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La Chanson Grise
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3 novembre 2013

Thich Nhat Hanh, S’asseoir

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1 (TNH S’asseoir)

 

La première chose à faire est d’arrêter tout ce que vous étiez en train de faire.

 

 

2

 

Asseyez-vous à présent dans un endroit où vous vous sentez à l’aise.

 

Cela peut être n’importe où.

 

 

3

 

Observez votre respiration.

 

 

4

 

En inspirant,

soyez conscient

que vous inspirez.

 

En expirant, sachez que vous expirez.

 

 

 

5 - OBSERVATION DE L’ASSISE (TNH, S’asseoir)

 

Nombreux sont ceux qui passent beaucoup de temps, trop de temps à rester assis. Nous sommes assis devant l’ordinateur et nous sommes assis en voiture. S’asseoir, dans ce livre, signifie s’asseoir de telle sorte que vous savouriez l’assise. C’est s’asseoir dans la détente, l’esprit éveillé, calme et clair. C’est ce que nous appelons l’assise, et cela demande de l’entraînement et de la pratique.

 

 

6 - LE SOUFFLE, LE CORPS ET L’ESPRIT (TNH, S’asseoir)

 

Dans notre vie quotidienne, notre attention est éparpillée. Notre corps est en un endroit, notre souffle est ignoré et notre esprit erre en tout lieu. Dès que nous portons notre attention à notre respiration, le temps d’une inspiration, ces trois éléments : le corps, le souffle et l’esprit, se rassemblent. Une ou deux secondes peuvent suffire : vous revenez en vous-même, votre conscience rassemble ces trois éléments et vous devenez pleinement présent dans l’ici et le maintenant. Vous prenez soin de votre souffle, vous prenez soin de votre corps et vous prenez soin de votre esprit.

 

Quand vous préparez une soupe, vous ajoutez un à un tous les ingrédients afin qu’ils se mélangent harmonieusement, avant de les laisser mijoter. Notre souffle est le bouillon qui rassemble les différents éléments. Nous baignons notre corps et notre esprit dans le souffle pour qu’ils ne fassent plus qu’un. Nous sommes parfaitement présents, corps et esprit unis.

Nous n’avons besoin de contrôler ni notre souffle, ni notre corps, ni notre esprit. Il nous suffit d’être là pour eux. Nous les laissons être eux-mêmes. Voilà ce qu’est la non-violence.

 

 

7 – LA PAIX EST CONTAGIEUSE (TNH, S’asseoir)

 

L’énergie de pleine conscience peut vous aider à embellir tout vôtre être. Portez simplement votre attention à votre respiration. Laissez-la être telle qu’elle est et vous verrez que, d’elle- même, elle deviendra naturellement plus calme, plus profonde et plus harmonieuse. Tel est le pouvoir de la reconnaissance simple. Dès que votre souffle sera plus profond et plus paisible, il aura une influence sur votre corps et votre esprit. La paix et le calme sont contagieux.

 

 

8 – UN BATEAU SUR L’OCÉAN (TNH, S’asseoir)

 

Imaginez un bateau avec beaucoup de personnes à bord, qui en traversant l’océan se trouvent piégées dans une tempête. Si certaines se mettent à paniquer et à agir de façon inconsidérée, elles mettront tout le monde en danger. Mais la conscience d’une seule personne paisible peut inspirer les autres à garder leur calme. Elle peut sauver le bateau tout entier. C’est le pouvoir de la non-action. La qualité de l’être est le fondement de toute action juste. Quand nous examinons nos actes et ceux de notre entourage, nous pouvons voir la qualité de l’être qui les accomplit.

 

 

9 – NE RIEN FAIRE (TNH, S’asseoir)

 

Pensez aux arbres qui forment une forêt : ils ne parlent pas, mais chacun d’eux ressent la conscience de ses congénères. Quand vous les regardez, vous pouvez croire qu’ils ne font rien, mais en réalité ils poussent et fournissent de l’air pur aux êtres vivants, pour que ceux-ci puissent respirer. Plutôt que de présenter la méditation assise comme une pratique de concentration, de regard profond et de réalisation, je préfère la décrire comme le plaisir de ne rien faire. S’asseoir, c’est avant tout se délecter du plaisir de s’asseoir, d’être pleinement vivant et en contact avec les merveilles de notre corps qui fonctionne, avec les merveilles autour de nous : l’air frais, la voix des personnes près de nous, les chants des oiseaux, les couleurs du ciel toujours changeantes…

 

 

10 – LA MÉDITATION (TNH, S’asseoir)

 

L’expression utilisée pour l’assise consciente est méditation assise. Zen est le terme japonais pour dhyana en sanscrit, qui signifie méditation. La méditation est simplement la pratique de l’arrêt et du regard profond.

Vous n’avez pas besoin de vous asseoir pour méditer. Chaque fois que vous regardez en profondeur (que vous marchiez, coupiez les légumes, vous brossiez les dents ou vous rendiez aux toilettes), vous pouvez méditer.

Pour regarder profondément, vous devez prendre le temps de tout arrêter et de voir ce qui est là.

 

Avec la pleine conscience de la concentration, vous pouvez diriger votre attention vers ce qui est là et regarder en profondeur. Vous pouvez commencer à voir la nature véritable de ce qui se trouve devant vous. Il peut s’agir d’un nuage, d’un caillou ou d’un être humain, il peut s’agir de notre colère, ou encore de notre corps et de sa nature impermanente.

 

Chaque fois que nous nous arrêtons vraiment et que nous regardons en profondeur, nous parvenons à une meilleure compréhension de la nature véritable de ce qui est là en nous et autour de nous.

 

 

11 - NE RESTE PAS LÀ À FAIRE QUELQUE CHOSE, ASSIEDS-TOI (TNH, S’asseoir)

 

Quand quelqu’un vous dit : « Ne reste pas assis là sans rien faire, fais quelque chose », il vous pousse à l’action.

Mais si la qualité de votre être est médiocre (s’il n’y a pas assez de paix, de compréhension et de compassion en vous, si vous avez encore beaucoup de colère et de soucis), alors vos actes seront médiocres également.

Vos actions devraient se fonder sur une qualité élevée de votre être. Être, c’est ne pas agir ; la qualité de l’action dépend donc de la qualité de la non-action.

 

La non-action, c’est déjà quelque chose. Il y a des personnes qui semblent ne pas faire grand-chose, mais dont la présence est cruciale au bien-être du monde. Peut-être connaissez-vous de telles personnes : elles sont stables, n’ont pas un emploi du temps surchargé, ne gagnent pas beaucoup d’argent et ne sont pas engagées dans de nombreux projets, mais elles sont très importantes à vos yeux car la qualité de leur présence les rend vraiment disponibles.

Elles contribuent à la non-action par la belle qualité de leur être. Être dans l’ici et le maintenant, solide et pleinement vivant, est une contribution très positive à notre société.

 

 

12 - HISTOIRE : LE MOINE SUR L’ESTRADE (TNH, S’asseoir)

 

Quand j’étais moine novice au Vietnam, je me suis rendu dans un temple appelé Hai Duc, (et) j’y ai vu un maître pratiquer l’assise. Il n’était pas dans la salle de méditation. Il était assis sur une simple estrade faite (à peu près) de cinq planches de bois. Elle était peinte en marron et très propre, une petite table aux pieds légèrement arqués y était disposée, avec un vase posé dessus. J’ai regardé le maître zen assis sur l’estrade, derrière la table. Il avait l’air tout à fait naturel et paisible, le dos droit et le corps détendu.

 

Dans mon enfance, j’avais vu un dessin du Bouddha assis dans l’herbe. Il paraissait vraiment libre, détendu et paisible, tout en semblant très gentil. Et à ce moment-là, je voyais un véritable être humain assis comme lui. C’était une personne comme moi ; ce n’était ni une illustration, ni un être qui venait d’un autre monde. La vue de ce moine sur l’estrade fut pour moi une expérience mystique. Je voulus alors être capable de m’asseoir comme lui. Je savais que m’asseoir ainsi m’apporterait du bonheur.

 

 

13 - EN FAIRE MOINS (TNH, S’asseoir)

 

Beaucoup d’entre nous essayent d’en faire toujours plus. Nous sommes dans l’action parce que nous nous croyons obligés de l’être, ou parce que nous voulons gagner de l’argent, accomplir quelque chose, prendre soin des autres, ou rendre notre vie et ce monde meilleurs. Souvent, nous agissons sans réfléchir, par habitude, pour répondre aux attentes d’autrui ou parce que nous croyons que c’est notre devoir. Mais si les fondations de notre être ne sont pas suffisamment solides, alors plus nous agissons, plus nous embrouillons notre entourage.

 

Parfois, nous entreprenons beaucoup, mais en fait nous ne faisons vraiment pas grand-chose. Nombreuses sont les personnes qui travaillent énormément. Il y en a aussi qui ont l’air de méditer souvent, de consacrer de nombreuses heures par jour à la méditation assise, au chant, à des récitations, aux prières, mais qui ne transforment jamais leur colère, leur frustration et leur jalousie. C’est parce que le fondement de tous nos actes est la qualité de notre être. Si nous agissons dans la poursuite d’un but, dans le jugement ou dans le désir de possession, alors tous nos actes - même notre méditation - sont teintés par cet état d’esprit. La qualité de notre présence est l’élément le plus positif que nous puissions offrir au monde.

 

 

14 – SAVOUREZ VOTRE RESPIRATION (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous vous asseyez, la première chose à faire est de prendre conscience de votre respiration. Prendre conscience de sa respiration est la première étape de l’attention à soi. En prenant conscience de votre inspiration et de votre expiration, vous pouvez observer comment votre souffle se déplace dans votre corps. Vous commencez à prendre soin de votre corps et de votre esprit, et à trouver la joie dans le simple fait de respirer. Chaque inspiration peut apporter de la joie ; chaque expiration peut apporter calme et détente. C’est une raison suffisante pour s’asseoir. Nous n’avons pas besoin de devenir plus intelligent ou de nous éveiller pour nous asseoir. Nous pouvons nous asseoir simplement pour apprécier l’assise et la respiration.

 

 

15 – LA JOIE DE LA MÉDITATION (TNH, S’asseoir)

 

Si vous demandez à un enfant : « Pourquoi manges-tu du chocolat ? », celui-ci vous répondra sûrement : « Parce que j’aime ça ». Il n’y a aucun but derrière sa délectation de chocolat. Imaginez que vous gravissiez une colline et que vous vous teniez à son sommet pour regarder le paysage. Peut-être vous sentirez-vous bien, là-haut sur la colline. Aucune raison ne vous pousse à y être. Asseyez-vous pour vous asseoir. Soyez debout pour être debout. Il n’y a aucun but, aucun objectif à atteindre. Faites le parce que cela vous rend heureux.

 

 

16 – UNE CÉLÉBRATION (TNH, S’asseoir)

 

Si vous inspirez et expirez en pleine conscience, vous avez déjà la vision profonde. Tout le monde respire, mais tout le monde n’est pas conscient qu’il respire. Quand vous inspirez en pleine conscience, vous vous rendez compte que vous êtes en vie. Si vous n’étiez pas en vie, vous ne seriez pas en train d’inspirer. Être en vie est le plus grand de tous les miracles, et vous pouvez vous en réjouir. Quand vous inspirez ainsi, votre souffle devient une célébration de la vie.

 

 

 

17 – SUIVRE SON SOUFFLE (TNH, S’asseoir)

 

La pleine conscience est toujours une pleine conscience de quelque chose. Quand nous sommes en pleine conscience, nous sommes attentifs ; mais sur quoi portons-nous notre attention ? La pleine conscience a toujours un objet. Quand nous nous asseyons, nous prenons conscience de notre inspiration et de notre expiration. Suivez votre souffle du début de chaque inspiration jusqu’à la fin de chaque expiration. C’est la pleine conscience de la respiration. Chaque fois que nous pratiquons la respiration consciente, nous goûtons un peu plus à la pleine conscience.

 

 

18 – REGARDER EN PROFONDEUR (TNH, S’asseoir)

 

La méditation assise est une pratique qui nous aide à nous guérir et à nous transformer. Elle nous aide à être parfaitement présents, corps et esprit unis, et à regarder profondément en nous-mêmes ainsi que dans ce qui nous entoure, afin de voir clairement ce qui est vraiment là. En regardant en profondeur, nous faisons la lumière sur les recoins de notre esprit et pénétrons le cœur des choses pour voir leur nature véritable.

 

 

19 – LA MÉDITATION DANS LA VIE QUOTIDIENNE (TNH, S’asseoir)

 

Pour la plupart des gens, le terme méditation renvoie à la méditation assise. Mais il existe de nombreuses formes de méditation. La pleine conscience en est une, et peut être pratiquée n’importe où et quelle que soit la position de notre corps, que nous soyons assis, marchant, debout ou allongés. Chaque fois que nous accomplissons nos activités quotidiennes dans l’attention, nous pratiquons la méditation.

 

 

20 – LA VISION PROFONDE (TNH, S’asseoir)

 

En regardant en profondeur, le pratiquant de méditation acquiert la vision profonde ou la sagesse, prajña. La vision profonde a le pouvoir de nous libérer de nos souffrances et de nos attaches. Au cours de la méditation, les chaînes sont déliées, les blocs de souffrance intérieurs tels que le ressentiment, la peur, la colère, le désespoir et la haine sont transformés, les relations aux êtres humains et à la nature deviennent plus faciles, la liberté et la joie peuvent pénétrer en nous. Nous prenons alors conscience de ce qui est en nous et autour de nous ; nous sommes plus frais et plus vivants au quotidien. Comme nous sommes plus libres et plus heureux, nous cessons de faire souffrir les autres par nos actions et nous sommes capables d’apporter le changement en nous-mêmes, ainsi que d’aider notre entourage à devenir libre.

 

 

21 – POURQUOI S’ASSEOIR ? (TNH, S’asseoir)

 

Quand nous nous asseyons, nous apportons nourriture et joie, à nous-même et aux autres. Chaque fois que nous nous asseyons, faisons-le de sorte que le monde entier en bénéficie. Nous sommes solides. Nous sommes détendus. Nous sommes calmes. Nous sommes heureux de l’assise. Nous nous asseyons comme si nous étions sur une fleur de lotus et non sur un amas de charbons ardents.

 

 

22 - L’INSTANT D’ÉVEIL (TNH, S’asseoir)

 

Siddhartha, l’homme qui devint le Bouddha il y a bien longtemps en Inde, était resté assis un long moment au pied de l’arbre de la Boddhi. On aurait pu croire qu’il restait assis sans rien faire, mais son corps prenait aussi part à son éveil. Siddhartha observait son corps, ses sensations et ses perceptions de très près. Comme il continuait de pratiquer, son pouvoir de pleine conscience et de concentration se renforçait de plus en plus. Un jour, à l’aube, quand l’étoile du matin apparut dans le ciel, il ressentit un sentiment de libération qui dissipa en lui toutes les ténèbres. Ce fut l’instant d’éveil.

 

 

23 – LA PRATIQUE DE LA NON-FORME (TNH, S’asseoir)

 

Il y a des personnes qui sont très drôles quand elles s’assoient : elles essayent de montrer qu’elles sont en train de pratiquer la méditation assise. Quand vous inspirez dans la joie et la pleine conscience, n’essayez pas de vous mettre en avant, comme si vous disiez : « Regardez, je suis en train d’inspirer en pleine conscience. » Ne vous souciez pas de votre apparence extérieure quand vous êtes assis. Pratiquez la pratique de la non-forme. La meilleure façon de transmettre de transmettre l’essence de la pratique est de se centrer sur l’intérieur et non sur la forme.

 

 

24 - JE SUIS CHEZ MOI, JE SUIS ARRIVÉ (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous vous asseyez, faites-le de façon à ressentir que vous êtes chez vous. S’asseoir n’est pas lutter pour arriver quelque part. Quand vous vous asseyez, asseyez-vous de telle sorte que vous soyez arrivé dans l’instant présent. Savourez votre arrivée. Quelle merveille d’être arrivé ! Quelle merveille de vous sentir chez vous, de sentir que votre demeure véritable est dans l’ici et le maintenant ! En vous asseyant ainsi, la joie et la paix deviennent réalité. Vous irradiez cette joie et cette paix, et cela profite à tout votre entourage.

 

 

25 -  LA LIBERTÉ (TNH, S’asseoir)

 

Ancrés dans l’instant présent, nous pouvons être libres des regrets concernant le passé et des peurs à propos de l’avenir. Le bonheur est impossible sans liberté. En revenant à l’instant présent, nous nous libérons de nos soucis, de nos peurs, de nos regrets, de nos projets et de notre affairement.

 

 

26 - OÙ QUE VOUS SOYEZ, PRATIQUEZ (TNH, S’asseoir)

 

Disposer d’un lieu paisible où s’asseoir, à la maison ou au travail, est vraiment merveilleux. Mais vous pouvez pratiquer l’assise en pleine conscience où que vous soyez. Si vous prenez le train ou le bus pour vous rendre au travail, voilà deux endroits parfaits pour pratiquer l’assise. Plutôt que de penser à vos projets, à vos collègues où à votre liste de tâches, vous pouvez apprécier la pratique de l’inspiration et de l’expiration pour relâcher les tensions de votre corps et offrir à votre esprit une pause dans le flot de vos pensées. Vous pouvez transformer le bus ou le train en salle de méditation. Faites bon usage de votre temps, où que vous soyez, pour vous nourrir et vous guérir.

 

 

27 - ÊTRE ASSIS CONVENABLEMENT (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous vous asseyez, gardez votre colonne vertébrale bien droite, tout en permettant à votre corps d’être détendu. Quand votre posture assise est détendue et stable, vous pouvez rester assis confortablement pendant un long moment. Une posture stable calme le corps et l’esprit. En nous asseyant sans bouger, nous minimisons les actions du corps, de la parole et de l’esprit afin de ne pas être entraînés ça et là par des pensées ou des sensations dans lesquelles nous risquerions de nous noyer. Nous devenons ainsi plus solides.

 

 

28 - SOUS L’ARBRE DE L’ÉVEIL (TNH, S’asseoir)

 

Un gatha est un court poème traditionnel que vous pouvez réciter pendant votre méditation. Vous pouvez en inventer ou réciter ceux que vous avez appris. En voici un :

Assis ici sous l’arbre de l’éveil,

Mon corps est stable,

Ma pleine conscience inébranlable.

 

 

29 - HISTOIRE : S’asseoir en prison (TNH, S’asseoir)

 

Une de mes élèves vietnamiennes avait étudié la littérature anglaise à l’université d’Indiana avant de rentrer au Vietnam, où elle fut ordonnée moniale. En tant que moniale, elle essayait de soulager la souffrance des personnes dans leur quotidien, ce qui a fait peur au régime en place. Lorsqu’elle fut arrêtée par la police et emprisonnée pour ses actions, elle se mit à pratiquer la méditation assise dans sa cellule. C’était difficile, parce que les gardiens considéraient sa pratique comme un acte de provocation. Ils croyaient qu’elle les défiait en s’asseyant paisiblement. Elle devait attendre la nuit, une fois les lumières éteintes, pour pouvoir s’asseoir comme une personne libre. Les gens qui l’avaient emprisonnée essayaient de la contrôler. Il lui fallait pratiquer pour ne pas perdre la tête ; s’asseoir ainsi lui permettait d’avoir de l’espace dans son cœur.

Elle enseigna aussi aux autres détenus comment s’asseoir et respirer de façon à souffrir moins. Vue de l’extérieur, elle était emprisonnée, mais en fait elle était complètement libre.

Si vous pouvez vous asseoir ainsi, les murs disparaîtront. Vous serez en contact avec l’univers tout entier. Vous aurez plus de liberté que ceux qui sont dehors mais qui s’emprisonnent dans leur agitation et leur colère. Beaucoup de choses peuvent nous être volées, mais notre détermination et notre pratique ne peuvent pas l’être.

 

 

30 – DÉTENTE (TNH, S’asseoir)

 

Asseyez-vous de telle sorte que vous vous sentiez vraiment détendu. Détendez tous les muscles de votre corps, y compris ceux du visage. Le meilleur des moyens de détendre les muscles du visage est de sourire légèrement pendant l’inspiration et l’expiration. Ne faites pas de gros efforts, ne luttez pas, ne vous battez pas contre vous-même quand vous êtes assis. Lâchez prise de tout. Cela vous évitera d’avoir mal au dos, aux épaules ou à la tête. Si vous pouvez trouver un coussin bien adapté à votre corps, vous pourrez rester assis longtemps sans être fatigué.

 

 

31 – JUSTE S’ASSEOIR (TNH, S’asseoir)

 

Parfois, des personnes disent qu’elles ne savent pas quoi faire pendant l’assise. Juste s’asseoir : telle est la recommandation de l’école de méditation zen sôto et de notre tradition. Cela signifie que vous devriez vous asseoir sans attendre de miracle, pas même celui de l’éveil. Si vous vous asseyez en étant dans l’attente, vous n’êtes pas dans l’instant présent. L’instant présent comprend la totalité de la vie.

 

 

32 - LÂCHEZ PRISE (TNH, S’asseoir)

 

Asseyez-vous de telle sorte que vous vous sentiez léger, détendu, heureux et libre. Beaucoup d’entre nous ont tant de soucis et de projets qui pèsent lourdement sur leurs épaules. Nous portons nos peines du passé et notre colère comme des valises qui rendent notre vie pesante.

La méditation assise est un moyen de pratiquer le lâcher-prise quant à tout ce que nous portons inutilement. Ces choses-là ne sont rien d’autre que des obstacles à notre bonheur. La légèreté dans l’assise et la légèreté dans la respiration nourrissent le corps et l’esprit.

Quand nous sommes calmes, nous pouvons regarder une émotion difficile en profondeur pour en voir les racines et mieux la comprendre. D’abord, nous nous nourrissons de la joie de la méditation, en calmant notre souffle, notre corps et nos pensées. Cela nous apporte un certain apaisement et nous donne une fondation plus solide pour embrasser et regarder profondément nos difficultés.

Enfin, nous pouvons examiner notre émotion pour savoir si elle est fondée sur un évènement présent ou sur un évènement passé auquel nous sommes encore attachés. Si cela vient du passé, nous pouvons commencer à lâcher prise, pour mieux voir et vivre vraiment l’instant présent. Ainsi nous pouvons transformer cette émotion difficile et obtenir la guérison dont nous avons besoin.

 

 

33 -  SOURIRE (TNH, S’asseoir)

 

Pendant l’assise, songez à arborer un léger sourire. Ce sourire doit être naturel, ni grimace ni sourire forcé. Le sourire détend tous les muscles faciaux. Quand vous souriez à votre corps tout entier, c’est comme si vous preniez un bain dans une rivière d’eau douce et fraîche.

 

 

34 - LE BONHEUR (TNH, S’asseoir)

 

Quand nous nous détendons et que nous calmons notre corps pendant l’inspiration et l’expiration, nous pouvons déjà ressentir la joie et le bonheur. C’est la joie d’être en vie, de pouvoir nourrir le corps en même temps que l’esprit. S’asseoir tout en sachant que nous n’avons rien d’autre à faire qu’inspirer et expirer en conscience est un grand bonheur. Nombreux sont ceux qui s’agitent comme les puces dans leur vie surchargée sans jamais avoir la chance de goûter à cette joie. Ne vous inquiétez pas si vous n’avez pas beaucoup d’heures à consacrer à l’assise. Quelques instants d’assise et de respiration consciente peuvent déjà vous apporter un grand bonheur.

 

 

35 - UN COIN DE RESPIRATION (TNH, S’asseoir)

 

Chaque fois que vous vous asseyez, que ce soit au travail, au pied d’un arbre ou sur un coussin de méditation à la maison, savourez cette assise. Ce faisant, vous ne considèrerez pas l’assise comme une pratique difficile. Elle est très agréable. Réservez une pièce, un petit coin ou juste un coussin que vous utiliserez uniquement pour vous asseoir. Quand vous arriverez en ce lieu, vous ressentirez immédiatement cette sensation de joie et de détente de l’assise. Que vous vous asseyiez seul ou en compagnie de quelques amis, vous pourrez offrir votre présence authentique et véritable.

 

 

36 - S’ASSEOIR AVEC LA CLOCHE (TNH, S’asseoir)

 

Le son de la cloche est un merveilleux moyen de commencer la méditation assise. Le son de la cloche est la voix de votre véritable soi, vous appelant à revenir à l’instant présent. Son beau son nous rappelle que notre demeure véritable est dans l’instant présent. Il soutient notre pratique de méditation. Restez centré sur votre respiration pendant l’écoute de la cloche.

 

 

37 - INVITER LA CLOCHE (TNH, S’asseoir)

 

Plutôt que de frapper la cloche, je préfère inviter la cloche à sonner. Inspirez et expirez trois fois, puis réveillez la cloche en la touchant avec l’inviteur, que vous maintenez contre elle, produisant ainsi un demi-son. Ensuite, inspirez et expirez une fois avant d’inviter la cloche à offrir un son entier. Si vous n’avez pas de cloche, vous pouvez télécharger l’enregistrement d’un son de cloche sur votre téléphone ou sur votre ordinateur.

 

 

38 - ÉCOUTER LA CLOCHE (TNH, S’asseoir)

 

Quand nous nous asseyons pour écouter la cloche, nous pouvons permettre à toutes les cellules de notre corps d’en écouter le son. L’esprit est aussi composé de cellules, en quelque sorte : ce sont nos pensées, nos sensations et nos perceptions, ainsi que nos idées sur les phénomènes et sur ce qu’ils devraient être.

Toutes les formations mentales existent dans la conscience profonde sous forme de graines. Quand une graine, par exemple la graine de la colère, est stimulée, elle se manifeste dans la conscience mentale et est appelée alors une formation mentale. Nous pouvons permettre aux formations mentales qui se manifestent en nous d’écouter la cloche, qu’il s’agisse du souci, de la colère, de la peur ou de l’attachement.

Tout comme une fleur est composée d’éléments non-fleur, nous sommes composés d’éléments non-nous. Nous sommes faits d’ancêtres, de culture, de nourriture, d’air et d’eau. Nous sommes composés d’un corps, de sensations, de perceptions, de formations mentales et de conscience. Nous invitons donc chacun de ces composants à écouter la cloche. Cette façon d’écouter apporte la paix dans chaque cellule du corps et de l’esprit.

 

 

39 – ACCOMPAGNER LE SOUFFLE (TNH, S’asseoir)

 

Si vous avez une cloche à la maison, n’importe qui peut l’inviter, à n’importe quel moment, pour que chaque personne revienne à elle-même. Chaque fois que vous entendez la cloche, arrêtez de parler, d’agir et de penser. Concentrez-vous sur le son de la cloche et sur votre souffle pour revenir à votre demeure intérieure, pour revenir dans l’instant présent, dans l’ici et le maintenant. Vous apprenez l’art d’être en vie, d’être présent. Être en vie signifie être dans l’ici et le maintenant, pour pouvoir être en contact avec les merveilles de la vie qui sont en nous et autour de nous. La pratique est simple. Chaque fois que vous entendez la cloche, c’est comme si quelqu’un vous appelait en disant : « Reviens à la maison, mon enfant, ne cours plus. Reviens à la maison, en toi-même. Reviens à la vie. »

 

 

40 – CRÉÉER UNE BONNE HABITUDE (TNH, S’asseoir)

 

Si vous pratiquez l’assise régulièrement, cela deviendra une habitude. Vous n’essayerez plus d’arriver où que ce soit. Il n’y a nulle part où aller, à l’exception de l’instant présent. Même le Bouddha continuait de pratiquer l’assise tous les jours, après son éveil.

 

 

41 – ÊTRE CONSCIENT DE L’ÉNERGIE D’HABITUDE (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous vous asseyez, vous pouvez sentir une force qui vous pousse à vous lever pour faire autre chose. C’est une énergie qui est en chacun d’entre nous, et que l’on appelle énergie d’habitude : une énergie alimentée par un ancien schéma comportemental, un évènement passé ou une habitude. Elle n’est fondée ni sur nos besoins réels ni sur notre véritable situation présente.

L’énergie d’habitude nous pousse toujours. Nous avons tendance à croire que le bonheur n’est pas possible dans l’ici et le maintenant, que nous devons toujours partir à sa recherche, en nous tournant vers d’autres lieux ou vers l’avenir. C’est pourquoi nous ne cessons de courir. Nos parents aussi couraient. Ils nous ont transmis leur habitude de courir, qu’ils avaient eux-mêmes reçue de leurs ancêtres. C’est une habitude tenace. Nous croyons au plus profond de nous que nous pourrons avoir davantage de conditions de connaître le bonheur à l’avenir, et que la vraie vie est ailleurs.

C’est à cause de notre énergie d’habitude que l’instant présent nous semble ennuyeux.

Cette énergie est puissante. Si nous n’en sommes pas conscients, elle peut être plus forte que nous. Quand nous nous asseyons et invitons le son de la cloche, cela nous rappelle de lâcher prise de cette énergie d’habitude et de revenir en notre demeure.

 

 

42 – HISTOIRE : Dans un bus en Inde (TNH, S’asseoir)

 

Il y a quelques années, je me rendis en Inde pour offrir des retraites à des intouchables. Leur caste est considérée comme la plus basse de toute la société indienne, et ils sont victimes de discrimination depuis des milliers d’années. Beaucoup d’entre eux ont adopté le bouddhisme parce qu’il n’y a pas de castes dans la pratique bouddhique.

Un intouchable de la Société bouddhique aidait à organiser notre voyage. Il avait une famille, un appartement à Delhi et une vie confortable, mais il portait encore en lui l’énergie d’habitude de cette caste et de la discrimination dont il avait été victime.

J’étais assis à son côté dans le bus, contemplant les paysages de la campagne indienne par la fenêtre, quand je me retournai vers lui. Je vis alors qu’il était très tendu. Contrairement à moi, qui appréciais ce voyage en bus, il n’y prenait aucun plaisir.

Je lui dis : « cher ami, je sais que vous avez vraiment envie de rendre ma visite agréable et de me rendre heureux. Je me sens très bien et je suis heureux en ce moment, alors asseyez-vous confortablement et détendez-vous s’il vous plaît. Ne vous faites pas de souci. » Il répondit : « D’accord », s’adossa à son siège et se détendit, pendant que je regardais à nouveau par la fenêtre pour contempler les paysages.

Mais quand je tournai à nouveau la tête, quelques minutes plus tard, je vis qu’il était aussi crispé qu’auparavant, à cause de tous ses soucis, de toutes ces émotions et de cette tendance à lutter sans cesse qui lui avaient été légués par de nombreuses générations d’ancêtres.

S’arrêter simplement et reconnaître de vieilles énergies d’habitude, ce n’est pas facile. Nous avons tous besoin d’un ami qui nous aide à nous en souvenir de temps en temps. Si personne n’est à notre côté, le son de cloche peut faire office d’ami, nous rappelant de reconnaître nos vieilles énergies d’habitude et de leur sourire. Ainsi, nous pouvons nous en libérer.

 

 

43 – VOIR CLAIREMENT (TNH, S’asseoir)

 

La première chose à faire quand vous vous asseyez est de porter votre attention à votre inspiration et à votre expiration. Focalisez complètement votre attention sur le souffle. Si vous pratiquez sincèrement, votre souffle deviendra paisible. Cette respiration sereine apaisera à la fois votre corps et votre esprit. Tel est le but premier de la méditation assise : nous aider à nous calmer. Une fois que nous sommes calmes, nous pouvons voir avec clarté. Et quand notre vision n’est plus trouble, nous avons une meilleure compréhension de la réalité et, grâce à elle, nous ressentons de la compassion pour nous-même et pour les autres. C’est alors que le bonheur véritable devient possible.

 

 

44 – LES CADEAUX DE LA PRATIQUE (TNH, S’asseoir)

 

L’assise et la respiration consciente apportent quatre éléments importants dans notre vie : la paix, la clarté, la compassion et le courage. Quand nous avons l’esprit paisible et clair, cela nous inspire à avoir plus de compassion. La compassion apporte le courage et le courage engendre le bonheur véritable. Quand vous avez une grande compassion en vous, vous êtes capable d’agir courageusement. Vous avez assez de courage pour regarder profondément vos vieilles habitudes, pour reconnaître vos peurs et pour prendre des décisions qui peuvent couper court à l’avidité et à la colère. Si vous n’avez pas assez de compassion pour vous-même et pour les autres, vous n’aurez pas le courage de rompre les liens avec les afflictions qui vous font souffrir.

 

 

45 – RECONNAÎTRE LE CORPS (TNH, S’asseoir)

 

Quand notre inspiration et notre expiration deviennent paisibles et agréables, notre corps commence à en recevoir les fruits. Beaucoup de personnes oublient, dans leur quotidien, qu’elles ont un corps. Notre corps renferme souvent du stress, des douleurs et de la souffrance. Parfois, nous ignorons notre corps jusqu’à ce que les douleurs deviennent trop importantes. Si nous respirons paisiblement, la paix de notre souffle se diffusera dans le corps. En nous asseyant et en respirant en pleine conscience, nous ramenons l’esprit au corps et nous commençons à reconnaître sa présence ainsi qu’à relâcher les tensions qui s’y sont accumulées.

 

 

46 – S’ASSEOIR EST UNE PRATIQUE ET UN LUXE (TNH, S’asseoir)

 

S’asseoir est une pratique. D’habitude, nous nous asseyons pour travailler sur l’ordinateur, pour assister à des réunions ou pour rêvasser devant un écran. Nous devons à présent pratiquer l’assise simplement pour être avec nous-même, sans distraction. A notre époque, dans notre civilisation, s’asseoir sans rien faire est considéré soit comme un luxe soit comme une perte de temps. Mais l’assise peut procurer le calme et la joie les plus porteurs qui soient et nous pouvons tous nous offrir du temps pour nous asseoir. Quelle merveille d’être assis sans rien  faire !

 

 

47 – L’ESSENTIEL (TNH, S’asseoir)

 

L’essentiel est de s’entraîner à s’asseoir calmement et en pleine conscience. Plus vous vous entraînez et plus vous pourrez atteindre les couches les plus profondes de vos pensées et de vos ressentis. Vous vous dites peut-être : « Je m’ennuie ! », « C’est stupide ! » ou « J’ai autre chose à faire, maintenant ». Il se peut qu’il y ait des habitudes bien ancrées et de vieilles histoires qui créent ces pensées et ces sentiments. Qu’est-ce qui vous empêche de vivre l’instant présent ? Continuez de respirer. Restez assis. Telle est la pratique.

 

 

48 – NOMMER LES SENSATIONS (TNH, S’asseoir)

 

En chacun de nous coule une rivière de sensations : des sensations agréables, des sensations désagréables et des sensations neutres. Elles apparaissent les unes après les autres, telles les gouttes d’une rivière. Quand nous sommes assis, la rivière de sensations coule à travers nous et nous pouvons être tentés de nous laisser emporter par une sensation forte. Asseyons-nous plutôt sur la berge pour observer les sensations qui nous traversent. Nous pouvons les nommer : « Voici une sensation agréable », « Voici une sensation désagréable ». Nous pouvons faire de même avec nos formations mentales, telles la colère et la peur. Les nommer peut être un premier pas pour prendre de la distance par rapport à nos sensations : une sensation n’est rien d’autre qu’une sensation, et elle est impermanente. Elle se manifeste, mais elle finit par s’en aller.

 

 

49 – RÉSISTER A LA TEMPÊTE DES ÉMOTIONS FORTES (TNH, S’asseoir)

 

Une émotion forte est comme une tempête et elle peut créer beaucoup de dégâts. Nous avons besoin d’apprendre à nous protéger et à créer un environnement sûr, dans lequel nous pourrons résister à la tempête. Notre pratique est de maintenir notre corps et notre esprit en sécurité lors d’une tempête. Après chaque tempête, nous devenons plus forts, plus solides, et nous avons moins peur.

Nous pouvons apprendre à prendre soin des sensations douloureuses et des émotions fortes qui émergent des profondeurs de notre conscience. Nous sommes plus que nos émotions. Nous pouvons reconnaître ce qui est là : « En inspirant, je sais qu’il ne s’agit que d’une émotion. Je ne suis pas que des émotions. Je suis plus que des émotions. » C’est une vision profonde fondamentale. Les émotions se manifesteront, resteront en surface pendant un certain temps, puis s’en iront. Pourquoi mourir à cause d’une seule émotion ? Après quelques minutes de pratique, la tempête se calmera et vous pourrez voir avec quelle facilité vous y avez survécu. Commencez à pratiquer avant le début de la tempête, sinon il se peut que vous oubliiez de pratiquer lorsqu’elle surviendra, et vous risqueriez de vous laisser emporter par elle. Voilà pourquoi il est important d’avoir une pratique quotidienne.

 

 

50 – LA RESPIRATION ABDOMINALE (TNH, S’asseoir)

 

Chaque fois qu’une tempête éclate, asseyez-vous calmement et revenez à votre respiration ainsi qu’à votre corps. Détournez votre attention de tout ce que vous croyez être à l’origine de votre souffrance et focalisez-vous sur votre souffle. Dans la tempête, la respiration en pleine conscience est votre ancre.

Ne maintenez pas votre attention au niveau de la tête, mais faites-la descendre jusqu’à votre abdomen afin de ne plus être ni dans la réflexion ni dans l’imagination. Contentez-vous de suivre votre respiration de près. Rappelez-vous ceci : « J’ai traversé de nombreuses tempêtes. Chaque tempête finit par s’apaiser : aucune ne dure jamais. Cet état d’esprit passera ».

 

Quand nous regardons la cime d’un arbre secoué par une tempête, nous avons l’impression que l’arbre pourrait tomber à tout moment. Mais si nous regardons son tronc, nous voyons qu’il est très solide et nous savons qu’il restera debout.

Votre abdomen peut être comparé au tronc de l’arbre. Pratiquez la respiration en focalisant votre esprit uniquement sur votre souffle au niveau de votre nombril, et laissez simplement vos émotions vous traverser.

 

 

51 – LES SENSATIONS NEUTRES (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous vous asseyez et respirez en conscience, vous vous éveillez à toutes les émotions qui étaient restées ignorées tant que vous étiez plongé dans vos occupations. Vous prenez conscience non seulement de vos peines et de vos joies, mais aussi de vos sensations neutres. Une sensation neutre n’est ni agréable ni désagréable. Avec notre conscience, nous pouvons transformer une sensation neutre, telle que celle de l’absence de douleur d’une partie de notre corps, en sensation agréable.

Quand vous avez mal aux dents, la sensation que vous éprouvez est très désagréable. Quand vous n’avez pas mal aux dents, vous avez en général une sensation neutre ; vous n’êtes pas conscient de votre non-mal de dents. Mais si vous vous rendez compte que vous n’avez pas mal aux dents, ce qui était une sensation neutre devient alors une sensation de paix et de joie. Vous êtes si heureux de n’avoir pas mal aux dents en cet instant ! En transformant des sensations neutres en sensations joyeuses, nous nourrissons notre bonheur.

 

 

52 – REGARDER EN PROFONDEUR (TNH, S’asseoir)

 

La méditation assise a deux aspects. Le premier est l’arrêt, ce qui peut être en soi la source d’un grand bonheur. Le second est le regard profond. Dans la méditation silencieuse, vous pouvez calmer votre corps et votre esprit. Vous savez que rien ne perturbera votre état de légèreté, de paix et de joie. Mais si vous vous contentez de cela, vous ne pourrez avancer loin da le travail de transformation des profondeurs de votre conscience. Il y a des personnes qui méditent dans le seul but d’oublier les problèmes et les complications de la vie. Elles sont comme des lapins tapis sous une haie pour échapper à un chasseur potentiel, ou comme des gens qui prennent refuge dans une cave pour éviter les bombes.

 

 

53 – EMMENER NOTRE ASSISE AVEC NOUS DANS CHAQUE ACTION (TNH, S’asseoir)

 

Si vous commencez à sentir la sécurité et la protection qui émanent de l’assise en méditation, peut-être serez-voue réticent à quitter cet état. Mais nous ne pouvons rester assis à jamais. Cependant, nous pouvons maintenir cet état de conscience dans chaque action, dans notre façon de marcher, de parler et de travailler. Ainsi, nous nous engageons pleinement dans la vie et nous pouvons apporter la joie au sein de nos relations et dans le monde.

 

 

54 – EMBRASSER LE MONDE ENTIER (TNH, S’asseoir)

 

Où que nous soyons, quel que soit le moment où nous nous asseyons, il y a toujours un ciel d’étoiles au-dessus de nous. Nous sommes assis sur une planète, une très belle planète, qui tourne dans la voie lactée. Quand nous nous asseyons en pleine conscience, nous pouvons embrasser le monde entier, du passé jusqu’à l’avenir. Nous asseyant ainsi, le bonheur que nous ressentons est immense.

 

 

55 – SOYEZ PRÉSENT LÀ OÙ VOUS ÊTES (TNH, S’asseoir)

 

Quand nous sommes capables d’être en paix et dans la joie pendant l’assise, nous pouvons nous asseoir n’importe où. Nous pouvons pratiquer l’assise à l’aéroport. Nous pouvons pratiquer l’assise à la gare. Nous pouvons pratiquer l’assise sur la berge d’une rivière. Nous pouvons pratiquer l’assise en prison. Si tout le monde sur cette planète pouvait s’asseoir ainsi, il y aurait plus de paix, de joie et de bonheur en ce monde.

Quand nous nous asseyons, nous sommes vraiment là dans l’instant présent ; nous revenons en notre demeure, nous sommes arrivés. Nous sommes présents en cet instant et en ce lieu ; nous ne sommes pas emportés par le passé, par l’avenir, ou par la colère et la jalousie du présent. Quand nous nous asseyons ainsi, nous nous asseyons comme une personne libre.

 

 

56 – UNE FLEUR ENTRE DEUX ROCHERS (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous vous asseyez seul dans le calme, vous offrez de la beauté autour de vous, même si personne ne le voit. Quand une petite fleur apparaît dans une fissure entre deux rochers, c’est magnifique. Il se peut que personne ne la voie jamais, mais ce n’est pas grave.

 

 

57 – L’ASSISE ET LE MÉNAGE (TNH, S’asseoir)

 

Notre façon de nous asseoir peut être transposée à toute action de notre vie quotidienne. Par exemple, quand nous lavons le sol de la maison, nous passons la serpillère juste pour la passer, et nous apprécions ce travail. Nous sommes heureux. Le bonheur et la satisfaction que nous ressentons dans la méditation assise peuvent illuminer notre quotidien. Oui, nous pouvons être heureux en passant la serpillère.

 

 

58 – NOUS RESSOURCER (TNH, S’asseoir)

 

Dans la vie quotidienne, nous nous perdons parfois dans nos pensées, dans nos soucis et dans nos projets divers et variés. Nous asseoir, c’est nous restaurer, c’est devenir pleinement présent et pleinement vivant dans l’ici et le maintenant. En suivant votre respiration, en calmant votre corps et votre esprit, vous pouvez facilement et rapidement être présent. Cela nous prend cinq à dix secondes pour nous restaurer pleinement et pour générer notre présence véritable dans l’ici et le maintenant. Nous nous offrons cette qualité d’être et nous l’offrons à notre entourage et au monde.

 

 

59 – UNE NOURRITURE SPIRITUELLE (TNH, S’asseoir)

 

L’assise n’est pas une tâche ou une obligation. Elle peut au contraire faire partie intégrante de notre nourriture quotidienne, au même titre que les repas, et être considérée comme une sorte de nourriture spirituelle. Quand nous nous asseyons, nous produisons l’énergie de pleine conscience et une sensation de bien-être qui nourrit notre joie. Essayez de pratiquer régulièrement la méditation assise. Ne vous privez pas et ne privez pas le monde de ce type de nourriture. Quand nous pouvons voir que notre pratique est une nourriture pour nous-même et pour le monde, cela nous apporte de la joie et le sentiment d’être utiles à la vie.

 

 

60 – COMPTER NOS RESPIRATIONS (TNH, S’asseoir)

 

Quand nous commençons à apprendre la pratique de la méditation assise, cela peut nous aider de compter nos respirations. Comptez un pour la première inspire et la première expire. Comptez deux pour la deuxième, et ainsi de suite. Si votre esprit se met à errer et que vous perdiez le compte, revenez à zéro et recommencez. Cet exercice aide à développer la concentration. Vous croyez peut-être qu’il est facile de compter jusqu’à dix, mais compter jusqu’à dix tout en respirant en pleine conscience demande une grande concentration.

 

 

61 – UTILISER UNE HORLOGE (TNH, S’asseoir)

 

Si vous avez une horloge dont on entend le tic-tac, essayez d’accorder votre respiration à son rythme. Cela peut vous aider à arrêter de penser et à vous concentrer plutôt sur votre souffle.

 

62 – UN CARNET POUR L’ASSISE (TNH, S’asseoir)

 

Il peut être utile d’avoir un carnet pour prendre des notes pendant ou après la méditation. Si vous vous asseyez toujours à la même place, vous pouvez laisser votre carnet à cet endroit. Si vous vous asseyez en des lieux différents, gardez alors votre carnet sur vous, ou dans votre sac. Vous pouvez écrire les pensées qui vous viennent à l’esprit, les visions profondes qui surgissent. Vous pouvez aussi dessiner. Écrire après l’assise, quand votre esprit est clair, peut être très gratifiant. Nul besoin de vous relire tout de suite : vous pouvez laisser vos notes de côté pendant quelque temps, afin de continuer à méditer sans juger ce qui vient à votre esprit.

 

 

63 – NOUS SOMMES UN COURANT (TNH, S’asseoir)

 

Même quand vous croyez être seul, vos ancêtres sont avec vous. Vos parents, vos grands-parents et vos arrière grands-parents, que vous les connaissiez ou non, sont là, à l’intérieur de vous.

Prenez conscience de leur présence et invitez-les à respirer avec vous : « Cher papa, voici mes poumons, et mes poumons sont aussi les tiens. Je sais que tu es dans chaque cellule de mon corps. »

En inspirant, vous pouvez dire : « Chère maman, je t’invite à inspirer et à expirer avec moi. »

Dans toutes les cellules de votre corps, vos ancêtres sont présents. Vous pouvez inviter tous vos ancêtres à savourer l’inspiration et l’expiration en votre compagnie.

 

Vous n’êtes pas un être isolé. Vous êtes constitué d’ancêtres. Quand vous expirez calmement, tous vos ancêtres expirent calmement en vous. Lorsqu’ils étaient en vie, peut-être n’ont-ils pas eu la chance de s’asseoir en pleine conscience et de respirer paisiblement. Mais à présent, en vous, ils ont cette chance-là. Il n’y a pas de soi séparé. Nous sommes un courant. Nous sommes une rivière. Nous sommes une continuation.

 

 

64 – NOUS ASSEOIR AVEC NOS ANCÊTRES SPIRITUELS (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous êtes assis, vous êtes avec vos ancêtres génétiques, mais également avec vos ancêtres spirituels. Vos ancêtres spirituels font aussi partie de vous. Vous pouvez inviter ceux qui vous inspirent ; vous pouvez inviter le Bouddha, Moïse, Jésus et Mahomet à inspirer avec vous et à savourer cette respiration consciente. Eux aussi sont présents dans chacune de nos cellules.

 

 

65 – NOUS ASSEOIR ENSEMBLE (TNH, S’asseoir)

 

Il est merveilleux de s’asseoir seul, mais s’asseoir avec un ami rend la méditation plus facile. Il y a un proverbe vietnamien qui dit : » Quand vous mangez du riz, il vous faut de la soupe ». Quand vous pratiquez la pleine conscience, vous avez besoin d’amis. Quand nous nous asseyons ensemble, nous créons une énergie collective de pleine conscience qui est très puissante. Quand nous nous asseyons avec d’autres personnes, nous profitons de la qualité de leur présence ainsi que de leur pratique. Nous n’avons pas besoin de dire grand-chose, mais nous devenons un organisme et, ensemble, nous générons des visions profondes. Quand nous nous asseyons ensemble, chacun de nous contribue à la qualité du collectif. Cette énergie collective est plus puissante que notre énergie individuelle. En nous asseyant ensemble, c’est comme si nous permettions à l’eau de la rivière d’être embrassée par l’océan. Quand nous entendons ensemble le son de la cloche, nous revenons tous à notre respiration, créant une énergie collective de pleine conscience. L’énergie collective est d’un grand soutien et d’une grande efficacité pour accéder à des visions profondes et pour transformer les difficultés. En tant que pratiquants, nous pouvons tirer profit de cette énergie en l’utilisant pour embrasser notre douleur et notre souffrance. Vous pouvez dire en vous-même : « Chers frères et chères sœurs de la Sangha, voici ma souffrance. S’il vous plaît, mes frères et mes sœurs, aidez-moi à embrasser cette souffrance. »

 

 

66 – UN VOL D’OISEAUX (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous pratiquez l’assise avec d’autres personnes, vous n’avez absolument rien à faire. La pratique fondamentale est d’être là, de suivre votre respiration et de ressentir la joie d’être ensemble. Imaginez un vol d’oiseaux dans le ciel. Chaque oiseau a sa position et chacun contribue à la formation tout entière. Ils volent ensemble avec tant de grâce. Comme chaque oiseau fait partie de cette formation plus large, aucun d’eux n’a besoin de faire beaucoup d’efforts. Ils profitent de l’énergie collective et n’ont pas besoin de travailler dur. C’est un plaisir de voler ensemble dans le ciel. Quand nous nous asseyons ensemble, nous nous soutenons mutuellement. Nous générons chacun une présence véritable, que nous offrons à ceux qui nous entourent.

