolument intolérable. Si vous réagissez d'une façon quelconque aux attitudes inconscientes de votre partenaire, vous devenez vous-même inconscient. Mais si vous vous souvenez de reconnaître votre réaction, alors rien n'est perdu.

Jamais auparavant les relations n'ont été aussi problématiques et conflictuelles qu'elles le sont actuellement Comme vous avez peut-être pu le remarquer, elles ne sont pas là pour vous rendre heureux ni vous combler. Si vous continuez à utiliser les relations pour trouver le salut, vous serez constamment déçu. Par contre, si vous acceptez qu'elles existent pour vous rendre conscient et non pas heureux, elles vous amèneront effectivement le salut et vous serez alors en harmonie avec la conscience supérieure désireuse de voir le jour dans ce monde.

Pour ceux qui s'accrochent aux vieux scénarios, il aura une intensification de la souffrance, de la violence, de la confusion et de la folie.

Combien de personnes vous faut-il pour faire de votre vie une pratique spirituelle ? Peu importe que votre partenaire coopère ou pas. La conscience et la santé mentale ne peuvent advenir dans ce monde que par vous. Pas besoin d'attendre que le monde soit sensé ou que quelqu'un d'autre devienne conscient pour vous réaliser. Vous pourriez attendre indéfiniment.

Ne vous accusez pas réciproquement d'être inconscients. Dès l'instant ou vous commencez à vous disputer, c'est que vous venez de vous identifier à une position du mental et que vous défendez non seulement cette position mais également le sens de votre identité. C’est l'ego qui prend les choses en main, et vous tombez alors dans l'inconscience. Il est parfois approprié de faire remarquer à votre partenaire certains aspects de son comportement. Si vous restez très vigilant, très présent, vous pouvez y arriver sans faire entrer en jeu l'ego, sans proférer de reproches, sans accuser l'autre ou lui donner tort.

Lorsque votre partenaire se comporte avec inconscience, renoncez à tout jugement. Car d'un côté, le jugement amène à associer le comportement inconscient d'une personne avec ce qu'elle est en réalité ou, de l'autre, à projeter votre propre inconscience sur l'autre personne et à prendre cette projection pour ce que cette personne est en réalité.

Renoncer au jugement ne signifie pas que vous ne sachiez pas reconnaître une dysfonction ou l'inconscience quand vous les voyez. Cela veut dire que vous êtes "celui ou celle qui reconnaît" au lieu d'être "celui ou celle qui réagit" et qui juge. Vous serez alors totalement libéré de la réaction ou vous réagirez en reconnaissant ce que vous faites, créant ainsi un espace où vous observez la réaction et lui permettre d'être. Au lieu de vous battre contre l'obscurité, vous faites la lumière. Au lieu de réagir face à l'illusion, vous la voyez, et en même temps, vous voyez à travers elle.

Quand vous êtes celui ou celle qui reconnaît, vous ménagez un espace d'ouverture et de présence aimante qui permet à toute chose et à toute personne d'être telles qu'elles sont. Il n'existe aucun catalyseur aussi puissant que celui-ci pour aller vers la transformation. Si vous vous entraînez à agir ainsi, vote partenaire ne pourra pas rester avec vous tout en restant dans l'inconscience.

Tant mieux si vous tombez tous les deux d'accord pour faire de votre relation une pratique spirituelle. Cela vous permettra l'un l'autre d'exprimer vos pensées, vos sentiments et vos réactions aussitôt qu'ils se présentent. De la sorte, vous ne créerez pas le décalage temporel qui amène une émotion ou une doléance non exprimée ou non reconnue à s'envenimer et à grandir.

 

 

EXERCICE

Apprenez à dire ce que vous ressentez sans faire de reproches. Sachez écouter votre partenaire de façon ouverte et non défensive. Laissez-lui l'occasion de s'exprimer. Soyez présent. Accuser, attaquer, se défendre, tous ces scénarios destinés à protéger et à renforcer l'ego ou à combler ses besoins deviendront alors désuets. Il est vital de faire place aux autres et à soi-même. L'amour ne peut s'épanouir sans cela.

 

Une fois que vous aurez éliminé les deux facteurs de destruction d'une relation, c'est à dire que le corps de souffrance sera métamorphosé et que vous ne serez plus identifié à votre mental et à ses positions, et que votre partenaire aura fait de même, vous connaîtrez tous deux l'extase que représente l'épanouissement d'une relation. Au lieu de vous refléter l'un l'autre votre souffrance et votre inconscience, au lieu de satisfaire les besoins mutuels de vos egos dépendants, vous vous reflèterez l'un l'autre l'amour que vous sentez au plus profond de vous, celui qui advient avec la réalisation que vous ne faites qu'un avec le grand tout.

ET CECI EST L'AMOUR QUI N'A PAS D'OPPOSÉ.

Si votre partenaire est encore" identifié au mental et au corps de souffrance alors que vous en êtes déjà libéré, ceci représentera un défi de taille. Non pas pour vous, mais pour votre partenaire. Il n'est pas facile de vivre avec une personne illuminée, ou plutôt, c'est si facile que l'ego trouve cela extrêmement menaçant.

N'oubliez pas que l'ego a besoin de problèmes, de conflits et d'ennemis pour renforcer le sentiment de division dont dépend son identité. Le mental du partenaire qui ne s'est pas réalisé sera profondément frustré parce que plus rien ne s'opposera à ses positions fixes, ce qui voudra dire que celles-ci deviendront "chambranlantes" et affaiblies. Elles courent même le risque de "s'effondrer" complètement, ceci se" traduisant par la perte du sens de soi.

Le corps de souffrance exige une réaction et ne l'obtient pas. Son besoin de disputes, de mélodrames et de conflits n'est pas satisfait.

 

 

Renoncez à la relation que vous entretenez avec vous-même.

Illuminé ou pas, vous êtes soit un homme, soit une femme. Donc, sur le plan de l'identité par la forme, vous n'êtes pas complet; Vous êtes la moitié d'un tout. Cette incomplétude se fait sentir sous la forme de l'attirance homme-femme, l'attirance vers la polarité énergétique opposée, peu importe le niveau de conscience. Mais quand vous êtes en état d'harmonie intérieure, vous ressentez quez cette harmonie se produit plutôt à la périphérie de votre vie et non dans le centre.

D'ailleurs, quand vous êtes dans cet état de conscience réalisée, tout ce qui vous arrive se ressent à la périphérie. Le monde entier ne semble plus qu'ondulations ou vagues à la surface d'un vaste et profond océan. Vous êtes cet océan, mais vous êtes aussi une vague qui a réalisé sa véritable identité comme étant celle de l'océan. Et comparativement à l'immensité de cette profondeur, le monde des ondulations et des vagues n'est pas si important que ça.

Ceci ne veut pas dire que vous n'entrez pas profondément en relation avec les autres ou avec votre partenaire. En fait, vous ne pouvez y arriver que si vous êtes conscient de l'Être. Comme vous "fonctionnez" à partir de l'Être, vous pouvez voir au delà du voile qu'est la forme. Chez l'Être, masculin et féminin ne font plus qu'un. Il se peut que la forme ait certains besoins, mais l'Être, lui, n'en a point. Il est en soi complet et entier. Si les besoins de la forme sont comblés, tant mieux. Mais qu'ils le soient ou pas, cela ne fait aucune différence pour votre état intérieur profond.

Il est donc parfaitement possible chez une personne réalisée, si le besoin de contacter la polarité féminine ou masculine n'est pas comblé, de sentir un manque ou une incomplétude à la périphérie de son être et d'être en même temps totalement complète, comblée et intérieurement en paix.

Si vous ne réussissez pas à vous sentir bien avec vous-même quand vous êtes seul, vous chercherez à établir une relation avec une autre personne pour masquer le malaise. Mais vous pouvez être sûr que le malaise refera surface sous une forme ou une autre dans la relation et que vous en rendrez probablement votre partenaire responsable.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Tout ce dont vous avez vraiment besoin, c'est d'accepter l'instant présent. Vous êtes alors bien dans l'ici-maintenant et avec vous-même.

 

Mais avez-vous absolument besoin d'être en relation avec vous-même ? Pourquoi ne pouvez-vous simplement être vous-même ? Quand vous êtes en relation avec vous-même, vous êtes divisé : d'un côté il y a le "je" et de l'autre, le "moi-même", soit le sujet et l'objet. Cette dualité créée de toute pièce par le mental est la cause de toute complexité superflue, de tous les problèmes et conflits qui surgissent dans votre vie. Quand vous êtes réalisé, vous êtes vous-même. Autrement dit, le "vous" et le "vous-même" ne font plus qu'un. Vous ne vous jugez pas, vous ne vous prenez pas en pitié, vous n'êtes pas fier de vous, vous ne vous aimez pas, vous ne vous détestez pas, etc. La division causée par la conscience qui revient sur elle-même est résorbées, et sa malédiction éliminée. Il n'y a plus de "moi" à protéger, à défendre et à sustenter. Quand vous êtes réalisé, vous n'entretenez plus cette relation avec vous-même. Une fois que vous y avez renoncé, toutes les autres relations deviennent des relations d'amour.

 

 

Fin du chapitre 7

 SUITE

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, L'ART DU CALME INTÉRIEUR (10/10) FIN

 

 Mise en garde : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal assimilée peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 

 Ces écrits, qui ne sont pas une initiation à la méditation, s'adressent plutôt à des personnes ayant déjà fait connaissance, au moins superficiellement, avec le mental, cet inlassable phonographe trop souvent dispensateur de pensées indésirables.

 

 

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Suite du chapitre 9

 

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La souffrance est nécessaire

jusqu'à ce que vous preniez conscience

de son inutilité.

 

 

Chapitre 10

 

La souffrance et sa disparition

 

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110 ◄ ►

Tout est en interrelation : les Bouddhistes l'ont toujours su et les physiciens le confirment à présent. Aucun évènement n'est isolé, sinon en apparence. Plus nous le jugeons et l'étiquetons, plus nous l'isolons. La globalité de la vie devient fragmentée par notre pensée. Mais c'est la totalité de la vie qui a suscité cet évènement, partie intégrante de la trame d'interrelation qu'est le cosmos.

En d'autres termes, tout ce qui est ne pourrait être autrement.

Dans la plupart des cas, nous n'avons pas la moindre idée du rôle qu'un évènement apparemment insignifiant peut jouer au sein de la totalité du cosmos, mais la reconnaissance de son inévitabilité dans l'immensité de l'ensemble peut vous amener à accepter intérieurement ce qui est, et ainsi, vous aligner sur l'entièreté de la vie.

La vraie liberté et la disparition de la souffrance consistent à vivre comme si vous aviez choisi tout ce que vous ressentez ou vivez en ce moment.

Cet alignement intérieur sur le Présent, c'est la disparition de la souffrance.

 

111 ◄ ►

La souffrance est-elle nécessaire ?  Oui et non.

Si vous n'aviez pas souffert comme vous l'avez fait, vous n'auriez ni profondeur humaine, ni humilité, ni compassion. Vous ne seriez pas en train de lire ceci, maintenant. La souffrance casse la coquille de l'ego, et vient un moment où celui-ci a rempli son but.

La souffrance est nécessaire jusqu'à ce que vous preniez conscience de son inutilité.

 

112 ◄ ►

Le malheur a besoin d'un "moi" construit par le mental, avec une histoire, une identité conceptuelle. Il a besoin de temps - le passé et le futur. Lorsque vous retirez le temps de votre malheur, que reste-t-il ?

Cet instant tel qu'il est.

Ce peut être un sentiment de lourdeur, d'agitation, de contraction, de colère, ou même de nausée. Ce n'est ni le malheur ni un problème personnel. Ce n'est qu'une pression ou une énergie intense ressentie quelque part dans votre corps. Lorsque vous y portez attention, ce sentiment ne devient pas une pensée qui active le "moi" malheureux.

Voyez ce qui se produit lorsque vous vous contentez de laisser monter un sentiment.

 

113 ◄ ►

Beaucoup de souffrance et de malheur surviennent lorsque vous tenez pour vraie chaque pensée qui vous vient en tête. Ce ne sont pas les situations qui vous rendent malheureux. Elles peuvent vous causer de la douleur physique, mais sans plus. Ce sont vos pensées qui vous rendent malheureux, dont vos interprétations, les histoires que vous vous racontez.

"Les pensées que j'ai à présent me rendent malheureux." Cette seule prise de conscience rompt votre identification inconsciente à ces pensées.

"Quelle journée de malheur !"

"Il n'a même pas eu la politesse de retourner mon appel !"

"Elle m'a laissé tomber !"

 

Ce sont là de petites histoires que nous nous racontons à nous et aux autres, souvent sous forme de plaintes. Elles sont inconsciemment destinées à augmenter notre sentiment de soi toujours déficient, en nous donnant "raison" et en donnant "tort " à quelqu'un. Avoir raison nous place dans une situation de supériorité imaginaire et, ainsi, renforce notre faux sentiment de soi, l'ego. Cela crée aussi une sorte d'ennemi : oui, l'ego a besoin d'ennemis pour définir ses frontières, et même la météo peut jouer ce rôle.

L'habitude du jugement mental et la contraction émotionnelle vous mettent en relation personnalisée, réactionnelle, avec les gens et les évènements de votre vie. Ce sont là des formes de souffrance que vous vous créez, mais qui ne sont pas reconnues comme telles, car l'ego s'en satisfait, se développant par la réactivité et le conflit.

Comme la vie serait simple sans ces histoires !

"Il pleut."

"Il n'a pas appelé."

"J'étais là. Elle, non."

 

Lorsque vous souffrez, lorsque vous êtes malheureux, restez complètement avec ce qui est, au Présent. Le malheur ou les problèmes ne peuvent survivre dans le Présent.

 

114 ◄ ►

La souffrance est déclenchée lorsque vous apposez mentalement à une situation l'étiquette d'indésirable ou de mauvaise. Vous avez du ressentiment face à une situation, et ce ressentiment la personnalise et amène un "moi" réactif.

On a l'habitude de nommer et cataloguer, mais on peut rompre avec cette manie. Commencez une pratique de "non-étiquetage" par de petites choses. Si vous ratez l'avion, cassez une tasse ou glissez dans la boue, pouvez-vous vous retenir d'appliquer à cette expérience l'étiquette de "mauvaise" ou de " pénible" ? Pouvez-vous immédiatement accepter l'instant tel qu'il est ?

Le fait de donner à une chose l'étiquette de "mauvaise" provoque en vous une contraction émotionnelle. Lorsque vous la laissez être, sans la qualifier, un pouvoir énorme est soudain mis à votre disposition.

La contraction vous sépare de ce pouvoir, du pouvoir de la Vie même.

Ils ont mangé du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal.

Dépassez le bien et le mal en vous empêchant de donner à quoi que ce soit l'étiquette mentale de "bon" ou de "mauvais". Lorsque vous dépassez l'habitude d'étiqueter, la force de l'univers passe par vous. Lorsque vous êtes en relation non réactive avec des expériences, ce que vous auriez appelé "mauvais" reçoit un redressement rapide, sinon immédiat, par la force de la Vie même.

Observez ce qui a lieu lorsque vous n'utilisez pas l'étiquette de "mauvaise" et que vous choisissez plutôt une acceptation intérieure, un "oui" intérieur, et laissez cette chose être telle qu'elle est.

 

115 ◄ ►

Quelle que soit votre situation dans la vie, comment vous sentiriez-vous si vous l'acceptiez telle quelle - dès maintenant?

 

116 ◄ ►

Bien des formes de souffrance, subtiles et moins subtiles, sont si "normales" qu'on ne les reconnaît pas habituellement comme étant de la souffrance. Elles peuvent même donner l'impression d'être satisfaisantes pour l'ego - l'irritation, l'impatience, la colère, un ennui avec quelque chose ou quelqu'un, le ressentiment, le fait de se plaindre.

Vous pouvez apprendre à reconnaître toutes ces formes de souffrance à mesure qu'elles se présentent, et savoir : en ce moment, je suis en train de me faire souffrir.

Si vous avez l'habitude de vous faire souffrir, vous êtes probablement à faire souffrir les autres aussi. Ces schémas mentaux inconscients ont tendance à disparaître lorsqu'on les rend conscients, lorsque l'on en prend conscience dès qu'ils surviennent.

Vous ne pouvez à la fois être conscient et vous faire souffrir.

 

117 ◄ ►

Voici le miracle : derrière chaque condition, personne ou situation apparemment "mauvaise" se cache un bienfait profond. Ce dernier se révèle à vous - en vous et à l'extérieur - par l'acceptation de ce qui est.

"Ne t'oppose pas au mal" est l'une des plus grandes vérités de l'humanité.

 

Dialogue :

- Accepte ce qui est.

- Je ne peux vraiment pas. Je suis agité et en colère à ce sujet.

- Alors, accepte ces sentiments.

- Accepter d'être impatient et en colère ? De ne pas pouvoir accepter ?

- Oui. Mets de l'acceptation dans ta non-acceptation. Mets du lâcher-prise dans ta rigidité. Puis, vois ce qui se produit.

 

La douleur physique chronique est l'une des maîtres les plus sévères que vous puissiez avoir. Son enseignement se résume à ceci : "Inutile de résister."

Rien n'est plus normal que de s'opposer à la souffrance. Mais si vous pouvez laisser tomber cette opposition, et plutôt permettre à la douleur d'exister, vous remarquerez peut-être une subtile séparation intérieure par rapport à la douleur, un espace entre vous et elle, pour ainsi dire. Cela signifie une souffrance consciente, volontaire. Lorsque vous souffrez consciemment, la douleur physique peut rapidement consumer l'ego en vous, puisque ce dernier est surtout fait de résistances. Il en va de même pour l'incapacité physique extrême.

Lorsque vous "offrez votre souffrance à Dieu", c'est une autre façon d'exprimer la même chose.

 

118 ◄ ►

Il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour comprendre la vérité universelle profonde que renferme sous forme symbolique l'image de la croix.

La croix est un instrument de torture. Elle représente la souffrance, la contrainte et l'impuissance extrêmes pour un humain. Soudain, cet humain lâche prise, souffre volontairement, consciemment comme l'expriment ces paroles "Que ta volonté soit faite et non la mienne." A cet instant, la croix, instrument de torture, montre sa face cachée : c'est aussi un symbole sacré, celui du divin.

Ce qui paraît nier à la vie toute dimension transcendantale devient, par le lâcher-prise, une entrée dans cette dimension.

 

 

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 FIN DU DERNIER CHAPITRE (10/10) ET DE L'OUVRAGE

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Eckhat Tolle a pour seul but l'épanouissement de la conscience humaine.

 

 

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SUITE : Eckhart Tolle, "Mettre en pratique le pouvoir du moment présent"

 

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16 septembre 2019

L'étrange destin de la planète Exomar

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 Jean-Claude Paillous

 

L’étrange destin de la planète Exomar

 

 DROITS RÉSERVÉS

 ◄►

 

1  - Atterrissage

 

                                   C’est dans une nuée de poussière que l’astronef se posait sur la vaste plateforme, dont la tour de contrôle n’avait enregistré de trafic depuis des mois. L’approche requit plus de temps qu’à l’ordinaire, les cinq cylindres du train d’atterrissage marquant, dans des sifflements brefs, plusieurs ajustements saccadés : le pilote automatique de l’appareil paraissait hésiter.

Le vaisseau qui se posait sur l’astroport de la ville de Norcyca (planète Exomar) provenait d’Antorhaï, planète d’orbite immédiatement extérieure à celle d'Exomar, elle-même troisième par la taille du système héliocentrique Urdis de la galaxie RGS 9056. Exomar avait été atteinte en 7.398, et colonisée peu après pour ses ressources en métaux précieux et terres rares, utiles à l’hypertronique et à la construction spatiale. La ville de Norcyca, plaque tournante du trafic avec les provinces d’Exomar comme avec les autres planètes du Système Urdis, dans une dynamique de ruée vers les matières premières, s’était développée en ville champignon, et comptait aujourd’hui plus de 600.000 résidents.

Pour des difficultés que l’on tenait confidentielles sur Exomar, l’équipe de scientifiques venue d’Antorhaï, et qui descendait la passerelle en ce moment, était venue en renfort à ses homologues Exomariens. Antorhaï, première planète colonisée du Système Urdis, possédait les ressources humaines et les universités les plus réputées parmi les planètes habitées du Système. Faire appel au savoir-faire et à la connaissance de pointe revenait, immanquablement, à solliciter Antorhaï et, même si des noyaux de chercheurs et de concepteurs de plus en plus qualifiés s’étaient, au fil du temps, constitués sur d’autres planètes, Antorhaï demeurait le cerveau du système héliocentrique Urdis.

Les scientifiques se dirigèrent vers le sas grand ouvert qui les attendait en bout de plateforme, et la double porte métallique se referma sur eux dans un claquement sourd. On remit à chacun un appareil respiratoire individuel capable d’enrichir l’air respiré en oxygène, dont la teneur était ici de 21% inférieure au seuil humain requis. Cet appareil, dont on pouvait se passer sans gêne respiratoire notable au repos, ou lors du sommeil, devenait par contre indispensable dans l’effort physique ou lors d’une marche soutenue. La faune qui peuplait Exomar bien avant l’homme était adaptée à cette déficience, mais il était vivement déconseillé d’y amener ses propres animaux de compagnie.

Les deux femmes et les trois hommes furent accueillis par le chef de station, John Escart, et le scientifique Paul Courtis, accompagné de son aide Tania Kristov dans le hall qui jouxtait le sas, où déjà deux opérateurs décontaminaient matériel et bagages déposés par les arrivants.

Présentations et salutations d’usage s’achevèrent sur une banalité courtoise :

- Avez-vous fait bon voyage ? fit John Escart.

- C’eût été parfait répondit Laura - sans cette ceinture de Rydhas, qui nous a passablement malmenés. Mais vous connaissez l’obstacle, où tant de vaisseaux de première génération disparurent ; pourtant voyez, nous avons survécu ! fit-elle dans un rire aérien, mains tournées vers sa poitrine, geste qui eut le don d’éclairer le visage de son interlocuteur d’un sourire prolongé - sourire où l’on pouvait même lire plus.

- Dans ce cas, nous allons vous montrer vos quartiers où vous pourrez vous détendre jusqu’à la réunion de tierce-journée, et où nous vous ferons porter vos repas. Vous connaissez la durée de nos jours, tellement plus longs que les vôtres. Aussi avons-nous pensé que vous aimeriez passer vos premières journées entre repos et tourisme, pour mieux vous adapter à notre rythme de vie.

- Nous apprécions cette attention, répondit Édouard Lantani, premier pilote, je suis moi-même rompu de fatigue après ce long périple.

- Tania va vous conduire et s’occuper de votre confort.

Celle-ci les entraîna vers un des couloirs qui desservaient le vaste hall d’accueil.

 

 

2  - Réunion de travail

                                 Outre John Escart et Paul Courtis, deux autres personnes  attendaient les scientifiques antorhiens dans la salle où Tania les fit entrer. Les larges baies vitrées de la pièce au sol couvert de moquette claire dominaient le quartier le plus désolé de la métropole, désormais abandonné. Certains immeubles étaient partiellement affaissés, d’autres, murs éventrés, montraient une armature oxydée et tordue, et l’on aurait pu croire aux effets d’un tremblement de terre - désolation qui contrastait avec un ciel bleu et sans nuages. Les Antorhiens s’étaient approchés des vitres et observaient, interrogatifs, le quartier sinistré. Contre le flanc de la colline qui bordait la ville à l’ouest, dépassant d’un interminable alignement de bâtiments aux murs grisâtres, on apercevait les hautes tours de transformation faites de treillis métallique, où des émanations de vapeurs montraient des usines en activité. Dans le lointain, comme jaillie d’un mirage, brillait aux lueurs de l’étoile solaire Elistar déjà basse l’étendue vaste de la mer. Et plus au sud, au pied des hautes roches brunes qui bordaient la côte, on distinguait la station balnéaire de Sorhidor, destination estivale très prisée des Exomariens. Constatant que les regards retournaient au quartier sinistré, anticipant les questions, John Escart fit :

- Le voici notre problème : des mouvements de sol récurrents minent nos constructions les plus fragiles. Pour éviter tout mouvement de panique, nous avons prétexté jusqu’ici un effondrement des galeries d’exploitation désaffectées qui, en effet, sillonnent le sous-sol de ce quartier, le plus ancien de la ville. Mais aujourd’hui ces raisons ne suffisent plus : bien qu’au premier stade encore, d’autres cités présentent des symptômes identiques. Mais nous en parlerons mieux assis, fit-il montrant la table. Celle-ci, ovale et de bois clair, était chargée de documents épars, et l’on avait servi des boissons.

Tous assis, John poursuivit :

- Ces mouvements du sol sont très lents, mais vous avez pu juger de leurs effets, comme ici, approximativement sur une décennie. La piste où vous avez atterri se déforme de même. Le défaut de planéité, encore peu sensible, n’a pas échappé à votre pilote automatique, qui l’a signalé à notre tour de contrôle, et je vous présente nos excuses pour le désagrément.

- A peine perceptible, rétorqua Édouard Lantani, beaucoup d’entre nous ne l’auront même pas remarqué je pense.

Le murmure qui s’éleva du tour de table confirmait la présomption du pilote.

- Il nous est impossible d’engager des travaux pour ces fluctuations incessantes, les chantiers seraient permanents. Nous parons au plus pressé, ajouta John Escart.

- Nous voici donc dans le vif du sujet, fit Ed Richardson, chef de la délégation scientifique antorhienne, homme mince et de grande taille à la chevelure grise assez peu soignée.  Nous sommes prêts, poursuivit-il, à effectuer des relevés topographiques à grande échelle durant une année exomarienne sur l’ensemble de la planète ; le matériel attend dans les soutes. Et sont réservés, conformément à votre demande, les créneaux horaires d’accès à notre télescope du mont Gorhis, où l’on est prêt à programmer les observations complémentaires à distance.

- Quand pouvez-vous commencer ? fit John.

- Sous quelques jours, à peine.

- Parfait, vous pourrez disposer d’un vaisseau léger, et d’un pilote rompu aux approches délicates.

Les questions de local d’entrepôt, de bureaux d’opérations et de personnel d’assistance étant réglées, la réunion s’étirait, chacune, chacun y allait de son hypothèse quant aux mouvements du sol, et les arguments devenaient fantaisistes. Ce fut Ed Richardson qui, voyant que l’on s’égarait, coupa court :

- Eh bien, je crois qu’il est inutile de pousser plus loin, nous nous mettrons au travail après cette visite aérienne de la planète, que j’ai hâte de voir, si nous devons toujours l’effectuer demain, John ?

- Certainement, rendez-vous demain à sept heures, salle d’embarquement 3A. Vos grandes vacances sur Exomar commencent !

Malgré la gravité du sujet discuté, on se quitta dans la bonne humeur.

 

 

3  - En visite

                                Les scientifiques venus d’Antorhaï virent Exomar, et furent conquis. Rivières, torrents, lacs, forêts, océans et montagnes, offraient sur les trois continents toute variété de paysage à la contemplation. L’univers exomarien comptait un vaste désert de sable blanc aux éperons rocheux qui, tels de longs dos écailleux de dinosaures enfouis, couronnaient les dunes en un réseau de reliefs rougeâtres à la beauté envoûtante. Une chaîne de hauts volcans éteints, envahis d’une végétation luxuriante, bordait vers l’équateur l’océan des tempêtes, ainsi nommé aux premières heures de la colonisation, océan qui s’était avéré par la suite plutôt paisible. Les pôles cependant, aux rigueurs glaciaires, présentaient un enchevêtrement de pics noirâtres élevés, ceinturés de glaciers dont la surface, étrangement granuleuse vue depuis le vaisseau, résultait des orages de glace qui la pilonnaient régulièrement. Difficilement prévisible, ce dangereux bombardement s’opposait à l’exploration des pôles, délaissés à la suite de tentatives dramatiques.

- Ces pôles sont le côté obscur de notre planète, fit John Escart dans un rire jovial, qu’il interrompit soudainement pour tendre la main vers les hublots :

- Regardez !

Il fit remarquer la rare position des deux lunes jumelles qu’on aurait cru s’allant percuter, bien que d’orbites distantes. Lentement, l’une éclipsa l’autre, alors que la troisième émergeait au sud, énorme dans le ciel, et rougie sous la lumière faiblissante du couchant, qui éclairait des visages fascinés à travers les hublots. En silence, ils contemplèrent longuement le spectacle grandiose.

- Unique dans tout le Système Urdis souligna John, avec une certaine fierté. Jugeant à la fois de l’heure tardive et de l’étirement horaire qui se lisait sur les visages, celui-ci conclut :

- Je crois que nous vous avons montré l’essentiel des beautés de notre monde depuis le ciel, mais vous aurez l’occasion de visiter nos sites touristiques majeurs depuis le sol, au cours de votre long séjour.

 

 

4  Étude scientifique

                                  L’équipe antorhienne se mit au travail dès le surlendemain. Le vaisseau mis à disposition leur permit de sillonner la planète selon un programme préétabli, y posant une myriade de balises émettrices qui diffusaient leurs trois dimensions spatiales, ajoutées à l’indispensable quatrième : la mesure du temps tel qu’il s’écoulait sur Exomar. Un supracomputer centralisant les mesures affichait chiffres et graphiques en consultation permanente. Ils contactèrent les opérateurs du télescope du mont Gorhis, sollicitant images et mesures à période fixe, accessibles sur une fréquence sécurisée.

Une année exomarienne leur suffit pour constater l’irréfutable : Exomar était sujette à une déformation constante. Ses pôles se rapprochaient l’un de l’autre, et la matière s’étirait au niveau de l’équateur comme qui écrase entre ses doigts une boulette de mie de pain. Le cercle équatorial, non seulement grandissait, mais se muait en ellipse. Ceci à une vitesse effarante à l’échelle cosmique, propre à envisager une évacuation de la planète au terme de quelques siècles à peine. Ils notèrent de plus un raccourcissement du jour exomarien, peu significatif les premiers mois, mais dont la diminution croissante confirma leurs craintes : sous une force centrifuge titanesque, la transformation paraissait bien provenir d’un emballement de la vitesse de rotation de la planète.

Tous furent affligés qu’un tel épilogue soit possible pour Exomar - où il faisait si bon vivre. Et, difficile soit-il de l’annoncer, il fallut le faire auprès des populations - qui avaient déjà d’elles-mêmes pressenti le mal, mais n’y voyaient pas telle ampleur.

 

5 - Loi cosmique

                                             Inexorable, la transformation de la planète se poursuivit, et il fallut neuf siècles à Exomar pour se figer dans la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, en 8.856 : une sorte de galette de forme elliptique, dont la longueur atteint 29.000 kilomètres et la largeur 18.000, pour une épaisseur inégale de 7 à 12 milliers de kilomètres. Des reliefs avaient subsisté, certains renversés ou étirés ; d’autres au contraire, compressés par les masses en mouvement, s’étaient élevés en aiguilles vertigineuses. Enfin, libérées par les pressions formidables, des coulures de lave s’étaient répandues en vastes cordons de soudure paraissant unir à jamais, refroidies, plaques tectoniques et reliefs.

Inconnue de l’homme, une catastrophe naturelle de cette ampleur occasionna d’importantes pertes humaines. Malgré une vaste campagne d’information apte à presser l’évacuation, qui se fit vers Antorhaï, nombre d’incrédules demeurèrent sur Exomar et y périrent. D’autres ne purent être informés à temps et d’autres encore, venus trouver sur Exomar une vie proche de la nature en contempteurs du progrès, n’eurent pas davantage connaissance de la menace, malgré des secousses telluriques pourtant annonciatrices.

Océans, lacs, fleuves et torrents, quelque temps mêlés dans le bouleversement, avaient fini par trouver leur nouveau lit, et le calme était revenu sur la planète plate, dont les journées s’étaient désormais stabilisées à 19 heures GMU, en lieu des 42 précédentes. Les variations de température y étaient plus modestes, les régions polaires, dont les glaces avaient fondu à la rencontre des laves libérées et grandi les mers, s’étant réduites lentement. L’année se chiffrait à 697 jours.

L’humain disparu (on disait que certains, ayant refusé de partir, auraient survécu, fait peu probable en ce chaos meurtrier vite privé de nourriture…), d’autres espèces, insectes, oiseaux et petits mammifères en majorité, purent s’adapter. Et le végétal, par la graine ensevelie ou portée par les flots, reparut dans sa splendeur première, d’autant que non exploité - autrement que par les animaux pour leur seule survie.

Mais l’homme, ce curieux, ce découvreur insatiable et cupide, ne laissa pas longtemps Exomar à sa paix tranquille, et l’on vit bientôt des quantités croissantes de colons s’y installer à nouveau, d’autant que l’atmosphère y étant devenue directement respirable, on se passait du suroxygèneur. Cet argument, ajouté à un sol fertile et un climat favorable, fut décisif pour le repeuplement.

Ainsi, tout semblait retourner à la normale sur Exomar, et on aurait pu lui prédire un avenir radieux - pour une planète de morphologie plate (on s’accorda sur le néologisme « slimimorphe »). Car il n’y avait d’autre cas dans l’univers connu de planète de ce type. Cette caractéristique, que les astrophysiciens de tout temps virent impossible, voire hérétique à leur doctrine, couvrait leur front du rouge de la honte et certains, par leur ego blessé, prédisaient à peine quelques siècles de vie à ce « biscuit mal cuit », dont ils déconseillaient vivement qu’on allât s’y établir. Contrairement à ses collègues scientifiques, Hubert Lesélène, de l’université Beckeroise d’Antorhaï, affirmait avoir eu vent de tel slimimorphisme, en vigueur autrefois sur certaine planète, mais il ne fut pas écouté. L’heure était à l’effondrement des intelligences, et le « Principe d’Incertitude » de la vieille école de Copenhague, triste manifestation du non-savoir des premiers temps de la science, fut exhumé et enseigné.

Ainsi discréditée, la communauté scientifique demeurait abattue.

On vit des suicides.

Mais cet état d’incertitude ne ralentissait pas - tels ceux qui emménagent à flanc de volcan -, le flot grandissant des colons. Tout au contraire, l’attrait de la nouveauté était le plus puissant des facteurs poussant le touriste curieux à venir en visite, et peu après à s’installer sur Exomar, première planète slimimorphe de la création en cours.

 

 

 

 6 - Destinée

                                        Cependant, à quelques dizaines d’années-lumière à peine de là, assis les pieds ballants au bord d’un large trou noir dont il avait aménagé la bordure en siège confortable, une sorte d’humanoïde très âgé, la peau fossilisée par des millénaires d’exposition aux rigueurs du cosmos, longue barbe et cheveux blancs emmêlés débordant sur une robe immaculée ceinte d’une corde de fibre dorée, n’avait rien perdu de l’étrange transformation d’Exomar. Excepté qu’il l’avait vue, lui, assujetti à son propre espace-temps, évoluer en un claquement de doigts. Quelque peu désabusé par cet Univers ennuyeux où plus rien de notable n’advenait, la planète aplatie avait réveillé l’attention du vieillard, lui qui affectait un demi-sommeil de chat depuis si longtemps. Cela évoquait en lui, fugitivement, certains souvenirs de jeunesse profondément enfouis en sa mémoire sommeilleuse. Mais tout demeurait vague en son esprit, d’où rien de précis ne parvenait à émerger.

- Jésus, viens voir, fit-il à son fils qui s’occupait, pour tuer le temps, à pétanquer des astéroïdes, et dont la fougue impatiente s’étiolait dans l’inaction.

- Oui, Père.

- Vois-tu cette curieuse planète plate, tout à l’orient-boréal de la DPU 8534 ? (il s’agissait bien de la galaxie RGS 9056, que père et fils nommaient ainsi, selon leur propre catalogue), on la dirait peuplée fit-il, la désignant de son index noueux.

- En effet, Père, comme c’est étrange ! Enfin du neuf à contempler, que dis-je : du jamais vu…

- Si, … si… je crois bien que ça me rappelle quelque chose… ça va me revenir, il y a si longtemps…

- Eh bien, poursuivit le Père, descends donc un peu sur cette planète, interroge les gens, discrètement bien entendu, et vois si l’on ne pourrait pas y implanter quelque religion nouvelle, comme au bon vieux temps, te souviens-tu ? Je ne sais pourquoi, mais cette platitude m’inspire et je vais, à tout hasard, leur préparer une de ces doctrines dont tu me diras des nouvelles…

- Ah, oui, Père, c’est une excellente idée répondit Jésus… mais en douceur s’il te plaît : de vieilles douleurs s’éveillent encore en mes extrémités, surtout par les nuits d’orage cosmique.

- Sois rassuré, ton vieux père s’est assagi, tu n’auras pas à te plaindre de moi. Mais ne tarde pas, d’autres convoitent peut-être la même matière première encore vierge…

Alors Jésus, heureux de reprendre du service, étendit les bras et, d’une gracieuse flexion-extension, plongea sans plus attendre, les mains jointes, dans le vide sidéral.

- Hé, attends ! Trop tard, il ne m’entend déjà plus…

 

Il aurait voulu lui dire qu’il ne pourrait plus compter sur les émissaires ailés. Ceux-ci en effet, exaspérés par les brûlantes pénétrations atmosphériques, et dont même la plume titane n’avait amélioré le sort, refusant désormais toute mission, s’étaient retirés sur les îles côtières d’une très vieille planète… Et voilà… dont il avait aussi perdu le nom !… ; incarnés tous en grands oiseaux blancs qui passaient leur temps à plonger dans les eaux tête première comme des fous - voyez comme on devient ; mon Dieu !

Jésus s’en passerait, voilà tout ; et d’ailleurs, reconnaissant ses erreurs passées, il allait concevoir une religion tout à fait aimable et douce, poser les bases d’un concept innovant de vie heureuse en planète, et lever certains interdits - concurrence oblige !

Le Fils ne fut bientôt qu’un tout petit point aux confins de l’espace, et le Père se remit en position d’observation au bord du trou noir. Peu sensible au formidable pouvoir d’attraction de ces objets du ciel profond - légère brise pour lui -, il aimait à contempler le flot, hétéroclite et incessant, de tout ce qui pouvait s’engouffrer dans la gueule grande ouverte de ces véritables éboueurs du cosmos. Et rien n’égalait, comme en ce moment précis, le spectacle d’une géante rouge qui disparaissait, étirée en lourdes larmes de feu, illuminant un moment le gosier vorace dans ce feulement sourd qui parvenait encore à l’effrayer. Venus comme un énorme étirement de guimauve, les longs filaments d’une naine blanche en fusion encore lointaine, et dont la forte densité opposait résistance, furent aspirés, entraînant avec eux le globe laiteux, en méduse échouée sur la grève, et que le ressac étire. Dans des vapeurs irisées, le chuintement lourd de la succion gargantuesque lui offrit quelques frissons. Le flot d’une ceinture d’astéroïdes, avalée en chapelet de petits pois dans un chant de crécelle, le divertit un moment, puis il revint à son état semi-méditatif habituel, en syntonisation large sur la mélodie envoûtante des ondes cosmiques, dont il savait apprécier les litanies, rythmant leur cadence lente du bout du pied.

L’univers, qu’il ne se lassait pas de contempler, provoquait toujours en lui le même questionnement :

- Quel Créateur fou a bien pu réaliser tout cela…

Il fut alors traversé d’une pensée tendre pour son fils dont l’image de la mère, sa propre épouse pourtant, sans doute logée dans la même région mémorielle que l’intrigante planète d’autrefois, ne lui revenait pas non plus.

- Ainsi vont les mystères célestes, se dit-il résolu. Pourtant, par les nuits glaciales des hivers cosmiques, il avait parfois souhaité la présence de la femme - à laquelle les simples mortels vouaient tant de passion.

D’un effort de mémoire qui lui coûta, il put revoir les premiers succès religieux de son fils sur cette très vieille planète… tiens, liée à une idée de platitude aussi… oui, celle des Anges contestataires, c’est bien ça ! Les portes de sa mémoire consentaient enfin à s’entrouvrir, et une oreille exercée aurait pu entendre gémir leurs gonds rouillés.

Le vieillard s’écria : - La Terre, bien sûr, c’était la Terre !

Une planète bien mal habitée, en effet déclarée plate autrefois par quelques résidents à robe écarlate, aujourd’hui petite boule gris-lune et déserte, d’où s’élevaient encore quelques fumeroles.

Les imbéciles !

Imitant la force brutale de leur soleil et l’emprisonnant dans des tubes, ils étaient parvenus à s’entretuer. Jusqu’au dernier !

Plus besoin de religion dans ce triste coin de l’univers.

« Aimez-vous les uns les autres »… Jésus, qui jadis leur porta cette bonne parole, en était demeuré traumatisé trois millénaires, et s’était peu à peu désintéressé de la religion. Lui aussi devait avoir oublié la Terre dont, tacitement, on ne parlait plus.

Que de souvenirs… et tout ce temps… tout ce temps qui s’écoulait si vite sans qu’on pût le retenir ! Combien de systèmes, combien d’étoiles, de planètes, de galaxies entières avait-il vu s’écrouler, s’éteindre en nébulosités dans des explosions aux fulgurances prodigieuses, dans des fusions de couleurs jamais vues, et combien d’autres, plus discrètement, s’étaient formées et se formaient encore, en ce moment même, étincelles lointaines...

Mais Jésus, malgré son visage encore frais, ses impatiences, sa démarche féline, n’était plus très jeune lui aussi : saurait-il encore prêcher, saurait-il convaincre ? Cependant, on ne l’apercevait déjà plus. N’aurait-il rien perdu de sa célérité, jadis plus prompte que la pensée ? Peut-être avait-il déjà pris pied sur la planète plate, peut-être même en ce moment réunissait-il les foules…

- S’il subsistait encore chez l’homme quelque demande religieuse…

 

Et le vieil homme laissa échapper, dans un souffle las :

- On sait jamais…

 
 
 

 FIN

 
 

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Note de l’auteur

L’écriture de ces lignes n’a pu se faire sans une pensée émue pour les pionniers de l’astrophysique, dont certains périrent dans les flammes de l’Inquisition pour simple curiosité scientifique. En ces temps-là, où l’obscurantisme religieux tenait lieu de science, le texte ci-dessus n’aurait pas manqué d’avoir un effet semblable.

A tout humain combustible :

Au nom de la liberté, tolérons, acceptons les religions, mais au nom de la même liberté soyons vigilants.

 

 Place du Salin, Toulouse, lieu d’autodafé jusqu’au 17ème siècle.

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 Jouxtent la place : l’église réformée du Salin, l’Institut Catholique de Toulouse, le Palais de Justice de Toulouse.

On notera au passage que le dernier autodafé eut lieu en 1619 : triste quadricentenaire.

 

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 JCP 01-05/2018 revu 04 et 09/2019 (La lecture du panneau ci-dessus a inspiré une bonne part de cette nouvelle).

 

DROITS RÉSERVÉS JCP

 

13 juin 2018

La révolte des parapluies (0926)

 

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                                                                                                                                 Toulouse, rue Alsace-Lorraine, 2015

 

La révolte des parapluies

                                                                                                      Dédié à V.

 

 

                          Il plut tant cette année-là qu’un surcroît de travail fut exigé des parapluies, dont la fibre n’avait le temps de sécher entre deux averses. La structure de certains connut l’oxyde, on vit des manches trop secs se fendre sous les trombes d’eau, et leur tissu affecté de moisissure.

                       Les météorologues, dépassés par la tâche et craignant pour leur vie, n’avaient d’autre recours que percer en cachette la paroi du pluviomètre, écartant la vindicte des masses courroucées par cet astucieux stratagème.

                          Et l’on vit même, catastrophe climatique jamais signalée, des laboratoires pharmaceutiques consacrés à l’effervescent exploser sans flamme ni fumée, tant le taux d’hygrométrie des airs avait passé le connu de cadrans obsolètes. La nuée guérisseuse ainsi répandue sur tout le sud du pays offrit bonne santé à tous - jusqu’aux hypochondriaques dépités.

                    Cependant, le peuple nombreux des parapluies continuait à souffrir, et ce fut le « SPPPH », Syndicat des Protections Portables Propres à l’Homme, accru des membres du « SPFPH » (remplacer « Portable » par « Fixe »), regroupant tentes et parasols (les tentes bédouines brillèrent d’une absence peu solidaire), qui porta l’alerte à la sourde oreille humaine trop préoccupée d’essorage, quant à la gravité de la situation par de vastes manifestations dans tout le pays.

                      Sous des airs purs tant ils étaient lavés, on vit la foule large de la Gent Protectrice assemblée sur les places, réunie dans les parcs et les squares, manifester dans un silence contenu leur affliction pluvieuse, privant ainsi de leurs bienfaits des humains mécontents. Sous les accents brisés d’orateurs bronchiteux, on soutenait malades et blessés d’une foule pitoyable qui n’aurait pas dépareillé dans la gueule béante des grottes à miracle.

                       En appelant à la chaude influence ibérique, la ministre du Temps - trop fraîchement nommée -, décréta l’éradication des Pyrénées. Et n’eût été la logistique coûteuse, la libre circulation nuageuse eût été rétablie, unifiant ainsi deux climatologies.

                       Dès lors sans protection sous une ondée permanente - telle que Darwin eût prédit nageoires et branchies aux races du futur -, l’humain désespéré, triste et désemparé, ne faisait qu’accroître le déluge infernal du flot continu de ses larmes.

On vit des suicides heureux accomplis par le feu.

                      Cette situation aurait pu perdurer si, après tant de pluie, le beau temps ne fût revenu. Alors la pluie cessa. Et, flaques asséchées, parapluies apaisés, consolés et soignés, la vie reprit son cours sous un soleil radieux.

 

 

JCP 13 05 2018, sur une idée de parapluie évoquée par V.

 

28 février 2018

La quête du brochet (2) (0861)

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La quête du brochet (2)

 

Tant de fois entendus - rumeur à son oreille -,

Les mérites de l'Eau, « merveille sans pareille »,

Poussèrent un brochet à consacrer sa vie

A rechercher partout le liquide de vie.

 

S’éreintant nuit et jour à son rêve ambitieux,

Il remonta des fleuves, aborda les mers bleues ;

Et parvenant au bout de sa passion maniaque,

Rampant sur les cailloux, il explora les flaques.

 

Ayant passé le monde au fil de son tamis,

Il retourna bredouille auprès de ses amis :

- Je n’ai pas trouvé l’Eau et dépose les armes,

Fit-il tout secoué par le flot de ses larmes.

 

Pourtant ses pleurs séchés, il décrit les splendeurs

Que dispensent les fonds de ces lointains ailleurs ;

Et tout à ces beautés, d’humeur plus satisfaite,

Il se rit à l’échec de l’improbable quête.

 

Un brochet des plus sages, autrefois voyageur,

Empli des nostalgies de son ancien bonheur,

Lui dit : - Ainsi tu vis le monde magnifique :

Fausse rumeur suivie est parfois bénéfique.

 

 

JCP 02 2018  Revu et complété pour Les Impromptus Littéraires

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28 septembre 2019

LES TONTONS FLINGUEURS

 

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Michel Audiard

 

Dialogues du film Les Tontons Flingueurs

 

                     Authenticité parfaite non garantie : le texte récupéré, d’une syntaxe souvent approximative, a été corrigé pour le rendre acceptable mais, malgré efforts et relectures, des erreurs peuvent encore subsister.

Des images du film ont été ajoutées car : « - Et à quoi bon un livre sans images… » (Alice sous la plume de Lewis Carroll).

JCP

DISTRIBUTION

 

Lino Ventura : Fernand Naudin

Bernard Blier : Raoul Volfoni

Francis Blanche : Maître Folace, le notaire de Louis « le Mexicain »

Sabine Sinjen (VF : Valérie Lagrange3) : Patricia, la fille de Louis « le Mexicain »

Claude Rich : Antoine Delafoy, le petit ami de Patricia

Robert Dalban : Jean, le majordome

Jean Lefebvre : Paul Volfoni, le frère de Raoul

Horst Frank : Théo

Venantino Venantini (VF : Charles Millot3) : Pascal

Mac Ronay (VF : André Weber3) : Bastien, le cousin germain de Pascal

Charles Régnier (VF : Michel Dupleix3) : Tomate

Pierre Bertin : Adolphe Amédée Delafoy, le père d'Antoine

Jacques Dumesnil : Louis « le Mexicain »

Paul Mercey : Henri

Dominique Davray : Madame Mado

Henri Cogan : Freddy

Georges Nojaroff : Vincent

Yves Arcanel : le contremaître

Charles Lavialle : le chauffeur taxi

Anne Marescot : l'amie de Patricia

Philippe Castelli : le tailleur

Marcel Bernier : Léon

Jean-Pierre Moutier : Le jeune homme invité en retard

Jean Luisi : un tueur à la mitraillette

Jean-Louis Castelli : le photographe du mariage

Béatrice Delfe : une invitée de Patricia

Jean-Michel Derot : un invité de Patricia

Françoise Borio : une invitée de Patricia

Paul Meurisse : Caméo du commandant Théobald Dromard, « Le Monocle », personnage d'un autre film de Lautner.

Parution du film : 1963.

 

Mr Fernand (Lino Ventura) :

« Les cons ça ose tout ! C’est même à ça qu’on les reconnaît ».

 

 

                       Sortie de l’entreprise, à Montauban. Départ de Mr Fernand pour Paris

Mr Fernand 

C'est quand même pas la première fois, non ?

 

Le 1er employé

J'dis pas que c'est la première fois que vous montez à Paris Mr Fernand, j'dis que ça tombe mal. Si le vent est frisquet, vous avez une couverture à l'arrière et Germaine a mis du thé dans le thermos.

 

Mr Fernand 

Et pourquoi pas de la quinine et un passe-montagne ? On croirait vraiment que je pars au Tibet.

 

Le 2ème employé 

Au revoir Mr Naudin. 

 

Mr Fernand 

Au revoir Gustave. 

 

Le 1er employé 

Mr Fernand, la foire battra pas son plein avant dimanche, si vous pouviez quand même être là… 

 

Mr Fernand 

Je t'ai déjà dit que j'en avais pour 48 heures maximum, et puis enfin bon Dieu quoi, vous avez quand même pas besoin de moi pour aligner 10 tracteurs dans un champ non ? Hein ?  ... Tâchez plutôt qu'elle tombe pas en panne comme la dernière fois. 

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Le 1er employé 

Qu'est ce qui a été en panne ? 

 

Mr Fernand 

La dépanneuse. 

 

Le 1er employé 

Oh ! Mr Fernand ... 

 

                       Monologue de Mr Fernand 

Mr Fernand 

Louis de retour : présence indispensable. "présence indispensable" après 15 ans, y'en a qui poussent un peu quand même. 15 Ans d'interdiction de séjour ; pour qu'il abandonne ses cactus et qu'il revienne à Paris, faut qu'il lui en arrive une sévère au vieux Louis ; ou qu'il ait besoin de mon pognon, ou qu'il soit tombé dans une béchamel infernale. 

 

                      Au bowling 

Henri 

Eh bien ma vieille, tu nous fais attendre, la route a pas été trop toc ? 

 

Mr Fernand 

Ben, suffisamment. 

 

Henri 

Ça fait plaisir de te revoir, le Mexicain commençait à avoir des impatiences. 

 

Mr Fernand 

La preuve qu'il est revenu, c'est pas un char. 

 

Henri 

Oh ben, je me serais pas permis. 

 

Mr Fernand 

Ça fait quand même une surprise non ? 

 

Henri 

Les surprises, t'es peut être pas au bout, viens ! 

 

                      Dans la chambre 

 

Henri (au garde du corps)  

C'est Fernand ! 

 

Le garde du corps à Louis 

Mr Fernand est là ! 

 

Louis 

Qu'il entre, qu'il entre ! Et ben c'est pas trop tôt, je croyais que t'arriverais jamais ou bien que t'arriverais trop tard. 

 

Mr Fernand 

Tu sais, 900 bornes, faut quand même les tailler. 

 

Louis 

Ça fait quand même plaisir de te revoir, vieux voyou ! 

 

Mr Fernand 

A moi aussi ... 

 

Louis 

Et j'ai eu souvent peur de clamser là-bas au milieu des macaques sans avoir jamais revu une tronche amie, et c'est surtout à la tienne que je pensais. 

 

Mr Fernand 

Tu sais moi aussi c'est pas l'envie qui me manquait d'aller te voir, mais on fait pas toujours ce qu'on veut. Et toi ? J'ai pas entendu dire que le gouvernement t'avait rappelé, qu'est ce qui t'a pris de revenir ? 

 

Au toubib 

Merci toubib, merci pour tout. 

 

Louis à Henri 

Henri dis leur de monter... Henri, fais tomber 100 sacs au toubib !

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Mr Fernand 

Bon alors ? Qu'est ce qui se passe Louis ? 

 

Louis 

Je suis revenu pour canner ici et pour me faire enterrer à Pantin avec mes vioques. Les Amériques c'est chouette pour prendre du carbure, on peut y vivre aussi à la rigueur, mais question de laisser ses os, y'a que la France. Et je décambute bêtement, et je laisse une mouchette à la traîne, Patricia, c'est d'elle que je voudrais que tu t'occupes. 

 

Mr Fernand 

Eh ben dis donc, t'en as de bonnes toi ! 

 

Louis 

T'as connu sa mère, Suzanne "Beau sourire" ? 

 

Mr Fernand 

T'es marrant dis donc c'est plutôt toi qui l'as connue. 

 

Louis 

Au point de vue oseille je te laisse de quoi faire ce qu'il faut pour la petite. J'ai des affaires qui tournent toutes seules ; maître Folace, mon notaire, t'expliquera. Bah, tu sais combien ça laisse une roulette, 60% de velours. 

 

Mr Fernand 

Et sur le plan des emmerdements, 36 fois la mise. Ah, écoute Louis, ta môme, tes affaires, tout ça c'est bien gentil mais... Moi aussi j'ai mes affaires, tu comprends ? Et les miennes en plus, elles sont légales. 

 

Louis 

Ouais, j'ai compris : les potes, c'est quand tout va bien. 

 

Mr Fernand 

Ca va pas toi, dis ? Hein ? J'ai pas dit ça ! 

 

Louis 

Non, non, t'as pas dit ça, t'as pas dit ça mais tu livrerais ma petite Patricia aux vautours ; oh, mon petit ange... 

 

Mr Fernand 

Ton petit ange ton petit ange, hein ? 

 

Louis 

Oui, oh, maintenant que t'es dans l'honnête, tu peux pas savoir le nombre de malfaisants qu'il existe, le monde en est plein. Ils vont me la mettre sur la paille, ma petite fille. On va la dépouiller et on va tout lui prendre. Je l'avais faite élever chez les sœurs, apprendre l'anglais enfin ... Tout. Résultat : elle finira au tapin, et ce sera de ta faute, t'entends ? Ce sera de ta faute. 

 

Mr Fernand 

Ecoute, arrête un peu hein ? Depuis plus de vingt piges que je te connais, je te l'ai vu faire 100 fois ton guignol alors hein ? Et à propos de tout : de cigarettes, de came, de nanas, ça toujours été ton truc à toi. Et une fois je t'ai même vu chialer, alors tu vas pas me servir ça à moi non ? 

 

Louis 

Si !! Ben, tu te rends pas compte, saligaud, qu'elle va perdre son père, Patricia ; que je vais mourir ? 

 

Mr Fernand 

J'te connais, t'en est capable. Voilà dix ans que t'es barré, tu reviens et je laisse tout tomber pour te voir et c'est pour entendre ça ? Et moi comme une pomme .... 

 

                    On frappe à la porte 

 

Mr Fernand 

Entrez ! 

 

Louis 

Ben dis donc Théo, t'aurais pu monter tout seul ? 

 

Théo 

Si cette présence doit vous donner de la fièvre... 

 

Louis 

Oui, chez moi quand les hommes parlent, les gonzesses se taillent. 

 

L'ami de Théo (probable homosexuel non désiré par Louis)

Je t'attends en bas, à tout de suite... 

 

Louis 

Voilà je serai bref. Je viens de céder mes parts à Fernand ici présent. C'est lui qui me succède. 

 

Raoul Wolfoni 

Mais, tu m'avais promis de m'en parler en premier ! 

