Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Troisième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/24/37680111.html

Quatrième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/31/37680217.html

 

 

Introduction

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                             Infusé de ce je qui joue du moi sous le fouet d’un ego à satisfaire, le récit autobiographique coule rarement du bec de ma théière : ce texte est une exception. Ici, impalpable mais omniprésent, le personnage principal est la musique, vecteur de tous les possibles derrière lequel le narrateur a voulu s’effacer, bien que la première personne figure parfois au fil du récit.

Ce texte, esquissé en 2010 sur le blog « Parole de Musique » en commentaire aux photos prises (N&B 1970 / papier 13X18 - numérisé 2005), relate un évènement alors inédit en France : le festival de rock d’Aix-en-Provence qui eut lieu du 1er au 3 août 1970. Et que certains nommèrent « Le Woodstock français ».

Ayant rencontré un assez bon accueil (spectateurs, amateurs de rock, gens de radio, journalistes et musiciens de l’époque sont venus déposer leur témoignage - souvent ému - sur le blog), ce texte a été repris (style & contenu) à plusieurs reprises en vue de le rendre lisible, et ce n’est qu’aujourd’hui (novembre 2019) que je me résous à le rendre public.

Ce même article de "Parole de Musique" (voir lien en fin de page), a fait également l'objet d'un mémoire de master de de la part d'une étudiante versaillaise en « Recherche en histoire culturelle et sociale » ayant élu pour thème les festivals de rock des années 70. Ceci notamment avec l’aide dont je fus capable, parmi d’autres, de lui fournir. Son mémoire « de MASTER 2  Discipline / Spécialité : Histoire Culturelle du XXe siècle », autant par son originalité (son unicité sans doute) que le talent déployé lui valut, à ce que je compris, un bon accueil. Et si j’y eus ma très modeste part (mes souvenirs, mes photographies et ma participation à la relecture du texte final), j’en suis d’autant plus heureux, aujourd’hui encore.

Mieux que fait d’un seul assemblage de mots, on comprendra que ce texte est d’une matière vivante - très vivante pour moi. Et je ne peux le parcourir sans une vive émotion.

Ces lignes, agrémentées de photographies prises, sauf indication contraire, par mes soins, relatent donc cet évènement, exceptionnel tant du point de vue du nombre et de la notoriété des artistes invités que par le celui des spectateurs - qui ne sera pas évoqué : l'exagération se voulant quelque peu le nerf du récit, il serait multiplié par mes soins jaloux !

Plus sérieusement, je me suis attaché à faire revivre ces trois journées et ces deux nuits avec le plus de précision possible malgré une rédaction tardive (2010-2019), aidé en ceci par mon épouse qui était présente, les revues (Rock & Folk, Best) et les affiches conservées, les dires de musiciens. Remerciements empressés à Philippe Andrieu pour les courriels échangés, à Didier Thibault, bassiste et leader de « Moving Gelatine Plates », groupe de jazz-rock toujours actif, à François Jouffa par ses commentaires éclairés. Les recherches internet ont été un complément appréciable (les gestionnaires des archives numérisées de l’INA, notamment, se sont montrés très coopératifs).

Europe 1 « grandes ondes » retransmit les principaux concerts de l’évènement en direct – la FM n’était pas encore née dans notre pays ; et je pus disposer de l’enregistrement original du concert de Léonard Cohen du 1er août, d’une qualité sonore modeste car pris sur la radio en GO, et expédié gracieusement sur CD par Philippe Andrieu, alors à Paris et frustré de n’avoir pu assister au festival, et que je remercie une nouvelle fois.

Si certaines imprécisions ou erreurs ont pu être corrigées par des personnes présentes au festival m’ayant contacté d’elles-mêmes et ayant eu accès à de meilleures informations que les miennes, d'autres demeureront dans ce texte, probablement pour toujours...