 

 

67 – NOUS ENTRAIDER (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous êtes assis avec d’autres personnes, vous prenez soin de vous-même et vous prenez soin d’elles. De même, si vous voyez quelqu’un qui est assis dans la solidité et le calme, cela peut vous aider. Une telle personne a une influence sur tout son environnement. Quand je vois quelqu’un assis de la sorte, je veux m’asseoir comme lui. Je veux offrir ma présence véritable. La qualité de ma présence peut aider la communauté. L’énergie collective nous pénètre tous. Tout le monde offre et tout le monde reçoit en même temps.

 

 

68 – AIDER UN AMI (TNH, S’asseoir)

 

Peut-être y a-t-il une personne, assise avec vous, qui porte en elle un gros bloc de peur ou de désespoir, mais qui ne dit rien. Elle essaie de le prendre dans ses bras pendant l’assise. Si vous êtes assis à ses côtés, dans la présence et la solidité, vous l’aidez déjà. Votre présence lui dit : « Ne t’inquiète pas, je suis là, avec toi. Je vais t’aider à embrasser et à bercer cette peur et ce désespoir qui sont en toi. » Seul, il est difficile de porter en soi beaucoup de douleur. Mais avec l’énergie collective, cela devient possible.

 

 

69 – UN JARDINIER QUI REVIENT À SON JARDIN (TNH, S’asseoir)

 

Quand vous pratiquez l’assise, vous êtes comme un jardinier qui revient à son jardin pour s’en occuper. Les plantes et les animaux du jardin profitent du retour du jardinier. Ils sont si contents qu’il soit de nouveau là. Quand vous vous asseyez, vous revenez en vous-même, vous revenez à votre corps, à vos sensations, à vos émotions et à vos perceptions afin de vous en occuper. C’est une bonne nouvelle.

 

 

70 – MÉDITATIONS GUIDÉES (TNH, S’asseoir)

 

Les méditations guidées ne sont pas une nouveauté. Elles étaient pratiquées au temps du bouddha, il y a de cela plus de 2.500 ans. Même si vois appréciez l’assise en silence, la méditation guidée peut être bénéfique. Une méditation guidée est une occasion de regarder profondément dans l’esprit, d’y semer de bonnes graines, de les renforcer et de les cultiver afin qu’elles deviennent des outils de transformation de notre souffrance intérieure. Une méditation guidée peut aussi nous aider à faire face à la souffrance que nous avons évitée. En la voyant plus clairement, nous pouvons comprendre ses racines profondes et nous libérer de ses attaches.

 

 

71 – MÉDITATION GUIDÉE (TNH, S’asseoir)

 

Moment présent,

moment merveilleux

 

Pendant l’assise, vous pouvez essayer ces méditations qui ont pour but d’apporter de la joie et du calme à votre corps. Chaque petite strophe est appelée un poème de pratique ou gatha. La première fois, lisez chaque vers en entier, silencieusement. La deuxième fois, vous pouvez simplement utiliser les mots clés qui sont écrits à la suite. Dites silencieusement un mot en inspirant et un mot en expirant. Vous pouvez rester avec ces mots le temps de quelques inspirations et expirations avant de poursuivre.

En inspirant, portez toute votre attention à votre inspiration. Où que soit le souffle dans votre corps, ressentez le calme qu’il apporte. Sentez comme le souffle rafraîchit les organes internes de votre corps, ressentez le calme qu’il apporte. Sentez comme le souffle rafraîchit les organes internes du corps, exactement comme lorsque vous buvez un verre d’eau fraîche au cours d’une chaude journée. En expirant, souriez et détendez tous les muscles du visage ; votre système nerveux se détendra également.

Ces méditations guidées sont des phares qui nous éclairent pour revenir à l’instant présent. Elles sont courtes, et elles peuvent être pratiquées n’importe où : dans la cuisine, au bord d’une rivière, dans un parc, que nous soyons debout, marchant, allongés ou assis, et même quand nous travaillons. Chaque phrase décrit comment le souffle s’accorde à ce qui est suggéré.

 

  1. J’inspire, je sais que j’inspire.

J’expire, je sais que j’expire.

J’inspire / j’expire

 

  1. J’inspire, ma respiration devient plus profonde.

J’expire, ma respiration devient plus douce.

Plus profonde / Plus douce

 

  1. J’inspire, je me sens calme.

J’expire, je me détends.

Calme / Détente

 

  1. Quand j’inspire, je souris.

Quand j’expire, je suis libre.

Sourire / Libre

 

  1. Conscient de mon corps, j’inspire.

Détendant mon corps, j’expire.

Conscient du corps / Détendre le corps

 

  1. Calmant mon corps, j’inspire.

Prenant soin de mon corps, j’expire.

Calmer le corps / Prendre soin du corps

 

  1. Souriant à mon corps, j’inspire.

Relâchant les tensions de mon corps, j’expire.

Sourire au corps / Relâcher les tensions

 

  1. J’inspire, je m’établis dans le moment présent.

J’expire, je sais que c’est un moment merveilleux.

Moment présent / Moment merveilleux

 

 

72 – MÉDITATION GUIDÉE (TNH, S’asseoir)

 

S’asseoir avec le Bouddha

 

Quand vous vous assoyez seul, vous pouvez imaginer le Bouddha assis avec vous. Vous pouvez dire : « cher Bouddha, je vous invite à vous asseoir avec moi. Faites bon usage de mon dos, s’il vous plaît. Mon dos est encore en bon état. Et je sais qu’en vous asseyant vous ferez en sorte qu’il soit droit et détendu. Quand vous respirez, je sais que la qualité de votre souffle est très bonne. Utilisez mes poumons pour respirer et mon dos pour vous asseoir. » Le Bouddha n’est pas une personne extérieure à vous. En chacun de nous, il y a des graines de pleine conscience, de paix et d’éveil. Quand vous vous asseyez, vous donnez à ces graines une chance de se manifester. Quand vous invitez le Bouddha qui est en vous à s’asseoir, il s’assoit immédiatement avec beauté. Vous n’avez rien à faire, si ce n’est apprécier son assise et sa respiration. Vous pouvez dire ces mots en vous-même en suivant votre souffle :

 

    Laisse Bouddha respirer.

     Laisse Bouddha s’asseoir.

Pas besoin de respirer.

   Pas besoin de m’asseoir.

 

Quand vous vous trouvez dans une situation difficile, ou quand vous êtes trop énervé ou trop agité pour vous asseoir, demandez au Bouddha de le faire pour vous. Alors, tout devient facile.

 

         C’est bouddha qui respire.

            C’est Bouddha qui est assis.

         J’apprécie la respiration.

J’apprécie l’assise.

 

Vous continuez ensuite :

 

                 Bouddha est la respiration.

       Bouddha est l’assise.

          Je suis la respiration.

Je suis l’assise.

 

Au début, vous et le Bouddha êtes deux êtres séparés. Peu à peu, vous vous rapprochez.

 

          Il n’y a que la respiration.

Il n’y a que l’assise.

Personne ne respire.

Personne n’est assis.

 

Quand le Bouddha respire, la qualité de sa respiration est légère et fluide. Quand le Bouddha est assis, la qualité de l’assise est parfaite.

Le Bouddha n’existe pas en dehors de la respiration et de l’assise. Il n’y a que la respiration et l’assise. Il n’y a personne qui respire. Il n’y a personne qui est assis. Quand la respiration et l’assise sont de haute qualité, quand les pensées, les paroles et les actes sont empreints de pleine conscience et de compassion, vous savez que le Bouddha est là. Il n’y a pas de Bouddha en dehors de ces actes. Je respire. Je suis assis. Il n’y a personne qui respire. Il n’y a personne qui est assis.

 

      Paix dans la respiration.

   Bonheur dans l’assise.

   Paix est la respiration.

Bonheur est l’assise.

 

 

73 – MÉDITATION GUIDÉE (TNH, S’asseoir)

 

Parler avec son enfant intérieur

 

Quand nous étions enfants, nous étions vulnérables, et nous dépendions des autres pour survivre. Peut-être ne vous sentiez-vous pas suffisamment en sécurité dans votre enfance pour parler de vos blessures ou de vos peurs, et c’est pour cela que vous les avez gardées en vous. Maintenant que vous êtes adulte, vous n’êtes plus cet enfant vulnérable. Vous pouvez prendre soin de vous. Vous pouvez vous protéger. Mais le petit enfant qui est en nous continue de s’inquiéter et d’avoir peur.

L’enfant que vous étiez et l’adulte que vous êtes à présent ne sont ni deux personnes complètement différentes, ni exactement la même personne. L’enfant intérieur est aussi réel que l’adulte. Ils s’influencent mutuellement, tout comme la graine de maïs vit dans l’épi de maïs. Cette méditation guidée vous donne l’occasion de parler avec votre enfant intérieur, de l’inviter à se manifester et à accueillir la vie dans l’instant présent. Nous pouvons lui faire savoir qu’il n’y  plus besoin de se faire du souci. Tout va bien, maintenant.

Pour cette méditation, placez deux coussins l’un devant l’autre. asseyez-vous sur un coussin et regardez l’autre en vous visualisant à l’âge de cinq ans. Vous pouvez vous visualiser à un plus jeune âge si cela vous aide. Ensuite, tout en respirant en pleine conscience, vous pouvez parler à ce petit enfant vulnérable qui est en vous.

 

 

 

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6 juin 2013

Jean de La Fontaine, Fables (sélection)

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 (1621 Château-Thierry - Paris 1695)

 

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La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf

Fable n° 3

Livre I

 

Une Grenouille vit un Bœuf,
Qui lui sembla de belle taille.
Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse s’étend, et s’enfle et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur ;
Disant : Regardez bien, ma sœur,
Est-ce assez ? dites-moi ? n’y suis-je point encore ?
Nenni. M’y voici donc ? Point du tout. M’y voilà ?
Vous n’en approchez point. La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs ;
Tout petit Prince a des Ambassadeurs :
Tout Marquis veut avoir des Pages.

 

 

 

Le Loup et le Chien

Fable n° 5

Livre I

 

Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau ;
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille ;
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint qu’il admire :
Il ne tiendra qu’à vous, beau Sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d’assuré ; point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi ; vous aurez bien un meilleur destin.
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis ; à son Maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons ;
Os de poulets, os de pigeons :
Sans parler de mainte caresse.
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien pelé.
Qu’est-ce là, lui dit-il ? Rien. Quoi rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup, vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours ; mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte ;
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, Maître Loup s’enfuit, et court encore.

 

 

 

Le Rat de ville et le Rat des champs

Fable n° 9

Livre I

 

Autrefois le Rat de ville
Invita le Rat des champs,
D’une façon fort civile,
À des reliefs d’Ortolans.
Sur un Tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête :
Rien ne manquait au festin ;
Mais quelqu’un troubla la fête
Pendant qu’ils étaient en train.
À la porte de la salle
Ils entendirent du bruit.
Le Rat de ville détale,
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire,
Rat en campagne aussitôt :
Et le Citadin de dire,
Achevons tout notre rôt.
C’est assez, dit le Rustique ;
Demain vous viendrez chez moi :
Ce n’est pas que je me pique
De tous vos festins de Roi.
Mais rien ne me vient interrompre ;
Je mange tout à loisir.
Adieu donc, fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre.

 

 

 

La Mort et le Bûcheron

Fable n° 16

Livre I

 

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire
C'est, dit-il, afin de m'aider
À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.

 

 

 

Le Renard et le Buste

Fable n° 14

Livre IV

 

Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
L’Âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit.
Le Renard au contraire, à fond les examine,
Les tourne de tout sens ; et quand il s’aperçoit
Que leur fait n’est que bonne mine,
Il leur applique un mot qu’un buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C’était un buste creux, et plus grand que nature.
Le Renard, en louant l’effort de la sculpture :
« Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point. »
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point ?

 

 

 

Le Pot de terre et le Pot de fer

Fable n° 2

Livre V

 

Le Pot de fer proposa
Au Pot de terre un voyage.
Celui-ci s’en excusa,
Disant qu’il ferait que sage
De garder le coin du feu :
Car il lui fallait si peu,
Si peu, que la moindre chose
De son débris serait cause :
Il n’en reviendrait morceau.
« Pour vous, dit-il, dont la peau
Est plus dure que la mienne,
Je ne vois rien qui vous tienne.
– Nous vous mettrons à couvert,
Repartit le Pot de fer :
Si quelque matière dure
Vous menace, d’aventure,
Entre deux je passerai,
Et du coup vous sauverai. »
Cette offre le persuade.
Pot de fer son camarade
Se met droit à ses côtés.
Mes gens s’en vont à trois pieds,
Clopin-clopant, comme ils peuvent,
L’un contre l’autre jetés
Au moindre hoquet qu’ils trouvent.
Le Pot de terre en souffre ; il n’eut pas fait cent pas
Que par son compagnon il fut mis en éclats,
Sans qu’il eût lieu de se plaindre.
Ne nous associons qu’avecque nos égaux ;
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d’un de ces pots.

 

 

 

Le Chartier embourbé

Fable n° 18

Livre VI

 

Le Phaéton d’une voiture à foin
Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin
De tout humain secours : c’était à la campagne
Près d’un certain canton de la Basse-Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin.
On sait assez que le Destin
Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage.
Dieu nous préserve du voyage !
Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux,
Le voilà qui déteste et jure de son mieux,
Pestant en sa fureur extrême,
Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,
Contre son char, contre lui-même.
Il invoque à la fin le dieu dont les travaux
Sont si célèbres dans le monde :
« Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos
A porté la machine ronde,
Ton bras peut me tirer d’ici. »
Sa prière étant faite, il entend dans la nue
Une voix qui lui parle ainsi :
« Hercule veut qu’on se remue,
Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
L’achoppement qui te retient.
Ôte d’autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui jusqu’à l’essieu les enduit ;
Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit ;
Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? – Oui, dit l’homme.
– Or bien je vais t’aider, dit la voix ; prends ton fouet.
– Je l’ai pris... Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.
Hercule en soit loué ! » Lors la voix : « Tu vois comme
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi, le Ciel t’aidera. »

 

 

 

Les Animaux malades de la peste

Fable n° 1

Livre VII

 

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux Animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
À chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie ;
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? nulle offense ;
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Et bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d’honneur ;
Et quant au berger, l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »
Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
À ces mots, on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

 

 

 

Le Héron

Fable n° 4

Livre VII

 

Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou :
Il côtoyait une rivière.
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commère la Carpe y faisait mille tours
Avec le Brochet son compère.
Le Héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre.
Mais il crut mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appétit :
Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.
Après quelques moments l’appétit vint : l’oiseau,
S’approchant du bord, vit sur l’eau
Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
Le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux,
Et montrait un goût dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace.
« Moi, des tanches ! dit-il ; moi, Héron, que je fasse
Une si pauvre chère ! et pour qui me prend-on ? »
La tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un Héron !
J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise ! »
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu’il ne vit plus aucun poisson.
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner ;
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
Bien des gens y sont pris. Ce n’est pas aux hérons
Que je parle : écoutez, humains, un autre conte ;
Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.

 

 

 

La Fille

Fable n° 5

Livre VII

 

Certaine fille, un peu trop fière
Prétendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière,
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu’il eût du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié :
« Quoi ! moi ? quoi ! ces gens-là ? l’on radote, je pense.
À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié :
Voyez un peu la belle espèce ! »
L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;
L’autre avait le nez fait de cette façon-là :
C’était ceci, c’était cela ;
C’était tout ; car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. « Ah ! vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne :
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude. »
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
Un an se passe, et deux, avec inquiétude :
Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent réparer : que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disait : « Prenez vite un mari. »
Je ne sais quel désir le lui disait aussi :
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.

 

 

 

Les Vautours et les Pigeons

Fable n° 8

Livre VII

 

Mars autrefois mit tout l’air en émeute.
Certain sujet fit naître la dispute
Chez les oiseaux ; non ceux que le Printemps
Mène à sa Cour, et qui, sous la feuillée,
Par leur exemple et leurs sons éclatants
Font que Vénus est en nous réveillée ;
Ni ceux encor que la Mère d’Amour
Met à son char : mais le peuple Vautour,
Au bec retors, à la tranchante serre,
Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.
Il plut du sang ; je n’exagère point.
Si je voulais conter de point en point
Tout le détail, je manquerais d’haleine.
Maint chef périt, maint héros expira ;
Et sur son roc Prométhée espéra
De voir bientôt une fin à sa peine.
C’était plaisir d’observer leurs efforts ;
C’était pitié de voir tomber les morts.
Valeur, adresse, et ruses, et surprises,
Tout s’employa : Les deux troupes éprises
D’ardent courroux n’épargnaient nuls moyens
De peupler l’air que respirent les ombres :
Tout élément remplit de citoyens
Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.
Cette fureur mit la compassion
Dans les esprits d’une autre nation
Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.
Elle employa sa médiation
Pour accorder une telle querelle.
Ambassadeurs par le peuple Pigeon
Furent choisis, et si bien travaillèrent,
Que les Vautours plus ne se chamaillèrent.
Ils firent trêve, et la paix s’ensuivit :
Hélas ! ce fut aux dépens de la race
À qui la leur aurait dû rendre grâce.
La gent maudite aussitôt poursuivit
Tous les pigeons, en fit ample carnage,
En dépeupla les bourgades, les champs.
Peu de prudence eurent les pauvres gens,
D’accommoder un peuple si sauvage.
Tenez toujours divisés les méchants ;
La sûreté du reste de la terre
Dépend de là : Semez entre eux la guerre,
Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.
Ceci soit dit en passant ; Je me tais.

 

 

 

Le Coche et la Mouche

Fable n° 9

Livre VII

 

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au Soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un Coche.
Femmes, Moine, vieillards, tout était descendu.
L’attelage suait , soufflait , était rendu.
Une Mouche survient, et des chevaux s’approche ;
Prétend les animer par son bourdonnement ;
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine,
S’assied sur le timon, sur le nez du Cocher ;
Aussitôt que le char chemine,
Et qu’elle voit les gens marcher,
Elle s’en attribue uniquement la gloire ;
Va, vient, fait l’empressée ; il semble que ce soit
Un Sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens, et hâter la victoire.
La Mouche en ce commun besoin
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
Le Moine disait son Bréviaire ;
Il prenait bien son temps ! une femme chantait ;
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
Dame Mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail le Coche arrive au haut.
Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt :
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine.
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S’introduisent dans les affaires.
Ils font partout les nécessaires ;
Et, partout importuns devraient être chassés.

 

 

 

L’Homme qui court après la Fortune et l’Homme qui l’attend dans son lit

Fable n° 12

Livre VII

 

Qui ne court après la Fortune ?
Je voudrais être en lieu d’où je pusse aisément
Contempler la foule importune
De ceux qui cherchent vainement
Cette fille du Sort, de royaume en royaume,
Fidèles courtisans d’un volage fantôme.
Quand ils sont près du bon moment,
L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.
Pauvres gens ! Je les plains ; car on a pour les fous
Plus de pitié que de courroux.
« Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;
Et le voilà devenu pape !
Ne le valons-nous pas ? » Vous valez cent fois mieux :
Mais que vous sert votre mérite ?
La Fortune a-t-elle des yeux ?
Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,
Le repos ? le repos, trésor si précieux
Qu’on en faisait jadis le partage des Dieux ?
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.
Ne cherchez point cette Déesse,
Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi.
Certain couple d’amis, en un bourg établi,
Possédait quelque bien. L’un soupirait sans cesse
Pour la Fortune ; il dit à l’autre un jour :
« Si nous quittions notre séjour ?
Vous savez que nul n’est prophète
En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.
– Cherchez, dit l’autre ami ; pour moi, je ne souhaite
Ni climats ni destins meilleurs.
Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :
Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant
De dormir en vous attendant. »
L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare,
S’en va par voie et par chemin.
Il arriva le lendemain
En un lieu que devait la Déesse bizarre
Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c’est la cour.
Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,
Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures
Que l’on sait être les meilleures ;
Bref, se trouvant à tout, et n’arrivant à rien.
« Qu’est ceci ? se dit-il, cherchons ailleurs du bien.
La Fortune pourtant habite ces demeures ;
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,
Chez celui-là : d’où vient qu’aussi
Je ne puis héberger cette capricieuse ?
On me l’avait bien dit, que des gens de ce lieu
L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.
Adieu, messieurs de cour ; messieurs de cour, adieu :
Suivez jusqu’au bout une ombre qui vous flatte.
La Fortune a, dit-on, des temples à Surate ;
Allons là. » Ce fut un de dire et s’embarquer.
Âmes de bronze, humains, celui-là fut sans doute
Armé de diamant, qui tenta cette route,
Et le premier osa l’abîme défier.
Celui-ci, pendant son voyage,
Tourna les yeux vers son village
Plus d’une fois, essuyant les dangers
Des pirates, des vents, du calme et des rochers,
Ministres de la Mort : avec beaucoup de peines
On s’en va la chercher en des rives lointaines,
La trouvant assez tôt sans quitter la maison.
L’homme arrive au Mogol ; on lui dit qu’au Japon
La Fortune pour lors distribuait ses grâces.
Il y court. Les mers étaient lasses
De le porter ; et tout le fruit
Qu’il tira de ses longs voyages,
Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :
« Demeure en ton pays, par la nature instruit. »
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
Que le Mogol l’avait été :
Ce qui lui fit conclure en somme,
Qu’il avait à grand tort son village quitté.
Il renonce aux courses ingrates,
Revient en son pays, voit de loin ses pénates,
Pleure de joie, et dit : « Heureux qui vit chez soi,
De régler ses désirs faisant tout son emploi !
Il ne sait que par ouïr dire
Ce que c’est que la cour, la mer et ton empire,
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde
On suit, sans que l’effet aux promesses réponde.
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. »
En raisonnant de cette sorte,
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,
Il la trouve assise à la porte
De son ami plongé dans un profond sommeil.

 

 

 

Les deux Coqs

Fable n° 13

Livre VII

 

Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint !
Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint ;
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage :
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d’une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage ;
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
Et, s’exerçant contre les vents,
S’armait d’une jalouse rage.
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S’alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire ;
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
Enfin, par un fatal retour,
Son rival autour de la Poule
S’en revint faire le coquet.
Je laisse à penser quel caquet ;
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups :
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille.

 

 

 

Le Chat, la Belette et le petit Lapin

Fable n° 16

Livre VII

 

Du palais d’un jeune Lapin
Dame Belette, un beau matin,
S’empara : c’est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
« Ô Dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?
Dit l’animal chassé du paternel logis.
Holà ! madame la Belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
La dame au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
C’était un beau sujet de guerre,
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant !
« Et quand ce serait un royaume,
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l’octroi
À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?
– Or bien, sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
C’était un Chat vivant comme un dévot ermite,
Un Chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l’agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant Sa Majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : « Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. »
L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippeminaud, le bon apôtre,
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportant aux rois.

 

 

 

La Tête et la Queue du Serpent

Fable n° 17

Livre VII

 

Le Serpent a deux parties
Du genre humain ennemies,
Tête et Queue ; et toutes deux
Ont acquis un nom fameux
Auprès des Parques cruelles :
Si bien qu’autrefois entre elles
Il survint de grands débats
Pour le pas.
La Tête avait toujours marché devant la Queue.
La Queue au Ciel se plaignit,
Et lui dit :
« Je fais mainte et mainte lieue,
Comme il plaît à celle-ci :
Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?
Je suis son humble servante.
On m’a faite, Dieu merci,
Sa sœur et non sa suivante.
Toutes deux de même sang,
Traitez-nous de même sorte
Aussi bien qu’elle je porte
Un poison prompt et puissant.
Enfin, voilà ma requête :
C’est à vous de commander
Qu’on me laisse précéder
À mon tour ma sœur la Tête.
Je la conduirai si bien,
Qu’on ne se plaindra de rien. »
Le Ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.
Souvent sa complaisance a de méchants effets.
Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.
Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle,
Qui ne voyait, au grand jour,
Pas plus clair que dans un four,
Donnait tantôt contre un marbre,
Contre un passant, contre un arbre :
Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.
Malheureux les États tombés dans son erreur !

 

 

 

Un Animal dans la Lune

Fable n° 18

Livre VII

 

Pendant qu’un philosophe assure,
Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,
Un autre philosophe jure,
Qu’ils ne nous ont jamais trompés.
Tous les deux ont raison ; et la philosophie
Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;
Mais aussi si l’on rectifie
L’image de l’objet sur son éloignement,
Sur le milieu qui l’environne,
Sur l’organe et sur l’instrument,
Les sens ne tromperont personne.
La nature ordonna ces choses sagement :
J’en dirai quelque jour les raisons amplement.
J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?
Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :
Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
Que serait-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?
Sa distance me fait juger de sa grandeur ;
Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.
L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur :
Je le rends immobile ; et la terre chemine.
Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
Mon âme, en toute occasion,
Développe le vrai caché sous l’apparence ;
Je ne suis point d’intelligence
Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts,
Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.
Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse :
La raison décide en maîtresse.
Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
Une tête de femme est au corps de la lune.
Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ?
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
La lune nulle part n’a sa surface unie :
Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,
L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent,
Un homme, un bœuf, un éléphant.
Naguère l’Angleterre y vit chose pareille,
La lunette placée, un animal nouveau
Parut dans cet astre si beau ;
Et chacun de crier merveille.
Il était arrivé là-haut un changement
Qui présageait sans doute un grand événement.
Savait-on si la guerre entre tant de puissances
N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut :
Il favorise en roi ces hautes connaissances.
Le monstre dans la lune à son tour lui parut.
C’était une souris cachée entre les verres ;
Dans la lunette était la source de ces guerres.
On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François
Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?
Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :
C’est à nos ennemis de craindre les combats,
À nous de les chercher, certains que la Victoire,
Amante de Louis, suivra partout ses pas.
Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.
Même les Filles de Mémoire
Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :
La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.
Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre
Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre
À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.
Cependant s’il pouvait apaiser la querelle,
Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ?
La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle
Que les fameux exploits du premier des Césars ?
Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle
Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ?

 

 

 

Le Savetier et le Financier

Fable n° 2

Livre VIII

 

Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu’aucun des Sept Sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
Chantait peu, dormait moins encore :
C’était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l’éveillait ;
Et le Financier se plaignait,
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ? – Par an ? ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur,
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année :
Chaque jour amène son pain.
– Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin. »
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans,
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
L’argent, et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis :
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus. »

 

 

 

Les deux Amis

Fable n° 11

Livre VIII

 

Deux vrais Amis vivaient au Monomotapa :
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du soleil,
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’Ami couché s’étonne ; il prend sa bourse, il s’arme,
Vient trouver l’autre, et dit : « Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
À mieux user du temps destiné pour le somme :
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul ? une esclave assez belle
Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?
– Non, dit l’Ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu ;
J’ai craint qu’il ne fût vrai ; je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause. »
Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose.
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même :
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.

 

 

 

Les Femmes et le Secret

Fable n° 6

Livre VIII

 

Rien ne pèse tant qu’un secret ;
Le porter loin est difficile aux dames ;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un mari s’écria,
La nuit, étant près d’elle : « Ô Dieux ! qu’est-ce cela ?
Je n’en puis plus ; on me déchire ;
Quoi j’accouche d’un œuf ! – D’un œuf ? – Oui, le voilà,
Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ;
On m’appellerait poule. Enfin n’en parlez pas. »
La Femme, neuve sur ce cas,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;
Mais ce serment s’évanouit
Avec les ombres de la nuit.
L’épouse, indiscrète et peu fine,
Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;
Et de courir chez sa voisine :
« Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;
N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre :
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu, gardez-vous bien
D’aller publier ce mystère.
– Vous moquez-vous ? dit l’autre : ah ! vous ne savez guère
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. »
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L’autre grille déjà de conter la nouvelle :
Elle va la répandre en plus de dix endroits :
Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
Ce n’est pas encore tout ; car une autre commère
En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait :
Précaution peu nécessaire ;
Car ce n’était plus secret.
Comme le nombre d’œufs, grâce à la Renommée,
De bouche en bouche allait croissant,
Avant la fin de la journée
Ils se montaient à plus d’un cent.

 

 

 

Le Rat et l’Huître

Fable n° 9

Livre VIII

 

Un Rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle,
Des lares paternels un jour se trouva sou.
Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,
Va courir le pays, abandonne son trou.
Sitôt qu’il fut hors de la case :
« Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !
Voilà les Apennins, et voici le Caucase. »
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
Au bout de quelques jours, le voyageur arrive
En un certain canton où Thétys sur la rive
Avait laissé mainte huître ; et notre Rat d’abord
Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.
« Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :
Il n’osait voyager, craintif au dernier point :
Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire ;
J’ai passé les déserts ; mais nous n’y bûmes point. »
D’un certain magister le Rat tenait ces choses,
Et les disait à travers champs,
N’étant pas de ces Rats qui, les livres rongeants,
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d’huîtres toutes closes,
Une s’était ouverte ; et, bâillant au soleil,
Par un doux zéphyr réjouie,
Humait l’air, respirait, était épanouie,
Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nonpareil.
D’aussi loin que le Rat voit cette Huître qui bâille :
« Qu’aperçois-je ? dit-il, c’est quelque victuaille ;
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,
Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais. »
Là-dessus, maître Rat, plein de belle espérance,
Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,
Se sent pris comme aux lacs ; car l’huître tout d’un coup
Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance.
Cette fable contient plus d’un enseignement :
Nous y voyons premièrement :
Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience
Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement ;
Et puis nous y pouvons apprendre
Que tel est pris qui croyait prendre.

 

 

 

L’Avantage de la science

Fable n° 19

Livre VIII

 

Entre deux bourgeois d’une ville
S’émut jadis un différend :
L’un était pauvre, mais habile ;
L’autre, riche, mais ignorant.
Celui-ci sur son concurrent
Voulait emporter l’avantage ;
Prétendait que tout homme sage
Était tenu de l’honorer.
C’était tout homme sot ; car pourquoi révérer
Des biens dépourvus de mérite ?
La raison m’en semble petite.
« Mon ami, disait-il souvent
Au savant,
Vous vous croyez considérable ;
Mais, dites-moi, tenez-vous table ?
Que sert à vos pareils de lire incessamment ?
Ils sont toujours logés à la troisième chambre,
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,
Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.
La République a bien affaire
De gens qui ne dépensent rien !
Je ne sais d’homme nécessaire
Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe
L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,
Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez
À messieurs les gens de finance
De méchants livres bien payés. »
Ces mots remplis d’impertinence
Eurent le sort qu’ils méritaient.
L’homme lettré se tut, il avait trop à dire.
La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.
Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient :
L’un et l’autre quitta sa ville.
L’ignorant resta sans asile ;
Il reçut partout des mépris :
L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle :
Cela décida leur querelle.
Laissez dire les sots ; le savoir a son prix.

 

 

 

Les deux Pigeons

Fable n° 2

Livre IX

 

Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre :
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encore, si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ;
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :
Vous y croirez être vous-même. »
À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
Le voyageur s’éloigne : et voilà qu’un nuage
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s’offrit, tel encore que l’orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie ;
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,
Les menteurs et traîtres appas.
Le lacs était usé ; si bien que, de son aile,
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin :
Quelque plume y périt, et le pis du destin
Fut qu’un certain vautour, à la serre cruelle,
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié)
Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l’aile et tirant le pied,
Demi-morte et demi-boiteuse,
Droit au logis s’en retourna :
Que bien, que mal, elle arriva,
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors,
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l’aimable et jeune bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah ! si mon cœur osait encore se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?

 

 

 

L’Huître et les Plaideurs

Fable n° 9

Livre IX

 

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
Une Huître, que le flot y venait d’apporter :
Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
À l’égard de la dent il fallut contester.
L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;
L’autre le pousse, et dit : « Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l’apercevoir
En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
– Si par là l’on juge l’affaire,
Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci.
– Je ne l’ai pas mauvais aussi,
Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.
– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie. »
Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d’un ton de président :
« Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. »
Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;
Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;
Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.

 

 

 

Le Loup et le Renard

Fable n° 6

Livre XI

 

Le lion devenu vieux était couché, malade,
dans son antre, et tous les animaux étaient venus
rendre visite à leur prince,
à l’exception du renard.
Alors le loup, saisissant l’occasion favorable,
accusa le renard par-devant le lion :
« il n’avait, disait-il, aucun égard pour celui qui
était leur maître à tous, et c’est pour cela qu’il
n’était même pas venu le visiter. » Sur ces entrefaites
le renard arrivait lui aussi, et il entendit les
dernières paroles du loup.
Alors le lion poussa un rugissement contre le renard.
Mais celui-ci, ayant demandé un moment pour se justifier :
« Et qui, dit-il, parmi tous ceux qui sont ici réunis,
t’a rendu un aussi grand service que moi, qui suis allé
partout demander aux médecins un remède pour te guérir,
et qui l’ai trouvé ? »
Le lion lui enjoignit de dire aussitôt quel était ce remède.
Le renard répondit : « C’est d’écorcher vif un loup,
et de te revêtir de sa peau toute chaude. »
Le loup fut incontinent mis à mort, et le renard dit en riant :
« Il ne faut pas exciter le maître à la
malveillance, mais à la douceur, »

 

 

 

La Forêt et le Bûcheron

Fable n° 16

Livre XII

 

Un Bûcheron venait de rompre ou d’égarer
Le bois dont il avait emmanché sa cognée.
Cette perte ne put sitôt se réparer
Que la Forêt n’en fût quelque temps épargnée.
L’Homme enfin la prie humblement
De lui laisser tout doucement
Emporter une unique branche,
Afin de faire un autre manche :
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;
Il laisserait debout maint chêne et maint sapin
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
L’innocente forêt lui fournit d’autres armes.
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :
Le misérable ne s’en sert
Qu’à dépouiller sa bienfaitrice
De ses principaux ornements.
Elle gémit à tous moments :
Son propre don fait son supplice.
Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages
Soient exposés à ces outrages,
Qui ne se plaindrait là-dessus ?
Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode,
L’ingratitude et les abus
N’en seront pas moins à la mode.

 

 

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6 juin 2013

Arthur Rimbaud, sélection de 12 poèmes

 

 

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Rimbaud

Sélection de poésies 12

 

 

Première soirée

 

- Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d'aise
Ses petits pieds si fins, si fins.

- Je regardai, couleur de cire,
Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, - mouche au rosier.

- Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s'égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : "Veux-tu finir !"
- La première audace permise,
Le rire feignait de punir !

- Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
- Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : "Oh ! c'est encor mieux !...

Monsieur, j'ai deux mots à te dire..."
- Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D'un bon rire qui voulait bien...

- Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

 

 

 

Sensation

 

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.

 

 

 

Les effarés

 

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu'ils sont là tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.

 

 

 

 

Roman

 

I

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...

II

- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...

III

Le cœur fou robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...

- Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

 

 

 

Ophélie

 

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton œil bleu !

III

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

 

 

 

À la musique

 

Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

- L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : " En somme !..."

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
Déborde - vous savez, c'est de la contrebande ; -

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

- Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
- Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
- Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres.

 

 

 

Le dormeur du val


C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

 

 

Rêvé pour l'hiver

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou...

Et tu me diras : "Cherche !" en inclinant la tête,
- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
- Qui voyage beaucoup...

 

 

 

Le buffet

 

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;

- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

 

 

 

Ma bohème

 

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

 

 

 

Voyelles

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

 

 

 

Le bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

 

 

 

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27 février 2020

Les flèches du temps (1105)

 

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Les flèches du temps

 

Longtemps nous avons craint la rupture du temps

Que ne soutenaient plus ses vieux piliers plaintifs.

 

Dès lors que les forêts, que le vent courbe et lisse

Et peigne de ses mains, brûlées du feu du ciel,

Ne furent plus qu’amas d’ossements et de cendres,

Se fit entendre ainsi la voix des anciens sages :

 

« - Jamais dans sa portée le javelot lancé

N’outrepassa la flèche. Aux armes de nos pères,

Courageux entre tous, il n’est d’autre recours ! »

 

« - Les flèches ennemies frappèrent la beauté,

À l’horizon saigna l’arc-en-ciel moribond ;

L’agonie des couleurs se glissa noire et blanche

Jusqu’au fond de nos cœurs - et fit pleurer les anges. »

 

Oraisons de guerriers, commandements de prêtres

Aux peuples acculés valent plus que sang neuf ;

Les armes déterrées ont effrayé nos mères ;

Mais du temps reconquis nos larmes ont séché.

 

Il n’est plus aujourd’hui que pousses de bois vert,

Ultime témoignage aux limites des neiges.

 

 

JCP 12/2019

23 janvier 2019

Impermanente dune (0769)

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Impermanente dune

 

Vaste sablier du temps, la dune lentement

Sous la brise de mer égrène ses tourments.

Le pas du promeneur aux traces sans visage

Disparait doucement sous les rides sans âge,

Et la grève à son pied menace du néant

Les jeux de sable fin délaissés des enfants.

 

Soudainement accru, un souffle atteint l'oreille,

Y parle de lointains et retourne à sa veille ;

Le cri d'un oiseau blanc parfois déchire l'air

Puis se fond dans la paix des rumeurs de la mer,

Alors que sur les eaux parviennent les senteurs

De rivages dorés ruisselants de chaleur.

 

Royaume impermanent que la brise ensorcelle,

Masse paisible et nue, fragile citadelle

Assiégée par la vague, des vents te comblent d'or

Quand d’autres plus cruels ne veulent que ta mort.

 

 

JCP 11/2016 – 11/2018

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5 mars 2017

Daruma

Daruma (Bodhidharma)

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 Daruma brut        Voeu émis           Voeu exaucé

La poupée de Daruma (culbutos de papier mâché de 15 à 60 cm), à laquelle on peint un premier oeil en soumettant un voeu, et le second s'il est exaucé, est une tradition japonaise. Les Darumas "borgnes" sont brûlés symboliquement une fois l'an dans un temple zen consacré.

Le Daruma japonais est le même personnage légendaire que Bodhidharma, celui qui répandit le Zen (Ch'an) depuis l'Inde vers la Chine au sixième siècle.

30 mai 2018

Le courroux du kyosaku (0920)

 

DU CÔTÉ DU ZEN

 

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Le courroux du kyosaku*

 

                                                                        Dédié à B., V. et J.M.

 

Symbole d’un pouvoir au Vide pour substance,

Sur le lit de son ombre il reposait serein,

Et se laissait bercer par la cloche d’airain

Dans la ferveur des voix aux plaisantes nuances.

 

Sous ces chants merveilleux venus du bout du monde,

Il retenait les larmes d’émotions si profondes

Qu’il ressentait sa fibre vibrer à l’unisson,

Car il était du bois dont on fait les violons.

 

Mais du concert parfait on a troublé le rite.

Percussions échappées - ou notes mal écrites -

Le jetèrent à bas sur le grand tatami :

L’homme résolument n’était pas son ami !

 

Et la pièce de bois, d’un courroux des plus justes,

S’élevant du tapis d’un vigoureux élan,

Par la fenêtre ouverte - prodige saisissant -,

Rejoignit la forêt et redevint arbuste.

 

Depuis ce jour maudit, l’ombre du kyosakou

Plane sur son support. Et par les soirées calmes,

Certains disent sentir comme un souffle à leur cou :

Le bâton rituel avait-il donc une âme ?

 

 

 

* Le kyosaku (prononcer kyosakou) est une sorte de bâton plat (image) avec lequel les maîtres des monastères zen frappent l'épaule du disciple dont l'attention se relâche, ou qui s'assoupit au cours de la méditation. Dans les dojos zen occidentaux fréquentés par les laïcs, le maître utilise le kyosaku à la demande du pratiquant dans le but de détendre les muscles des épaules.

JCP 30 05 - 01 06  2018

13 mai 2018

Le petit musicien (0904)

 

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                                                                                                    Mozart enfant, Heinrich Lössow, château de Linz (détail)

 

Le petit musicien

 

                                  Les deux pieds dans le vide, on l’a juché sur un tabouret plus haut que lui, et il sourit aux angelots joufflus qui soufflent dans leurs longues trompettes. Il est prêt. Il a longuement préparé les notes, il les a toutes dans sa tête, limpides, prêtes à jaillir, et ses trompettes à lui seront plus belles que celles des anges !

                                  Il étend lentement les bras, et le tissu trop lourd de sa jaquette neuve crisse doucement à ses épaules.

Il n’aime pas les vêtements neufs.

Les yeux fermés un moment, il écarte à rompre ses petits doigts impatients, qui s’abattent sur le grand clavier et font vibrer la nef, dans un écho qu’il savoure jusqu’à son extinction. Il laisse le silence glacé de la cathédrale l’envahir, puis relève les bras.

Cet accord tonitruant lui plaît. Il ne jouera pas ce que lui a demandé son Père. Il n’ouvre pas la partition.

Et le visage soudainement grave, il part dans une improvisation fulgurante qui laisse, il le voit tout en bas, l’assistance des quelques familiers béate.

                                  Ce n’est pas cette vieille musique, grinçante et crispée de Bach, ces anciens-là chient* du marbre, c’est SA musique qu’il joue, elle est libre et n’appartient qu’à lui ; et tout se succède au bout de ses doigts, qui courent au clavier plus vite que la pensée ; il ne sait où la musique l’emmène, mais il la suit et ne s’arrête pas !

                                   Et les notes qui naissent là-haut, si haut, tombent sur ses épaules, frisson musical tantôt timide ou caressant, aimable, langoureux ou bien brutal et guerrier, perles évanescentes des fontaines dont le vent se joue, fleuves tranquilles ou torrents impétueux aux cascades tonitruantes qui font vibrer le plancher de l’abside en caisse de violon sans dimensions !

                                   Et toutes ces notes rejoignent en temps voulu le silence de leur extinction, dans cette mort si douce qui ne cesse de faire place à d’autres beautés, bouquet musical aux fleurs toujours renouvelées à l’appel de ses doigts sur le clavier d’ivoire.

                                    A la toute dernière, sa note préférée, peut-être un accord, il ne sait pas encore, il confiera le soin d’abaisser le rideau lourd de cet anéantissement final, naufrage silencieux où flotte en surface, parmi tant d’épaves dispersées, toute l’émotion de la musique qui s’éteint.

                                   Laissant alors courir encore un peu sa main droite sur la dernière variation de flûtes, vite, il amène à lui les deux tirettes de la gauche, lève haut les deux bras, et frappe le clavier de toutes ses forces, dans ce même accord de notes graves qu’il prolonge, celui du début, puis il laisse libre cours à la musique du silence, alors que le souffle des grands tuyaux se dissipe en écho sur les vieux murs.

                                    Ce moment-là, où les mains se séparent du clavier comme à regret, mais ne s’en éloignent pas encore assez pour susciter les applaudissements, est traversé de mille pensées incertaines. Il voudrait prolonger cette sensation troublante ; pourtant, il faut finir. Et le petit musicien qui se sait déjà grand relève lentement ses bras, saute du tabouret, bondit vers la balustrade et salue. Son père approche, et il voit à son sourire retenu, un œil sur la partition fermée que, même en désobéissant, tout était bien.

Il sait que son art doit évoluer, mais il sait aussi qu’aujourd’hui, il vient de faire un grand pas.

 Tout en bas, la nef retentit des applaudissements clairsemés mais vigoureux du petit public d’intimes qu’il entend monter à lui, à pas précipités et sonores par l’escalier de bois.

                                   Mozart, qui n'a pas encore dix ans, se passionnera pour « Le roi des instruments » comme il le nommait, et ne manquera pas d’en jouer. Pourtant, il ne le fait entendre que dans de rares compositions.

 

* On croit savoir que ces mots étaient les siens.

                                                                                                                      

JCP 25-26 04, 11-14 05 2018

6 août 2014

Le dictionnaire éventuel : 44 analogie

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Analogie : Ensemble des sciences rectales (méd.)  

                                         image : endoscope médiéval  

►◄

 QU'EST-CE QUE LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL ? :

 

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 FEUILLETER LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL :

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3 novembre 2013

La Mésange et la Colombe (535)

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La mésange et la colombe

 

- Vous me cèderez bien de ces grains que voici,

Fit dame mésange saluant son amie ;

Pour nous autres petits l'hiver est saison rude,

Et revoir le printemps est pauvre certitude.

 

- Alors que vous colombes, prospérez dans la paix,

Nous devons nous charger mieux que des porte-faix ;

Car dès les grands servis, il ne nous reste guère :

Voyez-vous, ces trois grains me seraient salutaires.

 

C'est gras à voler mal que l'oiseau roucouleur

Sur la mésange bleue pointa son bec vengeur :

- Ne vous avisez point de toucher à ces graines,

Vous le regretteriez, lui fit-il plein de haine.

 

Or il vint de grands froids, et lors grande disette ;

Ni grain ni moucheron, plus de panse replète.

Tombant d'une charrette, un sac de tournesol

Se vit crevé d'un trou grand comme un demi- sol.

 

Dame mésange accourt et fait son déjeuner,

Pénètre dans le sac comme on fait son marché.

- Vous me donnerez bien de ce grain que voilà,

Fit dame colombe, - je ne puis entrer là.

 

La mésange dit-on en demeura muette,

Et d'une aile assurée poursuivit ses emplettes.

 

JCP 19 01 13

26 juillet 2014

Le dictionnaire éventuel : 41 scatonomie

 

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Scatonomie : science obscure nécessitant excrémentomètre et scatoscope.    

 

►◄

 

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3 novembre 2013

Charles-Ferdinand RAMUZ, Adam & Ève

 

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PREMIÈRE PARTIE

 

I

 

                            Mme Chappaz jeta dans la poêle pleine d’huile bouillante les pommes de terre coupées en tranches minces, et elle recula vivement, tout en renversant la tête en arrière.

Puis elle s’est mise à secouer la poêle à petits coups, pendant que l’huile à la surface du récipient faisait des bosses, comme quand le lac « brasse » par le mauvais temps.

C’est alors qu’elle a vu Bolomey qui arrivait.

Quelle heure peut-il bien être ? L’horloge a sonné un coup dans le corridor. Une heure de l’après-midi. « C’est drôle », a pensé Mme Chappaz qui secoue de nouveau sa poêle, ayant sur les joues deux petits bouquets de roses minutieusement peints comme sur un vieux cadran de pendule.

Bolomey s’était assis à une des tables sous les arbres dont les bourgeons venaient seulement de s’entrouvrir, de sorte qu’ils étaient tout entourés encore d’une fine poussière, comme si on avait secoué dessus le contenu d’un vieux sac à ciment ; et Mme Chappaz : « À ces heures ! » Elle a pris dans le four le plat qu’elle y avait mis chauffer ; elle empoigne la poche plate percée de trous qui brillait comme de l’argent, étant fraîchement étamée ; elle s’est tournée vers sa fille Lydie qui entrait :

— Va lui demander ce qu’il veut.

— Qui ?

— Tu ne vois pas ?

— Tiens, c’est Louis, a dit Lydie ; qu’est-ce qu’il fait par là ?…

Lydie alors a déposé sur la table son plateau de bois à poignées, où il y avait une soupière et des assiettes ; une grande fille qui a dit : « Il fait chaud », et elle mord dans une pomme.

Lui, n’avait pas bougé de sa place. Il s’y était assis et accoudé ; elle venait, il ne bouge pas. La cuisine ouvrait directement sur la terrasse ; il avait dû pourtant entendre le bruit que la porte avait fait en s’ouvrant et qu’on venait : il n’a pas bougé. Elle lui a dit :

— Bonjour, Monsieur Louis.

Il n’a rien répondu.

— Qu’est-ce que vous prenez ?

— Un café.

— Nature ? Il a hoché la tête ; c’est tout.

Elle a repris sa pomme, qu’elle avait fourrée avant de sortir dans la poche de son tablier et a mordu dedans tout en s’en retournant, pendant que les pommes de terre saupoudrées de gros sel attendaient sur leur plat ovale. Elle mordait dans sa pomme :

— Un café nature.

— Va toujours servir ces messieurs, dit Mme Chappaz ; je prépare le café pendant ce temps.

Mme Chappaz prit un linge où elle s’essuya les mains. La grande cafetière de cuivre était au chaud sur un coin du fourneau : « Qu’est-ce qu’il peut bien lui être arrivé, qu’il soit ici à des heures pareilles ? » Elle regarde Bolomey par la fenêtre ; elle voit qu’il est assis tout seul sur la terrasse et il ne bouge toujours pas. Puis elle le voit qui hoche la tête. Elle s’est essuyé les mains, elle pend le linge à son clou ; elle prend un verre sur le rayon où ils étaient rangés en grand nombre les uns à côté des autres ; elle voit Bolomey qui tire un papier de sa veste, qui l’a lu (c’était vite lu) ; alors il semble réfléchir, le plie à nouveau, le remet où il l’avait pris ; et, légèrement balancée par un peu de vent, l’ombre bougeait sur ses épaules, percée de trous comme une éponge. Elle avait retourné le verre qui était un verre ordinaire, haut et étroit, ayant un large pied épais et plein de bulles ; elle regarde de nouveau ; elle voit qu’il ne bouge plus. Elle prend une cuillère dans le tiroir, trois morceaux de sucre qu’elle pose l’un à côté de l’autre sur un petit disque de nickel guère plus grand qu’une pièce de cinq francs, – à pas plus de dix ou quinze mètres d’elle sous les arbres, où il y a des tables, avec son chapeau de tous les jours, son veston de tous les jours, son pantalon de tous les jours, bien reconnaissable et méconnaissable. « Il aurait mieux fait d’épouser Lydie, se disait Mme Chappaz ; peut-être qu’elle se serait calmée. Et, pour lui aussi, ça aurait mieux valu. »

Elle soupire. Elle soupire bruyamment, secouant la tête comme Bolomey vient de faire, un garçon qui a du bien, un garçon qui est indépendant depuis que sa mère est morte, – et son orgueil était cette cafetière en cuivre bien fourbie au brillant belge, qu’elle vient de soulever, versant dans le verre un liquide brunâtre et trouble. « C’est dommage, puisqu’on est voisins, pense-t-elle. Et ça doit mal aller chez lui… » rangeant sur un plateau d’aluminium le verre, la cuillère, le sucre : « c’est dommage. Et puis il y a Lydie, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse de cette grande fille ?… » Lydie revenait justement :

— Tâche de savoir ce qu’il a. Ça ne doit pas aller avec sa femme.