 

Louis 

Exact ! J'aurais pu aussi organiser un référendum, mais j'ai préféré faire comme ça. Pas d'objections ? Parce que moi j'ai rien d'autre à dire. Je crois que tout est en ordre, non ? 

 

                    Les autres sortent de la pièce 

 

Louis 

Pascal ? Pascal ? 

 

Mr Fernand 

Oh Louis, ben Louis ? Quoi ? Merde, Pascal ! 

 

Louis 

Je vais plus vous retenir longtemps. 

 

Mr Fernand 

Déconne pas Louis ! 

 

Louis 

Tu sais de quoi je parle. 

 

Mr Fernand 

Tu veux pas que j'ouvre la fenêtre un petit peu ? Hein ? Merde. Regarde, il fait jour. 

 

Louis 

D'ici... On voit ... Que le ciel ! Mais je m'en fous du ciel ... J'y serai un petit homme. Moi ce qui m'intéresse ... C'est la rue. Et ils m'ont filé directement de l'avion dans l'ambulance ... J'ai rien pu voir. Ça a dû drôlement changer hein ? 

 

Mr Fernand 

Tu sais, pas tellement quoi ! 

 

Louis 

Raconte quand même ! 

 

Mr Fernand 

Eh ben ... C'est un petit matin comme tu les aimes ... Comme on les aimait quoi ... Les filles sortent du Lido, tiens ! Pareil qu'avant. Tu te souviens? C'est à c't'heure-là qu'on emballait.

 

                      Au bowling 

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Mr Fernand 

Si un jour on m'avait dit qu'il mourrait dans son lit celui-là… 

 

Thibault 

(Tirade en allemand) ... IVième siècle avant Jésus-Christ. 

 

Henri 

On est ... On vit ... On trépasse ...c'est comme ça pour tout le monde. 

 

Raoul Wolfoni 

Pas forcément ! Enfin, je veux dire : on meurt pas forcément dans son lit ! Ben voyons ! 

 

Mr Fernand à Henri 

Dis donc, j'tiens plus en l'air moi, t'aurais pas une bricole à grignoter là. C'est à toi ça? (cigarettes) 

 

Henri 

Sers-toi ! 

 

Raoul Wolfoni 

Y'a vingt piges le Mexicain, tout le monde l'aurait donné à cent contre un : flingué à la surprise, mais c't'homme-là, ce qui l'a sauvé : c'est sa psychologie. 

 

Paul Wolfoni 

Tout le monde est pas forcement aussi doué. 

 

Pascal 

La psychologie, y'en a qu'une : défourailler le premier ! 

 

Théo 

C'est un peu sommaire, mais ça peut être efficace. 

 

Raoul Wolfoni 

Et le Mexicain, ça été une épée, un cador; moi je suis objectif, on parlera encore de lui dans cent ans. Seulement, faut bien reconnaître qu'il avait décliné, surtout de la tête. 

 

Paul Wolfoni 

C'est vrai que sur la fin, il disait un peu n'importe quoi. 

 

Raoul Wolfoni 

Il avait comme des vapes, des caprices d'enfants. 

 

Mr Fernand à Henri 

Merci Henri. 

 

Raoul Wolfoni 

Enfin, toi qu'y a causé en dernier, t'as sûrement remarqué ? 

 

Mr Fernand 

Remarqué quoi ? 

 

Raoul Wolfoni 

T'as quand même pas pris au sérieux cette histoire de succession ? 

 

Mr Fernand 

Pourquoi ? Fallait pas ? Ben, j'ai eu tort. 

 

Paul Wolfoni 

Ah ! Et voilà ! Tu vois Raoul, c'était pas la peine de s'énerver, monsieur convient. 

 

Raoul Wolfoni 

Y'en a qui abuseraient de la situation, mais mon frère et moi c'est pas notre genre. Qu'est-ce qu'on peut faire qui t'obligerait ? 

 

Mr Fernand 

Décarrer d'ici. J'ai promis à mon pote de m'occuper de ses affaires. Seulement puisque je vous dis que j'ai eu tort. Seulement tort ou pas tort, maintenant, c'est moi le patron. Voila. 

 

Henri (lui tendant le tél.) 

Pascal !! 

 

Pascal au tél.

Oui ? 

 

Paul Wolfoni 

Ecoute : on te connaît pas. Mais laisse-nous te dire que tu te prépares des nuits blanches, des migraines, des nervousses brékdones comme on dit de nos jours. 

 

Mr Fernand 

J'ai une santé de fer. Voilà quinze ans que je vis à la campagne, que je me couche avec le soleil, et que je me lève avec les poules. 

 

Henri 

Y'a du suif chez Tomate, trois voyous qui chahutent la partie ; les croupiers ont les foies pour la caisse, ils demandent de l'aide. 

 

Mr Fernand 

Ça arrive souvent ? 

 

Théo 

Jamais ! 

 

Pascal 

Ça doit pouvoir se régler à l'amiable. 

 

Henri 

Si tu tiens à regagner ta province rapido, t'auras intérêt à aller voir, ce serait toujours ça de gagné, c'est sur ton chemin. 

 

Henri 

Oh ! Les Wolfoni. T'inquiète pas ! 

 

Théo 

"La bave du crapaud n'empêche pas la caravane de passer". 

 

Mr Fernand 

Tchao ! Dis donc ça te gêne pas qu'on y aille ensemble ? 

 

Pascal 

C'est pas que vous me gênez Mr Fernand, mais je ne sais pas si ça va bien vous plaire… 

 

Mr Fernand 

Ben ça, je te le dirai ! 

 

L'ami de Théo 

A ton avis, c'est un faux caïd ou un vrai branque ? 

 

Théo 

Pour moi, ce n'est rien du tout. Un coup de téléphone, et dix minutes après ... Il existe plus. 

 

                                Pascal et Mr Fernand dans la voiture en chemin pour rejoindre le casino de Tomate 

Pascal 

J'admets qu'ils ont l'air de deux branques, mais je n'irais pas jusqu'à m'y fier, non ? C'est quand même des spécialistes. Le jeu, ils ont toujours été là-dedans les Wolfoni bernés : à Naples, à Las Vegas, partout où il y a des jetons à racler, ils tenaient les râteaux hein ?

 

Mr Fernand 

Mais ... Et l'autre là ? Le coquet ? 

 

Pascal 

L'ami fritz ? Il s'occupe de la distillerie clandestine. 

 

Mr Fernand 

C'est quand même marrant les évolutions. Quand je l'ai connu le Mexicain, il recrutait pas chez les Teutons. 

 

Pascal 

Vous savez ce que c'est non ? L'âge, l'éloignement... A la fin de sa vie, il s'était penché sur le reclassement des légionnaires. 

 

Mr Fernand 

Ah ! Si c'est une œuvre, alors là !! Là, c'est autre chose. 

 

                       Chez Tomate

 

Pascal 

Voilà, ici c'est chez Tom Hatt. 

 

Mr Fernand 

Je m'attendais à quelque chose de plus important ; mais c'est un clapier ! 

 

Pascal 

D'après Tom Hatt, ce qui passionne le joueur c'est le tapis vert, ce qui il y a autour, il s'en fout, il voit même pas. 

 

                       Une voiture arrive 

Pascal 

Planque-toi ! 

 

                        Une rafale de mitraillette tirée de la voiture, Pascal riposte, la voiture va au fossé.

 

Pascal 

A l'affût sous les arbres, ils auraient eu leur chance, seulement de nos jours il y a de moins en moins de techniciens pour le combat à pied, l'esprit fantassin n'existe plus ; c'est un tort. 

 

Mr Fernand 

Et c'est l'œuvre de qui d'après toi, des Wolfoni ? 

 

Pascal 

Ce serait assez dans leurs sales manières ; Mr Fernand ? Je serais d'avis qu'on aborde mollo, des fois qu'on serait encore attendus... Mais, sans vous commander, si vous restiez un peu en retrait... Hein ? 

 

Mr Fernand 

Ouais, n'empêche qu'à la retraite de Russie, c'est les mecs qu'étaient à la traîne qu'ont été repassés.

 

                      Chez Tomate (intérieur)

Tomate

C'est toi qui fais tout ce foin ? 

 

Pascal 

Je m'excuse. Mr Fernand, le nouveau taulier. 

 

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Tomate

J'étais pas au courant. 

 

Pascal 

Comme ça, tu l'es ! 

 

Tomate

Je suis Tomate, le gérant de la partie. 

 

Mr Fernand 

Bonjour. 

 

Tomate

Enchanté, mais qu'est-ce que c'était que cette fusillade ? On ne se serait pas permis de vous flinguer sur le domaine. 

 

Mr Fernand 

Eh ben, on s'est permis. 

 

Pascal 

Tomate ? 

 

Tomate 

Oui ? 

 

Pascal 

Tu devrais envoyer Freddy faire un tour ; y'a une charrette dans le parc avec deux gars dedans, ça fait désordre ... Où sont les autres ? 

 

Tomate

Quels "autres" ? 

 

Pascal 

Les mecs qui faisaient du scandale. 

 

Tomate

Du scandale ici ? Mais j'aimerais comprendre, 

 

Pascal 

Moi aussi. 

 

Mr Fernand 

Mais c'est pas vous qui avez téléphoné ? 

 

Tomate t

La nuit était tout ce qu'il y a de normal. 

 

Pascal 

Qu'est-ce que c'est que cette embrouille ? 

 

Mr Fernand 

Le numéro d'Henri ? 

 

Pascal 

Mazac 44 05.   

                    

              Au bowling 

 

Mr Fernand réfléchit devant le cadavre d’Henri.

Maintenant, Henri, y peut plus expliquer les choses à personne ... Trois morts subites en moins d'une demi-heure ça part sévère la voie de succession.

 

             Mr Fernand et Pascal rentrent chez le Mexicain 

Pascal 

Le Mexicain l'avait achetée en viager à un procureur à la retraite. Après trois mois l'accident bête ... Une affaire ! 

 

Jean 

Welcome sir, my name is John ! 

 

Mr Fernand 

 

Pascal 

Il est mort, il y a deux heures. On aurait pu être là plus tôt mais on a été retardés. Des espèces de contestations ; et puis ... Henri s'est fait descendre. 

 

Maître Folace 

Les Wolfoni ! Quand le lion est mort, les chacals se disputent l'empire. Enfin, on ne peut pas demander plus aux Wolfoni qu'au fils de Charlemagne. Ah ! Maître Follas, notaire. 

 

Mr Fernand 

Bonjour monsieur. 

 

Maître Folace 

Heureux de vous accueillir, j'aurais préféré bien sûr que ce soit dans d'autres circonstances.  Votre chambre est prête : le mexicain avait donné des ordres. 

 

Mr Fernand 

Eh bien, vous êtes gentil, je vous remercie, mais ... ce qui m'arrangerait surtout, c'est si on pouvait régler nos affaires dans la journée. 

 

Maître Folace 

Vous étiez l'ami de Louis depuis longtemps ? 

 

Mr Fernand 

Depuis toujours. 

 

Jean 

Mademoiselle va avoir du chagrin. 

 

Maître Folace 

Ah non ... Stop ... Sujet interdit, attention messieurs, pas de fausse note, la volonté du défunt est formelle : pour Patricia, le plus longtemps possible, son papa se porte comme un charme. Il joue les santors quelque part dans les sierras mexicaines, mal desservies par la poste, ce qui explique son silence. 

 

Pascal 

Bon, je dois partir. Maître Follas sait toujours où me joindre, j'habite chez ma mère. 

 

Mr Fernand 

Oui merci, 

 

Maître Folace 

Je suis bien content que vous soyez là vous savez ? Parce que moi avec la petite, j'y arrive plus. C'est peut-être parce que je la connais depuis trop longtemps. Pensez, c'est moi qui l'ai tenu sur les fonts baptismaux.

 

Jean 

Y'avait une belle cérémonie, mademoiselle était déjà ravissante. 

 

Maître Folace 

Dites-moi mon ami, si vous montiez les bagages de Mr Naudin ? 

 

Jean 

Yes sir 

 

Mr Fernand 

Dites moi, si ça vous fait rien, j'aimerais bien qu'on aborde un p'tit peu les choses sérieuses.  Parce qu'après tout une gamine c'est bien beau ça mais faut quand même pas s'en faire pour ça non, on est bien d'accord ? 

 

Maître Folace 

Ah mais moi je ne m'en fais pas, je ne m'en fais plus. Maintenant qu'vous êtes là, c'est vous que ça regarde. 

 

Mr Fernand 

Comment ça moi ? 

 

Maître Folace 

Eh ben ? Vous avez accepté de vous occuper d'elle non ? 

 

Mr Fernand 

Ben oui. 

 

Maître Folace 

A la bonne votre mon cher. Vous allez connaître tout ce que j'ai connu : les visites aux directrices, les mots d'excuses, les billets de renvoi ... 

 

Mr Fernand 

Vous allez quand même pas dire que mademoiselle Patricia s'est fait éjecter, non ? 

 

Maître Folace 

Mademoiselle n'a jamais tenu plus de six mois ; juste le temps d'user les patiences. Oui, vraiment, je suis content que vous soyez là. 

 

Mr Fernand 

Pas pour longtemps, parce que ça va changer vite, c'est moi qui vous le dis ; la boîte que je vais lui trouver, va falloir qu'elle y reste, croyez-moi ! Ou sinon, je vais la filer chez les vraies sœurs, les vraies, pension au bagne avec le réveil au clairon et tout le toutim, non mais sans blague… 

 

Maître Folace 

Eh bien, vous le lui direz à elle.

Les-Tontons-Flingueurs

 

Mr Fernand 

J'vais lui dire, et puis tout de suite. Où est-elle ? 

 

Maître Folace 

Elle dort. Elle a organisé une petite sauterie qui nous a entraînés jusqu'à trois heures du matin. 

 

Jean 

Your room is ready sir ! 

 

Maître Folace 

Il veut dire que votre chambre est prête. 

 

Mr Fernand 

Ah bon. Dites donc, il picole pas un peu votre British ? 

 

Maître Folace 

Oh la la ! Et puis il est pas plus British que vous et moi ; c'est une découverte du Mexicain. 

 

Mr Fernand 

Il l'a trouvé où ? 

 

Maître Folace 

Ici, il l'a même trouvé devant son coffre-fort. Y'a dix-sept ans de ça. Avant d'échouer devant l'argenterie, l'ami Jean avait fracturé la commode louis XV. Le Mexicain lui est tombé dessus juste au moment où l'artiste allait attaquer les blindages au chalumeau. 

 

Mr Fernand 

Eh bien, je vois d'ici la petite scène. 

 

Maître Folace 

Vu ses principes, le patron pouvait pas le donner à la police. Il a accepté de régler lui-même les dégâts. Résultat : Jean est resté ici trois mois au pair comme larbin, comme larbin pour régler la petite note. Et puis, la vocation lui est venue, le style aussi, peut être également la sagesse. Dans le fond, nourri, logé, blanchi, deux costumes par an, pour un type qui passait la moitié de sa vie en prison ... 

 

Mr Fernand 

Il a choisi la liberté quoi ! 

 

Patricia 

Oh, c'est drôle, je vous voyais plus grand, plus bronzé, mais c'est pas grave ; vous êtes bien l'oncle Fernand ? 

 

Mr Fernand 

Ben ... Oui. 

 

Patricia 

On pourrait peut-être s'embrasser ? Ça se fait. 

 

Mr Fernand 

Ah bon ben alors ... Si ça se fait, allons-y ! Dis-donc, heureusement que je viens de me raser. 

 

Patricia 

Papa m'avait annoncé votre arrivée. 

 

Mr Fernand 

Quand ça ? 

 

Patricia 

Dans sa dernière lettre, il y a bien un mois. Ça vous étonne ? 

 

Mr Fernand 

Eeeuh ... Non.

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Patricia 

Y'avait trois pages, rien que sur vous : vos aventures, vos projets, sans compter tout ce que vous avez fait pour lui. 

 

Mr Fernand 

Dis-moi, tu sais, j'aimerais bien avoir un petit peu de thé et du pain, du beurre et peut être des œufs au bacon aussi. Tu pourrais pas t'occuper de ça en bas ? 

 

Patricia 

Du thé à sept heures du soir ? 

 

Mr Fernand 

C'est à dire qu'en ce moment, j'suis un tantinet décalé dans mes horaires, oui. 

 

Patricia 

Ah bon ! Oh ! Au fait, ça a dû être quelque chose la fois où vous l'avez sorti du fleuve ? 

 

Mr Fernand 

Qui ça ? 

 

Patricia 

Ben papa. Il m'annonçait dans sa lettre : "Fernand m'a sorti d'un drôle de bain". Ce qu'il a oublié de me dire, c'est quel fleuve c'était ? 

 

Mr Fernand 

Écoute, sois gentille, moi je meurs de fin, alors va t'occuper de mon petit encas, tu veux ? 

 

Patricia 

Vous ne voulez pas me répondre ? 

 

Mr Fernand 

Mais c'est pas que je veux pas, mais comment tu veux que je m'en rappelle moi, hein ? Là bas des fleuves t'as que ça, à droite, à gauche, devant, derrière, partout, et bourrés de crocodiles en plus, voilà t'es contente maintenant ? Bon alors maintenant va, et laisse-moi finir ma toilette, et puis on parlera après hein ? Parce que tu t'en doutes Patricia, faut quand même qu'on parle. 

 

Patricia 

Oui, mon oncle. 

 

Mr Fernand 

Qu'on parle de choses sérieuses. 

 

Patricia 

Oui Tonton. Ça ne vous ennuie pas que je vous appelle Tonton ? Vous en avez tué beaucoup ? ... Des crocodiles ; et là-bas y'a que ça, devant, derrière, à gauche, à droite, partout ! Bon, eh bien, je vais m'occuper de votre thé. 

 

Maître Folace 

Puisque la fermeté a l'air de vous réussir je vais vous donner l'occasion de vous distinguer. 

 

Mr Fernand 

A propos de quoi ? 

 

Maître Folace 

D'argent ! D'argent qui ne rentre pas. Depuis deux mois les Wolfoni n'ont pas versé les redevances de la péniche. Tom Hatt a plus d'un mois de retard, et Théo etc... 

 

Mr Fernand 

Mais qu'est-ce que c'est ? Une révolte ? 

 

Maître Folace 

Non sire, une révolution ! Personne ne paie plus rien ! 

 

Mr Fernand 

Non mais, ces mecs auraient pas la prétention d'engourdir le pognon de ma nièce, non ? 

 

Maître Folace 

On dirait.

 

Mr Fernand 

Le Mexicain est au courant. 

 

Maître Folace 

Ah non non surtout pas ! C'était un homme à tirer au hasard sans discernement, alors les ragots dans la presse, si c'était tombé sous les yeux de la petite, vous voyez ça d'ici ! 

 

Mr Fernand 

Ouais, c'que j'vois surtout, si on doit arriver à flinguer, vous préférez que ce soit moi qui m'en charge, c'est ça ? 

 

Maître Folace 

Un tuteur, c'est pas pareil 

 

Mr Fernand 

Ça se guillotine aussi bien qu'un papa ! 

 

Maître Folace 

Mais qui vous demande d'intervenir personnellement ? Nous avons Pascal. Je le convoque ou pas ? 

 

Mr Fernand 

Si je devais pas être à la foire d'Avignon dans 48 heures, j'dirais non, mais je suis pris par le temps. Et puis je reconnais que c'est jamais bon de laisser dormir les créances, et surtout de permettre au petit personnel de rêver. 

 

Antoine Delafoy 

Vous parlez de rêver, rêvez-vous en couleur ? Antoine Delafoy, le plus respectueux, le plus ancien, le plus fidèle ami de Patricia. Je vous connais monsieur et je vous admire. Patricia vous évoque vous cite vous vante en toute occasion, vous êtes le gaucho, le santor des pampas, l'oncle légendaire ... 

 

Mr Fernand 

Et moi, elle ne m'a jamais parlé de vous.

 

Antoine Delafoy 

Elle n'a pas eu le temps, ça ne fait rien, je ferai donc mon panégyrique moi-même, c'est parfois assez édifiant et souvent assez drôle, car il m'arrive de m'attribuer des mots qui sont en général d'Alphonse Halley et des aventures puisées dans la vie des hommes illustres. 

 

Mr Fernand 

Il est toujours comme ça ? 

 

Patricia 

Absolument pas ! C'est son côté agaçant, il faut qu'il parle ; en vérité c'est un timide. Je suis sûre que vous serez séduit quand vous le connaîtrez mieux. 

 

Mr Fernand 

Parce qu'en plus, Mr séduit.

 

Antoine Delafoy 

Je ne séduis pas : j'envoûte ... Let me do it Jean (En parlant du Whisky) 

 

Jean 

Thank you sir 

 

Antoine Delafoy 

Pour en revenir à vos rêves en couleur, savez-vous que Borowski les attribue au phosphore qui est contenu dans le poisson ? Moi je préfère m'en tenir à Freud, c'est plus rigolo. Qu'est-ce que vous en pensez ? 

 

Mr Fernand 

Rien. Je ne rêve pas en couleur je ne rêve pas en noir, je ne rêve pas du tout. Je n'ai pas le temps. 

 

Antoine Delafoy (parlant du whisky) 

Je vous déconseille l'eau, ce serait un crime, il a dix ans d'âge. 

 

Patricia 

Tonton est débordé par ses affaires. 

 

Antoine Delafoy 

Vous viendrez bien avec nous demain soir. 

 

Mr Fernand 

Et où ça ? 

 

Antoine Delafoy 

Il demande où ça ? Mon dieu qu'il est drôle. Franck Emile jouera pour la première fois Bliel.  Corelli, Beethoven, Chopin, tout ça c'est très dépassé, c'est très con, mais avec Bliel : ça peut devenir féroce, tigresque. Bref, tout le monde y sera. 

 

Mr Fernand 

D'accord, d'accord, je sais que c'est la coutume d'emmener l'oncle de province au cirque. Je vous remercie d'ailleurs d'y avoir pensé, mais vous irez sans moi. Moi demain à sept heures je ne serai pas loin de Montauban, quant à mademoiselle Patricia, elle sera à ses études, nous sommes bien d'accord Patricia ? 

 

Patricia

Oui Tonton ! 

 

Antoine Delafoy 

J'crois que t'as raison, faut pas le brusquer. 

 

Mr Fernand 

Qu'est ce qui se passe encore ? 

 

Maître Folace 

Notre ami va se faire un plaisir de vous l'expliquer ... 

 

Pascal 

Les Wolfoni ont organisé à la péniche une petite réunion des cadres, façon meeting si vous voyez ce que je veux dire, enfin quoi, on parle dans votre dos. 

 

Mr Fernand 

Et tu tiens ça d'où ? 

 

Pascal 

Je peux pas le dire, j'ai promis, ce serait mal.  

 

Mr Fernand 

Alors ? 

 

Maître Folace 

Eh bien, y'a deux solutions : ou on se dérange ou on méprise. Oui, évidemment, n'importe comment, une tournée d'inspection ne peut jamais nuire, bien sûr ! 

 

Mr Fernand 

Eh bien, on va y aller ! 

 

Pascal 

Mr Fernand ? Y'a peut-être une place pour moi dans votre auto, des fois que la réunion devienne houleuse ; j'ai une présence tranquillisante... 

 

Patricia 

Vous préférez le foie gras pour commencer ou pour finir ? 

 

Mr Fernand 

C'est à dire que je préférerais demain : j'suis obligé de sortir. Un conseil d'administration ... 

 

Antoine Delafoy 

Quoi ? Vous n'allez pas dîner avec nous ? Moi qui venais de dire à Jean de monter du champagne…

 

Mr Fernand 

Votre invitation me bouleverse ! Bon appétit quand même ! 

 

Antoine Delafoy 

C'est du bidon ! 

 

Patricia 

Sûrement pas. Il vient de Strasbourg, on le paie un prix fou... 

 

Antoine Delafoy 

Non, je parle du conseil d'administration de ton oncle. Si tu veux mon avis, l'oncle va courir la gueuze. 

 

Patricia 

Tu crois ? 

 

                 A l'intérieur de la péniche

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Raoul Wolfoni 

Voilà quinze ans qu'on fait le trottoir pour le Mexicain, j'ai pas l'intention de continuer à tapiner pour son fantôme. 

 

Mme Lano 

Le trottoir, le tapin, c'est drôle ça ? On croirait que tu cherches le mot qui blesse.

 

Théo 

C'est des images.

 

Mme Lano 

Les images, ça m'amusait quand j'étais petite, j'ai passé l'âge ! J'dis pas que Louis était toujours très social, non, il avait l'esprit de droit. 

 

Tomate

Oh, dis eh ! 

 

Mme Lano 

Quand tu parlais augmentation ou vacances, il sortait son flingue avant que t'aies fini. Mais il nous a tout de même apporté à tous la sécurité. 

 

Raoul Wolfoni 

Ramasser les miettes, vous appelez ça la sécurité vous ? Vous savez combien il nous a coûté le Mexicain en quinze ans ? Vous savez combien qu'il nous a coûté ?? Oh, dis leur Paul, moi j'peux plus. 

 

Paul Wolfoni 

A 500 sacs par mois, rien que de loyer, ça fait 6 briques par an : 90 briques en 15 ans. 

 

Raoul Wolfoni 

Plus 30 briques de moyenne par an sur le flambe. Vous savez à combien on arrive : à un demi-milliard! Et toi pareil pour la petite ferme. Ben, dis que c'est pas vrai ! 

 

Tomate 

J'ai rien dit ! 

 

Raoul Wolfoni  

Ben moi j'dis que j'lâcherai plus une thune ! Et j'vous invite tous à en faire autant. 

 

Théo 

Vous invitez, vous invitez ... C'est très aimable, mais il y a des invitations ... 

 

Raoul Wolfoni 

Qu'est ce qui te gène toi ? 

 

Théo 

Le climat : trois morts depuis hier, si ça doit tomber comme à Stalingrad... Une fois ça suffit.  J'aime autant garder mes distances. 

 

Raoul Wolfoni 

Dis donc, t'essaierais pas de nous faire porter le chapeau des fois ? Faut le dire tout de suite, hein : Mr Raoul vous avez buté Henri, vous avez même buté les deux autres mecs ; vous avez peut-être aussi buté le Mexicain, puis aussi l'archiduc d'Autriche... 

 

    Pascal, Mr Fernand et maître Folace sur le pont de la péniche. 

Pascal 

Eh ? Léo, c'est moi, Pascal.

 

Léo 

J'arrive, qui est avec toi ? 

 

Pascal 

Je suis avec le notaire. 

 

Léo 

Tu me dis que vous êtes deux, vous êtes trois ... 

 

Pascal 

J'annonce les employés, pas le patron... 

 

Léo 

Possible, mais j'attends un ordre de Mr Raoul.

 

                 Mr Fernand envoie, d'un coup de poing, Léo à l’eau 

 

Maître Folace 

C'est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases ... 

 

Pascal 

Allons ! 

 

                        Dans la péniche 

Raoul Wolfoni 

Si vous marchez tous avec moi, qu'est-ce qu'il fera votre Fernand, un procès ? 

 

                    On frappe à la porte... 

 

Maître Folace 

Bonsoir messieurs ! Madame ! 

 

Raoul Wolfoni 

J'croyais pas t'avoir invité ... 

 

Mr Fernand 

Mais t'avais pas à le faire, j'suis chez moi. Qu'est-ce que t'organises ? Un concile ? Tu permets ? 

 

Raoul Wolfoni 

Je les avais réunis pour décider ce qu'on faisait pour le Mexicain, rapport aux obsèques. 

 

Mr Fernand 

Si c'est des obsèques du Mexicain dont tu veux parler, c'est moi que ça regarde ; maintenant si c'est celles d'Henri ... Tu pourrais peut être les prendre à ta charge. 

 

Raoul Wolfoni 

Non, ça va pas recommencer, j'vais pas encore endosser le massacre. 

 

Mr Fernand 

On parlera de ça un peu plus tard. Pour l'instant on a d'autres petits problèmes à régler, priorités aux affaires. Je commence par le commencement. Honneur aux dames. Mme Mado peut être ? 

 

Mme Lano 

Elle même. 

 

Mr Fernand 

Chère madame, Maître Folace m'a fait part de quelques ... Pffff .... Quelques embarras dans votre gestion, momentanés j'espère. Souhaiteriez-vous nous fournir quelques explications ? 

 

Mme Lano 

Les explications Mr Fernand, y'en a deux : récession et manque de main d'œuvre. Ce n'est pas que la clientèle boude, c'est qu'elle a l'esprit ailleurs. Le furtif, par exemple, a complètement disparu. 

 

Mr Fernand 

Le furtif ?

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Mme Lano  

Le client qui vient en voisin : bonjour mesdemoiselles, au revoir madame. Au lieu de descendre maintenant après le dîner, il reste devant sa télé, pour voir si par hasard il serait pas un peu l'homme du xxème siècle. Et l'affectueux du dimanche : disparu aussi. Pourquoi ? Pouvez-vous me le dire ? 

 

Mr Fernand 

Encore la télé ? 

 

Mme Lano 

L'auto Mr Fernand ! L'auto ! 

 

Mr Fernand 

Ah, mais dites-moi, vous parliez de pénurie de main d'œuvre tout à l'heure... 

 

Mme Lano 

Alors là Mr Fernand, c'est un désastre ! Une bonne pensionnaire, ça devient plus rare qu'une femme de ménage. Ces dames s'exportent, le mirage africain nous fait un tort terrible ; et si ça continue, elles iront à Tombouctou à la nage. 

 

Mr Fernand 

Bien je vous remercie madame Mado, on recausera de tout ça ... Qui est-ce le mec du jus de pomme ? 

 

Théo 

Ce doit être de moi dont vous voulez parler ! 

 

Mr Fernand 

Dis-moi, dans ta branche, ça va pas très fort non plus ! Pourtant du pastis vrai ou faux, on en boit encore ? 

 

Théo 

Moins qu'avant, la jeunesse française boit des eaux pétillantes, et les anciens combattants : des eaux de régime. Puis surtout il y a le whisky. 

 

Mr Fernand 

Et alors ? 

 

Théo 

C'est le drame ça, le whisky ... 

 

      A l'écart, Pascal et le garde de corps de Raoul Wolfoni discutent 

 

Bastien 

Dis donc je le connais pas celui-là. Il est nouveau ? 

 

Pascal 

C'est le petit dernier de chez Beretta. J'te le conseille pour le combat de près, et puis pour les coups à travers la poche, ou le métro ou l'autobus. Mais note, hein… faut en avoir l'usage, sinon, au prix actuel, on l'amortit pas 

 

Bastien 

Le prix passe la qualité reste, c'est pas l'arme de tout le monde, ça ! T'as eu ça par qui ? 

 

Pascal 

Par l'oncle Antonio. 

 

Bastien 

Le frère de Berthe ? 

 

Pascal 

Oui 

 

               Retour dans la salle de conférence de la péniche

 

Théo 

... Tout ça pour vous faire comprendre, Mr Fernand, que le pastis perd de l'adhérence chaque jour. Le client devient dur à suivre. 

 

Mr Fernand 

Oh tu sais, c'est un petit peu dans tous les domaines pareil, moi si je te parlais motoculture... Ouais enfin ! 

 

Mme Lano 

J'espère qu'il est encore chaud (le thé) 

 

Mr Fernand 

Merci 

 

Mr Fernand 

Bien, et maintenant à nous, dans ton secteur pas de problème, le jeu a jamais aussi bien marché. 

 

Raoul Wolfoni 

Que tu dis ! 

 

Mr Fernand 

C'qui vous chagrine, c'est la comptabilité, vous êtes des hommes d'action et je vous ai compris, et je vous ai arrangé votre coup.

 

Raoul Wolfoni 

T'arranges, t'arranges, et si on était pas d'accord ? 

 

Mr Fernand

Tu vas voir que c'est pas possible, j'ai adopté le système le plus simple, regarde ! On prend les chiffres de l'année dernière, et on les reporte.

 

Tomate 

L'année dernière, on a battu des records ! 

 

Mr Fernand 

Et bien vous les égalerez cette année ! Vous avez l'air en pleine forme là ? Gais, entreprenants, dynamiques ... 

 

Raoul Wolfoni 

Et en plus, tu nous charries, c'est complet. 

 

Mr Fernand 

Pascal ? 

 

Pascal 

Oui Mr Fernand 

 

Mr Fernand 

Tu passeras à l'encaissement chez ces messieurs sous huitaine 

 

Raoul Wolfoni 

Et si jamais on paye pas, tu nous butes ?

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Pascal 

Mr Raoul ... 

 

Mr Fernand 

Bien, messieurs, il ne me reste plus qu'à vous remercier de votre attention. 

 

Raoul Wolfoni 

Bastien ! Accompagne ces messieurs ! 

 

                Pascal, Mr Fernand et maître Folace quittent la salle 

 

Mme Lano 

Toi Raoul Wolfoni, on peut dire que t'en es… 

 

Raoul Wolfoni 

Un quoi ? 

 

Mme Lano 

Un vrai chef. 

 

Raoul Wolfoni 

Mais y connaît pas Raoul ce mec ? Y va avoir un réveil pénible, j'ai voulu être diplomate à cause de vous tous, éviter que le sang coule, mais maintenant c'est fini, j'vais le travailler en férocité, l'faire marcher à coup de latte, à ma pogne j'veux le voir ! Et vous verrez qu'il demandera pardon et au garde à vous ... 

 

 

          On frappe à nouveau. Mr Fernand envoie un direct à Raoul Wolfoni

 

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Mr Fernand 

J'avais oublié : les 10% d'amende. Pour le retard. 

 

Raoul Wolfoni 

Il a osé me frapper. Il se rend pas compte.

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          Pascal Mr Fernand et maître Folace reviennent à la maison du Mexicain 

 

Maître Folace   

Cette petite fête m'a rajeuni de vingt ans. Mr Naudin a quelque peu bousculé Mr Wolfoni senior.

 

Jean 

Mes compliments monsieur 

 

Mr Fernand 

Qu'est-ce que c'est encore que ça ? 

 

                        Mr Fernand entre dans la salle de séjour ou Patricia et Antoine sont couchés dans le divan et écoutent de la musique.

 

Antoine Delafoy 

Oh non, au moment où la petite flûte allait répondre au cor, vous êtes odieux ! 

 

Patricia 

C'est vrai Tonton, ces choses-là ne se font pas. 

 

Mr Fernand 

Ah surtout, je t'en prie hein ? 

 

Patricia 

Qu'est-ce qui vous arrive, mon oncle ? Vous avez été contrarié dans vos affaires? 

 

Mr Fernand 

Oh à peine. Si ça ne vous fait rien Mr Delafoy, j'aimerais bien avoir une petite explication. Remettez d'abord vos chaussures, vous êtes ridicule.

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Antoine Delafoy 

Qu'est-ce que vous voulez que je vous explique, cher monsieur ? 

 

Mr Fernand 

Tout ça, lumière tamisée, musique douce, et vos godasses sur les fauteuils, Louis XVI en plus ! 

 

Antoine Delafoy 

La confusion doit d'abord s'expliquer, mais les termes sont inadéquats. 

 

Mr Fernand 

Ah parce que c'est peut-être pas du louis XVI ? 

 

Antoine Delafoy 

Euh, non ! C'est du louis XV. Remarquez, vous n'êtes pas tombé loin, mais les sonates de Corelli ... 

 

Mr Fernand 

Mais je suis chez moi ! 

 

Antoine Delafoy 

Ah j'aime ça, la thèse est osée mais comme toutes les thèses parfaitement défendables. Mais nous allons si vous le voulez bien discuter de la musique par rapport au local de l'élixir et du flacon, du contenu et du contenant. 

 

Mr Fernand 

Patricia, mon petit, je ne voudrais pas te paraître vieux jeu ni encore moins grossier, l'homme de la pampa, parfois rude reste toujours courtois, mais la vérité m'oblige à te le dire : ton Antoine commence à me les briser menu ! 

 

Antoine Delafoy 

Si nous parlions de moi pendant le dîner ? 

 

Mr Fernand 

Toi, tu vas monter dans ta chambre ! 

 

Patricia 

Bonne nuit Antoine 

 

Mr Fernand 

Quant à vous brillant Jeune Homme ... 

 

Antoine Delafoy 

Ne vous donnez pas la peine, je connais le chemin ... 

 

Mr Fernand 

Justement, faudrait voir à l'oublier. 

 

Antoine Delafoy 

Ce n'est pas du tout gentil Oncle Fernand. 

 

Mr Fernand 

MONSIEUR Fernand, s'il vous plaît. 

 

Antoine Delafoy 

Soit, les manières y gagneront ce que l'affection y perdra. 

 

Patricia 

Vous m'avez terriblement déçue, vous n'avez pas été gentil avec Antoine.

 

Mr Fernand 

C'est ce qu'aurait fait ton père, figure-toi ; il a jamais pu supporter les voyous. 

 

Patricia 

Antoine, un voyou ? Antoine est un grand compositeur, il a du génie.

 

Mr Fernand 

Eh bien, les génies se baladent pas pieds nus, figure-toi ! Hein ? 

 

Patricia 

Et Sagan ? 

 

                Mr Fernand dîne dans la salle de séjour   

Pascal 

Bonsoir ! 

 

Mr Fernand 

Vous êtes louf non ? Qu'est-ce que c'est que ces façons d'arriver en pleine nuit par le jardin ? 

 

Pascal 

Ben, on voulait pas sonner à cette heure-là, réveiller toute la maison. Si la demoiselle se posait des questions. A cet âge-là, on imagine. 

 

Bastien 

Et puis, on avait à vous parler.

 

Mr Fernand 

Vous, je vous ai déjà vu quelque part ... 

 

Bastien 

Tout à l'heure, chez les Wolfoni. J'étais de l'autre côté. 

 

Mr Fernand 

Asseyez-vous, j'suis en train de becter. 

 

Pascal 

Alors là, on est vraiment confus ! Voilà, si on est venu à deux, y'a une raison ! Bastien, c'est le fils de la sœur de mon père, comme qui dirait, un cousin direct, vous saisissez la complication Mr Fernand. 

 

Mr Fernand 

Non, pas encore ! 

 

Bastien 

Ben, forcément, t'as pas donné à Mr Fernand mes références : 1ère gâchette chez Wolfoni, 5 ans de labeur, de nuit comme de jour, et sans un accroc. 

 

Pascal 

Vous la voyez ce coup-là l'embrouille ? Dans le monde des caves, on appelle ça un cas de conscience, nous on dit : un point d'honneur. Entre vous et les Wolfoni, il va faire vilain temps ; en supposant que ça tourne à l'orage, Bastien et moi, on est sûrs de se retrouver face à face, flingue en pogne, avec l'honnêteté qui commande de tirer. Ah non, un truc à décimer  une famille. 

 

Mr Fernand 

Ouais, je vois ... Vous voulez boire un coup ? 

 

Bastien 

Non, non merci, jamais entre les repas. 

 

Pascal 

Moi non plus, chez nous c'est la règle : santé, sobriété. 

 

Bastien 

On en a trop vu qui se sont gâtés la main aux alcools.

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Mr Fernand 

J'peux rien vous reprocher, les histoires de famille, ça, c'est comme une croyance, ça force le respect. Bon, alors, qu'est-ce que vous proposez ? 

 

Pascal 

Bastien a donné sa démission à Mr Raoul. 

 

Mr Fernand 

La tienne va suivre ? 

 

Pascal 

J'peux pas faire moins Mr Fernand, ' faut comprendre. 

 

Mr Fernand 

J'comprends. Ouais, quand la protection de l'enfance coïncide avec la crise du  personnel, faut plus comprendre, faut prier ! 

 

       Le lendemain, Mr Fernand dans la salle de séjour avec Patricia 

 

Mr Fernand 

"et si la vieille définition n'avait pas tant servi, à propos de Racine et de Corneille, nous dirions que Bossuet l’a peint tel qu'il devrait être, et que Pascal l'a peint tel qu'il est"... Comment ? Ils t'ont donné que 16/20 ? Et ben, permets moi de te dire qu'ils y vont un peu fort, parce que moi, là, je t'aurais donné un peu plus. 

 

Patricia 

Vous êtes très gentil mon oncle... 

 

Mr Fernand 

Non, Patricia, mon enfant, mercredi dernier quand je suis arrivé, nous dérivions et le navire faisait eau de toute part.... 

 

Jean 

...Un Monsieur, au téléphone, un appel de Montauban, l'interlocuteur me semble - comment dirais-je ... Un peu rustique : le genre agricole. 

 

Mr Fernand 

Allo oui ? C'est moi ... Ca va, ça va ... Hein? ... Oui... Oui... Ben si je suis pas rentré vendredi c'est que je suis pas venu... Et ben, je ne sais pas moi... 8 jours, peut-être 15 .... Et  ben, y'a qu'à faire le nécessaire... Enfin, c'est quand même formidable, à chaque fois que j'm'absente, c'est toujours pareil, faut toujours qu'y ait des histoires...et ben, démerdez vous ... 

 

Jean 

"Pascal l'a peint tel qu'il est"... Eh ben moi j'aurais donné à mademoiselle 20/20, et en cotant vache. 

 

Patricia 

Vous êtes gentil. 

 

Maître Folace  

Vous savez combien il reste au compte courant ? 60.000, 6 briques ... 

 

Mr Fernand 

Qu'est ce que ça veut dire ? Y'aurait du coulage ? 

 

Maître Folace 

Du coulage, oh, c'est bien plus simple... Y'a que l'argent qui devait rentrer sous huitaine, n'est toujours pas rentré. Y'a que l'éducation de la princesse, cheval, musique, peinture, etc ... atteint un budget "élyséen". Et y'a que vos dépenses somptuaires ont presque des allures africaines. 

 

                            Le téléphone sonne 

 

Maître Folace 

Allô oui ? ... Oui ...oui ... Il est là. Une seconde. 

 

Mr Fernand 

Qui ça ? 

 

Maître Folace 

Justement, Raoul Wolfoni. 

 

Mr Fernand 

Allô, alors on a enfin compris, on casque ! 

 

Raoul Wolfoni 

Tu fais de l'obsession, t'es la proie des idées fixes. Je te téléphonais seulement pour t'avertir qu'à la distillerie, y sont en plein baccara, tu devrais t'en occuper, c'est ton rôle, grand chef. 

 

Mr Fernand 

Mais de quoi tu t'occupes ? 

 

Raoul Wolfoni 

Tu vois comme t'es injuste, on cherche à t'obliger, t'es encore pas satisfait.

 

                                 A la distillerie 

 

Tomate

Tu crois que Raoul serait tombé dans le piège ? 

 

Théo 

Il aura pas résisté à la joie d'annoncer une mauvaise nouvelle à l'autre imbécile. 

 

Tomate

C'est étonnant que le butor n'ait pas déjà téléphoné 

 

Théo 

Y'a des impulsifs qui téléphonent, y'en a d'autres qui se déplacent ... et voilà ! 

 

Tomate

Et c'est Wolfoni qui portera le chapeau. 

 

Théo 

T'es rassuré ? 

 

Tomate 

Ouais 

 

Théo 

En voilà un qui est pratiquement sorti du bagne. Ce n'est plus qu'une affaire de patience.  Dans un mois, les Wolfoni, et les affaires du Mexicain, ça deviendra Théo, Tomate et Cie dans cinq minutes. 

 

Mr Fernand 

Alors ça vient oui ? 

 

Théo 

Voilà, j'arrive .... Vous, Mr Fernand ? 

 

Mr Fernand 

Ben quoi ? Ça a l'air de t'épater ? 

 

Théo 

Raoul Wolfoni est ridicule ! Je lui avais demandé de m'envoyer un chauffeur, pas de vous déranger.

 

Mr Fernand 

De toutes façons, maintenant j'suis là. Entre parenthèses c'est pas commode à trouver ton coin là, ça fait une plombe que je tourne autour ! 

 

Théo 

La police tourne autour depuis 10 ans, elle a jamais trouvé. C'est pour ça que je regretterai cet endroit. 

 

Mr Fernand 

Et pourquoi, tu dis ça ? 

 

Théo 

Par euh ... Désenchantement, vous n'êtes jamais en proie au vague à l'âme Mr Fernand ? 

 

Mr Fernand 

Ma foi, j'en abuse pas, non. 

 

Théo 

Vous n'avez peut-être pas les mêmes raisons. Vous avez gagné la guerre, vous. 

 

Mr Fernand 

Bon, d'accord j'ai gagné la guerre mais si j'suis venu, c'est pas pour défiler. Où est-ce que tu veux en venir ? Qu'est ce qui se passe ? 

 

Théo 

Eh bien voilà ce qui s'est passé : un chargement tout prêt. Six millions de pastis. Un client qui attend entre 11 heures et minuit à Fontainebleau ; et bien, nous ne livrons pas. 

 

Mr Fernand 

Pourquoi, qu'est ce qui te gène ? 

 

Théo 

Notre dernier chauffeur est parti hier pour le Sahara, dans le pétrole, à cause des primes et des assurances sociales : l'esprit nouveau. 

 

Mr Fernand 

Un chauffeur, ça se remplace, non ? 

 

Théo 

Mr Fernand, le transport clandestin ne réclame pas seulement des compétences, mais de l'honnêteté, contrairement aux affaires régulières, on paie comptant et en liquide. Ça peut tenter les âmes simples.

 

Mr Fernand 

Ben moi, je vois qu'une solution ! Tu prends le bout de bois et tu livres. 

 

Théo 

Faut pouvoir ! 

 

Mr Fernand 

Comment ça ? 

 

Théo 

La nuit en plein milieu de la route, un homme armé, en uniforme qui agite une lanterne et qui crie halte, qu'est-ce que vous faites ? 

 

Mr Fernand 

J'm’arrête bien sûr, je passe pas dessus ! 

 

Théo 

Eh bien, c'est pour ça que vous avez encore votre permis ! Moi pas ! 

 

Mr Fernand 

Bon, les papiers du bahut sont en règle au moins ? 

 

Théo 

Tout est en ordre ! Mais Mr Fernand, vous ne prétendez pas ... 

 

Mr Fernand 

... Quand y'a six briques en jeu, j'prétends n'importe quoi. J'ai conduit des tracteurs, des batteuses, et toi qui parlais de guerre, j'ai même conduit un char Patton. 

 

Théo

C'est pas ma marque préférée. 

 

Mr Fernand

Oui, bon, dis donc, moi j'aimerais bien savoir où je livre parce que Fontainebleau c'est grand ! 

 

Théo 

Il y aura une Cadillac noire, arrêtée à l'embranchement de Melun.

 

               Sur la route, deux hommes en armes attendent Mr Fernand 

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Tomate 

Il devrait être passé, tu vois pas qu'il soit tombé sur un barrage ce cave ! Ce serait beau ! 

 

Théo 

Il tient pas la moyenne c'est tout. Avec les prétentieux, c'est toujours pareil, moi je, moi je, sur le terrain plus personne.

 

Tomate 

J'ai l'impression qu'on annonce Mr Dugommier. 

 

Théo 

Je crois qu'il va le regretter son char Patton. 

 

                Le camion de Mr Fernand est pris sous un tir nourri et prend feu

Tomate

Mais qu'est-ce que t'attends, allume-le ! 

 

                                        Mr Fernand arrive en loques sur la péniche des Wolfoni et toque à la porte ; Les frères Wolfoni sont en conversation. 

 

Raoul Wolfoni 

Petit frère crois-moi, le monde moderne va vers la centralisation ! 

 

Paul Wolfoni 

Et Tom Hatt, qu'est-ce que t'en fais ? 

 

Raoul Wolfoni 

Ben, s’il faut virer Tomate, on le virera. Moi, j'connais qu'une loi, celle du plus fort. 

 

            Raoul Wolfoni reçoit un coup de poing à l'ouverture de la porte 

 

Raoul Wolfoni 

C'est une manie, qu'est ce qui te prend ? 

 

Mr Fernand 

Vous êtes sur la pente fatale, les gars ! Vous vous endettez, trois briques de camion plus six briques de pastis.

 

Paul Wolfoni 

On peut savoir de quoi tu causes ? 

 

Mr Fernand 

Une autre fois ! Hein ? Ce soir je suis pas d'humeur à bavarder. Tout m'irrite ! 

 

                                 On frappe à nouveau à la porte 

 

Raoul Wolfoni 

T'es toujours de 50% dans l'affaire ? 

 

Paul Wolfoni 

Ben, bien sûr ! 

 

Raoul Wolfoni 

Alors va ouvrir ! 

 

                                De retour à la maison du Mexicain, Patricia a organisé une petite fête ... 

 

Un invité 

Convocation : 9 heures ! J'ai l'impression mon cher, que nous ne sommes pas en avance.  Vous êtes un ami de Pat ou un copain d'Antoine ? Je me demande si il la saute? 

 

Mr Fernand 

Qui saute qui ? 

 

Un invité 

Ben ... Antoine ... Patricia ... 

 

                                      Mr Fernand l’assomme d’un coup de poing

 

Mr Fernand 

Jean ? 

 

Jean 

Une seconde, monsieur 

 

Antoine Delafoy 

Le cercle de famille s'agrandit.

 

Mr Fernand 

Où est Patricia, et maître Folace ? 

 

Jean 

A la cuisine, il aide, lui.

 

Patricia 

Oncle Fernand ? 

 

Mr Fernand 

Ah te voila toi ! et c'est ça que t'appelles une petite dinette au coin du feu, dis ? Tu vas m'expliquer un petit peu maintenant ? 

 

Patricia 

D'où viens-tu ? 

 

Mr Fernand

De chez des amis. 

 

Patricia

D'anciens Paras ? Vous avez évoqué le bon vieux temps, cooptation, close combat, vous avez joué au lance flamme ... Je t'ai demandé la permission d'inviter des amis, t'étais d'accord ; tu sais qu'ils sont tous d'excellentes famille ? Celui qui vient de t'offrir du scotch, tu sais qui c'est ? Jean-Claude Tellier, le fils du contre-amiral. Écoute, tu tiens toujours à ce que je passe mon bachot, alors sois logique ! Le bachot sans relations, c'est la charrue sans les  bœufs. Le tenon sans la mortaise, bref, une nièce sans son petit oncle ! Avoue que tu n'avais jamais pensé à ça. 

 

Mr Fernand 

C'est fini oui ? 

 

Patricia 

Entre nous, à quoi penses-tu en général ? 

 

Mr Fernand 

A Montauban, on devrait jamais quitter Montauban ! 

 

                               Dans la cuisine 

Maître Folace 

Charmante soirée, n'est-ce pas ? Vous savez combien ça va nous coûter ? 2.000 francs nouveaux. 

 

Mr Fernand 

Y'en a qui gaspillent, et y'en a d'autres qui collectent ... Hein ? 

 

Jean 

' Faudrait encore des sandwiches à la purée d'anchois, ils partent bien ceux-là. 

 

Mr Fernand 

Voilà vos encaissements en retard ... et avec une avance en plus. Les Wolfoni ont essayé de me flinguer, oui maître. 

 

Maître Folace 

C'est pourtant pas leur genre 

 

Mr Fernand 

Eh ben ça prouve qu'ils ont changé de genre. Voila.

 

Jean 

Quand ça change, ça change, faut jamais se laisser démonter. 

(Il sort un pistolet du bahut, l’arme et l’empoche).

 

Maître Folace 

Vous croyez qu'ils oseraient venir ici ? 

 

Mr Fernand 

Les cons ça ose tout ! C'est même à ça qu'on les reconnaît. 

 

                          Les Wolfoni pénètrent dans la maison 

Paul Wolfoni 

T'es sûr que tu t'es pas gouré de crèche ?

 

Raoul Wolfoni 

J'me goure jamais, en rien. 

 

Un invité 

Scotch ou jus de fruit ? 

 

Raoul Wolfoni 

Rien ! 

 

Raoul Wolfoni 

Si c'est notre pognon qu'ils sont en train d'arroser les petits comiques, ça va saigner ! ... Dites donc mon brave, 

 

Jean 

Monsieur ? 

 

Raoul Wolfoni

Il est là, votre patron ? 

 

Jean 

Qui demandez-vous ? 

 

Raoul Wolfoni 

Mr Fernand Naudin 

 

Jean 

Mr Fernand .... 

 

Raoul Wolfoni 

... Fernand l'emmerdeur, Fernand le malhonnête, c'est comme ça que j'l'appelle moi. 

 

Jean 

Si ces messieurs veulent bien suivre ... 

 

Raoul Wolfoni 

Et comment. Alors, tu viens dis ? 

 

Jean

Si vous voulez vous donner la peine d'entrer…

 

                                Dans la cuisine 

Raoul Wolfoni 

Bougez-pas ! Les mains sur la table. J'vous préviens qu'on a la puissance de feu d'un croiseur et des flingues de concours. 

 

Jean

Si ces messieurs veulent bien me les confier… 

(Il pointe son pistolet dans leur dos)

 

Raoul Wolfoni 

Quoi ? 

 

                       Patricia fait irruption dans la cuisine 

 

Patricia

Oh non, on est encore en panne de sandwiches. Tu sais mon oncle, si tes amis veulent danser ... 

 

                       Patricia sort de la cuisine 

 

Jean

Allons vite messieurs, quelqu'un pourrait venir, on pourrait se méprendre, et on jaserait. Nous venons déjà de frôler l'incident. 

 

Mr Fernand 

Tu sais ce que je devrais faire, rien que pour le principe ... 

 

Raoul Wolfoni 

Tu trouves pas que c'est un peu rapproché ?

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 Paul Wolfoni 

J'te disais que cette démarche ne s'imposait pas. Au fond maintenant, les diplomates prendraient plutôt le pas sur les hommes d'action. L'époque serait aux tables rondes et à la détente. Hein ? Qu'est-ce que t'en penses ? 

 

Mr Fernand 

J'dis pas non.

 

Raoul Wolfoni 

Bé dis donc, on est quand même pas venus pour beurrer des sandwiches ? 

 

Paul Wolfoni 

Pourquoi pas ? Au contraire, les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse. Surtout lorsqu'elles constituent le premier pas vers des négociations fructueuses. Hein ? 

 

Mr Fernand 

Maître Folace, vous avez oublié de planquer les motifs de fâcherie. 

(La sacoche débordant de billets posée sur la table).

 

Paul Wolfoni

Oh, Mr Fernand. 

 

Mr Fernand 

Tu connais la vie Mr Paul .... Mais pour en revenir au travail manuel, ce que vous disiez est finement observé. Et puis, ça reste une base. 

 

Raoul Wolfoni 

Ca, c'est bien vrai. Si on rigolait plus souvent, on aurait moins souvent la tête aux bêtises. 

 

                    Une invitée fait irruption dans la cuisine ... 

Une invitée 

Jean ? Mais il est où Jean ? 

 

Maître Folace 

Qu'est ce que vous lui voulez ? 

 

Une invitée 

Y'a plus de glace et y'a plus de scotch ! 

 

Mr Fernand 

Maître Folace, donnez-lui des jus de fruit, allez ... 

 

Une invitée 

Pas de jus de fruit, du scotch, vos jus de fruit vous pouvez vous les... 

 

Maître Folace 

... Allons mademoiselle ! L'oncle de Patricia vous dit qu'il n'y a plus de scotch, un point c'est tout. 

 

Une invitée 

Vous n'avez qu'à en acheter, avec ça.

(La sacoche aux billets)

 

Maître Folace 

Touche pas au grisbi, salope !! 

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 Raoul Wolfoni 

L'alcool à ç't'age là ! 

 

Mr Fernand 

C'est un scandale hein ? 

 

Raoul Wolfoni 

Nous par contre, on est des adultes, on pourrait peut-être s'en faire un petit ? 

 

Mr Fernand 

Maître Folace ? 

 

Maître Folace 

Seulement, le tout-venant a été piraté par les mômes. Qu'est-ce qu'on fait, on s'risque sur le bizarre ? Ca va rajeunir personne. 

 

Raoul Wolfoni 

Ben nous voilà sauvés. 

 

Jean, qui entre

Tiens, vous avez sorti le vitriol ?

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Mr Fernand 

Pourquoi vous dites ça ? 

 

Raoul Wolfoni 

Il a pourtant un air honnête. 

 

Mr Fernand 

Sans être franchement malhonnête, aux premiers abords, comme ça, il ... a l'air assez curieux. 

 

Maître Folace 

Il date du Mexicain, du temps des grandes heures, seulement on a dû arrêter la fabrication, y'a des clients qui devenaient aveugles. 