Cette brève tranche de vie demeure à ce jour une des plus fortes, des plus chargées d’émotion, et des plus intensément vécues de mon existence. Pour comprendre ceci, il importe de se replonger dans le contexte de l’époque (post-68 de surcroît), et de l’avoir vécue en passionné de cette musique qui comportait bien plus que des notes, et s’inventait alors elle-même chaque jour, dans l’ignorance mercantile qui, aujourd’hui, corrompt toute tentative, talentueuse, sincère, enthousiaste et passionnée soit-elle.

 

                       Pour finir, si, par un heureux hasard, lectrice, lecteur, tu y étais (je te tutoie), écris-moi ! Et si (sait-on jamais) tu avais des photos, même ratées, jaunies et tachées, expédie m’en donc une copie en échange des miennes !

 

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Blog « Parole de Musique » :

http://paroledemusique.canalblog.com/

 

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REMERCIEMENTS

 aux personnes qui, de près, de loin, ou même sans le savoir, ont contribué à la rédaction du texte final :

Lisak, Sonia, Imago, Morata, Edmée de Xhavée, Denis Chollet (qui inséra trois de mes images dans son ouvrage "Nos années de poudre ça n'a pas traîné"),, Cold Blue, Daria, Martine (pour ses mots), Old Nut, Johanna Amar (pour nos échanges lors de la rédaction de son mémoire), Didier Thibault (Bassiste et leader de MGP pour son aide), Arthur Cerf (rédacteur à « Snatch Magazine »), Philippe Andrieu (pour son aide et la transmission gracieuse de l’enregistrement original de Léonard Cohen), Popallthedays, Wilfrid (pour ses infos), Ronan, Pat, MGP, Ditibo, Les Cafards, Logan31, Chantsongs.

Remerciements à Gilles Pidard (Cinéma et Musiques, université Paris Diderot-Paris 7).

Site Philippe Andrieu :

http://philippe.andrieu.free.fr/concerts/19700801/002-19700801-colosseum-johnny-winter-pete-brown.php

Remerciements à « Lucyintheweb » qui récupéra mes images pour en faire un article sur son blog personnel, affichant même, sans le savoir, mon propre portrait plein écran :

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

Autre utilisation des mêmes images sur facebook :

https://www.facebook.com/lesinstantsdete/posts/2701936169840092?comment_id=2709122655788110

Moving Gelatine Plates :

http://rock6070.e-monsite.com/pages/blues-et-rock-en-france/moving-gelatine-plates.html

 Johanna Amar est diplômée d’un master de recherche en histoire culturelle et sociale à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est rattachée au laboratoire du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Son mémoire porte sur les « Premiers festivals de musique pop en France en 1970 » sous la direction d’Anaïs Fléchet :

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01872518/document

 

 

JCP, 03/10/2019

 

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C’est peut-être à travers leur musique que l’on perçoit le mieux les générations nouvelles.

 

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Aix en Provence, 1970 : image d'un couple inconnu (colorisée par les moyens modernes)

 

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Festival rock d’Aix-en-Provence, les 1, 2 & 3 août 1970

(RÉCIT)

             

                                En cette année 2019, le légendaire festival de Woodstock vient de fêter à New-York son cinquantième anniversaire. Ne nous sentons pas en reste, et célébrons par ces modestes lignes le 49ième de celui qui fut qualifié par certains de « Woodstock français ».

NOTE : les noms des groupes et des personnages qui ont animé ce festival historique comportent un lien internet vers des sites documentés.

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PREMIÈRE PARTIE : LA ROUTE DU ROCK

 

1

                                Lassés des soleils assassins du sud de l'Espagne, de ses campings poussiéreux à l'ombre rare, et de ses eaux minées d'urticantes méduses, ce fut un soulagement que d'apprendre l'évènement salvateur - comme sans précédent : Trois jours, trois jours pas moins en un vaste décor campagnard, près d'Aix en Provence, soumis là aux seules lois de Musique et de Paix. On attendait là des artistes de grand renom, tels The Flock, Pete Brown, Johnny Winter, Mungo Jerry, Rare Bird, Titanic, Léonard Cohen et Colosseum, en sus des meilleurs groupes français.