— Tu crois ?… Tu es bien curieuse, maman.

Lydie, elle, ne l’est pas. Elle fait son service. Des clients à la salle à manger, d’autres dans la salle à boire, celui-ci enfin qui est seul sur la terrasse : elle passe de l’un à l’autre avec un poulet, un litre de vin, un café. C’est le métier. Elle avait fini de manger sa pomme. Elle voit qu’il fait aussi doux dehors que dans la cuisine, où le fourneau pourtant brûle depuis de bonne heure le matin, mais c’est qu’elle est basse et humide. L’hiver se tient réfugié dans nos maisons particulières alors qu’il a été chassé depuis longtemps par le printemps de dessous le grand ciel qui est à tout le monde. Grande, et est-ce qu’elle est maigre ? On ne sait pas bien. À cause peut-être de son chandail de laine, qui est de couleur trop claire, et d’un vert un peu faux parmi ces autres verts. Il est brun, lui, de la tête aux pieds ; elle, elle est jaune et verte. Elle pose le plateau où est le café à côté de Bolomey sur la table pas nettoyée, mais c’est qu’on n’avait pas encore fait la toilette de la terrasse. On voyait la plupart des chaises et des tables, qui étaient pliantes et en fer, être encore empilées contre le mur sous un petit avant-toit, parmi les toiles d’araignées et entre des tas de feuilles mortes que la bise avait poussées là de son balai méticuleux. Elle était sans gêne et semblait sans timidité ; lui, avait les coudes dans la poussière.

Elle a dit :

— Vous auriez pu au moins me laisser donner un coup de torchon, Monsieur Louis.

Peut-être que Mme Chappaz les surveillait par la fenêtre, mais on ne pouvait pas voir ce qui se passait derrière les vitres que le soleil faisait briller.

Bolomey n’a rien répondu.

 

Ah ! il faisait doux ; ah ! il faisait beau dans le monde. Il faisait tiède. Le vent passe, il vient de tous les côtés. Il vient de l’ouest où est la Sorge dans son vallon, il vient du nord où est le mont couvert de bois, il vient du sud où est le lac ; il vient de partout à la fois, faisant des remous où un premier papillon jaune monte et descend, tandis que ses ailes bougent comme les pages d’un livre ouvert, car c’est l’air qui les fait bouger.

Et lui et elle étaient dans ce vent ; elle lui a dit :

— Alors quoi, ça ne va pas ?

Il a haussé les épaules, étant toujours accoudé, dans son habit de grosse laine brune, devant le café qui fume dans le verre et les trois morceaux de sucre, – en avril, vers le 15 ou le 16 avril. — Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?

Il ne répond rien.

— Oh ! moi, a-t-elle dit, vous savez, ce n’est pas pour vous questionner… Mais si vous aviez besoin d’un coup de main, n’est-ce pas ?…

Il secoue la tête, il n’a toujours rien répondu. On voyait qu’il y avait en elle beaucoup de hardiesse. Une autre se serait rebutée : elle, elle ne s’en allait pas. Est-ce seulement sa nature, ou si c’est parce qu’on était bien ici, dans ce mélange d’ombre et de soleil, dans cet air tiède qui sent bon, qui sent l’herbe, la feuille verte, la mousse, le sapin, l’eau du lac ? Elle reste là, elle a dit :

— Attendez, je vais chercher un torchon.

Il ne bouge pas. Elle revient.

— Excusez-moi, c’est tout de suite fait. Ah ! ces oiseaux !…

Levant la tête, et il y en a en effet plein les arbres, des gros et des petits, criant tous à la fois et se poursuivant dans les branches. Elle doit élever la voix, parce qu’on ne s’entend plus.

— Levez les coudes ; là… C’était dégoûtant…

Il y a des merles, des mésanges, des pinsons, des fauvettes, sans compter des moineaux en grand nombre, qui bougeaient dans les branches, parmi les pousses vertes, comme des feuilles mortes, pas encore tombées ; puis voilà qu’elles tombent :

— Comme ça, ça va mieux, hein ?

Elle avait mis le torchon sous son bras ; lui continuait à ne rien dire. Et tout à coup :

— Écoutez.

Il s’arrête. On a été étonné de sa voix qui était changée, et il a regardé autour de lui.

— Je voulais vous demander…

Regarde encore autour de lui :

— Mais n’en dites rien à personne… Est-ce que vous ne l’auriez pas vue ? Vous ne l’avez pas vue passer ?…

Elle a dit :

— Non.

Et c’est tout, et elle a dit non tout de suite, sans même s’être informée de qui il s’agissait, comme si elle le savait bien (et en effet elle le savait bien, il n’avait pas eu besoin de le lui dire) :

— Oh ! alors, a-t-il dit, alors…

Un oiseau passe tenant dans son bec un brin de paille qui a brillé dans le soleil comme une petite chaîne d’or. C’est des choses qui arrivent. Elle ne semblait ni étonnée, ni désireuse d’en savoir davantage, ni excitée par la curiosité comme sont généralement les femmes ; – calme, au contraire, un peu plus attentive seulement.

— Il y a combien de temps que vous étiez ?…

Il a dit :

— Six mois.

— Oh ! dit-elle, elle a peut-être été faire une course.

 

Avec sa grande bouche, ses belles dents, son visage un peu maigre aux traits chiffonnés, ses cheveux bruns et raides coupés à hauteur des oreilles ; – une grande fille, qui connaît la vie. Et peut-être est-ce bien pourquoi il s’est ainsi adressé à elle. Il est là tout seul, il a besoin peut-être d’avoir quelqu’un qui partage son chagrin. Car il secoue la tête encore, tirant le papier de sa poche :

— Elle m’a laissé un mot. Seulement, je n’y pouvais pas croire.

Tenant le papier plié en quatre, au bout de ses doigts, tandis que le café devenait froid dans son verre.

 

 

 

II

 

Il y avait un peu plus d’une année que la mère de Bolomey était morte ; elle était morte le jour de Noël. Il ne se rappelait pas d’avoir connu son père, l’ayant perdu quand lui-même n’était qu’un tout petit garçon. C’était donc le jour de Noël. Il y avait un peu de neige, ce soir-là, pas beaucoup. Il était sorti, vers les six heures, pour aller acheter du tabac au village.

— Tu ne t’attardes pas, Louis, avait-elle dit. Je t’attends pour le souper.

La nuit était déjà tombée, mais elle était toute blanche d’étoiles ; elles étaient aussi nombreuses que les grains de sable au bord de la mer. Il y avait une vapeur dans le milieu du ciel qui éclairait doucement, faite d’une poussière d’astres, – un chemin blanc et nous les hommes étions dessous, sur nos chemins à nous. La cérémonie venait justement de finir à l’église, comme Bolomey arrivait sur la place, sous les étoiles, par un peu de neige, de sorte que beaucoup de femmes et d’enfants rentraient chez eux, et quelques hommes, parce que Jésus est né. Il avait rencontré des connaissances ; il avait été boire un verre avec des amis, étant bien obligé d’ailleurs d’entrer dans le café pour y acheter son tabac, car la boutique était fermée.

Il s’était ainsi mis légèrement en retard. C’est pourquoi au retour il se hâtait sous la Voie lactée pas changée, cette écharpe qu’il semblait que le vent eût fait se tordre sur elle-même, blanche et vaguement transparente, au-dessus de lui ; et il y avait au-dessous de lui un peu de neige blanche et vaguement transparente.

Il s’était étonné de loin, voyant que la porte de la maison, malgré le froid, était ouverte. Il se dépêchait, mais n’a pas compris, pendant qu’il était sous la Voie lactée qui se tord dans le milieu du ciel depuis toujours au-dessus de nous. Il a fallu qu’il eût d’abord poussé la porte du jardin.

Elle était drôlement couchée devant la porte dans la neige.

Qu’est-ce qu’elle a ? elle a glissé, elle s’est peut-être cassé la jambe. « Mère… » il l’appelle de loin. « Mère ! parce qu’il lui parle, qu’est-ce qu’il y a ? je viens. »

La porte de la maison continuait à être grande ouverte. Ah ! si drôlement couchée de côté, la joue droite dans la neige, et elle serrait encore une bûche sur sa poitrine des deux mains, comme si c’était un petit enfant qu’elle eût tenu, parce qu’elle revenait du bûcher : ce soir-là, le soir de Noël.

À peine si elle avait encore ouvert les yeux quand il l’avait prise dans ses bras, si légère et en même temps si lourde. Une vieille femme. Soixante-quatorze ans. Quelques vieux os, et puis beaucoup de vêtements autour et plusieurs épaisseurs de laine ; toute froide déjà, tout immobile, – qu’il avait portée sur son lit, puis il avait couru chercher le médecin.

 

Et il s’était trouvé seul dans la vie. Seul dans cette petite maison à toit brun dans les arbres où ils avaient vécu trente-six ans ensemble, elle et lui ; et il faisait le jardin, il soignait ses ruches, il allait pêcher ou chasser, il distillait les fruits du verger, il faisait du cidre avec ses poires et ses pommes, ayant ainsi ensemble un petit bien qui leur permettait de vivre, les deux ; – qu’est-ce qu’il reste de tout ça ? Il voit : c’est lui ; il reste moi.

Il doit maintenant apprendre à tenir le ménage. Il va être midi ; il est seul. Il s’était habillé, ce matin-là, une fois de plus, et, une fois de plus, avait remis ses vêtements pour les ôter, le soir venu ; il voyait que tout est recommencement dans la vie. C’était il n’y avait pas encore tout à fait une année. Une chose n’est faite, que pour être défaite, puis être refaite par nous, puis être défaite à nouveau. On y consent parce qu’il faut bien, mais avec fatigue. De sorte que même ses réveils étaient tristes, voyant devant lui la journée qu’il connaissait tout entière d’avance faire place déjà à la suivante, toute pareille, qui la niait.

 

Il s’était levé, ce matin-là, comme toujours ; il avait été travailler au jardin. Il faut bien se défendre contre les choses, quand même on sait qu’elles sont plus fortes que vous et l’emporteront pour finir.

Attacher des branches, – qui retomberont. Écheniller un rosier, – où la vermine se remettra. Il allait devant les ruches autrefois peintes en belles couleurs et qui peu à peu étaient devenues grises : alors il faudra les repeindre. Il voyait la nature tourner autour de lui avec ses saisons, ses nuits, ses sautes de vents, toute en répétitions. Et alors, lui aussi, il voyait qu’il se répétait, allant avec lui-même et son ombre sans fantaisie le long des touffes d’œillets de poète qui se resèment avec entêtement, – faisant toujours une même ombre à la même distance et à la même place, devant, puis à côté de lui.

 

Il y avait aussi dans la cuisine une vieille horloge à caisse sur le cadran de laquelle il allait jeter un coup d’œil de temps en temps, mais il connaissait l’heure d’avance. Il se disait : « Il doit être onze heures moins le quart », il était onze heures moins vingt. Ah ! là non plus, point de surprise.

 

C’était en mai ; c’était cinq mois après la mort de sa mère ; il avait empoigné les deux gros arrosoirs peints en vert à l’extérieur et en rouge au dedans. Il a porté les arrosoirs au filet d’eau qui coulait par un tuyau de fer dans un vieux bassin de granit ; c’est une toute petite source, parce que l’eau est rare dans la région. Il bourre sa pipe. Il fait une ombre qui est à présent derrière lui. Et il voit que tout est en vie pourtant autour de lui : il y a la chanson de l’eau ; il y a la rencontre d’une chose avec une chose, et le plaisir qu’elles y prennent. Elles vous le disent. Il écoute, en tirant sur sa pipe, l’histoire que l’eau commençait dans l’arrosoir d’une voix très haute, mais qui descend et s’assourdit. Tout est en vie, – regardez la terre qui a chaud, car il faisait très chaud ce jour-là, et il faisait sec depuis longtemps ; – et le plaisir qu’elle a à me voir venir, parce que je lui apporte la pluie, sous les hautes passe-roses pas encore ouvertes, sous les rosiers qui commencent à fleurir, – ouvrant toutes ses petites bouches, puis faisant entendre un bruit comme quand le chien courant après une longue chasse se jette sur sa soupe.

 

Une cloche s’était mise alors à sonner midi au village, de l’autre côté du vallon. Certains jours on ne l’entendait pas du tout, certains autres jours très bien.

 

Ça dépendait du vent et du temps ; c’était selon que le vent soufflait de l’est ou de l’ouest ; aujourd’hui, il devait souffler de l’ouest, et le vent prend le son en passant et il vous l’apporte en cadeau, disant la présence des hommes au-delà des régions désertes qu’il y a entre eux et nous. Eux, là-bas, revenant de leurs vignes ou des champs, vont s’asseoir devant un morceau de lard, puis iront dormir un moment ; ils donnent l’exemple.

 

Bolomey pose les arrosoirs retournés contre le mur, puis détourne ses yeux d’une certaine place qui est devant la porte et qu’il lui faut franchir quand même. Il allume son feu, il est seul.

Il met sa pipe qui s’est éteinte dans sa poche où elle fait une place chaude.

Il prend une assiette dans le vaisselier et un verre.

Il frotte avec un papier de journal le dedans de la poêle qu’il a d’abord mise chauffer légèrement sur le feu.

Il est seul ; il fait les travaux de l’homme et ceux de la femme.

Il casse deux œufs sur le bord de la poêle où il a mis un morceau de beurre.

Il vient s’asseoir à la table devant une bouteille entamée et son omelette ; il n’a pas faim.

 

C’était il n’y avait pas encore tout à fait une année, vers les midi et demi, et cinq mois après la mort de sa mère. Il n’y avait pas bien longtemps qu’elle était assise encore en face de lui : – là où étaient les vieilles rides sous le bonnet à ruche noire, il n’y a que de l’air, c’est tout, et il y a l’ombre, et c’est tout. Il y a l’ombre qui est traversée par une barre de soleil posée de champ sur le carreau par un de ses bouts. L’égouttoir pendu à un clou, la planche à hacher sa voisine. Il se dit : « Et il y a moi ? » Mais il se dit aussi : « Est-ce que j’existe seulement, est-ce que je compte ? » étant silencieux, étant secret, étant solitaire, tandis que la vie se poursuit.

 

Séparé de la vie, séparé de la nourriture. Il se verse à boire, il vide son verre d’un coup. Et ça ira ainsi, pense-t-il, jusqu’au bout. Le pain passe mal, l’omelette est rêche sur sa langue : à quoi est-ce qu’on peut bien servir ? Le grand bruit dure, qui est la vie ; lui, fait silence, n’ayant rien à dire, n’ayant personne à qui parler. Il repousse son assiette, il bourre sa pipe pour se consoler, mais est-ce qu’on se console ? Il bourre sa pipe qu’il allume, puis souffle devant lui une grosse bouffée de fumée qui prend forme dans le soleil en même temps qu’elle se revêt d’une belle couleur bleue.

 

Il s’est levé. Où est-ce qu’il va ?

 

On le voit qui sort dans le corridor ; il suit le corridor jusqu’à la porte d’entrée. Il titube dans la lumière comme un homme qui a trop bu. Frappé sur la tête et en pleine figure, il recule. L’air est comme une machine à battre en plein fonctionnement, avec ses roues, ses palettes, ses trémies, son tuyautage, tout un système d’engrenages ; elle bourdonne, elle gémit, elle craque, elle crie, elle ronfle, elle crache, elle tousse au-dessus de lui et autour de lui. Et plus bas que lui, et plus haut que lui, dans les arbres, parmi les rosiers, à ras de terre.

Ah ! ça vit trop, pense-t-il, ça s’agite trop, ça s’amuse trop (pour moi) ; il est triste, il est fatigué. Et la tête lui tournait, c’est pourquoi il avait cherché des yeux un endroit tranquille où il pourrait aller s’étendre.

 

Il jette encore un regard dans le vallon où nul être de son espèce ne se voyait, parmi toutes ces autres espèces d’êtres errantes et retentissantes, et en même temps plein d’un grand silence pour le cœur. Il y avait, dans le bout du jardin, un coin de pré où l’épaisseur de la terre végétale donnait naissance à une haute herbe bien verte et drue ; il s’y est laissé tomber dans l’ombre d’un gros noyer qui se dressait là. N’être plus, s’oublier soi-même. Il défait sa taille d’homme qui le gêne, se laissant aller en arrière sur le coude, puis avec le dos contre la pente qui le reçoit.

 

L’herbe s’est pliée sous lui, tandis que sur le côté de son corps elle le domine et le dépasse, comme si elle voulait dire : « Il n’y a plus personne, je l’ai repris, ne vous occupez plus de lui. »

Il ne voyait plus rien lui-même, sauf beaucoup de petites fleurs plus hautes que lui : des clochettes blanches, des clochettes bleues, des boutons d’or qui se penchaient sur sa personne. Elles semblaient lui dire : « Qui es-tu ? » Lui, disait : « Je ne suis rien, ne vous inquiétez pas de moi. »

 

Et, au-dessus de lui, ayant mis les mains sous sa tête, le ciel alors s’était montré entre les frêles pousses brunes du noyer pas encore complètement ouvertes (car l’arbre est tardif, c’est le plus tardif de tous les arbres de chez nous), ne donnant qu’une ombre clairsemée. Le ciel était tout bleu ; il était vu comme de haut en bas. Il était vu comme quand on se penche sur un lac du haut d’un rocher, et il y a une voile dessus qui était un petit nuage, comme dans un retournement du monde.

 

Il avait fermé les yeux, il les a rouverts et le monde se retournait. On voyait la voile glisser, se gonfler, et puis pencher de côté : c’était un petit nuage. Puis elle s’en va, toute légère, ne pesant pas plus qu’une pensée dans l’esprit, – et passe.

 

Ah ! se dit-il, où est-elle ? il la cherche des yeux et ne la trouve plus.

 

Il n’y a plus de nuage.

Il était bien.

Il était comme quand on va mourir.

 

 

*** *** ***

 

Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam ; et Adam s’endormit et Dieu prit une de ses côtes, et il resserra la chair à la place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise à Adam et la fit venir vers Adam.

 

 

 

III

 

— Ah ! dit-il, ah ! je vous demande pardon…

Il se frottait les yeux. Elle était là, tandis qu’il n’avait pas bougé, étant étendu encore tout de son long sur la pente du talus. Elle était là et elle ne disait rien dans sa surprise ; alors il avait commencé à la voir, il s’était dit : « C’est quelqu’un. » Il s’était dit : « C’est une femme. » – « Et puis, non, se disait-il, ce n’est personne ; c’est seulement un rêve que j’ai fait. »

 

Car elle ne bougeait pas non plus. Mais il la regarde mieux et avait vu qu’elle ne se défaisait pas, bien au contraire, et qu’elle durait, étant quelque chose d’opaque, quelque chose de consistant, étant une réalité, ayant une forme et un poids ; alors il s’est tourné légèrement de côté sur le coude.

 

— Oh ! Monsieur…

Elle parlait.

— Oh ! Monsieur, vous ne pourriez pas me dire où est le chemin… Je crois que je me suis perdue.

Elle a une robe bleue, des bas de soie couleur chair. Il la voit de bas en haut.

— Ah ! dit-il, le chemin est tout près, là derrière. Elle a dit :

— Ah ! je vous remercie…

 

Il voit qu’elle a les cheveux noirs et bouclés (de bas en haut). Les joues rondes et brunes, de bas en haut, les épaules larges. Et voilà qu’elle se rassurait, pendant qu’il se mettait assis, parce qu’au lieu de se sauver, pendant qu’il se mettait assis, elle est demeurée là, ayant seulement reculé d’un pas ou deux. Il se frotte encore les yeux ; puis la regarde encore, puis sa propre personne :

— Excusez-moi, Mademoiselle, on n’est pas en tenue…

Il dit :

— C’est qu’il fait chaud.

 

Montrant sa chemise qui est ouverte sur sa poitrine et le pantalon de toile qu’il a, avec une ceinture de cuir, c’est tout ; pendant que les sauterelles lui sautent dessus, ouvrant leurs ailes rouges dans la belle herbe ou bien sont suspendues à la tige d’une fleur. Et tout d’un coup un grand changement s’était opéré en lui, pendant qu’elle recommençait à parler :

— Oh ! Monsieur, c’est moi…

Elle voulait dire : « C’est moi qui m’excuse » ; elle parle à présent d’une voix naturelle ; elle tenait son chapeau des deux mains contre sa jupe gonflée de vent, où le mélange de l’ombre et du soleil faisait comme une broderie.

 

— J’aurais dû faire attention, j’ai été distraite. Je ne vous avais pas vu. Et puis je me suis dit : « Eh ! un homme, eh ! un homme ! » Alors je n’ai plus eu la force de bouger.

Il a dit :

— Ça va mieux ?

— Oh ! oui.

Elle a ri en montrant ses dents ; elles étaient comme les petites pierres blanches qu’il y a au fond des ruisseaux. Puis recommence :

— Alors je n’ai qu’à prendre à droite, n’est-ce pas ?

Il dit :

— Oh ! je vais vous montrer, parce qu’on s’y connaît un peu.

 

Il se lève. Il est grand, pas beaucoup plus grand qu’elle. Grand, large d’épaules, solidement bâti, et elle de même. Il élève sa taille à côté de la sienne dans l’ombre du noyer où il a été étendu, mais il est debout. Il reboutonne d’une main le devant de sa chemise, qui est une chemise bleue à rayures blanches. Il était mort ; il est vivant. Il dormait, il est réveillé. Il est ressuscité dans son corps dans un monde ressuscité. Il s’est approché d’elle, le chant des oiseaux l’accompagne. Il vient, il marche avec elle ; il sort dans le soleil, elle sort dans le soleil ; ils sont deux, ils sont grands tous les deux, ils sont presque de la même taille, ils sont accordés (c’est ce qu’il lui semble) et comme depuis toujours et comme pour toujours (c’est ce qu’il lui semble), pendant qu’il disait :

— Vous comprenez, on est ici tout près de chez moi, alors je m’y connais…

Le chant des oiseaux les accompagne ; il se retourne :

— J’habite là.

— Ah ! dit-elle, c’est joli. — N’est-ce pas que c’est joli ?

Et puis il dit :

— Vous, vous avez pris par la passerelle ?…

Elle dit oui.

— Eh bien, on va faire quelques pas ensemble. Oh ! ça ne me dérange pas du tout… Alors vous faisiez un petit tour… Ah ! chez votre oncle… Ah ! pour quelques jours, ah ! c’est ça… La maison neuve ?… Ah ! il est retraité… Des chemins de fer ?…

 

Il parle, elle parle un peu ; il questionne, elle répond ; ils montent l’un à côté de l’autre la pente, parmi l’herbe haute, puis moins haute, l’herbe drue, puis moins drue, l’herbe verte, puis moins verte ; – la pente où le terrain enfin devient du sable avec quelques touffes de thym pleines d’abeilles. Elle s’appelle Adrienne, elle s’appelle Adrienne Parisod ; moi je m’appelle Louis, je m’appelle Louis Bolomey…

 

Le café est froid dans son verre. Il est toujours sur la terrasse ; il est seul, – il est seul de nouveau. Oh ! comment est-ce que c’est possible ? Il n’y a pas encore une année. Car, à l’automne, il l’avait épousée ; et on est seulement en avril.

 

Il a sorti de sa poche une pièce de cinquante centimes qu’il pose à côté de son verre resté plein. Où est-elle ?

Il cogne sur la table pour appeler et on ne vient pas : pourquoi est-ce que Lydie est partie ?

 

Et il voit qu’on ne vient pas, alors il se lève ; et retraverse la terrasse en sens inverse.

 

Six mois après son mariage.

Il avance sous un ciel tout dallé de petits nuages blancs, carrés et courts, juxtaposés, comme lorsque la glace vient de céder sur un étang ; et ils ne laissent entre eux que d’étroites fentes de ciel où le soleil se montre, se recache presque tout de suite, puis se montre de nouveau.

 

Lui, s’est avancé jusqu’à la vue : Où es-tu ? elle n’est pas là. D’où il se tient, on voit tout le vallon : il voit seulement qu’elle n’est pas là. On voit la pente qui descend jusqu’à la rivière, comment elle est plantée ou pas plantée, cultivée par places, pas à d’autres, avec de l’herbe, des buissons, puis des endroits où on exploite le sable, – il voit seulement qu’elle n’y est pas. C’est beau à regarder, c’est ennuyeux à regarder. Il regarde quand même ; il voit comment la route fait une grande courbe pour aller chercher la rivière, qu’elle passe sur un pont bas.

 

À ce moment, le soleil s’est caché : il n’y a plus eu de différences entre les choses. Tout devient gris et égal pour la vue comme après une petite pluie ; on n’apercevait plus que vaguement le tracé de la route, – qu’il suit de l’œil, – qui passe la rivière, puis remonte l’autre versant en une longue ligne oblique. Il attend avec patience que le soleil soit reparu, qui revient en effet bientôt, ayant eu pitié de lui, et lui a dit : « Voilà », comme quand on déplie une carte sur la table : hélas !  personne, toujours personne. On constate seulement qu’en amont de la route, il y a le viaduc du chemin de fer aux nombreuses et belles arches. La voie ferrée ne descend pas comme la route chercher l’eau, mais va tout droit d’un bord à l’autre du vallon soutenue par ses arches dans les airs ; c’est beau. Il compte ces arches de pierre, et elles sont de plus en plus hautes à mesure qu’on se rapproche du milieu du viaduc, puis diminuent de nouveau ; où est-elle ? en belle pierre grise veloutée qui brille doucement dans le soleil reparu. Les trains passent dessus ; les trains vont à plat et droit devant eux de l’un à l’autre bout du monde. Mais le soleil se cache de nouveau et Bolomey se dit :

« Quoi faire ? Pourquoi est-ce qu’elle est partie ? »

Il ne comprend pas, il ne comprendra jamais. Il s’est assis près d’un buisson sous les nuages et tire de sa poche le papier qui est plié en quatre dans une enveloppe pas collée : c’est une simple feuille de carnet, finement quadrillée en rose, où on a écrit à l’encre violette quelque chose ; et c’était posé sur la table. C’était un matin. Il était sorti. Il avait été voir ce que donnait le repeuplement de la Sorge. La société de pisciculture, car il était pêcheur aussi. Il y avait dans le fond des mares des petites fumées grises qui se dissipaient dès qu’on approchait. Et ce papier, quand il était rentré vers midi, était posé bien en vue sur la table de la cuisine ; mais il se dit une fois de plus : « Est-ce vrai ? est-ce possible ? » et il ne peut pas y croire, dépliant la feuille qu’il tire de son enveloppe.

 

Un train passe. Sa grande voix s’élève brusquement, comme quand il y a un coup de vent avant l’orage ; et toutes les autres voix se taisent, étouffées par lui, qui n’est qu’un fil noir. Mon cher Louis… Un mince trait noir jetant des étincelles, qui sont le soleil dans les vitres. Je m’en vais, ne m’en veux pas. Oh ! cher Louis… Car le soleil est reparu pendant que la rumeur grandit, grandit encore, remplit un instant l’espace, – puis, s’affaissant sur elle-même, tout à coup elle n’est plus.

 

On entend un merle. On entend le bruit de la Sorge. On entend les appels d’un klaxon sur la route. Il s’entend lui-même, il entend sa voix, parce qu’il lit tout haut et c’est sa voix qui dit : Je t’écris ce petit mot pour que tu ne sois pas fâché contre moi… Il entend son cœur. Je voudrais que tu ne sois pas fâché contre moi, peut-être est-ce seulement que je suis trop jeune… Qu’est-ce que ça veut dire ?

Elle s’ennuyait. Elle est partie.

Et, s’étant remis debout, voilà qu’il la demande aux arbres ; il leur dit :

« Vous ne l’avez pas vue ? »

Les terrains sablonneux d’en face, ayant été creusés pour l’exploitation du gravier, sont comme des caisses posées en retrait les unes sur les autres : « Vous ne l’avez pas vue ? Et, toi, tu ne l’as pas vue ? » C’est un cerisier, avec ses bouquets de fleurs grises, parce qu’elles ne sont pas encore entièrement ouvertes ; – tandis que les jeux de l’ombre et du soleil sur les étages de la gravière déplacent continuellement leur système d’empilage. « Tu ne l’as pas vue ? Toi non plus ? »

Cette fois, c’est un poirier pointu. Un haut poirier de poires étrangle-chat et l’ombre qu’il projette en réponse est comme les tristes restes d’un de ces grands feux de broussaille qu’on allume au premier printemps, quand les merles commencent à chanter. Non. Le poirier dit non avec son ombre.

Et toi ? c’est un petit bouleau. Il lui a dit : « Est-ce que tu comprends ? Après six mois seulement de mariage ? » Le petit bouleau a fait avec ses branches un mouvement plein d’indifférence, parce qu’un coup de vent à deux ou trois reprises le balance d’arrière en avant.

 

Alors pourquoi ? Il ne comprend pas, mais personne ne peut comprendre. Il est arrivé au bord de la rivière ; c’est sa vieille amie pourtant, c’est sa compagne de toujours : il ne la reconnaît plus. Elle, elle ne se tait pas assez. Elle parle trop, elle, et trop en désordre, – trouble, volubile, surabondante, riant et pleurant pêle-mêle. Tant de fois on est venu s’asseoir à côté d’elle. Il y avait des moments de l’année où l’eau était si calme qu’on se voyait dedans. Vous étiez devant vous-même, dans ces morceaux de miroir à peine rattachés ensemble par une mince chaînette dont on voyait briller les mailles parmi les pierres. Tout occupée de vous, toute pleine de vous, avec une petite voix comme quand un enfant lit laborieusement dans son livre une histoire. Tant de fois, pense-t-il, et cependant tu ne me reconnais pas. C’est une course précipitée ; elle passe, elle n’est déjà plus. C’est nouveau sans cesse et déjà passé. Écoulement, rapidité. Ça se construit et se détruit sans cesse comme nous ; ça s’élève, ça retombe. Ça vient, c’est déjà loin ; ça revient et c’est déjà loin.

L’eau jaune avait gagné les berges où elle avait entrelacé les longues herbes sèches de l’année précédente aux nouvelles petites pousses d’un beau vert, faisant comme un ouvrage de vannerie à mailles fines. La branche retombante d’un buisson qui trempait du bout dans le courant s’agitait inutilement, avec toujours le même geste.

 

 

 

IV

 

— Alors, a dit Gourdou, à un homme qui travaillait dans son champ, il faut croire que la terre est toujours basse par ici.

— Et heureusement encore que je ne suis pas tant grand !

— Toujours trop.

Gourdou interpelle un homme en passant, et avec familiarité, car il connaît tout le monde et tout le monde le connaît dans le pays, depuis vingt ans et plus qu’il y fait ses tournées. Il a un peu bu, pas trop. Il est grand et fort, corpulent, et encore vif et souple, malgré l’âge, car il a près de septante, comme il dit, septante ans, c’est-à-dire soixante-dix ; les joues rouges semées de poils blancs et de boutons comme des framboises. Un beau teint de soleil couchant. Les cheveux frisés sur le front, mais on ne peut pas les voir pour le moment, à cause de son chapeau de feutre ; à part quoi toute sa personne est vue, tout l’ensemble de son personnage, parce qu’il vient d’en haut, ayant sa canne d’épine à corbin dans la main droite, sur la hanche gauche un gros bissac de cuir. Il nous voit de haut en bas, quand il vient ; il nous domine.

 

Il est raccommodeur de faïence et rétameur ; c’est lui qui répare la vaisselle cassée ; c’est lui qui remet à neuf les fourchettes et les cuillères ; – il est tape-seillon comme on dit.

Le lac est gris clair comme du fer-blanc, lisse comme un toit de tôle. Il faut voir comment c’est ici et que c’est assez désert et peu peuplé, pendant que Gourdou vient à travers le vignoble, qui est là-haut comme beaucoup de serpillières mises à sécher en plein soleil ; puis, au moment où la pente faiblit, la couleur du pays change. Le pays noircit. Le pays tout à coup se couvre de vergers pleins d’arbres assez petits et bas, des pruniers, des poiriers, des cerisiers surtout, qui font de loin comme une planche de persil. Et il y a peu de monde dans les champs ; mais Gourdou parle à ce monde de près ou de loin, tout en venant.

— Ah ! éparpillés ! leur dit-il. Ah ! posés les uns à côté des autres ! Ah ! appliqués quand même pour pas grand’chose à un travail toujours le même ! ah ! couchés tard ! ah ! levés tôt ! Il lui arrive de parler tout seul, disant des choses tristes d’une voix gaie.

— Rien ne nous est donné qu’on ne le prenne, c’est à dire qu’il faut y mettre tout son temps et toute sa peine pour le morceau de pain qui fait besoin et l’assiette de soupe qui fait besoin, couchés tard, et levés matin, est-ce vrai ?

 

Maintenant il parle tout haut.

— Séparés et collés ensemble. Unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans : frères et étrangers, père et fille et étrangers, mère et fils, mari et femme…

 

Il repousse sa sacoche, il lève celle de ses mains qui tient la canne ; à qui est-ce qu’il parle, est-ce que c’est au vallon ? Le soleil est devenu rouge comme de la cire à cacheter derrière le brouillard ; on peut le regarder en face. Rouge et rond comme un cachet sur une lettre. Et le lac à présent est comme du papier sale. Le vallon se tient un peu plus en avant que le lac, un peu plus près de nous, ouvrant sa poche pas cultivée au milieu des terres cultivées.

À qui est-ce que Gourdou parle ? Est-ce au pays ou est-ce aux gens ? car il continue à parler. Et à présent il n’y a plus personne, mais il continue à parler.

— Ah ! oui, c’est qu’on est séparés !…

Il rit.

— Séparés dans la vie, séparés dans la mort.

Car on meurt seul, comme on est né. Pendant qu’on voit une femme qui pousse sur le chemin dans une voiture d’enfants à roues de bois, dont les galons déchirés pendent, une charge de bois mort qu’elle ramène de la forêt, – vue de loin, vue d’en haut pendant qu’il parle ; et des automobiles passent, une rouge, qui est découverte, une noire, qui est fermée, un camion qui traîne derrière lui une queue de fumée bleue que la vitesse soulève. — Posés les uns à côté des autres pour un petit moment, dit-il, ô les condamnés à mort ; mais ça ne fait rien, dit-il ; et condamnés aux travaux forcés, mais ça ne fait rien ; ils ne savent pas. Moi, je sais… Et puis il dit :

— Mais, moi, j’ai truqué…

La famille Chappaz était au complet. Mme Chappaz lisait la Feuille d’Avis dans la cuisine. Ses deux filles, Lydie et l’aînée, Mme Métraux, étaient en train de ranger la vaisselle. Dans la chambre voisine, dont la porte était entr’ouverte, il y avait son gendre, M. Métraux, et ses deux petites-filles : Gladys la plus grande (c’est des noms bien distingués, mais ils sont à la mode depuis quelques années dans nos villages) et Éliane. Gladys avait six ans, Éliane quatre. M. Métraux était comptable à la Verrerie de Saint-Prex. Elle a un nœud dans les cheveux, un énorme nœud grenat : c’est la petite. Elle porte par-dessus sa robe une sorte de jaquette en laine mauve crochetée : c’est la grande, c’est Gladys. La petite s’endort sur un livre d’images, mais la grande est debout, à côté de son père, devant un poste de T.S.F. à quatre lampes. Il fait beau, ce soir ; M. Métraux tourne un bouton : ça tousse, ça crachote. M. Métraux tourne un autre bouton : une voix enrhumée s’est mise à parler en italien.

— Oh ! papa, papa, d’où est-ce que ça vient ?

— Ça, c’est Milan.

— Où est-ce que c’est, Milan ?

Métraux fait un geste vague du côté de la montagne qui est au sud et que d’ailleurs on ne voit pas d’ici ; Éliane s’est tout à fait endormie sur son livre.

— C’est loin ? a dit Gladys.

M. Métraux est distrait :

— Oui.

— C’est plus loin que Morges ?

— Tu m’ennuies ! dit M. Métraux.

Et l’appareil tousse de nouveau, siffle, crache, puis émet une espèce de râle intermittent, – d’où tout à coup le chant d’un violon est né, et monte, solitaire et nu, couvrant le bruit de vaisselle qui arrive de la cuisine.

— Papa, et ça d’où est-ce que ça vient ?

— Ça vient de Stuttgart… C’est un opéra.

— Qu’est-ce que c’est, un opéra ?

— Tais-toi, je t’ai dit, tu m’ennuies.

— Oh ! écoute, papa, comment est-ce que ça vient ?… Ça vient à pied, ou quoi ?… Papa… Ou bien est-ce que ça a des ailes ?…

— Oui, dit M. Métraux, ça a des ailes…

Parce que l’orchestre éclate maintenant au complet, mais la petite voix n’a qu’à se faire encore plus aiguë :

— Alors, papa, est-ce que c’est comme les anges, tu sais ceux qu’il y avait sur la feuille de l’école du dimanche ?…

— Dis donc, Henriette… C’est Métraux qui appelle sa femme.

— Est-ce qu’on les voit, dis, papa ?

— Tu ne pourrais pas venir chercher les enfants ? dit Métraux, accompagné seulement par les flûtes. C’est pourtant l’heure de les mettre au lit. Puis par une clarinette.

— Je viens. Elle entre.

— Maman…

— Allons, Gladys, dépêche-toi… Dis bonsoir à ton père. Je t’expliquerai tout ça en te couchant… Oui, c’est des anges, seulement on ne les voit pas… On ne voit jamais les anges, viens vite… Pendant que les timbales commençaient à rouler de plus en plus vite, avec un effet de rapprochement, comme quand un gros camion cahote sur le pavé.

 

Gourdou, pendant ce temps, était entré par derrière, c’est-à-dire du côté où la bise souffle, du côté défavorisé, – la terrasse étant au midi. Il fallait traverser une espèce de hangar, fermé seulement à un de ses bouts par une paroi de planches ; on arrivait ensuite dans un corridor pas éclairé.

— Musique, disait-il, musique…

Il cherchait de la main la porte de la salle à boire qui se voyait mal dans l’obscurité. « Musique… » il l’a trouvée, il l’ouvre, il entre :

— Ah ! c’est pas vous, a-t-il dit, qui la faites…

Il y avait trois hommes qui étaient assis à une des tables, tout à côté d’un grand poêle en faïence blanche d’où débordait largement dans la salle l’énorme pavillon rose d’un phonographe qui se taisait :

— Je pensais bien, a dit Gourdou. C’est le patron… Bonsoir !

 

Eux, disent bonsoir ; on se connaît bien. C’étaient trois hommes des environs. On n’entendait plus rien, à présent, sauf qu’il y avait un peu de vent au-dessus du toit dans les branches. Mais une grande voix de femme a tout à coup percé le mur. Une grande voix de femme disant l’amour dans un long cri, et il monte, il monte, il monte encore ; puis brusquement se brise dans son élan comme la hampe d’un jet d’eau à bout de course, – se brise, retombe, s’éparpille.

— Charrette ! a dit Gourdou. Est-ce qu’on ne pourrait pas mettre deux sous dans l’appareil ?… Pour lui faire concurrence…

— Oh ! il ne marche plus bien, a dit quelqu’un.

— C’est dommage, a dit Gourdou.

Et la voix de femme reprend, plus basse, plus insinuante, obstinée, ressassant sans fin une même plainte ; – alors Gourdou donne un coup de poing sur la table.

— Hé ! y a-t-il quelqu’un ?

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? a dit Lydie, qui est entrée.

La voix s’est tue.

— Ah ! bonsoir, Mademoiselle Lydie. C’est vous qui faites tout ce bruit ?

— Ah ! j’aimerais bien, a dit Lydie.

On voit par la porte restée ouverte Mme Chappaz qui lit son journal dans la cuisine.

Bulletin météorologique… vent du sud-ouest… Dépression sur la Finlande…

— C’était beau, hein ? a-t-elle repris.

— Ah ! a dit Gourdou, ça vous intéresse ?

Refroidissement général… Mais elle hausse les épaules ; elle disait :

— C’était Stuttgart.

Pendant que la voix continue : Précipitation à brève échéance… Pluie ou neige selon les régions…

— C’était du Wagner… C’est dommage… Mais mon beau-frère est trop impatient pour jamais laisser finir un morceau. Elle soupire.

— Et qu’est-ce que vous prenez ?

On voit sur le poêle le phonographe avec son pavillon rose qui se renfonce dans son silence comme s’il boudait.

— Si vous aviez un bout de saucisson, j’ai couru toute la journée.

La porte de la cuisine s’est refermée derrière Lydie. Et Gourdou, qui ne se tait plus : « Savez-vous encore où vous êtes, vous ? » C’est aux trois hommes qu’il s’adresse.

— Eh bien, vous avez de la chance. Parce que, c’est vrai, disait-il, on ne sait plus où on est au jour d’aujourd’hui. Est-ce en Allemagne, à Rome, à Bordeaux ?

Il s’était mis à boire et à manger ; il avait dit : « À votre santé. » On lui avait dit : « À votre santé. »

— En tout cas, pas chez nous… On lui avait dit : « Alors, toujours en tournée ? »

— Chez nous, est-ce que ça existe encore ? dites donc, vous qui en êtes, avec toutes ces importations, toutes ces primeurs, toutes ces musiques. On est trop petits et puis trop muets. Ça nous vient dessus, on se laisse faire, on est recouverts… Mangeant et buvant :

— Hein ? disait-il. Et la campagne, est-ce que ça existe toujours ?… Ah ! et comment est-ce qu’elle va ?… Pas trop mal, ah ! tant mieux. Vous comprenez, moi, je ne sais plus. Je ne sais plus où je suis, je passe… Moi, je n’ai rien, ni terre, ni maison, ni titres, ni femme. Vous êtes attachés, moi pas. Je suis indépendant de l’eau et du soleil, du ciel et de la terre…

 

Lydie, ayant fini de laver la vaisselle, avait été se mettre devant la fenêtre qui donnait sur la terrasse. Sa sœur Henriette couchait les enfants. Mme Chappaz lisait toujours le journal. Métraux continuait à tourner les boutons de son appareil. Lydie regardait par la fenêtre : c’était un mélange de vent et de lune. Elle pensait : « C’était beau, cette femme. Et maintenant où est-ce que c’est ? » C’est fini. Il n’y a plus que quelque chose de gris devant vous, comme du sable en suspension dans de l’eau. On sent qu’il fait plus frais déjà : le temps va changer. Quelquefois une feuille morte raclait la terre devant la porte, faisant un bruit qu’on entendait. C’est dépeuplé, c’est vide, pourquoi ? Elle s’ennuie. Pourquoi est-ce qu’on s’ennuie toute sa vie ? Elle voyait les tables de bois peintes en vert surnager vaguement au fond de l’ombre ; puis il y a eu un bruit de pas. Le gris de la lune a bougé un peu. Elle entend qu’on vient, et à présent on n’en peut plus douter : quelqu’un qui traîne les pieds quelque part là-bas sous les arbres. Comme quand on est très las, comme quand on vient de faire une longue marche. C’est lui, de nouveau. Bolomey. Ah ! après tout ce temps (et elle a vite fait le compte) : il était une heure de l’après-midi, il va être neuf heures du soir. Le pauvre garçon ! Il a dû aller la chercher, et il l’a cherchée tout ce temps, et il ne l’aura pas trouvée.

 

En effet, une forme noire se glisse le long d’une des tables et se laisse tomber là. Elle ouvre sans bruit la porte pendant que sa mère lui tourne le dos.

— Comment ? c’est vous, Monsieur Louis ?

C’est bien lui. Il était penché en avant, on le voit mal. Mais sa figure dans l’ombre grise fait un rond pâle qui se voit, – qu’il lève, qu’il a tourné vers vous.

— Oh ! a-t-elle dit, vous auriez dû être là il y a un petit moment… C’était beau, vous savez !

Mais elle s’est reprise :

— Et puis non, peut-être que non. Ça vous aurait peut-être fait de la peine.

Il n’a rien répondu.

— Ça ne va pas, hein ?… Ça ne va pas tant… C’est mon beau-frère… Oh ! à présent, c’est des bêtises… Le bulletin météorologique… N’écoutez pas.

 

Elle recommence.

— C’est pourtant drôle, ces machines, hein ? Il a dit :

— Quelles machines ?

— Ces télégraphies sans fil, ces caisses de bois… C’était une femme, ah ! si vous l’aviez entendue !

Pendant qu’éclatent là-bas, derrière les carreaux, les accents d’une retraite militaire, avec clairons et tambours.

— On ne peut pas comprendre…

C’est Bolomey qui parle. La marche se tait brusquement : qu’est-ce qu’on ne comprend pas ? On a vu que Métraux doit avoir sommeil, parce que tout à coup la lumière de la chambre s’est éteinte ; elle a dit :

— C’est mon beau-frère ; il va se coucher.

On le voit en effet derrière les vitres de la cuisine qui a dit quelque chose à Mme Chappaz, qui lève la tête de dessus son journal, puis il sort.

— Et vous, a-t-elle dit (et elle ne le voit plus qu’à peine), je suis sûre que vous n’avez pas soupé… Voulez-vous que je vous fasse chauffer un peu de soupe ?…

Il a dit :

— Vous ne l’avez toujours pas vue ?

Elle a dit :

— Non.

Il a dit :

— On ne comprend pas.

— Il vous faut entrer quand même, dit-elle, sans quoi vous allez prendre froid…

Elle en a été étonnée, mais il se lève. Ils entrent dans la cuisine. Mme Chappaz lève la tête. Elle regarde Bolomey à travers ses lunettes avec curiosité :

— Eh ! Monsieur Bolomey, à ces heures…

Elle ne s’est pas levée, il ne répond rien.

— Écoute, maman, il reste bien un peu de soupe.

— Bien sûr, dit Mme Chappaz.

— Entrez toujours, Monsieur Louis, a dit Lydie.

Il se laisse faire. Les yeux de Mme Chappaz l’interrogent encore quand il passe. Elle a deux bouquets de roses peints sur les joues ; ils brillent comme s’ils avaient été vernis. Et, un peu plus haut, les lunettes brillent aussi, cachant par moment le regard. Bolomey est entré dans la salle à boire.

— Ah ! a dit Gourdou, tiens, c’est Bolomey.

Il est seul, les trois autres hommes étant partis depuis un moment déjà. Il est tête nue, il s’adosse au mur en fumant sa pipe. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Bolomey s’est assis sans rien dire, son chapeau sur la tête ; lui, tire une bouffée de sa pipe, puis a regardé Bolomey de nouveau. Ils ne sont que les deux.

On entend dans la cuisine un bruit de casseroles qu’on remue ; on entend aussi par moment le vent qui fait bouger une branche et la branche, comme une main, passe et repasse doucement sur le toit.

 

— Alors, a dit Gourdou, ça ne va pas, ou quoi ?

Il tire une bouffée de sa pipe.

— Et qu’est-ce que c’est qui ne va pas ?

On voit le chapeau de Bolomey qui se lève ; on voit le menton, une moustache, on voit un nez, on voit deux yeux ; et tout de suite, cette fois :

— Peut-être que vous l’avez vue ?…

Mais Gourdou secoue la tête :

— Ma foi non ; j’ai pourtant couru les routes tout le jour.

— Ah !

Le chapeau de feutre va en avant. De nouveau Bolomey n’a plus eu de figure. Il l’avait demandée aux arbres, maintenant il la demande encore aux hommes ; puis il a recommencé :

— Je ne comprends pas.

— Qui est-ce qui peut se vanter de comprendre ?

Et, comme Lydie venait d’entrer avec l’assiette de soupe qu’elle pose devant Bolomey :

— N’est-ce pas ? personne, Mademoiselle Lydie ? ni vous, ni moi, et lui non plus.

— Oh ! vous !… dit-elle.

— Et le plus étonnant, dit-il, c’est que ça l’étonne de ne pas comprendre !

Il a ri. Bolomey s’était mis à manger. Il l’avait demandée aux arbres, aux buissons, à la rivière, à chaque repli de terrain, aux routes, aux chemins, aux sentiers ; mais, maintenant, une grande faim lui était venue. Il mangeait, il n’écoutait plus.

 

— Tu as voulu être propriétaire, Bolomey ; tu as voulu avoir une propriété, une maison, un peu de terre, et puis une petite femme à toi… Dis ?