 

Maître Folace 

Oh, ça faisait des histoires. 

 

                                    Ils boivent 

Raoul Wolfoni 

Faut reconnaître, c'est du brutal ! 

(Les larmes aux yeux)

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 Paul Wolfoni 

Vous avez raison, il est curieux hein ? 

 

Mr Fernand 

J'ai connu une Polonaise qu'en prenait au petit déjeuner. Faut quand même admettre que c'est plutôt une boisson d'homme. 

 

Raoul Wolfoni 

Tu sais pas ce qu'il me rappelle ? C't'espèce de drôlerie qu'on buvait dans une petite taule de Bien Ho Har pas tellement loin de Saïgon. Les volets rouges et la taulière, une blonde komac.  Comment qu'elle s'appelait nom de dieu ? 

 

Mr Fernand 

Lulu la Nantaise. 

 

Raoul Wolfoni 

T'as connu ? 

 

Paul Wolfoni 

J'lui trouve un goût de pomme. 

 

Maître Folace 

Y'en a.

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Raoul Wolfoni 

Eh bien c'est devant chez elle que Lucien le Cheval s'est fait dessouder. 

 

Mr Fernand 

Et par qui ? Hein ? 

 

Raoul Wolfoni 

Ben v'la qu’ j'ai pu ma tête. 

 

Mr Fernand 

Par l'fondu de Montréal qui travaillait qu'à la dynamite. 

 

Raoul Wolfoni 

Toute une époque ! 

 

                                  Dans la salle à manger 

Patricia 

Tu boudes ? 

 

Antoine Delafoy 

Bouder moi tu plaisantes. N'empêche que je commence à en avoir assez des amours  clandestines ; s'embrasser par téléphone deux fois par jour, c'est bien mignon, mais j'suis un homme moi tu comprends ? Tout ça à cause de ton oncle. Ecoute, c'est vraiment trop bête, on dirait vraiment que vous avez tous peur de lui. Mais j'vais aller lui parler moi. 

 

Patricia 

Tu vas lui parler de quoi ? 

 

Antoine Delafoy 

Je vais lui parler de notre mariage, de toi, de moi, de nous. 

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 Patricia 

Répète un peu ce que tu viens de dire ! 

 

Antoine Delafoy 

De toi, de moi, 

 

Patricia 

Non, non juste le premier mot. C'était le meilleur. 

 

                               De nouveau dans la cuisine 

Maître Folace 

D'accord, d'accord, je dis pas qu'à la fin de sa vie Jo le Trembleur il avait pas un peu baissé.  Mais n'empêche que pendant les années terribles, sous l'occup', il butait à tout va. Il a quand même décimé toute une division de panzers. 

 

Raoul Wolfoni 

Ah ? Il était dans les chars ? 

 

Maître Folace 

Non, dans la limonade, suis c'qu'on t'dit ! 

 

Raoul Wolfoni 

J'ai plus ma tête ... 

 

Maître Folace 

Il avait son secret le loup 

 

                      Raoul Wolfoni se lève précipitamment

C'est où ? 

 

Jean 

A droite, au fond du couloir.

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Maître Folace 

Et ... Et ... Et ... 50 kilos de patates, un sac de sciure de bois, il te sortait 25 litres de 3 étoiles à l'alambic ; un vrai magicien Jo. Et c'est pour ça que je permets d'intimer l'ordre à certains salisseurs de mémoire qu'ils feraient mieux de fermer leur claque-merde ! 

 

Paul Wolfoni 

Vous avez beau dire, y'a pas seulement que de la pomme, y'a autre chose, ce serait pas des fois de la betterave ? Hein ? 

 

Mr Fernand 

Si, y'en a aussi, 

 

                          Raoul Wolfoni dans la salle à manger 

Raoul Wolfoni 

On vous apprend quoi à l'école mon petit chat ? Les jolies filles en savent toujours trop.  Vous savez comment je l'vois votre avenir ? Vous voulez le savoir ? 

 

Patricia 

Non, non, non ... 

 

Raoul Wolfoni 

Ben j'vais vous dire quand même, j'vois une carrière internationale, des voyages, ouais, l'Egypte par exemple, c'est pas commun ça l'Egypte ? C'qui a d'bien là-bas, c'est qu'l'artiste est toujours gâté. 

 

Antoine Delafoy 

Monsieur désire un renseignement ? 

 

Patricia 

Non, monsieur me proposait une tournée en Egypte. 

 

Antoine Delafoy 

Hein ?

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Raoul Wolfoni 

Non, j'disais l'Egypte comme ça ! J'aurais aussi bien pu dire ......... Le Liban. 

 

Antoine Delafoy 

Je vois, Monsieur dirige sans doute une agence de voyage ? 

 

Patricia 

Mais non voyons chéri, Monsieur fait la traite des blanches, c'est courant, allez, viens ! 

 

                                De retour dans la cuisine 

Mr Fernand 

J'reprendrais bien quelque chose de consistant moi ! 

 

Raoul Wolfoni 

Dis donc, elle est maquée à un jaloux ta nièce ? J'faisais un brin de causette, le genre réservé, tu m'connais, voilà tout d'un coup qu'un petit cave est venu me chercher, les gros mots et tout !  

 

Mr Fernand 

Monsieur Antoine ! 

 

Jean 

Je serais pas étonné qu'on ferme ! 

 

Mr Fernand

et les autres en chœur  DEHORS ! DEHORS ! TOUT LE MONDE DEHORS ! 

 

                     Le lendemain, Maître Folace vient réveiller Mr Fernand. 

Maître Folace 

Oh! Oh ! Réveillez-vous ! 

 

Mr Fernand 

Dis donc, qu'est-ce que vous faîtes là vous ? 

 

Maître Folace 

J'ai le regret de vous faire savoir que Mademoiselle Patricia ne s'est pas rendue à son cours ce matin. 

 

Mr Fernand 

Quoi ? 

 

Maître Folace 

Patricia, n'est pas allée aux cours ce matin ; l'institution vient de téléphoner. 

 

Mr Fernand 

J'vous garantis qu'elle va y aller à son cours. Elle va même y aller tout de suite. 

 

                            Ils se rendent dans la chambre 

Mr Fernand 

Mais enfin, elle est partie, c'est pas possible ? 

 

Maître Folace 

Vous avez connu sa mère ? 

 

Mr Fernand 

Quel est le rapport ? 

 

Maître Folace 

L'hérédité. Cette manie qu'elle avait, la maman, de toujours faire les valises. 

 

Mr Fernand 

Suzanne Beau sourire a été élevé à Bagneux dans la zone ; et à seize ans elle était sujet vedette chez Mme Reine alors j'vous répète, j'vois pas le rapport. 

 

Maître Folace 

On pourrait peut-être prévenir la police ? 

 

Mr Fernand 

Vous voulez que le Mexicain se retourne dans sa tombe. Sa fille recherchée par les perdreaux ; y'a vraiment des fois où vous déconnez ferme ... Jean ? 

 

Jean 

Monsieur ? 

 

Mr Fernand 

Dites donc, euh ... Vous avez vu partir la petite vous ce matin ? 

 

Jean 

Oui, Monsieur, comme d'habitude à huit heures. 

 

Mr Fernand 

Et vous avez rien remarqué ? 

 

Jean 

Si Monsieur, les valises. 

 

Mr Fernand 

Comment, c'est maintenant qu'y m'dit ça : une môme qui s'en va soit disant à l'école avec des valoches et vous, vous trouvez ça naturel ? 

 

Maître Folace 

Go on, go on or he'll break your dirty face 

 

Mr Fernand 

On peut dire que je suis comblé. Merci Messieurs, merci ! 

 

Mr Fernand 

Qu'est-ce que c'est que ça ? 

 

Jean 

C'est le numéro du radio-taxi qu'elle a pris. YES SIR.

 

                               Mr Fernand dans le taxi 

Mr Fernand 

Vous êtes sûr que c'est là ? 

 

Le taxi 

Un peu, j'ai coltiné les bagages à la troisième baraque. 

 

Mr Fernand 

Non mais elle est folle ? 

 

Le taxi 

C'est toujours ce qu'on a tendance à croire chaque fois qu'elles nous font la malle.

 

Mr Fernand 

Attendez-moi, j'en ai pour cinq minutes. 

 

Le taxi 

Ah, j'aimerais mieux que vous appeliez un collègue, si la petite dame me voit, j'aurais le vilain rôle. Six cinquante. Et puis nous, dans le métier, les ruptures, les retrouvailles, toutes les fluctuations de la fesse, on préfère pas s'en mêler. Moi j'ai un collègue comme ça, transporteur de cocu, y s'est retrouvé criblé en plein jour, rue Godeau, par une maladroite. 

 

Mr Fernand 

Oui ben ça va ça va. 

 

Le taxi 

Merci bien Monsieur ... Soyez quand même pas trop dur ... 

 

                                      Mr Fernand entre dans l'appartement d’Antoine

Antoine Delafoy 

Ah nom de Dieu, de nom de Dieu, mais où faut-il s'expatrier mon Dieu pour avoir la paix ?  Au Groënland, à la Terre de feu, j'allais toucher l'anti-accord absolu, vous entendez : ABSOLU. La musique des sphères ... Mais qu'est-ce que j'essaie de vous faire comprendre, homme singe ! 

 

Mr Fernand 

Vous permettez ? 

 

Antoine Delafoy 

Ah non ! 

 

Mr Fernand 

Monsieur Delafoy, lorsque vous aurez terminé avec vos instruments de ménage ...

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Antoine Delafoy 

Oh, vous entendez ça, des instruments de ménage, l'ironie du primate, l'humour Louis Phillipard, le sarcasme Prud’homesque. Monsieur Naudin, vous faites sans doute autorité en matière de Bulldozer, de tracteur et Caterpillar, mais vos opinions sur la musique moderne et sur l'art en général, je vous conseille de ne les utiliser qu'en suppositoires. Voila ! Et encore, pour enfant. J'ajouterai qu'ayant dormi à la porte de chez vous, je comprends mal ... 

 

Mr Fernand 

Où est Patricia ? 

 

Antoine Delafoy 

Je comprends mal disais-je votre présence chez moi ! 

 

Mr Fernand 

OU EST PATRICIA ? 

 

Patricia 

Ici mon Oncle ... Bonjour ! 

 

Mr Fernand 

Mais enfin ... Mais enfin Patricia, qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce que ça veut dire tout ça ? 

 

Patricia

Tu vois, je civette, je bainmarise, je ragougnasse. Je donne à Antoine tout apaisement dans l'avenir. Logique non ? Il doit passer sa vie avec moi. 

 

Mr Fernand 

Passer sa vie ? 

 

Patricia 

Naturellement, tu restes déjeuner avec nous ? Chéri ! 

 

Antoine Delafoy 

Oui ? 

 

Patricia 

Tu devrais descendre chez l'Italien, je crois que nous allons manquer de vin.

 

Antoine Delafoy 

Oncle Fernand préfère le Bordeaux ou le Bourgogne ? Hein ? ... ... Ben on prendra les deux.

 

Patricia 

Ça ne va pas, qu'est-ce que tu as ? 

 

Mr Fernand 

Euh ... J'deviens louf', c'est tout ! 

 

Patricia 

Oh, mon civet qui brûle ! Tu peux venir tu sais. 

 

Mr Fernand 

Écoute Patricia ... Qu'est ce qui t'a pris de partir comme ça? Tu nous as fait faire un mauvais sang du diable ! 

 

Patricia 

Qu'est ce qui t'a pris de mettre Antoine à la porte ? 

 

Mr Fernand 

Tu veux mon avis ? 

 

Patricia 

C'est bien pour ça que je te le fais goûter

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Mr Fernand 

Non, mais c'est pas de ça qu'il s'agit, c'est de mon avis sur ton Antoine 

 

Patricia  

MON Antoine, tu ne crois pas si bien dire, il m'épouse. 

 

Mr Fernand 

Patricia, attention, ne nous emballons pas ; d'abord est ce que tu l'aimes, ben ... Est-ce que tu l'aimes assez pour l'épouser ? 

 

Patricia 

Oh, presque trop, c'est du gâchis ; ça méritait une liaison malheureuse, tragique, quelque chose d'Espagnol, même de Russe. Allez, viens donc boire un petit scotch va, ça te fera oublier ceux d'hier. 

 

Mr Fernand 

Hier, j'ai rien bu. Mais alors pas ça ! 

 

Patricia 

Alors, pourquoi tu déambulais toute la nuit ? Tu as même fait couler deux bains. 

 

Mr Fernand 

Les nerfs ! Dis-moi, tu comptes rentrer pas trop tard. Oui, il faudrait pas que la future belle-famille aille s'imaginer que ... Nous menons une vie de bohème quand même. Parce que ton Antoine, il est bien gentil avec ses airs là, mais tu vas voir qu'il va nous faire surgir une famille comme tout le monde. 

 

                                   Au repas 

Antoine Delafoy 

Bref, seul rescapé d'une famille ébranlée par les guerres coloniales, les divorces et les accidents de la route, Papa, Adolphe Amédée Delafoy dit "Le Président", un personnage : il collectionne les pendules et les contraventions, les déceptions sentimentales et les décorations ; il les a toutes sauf la médaille de sauvetage, la plus belle selon lui, mais la plus difficile à décrocher quand on est pas Breton. 

 

Mr Fernand

Un homme curieux, dites-donc ! 

 

Antoine Delafoy 

Un père ... Adolphe Amédée témoigne en matière d'art de perversion assez voisine des vôtres, défenseur de Reynald de Houe... 

 

Mr Fernand 

' Connais pas.

 

Antoine Delafoy 

... Lui, si ! A part ça, ce qu'il est convenu d'appeler un grand honnête homme. Porté sur la morale et les soubrettes, la religion et les jetons de présence ... Vous connaissez sa dernière ? Il vient de se faire bombarder vice-président du Fonds Monétaire International. 

 

Mr Fernand 

Oh ? 

 

Patricia 

A quoi penses-tu ? 

 

Mr Fernand 

Fonds Monétaire, pas bête ça tu sais ! 

 

                   Dans la chambre le lendemain matin, Jean, Maître Folace et Patricia souhaitent  l'anniversaire de Mr Fernand. 

Jean, Maître Folace et Patricia en chœur

Happy birthday to you, happy birthday to you ...happy birthday Fernand ...

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Patricia 

Bon anniversaire, mon Oncle ! 

 

Maître Folace 

Joyeux anniversaire, mon cher. 

 

Jean 

Good health and hapiness, Sir ! Santé et prospérité, Sir ! 

 

Mr Fernand 

C'est vraiment trop gentil.

 

Patricia 

On m'a apporté celui-là tout à l'heure. Expéditeur : Wolfoni frères. 

 

Mr Fernand 

On a beau avoir fait la paix, ça fait quand même quelque chose. Et j'dois dire, le geste est délicat. 

 

Patricia 

C'est sûrement une pendule, écoute ! 

 

                               Mr Fernand prend le paquet et le jette par la fenêtre, une déflagration secoue la pièce. 

 

                               Plus tard, Mr Fernand arrive sur la péniche des Wolfoni, frappe à la porte, Raoul Wolfoni lui ouvre. 

Mr Fernand 

Happy birthday to you, Happy birthday to you, Happy birthday to you, Happy birthday to you ... 

 

              Mr Fernand décoche un coup de poing à Raoul Wolfoni et se retire. 

 

Paul Wolfoni 

Il est parti.

 

Raoul Wolfoni 

Non, mais t'a déjà vu ça ? En pleine paix, il chante et puis PAF, un bourre pif ! Il est complètement fou ce mec. Mais moi, les dingues, je les soigne. J'vais lui faire une ordonnance et une sévère ... J'vais lui montrer qui c'est Raoul. Aux quat' coins d'Paris qu'on va l'retrouver éparpillé par petits bouts, façon Puzzle. Moi, quand on m'en fait trop j'correctionne plus :  j'dynamite, j'disperse, j'ventile.

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                Les Wolfoni arrivent chez le Mexicain.

Paul Wolfoni 

On aurait pas dû venir. 

 

Raoul Wolfoni 

Ta gueule ! 

 

Raoul Wolfoni 

Assure-toi qu'il est bien recouché ! 

 

Raoul Wolfoni 

Alors, y dort le gros con ? Ben y dormira encore mieux quand il aura pris ça dans la gueule !  Il entendra chanter les anges, le gugus de Montauban ; j'vais l'renvoyer tout droit à la maison mère, au terminus des prétentieux... 

 

                                    A l'hôpital, les deux frères sur leur lit 

Raoul Wolfoni 

Fumier va ! 

 

   Mr Fernand lit le journal dans la salle de séjour de la maison du Mexicain 

Mr Fernand 

Enigme dans l'affaire du camion incendié parmi les bouteilles de pastis clandestin transportées par les fraudeurs, certains contenaient de l'essence. Evidemment ça brûle mieux. 

 

Pascal 

Oui, mais Mr Fernand, ce que vous avez fait aux Wolfoni, c'est pas bien ! 

 

Bastien 

C'est surtout, pas juste ! 

 

Mr Fernand 

Elle est bien belle celle-là ! Comment, ils me flinguent à vue, il me butent Henri ... 

 

Pascal 

Justement pas ! 

 

Bastien 

Ah ... Tiens explique, toi ! 

 

 Pascal 

Mr Fernand, si les Wolfoni vous avaient seringué, vous et Henri, qui aurait été aux commandes, hein ? 

 

Bastien 

Moi, première gâchette ! 

 

Mr Fernand 

Et c'était pas toi ! 

 

Mr Fernand 

Dîtes-donc, Théo, l'ami Fritz là, question mentalité, quelle cote vous lui donnez ?

 

Pascal 

Ben, c'est pas blanc bleu. 

 

Mr Fernand 

Ça vous dirait de faire une petite commission pour moi ? 

 

Pascal 

Nous, si les Wolfoni sont plus dans le tourbillon… 

 

Bastien 

Présenté comme ça, la chose peut nous séduire. 

 

Mr Fernand 

Ben alors vous pourriez peut être passer voir Théo à la campagne. Il a sans doute besoin de parler, de causer et à vous qu'il connaît bien, il se confierait peut-être ? 

 

Pascal 

Je vois pas de raisons pour qu'il nous fasse des cachotteries. 

 

Bastien 

J'vois pas non plus ... 

 

Pascal 

Ou alors, ce serait carrément le goût de taquiner ! 

 

                Pascal et Bastien téléphonent de la distillerie 

Pascal 

Alors voilà, Mr Fernand, on est passé à la distillerie. Théo était pas là, on est tombé sur Tomate, curieux non ? 

 

Mr Fernand 

Qu'est ce qu'il faisait là ? 

 

Pascal 

Détendez-vous, Mr Fernand, il nous l'a dit ce qu'il faisait là. 

           (Tomate a été dessoudé dans la distillerie par Bastien et Pascal) 

 

                      Théo et son ami retournent dans la distillerie et trouvent Tomate raide 

Théo 

Pauvre Tomate; je le voyais pas s'en aller si vite. 

 

L'ami de Théo 

Comme ça, on aura pas à le faire, puisque c'est pas lui qu'on devait clôturer. 

 

Théo 

C'est tout ce que t'as trouvé, tu comprends que si Tom Hatt est descendu, c'est que l'autre branque a compris et que ça sera bientôt notre tour. Seulement maintenant, on a le droit pour nous. 

 

L'ami de Théo 

Le droit ? 

 

Théo 

Légitime défense. Avec moi, ça ne pardonne pas. 

 

                                A la maison du Mexicain 

Maître Folace 

Mon cher, nous avons de la visite ! 

 

Mr Fernand 

Comme effet de surprise, c'est réussi ! V'là qu'on s'fait flinguer. 

 

             Mr Fernand s'adressant à Jean qui ouvre un coffre-fort 

J'te demande pas si tu sais les ouvrir ! 

 

Jean tendant un pistolet à Mr Fernand 

Je ne demande pas à Monsieur si Monsieur sait s'en servir ! 

 

                                   Amédée de la Foy arrive en pleine fusillade et se dirige vers la maison, où il sonne à la porte. 

 

Jean 

Monsieur attendait quelqu'un ? 

 

Maître Follas 

D'après Monsieur, serait-ce une feinte de l'ennemi ? 

 

Amédée de la Foy 

Voulez-vous m'annoncer auprès de Mr Fernand Naudin, je vous prie?

(Il est affligé de surdité) 

 

Jean 

D'la part de qui ? ... DE LA PART DE QUI MONSIEUR ? 

 

Amédée Delafoy 

Quoi, qu'est-ce qu'il y a mon ami ? Articulez ! 

 

Jean 

De la part de qui monsieur ? 

 

Amédée Delafoy

De la part du président Delafoy, le père d'Antoine Delafoy. 

 

Jean à Mr Fernand 

Le Président Delafoy ! 

 

Amédée Delafoy 

Puisqu'on ne m'annonce pas, je le fais moi-même : Prrésident Delafoy ... 

 

                               Coup de feu

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Mr Fernand

Moi aussi, je suis ravi de faire votre connaissance... 

 

                               Coup de feu 

 

Amédée Delafoy

Je vois que vous êtes habitué à mener les choses rondement. Ce n'est pas pour me déplaire d'ailleurs, j'aime l'action, l'initiative ; quand j'étais jeune, je jouais au hockey sur gazon ... 

 

                               Coup de feu 

 

Amédée Delafoy (une horloge sonne) 

Mon Dieu, fin XVIIIème, de Ferdinand Bertaud. A moins que ma future belle-fille n'y tienne vraiment, je l'échangerais bien contre autre chose. Oui, pardonnez-moi, j'anticipe. Eh bien, Monsieur, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre nièce Patricia pour mon fils Antoine.

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                     Mr Fernand fait signe à Jean 

 

Amédée Delafoy

Ce oui est un cri du cœur, je n'en attendais pas moins. Cette maison est un ravissement, cette verdure, ce calme; Voyez-vous Monsieur, rien ne vaut ces vieilles demeures de famille, ces greniers où nous avons joué enfants. 

 

Amédée Delafoy

Il me semble avoir entendu ... 

 

Mr Fernand 

Oui, c'est le jardinier qui ... tue les taupes ! 

 

Mr Fernand 

Jean ! Voulez-vous lui dire de faire un peu moins de bruit s'il vous plaît ? 

 

Jean 

J'vais essayer de lui faire comprendre Monsieur. 

 

Amédée Delafoy

Dites-moi que c'est un héritage, un cadeau, un objet de famille, mais ne me dites pas que vous l'avez trouvé à Paris, vous me tueriez ! 

 

Mr Fernand 

Quoi ? 

 

Amédée Delafoy

Ça ! 

 

                               Une balle frappe le plafond et fait tomber du plâtre sur le Président

Amédée Delafoy

Ouh ! Mais qu'est-ce que c'est ? 

 

Mr Fernand

Des termites. 

 

Amédée Delafoy 

Hein ? 

 

Mr Fernand 

Des termites, ça bouffe tout les termites ! L'ennui de ces vieilles demeures où nous avons joué enfants. Sales bêtes ! 

 

                      Pascal et Bastien arrivent et sont repérés par Théo et sa bande qui stationnent dans le Jardin

Théo 

Les horribles ! 

 

Son acolyte 

Séparément ils sont déjà pas drôles, j'suis pas pressé de connaître leur numéro de siamois. 

 

Théo 

Il faut bien admettre qu'exceptionnellement, Dieu n'est pas avec nous ! Mais il ne sera pas dit que nous ayons sorti le matériel pour rien ... 

 

Les Wolfoni sortent de l'hôpital, Théo et sa bande passent en trombe devant eux et les mitraillent. 

 

Théo 

Je ne dis pas que c'est pas injuste, je t'ai dit que ça soulage ! 

 

                            Chez le Tailleur 

Le tailleur 

Parfait, absolument parfait, et pourtant, une jaquette c'est difficile à porter ! Et Monsieur la porte à ravir ; Monsieur a une morphologie de diplomate.

 

Mr Fernand 

Très bien, très bien, soyez assez gentil de m'envoyer votre facture le plus vite possible, parce que moi, je repars en Province après demain, hein ? 

 

                           Chez le photographe 

Le photographe 

Ne bougeons plus ! 

 

Patricia 

Mon oncle, c'est merveilleux, je n'aurais jamais pensé qu'on avait autant d'amis. 

 

Mr Fernand 

Nous en avons encore beaucoup plus que tu ne le penses ! 

 

Antoine Delafoy 

Vous avez l'air exceptionnellement détendu, Oncle Fernand, heureux de vivre ! 

 

Mr Fernand 

Ah oui, ça, vous pouvez le dire. Maintenant que ma mission de tuteur est terminée, et croyez moi ... Et quant aux diverses affaires constituant la dot de notre petite Patricia ; votre père a accepté de les prendre en charge. Elles sont sans doute un petit peu particulières mais enfin, avec un vice-président du fonds monétaire à leur tête, ben moi je pense que tout ira bien ! 

 

Antoine Delafoy 

Oui, surtout avec Papa, il ne comprend rien au passé, rien au présent, rien à l'avenir, enfin, rien à la France, rien à l'Europe enfin rien à rien ; mais il comprendrait l'incompréhensible dès qu'il s'agit d'argent. 

 

Mr Fernand 

C'est pas du toc au moins ? 

 

Jean 

Mr Fernand, du vieux Paris. 

 

Pascal 

Mr Fernand, Mr FERNAND 

 

Pascal 

Y'a du nouveau : Théo est réapparu, il est à la distillerie avec tout son petit monde. 

 

Mr Fernand 

Quoi ? 

 

Pascal 

Ils démontent le matériel ; on dirait qu'ils vont se faire la malle. 

 

Mr Fernand 

Et t'es là ? Jean ? 

 

Pascal 

Mais Bastien monte la garde. On aurait pu les flinguer sans douleur, mais on a pensé que Théo vous revenait de droit. On a déjà vu des patrons se vexer. 

 

Mr Fernand 

Jean ! Dites à mademoiselle que j'ai une course urgente à faire et que je les rejoins quand j'ai fini hein, voilà ! 

 

Jean 

Pour ce genre de courses, je conseille à Monsieur, si Monsieur me permet, de ne pas partir la musette vide.

 

Pascal 

Oh dis donc, tu m'a déjà vu pas emporter ce qu'il faut, où il faut et quand il faut ? 

 

Jean 

Oh excusez-moi, Mr Pascal, mais des jours comme aujourd'hui, on a plus sa tête 

 

Mr Fernand 

Allez vite ! 

 

                            Pascal et Mr Fernand arrivent à la distillerie, ils rejoignent Bastien 

sohy848

Bastien 

Ils sont là, j'en ai déjà repéré trois ! Y'en a peut-être d'autres ? 

 

Pascal 

Qu'est-ce qu'on fait ? on attend qu'ils sortent ? On fait un fermé ou un rabat ? 

 

Mr Fernand 

J'ai pas le temps d'attendre moi, j'ai une cérémonie à dix heures ! Bon ! 

 

Bastien 

Ils arrivent 

 

Pascal observant l'arme de Bastien 

Qu'est-ce que je vois là ? 

 

Bastien 

J'l'avais en cas qu'il aurait fallu tirer en rafale, des fois qu'ils seraient tous sortis d'un coup,  TATATATATA ......Hop ! 

 

Pascal 

C'est marrant que t'aies gardé ce côté maquisard, t'es pas en âge d'arrêter tes momeries ? 

 

Mr Fernand 

Bon, c'est fini oui ? Puisque je vous dis que je suis pressé ! 

 

                                La fusillade éclate, Théo parvient à s'échapper. Mr Fernand, Pascal et Bastien se rejoignent à leur voiture. 

 

Pascal (observant la chemise déchirée de Mr Fernand). 

Patron ? 

 

Mr Fernand 

Oh ! Merde ! 

 

                       Tout le monde se retrouve à l'église. 

                       La cantatrice chante, une explosion vient secouer l'église, Bastien et Pascal rentrent dans l'Eglise... 

 

Notre-film-culte-du-dimanche-soir-Les-Tontons-flingueurs-de-Georges-Lautner

 

Fin

 

JCP 01 2018

30 septembre 2019

Alice au pays des Merveilles

NOTE : "Alice au pays des merveilles" est le second article le plus consulté de ce blog,

 

Walt Disney

ALICE AU PAYS DES MERVEILLES

Dessin animé réalisé en 1951, inspiré du conte écrit par Lewis Carroll en 1865

Quelques répliques

 

1

Soeur d’Alice : Dans son monde ? En voilà des divagations, allons.
Alice : Des divagations ?
Soeur d’Alice : Recommençons depuis le début.
Alice : Oui c’est ça Dinah, c’est bien ça, dans mon monde à moi, il n’y aura que des divagations. Comme disent les grands, les choses ne seraient pas ce qu’elles sont, au contraire, elles seraient ce qu’elles ne sont pas. Je suis sûr que ce serait mieux. Hein Dinah ? Qu’en dis-tu ?
Dinah : Miaou.
Alice : Dans mon monde, tu ne dirais pas miaou, tu dirais “Oui mademoiselle Alice”.
Dinah : Miaou.
Alice : Naturellement tu parlerais comme les personnes, Dinah, et les autres animaux aussi.

 

 

2

Dinah : Miaou Miaou Miaou.
Alice : Mais enfin Dinah, ce n’est qu’un lapin avec une veste… Et une montre !
Lapin Blanc : Oh par mes moustaches, je suis en retard, en retard, en retard.
Alice : C’est très curieux, ce lapin est en retard, pourquoi faire ? Eh monsieur !
Lapin Blanc : En retard, en retard, j’ai rendez-vous quelque part, je n’ai pas le temps de dire au revoir, je suis en retard, en retard.
Alice : Il faut que ce soit très important, une fête ou quelque chose de ce genre. Monsieur lapin, attendez-moi.
Lapin Blanc : Non, non, non, non, non, non, non, quelqu’un m’attend, vraiment c’est important, je n’ai pas le temps de dire au revoir, je suis en retard, en retard.

 

 

3

Alice : Au revoir Dinah, au revoir !

 

 

4

Alice : Je suis à la poursuite d’un lapin blanc, alors si vous voulez bien… Il est là, il est là, laissez-moi passer, soyez gentil.
La poignée de porte : Désolé, voyez la porte est trop petite, elle est tout à fait impassable.
Alice : Vous voulez dire impossible ?
La poignée de porte : Non impassable, rien n’est impossible.

 

 

5

Alice : Oh, voilà vraiment de curieux petits personnages… Tweedle Dee et Tweedle Dum.
Tweedle Dee et Tweedle Dum : Si vous nous croyez en cire, payez votre entrée. Et si vous nous croyez vivants, vous devez nous parler, c’est plus correct.

 

 

6

Alice : Oh non, non, j’en ai assez !
Lapin Blanc : Marianne ? Mais qu’est-ce qu’elle peut bien faire ? Marianne si jamais… Au secours ! Au secours, un monstre, un monstre chez moi, au secours, un monstre!

 

7

Le Dodo : On n’est pas aidé ici, on n’est pas aidé.

 

 

8

Les Fleurs : Croyez vous que ce soit une fleur sauvage ?
Alice : Oh non, je ne suis pas une fleur sauvage.
Les Fleurs : Alors de quelle variété, de quelle branche, de quel genre êtes-vous ma chère ?
Alice : Disons, si vous voulez, que j’appartiens au genre humain, variété Alice.

 

 

9

Les Fleurs : Ahaha, regardez-moi ces drôles de tiges.

 

 

10

La Chenille Bleue : Oh quel air étrange.
Alice : Ma foi je, enfin ça ne m’étonne pas, j’ai changé si souvent depuis ce matin que je ne sais plus qui je suis.

 

 

11

Alice : Je voudrais être un peu plus grande.
La Chenille Bleue : Pourquoi ?
Alice : Ca tombe sous le sens, avouez que dix centimètres, c’est une taille ridicule.
La Chenille Bleue : J’ai dix centimètre de la tête à la queue jeune fille et j’estime que c’est une bonne taille, sans aucun doute !

 

 

12

Alice : Mais, mais vous êtes un chat.
Le Chat du Cheshire : Oui, un chafouin.

 

 

13

Le Chat du Cheshire : Oh, à propos, si vous tenez vraiment à le savoir, c’est là qu’il est passé.
Alice : Mais qui donc ?
Le Chat du Cheshire : Un certain lapin.
Alice : Vous en êtes sûr ?
Le Chat du Cheshire : Sûr de quoi ?
Alice : Qu’il est allé par là.
Le Chat du Cheshire : Qui donc ?
Alice : Et bien le lapin.
Le Chat du Cheshire :Quel lapin ?
Alice : Oh mais vous venez de le dire il y a peine une minute, oh c’est agaçant.

 

 

14

Alice : Oh je vous remercie, je vais aller voir le lièvre.
Le Chat du Cheshire : Naturellement il est fou lui aussi.
Alice : Mais je n’ai aucune envie de voir des gens complètement fous.
Le Chat du Cheshire : Oh mais il n’y a rien à faire, parce que tout le monde est fou ici.

 

 

15

Lièvre de Mars : Un joyeux non-anniversaire.
Alice : A moi ?
Le Chapelier Fou : A vous !
Lièvre de Mars : Un joyeux non-anniversaire.
Alice : A moi ?
Le Chapelier Fou : A vous!

 

 

16

 

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Lièvre de Mars : Mais qui est Dinah ?
Alice : Mais Dinah, c’est mon chat.
Loir : Chat ? Chat, chat, chat, chat, chat !

 

 

 

17

Le Chapelier Fou : Pourquoi un corbeau ressemble-t-il à un grain de sel ?
Alice : Une devinette, attendez un petit instant, pourquoi est-ce qu’un corbeau ressemble à un grain de sel ?
Le Chapelier Fou : Je vous demande pardon.
Alice : Pourquoi un corbeau ressemble-t-il à un grain de sel ?
Le Chapelier Fou : Qu’est-ce qu’elle raconte ?
Lièvre de Mars : Mais c’est elle qui a un grain.

 

 

18

Le Chapelier Fou : Si vous croyez que ça m’étonne, votre horloge est détraquée, elle retarde de deux jours.
Lapin Blanc : De deux jours ?
Le Chapelier Fou : Deux jours et dix secondes, oh malheur, mais nous allons arranger ça. Rien d’étonnant, cette mécanique est pleine de mauvaises dents.
Lapin Blanc : Oh ma pauvre montre.
Le Chapelier Fou : Et de vis.

 

Lapin Blanc : Oh mes roues, mes ressorts, non mais attendez, attendez.
Le Chapelier Fou : Bien sûr, c’est évident, il faut du beurre. Du beurre !
Lièvre de Mars : Du beurre !
Lapin Blanc : Du beu… Oh non.
Le Chapelier Fou : Du beurre, oh il n’y a rien de meilleur pour les rouages.

 

Lapin Blanc : Du beurre, ah non, non, non, vous allez faire des miettes.
Le Chapelier Fou : Oh celui-là est garanti sans miette ! Qu’est-ce que vous disiez mon cher ?
Lièvre de Mars : Thé !
Le Chapelier Fou : Du thé, je n’y avais pas songé, bien sûr, il faut du thé.
Lapin Blanc : Ah non, ah non, ah non, pas de thé.

 

Lièvre de Mars : Du sucre ?
Le Chapelier Fou : Du sucre ? Deux cuillerées, deux cuillerées seulement je vous remercie.
Lapin Blanc : Écoutez, faites attention à ma montre je vous en supplie.
Lièvre de Mars : Confiture ?
Le Chapelier Fou : J’oubliais la confiture, un oubli regrettable, c’est comme ça qu’arrivent les accidents.

 

Lièvre de Mars : Moutarde ?
Le Chapelier Fou : Moutarde ! Oui… Moutarde ? Ne soyez pas ridicule. Un peu de citron c’est différent. Maintenant elle doit marcher. Regarder ça !
Lièvre de Mars : Elle devient folle.
Alice : Oh miséricorde.
Lapin Blanc : Oh seigneur.
Lièvre de Mars : Montre folle, montre folle, montre folle !

 

Le Chapelier Fou : Oh le thé ? Vous croyez que c’est le thé ? Je parie qu’il était trop fort.
Lièvre de Mars : Il n’y a qu’un moyen d’arrêter une montre folle ! BAM !
Le Chapelier Fou : Deux jours de retard, c’est inguérissable.

 

 

19

 

La Reine de Coeur : Qui ose peindre mes roses en rouge ? Qui ose peindre mes roses en rouges? Qui a souillé d’un rouge épais mes plus jolis rosiers ? Il faut qu’on punisse ces traites, on leur coupera la tête !

 

 

20

La Reine de Coeur : Qu’on leur coupe la tête !

 

 

21

La Reine de Coeur : Est-ce que l’accusée est prête à entendre la sentence ?
Alice : La sentence ? Oh mais auparavant je dois être jugée.
La Reine de Coeur : La sentence d’abord ! On vous jugera après, effrontée !
Alice : Mais c’est contraire à la loi.
La Reine de Coeur : La loi c’est moi, jeune péronnelle.
Alice : Oh c’est une belle loi votre majesté.
La Reine de Coeur : Vous avez compris mon enfant… Argh, coupez lui la tête !

 

 

22

 

Alice : Et quant à vous, votre majesté, votre majesté, c’est trop drôle, vous n’êtes pas une reine, vous n’êtes qu’une vieille pompeuse tyrannique, méchante, grossière et laide.
La Reine de Coeur : Qu’étiez-vous en train de dire ma chère ?
Le Chat du Cheshire : Elle disait que vous étiez une vieille pompeuse tyrannique, méchante, grossière, laide.

 

 

23

 

La Poignée de Porte : Toujours verrouillée vous savez.
Alice : Mais la reine, je dois absolument sortir.
La Poignée de Porte : Mais voyons, vous êtes là.
Alice : Quoi ?
La Poignée de Porte : Voyez vous même.
Alice : Mais c’est moi, et je suis endormie.

 

 FIN

 

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Lire Alice au pays des merveilles de lewis Carroll :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2013/06/06/38192339.html

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9 décembre 2019

Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Quatrième et dernière partie

Première partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/10/02/37679962.html

Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Troisième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/24/37680111.html

 

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QUATRIÈME & DERNIÈRE PARTIE : 0,7 mm X 3 = 2,1 mm*

 *  Voir en fin de texte

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10

                   Sur scène dès la nuit tombée, Mungo Jerry fit danser la mer des chevelures dans des rythmes fous, emmenant le public, levé d’un bloc par sa voix tempétueuse, dans une houle à donner le tournis, et dans l’écume vive des bras levés blanchis par les projecteurs, qui de temps à autre incendiaient la foule en délire. Ce fut un très beau succès populaire, incontestable moment fort du festival.

Le bluesman blanc Johnny Winter fut de même très acclamé, dans cette musique universelle, comprise de tous, émaillée des longs solos de ce talentueux guitariste américain au cheveu d’albinos.

Léonard Cohen, qui ne fit pas l'unanimité par son comportement, sut se racheter par sa musique et sa voix qui - un peu monocorde -, parvenait cependant à faire sombrer certains spectateurs dans un demi-sommeil, harassés par la rude journée au plein soleil et l'heure tardive. Ses interventions parlées, sur la paix dans le monde et l'utopique amour universel, furent applaudies, malgré la persistance de quelques sifflets.

"Titanic", groupe sans grande originalité venu des pays nordiques, proposait quant à lui un hard-rock traditionnel des plus chaleureux qui, s’il ne nécessitait pas vraiment l’écoute attentive par la richesse de sa musique, fit lever et danser le public durant la prestation entière. En tournée française, Titanic se produisit près d'Albi en 1973.

L’inénarrable Pete Brown, avec son groupe « Piblokto !», capable de longs solos inspirés et ses percussions, connu comme poète et compositeur, et à qui certains artistes de la scène Rock (Eric Clapton notamment) doivent quelques-uns de leurs meilleurs succès, fut également très applaudi. Pete Brown se produisit en 1972 au théâtre du Taur à Toulouse.

Cruellement juxtaposés à ces artistes, les groupes français souffrirent quelque peu de la comparaison : le rock, qui ne naquit pas chez nous, n’y trouvait pas encore ses meilleurs interprètes, et s’y enracinait difficilement. Ils se firent cependant connaitre et certains, comme Triangle, connurent une vraie notoriété des années durant (Pour mémoire, le tonitruant concert de la Halle aux Grains de Toulouse en 1971, qui laissa l'auteur de ces lignes dans une surdité notable jusqu'au lendemain). On ne proposait pas encore de bouchons d'oreille aux concerts de hard-rock, dont le niveau sonore atteint aujourd'hui l'intolérable...

Ce fut "Colosseum", talentueux groupe anglais de jazz-rock, aux solos de saxophone très attendus et applaudis de Dick Heckstall-Smith qui, la dernière nuit, clôtura pour ainsi dire le festival ; les groupes français qui le suivirent firent moins l’unanimité, desservis par la relative somnolence du public aux heures tardives.

Ci-dessous : Colosseum (Dick Heckstall-Smith au saxo, à droite)

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"Catherine Ribeiro + Alpes", à l’heure où les têtes émergeaient encore des duvets, put cependant étendre ici son auditoire et affermir sa jeune notoriété.

Alors, de lassitude, les musiciens ayant tous exprimé la quintessence de leur art, public et orateurs épuisés, il fallut bien débrancher amplis et projecteurs.

 

Un grand silence se fit alors dans la fraîcheur de cette fin de nuit, laissant scintiller un temps encore et s'éteindre insensiblement un dernier murmure au fond des oreilles comblées.

  

 

11

                              Malgré la chaleur de la veille, une fraîche rosée s'était posée sur l'herbe au cours de cette dernière nuit ; et s'extraire au petit matin de sa couverture ou de son duvet, à même le sol jonché de papiers, d'affaires oubliées, se faisait dans le regret des plus beaux rêves écourtés. Certains allumaient des feux de camp, auxquels les plus transis, moins prévoyants sur le vêtement emporté, venaient un moment se réchauffer. La musique s’était tue, mais de nombreux irréductibles n’entendaient pas se retirer encore ; alors que certains dormaient, abrutis pour une bonne part des excès de la nuit.

Et ces flammes paisibles qui s’élevaient couronnées de fumeroles, dressées de loin en loin parmi les corps étendus aux pieds des rares marcheurs silencieux, donnaient à la prairie dévastée, où la nuit s'attardait encore, des airs mornes de champ de bataille.

 

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Dernière fin de nuit, peu après la clôture du festival par "Catherine Ribeiro + Alpes". Des discussions animées ont encore lieu sur la scène au lever du jour. À gauche : cabane de feuillages. Qui en a une reste enveloppé dans sa couverture.

Puissant remède à l'amnésie, cette image de la fin du festival, prise tête et appareil photo émergeant seuls de mon duvet dans la fraîcheur matinale, restera pour toujours à mes yeux une des plus chargées de souvenir de mon existence.


 

La musique avait cessé. Pourtant le soleil revint.

Il paraissait frapper plus fort encore et dire à tous que le moment des adieux était venu, dans un silence troublé lourd à l'oreille : on démontait les tours, et seul parvenait le piétinement sourd des road-managers sur le vaste plancher de la scène que, progressivement, l’on déshabillait, dans un terrible striptease de squelette. On parlait peu, on parlait bas. On eût dit que la foule, assombrie, désemparée, avait perdu sa voix, abattue par la fin de l'évènement - si grand qu'elle n'avait encore les mots pour évoquer la moindre de ses minutes. On s’attardait encore, roulant son duvet, bourrant son sac la tête ailleurs, espérant - qui sait - un dernier riff de guitare.

 

Alors, dans un dernier regard vers la vaste scène déshabillée qui avait tant donné, de partout, dans une marche lente et silencieuse, tête basse et dos courbé, l’on convergeait vers la sortie, piétinant à rebours le grillage inutile, l'esprit débordant du rêve, et les cheveux un peu plus longs*.

 

 

* Voir titre pour plus de précisions

 

THIS IS THE END

 

 

"This is the end,

my only friend,

the end"

 

(Jim Morrison, The Doors, titre "The end").

 

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On y était

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 ◄♦♦♦♦♦►

 

 

JCP    Jan. 2010 & Sept.- Oct. 2012 ; revu 2014, 2017, 2019

Image de première page première partie : prise en N&B et colorisée (original primé au concours FNAC-Canal+ pour les 40 ans du festival de Woodstock).

Images / pellicule N&B Kodak 125 ASA / 6X6 Rolleicord (non équipé de mesure lumière). Agrandisseur Meopta 6X6 / objectif Belar. Papier photo Agfa 13X18 cm. blanc brillant, glaceuse-sécheuse. Scanner Epson.

 

Scènes de tournage du film "La Michetonneuse" sur le site du festival avec François Jouffa (coscénariste du film) et Sylvie Jouffa (à gauche). A droite : Nadine Bernett et François Jouffa.

Précisions aimablement transmises par F. Jouffa lui-même (septembre 2022).

 


 

 

 

 

 

 

 

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Davantage d'images rock sur ce même festival et sur le début des années 70 :

http://paroledemusique.canalblog.com/archives/2012/10/04/16542405.html

 

Une des rares images trouvées sur le net, issue d'un article dans "La Provence" :

https://www.laprovence.com/article/sorties-loisirs/4061550/saint-pons-le-premier-woodstock-a-la-francaise-qui-eut-lieu-aux-milles.html

henry-ely-aix-festival-pop-de-saint-pons-1970-17

 Ci-dessus : peut-être "Triangle" démarrant le festival le premier jour...

 

Une fan reprend mes images et me montre tenant l'affiche... :

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

 

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VIDÉO DU FESTIVAL (merci à l'I.N.A.):

 

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Lien plus bas (sous ce texte) : vidéo sur les moeurs conservatrices-castratrices-fascisantes et anti-jeunes de l'époque (interview des Aixois) : édifiant !, voire impensable, et pourtant il y a 50 ans seulement !

On peut comprendre l'ampleur et l'âpreté du combat mené par toute (du moins une bonne partie) de la jeunesse contre le dangereux esprit "adulte" incroyablement rétrograde. L'auteur de ces lignes dut mener ce combat, figurant lui-même parmi les premiers à vouloir mener sa vie à sa guise, simplement LIBRE et HEUREUX, deux mots qui n'entraient pas (y entrent-ils aujourd'hui ?) dans le vocabulaire de notre société où le consumérisme qui allait ravager la planète pointait déjà.

John Lennon :

 

"Quand je suis allé à l'école, ils m'ont demandé ce que je voulais être quand je serais grand.

 

J'ai répondu "Heureux".

 

Ils m'ont dit que je n'avais pas compris la question ;

j'ai répondu qu'ils n'avaient pas compris la vie."

 

 

LA VIDÉO DE LA HONTE :

https://www.ina.fr/video/CAF91056470

 

 

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REMERCIEMENTS

 

 aux personnes qui, de près, de loin, ou même sans le savoir, ont contribué à la rédaction du texte final :

 

Lisak, Sonia, Imago, Morata, Edmée de Xhavée, Denis Chollet (qui inséra trois de mes images dans son ouvrage "Nos années de poudre ça n'a pas traîné"),, Cold Blue, Daria, Martine (pour ses mots), Old Nut, Johanna Amar (pour nos échanges lors de la rédaction de son mémoire), Didier Thibault (Bassiste et leader de MGP pour son aide), Arthur Cerf (rédacteur à « Snatch Magazine »), Philippe Andrieu (pour son aide et la transmission gracieuse de l’enregistrement original de Léonard Cohen), Popallthedays, Wilfrid (pour ses infos), Ronan, Pat, MGP, Ditibo, Les Cafards, Logan31, Chantsongs.

Remerciements à Gilles Pidard (Cinéma et Musiques, université Paris Diderot-Paris 7).

 

Site Philippe Andrieu :

 

http://philippe.andrieu.free.fr/concerts/19700801/002-19700801-colosseum-johnny-winter-pete-brown.php

 

Remerciements à « Lucyintheweb » qui récupéra mes images pour en faire un article sur son blog personnel, affichant même, sans le savoir, mon propre portrait plein écran :

 

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

 

Autre utilisation des mêmes images sur facebook :

 

https://www.facebook.com/lesinstantsdete/posts/2701936169840092?comment_id=2709122655788110

 

Moving Gelatine Plates :

 

http://rock6070.e-monsite.com/pages/blues-et-rock-en-france/moving-gelatine-plates.html

 

Johanna Amar est diplômée d’un master de recherche en histoire culturelle et sociale à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est rattachée au laboratoire du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Son mémoire porte sur les « Premiers festivals de musique pop en France en 1970 » sous la direction d’Anaïs Fléchet :

 

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01872518/document

 

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Joseph Kessel était présent au festival de Biot dit "Popanalia" quelques jours plus tard (nous y étions aussi). Ce fut un échec retentissant, la foule ayant brisé toute barricade. Seule Joan Baez s'y produisit (image suivante)

 

 

 

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Aspect de notre campement à Biot, où nous pûmes voir Joan Baez

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JCP, 11/2019

 

 

 

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18 janvier 2020

Mortelle religion (1131)

 

smart 680 copie

 

 

Mortelle religion

 

Esclaves consentants

à leurs chaînes fragiles,

ils vont partout marchant,

aveugle et lente file

des forçats embarqués,

amoureux du néant,

craintifs des libertés.

 

Le Grand Dieu qui les guide

a volé leur esprit.

Et la Croyance est telle,

que sourire à la lèvre

et smartphone à la main

on passe sous le train.

 

                          ►◄

 

 

UNE VIDÉO ÉDIFIANTE (très) :

Sans t1 copie

https://www.youtube.com/watch?v=k8c2hjiTDPo

01/2020.  Le 16/01, regardant passer sur le pont Neuf* depuis les quais une longue file de manifestants coléreux - mais pas au point de quitter leur smartphone des yeux un seul instant. Suscité hélas, quant à la chute, par un évènement réel.

* (De Toulouse)

 

7 novembre 2019

Citation : Henri Michaux (2)

Henri Michaux, né à Namur le 24 mai 1899 et mort à Paris le 19 octobre 1984, est un écrivain, poète et peintre d'origine belge d'expression française naturalisé français en 1955.

Celui-ci, de son vivant, refusait toute représentation personnelle : déjà en 1927, quand la NRF édite Qui je fus, « avec un portrait de l’auteur gravé sur bois par G. Aubert », il refuse l’illustration, la barre d’une croix et signe par-dessous un « Non » péremptoire, dont voici l'image exhumée.

michaux,henri,face à face,exposition,bruxelles,bibliotheca wittockiana,peinture,écrits,livres,illustrations,visage,tête,photographie,art,littérature française,culture

 

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« Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête - innocent ! - sans songer aux conséquences. »

 

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1 janvier 2010

JULIEN GRACQ, "Liberté grande"

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JULIEN GRACQ

(1910-2007)

Liberté grande

(Poésie en prose)

 

 

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                       Publier en libre-service numérique gratuit l’intégralité des poèmes du recueil de Julien Gracq « Liberté grande » - poèmes désormais libres de droits -, poursuit le but de faire mieux connaître un de nos plus grands écrivains, hélas encore bien peu cité comme tel.

Julien Gracq qui – déclare-t-il – a « commis dans sa jeunesse quelques vers lamartiniens » qu’il a sans doute jugés indignes de publication, est avant tout un écrivain de romans et d’essais qui ne ressemblent pas aux autres. Ceci dans un style unique, infiniment évocateur et souvent poétique.

Et, pour le mieux situer, lorsque, à l’issue de la publication de son ouvrage-phare « Le rivage des Syrtes », le Prix Goncourt lui fut attribué, il le refusa – simplement et irrévocablement. Geste unique qui fut remarqué. Et longtemps commenté.

Cet auteur de talent – dont les ouvrages sont désormais étudiés dans les classes littéraires – a tout de même laissé un recueil de poésie, un seul, celui-ci, de 49 textes en prose. Les ayant lus et relus, beaucoup, – comme l’auteur de ce blog – regrettent ce trop modeste nombre.

- Étant toujours bien entendu qu’ « un livre papier c’est tellement mieux »  – à plus forte raison s’il s’agit d’un recueil de poésie ! (Cet ouvrage, mince et peu coûteux, est en vente dans toutes les « bonnes librairies ».)

 

JCP

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La mise en page et les retours à la ligne ne sont pas garantis dans leur intégrité absolue.

 

 

 

 

Au bord du beau Bendème

J'avais longtemps erré, aux heures déclinantes de l'après-midi, par les ruelles fraîches du quartier de cimetières et d'émeutes qui borde la cathédrale mixte.
Une nonchalance appuyée, comme de doigts bagués qui tambourinent discrètement un coffre à bijoux dans la pénombre des beaux salons mérovingiens des antiquaires, à chaque spire de ce colimaçon aveugle de bâtisses alourdissait ma démarche.

La prison d'air transparente colportait la sonorité des gongs. Le seul répit qui me fût accordé çà et là était celui de bancs vermoulus qui soulignaient les stations funèbres d'un chemin de croix blasonné d'enseignes romaines et de phalères, compliqué comme le canevas du métropolitain. De quel Calvaire borgne, de quelle Babel suburbaine ce labyrinthe était-il le piédestal ? Des portes parfois battaient avec mystère, mais c'était toujours au-delà d'un coude de la rue, et la poursuite décevante de ce sésame crapuleux des faubourgs m'excitait jusqu'à la démangeaison.

Ces appels graves comme des cors, cette anxieuse poursuite à travers des clairières de gravats, des échafaudages d'échelles, tout un Hoggar calciné de boutiques aveugles m'amenèrent soudain, derrière les tamis d'une pluie fine, en présence de l'abside du bâtiment le plus ambigu qu'il m'ait été donné de voir, — me glissèrent le mot de passe qui neutralisait la sentinelle de la poterne, et sous les gros fanaux lisses et glauques des vitraux, les larmes aux yeux je me sentis fondre jusqu'à mi-corps dans l'herbe musculeuse et chevelue d'une prairie océanique.

 

 

 

Aubrac

Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu'à droite la banquette où l'herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre, jusqu'à ce que l'œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse avec le soir — ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l'automne.

Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide, à l'heure plus froide où tes pieds nus s'enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles l'odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.

 

 

 

Bonne Promenade du Matin

Quelques encablures à peine de ma chambre, j'étais parfois surpris, à peine entamée ma promenade matinale, par des éclats dissonants de cuivre provenant d'une gracieuse maisonnette de briques en démolition.
Sur les thèmes choisis de ce mystérieux orphéon des ruines, j'imaginais derrière cette façade de plâtras tristes toute une théorie de tonnelles ingénues et matinales, où des électriciens en cotte rouge, de blondes marcheuses des trottoirs de l'aube, des cortèges au sérieux travesti professionnel face au soleil levant dissipaient à part soi leurs brumes nocturnes dans quelques-unes de ces chopes d'étain ouvragées qui font si belle figure au premier plan d'une bacchanale
d'opéra-comique.
Se figure-t-on rien de plus charmant, avant le départ hâtif vers le travail sous les brandebourgs et les galaxies avenantes d'un bleu de chauffe, que le chœur rafraîchi de rosée, éventé de girandoles éteintes, qu'élèvent vers le soleil ces machinistes ingénus pour tout le jour condamnés à une dissimulation d'apaches dans les coulisses les plus poussiéreuses d'une ville moderne ?
Un bal-minute, l'envol dans le chien et loup de l'aurore d'un jupon de dentelles, c'était la limite de ce que je pouvais imaginer des scandales de cette minuscule enceinte dissimulée aux arpenteurs de bitume par la retombée conventionnelle d'une courtine de plâtres promise aux trois coups du démolisseur.
Mais déjà une jolie taverne de poutres mal équarries se permettait de faire chanter ses volets dans le soleil de l'aube, comme s'ouvrent les élytres matinales des joyeuses bestioles des jardins.
Déjà la rue m'appelait accueillante; les pavés en grand arroi reprenaient leur place dans leurs alvéoles — rien, n'est-ce pas, ne s'était passé — et comme un loup sur le visage le plus troublant d'une femme aux débauches folâtres, après leur entrechat matinal les réverbères et les poubelles branlantes avaient repris leur faction de conserve sous l'œil militaire des balayeurs municipaux.