Sous l'éclairage aveuglant "Camping Gaz", lampe posée à même la carte Michelin, oreille collée au poste radio de réception lointaine sur les grandes ondes, l'addition laborieuse affichait mille-cinq-cent kilomètres : Benidorm-Aix en Provence.

Gratifiée de l'huile nouvelle que réclamaient ses capricieux rouages, la Renault Huit, chargée jusqu'au plafond de produits vitaux tels que Moscatel, Pastis, Cognac espagnol, Anis del Mono, Touron et cigarettes, s'élançait déjà sur l'autoroute, ses quarante-huit chevaux tous libérés pour ce galop torride, sans merci pour la mécanique. A l'issue d'un répit décidé à mi-parcours sur la Costa Brava pour une nuit, nous voici en pleine ville d’Aix, en quête de la billetterie pour le festival. La ville regorgeait de monde – et de beau monde – on n’avait jamais vu ça ... les Aixois non plus d’ailleurs, moins enthousiastes que nous pourtant à la vue de ces envahisseurs, le vêtement coloré, chevelus et rarement fortunés : cinquante-cinq francs l’entrée suffisaient à mettre à mal ces jeunes bourses, et de ce qui pouvait y rester, on tirait plus de quoi payer la baguette et la boîte de pâté que le menu des restaurants huppés du centre-ville.

 

 L'impensable affiche (presque tous se produisirent, certains gratuitement, d'autres, qui n'étaient pas à l'affiche, s'invitèrent)

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2

                             Quelques provisions de bouche faites, nous prîmes la direction du site du concert, repérable à l’embouteillage interminable d’autos et de piétons lourdement chargés, entrecoupé de compagnies entières de CRS armés et casqués : l'évènement, sans précédent sur le territoire, cette masse de jeunes dont la tenue comme la coiffure dénotait l'esprit mal nourri, exigeait les grandes précautions - encore heureux s’il ne fallait pas user de grenades lacrymogènes avant ce soir. Les ambulances se tenaient prêtes, un peu à l’écart, et un hélicoptère de la gendarmerie allait et venait, sous les huées et les poings levés de la foule bariolée.

Nos auto-stoppeurs allemands expressément venus de leur pays lointain et l’auto laissés dans un immense champ, encombrés de nourriture et boisson, vêtements et couchage, il ne restait plus, ultime étape, qu’à pénétrer dans l’enceinte - dont nous longions, en fourmilière patiente, l’imposante clôture grillagée qui ne montrait pas sa fin. L’entrée n’était pas en vue que la file s’immobilisait déjà, alors qu'au loin la foule grandissante débordait des barrières qui ne parvenaient plus à la freiner, sous un désordre à la rumeur inquiétante. On patientait fébriles, parlant musique, prix excessif des places, possibilités de boire et se restaurer à l’intérieur, parfois dans le pauvre anglais appris au lycée, avec quelques voisins de notre pays de France - où avait lieu l’évènement !

Mais au loin, la rumeur de foule monte en clameur.

Et les CRS, jusqu'alors masqués par les champs de maïs, soudain paraissent et se rapprochent, dans des alignements de casques et de boucliers éclatants sous le soleil. On a secoué, profané, renversé, piétiné même la clôture - symbole de la dictature de l’argent et de la société de consommation, enfin mise à bas d'un effort commun - l’affrontement est inévitable.

Des coups, des cris se font entendre, au loin on se bat semble-t-il. Les CRS se ressaisissent, referment les brèches où tant se sont engouffrés déjà, refoulent la horde sauvage et prennent position devant le grillage, relevé à la hâte.

Partant d'une éventualité non confirmée, les radios annoncent l’annulation du festival. L’information est reprise à l’intérieur de l’enceinte où nous avons pu pénétrer en payant - répréhensible moyen petit-bourgeois qu'il vaudra mieux taire, si l’on souhaite ici faire bonne figure.

 

3

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                    Ce fut donc sans violence que les barrières s’ouvrirent pour nous. Quelques milliers de personnes étaient déjà dans la place, perdus dans cette immense prairie toute entourée d’arbres - un lieu superbe - mais on était là pour la musique. Et c’est d'un empressement fébrile que tous s’approchent du saint lieu : la scène, immense, vrai pont de porte-avions, est envahie déjà d'une fourmilière de road-managers qui courent, portent, poussent, roulent, empilent, assemblent, câblent, testent les micros, les instruments : on ne nous a pas menti, c’est bien ici que ça se passe !