Bolomey n’écoute pas.

— Comme si ça n’était pas périssable ! comme si ça pouvait durer !

— Voyons, Gourdou, a dit Lydie, taisez-vous !

— Non, disait Gourdou, pourquoi me taire ? je commence seulement. Hé ! Bolomey.

 

Bolomey relève la tête.

— Un peu de viande froide, hein, Monsieur Louis ? disait Lydie.

— Si vous voulez.

Le rouge lui est revenu sur la figure, il est repeint des couleurs de la vie. Et, Lydie étant de nouveau sortie :

— Je n’avais pas mangé depuis ce matin, la tête me tournait… Elle ne me tourne plus, dit-il, ça va mieux… C’est que tout ça, c’est impossible.

— As-tu été au catéchisme ?

— Oui.

— Il y a longtemps ?

— Il y a… dix-neuf… il y a vingt ans… Ah ! c’est peut-être, a-t-il dit tout à coup, c’est peut-être la différence d’âge.

Lydie lui apportait justement des tranches de jambon et de veau sur un plat avec une garniture de cornichons, tenant de l’autre main trois décis de vin blanc :

— Parce qu’elle aurait eu vingt ans, cet été, et moi j’en aurai trente-six au mois de mai…

— Moi, vingt-cinq, a dit Lydie… Et vous ? a-t-elle dit à Gourdou.

Mais Gourdou secoue la tête :

— C’est pas ça, a dit Gourdou…

Dans un nuage de fumée bleue où il disparaît, puis il reparaît peu à peu, parce qu’elle s’élève et se dissipe ; puis il a dit :

— Moi, septante…

 

Bolomey mange de nouveau avec appétit ; Lydie est debout devant lui, de l’autre côté de la table. Et voilà Gourdou qui recommence :

— C’est pas ça ! L’âge, ça ne compte pas. C’est quelque chose de bien plus grave. Tu ne te rappelles pas, Bolomey, c’est dans le Livre ! Parce qu’on n’était pas comme ça avant, dit-il. Vous ne vous en souvenez pas, Mademoiselle Lydie, du serpent ?… Eh ! eh ! regardez-moi, Mademoiselle Lydie. Alors elle a eu l’air gênée, et, comme elle haussait les épaules :

— Oui, oui, disait Gourdou, le serpent, et qui est-ce qui l’a écouté ?…

Il s’est mis à rire bruyamment pendant qu’elle disait :

— Qu’est-ce que vous voulez, comme dessert, Monsieur Louis ?… Il y a des noix. Ou bien une pomme, il y a des pommes…

— Une pomme, a dit Gourdou.

 

Elle est sortie précipitamment de la pièce. Bolomey finissait de manger ; Bolomey a eu soif : il remplit son verre.

— Avec quoi est-ce que tu l’as aimée ? avec toi ? ce n’est pas assez. Et qu’est-ce que tu as aimé en elle ? elle… Gourdou a dit :

— Ce n’est pas assez… Le verre de Bolomey est resté arrêté à mi-hauteur entre sa bouche et la table :

— Et puis, viens ici, a dit Gourdou. Rapproche-toi… C’est ça, mets-toi là ; comme ça on pourra du moins boire ensemble.

 

Est-ce qu’il n’avait pas lui-même déjà un peu trop bu ? Parce qu’ayant Bolomey en face de lui à présent, il se penche de son côté, il se met à parler plus bas :

— Hein ? quand elle avait mal aux dents, tu avais mal aux dents, toi aussi, c’est pas assez. Quand elle était triste, tu étais triste ; quand elle était contente, tu étais content, je vois ça, mais c’est pas assez. Parce qu’il ne s’agit encore que de toi, et d’elle. Et tu n’es qu’une créature et elle n’est qu’une créature. Tu as oublié… On a été chassé une fois, il y a longtemps, et on oublie. C’est tellement vieux.

 

Alors il s’est mis à appeler :

— Mademoiselle Lydie !

On répond dans la cuisine :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Vous n’auriez pas une Bible à nous prêter ?

La porte de la cuisine s’était ouverte ; on a entendu la voix de Mme Chappaz qui disait :

— J’ai bien la mienne, mais je ne vous la prête pas, j’y tiens trop. C’est ma Bible de mariage. Puis elle a dit :

— Mais il doit y en avoir une dans l’armoire de la chambre. C’est un pensionnaire qui l’a oubliée. Tu n’as qu’à aller voir, Lydie. Elle est avec les catalogues de graines et les almanachs. On entend la porte de l’armoire qui s’ouvre :

— Tu la trouves ?… Une petite Bible noire à tranche rouge. Mais qu’est-ce que vous voulez faire avec une Bible, Monsieur Gourdou ?… Bolomey écoute et ne bouge pas. On n’a pas vu Mme Chappaz. On a vu seulement Lydie qui a apporté la Bible. C’est un livre de petit format et pas trop épais, parce qu’il est imprimé sur du papier aussi mince que du papier à cigarettes.

— Merci bien, Mademoiselle Lydie.

Elle sort tout de suite : elle referme la porte.

— Et tu n’as pas besoin de chercher bien loin. C’est au chapitre II, page 3. Tu commences au verset 21. Et puis tu lis le chapitre III jusqu’à la fin, c’est tout. 24 versets, 29 en tout ; un peu plus d’une page. Oh ! dit-il, ce n’est qu’une explication, mais c’est la bonne…

 

 

 

V

 

Bolomey s’était mis à lire dans le Livre pendant qu’il neigeait sur le monde, et Adam est seul, page 3.

 

Il avait allumé du feu parce qu’il faisait froid, ce jour-là ; et, pendant que le feu brûlait derrière lui, secouant l’assemblage en feuilles de tôle du fourneau, page 3, Adam est d’abord couché tout seul, puis une femme est près de lui.

« Ah ! c’est comme moi », pense Bolomey.

 

Il avait ouvert le Livre sur la table de la cuisine ; un jour blanc, qui venait de la terre, non du ciel, entrait par la fenêtre et, frappant le plafond, était renvoyé sur les pages. Il neigeait en plein mois d’avril. Ça arrive. Il neigeait blanc sur les fleurs blanches des poiriers et des cerisiers ; il neigeait gris sur les boutons des pommiers qui sont roses. Bolomey était assis à sa table devant le Livre ; il y avait un silence qui était comme avant le commencement de la vie ou après la fin de la vie. De temps en temps seulement, un paquet de neige tombait d’une branche avec un bruit de fruit mûr ; de temps en temps, une troupe de corbeaux passait en criant au-dessus de la maison ou bien encore une bûche éclatait dans le fourneau comme quand on claque du fouet. C’était tout.

On entendait le bruit que faisait Bolomey en tournant les pages.

Il avait lu le chapitre III encore une fois ; puis il a fermé les yeux et il voyait.

 

Pendant qu’il était assis à sa table et que la neige couvrait le jardin derrière les carreaux, il voyait qu’il faisait un temps orageux, il voyait que le soleil était brûlant comme avant l’orage, parce que le sort de l’homme va être désormais de vivre, ou bien dans les trop grandes chaleurs, ou bien dans les trop grands froids. Ils venaient de sortir du Jardin : ils n’y pourraient jamais rentrer.

Ils étaient condamnés désormais aux saisons et à tourner en rond avec elles d’un bout de l’année à l’autre, passant des bises d’hiver qui vous fendent la peau des mains aux ardeurs de l’été qui vous consument le visage. Ils sortent de ce qui est fait pour l’homme et pour l’agrément de l’homme, ils entrent dans ce qui est fait contre lui ; ils sortent de ce qui aidait l’homme pour entrer dans ce qui le nie ; et Dieu avait placé un chérubin avec une lame d’épée de feu à la sortie du Jardin pour les empêcher d’y rentrer.

Oh ! il voit.

La neige tombe ou il fait trop chaud, c’est la même chose. C’est contre nous. C’est pour nous empêcher de vivre.

 

Ils sortaient du Jardin ; ils avaient devant eux l’aridité d’un sol pas cultivé. Ils vont avoir faim, ils vont avoir soif, oh ! ils ne connaissaient avant ni la faim, ni la soif. Ils vont connaître la fatigue. C’est notre Père et notre Mère : alors il les voit qui ont peur d’abord et se rejettent en arrière ; ils disent non devant la vie, – qui commence, qui finit (elle ne finissait, ni ne commençait) ; et ils sont pourtant forcés d’avancer.

L’homme va devant, la femme est derrière ; Adam va devant, Ève suit. Il a dû se laisser tomber en avant une première fois, allongeant la jambe et elle de même, et ils tombent et ils se redressent : ils tombent à nouveau, ils se redressent à nouveau.

 

Oh ! il voit, et il comprend tout. C’est Bolomey. Il a lu dans le Livre. Il vient de lire le chapitre III.

Il neige, il y a du feu dans le fourneau. Il ferme les yeux ; il est seul dans sa cuisine, seul dans la vie ; il se dit : « C’est à cause d’eux. » Il se dit : « C’est ça, la condamnation. »

 

Il fait le compte. Ils étaient maintenant un et un, elle et lui. Un et un, ça fait deux. Mais c’est ça, la condamnation, parce qu’un et un à présent ça fait deux et qu’avant ça ne faisait qu’un, – et on cherche à comprendre et on ne peut pas comprendre. Il voit qu’ils sont séparés, et nous sommes séparés. Il voit qu’ils sont désunis et nous sommes désunis. Car ce qui se passe hors d’eux-mêmes n’est que l’image de ce qui se passe en eux-mêmes ; car ils sont bien chassés du Jardin, mais c’est qu’ils sont premièrement chassés de leur nature véritable ; et ils se rejettent en arrière, parce qu’ils ont peur, mais c’est premièrement d’eux-mêmes qu’ils ont peur. Ils reculent, ils se refusent, ils disent non ; et puis, parce qu’un poids est en eux qui est leur faute, ils tombent quand même en avant. C’est leur façon de dire oui, et ils sont bien forcés de dire oui.

 

Elle est pourtant belle encore, belle et grande. Bolomey la voit de dos, et la voit tout entière, parce qu’Adam va devant et est caché par elle, mais elle ne l’est pas par lui. Oh ! notre Mère à nous, quand même, oh ! belle et grande ! Sa robe de peau, à cause des efforts qu’elle fait pour avancer, s’est détachée de ses épaules et lui tombe sur les genoux. Oh ! pas encore fanée par l’âge et la fatigue, pas encore desséchée par le trop dur travail et le trop grand soleil. Oh ! qu’est-ce que c’est que ces restes qui sont en nous dans le malheur, qu’est-ce que c’est que ce goût du bonheur et le goût de ce qui est beau qui est en nous quand tout est laid, le goût de ce qui est grand quand tout est petit ; le goût de ce qui est pur quand tout est corrompu ? – mais elle sort seulement du Jardin, elle, et la grâce est encore sur elle, et la force encore sur elle, comme on voit à ses bras, et on voit à ses reins, et on voit à ses hanches.

Elle s’arrête encore, il lui est dit : « Va ! » Elle repart, et Adam s’arrête et repart. Elle penche la tête, alors ses cheveux vont en avant sur ses joues. Elle pose ses pieds délicats sur les pierres avec précaution, puis elle se fatigue de la précaution. Elle tombe en avant, puis se retient, et puis retombe. Belle et grande, forte et douce.

Sa peau finement nuancée se creuse toute de plis et d’ombres qui s’effacent et se portent ailleurs, comme sur un bassin d’eau vive quand passe un souffle de vent. Lisse et brillante, lisse et mouvante, grande et pure, les épaules larges, les hanches saillantes, les bras lumineux, les bras ronds. Elle se penche encore, elle se redresse ; et son corps se défait et se refait sans cesse, un et divers, lié et libre, épars, puis de nouveau rassemblé.

L’ombre qu’il y a entre ses épaules est comme le blé dans le van. Sa cheville mince ploie, son mollet est comme de la soie, il y a des pétales de rose à son talon.

Mais alors où est-ce qu’elle va ? Est-ce qu’elle le sait elle-même ? Car elle s’est arrêtée encore une fois et elle a dit : « Adam ! » mais il ne se retourne même pas :

— Adam !

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Où est-ce qu’on va ?

— Est-ce que je sais ?

Il ne sait pas. Est-ce que nous le savons nous-mêmes ? Oh ! à présent Bolomey comprend tout.

 

On est ici dans les duretés de l’hiver, ils sont là-bas dans les duretés de l’été, parce que les saisons sont des choses pleines de méchanceté, à présent. Il y a des saisons à présent, et il n’y en avait point avant. Ils venaient là-bas d’entrer dans le temps avec leurs corps habitués à être beaux, non pas à souffrir.

Adam tire Ève par le poignet et tombe en avant, alors il avance. Il tombe et, en tombant, il la fait avancer. Adam porte son corps en avant, lui donnant une pente ; c’est cette pente en avant qui entraîne Adam, et Ève est entraînée par lui.

 

Oh ! Bolomey comprend tout, parce que c’est simple à comprendre : notre démarche, à nous aussi, n’est plus qu’une suite de chutes. Ils tombent, ils tomberont sans fin, – jusqu’à la fin : nous de même.

Leur front est lourd à cause de la faute et là où est la conscience de la faute, là également est le plus grand poids. Ils sont tirés tous deux en avant par le front. Ils sont menés par lui vers une fin et c’est en lui que se tient aussi la conscience de cette fin : c’est pourquoi leur front est penché vers la terre.

 

On entendait le vent gémir, pendant que Bolomey hochait lentement la tête sous son chapeau de feutre au ruban noir devenu rouge à cause de beaucoup d’averses et beaucoup de soleil pendant beaucoup d’années, – et, nous, nous sommes sortis d’eux, pense-t-il, nos malheurs tellement emmêlés dans les leurs et tellement noués aux leurs qu’on ne pourra plus jamais les débrouiller ; tout à fait comme des filards (ces grands filets à larges mailles dont on se sert pour transporter le foin à la montagne), une fois qu’ils sont pris l’un dans l’autre, pense Bolomey ; – avancés, malgré nous, dans le temps et dans la succession des temps, c’est-à-dire vers la mort ; – condamnés aux travaux forcés, condamnés à faire, puis à défaire, puis à refaire, jusqu’à ce que nous soyons défaits nous-mêmes ; parce qu’ils ont été chassés du Jardin une fois, lui et elle, Adam et Ève, ô notre Père et notre Mère à nous ; chassés une fois du Jardin et pour toujours ; – alors on ne se maintient soi-même en vie qu’en détruisant et tout est guerre, rien ne s’élève que sur des ruines pour devenir ruine à son tour.

 

 

 

VI

 

Il allait chercher ses provisions au village : il revenait, il se rasseyait à sa table ; – il avait neigé, il ne neigeait plus. Le soleil a brillé sur les prés reverdis où ont séjourné quelques heures encore des lambeaux d’étoffe grisâtre, vite effilochés sur leurs bords ; il se rasseyait à sa table, il se disait : « Comment est-ce que c’était avant ? » Comment est-ce qu’il était, le Jardin ? se disait-il, est-ce qu’il était grand ? Comment grand ? comme le district, comme le canton ?

 

Il se donne bien de la peine.

Il fait un grand effort dans le fond de sa tête, se disant : « Il fallait bien qu’il fût grand, parce qu’il est dit dans le Livre que trois fleuves l’arrosaient : et le nom du premier est Piscon, c’est celui qui coule dans le pays de Havila où on trouve de l’or ; et le nom du second est Guihon, et le nom du troisième est Hiddekel. »

 

Il met ensemble les choses qu’il connaît dans le pays qui est le sien et qui s’étend du Jura au lac et du lac aux Alpes ; il y fait couler trois Sorges (c’est la rivière) dans trois directions différentes. Il a choisi pour en garnir le fond les plus jolies pierres (ah ! il les connaît bien aussi) et de la plus jolie forme : des ovales, des rondes, des plates, quelques-unes à forme de cristaux, d’autres comme des coquillages, blanches comme des dents d’enfant, roses comme la gencive, bleues comme le bleu de l’œil, grises comme la souris ; – il choisit également les plus beaux arbres, il les plante sur le bord des trois rivières dans son pays. Les grands noyers, les petits pêchers de plein vent, des cerisiers en fleurs, d’autres avec leurs cerises (puisqu’il n’y a plus de saisons), des arbres avec la promesse de leurs fruits, d’autres qui l’ont déjà tenue ; des arbres pour leurs fleurs, des arbres pour leurs fruits, d’autres pour leur verdure.

Tous les verts : le clair, le sombre, le lustré, le mat, – oh ! entrelacés bellement. Le houx entremêlé au hêtre aux jeunes pousses, le cyprès parmi les saules pleureurs, à côté des platanes les hauts peupliers d’Italie ; ceux qui sont pointus, ceux qui s’étalent, ceux qui s’élancent, ceux qui traînent sur le sol, ceux qui aiment l’air, – dans une riche disposition.

 

Et puis par terre toutes les fleurs, qu’il mêle à la mousse, mêle au gazon et au sable pour faire doux sous leurs pieds qu’ils ont nus. Il a fait venir aussi toutes les bêtes qu’il connaît, disant : « Où es-tu, le petit renard fauve ? où es-tu, toi, le joli blaireau noir et blanc, dit tasson ? le lièvre, où es-tu, le lièvre ? » L’écureuil brun, l’écureuil rouge, celui qui joint ses pattes de devant, agenouillé à la pointe du sapin, comme s’il faisait sa prière ; celui qui chemine dans les airs d’une branche à l’autre avec tant d’adresse par-dessus le vide, ô grosses queues, longues queues, queues en panaches, ô petites têtes ! Toutes les bêtes et en amitié. Le gros sanglier aussi. Tous les oiseaux. Le hochequeue qui bat la mesure avec ses plumes de derrière ; le roitelet qui a sa maison au-dessus de l’eau dans la mousse humide ; les gris, les bruns, les roux, les lents, les nonchalants, les vifs, les agités, le merle paresseux, ceux qui aiment à voler, les pigeons qui se promènent sur les chemins comme des dames ; la fauvette, trois espèces de mésanges, le rouge-gorge, le moineau boulu, la huppe ébouriffée, le pic qui grimpe au tronc des arbres comme un homme, l’alouette qui scintille comme une étoile en plein jour dans le ciel.

 

Il se dit : « Il faut qu’ils y soient en amitié les uns avec les autres : c’est-à-dire encore la pie, le corbeau, l’épervier (dit le bon oiseau), toutes les espèces d’oiseaux de proie aussi : le milan, le hibou, l’effraie, – les oiseaux de jour et de nuit, car il n’y a plus ni jour ni nuit. » Il les fait chanter tous ensemble. L’air bouge comme un carreau de vitre dans son ciment. On donne des coups de marteau. On repique avec un outil dentelé les moellons de la voûte bleue. On tape sur des tôles.

 

Et lui, alors, sous le bruit, il s’avance, tout penché en avant pour ne pas être vu ; il est dans un pays qu’il connaît bien, puisque c’est le sien ; il va s’avancer en pensée jusqu’au-dessus du vallon où ils sont ; il n’a qu’à se glisser derrière un buisson qui surplombe. Ils sont nus, ils n’ont pas honte d’être nus.

Bolomey les voit de haut en bas ; ils sont étendus au bord de l’eau, sur le sable.

 

Oh ! Bolomey regarde bien, il regarde tant qu’il peut. Il les voit couchés sur le sable ; ils sont en conversation sans avoir besoin de parler. S’ils parlent, c’est pour le plaisir. S’ils parlent, c’est comme l’oiseau, pour le plaisir, comme l’eau qui coule, comme l’air qui passe.

 

Ils n’ont pas besoin de bouger ; s’ils bougent, c’est pour le plaisir de bouger. Les truites sautent dans la rivière, faisant beaucoup de points brillants ; le renard joue au bord de l’eau avec le petit du lièvre. Tout est beau, tout est bon ; eux, bougent ou ils ne bougent pas, selon qu’il est plus agréable pour eux de bouger ou le contraire, car ils n’ont pas besoin de se déplacer pour se nourrir, ils n’ont qu’à tendre la main ; ils n’ont qu’à se baisser pour boire.

 

Ils n’ont pas besoin d’être vêtus, étant vêtus d’air agréablement et agréablement enveloppés dans un tissu soyeux d’ombre et de soleil. Ils sont en pleine sécurité : s’ils se lèvent, c’est empêchés de vieillir, et s’ils sont assis, c’est empêchés de vieillir, et couchés, c’est empêchés de vieillir ; et Bolomey, à mesure qu’il regarde, s’enfonce davantage dans ses réflexions. Car comment comprendre à présent ; à présent que tout est gâté ? Et ils sont deux, mais ils sont un.

 

C’est justement, pense Bolomey, ce que l’homme, à présent, cherche vainement pour lui-même et de quoi il a faim et soif plus que de tout. Car elle est moi, et je suis elle (et c’est de quoi, depuis, on est privé). Il les voit, ils sont deux et un : ils sont la négation du nombre et en même temps tous les nombres, étant riches au fond d’eux-mêmes d’une infinie postérité, qu’ils n’ont pas encore été condamnés à dérouler misérablement derrière eux dans le temps, pièce à pièce, par morts et naissances successives, – pertes et récupérations.

 

Il regarde. Il les voit au-dessous de lui et en même temps au dedans de lui. Il les voit tout ensemble en arrière de lui dans le temps, et au-dessous de lui dans l’espace.

 

C’est le pays d’ici, c’est un pays qui est tous les pays, avec trois rivières, comme il est écrit. Adam se lève, il tend la main et le pinson vient se poser sur sa main. Il appelle : le blaireau vient se frotter à ses jambes. Il cueille une grappe de raisins : le renard vient, et mange et boit tout à la fois entre ses doigts. Elle se lève ; elle déploie son grand corps devant les eaux dans leur richesse, riche lui-même de ses trésors : sa nuque creuse, ses larges flancs, sa peau dorée ; les truites sautent hors de la rivière. Elle s’approche d’Adam, elle s’appuie sur son épaule. Elle ne bouge plus ; leurs cheveux sont mélangés. Elle a passé son bras derrière le cou d’Adam ; elle ne bouge pas, elle ne bougera plus jamais, – alors il tressaille, parce qu’elle touche innocemment avec son sein le milieu de son bras, et avec sa hanche le bas de sa hanche. Pas condamnés encore et n’ayant pas connu la faute ; nouée à lui comme la liane est à l’arbre, et la guirlande à son tuteur : alors est-ce qu’il faut croire à notre propre condamnation ? est-ce qu’il faut y croire même si on ne comprend pas ? voyant seulement que ce temps-là (qui n’était pas encore le temps) est quelque chose de fini pour toujours.

 

— Hé ! Bolomey.

Il était tellement enfoncé dans ses pensées qu’il n’a pas entendu d’abord qu’on l’appelait. Il avait été acheter ses provisions au village et il en revenait, les ayant mises dans un sac de serpillière qu’il avait jeté sur son épaule : une miche de pain, un paquet d’allumettes, du fromage, du tabac.

Il baissait la tête. À peine s’il répondait aux bonjours qu’on lui disait en passant. Il ne faisait pas attention aux femmes qui s’appelaient du geste dans leurs jardins par-dessus la barrière, pendant que la terre bien ratissée était rose, ou grise comme de la cendre, ou brune à cause du fumier qu’on y avait mis, et fumait entre les haies des groseilliers saupoudrées de vert pâle.

 

— Hé ! Bolomey.

C’était Gourdou. Gourdou qui lève le bras, étant sur le point de rejoindre la route où Bolomey s’était engagé ; Gourdou qui faisait sa tournée, Gourdou qui est venu, Gourdou qui a dit :

— Eh bien, tu n’entends pas… Comment ça va-t-il ? Allons boire un verre.

Bolomey s’était laissé faire ; ils sont entrés ensemble dans le café de la gare, qui, comme son nom l’indique, est à côté de la station.

— J’ai fini… Et toi ? Oh ! toi, a-t-il dit, tu n’as jamais fini, parce que tu ne commences pas… Toi, tu tournes avec le temps et le temps est sans fin, parce qu’il est sans commencement. Il y avait une dizaine de jours qu’ils s’étaient rencontrés à la Croix Blanche. Il avait neigé, puis il n’avait plus neigé. Il était tombé de la neige, elle avait fondu, le soleil avait reparu, le soleil s’était recaché ; oh ! nous tournons en effet avec les saisons, pris dedans, comme sur un pont de danse.

Il s’est assis en face de Gourdou, Gourdou le regarde.

Bolomey se met machinalement sur une chaise cannée face à Gourdou, qui est sur une chaise cannée de l’autre côté de la table. Gourdou le regarde, Gourdou lui a dit :

— Alors ça ne va toujours pas ? Gourdou lui a dit : — Pas tant, hein ?… Gourdou lui a dit : — Tu as lu ?

Une petite locomotive à vapeur, qu’on voyait par la fenêtre, faisait des manœuvres sur une voie de garage. Il lui pendait au derrière une sorte de mèche en coton blanc, pendant que des boules de fumée, pareilles à des tampons de ouate, sortaient tout le temps de sa cheminée.

 

— Qu’est-ce que tu veux ? c’est une explication ; c’est même la seule explication. On criait : « Six mètres. » Un homme, en blouse bleue et à casquette d’uniforme, criait : « Six mètres » ; alors la petite locomotive allait en arrière. « Quatre mètres… » et l’homme à la blouse lève le bras, tout en soufflant dans un sifflet.

 

— Autrement, a dit Gourdou, personne n’y pourrait rien comprendre.

On avait juste le temps de voir qu’il y avait un homme qui se tenait debout entre les tampons du wagon que le convoi refoulé par la locomotive allait rejoindre ; puis le choc s’est communiqué d’une voiture à l’autre, tout le long du convoi, comme quand le son est renvoyé de roche en roche par l’écho.

— L’explication que rien n’aille bien, disait Gourdou, et, quand ça va bien, c’est encore pis, puisqu’on sait que ça doit finir.

On ne pouvait pas savoir s’il parlait sérieusement ou non. On voyait ses cheveux blancs qui frisaient sur son front plissé, tout couvert de taches rouges. Cependant la locomotive s’était mise à souffler et à cracher, entraînant à sa suite le wagon tamponné ; et Gourdou a ri. La locomotive revenait. Ah ! tout se répète. De nouveau l’homme crie : « Six mètres » ; puis il crie : « Quatre mètres » ; puis il souffle dans son sifflet ; et Gourdou rit encore un peu parmi l’espèce de barbe blanche et rose qu’il a sur toute la figure, et qui est comme du moisi.

 

— Et tu comprends, c’est qu’ils avaient voulu savoir, dans le Jardin, au temps d’autrefois… La pomme, c’est savoir. Au lieu de se laisser faire, ils ont voulu faire. Et ils n’ont plus rien eu, en voulant tout avoir. Alors, nous, à notre tour, on est dans rien depuis ce moment-là ; et nous tous, j’entends toi, j’entends moi, j’entends nous, j’entends tout le monde.

« Six mètres… Quatre mètres… Halte ! » puis l’homme siffle ; tout recommence. Le convoi est revenu ; ils y ajoutent un wagon. Ils ajoutent un nombre à un nombre, une unité à une unité. Jusqu’où, jusqu’à quand ? c’est la vie. Et Gourdou riait de nouveau, mais Bolomey, lui, ne riait pas ; il lève la tête, c’est tout. Il regarde Gourdou, puis il baisse la tête, considérant les dessins que font les veines et les nœuds du noyer sur le plat de la table bien entretenue à la cire.

 

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? Bolomey parle aux veines du bois. Il lui est répondu :

— Cinq mètres. Le temps est clair, qu’est-ce qu’il faut faire ? Le ciel est dans les rails qui brillent blanc. Répétitions et recommencements partout.

— Justement, c’est la différence ; car eux avant ne se répétaient pas… C’est Gourdou qui le dit, – alors il baisse la voix :

— C’est le temps qui fait ça. Et il n’y avait point de temps. Et tout était toujours nouveau. Car, le plus petit temps, c’est la même chose que le plus grand temps. Une drôle de conversation qu’ils avaient ainsi, ce soir-là, pendant que la locomotive continuait à manœuvrer et l’homme d’équipe à lever le bras, un mouchoir rouge autour du cou.

 

Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Bolomey a posé la question tout bas. Il semble qu’il l’a posée d’abord aux dessins inscrits en noir dans le bois de la table brune, tout bas, puis plus haut : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? »

— Est-ce que tu ne sais pas ? « Quatre mètres… deux mètres cinquante. »

Bolomey de nouveau hoche la tête :

— Et vous, est-ce que vous savez ? Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse ?

— Ah ! disait Gourdou, si c’est comme ça… Il y a un moyen, il est dans le Livre. Tu n’as qu’à lire. Il a dit :

— Est-ce que tu l’as toujours ?

Bolomey fait signe que oui.

— Les soirées vont devenir courtes, c’est dommage, mais enfin tu pourras toujours le lire de jour. Et puis on dort trop, on dort toujours trop. Tu dors trop, ou quoi ? Tu dormiras moins. C’est que c’est long, tu sais. Il y a toute la Genèse. Puis viennent l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome. Ensuite il y a, attends… Josué, je crois bien, les Juges, puis Samuel et c’est pas fini. Il y a les Rois, il y a les deux livres des Rois… Et puis, je ne sais plus, les Chroniques, Esther, Job, et puis les Psaumes, les Proverbes, et c’est pas fini… Il y a l’Ecclésiaste, Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, les Prophètes… Alors il a dit :

— Et ça n’est encore que la première partie. Parce qu’il y a une seconde partie. Mais quoi ? Est-ce que tu n’as pas été au catéchisme ? Tu ne te rappelles pas ? Eh bien, tu n’auras qu’à lire… Oui, cette seconde partie. Et tu verras… Il s’arrête.

— Parce qu’on a été rachetés, à ce qu’on dit. Mais tu verras comment. Et que ce n’est pas pour cette vie. Il s’est mis à rire ; il disait :

— L’espérance et la charité. Tu ne te souviens pas, Bolomey ? Et il est défendu d’aimer la créature. La créature pour elle-même. Il faut l’aimer dans Celui qui l’a faite.

Il s’arrête.

— L’amour ne va pas tout droit, Bolomey. L’amour monte pour redescendre. « On n’aime pas tout droit » ; alors on voit Bolomey qui secoue la tête, qui se lève, qui dit :

— Il faut que j’aille.

— Tu n’as pourtant personne qui t’attende…

 

Mais Bolomey n’écoute pas ; il appelle le patron, c’est lui qui paie.

— Laisse-moi ça, disait Gourdou.

Bolomey n’a pas voulu. Et on entend encore : « Deux mètres… Halte ! » tandis que le retentissement des tampons fait bouger les vitres ; mais il est déjà sorti. Il a jeté son sac sur son dos. C’est le soir. C’est sur la route qu’il suit d’abord un petit moment, la route qui est toute noire (non pas rose), entre ses talus d’herbe verte. Une première automobile passe, puis deux, puis trois, puis plusieurs à la file, dans les deux directions, se croisant sans cesse en jetant des feux et faisant jouer leurs klaxons ; mais Bolomey quitte la route.

Il tire à droite. Il grimpe au talus.

Il arrive dans des feuilles mortes toutes transpercées de bas en haut par les anémones blanches et vertes, c’est-à-dire dans un petit bois. Le même feuillage léger et clair est au-dessus de lui dans le bout des branches. Sur le sentier qu’il suit, il y a par place des flaques rondes comme des verres de lunettes qu’il doit contourner.

Et ça fait combien de fois qu’il le suit, ce même sentier, car c’est un des sentiers qui mènent de chez lui au village, ou inversement, comme aujourd’hui.

Pourtant il se dit : « Où est-ce que je suis ? »

L’abeille commence à se taire ; les oiseaux, eux, pas encore.

Il leur a dit : « Taisez-vous, menteurs ! » Ô bruits de la terre, on ne va plus pouvoir vous aimer, c’est donc fini, taisez-vous ! Et toi, terre chaude, terre verte, terre rose, terre jaune, disparais, parce que tu mens.

Car il voit bien qu’elle est belle. Il ne peut pas s’empêcher de regarder autour de lui. Ah ! faux Jardin ! Mais pourquoi est-ce qu’alors il en reste ainsi partout des traces ou des copies ? – ne pouvant pas s’empêcher de voir, ni d’entendre, ni de sentir. Ah ! trompeuses similitudes, car il fait bon pourtant, se dit-il ; goûtant l’air avec sa bouche, le touchant avec ses mains, qui est rond, doux, élastique, l’air qui est frais, l’air qui est pur, est-ce que c’est vrai ? Il fait beau pourtant dans le monde, se dit-il ; mais c’est que ça ne tient plus ce que ça promet, car qu’est-ce que ça ne promet pas ? respirant avec toute sa poitrine, et une certaine vie vous est promise et elle ne vous est pas donnée…

 

Tout est promis, mais rien n’est tenu, se dit-il. Ça ment. Taisez-vous ! dit-il aux merles, aux pinsons, aux fauvettes. Il marche dans un épais tapis de tendres feuilles pâles tachées de blanc, où c’est comme si un peu de neige était tombée ; alors il pèse de tout son corps, écrasant sous ses pieds les tiges frêles, faisant des trous sombres et profonds dans leur belle continuité. Ah ! détruire les apparences ! Taisez-vous ! oiseaux, et ils ne veulent pas se taire ; bon ! je vais siffler ou chanter.

Il siffle et il chante ; ainsi je ne vous entends plus. Si on n’a pas tout, ne rien avoir. Elle, ou rien. Toute la vie, ou rien, tout de suite. Taisez-vous ! les oiseaux.

On n’aime pas directement ; oh ! si c’est comme ça !

Et puis : « Oh ! Adrienne, se disait-il, pourquoi ? » mais il se répond : « C’est écrit. »

 

Les hêtres cependant sont devenus plus grands dans la partie du bois où il est arrivé, taisez-vous ! plus forts, plus pleins, d’une plus humaine portée et ils renflent sous leur écorce lisse leurs flancs bombés et infléchis, comme une femme qui a ôté sa robe ; alors elle a été de nouveau là. Oh ! Adrienne. Il se détourne, mais elle est là, il se détourne encore, tenté de toute part, de toute part repoussé. Ah ! ah ! puisque rien n’est vrai, puisque tout finit, puisque tout nous trompe : il ferme les yeux, il avance les yeux fermés, les bras tendus, dans une grande nuit qu’il se fait ; puisque rien n’est vrai, puisque tout nous trompe, et il siffle et chante toujours, et il ne voit rien et n’entend plus. Chasseur, pêcheur, jardinier, ami des ruches, – rien du tout. Fils d’une femme, et puis plus de femme. Mari d’une femme, et puis plus de femme.

 

À ce moment, il sent que le sol s’incline sous ses pas ; c’est qu’il est arrivé à la sortie du bois, là où le vallon commence. Il a bien fallu qu’il regarde ; il voit que ces lieux connus sont inconnus, que ces lieux habités sont déserts. On voit tout, et c’est comme si on ne voyait rien, car la rivière brille toujours par place entre les buissons qui l’entaillent, mais à quoi est-ce qu’elle sert ? Ils n’y sont plus, les deux (ceux qui y avaient été mis), et il y a une beauté partout, mais c’est une beauté étrangère. Rien ne sert à rien, comme il voit, ni ces couleurs jaunes, ni ces couleurs roses, pendant que les oiseaux chantent moins fort déjà, ni tous ces petits nuages qui passent là-haut, tout ce fin duvet de nuages qui est là-haut, comme si les oiseaux y avaient perdu leurs plumes.

 

Pendant qu’il se laisse tomber dans l’herbe, car à quoi est-ce que ça sert d’exister ? Que je marche ou ne marche pas, que j’avance ou non, que je sois debout sur mes jambes ou couché comme je suis et immobile comme je suis : rien, – puisque tout doit finir. Rien parce qu’on a été chassé, c’est écrit.

Il regarde : ils ne sont plus là, ils ne sont plus où il les avait mis. L’amour doit monter pour descendre ; il ne compte plus pour nous.

Rien ne compte, puisque tout finit. On n’aime plus directement, est-ce la peine ?

 

Il voit que la nuit va venir. Il fait beau, les oiseaux se taisent sur sa tête. Il y a des fleurs partout autour de lui : des touffes de primevères larges comme des assiettes, des violettes sombres comme si des gouttes d’acide avaient fait des trous dans le gazon, des pervenches comme des yeux d’enfant qui le regardent : il voit seulement qu’il est seul.

Il voit qu’on ne peut pas ne pas être seul dans la vie.

Car elle serait là, à présent, qu’il n’en serait pas moins solitaire, et elle de même, l’être et l’être séparés à cause d’une malédiction.

Et voilà qu’elle vient alors ; il voudrait l’empêcher, il ne peut pas. Elle est au dedans de lui, elle l’habite. Elle habite le soir. Il voit leur petite maison, là-bas, et fermant les yeux il la voit, elle, et ouvrant les yeux il la voit, – dans la nuit qui monte, gagnée par l’ombre.

Elle ne dit rien. Ses bras pendent, ses beaux bras nus, hors de sa robe de toile bleue.

Elle ne dit rien ; elle dit : « Eh bien ? » puis elle ne dit rien et en même temps : « C’est comme ça. »

Il ne bouge pas, il est couché en haut de la pente qui descend vers la rivière ; le sac de serpillière où sont ses provisions est jeté dans l’herbe à côté de lui : ah ! en quoi est-ce qu’elle est faite ? mais en quoi sommes-nous faits ?

C’est ce qu’il se dit. Elle ne pèse pas, moi non plus, car rien n’a plus de poids. « Oui », dit-elle. Elle hoche la tête. Et puis quoi ?

— Oui, dit-il.

Elle a dit :

— N’est-ce pas ?

— Oui, dit-il.

Elle dit :

— Tu comprends ?

Il a dit :

— Je comprends.

Elle a dit :

— Quand même, je serais devenue vieille et tu n’aurais pas pu l’empêcher, moi non plus.

— C’est vrai.

— Toi aussi tu serais devenu vieux.

— C’est vrai.

 

Oh ! comme ses belles joues s’en vont ! Il voit que c’est plein de cordes à son cou. Où est la place de sa poitrine ? « Va-t’en ! » Il se met à rire. Tu as bien fait de t’en aller, je ne veux plus te voir ; je ne veux plus vous voir, choses du monde, parce que vous êtes périssables, et qu’en étant vous nous trompez.

Et il voit qu’elle n’est plus là. Il voit qu’il n’y a plus personne. Il voit qu’autour des choses l’air de plus en plus s’épaissit, les détruisant. Il rit. Rien. Il encourage la nuit à se faire.

Tout commence à faire silence autour de lui pendant qu’il se laisse aller en arrière ; et il est vu encore un petit moment, puis il ne l’est plus.

 

 

 

VI

 

Elle heurta une première fois, puis, au bout d’un petit moment, comme on n’avait pas répondu, elle a heurté de nouveau.

— Monsieur Louis, vous êtes là ?

Il a fermé le Livre où on voit que toutes les bêtes des champs et les oiseaux des cieux ont été formés de la terre ; il a été le cacher dans l’armoire.

— Monsieur Louis, Monsieur Louis !… Derrière la porte… Il avait été ouvrir.

— Ah ! Monsieur Louis, j’avais peur que vous ne soyez pas là… C’est qu’il y a tellement longtemps qu’on ne vous a pas vu… Ma mère m’a dit : « Il te faut aller voir, Lydie… Peut-être qu’il est malade… »

Il a dit qu’il n’était pas malade.

— Alors pourquoi n’êtes-vous pas revenu ? Ça vous aurait distrait. Il y a le sans-fil ; mon beau-frère m’a appris à m’en servir, je le ferai marcher pour vous, si vous voulez… Oh ! c’est beau.

Elle reprend tout à coup :

— Vous avez mauvaise mine, Monsieur Louis. Puis, regardant autour d’elle, hardie et timide à la fois :

— Oh ! vous voyez bien, Monsieur Louis, vous n’avez même pas fait le jardin, a-t-elle dit ; vous vivez trop enfermé, ça ne vous vaut rien. Et le ménage ? Vous lavez la vaisselle ?… Ma foi ! non, elle n’est pas lavée… Elle était entrée dans la cuisine.

— C’est plein de poussière partout. Est-ce que vous faites seulement votre lit ? Il faudra que je vienne vous donner un coup de main…

 

Elle était maintenant debout à côté de l’évier, et lui debout de l’autre côté de la table :

— Parce que ça n’est pas des ouvrages d’homme, tout ça. Les hommes, c’est fait pour vivre à l’air ; nous autres femmes, pour être à l’ombre. Déjà rien qu’à cause du teint… Dites donc, vous n’avez pas de nouvelles ?

Il a dit :

— De qui ?

— Mais d’elle, bien sûr, de qui voulez-vous qu’il s’agisse ?

Alors il s’était mis à se taire pendant qu’elle continuait à parler avec assurance. Ils étaient ensemble dans la cuisine. Elle était assise, lui debout. Elle levait vers lui ses beaux yeux un peu tristes, puis moqueurs, puis indifférents (comme si elle pensait à autre chose) dans sa figure fatiguée :

— Alors quoi, vous n’avez pas été la chercher ?… Vous ne vous êtes même pas informé d’elle ?…

 

Il avait un vieux pantalon, un vieil habit de drap brun avec des boutons de laiton ; une chemise sans col, grisâtre ; il n’était pas rasé, il était assez gros, assez fort, pas très grand :

— Vous ne savez pas où elle est ?… Vous n’auriez eu pourtant qu’à aller chez son oncle, parce que sûrement qu’il doit savoir, lui, où elle est. Vous êtes trop fier… Monsieur Louis, disait-elle… Il n’est pas bien effrayant, son oncle. Et puis, elle, elle était bien jeune, vous savez, sans expérience. Oh ! on est des femmes, on se comprend bien entre nous… Oui, quand on est triste, quand on est découragée. Vingt ans, même pas, hein ? Ah ! pensez donc, Monsieur Louis, quand on est seule tout le jour…

 

Il continuait à ne rien dire ; il n’a rien dit de tout ce temps.

— C’est que vous voulez trop avoir, Monsieur Louis… Vous voulez tout avoir : tout ou rien. Tout, et, nous autres, on ne peut vous apporter qu’un petit peu de quelque chose… D’ailleurs, vous, qu’est-ce que vous nous apportez ?

Elle a dit :

— Je parle des hommes. Nous, c’est les femmes ; voilà comment ça va. Parce que vous êtes d’un côté, nous de l’autre… Et vous dites : tout. Et nous, oh ! on voudrait bien, voyez-vous, mais on ne peut donner que ce qu’on a.

 

S’étant mise à parler plus bas dans la cuisine devant la table où traînaient des assiettes sales, des verres qui avaient servi, un plat à moitié vide, sur une toile cirée à carreaux blancs et rouges qui n’avait pas été lavée depuis longtemps.

— Il y en a qui sont trop grandes, d’autres trop petites… Il y en a qui savent coudre et pas faire la cuisine…

Elle a baissé les yeux.

— Il y en a qui savent seulement chanter… Il y en a qui savent seulement… Mais tout à coup elle s’est mise à rire, s’étant levée :

— Allons, bonsoir, Monsieur Louis… Et à un de ces prochains jours.

 

Cette seconde fois, ses deux petites nièces, Gladys et Éliane, avaient accompagné Lydie jusqu’à la porte du jardin. Il faisait chaud. Il n’y a plus de printemps, maintenant, chez nous. À peine la dernière neige a-t-elle fondu que l’été commence. Il faisait chaud et lourd comme au mois d’août ; l’herbe était déjà haute sur les bords du chemin, – c’est l’été, – déjà brunissante. Il était assis sur le vieux banc de bois peint en vert qui était à côté de la porte de la maison. Lydie avait dit aux petites filles :

— À présent, il vous faut rentrer.

Et elles ne voulaient pas, mais Lydie s’était fâchée. C’était de l’autre côté de la barrière du jardin :

— C’est bon ; pas tant de ces affaires… Gladys, donne la main à ta petite sœur… Et puis vous vous dépêchez… Il y a déjà longtemps que vous devriez être au lit…

 

Les petites filles s’en étaient retournées. On a entendu crier le portail qui est en bois. C’est vieux, c’est usé, c’est à moitié pourri, ça crie. Il n’avait pas bougé de son banc. Il lui avait dit bonsoir.

— C’est joli chez vous, avait-elle dit.

 

Le jardin descendait en assez forte pente du chemin jusqu’à la maison, de sorte que, d’où ils étaient, ils avaient les plantes des pensées (elles commençaient à passer) plus haut que la tête. On avait les soucis en fleurs sensiblement au-dessus de sa personne ; il fallait lever les yeux pour atteindre le bas des arbres fruitiers avec leurs champignons gris ou moussus de vert et de jaune.

 

Il avait dit :

— Vous trouvez ? Un gros bourdon pas encore couché avait heurté maladroitement l’arrosoir qui était posé debout au pied du mur ; deux merles se battaient dans les plates-bandes, où les vieilles hautes tiges sèches des phlox vivaces se dressaient au milieu de leurs repousses vertes déjà hautes de deux pieds.

— Oui, a-t-elle dit, et, moi, j’aime…

Pendant que les merles s’étaient envolés, se poursuivant avec des cris aigus dans les arbres.

— Oui, disait-elle, ça me repose. Chez nous, il y a trop d’allants et de venants, tandis qu’ici… Ici, c’est fait pour être deux, dit-elle. On ne voit rien, on n’est pas vu. Il n’y a que les oiseaux et les arbres. Et des fleurs, si seulement vous vouliez bien vous donner la peine de les soigner… Ah ! vous êtes paresseux…

 

Elle secoue un peu sa tête qu’elle tenait appuyée au mur et renversée, tandis que, lui, était assis les coudes sur les genoux, la tête en avant. Il a fait un petit peu de fumée avec sa pipe. On voyait la couleur bleue de la fumée se défaire dans l’air qui devenait gris.

Elle a dit :

— Moi aussi, je suis paresseuse.

Elle a dit :

— Ça ne fait rien ; si j’allais travailler ? Vous savez, ce soir, je fais votre chambre.

 

Il avait été lâche, il l’avait laissée entrer. Il ne bouge pas d’où il est, il ne remue seulement pas la jambe, ni l’autre jambe. On a entendu le bruit de l’espagnolette, puis la fenêtre qui est à côté de celle de la cuisine s’était éclairée.

 

— Comment, Monsieur Louis, disait-elle, vous laissez tout fermé par un temps pareil ? Oh ! a-t-elle dit, c’était le moment que je vienne !

 

Alors elle a ouvert aussi l’autre fenêtre qu’on ne voit pas et qui donne au midi sur l’autre face de la maison. Il laisse faire ; sa pipe était éteinte, il l’a mise dans sa poche. Il entend qu’on secoue les draps ; il entend qu’on tapote le gros plumier ; il ne fait qu’entendre, il ne veut pas voir, il se refuse à tourner la tête. C’est drôle comme on a les idées mal en ordre, quelquefois.

 

Il se dit : « J’aurais dû l’empêcher d’entrer. » Il se dit : « Pourquoi est-ce que je l’aurais empêchée ? C’est une bonne fille quand même ; et on se connaît depuis longtemps. »

Puis, comme il l’entend qui s’approche de la fenêtre et elle dispose les oreillers à l’air du soir sur le rebord, il s’est levé dans son malaise ; il se met à marcher le long des allées qu’on commence à ne plus bien distinguer de leurs bordures d’œilletons. Et il va un petit moment ainsi de long en large, puis il n’y voit plus du tout sous les arbres, il est ramené vers la maison.

 

— Dites donc, Monsieur Louis, vous ne la faites jamais, votre chambre ?

Il dit : — Moi ? Il a dit : — Que si !

 — Quand ça ?

— Quand ça me chante.

— Oh ! bien, dit-elle, il faut croire que ça ne vous chante pas souvent.

 

Alors elle s’avance de nouveau jusqu’à la fenêtre ; il voit sa main et le bas de son bras ; il se détourne, c’est comme ça. On est des hommes. Mais c’est fini quand même, ces choses-là, pense-t-il. C’est gâté ; je sais à présent que c’est gâté, je sais à présent pourquoi c’est gâté.

 

On a empoigné les oreillers des deux mains ; la fenêtre qui était à moitié bouchée est débouchée, comme il peut voir aux quatre angles bien nets qu’elle projette de nouveau en clair sur la terre brune et les feuilles vertes. Il hoche la tête : « C’est fini… » Oh ! comment est-ce qu’on est fait ? Car la soirée s’avance, et un oiseau de nuit s’est mis à crier dans le bois ; alors il entend qu’on lui dit :

— Vous ne voulez pas venir voir, Monsieur Louis, comme c’est propre…

Puis on s’est reprise :

— Non, attendez.

 

À ce moment, il était à l’autre bout de l’espèce de terrasse qui s’allongeait entre la maison et le jardin, étroite, bordée plus loin par la remise, puis le bûcher.

Il se retourne. Il la voit qui sort de la maison, qui traverse la terrasse, qui va jusqu’aux plates-bandes, qui se penche sur les plates-bandes ; il la voit à peine, elle est seulement une tache blanche qui bouge dans l’ombre un petit moment, puis on repasse devant lui.

— C’est tout de suite prêt.

Puis de nouveau la voix vient de la chambre, pendant que deux bras se tendent et tirent à eux les contrevents :

— Vous pouvez venir.