 

 

 

Cortège

Hommes 40 — chevaux 8, à cette seule inscription réglementaire s'annonçait de loin — dans l'attente de marques plus expressives de la glorieuse résurrection, — le boggie mortuaire — non sans qu'eussent défilé en belle ordonnance — seulement ralentis pour un moment par l'escalade de la rampe — les salons de première classe où les bijoux de jais étincelaient aux doigts des jolies bridgeuses — en train de tuer le temps que concrétisait seulement d'un moment à l'autre — celui que le mort voulût bien consacrer à jouer enfin cartes sur table — le coup d'œil jeté à travers la portière sur l'étendue mouvante et pluvieuse d'un paysage indifférent.

 

 

 

Gang

Il y avait, toujours chargé au plein cœur de la ville, ce quartier tournant projetant par saccades vers les routes de banlieue le flot de ses voitures comme le barillet d'un revolver.
C'est de là que nous partions pour les voyages-surprise et les soirs bordés d'églantines, les beaux matins des documentaires de pêche à la truite qui brassent à poignées tout un saladier de pierreries.
Les doigts serrés sur le bordage de tôle, et le fleuve d'air sculptant un bec d'aigle et la majesté d'une figure de proue sous le casque de toile blanche.
Au bout des robes blanches sur chaque boulevard d'huile noire, une forêt qui s'ouvre en coup de vent comme la mer Rouge — à l'enfilade de chaque flaque solaire, le lingot de glace que tronçonnent les massifs d'arbres — au bout de chaque branche, une fleur qui se déplie dans un
claquement de linge — au bout de chaque bras, la rose brûlante d'un revolver.

 

 

 

Gomorrhe

En ce temps-là — c'était les jours les plus longs de l'année — à travers les halliers du Cinglais de grands chars de combat tenaient l'affût au coude des laies forestières, la volée de leurs pièces charbonnée contre le soleil couchant des châteaux Louis XIII.

La lumière était désheurée — l'ombre des buissons au travers de la route plus délectable que l'eau fraîche, à cause de ces mouches de fer brillantes et du remue-ménage dans le ciel de mauvais guêpier. C'était d'aller à l'air libre qui plaisait : le large des routes, les portes battantes — à même la pelouse d'herbe surie dans la gentilhommière évacuée le camp volant sous les platanes, au large de la ville irrespirable. De grosses gouttes d'orage tombaient dans les plats; par les doubles fenêtres ouvertes, on voyait les lits de camp d'enfants sous les portraits de famille, dans un salon plus déployé qu'une charge de cavalerie. L'Orne coulait devant
— très lente — parmi les troènes et les prairies de fleurs pleines de joncs. Cela me plaisait que la vie fût ainsi desserrée, et qu'on fît sa couchée dans les maisons vagues comme au fond d'un bois noir.

Quand j'arrivai à la côte de May, le versant était mi-parti d'ombre et de soleil; les oiseaux chantaient moins fort; une jeune fille que je connaissais allait devant moi sur la route très blanche : je la rejoignis. Je compris que son étape aussi était à Jaur et qu'invités, nous devions coucher dans la même maison. Nous allâmes.
C'était une contrée charmante : ces côtes qui montaient entre des forêts, la fraîcheur des feuilles et les bas-côtés d'argile humide qui gardent des flaques jusqu'au cœur de l'été. Quelquefois nous parlions et quelquefois nous nous taisions. Il y avait des bouquets de sapins noirs plantés à l'embranchement des routes, ou parfois un calvaire — mais le plus beau, c'était cette soirée d'été qui tenait les champs éveillés si tard, surnaturellement, comme les jours où l'on moissonne, à cause de {'heure allemande. A Thury, je m'arrêtai pour dîner à l'auberge : le soleil bas flambait encore aux carreaux et aux cuivres des armoires — je relevais les yeux entre les plats sur la route vide, qui coulait limpide et toute pure devant la porte ouverte, comme une rivière qu'on fait passer à travers son jardin. Je repartis tout éclairé par la chanson d'une bouteille de vin, comme une lanterne par sa bougie. Derrière moi, les sirènes l'une après l'autre amorçaient leur décrue sur la ville marquée pour le feu. Il n'y aurait plus à s'inquiéter jamais. La route devant était toute blanche de lune, si délicatement éclairée qu'on distinguait, sur les bas-côtés, les jeunes lames de l'herbe entre les graviers fins. Le clocher de Jaur flanquait le chemin à quelques jets de pierre, dans la nuit marquée d'un signe tendre, comme une robe blanche dans l'ombre d'un jardin — la route allait vers le Sud, toute sablée entre les tentes des pommiers ronds dans la nuit ouverte, et je chantais parce que j'étais attendu.

 

 

 

Grand Hôtel

Je suis d'une race tapageuse qui préfère à toute chose les après-midi affairés d'une ville de grand luxe, avant un gala d'opéra solennisant la plus longue pente de la journée, les après-midi torrides où le soleil bourdonne derrière les futaies épaisses des stores déployés sur la façade de l'hôtel comme une fête nautique, un pavoisement blanc et orgueilleux de régates au-dessus de l'huile noire de l'asphalte où le reflet tout mangé de flaques des feuillages se fait grêle irréellement.

Je ne saurais sans dommage faire grâce au luxe d'aucun de ces détails de mauvais goût qui mystérieusement le poétisent : fourrures estivales, cascades mélancoliques des pourboires sonnant au long des escaliers de pierres tombales, fumoirs aux voix empanachées assommées par les cuirs de Cordoue, bars-nickels de garde-malades d'où l'horizon fuit vers les jetées — mais le luxe c'est surtout, pelotonné au fond de la voiture dans les coussins au cœur d'une soirée chaude, d'un horizon merveilleusement vert et dilaté de musiques proches, la face renversée contre le ciel vert comme des prairies, tout uni le long du visage le vent délicieux de la vitesse coûteuse, comme la belle simplicité retrouvée^ la largesse princière, le dénûment antique de l'or pur coulant entre les doigts.

 

 

 

Inabordable

C'est une femme jeune sous les pas de laquelle les images se lèvent à foison.
Parfois, dans un sentier d'avril, elle dresse une main molle et douce comme de la plume et calme comme à regret les inquiétudes du paysage, — ou bien le paraphe mystérieux de sa démarche entre des marges de bitume le dispute au plus bel instrument du littérateur.
J'aime à suivre dans les méandres d'une rue colorée le fil de cette mélodie de mort subite que son apparition répercute d'un bord à l'autre de l'horizon de façades.
Quelle rue sonore — d'un saccage de théâtre, de devantures brisées, de crieurs de journaux hurlant le plus bel assassinat du siècle, quelle verroterie colorée de sang, quel beau sang écumeux et chantant comme des trilles, comme des arpèges, quelle molle inflexion de saxophone vaudra jamais pour moi le regard qu'elle verse du coin de son œil précis et calme, le ruisseau magnétique de son regard qui coule à pleins bords entre les maisons comme la salive acide d'un glacier ?

 

 

 

Intimité

C'est l'heure de la rentrée des vignes et des abreuvoirs, l'heure dernière. Les puits sont vides, et il y a une fourrure de tourterelles au bord des hangars, un liséré de satin comme une neige rouge aux très anciens costumes qui se penchent aux croisées, sous ces nuques d'oiseaux de proie — sous les porches battants passent des vents étrangers, qui sentent les chaumes et les palmes — les chars s'encapuchonnent — on a froid ici — des odeurs creusent des faims étranges sous les tilleuls et les abeilles, des pains dorés fléchissent les tables de la cuisine. On entend des clameurs et des appels très tard, du côté des clairières rouges, au large de la maison vide où chante la bouilloire oubliée sur les braises calmes. Le sommeil des persiennes sur l'aquarium de la chambre basse ranime doucement le globe aux fleurs d'orange comme un œuf nocturne au creux des chaumes, la main qui tisonne le loquet de fer, l'horloge qui éclabousse l'enclume du silence. Le marécage et le clair de lune brouillé des étables festonnent la nuit fleurie qui monte du creux des armoires, le parfum de grotte et de suaire moisi, le terrier rêche du lit de ménage, la nudité mystique de l'épouse auprès du lis consolateur des nuits noires.

 

 

 

Isabelle Elisabeth

La singularité du visage d'Isabelle était faite de ces blancheurs de linge, de ces éclatantes étendues de mer calme entre deux coups de ressac, de ces plages accueillantes de lumière lisse d'un après-midi de juillet sur un toit d'ardoises.
Une encolure choisie, faite pour les nobles harnais du cheval de bataille, ses seins plantés comme des chevilles pour l'escalade d'un bel arbre, la prise qu'ils appelaient de deux mains
ouvertes et accueillantes, des yeux compliqués et préhensiles comme la vrille du pois de senteur, des volontés brutales et folâtres comme un coup de mer contre une jetée par le jour du plus beau temps, je me rappelle tout comme si c'était hier.
Par-dessus toute qualité, j'admirais qu'elle pût être à ce point ambiguë — ses mains changent comme le vent, ses pieds lisses se posent par le monde sur je ne sais quel sonore ouragan de tuiles, et, singulière comme ces transmutations à vue qu'un prince charmant d'un haussement de sourcil encourage dans les enlacements de la Belle et de la Bête, c'est tout à coup d'un profil perdu de cette figure étrange sur un fond de forêts et de feuilles changeantes qu'est faite — maniaque et toujours à je ne sais quel souvenir perdu attentive — la beauté du visage d'Elisabeth.

 

 

 

L'appareillage ambigu

À minuit, par un clair de lune coupant comme un rasoir, je détachais l'amarre de la galère funèbre, — et voguais. De longues étendues de terre plaine, des vols de ramiers blancs fantomatiques contre les berges, c'était le premier éveil de cette marine féerique que j'improvisais dans le creux du paysage nocturne. Solennels et funèbres, des chevaliers aux armures de sable me saluaient sur les berges du flamboiement fleurdelisé de leurs bannières — une haie d'oriflammes dessinait sur l'eau bleue comme du pétrole la carrière ouverte au triomphateur. A l'horizon, les vagues se perdaient dans de grands points d'orgue — parfois une trombe ardente, un gantelet de cristal, un doigt pointé comme l'index d'un cadran solaire figuraient le zodiaque familier de ces périples mal définis.

A des fanaux soudain plus clairs, au branle-bas humide d'un appareillage nocturne, à mille feux Saint-Elme brillant sur les agrès, je pouvais déceler l'approche des brises du large comme le souffle d'une cave humide, puis c'était le coudoiement amical des pétroliers, d'immenses estacades de brumes, les balustrades géantes où s'accoudaient pour l'adieu vat les figurants majestueux avec leurs barbes de neige, leurs fracs et leurs éventails de théâtre, les éclaboussures salines et noires de suie où frissonnaient des épaules de marbre et, porté déjà sur l'encolure de la première houle et tout à coup en selle, le coup de clairon du lâchez tout saluait le débordement de la jetée.

 

 

 

L'averse

Voici le monde couvé sous la pluie, la chaleur moite, le toit des gouttes et des brindilles, et les molles couvertures d'air aux mille piqûres d'éclaboussements.
Voici la belle sur son lit d'eau, toute éveillée par la soudaine transparence fraîche, toute coïncidante à une pure idée d'elle-même, toute dessinée
comme l'eau par le verre.
Dans l'air où nagent les balbutiantes étoiles de l'eau, une main d'air sort de l'alcôve verdissante aux parfums d'herbe et suspend à l'embrasse de lianes les courtines
emperlées et l'arithmétique crépitante du boulier de cristal.

 

 

 

L'Explorateur

J'ai vécu de peu de choses comme de ces quelques ruelles vides et béantes en plein midi qui s'ensauvageaient sans bruit dans un parfum de sève et de bête libre, leurs maisons évacuées comme un raz-de-marée sous l'écume des feuilles. Pareilles à ce panache de l'explosion d'une poudrière qui dégonfle une ville, de grandes masses de verdure orageuse roulaient un ciel sombre au-dessus des toits crevés.

L'après-midi me retrouve devant un haut mur de parc aveugle, tendant l'oreille, comme on surprend un bruissement de feuilles derrière une porte. A l'air libre, trempé soudain de soleil tournoyant comme par une fanfare, mes pieds amoureusement ravivant la pente secrète d'une colline longue comme une joue, je redescendais chaque soir aux champs calmes, les mains
pleines comme celui qui touche une femme, appuyant le front encore, les yeux fermés, ainsi que le cœur manque et qu'on marche en dormant, au songe odorant et au vide sous le soleil de
ce village accoude à la forêt comme un après-midi d'été au balcon de sa nuit sauvage.

 

 

 

La barrière de Ross

Il faut se lever matin pour voir le jour monter à l'horizon de la banquise, à l'heure où le soleil des latitudes australes étale au loin des chemins sur la mer. Miss Jane portait son ombrelle, et moi un élégant fusil à deux coups. A chaque défilé de glacier, nous nous embrassions dans les crevasses de menthe, et retardions à plaisir le moment de voir le soleil à boulets rouges s'ouvrir un chemin dans un chantilly de glace pailletée. Nous longions de préférence le bord de la mer là où, la falaise respirant régulièrement avec la marée, son doux roulis de pachyderme nous prédisposait à l'amour. Les vagues battaient sur les murs de glace des neiges bleues et vertes, et jetaient à nos pieds dans les anses des fleurs géantes de cristaux, mais l'approche du jour était surtout sensible à ce léger ourlet de phosphore qui courait sur les festons de leur crête, comme quand les capitales nocturnes se prennent à voguer sur l'étalé de leur haute mer. Au Cap de la Dévastation, dans les fissures de la glace poussaient des edelweiss couleur de nuit bleue, et nous étions toujours sûrs de voir se renouveler de jour en jour une provision fraîche de ces œufs d'oiseaux de mer dont Jane pensait qu'ils ont la vertu d'éclaircir le teint. Sur la bouche de Jane, c'était un rite pour moi que de renouveler chaque jour pour l'y cueillir de mes lèvres cet adage puéril. Parfois les nuages nous dérobant le pied de la falaise annonçaient un ciel couvert pour l'après-midi, et Jane s'informait d'une voix menue si j'avais soigneusement enveloppé les sandwiches au chester. Enfin la falaise devenait plus haute et toute crayeuse de soleil, c'était la Pointe de la Désolation, et sur un signe de Jane j'étendais la couverture sur la neige fraîche. Nous demeurions là longtemps couchés, à écouter battre du poitrail les chevaux sauvages de la mer dans les cavernes de glace. L'horizon du large était un demi-cercle d'un bleu diamanté que sous-tendait le mur de glace, où parfois un flocon de vapeur naissait, décollé de la mer comme une voile blanche — et Jane me citait les vers de Lermontov. J'aurais passé là des après-midi entières, la main dans les siennes, à suivre le croassement des oiseaux de mer, et à lancer des morceaux de glace que nous écoutions tomber dans le gouffre, pendant que Jane comptait les secondes, la langue un peu tirée
d'application comme une écolière. Alors nous nous étreignions si longtemps et de si près que dans la neige fondue se creusait une seule rigole plus étroite qu'un berceau d'enfant, et, quand nous nous relevions, la couverture entre les mamelons blancs faisait songer à ces mulets d'Asie qui descendent des montagnes bâtés de neige.

Puis le bleu de la mer s'approfondissait et la falaise devenait violette; c'était l'heure où le froid brusque du soir détache de la banquise ces burgs de cristal qui croulent dans une poussière de glace avec le bruit de l'éclatement d'un monde, et retournent sous la volute cyclopéenne d'une vague bleue un ventre de paquebot gercé d'algues sombres, ou l’ébrouement lourd d'un bain de plésiosaures. Pour nous seuls s'allumait de proche en proche, jusqu'au bord de l'horizon, cette canonnade de fin de monde comme un Waterloo des solitudes, — et longtemps encore la nuit tombée, très froide, était trouée dans le grand silence du jaillissement lointain de fantômes des hauts geysers de plumes blanches — mais j'avais déjà serré dans les miennes la main glacée de Jane, et nous revenions à la lumière des pures étoiles antarctiques.

 

 

 

La Basilique de Pythagore

Il y a dans un coin de ma mémoire cette ville alerte dont je n'ai pas encore voulu jouir.
Les boulevards tournent avec les rayons du soleil et l'ombre est de tout temps réservée aux rues de traverse et au quartier désuet des conspirateurs.
C'est là que je m'achemine à midi sonné par des ruelles où le vent perpétuel rebrousse les herbes.
De très vieux hôtels à baldaquins de pierre s'entremêlent çà et là à quelques-unes de ces charmantes gares de campagne désaffectées que la ville a avalées au passage — aussi bien conservées, ma foi, que Jonas dans sa baleine.
Au coin de la rue se balance la pancarte bleue défraîchie de la salle d'attente des premières classes.
Une maison hospitalière y donne — pourquoi pas ? — ses jeux folâtres; par la grille du guichet il m'est donné parfois de surprendre, au creux d'un ballot de cotonnades, les ébats les moins condamnables.
On se croit tout à coup — dans une apothéose de madras de couleur et cette ombre, cette ombre fraîche ! — au cœur de quelle Caroline du Sud !
Et la poussière ! — cette fine poussière de charbon des gares très patinées, dont l'odeur enivre.
Tout autour, un jardin, accueillant, — des colchiques, des bougainvilliers.
Il est défendu de s'arrêter longtemps.
L'ombre d'un gratte-ciel tout blanc éteint la petite gare, on pense tout à coup à la Sicile, aux rues en falaise de je ne sais quelle Salerne de béton où dans un ouragan de mouches l'ombre des loggias de l'Hôtel de ville haut perché écrase les maisons du port et leurs belles lingeries multicolores, leur grand pavois des jours de fête, qui sont tous les jours.
Il y a aussi une débauche d'horloges de fer, comme de grandes araignées.
Si débonnaires, si tranquilles.
Le ferraillement énorme d'un tramway entre au cœur de tout cela comme un tremblement de terre, une explosion de vaisselle, ou le tintamarre réjouissant de ces tubes de métal accordés qu'ébranlent les portes des magasins pleins de pénombre où l'on marchande des bibelots d'osier, des porcelaines, des flacons treillissés de parfums exotiques.
Pour en revenir à la petite gare, dans son jardin s'est réfugié un cèdre.
Entre les murailles verticales qu'il touche et qui font sauter le cœur de joie à leur élan lisse, il étend ses branches comme ces niveaux d'eaux croupies des puits très profonds, les années de sécheresse.

On a dû le descendre là au bout d'une corde, et c’est dans cette galerie de forage, sous ce culot de verdure, sous ces clapets de verdure dominés par cent trente-cinq étages et l'éclat neuf en plein jour de toutes les étoiles, c'est là que je donne mes rendez-vous d'amour et mes baisers voraces, mes premiers baisers.

 

 

 

La bonne auberge

Les hommes sont coupés à mi-hauteur par la guillotine de l'habit noir — les femmes prennent sous le baiser la vibration tranchante du cristal, puis éclatent et sèment sous la neige d'adorables camélias de sang. On décharge successivement sur le perron d'entrée avec un bruit de fardiers le landau du lord-maire : roses-thé et héliotropes — le mail-coach de la magistrature : fouet et roues en réséda — la voiture tous terrains de la préfecture des mœurs : hortensias et jonquilles.

Et maintenant que faire ? les couples noués, les présentations terminées, les revolvers sortent des poches et la fête commence dans un tir aux pigeons flamboyant de verre cassé. À l'aube louche, les habits noirs, mal à l'aise, s'esquivent deux par deux comme des croque-morts dans les sentiers de feuilles — les planchers désertés étalent une Bérésina de fins débris de verre; les plantes vertes : des arbres de Noël de neige craquante et de verre filé — plusieurs âmes blanches gagnent les hautes régions du ciel sous la forme de délicats petits anges — légères comme une inconséquence dans un problème de métaphysique. On préfère ne savoir que penser d'une désinvolture qui désarme jusqu'aux soupçons de la justice.

La justice

J'ai écouté les plaidoiries sans lassitude, parfois un tic nerveux dans l'épaule gauche. Une araignée au milieu du prétoire montait et descendait au bout de son fil, pareille au lustre compliqué des théâtres. Tout le monde, comprends-tu, saisissait l'allusion; on aurait entendu voler une mouche. Les effets de manches des professionnels répandaient de grandes ondes d'un parfum d'amandes amères. Enfin j'ai trouvé ça particulier, je n'irai pas jusqu'à dire sui generis. Il y en a eu un à mort, trois à perpétuité, les autres se sont éclipsés sur la pointe du pied, avec de grands gestes de théâtre, derrière un trompe-l'œil élégant de volants de dentelles. Quand on a relevé le rideau pour la troisième fois, j'étais seul dans la salle à remercier le président, qui crachait des noyaux de cerises dans sa toque. Je te jure, c'était confondant.

 

 

 

La rivière Susquehannah

Le long de la rivière Susquehannah roulent l'hiver des trains de marchandises, et les berges hollandaises sont une rangée de vide-bouteilles patronisés par les chauffeurs de locomotives avec leurs jolis bonnets de madapolam. Des ballets silencieux de patineurs parfois se dénouent devant la ventouse à l'haleine de perle d'un wagon engourdi par la neige sur sa voie de garage — mais d'un bout à l'autre de la journée l'impression dominante est un carillon de grosses cloches de bois.

A midi, dans le blizzard et son coton saupoudré de suie, l'éclairage est une aube sibérienne indifférente, avec le choc des rondins coupés et le ronflement des manches de toile des elevators — des lointains indécis, à dix mètres, révèlent un homme d'équipe, les mains dans les poches, qui traverse en sifflotant une voie de garage. Les somnambules, à l'odeur de chien mouillé, sont groupés à l'écart dans une salle d'attente aveuglée par un poêle. Chacun paraît s'occuper peu de son voisin, et les allées et venues mal réveillées n'épouser qu'une convenance de pure forme, en l'attente de la cloche de six heures comme au théâtre, avec les beaux groupes noirs qui s'éloignent sur la neige. Il y a aussi les hangars abandonnés où l'on boit des grogs fumants dans l'odeur de goudron et de sapins de Noël comme une gorgée de sciure de bois fraîche, et dans le terrain vague des voies les petits bars de panneaux démontables autour d'une chromolithographie qui représente Trotsky recevant les parlementaires allemands devant la gare de Brest-Litovsk.

 

 

 

La sieste en Flandre Hollandaise

Au bord de l'Escaut oriental jusqu'à la banlieue d'Anvers, la Flandre hollandaise allonge une sorte de désert cultivé, une lisière habitable où la vie florale et grasse des bas pays semble se faire plus discrète qu'ailleurs. On n'y va, et on ne le traverse guère. Le pays se relie mal à la Zélande par quelques lignes de bacs qui traversent l'Escaut — du côté de la Belgique, au long des petites routes pavées, surgit très vite la silhouette d'un poste de douane, fleuri et endormi comme un chalet de ville d'eaux à la saison morte, où des douaniers hollandais flambant neuf dans leurs uniformes de surplus de la Royal Air Force somnolent dans une pièce ombragée et
dévisagent avec une curiosité sans fièvre le touriste qui s'aventure dans ces solitudes excentriques.

On bavarde sans hâte sous les arbres et dans la pièce minuscule comme dans le bureau d'octroi d'une petite ville, et on devine que les douaniers connaissent tout leur monde, car
quiconque passe ici la frontière : journaliers hollandais qui vont travailler à Bruges, ou patrons belges du pilotage d'Anvers qui rejoignent Flessingue, ne saurait en général aller guère plus loin. La frontière passée, la sensation intime qui nous renseigne, en l'absence même de tout repère visible, sur les approches d'un lieu à l'écart s'insinue très vite dans l'esprit du voyageur. Il faut pénétrer là au crépuscule, quand les douaniers de l'équipe de jour rejoignent tout près de là leurs maisonnettes-jouets de briques rouges, pédalant tout droits sur leurs bicyclettes à long col de cygne, et que derrière soi les lignes verticales des clochers et des tours de Bruges, pareilles sur ces plaines basses au skyline lointain d'une ville d'Amérique, commencent à bleuir aux créneaux des files de peupliers. Les routes vides semblent perdre leur sang peu à peu en courant vers le nord, s'étoilent et s'étiolent en chemins plus petits qui fuient indéfiniment derrière leurs lignes d'arbres au travers du désert verdoyant.

Aucun toit ne pointe plus derrière les masses des arbres, et aucune lumière ne brille encore. Le soir s'emplit d'une odeur d'herbe et de feuilles juteuses, aussi submergeante que celle d'une bête mouillée; les troupeaux couchés dans le lointain déjà brumeux des grandes prairies semblent pris dans les remous figés de l'herbe haute comme dans la glu d'une banquise molle; l'impression se fait jour que la vie, empêtrée dans cette verdure féroce, va s'engourdir là, finir, un peu plus loin : derrière ce rideau de peupliers. Il fait bon rouler dans la fraîcheur du soir sur ces routes touffues et sourdes, dont on arrive très vite à douter qu'elles mènent nulle part, zigzaguant sur la crête des digues entre les caissons titanesques des polders que le soir égalise, et qui se succèdent dans leur symétrie monotone comme d'immenses bacs où se décanterait pesamment une eau grasse sous sa moquette crémeuse d'écume verte. La végétation perd ici le caractère fantasque et inégal qu'on lui voit dans les pays vallonnés : elle monte plutôt, sur le fond plat des cases de ce damier énorme — égale, vorace, submergeante, étale — comme le niveau de la mer dans un bassin de marée, ou plutôt comme dans une rizière qu'on inonde, et où le tapis serré de pousses vertes qui lutte de vitesse avec l'eau semble se soulever comme une croûte flottante. Il n'y a pas de couture à cette robe verte — pas de lacune à ce revêtement pelucheux et universel : les pavés inégaux des routes suintent d'herbe juteuse, et le sommet même des digues est un tapis ondulant et silencieux où le sillage isolé d'un cycliste se referme comme la passée d'un doigt dans une fourrure.
Pourtant la route continue, toujours plus rétrécie et plus inégale — une dernière courbe, et un raidillon minuscule escalade une digue qui fermait la vue : pour l'instant la lèpre verte n'a pas mangé plus loin et on voit l'Escaut, large et gris, découvrant à regret à marée basse aux morsures de son adversaire les grandes flaques vulnérables de peau nue de ses vasières où l'herbe croche et s'agrippe. Les fumées des cargos qui remontent à Anvers défilent avec une insolence paresseuse entre les cuirassements hostiles de ces berges vautrées dans une somnolence lourde et agricole — sitôt leur revers dévalé, on ne voit plus rien; pourtant on s'avise alors de la proximité du large au souffle plus vif qui lave ces campagnes amples et aérées, a leurs ciels changeants et rapides qui font courir l'ombre des nuages sur les lacs
d'herbe, et aux rappels des oiseaux de mer dont tournoient un moment par-dessus les peupliers les nuées criardes, avant de regagner les vasières pour la nuit. Le point de vue change :
un instant, pour l'œil prévenu, sur cet océan colmaté des prairies, les voilures serrées des peupliers reprennent la fuite perspective et noble des escadres de ligne sous leurs tours de toile, telles qu'on les voit dans les vieux tableaux hollandais d'histoire, au rez-de-chaussée du Rïjkmuseum.

Tout ce pays, très récemment endigué, vient de sortir de l'eau, c'est visible, dans l'éclatement floral d'un lendemain de déluge. Pourtant le vide et le silence de ces campagnes exubérantes intriguent. On dirait que la vie s'intimide devant cette étoffe neuve et roide taillée à lés trop réguliers et trop amples, s'accroche mal à ce parcellement dépaysant de cyclope. Elle chemine agrippée aux digues, comme un insecte en suivant les raies du plancher, envahit précautionneusement par les bandes cet éden de verdure préfabriqué dont la géométrie distendue et austère la désoriente : on dirait qu'une espèce d'agoraphobie la refoule d'instinct vers les bordures ombragées des grands viviers d'herbes. Il n'y a pas de villes et guère de villages : l'homme s'est découragé de préférer un lieu à un autre dans la juxtaposition sans nervures de ce carrelage agricole; sa prise s'affermit d'abord dans les angles, à la façon des toiles d'araignée colonisant une maison neuve. Parfois un village minuscule s'accote ainsi dans l'angle aigu de deux digues : on ne le voit guère qu'en arrivant dessus; les toits des maisonnettes-jouets affleurent tout juste au niveau de la digue : l'œil plonge sur les accotements fleuris des fenêtres et dans les menues pièces carrelées, d'une propreté effrayante, et l'on voit le départ des raides petits escaliers de guillotine. Il n'y a personne, les jardinets sont vides, le village est si petit qu'on le tiendrait dans la main, il se chauffe là, tout coi, bercé dans le soleil pâle, étalant sans gêne aux yeux son menu farniente domestique, comme les hamacs de l'équipage sous les panneaux ouverts du poste d'avant. L'opulence s'est réfugiée dans les grandes fermes neuves et correctes aux briques luisantes : quelquefois, après avoir zigzagué jusqu'à la lassitude aux angles droits de ces cases béantes et pourtant si apparemment destinées, du haut d'une digue soudain on en découvre une, et on éprouve un petit tressaillement intime à constater que l'alvéole, cette fois, est habitée, mais aucun chemin ne rayonne d'elle, aucune éraflure à l'entour ne griffe le tapis vert immaculé, nul de ces liens ténus que tisse le long ménage des champs ne l'arrime au paysage — simplement elle est posée là, un signe épuré et curieusement abstrait de l'occupation plutôt que de la présence, indifférente et amovible comme une pièce sur la case d'un échiquier. Il n'y a pas d'allées et venues autour des bâtisses muettes, et pas même de chant de coq dans leur cour : sous leurs toits qui chevauchent les pignons jusqu'à terre, comme la fourche d'un cavalier distendue par un ventre énorme, elles ont la rumination pesante d'un souffleur enfoui jusqu'aux narines dans le plancton ou d'un troupeau vautré dans l'après-midi de la Prairie; leurs noms mêmes : Baarn, Graauw, Saaftingen, semblent bâiller en leur milieu sur leur double voyelle traînante comme sur un mugissement paresseux et bucolique. Pourtant on se laisse aller à s'imaginer pleine de charme la vie de ces fermes cossues et rebondies, aux doux flancs farcis d'herbe engrangée — un charme fait d'oubli et d'ensevelissement plus subtil derrière l'anonymat déroutant de leurs
bâtisses pareilles : aucun lieu du monde peut-être où l'on doive se sentir aussi indifféremment vivre quelque part — quelque part perdu dans le lotissement hospitalier de savane, dans le large aménagé des herbes, muré au cœur du labyrinthe sans repères de l'écran mille fois replié et redoublé sur lui-même des peupliers. Le désert a ses perspectives où l'imagination s'engouffre, la forêt la vie cachée de sa pénombre et de ses bruits — ici la sensation intime qu'on s'est perdu, pour être sans fièvre, se fait plus subtile et plus absorbante. On peut cheminer pendant des heures d'une case à l'autre de cet immense jeu de l'oie, dans le bruissement obsédant des peupliers et l'odeur d'herbe écrasée, jamais la vue ne va plus loin que la prochaine digue et le prochain rideau d'arbres; du fond plat de chacune des alvéoles,
nul ne voit et nul n'est vu; derrière la première digue s'allonge une digue pareille, et derrière l'écran des arbres un autre rideau de peupliers. Nulle angoisse dans ce labyrinthe impeccable et soigné, au vert profond de pelouse anglaise : l'homme est là tout près, et les routes carrossables; il suffirait de faire un signe, mais c'est l'envie de faire ce signe qui manque, et on s'aperçoit que le besoin cesserait très vite, pris dans le dédale obsédant des chambres de verdure, de s'orienter vers aucun point de ralliement. L'idée tout à coup vous traverse qu'on pourrait s'étendre là, ne plus penser à rien, enfoui dans le manteau épais et l'odeur de feuilles fraîches, le visage lavé par le vent léger, le bruissement doux et perpétuel des peupliers dans les oreilles vous apprivoisant à la rumeur même de la plénitude. Une certaine base, essentielle à la vie, précipite seulement dans cet immense volume de calme. Tout est soudain très loin, les contours de toute pensée se dissolvent dans la brume verte, la dernière chambre du labyrinthe donne sur une disposition intime de l'âme où l'on craint de regarder : la fleur mystérieuse qu'elle abrite, c'est à la plante humaine qu'il est demandé de la faire s'entrouvrir dans une ivresse d'acquiescement aux esprits profonds de l'Indifférence.

On cède de tout son long à l'herbe. La pensée évacue ses postes de guet fastidieux et replie le réseau de ses antennes inutiles; elle reflue de toutes parts vers la ligne d'arrêt de la pure conscience d'être; elle n'est plus aux frontières du corps qu'une légère sueur qui ne semble faite que pour nous rafraîchir en s'évaporant à mesure, dissiper dans le néant un trop-plein de sève qui monte, dans l'épaisse sécrétion végétale, de l'apoplexie de cette nature verte et de cette argile qui se souvient intimement de la mer. Le monde reflue sur nous compact dans le retrait des pointes acérées de l'interrogation qui le dilacère; le corps qui fait fléchir sous l'herbe la vase encore molle ne se sent plus fait que pour prêter à la respiration vorace qui le soulève le sentiment d'une liberté fonctionnelle encore inconnue : on dirait que les pores de la terre sont ici plus ouverts qu'ailleurs. Plus d'horizon, mais plutôt l'opacité immatérielle d'un voile de tulle qu'approche de ce sommeil éveillé comme une moustiquaire une débauche sans mesure d'inattention : la contraction de cette fine bulle de transparence emprisonne autour de nous sans mutilation un morceau indifférencié de nature suffisante : rien de plus que ce froissement d'herbe frais sous les paumes, le scintillement sur le ciel des feuilles de tremble qui semble aiguiser l'immobilité, et dans ce milieu où toutes les pressions s'annulent et s'équilibrent, un ludion désancré qui flotte jusqu'à la nausée entre l'herbe et les nuages. Ce moment, et ce lieu exigu de la terre, tient en nous sa totalité et sa suffisance — il n'y a plus d'ailleurs t— il n'y a jamais eu d'ailleurs — toutes choses communient parfaitement dans le perméable; on se sent là, aux lisières attirantes de l'absorption, une goutte entre les gouttes, exprimée un moment avant d'y rentrer de l'éponge molle de la terre.

 

 

 

La vallée de Josaphat

Le paysage au fil de la route, comme au fil d'une flèche son empennage. Je suis seul. L'auberge vide où les pas résonnent sur le carreau des déluges. Une bouteille tinte, les bruits s'engluent, le temps coule en cahots boiteux, puis oublie de couler. Le bon lit de la terre fraîche rabat les gestes pauvres. Le tintement solennel de l'eau. Le verre s'est refermé sur la table comme sur la huche son couvercle. Sous une brume de glèbe fauchée, on entend couler le fleuve de la route mystérieuse. Dormir, la tête sur la table, au centre de la ronde de fraîcheur.

Les yeux bougent comme le tournesol et l'héliotrope et sur les ruisseaux de lait du crépi de la chambre se diluent dans la tache d'encre d'un papillon noir.

 

 

 

La vie de voyage

Nous quittions la ville vers trois heures du matin, quand les maisons ténébreuses des avenues se relancent de façade en façade les oiseaux de nuit, comme un tir aux pigeons de coussins de soie. L'aube se levait en ruban de lumière bleue sur les rails d'un tramway des faubourgs, — mais, dès avant la terre promise, le ciel change ! c'est la pluie sur les vitrages d'un hôtel désaffecté de la plage, le déjeuner de pain gris sur lequel la mer fait le bruit des larmes.

A qui s'en prendre ? tout désorientés, perplexes, nous faisons les cent pas sur l'estacade, en jetant nos morceaux de pain dans la mer. Voici : maintenant j'ai jeté sur mes épaules la pèlerine des pauvres, rattaché mes chaussures au coin amer d'une borne, et, tout seul maintenant sous la gargoulette des gouttières, j'attends l'heure de l'ouverture des épiceries.

 

 

 

Le couvent du Pantocrator

Le couvent du Pantocrator sous les belles feuilles de ses platanes luit comme une femme qui se concentre avant de jouir. Le difficile est d'en tenter l'escalade et cependant ces chambres
serpentant comme des méandres, ces toits où ruisselle l'huile du soleil, ces toits vernis, ces toits de beurre, ce labyrinthe de figuiers et de flaques de lumière à la pointe d'un précipice vertical, c'est cela seul qui m'attire et c'est là que s'orientent les voiles de cette tartane sur cette mer plate comme un bruit de ressac.

Ecoute la balancelle du vent sur les faîtages, du vent lent comme les vagues — puis c'est la pluie douce sur les carreaux treillissés de plomb, la pluie argentine, la pluie domestique entre les claires étagères à vaisselle et la niche familière du chien, c'est le couvent sur lequel tournent les heures, la grisaille des heures, la cloche des passe-temps, sur lequel les soleils tournent, et sur lequel la mer festonne ses vagues, la langue tirée, avec 1'application d'une brodeuse, d'une Pénélope rassise et tranquille, d'une empoisonneuse de village entre ses fioles accueillantes et le pain quelle coupe à la maisonnée — le pain qui soutient et qui délasse — le pain qui nourrit.

 

 

 

Le Grand Jeu

Ce je ne sais quoi d'inconsistant qui flotte sur les quartiers proches des gares — la fécondité des grands nuages blancs de juin sur les prairies vertes, tout mangés d'azur sur les bords comme des veines bleues qui deviennent lait dans une mamelle — ce tendre glacis d'eau sur les yeux, sur les lèvres, cet ombilic de Vénus anadyomène par où baignera toujours pour moi dans quelle eau-mère la plus touchante des femmes — le hérissement soudain des eaux et des feuilles dans la lumière poudreuse d'un matin d'été brumeux le long des prairies couchées et des saules des grands fleuves — ce choc au cœur devant les paysages solennels de clairières, plus émouvantes entre les lisières de forêts rangées que le champ de bataille encore vierge,
le concert prodigieux de silence qui sépare deux armées avant le chant de la trompette

— ce tendre rose de fleur, cette effusion de pétales qui s'éveille au cœur du métal chauffé et rougit pour moi seul les grands drapeaux de tôle, l'estampage immaculé des arums et des lis, — le crépuscule soudain, la petite mort mélancolique des cloches dans les après-midi écrasés de soleil des dimanches — les grands sphinx qui s'allongent au crépuscule sur les étangs brumeux des stades — le front à perte de vue sur les plaines d'un bois de légende comme le mur d'une cataracte de silence — aux douze coups de minuit le fantasme interdit d'un théâtre d'or et de pourpre, glacé, nacré, cloisonné, lamelle comme un coquillage, déserté comme
une termitière après l'égorgement rituel, dans un maëlstrom de pinces et de griffes, du couple royal — les délirantes géométries euclidiennes des gares de triage — les majestueuses processions de meubles d'un autre âge, les grands charrois de lits-clos des trains de marchandises, — le visage souverain, clos et scellé comme un marbre, d'un coureur de demi-fond suspendu au-dessus d'un virage, comme un homme qui plonge à cheval dans la mer — le mancenillier abondant des lustres de Venise — le charme des forêts désaffectées des environs de Paris, où parfois un seul château d'eau veille sur d'immenses solitudes — j'ai parfois songé à retourner ces vignettes obsédantes, ces tarots d'un jeu de cartes fourbe — à chercher pour qui ces figures à jamais en moi singulières pouvaient n'avoir qu'un même envers.

 

 

 

Le jardin engourdi

Quelle tranquillité maintenant que midi sonné fait glisser la journée insensiblement sur sa pente la plus tragique.
Les poiriers compliqués, branchus et durs comme des coraux, les asters, les mille feuilles, les herbes de la Saint-Jean poussent au travers des semis de coquilles d'huîtres, et les beaux galets font des chemins de plaisir, des routes douces entre les pelouses comme le contournement d'un sein.
Par derrière le mur de mousses, la mer, debout à quarante-cinq degrés comme dans une chute d'automobile, grise comme la belle tonalité de la planète vue de Sirius, vraiment reposante — la mer fondamentale, à la fois juge et partie.

 

 

 

Le passager clandestin

Quelquefois j'étais transporté sur un rivage démesuré de ville glorieuse, enverguée à l'air de ses mille mâts, criant dans l'air comme un geyser éteint ses cris figés de pierre, une pyramide haute de murs à la patine soyeuse où dans les rues du soir se prenait comme une glace au-dessus de la banquise de la mer le cristal noble de l'air sonore, et très loin par-delà les hautes murailles des trompettes calmes sans cesse protégeaient une solennité mystérieuse, — un port du large lavé des vents et dévasté par une mer où plongeaient rouge les soleils rapides, et là, couché au bout d'un môle, au ras des vagues penchées toutes et courant bouclées d'un seul souffle emportant, — sur mes épaules, les tours et les dômes dorés fumants d'une poussière de soleil dans le bleu exténué sous le harnais de la journée chaude, — fasciné par un songe salé d'embrun solaire et sur mon dos l'énorme gonflement de bulles de ces carapaces séculaires, les corridors de crime de ces millions d'alvéoles, les places désertes autour des statues de gloire et des spectres du grand jour, les porches des palais aveugles empanachés noir d'un claquement ténébreux d'oriflammes, comme un homme qui crie en plein midi — la ville aspirée avec moi dans le miroir débordant du soir se déhalait sur la mer dans un grésillement de braise, fendait l'eau d'une poitrine monstrueuse sous ses colonnes de toile, sur une houle de rumeurs et de silence, sous le brouillard de lumière vivante et le buisson ardent de ses drapeaux.

 

 

 

Le vent froid de la nuit

Je l'attendais le soir dans le pavillon de chasse, près de la Rivière Morte. Les sapins dans le vent hasardeux de la nuit secouaient des froissements de suaire et des craquements d'incendie. La nuit noire était doublée de gel, comme le satin blanc sous un habit de soirée, — au-dehors, des mains frisées couraient de toutes parts sur la neige.
Les murs étaient de grands rideaux sombres, et sur les steppes de neige des nappes blanches, à perte de vue, comme des feux se décollent des étangs gelés, se levait la lumière mystique des bougies. J'étais le roi d'un peuple de forêts bleues, comme un pèlerinage avec ses bannières se range immobile sur les bords d'un lac de glace. Au plafond de la caverne bougeait par instants, immobile comme la moire d'une étoffe, le cyclone des pensées noires.

En habit de soirée, accoudé à la cheminée et maniant un revolver dans un geste de théâtre, j'interrogeais par désœuvrement l'eau verte et dormante de ces glaces très anciennes; une rafale plus forte parfois l'embuait d'une sueur fine comme celle des carafes, mais j'émergeais de nouveau, spectral et fixe, comme un marié sur la plaque du photographe qui se dégage des remous de plantes vertes. Ah ! les heures creuses de la nuit, pareilles à un qui voyage sur les os légers et pneumatiques d'un rapide — mais soudain elle était là, assise toute droite dans ses longues étoffes blanches.

 

 

 

Les affinites électives

Un grand palais aux corridors nuageux — par-devant des perspectives de soleil et de brumes, ce plain-chant matinal du soleil sur les bancs de brouillard qui se déchirent aux pointes des phares, un novembre perpétuel d'averses chantantes, d'oiseaux perdus qui d'un seul cri débarrassent le large, — par-derrière une pelouse domestique avec volière et vue de gazomètre — je me retirais là pour des semaines, pour des vacances libres, des parties de plaisir, de seul à seul multipliés comme un jeu de glaces, comme des perspectives en trompe-l'œil.

Les méandres des corniches s'accommodaient de ce jour spécial des monuments battus par les marées. Le seul mobilier était de sextants, de sphères méridiennes, d'astrolabes faussés et en général tout ce qui peut jeter un doute pour une cervelle pensante sur la prévision accablante d'une suite de jours par trop conforme à l'index du calendrier. Par les jours de soleil trop cru, on étalait sur des espars une tapisserie de brumes, à l'aplomb architectural des moulures pendait à sécher la belle lessive des trois-mâts longs courriers, un luxe de batistes lourdes comme des brocarts, de vélums fantomatiques, et, gonflé, pansu, énorme comme l'armoire vernie de la coque d'où jaillissent les suaires géants du beau temps, le palais voguait sur un entredeux de planètes, un éther fécondé de béantes mamelles blanches, de cumulus de toiles, d'un maelstrom claquant de blancheurs, l'impudeur géante d'un lâcher de voiles de mariée.

 

 

 

Les hautes terres du Sertalejo

Il me suffit de fermer les yeux pour que revienne le souvenir de cette saison légère où nous vagabondions, Orlando et moi, par les hautes terres du Sertalejo. Je revois les cieux balayés, d'une clarté lustrale de grève lavée, où les nuages au dessin pur posaient des volutes nacrées de coquillages — les longues pentes vertes basculées au-dessus des abîmes, où les doigts du vent plongeaient dans les hautes herbes — les lacs de montagne, serrés au cœur de l’étoilement dentelé des cimes comme un peu d'eau de la nuit au creux d'une feuille. Mais par-dessus tout, avec la fascination d'un accord longuement tenu où courent se noyer comme en une eau dormante les arabesques de la mélodie, revient me hanter le silence : un silence de haute lande, de planète dévastée et lisse où rien n'effrange plus sur le sol les ombres des
nuages, et où la lumière du soleil éclate dans le tonnerre silencieux d'une floraison.

Nous avancions par courtes étapes, car dans ces plateaux la fatigue tombe soudain comme un manteau de plomb sur les épaules, et l'air raréfié des hautes altitudes nous enfiévrait le cœur. Nous nous mettions en route au petit matin, où l'air sentait la neige et l'étoile et mordait le ventre — nous repliions les tentes et nettoyions les fusils. Nous cheminions quelque temps côte à côte, ranimés par la bonne conversation du matin, puis un étranglement de la piste, un défilé pierreux nous disjoignait — les paroles se faisaient plus rares — et le silence retombait sur notre maigre file indienne. Derrière nous, Jorge guidai c les mulets, et nous froissions du
genou avec un râpement morne, comme un gué interminable, le désert d'herbes peigné par le vent.

Nous traversions souvent d'immenses étendues de cette herbe sèche et craquante, couleur de paille, qu'on appelle le pajonal — et nul désert de sable ne pourrait donner l'idée de la tristesse de cette prairie momifiée et morte, comme desséchée sur pied par un mal mystérieux. Le bleu du ciel sur cette mer de paille virait à une teinte d'orage, le crissement de faux des pieds dans les tiges sèches agaçait les dents de sa grêle menue. Ces jours-là, l'étape était plus silencieuse que de coutume, et nous allions, absorbés par le crépitement incessant de ce frêle bruit de mort, dans un malaise vague : il nous semblait parfois que nous foulions le scalp de la planète.

Nulle part peut-être la nature ne m'avait paru atteindre à une netteté de lignes, à une austérité aussi lunaire. A l'horizon, l'air acide décapait cruellement chaque ligne, l'aiguisait, lui donnait sur l'œil l'attaque mordante du fil d'un rasoir. Sur ces chaumes tristes ne vibrait pas même une buée tremblante de chaleur. Nous marchions, le souffle court, les yeux meurtris, la bouche sèche, jusqu'à ce que devant nous un sillage brusque étoilât les herbes, et qu'un coup de feu brisât en miettes pour une minute le piège de cristal qui nous serrait les tempes de son gel.

En croisant sur ces hautes surfaces, parfois nous voyions venir à nous des montagnes. C'étaient toujours de ces grands volcans, aux lignes nobles, qui portent leur couronne avec une majesté solitaire de rois pasteurs sur les hautes steppes des Cordillères. Us s'annonçaient d'habitude au crépuscule, sous l'aspect d'un nuage blanc en forme de cône ancré au-dessus de l'horizon dans la brume violette. Le matin les suspendait sur l'horizon, collés au ciel d'une ventouse de neige plus incandescente que de la lave, liés seulement à la terre par un double cil d'ombre d'une ligne pure, à peine distinct encore des bancs de brouillard — pareils, sur le haut lieu de cette immense table, au geste symétrique et solennel des bras dans l'ostension. Puis, à mesure que nous fendions les herbes, l'apparition dérivait sur l'horizon plat selon une orbe d'astre, avivant successivement tous les coins du ciel — comme une blessure où la vie se fait plus attentive — d'un épiderme d'ange que le soir empourprait de fusées de rougeurs.
L'apparition s'effaçait, et il se faisait ce plus profond silence que le ciel de nuit connaît après le passage d'une comète.

Par les nuits de ces grands pâturages, nous sentions les poumons dans notre poitrine jouer comme une bête qui s'éveille d'aise, élastique et fine, à l'épiderme subtil. Le vent du soir dans les hautes herbes balayait de la terre la dernière trace de moiteur, l'offrait au ciel nocturne dans la fraîcheur d'une grève lavée des mers froides. Nous recherchions d'instinct pour le campement du soir l'emplacement d'un tertre bas; la flamme avivée par le vent faisait courir au loin une moire de cercles sur le luisant de l'herbe. Nous demeurions là longtemps, assis près du feu, surpris de cette lueur à l'horizon qui ne voulait pas mourir au-dessus des touffes noires. Le froid tombait : Jorge passait son poncho et s'éloignait vers les mules. Enfoui jusqu'au rebord de son manteau dans les herbes, il oscillait bizarrement à contre-jour sur la surface comme une statue portée sur un brancard. Une inquiétude exaltante prolongeait la veillée : sur ces plaines battantes comme une mer, le campement nous pesait comme l'ancre à un navire — comme par un soir de lune de détacher une barque, l'envie nous prenait de dériver, de nous laisser glisser dans les ténèbres extérieures comme dans un lit ouvert, odorant et plus secret. Orlando s'endormait : je me coulais dans les herbes, lissant du dos de la main les tiges déjà glacées, jusqu'à l'endroit éloigné où Jorge veillait près des mules, et je trouvais au fond de cette nuit deux yeux ouverts, comme le feu et la soupe chaude au bout d'une étape lointaine. Le feu mourait : avant le matin un peu de braise rose était le point le plus vivant de ces hautes terres, jusqu'à l'extrême horizon.

Il y a un allégement pour le cœur qui s'abandonne au pur voyage, et pour l'âme en migration, ne fût-ce que pour une saison brève, loin des maisons des hommes, un éventement d'ailes, une fraîcheur de résurrection. Dans ces nuits où le froid prenait possession de la terre comme un nouveau règne, mon cœur se repaissait de sa force. Etendu de mon long sur ce toit du monde, les paumes ouvertes sur l'herbe glacée, mes yeux se diluaient comme une encre aux profondeurs clémentes du ciel nocturne, le gonflement de ma poitrine déferlait comme une marée à l'approfondissement infini des espaces, mon regard brûlait dans l'air pur comme le pur regard sans but d'une vigie, l'écorce fendue des pierres en livrait le froid vivant jusqu'à mon cœur. Au cœur de la nuit dissolvante, toutes amarres rompues, toute pesanteur larguée, docile au souffle et porté sur de l'eau, j'étais un lieu pur d'échange et d'alliance. A demi-endormi déjà, dans l'excès de mon contentement, je serrais dans mes doigts la main de Jorge, en signe d'adieu et en signe de nouvel avènement.

 

 

 

Les jardins suspendus

Je suis entré dans la nuit fraîche des marronniers.

C'est toujours vers les lisières des villes de province, à l'insertion soudaine des quartiers d'usines désaffectées où tremblent au vent des bouquets de niasse, des déchets de lingerie comme des pariétaires au long des grilles lépreuses des fenêtres, dans un silence plus prenant que celui d'une émeute avant le premier coup de feu, que j'aime à suivre au fil des basses voûtes noires ces traînées longtemps humides sur l'asphalte où tiédissent englués au sol les pétales blancs et roses, et ces lourdeurs humides de l'air sous le tunnel de branches le plus impénétrable que j'aie jamais vu. Le vide des pavés sur la droite, intercepté par la retombée des arbres, surprend comme une étendue marine et l'on peut cheminer seul selon la pente vers des rivières tristes, cimetière tout l'hiver des embarcations de plaisance, des places envahies silencieusement par les gazons et les jeux sans bruit des enfants pauvres, avec parfois un wagon de marchandises engourdi ou la vocalise dérisoire d'un cerf-volant. Rien ne me va davantage au cœur alors que la terrasse étouffée de verdures noires d'un café somnolent de ces boulevards excentriques. La solitude est celle des franges habitées d'où l'on tourne l'épaule aux fenêtres — comme du haut des falaises d'un vélodrome plein à craquer le regard étourdi jusqu'à l'écœurement qui flotte sur les terrains vagues où pend du linge à sécher aux guimbardes des nomades, ou le laisser-aller incompréhensible de somnolence des gares de triage de banlieue. Les heures glissant sans effort et sans trace sur le cadran plumeux d'un ciel océanique entre les feuilles, l'averse incolore et battante dont rien ne protège, la salle vide, le bâillement domestique submergeant sans effort le comptoir — quelle halte ! — et vertigineusement, de n'aller à rien tout au long de ces singuliers boulevards de ceinture, du harassement dépaysant comme sous l'alizé de ces grands atolls de feuillages, sentir immobile circuler au flanc de la cité ce réseau de mort subite, et les grands coups de lance du désert jusques au cœur menacé des villes de ces tranchées familières du vent.

 

 

 

Les nuits blanches

Comme la figure de proue d'un vaisseau à trois ponts fourvoyé dans ce port de galères, au-dessus de la Méditerranée plate dont le blanc des vagues semble toujours fatigué d'un excès de sel se levait pour moi derrière une correcte, une impeccable rangée de verres à alcools, le visage de cette femme violente.

Derrière, c'était les grands pins mélancoliques, de ceux dont l'orientation des branches ne laisse guère filtrer que les rayons horizontaux du soleil à cette heure du couchant où les routes sont belles, pures, livrées à la chanson des fontaines. On entendait dans le fond du port des marteaux sur les coques, infinis, inlassables comme une chanson de toile au-dessus d'un bâti naïf de tapisserie balayé de deux tresses blondes, circonvenu d'un lacis incessant de soucis domestiques, avec au milieu ces deux yeux doux, fatigués sous les boucles, la sœur même des fontaines intarissables. On ne se fatiguait pas de boire, un liquide clair comme une vitre, un alcool chantant et matinal. Mais c'était à la fin un alanguissement de bon aloi, et tout à coup comme si l'on avait dépassé l'heure permise, — surpris le port sous cette lumière défendue où descendent à l'improviste pour un coup de main les beaux pirates des nuits septentrionales, les lavandières bretonnes à la faveur d'un rideau de brumes — c'était tout à coup le murmure des peupliers et la morsure du froid humide — puis le claquement d'une portière et c'était la sortie des théâtres dans le Pétrograd des nuits blanches, un arroi de fourrures inimaginable, l'opacité laiteuse et dure de la Baltique — dans une aube salie de crachements rudes, prolongée des
lustres irréels, la rue qui déverse une troïka sur les falaises du large, un morne infini de houles grises comme une fin du monde — c'était déjà l'heure d'aller aux îles.

 

 

 

Les trompettes d'Aïda

De grands paysages secrets, intimes comme le rêve, sans cesse tournoyaient et se volatilisaient sur elle comme l'encens léger des nuages sur la flèche incandescente d'une cime.
Sa venue était pareille à la face de lumière d'une forêt contemplée d'une tour, au soleil qu'exténuent les brouillards d'une côte pluvieuse, au chant fortifiant de la trompette sur les places agrandies du matin.

Près d'elle j'ai rêvé parfois d'un cavalier barbare, au bonnet pointu, à califourchon sur son cheval nain comme sur une raide chaise d'église, tout seul et minuscule d'un trot de jouet mécanique à travers les steppes de la Mongolie — et d'autres fois c'était quelque vieil empereur bulgaroctone, pareil à une châsse parcheminée entrant dans Sainte-Sophie pour les actions de grâces, pendant que sous l'herbe des siècles sombre le pavé couleur d'os de Byzance et que l'orgasme surhumain des trompettes tétanise le soleil couchant.

 

 

 

Moïse

Les yeux fermés sous les feuilles fraîches de ses troènes, le chemin d'eau m'emportait chaque après-midi à reculons comme une Ophélie passée dans sa bouée de fleurs, dissolvant lentement du front les clôtures molles.