Dressées de part et d’autre de la scène, deux hautes colonnes de treillis métallique débordent d’un empilement gigantesque d’enceintes de sonorisation des meilleures marques, américaines : le fin du fin du haut-parleur, une débauche de « JBL », d' "Altec-Lansing" de toutes tailles, du jamais vu pour beaucoup au pays de France.

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Alors, en gamins fébriles au sapin lorsque le Père Noël s’est surpassé, la foule arpente l’étendue, ne se fixe pas, court de la scène au bocage, des stands de boissons à ceux de nourriture, où déjà l’on carbonise la merguez et tranche la baguette dans des fumées et des senteurs plutôt appétissantes.

On découvre les toilettes, que peut-être Cromagnon lui-même eût trouvées rustiques, simple plancher à claire-voie jeté sur une longue tranchée, près de la clôture, et masquées par une haie d’épineux qui, opportunément, se trouvait là. On avait creusé cette fosse de quelques coups de pelle mécanique. Elle serait refermée de même, et l’on peut ici augurer d’une herbe plus verte que partout ailleurs, questionnant peut-être quelque génération future de géologues fébriles, pelle et brosse en mains, quant à l’humus local particulièrement fertile.

La contemplation de cet incroyable alignement de postérieurs des deux sexes - certains plus remarquables que d'autres - dans l’exercice de leurs fonctions naturelles, fut pour beaucoup un choc révélateur : pourquoi exiger plus que le nécessaire, ces quelques planches ne suffisent-elles pas ? Qui n’a pas de papier en obtient immédiatement de son voisin, de sa voisine, tous heureux du partage et de la main tendue ! Certaines et certains y perdirent, dans la nécessité, d’un seul coup d’un seul, leur pudeur et leur ingénuité post-adolescentes, irrémédiablement tombées là, à la fosse.

Quant aux douches car, raffinement supérieur, il y en avait, un simple tube d’une bonne cinquantaine de mètres, suspendu à bonne hauteur et percé de loin en loin d’un groupe de trous faisait amplement l’affaire. Et les eaux qui, au mépris de tout robinet, coulaient en permanence, rejoignaient simplement le ruisseau, heureux de sa contribution à l’hygiène générale et trouvant là une distraction inégalée. Humbles et rares, quelques savonnettes circulaient de main en main, s’en retournant par le même chemin vers leur propriétaire, qui parfois ne les reconnaissait pas, rétrécies à peau de chagrin. Que de leçons à tirer : quelle décontraction paisible, quelle sérénité, quel bonheur dans cette nudité collective tant réprouvée des parents, des religions, des autorités et des traditions, dans cette absence d’arrière-pensées, dans ce rejet concerté - sans même avoir à le dire - des idées reçues ! Et l’on voyait couler et s’enfuir au loin une eau impure, chargée des noirs préjugés enfin lavés et qui, de ce ruisseau, rejoindraient la mer pour s’y noyer à jamais !

Il y avait pour sûr beaucoup à faire pour rendre meilleure la société d’interdits et de frustrations de nos pères, et tant à défaire aussi. On allait s’atteler à la tâche, lourde, longue et difficile soit-elle, tous unis, solidaires dans l’effort, on repousserait les barrières mentales avec les mêmes arguments que celles du vaste champ - il n’y aurait d'ailleurs plus de barrières - pourquoi des barrières... A-t-on demandé des barrières ?

Comme il fera bon vivre en ce monde neuf, créé par nous, créé pour nous, et non par et pour les dirigeants, au seul profit de cette minorité qui nous exploite vilement et s’enrichit, grasse de notre consentement encore aveugle et de notre labeur !

 

 

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Fin de la premiere partie (1/4)

 

 

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Le festival de pop music d'Aix en Provence en vidéo

À SUIVRE....

 

  JCP