Pourquoi pas ? Mais il se met à rire : « C’est fini ! » C’est ce qu’il se dit en lui-même.

— Monsieur Louis !

Ah ! se dit-il, si j’y allais ! Pourquoi pas ? se dit-il de nouveau. Est-ce que j’ai peur ? Peur de quoi ? Bien sûr que j’irai ! Et il fait un pas. Puis : non. Il s’arrête.

— Vous venez, Monsieur Louis ?

Alors il voit qu’il se remet à avancer comme s’il y avait dans ses jambes une force étrangère à sa volonté ; il voit qu’il est entré dans le corridor ; il voit que la porte de sa chambre est ouverte, il voit par la porte ouverte qu’elle est là et qu’elle l’attend. Il a fait avec ses souliers un grand bruit maladroit sur le carreau rouge.

— Eh bien, a-t-elle dit, vous voyez ?

Il se prend le menton dans sa main gauche, il a son chapeau sur la tête.

— Ça ne vous semble pas plus joli qu’avant, quand même ?

 

Son autre main est dans sa poche. La lampe éclaire doucement sous l’abat-jour ; il y a dans l’angle, entre les fenêtres, le grand vieux lit de noyer à deux places. En face, contre le mur, il y a un vieux canapé en cerisier, de ceux qu’on nomme « lits de repos », recouvert d’une étoffe à carreaux bleus et blancs. Et puis il y a la table ; c’est une table ronde avec un tapis vert ; elle est poussée entre le lit et le canapé. Sur la table, il y a un verre. Et, dans le verre, un bouquet fraîchement cueilli montre ses tiges pâles, couvertes de fines bulles d’air, qui trempent dans la belle eau pure.

 

— Vous n’avez pas l’air bien content, Monsieur Louis.

Il a dit :

— Que si ! Il se reprend : — Et merci, seulement vous n’auriez pas dû prendre toute cette peine.

— Oh ! a-t-elle dit, ne parlez pas comme ça.

— Pourquoi ?

 — Ah ! Parce que ce n’est plus la peine de rien, si on commence seulement à y penser. Elle continue :

— Écoutez, Monsieur Louis… Ce Gourdou, vous le connaissez ?

— Qui est-ce qui ne le connaît pas ?

— Eh bien, il ne vous faut pas l’écouter. On ne sait jamais s’il a bu ou s’il n’a pas bu, s’il est sérieux ou s’il se moque du monde… Ses histoires… Elle a repris :

— C’est pas vrai… C’est trop ancien pour être vrai ; ça a changé, on a changé. Oui, cette histoire d’Adam et d’Ève. Ça l’amuse de tromper le monde. Lui n’a rien, vous comprenez. Ni maison, ni enfants, ni femme. Et c’est aussi qu’il a passé l’âge. C’est un vieux. Il est jaloux comme les vieux, Monsieur Louis. Il n’aime pas que les choses s’arrangent, une fois qu’elles sont dérangées…

 

Et puis, dit-elle, si c’était vrai, oh ! si c’était vrai, on serait trop malheureux ! Alors voilà qu’ayant tiré à elle une chaise, elle s’y est laissée tomber. Il la regarde. Ses bras pendent le long de son corps. « Qui voit ses veines voit ses peines », c’est un proverbe de chez nous. Il voit ses bras, oh ! un peu trop maigres, c’est dommage, comme il se disait, car on ne s’empêche jamais de penser ; il voit, malgré ce qu’elle dit, les marques de sa condamnation aux veines gonflées qu’il y a sous sa peau et aux taches bleues qu’elles font par place.

 

— D’ailleurs, je vous comprends, Monsieur Louis…

La chouette a recommencé à crier dans le bois.

— Oui, j’ai été comme vous. C’est la même chose, la même chose pour vous que pour moi.

Elle lève la tête ; elle souriait timidement :

— Vous ne vous souvenez peut-être pas, oh ! c’est que c’est déjà vieux ; ça va faire combien déjà ?… Ça va faire, dit-elle, cinq ans. Vous n’avez peut-être pas su… Il devait m’épouser… Édouard Saugy, de Saint-Prex, le dragon. Ah ! vous ne l’avez pas connu ? Oh ! n’est-ce pas ? ce n’était pas encore officiel, seulement… Oui, dit-elle… Alors elle soupire.

— Ah ! oui, moi aussi… Vous savez, j’ai lu ; oui, c’est vrai, on est chassé ; seulement, dans la Bible, ils sont deux. Oui, ils sont deux à être chassés et dans la vie… Alors elle a levé soudain les yeux sur lui et il voit que ses yeux sont beaux. Elle baisse brusquement la tête. Il se met à lui dire :

— Ah ! alors, vous aussi…

Elle relève la tête ; il voit que ses yeux sont devenus brillants.

— Seulement, moi, je ne suis pas comme vous, Monsieur Louis… Elle change encore une fois :

— Moi, me suis-je dit, je vais prendre les choses comme elles viennent. Tant pis. Dites donc, Monsieur Louis, j’ai pas raison ? Et il voit que ses yeux sont devenus moqueurs :

— Sans quoi, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Et vous-même, disait-elle, vous voyez bien où vous en êtes…

Ayant baissé de nouveau la tête :

— Moi, je prends ce qui se présente… Les occasions ne manquent pas… Oh ! ma mère sait tout, ma sœur aussi. Elles ont fini par me laisser tranquille.

Il voit ses yeux levés sur lui encore une fois ; il voit qu’ils sont durs, ils sont fixes ; elle les détourne tout à coup.

— Au mois de février encore. Les ouvriers électriciens. Quand ils sont venus réparer la ligne. Un grand, tout en bleu, avec une petite moustache blonde. Ah ! dit-elle, celui-là… Il voulait absolument m’emmener, pensez-vous ? Oui, à Genève.

 

Et il voit que ses yeux deviennent troubles, pendant qu’elle rit :

— Eh ! oui, Monsieur Louis. Puisqu’on n’est plus dans le Jardin, c’est bien le moins qu’on ait la liberté…

Alors il n’avait plus osé la regarder.

— Sans quoi qu’est-ce qu’on deviendrait ?… Il faut se contenter d’une moyenne, une toute petite moyenne… Puisqu’on ne peut pas avoir autre chose. Qu’est-ce que vous en pensez, Monsieur Louis ? Un petit plaisir, un chagrin, et puis un petit plaisir de nouveau. On prend ce qui vient.

 

Alors l’oiseau de nuit a crié encore une fois ; et on n’a plus rien entendu que le bruit de la rivière, comme quand on marche dans les feuilles sèches. Il parlait pauvrement. Il disait :

— Ah ! vous aussi… Il a répété :

— Ah ! vous aussi, je ne savais pas.

Pendant qu’elle s’était levée, et, lui, il a fait un pas en avant :

— Alors, comme ça, a-t-il dit, on a été chassés tous les deux ?

— Eh bien ? dit-elle. — Vous êtes un homme, il ne faut pas l’oublier, et moi une femme ; on n’est pas des anges, qu’en pensez-vous ? Car elle n’était partie qu’au petit matin. — Est-ce qu’on fait du mal à quelqu’un, dites ? Et puis c’est qu’on a besoin de se consoler, n’est-ce pas ? On fait comme on peut…

 

Il voit que la lampe sous son abat-jour transparent continue à brûler doucement un peu au-dessus et en avant d’eux ; ils sont deux, ils sont deux ensemble. L’oiseau de nuit a crié de nouveau.

— N’est-ce pas, nous autres, on sait vivre, on a fait ses expériences ; on se dit : « Ça ira comme ça pourra. »

 

Elle s’est tue un petit moment ; il s’était soulevé sur le coude, et, sans quitter sa place, il avait tourné le commutateur. Alors une grande nuit s’est faite et il a semblé que l’oiseau de nuit s’était mis à crier plus fort, tandis qu’il ne bougeait plus.

— Dites donc, Monsieur Louis, est-ce qu’on ne pourrait pas se tutoyer ?… À présent… Oh ! seulement quand on serait seuls, bien entendu, mais voilà qu’on est seuls ; alors dis moi : tu, et je te dis : tu… Elle a repris :

— Et puis tire-toi seulement vers moi. Tu es tellement au bord que tu vas tomber…

Elle disait :

— Oh ! touche seulement, c’est rond, on ne dirait pas, on me croit maigre… Eh bien, est-ce que je suis si maigre que ça, hein ?… Elle a dit ensuite :

— Écoute, qu’est-ce qu’on peut demander de plus à la vie ?… Embrasse-moi.

Elle disait plus bas :

— Et puis toutes les femmes se ressemblent.

 

L’oiseau de nuit criait toujours. Et, approchant sa bouche de son oreille :

— Et puis les hommes aussi… Oh ! disait-elle, je ne suis pas si méchante qu’on croit, tu verras… Oh ! disait-elle, oh ! Louis…

 

 

 

VIII

 

J’ai été élevé un peu trop solitairement par ma mère. Voilà ce que c’est d’habiter une maison écartée comme la nôtre. Il me fallait une demi-heure pour aller à l’école. J’étais seul, j’ai été gâté. J’étais nourri, logé, chauffé, blanchi, sans avoir à m’occuper de rien.

Et puis, voilà, ma mère est morte.

 

Son cœur a été triste alors, mais il se disait : « Chacun son tour. » Ah ! mais pourquoi (se disait-il) chacun son tour ? j’avais pourtant besoin d’elle. Pourquoi est-ce qu’il faut qu’on meure ?

 

C’est dans le Livre où il est écrit : Tu retourneras à la terre, car tu en as été pris ; parce que tu es poudre, tu retourneras aussi à la poudre. C’est la condamnation, se dit-il. Il marchait derrière les porteurs dans un pays tout blanc ; eux, étaient noirs dans tout ce blanc. Elle était tombée tout à coup de côté, la joue contre la terre gelée ; c’est pourquoi il marche à présent derrière elle, ne pouvant pas empêcher qu’on ne l’emporte, n’ayant pas pu empêcher qu’on ne la cloue dans la caisse noire, n’empêchant rien, ah ! rien du tout ! bien docile, au contraire, bien sage, bien appliqué à suivre, habillé de noir, dans la neige, avec quelques parents et amis, dans la neige, habillés de noir… Et il y a un long chemin jusqu’au cimetière, un encore plus long chemin que celui de l’école. On n’empêche rien, c’est la condamnation. Il faut remonter la rivière jusqu’à la route ; il faut s’engager sur la route, passer le pont, et voilà comment on est fait. Il faut tourner avec la route à flanc de mont, pousser ensuite jusqu’au village, et là laisser le village à sa gauche, et aller encore.

 

On voit enfin ce petit mur construit en carré au milieu des champs. La grille est peinte en noir et argent. Il y a quelques thuyas ou cyprès, comme des fumées. Ah ! fumées nous-mêmes, pense-t-il. J’aurais eu besoin d’elle jusqu’au bout, et voilà qu’on me l’a prise, – parmi les couronnes de verre qui étaient là passées autour des croix de bois.

Et on veut dire non, on ne peut pas.

On dit non, ça ne sert à rien. Pourquoi ? Je me pose ces questions, parce que j’ai été élevé solitairement dans une maison écartée par ma mère qui était restée veuve de bonne heure. Ils vous disent : « C’est déjà de la chance d’avoir pu la garder avec vous si longtemps. »

Qu’est-ce que ça veut dire : longtemps ? Est-ce qu’il y a une mesure pour ces choses-là qui sont du cœur ; une mesure comme pour les femmes au marché, qui vous vendent les noisettes au verre, les poires à l’assiette, les pommes de terre aux cinq litres ou aux dix litres ? Qu’est-ce que c’est que longtemps quand on a besoin de toujours ? c’est ce qu’il se dit ; et, toujours, ça n’existe pas.

 

C’est la grande condamnation, car la grande condamnation est d’avoir surtout besoin de la chose dont on est le plus privé.

Et quand Adrienne est venue, j’ai cru aussi que c’était pour toujours. Toujours – et ça fait six mois. Toujours, c’est six mois pour les hommes.

On est condamné.

On est dans le temps qui est sans mesure, car la plus grande longueur de temps, se dit-il, est comme rien auprès de ce qui ne se mesure pas, qui est la seule chose qui compte pour le cœur, se dit-il, tant pis, – pendant qu’il est dans son jardin.

 

Alors on ira doucement, on ira tout petitement, il ne faut pas se faire remarquer, – ce qui vient, ce qui se présente, elle a raison peut-être, Lydie. Ne rien demander de plus que ce qu’on a, et aller tout doux dans la vie : un jour, un jour, et puis un jour, jusqu’à ce que ce soit fini ; manger, boire, dormir, et de temps en temps un petit plaisir, pense-t-il… ah ! c’est quand même une bonne fille ! Et raisonnable, pendant qu’il se penche sur la terre noire, et c’est dur de se pencher. Mais il le faut bien, – sur la terre noire, sur la terre humide et toute tiède, mais il le faut bien, parce qu’on est en retard.

 

Il râtelle les feuilles mortes dont le dessus est sec et le dessous à moitié pourri. Il se penche, dans sa chemise ouverte, sur les petites tiges qui ont poussé blanc dans les plates-bandes, ayant été privées de lumière ; une goutte de sueur lui coule le long de la joue et tombe en faisant un petit bruit sur son soulier, ou lui entre dans la bouche, ou, s’introduisant sous la paupière, lui brûle le globe de l’œil.

 

Il se redresse, il passe sur son front son bras nu. Il est écrit : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.

Oh ! il voit, car il est écrit : La terre sera maudite à cause de toi, et elle est maudite. Il est écrit : Tu en mangeras les fruits tous les jours de ta vie, et on est maudit. Car on est quand même attaché à la vie et elle se défait tout le temps et on la refait. La nature lutte contre nous, il nous faut lutter contre elle. Elle est malade, elle est gâtée, – nous aussi. Et, malades, il nous faut nous battre tout le temps contre ses maladies à elle, – jusqu’à la mort, comme il se dit.

 

Il voit les dartres et les champignons qui sont aux troncs des arbres. La chenille au bout des branches tisse son nid en velours blanc. Il y a sur les pousses vertes des rosiers une telle épaisseur de vermine verte qu’elle y fait comme une seconde écorce ; une même épaisseur noire est sur les tiges du sureau. Pourquoi tout est-il ainsi gâté et compromis d’avance, pendant que les mauvaises herbes poussent partout, pleines d’épines et de piquants, dangereuses à toucher, les chardons, les orties, les ronces ?

Et il faut pourtant, – pour manger. Arracher, desherber, racler, trier ; – on fait des tas, on y met le feu. Ils fument gris, ils fument blanc. Leur fumée traîne à terre comme une grosse chenille velue, puis, tout à coup, le vent la redresse et la fait basculer, vous l’envoyant dessus. On est pris dedans. On tousse, les yeux vous pleurent. On se protège la figure avec les mains, mais à ce moment la fumée s’écarte (il voit ces choses en pensée, tout en retournant la terre), puis se répand à travers l’air où elle fait comme un rideau. Il y a des trous dans ce rideau. On voit par les trous. Un coin de bois, on ne le voit plus.

Un… Qu’est-ce que c’est ? ah ! ça c’est un pommier.

Ah ! misère. Il est en train de retourner la terre : c’est dur… Sa chemise colle à son corps, il a un goût amer sur la langue. Il faut : tant pis. Jour après jour, tant pis. Ne rien désirer. Ce qui vient, l’occasion : manger, boire, dormir, ça fait un jour ; dormir, boire, manger, ça fait encore un jour.

 

Et les jours viendront se mettre l’un sur l’autre derrière nous comme les pages d’un livre, tandis que l’épaisseur de ceux qui restent à vivre diminue toujours plus. Il a été boire à la fontaine. Il change de costume. Il met son chapeau, il traîne les pieds. Il va sous le grand ciel rose, qui est au-dessus de nous comme une tromperie, avec son calme et sa pureté. Il a les mains dans les poches.

 

Il pousse la porte de la cuisine :

— Ah ! a dit Mme Chappaz en le voyant entrer, comment, c’est vous ? depuis le temps !

— Oui, dit-il, j’ai eu des ennuis…

— Ah ! dit Mme Chappaz.

 

Des bouquets de roses sont peints sur ses joues bien vernies ; sa poitrine fait étagère sous son menton dans une blouse de coton gris :

— J’espère bien que ça va mieux.

Bolomey a dit que oui…

— Et vous savez, Monsieur Bolomey, pendant que vous… vous êtes seul chez vous, oui, en attendant… eh bien, vous n’auriez qu’à venir manger ici… On s’arrangera, c’est facile… N’est-ce pas ? avec le monde qu’on a… Écoutez, a-telle dit, je vais appeler Lydie…

Mais il a dit :

— Non, ne la dérangez pas. Donnez-moi seulement une bouteille de bière et un verre…

— Eh bien, c’est ça, Monsieur Bolomey ; mais où est-ce que vous allez vous mettre ?

Il fait un signe de tête vers les bosquets où on ne va guère la semaine.

 

Il a été s’asseoir à l’écart derrière les fusains, la bouteille de bière sous le bras, son verre à la main. Il commence à faire nuit. On entend de l’autre côté des buissons un bruit de voix, et puis le bruit des gens qui se lèvent, et ils font alors un bruit de monnaie, et ils paient, puis s’en vont. Quelques-uns sont venus en auto et mettent le moteur en marche. Neuf heures. On ira comme ça tout doux. Un petit plaisir après le travail ; un verre de bière et elle est bien fraîche. Et un peu de musique aussi de temps en temps, pourquoi pas ? parce que le poste de sans-fil de Métraux s’était mis à fonctionner… Bulletin météorologique… Forte dépression sur l’Irlande… Température en hausse… Maximum, vingt-sept degrés, minimum seize. Silence. Tout à coup le saxophone a été introduit par un battement de tambour mêlé à des fuites de merles. Et ça se met à balancer autour de Bolomey. L’air balance. Les branches balancent (M. Métraux a laissé la fenêtre grande ouverte, parce qu’il fait chaud).

C’est fort, c’est douloureux et doux. Ça fait de la peine au cœur et ça divertit. On danse. Le divertissement des corps, et c’est pour ne plus penser. Alors aller comme ça, c’est ce qu’il se dit. De la bière fraîche, un air de danse, laisser faire.

 

— Coucou !…

Elle lui a mis les mains sur les yeux. Et il a tenté de se défaire d’elle, mais elle le serrait fortement, lui renversant la tête, et la forme de ses bras nus était contre les côtés de son cou. Et, se baissant vers lui : « Tu as eu peur ?… » dans la musique.

— Tu as eu peur, dis, petit ?

Alors la chaleur de son souffle et puis sa bouche, dans la musique ; ah ! laisser faire, pendant qu’elle le tient renversé contre elle des deux mains et sa bouche par-dessus ses mains va le chercher. Il laisse faire ; la musique.

Elle a dit : « C’est gentil d’être venu. »

 

Il la laissait dire et faire. Elle se glisse contre lui dans la musique ; elle s’est assise sur ses genoux.

— Je n’aurais peut-être pas pu aller te rejoindre, ce soir ; comme ça, je t’aurai eu quand même, dis…

Il a senti le goût de ses lèvres, encore une fois. Et elles le quittent, mais alors c’est lui qui les cherche, comme la musique dit de faire, et puis c’est aussi ce que dit la vie, ou quoi ? prendre ce qui vient ; autant de trouvé, se dit-il, serrant contre lui ce grand corps qui se dénoue et se répand comme quand on coupe le lien d’une gerbe.

— Oh ! fais seulement. On est bien cachés.

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

I

 

— Hé ! Bolomey !

Il lui semble qu’on l’a appelé.

C’était à quelque temps de là, et il s’est dit : « Est-ce Gourdou ? » car il était encore à moitié endormi.

Il avait ouvert les yeux, il a vu qu’il n’y avait personne dans la chambre. Il a vu qu’il faisait grand jour ; un beau soleil entrait par l’entrebâillement des contrevents ; et encore une fois il est appelé : « Hé ! Louis ! » il a répondu présent comme au service militaire.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu n’es pas sérieux.

Il a demandé :

— Pourquoi ?

On lui a dit :

— Toutes ces histoires.

Il interroge, on répond. Il y a quelqu’un au fond de lui-même qui parle :

— Bolomey, tu es tombé sur la tête, tu as été étourdi par le coup. Mais c’est fini… Hé ! Louis… Il dit :

— Voilà.

— Regarde le beau temps qu’il fait, ce matin… Tu n’as qu’à vouloir, elle reviendra.

 

Il se réveille de plus en plus et, à mesure qu’il se réveille, il lui semble qu’il rejoint davantage la voix et la vérité qu’elle annonce ; il voit qu’il fait beau et clair dans le monde. Il s’est mis assis sur son lit, il regarde ; il voit que les rideaux s’avancent et entrent ensemble joyeusement dans la chambre comme une voile gonflée de vent.

Si c’était seulement qu’on n’a pas su s’y prendre ! Il repousse les contrevents qui empêchent le jour d’entrer ; il dit : « Qu’il entre ! » il dit : « Qu’il entre tout grand et tout entier », tandis qu’il rabat des deux mains les vieux panneaux de bois qui claquent contre le mur en même temps.

Et il voit que c’est un jardin, et que c’est le Jardin quand même. Chaque brin d’herbe y jette ses feux, chaque feuille porte son collier, chaque branche est comme un écrin de pierreries ; c’est bleu, rouge, jaune, violet, blanc ; ça brille de mille petites flammes de couleur qui bougent les unes devant les autres ; – est-ce que tu vois ?

 

Il dit : « Je vois. » – « Alors, viens ; tu es attendu. »

 

Est-ce qu’on lui parle ou si c’est lui qui parle ? il ne sait plus. Ce qui lui est dit et lui-même, c’est à présent la même chose.

Tout est changé, ce matin-là. Il sort dans le jardin parmi les cris du merle. Il regarde ce jardin, c’est le mien ; il est mal fermé, je le fermerai.

Les ruches ont perdu leurs couleurs, je les repeindrai. Les plates-bandes n’ont pas encore été retournées, je les retournerai, je suis là pour ça.

Tout y est dans un grand désordre, mais on y mettra de l’ordre, car l’ordre est en nous. L’ordre est en moi. Je n’étais plus ; je recommence à être. Il est entré dans la journée comme s’il était né avec elle, comme s’il venait seulement de naître ; il fait tout le tour du jardin.

 

Ensuite il a eu faim ; il y a du bonheur sur sa langue. Il casse les branches sèches enfagotées qu’il défagote, ah ! ça fait plaisir, avec des gestes attentionnés.

Il y a du bonheur jusqu’au bout de ses doigts. Les choses savent bien à qui elles ont affaire ; elles nous connaissent, les choses ; elles se plient à nous avec amitié ou bien entrent en lutte avec nous, car il y a accord ou désaccord.

 

Il est accordé tout à coup. Accordé aux choses et au monde, pense-t-il, accordé aux choses du monde, passant ses doigts pleins de précautions et caressants dans le nœud d’osier qui docilement cède et vient en arrière et est défait par les mêmes chemins qu’il avait suivis pour se faire.

C’est nous qui nous gâtons nous-mêmes, hein ? pense-t-il, ce matin-là, parce que tout change, avec nos rêvasseries, pendant qu’il a pris juste la quantité de bois qu’il faut dans ses deux poings, ni trop, ni trop peu, avançant le genou, debout sur l’autre pied dans un bel équilibre. Et les branches se cassent en deux avec un bruit gai dans la cuisine.

 

Il faudra seulement blanchir les murs, mais ce sera facile, se disait-il, ayant mis la double poignée de brindilles dans le fourneau sur le papier de journal chiffonné. Tout de suite une belle flamme se dresse, vive et claire, comme le coq qui chante en battant des ailes.

C’est des travaux de femme ; ça ne fait rien. Il se met un tablier de femme autour du ventre. Il verse l’eau dans la casserole ; elle est raide et brillante comme une corde neuve. Il va chercher le bidon où est le lait ; lui, s’étale au contraire dans sa chute et il s’ouvre en s’amincissant comme une feuille de papier. Chaque chose a sa nature, chaque chose veut être aimée dans sa nature.

Oh ! il y en a tant ! et ça va faire tant d’amours !

Car nous sommes là pour deviner les choses dans leurs natures particulières : alors elles nous en sont reconnaissantes, n’est-ce pas ? Une parenté intervient. Il n’est plus seul, il est parmi des amis, et des amies, lui semble-t-il, écoutant maintenant grogner le feu comme le chien de garde dans sa niche.

 

Le gros, l’épais, le tendre, le résistant, le dur, le lisse, le grenu, le brillant, le mat : il y a un langage des choses, seulement les hommes ne veulent pas l’entendre, c’est ce qu’il se dit ; et c’est pourquoi les hommes sont malheureux.

On n’est pas séparé, on communique, c’est ce qu’il se dit, prenant dans sa paume le gros bol de faïence, rond et tiède comme un sein. Il a faim. Il est dans la vie. Il s’est assis à la table sous un rayon de soleil tout neuf comme une planche de sapin qu’on vient seulement de raboter et qui, partant du haut de la fenêtre, pose par son autre bout sur le carreau.

 

Il raisonne son cas, il se dit : « Je suis un homme. » La vie passe d’une chose à l’autre. La vie entre en lui avec le pain qu’il mâche, pendant que dans la cafetière de fer-blanc le café qui s’égoutte sonne à coups séparés comme une petite cloche.

Alors voilà, se dit-il, comment est-ce que j’ai pu croire à ces histoires ? c’est peut-être une explication, mais c’est une mauvaise explication.

Il boit, il mange, le sang lui chante au cou et aux tempes.

On va voir.

Il se coupe encore un morceau de pain et de fromage. Le sang lui bat aux poignets. Le sang lui dit : « Maintenant debout. » Il retrousse ses manches. Il n’a que sa chemise et un pantalon de toile ; sa chemise est largement ouverte sur sa poitrine.

Il se dit : « Quel âge est-ce que j’ai ? »

Il empoigne la pelle carrée, la bêche à trois dents.

Trente-six ans ; c’est la jeunesse.

Son épaule gauche est dans l’ombre, son épaule droite dans le soleil, où il se penche, enfonçant d’un seul coup la pelle plate dans la terre.

Tout à coup la peine devient plaisir ; retournement.

Ça la fera revenir, c’est pour elle.

Plus c’est dur, plus c’est agréable ; retournement. C’est pour elle. Je l’attends, je prépare tout pour son retour. Elle reviendra sûrement. Il s’est redressé un moment, les mains sur le manche de sa pelle ; puis, la plantant dans le sol, il bourre sa pipe ; et les oiseaux éclatent de rire au-dessus de sa tête comme pour dire : « Il a enfin compris. »

C’est moqueur, ces merles.

L’oiseau de la pluie siffle ironiquement à petits coups au-dessus de vous : « Pluie… pluie… » et tu l’as cru, ou quoi ? ça fait rire l’oiseau… « Bolomey, tu crois tout », dit l’oiseau.

 

Le pic tape à petits coups avec son marteau pointu contre un tronc, pendant que Bolomey le cherche des yeux sans le découvrir. Ah ! il fait beau, il regarde le monde qui est rond autour de lui, la pipe à la bouche, le ciel qui est rond au-dessus du monde.

Je n’ai seulement pas su faire ; c’est clair. Je ne connaissais pas bien les femmes ; j’ai vécu trop seul.

Sa pelle déjà repolie par le frottement brille au soleil. Ah ! c’est délicat (j’entends les femmes) ! Ah ! c’est difficile ! Je n’ai pas su ; eh bien, on recommencera, c’est-à-dire on commencera.

 

Hé ! l’oiseau, hé ! le merle, ou quoi ?

Le petit rouge-gorge se tient juste à côté de lui, plein de confiance, perché dans le bout d’un tuteur, puis se laisse tomber sans crainte entre ses jambes, parmi les mottes que Bolomey vient de retourner, voyez-vous ça ! Eh ! le coquin, dit-il, pendant qu’il fait un geste pour le chasser ; mais le petit oiseau d’un coup d’aile retourne simplement d’où il est venu.

 

Il a confiance ; il faut avoir confiance. Je dirai à Adrienne : « Tout recommence » ; ce sera comme si on ne s’était jamais vu.

C’est un jardin, c’est le Jardin. Je le fermerai seulement pour empêcher le malheur d’y rentrer. Il regarde devant lui et voit que la plate-bande où il travaille sera bientôt entièrement retournée ; il se dit : « J’irai ce soir, il ne faut pas attendre ; j’irai faire ma commande chez Chevalley à Rolle ; je prendrai le train de cinq heures. »

 

C’est ce qu’il a fait. Et elle (Lydie), quand elle est venue ce soir-là, elle ne l’a pas trouvé.

 

 

 

II

 

Il avait pris les mesures avec une chevillière d’arpenteur. Il tendait sa chevillière d’une borne à l’autre. Elle était jaune, plate, en tissu gommé, avec les décimètres et les mètres marqués dessus par un trait noir et numérotés ; et le vent venait et la soulevait, la faisant flotter dans les airs. Il avait été obligé, étant seul, de l’attacher à un de ses bouts ; il tirait dessus pour la tendre. Il avait un carnet de poche ; il inscrivait les mesures sur son carnet. 22 mètres.

Ensuite commençait un autre segment de droite, faisant angle avec le premier ; il inscrivait : 15 mètres. C’est grand, chez nous ; il faisait l’addition. 22 + 15 + 20, total 57 mètres. Un vrai jardin.

Le vent venait pendant qu’il déplaçait de nouveau la chevillière et elle montait en l’air joyeusement au-dessus des touffes de coquelicots, des grosses marguerites, des sauges velues ; mais, de ce côté-ci de la barrière, se disait-il, quand elle sera en place, vous allez voir toutes les espèces de cultures qu’on aura : en fleurs, en fruits, en légumes.

 

Il commence à remonter la pente de l’autre côté du jardin ; les limites passent tout juste au-delà du tronc du noyer, qui est encore chez lui, comme il voit, – là où il était couché, là où elle lui a été donnée.

Il inscrit de nouveau : 36 mètres. Puis 17 mètres encore, ce qui le ramène au chemin ; et, la clôture qui le bordait étant encore en bon état, il n’a pas eu besoin de mesurer plus loin. 36 +17 = 53. Il met les trois chiffres l’un sous l’autre.

Puis il regarde encore une fois le jardin qui est au-dessous de lui, avec ses pruniers, ses cerisiers, ses poiriers, ses buissons de citronnelle, plein d’abeilles, plein d’oiseaux, ayant en son milieu le toit de la vieille maison tout recousu de pièces rouges ; et ça lui chante dans le cœur, parce qu’il pense : « Il est beau », il pense : « On y sera bien. »

 

Il descend vite s’habiller. Il a pris le train de cinq heures. 160 mètres de clôture Chabourit, avec un pieu tous les deux ou trois mètres. Chevalley a dit : « Je peux vous la livrer quand vous voudrez. »

— Combien ?

— Sept francs le mètre, pose comprise.

— Oh ! je la poserai moi-même.

— C’est que c’est tout un travail.

— Ça ne fait rien.

— Eh bien, alors, on arrondira la somme. 160 mètres à sept francs. Chevalley fait le compte. — On vous les laissera rendus à 1050 francs.

— 1000, a dit Louis.

 

Chevalley a cédé pour finir. Les affaires sont faciles : cette affaire-là s’est bien arrangée. Ils ont été boire un verre au café de la Gare en attendant le départ du train de 6 h. 40.

Bolomey monte dans le train. On voit qu’il fait beau. Le train est plein de gens qui chantent. Il n’a plus peur de voir les gens ; il ne recherche plus les chemins détournés. Il va droit devant lui, ce qui le mène au beau milieu du village où c’est plein de citoyennes et de citoyens en bleu et en blanc qui sont assis devant les maisons.

 

— Alors, comment ça va-t-il ? Il y avait longtemps qu’on ne vous avait pas vu.

— Oh ! disait-il, j’ai eu des ennuis.

— Ah ! ça arrive, ça arrive à tout le monde.

Sans rien lui demander d’ailleurs par politesse (et puis on savait bien de quoi il s’agissait).

— Oui, disait-il, mais à présent…

Il donnait avec la main un coup sec comme quand on tranche une branche avec la serpe :

— Fini !

— Ah ! bien, tant mieux.

 

Il a été invité à souper par ses cousins Reymond, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps. Il s’est tenu assis dans la cuisine devant une bonne soupe aux légumes, aux « herbettes », comme on dit chez nous.

Ça va bien. Il a parlé un peu avec ses cousins Reymond.

Des petites filles jouaient à « bête noire » dans les jardins pleins de pivoines qu’on voyait par la fenêtre, grosses comme des figures. Et on voyait les figures des petites filles qui se glissaient silencieusement, entre les buissons, sous les arbres ; puis elles criaient : « Bête noire ! » puis elles revenaient en courant.

Reymond a allumé la lampe. Bolomey avait dit à Reymond :

— Eh bien, sortons un moment, veux-tu ? On te le permettra bien, ou quoi ? avait-il demandé en s’adressant à Mme Reymond. Qu’en pensez-vous, Madame Reymond ? Pour une fois. C’est qu’il faut bien refaire connaissance.

 

Ils avaient été boire. Bolomey n’était rentré chez lui qu’après minuit, ce soir-là. La lune n’était pas encore levée.

Il avait travaillé de nouveau tout le jour au jardin, il s’était couché de bonne heure. La lune n’était pas encore levée, vers les onze heures, quand elle est sortie sans faire de bruit de sa chambre. Elle s’est trouvée sous les étoiles, et point de lune, mais énormément d’étoiles, faisant des lignes, des triangles, des carrés, comme s’ils étaient dessinés à la craie sur la planche noire, au-dessus d’elle, entre les arbres, entre les pommiers, les cerisiers, les poiriers, les pruniers.

 

Une belle nuit.

L’herbe haute sifflait avec douceur autour de ses chevilles, étouffant le bruit de ses pas. Elle sent le mouillé de l’herbe faire froid sur sa peau à travers la toile de ses espadrilles. Elle respirait le bon air, elle pensait à des choses agréables. Un petit bois s’était élevé à sa gauche avec ses étages de branches faisant une grande maison, où les oiseaux dorment et les bêtes qui bougent le jour ne bougent plus. Ça sent l’écorce, ça sent la mousse.

Tout à coup le bois avait pris fin, pendant qu’un souffle d’air plus vif passait par-dessus le chemin et elle ; alors elle a eu un petit frisson de plaisir dans les épaules, et c’est bon.

La lune se levait justement derrière les montagnes que le bois en se retirant avait découvertes par-delà un grand espace de pays. Elles étaient tellement bleues qu’on ne distinguait la place où elles commençaient dans le ciel que parce que c’était là que les étoiles prenaient fin.

 

Tout à coup, Lydie s’est arrêtée : « Il y a le feu ! » Elle s’était arrêtée et le cœur lui a battu : « Il y a le feu à la montagne. » Car une grande lueur rouge avait paru derrière, courant rapidement le long de son arête, qui est apparue toute noire et toute dentelée dans l’intumescence du brasier. Puis Lydie s’était mise à rire : « La lune ! » bien qu’elle ne se montrât toujours pas, et, à cause de sa forme ronde, elle a joué longtemps encore derrière les rochers pointus. Mais Lydie riait déjà, attendant sa venue ; puis : « Bonjour la lune », pendant que l’astre se montrait tout juste dans le bout à la fois et des deux côtés du sommet : ah ! quelle grandeur ! – lui dormait pendant ce temps. Énorme, rougeâtre, sans épaisseur, ronde comme une feuille à gâteaux ; puis, à mesure qu’elle montait, elle blanchissait davantage, et elle a été pour finir de la couleur des étoiles, tandis qu’il tombait d’elle quelque chose de gris et de cotonneux, comme beaucoup de petites plumes, – comme une fine poussière de poudre de riz.

 

Lydie s’était remise en marche.

Il a été réveillé par le tout petit bruit qu’a fait le portail du jardin quand on l’a ouvert.

Cette toute petite voix plaintive l’avait tiré de son sommeil, comme il arrive, alors que de bien plus grands bruits, mais habituels, ne vous dérangent nullement. Il voit, lui aussi, que la lune s’est levée et elle entre dans la chambre par l’entrebâillement des contrevents, la partageant en deux régions, dans l’une desquelles il est et il y a l’autre (on a refermé le portail).

 

Elle ne faisait aucun bruit en venant.

Il était dans la nuit de ce côté-ci de la lumière, et, de l’autre côté de la lumière, il y avait également la nuit, tandis qu’il ne bouge pas, s’amusant à ne pas bouger, et considère cette mince cloison de verre, qui se dresse là entre lui et rien.

 

Il est dans l’amusement, parce qu’il s’est dit : « C’est elle », et ne bouge pas pendant qu’on vient (ou il suppose qu’on doit venir, car ces semelles de corde sont singulièrement silencieuses).

Puis un caillou a roulé quand même sur la terre battue de l’allée. Ah ! il s’amuse. « Car il va falloir lui faire comprendre… »

Il va falloir. En effet, on l’appelle.

Son nom vient une première fois, seulement chuchoté, comme si on était sûr qu’il devait entendre : « Louis ! » puis encore une fois : « Louis ! »

Il ne répond pas.

On se déplace légèrement dans la lune.

Lydie est tellement près de lui qu’il lui semble à présent qu’il va l’entendre respirer et il entend aussi le frottement de sa jupe contre ses jambes, ce qui est un doux bruit, mais il ne répond toujours pas.

 

On a été alors jusqu’à la porte de la maison. On a heurté tout doucement : « Y a-t-il quelqu’un ? » pendant que les trois coups une seconde fois résonnent dans le corridor.

 

Ah ! il s’amuse.

Parce qu’il entend qu’on s’éloigne, puis un moment il n’y a plus personne, puis on revient (on a dû faire le tour de la maison). Il se laisse glisser tout doucement hors de son lit.

Il n’a même pas dérangé en s’y heurtant cette cloison de lune où il entre. Elle le laisse entrer sans se déformer, ni se ployer, car telle est sa substance. Elle est là, cette cloison, il tend les mains, elle est sur ses mains, elle n’a pas bougé. Il y entre, il y est à moitié, c’est-à-dire avec une moitié de son corps, puis n’y est plus, puis y est de nouveau et s’y avance et l’a eue sur la tête : il est dans l’amusement.

Il n’a eu qu’à se pencher à l’intérieur des contrevents et à regarder par la fente.

Et il voit que Lydie, elle non plus, n’est pas loin : il s’amuse.

Elle est un peu plus bleue que l’air qui est légèrement bleu, elle est transparente comme une fumée ; et c’est ça, les femmes : des fumées, – sauf une, se dit-il. Il voit que le jardin est bleu et noir, clair et sombre ; le jardin est en deux parties, il est dans l’amusement.

 

Il a dit :

— Qui est là ?

Puis, d’une voix qu’il s’efforce de rendre naturelle :

— C’est toi, Adrienne ? Pendant qu’il rit en dedans.

Et il regarde toujours ; il voit alors que Lydie s’est tournée vers lui, elle est toute claire sur ce fond noir qu’elle touche presque ; et, d’une voix d’abord un peu surprise, puis très nette :

— Non, c’est pas Adrienne.

 

Alors c’est lui qui a feint la surprise.

— Ah ! a-t-il dit, c’est toi, Lydie ?

— Ah ! c’est toi, Louis ? a-t-elle dit. Eh bien, tu as le sommeil lourd, si c’est toi.

Il a dit :

— C’est moi.

 

Elle n’a pas bougé ; elle lui parle, les mains croisées l’une sur l’autre, comme pleine d’indifférence.

— Eh bien, je n’aurais pas pensé… Il faut croire que tu as la conscience tranquille. Est-ce que tu dormais déjà hier soir ? parce que je suis déjà venue hier soir.

Il disait :

— Ah ! tu es venue ?

— J’ai heurté, je t’ai appelé ; tu n’étais pas là. Ou bien si c’est que tu ne m’as pas entendue ?

 

Elle parlait tranquillement, sans avoir bougé de sa place.

Il a dit :

— C’est que j’étais fatigué.

— Hier soir ?

— Non, ce soir.

— Et hier soir ?

— Hier soir, j’étais en route. C’est qu’il y a du changement… J’étais à Rolle, hier soir.

— Et qu’est-ce que tu y as été faire ?

— Ah ! tu le verras bien une fois. C’est qu’il y a du changement, dit-il. J’ai déjà commencé ; tu n’as pas vu ? Alors elle regarde et voit dans la lune autour d’elle les carreaux retournés, les haies taillées, les pierres et les mauvaises herbes mises en tas au bord des allées :

— Et il fallait faire de l’ordre, disait-il, et ça n’est pas fini, et ça donne sommeil.

— Oh ! dit-elle, je comprends.

 

Il a baissé un peu la voix :

— Et je ne te dis pas d’entrer, parce qu’il y a déjà quelqu’un.

Il ne se montrait toujours pas, de sorte qu’il semblait parler à rien et c’est rien qui lui répondait. Elle n’avait fait qu’un petit mouvement avec les mains ; celle qui était dessus était maintenant dessous.

— D’abord, est-ce que je t’ai demandé d’entrer ?

Elle se met à rire :

— Oh ! Louis, dit-elle, tu es drôle.

Elle n’a pas bougé.

— J’avais été faire un petit tour, et j’ai vu en passant, par-dessus la barrière… C’est de la curiosité. Qu’est-ce que tu fais ?

Il a dit :

— Je fais le jardin, parce qu’il n’était pas fait.

 

Et, tout à coup, il a ouvert tout grands les contrevents, les repoussant l’un et l’autre de chaque main, qui sont venus battre contre la muraille comme quand un grand vent se lève. Il est dans le contentement, il dit :

— Et le jardin se fait… Alors ce sera pour une autre fois…

— Oh ! dit-elle, bien sûr, pour une autre fois…

Elle lui a tourné le dos.

— Où vas-tu ?

— Je m’en vais.

— Écoute, dit-il, ne t’en va pas !

— Que veux-tu que je fasse ? Et puis, dit-elle, s’il y a quelqu’un…

— Oh ! c’est quelqu’un de commode, dit-il, et qu’on ne dérange pas facilement.

 

Elle attendait, de nouveau.

— Je voulais te dire, tu comprends, j’ai commandé une barrière, alors il faudra que tu viennes m’aider, parce que je veux la poser moi-même… Sept francs le mètre. En châtaignier. On enfonce les pieux, ils sont en chêne ; et puis on la fixe et puis c’est fermé. Ce sera fermé partout, tu comprends… Dis, tu ne viendras pas m’aider ? Il lui parle de la fenêtre. Il se tient debout dans le cadre où on le voit jusqu’à mi-corps, comme sur un tableau, recevant la lune en face et peint par elle ; elle, debout un peu plus haut et qui la reçoit dans le dos.

— Et que vas-tu faire avec ce jardin ? a-t-elle dit.

— Ah ! a-t-il dit, c’est pour nous.

— Pour nous ? a-t-elle dit.

— Oui, pour elle et pour moi.

— Ah ! a-t-elle dit. Et quand est-ce qu’elle revient ?

— Oh ! a-t-il dit, elle est déjà là.

 

Il rit. Il est dans l’amusement.

— Alors, tu n’y crois plus, Louis, à ces histoires ? Et Gourdou qu’est-ce qu’il va dire ? Et, tu sais, à présent, moi, j’y crois…

— Je n’y crois pas, Lydie, moi…

Alors elle a dit de nouveau :

— Eh bien, je rentre. Bonne nuit.

 

Elle a soupiré un petit peu, mais est-ce qu’il a seulement entendu ? Elle soupire, puis se détourne, baissant la tête. Il la regarde ; il la voit qui tourne lentement dans la lune sur elle-même, puis se met à monter l’allée, entrant dans l’ombre par en bas, de sorte qu’elle a été de deux couleurs d’abord et puis la couleur sombre a gagné toujours plus de bas en haut, le long de sa personne.

 

— Eh bien ! adieu, a-t-il dit, puisque tu es pressée. Adieu et à bientôt, ou quoi ?

Elle ne répondait rien. On ne pouvait plus la voir. Il a pris les contrevents par les poignées ; ils viennent l’un et l’autre contre lui en grinçant.

C’est alors que la voix de Lydie s’était fait entendre de nouveau. Il a retenu le mouvement de ses bras, de sorte que les deux panneaux étaient encore de l’un et de l’autre côté d’une barre de lumière ; et voilà qu’on disait :

— Où est-elle ?

— Elle est dans ma tête.

— Alors elle te défend de sortir ?

Il a dit :

— Je ne sais pas très bien si c’est la tête ou le cœur.

 

Elle s’était tue ; puis, tout à coup :

— Et l’hiver, Louis ? Et le mauvais temps ? Et la maladie ?

— Eh ! Bolomey, disait-on, et la mort ?

 

 

 

III

 

L’homme, ayant sauté à bas de son siège, a sifflé entre ses doigts. Il avait arrêté son attelage devant le portail du jardin ; il va caresser ses chevaux, qui sont deux beaux chevaux à la forte encolure, avec de longues crinières pâles comme des cheveux de femme décolorés par le soleil. Comme on ne venait pas, il a sifflé de nouveau.

Bolomey était en train de creuser des trous dans la terre. Il est venu. L’homme lui a dit :

— Je ne pouvais pas quitter à cause des bêtes. Je vous amène la barrière.

Bolomey a dit :

— Ça va bien.

 

Ils se sont mis les deux à la décharger. Elle était découpée en morceaux ayant à peu près trois mètres chacun. Ils les ont empilés à côté du portail. Ça fait un tas, c’est en attendant. Et les pieux ont été dressés à côté du tas, parce qu’ils vont bientôt servir de même. Pourquoi est-ce qu’on serait condamné, en effet ? pourquoi est-ce qu’on ne serait pas libre de faire chacun sa vie ?

Il avait mangé à midi de bon appétit dans sa cuisine, puis s’est remis tout de suite à sa besogne sous le grand soleil.

Il creuse des trous. Un trou tous les trois mètres à peu près. Dans chaque trou, il introduisait un pieu, qui était un pieu de chêne à la pointe soigneusement enduite de goudron. Il l’enfonçait avec un maillet de bois ; après quoi, il ne lui restait qu’à bien tasser la terre tout autour, comme il faisait également, dans son pantalon de toile bleue et sa chemise de flanelle coton à rayures roses, ayant autour de la taille une étroite ceinture de cuir, rajeuni, plein de force et d’entrain, pourquoi ?

 

Ah ! c’est que nous sommes d’avant la faute, nous autres, par notre seule volonté. La malédiction pèse sur ceux qui y croient.

Il voyait que ceux-ci se condamnent eux-mêmes (et pas nous), puis recommençait à creuser ses trous, levant le pic, enfonçant d’un coup de semelle dans l’herbe haute la pelle plate. Il voyait que nous sommes nos propres maîtres ; c’est nous qui créons la réalité.

Nous autres, on se fait notre vie ; on se la fait comme on l’entend. Grande ou petite, claire ou sombre, belle ou triste, – vous allez voir, c’est un travail.

Alors il fait bon travailler, parce qu’on a besoin de dépenser sa force et de la faire servir à quelque chose, c’est-à-dire de transformer, c’est-à-dire d’amener ce qui vous entoure à être à votre ressemblance, – vous allez voir.

 

Enfonçant sa pelle, tranchant les racines fines du chiendent, ou le gros pivot du pissenlit qui est vertical et saignait blanc, partagé dans le sens de sa hauteur contre le côté de la motte luisante. Et ainsi il n’a pas vu venir celui qui avait été la seconde visite de la journée : un petit homme sans menton avec une grosse moustache, qui s’est approché lentement sur le chemin, puis s’arrête, regardant du côté de la maison entre les arbres comme s’il cherchait quelqu’un.

 

Le bruit que Bolomey faisait avec sa pelle l’a empêché d’entendre le portail s’ouvrir ; ensuite il a donné des coups de maillet sur le pieu, ce qui l’a empêché d’entendre qu’on venait. Et le petit homme était depuis un moment derrière lui, quand tout à coup s’étant retourné :

— Eh ! Monsieur Burnier…

Il donne encore un coup de maillet sur son pieu, puis s’avance.

— Je vous dérange ?

— Non, a dit Bolomey.

Bolomey lui tend la main.

— C’est que j’aurais à vous parler, si vous aviez un petit moment.

 

Puis il regarde autour de lui.

— Ça devient beau chez vous. Qu’est-ce que vous faites ?

— Vous voyez, je fais de l’ordre ; ça en avait bien besoin.

— Et vous fermez ?

— Oui, a dit Bolomey. C’est pour savoir où on commence et où on finit. Je ne le savais plus.

— Ah ! Et justement, a dit Burnier, puisque vous faites des transformations…

 

Ils avaient été s’asseoir sur le banc devant la maison, jusqu’où la pointe d’un poirier avait développé son ombre ; ils y tenaient tout juste, l’un et l’autre, ayant à leur droite comme à leur gauche la vivacité de l’astre et encore sur le mur de la maison au-dessus d’eux.

— Parce que voilà, disait Burnier, vous devinez bien un peu ce qui m’amène.