Couché plus bas qu'aucune autre créature vivante sur l'oreiller fondamental, tombait sur moi la face des arbres comme la rosée d'un visage penché sur un lit de malade, et mettant le monde doucement à flot sur ma route comme un liège, j'étais fiancé aux anneaux sonores des ponts comme une gaze, de plain-pied avec le mufle bénin des vaches. L'ombre de la forêt sur la rivière mêlait à l'eau noire une douce tisane de feuilles mortes et d'oubli. Midi me trouvait dérivant au large ensoleillé de vastes grèves scintillantes, les mains closes sur le cœur, les paupières éclatantes de langueur, puis le somptueux froissement des roseaux dévorait les rives d'une palissade théâtrale de murmures, et mollement entravé comme d'une robe par les tiges aux longues traînes, engourdi au fond d'une impasse verte, les doux maillons de soleil de l'eau qui me portait comme un ventre, comme un qui regarde au fond d'un puits redescendaient jusqu'à moi en se dénouant sur le visage d'une femme.

 

 

 

Paris à l'aube

Il y a dans toute trajectoire un passage à vide qui retient le cœur de battre et écartèle le temps : celui où la fusée, au sommet amorti de sa course, se pose sur le lit de l'air avant de s'épanouir — où le gymnaste entre deux trapèzes, un instant interminable, appuie notre diaphragme à un vide de nausée — une perte de vitesse où la ville qu'on habite, et que recompose pour nous jour après jour, comme ces larves de lenteur qui flottent sur la moire d'une hélice, l'accélération seule, le volant lancé à fond d'un maelström d'orbites folles, se change en fantôme rien qu'à laisser sentir un peu son immense corps. Le jour qui se lève sur Paris n'a pas affaire avec l'exultation de la planète, avec le lever de soleil orchestral de la Beauce ou de la Champagne : il est le reflux aveugle d'une marée interne du sang — il est l'affleurement sur un visage vivant, à la surface d'une vie close, d'un signe de secrète et rongeante fatigue — l'heure où la vie se retire vers sa laisse la plus basse et où les moribonds s'éteignent — il est ce moment poignant, cette heure douteuse, où d'une tête aimée sur l'oreiller le visage s'envole, et, comme à un homme qui marche sur la neige, un masque inconnu s'oriente selon l'éclairage incomparable de la mort.

Ce cœur a beaucoup battu, et connaît maintenant que tant de beauté est mortelle. Il y eut des matins où, au fond des brumes du lit, le premier claquement amical d'un volet sur les ténèbres était la veilleuse rassurante qui brille toujours à la fenêtre d'un malade en danger — où les rues noires étaient les intervalles douteux d'une flotte à l'ancre d'étraves sourcilleuses, et où l'écho rassurant des pas sur l'asphalte ne pouvait donner le change sur son aptitude découverte à l'engloutissement. Dans l'air acide de l'aube qui se lève sur Paris, il traîne encore aujourd'hui par les rues vides, au pas du premier promeneur, quelque chose du coup de talon rude du marin qui éprouve le pont de son navire — il fond dans la bouche avec la première lampée d'air un goût de pain quotidien. La ville se dresse, ailée, effilochant son cocon de brumes jaunes, deux fois émouvante de sa force et de sa fragilité. Quiconque traverse Paris avant que ne se lève le jour traverse avec gêne un chantier engourdi en pleine marche, qui appelle instantanément l'herbe folle, une machinerie géante débrayée brutalement par le sommeil de l'œil et de la paume de l'homme, et déjà insensiblement érodée, ravalée à l'état panique de paysage par je ne sais quelle housse de pesanteur. Un désert à perte de vue de murs, de chaussées luisantes, et de miroirs d'eau claire propose chaque matin aux hommes la tâche exténuante de le fleurir tout entier, de le vêtir et de l'aveugler — comme ces maisons abattues qu'une palissade si exactement remplace, — d'une toile sans couture de circuits, de trajectoires et de rumeurs. Dans ces échafaudages machinés, ce labyrinthe de pistes luisantes, ces entassements de colonnes, le matin, comme un flot qui se retire, décèle à un troublant manque de réponse ce caractère de provocation pure à une activité incompréhensible qui demeure à une capitale aussi secret, aussi essentiel qu'à une femme la nudité. Cette heure aventureuse où Rastignac, du haut du Père-Lachaise, répond au défi, est en vérité une heure interdite. Un peuple entier a sécrété une carcasse à sa mesure monstrueuse pour y plaquer à bout de bras de toute sa hauteur la robe de ses millions de désirs. L'œil sacrilège qui glisse à travers la nudité grelottante d'une aube dans les rues de Paris surprend quelque chose du scandale d'un fond de mer entrouverte, de cet instantané plein de malaise d'une coupure encore exsangue que le sang dans une seconde va combler jusqu'à son bord. Une grêle rude de caresses s'apprête à fondre sur cette vacance amoureuse : le labyrinthe béant d'un ventre endormi et découvert féminise la ville, accroche à ses grottes secrètes les ressorts d'un éréthisme inlassable, attire dans ses rues à la première heure l'affamé et le solitaire, et
communique à la flânerie matinale le caractère absorbant et coupable de la possession.

Il y a une ivresse trouble à traverser, tremblante à l'extrême bord du repos nocturne, cette frange baudelairienne du « rêve parisien » où la ville, rédimée de toute servitude, s'engrène une minute aux formes pures de l'espace et du temps, où le long des failles lisses des rues comme dans un port saccagé s'égalise la marée des brumes, et où la cité, entraînée au fil de son fleuve, écoute maniaquement sonner l'heure aux horloges plus attentives, dans cette
majesté fascinante qui rebâtit de marbre une capitale à la veille d'un tremblement de terre. Le corps géant s'est dépris une fois de plus d'un coup de reins dédaigneux de tout ce qui le manie, comme une divinité aux yeux vides et bleuâtres qui se recouche, à nouveau déserte, pour peser sur l'horizon d'un poids pur.
L'étrangeté inabordable de la forêt vierge en une nuit revient expulser l'homme de l'ouvrage de ses mains.

Les yeux qu'on frotte clignent une seconde sur le gel de cette nécropole pétrifiante, une main secourable empoigne les outils, le soleil libéré d'un million d'énergies refoule à ses brouillards le fantôme d'une lucidité inhumaine, un sang tumultueux et confiant bouillonne à tous les canaux, ouate un timbre de mort, brouille des perspectives inexorables, une face aveugle et sourde, médusante, se dilue dans le jour qui monte avec les étoiles : pour Paris, comme pour la sentinelle biblique, le matin vient, et la nuit aussi.

 

 

 

Paysage

Victime de ce singulier désœuvrement qui s'accorde à la chute du jour avec les fins de dîners solitaires, j'avais gagné ce soir-là la grande table d'orientation du cimetière de l'Ouest.
Seuls peuvent rivaliser avec les sillons clairs des plaines à céréales, les avenues inégales creusées dans l'émotion passagère d'une Méditerranée, ces sérieux alignements de tombes enjambant les ondulations des collines qui se permettent, dans les faubourgs d'usines, d'engourdir parfois un coin du paysage sous leurs croûtes de pierre comme une Baltique sous ses banquises.

C'était comme un sort jeté à la belle chevelure frissonnante de la planète par une gorgone des pâturages, les immobiles chardons de pierre, les chicots de granité, les troncs sciés à mi-corps, le champ d'abatis des chapelles funéraires meublant de leur bric-à-brac dément une clairière canadienne désertée par les défricheurs à l'heure où fume la bonne soupe du soir.

Çà et là une hache oubliée, le grand arroi des pelles près d'une fosse fraîchement remuée ne laissaient pas que d'ajouter à l'illusion.
Des buissons de ronces s'entrelaçant de traîtreux fils de fer, c'était aussi tout à coup toute la musique des bombardements, quand le paysage aéré, allégé par un souffle folâtre, laisse pour une minute un jeu plus libre aux règles de la pesanteur — enfin il n'était pas défendu, sans doute, de fourrager dans l'imprévu de ces curieuses poubelles, on s'étonnait même de l'absence frétillante autour des boîtes à ordures du caniche matinal.

Quelque part, un clairon sonnait derrière une colline un remugle désenchanté de caserne, un de ces decrescendo solennels de cuivre qui s'accordent si bien à la croissance insouciante de l'herbe entre les pavés, des pâquerettes entre les tombes, et une petite revendeuse des faubourgs pourchassait au coin des stèles les premières violettes.

 

 

 

Pleine eau

Le cri d'un coq traîne par les rues vides, dans cette chaude après-midi de juin où il n'y a personne.
Le silence, profond comme un grenier à blé abandonné, gorgé de chaleur et de poussière.
Quel désœuvrement sous les voûtes basses de ces tilleuls, sur ces marteaux de portes où bâillent mille gueules de bronze !
Quel après-midi de dimanche distingué, qui fait rêver de gants noirs à crispins de dentelles aux bras des jeunes filles, d'ombrelles sages, de parfums inoffensifs, des steppes arides du cinq à sept !
Seul un petit nuage, alerte, blanc, — comme le nageur éclatant porté sur l'écume ombre soudain de stupidité la foule plantée sur la plage — couvre de confusion tout à coup le paysage endormi et fait rêver d'extravagance au fond de l'avenue un arbre qui n'a jamais encore volé.

 

 

 

Pour galvaniser L'urbanisme

Gêné que je suis toujours, sur les lisières d'une ville où cependant il serait pour nous d'une telle séduction de voir par exemple les beaux chiendents des steppes friser au pied même de l'extravagante priapée des gratte-ciel, déçu par le dégradé avilissant, la visqueuse matière interstitielle des banlieues, et, sur les plans, leurs cancéreuses auréoles, je rêve depuis peu d'une Ville qui s'ouvrît, tranchée net comme par l'outil, et pour ainsi dire saignante d'un vif sang noir d'asphalte à toutes ses artères coupées, sur la plus grasse, la plus abandonnée, la plus secrète des campagnes bocagères. Que ne pourrait-on espérer d'une ville, féminine entre toutes, qui consentît, sur l'autel d'une solitaire préoccupation esthétique, le sacrifice de cet embonpoint, moins pléthorique encore que gangreneux, où s'empêtre perversement comme dans les bouffissures de l'enfance la beauté la plus mûre et la plus glorieuse d'avoir été fatiguée par les siècles, le visage d'une grande cité. Le papillon sorti du cocon brillant des couleurs du rêve pour la plus courte, je le veux bien, la plus condamnée des existences, c'est
à peine s'il donnerait l'idée de cette fantastique vision du vaisseau de Paris prêt à larguer ses amarres pour un voyage au fond même du songe, et secouant avec la vermine de sa coque le rémore inévitable, les câbles et les étais pourris des Servitudes Economiques. Oui, même oubliée la salle où l'on projetait l'Age d'Or, il pourrait être spécialement agréable, terminée la représentation de quelque Vaisseau Fantôme, de poser sur le perron de l'Opéra un pied distrait et pour une fois à peine surpris par la caresse de l'herbe fraîche, d'écouter percer derrière les orages marins du théâtre la cloche d'une vraie vache, et de ne s'étonner que vaguement qu'une galopade rustique, commencée entre les piliers, soudain fasse rapetisser à l'infini comme par un truc de scène des coursiers échevelés sur un océan vert prairie plus réussi que nature.

Serais-je le seul ? Je songe maintenant à ce goût panoramique du contraste, à ce choix du dépouillement dans le site où s'édifieront les constructions les plus superflues, les plus abandonnées au luxe, palaces de skieurs, caravansérails, dancings des déserts, des Saharas, des pics à glaciers, où trouve à s'avouer avec naïveté je ne sais quel besoin moderne d'ironie et d'érémitisme. Revient surtout me hanter cette phrase d'un poème de Rimbaud, que sans doute j'interprète si mal — à ma manière : « Ce soir, à Circeto des hautes glaces... » J'imagine, dans un décor capable à lui seul de proscrire toute idée simplement galante, ce rendez-vous solennel et sans lendemain. Au-dessus de vallées plus abruptes, plus profondes, plus noires que la nuit polaire, de culminations énormes de montagnes serrées dans la nuit épaule contre épaule sous leur pèlerine de forêts — comme dans la « pyramide humaine » au-dessus des nuques de jeunes Atlas raidis par l'effort une gracieuse apparition, bras étendus, semble s'envoler sur la pointe d'un seul pied, — ou plus encore comme à là lueur du jour la céleste Visitation des neiges éternelles, leur attouchement à chaque cime de gloire dans une lumière de Pentecôte, — l'œil dressé sous un angle impossible perçoit en plein ciel d'hiver nocturne des phares tournoyants dans les sarabandes de la neige, de splendides et longues voitures glissant sans bruit le long des avenues balayées, où parfois un glacier dénude familièrement la blancheur incongrue d'une épaule énorme — et toutes pleines de jouets somptueux, d'enfants calmes, de profondes fourrures, et se hâtant tout au long des interminables et nobles façades des palais d'hiver vers la Noël mystérieuse et nostalgique de cette capitale des glaces.

Le souvenir charmant que j'ai gardé de cette ville où les feux de bengale roses éclataient dans les collines de neige, où la jeunesse dorée des quartiers riches, à minuit, s'amusait à jeter dans les précipices qui ceinturent ce belvédère de glace des torches enflammées qui rapetissaient mollement, régulièrement, dans la transparence noire, jusqu'à ce que, le souffle coupé par une nausée vague, on relevât les yeux vers la nuit piquetée d'étoiles froides, et qu'on sentît la
planète pivoter sur cette extrême pointe. Devant le perron du casino, deux avenues immaculées, escarpées, majestueuses, entrecroisaient une courbe à double évolution; lancées comme dans un toboggan, moteur calé, des voitures en ramenaient, vers les jolies banlieues verticales, les derniers fêtards sur le rythme doux des aérolithes, la lumière électrique, si pauvre toujours et si grelottante sur les rues blanches, je l'ai vue s'enrichir de sous-entendus d'au-delà, de magnifiques points d'orgue à chaque pli de la neige, plus suspecte et plus que les plaines de toutes les Russies lourde, pouvait-on croire, de cadavres de contrebande sous cet éclairage pestilentiel.

Mais, à quatre heures du matin, dans l'air glacé, les immenses avenues vides sous leurs lumières clignotantes ! Une brume vague montait des abîmes, et, complice de la somnolence du froid extrême, mêlait les étoiles aux lumières infimes de la vallée. Accoudé à un parapet de pierre, l'œil aux gouffres frais et nuageux, humides au matin comme une bouche, ma rêverie enfin prenait un sens. Sur les kilomètres vertigineux de ces avenues démesurées, on n'entendait plus que le bruissement des lampes à arc et les craquements secs des glaciers tout proches, comme une bête qui secoue sa chaîne dans la nuit. Parfois, au bout d'une perspective, un ivrogne enjambait la rampe d'un boulevard extérieur comme un bastingage.

Villes ! — trop mollement situées !

Et pourtant, des villes réelles, une me toucherait encore jusqu'à l'exaltation : je veux parler de Saint-Nazaire. Sur une terre basse, balayée devant par la mer, minée derrière par les marais, elle n'est guère, — jetées sur ce gazon ras qui fait valoir comme le poil lustré d'une bête la membrure vigoureuse des côtes bretonnes, — qu'un troupeau de maisons blanches et grises, maladroitement semées comme des moutons sur la lande, mais plus denses au centre, et comme agglutinées par la peur des grands coups de vent de mer. Assez tragique est l'abord de cette ville, que je me suis toujours imaginée mal ancrée au sol, prête à céder à je ne sais quelle
dérive sournoise. Des boqueteaux de grues géantes aux bras horizontaux se lèvent comme des pinèdes pardessus les berges boueuses, en migration perpétuelle, de ce grand fleuve gris du nord appelant comme une rédemption la blancheur des cygnes de légende qu'est devenue dans un mélancolique avatar final la rivière lumineuse et molle de la Touraine.

Par la vitre du wagon, on songe aussi, pris dans le champ d'un périscope, au camp d'atterrissage des géants martiens à tripodes de Wells.

Je lui dus, par un bel été, la surprise d'une de ces poétiques collusions, de ces drôles d'idées qui naissent parfois aux choses et laissent soudain interdite la pire fantaisie. Pardessus les toits de ses maisons basses, la ville, en moquerie profonde, je pense, de ses dérisoires attaches terrestres, avait hissé en guise de nef de sa cathédrale absente — haute de trente mètres et visible mieux que les clochers de Chartres à dix lieues à la ronde, la coque énorme entre ses tins du paquebot « Normandie ». Ville glissant de partout à la mer comme sa voguante cathédrale de tôle, ville où je me suis senti le plus parfaitement, sur le vague boulevard de
brumes qui domine le large, entre les belles géographies sur l'asphalte d'une averse matinale et tôt séchée, dériver comme la gabare sans mâts du poète sous son doux ciel aventureux.

Mais ce Saint-Nazaire que je rêve du fond de ma chambre existe-t-il encore ? Lui et tant d'autres. Villes impossibles comme celles que bâtit l'opium, aux lisses façades glaciales, aux pavés muets, aux frontons perdus dans les nuages, villes de Quincey et de Baudelaire, Broadways du rêve aux vertigineuses tranchées de granit — villes hypnotisées de Chirico — bâties par la harpe d'Amphion, détruites par la trompette de Jéricho — de tout temps ne fut-il pas inscrit dans la plus touchante des fables que vos pierres, suspendues aux cordes de la lyre, n'attendaient jamais, pour se mettre en mouvement, que les plus fragiles inspirations de la poésie. C'est à ce mythe qui fait dépendre, avec combien de lucidité, du souffle le plus pur de l'esprit la remise en question des sujétions les plus accablantes de la pesanteur que je voudrais confier les secrets espoirs que je continue à nourrir de n'être pas éternellement prisonnier de telle sordide rue de boutiques qu'il m'est donné (!) par exemple d'habiter en ce moment.

Pourquoi ne m'accrocherais-je pas à de telles pensées pour me donner le cœur de sourire parfois de leurs villes de pierres et de briques ? Libre à eux de croire s'y loger.
Le diable après tout n'y perd rien et, tout boiteux qu'il est, paraît-il, comme la justice, n'aura jamais fini d'en faire sauter les toits.

 

 

 

Robespierre

Cette beauté d'ange que l'on prête malgré soi, — par-delà les pages poussiéreuses d'un livre feuilleté jamais autrement que dans la fièvre, — à quelques-uns des terroristes mineurs : Saint-Just, Jacques Roux, Robespierre le Jeune, — cette beauté que leur conserve pour nous à travers les siècles, nageant autour d'une guirlande de gracieuses têtes coupées comme un baume d'Egypte, le surnom de l'Incorruptible — ces blancheurs de cous de Jean-Baptiste affilées par la guillotine, ces bouillons de dentelles, ces gants blancs et ces culottes jaunes, ces bouquets d'épis, ces cantiques, ce déjeuner de soleil avant les grandes cènes révolutionnaires, ces blondeurs de blé mûrissant, ces arcs flexibles des bouches engluées par un songe de mort, ces roucoulements de Jean-Jacques sous la sombre verdure des premiers marronniers de mai, verts comme jamais du beau sang rouge des couperets, ces madrigaux funèbres de Brummels somnambules, une botte de pervenches à la main, ces affaissements de fleur, de vierges aristocrates dans le panier à son — comme si, de savoir être un jour portées seules au bout d'une pique, toute la beauté fascinante de la nuit de l'homme eût dû affluer au visage magnétique de ces têtes de Méduse — cette chasteté surhumaine, cette ascèse, cette beauté sauvage de fleur coupée qui fait pâlir le visage de toutes les femmes — c'est la langue de feu qui pour moi çà et là descend mystérieusement au milieu des silhouettes rapides comme des éclairs des grandes rues mouvantes comme sur l'écran d'une allée d'arbres en flammes dans la campagne par une nuit de juin, et me désigne à certaine extase panique le visage inoubliable de quelques guillotinés de naissance.

 

 

 

Roof-Garden

Sur le rempart il y a un petit champ vert où poussent les églantines, les ravenelles, et les avoines de la nouvelle journée.

Parfois coulant comme un fleuve jaune, parfois un écheveau sous des ongles d'air, parfois la paille douce d'une chevelure blonde prise dans un rouet. Avec le soir, les chaumes sont un
reposoir où montent les fumées charmantes de la ville comme les corolles d'un bombardement de fête et de silence, et par les archères on voit le ciel écumer de nuages légers et les campagnes comme la poitrine d'une femme sous l'énorme chaleur. On épierre le champ à même sur le vide et la carapace des toits, et il y a des chemins couverts et des routes douces dans les herbes, les pierres, et la forêt balsamique des orties jusqu'à la plate-forme rase où le ciel sur la mer de paille est un orage mexicain, où l'air coule comme de l'huile dans la gueule d'un canon de bronze, et l'herbe folle au-dessus du fleuve frissonne sans cause comme l'épaule d'un cheval.

 

 

 

Salon meublé

Dans le jour très sombre — de cette nuance spécialement sinistre que laissent filtrer par un après-midi d'août torride les persiennes rabattues sur une chambre mortuaire — sur les murs peints de cet enduit translucide, visqueux pour l'œil et au toucher dur comme le verre, qui tapisse les cavernes à stalactites, une légère écharpe d'eau sans bruit, comme sur les ardoises des vespasiennes, frissonnante, moirée, douce comme de la soie.
Les rigoles confluant dans un demi-jour à l'angle gauche de la pièce nourrissent avant de s'échapper une minuscule cressonnière.
Côté droit, dans une grande cage de Faraday à l'épreuve des coups de foudre, jetée négligemment sur le bras d'une chaise curule comme au retour d'une promenade matinale, la toge ensanglantée de César, reconnaissable à son étiquette de musée et l'aspect sui generis de déchirures particulièrement authentiques.
Une horloge suisse rustique, à deux tons, avec caille et coucou, sonnant les demies et les quarts pour le silence d'aquarium.
Sur la cheminée, victimes de je ne sais quelle spécialement préméditée mise en évidence au milieu d'un profusion de bibelots beaucoup plus somptueux, un paquet de scaferlati entamé et la photographie en premier communiant (carton fort, angles abattus, tranche épaisse et dorée, travail sérieux pour familles catholiques, avec la signature du photographe) du président
Sadi-Carnot.
Dans la pénombre du fond du salon, un wagon de marchandises avec son échauguette, sur sa voie de garage légèrement persillée de pâquerettes et d'ombellifères, laisse suinter par sa porte entrebâillée l'étincellement d'un service en porcelaine de Sèvres, et le bel arrangement des petits verres à liqueur.

 

 

 

Scandales mondains

Le jour se lève dans une pluie d'éclairs de chaleur, salué par de maternelles chutes de neige.
Le travailleur à la chaîne, habile à scander de l'index le mol écoulement des minutes, soudain croit à une rémission particulière de son rêve, et s'endort.
Les bielles et les courroies de transmission sont tout à coup jonchées de primevères.
Le monde sommeille, le temps à peine d'éternuer un Ave Maria.

Ce canal sous la lumière éclatante de février.
Au bas de l'avenue en falaise, les vagues courtes rendent le bleu de l'eau insoutenable comme un empâtement rêche de peinture.
Devant, le pavillon du Yacht-Club, si noble, ces belles fenêtres Renaissance, ce quai long, ces quelques yoles sautillantes et, derrière, ce vague néant des prairies suburbaines entre les remblais de chemin de fer, comme un énorme bâillement de gueules vertes — avec ces beaux pylônes électriques entre lesquels les anges font de la corde raide chaque fois que le coup de canon du départ fait tourner la tête des spectateurs.
C'est du joli.

Dans les salons de la Résidence de Calm Beach, le soir de la Redoute Fleurie, le scandale majestueux de cette partie de bridge où, mis au pied du mur sur une exorbitante enchère, un personnage en frac et masqué de noir, accoudé à ma gauche, à la dernière seconde glissa négligemment dans ma manche ce neuf d'asperges qui m'assurait le grand chelem.

Mes plus délicats souvenirs ? ces soirées solitaires dans le rendez-vous de chasse de la Forêt
Noire.
Un grand feu de chapeaux-claque illuminait mes nuits, parfois, accoudé à un tesson de candélabre, je songeais : «Allons ! encore une nuit de clair de lune, — on va s'embarquer en masse à la jetée du Tambour-Major. »

Dans les nuits claires du pôle, j'ai parfois chassé, rien que pour sentir sous mes doigts leurs détentes d'oiseaux, ces crevettes glacées et brûlantes qui remontent des cavernes d'ombre et s'agglutinent par grappes au bord des crevasses pour voir étinceler la Croix du Sud.

 

 

 

Surprise-parties de la Maison des Augustules

Les trottoirs, ce matin-là, sont des escaliers de fontaines pétrifiantes où fument dans la perspective de beaux alignements de cataractes. Aucun souffle de vent, mais à perte de vue sur les boulevards on entend casser une à une les branches des marronniers avec un bruit de mousqueterie. De temps à autre, quelques reliures à armoiries font explosion dans les éventaires des quais de la Seine, — des gousses géantes entrent en déhiscence sur le zinc des estaminets.

Partout des visages de bois; la journée s'annonce rude; sur la Montagne Sainte-Geneviève, par intervalles, on signale une grêle serrée de boules de bleu à lessive.
L'aube à peine levée, l’affluence des facteurs est à Saint-Julien.

 

 

 

Transbaikalie

Les rendez-vous manqués d'amoureux au creux d'une carrière de porphyre, — la géhenne et la gigue démente des bateaux en feu, par une nuit de brume, sur la mer du Nord — les géantes broussailles de ronces et les hautes couronnes de cimetière d'une usine bombardée — ne pourraient donner qu'une faible idée de ce vide pailleté de brûlures, de ce vau-l'eau et de cette dérive d'épaves comme les hautes eaux de l'Amazone où mon esprit n'avait cessé de flotter après le départ, au milieu d'énigmatiques monosyllabes, de celle que je ne savais plus nommer que par des noms de glaciers inaccessibles ou de quelques-unes de ces splendides rivières mongoles aux roseaux chanteurs, aux tigres blancs et odorants, à la tendresse d'oasis inutiles au milieu des cailloutis brûlés des steppes, ces rivières qui défilent si doucement devant le chant d'un oiseau perdu à la cime d'un roseau, comme posé après un retrait du déluge sur un paysage balayé des dernières touches de l'homme : Nonni, Kéroulèn, Sélenga.

Nonni, c'est le nom que je lui donne dans ses consolations douces, ses grandes échappées de tendresse comme sous des voiles de couvent, c'est la douceur de caillou de ses mains sèches, sa petite sueur d'enfant, légère comme une rosée, après l'étreinte matinale, c'est la petite sœur des nuits innocentes comme des lis, la petite fille des jeux sages, des oreillers blancs comme un matin frais de septembre, — Kéroulèn ce sont les orages rouges de ses muscles vaincus dans la fièvre, c'est sa bouche tordue de cette éclatante torsion sculpturale des poutrelles de fer
après l'incendie, les grandes vagues vertes où flottent ses jambes houleuses entre les muscles frais de la mer quand je sombre avec elle comme une planche à travers des strates translucides et ce grand bruit de cloches secouées qui nous accompagne sur la couche des profondeurs — Sélenga, c'est quand flotte sa robe comme un vol de mouettes ensoleillé au milieu des rues vides du matin, c'est dans de grands voiles battants, ocellés de ses yeux comme une queue d'oiseau à traîne, ce sont ses yeux liquides qui nagent autour d'elle comme une danse d'étoiles — c'est quand elle descend dans mes rêves par les cheminées calmes de décembre, s'assied près de mon lit et prend timidement ma main entre ses petits doigts pour le difficile passage à travers les paysages solennels de la nuit, et ses yeux transparents à toutes les comètes ouverts au-dessus de mes yeux jusqu'au matin.

 

 

 

Truro

Les flèches de la cathédrale de Truro sont maintenant deux cônes de maçonnerie compacte, et l'aspect des façades a beau demeurer le même, l'espace est étrangement mesuré aux pièces
habitées par l'épaississement anormal des murs; quant à la population — le sourire mesquin et tordu de quelqu'un à qui on a marché sur le pied — on dirait d'un bernard-l'ermite expulsé par une intumescence interne de sa coquille.
Truro souffre encore sans se plaindre.

D'année en année, la croissance de l'aubier minéral rétrécit vers l'intérieur des pièces l'espace disponible; en même temps la lutte sournoise du génie végétal contre les angles vifs s'observe à plein : déjà nombre de salles à manger sont en rotonde, et j'ai souvent, invité dans la haute
société de la ville, l'impression anachronique de prendre le thé dans un donjon.
Les meubles qu'on n'a pas eu la précaution de mouvoir sont scellés aux murs par le progrès de la gangue vitreuse, assez comparable par son aspect ganglionnaire à ces plaques muqueuses qui, de jour en jour, par les hivers froids, bourgeonnent sur l'ardoise des urinoirs.
La minéralisation gagne particulièrement vite les draperies : l'aspect est resté encore souple que la main fait crouler les franges des rideaux en une friable poussière de craie.

On a beau éloigner sa couche des murailles et cacher son appréhension sous le prétexte de la mode ancienne des lits de milieu, il arrive parfois que le visiteur au petit matin tâte du doigt un drap déjà rigide, ou crève d'un orteil impatient une insidieuse pellicule de marbre, comme un poisson troue d'un coup de queue la jeune glace des mers du Sud.
Le phénomène des stalactites ne s'observe guère que par les saisons pluvieuses, dans les parages du Faubourg Maritime.
Ce n'est pas qu'il y ait à proprement parler danger, encore qu'on cite déjà des phénomènes subaigus et des cas d'occlusion accélérée des issues de secours, et cependant — quoique, je le reconnais, sans raisons vraiment péremptoires — je me permets de déconseiller dorénavant le séjour de Truro, car dans de telles pièces, comme dit le poète, on ne loge pas seulement son corps, mais aussi son imagination.

 

 

 

Un Hibernant

Le matin en s'éveillant, les doubles fenêtres l'emprisonnaient dans la forêt vierge de leur délicate palmeraie de glace.
Il n'était besoin que de les arroser pour qu'elle poussât en une nuit.
On s'étonnait cependant à peine de marcher la tête en bas : le ciel n'était plus que du terreau gris sale, mais la voie lactée de la neige éclairait le monde par-dessous.
Tous les visages étaient beaux, rajeunis, — la neige enfantait des corps glorieux.
A midi dans le jardin de neige et d'ouate, debout sur un pied et retenant son souffle, il réaccordait le silence.
Le soir le labyrinthe duveteux du brouillard cadenassait la maison, — les portes restaient battantes.
Puis le rayon de lune rôdait autour de la chambre jusqu'à ce que la fenêtre posât sur le lit une grande croix noire.
Ces délicates escroqueries lumineuses pourtant n'étaient pas toujours sans danger.

 

 

 

Unité originairement synthétique de l'aperception

Non, je ne suis pas venu pour cela, si c'est ce qui te tourmente. Laisse donc. A quoi bon !

— pas de gestes — nous nous entendons mieux que tu ne penses. C'était pendant que tu dormais à poings fermés que cette idée m'était venue. L'expression est curieuse — avoue-le

— mais j'ai prise au besoin ailleurs que dans les défauts du langage, et je ne saurais lire à livre ouvert dans de si curieux épanchements nocturnes. Il n'y a rien là qui puisse te blesser.

Je me suis trouvé, puis perdu dans les couloirs de ce théâtre, comme une aiguille dans une botte de foin.

J'avais rencontré en rêve une femme fort belle. Tu ris déjà, tu crois ne pouvoir supporter une allégorie aussi bouffonne. Pourtant, je suis plus vieux que tu ne penses.

Une figure de style t'accompagnait quand tu croyais te porter seule à d'aussi coupables extrémités.

J'ai ce pouvoir. Mais une minute encore, et ce sera trop tard. La chance d'une porte entrebâillée sur une lumière, qui claque au moment où on passe devant, très tard, dans ces couloirs d'hôtel d'une ville inconnue où tout désoriente. Naturellement, on n'entre jamais.

J'ai eu le plaisir de saluer ce matin le poète Francis Jammes, au volant de son cylindre à vapeur.

Tu n'as pas de secrets pour moi. Les serrures que tu poses çà et là sur les portes douteuses par où tu t'évades ? Je suis revenu aussi des coups de tête et des portes qui claquent sur un circuit monotone, comme des salles de musée où tout ramène à l'issue du fatigant manège de chevaux de bois. Non, je voulais parler seulement de cette intonation singulière, un peu trop aiguë — tendue si tu veux — que tu prenais à ce week-end de juin dernier pour me raconter ton voyage dans un wagon excessivement comble. Longtemps, cette note un peu flûtée fit pour moi baisser d'un degré l'intensité du jour, si parfois je la retrouvais dans ces méandres d'une conversation à bâtons rompus où je l'avoue tu excelles. Des bêtises.

J'ai connu une maison où on servait les petits fours dans des feuilles de roses — mais tout de même, trop, c'est trop.

Ce sont de bien grands mots. Pourtant, en quittant Lucien à la sortie du théâtre, j'ai trouvé ta conduite singulière. La conversation, c'est vrai, s'était mal engagée ! Lucien est un charmant garçon. A tous points de vue. Mais tu es nerveuse.

J'ai deux grands bœufs dans mon étable. Cela peut surprendre — mais après tout n'a que la valeur d'une simple constatation.

J'ai pensé à Hélène, en lisant le dernier roman de Mauriac. Tu ne trouves pas ? Tous ces chagrins ont beaucoup abrégé la vie de sa mère.

Nous faisons un brin de causette dans les couloirs du métro, quand je descends vider mon seau de toilette.

Non, rien. C'était une idée. Tu vas rire. Mais, comme les adolescents vont dans les musées bien tenus rêver de préférence sur la solution d'un humble problème technique, — moi je me suis souvent surpris à contempler une statue de Jeanne d'Arc, ou la photographie d'une pêcheuse de crevettes, — captivé toujours au-delà de toute mesure par l'image absorbante d'une femme prolongée par un étendard.

 

 

 

Venise

Sur cette plage où la neige volait de conserve avec de légères frondaisons d'écume, aux rayons du soleil de cinq heures, je sonnais à la grille du palais Martinengo.
J'étais seul au centre géométrique de ce gigantesque haussement d'un sourcil de sable — encore quelques minutes et les dunes sonnant la retraite allaient me barrer le passage des vagues de leurs blonds escadrons. La sonnerie pénétrait comme un quatorze juillet de pétards et de drapeaux des corridors somnolents comme de l'huile, des galeries de bronze aux dérisoires armures de pacotille, dérangeait sous un repli d'ombre le coffre aux trésors. Le bois de pins, derrière, était tout à coup semblable à la lumière minérale des projecteurs, quand l'orchestre prélude au clair de lune de Werther. C'était bien, je pouvais me le dire avec ravissement, la solitude. Au-dessus de moi claquait au vent, solennel comme un portant de théâtre, le volet d'une haute fenêtre au milieu d'une galopade de sable. La mer tonnante d'un bout à l'autre de la baie raccourcissait l'issue d'une escapade douteuse. De la main gauche je cherchais à briser le plus délicatement possible la vitre d'un de ces charmants coffrets du quinzième où se dissimule parfois la bouche d'un avertisseur d'incendie. Le spectacle qui s'ensuivit ne pourrait trouver d'analogie que dans une panique nocturne de transatlantique, une explosion de batterie de jazz, un carnaval de jugement dernier, lorsque d'un seul élan trente sonnettes comme des vrilles taraudèrent les fondations de l'hôtel, et avec la majesté d'une sonde touchant le fond de la fosse des Philippines descendit vers moi comme un rideau de fenêtre la barbe du patriarche de l'Adriatique.

 

 

 

Vergiss mein nicht

Ce que tu fais à cette heure tardive de la nuit ?
Peut-être assise à coudre dans cette lumière bonne des soirées diligentes, des mains soigneuses, cette foisonnante envie du bon ouvrage qui délie les langues pour un babil bienveillant sous la lampe, et les chaudes pensées gaies qu'on distribue à la ronde à l'absent amical — peut-être à la fenêtre devant un bois de pins sous la lune brillante, tu touches le grand froid minéral qui rôde entre les planètes avec les doigts mouillés de ta main, et tu penses que je suis, loin, derrière cet horizon où s'enfonce un train empenné de ses douces lumières, si enivré de son bruit de fer dans la nuit calme — peut-être un livre me trahit-il dans un battement d'éventail de ces pages tournées dans la fièvre au vent doux d'une chevelure, et des infortunes te bouleversent où rien ne te paraîtrait tout à coup plus malséant que j'aie aucune part — ou bien dans la chambre où tu t'endors, où soudain tout me déserte et t'oriente selon les mystérieux indices du prochain matin, tu coules au milieu de tes rêves dans l'enivrement d'être si seule, et travaille avec délices pour les voleurs de nuit toute une ruche de mauvaises abeilles.

 

 

 

Villes hanséatiques

Éveil d'une jeune beauté couchée sur le gazon près d'une ville, devant l'étincellement de l'eau et la paresse de dix heures, sous la lumière bleuâtre.
Les clochetons et les tours de cette ville très ancienne, ses hautes rues étroites pour le grondement et les émeutes de la foule affamée des sièges, les arbres somptueux du mail pour ombrager les bijoux trop riches, éteindre les velours orgueilleux et fermer une résille de soleil sur les cheveux des jeunes femmes aux jours de triomphe et de parade, et les places triangulaires sous le soleil cruel avec leurs senteurs puissantes d'immondices.
L'air coule et lave les ponts comme un fleuve bleu en spirales musicales.
La petite ville noble dentelle un abrupt de rêve sur l'horizon au-delà d'une prairie de fête coupée par un fleuve, mais toute la lumière chaude est pour approfondir sur le foin coupé l'arôme d'une chevelure étouffante, et ourler un pied et une main nue dont les doigts jouent sur les cordes compliquées de l'air.

 

 

 

Written in water

Certes, il me dure d'être condamné à cette malédiction de l'épaisseur.
Ce corps comme une outre plombée, pourrissant comme tout ce qui a ventre, et toute la servitude humaine dans ce mot, mot qui décapite les étoiles, le plus dérisoire, le plus
clownesque que recèle le langage, graviter.
Rien ne m'a jamais bouleversé comme l'avatar souriant de promesse au pied de mon lit dans son cadre de peluche d'un personnage devenu miroir, — et, sans doute à la fin lourd d'un secret de divine paresse, dissous dans le plan et confié au médiateur le plus consolant qui soit pour moi de l'infini.
Pourrait-on jamais vivre qu'à fleur de peau, se prendre à d'autres pièges qu'à ceux des glaces et — déplié comme ces belles peaux de bœuf qui boivent le ciel de toute leur longueur — déplissé, lissé comme une cire vierge au seuil des grands signes nocturnes — bouquet séché qui livre ses souvenirs dans le noir — devant cette photographie jaunie dans son cadre de peluche ai-je jamais pu me glisser, tarot mêlé au jeu du rêve, entre les feuillets de mon lit sans songer au jour où — sans âge comme un roi de cartes — familier comme le double gracieux des bas-reliefs d'Egypte — plat comme l'aïeul sur fond de mine de plomb, à la belle chemise de guillotiné, des albums de famille, — désossé comme ces beaux morts des voitures de course dont le cœur se brise de se réveiller trop vite au creux d'un rêve splendide de lévitation — je retournerai hanter ma parfaite image.

 

 

 

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, l'ART DU CALME INTÉRIEUR (6/10)

 Mise en garde : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal assimilée peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 Ces écrits, qui ne sont pas une initiation à la méditation, s'adressent plutôt à des personnes ayant déjà fait connaissance, au moins superficiellement, avec le mental, cet inlassable phonographe trop souvent dispensateur de pensées indésirables.

 

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Suite du chapitre 5

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Le lâcher-prise

est la transition intérieure

de la résistance à l'acceptation.

 

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Chapitre 6

 

L'acceptation et le lâcher-prise

 

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63 ◄ ►

Chaque fois que vous le pouvez "regardez" en vous pour voir si vous êtes en train de créer inconsciemment un conflit entre l'intérieur et l'extérieur, entre votre condition extérieure à cet instant - où vous êtes, avec qui vous êtes ou ce que vous faites - et vos pensées et sentiments. Sentez-vous à quel point il est pénible de s'opposer à ce qui est ?

En le reconnaissant, vous vous voyez maintenant libre de laisser tomber ce conflit futile, cet état de guerre intérieur.

 

64 ◄ ►

Si vous deviez verbaliser votre réalité intérieure à cet instant, combien de fois par jour vous diriez-vous : "je ne veux pas être ici" ? Comment vous sentez-vous lorsque vous ne voulez pas vous trouver là où vous êtes : dans un bouchon de circulation, à votre lieu de travail, dans la salle d'attente de l'aéroport, parmi les gens qui vous entourent ?

Bien entendu, il est bon de sortir de certains endroits - c'est parfois le geste le plus approprié. Mais dans bien d'autres cas, vous n'avez pas le choix. Ce "je ne veux pas être ici" est alors inutile et dysfonctionnel. Il vous rend, vous et les autres, malheureux.

Quelqu'un a dit : "Où que vous soyez, il y a vous". En définitive, vous êtes ici. Toujours. Est-il si difficile de l'accepter ?

 

65 ◄ ►

Est-il vraiment nécessaire d'étiqueter chaque perception et expérience sensorielle ? A-t-on vraiment besoin d'une relation réactive d'attirance ou d'aversion avec la vie, de conflits presque continus avec des situations et des gens ? Ou bien n'est-ce qu'une habitude mentale que l'on peut rompre ? Non pas en faisant quelque chose, mais en laissant ce moment être comme il est.

 

66 ◄ ►

Le "non" habituel et réactif renforce l'ego. Le "oui" l'affaiblit. Votre identité de forme, l'ego, ne peut survivre au lâcher-prise.

 

67 ◄ ►

"J'ai tellement de choses à faire !" Oui, mais quelle est la qualité de vos gestes ? En vous rendant au travail, en parlant à des clients, en travaillant à l'ordinateur, en effectuant des courses, en vous occupant des innombrables composantes de votre quotidien - êtes-vous pleinement dans ce que vous faites ? Vos agissements sont-ils marqués par le lâcher-prise ou la rigidité ? C'est cela qui détermine votre succès dans la vie, et non la quantité de vos efforts. L'effort implique le stress et la tension, le besoin d'atteindre un stade futur ou d'accomplir un certain résultat.

Détectez-vous en vous la moindre absence de désir de ce que vous êtes en train de faire ? Comme vous êtes à nier la vie, aucun résultat heureux n'est possible.

Si vous détectez cet état en vous, pouvez-vous également le laisser tomber et vous plonger entièrement dans ce que vous faites ?

"Une chose à la fois", c'est ainsi qu'un maître zen définissait l'essence du zen.

Faire une chose à la fois, c'est vous plonger entièrement dans ce que vous faites à l'instant, y accorder toute votre attention. C'est agir dans le lâcher-prise - dans la maîtrise.

 

68 ◄ ►

Votre acceptation de ce qui est vous amène à un plan plus profond où votre état intérieur, de même que votre sentiment de soi, ne dépend plus des jugements moraux du mental.

Lorsque vous dites "oui" à la vie "telle qu'elle est", lorsque vous acceptez ce moment tel qu'il est, vous éprouvez un sentiment d'ampleur imprégné d'une paix profonde.

En surface, vous êtes peut-être encore heureux lorsqu'il fait beau, et pas autant lorsqu'il pleut ; vous pouvez être heureux de gagner un million et malheureux de perdre tous vos biens. Toutefois, le bonheur ni le malheur ne vont jusqu'à cette profondeur. Ce sont des vaguelettes à la surface de votre être. La paix sous-jacente demeure imperturbable en vous, quelle que soit la nature de la condition extérieure.

Le "oui" à ce qui est révèle en vous une dimension de profondeur qui ne dépend ni des conditions extérieures, ni des conditions intérieures de pensées et d'émotions en constante fluctuation.

 

69 ◄ ►

Il est tellement plus facile de lâcher prise en voyant la nature fugace de toutes les expériences et le fait que le monde ne peut rien vous procurer de durable.

Vous continuez alors de rencontrer des gens, de vous engager dans des expériences et des activités, mais sans les désirs et les peurs du soi égoïque. En somme, vous n'exigez plus une qu'une situation, une personne, un lieu ou un évènement vous satisfasse ou vous rende heureux. Sa nature transitoire et imparfaite a le droit d'exister.

Et le miracle, c'est que lorsque vous n'exigez plus rien, chaque situation, personne endroit ou évènement devient non seulement satisfaisant, mais aussi plus harmonieux.

 

70 ◄ ►

Lorsque vous acceptez complètement ce moment, lorsque vous n'argumentez plus avec ce qui est, le besoin compulsif de penser diminue et laisse place à un calme éveillé. Vous êtes pleinement conscient, mais l'esprit n'appose à cet instant aucune espèce d'étiquette. Cet état de non résistance intérieure vous ouvre à la conscience inconditionnelle, qui est infiniment plus grande que le mental humain. Cette vaste intelligence peut alors s'exprimer par votre intermédiaire et vous aider, de l'intérieur comme de l'extérieur. En abandonnant la résistance intérieure, vous voyez souvent la situation changer pour le mieux.

 

71 ◄ ►

Suis-je en train de dire : "Appréciez cet instant, soyez heureux." ? Non.

Laissez simplement cet instant être comme il est. Cela suffit.

 

72 ◄ ►

Lâcher prise, c'est s'abandonner à cet instant, et non à une histoire au moyen de laquelle vous interprétez ce dernier pour ensuite tenter de vous y résigner.

Par exemple, il se peut qu'un handicap vous empêche de marcher. Cette condition est ce qu'elle est. Votre mental est-il en train de créer une histoire où vous vous dites : " Ma vie en est vraiment là ! J'ai abouti dans un fauteuil roulant. La vie m'a traité avec dureté et d'une façon injuste. Je ne mérite pas cela." ?

Pouvez-vous accepter que ce moment soit comme il est, sans le confondre avec une histoire dont le mental l'a enrobé ?

 

73 ◄ ►

Un bien profond se cache même dans la situation la plus inacceptable et la plus pénible en apparence, et tout désastre renferme le germe de la grâce.

Au cours de l'histoire, des hommes et des femmes ont, devant une grande perte, une maladie, une incarcération ou une mort imminente, accepté ce qui semblait inacceptable, découvrant ainsi "la paix insondable".

Accepter l'inacceptable est la plus grande source de grâce en ce monde.

Dans certaines situations, toutes les réponses et les explications échouent. La vie n'a plus aucun sens. Ou quelqu'un en détresse vous demande  de l'aide et vous ne savez pas que faire ou dire.

Lorsque vous acceptez pleinement de ne pas savoir, vous cessez de lutter pour trouver des réponses dans les limites du mental, et c'est alors qu'une intelligence plus vaste peut agir par votre intermédiaire. Même la pensée est susceptible d'en bénéficier, car l'intelligence plus vaste peut y affluer pour l'inspirer.

Parfois, lâcher prise signifie cesser de comprendre et se sentir à l'aise dans le fait de ne pas savoir.

 

74 ◄ ►

Connaissez-vous quelqu'un dont la fonction principale dans la vie, consiste apparemment à créer son propre malheur et celui des autres, à répandre l'infortune ?

Pardonnez-lui, car lui aussi participe à l'éveil de l'humanité. Il a le rôle d'intensifier le cauchemar de la conscience égoïque, l'état de non-lâcher-prise. Il n'y a là rien de personnel. Ce n'est pas sa nature essentielle.

 

75 ◄ ►

D'une certaine manière, le lâcher-prise est la transition intérieure de la résistance à l'acceptation, du "non" au "oui". Lorsque vous lâchez prise, votre sentiment personnel cesse de s'identifier à une réaction ou à un jugement mental pour passer à l'espace qui entoure cette réaction ou ce jugement. Au lieu de s'identifier à la forme - pensée ou émotion -, il est, tout simplement, et reconnaît en vous ce qui est sans forme - la conscience spacieuse.

 

76 ◄ ►

Tout ce que vous acceptez entièrement vous mène à la paix, même l'impossibilité d'accepter, même la résistance.

 

77 ◄ ►

Laissez la vie tranquille. Laissez-là être.

 

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FIN DU CHAPITRE 6

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, L'ART DU CALME INTÉRIEUR (5/10)

 Mise en garde : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 De plus ces écrits, qui ne sont pas une initiation à la méditation, s'adressent plutôt à des personnes ayant déjà fait connaissance, au moins superficiellement, avec le mental, cet inlassable phonographe trop souvent dispensateur de pensées indésirables.

 

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Suite du chapitre 4

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Vous ne trouverez pas la paix

en réorganisant votre condition de vie,

mais en prenant conscience de qui

vous êtes sur le plan le plus profond.

 

 

Chapitre 5

 

Votre nature véritable

 

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53 ◄ ►

Le Présent est inséparable de votre nature la plus profonde.

Votre vie comprend bien des choses importantes, mais une seule a une importance absolue.

Votre réussite aux yeux du monde a de l'importance. Votre santé aussi, de même que votre éducation. Le fait d'être riche ou pauvre a de l'importance - cela établit certainement une différence dans votre vie. Oui, tout cela a une importance relative, mais aucune importance absolue.

Une chose compte plus que tout cela : le fait de découvrir votre essence par delà cette éphémère entité, ce fugace sentiment de soi personnalisé.

Vous ne trouverez pas la paix en réorganisant votre condition de vie, mais en prenant conscience de qui vous êtes sur le plan le plus profond.

La réincarnation ne donnera rien si, au cours de votre prochaine vie, vous ne savez pas encore qui vous êtes.

 

54 ◄ ►

Tout le malheur du monde vient d'un sentiment personnalisé du "moi" ou du " nous", qui cache votre nature essentielle. Lorsque vous n'avez pas conscience de cette essence intérieure, vous finissez toujours par engendrer le malheur. C'est aussi simple que cela. Lorsque vous ne savez pas qui vous êtes, vous construisez un soi mental à la place de votre magnifique être divin, et vous vous accrochez à ce soi craintif et indigent.

La protection et l'amélioration de ce faux sentiment de soi deviennent alors votre principale force motivante.

 

55 ◄ ►

Maintes expressions courantes, et parfois la structure même du langage, révèlent que les gens ne savent pas qui ils sont. Vous dites :"Il a perdu sa vie" ou "ma vie", comme si vous pouviez la posséder ou la perdre. En réalité, vous n'avez pas de vie, vous êtes la vie. La seule vie qui soit, la conscience unique qui englobe l'univers et prend une forme temporaire pour faire l'expérience d'elle-même en tant que pierre ou brin d'herbe, comme animal, personne, étoile ou galaxie.

Sentez-vous au fond de vous-même que vous savez déjà cela ? Que vous êtes déjà cela ?

 

56 ◄ ►

La plupart des choses de la vie exigent du temps : apprendre une nouvelle technique, construire une maison, devenir un expert, préparer une tasse de thé... Mais le temps est inutile à la chose la plus essentielle de la vie, la seule qui importe vraiment : l'accomplissement, soit le fait de savoir qui vous êtes par delà l'être de surface - par delà votre nom, votre forme physique, votre passé, votre histoire.

Vous ne pouvez-vous trouver ni dans le passé ni dans le futur. Cela n'est possible que dans le présent.

 

57 ◄ ►

Les personnes en quête spirituelle cherchent l'accomplissement et l'illumination dans l'avenir. Une quête spirituelle implique le fait d'avoir besoin du futur. Si c'est ce que vous croyez, cela s'avèrera pour vous : vous aurez vraiment besoin du temps, jusqu'à ce que vous voyez que vous n'en avez pas besoin pour être qui vous êtes.

 

58 ◄ ►

En regardant un arbre, vous avez conscience de cet arbre. En ayant une pensée ou un sentiment, vous avez conscience de cette pensée ou de ce sentiment. En vivant une expérience agréable ou pénible, vous avez conscience de cette expérience. Ces affirmations semblent vraies et évidentes, mais en les examinant de très près, vous découvrirez que, d'une façon subtile, leur structure même renferme une illusion fondamentale, qui est inévitable lorsque vous recourez au langage. La pensée et le langage créent une dualité apparente, une personne séparée qui n'existe pas. En vérité, vous n'êtes pas quelqu'un qui a conscience de l'arbre, de la pensée, du sentiment ou de l'expérience. Vous êtes la conscience dans et par laquelle ces choses apparaissent.

Au fil de vos occupations, avez-vous conscience d'être cette conscience dans laquelle se déploie tout le contenu de votre vie ?

Vous dites "Je veux me connaître". Pourtant, le "je" est vous, comme le fait de connaître. Vous êtes la conscience par laquelle tout est connu. Et cela ne peut se connaître ; cela est cela.

On ne peut rien connaître d'extérieur à cela, mais toute connaissance en provient. Le "je" ne peut faire de soi l'objet de connaissance, de conscience.

Ainsi, vous ne pouvez devenir un objet à vos propres yeux. C'est précisément pour cette raison qu'est survenue l'illusion de l'identité égoïque : parce que vous vous êtes mentalement changé en objet.

"C'est moi", vous dites-vous. Vous entamez une relation avec vous-même, vous vous montez une histoire et la racontez aux autres.

 

59 ◄ ►

Si vous vous considérez comme la conscience dans laquelle se produit l'existence phénoménale, vous vous libérez, vous n'êtes plus dépendant du phénomène, ni de la quête de soi, peu importent les situations, les lieux et les conditions. En d'autres mots : ce qui se passe ou non n'a plus d'importance. Les choses perdent leur lourdeur, leur sérieux. Un esprit enjoué pénètre votre vie. Vous voyez ce monde comme une danse cosmique, celle de la forme - ni plus ni moins.

 

60 ◄ ►

Lorsque vous savez qui vous êtes vraiment, un sentiment de paix durable et vivant s'installe. On pourrait l'appeler la joie, car c'est bien la nature de celle-ci : une paix vivante et vibrante. C'est le joie de reconnaître en soi l'essence de la vie, celle qui précède la forme. C'est la joie d'Être - d'être qui on est vraiment.

 

61 ◄ ►

Tout comme l'eau peut être solide, liquide ou gazeuse, on peut considérer que la conscience est "gelée" sous forme de matière physique, "liquide" sous forme de mental et de pensée, ou sans forme, en tant que conscience pure.

La conscience pure, c'est la Vie avant sa manifestation, et cette Vie regarde le monde de la forme à travers "vos" yeux, car la conscience est votre nature. Lorsque vous savez que c'est ce que vous êtes, vous vous reconnaissez en tout. C'est un état de clarté perceptuelle complète. Vous n'êtes plus une entité chargée d'un lourd passé qui devient une grille conceptuelle à partir de laquelle chaque expérience est interprétée.

C'est en percevant sans interprétation que l'on peut sentir ce qui perçoit. Le mieux que l'on puisse exprimer par le langage, c'est que la perception entre en action dans un champ de calme éveillé.

Grâce à "vous", la conscience sans forme a pris conscience d'elle-même.

 

62 ◄ ►

La vie de la plupart des gens est menée par le désir et la peur.

Le désir, c'est le besoin de vous donner quelque chose qui vous permettra d'être davantage vous-même. Toute peur est celle de perdre, donc de subir une diminution, d'être amoindri.

Ces deux mouvements occultent le fait que l'Être ne peut ni s'ajouter ni se soustraire. L'Être dans sa plénitude est déjà en vous, maintenant.

 

FIN DU CHAPITRE 5

SUITE

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PRATIQUER LE ZEN À TOULOUSE :

 SUD TOULOUSE ZEN

 

1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (2/9)

 

 AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

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CHAPITRE DEUX

 

 

L'ORIGINE DE LA PEUR

 

 

La peur psychologique n'a rien à voir avec la peur ressentie face à un danger concret, réel et immédiat. La peur psychologique se présente sous une multitude de formes : un malaise, une inquiétude, de l'anxiété, de la nervosité, une tension, de l'appréhension, une phobie, etc. Ce type de peur concerne toujours quelque chose qui pourrait survenir et non pas ce qui est en train d'arriver. Vous êtes dans l'ici-maintenant tandis que votre mental est dans le futur. Cela crée un hiatus chargé d'anxiété. Et si vous êtes identifié à votre mental et que vous avez perdu contact avec la puissance et la simplicité de l'instant présent, ce hiatus sera votre fidèle compagnon. Vous pouvez toujours composer avec l'instant présent, mais vous ne pouvez pas le faire avec ce qui n'est qu'une projection du mental. Bref, vous ne pouvez pas composer avec le futur.