 

Il parlait lentement et avec précaution, retournant chaque mot comme une pièce de monnaie dont on veut s’assurer d’abord de la valeur ; et, levant une main, puis levant l’autre main, il se tournait vers Bolomey :

— Ah ! c’est qu’on a bien regretté… oui, ma femme et moi…

Assis à côté de Bolomey qu’il regardait, puis ne regardait plus :

— Oui, n’est-ce pas, nous deux, parce qu’on n’y est pour rien, Monsieur Bolomey, parce qu’on n’a rien su nous-mêmes, voyez-vous… Oui, quand elle vous a eu… quand elle est… oui… eh bien, elle est allée directement chez sa mère à Genève… Et on n’a jamais compris pourquoi…

 

Il s’arrête ; il regarde Bolomey qui ne le regarde pas.

— C’est ma sœur qui nous l’a écrit… Qu’est-ce que vous voulez ? un coup de tête… C’est jeune… Et vous, je dois vous dire, on vous a attendu un peu. On a été étonnés de ne pas vous voir venir… On vous aurait expliqué. Et puis on aurait pu vous donner son adresse.

 

Il regarde de nouveau timidement vers Bolomey. Bolomey ne dit rien, il est tout à fait tranquille ; et voilà que le soleil, qui est sorti de derrière le poirier, avant de disparaître derrière l’arbre voisin (c’est un grand cerisier aux branches retombantes), allonge jusqu’à eux ses rayons, les frappant en plein visage, si bien qu’ils sont obligés l’un et l’autre de baisser la tête.

Burnier sous son chapeau de paille, Bolomey sous son chapeau de jonc.

— C’est pourtant une brave fille.

 

Burnier hoche la tête pour bien l’affirmer.

— Et on n’y a rien compris, on vous dit, ni ma femme, ni moi, ni sa mère, ni personne… On n’y a rien compris du tout. C’est ombrageux, c’est jeune, ça ne sait pas, voyez-vous. Et on avait pensé… Oui, que vous lui auriez écrit… Vous seriez seulement venu nous demander son adresse… Oh ! elle n’a pas été bien loin, comme je vous dis… Et à présent elle a pris une place de demoiselle de magasin à Genève. Oh ! elle a bonne façon, vous savez bien… Et puis il le fallait, parce que ma sœur est remariée et elle a deux enfants de son second lit… Mais elle s’ennuie, la petite…

 

Il parlait beaucoup, en cherchant ses mots. « Ah ! se disait Bolomey, déjà… » Il ne disait rien. Et Burnier s’étonnait de son silence, c’est pourquoi il a continué :

— Alors, j’en ai parlé à ma femme, parce qu’on l’aime bien et puis c’est notre nièce…

 

Le soleil a glissé peu à peu derrière le cerisier aux branches qui ressemblent à des tresses en paille noire, beaucoup de tresses en paille noire qui à présent pendent devant l’astre, si bien qu’il ne nous gêne plus.

— Oh ! il suffirait, Monsieur Bolomey… Oui, on en a parlé, ma femme et moi, et puis ma sœur qui est venue…

 

Bolomey se lève, Bolomey a dit :

— Attendez, je vais chercher une bouteille. « Je les laisserai venir, pense-t-il, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle vienne. Parce qu’elle viendra pour finir… »

Il reparaît, une bouteille sous le bras, deux verres à la main ; et, tirant son couteau de sa poche, il a ouvert le tire-bouchon, parce que c’est un couteau militaire avec une grande lame, une petite lame, un outil à ouvrir les boîtes de conserve, un outil à percer le cuir ou poinçon. Il se penche, tenant la bouteille entre ses jambes, pendant qu’on voit une veine se gonfler sur le côté de son cou. Le bruit sec et clair du bouchon.

— Regardez-moi la belle couleur qu’il a ! dit Bolomey, versant le vin dans les verres. C’est du vingt-neuf…

 

Burnier a bu :

— Ah ! il est bon !

— N’est-ce pas qu’il est bon ?… Et, a dit Bolomey, c’est que tout est bon. Il suffit de savoir s’y prendre. Vous ne croyez pas ?

— Ma foi, a dit Burnier…

— Voyons, vous, vous avez une retraite, vous avez une maison à vous, une jolie maison neuve. Alors de quoi vous plaignez-vous ?

Burnier a dit :

— Je ne me plains pas.

— Et un jardin. Est-ce qu’il est fermé ? a dit Bolomey.

— Qui ça ?

— Votre jardin ?… À votre santé.

 

Il remplit les verres. Et voilà comment ça va, parce que Burnier a dit :

— Oui… mais enfin pas comme le vôtre… un simple treillage en fil de fer…

— C’est pour l’empêcher de sortir une fois qu’elle sera là.

 

Bolomey rit. Burnier a toussoté. L’essentiel de ce qu’il a à dire n’est pas encore dit ; et il perd le fil, et c’est Bolomey qui le lui fait perdre.

— Écoutez, Monsieur Bolomey.

— C’est de la bonne fabrication. Les pieux sont en chêne, les lattes en châtaignier, ça résiste à l’eau de pluie…

— Écoutez, Monsieur Bolomey…

— Et c’est une bonne protection, parce qu’une fois qu’on est derrière…

— Monsieur Bolomey, je voulais vous dire… Vous ne lui écririez pas un mot ?… Parce que je crois qu’elle s’ennuie, parce que je crois qu’elle aimerait bien revenir, seulement il faudrait d’abord qu’elle sache…

— Ah ! vous voyez ! Je savais bien, a dit Bolomey.

— Qu’est-ce que vous saviez ?

— Non, j’écris pas.

— Alors, Monsieur Bolomey, j’ai pensé qu’on pourrait peut-être arranger les choses autrement. Si elle venait chez nous. Je vous ferais dire…

— Non, je n’irai pas.

— Je vous assure, c’est une bonne fille, disait Burnier. Elle vous aime bien, je crois. Oh ! elle n’a rien à vous reprocher. Vous aviez vos habitudes, voilà tout, c’est naturel. Je crois qu’elle était un peu seule. Mais maintenant qu’elle est majeure, et puis qu’elle a vu ce qu’il en était… — Eh bien, j’attends, dit Bolomey.

— Mais qu’est-ce qu’il va falloir lui dire ?

— Il ne faut rien lui dire.

 

Tout à coup il s’est mis à rire et, remplissant encore une fois les verres, il disait :

— Monsieur Burnier, vous ne buvez pas ? La bouteille n’est même pas vide. Et puis il y en a d’autres, vous savez.

— Oh ! merci, disait Burnier.

— Ah ! les femmes ! disait Bolomey.

— Ah ! oui, les femmes ! disait Burnier.

— Santé !

— C’est difficile, disait Burnier.

— C’est beau, disait Bolomey.

— Et moi, disait Burnier, je ne peux pas encore en dire trop de mal.

— Et moi, disait Bolomey, je n’en dis point de mal.

— Mais alors qu’est-ce qu’il faut faire ? a dit Burnier en se levant.

— Il ne faut rien faire, a dit Bolomey.

— Ah ! a dit Burnier, qui ne comprenait toujours pas.

— Il faut attendre.

— Eh bien, on attendra. Puis : — Mais réfléchissez, Monsieur Bolomey…

 

Pendant qu’il se lève :

— Je sais bien que c’est elle qui a les torts, et elle le sait bien aussi.

 

Lui, il est gai. Lui, il s’amuse. Il continue à s’amuser. Il regarde l’heure à sa montre. Il voit qu’il est six heures passées. Il va chercher ses outils qu’il a laissés sur place et il faut faire de l’ordre pour la nuit.

Il rentre. Il casse deux œufs dans la poêle. « Ah ! se disait-il, Burnier n’a pas compris, mais c’est que personne ne peut comprendre. Moi, je comprends ; ça me suffit. » Il change de chemise ; il met un col propre et une cravate, s’étant lavé à grande eau. Il met un col devant sa glace, il met une cravate ; il s’est rasé. Il se tient devant son miroir et s’y voit très bien, car il fait clair encore sur le monde, quoique le soleil soit couché depuis un moment déjà. Mais c’est que tout le ciel est frotté de lumière. Elle ne vient pas d’un seul côté, comme des fois. Elle vient sur lui de partout et il est tout entier dedans, pendant qu’il se peigne devant la glace les cheveux, puis la moustache.

 

 

 

IV

 

— D’où viens-tu ?

— Du village.

— Et tu y as été toute seule ?

— Oh ! oui.

— Tu n’as pas peur de te perdre ?

— Oh ! non.

 

C’est Gourdou avec la petite Gladys qu’il a rejointe sur le chemin de l’auberge.

— Qu’est-ce que tu as dans ton panier ?

— Du beurre.

On voit l’auberge dans les arbres. Et, à l’angle du toit, plus haut, quand on regarde, il y a un petit quartier de lune tout ébréché sur un de ses bords. Gourdou a dit :

— Sais-tu ce que c’est ? La petite Gladys a dit :

— C’est la lune.

— Non, a dit Gourdou, c’est l’écuelle du chien.

— Quel chien ?

— Le chien du bon Dieu…

 

Il portait sur la hanche gauche sa grosse musette de cuir pleine d’outils, ce qui le faisait pencher un peu à droite ; elle portait son panier au bras droit, ce qui la faisait pencher du côté gauche. Ils penchaient l’un vers l’autre, la petite et le vieux.

— Tu comprends, disait Gourdou, le ciel, c’est le palais du bon Dieu…

— Qu’est-ce que c’est qu’un palais ?

— C’est une grande maison avec des colonnes où vivent les rois et les reines.

— Et, lui, a dit la petite, où est-ce qu’il est ?

— Lui, on ne le voit pas.

— Pourquoi est-ce qu’on ne le voit pas ?

— Tu es bien curieuse, a dit Gourdou ; tu ferais mieux de me laisser te raconter mon histoire… Tu veux ?… Eh bien, il y avait dans ce palais une princesse et il y avait bal au palais… Mais la petite, de nouveau, n’a plus pu se tenir :

— Comment est-ce que c’est, un bal ?

— C’est quand des messieurs et des dames sont ensemble.

— Ah ! a dit la petite, comme la tante Lydie avec M. Bolomey.

— Non, a dit Gourdou, parce qu’il y a beaucoup plus de monde dans les bals ; beaucoup de dames, beaucoup de messieurs, et il y a de la musique et on danse…

— Qui est-ce qui fait la musique ?

— Est-ce que tu vas te taire ? dit Gourdou. On parlera plus tard de la musique ; pour le moment, c’est de la princesse qu’il s’agit. Et il y avait bal, comme je t’ai dit. Et la princesse s’était faite belle pour aller au bal. Elle avait mis son collier de perles. Il lui faisait quatre fois le tour du cou, et ça faisait beaucoup de perles. Mais voilà que le fil du collier s’est cassé ; les perles ont roulé partout. Et, comme elle courait après pour les ramasser, elle a marché sur l’écuelle du chien, tu vois, là, dans le coin, qui s’est cassée par le milieu.

— Et les perles ? dit Gladys.

— On va les voir dans un moment. En voilà déjà une… Gourdou lui a montré du doigt une première étoile qui, dans le ciel clair, avait paru sur l’horizon.

— Et le chien ? dit Gladys.

— Le chien, il s’est sauvé.

— Et où est-ce que c’était ? dit Gladys.

— C’était dans la cour du palais. Une grande cour qui est bleue, le jour, et noire la nuit…

— Est-ce qu’elle sera bientôt noire ?

— Bientôt.

— Oh ! je voudrais voir.

— Oh ! c’est que tu seras au lit… Bonjour, Madame Chappaz, reprit-il. Comment allez-vous ? Et la petite :

— Grand’mère, grand’mère… Tu sais la lune, c’est pas la lune. C’est l’écuelle du chien. Et on la lui a cassée, et le chien s’est sauvé… Pourquoi est-ce qu’ils ne l’attachent pas ?

 

Elle avait posé son panier sur la table de la cuisine, pendant que Mme Chappaz s’affairait devant le fourneau. Gourdou avait été s’installer dans la salle à boire, ayant jeté comme toujours son bissac à côté de lui sur le plancher.

Tout était silencieux, ce soir-là, dans la salle à boire. Les trois fenêtres et les deux portes étant fermées, les bruits n’y arrivaient qu’à peine, tout étouffés et amortis, même celui du poste de Métraux, qui lui aussi avait fermé sa fenêtre (on avait dû le prévenir qu’il importunait les dîneurs).

Gourdou s’est trouvé seul dans le silence, auquel l’énorme pavillon rose du phonographe, tout béant au-dessus de lui, ajoutait encore son apport.

Du temps passe. Il semblait qu’on l’eût oublié. Enfin, comme par hasard, la porte de la cuisine a été poussée, et on avait vu paraître Lydie, qui a dit :

— Ah ! vous étiez là… Il me semblait bien.

— Bonsoir, Mademoiselle Lydie.

— Qu’est-ce que vous prenez ? Comme toujours ?

— On ne vous souhaite même plus le bonsoir ? a dit Gourdou.

— Bonsoir, a-t-elle dit. — Comment est-ce que ça va ?

 

Mais elle était déjà sortie, pendant que la porte reste ouverte et on entend que les dîneurs de la terrasse s’en vont les uns après les autres : une portière d’automobile claque, un moteur ronfle, une femme rit très fort. Puis une petite voix toute proche :

— Grand’mère, je veux voir les perles.

— Je t’ai déjà dit d’aller te coucher.

Mais la petite insiste : alors Gourdou se lève.

— C’est les perles du collier de la princesse, Madame Chappaz. On doit les voir maintenant. Le ciel a noirci, en effet, au-dessus des arbres et des hommes.

— Seulement, a dit Gourdou, tu promets que tu monteras tout de suite après.

Gladys a dit :

— Oh ! oui, je promets.

 

Gourdou a pris la petite par la main.

— Et il y en a une là-bas, tu vois ; eh ! une autre et puis une autre ; ça fait trois ; parce que Gourdou et la petite se sont avancés jusque sur le chemin d’où la vue est plus découverte à cause de l’écartement plus grand des feuillages.

— Quatre, a dit Gladys, et puis cinq, six, sept… Combien il y avait de perles à son collier ?

— Oh ! a dit Gourdou, il y en avait bien deux cents… Est-ce que tu peux compter jusqu’à deux cents ?…

— Moi, oh ! jusqu’à cent mille… Mais alors elle ne les a pas retrouvées ?

— Qui ?

— La princesse.

— Quoi ?

— Ses perles.

 

Mme Métraux appelle l’enfant de la fenêtre du premier étage.

— Et l’assiette du chien ?

Hélas ! on ne la voit plus. Un grand tilleul se tient debout contre le côté du ciel où elle est.

— Encore une… encore une…

— Gladys !

— Tu viens ? disait Gourdou ; tu sais ce que tu as promis.

 

Ils sont rentrés ensemble dans la cuisine. Mme Chappaz s’était laissée tomber sur une chaise devant son filtre à café. C’est un métier qui est tout par bourrées. L’hiver personne, et, quand il pleut, personne ; puis, pour peu seulement que la chaleur et le soleil reviennent, on ne sait plus où donner de la tête. Tout ou rien. Et on va tant qu’il faut, mais ensuite on n’en peut plus. Gourdou a passé à côté d’elle ; elle ne disait rien, étant tout occupée à s’éponger le front avec un grand mouchoir rouge à ramages jaunes.

Il est rentré dans la salle à boire. Il attend de nouveau un moment, on ne vient pas. Il donne un grand coup de poing sur la table. Et Lydie est revenue (où était-elle ?) ; neuf heures du soir.

— Eh bien, les clients, a-t-il dit, on les oublie ?

 

Elle sort, elle rentre. Elle pose devant lui une chopine de vin blanc. Puis voilà que tout à coup elle a bâillé, ayant eu juste le temps de porter la main à sa bouche, pendant qu’il la regarde, et il a ôté son chapeau, ce qui laisse voir son front rouge traversé de rides et surmonté de petits cheveux blancs, très courts, assez rares.

— Alors on s’ennuie ?

Elle hausse les épaules.

— Ou bien si c’est la fatigue ?

Elle soupire.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas, Mademoiselle Lydie ?

La lampe électrique l’éclaire de dos, en sorte qu’on voit mal ses traits ; lui, il est dans l’ombre qu’elle fait. On voit mal sa figure à elle, mais parfaitement bien, sur le fond éclairé qui en dessine le contour, son grand corps robuste et maigre, bien que déjà un peu voûté. Ses bras pendent.

— Rien.

— On est triste ?

— Et vous ?

— Moi, jamais.

Il a dit :

— Je ne peux pas, je n’ai plus rien.

Mais elle :

— C’est justement quand on n’a rien… à cause de ce qu’on voudrait avoir.

— Ah ! a-t-il dit, qu’est-ce que vous voudriez avoir, Mademoiselle Lydie ?… Un bracelet, une robe neuve, une montre en or ?… Non, c’est pas ça, a-t-il dit, je sais. Il continue : — Moi, voyez-vous, c’est simple, parce que je suis détaché… Ni terres, ni maisons, ni argent, ni titres, ni enfants, ni femme… Un peu trop vieux, dit-il ; il rit. De temps en temps, un verre de vin. Et on prend ce qui vient, et s’il ne vient rien…

 

Elle hausse les épaules. Mais alors il a dit :

— Je vois ce que c’est ; il n’est pas là. À ce même moment, on a entendu une voix qui venait de la cuisine :

— Bonsoir, Madame Chappaz !

— Eh ! mon Dieu, vous m’avez fait peur… Je crois bien que je m’endormais…

— Je vous rapportais le livre. — Quel livre ?

— Vous ne vous souvenez pas, le livre que vous m’avez prêté…

 

Et la Bible a fait du bruit parce qu’on l’a jetée sur la table.

— Ah ! disait Mme Chappaz, vous auriez pu seulement la garder.

— Ma foi, non !

— Pourquoi ?

— C’est des mensonges, a dit la voix.

— Oh ! Monsieur Bolomey, on ne parle pas comme ça.

 

Mais Bolomey a déjà passé à autre chose, parce qu’on l’entend qui demande :

— Et Mademoiselle Lydie ? elle n’est pas là ?

— Que si, disait Mme Chappaz… Elle était ici tout à l’heure. Hé ! Lydie. On ne répond pas.

— Il vous faudrait aller voir, Monsieur Louis… Aïe ! disait-elle, aïe, mes reins…

 

Alors Gourdou avait regardé autour de lui et il s’est aperçu que Lydie était sortie. Il y avait une seconde porte qui ouvrait sur le corridor ; elle avait dû s’échapper par là, pendant qu’il se versait à boire. De sorte qu’il a été seul de nouveau. De sorte qu’il était seul quand Bolomey est entré.

 

Il ne bougeait plus d’où il est, c’est-à-dire sous le pavillon trop rose du phonographe : il a seulement levé la tête. Et c’est lui qui commence (sans avoir rien dit d’autre) au moment où Bolomey entre :

— Je vois que tu as changé d’avis.

Bolomey a dit :

— J’ai changé d’avis.

— Oh ! dit Gourdou, j’ai tout entendu… Alors tu n’y crois plus, à mon explication ?

Bolomey a dit :

— Je n’y crois plus. C’est mon droit.

— C’est ton droit.

 

Et c’est ce que Gourdou a dit encore, pendant que Bolomey prenait place en face de lui, étant de belle humeur, et ayant besoin de causer, comme on le voyait tout de suite, parce qu’il rit encore ; il a dit : J’espère bien que c’est mon droit » ; il a dit : « Comment allez-vous ?… Toujours en route ?… Et toujours dans les mêmes dispositions, ou quoi ? Toujours heureux de tromper le monde, Monsieur Gourdou ? »

— Tu ne crois pas aux inventions ?

— Non.

Gourdou a dit :

— C’est pourtant beau, les inventions…

 

On entrait de nouveau. C’était Mme Métraux. Elle tenait à la main une chopine pleine et un verre qu’elle pose devant Bolomey.

— Je ne sais pas où est ma sœur, a-t-elle dit ; alors c’est moi qui fais le service.

 

La nuit était maintenant tout à fait installée là-haut. Toutes les perles du collier étaient visibles, avec leurs divers orients, les unes roses, les autres bleues, les autres blanches, certaines argentées et brillantes, certaines mates :

— Mais, dites donc, Gourdou, qu’est-ce que vous avez raconté à ma fille ? Elle m’a demandé avant de s’endormir de la porter à la fenêtre, parce qu’elle voulait voir les perles et puis il y avait l’écuelle du chien…

— C’est les inventions de Gourdou, a dit Bolomey. Et puis il y a le Jardin. Et puis il y a qu’on en a été chassés, Madame Métraux, oui, vous, lui, moi…

Mais Mme Métraux a dit :

— Ah ! ça, c’est dans la Bible.

— Moi, j’en refais un. Je refais le mien.

— Oh ! Monsieur Bolomey…

— Moi, je suis rentré de l’exil… C’est comme ça. Il y avait une femme et un homme ; eh bien, il y aura une femme et un homme. C’est moi qui l’ai décidé…

 

Alors, comme une grosse voix de nez s’était fait sourdement entendre quelque part derrière la cloison, tout à coup Bolomey avait montré le phonographe :

— Est-ce qu’il marche ? Il faut bien faire concurrence à la radio de votre mari… Comment est-ce qu’on fait ? on met deux sous ?

— Attendez, a dit Mme Métraux, il faut d’abord le remonter.

 

Elle va prendre la manivelle qui est enfermée dans l’armoire.

— À présent, il vous faut choisir le disque.

— Une danse, Madame Métraux.

— La Valse de Faust ?

— Non, quelque chose de plus vif.

— Un one-step ?

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est comme une polka.

— Allez-y !

 

Il a mis deux sous dans l’appareil. Une, deux… Le phonographe avait été descendu du poêle ; on l’avait posé à votre hauteur sur une table, tourné vers vous.

Et Bolomey ne s’entend plus parler, il ne s’entend plus penser, ça va bien. « Une, deux, une, deux… » Plein la bouche, plein les yeux, plein les oreilles. Et tous les autres bruits se sont tus, pendant qu’il se débat dans le bruit, comme s’il était seul au monde, puis voit qu’il n’est pas seul, et rit.

Il voit Gourdou qui écoute, les bras croisés sur la table ; il voit Mme Chappaz qui est debout sur le pas de la porte.

Il crie : « Ça va bien ! » il se lève ; il disait : « Une, deux, une, deux… » Il s’approche de Mme Métraux :

— Est-ce qu’on la danse ensemble ?

Elle a dit :

— Et Lydie ?

Et Mme Chappaz :

— Il faudrait appeler Lydie.

Elle appelle :

— Lydie !… Lydie !… Lydie ne vient pas.

Et lui :

— Dansons-la toujours… en attendant. Sans quoi, a-t-il repris, la danse va être finie.

Mme Métraux disait :

 — En attendant quoi ?

Il la tenait serrée contre lui. Elle était plus petite et plus forte que sa sœur.

Et puis tout à coup le phonographe s’est mis à faire un bruit avec la gorge comme quand on est enrhumé ; alors Mme Métraux, s’étant dégagée de ses bras, avait couru à l’appareil. – Plus rien.

 

Mais ça va bien et on a soif.

Il a dit : « Donnez-moi à boire. »

Gourdou le regarde. Il est revenu s’asseoir en face de Gourdou, pendant que Mme Métraux lui apporte encore trois décis. Mme Chappaz est montée se coucher. Il se fait tard. Pourtant Gourdou ne bouge pas et, comme Bolomey lève son verre :

— Dis donc, c’est vrai ? tu n’y crois plus ?

 

Parce qu’il revient en arrière. Il vous ramène où il en est resté. Et Bolomey secoue la tête, et Gourdou a dit :

— Eh bien, tu verras.

Bolomey a ri. Il tire son porte-monnaie de sa poche. Il a dit à Gourdou :

— Avez-vous deux sous ?

— Jusqu’où as-tu lu ?

— Ma foi, jusqu’à la fin de l’histoire.

— Quelle histoire ?

— Votre histoire.

— Et pas plus loin ?… Ah ! mon pauvre ami. C’est que tu es encore au commencement de tout…

— Ça, c’est vrai, dit Bolomey, pendant qu’il se lève, ayant finalement trouvé une pièce de dix centimes ; au recommencement de tout, mais un recommencement à moi… Il se reprend :

— Un recommencement à nous.

Puis a simplement retourné le disque, parce que Mme Métraux n’est plus là : encore un morceau de musique, c’est un tango comme il est indiqué en rouge et blanc sur le disque de caoutchouc ; c’est doux, c’est des violons, c’est une flûte, pendant qu’il reprend sa place, c’est un peu triste ; – c’est hésitant, ça s’interrompt, et Gourdou continuait :

— Tu verras, il y a trois amours, trois étages de l’amour : la chair, le cœur, l’esprit.

Est-ce qu’il est sérieux, ou non ? Est-ce seulement qu’il a trop bu ?

— Et il faut d’abord qu’ils n’en fassent qu’un. Et puis qu’au-dessus il y ait quelqu’un. Car on ne peut aimer que ce qui dure. On n’aime ce qui ne dure pas qu’au nom de ce qui peut durer. Il hoche la tête.

— Oui… Et, toi, tu ne sais pas encore. C’est triste, c’est lent.

— Voyons, dit Bolomey, voyons, Gourdou. C’est langoureux, c’est alangui ; heureusement que le morceau est à sa fin, et puis Bolomey n’y tient plus, il s’est levé ; d’ailleurs il se fait tard, tout le monde a été dormir ; il dit : « Au revoir », et Gourdou : « À bientôt. »

 

Bolomey cherche Mme Métraux pour lui payer ce qu’il lui doit ; elle est dans la cuisine qui est la seule pièce encore éclairée avec la salle à boire.

— Alors vous vous en allez, Monsieur Bolomey ? vous n’avez pas vu ma sœur ?

— Non.

— Et Gourdou ?

— Il est toujours là.

— Je vais lui dire qu’on va fermer, il est onze heures. Mais peut-être qu’il reste à coucher.

 

Lui, il est déjà sous les étoiles. Il voit qu’elles sont belles. Il fait d’abord quelques pas sous les arbres, puis les arbres commencent à s’espacer, laissant paraître une bande de ciel non moins opaque, ni moins noire que l’épaisseur de leur feuillage. Il pense : « Ah ! c’est comme des œufs de chenille (c’est un paysan). Comme des œufs de chenille, quand on racle le tronc d’un poirier, et il y a des poches sous l’écorce. Ça grouille, ça bouge, c’est blanc ! »

 

Ah ! il est rassuré, pourquoi ? Il est content, pourquoi ? Toutes les étoiles dans le ciel et de tous les côtés à présent, quelques-unes si basses à côté de vous qu’il semble qu’on va pouvoir les cueillir en passant. C’est si calme, c’est si tranquille, c’est plein de bonnes intentions. Ça bouge un petit peu sur place, chaque grain, et puis ça bouge encore d’un grand mouvement général. C’est le balancement du monde. Et on est dedans. Il consent à nous, parce qu’on y consent. Il ne peut nous en venir que du bien, comme il pense, dans l’air frais et tiède qui sent bon, où il s’avance tête nue et bien habillé, parce qu’il s’est mis en dimanche ; et je ne sais pas vos noms, voyez-vous, il faut que vous m’excusiez, disait-il aux étoiles, et puis vous êtes trop nombreuses ; mais, dites-moi, j’ai raison, hein ? j’ai raison d’avoir confiance ?

 

Il a eu envie de chanter.

— Dis donc.

On a parlé tout bas à côté de lui. Il devine que c’est Lydie au son de sa voix, pendant qu’on entend remuer les branches.

— C’est toi ?

— C’est moi.

Alors on l’a vue vaguement, claire dans le noir du feuillage, qui s’avance.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Oh ! a-t-elle dit, j’avais mal à la tête. J’ai été prendre l’air. Elle a repris :

— Et toi, tu rentres ?

— Oui.

— Eh bien, bonne nuit.

On la voit quand même assez bien pour distinguer qu’elle se détourne, étant sur le bord du chemin, puis a fait quelques pas, comme si elle s’en allait. Il l’appelle :

— Lydie !

Il a dit :

— On t’a cherchée partout, il y a un moment ; tu n’étais pas là, c’est dommage. On a dansé. On aurait dansé ensemble.

On entend qu’elle s’est arrêtée.

— Tu rentres, Bolomey ? a-t-elle dit de nouveau.

— Oui, et toi ?

— Moi aussi.

Elle s’en reva. Elle s’en reva un petit peu sur le chemin, très lentement, à tout petits pas, comme si elle n’y croyait pas elle-même ; lui, était toujours arrêté et la regardait s’en aller. Alors voilà qu’elle s’arrête encore une fois :

— Il fait bon, tu ne trouves pas, ce soir, Louis ?

— Oh ! oui, joliment.

— C’est dommage de dormir. Il faudrait profiter, le temps est court, Louis…

— Ah ! dit-il, c’est que…

— Et mon mal de tête a passé.

Elle se rapproche. Elle fait un ou deux pas dans sa direction.

— Dis donc, Louis… Et c’est aussi que j’ai cherché longtemps, Louis, et je croyais avoir trouvé…

Mais il a dit :

— Moi, j’ai trouvé.

— Alors, ça ne va pas, dit-elle.

— Et puis il faut encore que je me lève de bonne heure demain matin, j’ai à faire par-dessus la tête.

Elle semble réfléchir, elle soupire :

— Eh bien, bonne nuit.

Cette fois, elle s’en va pour de bon. Et, lui, riait, puis il appelle :

— Hé ! Lydie. On n’en reste pas moins bons amis, ou quoi ?… Hé ! Lydie… Et puis je compte sur toi, parce qu’il te faudra venir m’aider un de ces jours… C’est lui qui a élevé la voix, parce qu’elle continuait à s’éloigner : — Tu sais, je ferme… On a apporté la barrière… Je ferme le jardin… Si tu venais m’aider à faire mon bonheur ?

 

 

 

V

 

Lydie n’est venue ni le lendemain, ni le surlendemain. Il ne comptait plus sur elle. Il s’est tiré d’affaire comme il a pu, tordant son fil de fer avec la pince, fixant provisoirement les pièces à leurs pieux, puis les clouant dans le méchant soleil trop chaud du commencement de septembre dont il ne s’apercevait même pas.

Il est rare qu’il passe quelqu’un par ici, parce qu’on y est à l’écart des routes et que le sol est trop ingrat pour qu’on se donne la peine de le cultiver. Des buissons, quelques prairies naturelles, qui étaient fauchées depuis longtemps, quelques arbres fruitiers, c’est tout. De temps en temps seulement, un pêcheur, avec ses bottes de caoutchouc et son panier à couvercle, remontait au-dessous de Bolomey la rivière.

 

Et lui, ayant enfoncé un nouveau pieu, relevait la tête, et ne voyait plus rien, sauf qu’il y avait encore, de l’autre côté de la Sorge, deux ou trois ouvriers terrassiers, pas plus grands que le doigt, posés en permanence l’un au-dessus de l’autre sur les étages de la carrière.

Le bruit et la vie sont autour de lui, mais à distance ; l’air est comme une feuille de verre qui laisse bien passer ce qui se voit, mais pour le reste vous en sépare et c’est tant mieux.

Car il y a encore la route et sur la route les automobiles, toutes ces caisses roulantes, des caisses noires ou de couleur, klaxonnant ou jetant leurs feux ; mais à peine si Bolomey les entend, pas plus grosses elles-mêmes que des jouets d’enfants, – des jouets d’hommes ; les unes derrière les autres, circulant mécaniquement dans les deux sens, comme sur une de ces chevillières qu’on voit fonctionner dans la vitrine des boutiques à l’approche du Nouvel-An.

 

Il est seul. Il fait son ouvrage. Il sait pourquoi il le fait, il sait où il va. Et il a fixé encore un tronçon de la barrière (c’était ce troisième jour), de sorte qu’en ce moment il n’en restait plus qu’un à poser. Il ne comptait plus sur Lydie, c’est pourquoi il a été tout surpris quand il l’a vue qui venait. Et plus surpris encore quand il a vu comme elle était changée. À peine s’il l’a reconnue. Tout en blanc, avec une robe neuve, toute belle, tout endimanchée. Toute comme quand on va danser, et on ne danse pas, se dit-il. Et puis c’est aussi sa démarche qui est vive, c’est son visage qui est gai ; c’est sa voix. Parce qu’elle lui crie de loin :

— Tu ne m’attendais plus ? Eh bien, tu vois, je viens quand même. Et s’approche :

— Tu ne sais pas l’ouvrage qu’on a eu.

Il a dit :

— Oh ! je comprends bien.

 

Elle s’était arrêtée devant lui, entre les deux pieux ; et le dernier tronçon de barrière était posé debout contre la partie qui était déjà en place, tandis qu’il tenait la pince à fil de fer dans la main droite, le rouleau de fil de fer dans l’autre main. Une alouette était dans le ciel. On l’entendait grincer quelque part là-haut, on ne savait où, comme sur le clocher la vieille girouette, les jours où le vent souffle fort. Et, comme son cri était venu :

— Où est-ce qu’elle est ? dit Lydie en levant la tête.

— Là-haut, tu vois ?

 

Elle ne voyait rien, étant éblouie par le grand jour. Elle met la main pour se protéger le regard dans le haut de son visage ; il l’avait prise par l’épaule.

— Là-bas, du côté de la route, un peu avant le pont.

— Oh ! dit-elle, oh ! c’est tout petit, oh ! dit-elle, on ne voit rien, c’est seulement comme de l’air qui tremble.

— C’est qu’elle est haut perchée et puis elle n’est pas grosse et puis elle est grise.

 

Et sa main à elle retombe. Elle a dit alors :

— Tu vas bien ?

Il a dit :

— Oui, et toi ?

— Moi, je vais bien, merci… Et je venais t’aider, tu sais…

— Tu arrives trop tard.

— Tu as pu faire seul ?

— Tu vois.

— Et ça ? Car il y a la dernière pièce de la barrière, pas encore posée, qu’elle montre.

 — Il y a ça, et puis c’est tout.

— Eh bien ?

— Oh ! dit-il, belle comme tu es ! Laisse-moi seulement faire, tu pourrais abîmer ta robe. Pourquoi t’es-tu faite si belle ?

— Parce qu’il faisait beau.

— C’est pas une raison.

— Et puis, c’est mon jour de sortie… Et puis, dit-elle, qui sait ? pour toi…

Elle a ri. Puis :

— Allons-y !

Il disait :

— Fais attention au fil de fer.

Il disait :

— Tu prends la pièce par un bout, moi par l’autre. C’est ça, tu n’as qu’à me suivre. Pendant qu’il avançait et elle comme lui sous leur commune charge, de manière à faire se rejoindre la partie de la barrière pas encore posée et celle qui l’était déjà.

— Ça y est !

Puis il a dit : « Tu n’as qu’à la tenir », pendant qu’il la fixait à un de ses bouts, – et les hommes travaillaient toujours là-bas dans la gravière, les autos roulaient sur la route, l’alouette grinçait au-dessus d’eux, s’agitant sur place en plein ciel.

C’est fait. Il montre sa pince à fil de fer, et dit :

— Elle est bonne.

Il dit à Lydie :

— Ça, c’est pour pincer, tu vois. Cette autre partie-là, ça coupe. Et puis il y a un second tranchant. Là-dedans. Au-dessous du mécanisme. C’est pour le gros fil de fer. Le couteau, c’est pour le petit.

S’approchant d’elle avec l’outil, puis sans la regarder :

— Écoute, il te faut passer de l’autre côté de la barrière. Tu la soulèveras pendant que je tords le fil de fer. Il lui a fait un passage où elle a passé tout juste ; il le referme.

Et tout à coup :

— Lâche seulement.

 

Elle était derrière la clôture, et la clôture était complètement fermée ; il s’est redressé, il s’est mis à rire :

— Ah !

Puis il a dit :

— C’est que tu es du mauvais côté. Tant pis, a-t-il dit, c’est fait ! Eh bien, adieu, a-t-il dit.

 

Mais elle n’a pas eu l’air malheureuse. Elle n’a pas eu l’air gênée, ni intimidée, ni même surprise, – comme si elle savait désormais des choses que lui-même ne savait pas.

— Qui sait ? dit-elle, c’est peut-être au revoir.

— Oh ! ça me fait chagrin, Mademoiselle Lydie…

— Oh ! il ne faut pas que ça vous fasse chagrin, Monsieur Bolomey.

 

Elle sourit dans sa figure qui est seulement un peu tirée, un peu trop pâle :

— Qu’est-ce que vous voulez ? Je vois que vous n’avez plus besoin de moi.

Elle a ajouté :

— Pour le moment.

Alors il a été un peu inquiet :

— Comment ? pour le moment ?

 — Oh ! fit-elle, c’est façon de dire…

— Ah ! bien, dit-il, alors on peut s’embrasser quand même. Venez par ici… Par-dessus la barrière. Et il s’approche, mais, elle, elle reste où elle est.

— Sur le front, en souvenir ? Vous ne voulez pas ? sur la joue ?

Mais elle a dit :

— Pas à présent.

— Quand alors ?

— Oh ! a-t-elle dit, une autre fois.

— Tant pis pour vous, disait Louis.

Et elle :

— Est-ce qu’elle est là ?

— Oh ! pas encore. Ça n’est pas prêt.

Et elle : — Vous savez, je suis toujours à votre service si vous avez besoin de moi. Si, par exemple, elle ne venait pas. S’il fallait aller la chercher…

— Oh ! a-t-il dit, elle viendra bien toute seule.

— On ne sait jamais, dit-elle.

 

Alors Bolomey a fait le tour du jardin où on ne pouvait plus entrer que par la porte et il l’avait fermée à clé. Il passe sous les pommes rondes qui déjà jaunissent ou rougissent ; les cerises sont cueillies, les groseilles sont cueillies, les framboises trop mûres deviennent brunes et tombent parmi les feuilles vertes des petites fougères qui poussent à leur pied. Il passe sous les pommes rondes, sous les poires étirées en longueur, pareilles dans leur forme à une goutte d’eau qui pend.

Elle reviendra. Elle ne pourra pas ne pas revenir. On l’attend. On y mettra le temps qu’il faut, car rien ne presse, mais elle reviendra quand même.

Il pense : « Il y a de l’ordre » ; il pense : « J’ai fait de l’ordre » ; il pense : « L’ordre vient de moi. J’ai tout arrangé ou vais le faire » ; – le long des plates-bandes bien plantées et semées et au soleil sont les carreaux où il cultive ses légumes et il a dit à Mme Chappaz : « En voulez-vous ? » et Mme Chappaz : « Ma foi, à l’occasion, si j’en manque… J’enverrai Lydie… »

 

Ça va bien. Les touffes des petits soleils sont plus hautes que sa personne. Les soucis, il y en a tant qu’on les arrache comme de la mauvaise herbe.

Ça va être beau, c’est pour toi. Il s’est trouvé alors devant le rucher, qui montre ses trois rangs de ruches : elles ont perdu leurs belles couleurs comme les filles qui ont des chagrins d’amour. Ça l’amuse. Ah ! il y a encore de l’ouvrage, ah ! je n’ai pas fini encore, pense-t-il. J’irai de main à Rolle. Un kilo de blanc, un kilo de rouge, un kilo de vert. Car tout ça est loin d’être encore en état, le jardin est loin d’être prêt ; mais on a le temps, j’irai à Rolle : trois pots de couleur et des pinceaux, car il faut bien qu’elle m’entende et elle ne pourra pas ne pas entendre quand ici tout dira : « C’est prêt », et tout lui dira : « Viens-tu ? »

 

Je vais lui parler de loin par les couleurs. Pendant que les abeilles passent au-dessus de lui dans les deux sens, allant et venant comme quand il y a une averse de grêle que le vent rebrousse et redresse ; et chaque grain lui siffle aux oreilles, pendant qu’on entend les coups secs de ceux qui heurtent le bois.

 

Il lui parle ; je mets le rouge, parce que le rouge, c’est l’amour. Et je mets l’amour au commencement ; je mets l’amour dans les dessous et à la base. Les trois ruches du rang d’en bas.

J’irai à Rolle : « Bonjour, Monsieur Giroud. Vous n’auriez pas un beau rouge écarlate, un beau rouge couleur de sang, pas le sombre qui est celui des veines, l’autre, celui des artères ; car, vous savez, on a deux espèces de sang, l’un qui va, l’autre qui revient, l’un qui est usé et fatigué, l’autre qui est tout frais, tout neuf ; l’un qui emporte ce qui est brûlé, l’autre qui apporte de quoi faire le feu. »

 

Il s’imagine dans la boutique, il s’amuse : « Et justement un rouge couleur de feu. » – « Bien sûr, dit M. Giroud, qu’on en a, vous n’avez qu’à choisir parmi les échantillons… »

 

Les ruches d’en bas pour dire l’amour, celles du milieu pour dire l’espérance. « Car maintenant il me faudrait un beau vert, Monsieur Giroud. Quelque chose de frais, quelque chose de clair, quelque chose qui se voie de loin, quelque chose qui fasse plaisir comme un champ de trèfle avant qu’il ait fleuri… » – « Du vert de Schweinfurth ? » – « C’est ça. »

Et à présent du blanc. Ce que vous avez de plus blanc. Il cherche ses mots. Il veut dire : ce que vous avez de plus pur. Pour les ruches de la rangée d’en haut, car en haut il y a la pureté, parce qu’il y a l’innocence. Et elle ne nous a pas été prise pour toujours.

 

Gourdou a menti et le Livre ment. C’est une histoire des temps passés, une histoire bonne pour les enfants, une histoire de vieille femme. L’innocence, il faut se la refaire ; il faut la retrouver en soi. Du blanc pur. Comme du beau linge. Et alors elle lui est apparue, vague encore, mais il l’a vue quand même un peu parmi les branches, parce que c’est sa place, oh ! comme la première fois, oh ! comme dans le vrai Jardin, – mais pourquoi est-ce que le mien ne serait pas vrai de nouveau, aussi vrai que l’autre et véritable ?

 

Il ne bouge pas, il attend.

 

 

 

VI

 

Or, ce vendredi soir-là, Adrienne avait dit à sa mère :

— Maman, je ne serai pas là demain.

— Où vas-tu ?

— Je vais faire visite à l’oncle Burnier.

— Comment, tu y retournes ?

— Pourquoi pas ?

— Tu sais bien ce qu’il m’a écrit ?

— Ça ne fait rien.

— Tu l’as prévenu ?

— Je lui téléphonerai.

 

On ne la connaît guère encore ; c’est Adrienne. Elle a pris le train. Elle est ramenée.

 

Elle retrouve cette petite maison proprette, dans un jardin nu et bien fossoyé ; un écriteau est fixé à la grille ; sur l’écriteau, on lit : Villa Chez Nous.

Son oncle l’attend. Il lui a dit :

— La seule chose qui te reste à faire, c’est d’aller le trouver.

— Oh ! non, a-t-elle dit.

— Alors ? a-t-il dit.

— Oh ! a-t-elle dit, ça n’est pas pour ça que je suis venue.

Ah ! Est-ce qu’elle ment ?

L’oncle a repris :

— Tu comprends, moi, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Je lui ai demandé de t’écrire, il ne veut pas ; je lui ai demandé de venir ici un jour où tu y serais, il ne veut pas… Tu n’as qu’à essayer, c’est ton tour. Je crois d’ailleurs qu’il te recevrait bien. Mais, n’est-ce pas ? il a aussi son amour-propre et puis c’est toi qui es partie…

Et puis, dit-il, pourquoi es-tu partie ?

Elle a dit :

— Je ne sais pas.

— Un garçon qui a de l’argent. Et il a tout arrangé chez lui, il a fermé le jardin…

Elle disait :

— Qu’est-ce que ça peut me faire ?

 

Est-ce qu’elle dit la vérité ?

 

— Et, bien entendu, disait l’oncle, tu feras ce que tu voudras, seulement…

Il a soupiré.

— C’est dommage.

Il la regarde :

— Tu as quand même bonne façon…

 

Il ne comprend pas ; mais, elle, est-ce qu’elle comprend ? Qui est-ce qui comprend rien à rien ? Elle s’étonne de ce qu’elle voit. Elle est partout une étrangère.

Elle avait pris à travers la forêt. Le soir venait avec l’odeur des feux que les enfants allument dans les champs où ils sont en train de garder les vaches. On met une pomme dans sa poche.

 

Qu’est-ce qui la ramène ainsi jusqu’à la vue de la maison ?

 

Un peu de sel dans un morceau de papier plié en quatre. Et on prend aussi avec soi quelques pommes de terre, qu’on enfonce dans la cendre chaude au bon moment, c’est-à-dire une fois que la flamme est tombée et il y a comme du moisi sur les braises qu’on ne voit plus.

 

Elle aperçoit la maison ; à qui est-elle ? à lui ? à moi ? à tous les deux ?

 

Ils disent : « Est-ce le moment ? C’est le moment… » Ils disent : « Mets les grosses au fond ; elles sont plus difficiles à cuire… » Il va y avoir juste une année. « Oh ! celle-là elle est toute grillée ! » – « Passe-moi le sel… » – « Elle est bonne. Oh ! je me brûle. »

 

Les feux.

On entend les cloches des vaches ; les petits bergers s’appellent entre eux. On voit que le soleil se couche sur la maison dont on aperçoit seulement le toit, mais la barrière neuve en beau châtaignier clair éclate singulièrement sur la pente, où elle fait un dessin irrégulier, en avant et autour des buissons et des arbres, des plates-bandes fleuries, des carreaux pleins de beaux légumes, – sur l’autre pente du vallon.

 

Les petits bergers s’appellent au loin.

 

 

 

VII

 

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Ma foi, a dit Gourdou, vous m’en demandez trop.

— C’est que vous comprenez, disait Mme Chappaz, Lydie… Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse de cette grande fille ?…

 

Le mauvais temps et la saison plus froide décourageaient les promeneurs ; Mme Chappaz était seule avec Gourdou dans la cuisine. Gourdou était assis devant un verre de café fumant ; Mme Chappaz, selon son habitude, se tenait debout près du fourneau. On voyait les feuilles tournoyer devant la fenêtre, puis tomber sur les tables où elles restaient collées.

— Moi, je pensais qu’il allait divorcer.

— Qui ça ?

— Bolomey… Et puis pas du tout.

 

Gourdou hausse les épaules.

 

Il a bu une gorgée de café.

Il a dit :

— Le chaud commence à faire plaisir, c’est signe que la saison tourne.

Puis, tout à coup, il a demandé :

— Vous y croyez, Madame Chappaz ?

— À quoi ?

— À la Bible.

— Bien sûr, a-t-elle dit, puisque c’est la Bible.

— Bon. Et vous vous souvenez, dans la Bible, au commencement… Vous n’en avez pas une sous la main… Il n’y a pas tellement longtemps que Bolomey vous a rapporté la sienne.

— Ah ! dit-elle, oui, je me rappelle… Elle doit être dans l’armoire de la salle à manger. Elle revient avec le vieux livre fatigué à tranches rouges.

Gourdou a dit :

— Parce qu’on peut parler de ces choses, nous deux, qu’en pensez-vous, Madame Chappaz ?

 

Il semble sérieux aujourd’hui.

— Oh ! a-t-elle dit, bien sûr, Monsieur Gourdou ; on peut causer ensemble, nous deux qu’on est des vieux.

— C’est que ça ne sait rien, cette jeunesse.

Il boit une gorgée de café chaud.

— Ah ! disait Mme Chappaz, ce qu’on a de peine ! ce qu’on a de peine ! Et, moi, je n’ai encore rien à dire. Ma fille aînée est mariée ; elle a un bon mari, leurs deux enfants se portent bien. Et le commerce n’a pas été trop mal, cet été… Eh bien, quand même, voyez-vous ! Tous les soucis qu’on a quand même !… Elle va avoir vingt-six ans… Comment est-ce que je vais faire à présent pour, la caser ?

 

Il a demandé :

— Où est-elle ?

— Elle est allée avec sa sœur et les enfants faire une visite à Aubonne.

Il a dit :

— Quel âge avez-vous ?

— Soixante-six ans.

Il a dit :

— On peut causer.

 

Alors il avait ouvert le livre. Et il se met à lire :

Dieu avait formé l’homme de la poudre de la terre et il avait soufflé dans ses narines une respiration de vie…

Il a tourné la page :

Tu retourneras à la terre, parce que tu en as été pris.

— Ça, c’est pour nous, Madame Chappaz… Soixante-six ans, moi septante.

Il a dit :

— Ça compte. Et peut-être qu’on sait un peu mieux ce qui en est que la jeunesse, à cause de l’âge, mais elle ne veut pas nous croire. Laissez-les seulement faire ; ils ont le temps de se tromper et de se corriger, le temps de se tromper encore et de se corriger encore une fois…

Nous…

Alors il a ri un peu, en secouant sa grosse tête rouge à poils blancs au-dessus de la table, dans la lumière triste qui lui tombait dessus de la fenêtre sans rideaux.

— Laissez-les faire !

Il a dit :

— Soixante-six ans. Alors est-ce que je peux lire, ou quoi ?… Oh ! je crois bien, je crois bien que oui, à notre âge… Je peux continuer, Madame Chappaz ?… Voyez-vous, je lui avais dit : « Lis attentivement, pèse chaque mot, ne saute pas un seul verset… » Alors il s’est mis de nouveau à lire tout haut :

 

Je mettrai inimitié entre toi et la femme, et entre ta semence et celle de la femme.

 

Mme Chappaz s’était assise sur un tabouret en face de lui. Il continuait à pleuvoir. Les feuilles des tilleuls continuaient à tomber. Il a hoché la tête, elle hoche la tête.

 

— Eh bien, c’est quand même une explication ou quoi ? c’est ce que je lui ai dit. Je lui disais : « Et le travail ? les mauvaises herbes ? les maladies ? » Je lui disais : « Et la mort, Bolomey ? » Eh bien, tout ça c’est dans le Livre.

 

Il a lu encore :

La terre sera maudite, tu en mangeras les fruits en travail tous les jours de ta vie…

 

— Je lui ai dit : « Tu es maudit, Bolomey » ; je lui ai dit : « Écoute seulement. »

 

Il lit de nouveau :

La terre produira des épines, tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage.

 

Il a dit :

— C’est quand même une explication.

Il a lu :

J’augmenterai beaucoup le travail de la femme et sa grossesse…

 

Vous vous souvenez, Madame Chappaz ?

— Ah ! dit-elle, ça c’est vrai…

 

Elle a soupiré. Il pleuvait.

Il lit :

Et l’Éternel Dieu a dit au serpent : Tu seras maudit entre tout le bétail et entre toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre, tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie.

 

Il s’arrête ; il demande :

— C’est dit pourtant ? Elle te brisera la tête et tu lui mordras le talon. Qu’en pensez-vous, Madame Chappaz ?

— Oh ! dit-elle, bien sûr… Moi, je n’ai qu’à penser à mon pauvre mari.

— C’est vrai, hein ?

— Oh ! il me semble.

— Et c’est bien ce que j’ai dit à Bolomey. Et je lui disais : « Le plus triste, c’est qu’on ait une idée du monde à quoi le monde contredit. Oui, qu’il nous faille travailler et qu’il y ait en nous le goût du repos ; qu’il nous faille vivre dans l’inachevé et qu’il y ait en nous le besoin de l’achevé ; qu’il nous faille vivre parmi ce qui passe, ayant faim de ce qui dure ; dans l’obligation de la mort, ayant en nous l’horreur de la mort… »

 

Il a l’air sérieux tout à fait, cette fois. Il a soixante-dix ans d’âge. Elle est assise en face de lui ; elle est presque aussi vieille qu’il est vieux. Ils ont les cheveux blancs tous les deux.

— C’est qu’on se souvient du Jardin, Madame Chappaz, voyez-vous.

— Oh ! dit-elle, oui ; seulement il faudrait pouvoir le retrouver.

— C’est justement ce que je lui ai dit, à Bolomey, mais je lui ai dit : « C’est long, tu sais, parce qu’il te va falloir lire tout le Livre… » Vous l’avez lu, Madame Chappaz ?…

— Oh ! non, dit-elle, oh ! pas tout, mon Dieu… N’est-ce pas, quand on a deux filles à élever et puis un homme comme le mien, vous vous souvenez bien de lui ?… Buveur, fainéant, querelleur.

Il hoche la tête.

— Et un commerce à faire marcher…

— 1235 pages, a-t-il dit.

— Justement.

— Mais, Bolomey, il avait le temps.

— Oh ! dit-elle, lui…

— Eh bien… Il s’est fait un jardin lui-même, un jardin à lui…

 

Elle relève la tête. 1235 pages. Gourdou les a feuilletées rapidement, pendant qu’il pleut. C’est le milieu d’octobre, un jour de pluie, et déjà il fait bon entendre ronfler le feu dans le fourneau. Un nœud de hêtre et deux briquettes, voilà de quoi le maintenir jusqu’à l’heure du souper. Et 1235 pages, comme il constate, tenant le livre à la reliure noire dans sa main gauche, et faisant glisser peu à peu sous son pouce la tranche rouge.

 

— Ça fait quand même beaucoup de pages, ça en fait trop.

Il a dit :

— C’est jeune, c’est suffisant, ça n’a point de patience, c’est en bonne santé, ça croit en sa force… Laissez faire, Madame Chappaz. Parce que la santé s’en va et la force qu’on a dans le corps est une chose que le temps diminue. Ils le verront bien une fois.

 

Il rit. Il pleut toujours.

 

Il a dit :

— Est-ce qu’on peut avoir encore un verre de café ?

— Bien sûr, dit-elle.

— Est-ce qu’il est chaud ?

 

Elle lui montre la cafetière qui chantonne sur le fourneau. Son long goulot cylindrique a un petit couvercle, qui laisse échapper de temps en temps une bouffée de vapeur. La vapeur monte vers les vitres, où peu à peu une buée se forme, de sorte que pour finir on ne voit plus qu’il pleut. Elle lui a versé son café bien chaud.

 

Il disait :

— Eh bien, je pense qu’on ne se reverra plus avant le printemps, parce que voilà mes tournées finies… Et il faudra encore qu’on soit toujours en vie…

 

 

 

VIII

 

Et, lui, il riait ce jour-là, c’est-à-dire une semaine plus tard. Bolomey riait, il a dit :

— Bien sûr que je l’ai vue, mais je ne me suis pas montré.

 

C’était de nouveau un samedi, un samedi soir, et les temps approchent. C’est pourquoi il rit, il peut rire. Et Lydie, elle, était venue ; et elle n’avait paru ni gênée, ni hésitante, malgré qu’elle eût bien dû penser que sa visite allait le surprendre ; elle disait :

— Oh ! n’est-ce pas ? à présent on est sages, hein ? nous deux.

Elle lui disait vous ; il lui disait vous.

Elle disait :

— Vous devinez ce qui m’amène ?

 

C’est alors qu’il avait ri, tout en hochant la tête :

— Bien sûr que je l’ai vue, elle tournait autour de la maison. Il faut croire qu’elle n’a pas compris.

— Et est-ce que vous l’avez appelée ?

— Non.

— Et est-ce que vous vous êtes seulement montré ?

— Non.

— Oh ! Monsieur Louis… C’est que c’est déjà la seconde fois. Oui, la seconde fois qu’elle fait le trajet. Et elle aimerait bien, mais elle n’ose pas. C’est que c’est bien difficile pour elle. Voulez-vous que j’aille lui dire ?… oui, qu’elle peut venir, que vous l’attendez…

— Je le lui ai dit.

— C’est des signes, ça ne suffit pas. Il y faudrait des mots. Les mots, c’est pour l’intelligence ; les mots, c’est clair, ça se comprend. J’irais demain. Elle est chez son oncle. Je lui dirais : « Il vous attend, venez quand vous voudrez. » C’est moi qui irais le lui dire. Voulez-vous… ? Oh ! bien sûr que je ne viendrais pas de votre part. Je lui dirais que je l’ai vue et que je sais qu’elle peut venir… Moi, n’est-ce pas ? je ne suis plus rien…

 

Elle souriait avec sa figure tirée :

— Moi, n’est-ce pas ? je ne compte plus… Moi, je prends ce qui vient et j’ai pris ce qui est venu… N’est-ce pas, Monsieur Louis ?

 

Il a dit :

— Mademoiselle Lydie, faites comme vous voudrez. Moi, j’attends.

Elle a dit :

— Moi aussi, j’attends.

Il a dit :

— Mais on n’attend pas la même chose.

— Qui sait ? dit-elle.

 

Et tout à coup :

— Alors, écoutez, il faut qu’on s’entende… Voulez-vous que je lui dise de venir de demain en huit, c’est-à-dire le prochain dimanche ? Je lui dirai que vous comptez sur elle, je lui dirai de prendre sa valise…

— C’est ça, a-t-il dit, dimanche prochain, dans huit jours. Ça va bien. Parce qu’ainsi j’aurai encore un peu de temps pour tout préparer, et c’est pas fini. Pensez-vous que votre mère me vendrait le phonographe ? Elle, elle mettrait chaque fois deux sous dedans, ça lui ferait une tirelire.

— Peut-être bien. Vous n’avez qu’à le lui demander.

— J’irai, dit-il, j’irai un de ces prochains soirs. Il faudra seulement qu’avant je repeigne la porte d’entrée et que je colle dans la chambre un papier neuf. Vous avez vu ? j’ai refait la façade. Et les contrevents, hein ? c’est beau à voir. Mademoiselle Lydie, faites comme vous voudrez. Vous êtes une bonne fille. Mademoiselle Lydie, au revoir.

— Au revoir, Monsieur Louis… Mais, l’autre jour, vous vous souvenez bien, oui, le soir de la barrière, Monsieur Louis, vous m’aviez dit adieu…

— C’est au revoir, si vous voulez.

Elle a dit :

— Eh bien, au revoir.

 

Il est allé, le vendredi soir, à l’auberge ; et il disait : « J’y suis. C’est prêt. » Il est entré, il a dit :

— Bonsoir, Madame Chappaz.

Elle a dit :

— Comment, c’est vous ! Un peu fâchée.

— Eh bien, depuis le temps qu’on ne vous avait pas vu.

— Qu’est-ce que vous voulez ? j’ai eu à faire.

 

Et Mme Chappaz se défâche déjà, ne voulant plus voir qu’une chose, et c’est qu’il était revenu. — Ah ! bien… Comment ça va ? Asseyez-vous.

Mais lui, alors, sans s’être assis :

— Je venais seulement vous demander si vous me vendriez votre phonographe ?

— Mon phonographe ?

— Oui, puisque vous ne vous en servez pas… Il lève le doigt pour dire : « Écoutez. » C’est l’appareil de télégraphie sans fil qui s’était mis à fonctionner comme toujours de l’autre côté de la cloison :

— Oh ! dit-elle, l’un n’empêche pas l’autre. Il y a toujours des clients à qui un disque fait plaisir. Puis, avec méfiance :

— Qu’est-ce que vous voulez en faire ?

— Moi, c’est que je vais avoir besoin de musique. C’est qu’on va avoir besoin de musique. Et puis on met deux sous, ou quoi ? Elle mettra deux sous. Il faut faire l’éducation des femmes. Ça l’obligera à économiser…

— Ah ! Monsieur Bolomey.

— C’est oui ou non ?

 

Ils avaient discuté du prix.

— Je vois, disait Mme Chappaz, que vous avez des projets… Moi, je l’ai payé cent cinquante francs.

— Cinquante.

— Non.

Il a dit :

— Cent.

 

Elle s’était laissé tenter par la somme. Il est parti, le phonographe sous le bras. Comme il sortait, Lydie l’avait pris à part.

— Je l’ai vue.

— Ah !

— C’est entendu pour dimanche. Dimanche dans l’après-midi.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Elle n’a rien dit ; elle était contente… D’ailleurs, on s’entend toujours entre femmes. C’est nos secrets, vous comprenez.

 

Il se taisait.

— À bientôt, Monsieur Louis.

 

Et il n’eut plus alors qu’une dernière démarche à faire, ayant mis au fond de son sac deux gros bouquets de dahlias qu’il venait de cueillir dans le jardin. Ainsi personne n’a pu voir ce qu’il portait, pendant qu’il a d’abord remonté la rivière, puis il a suivi la route jusqu’au village. Personne n’a su où il allait. Il a poussé la grille noir et argent ; il tire les bouquets du sac, les deux bouquets ; il disait : « As-tu cru peut-être que je t’avais oubliée ? » C’était gai dans le cimetière. Les taches noires de la pluie sur le marbre gris, la coulure des clous le long du montant des croix, la poudre rouge qui est sur les entourages et vous tache le bout des doigts, tout disait seulement le plaisir d’exister.

Le plaisir d’exister était sur la mort et cachait la mort.

Tranquillement, il avait ôté son chapeau et avait sorti les bouquets du sac ; puis, se penchant, il les dispose l’un devant l’autre, dans l’encadrement de pierre tout neuf qui était autour de la tombe, comme quand on met une table et on la fleurit pour des invités.

Il y a un arrangement dans le monde. Il regarde la tombe : il fait doux et clair sur elle, et partout en ce soir d’automne sur les choses, sous un mince ciel, c’est-à-dire qu’il n’est recouvert que d’une très fine peau de brume comme du papier sur les confitures. Le soleil brille doucement en gris pâle, au travers : sur celle qui est là, sur moi. Il voit que la mort fait partie de la vie. La mort est une autre espèce d’arrangement, comme il se dit.

 

Et tu es ici, et tu es bien ; et moi je ne suis pas ici et je suis bien. On est voisins. On se fait visite. On reviendra. Tu es contente, j’en suis sûr ; c’est ce qu’il se dit, et il est content. Tu n’as plus besoin de t’inquiéter de moi, puisqu’elle revient. La maison est en bon état : je l’ai réparée.

 

 

 

IX

 

Lydie était arrivée, ce dimanche-là, vers les trois heures, avec la valise.

 

— C’est encore moi. Vous comprenez, ça la gênait de la porter, à cause des gens. Alors je lui ai dit : « Laissez-moi faire. »

— Ah ! a-t-il dit, je comprends.

— Où est-ce que je la pose ?

— Posez-la… II hésite, puis il lui a montré le banc qui est à côté de la porte.

— Dehors ?

— Je la rentrerai.

— Eh bien, à bientôt, a-t-elle dit…

 

Pourquoi est-ce qu’elle disait : « À bientôt ? » Il faisait assez froid. Après ces longues pluies, la bise avait pris le dessus. Elle sifflait sous la porte, elle chantait dans le grenier. Mais, aux places abritées, il faisait doux encore. C’est la bise, et elle a un fouet, et elle fait claquer son fouet. Alors on avait vu les nuages s’enfuir tous ensemble du côté du sud et ils s’étaient entassés là, devant la crête de la montagne, comme les moutons du troupeau devant la barrière du parc.

 

Il a été se coucher à une de ces places au soleil, sous un arbre. Dieu prit une des côtes d’Adam…

 

Il l’avait vue venir de loin, c’est pourquoi il était venu lui aussi, puis s’était étendu tout de son long dans l’herbe, comme une fois déjà : Et il forma une femme de la côte qu’il avait prise à Adam et la fit venir vers Adam. Il n’avait eu qu’à dire :

— C’est toi ?

 

Il parle avec douceur, avec tranquillité, avec satisfaction, avec contentement :

— C’est toi ?

Elle ne dit rien, il a dit :

— Je savais bien que tu reviendrais, Adrienne.

 

Alors il s’est soulevé lentement ; il se met assis. Et, à mesure que ses yeux montent le long d’elle, c’est comme s’il la refaisait. Elle ne bouge pas, comme si elle devait encore attendre qu’il eût fini, et il a fini ; il se met debout tout à fait, il l’a prise par la main. Ils se sont avancés ensemble. Leurs ombres étaient derrière eux et elles se confondaient. Ils n’ont plus eu, à eux deux, qu’une seule ombre. Ils marchaient l’un à côté de l’autre ; il la tenait par la main. La porte du jardin était fermée, il l’a ouverte, il lui a dit : « Entre », elle est entrée ; lui, entre derrière elle, il ferme la porte du jardin. Alors, il s’est arrêté, elle s’arrête : et, faisant de la main un geste, il a dit : « Regarde. » Et, dans son orgueil d’homme : « Est-ce que tu le reconnais ? »

 

— Et la maison, disait-il, est-ce que tu la reconnais ? C’est tout neuf. Et c’est tout refait. Et c’est pour toi que j’ai tout refait.

Elle n’avait rien dit encore, alors elle a dit quelque chose. Elle a dit :

— Oh ! est-ce vrai ?

Il disait :

— C’est vrai, tu n’as qu’à venir voir. On va faire le tour du jardin, si tu veux… Tu veux ?

Elle a dit :

— Oh ! oui.

Il voit qu’il a eu raison : c’est à nous-mêmes à nous faire notre vie.

Il disait :

— Quel âge as-tu ?

Elle disait :

— Mais tu sais bien.

— Dis quand même.

— Eh bien, j’ai eu vingt ans il y a deux mois.

— Ah ! tu es majeure, dit-il, tu es libre ! Eh bien dis : « Je suis libre » ; dis : « Et je me sers de ma liberté en choisissant d’être avec toi… » Ça va bien, car à présent on est ensemble. Et à présent, dit-il, Adrienne, est-ce que tu es contente ?

Elle avait dit de nouveau :

— Oh ! oui, je suis contente.

Il avait dit :

— En es-tu bien sûre, parce qu’à présent tu es à moi ?… Adrienne, est-ce que tu sais lire ? Parce qu’il l’avait amenée pour finir devant le rucher, et ils se tenaient l’un à côté de l’autre devant les trois rangées de ruches, fraîchement repeintes :

— J’ai pensé que tu saurais lire de loin et qu’ainsi je me ferais entendre et que de loin tu m’entendrais. Tu vois : rouge, tu sais le nom ? Et vert, tu sais le nom ? Et blanc, c’est toi, c’est moi aussi, c’est tous les deux… Est-ce vrai ? Elle a dit tout bas :

— Oui.

— Mais réfléchis bien encore, parce que c’est à toi de décider.

 

Ils étaient arrivés devant le banc sur lequel la valise était toujours posée :

— Et, tu vois, je l’ai laissée là. Et c’est à toi de décider. Réfléchis bien, petite, réfléchis bien encore une fois. Et, si tu veux entrer, prends-la, et va devant, parce que tu es chez toi.

 

Elle a pris la valise ; elle est entrée la première. Elle voit que les murs de la cuisine et les murs du corridor avaient été repeints par lui. Elle voit que la table est mise, avec du beurre, du fromage, de la confiture, un gros pain tout frais, deux tasses et deux soucoupes se faisant vis-à-vis. Elle s’est assise ; il s’est assis en face d’elle. Et c’est alors que, tout à coup, comme il avait été prendre la cafetière et ainsi lui tournait le dos, sa voix à elle était encore venue : car elle avait encore une chose à dire ; une voix toute changée, comme quand une petite fille récite sa leçon :

— Louis, écoute, je voulais… Oui, je voulais te demander pardon…

Il l’avait interrompue :

— De quoi ?

Elle avait dit :

— Tu sais bien.

— Je ne sais rien.

Il s’est mis à dire :

— On ne recommence pas, tu sais, on commence.

— Je ne sais pas ce qui m’a pris… J’avais peur.

Il dit :

— C’est oublié, tout ça. Il pose la cafetière sur la table :

— Tu es née seulement aujourd’hui.

Il s’est assis.

— Je ferme les yeux, tu n’es plus là ; je les ouvre, tu es là… Eh bien, toi, fais la même chose…

Il rit.

— Une, deux, trois, ça y est ?… Ça y est, dit-il, tu es belle et tout commence.

Mais elle continuait à dire :

— Et puis, j’ai été bien punie parce que je me suis terriblement ennuyée ensuite…

— Où ça ?

— Chez mon oncle… Sais-tu ce qu’on faisait ? On allait voir passer les trains. Il me disait : « Il va y avoir dans cinq minutes le grand rapide du Simplon, dépêchons-nous… »

— Et moi !… disait-il. Tu te rappelles Gourdou ? Un gros vieux avec une figure rouge, le tape-seillon ?… Sais-tu ce qu’il me disait ? Il me disait qu’on est maudits. Montre ta figure, petite. As-tu l’air maudit ? et moi… est-ce que j’en ai l’air ? Eh bien, il disait que nous sommes tous condamnés, à cause du Jardin, tu sais, et il m’a fait lire l’histoire dans le Livre. Tu l’as lue ?

 — Non… oui, c’est-à-dire…

— Tu ne sais plus, tu as bien raison. Adam et Ève, tu te rappelles. Ils sont chassés dans l’histoire. Alors, nous aussi, nous sommes chassés. C’est ce qu’il disait… Chassés à cause d’eux, punis à cause d’eux, tu comprends ? J’y ai cru.

 

Il rit.

— J’étais seul, tu étais partie. Et c’était une explication. Mais, à présent… Montre-moi seulement tes joues, montre-moi seulement tes yeux, petite fille…

 

Ils mangeaient avec appétit l’un et l’autre. La nuit venait déjà ; il avait été tourner le commutateur. Une jolie lumière était alors tombée sur la table, faisant comme un morceau de monde à eux au milieu du grand monde obscur et inconnu dont ils ont été entourés.

Et voilà qu’il disait :

— Alors quand Gourdou reviendra ?… Écoute, petite, on ne lui dira rien ; je t’appellerai, je lui dirai : « La voilà. » Je ne lui dirai rien d’autre… As-tu deux sous ?… Il disait : « C’est pour le dessert. » Elle s’est mise à chercher dans son porte-monnaie, il disait : « C’est une surprise, tâche de les trouver, tu les as ?… »

 

Et, ouvrant l’armoire, il en avait sorti le phonographe qu’il remontait. Il a dit : « Mets tes deux sous… Et tu auras de la musique, et tu fais des économies… » Elle a glissé la pièce dans l’appareil ; alors la musique est venue. II disait : « Encore une pièce… » Il disait : « Oh ! moi, je ne peux plus aller en chercher une ; je suis trop occupé », parce qu’il l’avait prise sur ses genoux. « Toi, tu as encore les mains libres… Et puis, tant pis, on ne mettra plus rien dans la machine.

Attends, il y a un truc. Mme Chappaz m’a montré. Il faut peser sur un bouton. Ça y est… Elle va marcher gratis pour une fois… C’est en ton honneur, disait-il, ou quoi ? En ton honneur, en notre honneur… »

 

Pendant qu’une valse venait encore, puis il y a eu un tango… Ah ! que de force il y a en elle ! ah ! quelle extrême pesanteur. C’est un poids qui pèse sur moi et en même temps il pèse sur elle. C’est une lourde charge, comme quand un arbre est sous la neige. On cède ensemble l’un vers l’autre, et on s’emmêle l’un à l’autre, comment est-ce qu’on se démêlera ? Mais c’est beau, c’est doux, c’est grand ! Comment me retrouver et toi ? comment nous retrouver l’un et l’autre à présent ? Comment est-ce qu’on se défera jamais l’un de l’autre ?

 

Il dit : « Où es-tu ? »

Elle dit : « Je ne sais plus bien. »

Il dit : « Tu n’as pas besoin de savoir… »

Il dit : « Tu n’as même pas besoin de bouger, je te porte. » Je suis fort, ou bien si c’est toi qui es forte ? On n’a qu’une force à présent ; on n’a qu’une force à nous deux.

 

Il l’avait prise, il la soulève, il la serrait contre lui, elle le chauffait sous l’oreille avec son haleine. Oh ! où es-tu ? parce que je te cherche, où es-tu ? Et, moi, où est-ce que je suis ? parce que je me cherche et ne sais déjà plus où tu commences et je finis. Où es-tu sous tes vêtements qui ne sont pas toi et te nient ?

Il voit ses yeux qui sont tout près de lui, l’un et l’autre, avec leur couleur ; il voit leur couleur pour la première fois. Il les croyait noirs, ils sont bleu foncé : fermez-vous. « Toi, dit-il, ça en fait un » ; et il met un baiser dessus. « Et puis toi, ça en fait deux. »

Il la pose à côté de lui, mais elle ne l’a pas lâché. Elle a noué ses bras autour de son cou, elle est consentante, elle ne parle plus ; elle dit oui, elle ne parle pas. Elle se laisse faire, c’est une femme.

Ô petite Ève d’avant la faute, parce qu’il n’y en a point, il n’y en a point eu. Ne bouge pas ; tu dis oui. Ton menton rond, ton cou qui est gras et marqué de trois petits plis qui sont dessus comme un collier. Collier bleu, collier gris, ô fil mince, c’est-à-dire trois fils l’un au-dessus de l’autre, trois minces fils, et je vous défais.

Car sa tête va en arrière, son menton a été plus élevé que sa figure, oh ! comme une petite colline qui cache ce qu’il y a derrière ; et on dit : adieu, où es-tu ?

Je la cherche et je me cherche. Je me trouverai moi-même en la trouvant. Une épaule et l’autre, sa gorge. Brune et blanche. Bruns et blancs, ses bras, blancs et bruns.

Est-ce toi ? pas encore ; petite, tu m’entends ; car il lui parle avec toute espèce de mots qui ne sont pas dits, car il ne sait plus s’il les parle en lui-même ou les profère. Elle dit oui, elle ne dit rien.

On est en dehors du monde, parce qu’on est dans un monde plus vrai, qui contient le monde d’où on vient, qui le dépasse, qui le complète, qui l’achève. Elle m’appelle, elle m’espère, elle m’attend, elle soupire après moi ; se soulevant un peu, retombée, mouvante, chaude et froide, lisse ou grenue, crevassée.

Toute la terre et toutes les saisons sont sur elle, mais est-ce bien toi encore ? car tu es tout : c’est-à-dire que nous sommes tout.

Je monte, je descends, je te parcours. Ses genoux sont comme deux pierres. Oh ! fraîche et froide, ou tiède ou chaude, toutes les saisons sont réunies et ne se contredisent plus. Non plus successives : juxtaposées. Tes genoux, c’est l’hiver.

Il connaît la nature entière, et tout entière du même coup. Ton cou, c’est le printemps ; l’été est sur tes joues. Toute la terre avec ses saisons que je parcours ; et l’automne est sur ton ventre. Toute la terre, nue ou moussue, ayant ses plaines et ses collines, ses bombements et ses replis, ses défilés, – et toute l’odeur de la terre en chacune de ses saisons : printemps, été, automne, hiver, l’odeur de l’herbe, l’odeur du foin, l’odeur du raisin qu’on écrase ; l’odeur de l’écorce du bois mort. Tu es la terre, tu es l’année ; tu es l’espace, tu es le temps. Et pourtant ce n’est pas tout encore, parce qu’il y a au-dessus de nous quelque chose qu’il nous faut atteindre et atteindre communément. Toi aussi, il y a quelque chose que tu cherches, que tu cherches à travers moi comme moi à travers toi. Il y a que je suis encore séparé de toi et toi de moi, parce qu’on est deux, petite ! Elle le sait ; elle l’attire à elle, maintenant. Elle noue ses bras autour de son corps, elle se soulève, elle se tend. Il cède avec le milieu de lui-même à une force irrésistible, ô faible femme, faible et forte ! Rejoints ? pas encore tout à fait rejoints. Mais est-ce moi seulement qui vois cette chose (car quel autre nom lui donner ?) cette chose en avant de nous, ou bien si c’est toi, ou bien si c’est nous : qui est une chose instantanée en même temps qu’une chose sans fin, à l’extrême pointe du présent et qui remplit tout le passé et l’avenir, imperceptible, démesurée ; qui n’est pas vue par moi, qui n’est pas vue par toi, parce qu’elle est au-delà de toi et de moi, qui est vue de nous et par nous ; toute proche et insaisissable, qu’il faut pourtant atteindre, qu’on va atteindre, où on ne sera plus deux, mais un. Où on sera tellement dans le temps qu’on sera dans l’éternité, tellement enfoncés dans la matière qu’elle sera du même coup dépassée, c’est-à-dire réalisée ; – n’est-ce pas ? avec ta sueur et la mienne, avec tes gémissements et mes pleurs, toute cette peine douloureuse et douce, cet avancement continuel…

 

Et deux encore, mais moins qu’avant ; et deux encore, mais toujours moins.

Un…

 

*** *** ***

 

Deux. C’est ce mot qui l’a réveillé.

Il n’y a rien eu d’autre d’abord en lui que ce nombre ; le nombre s’agite dans sa tête vide comme le battant d’un grelot, l’ayant tiré de son sommeil, car il a dormi ou il pense qu’il a dormi, et longtemps.

Le petit bruit, qui est un nombre, continue à se faire dans sa tête, et il s’exprime par un chiffre, et le chiffre n’est plus un, mais deux. Où est-ce que je suis ? Il se cherche avec sa main, et ma main est moi, se dit-il.

Il a besoin de se prouver à soi-même qu’il existe ; il porte sa main à la rencontre de lui-même, touchant sa poitrine, son cou. Est-ce encore moi ? c’est moi. Il bouge une jambe, il bouge l’autre jambe ; c’est moi.

 

Et, réveillé alors tout entier, il sent une grande fatigue qui est dans toute sa personne, il sent qu’une douleur est en arrière de ses yeux, une douleur dans les tendons de ses orteils, inexplicable, une douleur comme après une longue marche à la plante de ses pieds. Le froid l’habite au dedans d’une grande chaleur qui est autour comme une écorce ; au milieu même de sa force, il est faible comme un petit enfant. Ah ! pourquoi est-ce qu’on change ainsi, si vite, si complètement ?

 

Et il cherche à comprendre, mais il voit qu’il est plongé comme deux fois dans de la nuit, ici, dans son lit, sous les draps ; là, dans les dedans de sa tête. Une grande nuit entoure son corps, mais une même grande nuit est autour de ses pensées. Et il a déplacé son corps légèrement comme pour bien s’assurer encore qu’il est à lui ; alors il a frôlé cet autre corps qui est à côté du sien, qui n’est pas le sien, qui n’est plus le sien.

Il commence à comprendre.

Il se dit : « C’est sa faute, à elle. » Ah ! elle est là, c’est vrai. Et il y a moi qui suis moi, et il y a elle qui est elle.

 

Deux.

Le petit chiffre recommence à faire du bruit dans sa tête, comme le grelot de la chèvre quand elle s’obstine au bout de sa corde à atteindre une touffe d’herbe, tendant le cou.

 

C’est vrai, on croyait tout avoir. On a prétendu à tout, on n’a rien. Et il y a elle, qui est elle ; et, moi, je suis moi pour toujours.

Il a dû faire un grand effort pour allonger le bras, tournant doucement le commutateur qui est derrière lui dans le mur. Il a fait naître une petite flamme sous l’abat-jour : le monde lui a été rendu.

Il la voit ; ah ! il comprend tout. Elle m’a trompé. Elle dort et je ne dors pas. Elle dort en dehors de moi ; on existe chacun à sa façon. Elle respire profondément ; il la voit respirer, il l’entend respirer. Il entend les deux bruits qu’elle fait, l’un qui est plus sifflant quand l’air entre, l’autre moins distinct quand il sort. Elle aspire, elle expire. Lentement, régulièrement, fortement, oh ! de tout au fond d’elle-même, oh ! si obscurément et inconsciemment qu’elle se trahit toute et s’avoue tout entière. Heureuse ! elle l’avoue ; tranquille !

Et il ne la reconnaît plus, et il ne se reconnaît plus. Pourquoi est-ce qu’elle est là ? Une grande colère est en lui. Ah ! tu dors, femelle ; tu m’as empêché d’aimer assez haut, mais à toi ça te suffît ! Elle est contente, elle est nourrie, elle digère ; elle est dans le repos et l’assouvissement ; – moi, l’inquiétude me réveille et la faim.

 

Il se soulève sur le coude, puis fait légèrement basculer l’abat-jour pour la mieux voir et c’est bien elle, mais ce n’est plus elle. Elle est pâlie. Le rouge de ses joues n’était pas solide et a coulé. Elle est fardée avec ses propres couleurs. Le doré de sa peau a pris la teinte de la terre sèche. Sa bouche à moitié entr’ouverte est trop épaisse, toute meurtrie, trop éclatante, et a saigné.

Il regarde de toutes ses forces, plein de haine et de regrets. Pas coiffée. Ses cheveux sont épars en mèches noires sur l’oreiller, comme si on avait plumé un corbeau. Ses paupières tendues sur le globe lui font des yeux comme aux statues. Pas vraie, fausse, toute peinte ; elle se trahit, elle m’a trahi. Il veut l’appeler, il se retient. Il veut se lever, il se retient encore. Il n’a pourtant pas pu s’empêcher de tirer brusquement le drap qui la couvre. Puisque tu t’avoues en dormant, au moins avoue-toi jusqu’au bout. Et c’est ce qu’il se dit, mais elle dormait si profondément qu’elle n’a même pas été réveillée. Elle s’est seulement déplacée un peu de son côté, comme si elle le cherchait toujours. Elle a déplacé un peu son corps vers le sien, comme attirée par lui jusque dans son sommeil ; il s’écarte vivement. Il regarde avec cruauté et attention la beauté de ce corps qui est déjà toute niée. Il a vieilli, il est usé, ce corps ; il s’est comme détruit lui-même. Les seins pendent mollement, fatigués d’avoir servi. Il y a des taches noires à ses bras ; des plaques rouges sur son ventre. Elle ne bouge pas, elle est comme jetée là, toute défaite, toute dénouée ; et c’est qu’elle est morte, c’est ce qu’il se dit ; elle est morte pour moi. Ce n’est pas elle, ce n’est plus elle. Et une triste odeur, qui monte de sa ruine à elle, l’insulte alors, réveillant sa colère ; c’est pourquoi il n’a pas pu s’empêcher :

— Adrienne !

Qui est-ce qui appelle ainsi ? est-ce encore lui ? il ne sait plus.

— Adrienne !

 

Elle a ouvert les yeux. Elle ne l’a pas vu tout de suite. Une espèce de brume était devant son regard. Il a fallu premièrement que cette brume fût dissipée. Elle l’a aperçu comme dans le brouillard et hésite, et hésite encore ; puis le reconnaît et lui tend les bras. Il la regarde d’en dessus. Il se penche davantage sur elle, il la regarde davantage et plus fort. Elle sourit. Il serre les dents. On voit ses mâchoires saillir sous la peau de ses joues que la barbe qui repousse rend noires. Elle lui tend toujours les bras. Puis, peu à peu, ses yeux à elle changent, et on voit qu’ils changent ; ils s’ouvrent de plus en plus et ils deviennent blancs, parce que la peur est sur eux ; elle tend toujours les bras, elle a dit :

— Qu’est-ce qu’on entend ? on a marché dans le jardin.

Il a dit :

— C’est la bise.

— Oh ! dit-elle, écoute, on a ri.

Il a dit :

— C’est moi qui ris.

 

Elle a oublié qu’elle tend les bras, il la regarde, et il a repris :

— Oui, de te voir !

 

Et est-ce lui encore qui parle, mais alors ses bras à elle retombent, elle se recule :

— J’ai peur.

— Tu as peur ? Tu as peur de moi ? Tu as peut-être bien raison.

 

Alors elle se couvre la figure des deux mains ; puis elle s’aperçoit qu’elle est nue, et ramène le drap sur elle, parce qu’il est écrit : Adam et sa femme étaient tous deux nus et ils ne le prenaient point à honte ; mais plus loin il est écrit : Et, connaissant qu’ils étaient nus, ils cousirent ensemble des feuilles de figuier.

 

 

 

X

 

Un peu plus tard dans la matinée, Lydie était sortie de chez elle, s’étant enveloppé la tête et les épaules dans un châle noir à bords bruns. Elle a regardé autour d’elle : elle a vu qu’il allait faire beau, mais il faisait frais.

Il faisait blanc sur le monde, car il avait gelé légèrement pendant la nuit. Et le soleil n’était pas encore levé ; du moins on ne pouvait pas le voir d’où elle était, à cause des bois, – à cause aussi d’une vapeur qui montait de la terre comme quand le vent souffle sur les routes.

Elle s’est avancée sur le chemin. Elle avait le temps, elle ne se pressait pas. Et voilà qu’on l’avait appelée :

— Tante Lydie !

C’était la petite Gladys qui l’avait aperçue de loin, mais elle a fait semblant de ne pas entendre ; alors on l’a appelée de nouveau ; puis la petite Gladys a dit :

— Où est-ce qu’elle va, tante Lydie ? Oh ! moi, je sais bien ; elle va chez M. Bolomey.

 

Lydie avait continué son chemin. Elle a dépassé le bois. Il a fait rose dans tout l’air, puis il a fait jaune. Puis, comme quand une matière très fine est en suspension dans l’eau et se dépose, les vapeurs sont allées vers en bas, le soleil est allé vers en haut ; – le soleil s’était tout à coup montré dans le ciel pur, tandis que la brume faisait une mince épaisseur par terre.

Lydie était arrivée devant le portail ; elle regarde par-dessus le portail. Il n’y avait personne dans le jardin, qui, à cause de la pente, était dans l’ombre. Les contrevents de la maison étaient fermés, sauf ceux de la cuisine.

Rien ne paraissait bouger encore dans la maison, à moins que ce ne fût le contraire et qu’on eût cessé d’y bouger, – pendant qu’elle se tient là, regarde, et elle voit qu’un peu de fumée bouge faiblement, comme quand le feu s’éteint, dans l’ouverture noire de la grosse cheminée de pierre qui perce la pente du toit, ayant elle-même un petit toit recouvert de tuiles comme celui de la maison.

C’était bien ce qu’elle pensait : elle n’a plus qu’à attendre.

Il est sorti, mais il va revenir. Il est sorti, et ce qu’elle voit aussi, c’est qu’il y a des traces de pas dans l’allée, les unes plus petites, les autres plus grandes ; il n’était pas seul tout à l’heure, il sera seul pour revenir.

Le soleil monte dans le ciel. La blanche gelée se perce de trous comme un drap qui est mangé par les mites. À mesure que le soleil gagne davantage en hauteur, – il n’y a toujours personne, – il gagne aussi sur le jardin où la bande d’ombre se rétrécit. Des trous se font de place en place dans le givre, par où on voit apparaître la terre, qui, en même temps, change de couleur. Elle était gris clair, elle devient brune ; elle était sèche, elle devient humide ; elle était mate, elle devient luisante.

 

Lydie regarde (elle a le temps). Et c’est ainsi qu’elle a connu finalement la ruine du jardin, qui se montre mieux et de plus en plus, parce qu’il apparaît lui-même dans sa nudité, et un éclat trompeur qui était sur lui s’en va peu à peu, découvrant les zinnias brûlés, les capucines grimpantes qui font à terre des tas gluants, les hauts dahlias de près de deux mètres qui pendent tout noirs à leurs tuteurs. Et on voit encore qu’au-dessus de la porte du jardin, une branche de chèvrefeuille couverte de gelée se balance dans l’air léger et elle brille au soleil, tout en bougeant : Une lame d’épée de feu

 

Elle a compris.

Et un chérubin fut placé à l’entrée du jardin d’Eden, avec une lame d’épée de feu qui se tournait çà et là pour garder le chemin de l’arbre de vie.

 

Il devait l’avoir accompagnée à la gare ; il y a un train à 9 h. 15. Lydie ne bouge pas. Elle s’est seulement tournée du côté du vallon, où elle regarde maintenant, laissant ses yeux aller le long du sentier qui se voit jusqu’à la route et qu’il a dû prendre, – et pour revenir il doit le prendre également.

Le soleil commençait à lui chauffer le dos. À ce moment, quelqu’un était apparu sur la route : c’est un homme ; il passe le pont.

 

C’est un homme, il est seul. Il s’engage sur le sentier ; le terrain devient glissant. C’est un homme qui vient et il vient solitairement. On le voit qui se laisse aller en arrière ; il glisse. L’homme tombe, il se redresse, il tombe à nouveau sur la pente qu’il descend. Notre démarche n’est plus qu’une suite de chutes. La pente se met maintenant à monter, l’homme se rapproche ; on le voit qui allonge la jambe, mais alors il est ramené en arrière, et le pas qu’il a fait se trouve diminué de moitié.

 

Il tombe en avant, cette fois, puis se redresse, puis il retombe ; – pendant que Lydie est là, qui attend, dans son châle noir à bords bruns.

 

 

 

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Ce livre numérique a été édité par la bibliothèque numérique romande https://ebooks-bnr.com/ en octobre 2018.

— Élaboration : Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources : Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 17, Adam et Ève, Derborence, Lausanne, H. L. Mermod, s. d. [1941]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, L'Expulsion d'Adam et Ève du Jardin d'Éden, fresque, 1426-28, a été peinte par Masaccio (Cappella Brancacci, Santa Maria del Carmine, Florence).

— Dispositions : Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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10 novembre 2020

JULIEN GRACQ, "Liberté grande"

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JULIEN GRACQ

(1910-2007)

Liberté grande

(Poésie en prose)

 

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                       Publier en libre-service numérique gratuit l’intégralité des poèmes du recueil de Julien Gracq « Liberté grande » - poèmes désormais libres de droits -, poursuit le but de faire mieux connaître un de nos plus grands écrivains, hélas encore bien peu cité comme tel.

Julien Gracq qui – déclare-t-il – a « commis dans sa jeunesse quelques vers lamartiniens » qu’il a sans doute jugés indignes de publication, est avant tout un écrivain de romans et d’essais qui ne ressemblent pas aux autres. Ceci dans un style unique, infiniment évocateur et souvent poétique.

Et, pour le mieux situer, lorsque, à l’issue de la publication de son ouvrage-phare « Le rivage des Syrtes », le Prix Goncourt lui fut attribué, il le refusa – simplement et irrévocablement. Geste unique qui fut remarqué. Et longtemps commenté.

Cet auteur de talent – dont les ouvrages sont désormais étudiés dans les classes littéraires – a tout de même laissé un recueil de poésie, un seul, celui-ci, de 49 textes en prose. Les ayant lus et relus, beaucoup, – comme l’auteur de ce blog – regrettent ce trop modeste nombre.

Un livre papier c'est tellement mieux.

index

 

 ACCÈS : CLIC

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BIBLIOauteurs copie

3 septembre 2020

Le Renouveau des astres (Monde Neuf, 963)

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                                                                                                             Image : X

 

 

 

Le renouveau des astres

 

Chalut plein à craquer,

on a jeté au feu le grand sac des étoiles.

Libérées une à une,

poissons dans cette mer brûlante,

elles plongent avec délices

à la vague dorée du feu qui les réchauffe.

 

On entend le tintement froissé

de leurs longs rayons qui,

jouant avec la flamme,

se croisent en amis.

Autour du feu qui lentement faiblit,

de leur voix de cristal elles parlent tout bas

de lointains autrefois où l’homme vit ses dieux.

 

Et le feu, qu’aucune main ne nourrit plus,

bientôt n’est plus que braise,

bientôt n’est plus que cendre.

 

Alors,

lentement,

une à une,

les étoiles s’élèvent dans la nuit,

et rejoignent leur place dans le ciel

pour la nouvelle éternité.

 

 

Jyssépé 12 / 2018 - 04/2019 – 09/2020

 

13 juillet 2020

Navire abandonné (1214)

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Navire abandonné

 

 

Elle sent le goudron la barque sur le sable,

Et sa coque trouée laisse passer les herbes.

Mais l’eau n’y entre pas si l’on ferme les yeux,

Et c’est dans un ciel bleu tout hérissé de rames

Que l’ombre des pirates et du pavillon noir

Se mêle aux cris d’enfants d’un heureux autrefois*.

 

 

* Sans tablette ni smartphone les pirates existent.

 

JCP 07/2020

1 janvier 2014

La Machine

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 Image : Thierry Birkenstock

 

Jean-Claude Paillous

 

La Machine

 

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"- Vous avez trouvé des momies ?

- Nous en mangeons à tous les repas. Ce n'est pas mauvais.

Elles sont, en général, bien préparées, mais il y a souvent trop d'aromates.

- J'en ai goûté autrefois, dans la Vallée des Rois, dit l'abbé.

C'est la spécialité de la région.

- Ils les fabriquent. Les nôtres sont authentiques."

 

Boris Vian, L'Automne à Pékin.

 

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1 - Humeur machinale                                       

                      Le Professeur Anatole Cirebois n'était pas peu fier de sa dernière acquisition, sous la forme d'une regauchisseuse universelle à dépression compulsive, seule machine capable de produire des surfaces poisseuses par impulsions photorasantes autocontrôlées. Rejoignant l’imposant cheptel de machines d’usinage, de robots et d’appareillages électroniques qui peuplaient déjà son atelier, celle-ci allait enfin pouvoir l’aider à concrétiser son dernier projet, fruit de tant d’années d’études et de recherches. Outre sa prestation surfacique innovante, la machine était capable de diriger et finaliser à elle seule toute réalisation, pourvu qu’on lui disposât les éléments nécessaires à portée de bras, et qu’on instruisît de la tâche son intelligence sans artifice.

« - Gestation électro-mécanique autofertile asexuée », comme Anatole aimait à le dire dans un sourire fin.

Dans une impatience mal contenue, il releva le lourd capot de protection de la machine équilibré par deux vérins siffleurs, et le verrouilla en position chargement. Les senteurs grisantes du métal neuf envahirent la pièce. Un soleil ardent, tombé silencieux de la verrière, plaquait d'or fin les organes chromés de la machine, qui s’en trouvait flattée dans sa froideur métallique, et le montrait par les nombreux éclats de métal précieux qui jaillissaient de ses pores, et ponctuaient les murs du vaste atelier de brillantes projections.

C'était très beau.

D’un index résolu, Anatole apposa une percussion parfaitement centrée sur le gros bouton de mise en route qui rougit ; un flûtement s'éleva, puis retomba dans une vibration plus douce : la machine tournait !

Approchant le vaste pupitre, il le vit peuplé d'organes commandeurs qui le dévisageaient méchamment. Méfiant, le Professeur actionna par surprise un des moins attentifs et, dans le cliquetis d'un pont levis qu'on eût équipé de roulements à billes, le bras fouailleur s'abaissa lentement, pour enfin s'arrêter au ras de la table graduée, laissant échapper un léger grondement.

Un silence incomplet s'établit.

Puis, venu d'un orifice approprié, le rayon bleu jaillit de la sphère porteuse, que le bras portait à bout de bras. Par impulsions successives le faisceau égaliseur, qui cherchait à regauchir, inspecta successivement chaque molécule des airs qui, s'y croyant en sécurité, s'étaient glissés dans le vaste atelier ; puis il se dirigea insensiblement vers le Professeur, qu'il paraissait avoir localisé. Percevant la menace, celui-ci préféra couper court aux essais, qu'il déclara concluants pour ne pas offenser la machine, alors que celle-ci flûtait à l'envers avant l'arrêt complet qui, à l'image des organes cybernétiques d'ultime génération, exigeait un temps notable.

Association de techniques de pointe encore jamais réunies, dont certaines ne bénéficiaient pas encore de l'indispensable mise à jour, la regauchisseuse dans sa version actuelle (MK III), était d'un usage à vide incertain ; aussi, mieux valait-il lui proposer matière à regauchir, ce dont le Professeur ne disposait pas encore.

Dans un ronronnement sournois, le rayon bleu se ramassa sur lui-même, achevant sa course en plis festonnés agréables ; mais on pouvait lire la haine et le mépris au fond de l'œil de verre poli où il s'était réfugié. Logeant la sphère porteuse sous l'aisselle, le bras fouailleur put abaisser lui-même le capot de sa main libre ; on entendit alors le duo des vérins, qui sifflotaient un air huileux. Une goutte vint perler à la lèvre téflonnée du gauche, enfla puis éclata en fines projections sur les pantoufles du Professeur, qui burent goulues le liquide équilibrant.

- Hyper-sous-traitance en pays d’incompétence, grommela-t-il de la fuite incongrue et par l’offense faite au monde du chaussant.

Les réalisations personnelles du Professeur Anatole Cirebois, chercheur et enseignant à la Faculté des Recherches, étaient hélas connues pour leurs échecs retentissants ; aussi, son entourage ne lui accordait guère qu'une attention courtoise à chacune de ses tentatives, tant ses prototypes ne franchissaient guère le stade de l'avortement salutaire, garant de suites plus sévères qu'égratignures ou débuts d'incendie, que ne manquait pas de provoquer le savant à l'humeur impatiente et téméraire.

 

 

2 - Anatole et Amélia

                 Le pavillon de banlieue, confortable mais sans luxe, que le Professeur Anatole Cirebois occupait au 27 Rue des Industrieux comportait, vaste et nécessaire dépendance, un atelier suréquipé relié au corps d'habitation par un tunnel extérieur aux surfaces vitrées, où l'homme s'adonnait aussi à la culture en pot, qu'il préférait vernis. La part habitable était vaste, et la portion résiduelle consacrée au jardin l'était plus encore. Ensemencée de l'herbe des Blue Ridge Mountains prélevée à basse altitude, les tons bleus de la pelouse incitaient en effet à la nostalgie, surtout les soirées de pleine lune. Arbres, plantes à fleurs et végétaux arbustifs, tous horticolement disposées et portant la feuille du vert règlementaire en saison, montraient un branchage harmonieux ; alors que, par un procédé de culture ingénieux, le substrat transparent laissait voir un système racinaire aux ramifications souriantes.

Anatole Cirebois avait épousé Amélia, vigoureuse et corpulente Camerounaise aux élans rieurs embauchée pour le ménage, et dont l'enthousiasme à la besogne outrepassa vite le contrat strict, pour remplir des tâches plus intimes avec le même bonheur. Bien que notablement plus jeune, celle-ci devint pour le Professeur la mère qu'il ne connut pas, morte hélas en couches, en sus d'une épouse aimante et attentionnée. En sa personne il avait trouvé, en bloc, tous les manques affectifs de sa vie et, à le voir, on pouvait le croire heureux.

Le chercheur passionné d'aujourd'hui, élevé dès son plus jeune âge par la propre mère d'un père navigateur courant les mers lointaines, n'avait connu pour seule affection que celle de cette mauvaise femme dont l'intérêt pour le malheureux enfant se chiffrait au chèque de fin de mois que son marin de fils, enfui, lui prodiguait d'une régularité coupable. Chèque qui emplissait plus le compte en banque de la mégère que l'estomac du jeune Anatole.