Tant que vous êtes identifié à votre mental, l'ego mène votre vie. A cause de sa nature fantomatique et en dépit de mécanismes de défense élaborés, l'ego est très vulnérable et inquiet. Il se sent constamment menacé. Ce qui est d'ailleurs le cas, même si de l'extérieur, il donne l'impression d'être sûr de lui. Alors, rappelez-vous qu'une émotion est une réaction du corps à votre mental. Quel message le corps reçoit-il continuellement de l'ego, ce moi faux et artificiel ? Danger, je suis menacé. Et quelle est l'émotion générée par ce message continuel ? La peur bien entendu.

La peur semble avoir bien des causes : une perte, un échec, une blessure, etc. Mais en définitive, tout revient à la peur qu'a l'ego de la mort, de l'anéantissement. Pour l'ego, la mort est toujours au détour du chemin. Dans cet état d'identification au mental, la peur de la mort se répercute sur chaque aspect de votre vie. Par exemple, même une chose apparemment aussi insignifiante et "normale" que le besoin compulsif d'avoir raison et de vouloir donner tort à l'autre - en défendant la position à laquelle vous vous êtes identifié - est due à la peur de la mort. Si vous vous identifiez à cette position mentale et que vous ayez tort, le sens de votre moi, qui est fondé sur le mental, est sérieusement menacé d'anéantissement. En tant qu'ego, vous ne pouvez vous permettre d'avoir tort, puisque cela signifie mourir. Cet enjeu a engendré des guerres et d'innombrables ruptures.

Lorsque vous vous serez désidentifié de votre mental, avoir tort ou raison n'aura aucun impact sur le sens que vous avez de votre identité. Et le besoin si fortement compulsif et si profondément inconscient d'avoir raison, qui est une forme de violence, ne sera plus là. Vous pourrez énoncer clairement et fermement la façon dont vous vous sentez ou ce que vous pensez, mais sans agressivité ni en étant sur la défensive. Le sens de votre identité proviendra alors d'un espace intérieur plus profond et plus vrai que le mental.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Prenez garde à toute manifestation de défensive chez vous. Que défendez-vous alors ? Une identité illusoire, une représentation mentale, une entité fictive? En conscientisant ce scénario, en étant le témoin, vous vous désidentifierez de lui. A la lumière de votre conscience, le scénario inconscient disparaîtra alors rapidement. Ce sera la fin des querelles et des jeux de pouvoir, si corrosifs pour les relations. Le pouvoir sur les autres, c'est de la faiblesse déguisée en force. Le véritable pouvoir est à l'intérieur et il est déjà votre.

Le mental cherche continuellement à dissimuler l'instant présent derrière le passé et le futur. Par conséquent, lorsque la vitalité et le potentiel créatif infini de l'Être, indissociables du moment présent, sont jugulés par le temps, votre nature véritable est éclipsée par le mental. Une charge de temps de plus en plus lourde s'accumule sans cesse dans l'esprit humain. Tous les individus pâtissent sous ce fardeau, mais ils continuent aussi de l'étoffer chaque fois qu'ils ignorent ou nient ce précieux instant, ou le réduisent à un moyen d'arriver à quelque instant futur qui n'existe que dans le mental, jamais dans la réalité. L'accumulation de temps dans le mental humain, collectif ou individuel, comporte également, en quantité immense, des résidus de souffrance passée.

Si vous ne voulez plus créer de souffrance pour vous et pour d'autres, si vous ne voulez plus rien ajouter aux résidus de cette souffrance passée qui vit encore en vous, ne créez plus de temps, ou du moins, n'en créez pas plus qu'il ne vous en faut pour faire face à la vie de tous les jours. Comment cesser de créer du temps ?

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Prenez profondément conscience que le moment présent est toujours uniquement ce que vous avez. Faites de l'instant présent le point de mire principal de votre vie. Tandis qu'auparavant vous habitiez le temps et accordiez de petites visites à l'instant présent, faites du "maintenant" votre lieu de résidence principal et accordez de brèves visites au passé et au futur lorsque vous devez affronter les aspects pratiques de votre vie.

Dites toujours "oui" au moment présent.

 

 

Mettez fin à l'illusion qu'est le temps

 

La clé, c'est de mettre fin à l'illusion qu'est le temps, parce que le temps et le mental sont indissociables. Si vous éliminez le temps du mental, celui-ci s'arrête. Sauf si vous choisissez de vous en servir.

Quand vous êtes identifié au mental, vous êtes prisonnier du temps et une compulsion vous incite à vivre presque exclusivement en fonction de la mémoire et de l'anticipation. Ceci génère une préoccupation permanente face au passé et au futur, une indisponibilité à honorer et à accueillir l'instant présent, ainsi qu'une incapacité à lui permettre d'être. La compulsion naît du fait que le passé vous confère une identité et que le futur comporte une promesse de salut et de satisfaction, sous une forme ou une autre. Passé et futur sont tous deux des illusions.

Plus vous êtes axé sur le temps, c'est à dire le passé et le futur, plus vous ratez le présent, la chose le plus précieuse qui soit.

Et pourquoi l'et-elle ? Parce qu'elle est l'unique chose qui soit. Parce que c'est tout ce qui existe. L'éternel présent est le creuset au sein duquel toute votre vie se déroule, le seul facteur constant. La vie, c'est maintenant. Il n'y a jamais eu un moment où votre vie ne se déroulait pas "maintenant" et il n'y en aura d'ailleurs jamais.

De plus, l'instant présent est l'unique point de référence qui puisse vous transporter au delà des frontières limitées du mental. Il est votre seul point d'accès au royaume intemporel et sans forme de l'Être.

Avez-vous jamais eu une expérience, fait, pensé ou senti quelque chose qui ne se situe pas dans le moment présent ? Pensez-vous que cela puisse vous arriver un jour ? Est-il possible que quelque chose soit en dehors de l'instant présent ? La réponse set évidente n'est-ce pas ?

RIEN NE S'EST JAMAIS PRODUIT DANS LE PASSÉ : CELA S'EST PRODUIT DANS LE PRÉSENT.

RIEN NE SE PRODUIRA JAMAIS DANS LE FUTUR : CELA SE PRODUIRA DANS LE PRÉSENT.

Le mental ne peut pas comprendre l'essence de ce que je suis en train de dire. Toutefois, dès que vous la saisissez, il se produit un basculement de la conscience, du mental à l'Être, du temps à la présence. Tout d'un coup, tout semble vivant, irradie d'énergie, s'anime de l'Être.

 

FIN DU CHAPITRE DEUX

 

SUITE

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2 décembre 2018

Vieux pavé (0949)

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                                                                                                                                       Vieux Toulouse : rue Bédelières (im. JCP)

 

 

Vieux pavé

 

Ô délices des senteurs oubliées,

effluves d’un passé révolu

que faux marbre, métal poli, béton immortel et verre fumé,

trop ruisselants de moussante lessive,

ont à jamais bannis de notre connu olfactif…

 

Où êtes-vous, arômes putrides des fonds de cave où prospère le rat,

êtes-vous à jamais enfuies, exhalaisons des poutres moisies

ou du salpêtre au crépi décollé ?

Et vous, bouquets fins des urines fermentées,

cadavre de boisson où se lit misère et splendeur :

perdus pour toujours ?...

 

Ainsi nous te célébrons, rue Bédelières,

mémoire du passé, biographie vivante de l’émanation retrouvée,

page émouvante d’archéologie

où se met à jour l’excrétion qui se cache,

et te décernons le Grand Prix du Patrimoine Odoriférant !

 

 

 

Jyssépé 11 2018

1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (8/9)

AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

 

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 SUITE DU CHAPITRE 7

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TROISIÈME PARTIE

 

ACCEPTATION ET LÂCHER PRISE

 

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Lorsque vous lâchez prise face à ce qui est

et que vous devenez donc totalement présent,

le passé perd tout pouvoir.

Le royaume de l'Être,

qui était masqué par le mental se révèle.

Tout d'un coup, un grand calme naît en vous,

une insondable sensation de paix.

et au cœur de cette paix, il y a l'amour.

Et au cœur de tout cela,

il y a le sacré, l'incommensurable.

Ce à quoi on ne peut attribuer de nom.

 

 

CHAPITRE HUIT

 

ACCEPTATION DE L'INSTANT PRÉSENT

 
 

 

Les choses de la vie et l'impermanence des choses

 

Il y a les cycles de succès au cours desquels tout semble vous sourire et bien aller, et les cycles de l'échec quant tout ce que vous avez entrepris s'étiole et se désintègre et que vous devez vous laisser aller afin de faire place à la nouveauté ou à la transformation.

Si vous vous accrochez et résistez à ce moment là, cela veut dire que vous refusez de suivre le courant de la vie et vous en souffrirez.

L'involution est nécessaire pour qu'une nouvelle croissance puisse se produire. L'une ne peut exister sans l'autre.

Le cycle de l'involution est absolument essentiel à la réalisation spirituelle. Vous devez avoir connu un grand échec sur un certain plan, une grande perte ou une profonde souffrance pour que la dimension spirituelle vous interpelle. Ou peut-être est-ce le succès lui même qui a perdu son sens, devenant ainsi un échec ?

Derrière tout succès, il y a l'échec, et derrière tout échec, le succès. Dans ce monde-ci, c'est-à-dire sur le plan de la forme, tout le monde "échoue" tôt ou tard bien entendu et tout accomplissement revient éventuellement au rien.

Aucune forme n'est permanente.

Dans un état de conscience réalisée, vous êtes toujours actif et prenez plaisir à créer de nouvelles formes et circonstances, mais vous n'êtes pas identifié à elles. Telle est la différence. Vous n'avez pas besoin d'elles pour trouver le sens de votre moi. Elles ne constituent pas votre vie, seulement vos conditions de vie.

Un cycle peut durer de quelques heures à plusieurs années. Et dans les cycles longs, des cycles courts s'intercalent. De nombreuses maladies proviennent de la résistance aux cycles où l'énergie est basse, cycles pourtant essentiels à la régénération. La compulsion à passer à l'action et la tendance à vouloir tirer le sens de votre valeur personnelle et de votre identité de facteurs comme l'accomplissement constituent une illusion inévitable aussi longtemps que vous restez identifié au mental.

Et c'est précisément cette identification qui rend l'acceptation des cycles bas difficiles. Sans parler de les laisser être. Par conséquent, et comme mesure d'autoprotection, l'intelligence innée de l'organisme prendra les choses en main et créera une maladie pour vous obliger à vous arrêter, afin que la régénération nécessaire à l'organisme puisse s'opérer.

Aussi longtemps que vous qualifiez mentalement une situation de bonne, qu'il s'agisse d'une relation, d'une possession, d'un rôle social, d'un lieu ou de votre corps physique, votre mental s'y attache et s'identifie à elle. Cette situation vous rend heureux, vous fait vous sentir bien face à vous-même et peut même devenir en partie ce que vous êtes ou pensez être.

Mais rien ne dure dans cette dimension où les mites et la rouille détruisent. Soit les choses se terminent, soit elles changent. Ou bien encore elles subissent une inversion de polarité : la situation qui était positive hier ou l'an passé est soudainement ou graduellement devenue négative. La même situation qui vous comblait alors de bonheur, vous rend maintenant malheureux. La prospérité d'aujourd'hui devient la course à la consommation vide de demain. Les heureuses célébrations nuptiales et de lune de miel cèdent la place aux tourments du divorce ou de la coexistence malheureuse.

Ou bien alors une situation donnée prend fin et c'est son absence qui vous rend triste. Quand une circonstance ou une situation à laquelle l'esprit s'est attaché et identifié se modifie ou prend fin, l'esprit ne peut pas l'accepter. Il voudra s'y accrocher et résistera au changement, comme si on lui arrachait un bras ou une jambe.

Ceci veut donc dire que le bonheur et le malheur ne font qu'un. Seule l'illusion du temps les sépare.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Quand on n'offre aucune résistance à la vie, on se retrouve dans un état de grâce et de bien-être. Et cet état ne dépend plus des circonstances, bonnes ou mauvaises.

Cela peut sembler presque paradoxal. Pourtant, lorsque vous êtes intérieurement libéré de votre dépendance à la forme, les conditions générales de votre vie, c'est à dire les formes extérieures, tendent à s'améliorer grandement. Les choses, les gens, ou les circonstances dont vous pensiez avoir besoin pour être heureux vous arrivent sans que vous jouiez des coudes ou ayez à fournir d'efforts. Et aussi longtemps qu'ils sont là, vous êtes libre de les goûter et de les apprécier.

Tout cela prendra fin bien sûr, les cycles viendront et iront, mais la peur de perdre ne sera plus là puisque la dépendance aura disparu. Et la vie se met alors à couler facilement.

Le bonheur qui provient d'une source secondaire quelconque n'est jamais bien profond. Ce n'est qu'un pâle reflet de la joie de l'Être, de l'intense paix que vous trouverez quand vous ne résisterez plus. L'être vous transporte au delà des contraintes polarisées du mental et vous libère de votre dépendance aux formes. Même si tout venait à s'écrouler et à être réduit en miettes autour de vous, vous sentiriez toujours ce profond noyau de paix intérieure. Vous ne seriez peut-être pas heureux, mais en paix.

 

 

Comment utiliser la négativité et y renoncer

 

Toute résistance intérieure se vit comme de la négativité, sous une forme ou une autre. Toute négativité est résistance. Dans ce contexte, les deux termes sont presque synonymes.

La négativité va de l'irritation ou de l'impatience à la colère féroce, d'une humeur dépressive ou d'un sombre ressentiment au désespoir suicidaire. Parfois, la résistance déclenche le corps de souffrance et, dans ce cas-là, celui-ci peut générer une puissante négativité comme la colère, la dépression ou un profond chagrin, même si le catalyseur est infime.

L'ego croit qu'il peut manipuler la réalité par la négativité et obtenir ainsi ce qu'il veut. Il croit que par ce biais, il peut créer une situation avantageuse ou dissiper une situation désavantageuse.

Si "vous" - le mental - ne croyiez pas que le malheur fonctionne, pourquoi alors le créeriez-vous ? Bien entendu, la négativité ne fonctionne pas. Au lieu de créer une situation favorable, elle l'empêche au contraire de se manifester. Au lieu de dissiper une situation défavorable, elle la maintient. Sa seule fonction "utile" est de renforcer l'ego, et c'est pour cette raison que l'ego l'aime tant.

Une fois que vous vous êtes identifié à une forme quelconque de négativité, vous ne voulez pas vous en départir et, à un niveau inconscient profond, vous ne désirez aucun changement positif, puisque cela menacerait votre identité de personne déprimée, en colère ou traitée injustement. Par conséquent, vous ignorerez, nierez ou saboterez ce qui est positif dans votre vie. C'est là un phénomène très commun. Et aussi dément.

 

 

EXERCICE

Observez n'importe quelle plante ou n'importe quel animal et laissez-le* vous enseigner ce qu'est l'acceptation, l'ouverture totale au présent, l'Être. Laissez-le* vous enseigner l'intégrité, c'est à dire comment ne faire qu'un, être vous-même, être vrai. Comment vivre, mourir et ne pas faire de la vie et de la mort un problème.

 

* "laissez-lui vous enseigner" selon la traduction.

 

Les émotions négatives contiennent parfois un message, comme les maladies. Mais les changements que vous effectuerez, qu'ils soient reliés à votre travail, à vos relations ou à votre milieu de vie, ne sont en fin de compte "qu'esthétiques", à moins d'être le fruit d'une modification du niveau de conscience. Et ceci ne peut vouloir dire qu'une seule chose : devenir plus présent. Quand vous avez atteint un certain niveau de présence, la négativité n'est plus nécessaire pour savoir ce dont vous avez besoin dans votre vie.

Mais aussi longtemps qu'elle est là, servez-vous en. Utilisez-la comme une sorte de signal qui vous rappelle d'être plus présent.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Chaque fois que vous remarquerez que la négativité se manifeste en vous, sous une forme ou une autre, ne la voyez pas comme un échec dans votre démarche mais plutôt comme un précieux signal qui vous dit : "Réveille-toi ! Sors la tête ! Sois présent !"

En fait, la moindre irritation est significative et doit être reconnue et approfondie. Sinon, il y aura une accumulation de réactions passées sous silence.

 

Il se peut que vous puissiez laisser tomber la négativité une fois que vous aurez réalisé que vous ne voulez pas de ce champ énergétique en vous et qu'il ne sert à rien. Dans ce cas, assurez-vous de mettre cette négativité définitivement de côté. Si vous n'y réussissez pas, acceptez simplement qu'elle soit là et centrez-vous sur la sensation.

 

 

EXERCICE

L'autre solution, si vous n'arrivez pas à éliminer une réaction négative, c'est de la faire disparaître en vous imaginant devenir "perméable" à la cause externe de la réaction.

Je vous recommande de vous y exercer tout d'abord avec de petites choses banales.

 

Disons, par exemple, que vous êtes tranquillement assis chez vous. Tout d'un coup, le son strident du système antivol d'une voiture vous parvient de l'autre côté de la rue. L'irritation monte en vous. Quelle est la raison d'être de cette irritation ? Il n'y en a absolument aucune. Pourquoi l'avez-vous créée ? Ce n'est pas vous qui l'avez créée, mais le mental. Cela s'est fait automatiquement, de façon tout à fait inconsciente.

Pourquoi le mental a-t-il engendré cette irritation ? Parce qu'il porte la croyance inconsciente que la résistance qu'il installe et que vous expérimentez sous la forme de négativité ou de tourment viendra d'une manière ou d'une autre dissiper la situation non désirée. Bien entendu, ceci est une illusion. La résistance que le mental crée, de l'irritation ou de la colère dans ce cas, est beaucoup plus dérangeante que la cause originale qu'il essaie de faire disparaître.

Utilisez ce genre  de situation pour en faire une pratique spirituelle.

 

 

EXERCICE

Sentez que vous devenez transparent, pour ainsi dire,comme si vous étiez dénué de la solidité de la matière corporelle. Permettez ensuite au bruit, ou à tout ce qui cause une réaction négative, de passer à travers vous. Ce bruit ne heurte plus de mur "solide" en vous.

 

Comme je l'ai spécifié, entraînez-vous d'abord avec de petites choses. L'alarme de voiture, le chien qui aboie, les enfants qui hurlent, les bouchons de circulation. Au lieu de maintenir en vous un mur de résistance sur lequel viennent constamment et douloureusement se heurter les choses "qui ne devraient pas se produire", laissez passer tout cela à travers vous.

Quelqu'un vous a dit quelque chose de grossier  ou destiné à vous blesser ? Laissez ses paroles passer à travers vous au lieu de vous mettre en mode négatif et inconscient. Agressivité, défense ou retenue, laissez aller tout cela. N'offrez aucune résistance à ce qui est proféré, comme s'il n'y avait plus personne à blesser. LE PARDON, C'EST ÇA. DE CETTE FAÇON VOUS, DEVENEZ INVULNÉRABLE.

Cela ne vous empêche pas de rappeler à la personne que son comportement est inacceptable, si c'est ce que vous choisissez de faire. Chose certaine, elle n'aura plus le pouvoir de contrôler votre état intérieur. Vous êtes alors sous votre pouvoir, pas sous le pouvoir de quelqu'un d'autre, et votre mental ne mène plus le bal. Qu'il s'agisse de l'alarme d'une voiture, d'une personne grossière, d'une inondation, d'un tremblement de terre ou de la perte de toutes vos possessions, le mécanisme de la résistance est toujours le même.

Vous êtes encore en train de chercher à l'extérieur et ne réussissez pas à vous extirper du mode "recherche". Peut-être le prochain atelier vous donnera la réponse, ou bien cette nouvelle technique !

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Ne cherchez pas la paix. Ne cherchez pas à trouver un quelconque autre état que celui dans lequel vous êtes dans l'instant présent. Sinon, vous instaurerez un conflit intérieur et une résistance inconsciente.

Pardonnez-vous de ne pas être en paix. Dès l'instant ou vous acceptez totalement l'absence de paix, celle-ci se métamorphose en paix. Tout ce que vous acceptez totalement vous amène à la paix. C'est le miracle du lâcher-prise.

Quand vous acceptez ce qui est, chaque quartier de viande, chaque moment est le meilleur qui soit. C'EST CELA L'ILLUMINATION.

 

 

La nature de la compassion

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Après avoir dépassé le système des oppositions créé par le mental, vous êtes semblable à un lac profond. Les circonstances extérieures et tout ce qui peut se passer dans votre vie sont comme la surface du lac. Parfois calme, parfois ventée et agitée, selon les cycles des saisons. En profondeur, cependant, l'eau du lac reste impassible. Vous êtes le lac tout entier et non seulement la surface. Vous demeurez en contact avec votre propre profondeur, qui est absolument paisible en tout temps.

 

Vous ne résistez pas au changement puisque vous ne vous accrochez pas à quelque situation que ce soit. Votre paix intérieure ne dépend d'aucune condition. Vous évoluez sur le plan de l'Être - immuable, intemporel, immortel - et vous ne dépendez plus du monde extérieur des formes en perpétuelle fluctuation pour vous sentir comblé ou heureux. Vous pouvez certes les apprécier, jouer avec elles, en créer de nouvelles et goûter la beauté de tout cela. Mais vous n'aurez pas besoin de vous attacher à quoi que ce soit.

Aussi longtemps que vous n'êtes pas conscient de l'Être, la réalité des autres humains vous échappe puisque vous n'avez pas encore trouvé la vôtre. Leur forme plaira ou déplaira à votre mental, non seulement sur le plan du corps mais aussi sur celui de l'esprit. Les véritables relations deviennent possibles seulement lorsqu'il y a conscience de l'Être.

En somme, quand vous existez à partir de l'Être, vous percevez le corps et l'esprit d'une autre personne comme un écran, pour ainsi dire, derrière lequel vous pouvez sentir sa véritable réalité, tout comme vous sentez la vôtre. Donc, quand vous êtes confronté à la souffrance ou au comportement inconscient d'une autre personne, vous restez présent et en contact avec l'Être, et êtes ainsi en mesure de voir au delà de la forme et d'apercevoir cette pure étincelle chez l'autre à travers l'Être.

A ce niveau, toute souffrance se conçoit comme une illusion. La souffrance est le fruit de l'identification à la forme. Des guérisons miraculeuses se produisent parfois chez les autres, s'ils sont prêts, lorsqu'un être réalisé vient éveiller leur conscience.

La compassion, c'est la conscience que vous avez un lien profond qui vous unit à toutes les créatures. La prochaine fois que vous affirmerez ne rien avoir en commun avec telle ou telle personne, rappelez-vous au contraire que vous avez au contraire beaucoup en commun avec elle : d'ici à quelques années - deux ans ou soixante-dix ans, peu importe -, vous serez tous les deux des cadavres en décomposition, puis simplement un amas de poussière et, à la fin, plus rien du tout. Cette prise de conscience vous fait humblement redescendre sur terre et ne laisse pas grand place à l'orgueil.

Est-ce pour autant une pensée négative ? Non, c'est un fait. Pourquoi fermer les yeux dessus ?

Dans ce sens-là, vous et toutes les autres créatures êtes sur un pied d'égalité totale.

 

 

EXERCICE

Un des plus puissants exercices spirituels consiste à méditer profondément sur la mortalité des formes matérielles, la vôtre y compris. Cela s'appelle "mourir avant de mourir".

Absorbez-vous profondément dans cette méditation. Votre forme matérielle se dissipe, n'existe plus. Puis arrive le moment où toutes les formes-pensées s'éteignent également. Pourtant, vous êtes encore là, en tant que cette divine présence, radieuse et totalement éveillée.

Ce qui a toujours été réel reste, et seuls les noms, les formes et les illusions meurent.

A ce niveau profond, la compassion devient une forme de guérison dans le sens le plus large. Dans un état de compassion, votre influence guérissante s'exerce surtout sur l'être, et non sur le faire. Chacune des personnes avec qui vous entrerez en contact sera touchée par votre présence et par la paix qui émanera de vous, que vous en soyez conscient ou pas.

 

Quand vous êtes totalement présent et que les gens autour de vous adoptent des comportements inconscients, vous ne sentez pas le besoin de réagir, ne leur accordant ainsi aucune substance. La paix en vous est si vaste et si profonde que tout ce qui n'est pas paix est absorbé par elle comme si rien d'autre n'avait jamais existé. Ceci met fin au cycle karmique de l'action et de la réaction.

Les animaux, les arbres, les fleurs sentiront eux aussi la paix qui est en vous et y seront sensibles. Votre enseignement se fait en étant, en vivant la paix de  Dieu.

Vous devenez "la lumière du monde", une émanation de la conscience pure et faites aussi disparaître la souffrance sur le plan de la cause. Vous éliminez l'inconscience du monde.

 

 

La sagesse du lâcher-prise

 

C'est la qualité de conscience chez vous, à cet instant même, qui est le principal agent déterminant du genre de futur que vous connaîtrez. Lâcher prise est donc la chose la plus importante que vous puissiez faire pour amener un changement positif. Tout geste que vous posez par la suite n'est que secondaire. Aucune action véritablement positive ne peut provenir d'un état de conscience qui n'est pas fondé sur le lâcher-prise.

Pour certaines personnes, ce terme peut avoir des connotations négatives. Il peut vouloir dire défaite, renoncement, incapacité d'être à la hauteur des défis de la vie, léthargie, etc. Cependant, le véritable détachement est quelque chose d'entièrement différent. Cela ne signifie pas endurer passivement une situation dans laquelle vous vous trouvez sans tenter quoi que ce soit pour l'améliorer. Et cela ne signifie pas non plus que vous devez cesser d'établir des plans pour transformer votre vie ou de poser des gestes positifs.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Le lâcher-prise est la simple mais profonde sagesse qui nous porte à laisser couler le courant de la vie plutôt que d'y résister. Et le seul moment où vous pouvez sentir ce courant, c'est dans l'instant présent. Par conséquent, lâcher prise, c'est accepter le moment présent inconditionnellement et sans réserve. C'est renoncer à la résistance intérieure qui s'oppose à ce qui est.

 

Résister intérieurement, c'est dire non à ce qui est, par le jugement de l'esprit et la négativité émotionnelle. Cette résistance s'accentue particulièrement quand les choses vont mal, montrant par là qu'il y a un décalage entre les exigences ou les attentes rigides du mental et ce qui est. Ce décalage est celui de la souffrance.

Si vous avez vécu suffisamment longtemps, vous saurez que les choses "vont mal" relativement souvent. Et c'est précisément dans ces moments-là qu'il vous faut mettre en pratique le lâcher-prise si vous voulez éliminer la souffrance et le chagrin de votre vie. Quand vous acceptez ce qui est, vous êtes instantanément libéré de l'identification au mental et vous reprenez par conséquent contact avec l'Être. La résistance, c'est le mental.

Le lâcher-prise est un phénomène purement intérieur; Cela ne veut pas dire que, sur le plan concret de la dimension extérieure, vous ne passiez pas à l'action pour changer telle ou telle situation.

En fait, quand vous lâchez prise, ce n'est pas la situation dans sa globalité que vous devez accepter, mais juste ce minuscule segment appelé instant présent.

Par exemple, si vous étiez pris dans la boue quelque part, vous ne diriez pas : "OK, je me résigne au fait d'être pris dans la boue". La résignation n'a rien à voir avec le lâcher-prise.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Il n'est pas nécessaire que vous acceptiez une situation indésirable ou désagréable. Il n'est pas nécessaire non plus que vous vous racontiez des histoires en vous disant qu'il n'y a rien de mal à être pris dans la boue. Au contraire, vous reconnaissez alors totalement que vous voulez en sortir. Puis, vous ramenez votre attention sur le moment présent sans mentalement l'étiqueter d'une façon ou d'une autre.

En somme, vous ne portez aucun jugement sur le présent. Par conséquent, il n'y a ni opposition ni négativité émotionnelle. Vous acceptez le moment tel qu'il est. Puis vous passez à l'action et faites tout ce qui est en votre pouvoir pour vous en sortir.

 

Voici ce que j'appelle une action positive. C'est de loin beaucoup plus efficace qu'une action négative, qui est le fruit de la colère, du désespoir ou de la frustration. Continuez à mettre en pratique le lâcher-prise en vous retenant d'étiqueter le présent, et ce, jusqu'à l'obtention du résultat voulu.

Laissez-moi vous donner une analogie visuelle afin d'illustrer ce que je tente de vous expliquer. Vous marchez le long d'un sentier la nuit, entouré d'un épais brouillard. Toutefois, vous disposez d'une puissante torche électrique qui fend ce brouillard et trace devant vous un passage étroit mais dégagé. Disons que ce brouillard représente vos conditions de vie du passé et du futur et que la torche électrique symbolise la présence consciente, le passage dégagé, le présent.

Le fait de ne pas lâcher prise endurcit la forme psychologique, la carapace de l'ego, et crée un fort sens de dissociation. Vous percevez le monde autour de vous et les gens en particulier comme une menace. Ceci s'accompagne de la compulsion inconsciente de détruire les autres par le jugement, ainsi que du besoin de rivaliser et de dominer. Même la nature devient votre ennemi et c'est la peur qui gouverne vos perceptions et vos interprétations. La maladie mentale que l'on appelle la paranoïa n'est qu'une forme légèrement plus aigüe de cet état normal, mais dysfonctionnel, de conscience.

Ce n'est pas seulement votre forme psychologique qui s'endurcit, mais également votre corps physique, qui devient dur et rigide en raison de la résistance. De la tension se crée dans diverses parties du corps, et celui-ci tout entier se contracte. La libre circulation de l'énergie dans le corps, essentielle à un fonctionnement sain, est grandement restreinte.

Le massage et certaines formes de physiothérapie peuvent certes aider ç restituer cette circulation. Mais, à moins que vous ne fassiez du lâcher-prise une pratique quotidienne, ces choses ne peuvent vous procurer qu'un soulagement temporaire des symptômes, puisque la cause, c'est à dire le comportement de résistance, n'a pas été résolue.

En vous existe quelque chose qui n'est pas affecté par les circonstances changeantes de votre vie et vous ne pouvez y avoir accès que par le lâcher-prise. Ce quelque chose, c'est votre Être même, qui se trouve éternellement dans le royaume intemporel du présent.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Si vous estimez que les circonstances de votre vie sont insatisfaisantes, ou même intolérables, ce n'est que tout d'abord en lâchant prise que vous pouvez rompre le comportement inconscient de résistance qui perpétue justement ces circonstances.

 

Le lâcher-prise est parfaitement compatible avec le passage à l'action, l'instauration de changements ou l'atteint d'objectifs. Mais dans l'état de lâcher-prise, le "faire "est mû par une qualité autre, une énergie totalement différente qui vous remet en contact avec l'énergie première de l'Être. Et si ce que vous faites en est imprégné, cela devient une célébration joyeuse de l'énergie vitale qui vous ramène encore plus profondément dans le présent.

Quand il y a absence de résistance, la qualité de la conscience chez vous et, par conséquent, la qualité de tout ce que vous entreprenez ou créez est grandement augmentée. Les résultats viendront d'eux-mêmes et reflèteront cette qualité. On pourrait appeler cela "l'action par le lâcher-prise".

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Quand vous êtes dans un état de lâcher-prise, vous voyez clairement ce qui doit être fait et vous passez à l'action. Vous vous concentrez sur une seule chose à la fois pour ensuite bien l'accomplir. Tirez des leçons de la nature : observez de quelle manière tout s'accomplit et comment le miracle de la vie se déroule sans insatisfaction ni tourment.

 

C'est pour cela que Jésus a dit : "Regardez comment les lys poussent : ils ne s'affolent ni ne se peinent."

 

 

EXERCICE

Si votre situation globale est insatisfaisante ou déplaisante, reconnaissez d'abord l'instant présent et lâchez prise face à ce qui est. C'est la torche électrique qui fend le brouillard. Votre état de conscience cesse alors d'être contrôlé par les circonstances extérieures. Vous n'êtes plus mû par la réaction et la résistance. Ensuite, envisagez la situation en détail et demandez-vous : "Est-ce que je peux faire quelque chose pour changer la situation ou l'améliorer, ou pour m'en dégager ?"

Dans l'affirmative, posez le geste approprié.

 

Ne concentrez pas votre attention sur les mille et une choses que vous pouvez faire maintenant. Ceci ne veut pas dire que vous ne devriez pas planifier. C'est peut-être LA chose à faire. Assurez-vous cependant de ne pas commencer à vous "passer mentalement des films", à vous projeter dans le futur : cela vous ferait perdre le contact avec le présent. Peu importe le geste que vous posez, il ne portera peut-être pas fruit immédiatement. Ne résistez pas à ce qui est jusqu'à ce que cela se produise.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Si vous ne pouvez poser aucun geste ni vous soustraire à la situation, utilisez celle-ci pour lâcher prise encore plus profondément, pour être encore plus intensément dans le présent, dans l'Être.

 

Quand vous pénétrez dans la dimension intemporelle du présent, le changement arrive souvent d'étrange façon, sans que vous ayez besoin de faire vous-même grand chose. La vie elle-même se met de la partie. Si des facteurs intérieurs comme la peur, la culpabilité ou l'inertie vous empêchaient jusque là de passer à l'action, ils se dissiperont à la lumière de votre présence consciente.

Ne confondez pas le lâcher-prise avec l'attitude je-m'en-foutiste du genre "ça m'est égal". Si vous y regardez de plus près, vous découvrirez qu'une telle attitude est teintée d'une négativité ayant la forme du ressentiment caché. Ce n'est donc pas du lâcher-prise mais bel et bien une résistance déguisée.

Au moment où vous lâchez prise, tournez votre attention vers l'intérieur pour vérifier s'il reste de la résistance en vous. Soyez très vigilant à ce moment là, sinon un restant de résistance pourrait encore se cacher dans quelque coin sombre sous la forme d'une pensée ou d'une émotion non conscientisée.

 

 

De l'énergie mentale à l'énergie spirituelle

 

EXERCICE

Commencez par reconnaître qu'il y a résistance. Soyez présent lorsque cela arrive. Observez la façon dont votre mental la crée, comment il étiquette la situation, vous même ou les autres. Attardez-vous au mental qui entre en jeu. Sentez l'énergie de l'émotion.

En vous faisant le témoin de cette résistance, vous verrez qu'elle ne sert à rien. En concentrant toute votre attention sur le présent, la résistance inconsciente est conscientisée et c'en est fait d'elle.

 

Il vous est impossible d'être conscient et malheureux, conscient et dans la négativité. Peu importe leur forme, la négativité, le tourment et la souffrance veulent dire résistance, et la résistance est toujours inconsciente.

Choisiriez-vous vraiment le tourment ? Si vous ne le choisissez pas, alors comment se produit-il ? Quelle est sa raison d'être ? Qui le maintient en vie ?

Vous dites être conscient de vos émotions tourmentées, mais la vérité, c'est que vous êtes identifié à elles et que vous entretenez ce processus par la pensée compulsive. Et tout cela est inconscient. Si vous étiez conscient, c'est à dire totalement présent à  l'instant, toute négativité disparaîtrait presque instantanément. Celle-ci ne pourrait pas survivre en votre présence. Elle ne peut y arriver qu'en votre absence;

Même le corps de souffrance ne peut survivre longtemps en votre présence. Vous maintenez donc votre tourment en vie par le temps. C'est son oxygène. Remplacez le facteur temps par la conscience intense du moment présent, et le temps meurt. Mais voulez-vous vraiment qu'il meure ? En avez-vous vraiment assez ? Qui voudrait s'en passer ?

A moins de mettre en pratique le lâcher-prise, la dimension spirituelle est quelque chose qu'on lit dans les manuels, dont on parle, qui nous enthousiasme, sur lequel on écrit des livres, on réfléchit, auquel on croit ou non, selon le cas. Cela ne fait pas aucune différence.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Du moins pas avant que le lâcher-prise devienne une réalité concrète dans votre vie. Quand c'est le cas, l'énergie qui émane de vous et mène votre vie a une fréquence vibratoire beaucoup plus élevée que l'énergie mentale qui contrôle encore le monde, c'est à dire l'énergie à l'origine des structures sociales, politiques et économiques de notre civilisation. Cette énergie mentale est aussi celle qui se perpétue en permanence par l'intermédiaire des médias et de l'éducation. C'est ainsi que l'énergie spirituelle advient dans ce monde.

Cette énergie n'occasionne aucune souffrance pour vous, les autres humains, ou n'importe quelle autre forme de vie planétaire.

 

 

Le lâcher-prise dans les relations interpersonnelles

 

Il est vrai que seule une personne inconsciente essaiera d'utiliser ou de manipuler les autres. Mais il est également vrai que seule une personne inconsciente peut être utilisée ou manipulée. Si vous offrez de la résistance au comportement inconscient des autres ou luttez contre cela, vous tombez vous-même dans l'inconscience.

Mais lâcher prise ne veut pas dire se laisser exploiter par les gens inconscients. Pas du tout. Il est parfaitement possible de dire "non" fermement et clairement à quelqu'un ou de se dissocier d'une situation tout en restant en même temps dans un état intérieur d'absence totale de résistance.

 

 

EXERCICE

Lorsque vous dites "non" à quelqu'un ou à une situation, faites en sorte que votre choix origine non pas d'une réaction, mais d'une prise de conscience, d'un discernement clair de ce qui est juste ou pas pour vous dans le moment.

Qu'il soit un "non" de grande qualité, libre de toute négativité, qui ne créera donc pas de souffrance ultérieure.

Si vous ne réussissez pas à lâcher prise, passez immédiatement à l'action : dites le fond de votre pensée aux personnes concernées, faites quelque chose qui modifiera la situation ou bien encore, dissociez-vous totalement de la situation. Assumez la responsabilité de votre vie.

 

Ne polluez pas votre beau et radieux Être intérieur ni la Terre avec de la négativité. Ne laissez pas le tourment s'immiscer en vous sous quelque forme que ce soit.

 

 

EXERCICE

Si vous ne pouvez pas passer à l'action, parce que vous êtes en prison par exemple, alors, il vous reste deux choix : résister ou lâcher prise. L'esclavage ou la libération intérieure devant les conditions externes. La souffrance ou la paix intérieure.

 

Le lâcher-prise viendra profondément modifier vos relations. Si vous ne réussissez jamais à accepter ce qui est, ceci sous-entend que vous ne pourrez jamais accepter les autres tels qu'ils sont. Vous jugerez, critiquerez, étiquetterez, rejetterez les gens ou essaierez de les changer.

Par ailleurs, si vous faites continuellement de moment présent un moyen pour arriver à une fin dans le futur, vous ferez de même avec tous les gens que vous rencontrerez ou avec qui vous serez en rapport. La relation - l'être humain - revêt une importance secondaire pour vous ou pas d'importance du tout. Ce que vous retirerez de la relation est de nature primaire, c'est à dire un gain matériel, un sentiment de pouvoir, du plaisir physique ou une forme quelconque de gratification de l'ego.

Laissez-moi vous expliquer de quelle façon le lâcher-prise peut fonctionner dans les relations. :

 

 

EXERCICE

Quand vous commencez à vous disputer ou à entrer en conflit avec votre partenaire ou un proche, observez d'abord à quel point vous vous tenez sur la défensive lorsque l'autre attaque votre position ou sentez la force de votre propre agressivité lorsque vous attaquez la position de l'autre personne. Remarquez votre attachement à vos points de vue et à vos opinions.

Percevez bien l'énergie mentale et émotionnelle derrière votre besoin d'avoir raison et de donner tort à l'autre. C'est l'énergie de l'ego. Vous la conscientiserez en la reconnaissant, en la sentant le plus totalement possible. Puis, un jour, vous réaliserez soudainement au beau milieu d'une dispute que vous avez le choix et déciderez peut-être tout simplement de ne pas réagir, juste pour voir ce qui se passe.

AINSI, VOUS LÂCHEZ PRISE.

 

Je ne veux pas dire que vous devez mettre de côté la réaction en disant juste : "Bon, tu as raison" avec une expression qui sous-entend : "Moi, je suis au-dessus de ces enfantillages inconscients". Ceci ne fait que transporter la résistance sur un autre plan : celui du mental, toujours actif, qui prétend être supérieur. Je parle ici de laisser tomber tout le champ énergétique mental et émotionnel qui luttait en vous pour avoir le pouvoir.

L'ego est rusé. Il vous faut donc être très vigilant, très présent et totalement honnête avec vous-même pour voir si vous avez véritablement renoncé à l'identification à une position.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Si vous vous sentez soudainement très léger, dégagé et profondément en paix, c'est le signe indiscutable que vous avez vraiment lâché prise.

Regardez alors de près ce qui se passe chez l'autre personne, quant à la position qu'elle défendait, lorsque vous ne donnez plus d'énergie  cette dernière en lui résistant. Quand l'identification aux prises de position est terminée, une véritable communication s'instaure.

La non-résistance n'est pas nécessairement synonyme d'inaction. Tout ce que cela veut dire, c'est que toute action n'est plus forcément une réaction. Souvenez-vous de la profonde sagesse qui sous-tend la pratique des arts martiaux : ne pas offrir de résistance à l'adversaire.

Céder pour mieux triompher de lui.

Cela étant dit, "ne rien faire" quand vous êtes dans un état de présence intense est un puissant outil de transformation et de guérison, qu'il s'agisse de situations ou de personnes. Dans le taoïsme, il existe un terme chinois, wuwei, que l'on traduit habituellement par "activité sans action" ou par "être tranquillement assis sans rien faire". Dans la chine d'autrefois, ceci était considéré comme un des plus importants accomplissements ou une des plus grandes vertus.

C'est radicalement différent de l'inactivité dans l'état de conscience ordinaire, ou si vous préférez de l'inconscience, qui résulte de la peur, de l'inertie ou de l'indécision. Le véritable "non-faire" sous-entend l'absence de résistance intérieure et un état de vigilance intense.

D'un autre côté, si l'action est nécessaire, vous ne réagirez plus en fonction de votre conditionnement mental, mais agirez selon votre présence consciente. Dans cet état de présence, votre mental est libre de tout concept, y compris celui de la non-violence. Alors, qui peut prévoir ce que vous ferez ?

L'ego croit que votre force se trouve dans la résistance, alors qu'en vérité la résistance vous coupe de l'Être, le seul véritable pouvoir. La résistance, c'est de la faiblesse et de la peur qui se font passer pour de la force. Ce que l'ego voit comme de la faiblesse dans votre Être, ce sont sa pureté, son innocence et sa force. Et ce qu'il juge comme de la force est en fait une faiblesse. L'ego existe donc sur un perpétuel mode de résistance et loue de faux rôles pour masquer votre prétendue "faiblesse", qui est en vérité votre force.

Jusqu'à ce qu'il y ait lâcher-prise, les jeux de rôle inconscients constituent en grande partie l'interaction entre humains. Avec le lâcher-prise, vous n'avez plus besoin des défenses de l'ego et de faux masques. Vous devenez très simple, très vrai : "C'est dangereux, dit l'ego. Tu vas te faire blesser. Tu seras vulnérable."

Mais ce que l'ego ne sait pas, bien entendu, c'est que c'est seulement en renonçant à la résistance, en devenant vulnérable, que vous pouvez découvrir votre véritable et essentielle invulnérabilité.

 

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FIN DU CHAPITRE HUIT

 SUITE

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (4/9)

 

 AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

 

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CHAPITRE QUATRE

 

 

ÉLIMINER L'INCONSCIENCE

 

 

Il est donc nécessaire d'introduire dans votre vie plus de conscience dans des situations ordinaires où tout se passe en douceur. Ainsi, vous intensifierez votre capacité à être présent. Cette présence génère en vous et autour de vous un champ énergétique d'une fréquence vibratoire élevée. Aucune inconscience, négativité, discorde, ou violence entrant dans ce champ ne peut y survivre, pas plus que l'obscurité ne peut résister à la lumière.

En apprenant à être le témoin de vos pensées et de vos émotions, ce qui fait essentiellement partie de la capacité à être présent, vous serez peut-être surpris de constater pour la première fois le "parasitage de fond" propre à la conscience ordinaire. Vous serez étonné aussi de noter la rareté des moments - sinon leur totale absence - où vous vous sentez véritablement bien.

Dans vos pensées, vous verrez beaucoup de résistance sous forme de jugement, d'insatisfaction et de projections mentales. Celles-ci vous éloigneront de toutes du présent. Sur le plan émotionnel, il y aura un courant sous-jacent de malaise, de tension, d'ennui ou e nervosité. Ce sont deux des aspects du mental dans son mode de résistance habituel.

 

 

EXERCICE

 

Observez les nombreuses façons dont le malaise, l'insatisfaction et la tension se traduisent chez vous par le jugement inutile, la résistance à ce qui est et la dénégation du présent.

Tout ce qui est inconscient se résorbe lorsque vous envoyez la lumière de la conscience sur tout cela.

 

Quand vous saurez comment faire disparaître l'inconscience ordinaire, la lumière de votre présence brillera plus vivement et il vous sera beaucoup plus facile de faire face à l'inconscience profonde lorsque vous sentirez qu'elle vous happe. Toutefois, l'inconscience ordinaire peut ne pas être facile à détecter au départ, tant elle est normale.

 

 

EXERCICE

 

Prenez l'habitude de suivre de près votre mental émotionnel en vous observant. Il est bon de vous demander : "Suis-je à l'aise, en ce moment ?" Ou bien "Qu'est-ce qui se passe en moi en ce moment ?"

 

Soyez au moins aussi intéressé par ce qui se passe en vous que par ce qui se passe à l'extérieur. Si vous saisissez bien l'intérieur, tout ira bien à l'extérieur. La réalité première est à l'intérieur, et la réalité secondaire, à l'extérieur.

 

 

EXERCICE

 

Mais ne vous précipitez pas pour répondre à ces questions. Dirigez votre attention vers l'intérieur. Jetez un coup d'œil en vous.

Quel genre de pensées votre mental est-il en train de produire ? Que ressentez-vous ?

Tournez votre attention vers le corps. Y a-t-il des tensions ? Une fois que vous avez déterminé qu'il y a effectivement en vous un certain degré de malaise, ce "parasitage de fond", essayez de trouver de quelle manière vous évitez ou niez la vie, ou y résistez. C'est à dire comment vous reniez le présent.

 

Les gens utilisent bien des façons de résister au moment présent. Je vais vous en donner quelques exemples. La pratique vous permettra d'aiguiser votre capacité à vous observer, à surveiller votre état intérieur.

 

Où que vous soyez, soyez-y totalement

 

Êtes-vous stressé ? Êtes-vous si pressé d'arriver au futur que le présent n'est plus qu'une étape ? Le stress est provoqué par le fait que l'on soit "ici" tout en voulant être "là", ou que l'on soit dans le présent tout en voulant être dans le futur. C'est une division qui vous déchire intérieurement.

Le passé retient-il une grande partie de votre attention ? Vous arrive-t-il souvent d'en parler et d'y penser, en bien et en mal ? S'agit-il des grandes choses que vous avez accomplies, de vos aventures ou de vos expériences ? Ressassez-vous votre passé de victime et les affreuses choses que l'on vous a faites ou que vous avez faites à quelqu'un?

Vos mécanismes mentaux sont-ils en train d'engendrer de la culpabilité, de l'orgueil, du ressentiment, de la colère, du regret ou de l'apitoiement sur vous-même ? Alors, non seulement vous renforcez un faux sentiment de moi, mais vous accélérez également le processus de vieillissement de votre corps en provoquant une accumulation de passé dans votre psyché. Vérifiez cela en observant autour de vous ceux qui ont une forte tendance à s'accrocher au passé.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Laissez mourir le passé à chaque instant.

Vous n'en avez pas besoin. N'y faites référence lorsque c'est absolument de mise pour le présent. Ressentez le pouvoir de cet instant et la plénitude de l'Être.

Sentez votre présence.

 

Êtes-vous inquiet ? Avez-vous souvent des pensées anticipatoires ? Dans ce cas, vous vous identifiez à votre mental, qui se projette dans une situation future imaginaire et crée de la peur. Il n'y a aucun moyen de faire face à cette situation, car elle n'existe pas. C'est un ectoplasme mental.

Vous pouvez mettre fin à cette folie corrosive qui sape votre santé et votre vie : il vous suffit d'appréhender l'instant présent.

 

 

EXERCICE

 

Prenez conscience de votre respiration. Sentez le mouvement de l'air qui entre et sort de vos poumons. Ressentez le champ énergétique en vous. Tout ce que vous aurez jamais à affronter et à envisager dans la vie réelle, c'est à cet instant. Alors que vous ne pouvez le faire dans le cas de projections mentales imaginaires.

Demandez-vous quel "problème" vous avez à l'instant, et non celui que vous aurez l'an prochain, demain ou dans cinq minutes. Qu'est-ce qui ne va pas en ce moment ?

 

Vous pouvez toujours composer avec le présent, mais vous ne pourrez jamais composer avec le futur. Et vous n'avez pas à le faire. La réponse, la force, l'action ou la ressource juste se présenteront lorsque vous en aurez besoin. Ni avant ni après.

Êtes-vous quelqu'un qui attend généralement ? Quel pourcentage de votre vie passez-vous à attendre ? Ce que j'appelle "l'attente à petite échelle", c'est faire la queue au bureau de poste, être pris dans un bouchon de circulation, ou à l'aéroport. Ou encore anticiper l'arrivée de quelqu'un, la fin d'une journée de travail, etc. "L'attente à grande échelle", c'est espérer les prochaines vacances, un meilleur emploi, le succès, l'argent, le prestige, l'illumination. C'est attendre que les enfants grandissent et qu'une personne vraiment importante arrive dans votre vie. Il n'est pas rare que des gens passent leur vie à attendre pour commencer à vivre.

Attendre est un état d'esprit. En résumé, vous voulez le futur, mais non le présent. Vous ne voulez pas de ce que vous avez et désirez ce que vous n'avez pas. Avec l'attente, peu importe sa forme, vous suscitez inconsciemment un conflit intérieur entre votre ici-maintenant, où vous ne voulez pas être, et le futur projeté que vous convoitez. Cela réduit grandement la qualité de votre vie en vous faisant perdre le présent.

Par exemple, bien des gens attendent que la prospérité vienne. Mais celle-ci ne peut arriver dans le futur Lorsque vous honorez, reconnaissez et acceptez pleinement votre réalité présente et ce que vous avez - c'est à dire le lieu où vous êtes, ce que vous êtes et ce que vous faites dans le moment -, vous éprouvez de la reconnaissance pour ce que vous avez, pour ce qui est, pour le fait d'Être. La gratitude envers le moment présent et la plénitude de la vie présente, voilà ce qu'est la vraie prospérité. Celle-ci ne peut survenir dans le futur. Alors, avec le temps, cette prospérité se manifeste pour vous de différentes façons.

Si vous êtes insatisfait de ce que vous avez, ou même frustré ou en colère face à un manque actuel, cela peut vous motiver à devenir riche. Mais même avec des millions, vous continuerez à éprouver intérieurement un manque et, en profondeur, l'insatisfaction sera toujours là. Vous avez peut-être vécu de nombreuses expériences passionnantes qui peuvent s'acheter, mais elles sont éphémères et vous laissent toujours un sentiment de vide et le besoin d'une plus grande gratification physique ou psychologique. Vous ne vivez donc pas dans l'Être et, par conséquent, ne sentez pas la plénitude de la vie maintenant, qui est la seule véritable prospérité.

 

 

EXERCICE

 

Cessez d'attendre, n'en faites plus un état d'esprit. Lorsque vous vous surprenez à glisser vers cet état d'esprit, secouez-vous. Revenez au moment présent. Contentez-vous d'être et dégustez ce fait d'être. Si vous êtes présent, vous n'avez jamais besoin d'attendre quoi que ce soit. Ainsi donc, la prochaine fois que quelqu'un vous dira : Désolé de vous faire attendre", vous pourrez répondre ; "Ça va. Je n'attendais pas. J'étais tout simplement là, à m'amuser !"

 

Voilà seulement quelques-unes des stratégies habituelles qui font partie de l'inconscience ordinaire et que le mental utilise pour nier le moment présent. Elles font tellement partie de la vie normale, du "parasitage de fond", qu'il est facile de les ignorer. Mais plus on surveille son état mental et émotionnel intérieur, plus il est facile de savoir quand on s'est fait prendre au piège du passé et du futur. Plus il est facile de se rendre compte qu'on a été inconscient et de sortir du rêve du temps pour revenir au présent.

Mais attention : le faux-moi, tourmenté et fondé sur l'identification au mental vit du temps. Il sait que le moment présent signe son arrêt de mort et se sent de ce fait très menacé par lui. Il fera tout ce qu'il pourra pour vous en éloigner. Il essaiera de vous maintenir à tout prix dans le temps.

 

 

 

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Dans un certain sens, l'état de présence peut se comparer à de l'attente. Il existe une autre sorte d'attente dont la qualité est très différente et qui exige de votre part une vigilance totale. Quelque chose pourrait se manifester à tout moment, si vous n'êtes pas totalement éveillé, totalement immobile, vous passerez à côté. Dans cet état, toute votre attention se trouve dans le présent. Il n'en reste rien pour rêvasser, penser, se souvenir et anticiper l'avenir. Il n'y a là aucune tension ni aucune peur : seulement une présence vigilante. Vous êtes présent à tout votre être, à chaque cellule de votre corps.

Dans cet état, le "vous" qui a un passé et un futur, la personnalité si vous voulez, n'est quasiment plus là. Et pourtant, rien de significatif n'est perdu. Vous êtes encore essentiellement vous-même. En fait, vous êtes plus totalement vous-même que vous ne l'avez jamais été, ou plutôt ce n'est que dans le "maintenant" que vous êtes véritablement vous-même.

 

 

Le passé ne peut survivre en votre présence

 

Tout ce que vous avez besoin de savoir au sujet de votre passé inconscient, les défis du présent vous l'apporteront. Si vous commencez à fouiller votre passé, ce sera un trou sans fond, car vous trouverez toujours autre chose. Vous croyez peut-être qu'il vous faudra plus de temps pour comprendre le passé ou vous en libérer, donc que le futur finira par vous en délivrer. C'est là une illusion. Seul le présent peut vous amener à cela. Vous ne pouvez vous défaire du temps en y mettant du temps.

SACHEZ ACCÉDER AU POUVOIR DE L'INSTANT PRÉSENT. C'EST LA CLÉ. CE N'EST RIEN D'AUTRE QUE LE POUVOIR DE VOTRE PRÉSENCE, DE VOTRE CONSCIENCE LIBÉRÉE DES FORMES-PENSÉES.

Alors, faites face au passé à partir du présent. Plus vous accordez d'attention au passé, plus vous lui donnez d'énergie et plus vous êtes susceptible d'en faire un "moi". Ne vous méprenez pas : il est essentiel d'être attentif, mais pas au passé en tant que tel. Accordez de l'attention au présent : à votre comportement, à vos réactions, à vos humeurs, à vos pensées, à vos émotions, à vos peurs et à vos désirs à mesure qu'ils se présentent dans l'instant présent. C'est cela votre passé. Si vous pouvez être suffisamment présent pour observer toutes ces choses, non pas avec un regard critique ou analytique, mais sans les juger, alors vous faites face au passé et le dissipez par le pouvoir de votre présence.

VOUS NE POUVEZ VOUS TROUVER EN RETOURNANT DANS LE PASSÉ, MAIS C'EST POSSIBLE EN REVENANT DANS LE PRÉSENT.

 

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 FIN DU CHAPITRE 4

SUITE

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5 février 2018

Le Zazen du chat zen

 

DU CÔTÉ DU ZEN

 

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Le zazen¹ du chat zen

 

C’est délaissant combats, croquettes et coussins,

Que mon chat le matin fredonne ce refrain,

Ses yeux rivés sur moi. Qui sait dans quelle langue

Ce diable de matou déclame sa harangue… :

 

« Kan ji zaï bo satsu,

Gyo jin Hannya Haramita

Ji Sho ken go on kaï ku,

Do issaï ku yaku… » ²

 

Mon voisin japonais, venu me saluer,

Entendit ce discours et en resta muet :

Il avait reconnu, comme chanté naguère,

Le sûtra des grands sages de ses lointaines terres,

Dont résonnaient partout les pagodes sacrées.

- Votre chat en Bouddha, fit-il, est incarné.

 

- C’est un grand privilège qu’en aucune Écriture

On ne trouve cité. C’est un signe j’assure,

Qu’il faut considérer, et le message est clair :

Votre chat vous invite au zazen salutaire.

 

Étudiant ce mystère, je me souvins qu’Alice³

Jadis connut un chat débordant de malice,

Qui sut l’accompagner vers un heureux destin :

Il fallait obéir au vouloir des félins.

 

Du mental ennemi je parcourus l’empire,

En combattant paisible l’empêchai de me nuire ;

Et depuis, tous les jours, assis jambes croisées,

De ce bonheur de Chat je suis fort apaisé.

 

 

 

¹  Méditation assise du Bouddhisme zen.

²  Extrait phonétique du « Sûtra de la grande sagesse », connu d’une majorité de Japonais.

³  Du Pays des Merveilles de Lewis Carroll.

JCP 02 18 Pour Les Impromptus Littéraires ("Mon chat me fixe")

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24 septembre 2019

Terreurs félines (1043)

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                                                                                                                          Pimpano "lou cat" au lever du jour

 

Terreurs félines                          

 

Sur la bordure hésitante de la nuit

qu’une défaite sans combat destitue,

renaît dans ses cris rauques

ce même monde inapproché.

 

Veille inquiète au jour levé

dans l’attente des prodigalités d’une eau chagrine,

la longue bordure de porcelaine

où s’efface la souillure du temps

demeure toujours muette.

 

L’espoir quotidien en appelle à toute clarté

mais le jour, venu masquer l’ignorance à flots de lumière,

inexorable, convoque à la vie des jours lassés

les tourments de l’inexpliqué.

 

La raison qui s’émeut ne peut décroître encore,

ce front à la pensée obscure

n’a pas mesure humaine,

et rien ne sera su des terreurs du chat

                 Devant son reflet dans l’eau.

 

 

08-09 2019

JCP

21 décembre 2013

François Cheng, La vraie gloire est ici (extraits)

 

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François Cheng

 

(Né en 1929 à Nanchang dans la province du Jiangxi)

Quelques poèmes de la première partie « Par ici nous passons » du recueil « La vraie gloire est ici » (2015)

 

 

 

◄►

 

 

La vraie gloire est ici,

Nous passons à côté.

Quelques jades croqués,

Et maints lotus mâchés,

Au travers des ténèbres

Un jour nous périrons !

La vraie voie est ici,

Nous passons à côté.

Mousse ou limon mâché,

Lave ou glace croquée,

Mourant de nostalgie, 

Périrons-nous un jour ?

La vraie vie dès ici,

Par ici nous passons.

Nous aurons toujours soif,

Et toujours aurons faim,

Au travers des ténèbres,

Jamais ne périrons.

 

 

 

 

◄►

 

 

                                 À la pierre

 

Nous ne faisons que passer,

Tu nous apprends la patience,

D’être toujours le témoin

De l’univers à son aube,

D’être l’élan du Souffle même,

Soutien sans faille des vivants,

Toujours présence renouvelante

Entre laves et granits,

N’espérant ni fleur, ni feuille,

Ni fruit de la luxuriance,

Tu tiens le nœud des racines,

Contre tous les ouragans.

 

 

 

 

◄►

 

 

                                       À la source du Long Fleuve

 

Austères glaciers,

Tendre filet d’eau…

 

Voici que le fleuve retourne à sa source,

Que nous terminons notre grand périple.

 

Tant de jours à longer le fleuve millénaire,

Toujours à  contre-courant, à contretemps,

 

À sillonner l’aride  haut plateau,

Creusé de ravins, menacé de vautours,

 

À traquer chairs crues et fruits sauvages,

À dormir à même les herbes virginales,

 

À traverser le lac aux étoiles, poussant plus loin

Nos corps tatoués de gelures, de brûlures,

 

Minuscule caravane à bout d’endurance,

En ce point de l’ultime  rendez-vous,

 

Austères glaciers, tendre filet d’eau,

Où toute fin est commencement.

 

 

 

 

 

◄►

 

 

Que par le long fleuve on aille à la mer !

que par le  nuage-pluie on retourne à la source !

Toute vague cède à l’appel de l’estuaire,

et tout saumon à l’attrait du retour.

 

 

 

 

 

◄►

 

 

Viens te lover dans ma main, galet,

Tiens un instant compagnie

À l’anonyme passant. Toi, le pain cuit

Au feu originel, nourris ce passant

De ta force tenace, de ta tendresse

Lisse, au bord de cet océan

Sans borne, où tout vivant se découvre vétille…

Ô tant que se retient la mort, accorde

Au mendiant sans voix tes faveurs,

Fais-moi don de tes inépuisables

Trésors : fêtes de l’aube, festins

Du soir, farandole sans fin des astres,

Tant et tant de tes glorieux compagnons

Réunis ici en toi, un instant lovés

Dans le creux charnel de ma paume !

Toi qui survis à tout,  garderas-tu

Mémoire de cette singulière rencontre ?

 

 

 

 

 

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Rejetée sur la plage,

Conque d’un jour,

Conque toujours.

 

À l’écoute des remous marins,

À l’écoute des appels humains,

De l’entrecroisement des nuages,

De l’entrechoquement des astres,

Du lointain silence sidéral…

 

Du brusque cri d’un goéland,

Qui, d’un trait de sang,

Raye l’immaculée magnificence.

 

 

 

 

 

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                                       D’un arbre

 

Au plus haut de l’an,

L’air retient son souffle,

Seul se meut un nuage

Sur la frondaison.

Quand le feu s’enfouit,

Quand se tait l’oiseau,

Racines et feuilles

Sont à l’unisson.

 

Au plus haut de l’an,

L’arbre ailé s’oublie,

Proche est le lointain,

Durable l’instant.

Quand le feu s’enfouit,

Quand se tait l’oiseau,

Tout tend vers son libre

Ou vers son repos.

 

Le nuage en son erre,

L’an à son plus haut.

 

 

 

 

 

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Voici que la sève a gravi les degrés

     du haut fût jusqu’à la cime,

Que les branches ont poussé leur effervescence

     jusqu’aux confins du désir,

Vois : même réduite en fumée, la saison

     garde sa flamme incandescente ;

Viens : réponds oui à l’invite à habiter

     corps et âme le lieu vacant.

 

Dans le souffle éternel, tout instant est gloire

     de la donation totale.

 

 

 

 

 

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François Cheng, sélection de quatrains :

 

 http://chansongrise.canalblog.com/archives/2013/06/06/38238037.html

 

 

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Oeuvre poétique de François Cheng :

 

À l'orient de tout (2005)

La vraie gloire est ici (2015)

Enfin le royaume (2018)

 

UN LIVRE PAPIER, C'EST TELLEMENT MIEUX !

 

18 mai 2020

Sablier (1205)

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Sablier

 

Par l’inverse inversé d’une éternelle main,

Oublieux de la mer, le lent flot enfermé

Des gisements marins s’est imprégné du temps,

Et coule indifférent aux désirs des vivants.

 

Montagne délitée qui d’une autre se forme,

Gravités opposées où deux sommets s’attirent ;

Contradiction suprême où les humeurs humaines

Espèrent délivrance ou bien stabilité.

 

 

JCP 05/2020

10 mars 2020

ZEN : aide à la méditation (1/2)

 

Aide mentale à la concentration en méditation

 

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                     Au cours de la méditation, que nous soyons débutants ou confirmés, une aide mentale nous est parfois nécessaire pour faciliter la concentration sur notre respiration.

Ceci notamment les jours où cette concentration s’obstine à nous fuir sous les coups répétés du mental, qui a décelé en nous une certaine faiblesse, le plus souvent venue des préoccupations et des projets du jour, qui peuvent être aussi bien heureux que présager des difficultés dont nous nous passerions. Le mental s’engouffre alors dans cette faille et rend la concentration plus laborieuse, voire impossible si nous devons affronter des difficultés majeures.

Nous avons vu dans l’article précédent, « Méditation, comment commencer », que la pratique consistant à compter mentalement nos inspirations-expirations jusqu’à 10 et recommencer en repartant de 1 peut nous apporter une aide précieuse.

Nous pouvons aussi, comme noté dans le tableau ci-dessous, énumérer par la pensée ce que nous sommes censé faire au moment présent, espérant y demeurer le plus longuement possible avant que le mental ne réussisse à nous en écarter.

Cette pratique, que l’on abandonnera les jours où la séance de méditation se passe relativement bien, peut notablement faciliter la concentration.

On pourra en outre en adapter les termes à sa volonté, et les simplifier si l’esprit de base et les étapes décrites sont conservés.

 

Aide méditation comp 680

 

JCP, 08/2021

1 novembre 2013

Arnaud Desjardins, Zen et Vedanta

 

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 Arnaud Desjardins

 

Zen et Vedanta

 

Commentaire du Sin-sin-ming et traduction du Sin-sin-ming de Seng-Ts'an par L. Wang et Jacques Masui.

  

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             NOTE : ont été ajoutés à la suite des textes commentés par A. Desjardins (caractères gras) les textes équivalents traduits et présentés dans "Essais sur le bouddhisme Zen » (3 volumes) par Daisetz Teitaro Suzuki (volume I page 232). On pourra noter certaines différences entre les deux traductions. Par ailleurs, le texte 6 ne semble pas avoir son équivalent dans l'ouvrage de DT Suzuki.

 

J. C. Paillous

 

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                       En lisant, lors de sa parution en 1970, dans la revue Hermès, volume 7, la traduction du Sin-sin-ming écrit par Seng-Ts'an, troisième patriarche du Tch'an après Boddhidharma, je fus frappé par la similitude de cet enseignement avec celui du vedanta tel que je le découvrais à travers un maître bengali, Swâmi Prajnânpad.

Quelques années plus tard ont été enregistrées les remarques que ce traité - aussi célèbre que concis m'a amené à faire devant un petit groupe de personnes. C'est donc une interprétation védantique du « manifeste » fondamental du Tch'an - donc du zen - que les Éditions de La Table Ronde vous présentent aujourd'hui. Il y a de grandes variations entre les différentes traductions, que celles-ci soient faites à partir du texte chinois ou de sa version japonaise. Je m'en suis tenu à celle d'Hermès par L. Wang et Jacques Masui.

Arnaud Desjardins

 

 

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La grande Voie n’a rien de difficile,

mais il faut éviter de choisir !

Soyez libéré de la haine et de l’amour :

elle apparaîtra alors dans toute sa clarté !

 

La parfaite voie ne connaît nulle difficulté,

Sinon qu'elle se refuse à toute préférence.

Ce n'est qu'une fois libérée de la haine et de l'amour

Qu'elle se révèle pleinement et sans masque.

 

La grande Voie n'a rien de difficile mais il faut éviter de choisir.

Signalons tout d'abord que la tradition du Tch'an ou du zen se caractérise par un extrême dépouillement si on la compare aux méthodes beaucoup plus complexes offertes par certaines traditions et qui peuvent paraître d'un abord difficile, comme le bouddhisme tantrique tibétain par exemple avec son symbolisme ardu des différentes divinités. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que la grande voie est parfaitement simple. Elle peut paraître difficile parce que le mental, lui, n'est que complexité. Mais la voie en elle-même, si le mental n'était pas empêtré dans ses contradictions et ne sécrétait pas sans arrêt des doutes, serait aisée.

Or, aussi étrange que cela puisse paraître pour nous qui sommes imprégnés de l'idée du libre arbitre et donc de celle du « choix » qui en découle, le grand facteur de complication du mental, c'est sa capacité à « choisir » en fonction de ses opinions et conceptions subjectives enracinées dans l'inconscient. C'est pourquoi il est dit : Il faut éviter de choisir. Cette formulation ne peut être que déroutante pour les Occidentaux modernes que nous sommes, imbus de leurs opinions, qui ont fondé leur existence sur un prétendu libre choix. « Je choisis le bien contre le mal. » Et, à partir de là, on peut se griser de belles paroles. Lors de la révolution russe, les bolchéviques ont choisi le bien contre le mal, mais les chrétiens orthodoxes dont les conceptions étaient diamétralement opposées choisissaient aussi, de leur côté, le bien contre le mal. La grande Voie consiste en une vision lucide de la réalité telle qu'elle est, sans prendre parti, sans «choisir». Cela n'exclut pas l'action, la réponse appropriée à la situation, pourvu que cette action libre et spontanée ne découle pas d'opinions, de parti pris et de préjugés qui l'entachent.

On peut donner un sens encore plus précis à cette parole : « Il faut éviter de choisir. » Nous avons pris l'habitude, depuis l'enfance, de choisir la moitié heureuse de l'existence et de refuser la moitié douloureuse, de rechercher ce que nous considérons comme agréable et de fuir ce que nous considérons comme pénible : nous ne connaissons donc qu'une moitié de l'existence, nous n'avons que la moitié des données du problème. Swâmi Prajnânpad disait : «Do you want half life or full life ?» voulez-vous la moitié de la vie ou la vie totale? - et aussi « Can you miss the fullness of life? », pouvez-vous manquer la plénitude de la vie?

Soyez libéré de la haine et de l'amour et elle apparaîtra dans toute sa clarté.

A première vue, cette affirmation n'est pas compréhensible. Nous sommes d'accord pour penser qu'il faut être libéré de la haine mais surtout pas être libéré de l'amour. En vérité, quel sens donnons-nous au mot « amour »? Il s'agit bien sûr ici du dépassement des émotions pour atteindre une vision qui n'a pas de contraire. Le Sin-sin-ming dans son intégralité nous invite à la vérité suprême, une vérité « non duelle » située au-delà de l'amour ordinaire qui n'est que l'opposé de la haine, du bonheur qui est simplement l'inverse de la souffrance. On pourrait traduire par : « Soyez libéré de l'attraction et de la répulsion », restez au centre, dans l'axe, avec cette vision nouvelle, révolutionnaire de la réalité qui n'est plus appréhendée d'un point de vue dualiste.

 

2

S’en éloigne-t-on de l’épaisseur d’un cheveu,

c’est comme un gouffre profond

qui sépare le ciel et la terre.

Si vous désirez la trouver,

ne soyez ni pour ni contre !

 

Une différence d'un dixième de pouce,

Et le ciel et la terre se trouvent séparés.

Si vous voulez voir la Parfaite Voie manifestée,

Ne concevez aucune pensée, ni pour elle, ni contre elle.

 

Le ciel et la terre, dans toutes les traditions, ont à peu près le même sens symbolique. « Que Ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel. » Les Évangiles sont fondés sur la reconnaissance d'un niveau ciel et d'un niveau terre, tout en proposant que s'efface cette séparation entre le ciel et la terre. Le Royaume des Cieux est « au-dedans de nous », donc est déjà ici-bas, sur cette terre. Et pourtant il existe bien deux niveaux : le niveau terre livré au Prince de ce Monde (ici, je n'utilise plus la formulation chinoise mais le langage évangélique) et le niveau ciel.

S'en éloigne-t-on de l'épaisseur d'un cheveu, c'est comme un gouffre profond qui, de nouveau, sépare le ciel et la terre.

Si, au lieu d'être libéré de l'attraction et de la répulsion, on réintroduit les polarités « agréable-désagréable », « j'aime-je n'aime pas », un gouffre profond sépare le ciel – la paix, la sérénité, la compréhension, la certitude, l'amour immuable – et la terre – la contradiction, la peur, le désir, la frustration. Autrement dit, l'adhésion à la réalité telle qu'elle est, composée de ce que nous aimons et de ce que nous n'aimons pas, doit être une adhésion à cent pour cent. Une adhésion à quatre-vingt-dix-neuf pour cent laisse « l'épaisseur d'un cheveu » entre la vérité et nous. Et un gouffre profond, de nouveau, sépare le « ciel » auquel nous aspirons et la « terre » avec son cortège de souffrances et son lot d'insécurité.

Si vous désirez la trouver (la grande Voie), ne soyez ni pour ni contre rien !

Là encore, je sais bien, en tant qu'Occidental, combien cette proposition est inhabituelle pour la mentalité moderne qui consiste à être toujours pour ou contre quelque chose. Si vous êtes pour la Droite, vous êtes contre la Gauche ; si vous êtes pour la liberté des mœurs, vous êtes contre le Vatican. Et l'intelligence, ou plutôt le mental, a, dans ces domaines, des arguments qui nous paraissent tout-puissants, impossibles à mettre en cause. « Je suis médecin, Monsieur, vous me permettrez de mettre l'homéopathie en doute. » « Je suis médecin, Monsieur, bien placé pour savoir l'efficacité de l'homéopathie. » Justement, parce que ces enseignements sont scandaleusement inhabituels, il est intéressant de constater qu'au VII siècle un texte venu jusqu'à nous comme un des plus importants pour tout l'Extrême-Orient (non seulement la Chine mais aussi la Corée et le Japon) disait en chinois ce que le vedanta enseigne aussi : ne soyez ni pour ni contre rien.

De nouveau, nous retrouvons l'attraction et la répulsion, la dualité fondamentale entre ce que j'aime et ce que je n'aime pas, ce que je veux et ce que je refuse. Et c'est vrai que le sage n'est ni pour ni contre rien. S'il est malade, il se soigne, bien sûr, mais à partir de cette neutralité, de cette équanimité, qui nous est tellement incompréhensible dans un monde où la vie consiste à prendre parti – et prendre parti émotionnellement.

Le conflit entre le pour et le contre,

voilà la maladie de l’âme !

Si vous ne connaissez pas la profonde signification des choses, vous vous fatiguerez en vain à pacifier votre esprit.

 

Opposer ce que vous aimez à ce que vous n'aimez pas -

Voilà la maladie de l'esprit :

Lorsque le sens profond [de la Voie] n'est pas compris,

La paix de l'esprit est troublée et rien n'est gagné.

 

Le conflit entre le pour et le contre, voilà la maladie de l'âme.

C'est la même idée qui se poursuit mais en voici une autre qui nous intéresse : Si vous ne connaissez pas la profonde signification des choses, vous vous fatiguerez en vain à pacifier votre esprit.

Ce qui est traduit par « les choses » dans ce texte correspond à ce que les hindous appellent this phenomenal world, le monde manifesté dans la multiplicité. Voilà deux petites lignes qui abordent un thème essentiel : savoir s'il faut chercher l'atman pour que toutes les limitations et les tensions s'effacent ou si, au contraire, quand les désirs, les peurs, les impressions qui nous ont marqués, tout ce qui nous limite se sera effacé, le Soi suprême se révélera. Si vous ne connaissez pas la profonde signification des choses, c'est à dire si vous n'avez pas affiné votre compréhension de la réalité relative, du monde phénoménal, si vous ne connaissez que l'apparence, la surface – apparence et surface que vous percevez d'autant plus mal qu'elles sont déformées aussi par vos projections inconscientes – si vous n'avez pas résolu la question de votre relation avec le monde manifesté, si vous n'avez pas découvert le secret de ce monde manifesté, l'essence derrière l'apparence, vous vous fatiguerez en vain à pacifier votre esprit. Vos méditations seront des méditations non pas de détente mais d'effort : je m'épuise à rester immobile, à ne pas bouger, à pacifier mon esprit, autrement dit à faire silence au milieu du vacarme.

Certains disent : « Cherchez directement la Réalité ultime et quand vous aurez découvert cette “vie éternelle", le monde entier perdra sa fascination pour vous. » L'approche pratique est inverse : quand le monde phénoménal aura perdu sa fascination pour vous, vous serez mûr pour l'illumination intérieure. Quand tous les désirs sont tombés, le Soi se révèle, exactement comme les fruits se détachent de l'arbre quand ils sont parvenus à maturité.

 

4  

Aussi parfaite que le vaste espace,

rien ne manque à la Voie, rien ne reste hors d’elle.

A accueillir et à repousser les choses,

nous ne sommes pas comme il faut.

 

[La Voie est] parfaite comme le vaste espace,

Rien n'y manque, rien n'y est superflu :

C'est parce que l'on fait un choix

Que sa vérité absolue se trouve perdue de vue.

 

L'espace tel que nous le voyons en plein jour, sans nuages (les nuages sont dans l'espace mais ils ne sont pas l'espace), cet espace est vide, infini, sans limite, homogène, autogène (vous pouvez dire que tel anticyclone a provoqué la présence des nuages mais l'espace, rien ne l'a provoqué, rien ne l'a causé). Cette image de l'espace infini évoque celle du Royaume des Cieux. L'espace est « parfait », plénitude absolue, pas de mesure, pas de limitation.

Il ne manque rien.

Rien ne manque à la Voie, rien ne reste en dehors d'elle.

Le risque, quand on s'engage dans la vie spirituelle, consiste à faire deux parts: d'un côté, une vie menée n'importe comment, dans le conflit, la crispation, souvent même la honte de soi et, de l'autre, les lectures spirituelles, Ramana Maharshi ou Nisargadatta Maharaj, et trois semaines par an dans un ashram. Cette division entre ce que nous considérons comme sacré et ce que nous considérons comme profane aboutit toujours à une impasse. Si nous voulons que la voie nous transforme, tous les aspects de notre existence doivent être intégrés à celle-ci, y compris les parts de nous-même que nous n'aimons pas, dont nous avons honte. Ou bien vous entrerez entier au Royaume des Cieux, ou bien vous n'entrerez pas. Vous n'aboutirez jamais à rien si vous ne commencez pas par vous réunifier : « Que peut un royaume divisé contre lui-même ? »

A accueillir et à repousser les choses, nous ne sommes pas comme il faut. Nous retrouvons de nouveau la même idée, ce que Swâmi Prajnânpad appelait half-life, la moitié de vie qui nous empêche d'avoir l'expérience de la totalité de la vie : the fullness of life – j'accueille ce qui me plaît, ce qui me fait plaisir et je nie tout ce qui ne me convient pas. Faites-le mais n'espérez pas découvrir la sagesse ou la libération ou l'éveil ou l'illumination.

 

Ne pourchassez pas le monde soumis à la causalité,

ne vous attardez pas dans une Vacuité excluant les phénomènes !

Si l’esprit demeure en paix dans l’Un,

ces vues duelles disparaissent d’elles-mêmes.

 

Ne poursuivez pas les complications extérieures,

Ne vous attardez pas dans le vide intérieur :

Lorsque l'esprit reste serein dans l'unité des choses,

Le dualisme s'évanouit de lui-même.

 

Ne pourchassez pas le monde soumis à la causalité.

Cette sentence est à rapprocher de la phrase du Christ : « Ne cherchez pas les trésors que la rouille peut détruire et que les voleurs peuvent dérober. » Ne pourchassez pas les joies, les satisfactions qui, étant causées par certaines conditions, peuvent être détruites par des conditions adverses. Cherchez ce qui échappe à la causalité, ce qui n'est pas produit, ce qui existe par soi-même, c'est-à-dire cette paix et ce silence préalables à toute la manifestation mais dont la manifestation est une expression – donc qui peuvent être conciliés avec le monde multiple dont nous sommes aujourd'hui prisonniers.

Ne vous attardez pas dans une Vacuité excluant les phénomènes.

Si par hasard vous êtes doués pour la méditation, ne prenez pas l'habitude d'une méditation sereine et silencieuse qui exclut les phénomènes. La réalisation doit être, comme on dit en Inde, all embracing, embrassant tout, n'excluant rien. Méfiez-vous de la dualité entre le Royaume des Cieux, le silence profond de la méditation, la sérénité que vous retrouvez dans votre petite chapelle personnelle et le monde ordinaire. C'est une erreur que de nombreux maîtres ont dénoncée, qui consiste à faire deux parts : le silence divin de la méditation et ce monde « merdique » fait de problèmes, d'ennuis, de difficultés. Si j'insiste sur ce thème, c'est parce que c'est un piège dans lequel tombent de nombreux chercheurs. Tant que la réalisation exclura le monde habituel avec tous ses « problèmes », tant que vous n'aurez pas découvert la profonde signification des choses (y compris de votre déclaration de revenus), vous n'êtes pas sur la grande Voie.

Il est capital de noter le rapprochement de deux idées paradoxales : d'une part ne pas pourchasser le monde soumis à l'implacable loi de cause à effet, d'autre part ne pas exclure les phénomènes. Nous retrouvons l'attitude de neutralité déjà préconisée : ni attraction ni répulsion.

Si l'esprit demeure en paix dans l'Un, ces vues duelles disparaissent d'elles-mêmes.

D'accord, mais comment faire pour que l'esprit demeure en paix dans l'Un? Il faut d'abord s'intéresser à la dualité, à la multiplicité, à ce qui fait les bonheurs, les peines, les déceptions, les frustrations, les joies habituelles. Et ce Un dont parle le taoïsme autant que le vedanta et le bouddhisme zen, c'est un unique océan dont font partie les innombrables vagues. Ce n'est pas le Un opposé au multiple. Vous ne pouvez pas opposer un océan et des milliers de vagues différentes. L'océan ce sont les vagues, les vagues sont l'océan; les vagues demeurent dans l'océan et l'océan demeure dans les vagues. Le Un est à la fois l'océan et les vagues. Le Un inclut le multiple, lequel n'est pas à proprement parler multiple puisqu'il est la manifestation, la danse – pour parler comme les hindous – du Un. Si vous demeurez en paix dans l'Un – le Un est aussi le multiple –, ces vues duelles disparaissent d'elles mêmes : vous cessez d'être écartelé entre le bon et le mauvais, le réussi et le raté, l'heureux et le malheureux, le rassurant et l'effrayant.

 

Quand l’activité cesse et que la passivité prévaut,

celle-ci à son tour n’en est que plus active.

Demeurant dans le mouvement ou dans la quiétude,

comment pourrions-nous connaître l’Un ?

 

Pas de texte équivalent chez Suzuki.

 

Que signifie « passif »? Si passif signifie simplement se laisser aller à la paresse et ne rien tenter, nous ne serons pas convaincus que là réside l'enseignement de la vérité ou de la sagesse. La passivité dont il est ici question correspond à un thème essentiel du taoïsme que l'on a traduit en français par « la non-action » ou « le non-agir » : une manière intime de ne plus être impliqué dans l'action, agité, emporté.

Extérieurement actif, intérieurement passif.

Swâmi Prajnânpad disait : « Intérieurement, soyez activement passif », c'est-à-dire une passivité vigilante, « et extérieurement, soyez passivement actif » c'est-à-dire soyez actif non pas à partir de vos demandes égocentriques et de votre désir de réussir coûte que coûte mais à partir d'un état que dans un langage complètement différent on appellerait « soumission à la volonté divine ». Ce texte athée, au sens où il ne fait intervenir aucun Dieu créateur, donne à cet égard le même enseignement que le christianisme des mystiques. La passivité préconisée, c'est la passivité intérieure, la soumission à la vérité, à la réalité. Il s'agit d'une attitude dans laquelle « je », en tant qu'entité égocentrique, ne veux rien; je ne refuse rien, je ne demande rien, je suis l'instrument de l'ordre juste des choses. Celui qui a renoncé à l'activité ordinaire, égocentrique, et qui est vraiment passif, complètement uni à la « volonté de Dieu », n'en est que plus actif. Et parfois, un homme qui n'a rien fait au sens où il n'a déployé aucune activité extérieure a eu, en vérité, une influence immense. Ramana Maharshi vivait retiré, il n'a jamais rien « fait », si l'on peut dire, que d'éplucher les légumes à la cuisine de l'ashram quand il était jeune et pourtant son rayonnement est tel que, plus de cinquante ans après sa mort, son ashram attire encore des visiteurs du monde entier.

Demeurant dans le mouvement ou dans la quiétude, comment pourrions-nous connaître l'Un ?

Le mouvement n'est pas uniquement celui du corps physique, c'est aussi le mouvement de ce que l'Inde appelle le corps subtil, les pensées, les émotions, les pulsions, les impulsions, les peurs, les désirs, les propensions. Si nous demeurons uniquement dans le mouvement, nous ne connaîtrons pas le Un. Mais si nous demeurons dans la quiétude, c'est-à-dire une forme de méditation qui est seulement un stupéfiant pour le mental, nous ne connaîtrons pas plus le Un. Pour nous, Occidentaux habitués à un rythme trépidant, la quiétude (peut-être même pourrait-on employer le mot de « quiétisme » qui a soulevé une telle polémique au XVII  siècle) ne semble pas représenter un risque réel. Mais pour le monde asiatique, en découvrant la beauté du silence, la beauté du monde intérieur, la beauté de cette sérénité qui émane de ce que l'on est et non pas de ce que la vie nous donne, nous refuse ou nous impose, la tentation existe d'éliminer l'aspect conflictuel de l'existence et de se réfugier dans le silence intérieur, l'arrêt des pensées.

Mais une telle attitude ne résout pas le problème de la dualité. Nous ne comprenons toujours pas la profonde signification des choses. Le Un comprend à la fois l'océan et les vagues. Si nous ne nous occupons que des vagues, nous demeurons dans le mouvement ; si nous ne nous occupons que de l'océan, nous demeurons dans la quiétude.

Dans les deux cas, comment pourrions-nous connaître le Un ? Il s'agit à nouveau de dépasser une opposition, une dualité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A ne pas comprendre l’unité de la Voie,

le mouvement et la quiétude conduisent à l’échec.

Si vous vous arrachez au phénomène, celui-ci vous engloutit ;

si vous poursuivez le vide, vous lui tournez le dos.

 

Et quand l'unité des choses n'est pas comprise jusqu'au fond,

De deux façons la perte est supportée.

Le déni de réalité peut conduire à son absolue négation,

Alors que le fait de soutenir le vide peut résulter en une contradiction avec soi-même.

 

C'est la même idée qui est reprise. Tant que nous opposons la sérénité de la méditation et l'agitation de la vie, nous demeurons partiels, conflictuels, prisonniers des opposés. Vous ne pouvez pas faire l'économie de ce que Seng-Ts'an nomme si justement la profonde signification des choses, des choses que vous aimez, des choses que vous n'aimez pas, des choses qui vous fascinent, des choses qui vous font horreur. Ce que vous niez ou refusez tant soit peu garde son pouvoir sur vous. Vous renforcez ce à quoi vous résistez, ce que vous tentez de nier.

Si vous vous arrachez au phénomène, c'est-à-dire si vous refusez ce qui ne vous convient pas, y compris en utilisant des techniques de méditation, de concentration, ou des exercices de respiration – car la respiration permet techniquement d'arrêter l'engrenage des pensées – le phénomène vous engloutit. Plus je refuse ce monde limité, soumis au temps et à l'espace, plus je suis emporté malgré moi. Le mot « Vide » pour les taoïstes ou les bouddhistes est un terme qui revêt un sens aussi fort que l'expression « Royaume des Cieux » pour les chrétiens. Il tente, parmi bien d'autres, de pointer vers la Réalité Suprême, le « non-né, non-fait, non-devenu, non-composé ». Comprenons-le d'abord comme « vidé de », vidé de tout ce qui est en trop. Quand le vent a emporté les nuages, l'immensité de l'espace et la lumière du soleil se dévoilent dans toute leur splendeur. Ce vide (shunyam) est plénitude (purnam). Analysée jusqu'à la découverte de son essence ultime, chaque perception et conception – chaque nama-rupa, nom et forme – se révèle sans substance individualisée propre. La « réalité » – la réalité relative – est le produit de notre système nerveux et de nos neurones. Et, même en demeurant prudent quant aux rapprochements abusifs, nous savons que le monde selon les physiciens ne ressemble guère au nôtre. C'est en ce sens, celui d'apparence, comme un tour de prestidigitation, qu'il faut comprendre le qualificatif d'« irréel »  (asat) tel que l'utilise le vedanta. Évacuons d'abord de notre esprit toutes les projections inconscientes qui l'encombrent et qui opèrent à notre insu. C'est la première étape concrète sur la Voie.

Si vous poursuivez le Vide, vous lui tournez le dos.

Si vous vous attachez au Vide exactement comme vous êtes attachés aux phénomènes dans la vie ordinaire, vous n'avez aucune chance de trouver ce que vous cherchez. L'attachement en lui-même est une impasse, aussi noble que puisse être l'objet de notre attachement.

 

Plus nous parlons et plus nous spéculons,

plus nous nous éloignons de la Voie.

Supprimant tout discours et toute réflexion,

il n’est point de lieu où nous ne puissions aller.

 

Phraséologie, jeux de l'intellect,

Plus nous nous y adonnons et plus loin nous nous égarons.

Éloignons-nous donc de la phraséologie et des jeux de l'intellect,

Et il n'est nulle place où nous ne puissions librement passer.

 

Nous rencontrons là un paradoxe. Tous les maîtres ont dénoncé l'inutilité des paroles (words, les mots) et tous ont parlé. Ramana Maharshi a inlassablement redit la même chose ; son enseignement tient en dix pages, mais il n'a pas cessé de le répéter pendant cinquante ans. Le bouddhisme zen, plus que toute autre voie, s'est présenté comme transmission directe de la vie en dehors des écritures, mais les monastères zen détiennent des manuscrits précieux, d'autant plus précieux pourrait-on dire qu'ils ont mieux prêché l'inutilité des mots.

Il est vrai que l'origine de tout le bouddhisme Tch'an ou zen tient dans une histoire bien connue. Au lieu de répondre à une question qui lui était posée, le Bouddha s'est contenté de lever une fleur. Personne n'a compris son geste parmi ceux qui l'entouraient, sauf un certain Mahakaçyapa.

Ananda, « le disciple bien-aimé » du Bouddha, en fait son cousin, et qui prenait en notes toutes les paroles du maître (c'est en quelque sorte l'évangéliste du Bouddha), Ananda est allé voir Mahakaçyapa et lui a dit : « Quand le maître, tout à l'heure, a levé la fleur, j'ai bien senti que tu as compris ce qu'il voulait signifier, tu es le seul, explique moi. » Kaçyapa a regardé Ananda, a présenté une fleur et Ananda a compris à son tour et n'a plus rien dit. Donc, nous n'aurons jamais d'explication verbale sur la célèbre histoire de la fleur !

Tout ce qui devient mot devient pensée et nous éloigne de la vérité indicible. Les mystiques chrétiens ont souvent employé le mot « indicible » pour décrire – ou justement ne pas décrire – leur réalisation spirituelle. Nous savons qu'aucune explication ne peut rendre compte de la réalité ultime. C'est aussi pour cette raison que, dans l'islam, on dénombre quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu mais que le dernier, le centième, est imprononçable.

Une grande part de l'enseignement du zen se transmet en dehors des mots, par un éclat de rire, un geste incongru, une réponse désarçonnante, une situation paradoxale qui, par leur caractère inattendu, peuvent pulvériser le mental et le mettre brusquement en contact avec une réalité d'un autre ordre. Malheureusement le mental peut s'emparer de tout et il ne suffit pas de prendre une attitude étrange ou de rire aux éclats pour avoir compris l'essence du zen.

 

Plus nous parlons et plus nous spéculons, plus nous nous éloignons de la Voie. Il est utile d'entendre ces paroles dans notre monde occidental où, phénomène nouveau propre au monde moderne, l'intellect tient de plus en plus de place, une place abusive et injustifiée. N'est-il pas étonnant qu'il faille, de nos jours, faire des études purement intellectuelles pour pouvoir devenir menuisier? Faudra-t-il bientôt détenir un bac C pour avoir le droit de travailler le bois et de faire un meuble?

Le « lieu » dont il est ici question ne se réfère pas seulement aux lieux physiques mais aux différents plans intérieurs. Vous avez peut-être entendu parler de ce que l'on appelle dans l'islam « les sept cieux » où a été conduit le Prophète Mohammed. Il s'agit de plans de la réalité plus ou moins subtils, de niveaux de conscience dits « supérieurs », auxquels on accède par la méditation.

 

Retournez à la racine : vous obtiendrez le sens ;

courez après les apparences, vous vous éloignerez du principe.

Si, pour un bref instant,

nous retournons notre regard introspectivement,

nous dépasserons le vide des choses de ce monde.

 

Lorsque nous remontons à la racine, nous obtenons le sens ;

Lorsque nous poursuivons les objets extérieurs, nous perdons la raison.

Au moment où nous sommes Illuminé en nous-même,

Nous dépassons le vide du monde qui s'oppose à nous.

 

On distingue souvent l'apparence et l'essence. Nous pouvons dire aussi la surface et la profondeur, la périphérie et le centre. De chaque manifestation, de chaque phénomène, en nous et hors de nous, nous pouvons chercher la source, la racine, l'essence – l'essence ultime, l'essence de l'essence si je puis m'exprimer ainsi, étant le Soi, l'atman, la nature-de-Bouddha. Si vous vous contentez de la surface, vous n'obtiendrez jamais la profonde compréhension des choses. Derrière tout manifesté, il y a un non-manifesté et c'est ce non-manifesté qui est réel.

Swâmi Prajnânpad disait aussi : « Deal with the cause, not with the effect », occupez-vous de la cause, pas de l'effet.

C'est un principe qui s'applique à tous les niveaux, y compris dans les relations humaines. Trop souvent, nous ne traitons avec les autres que de surface à surface. Nous croyons nous comprendre mais nous ne nous comprenons pas parce que nous réagissons au comportement de l'autre, à ce qu'il dit, à ce qu'il fait, à ce qu'il manifeste au dehors, sans nous préoccuper de ce qui se cache derrière l'apparence. L'autre, de son côté, en fait autant avec nous, ce qui aboutit au dialogue de sourds parce que personne ne s'intéresse à la cause latente dont le comportement n'est qu'un effet. C'est particulièrement vrai en ce qui concerne l'éducation des enfants : un enfant capricieux, difficile, agressif est avant tout un enfant malheureux dont les besoins profonds n'ont pas été entendus et pris en considération.

Dans notre ashram du Bost, en Auvergne, nous faisions chaque semaine une réunion intime, en petit groupe, où la règle du jeu était d'apporter un ou plusieurs échantillons d'incidents qui s'étaient produits pendant le séjour à l'ashram. Il n'était pas nécessaire que l'incident soit important, il suffisait d'un léger différend entre deux personnes ou d'une incompréhension qui pouvait paraître sans importance. En laissant chacun des interlocuteurs s'exprimer librement sur ce qu'il avait vécu, il apparaissait très clairement à chaque fois que le comportement extérieur d'une personne avait une source cachée plus profonde qui avait complètement échappé à l'autre personne – et, le plus souvent, au sujet impliqué lui-même. Et cette source cachée était en fait toujours une souffrance. Il devenait patent que les conflits de surface n'étaient que l'expression d'une frustration.

Dans un premier temps, quand nous sommes en contact avec le comportement extérieur de quelqu'un, au lieu de tout de suite juger, tentons d'être en communion avec la surface, quoi que l'autre puisse dire, quelles que soient l'expression de son visage, la vibration de sa voix, l'absurdité scandaleuse – à nos yeux – des mots qu'il prononce. Cherchons plus profond, allons plus profond, de l'apparence à l'essence, nous ne risquons jamais de nous tromper en tentant cette approche nouvelle.

Retournez à la racine, vous obtiendrez le sens ; courez après les apparences, vous vous éloignerez du principe.

La réalité unique se manifeste sous forme d'apparences multiples. Si vous vous contentez de la surface des phénomènes, de la surface des êtres, c'est-à-dire de leurs réactions, et si vous n'êtes pas un avec l'apparence afin que celle-ci soit la porte ouverte vers l'essence, vous tournez le dos au principe fondamental de la réalité unique. Et quand vous commencerez à découvrir la profondeur derrière ces apparences, vous verrez qu'il y a des essences de plus en plus profondes. La Réalité ultime est neutre, réconciliant le positif et le négatif. La réalité relative en est l'expression multiple et changeante et nous pouvons en faire l'expérience à condition que nous la considérions comme neutre.

Si, pour un bref instant, nous retournons notre regard introspectivement, nous dépasserons le vide des choses de ce monde.

Revoici la même idée : même la découverte du vide – qui est relativement accessible à ceux qui méditent plusieurs heures par jour parce qu'ils ont rejoint un monastère et parce que le contexte s'y prête – même la découverte de ce vide, de ce silence, ne doit pas nous arrêter en chemin jusqu'à ce que nous ayons fait la vraie découverte, à savoir qu'il n'y a pas de différence irréductible entre le vide et la forme. Selon la parole célèbre du mahayana : le samsara est le nirvana, le nirvana est le samsara, le silence est le bruit, l'immobilité est le mouvement... Nous dépasserons le vide des choses de ce monde, c'est-à-dire nous irons plus loin que la vision ou la réalisation de la vacuité. Nous atteindrons la suprême non-contradiction.

 

10 

Si ce monde nous paraît sujet à des transformations,

c’est en raison de nos vues fausses.

Pas besoin de chercher la vérité ;

il suffit de mettre fin aux vues fausses.

 

Les transformations qui se déroulent dans le monde vide qui se trouve devant nous

Semblent toutes réelles à cause de l'ignorance :

N'essayez pas de chercher la vérité,

Cessez simplement de vous attacher à des opinions.

 

Nous savons que ce monde n'est que transformation incessante. Même les particules d'un atome ne demeurent pas en place. Que signifient alors ces paroles? « Vues fausses » correspond à ce que l'on appelle chez les hindous avidya, non-vision (vidya est à rapprocher du latin videre, voir). Cette non-vision ne veut pas dire être aveugle mais, pire, avoir des verres déformants devant les yeux. Tout psychologue admet que les projections nous font vivre dans un monde de vues fausses, depuis les projections les plus sommaires comme de projeter un père coléreux sur un homme inoffensif au point d'avoir peur de cet homme qui n'est animé que de sentiments bienveillants à notre égard, jusqu'aux projections plus subtiles qui s'opèrent à longueur de journée à notre insu et par lesquelles chacun vit dans son monde et personne ne vit dans le monde.

Mais dans cette ligne, nous pouvons aller plus loin. Si ce monde nous paraît sujet à des transformations, c'est en raison de nos vues fausses. Ce n'est pas un traité de psychologie, c'est un traité de sagesse. Quelle paix, quelle sécurité, quelle satisfaction absolue pouvons-nous trouver dans un monde sujet à des transformations, dans lequel ce qui vient s'en va, ce qui naît meurt, ce qui a été jeune vieillit, ce qui a été construit sera détruit ? Il est certain que le but des ascètes est de découvrir ce qui ne passe pas, ce qui ne périt pas, ce que l'on a si justement appelé « éternel ». Si ce monde nous paraît sujet à des transformations, c'est que nous ne voyons que la surface, le devenir. Nous sommes tellement fascinés par la surface changeante que nous n'avons pas accès à la profondeur immuable. C'est la démarche de tous les mystiques. Quel est le contraire de « sujet à transformations »? C'est « éternel ». S'il y a le changement, il y a le temps. Si tout changement s'arrêtait, le temps cesserait et nous découvririons l'éternité. En vérité, le temps c'est l'éternité et l'éternité c'est le temps, comme le danseur et la danse ne sont qu'un. Pas besoin de chercher la vérité ; il suffit de mettre fin aux vues fausses. Voilà aussi le cœur de l'enseignement de Swâmi Prajnânpad qui ne connaissait pourtant pas ce texte. Allez-vous écouter un disque de silence dans une pièce bruyante? Supprimez les bruits, vous aurez le silence. C'est l'erreur de trop d'êtres sincères – qu'ils soient chrétiens, hindous, européens émerveillés par l'hindouisme – qui vont faire des retraites dans des monastères, qui prient, qui se lèvent la nuit pour assister aux offices ou qui partent en Inde dans la chaleur en quête de vérité mais qui ne mettent pas en cause leurs vues fausses et qui, année après année, continuent à ne pas « voir » leur propre femme, leurs propres enfants ou leurs propres parents, à « penser » au lieu de « voir ».

Un jour où j'utilisais devant Swâmi Prajnânpad l'expression très connue en Inde seeker of truth, chercheur de vérité, Swâmiji m'a interrompu : « Nonsense! Don't be a see-ker of truth, Arnaud. Be a seeker of untruth », ne soyez pas un chercheur de vérité, soyez un chercheur de la non-vérité.

Une fois que vous aurez vraiment découvert une non-vérité, celle-ci disparaîtra sous vos yeux, cédant la place à la vérité sous-jacente. Si, ayant aperçu de loin, au crépuscule en Inde, un morceau de corde, je l'ai pris pour un serpent, je peux toujours chercher la vérité : tant que je « saurai » qu'il y a un serpent, je ne découvrirai pas la corde. Chercher la vérité, c'est chercher où est mon erreur, où est mon illusion, où est mon mensonge (mensonge sincère mais je n'en suis pas moins dans l'illusion). Alors j'ai toutes les chances de dépister les vues fausses et la vérité que celles-ci cachaient se révélera.

 

11 

Ne vous attachez pas aux vues duelles ;

évitez soigneusement de les suivre.

S’il y a la moindre trace de oui ou de non,

l’esprit se perd dans un dédale de complexités.

 

Ne vous attardez pas dans le dualisme ;

Évitez avec soin de le poursuivre ;

Aussitôt que vous avez le bien et le mal,

La confusion s'ensuit, et l'esprit est perdu.

 

Nous pouvons distinguer deux dualités : la première est en quelque sorte une dualité naturelle inhérente au monde des phénomènes tant que nous n'avons pas accès à la réalité ultime qui sous-tend ces phénomènes : la nuit et le jour, le haut et le bas, le chaud et le froid, l'hiver et l'été, l'arrivée et le départ, le succès et l'échec, la louange et la critique, ce que l'on appelle en Inde les dvandvas ou « paires d'opposées ». Mais à cette dualité naturelle, le mental superpose une autre dualité en établissant une distinction entre ce que nous aimons ou n'aimons pas. Nous réagissons au monde des phénomènes par le jeu de l'attraction et de la répulsion. Nous créons la distinction de l'heureux et du malheureux, du favorable et du défavorable, du bon et du mauvais et, pour finir, du bien et du mal. La première dualité à dépasser, c'est cette distinction massive, que nous avons rajoutée au réel, entre ce que nous aimons et ce que nous n'aimons pas. Une fois que nous sommes en communion avec le réel, nous avons accès au monde tel qu'il est. L'alternance des contraires pleinement acceptée, l'impermanence – notion chère aux bouddhistes – devient la voie d'accès à ce qui ne change pas. Le fait de pactiser avec notre mental, de nous identifier à nos états d'âme, nous fait osciller d'un extrême à l'autre : « C'est beau, c'est merveilleux, ça va être formidable, on va voir ce qu'on va voir » ou : « Je n'en peux plus, ce n'est plus possible, tout est trop difficile... » Chacun se laisse emporter, emporter au gré des événements. Ne vous attachez pas à ces vues duelles qui peuvent se lever encore en vous, évitez soigneusement de les suivre.

S'il y a la moindre trace de oui ou de non, l'esprit se perd dans un dédale de complexités.

Est-ce qu'il existe un oui absolu, un positif absolu en face duquel n'existe aucun négatif ? Dans ce texte, il s'agit du oui duel : je dis oui à ce que dont j'ai envie, je dis non à ce dont je n'ai pas envie. Ici, les mots oui et non signifient l'approche fondamentalement dualiste qui oppose la moitié de l'existence qui nous convient à la moitié qui ne nous convient pas et que nous refusons – niant par là même la moitié de la réalité. Il existe bien sûr un autre oui qui n'est pas le contraire du non parce qu'il ne s'oppose à rien, le oui à la multiplicité des phénomènes, le oui à la santé et le oui à la maladie – étant bien entendu que ce oui, qui est une attitude intérieure de réconciliation, ne m'empêche pas de me soigner. On ne discute pas l'indiscutable. Pas ce qui devrait être : ce qui est.

La vérité est simple, ce qui est est. En introduisant à chaque instant notre appréciation subjective sur le réel, « ça j'aime, ça je n'aime pas, à ceci je dis oui, à cela je dis non », nous solidifions à chaque instant l'évanescent et nous nous perdons « dans un dédale de complexités ».

 

12 

La dualité existe en raison de l’unité,

mais ne vous attachez pas à l’unité.

Quand l’esprit s’unifie sans s’attacher à l’un,

les dix mille choses sont inoffensives.

 

Les deux existent à cause de l'un,

Mais ne vous attachez même pas à cet un.

Lorsque l'esprit un n'est pas troublé,

Les dix mille choses ne peuvent l'offenser.

 

La dualité existe en raison de l'unité.

S'il n'y avait pas l'océan, il n'y aurait pas de vagues. Vous pouvez concevoir un océan sans vagues mais non des vagues sans océan. Ne vous attachez pas à l'océan comme différent des vagues, opposé aux vagues.

Ne vous attachez pas à cette unité.

Ce texte s'adresse à des moines qui ont l'habitude de rester plusieurs heures en méditation et une propension naturelle à l'intériorisation. Mais cette mise en garde ne concerne pas seulement les méditants assidus qui courent le risque de s'attacher à l'unité. Elle concerne tous ceux qui rêvent du Un par peur du multiple, qui n'ont pas « réglé leurs comptes » avec ce multiple.

Quand l'esprit s'unifie...

L'esprit s'unifie quand il n'y a plus coupure entre le conscient et l'inconscient, quand les tendances contradictoires qui nous composent ne tirent plus à hue et à dia mais surtout quand nous cessons d'être ballottés entre l'attraction et la répulsion, quand nous pouvons être le témoin non affecté de la multiplicité des états d'âme qui se succèdent en nous. L'unification de l'esprit n'existe qu'au centre, dans l'axe du balancier qui n'est plus soumis aux oscillations du «j'aime», «je n'aime pas».

Quand l'esprit s'unifie sans s'attacher à l'un, c'est-à-dire sans cette obsession du silence et de la sérénité contre les difficultés de l'existence, les dix mille choses sont inoffensives. Les dix mille choses signifient bien sûr la multiplicité. Il n'est pas écrit : les dix mille choses disparaissent – ce qui correspondrait à l'état de samadhi ordinaire – mais les dix mille choses sont inoffensives : elles ne peuvent plus nous faire souffrir, elles n'ont plus de pouvoir sur nous – y compris ce que nous appelons les épreuves ou les tragédies. Dieu sait avec quelle sérénité un maître tibétain comme Kangyur Rinpoché, réfugié en Inde, a pu vivre dans la misère pendant plusieurs années sans en être affecté. Il était sublimement, glorieusement, établi au-delà des paires d'opposées. Ce qu'en Inde on appelle sahaja samadhi ou état naturel est la réconciliation parfaite de l'un et du multiple, du temps et de l'éternité, conçus comme les deux aspects d'une même réalité.

 

13 

Si une chose ne vous offense pas,

elle est comme inexistante ;

si rien ne se produit, il n’est point d’esprit.

Le sujet disparaît à la suite de l’objet ;

l’objet s’évanouit avec le sujet.

 

Lorsque aucune offense ne vient d'elles, elles sont comme si elles n'existaient pas ;

Lorsque l'esprit n'est pas troublé, c'est comme s'il n'y avait pas d'esprit.

Le sujet est calmé sitôt que l'objet cesse ;

L'objet cesse sitôt que le sujet est calmé.

 

Comme l'a si bien dit Épictète : « Ce ne sont pas les choses qui nous font souffrir, c'est l'opinion que nous avons des choses. » C'est par nos réactions que nous donnons réalité à un monde que les enseignements ésotériques nous apprennent à considérer comme irréel, c'est-à dire n'ayant pas de réalité en soi. Le monde est un flux perpétuel et c'est nous qui le figeons, qui solidifions les phénomènes. En ce sens, l'océan est réel alors que les vagues sont irréelles. Supprimez l'irréel, le réel demeure.

Supprimez le réel, rien de demeure. Mais le réel (sat en sanscrit) est justement ce que rien, absolument rien, ne peut détruire. Quant au mot français « esprit », il peut prendre des sens bien différents. Le chrétien distingue « psùchê » et « pneuma », le psychisme et l'esprit. Pour le bouddhiste, l'esprit inclut toutes les fonctions. Là où les traductions des textes védantiques utilisent le mot conscience (chit), les textes mahayanistes mentionneront la vraie nature de l'esprit. Il s'agit ici de la conscience duelle, celle des opposés et des conflits.

Le sujet disparaît à la suite de l'objet ; l'objet s'évanouit avec le sujet. La distinction du sujet et de l'objet est à la racine de la dualité. C'est la distinction entre ce que j'appelle « moi » et ce que j'appelle « autre que moi », étant entendu qu'à l'intérieur de moi toutes sortes de phénomènes peuvent être « objectivés » : une pensée, une émotion, une sensation – objectivés et chéris ou détestés.

Tant que j'attache une importance primordiale à l'objet au lieu de le considérer simplement comme une expression fluctuante, évanescente, j'affirme aussi celui qui est là pour le percevoir. Prenons l'exemple d'un phénomène anodin : une douleur dans le dos. Si j'attache une importance à cette sensation douloureuse, même en désirant en être le témoin : « Il y a sensation douloureuse à la base du dos », j'affirme en même temps celui qui ressent la sensation douloureuse. Affirmer l'objet c'est affirmer le sujet. Si je ne m'attache pas à la sensation douloureuse, je ne m'attache pas non plus à celui qui est là pour ressentir la sensation douloureuse en question.

Le sujet disparaît à la suite de l'objet ; l'objet s'évanouit à la suite du sujet.

Et dans l'état de liberté parfaite, cette distinction d'un sujet limité prenant conscience d'un objet limité est dépassée. La dualité a fait place à l'unité. Le «témoin» est si parfaitement neutre, impersonnel, qu'il a disparu en tant qu'entité distincte.

Seule demeure « la lumière de la perception ».

 

14 

L’objet c’est par le sujet qu’il est objet ;

le sujet, c’est par l’objet qu’il est sujet.

Si vous désirez savoir ce qu’ils sont dans leur dualité illusoire, sachez qu’ils ne sont rien d’autre qu’un vide.

 

L'objet est un objet pour le sujet,

Le sujet est un sujet pour un objet :

Sachez que la relativité des deux

Réside en dernière analyse dans l'unité du vide.

 

Le Vedanta nous enseigne l'importance sur la voie de ce qu'on appelle la « position de témoin » ou « conscience témoin » qui consiste à considérer une émotion, une pensée, une angoisse comme un phénomène que nous pouvons voir et reconnaître au lieu d'être complètement « pris » par lui. Mais même cette distinction du sujet et de l'objet (« je suis le sujet qui voit les objets »), qui a d'abord sa place sur le chemin, doit être transcendée jusqu'à ce que la réalité apparaisse vraiment comme une. Le but est de dépasser toutes les dualités, y compris la perception erronée qui nous fait distinguer l'océan et les vagues, le silence et les bruits, l'immobilité et le mouvement. Non : l'océan-vagues au singulier, un seul mot pour les deux, une seule réalité. Le sage a dépassé la conscience duelle limitée, il ne se perçoit plus comme séparé du reste du monde. « Le sage a pour corps l'univers entier. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 

Dans ce vide unique, les deux s’identifient ;

chacun contient les dix mille choses.

Ne faites pas de distinction entre le subtil et le grossier ;

comment prendre parti pour ceci contre cela ?

 

Dans l'unité du vide, les deux sont un,

Et chacun des deux contient en soi toutes les dix mille choses :

Lorsque nulle discrimination n'est faite entre ceci et cela,

Comment une vision partiale et préconçue peut-elle surgir ?

 

Dans le non-manifesté, toutes les possibilités du manifesté existent à l'état latent. Utilisons une image, même si elle est très imparfaite. Si je prends une attitude précise, toutes les autres attitudes sont exclues. Mais si je suis immobile, que je ne prends aucune attitude particulière, des milliers d'attitudes existent en moi à l'état latent ou potentiel. Donc dans le vide unique, toutes les potentialités que vous puissiez concevoir, toutes celles qui se réaliseront et même celles qui ne se réaliseront pas, tout est contenu à l'état latent. Si vous comprenez que l'océan n'est qu'une immense masse d'eau, vous pouvez regarder une petite quantité d'eau sur une plage de France tout en sachant qu'elle arrose aussi les plages de Tahiti puisqu'il s'agit d'une petite partie de l'eau de l'océan que vous avez sous les yeux. La Méditerranée elle-même, par le détroit de Gibraltar et maintenant le canal de Suez, communique avec tous les océans du monde. Chaque détail de la manifestation, étant lié à toute la manifestation, est en lui-même la totalité. Chaque grain de poussière est à la fois unique et infini.

Ne faites pas de distinction entre le subtil et le grossier ;

comment prendre parti pour ceci contre cela?

Tout est neutre. C'est et nous, nous qualifions, nous prenons parti. Voici un exemple que j'ai vécu à l'âge de vingt-quatre ans, aussi choquant qu'il paraisse. Du point de vue de ce que l'on appelle le BK (c'est-à-dire le bacille de Koch, celui de la tuberculose), la destruction du parenchyme pulmonaire est tout à fait favorable et positive. C'est nous qui, regardant une image évoluer de jour en jour sur une radiographie, prenons parti. Est-ce que nous pouvons quitter notre égocentrisme et avoir, comme centre, le centre même de cette création, le centre même de cette manifestation? Parce que les sages ne sont plus limités par la conscience individualisée, ils ne prennent pas parti contre ce que la plupart d'entre nous considéreraient comme fâcheux – si ce n'est désastreux – même s'ils sont personnellement concernés.

C'est ce qui explique les réponses déroutantes qu'ils peuvent parfois faire. Quelqu'un ayant demandé à Ramana Maharshi, atteint d'un « sarcome extensif de la gaine d'un nerf de l'épaule » : « Vous avez fait des miracles, des personnes ont été guéries après vous avoir approché. Est-ce que vous ne pouvez pas guérir votre propre cancer? » obtint pour tout commentaire : « C'est la loi de la cellule cancéreuse de proliférer.»

Ensuite, dans le cadre de la manifestation – c'est-à-dire dans le relatif – vous sentirez, vous saurez, ce qui vous est demandé, si c'est de vous soigner ou non et comment. J'ai été soigné et guéri de ma tuberculose.

La manifestation, la création, est « ainsi », en anglais isness, suchness, thatness. Et, de toute façon, si vous cherchez comment vous pourriez l'améliorer, vous vous apercevrez qu'il n'est pas possible de la refaire autrement. Imaginez un monde où les bébés continueraient à naître mais où, grâce aux « progrès de la médecine », personne ne mourrait jamais. Vous prenez parti pour le loup affamé ou pour le mouton? Du point de vue du loup, c'est un exploit de parvenir à s'emparer d'un mouton malgré les chiens et les bergers et de le manger. N'avons-nous pas parfois trop vite décrété que certains animaux sont nuisibles et que d'autres sont utiles? Nos mécanismes d'identifications et de projections nous amènent sans cesse à prendre parti. Je parle ici d'une prise de position intérieure et émotionnelle mais vous pouvez ensuite vous engager dans l'action, bien que beaucoup de sages non seulement n'aient pas pris parti émotionnellement mais aient aussi refusé de prendre parti par rapport au monde extérieur, ce qu'on leur a d'ailleurs souvent reproché. Ramana Maharshi par exemple n'a jamais été concerné par la résistance indienne contre la domination anglaise et un Indien éminent comme Rajago-palachari ne le lui a jamais pardonné !

 

 

16 

L’essence de la grande voie est vaste ;

en elle rien n’est facile, rien n’est difficile.

Les vue mesquines sont hésitantes et irrésolues :

plus on pense aller vite, plus on va lentement.

 

La grande Voie est calme et d'esprit large,

Rien n'est facile, rien n'est dur :

Les petites opinions sont irrésolues,

Plus hâtivement elles sont adoptées, plus tard elles disparaissent.

 

Comprendre signifie inclure. Dépassez l'étroitesse, la mesquinerie, devenez toujours plus vaste, jusqu'à contenir l'univers entier dans votre cœur, dans votre amour, dans votre propre « Soi » (atman).

En elle, rien n'est facile, rien n'est difficile.

Dépassez aussi cette dualité de ce que vous ressentez comme facile ou difficile. Combien souvent il s'agit d'une qualification à priori. Et les choses apparaissent ce que nous avons nous-même décidé qu'elles sont.

Les vues mesquines sont hésitantes et irrésolues :

plus on pense aller vite, plus on va lentement.

Visez haut. Ne cherchez pas de petites améliorations. Aspirez à la grande, la radicale transformation. Quant à l'impatience, c'est un obstacle sur lequel presque tous les chercheurs ont buté. Si vous voulez dépasser le temps et découvrir l'éternité, soyez déjà un peu moins impatient. Ici, maintenant, je fais ce qui m'est possible. Un pas devant l'autre, un pas après l'autre. On verra ensuite. Faites bien votre sixième, vous passerez tout naturellement en cinquième. Celui qui nage vers l'autre rive du lac repousse l'eau vers l'arrière exactement là où il se trouve.

 

 

 

 

 

 

17 

A nous attacher à la grande Voie,

nous perdons toute mesure ;

nous nous engageons sur un chemin sans issue.

Laissez-la aller et les choses suivront leur propre nature ;

dans l’essence rien ne se meut ni ne demeure en place.

 

L'attachement passionnel ne reste jamais dans de justes limites,

Il est sûr de se lancer dans la fausse voie :

Lâchez prise, laissez les choses comme elles peuvent être.

Leur essence ne part ni ne subsiste.

 

Chaque fois que nous nous attachons fût-ce à la vérité chrétienne, fût-ce à la vérité musulmane, fût-ce à la vérité hindoue, fût-ce à la vérité bouddhiste, nous nous éloignons en fait de la vérité tout court. Vous connaissez la formule célèbre qui vise à trancher ce qu'on pourrait appeler un «mental de bouddhiste»: «Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le.» C'est la beauté de tout enseignement authentique que de nous mettre en garde contre l'attachement à l'enseignement lui-même.

A nous attacher à la grande Voie, nous perdons toute mesure.

Le sens de la mesure exacte des choses à tous égards, c'est-à-dire vision juste de l'univers relatif, l'univers non pas infini mais l'univers mesurable dans une unité de mesure ou une autre, est le sol ferme sur lequel nous progressons. « Mesure » plutôt que « limite » car il n'y a pas de jugement mais seulement la vision, le constat et l'adhésion à ce qui est.

A nous attacher à la grande Voie ( ...), nous nous engageons sur un chemin sans issue.

Ne devenez pas taoïste, n'ayez pas un mental taoïste ou zen farci de paroles puisées dans les livres, même les plus vénérables. S'attacher à la forme que l'on a choisie pour marcher vers la vérité est un drame parmi d'autres puisque cela conduit à tant de souffrances.

Du fait que je suis chrétien, je ne peux plus être vraiment en communion avec les musulmans. Quels que soient mes efforts, l'idée demeure à l'arrière-plan que le musulman est dans l'erreur parce qu'il ne reconnaît pas la Trinité. Et si je suis musulman, je ne peux pas être vraiment un avec le chrétien parce que le chrétien adhère à cette abominable dogme de la Trinité. Ne vous attachez pas à l'enseignement que vous suivez, quel qu'il soit. Ne confondez pas les moyens avec la fin. Et ne vous attachez pas à l'idée du non-attachement. Au-delà, au-delà, toujours au-delà.

Laissez-la aller et les choses suivront leur propre nature ; dans l'essence, rien ne se meut ni ne demeure en place. L'intellect ordinaire et même la buddhi, c'est-à-dire l'intelligence objective qui n'est pas polluée par les émotions, doivent être dépassés si nous voulons atteindre ce que la Prajna Paramita désigne comme l'au-delà du par-delà de l'au-delà. Laissez aller la grande Voie, allez avec et « les choses suivront leur propre nature ». Du point de vue ultime, rien ne se meut.

Du point de vue relatif, rien ne demeure en place. Mais cette discrimination relève encore d'une logique dualiste. « Être » est affranchi de toute pensée. C'est la parfaite évidence, la suprême simplicité.

 

18 

Obéissez à la nature des choses :

vous serez en accord avec la voie,

libre et délivré de tout tourment.

Lorsque nos pensées sont enchaînées,

nous tournons le dos à la vérité ;

nous sombrons dans le malaise.

 

Obéissez à la nature des choses, et vous êtes en accord avec la voie,

Calme, détendu, exempt de tout ennui ;

Mais quand vos pensées sont liées, vous vous détournez de la vérité,

Elles deviennent plus lourdes, plus sombres, et cessent d'être saines.

 

L'accomplissement de ce sutra, c'est la réponse de Ramana Maharshi que j'ai citée tout à l'heure : « C'est la loi de la cellule cancéreuse de proliférer. » Dites oui à ce qui est. Mais c'est la nature des choses aussi qu'il existe aujourd'hui des antibiotiques. Utilisez des antibiotiques ou des anti-inflammatoires si vous le voulez mais avec un sentiment de réconciliation ou de communion. Communion signifie être un avec et non pas refus, séparation, déni. Si « celui qui souffre » s'est fondu dans la souffrance, comment sans point d'appui celle-ci pourrait-elle demeurer ?

Lorsque nos pensées sont enchaînées,

nous tournons le dos à la vérité,

nous sombrons dans le malaise.

Les pensées enchaînées sont les associations d'idées qui s'imposent à nous à longueur de journées, sous-tendues par notre monde émotionnel personnel. Nous n'avons pas normalement le contrôle de nos pensées. Celles-ci, mues par nos émotions qui s'enracinent dans l'inconscient, s'orientent dans une certaine ligne dont nous ne sommes pas maîtres. Est-ce que nous nous identifions à ce mécanisme compulsif des pensées? Les pensées sont enchaînées par quoi? Par le passé, les marques du passé. Le contraire d'enchaîné, c'est libre. Être libre du passé pour qu'une vision vierge, neuve, originale soit capable d'apprécier la situation maintenant selon le mérite intrinsèque de cette situation et non pas à travers des empreintes anciennes, des cadres ou des moules préétablis.

 

19 

Le malaise fatigue l’âme :

à quoi bon fuir ceci et accueillir cela ?

Si vous désirez prendre le chemin du Véhicule unique,

n’entretenez aucun préjugé contre les objets des six sens.

 

Lorsqu'elles ne sont pas saines, l'âme est troublée ;

Quel avantage y a t-il alors à avoir l'esprit partial et préconçu ?

Si vous désirez parcourir le chemin du Grand Véhicule,

N'ayez aucun préjugé contre les six objets des sens.

 

Dans toutes les significations du mot, y compris les plus techniques, le malaise, c'est-à-dire le conflit, consomme beaucoup d'énergie donc conduit à la fatigue émotionnelle. Un mot tout simple que Swâmiji utilisait volontiers, c'est le mot atease qui signifie « à l'aise » (disease signifie d'ailleurs « maladie ») ou ateaseness, le contraire du malaise, le « bien-aise » si l'on peut forger ce mot. Nous pourrions dire aussi : complète détente de toutes les tensions, physiques, émotionnelles et mentales.

A quoi bon fuir ceci et accueillir cela? c'est-à-dire rester dans ce conflit de ce que je veux et de ce je refuse, de ce que j'aime et de ce que je n'aime pas, de ce à quoi je dis oui, de ce à quoi je dis non. Cessez cette lutte incessante. Quel est le contraire du conflit ? La paix. Cessez d'entrer vous-même en conflit et vous serez en paix, paisible, apaisé, pacifié.

Si vous désirez prendre le chemin du Véhicule unique (le véhicule c'est le moyen de transport sur la voie), n'entretenez aucun préjugé contre les objets des six sens.

Les cinq sens produisent les perceptions et le sixième sens, qui correspond à la pensée, engendre les conceptions. C'est une idée aussi bien hindoue que bouddhiste : nama rupa, les noms et les formes. « N'entretenez aucun préjugé contre les objets des six sens. » En tant que soi-même, tout est parfaitement ce qui était destiné à être, ainsi et non autrement. Et ne jugez pas les objets de votre sixième sens qui est le mental.

« Oh, quelle pensée immonde est née en moi ! Un désir sexuel pour ma propre belle-sœur... » N'entretenez aucun préjugé contre, jamais. Juste voir. On ne peut être libre que de ce qu'on a vu, reconnu et intégré.

Le zen est apparu comme une réaction contre certains abus ritualistes, les points d'appui devenant un esclavage au lieu d'être une aide. C'est la raison pour laquelle tant de maîtres zen sont intervenus de façon déroutante pour donner un grand coup de pied dans cet esclavage. Ne soyez pas prisonnier : que ce qui constitue un support provisoire ne devienne pas une servitude.

 

 

 

 

 

20 

Lorsque vous ne les détesterez plus,

alors vous atteindrez l’illumination.

Le sage est sans rien ;

le fou s’entrave lui-même.

 

Lorsque vous n'aurez plus de préjugé contre les six objets des sens,

Vous vous identifierez à votre tour avec l'Illumination ;

Les sages sont non-agissants,

Alors que les ignorants s'enchaînent eux-mêmes.

 

Rien ni personne n'est nul, n'est moche, n'est immonde, n'est salaud, n'est con. C'est. Lorsque vous ne détesterez plus les objets, alors vous atteindrez l'illumination. Il n'est pas écrit : « Lorsque vous atteindrez l'illumination, les excréments et le bois de santal seront égaux à vos yeux », comme disent les sages hindous. Il est écrit l'inverse : lorsque le bois de santal et les excréments seront égaux à vos yeux, alors vous atteindrez l'illumination. Nous mesurons au passage combien cette vision égale (en sanscrit samadarshan, en anglais equal vision ou equanimity) est étrangère à la mentalité occidentale moderne qui passe si facilement de l'enthousiasme au mépris ou à l'indignation, mentalité entretenue par les médias qui encouragent à prendre parti, à juger avant même de chercher à comprendre.

Le sage est, sans rien faire, complètement détendu,

le fou s'entrave lui-même.

Nous sommes les véritables responsables de notre souffrance. Ce ne sont pas les événements mais la manière dont nous les prenons ou plutôt le fait même de les « prendre » au lieu de les laisser à leur place. Puisse votre conscience être semblable à un miroir qui ne refuse rien et ne prend rien ou encore à un écran de cinéma jamais affecté par le film projeté.

 

 

 

 

21 

Les choses ne connaissent pas de distinctions ;

celles-ci naissent de notre attachement.

Prendre son esprit pour s’en servir,

n’est-ce pas le plus grave de tous les égarements?

 

Tandis que dans le Dharma lui-même il n'y a nulle individualisation,

ils s'attachent par ignorance aux objets particuliers,

ce sont leurs propres esprits qui créent les illusions.

N'est-ce pas là la plus grande des contradictions ?

 

Cette perpétuelle opposition de la moitié favorable et de la moitié défavorable de l'existence naît de notre attachement et de nos jugements de valeur égocentriques.

« Ce qui fait le malheur des uns fait le bonheur des autres. » En soi, la pluie est neutre mais elle revêt une valeur inverse pour l'agriculteur et pour le touriste en vacances.

Prendre son esprit pour s'en servir, n'est-ce pas là le plus grave de tous les égarements ? Dans l'approche que je propose, nous traduirons « esprit » par «mental». Rester dans le mental, utiliser le mental tel qu'il fonctionne pour aller toujours plus loin dans l'opposition, le conflit, les contradictions, le refus de tous les aspects de l'existence qui ne nous conviennent pas, c'est le plus grave de tous les égarements. Il consiste à maintenir cette distinction fondamentale entre « ça c'est bien, ça c'est mal, ça c'est bon, ça c'est mauvais ». Bien ou mal correspondent simplement à bonheur et malheur. Le bien, pour nous, c'est le bonheur ; le mal, c'est le malheur. Tant que cette perception dualiste du bonheur et du malheur sera toute puissante, elle vous barrera l'accès au bonheur suprême, « béatitude » ou « félicité » – ou encore amour universel, amour qui n'a pas de contraire.

 

 

 

 

 

22 

L’illusion produit tantôt le calme, tantôt le trouble ;

l’illumination détruit tout attachement comme toute aversion.

Toutes les oppositions sont fruits de nos réflexions.

 

L'ignorance suscite le dualisme du repos et du non-repos,

Ceux qui sont illuminés n'ont ni attachements ni inimitiés :

Toutes les formes de dualisme,

C'est l'esprit lui-même qui les invente par ignorance.

 

Il ne s'agit pas d'aveuglement mais de fausse vision : « Untel a tort, Untel est merveilleux, Untel me déteste, Untel me veut du bien; ça, ça va me rendre heureux ; ça, c'est le pire qui pouvait m'arriver » comme si nous savions avec certitude les conséquences futures d'un événement ou d'un autre. Dans la condition ordinaire, nous oscillons :

heureux/malheureux, calme/troublé, en paix/conflictuel.

Nos moments de paix ne sont que l'autre face du conflit, l'inévitable concave du convexe. La spiritualité c'est l'indépendance, la non-dépendance.

L'illumination détruit tout attachement comme toute aversion.

Tout à l'heure, il semblait que la libération surviendrait quand nous aurions détruit tous les attachements. Et maintenant il est dit que c'est l'illumination elle-même qui détruit tout attachement et toute aversion. A partir d'un certain niveau de détachement, l'illumination peut naître et, fondamentalement, définitivement, l'attachement et l'aversion vont disparaître. Où réside la différence? Jusque-là, le dépassement de l'attachement et de l'aversion nous demandait un certain effort, l'effort de nous souvenir de l'enseignement et l'effort de le mettre en pratique. Et, après l'illumination, il n'y a plus d'effort en ce sens que la compréhension nous a touchés jusqu'à la dernière fibre de notre être, et que nous ne pouvons plus ne pas mettre l'enseignement en pratique ou, si vous préférez, que celui-ci se met de lui-même en pratique.

Avant le satori (j'emploie à dessein le terme japonais) ô combien il est encore possible de ne pas mettre l'enseignement en pratique et de rester dans les vieilles erreurs !

Une vigilance aiguisée nous est donc demandée. Après le satori, il y a encore à mettre l'enseignement en pratique mais il devient impossible de trahir celui-ci. Enfin nous avons vu et nous savons. Il n'est plus possible de dire non à ce qui est et de créer nous-même une dualité et un conflit. La vérité est toujours « une-sans-un-second » et le mental crée et projette ce « second » – ce qui devrait être, ce qui aurait pu être – sur ce qui est.

Toutes les oppositions sont fruits de nos réflexions. « Réflexions » – on traduit aussi par « cogitations » – correspond ici à ce que Swâmiji appelait thinking, terme auquel il donnait un sens péjoratif. Toutes les oppositions sont le fruit du mental, d'où la nécessité de ce que le vedanta dénomme manonasha, destruction du mental. Détruisez le mental et vous vivrez dans un monde où il n'y a plus de conflit. « Si ton mental meurt, tu vis; si ton mental vit, tu meurs. » Bien évidemment, un médecin dont le mental a été « détruit » fera encore la différence entre une fracture et un os intact mais sans que cette différence voile sa réalisation permanente de la réalité unique, éternelle, au-delà du temps, de l'espace et de la causalité.

 

23  Visions en rêve, fleurs de l’air :

pourquoi devrions-nous nous mettre en peine de les saisir ?

Le gain et la perte, le vrai et le faux,

qu’une fois pour toutes ils disparaissent!

 

Elles sont comme des visions et des fleurs dans les airs :

Pourquoi nous mettrions-nous dans le trouble en essayant de les saisir?

Gain et perte, justice et injustice,

Qu'ils disparaissent une fois pour toutes !

 

Selon la méthode orientale d'enseignement, ce texte reprend, martèle si l'on peut dire, la même vérité pour en imprégner l'être même du disciple. Il a un mot à nous dire : UN. Deux mots : non-dualité. Trois mots : être un avec. Quatre : du multiple à l'Un. Et il résume l'enseignement en une phrase : « Le gain et la perte » qui englobe la totalité du monde de l'avoir. Être, c'est être libre de l'avoir sous toutes ses formes, des plus grossières aux plus subtiles.

« Le vrai et le faux », c'est notre avoir mental le plus précieux, le plus chéri, le mieux protégé. C'est le monde des opinions qui se heurtent avec violence – il suffit de regarder n'importe quel débat télévisé –, chacun étant persuadé qu'il est dans le vrai et que l'autre se trompe.

Nous sommes appelés à la liberté, au non-attachement, y compris le non-attachement à ce qui est le plus raffiné mais qui n'en est pas moins néfaste pour autant, ce que nous considérons comme orthodoxe et ce que nous considérons comme hérétique. Rester crispé dans son attachement à « la vérité » et dans son hostilité à « l'erreur » est souvent la pire, parfois l'ultime servitude.

 

24 

Si l’œil ne dort pas, les rêves s’évanouissent d’eux-mêmes.

Si l’esprit ne se perd pas dans les différences,

les dix mille choses ne sont plus qu’identité unique.

 

Si un œil ne tombe jamais endormi,

Tous les rêves cesseront d'eux-mêmes :

Si l'esprit conserve son unité,

Les dix mille choses sont d'une seule et même essence.

 

L'œil désigne ici la vigilance et parfois ce que l'on a appelé « le troisième œil ». Il n'est plus possible de vivre dans des rêves infantiles si nous avons une vision réelle du monde des apparences et, pour commencer, de toutes les réactions physiques, émotionnelles et mentales qui se produisent en nous. « L'œil est la lampe du corps », a dit le Christ. « Si ton œil est sain (on traduit aussi : simple), tout ton corps est dans la lumière. » Si l'esprit ne se perd pas dans les différences, les dix mille choses ne sont plus qu'identité unique. Si l'esprit ne se perd pas dans les vagues multiples, les dix mille choses ne sont plus qu'un unique océan, une unique énergie infinie qui s'exprime sous d'innombrables formes toujours changeantes et toujours différentes l'une par rapport à l'autre. « everything is the Self and the Self alone », enseigne le sage hindou, tout est le Soi et le Soi seulement.

 

25 

Quand nous saisissons le mystère des choses en leur identité unique, nous oublions le monde de la causalité.

Lorsque toutes choses sont considérées avec équanimité, elles retournent à leur nature originelle.

 

Lorsque le profond mystère de cette essence une est sondé,

D'un seul coup nous oublions les complications extérieures :

Lorsque les dix mille choses sont envisagées dans leur unité,

Nous retournons à l'origine et restons ce que nous sommes.

 

« Beyond time, space and causation », au-delà du temps, de l'espace et de la causalité, enseigne aussi le sage. Et le Bouddha a dit : « Il existe bien un non-né, non-fait, non-devenu, non-composé », promesse de libération hors du né, du fait, du devenu, du composé. Aucune cause n'a prise sur le Soi suprême, sur la nature originelle de l'esprit.

Lorsque toutes choses sont considérées avec équanimité, c'est-à-dire lorsque nous les voyons en elles-mêmes en cessant de projeter sur elles notre propre monde, en cessant de nous les approprier par le refus ou l'attachement, alors les choses retournent à leur vérité neutre : elles sont ce qu'elles sont, instant après instant. Nous découvrons leur nature originelle qui est la réalité unique, infinie : être, vie, lumière. C'est ce qu'on appelle l'éveil, la vision réelle, libre de la saisie égocentrique qui déforme le monde, la vision qui transforme tout et qui fait de ce monde-ci un paradis au lieu d'un enfer.

 

 

 

 

 

 

 

26 

Ne cherchez pas le pourquoi des choses :

vous tomberiez dans le domaine du comparable.

Lorsque l’arrêt se met en mouvement, il n’y a plus de mouvement;

lorsque le mouvement s’arrête, il n’y a plus d’arrêt.

 

Oublions le pourquoi des choses,

Et nous atteindrons à un état au delà de l'analogie :

Le mouvement arrêté est non-mouvement

Et le calme mis en mouvement n'est pas du calme.

Lorsque le dualisme ne règne plus,

L'unité elle-même ne subsiste pas comme telle.

 

Ne cherchez pas le pourquoi des choses.

Il est bien sûr nécessaire de comprendre pourquoi une émotion, une peur se lève en nous, pourquoi nous sommes à nouveau fascinés par la multiplicité, oubliant toute idée d'une sagesse suprême. Que se passe-t-il ? Mais il y a une limite à la vertu du pourquoi. Le pourquoi vous conduit jusqu'à un certain seuil au-delà duquel la raison est transcendée. Ce que l'on découvre alors n'est pas « déraisonnable » mais suprarationnel. L'intellect, la buddhi, l'intelligence elle-même doivent être dépassés. Dans les états de samadhi ou d'extase des mystiques, il n'y a plus de pourquoi.

Rappelez-vous que la première question à vous poser, ce n'est pas la question « pourquoi? », c'est la question : « est-ce que? » Avant de vous demander : « Pourquoi suis-je triste? », demandez-vous : « Est-ce que je suis triste, oui ou non? » « Oui. » Alors je suis ce que je suis, ici et maintenant, sans division, sans conflit, sans dualité. Répondez d'abord oui ou non (« Que ton oui soit oui, que ton non soit non ») à la question « est-ce que? » pour être établi dans la vérité de ce que vous êtes, dans l'instant, au niveau relatif, conditionné et changeant.

Lorsque l'arrêt se met en mouvement, il n'y a plus de mouvement ;

lorsque le mouvement s'arrête, il n'y a plus d'arrêt.

Ces paroles paradoxales nous appellent au dépassement du monde de la logique qui ne peut percevoir les choses qu'en termes de mouvement ou d'immobilité.

Même les oppositions ou les distinctions qui nous paraissent les plus certaines se résorbent ou se réconcilient dans l'unité. Est-ce que vous ressentez, vous percevez l'essence unique de l'immobilité et du mouvement ? En Inde, on emploie certaines comparaisons dont les hindous font grand cas ; Ramana Maharshi disait : « Une toupie tourne si vite qu'elle paraît immobile. » Ce qui est certain, c'est que les particules des atomes se meuvent à de telles vitesses que nous avons une impression d'immobilité quand nous regardons un objet. Dans certains zikhrs soufis, le corps bouge très vite sur un rythme respiratoire rapide. Et pourtant, la sensation intérieure est une sensation d'immuabilité parfaite, identique à celle que l'on éprouve dans l'immobilité physique. Il y a un centre en nous, un centre de conscience de soi qui, lui, est libre de cette opposition entre mouvement et immobilité. Par conséquent, c'est aussi une dualité qui peut être dépassée si vous voulez atteindre le but suprême. La liberté c'est de réconcilier cette opposition entre silence et bruit, entre mouvement et immobilité, jusqu'à ce que vous soyez immobile au cœur de la danse, silencieux au cœur du vacarme et que vous découvriez l'essence unique, l'immobilité suprême qui n'est pas le contraire du mouvement.

 

27 

Les frontières de l’ultime ne sont gardées ni par des lois ni par des règlements.

Si l’esprit est harmonieusement uni à l’identité, toute activité s’apaise en lui.

 

L'ultime but des choses, là où elles ne peuvent pas aller plus loin,

N'est pas limité par les règles et les mesures ;

L'esprit en harmonie [avec la Voie] est le principe d'identité

Où nous trouvons toutes les actions dans un état de quiétude.

 

Le thème des lois et des règlements concerne plus particulièrement le bouddhisme. Le Bouddha, après avoir créé la sangha (c'est-à-dire ce qui était au départ une communauté de moines avant qu'il ne donne un enseignement pour les laïques), n'a pas cessé d'édicter des lois pour faire face aux situations nouvelles qui se présentaient au sein de celle-ci. Cependant, « la lettre tue et l'esprit vivifie. » Même si ces règles sont nécessaires, rien ne doit être idolâtré que la vérité suprême. A ce niveau règne la pure et parfaite spontanéité de prajna, la sagesse.

Hélas, nous ne le savons que trop, la doctrine prise au pied de la lettre peut devenir une prison et donc un obstacle majeur sur le chemin. C'est précisément ce contre quoi le bouddhisme zen s'est insurgé tout au long de son histoire et c'est pourquoi il est de notoriété publique qu'un certain nombre de maîtres ont, d'une manière évidente, violé les règlements et enfreint les tabous. Il existe une histoire bien connue à cet égard : un moine zen se rend dans un autre monastère, s'empare de la statue en bois de Bouddha qui se trouve dans le temple et la brûle pour se chauffer. Il fait scandale. Alors il fouille dans la cendre. On lui demande : « Qu'est-ce que vous cherchez? – Des reliques! » Il est dit en effet (c'est une idée bouddhiste toujours vivante à l'heure actuelle chez les Tibétains) que lorsqu'on incinère un sage, il subsiste de petites parcelles intactes considérées comme la preuve de sa réalisation. Ce moine répond donc : « Je cherche des reliques. – Comment voulez-vous trouver des reliques dans ce qui n'est qu'un morceau de bois ordinaire? – Si c'est un morceau de bois ordinaire, pourquoi me reprochez-vous de l'avoir brûlé pour faire du feu et me chauffer? »

Les frontières de l'ultime ne sont gardées ni par des lois ni par des règlements. Et nous pourrions ajouter : ni par des dogmes.

Si l'esprit est harmonieusement uni à l'identité, toute activité s'apaise en lui. Si l'esprit perçoit l'essence unique de tous les phénomènes, toute agitation, donc le penser superflu qui rajoute sans cesse un commentaire de son cru à la réalité, disparaît. L'intellect demeure capable de fonctionner si c'est nécessaire et la mémoire reste à sa disposition. Mais il s'agit d'un fonctionnement utile et non plus de pensées mécaniques et compulsives qui s'imposent à nous et devant lesquelles nous sommes la plupart du temps impuissants si nous n'avons pas mené loin un réel travail de purification et de transformation.

 

28 

Quand les doutes sont balayés, la foi

véritable réapparaît, confirmée et redressée.

Plus rien ne demeure, rien qu’il faille se remémorer.

 

Les irrésolutions sont complètement chassées

Et la juste foi est restaurée dans sa droiture originelle ;

Rien n'est retenu maintenant,

Il n'est plus rien dont on doive se souvenir.

 

La plupart du temps, nous ne réalisons pas à quel point nous sommes habités par le doute. Même nos convictions qui semblent les plus solidement enracinées sont très facilement remises en cause – y compris nos croyances religieuses. Il suffit de voir comme nous sommes vite déstabilisés si quelqu'un émet des opinions contraires aux nôtres, à quel point nous avons dans ce cas-là besoin de convaincre pour mieux faire taire nos propres doutes. Celui qui est établi dans la certitude n'a plus besoin de « convaincre » à tout prix autrui de la justesse de ses convictions. Le sage est conscient de ce qu'il ne sait pas mais il demeure unifié et paisible dans un climat d'inébranlable certitude.

 

Vous pouvez considérer que la Voie c'est le passage du doute à la certitude. Ne cherchez pas la certitude tant que vous êtes encore assailli par les doutes. Dissipez chaque doute l'un après l'autre, il ne restera plus que la certitude.

Pas les certitudes mais la certitude, un état d'être stable. Plus rien ne demeure, rien qu'il faille se remémorer. C'est la liberté par rapport au passé. Vous êtes neuf, vierge, spontané pour assumer chaque situation qui est toujours elle-même neuve, vierge, spontanée. Libre par rapport au passé, libre par rapport à l'éducation, y compris la « bonne éducation », et même libre par rapport à toutes les doctrines. Vous n'entrerez pas au Royaume des Cieux avec vos livres sous le bras.

29 

Tout est vide, rayonnant et lumineux par soi-même :

ne fatiguez pas vos forces spirituelles !

L’absolu n’est pas un lieu mesurable par la pensée, la connaissance ne peut le sonder.

 

Tout est vide, lucide, et porte en soi un principe d'illumination,

Il n'y a pas de tâche, pas d'effort, pas de gaspillage d'énergie.

Voici où la pensée ne parvient jamais,

Voici où l'imagination ne parvient pas à évoluer.

 

Tout devient lumineux si nous percevons l'essence profonde de chaque être, de chaque phénomène. Au lieu de nous épuiser « à faire des efforts », de nous tendre vers le but, il suffit d'accueillir à chaque instant la réalité telle qu'elle est en mettant fin aux cogitations du mental. Au lieu de lutter pour accepter que ce qui est est, cessons de dépenser notre énergie à refuser qu'instant après instant la réalité soit ce qu'elle est, telle qu'elle est. Alors l'essence se révélera d'elle-même.

L'absolu n'est pas un lieu mesurable par la pensée, la connaissance ne peut pas le sonder. La buddhi, l'intelligence lucide exempte des émotions et des projections, ne peut pas sonder l'absolu qui est au-delà des catégories de l'esprit.

Tant que nous sommes au niveau de la connaissance dualiste, nous percevons obligatoirement le monde à partir d'une conscience égocentrique. Or, « je » ne peut pas réaliser le Soi, pour reprendre la terminologie de l'Inde. Il ne peut pas subsister un sujet individualisé qui prend conscience du Soi car une conscience finie ne peut pas avoir l'expérience de l'infini. L'infini ne peut être appréhendé que si nous découvrons qu'il est en fait notre essence ultime dans laquelle toute notion de « je » et de « tu » s'évanouit. La nuit obscure dont parlent les mystiques est le passage dans lequel les fonctions habituelles font silence, où les références familières disparaissent et où l'on s'engage dans un monde intérieur inconnu tout à fait déroutant avant d'accéder à un autre niveau d'être et de conscience.

 

30 

Dans le monde de la vraie identité, il n’est ni autrui ni soi-même.

Si vous désirez vous accordez à elle, il n’est que de dire : non-dualité.

 

Dans le plus haut royaume de l'Essence vraie,

Il n'y a ni "autre" ni "soi"

Lorsqu'on réclame une identification directe,

Nous ne pouvons que dire "Pas-deux".

 

Il s'agit ici du dépassement de la dualité de base, le moi et le non-moi, le sujet et l'objet. Les hindous interprètent la célèbre parole du Christ : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » par « comme étant toi-même ». C'est ce qu'illustre aussi l'affirmation « Le sage a pour corps l'univers entier. » Swâmi Prajnânpad avait à cet égard prononcé une étonnante parole : « Personne n'a jamais agi autrement que pour lui-même. » Qu'en est-il alors du saint qui ne vit que pour les autres ou de tous ceux qui se dévouent pour soulager la souffrance dans le monde? Personne, saint ou sage, n'a jamais agi que pour lui-même.

Vous ne pouvez rien faire, jamais, pour « un autre ». Le sage, le saint n'agit que pour lui-même mais il reconnaît tout autre, « ami ou ennemi », comme étant lui-même, comme n'étant pas un autre que lui. Par conséquent, tout ce que le sage fait pour l'autre, il le fait pour lui-même, comme le plus fieffé des égoïstes. Mais au lieu que son « lui-même » se limite à sa petite personne, il est devenu vaste comme l'humanité entière. Rien ni personne ne lui est étranger. Cette manière de s'exprimer, nous le sentons, dépasse complètement les catégories habituelles du mental.

 

Si vous désirez vous accorder à elle (la vraie identité), il n'est que de dire : non-dualité.

To be one with, être un avec. La pratique de la non-dualité dans la vie quotidienne peut conduire au non-dualisme des métaphysiciens, l'Identité Suprême. Il n'est que de vivre la non-dualité, tout de suite, ici, maintenant, dans l'adhésion aux choses telles qu'elles sont, la fin de la division entre le moi et non-moi, la communion au sens rigoureux de ce terme.

 

31 

Dans la non-dualité, toutes choses sont identiques, il n’est rien qui ne soit contenu en elle.

Les sages, en tous lieux, ont accédé à ce principe cardinal.

 

En n'étant pas deux tout est le même,

Et tout ce qui est s'y trouve compris :

Dans les dix quartiers de la terre,

Tous les sages entrent dans cette foi absolue.

 

Que signifie « identiques » dans ce contexte? Certainement pas que le sage vit dans un état qui le rend incapable de distinguer un homme d'une femme ou un disciple d'un autre disciple. « Toutes les choses sont identiques » signifie qu'elles expriment toutes cette identité suprême. Rien dans le monde manifesté n'est jamais comparable à quoi que ce soit d'autre : il n'y a pas deux empreintes digitales semblables ; il n'y a jamais eu deux vagues qui soient identiques.

Mais si vous découvrez que l'essence de la vague, c'est l'océan, alors toute vague est identique : H2O, l'eau, c'est 2 tout. Il n'est rien qui ne soit contenu en elle. La non-dualité inclut tout alors que la conscience ordinaire sécrète l'exclusion.

« Oui, tout est un... sauf les fascistes. » Les fascistes pensent de leur côté : sauf les juifs ; les juifs vous diront : sauf les musulmans ; les musulmans maintiendront : sauf les Américains. Etty Hillesum, jeune juive hollandaise, a écrit des phrases admirables à ce sujet, à l'époque où l'étau de la persécution nazie se resserrait de jour en jour autour d'elle, avant qu'elle ne soit finalement déportée à Auschwitz à l'âge de vingt-neuf ans. « Il faut accepter toutes les contradictions : tu voudrais les fondre en un grand tout et les simplifier d'une manière ou d'une autre dans ton esprit, parce qu'alors la vie te deviendrait plus simple. Mais elle est justement faite de contradictions, et on doit les accepter comme élément de cette vie, sans mettre l'accent sur telle chose au détriment de telle autre. »

« La seule unité positive est celle qui intègre tous les contraires et toutes les forces irrationnelles, sous peine de s'escrimer à passer à la vie un corset qui la meurtrit. »

« La vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l'on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité ; alors la vie, d'une manière ou d'une autre, forme un ensemble parfait.

Dès qu'on refuse on veut éliminer certains éléments, dès que l'on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire. » (Une vie bouleversée, Le Seuil.)

Dans l'état de non-dualité, rien ne peut rester « au-dehors », non inclus en elle. Sinon, vous restez dans le monde des dix mille choses que ce texte vous appelle à dépasser. Plus de conflit, plus d'exclusion.

 

32 

Le principe est sans hâte ni retard ;

un instant est semblable à des milliers d’années.

Ni présent, ni absent et cependant partout devant nos yeux.

 

Cette foi absolue est au-delà de l'accélération (temps) et de l'extension (espace).

Un instant y est dix mille années.

Peu importe comment les choses sont conditionnées, que ce soit par "être" ou "ne pas être",

Tout cela est manifeste devant vous.

 

Ici, maintenant, la mesure du temps disparaît. Le « maintenant » rigoureux n'a plus de dimension, pas même un milliardième de seconde : le maintenant rigoureux étant infiniment petit est infini. C'est tout. Dans le ici et maintenant réel de la conscience éveillée, la notion même de temps s'évanouit. Les choses sont faites au moment où elles doivent être faites, sans impatience mais aussi sans les remettre au lendemain. La peur, liée à la notion de temps (« ça va durer encore six mois, ça n'en finira jamais ») disparaît aussi. Ni passé, ni futur : le maintenant éternel.

Ni présent, ni absent et cependant partout devant nos yeux. Une fois encore, dépassement des catégories habituelles du mental : c'est dans la non-distinction du relatif et de l'absolu ou du vide et de la forme que réside l'essentiel de l'enseignement du mahayana. Est-ce que l'on peut dire que le vide est présent, qu'une absence est une présence? Le vide est voilé par les formes multiples. Est-ce que l'on peut dire qu'il est absent? Non, il est sous-jacent à toutes ces formes multiples. Dépassez même cette distinction : ni présent ni absent pour le mental habituel et pourtant partout devant nos yeux. Ne soyez pas comme le fameux poisson qui, ayant entendu parler de l'eau, avait décidé dans un grand élan mystique de consacrer sa vie à chercher celle-ci. La réalité suprême n'est pas seulement présente quand vous avez sous les yeux le sage le plus accompli, elle est présente toujours. C'est la vision éclairée.

 

33 

L’infiniment petit est comme l’infiniment grand, dans l’oubli total des objets.

L’infiniment grand est pareil à l’infiniment petit, lorsque l’œil n’aperçoit plus de limites.

 

L'infiniment petit est aussi vaste que peut l'être l'immensité,

Lorsque les conditions extérieures sont oubliées ;

L'infiniment grand est aussi petit que l'infiniment petit peut l'être,

Lorsque les limites objectives sont reléguées hors de la vue.

 

C'est nous qui faisons exister les objets soit en les aimant et en nous y attachant, soit en les refusant, ce qui est une forme d'attachement inversé. L'oubli total des objets signifie le non-attachement, le dépassement de cette dualité qui crispe le monde en face de moi et moi en face du monde, qui crispe la dualité du sujet et de l'objet, l'objet de mon amour ou l'objet de ma peur. L'effacement du sens de l'ego individualisé est celui du sujet. Comment, dans la non-dualité, l'objet demeurerait-il objet?

 

34

L’existence est la non-existence, la non-existence est l’existence.

Aussi longtemps que vous ne l’aurez pas compris, votre situation demeurera intenable !

 

Ce qui est est la même chose que ce qui n'est pas.

Ce qui n'est pas est la même chose que ce qui est :

Lorsque cet état de choses manque de se produire,

Ne vous attardez surtout pas.

 

La vague est l'océan, l'océan est la vague. Inépuisable image. Si j'affirme je me trompe, si je nie je me trompe. Ce qui me paraît si réel ne l'est pas. Si je le déclare irréel, je suis dans l'erreur. Le monde de l'éveil n'est pas celui du sommeil et pourtant il n'y a qu'un seul monde. Le monde est à chaque instant ce qu'il ne peut pas ne pas être. Déclarez-lui la paix. Alors seule la compassion sera la source de toutes vos actions.

 

35 

Une chose est à la fois toutes les choses, toutes choses ne sont qu’une chose.

Si vous pouvez saisir cela, il est inutile de vous tourmenter au sujet de la connaissance parfaite.

 

Un en tout,

Tout en un.

Si seulement cela est réalisé,

Ne vous tourmentez plus sur votre imperfection !

 

Oui, toute chose est l'expression de l'unique réalité. Le cosmos (le mot le dit bien, qui signifie « tout ») est une totalité autant qu'un corps humain est une totalité. Chaque cellule est liée à toutes les autres par la circulation sanguine, laquelle est liée à la respiration, laquelle, etc... L'être humain est un microcosme à l'image du grand univers ou macrocosme. Si le mental ne fait intervenir aucune référence, aucune comparaison, le moindre grain de sable est unique, un-sans-un-second, et infini.

Si vous pouvez saisir cela, il est inutile de vous tourmenter au sujet de la connaissance parfaite.

C'est encore une des idées maîtresses de la sagesse, et notamment du Tch'an : la simplicité. Ne vous torturez pas l'esprit au sujet de la connaissance parfaite. Beaucoup d'entre vous connaissent certainement l'une des plus célèbres histoires zen. Un maître à qui l'on demande : « Que vous a apporté une vie d'ascèse? » répond : « Quand j'ai faim, je mange; quand j'ai sommeil, je dors. » « Mais moi aussi! – Non! Vous mangez mais ça ne         s'appelle pas manger ; vous dormez mais ça ne s'appelle pas dormir. » Une des paroles les plus fortes des maîtres zen c'est : « Soyez ordinaire! » C'est encore une tendance du mental de croire que plus c'est extraordinaire, plus c'est ésotérique, plus c'est compliqué, plus cela nous rapproche de la sagesse. Comme disait sainte Thérèse d'Avila : « Mes sœurs, vous trouverez Dieu dans les casseroles de la cuisine. »

Si vous pouvez saisir cela, il est inutile de vous tourmenter au sujet de la connaissance parfaite. Les grands théologiens ont su et affirmé beaucoup à propos de Dieu, au sujet de Dieu. Mais d'humbles moines convers, sans instruction, ont tout simplement connu Dieu.

 

36 

L’esprit de foi est non duel,

ce qui est duel n’est pas l’esprit de foi.

Ici les voies du langage s’arrêtent,

car il n’est ni passé, ni présent, ni futur.

 

L'esprit croyant n'est pas divisé,

Et indivisé est l'esprit croyant.

C'est là que les mots sont impuissants,

Car cela n'est pas du passé, de l'avenir ni du présent.

 

La foi c'est la certitude des choses invisibles, ce n'est pas la croyance qui relève des opinions et qu'une autre croyance peut venir battre en brèche. La distinction moi et ma foi s'est effacée. Le sage est ce qu'il professe. Il ne s'agit pas d'avoir la foi mais d'être la foi : c'est une certitude qui fait si intimement partie de notre être que rien ne peut l'ébranler. Je sais ce que je suis.

Ici les voies du langage s'arrêtent, car il n'est ni passé, ni présent, ni futur.

Le langage a besoin du temps pour se déployer. Il est donc inapte pour décrire ce qui est au-delà du temps : la réalité ultime, l'instant pur, l'éternité. Et pourtant tous les sages ont parlé – au moins un peu, même les plus silencieux. Un doigt pointe vers la lune, tant pis pour ceux qui regardent le doigt.

 

 

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LEXIQUE

 

Atman : La notion d'ātman est une des notions clés de la pensée indienne, une des plus anciennement attestées aussi. Sa signification première a sans doute été celle de «  souffle vital » (en allemand : Atem). Eu égard à son usage comme pronom réfléchi, à l'accusatif, en sanskrit, l'habitude s'est prise de la rendre par «  Soi » (en anglais : Self ; en allemand : Selbst). Sa grande originalité, par rapport aux conceptions grecques et occidentales en général, est de revêtir, au moins dans certains contextes, une signification à la fois personnelle et transpersonnelle ou cosmique, comme si l'âme individuelle pouvait être en même temps l'âme du monde.

 

Collection Les Petits Livres de la Sagesse, La Table Ronde Parution : 12-05-1995

 

 

 

              

05 2017 Écrits rassemblés par Jean-Claude Paillous.

Écrits plus personnels : http://chansongrise.canalblog.com/

 

5 avril 2021

C'était mieux avant (Quatrains, 1328)

 

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                                                                                                                                                                             Rue des Filatiers, Toulouse, 2019

 

 

C'était mieux avant

 

La rue aux trent'-six bars* était ma préférée.

M’y arrêtant parfois, y savourant senteurs,

Y dégustant couleurs, un bonheur toujours neuf

Courait à son pavé - aujourd’hui déserté.

 

 

 

* Soixante-quatre en 2019, de la place du Palais de Justice à celle d’Esquirol. La rue des Filatiers en comprend une bonne part.

 JCP, 04/2021

6 juin 2013

Pierre de Ronsard, sélection de poèmes

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Pierre de Ronsard, sélection de poèmes

 

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Marie levez-vous

 

Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse :
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l’épine assis, sa complainte amoureuse.

Sus ! debout ! allons voir l’herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos œillets mignons auxquels aviez donné,
Hier au soir de l’eau, d’une main si soigneuse.

Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D’être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l’Aube, aux filles gracieux,

Vous tient d’un doux sommeil encor les yeux sillée.
Çà ! çà ! que je les baise et votre beau tétin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.

 

 

 

Comme on voit sur la branche

 

Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose;

La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d’odeur;
Mais battue, ou de pluye, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille desclose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendres tu reposes.

Pour obsèques reçoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort, ton corps ne soit que roses.

 

 

 

Tay toy, babillarde Arondelle

 

Tay toy, babillarde Arondelle,

 Ou bien, je plumeray ton aile

 Si je t'empongne, ou d'un couteau

 Je te couperay la languette,

 Qui matin sans repos caquette

 Et m'estourdit tout le cerveau.

 Je te preste ma cheminée,

 Pour chanter toute la journée,

 De soir, de nuict, quand tu voudras.

 Mais au matin ne me reveille,

 Et ne m'oste quand je sommeille

 Ma Cassandre d'entre mes bras.

 

 

 

Prends cette rose

 

Prends cette rose, aimable comme toi

Qui sers de rose aux roses les plus belles,

Qui sert de fleur aux fleurs les plus nouvelles,

Dont la senteur me ravit tout de moi.

 

Prends cette rose, et ensemble reçois

Dedans ton sein mon cœur qui n’a point d’ailes,

Il est constant, et cent plaies cruelles

N’ont empêché qu’il ne gardât sa foi.

 

La rose et moi différons d’une chose

Un soleil voit naître et mourir la rose,

Mille soleils ont vu naître m’amour.

 

Ah ! je voudrais que telle amour éclose

Dedans mon cœur qui jamais ne repose,

Comme une fleur, ne m’eût duré qu’un jour.

 

 

 

Quand vous serez bien vieille

 

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os :
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

 

 

 

Je vous envoye un bouquet

 

Je vous envoie un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies;
Qui ne les eût à ce vêpre cueillies
Chutes à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries
En peu de temps cherront toutes flétries
Et, comme fleurs, périront tout soudain.

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame,
Las ! le temps, non, mais nous nous en allons,
Et tôt serons étendus sous la lame ;

Et des amours desquelles nous parlons,
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle :
Pour ce aimez-moi, cependant qu'êtes belle.

 

 

 

Je veux lire en trois jours

 

Je veus lire en trois jours l'Iliade d'Homere,
Et pour-ce, Corydon, ferme bien l'huis sur moy.
Si rien me vient troubler, je t'asseure ma foy
Tu sentiras combien pesante est ma colere.

Je ne veus seulement que nostre chambriere
Vienne faire mon lit, ton compagnon, ny toy,
Je veus trois jours entiers demeurer à requoy,
Pour follastrer apres une sepmaine entiere.

Mais si quelqu'un venoit de la part de Cassandre,
Ouvre lui tost la porte, et ne le fais attendre,
Soudain entre en ma chambre, et me vien accoustrer.

Je veus tant seulement à luy seul me monstrer :
Au reste, si un Dieu vouloit pour moy descendre
Du ciel, ferme la porte, et ne le laisse entrer.

 

 

 

Mignonne allons voir

 

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

 

 

 

Quand je suis vingt ou trente mois

 

Quand je suis vingt ou trente mois
Sans retourner en Vendômois,
Plein de pensées vagabondes,
Plein d'un remords et d'un souci,
Aux rochers je me plains ainsi,
Aux bois, aux antres et aux ondes.

Rochers, bien que soyez âgés
De trois mil ans, vous ne changez
Jamais ni d'état ni de forme ;
Mais toujours ma jeunesse fuit,
Et la vieillesse qui me suit,
De jeune en vieillard me transforme.

Bois, bien que perdiez tous les ans
En l'hiver vos cheveux plaisants,
L'an d'après qui se renouvelle,
Renouvelle aussi votre chef ;
Mais le mien ne peut derechef
R'avoir sa perruque nouvelle.

Antres, je me suis vu chez vous
Avoir jadis verts les genoux,
Le corps habile, et la main bonne ;
Mais ores j'ai le corps plus dur,
Et les genoux, que n'est le mur
Qui froidement vous environne.

Ondes, sans fin vous promenez
Et vous menez et ramenez
Vos flots d'un cours qui ne séjourne ;
Et moi sans faire long séjour
Je m'en vais, de nuit et de jour,
Au lieu d'où plus on ne retourne.

Si est-ce que je ne voudrois
Avoir été rocher ou bois
Pour avoir la peau plus épaisse,
Et vaincre le temps emplumé ;
Car ainsi dur je n'eusse aimé
Toi qui m'as fait vieillir, Maîtresse.

 

 

 

Bel aubépin

 

Bel aubépin verdissant,

fleurissant

Le long de ce beau rivage,

Tu es vêtu jusqu'au bas

Des longs bras

D'une lambruche sauvage.

Deux camps de rouges fourmis

Se sont mis

En garnison sous ta souche,

Dans les pertuis de ton tronc

Tout du long

Les avettes ont leur couche.

Le gentil rossignolet

Nouvelet,

Avecques sa bien-aimée,

Pour ses amours alléger

Vient loger

Tous les ans en ta ramée,

Dans laquelle il fait son nid,

Bien garni

De laine et de fine soie,

Où ses petits écloront,

Qui seront

De mes mains la douce proie.

Or, vis, gentil aubépin,

Vis sans fin,

Vis sans que jamais tonnerre,

Ou la cognée, ou les vents,

Ou les temps

Te puissent ruer par terre.

 

 

 

Contre les bucherons de la forest de Gastine

Elégie



Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d'une dure congnée,
Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,
Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d'impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumiere.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j'accorday les langues de ma lyre,
Où premier j'entendi les fleches resonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu'en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

 

 

 

Le nuage ou l'yvrongne

 

Un soir, le jour de Sainct-Martin,
Thenot, au milieu du festin,
Ayant déjà mille verrées
D'un gozier large dévorées,
Ayant gloutement avalé
Sans mascher maint jambon salé,
Ayant rongé mille saucisses,
Mille pastez tous pleins d'espices,
Ayant maint flacon rehumé,
Et mangé maint brezil fumé,
Hors des mains lui coula sa coupe ;
Puis, bégayant devers la troupe,
Et d'un geste tout furieux
Tournant la prunelle des yeux,
Pour mieux digérer son vinage,
Sur le banc pencha son visage. 

Ja, ja commençoit à ronfler,
A nariner, à renifler,
Quand deux flacons cheuz contre terre,
Pesle-mesle avecques un verre,
Vindrent reveiller à demy
Thenot sur le banc endormy,
Thenot donc, qui demy s'eveille,
Frottant son front et son oreille,
Et s'alongeant deux ou trois fois,
En sursault jetta ceste voix : 

Il est jour, que dit l'Aloüette,
Non est non, non, dit la fillette ;
Ha là là là là là là là,
Je voy deçà, je voy delà,
Je voy mille bestes cornuës,
Mille marmotz dedans les nuës :
De l'une sort un grand taureau,
Sur l'autre sautille un chevreau ;
L'une a les cornes d'un Satyre,
Et du ventre de l'autre tire
Un crocodile mille tours,

Je voy des villes et des tours,
J'en voy de rouges et de vertes,
Voy-les là ! je les voy couvertes
De sucres et de poix confis.
J'en voy de morts, j'en voy de vifs,
J'en voy, voyez les donc! qui semblent
Aux blez qui soubz la bize tremble. 

J'avise un camp de Nains armez,
J'en voy qui ne sont point formez,
Tronquez de cuisses et de jambes,
Et si ont les yeux comme flambes
Au creux de l’estomac assis :
J'en voy cinquante, j'en voy six
Qui sont sans ventre, et si ont teste
Effroyable d'une grand' creste,

Voicy deux nuages tout plains
De Mores, qui n'ont point de mains
Ny de corps, et ont les visages
Semblables à des chats sauvages :
Les uns portent des pieds de chèvre
Et les autres n'ont qu'une lèvre
Qui seule barbotte, et dedans
Ils n'ont ny mâchoires, ny dens. 

J'en voy de barbus comme hermites,
Je voy les combats des Lapithes,
J'en voy tout hérissez de peaux,
J'entr'avise mille troupeaux
De singes qui d'un tour de jouë
D'en hault aux hommes font la mouë,
Je voy, je voy parmi les flots,
D'une Baleine le grand dos. 

Et ses espines qui paroissent,
Comme en l'eau deux roches qui croissent ;
Un y galope un grand destrier
Sans bride, selle ny estrier.
L'un talonne à peine une vache,
L'autre, dessus un asne, tâche
De vouloir jallir d'un plein sault
Sur un qui manie un crapault.
L'un va tardif, l'autre galope
L'un s'élance dessus la crope
D'un Centaure tout débridé ;
Et l'autre, d'un Géant guidé,
Portant au front une sonnette,
Par l'air chevauche à la genette ;
L'un sur le dos se charge un veau,
L'autre en sa main tient un marteau ; 
L'un d'une mine renfrongnée
Arme son poing d'une cougnée ;
L'un porte un dard, l'autre un trident,
Et l'autre un tison tout ardent.

Les uns sont montez sus des gruës,
Et les autres sus des tortuës
Vont à la chasse avec les Dieux ;
Je voy le bon Père joyeux
Qui se transforme en cent nouvelles ;
J'en voy qui n'ont point de cervelles,
Et font un amas nompareil,
Pour vouloir battre le Soleil
Et pour l'enclorre en la caverne 
Ou de Saint Patrice, ou d'Averne ;
Je voy sa Sœur qui le défend,
Je voy tout le ciel qui se fend,
Et la terre qui se crevace,
Et le chaos qui les menace.

Je voy cent mille Satyreaux,
Ayans les ergots de Chevreaux,
Faire peur à mille Naïades.
Je voy la dance des Dryades
Parmy les foretz trepigner,
Et maintenant se repeigner
Au fond des plus tiedes vallées,
Ores a tresses avalées,
Ores gentement en un rond,
Ores à flocons sur le front,
Puis se baigner dans les fonteines. 

Las ! ces nuës de grelle pleines
Me prédisent que Jupiter
Se veut contre moy dépiter :
Bré, bré, bré, bré ! voicy la foudre,
Craq, craq, craq ! n'oyez-vous découdre
Le ventre d'un nuau ? J'ai veu,
J'ay veu, craq, craq ! j'ay veu le feu,
J'ay veu l'orage, et le Tonnerre,
Tout mort, me brise contre terre. 

A tant, cest ivrongne Thenot,
De peur qu'il eut, ne dit plus mot,
Pensant vrayment que la tempeste
Luy avoit foudroyé la teste. 

 

 

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