Quant à la chose de l'affect, elle-même abandonnée peu après son mariage, la terrible femme s'employait à faire payer l'immonde trahison à tout ce qui portait moustache et pantalon à la surface de la terre. C'est ainsi qu'elle refoulait patiemment chez le jeune garçon tout élan créatif, toute passion susceptible d'épanouir en lui l'homme en devenir ; comme les sciences ou encore la musique, pour laquelle l'enfant se montra doué, mais privé d'instrument. Celui-ci dut alors se contenter de percuter la panoplie culinaire les rares jours d'absence de l'aïeule acariâtre, panoplie dont celle-ci s'interrogeait quant à l'usure prématurée. Les frustes sonorités de ces instruments de fortune marquèrent à jamais le futur musicien dont les compositions, comme on le sait, témoignent d’un goût prononcé pour le métal.

Longtemps réfugié dans une enfance dont il savait se construire l'univers onirique salvateur, de brillantes études que son père finança de loin sans discuter - une fortune considérable amassée dans l'agrume piriforme le lui autorisant - lui permirent d'échapper à la tyrannie de l'aïeule qui se débarrassait de l'enfant pour une autre : celle de la pension.

N'étant pas en effet d'une constitution physique supérieure, ses premières années d'internat, où force de pugilat fait loi, furent difficiles. Jusqu'à ce jour où, s'accusant par bêtise ou par jeu - il ne sut pas - à la place de l'omnipotent fils du concierge d'un départ de chahut de réfectoire au lancer de fromage mou, ce dernier, innocenté bien que vu de tous, lui accorda sa protection "à vie", et put non seulement obtenir un raccourcissement de la peine, mais encore une amélioration considérable de sa vie quotidienne, ainsi que de son rang dans l'établissement. Désormais, plus de brimades ni de croc-en jambes : le jeune Anatole pouvait traverser la cour de récréation de long en large, le pas tranquille et assuré, la tête haute, et coiffé d'un béret qui désormais ne connaissait plus la flaque. Georges, personnage robuste, fort en gueule mais le cœur tendre, lui offrit aussi son amitié, et les deux garçons, devenus vite inséparables, furent bientôt le noyau d'un groupe turbulent mais studieux.

 

 

3 - Le goût de la chèvre

                  - Que préparez-vous Anatole, lui fit un jour son voisin René, toujours curieux des travaux qui se réalisaient à huis clos dans l'atelier du chercheur, et dont il n'avait guère connaissance qu'à travers l'imaginaire de bruits incongrus, de fumées de couleur et d'odeur insolites, ou de sirènes de pompiers et d'ambulances suivant de peu quelque explosion.

Anatole, qui ne faisait jamais que des réponses évasives à ces questions-là, lui répondit pourtant :

- La "Machine à Rien-faire" voyez-vous, un projet de longue date, que je n'ai encore su mettre en œuvre tant sa réalisation me paraissait complexe et délicate.

- Ha ha ha ! vous êtes un farceur monsieur Anatole, la machine à rien-faire, c'est donc ça ! et René partit d'un rire honnête qui paraissait ne pas vouloir cesser.

Homme capable de puiser très vite en lui les forces calmes nécessaires, Anatole opéra, à la racine même, une coupure précise du mouvement naissant de la colère qui allait l'enflammer, car il ne plaisantait pas.

Il put répondre apaisé :

- Rien faire et le bien faire, voyez-vous, exige des facultés de concentration très élevées, ainsi qu'une somme de temps considérable, ce qui n'est pas à la portée de tous dans ce monde où la rapidité est de mise ; aussi je suis certain qu'une machine - bien conçue - serait d'une aide précieuse à ce type d'occupation transcendantale, dont le monde moderne nous a tant éloignés que nul ne sait aujourd'hui même en parler. Et ceci d’autant plus que le Rien-faire est encore mal perçu du monde bien-pensant, comme des kinésithérapeutes.

- En outre, reprit-il, les grands hôpitaux de la ville se montrent très intéressés par mon procédé qui, selon leurs dires, serait à même d'apporter une aide précieuse au traitement si délicat de ce mal sournois, l'hyperactivité, qui frappe aujourd'hui une part croissante de nos populations occidentales surmenées. Vous pouvez ainsi mesurer la valeur d’un tel enjeu, non seulement pour moi-même, qui ne suis que poussière du cosmos, mais pour l'humanité toute entière. Ces paroles lui parurent bonnes.

Elles l'étaient car le voisin René, suffoqué, ne savait répondre et demeurait bouche bée. Puis, ne sachant s'il devait s'adonner au rire encore, certains mots plus percutants que d'autres l'en ayant détourné, il déclara :

- Certes, je suis impatient de rien-faire à la machine, cela serait sans doute très bien fait, puis il se tut, car déjà le Professeur lui tournait le dos, gravissait les trois marches de son perron sans lui répondre, poussait sa porte dans un haussement d'épaules et rentrait chez lui.

Cette déclaration, que son voisin ne manquerait pas de répandre, déformée sans doute, lui apporterait bien plus que le mensonge ordinaire : incomprise dans ses implications profondes, elle couperait court à toute spéculation. Quitte à passer pour dérangé, Anatole pourrait travailler en paix.

Amélia, dont il avait soulagé les tâches en lui octroyant une aide à son tour en la personne de Juliette, douce blondinette mince de corps mais le nez rieur, avait mijoté un cuissot de chèvre en sauce poudreuse. Cette spécialité exotique avait le don de transporter le Professeur ému dans les faubourgs surpeuplés de Qitala, où il vécut ses débuts de jeune chercheur.

Celui-ci devait alors aboutir à la rédaction d’une thèse jamais entreprise par les têtes pensantes, par trop téléguidées. Jeune et libre de préjugés, il parcourut les continents, ombromètre en main, notant précisément les diverses densités ombreuses rencontrées pour les donner en pâture à un déductophone à fil de sa fabrication, préalablement soumis au jeûne pour plus d'efficacité. Au terme de longues années de recherche, certaines outrepassant les quatre-cent jours, le Professeur en devenir avait alors publié son "Traité Ombrodensiteux des Latitudes", ouvrage hélas peu remarqué tant le commun, qui ne sait pourtant se passer de son ombre, préfère obstinément le soleil.

- C'est de la bonne !, fit-il remarquer souriant, le doigt dans la sauce et le portant derechef à la bouche, dans le geste enfantin qui jadis lui valait une gifle de sa grand-marâtre.

- Oui mon Doudou (Amélia le nommait ainsi en privé), la poudre est toute fraîche, je l'ai reçue ce matin.

Anatole se délectait du crissement dentaire que lui procurait la poudre, sensation buccale à la musicalité unique. Il revoyait les trottoirs poussiéreux de Qitala, et les quartiers de viande à même le sol, saupoudrés du précieux condiment extrait de la terre nourricière même par les vents tropicaux, épice rude mais incomparable, et sans qui le cuissot attristerait une dentition privée de croustillance.

Aux anciens souvenirs, celui-ci pleurait à chaudes larmes, averse salée dans son assiette, d'où s'élevaient lentement les vapeurs aromatiques.

- Tu pleures mon Doudou, lui fit-elle, dans le savoureux parler rond des Afriques.

- C'est trop dur, je veux retourner là-bas !

- Achève donc ta sauce et pense d'abord à la machine mon Doudou, nous irons plus tard, c'est promis...

- Comme tu as raison, la machine, oui mon Amélia, ah, si je ne t'avais pas...

Comme elle s'était levée de table, et revenait avec un plat de rissoles posées sur un lit d'épaisses feuilles de côtinier roux, il embrassa bruyamment l'ébène de son avant-bras, partie de son corps qui passait à portée de ses lèvres, ce qui produisit un son boisé dont l'écho retournait des harmoniques vitreux, car la fenêtre au mastic craquelé était fermée.

Souriante, elle se rassit à la même place, c'est à dire exactement face à lui comme précédemment. Par routine.

- Tu ne me parles pas de ta nouvelle machine, fit-elle, prenant une rissole enveloppée de sa feuille épaisse, d'où s'échappaient des grains de sucre. Les lueurs extatiques du soleil bas - qui achevait de percer en silence les rideaux de la fenêtre - s'emparèrent alors de l'averse sucrée pour la changer en une poussière d'or, qui atteignit la nappe dans un fin cliquetis. D'une main au geste précis, Amélia souriante repoussa le précieux métal jaune vers le bord de table. Offertes par l'astre du jour à son déclin doré, ces infimes récoltes de lumière solide, mises bout à bout, offraient au ménage un revenu non négligeable - qu'ils taisaient par modestie naturelle.

- La nouvelle machine, oui,... je viens d'en achever les plans... Ils sont si beaux que je regrette de devoir passer à la réalisation, plutôt que de consacrer le reste de mes jours à les contempler ; il le faut pourtant. Cette machine je le sens bien, sera toute autre et les réunira, les contiendra toutes, exemptera pour toujours d'en penser de nouvelles dans la spécialité trop méconnue du rien-faire : la machine unique, la machine absolue, définitive, enfin, va voir le jour...

Son ego lui dicta l'additif "grâce à moi qui suis un génie", mais il déclina sagement.

- Sois prudent mon Doudou fit Amélia, sa vaste poitrine soumise à un spasme d'inquiétude.

- Ne crains rien, mon Amélia, tout se passera bien, je te l'assure !

Pliant sa serviette d'une façon scientifique, celui-ci se leva de table et courut rendre visite à l'atelier qui l'avait attendu.

En chemin, il s'attarda sous la verrière dont l'excroissance, entourée d'arbustes fins et de rosiers, avançait sur le jardin. Il avait disposé là, adossée à un support de roche volcanique sculptée de sa main la contrebasse de fer blanc, et son archet électrique logé, lui, dans un orifice spécial. L'outillage musical pouvait surprendre le néophyte, qui n'aurait vu là que tonneau de métal façonné, et taille-haie motorisé. C'eût été ignorer le passé musical du Professeur, comme son Orchestre Métallurgique, dont la troisième symphonie de sa composition, dite "Accidentelle", était alors très applaudie.

Assis sur le tabouret joueur au bois poli par l'usage, l'instrument dans ses bras, il connecta l'archet puis, lui ayant laissé le temps de chauffe nécessaire, frotta délicatement le cordage d'acier trempé au fort diamètre dont l'archet, à pleine vitesse déjà, tirait des sons inconcevables, éveillant à la surface de la véranda des harmoniques plus stridents venus du vitrage fissuré qui, par sympathie naturelle, vibrait à l'unisson.

Croyant répéter en paix son ode au soleil couchant, un merle, terrorisé par la puissance des musicalités humaines, dut s'enfuir si vite qu'on le vit heurter durement la descente pluviale et poursuivre au sol sa retraite, du pas mal assuré des choqués cérébraux.

Le Professeur reprit quelques passages de ses compositions, que l'on ne jouait plus guère aujourd'hui, mais dut stopper net, un des voyants indiquant la surchauffe. Il reposa la contrebasse fumante qui vibrait encore d'un ultime Ré Majeur, et réintroduisit l'archet à la denture rougie dans son orifice refroidisseur.

- C'était le bon temps, fit-il nostalgique pour lui-même, et il se remémorait le solo des dix-huit enclumes accordées par ses soins, percutées au marteau de bronze, point culminant de sa "Troisième" et qu'il avait confiées, heureuses de trouver une seconde jeunesse, au fameux compositeur d'opéras allemand qui avait donné à son tour des scènes de forge - avec le succès que l'on connaît.

 

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4 - Mise à jour

 

                               Cependant, une étape décisive avait été franchie car la regauchisseuse, qui désormais fonctionnait à merveille, amollissait les surfaces d'un rayon bleu enfin domestiqué, et les rendait poisseuses à la demande, par le truchement d'un rayon adventif pré-discipliné en usine. Immédiatement contrôlé par le Professeur au poissomètre à percussion décise, le poisseux affichait un taux remarquable. Et ceci sur les matériaux les plus délicats, tels les alliages complexes de turcite lamellaire.

C'était en tout point remarquable.

Un patient débursinage à la mineuse centrifuge avait pu rendre en effet le rayon bleu caressant, alors que son œil de repli avait pris des airs radieux. Ce fut Roméo, connaisseur des Arts Futiles de l'Intérieur Net (AFIN) et ami du Professeur qui, sur le site du Grand Livre Visageur (GLV) avait pu s'emparer des Logiques Appliquées (LA) utiles à l'opération salvatrice (OS).

Pour les initiés : "AFIN + GLV + LA = OS" - telle est la formule scientifique établie par l’ami du Professeur.

Il avait cependant fallu maintenir le bras fouailleur tout au long de la douloureuse opération qui, pour de logicielles raisons, ne put se faire sous anesthésie générale. Alors que Roméo, le geste sûr, procédait à la cruelle mise à jour, le Professeur susurrait nombre de mots apaisants, alignés tous en vers rimés, au creux de l'aisselle du malheureux bras. De temps à autre celui-ci, qui s'animait de vifs soubresauts, lançait des cris déchirants qui se répercutaient contre les murs de l'atelier, fort heureusement construits dans cette éventualité.

Une convalescence stricte de dix-neuf jours fut observée à volets tirés, sous la responsabilité de Juliette qui évacuait d'heure en heure les excrétions numériques, auxquelles se mêlaient parfois quelques oxydations résiduelles, épanchées de l'orifice suppurant qu'elle pansait d'une main douce et consolatrice.

Ce fut elle qui, dès l'aube du vingtième jour, ayant réglé sur "progressif pour convalescents" l'ouverture automatique des volets, constata peu après combien était remis l'opéré. Celui-ci, rayon bleu radieux et compassion retrouvée, liait déjà des liens d'amitié avec un jeune rayon du soleil levant qui, bien que jaune, passait par là. Ne voulant troubler ce bonheur naissant qui faisait suite à tant de souffrance, celle-ci se retira alors que, venus sans doute aussi en visite auprès du convalescent, d'autres rayons s'établissaient contre les murs de l'atelier.

 

 

 

5 - La création

 

                                                    Les matériaux et les pièces que le Professeur avait commandés étant tous arrivés, l'atelier était encombré d'un incroyable empilage de caisses de toutes dimensions et proportions ; tout fut déballé et disposé à discrétion de la regauchisseuse sur des supports adéquats, dont on lui communiqua les coordonnées géodésiques avec la précision requise. Le comportement créateur avait été programmé par Roméo, en relation directe avec les plans et les calculs du Professeur que celui-ci, pour plus de sûreté, avait vérifiés trente-deux fois.

Après contrôle précis des courants, fluides et connections nécessaires, ils laissèrent la regauchisseuse monter en température, puis se retirèrent discrètement : les grandes créations ne voient le jour que dans la sérénité - tous les dieux vous le diront.

Mêlée d'impatience, l'angoisse était palpable dans la salle à manger du Professeur Anatole Cirebois, où Amélia servait le kourouliri à demi-verres, car le breuvage le nécessite. Venant de la cuisine, on entendait un remuement lointain d'objets culinaires, dont les tons mêlés, métalliques, verriers, papetiers, porcelainés ou boisés tour à tour produisaient une agréable symphonie ménagère que Juliette, consciencieuse, répétait chaque jour à la perfection.

- Un fond de verre seulement, fit Roméo par courtoisie, satisfait de voir la semi-plénitude servie.

Le fil de la conversation avait du mal à se nouer, et l'on en voyait les bribes disparates rejoindre la table et le sol en pelotes désordonnées, amas de mots perdus ou avortés que Juliette accourue balayait déjà.

- Hmmm-mmm... fit le Professeur.

- Mmmm ; ouiii... surenchérit Roméo.

- Que de déchets verbaux dans cette maison, soupirait tout bas Juliette, dont le balai trop sollicité gémissait de toute sa fibre.

- Pas bon mon kourouliri ? fit Amélia, alarmée à la vue des verres délaissés.

- Si, si, excellent ma douce Amélia, tu le fais comme personne (ce qui était vrai), mais vois-tu, aujourd'hui, le cœur n'y est pas, fit Anatole.

- En effet..., reprit Roméo sur le ton professionnel qu'il ne quittait plus, qui nous dit que la gestation, mission assignée à la conceptrice responsable, se passe bien ? Nous sommes plus inquiets qu'un futur père au couloir de la maternité - d'autant que la double paternité qui nous affecte en temps réel rehausse nos appréhensions du coefficient multiplicateur équivalent, et...

- Mais voyez-les comme ils sont tracassés tous les deux, à attendre leur bébé, c'est-y pas charmant tout ça ?... l'interrompit Amélia - esquivant la venue de formulations plus complexes.

Ceux-ci baissèrent la tête sans répondre, les yeux dans leur verre pris en main sans conviction, imprimant une lente et languide rotation au liquide doré.

Ce fut Roméo qui se décida le premier à réjouir son système gustatif. La liqueur s'épandit alors dans sa bouche en nappes légères, dont les saveurs nuancées rassérénaient son palais de sensations bienvenues. Du rude et du doux, du suave, de l'acide et du sucré, plus une qu'il ne savait nommer, toutes les succulences s'étalaient sur la palette généreuse du kourouliri d'Amélia, et sa cavité buccale s'en trouvait satisfaite ; comme le cours de son esprit qui, amorçant la décrue du flot boueux de la pensée, s'apaisait lentement. Et, débordantes d'arômes, de puissantes vapeurs investissaient ses régions pariétales, dans l'attente enfin sereine de la gestation qui se nouait au sein bienveillant de l'atelier, où l'on avait un peu poussé le chauffage (sur le huit).

 

 

6 - Autre loi

 

                              Aveugle jusqu'alors et soudainement libéré par la puissante liqueur, l'esprit de Roméo lui montra Juliette qui balayait avec une grâce infinie. Ignorant la fleur, son tablier n'était ni de noir ni de bistre, alors que sa bretelle soutenait à peine un carré de même couleur dont la forme, sous-tendue d'une poitrine amplement devinée, s'animait de troublantes visions. Fondu par la pensée à l'acte balayeur, Roméo y vit alors la chorégraphie d'une parade amoureuse ; abaissant ravi le regard vers les régions plus basses, le mouvement s'y animait de courbes merveilleuses dans le glissement soyeux du fin textile synthétique, alors que son trouble grandissait encore.

Rassasié de ces formes-là son regard, déjà réglé sur "pleine acuité", s'éleva vers le visage.

Ce fut un ravissement : en apparence négligées, des vagues d'or ruisselaient sur ses joues au teint parfait, alors que ses deux yeux d'émeraude dispensaient un océan de douceur ; enfin, la bouche et le nez étaient tout à fait assortis.

Du fond de son esprit retentit alors la clochette claire du culte d'autrefois, celle qu'il agitait enfant sur les degrés de marbre, agenouillé près d'un ecclésiaste qui s'éreintait à colmater les fuites de croyance d'un village assemblé là. C'était un signal fort, d'autant que le sourire que lui adressait alors Juliette le plongea dans une foi plus grande encore, religion d'amour pure et décisive - où il incluait cependant le sexe.

- Je vous trouve un peu pâle Roméo...l'inquiétude, n'est-ce pas..., fit Amélia, qui le tirait de son nuage.

- Sans doute, probablement...enfin...oui, bredouilla-t-il.

- Un autre verre de chasse-souci, allez, et il n'y paraîtra plus, fit-elle bouteille tendue.

- Volontiers, un fond de verre alors, pas plus, n'est-ce pas ?

Emplissant derechef les trois verres, qu'elle laissa pour varier à demi vides :

- Vous pouvez nous laisser, Juliette, il est d'ailleurs l'heure je crois.

- Bien madame fit celle-ci, qui s'éclipsait d'une hanche langoureuse.

Ce fut alors que le mental de Roméo, qui avait en catimini consulté les tables internes de sa loi, lui fit savoir qu'elles portaient déjà, gravées en lettres d'or, en effet ce prénom-là : Juliette ! Alors, la tempête qui couvait aux profondeurs de son âme éclata en ouragan silencieux.

Cachant mal son émoi, il demeurait coi. Anatole, qui n'était pas dupe, leva ostensiblement les yeux vers la pendule, dont le tic-tac lancinant se rappelait à eux dans le silence pesant de la pièce.

- Allons voir, fit-il, je ne tiens plus.

- Crois-tu ?... fit Roméo dubitatif, car perdu dans la pensée nouvelle.

 

 

 

7 - La Machine à Rien-faire

 

                                             Ils allèrent voir - et virent en effet. Leur premier élan fut une immense déception car la regauchisseuse qui, par précaution craintive avait abaissé son capot tel le garnement dans l'attente punitive lève le coude au front, n'en avait fait qu'à sa tête. Le spectacle était affligeant.

Roméo coupa sans ménagements l'alimentation de l'engin fautif, le condamnant au jeûne pour une durée indéterminée. Par pure compassion la Machine à Rien-faire, assemblage informe, fut laissée provisoirement sous tension.

Certes, épaulé par une efficience et un savoir-faire inouïs, le délai avait été respecté à la seconde, comme on pouvait le lire au chronomètre que consultait Roméo machinal. Cependant, pour des raisons encore inconnues, la regauchisseuse avait pris ses aises, s'écartant sans ambages des plans du Professeur dépité qui fit :

- Qu'allons-nous faire de ça ?...

- Parc à ferraille, fit Roméo d'une voix neutre.

Cependant la Machine à Rien-faire conçue de frais qui, elle, s'éveillait à la vie, n'était pas sourde :

- Le parc à ferraille… c'est trop cruel, accordez-moi une seconde chance, fit-elle de sa voix cyberneuse, qu'elle s'efforçait de rendre suppliante.

- Qui a parlé ? fit Roméo.

- Je n'ai rien dit, c'est donc toi.

- Du tout, puisque je demande.

- Alors tu te moques, et je n'aime pas ça !

- Diable non, puisque je te dis que...

Par respect pour le lecteur, nous abrégeons ici une conversation qui se poursuivit longuement sans présenter d'intérêt jusqu'à :

- Je vous assure, monsieur le Professeur et monsieur Roméo, d'une part que vous n'avez point parlé, mais d'autre part que je désire m'adresser à vous, si vous voulez bien m'accorder un peu de votre attention.

- ...  fit Roméo.

- ...  fit Anatole.

- Acceptez donc, si cela vous convient, que je subisse devant vous la première série de tests qui, je l'espère, vous convaincra de m'accorder une certaine utilité, et peut-être même de me conserver près de vous pour la tâche que vous m’avez assignée.

- Des tests... firent-ils de concert.

- Certes, les tests de mise en route pour lesquels je suis programmée, n'êtes-vous pas mes concepteurs ?

- Concepteurs oui, fit le Professeur, mais le concept original était tout autre et, sauf votre respect (le Professeur demeurait prudent), vous m'en paraissez un peu éloignée...

- C'est possible à vos yeux, fit la créature cybernée, mais attachez-vous tant de foi à la forme, que vous vous désintéressiez de l'esprit ? Pour me placer à portée humaine, savez-vous que des femmes sans beauté sont parfois les plus dignes d'être aimées ?

Ce dernier trait ne convainquit pas Roméo, habité déjà d'un concept décisif en la matière, alors que le Professeur y reconnaissait quelque vérité.

 

Et la Machine se fit elle-même subir, sans qu'ils eussent à intervenir et convenablement assis, une série de tests que le Professeur Anatole Cirebois, déçu, déclara "plutôt concluants" par respect envers elle, alors que Roméo, dont la pensée unique avait oblitéré la séance, n'en ayant rien retenu, opinait silencieux sans opinion.

 

 

 

8 - Horizons neufs

 

                                        Il fallait en convenir, malgré ses capacités de réflexion et d'expression vocale hors du commun, la Machine à Rien-faire enfantée par la traîtresse regauchisseuse ne répondait pas aux attentes du Professeur Cirebois, alors que Roméo, dont l'esprit affichait toujours complet, se rappelait bien d'une certaine machine, mais son image se brouillait à peine évoquée : locataire sans gêne, l'amour est un puissant psychotrope. L'atelier demeurait désespérément clos, et l'on y avait même coupé alimentation générale et chauffage.

Rompu aux échecs, le Professeur ne perdait pas l'espoir : ne rien faire de quelque temps favorisait toujours la naissance des idées nouvelles. Cependant ce rien-faire-là, étonnamment, se faisait tout à fait bien sans machine... au bout du compte, il n'était peut-être pas nécessaire de posséder un quelconque appareillage spécialisé dans cette discipline : si la machine allège la tâche humaine, il n'en est peut-être pas de même du point de vue des activités sans acte.

Le Rien-faire pouvait aisément se faire à la main.

Cette constatation-là fut dure aux deux amis.

Le service Recherches et Développement des Médecines Nouvelles des Hôpitaux du Grand Toulouse (RDMNHGT), qui avait fondé quelque espoir en le Professeur, appela, et raccrocha déçu.

Sous l'œil hilare de son voisin René, le Professeur déclara la tête basse "Ne savoir que faire de la machine à Rien-faire", obtenant dans le rictus moqueur qui caractérisait l'homme un "- Je me disais aussi..."

Mais le Professeur Anatole Cirebois se déclara bientôt investi d'un projet plus vaste encore, ultime parcours vers l'absolu, synthèse quintessentielle enfin de l'œuvre humaine dans son entier : la Machine à Tout-faire ; celle par qui l'humanité allait enfin atteindre à la désuétude du faire - qu’elle n’aurait plus à faire !

Et, tel Gutenberg qui rendit la plume aux oies, le Professeur se posait en nouveau bienfaiteur universel. Rouvert et aéré, l'atelier retentissait à nouveau de ses cris joyeux, et l'on pouvait entendre son stylo acéré crisser sur un papier impatient de recevoir la création nouvelle. Alors que s'élevait dans la pièce une voix claire et monocorde qui paraissait, d'une intonation lente et appliquée, lire au Professeur un long texte ponctué de formules scientifiques inouïes : réconcilié avec la Machine à Rien-faire dont le logiciel ignorait la rancune, le Professeur prenait note des tournures de conception nouvelles, et des résultats de calculs sans précédent que celle-ci lui dictait, en maîtresse docte, omnisciente et généreuse.

Ce fut alors que Roméo, dont les visites étaient quotidiennes pour une raison qu'il n'avouait pas, mais qui faisaient dire à Amélia un tonitruant "Tu crois qu'ils vont enfin y arriver tous les deux ?!" au terme de chacune d'entre elles, vint rejoindre le Professeur dans son atelier, où il n'avait plus pénétré depuis de longs mois. Ils eurent la discussion calme des amis sincères que la vie doit séparer un temps pour d'irrépressibles raisons, se promettant les retrouvailles d’une amitié que le temps ne saurait atteindre.

On vit alors Roméo passer le bras autour de la taille mince de Juliette qui, consentante car la valise à la main, voulait bien accepter de l'accompagner - d'abord jusqu'à l'horizon, pour voir -, et ils disparurent tous deux, dans les airs vibrants de chaleur d'un lointain prometteur qui se refermait sur eux.

Au souvenir de la tragédie shakespearienne le Professeur Anatole Cirebois, n'osant troubler leur bonheur, ne rappela pas Roméo & Juliette mais dut, dans des lenteurs que la tristesse alourdissait, sortir son automobile en vue d'une visite à l'Agence pour l'Emploi des Gens de Maison (AEGM).

Mais Amélia, qui avait déjà d'autres idées en tête (elle en avait elle aussi !), le rappela :

- Partons aussi mon Doudou, partons comme eux, veux-tu !?, lui criait-elle les mains en porte-voix, un peu triste elle aussi sur le pas de la porte, laisse l'agence et reviens donc !

Transfiguré par des propos tant attendus, Anatole opéra une marche arrière un peu vive, et l’auto emporta deux magnifiques hortensias en pleine floraison. On entendit alors les pneus, horrifiés par l'attentat végétal, émettre sur l'allée un cri de gravier fin que l'amour, qui passait silencieux, oblitéra aux oreilles du conducteur enfiévré qui courait déjà se jeter dans les bras de celle qui était tant pour lui :

- Oui mon Amélia, la peste soit des machines, partons, partons veux-tu bien, partons pour Qitala ! criait Anatole.

Et l'on pouvait voir que les trois marches du perron cimenté, inondées de leurs larmes de joie, ne restaient pas insensibles à leur bonheur.

Le bagage et le cœur plus léger qu'à leurs vingt ans, ils partirent pour Qitala.

 

 

 FIN

 

 

 

JCP 01/2015 - 01/2020

DROITS RÉSERVÉS JCP

2 décembre 2015

Les fesses du professeur

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Im. JCP

 

Les fesses du professeur

ou : (x² + y² - ax)² = a²(x² + y²)

 

                                 D'un physique inspirant le respect, l'homme était sévère et l'on se tenait tranquille au cours de mathématiques de Mr Pierre Delmas, dit cependant "Pierrot". Le cancre et le chahuteur, ignorant la voix du professeur ou y cherchant facétie demeuraient pareillement silencieux, et c'est à peine si l'on remarquait, ici où là, l'œil mi-clos ou l'esquisse de quelque grimace sur des visages prudents : on savait l'homme d'humeur prompte à punir. Égaré dans la projection spatiale comme dans l'intégrale, qui ne voulait écouter se tenait coi.

Mais qui, animé du désir de suivre pas à pas cette voix lente, grave et engageante pouvait voir, ébahi, se dresser lentement devant lui tout un monde neuf en construction, dont l'image grandissait autant à la surface du tableau noir, qu'elle emplissait l'esprit des merveilles d'exactitude froide - et pourtant grisantes - de la géométrie, qu'elle fût plane ou dans l'espace.

Le discours prenait alors un tour lyrique. Sans jamais s'essouffler, la voix montait mille échafaudages de droites infinies, de segments définis, de coniques aux courbes avantageuses appelant de caressantes voluptés, d'incroyables points de concours où l'angle aigu tolérait la répugnante promiscuité de plus obtus que lui, dans la paix sans bornes des espaces tridimensionnels.

Nées de foyers si chauds qu'elles devaient les fuir, hyperboles, spirales et paraboles tendaient leurs bras sans fin vers les lointains indicibles alors que, de plus modeste condition, cercles, ellipses et ovoïdes, parallélépipèdes ou sphères se laissaient mieux appréhender par le regard - comme par l'imaginaire.

Mais il fallait voir comme les "fesses du lait" (telles qu'on les voit paraître à la surface du lait dans la casserole), et que de pudiques mathématiciens nommèrent "cardioïde" déclenchait, - instant trivial autorisé -, une déferlante de rire éveillant jusqu'au cancre qui, regrettant de n'avoir pas suivi, consentait à s'instruire de la réjouissante courbe auprès de camarades plus studieux, Pierrot ajoutant alors que, - nom de dieu ! -, il fallait bien nommer un cul un cul !

Et c'est à regret qu'une sonnerie assassine ramenait à son monde, celui du temps, un moment oublié alors que les restes du rêve tracé s'évanouissaient sous les coups du tampon effaceur - quand à notre insu nous étions déjà investis d'une part supplémentaire de ce merveilleux savoir qu'avait su nous insuffler Mr. Delmas, dit "Pierrot".

 

JCP 11-12 2015 Pour Les Impromptus Littéraires (Un enseignant qui vous a marqué)

 

28 octobre 2014

Le dictionnaire éventuel : 68 époque

 

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Époque :   - 1°:  Toujours affirmer sa tristesse :    

                  « - Nous vivons une bien triste époque !»     

    

                   - 2°:  Toujours la vanter :    

                   « - On vit une époque formidable !»    

 

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 QU'EST-CE QUE LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL ? :

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 FEUILLETER LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL :

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20 janvier 2015

Le dictionnaire éventuel : 91 computeur

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Computeur :  Insulte gravissime à deux composantes. (origine américaine).   

 

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20 novembre 2014

Le dictionnaire éventuel : 74 Zeppelin

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Zeppelin: Ballon dirigeable portant par erreur le nom d'un groupe de rock 

 

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1 janvier 2014

Les Vénusiennes

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Jean-Claude Paillous

 

Les Vénusiennes

 

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À Christine.

1

                                        D'un naturel posé, calme et plutôt rangé, la quarantaine bientôt, Édouard vivait seul, depuis sa séparation, dans ce bel appartement du centre-ville. Les débuts avaient été difficiles puis, accoutumé à la situation, il s’était construit une forme de félicité somme toute enviable.

Sa journée de labeur au "Crédit Universel" s’ouvrait d'un rituel immuable : café-croissant au Floréal, achat du journal chez Léon, qu'il ouvrait dans le métro, où une place assise l'attendait le plus souvent.

Ce matin-là, un fait divers l'attira particulièrement en dernière page, où l'on relatait un viol collectif peu commun :

Cinq femmes au foyer, ménagères respectables que rien ne prédisposait à paraître en ces lignes, en étaient les protagonistes. A l'issue d'un visionnage télévisé des "Brasiers de l'Amour", qu’elles commentaient enthousiastes, ces dernières avaient ressenti monter en elles des pulsions d'une force prodigieuse - « jamais rapportée » selon les termes du rédacteur.

Et ce fut alors qu’André, le nouveau facteur, homme jeune, affable et sans histoire, sonna tout en sifflotant à la porte des ménagères réunies.

 

 

2

                             Édouard ne put achever sa lecture, une jeune femme, avenante et gracieuse, prenait place à côté de lui, remplaçant le vieux monsieur à chapeau qui descendait, et se serrait contre lui sans nécessité apparente. Édouard se colla à la paroi de métal du wagon, laissant une dizaine de centimètres de bienséance entre elle et lui, distance qu'elle annihila sans tarder, pour se coller à lui derechef.

Interloqué, il fut à la rencontre de son regard : celle-ci lui souriait. Il rendait ce sourire lorsqu'il sentit une main se poser sur sa cuisse :

- J'adore les hommes aux jambes musclées comme vous fit-elle, poursuivant son geste de caresses sans équivoque.

- Merci beaucoup, mais savez-vous, nous ne sommes pas seuls, et...

- Acceptez de poser nu pour moi, je peins voyez-vous, et je suis certaine que vous seriez un excellent sujet - en tout bien tout honneur - susurra-t-elle à son oreille, sa main libre investissant déjà la poitrine d'Édouard à travers le tissu fin de sa chemise. D'une constitution où l'on avait omis le marbre, une onde comme il n'en avait connu depuis longtemps le parcourut.

Tournée vers lui, celle-ci affichait un sourire des plus irrésistibles. Reprenant ses esprits et trouvant à tout prendre l’aventure à son goût, il s'enhardit :

- Et si j'acceptais ?

- Vous descendriez avec moi à la prochaine station.

Elle reprit sa main dans un lent glissement, qui laissa Édouard souffle coupé.

- C'est que... je me rendais au travail, et...

- Des millions de personnes sur terre se rendent au travail ce matin, croyez-vous que toutes y parviendront vraiment... et je n'ai besoin de vous que pour une à deux heures à peine : je vous vois plutôt croqué à la sanguine voyez-vous.

Édouard, vaincu par les paroles et par le charme de l’inconnue ne sut refuser l'offre, curieux même de se voir ainsi croqué.

Armé d'excellents mensonges, il rejoignit son poste à la banque peu avant midi, la mine défaite et mal recoiffé, sans conséquences plus fâcheuses qu'un "- La prochaine fois, avertissez donc...". Il put même entendre, entre deux portes, un " Qu'ont-ils donc ce matin, avez-vous vus Mr. Legendre, et Philippe ? - Non Monsieur, je ne crois pas qu'ils soient encore arrivés...".

La jeune femme du métro ne peignait pas, et n’avait pas non plus le moindre bâton de sanguine…

 

 

3

 

                                     Cependant, si Édouard avait pu poursuivre la lecture de son journal, et connu la mésaventure du facteur dans son entier, il eut été plus circonspect face aux avances délibérées de certaines femmes, car voici ce qui advint :

Le préposé aux Postes, livrant un colis de vêtements chauds, nécessitait une simple signature - on lui donna bien plus.

Étant peu dans la nature de l'homme d'opposer le refus, André comprit la demande, mais n'eut le temps de déposer son sac de cuir qu'il se retrouva dans le plus simple appareil sans préambule, chemise déchirée, jeté au tapis et couvert des cinq furies dans un ordre qu'il n'eut pas loisir de choisir.

Bien qu'aucune statistique connue ne dénombre la chose, l'homme le plus vigoureux devant la femme de ses rêves est certes capable de prouesses élevées ; cependant le susdit "rêve" n'était pas présent sur les cinq personnes - d’autant que ce type de rêve se montre en général des plus subjectifs.

Aussi vit-on l'infortuné préposé fléchir sous l'imposante tâche, qu'il abordait à certains endroits d'un plaisir inégal : il ne put satisfaire les deux dernières, que déjà les premières s'impatientaient de la récidive. La nature de l'homme, haute en discours dans ce registre, l'est parfois moins en situation.

Que croyez-vous alors qu'il arrivât : elles rossèrent le pauvre homme, ce qui, on s'en doute, précipita leur insatisfaction. Son abandon lascif envolé sous les coups, celui-ci employa sa vigueur retrouvée à en distribuer de son propre chef et, préservant comme il put son épiderme des griffes enragées, il put s'échapper, honteux et nu sur son scooter jaune, sans sacoche ni casquette - les furies n'ayant osé la poursuite jusqu'au trottoir.

Celui-ci, pieds nus et seulement vêtu de la pèlerine de pluie extraite du coffre du scooter, se présenta piteux devant son supérieur, hilare à son récit. L'œil menaçant d'André eut raison de cette belle humeur, lorsqu'il lui déclara s'opposer tout net à un retour sur les lieux du crime pour récupérer la sacoche.

- Allez-y donc vous-même ! s'écria-t-il en ouvrant, tel le satyre au parc, sa pèlerine sans pudeur, montrant son corps nu plus labouré de griffures que la piste verte des skieurs débutants.

L'homme se leva, observa compatissant, eut un temps de réflexion, puis :

- Dans ces conditions, je vous présente mes excuses ; mieux vaut faire appel à la police : où va-t-on !

Il fallut soigner et panser André.

 

 

4

Le commissaire, petit homme gras au cheveu rare, le geste maniéré des fins de carrière les reçut, étonnamment, sans tarder.

- Asseyez-vous messieurs, lequel d'entre vous est le plaignant ?

- Moi-même, fit André.

Celui-ci signala ses blessures, mentionna la sacoche abandonnée, conta la scène de son mieux, passant sur les détails scabreux dont il vit bien que les deux autres eussent été friands. Le cœur n'y était pas.

- Vous êtes le sixième de la journée à venir déposer une plainte de cet ordre, certains même n'ont pu se déplacer, suite à des blessures plus sévères que les vôtres.

- Facteurs ? demanda André.

- Il y en a, fit le commissaire en approchant un papier griffonné, qu'il parcourut ; facteurs oui, représentants, démarcheurs divers, éboueurs, témoins de Jéovah, cambrioleurs même, tenez, fit-il, frappant la liste de la pointe d'un coupe-papier qu'il tenait comme une arme, tout en poursuivant :

- J'ai là trois côtes cassées, une oreille tranchée - mordue probablement - un tibia fracturé, et pour celui-ci, tiens, cheveux arrachés et fracture du crâne - il s'agit du cambrioleur, donc - serions-nous menacés de chômage dans un avenir proche si l'on devait dissuader la cambriole ? fit-il entre ses dents.

- Toujours le même scénario poursuivit-il, ces personnes, comme vous, ont simplement frappé à une porte derrière laquelle se tenaient des femmes prêtes, en nombre imposant parfois. La préméditation ne fait pas de doute : vous étiez, vous comme les autres, attendu.

Cependant, fit-il en approchant son buste des deux postiers et baissant le ton de sa voix, cependant... je suis contraint de vous dire qu'au terme de trente ans de carrière je n'ai eu connaissance de cas semblables ; accoutumés au viol de la femme, nous sommes désarmés... d'autant que nos collègues bordelais ont constaté, eux dès la semaine passée, le même phénomène dans leur ville. Nous ne savons rien encore du comportement des femmes rurales.

Or, poursuivit-il frappant le volumineux code pénal posé sur son bureau du même coupe-papier, il n’y a là aucune loi concernant le viol d’un homme perpétré par la femme, y compris en association.

- En effet... oui…, fit Lucien, le supérieur d'André médusé, qui semblait mener un combat interne visant à assimiler point par point l'étrange exposé.

La déposition imprimée et signée, les deux postiers se retirèrent.

 

 

5

Le mal se répandit hélas à la vitesse du choléra ; partout sur la planète des groupes de femmes, organisées, jetaient leur dévolu sur tout ce qui comptait deux jambes masculines, musclées ou non ; et l'on vit même un groupe de malvoyantes australiennes porter leurs assiduités vers des autruches.

L'heure était grave.

Une rencontre des chefs d'état de la planète put avoir lieu à Sydney, où l'on résolut de faire appel aux autorités des grandes religions monothéistes, attendu leur commune réprobation de toute sexualité autre qu’expéditive et vouée à la reproduction. On les laissa pérorer, on admit la relation de sexe à péché ; espérant des résultats, on leur confia les pleins pouvoirs.

Couverts par les médias, des prêches remarquables furent prononcés, inopérants hélas en situation : les prélats furent violés dans les églises même, quelle que soit la couleur de leur robe (l'attribut vestimentaire semblait même attiser le désir féminin), ceci avec une violence jamais connue. Certains virent à ces actes l’expression d’un juste châtiment divin envers un ministère perverti.

Des hordes de religieuses, cornette envolée, couraient les campagnes, capturant chasseurs, bergers, travailleurs aux champs, enfermés au fond des cryptes pour des sévices prolongés. Un bataillon de chasseurs alpins en manœuvres, aperçu pour la dernière fois non loin d'un couvent de Bénédictines, fut porté disparu - corps et biens. Des Carmélites dirent comprendre ce retour de frustration, avant d'opérer des sévices semblables sur des randonneurs égarés.

Le Pape en personne échappa de justesse au châtiment place St Pierre à Rome, arraché du Saint Balcon par le lasso d'un groupe de Texanes. On construisit un bunker dans lequel, bien que préservé, le Saint Père déclara s'ennuyer notablement... Il ne fut pas écouté, on ferma ses portes à toute infiltration du péché.

On vit des pharmacies éventrées, et vidées des pilules stimulantes dont ces possédées gavaient leurs victimes - sans même leur tendre un verre d'eau.

 

 

6

Cependant, si partout l'on tâchait au mieux d'endiguer le mal, nul ne s'était encore sérieusement penché sur ses causes profondes, tant elles paraissaient impénétrables. Sexologues et psychologues avaient émis les hypothèses les mieux pensées ; hélas, aucune ne tenait.

En désespoir de cause, un grand constructeur américain avait même proposé une ceinture de protection pour homme, alliant le titane au composite. Les sex-symbols du septième art, éminemment menacés, s'en équipèrent, mais il fallut reconnaître leur contrainte d'usage, d'autant que l'on rapporta certains accidents fâcheux, exemptant à jamais les porteurs malchanceux de l'appareillage.

C'est alors que l'éminent professeur et astrophysicien Hubert Lesélène, guidé par le seul hasard, fit une découverte marquante. On n'observait plus guère le système solaire dont on croyait, définitivement, tout connaître, lui préférant les horizons lointains des bordures galactiques, tellement plus  prometteurs.

Or, un soir de veille au grand observatoire, où le savant - une fois n'est pas coutume - s'était roulé une cigarette épaisse de ces herbes si douces qui, dit-on, confèrent l'ultra-vision, celui-ci, le geste incertain, se croyant réglé sur la nébuleuse du "Coupeur de Bambous" récemment découverte par son homologue et confrère chinois, et l'étant à son insu sur la lune, perçut une disposition inhabituelle de ses cratères. Cet objet céleste, trop proche et trop connu pour qu'on s'y intéressât, n'était plus observé depuis des lustres - qui s'y risquait prêtait à moquerie. Aussi, l'homme n'en dit rien, mais réitéra dès le lendemain l'observation des "astronomes demeurés" : il en fut sidéré.

Il se retira dans son bureau, incrédule, le visage entre ses mains nerveuses, devant l’écran de son ordinateur. Là, il dut bien reconnaître - la chose était aisée - que la face visible de la lune ne pouvait être que son ancienne face cachée !

Il appela, on vint, on confirma l'incroyable - on ne rit pas de lui.

Après avoir observé l’invraisemblable pivotement lunaire, tous les télescopes en usage sur terre furent dirigés vers les planètes du système solaire, à la recherche, qui sait, d'autres nouveautés marquantes.

Il y en eut.

La plupart des planètes avaient subi des rotations, peu significatives cependant ; mais  plus préoccupante était l'apparition d'anneaux concentriques et de surface conique, plus vastes encore que ceux de Saturne, rosâtres, irréguliers et curieusement fendus, sur Vénus. Leur forme en jupe, peu commune, fit dire à Hubert Lesélène "Vénus en tutu !". Le bon mot - facétie de savant - fit le tour des observatoires.

On ne savait que penser : était-ce là les prémices de la fin des temps ? Allait-on voir, conjointement à l’évolution des astres, paraître ainsi d'autres dérèglements de l'espèce humaine, avant sa disparition définitive dans le grand crash du système solaire, fusionné lui-même à quelque étoile géante, ou avalé d’un trait par un trou noir ?

 

Les chefs d'état exigèrent des savants le secret absolu quant à leurs découvertes - la fin du monde ratée de 2012 était encore vive dans les mémoires.

Ce fut en vain : en sus des investigations soutenues des plus habiles journalistes, la moindre lunette de bazar suffisait à se faire une idée précise de la situation ; et pour la lune, de simples jumelles ou de bons yeux suffisaient.

La panique fut considérable, les perspectives d'une guerre civile jamais vue, celle des sexes, faisait, lentement, son chemin dans les esprits. La vie de couple était dès lors rendue au rang de défi, les drames de la jalousie étaient légion, et nul ne brandissait plus son arbre généalogique tant il présentait d’incertitudes.

On nomma Vénusiennes ces femmes-là.

Il n'y eut bientôt plus que des Vénusiennes.

Et, chez elles, on ne comptait plus les victimes de ces appétits incoercibles, inextinguibles même chez les sujets les plus âgés ; certaines, pitoyables, brisaient à la tâche un squelette déjà atteint d'une légitime ostéoporose. Le mot "libido", dont l'acception n'avait pas varié chez l'homme, devint vide de sens pour la Vénusienne, tant il se maintenait en position haute, de la puberté jusqu'à la tombe.

On ne pouvait persister ainsi, mais on était désarmés et l’on manquait d'idées.

 

 

7

C’est ainsi qu’Édouard se trouva heureux d'avoir échappé au viol par un consentement débonnaire (celui-ci était convaincu, disait-il, de l'existence d'un enfer pour ceux qu’il appelait les « refusants » et, par pure générosité, déclarait ne jamais refuser lui-même). Comme tant d'autres, il évitait prudemment la promiscuité féminine, espérant passer le plus longtemps possible à travers les mailles dans une chasteté enviable.

La situation apportait son lot de nouveautés : des promoteurs ambitieux (outrepassant le pléonasme), proposaient déjà des quartiers entiers où les hommes pouvaient vivre en toute quiétude et sécurité, sous l'œil de vigiles armés. Malgré prix d’achat et loyers conséquents, on se bousculait aux portes des agences immobilières, où les listes d'attente atteignaient des sommets.

Bien que rarement enceintes, dans ce désir absolu du mâle, les Vénusiennes n’enfantaient que des garçons. On se perdait, impuissants, en théories hasardeuses, en hypothèses sans fondements réels sur la lune, les planètes, les anneaux fendus de Vénus...

Le corps médical évaluait, laconique, la disparition de la femme fertile de la surface de la terre au terme de cinquante années à peine - et celle de l'homme dans son entier en guère plus d'un siècle, définitivement. La terre allait se vider de l'humanité, seul persisterait le règne animal, l'insecte, le micro-organisme, non atteints par le phénomène. Rares étaient les écologistes osant déclarer que la planète serait enfin à l’abri des nuisances de l’homme : réclamer le hors d’œuvre et mourir étouffé par le dessert…

L'heure était au pessimisme.

 

 

8

Fort heureusement, tout ceci ne trouvait de réalité qu’au fond du rêve d’Édouard, qu'une sensation glaciale à sa joue, en contact avec la vitre du wagon de métro, réveillait. Fatigué ce jour-là, et bercé par les oscillations lentes de la rame, celui-ci s'était endormi dès les premières lignes de l'incroyable fait divers en son journal, que son subconscient libéré par le rêve avait fait sien, et développé d’une fantaisie délirante.

L’improbable guerre des sexes n’aurait pas lieu ; et la fin du monde était, une fois encore, reportée.

Encore tout imprégné de son rêve et par acquit de conscience, il se tourna discrètement vers sa gauche : la jeune femme, celle du rêve, était là, qui le regardait souriante !

- Avez-vous bien dormi ? lui fit-elle, sous un regard bienveillant de mère.

- J'ai dormi, oui,... désolé, où… où est-on,... descendons-nous à la prochaine ? fit-il, se voyant encore poser nu devant les yeux si doux qui le fixaient.

- Bien sûr, nous allons arriver au terminus de Hautejambe.

Adrien avait raté sa station mais, dans cette perspective de rapprochement pictural à laquelle il voulait toujours croire, il n’en dit rien.

- Ah... j'ai dormi longtemps alors.

- Oui, et j'ai même dû vous repousser à plusieurs reprises - vous m'en excuserez - car vous glissiez sur moi dans les virages. J'ai même hérité de votre journal, que je me suis permis de parcourir, vous ne m’en voudrez pas j’espère ; et j'ai bien ri à ce canular du 1er Avril plein d'imagination, que vous lisiez je crois : pauvre facteur tout de même...

Et elle rit de bon cœur devant l'expression béate d'Édouard dont les poumons, amnésiques, négligeaient leur fonction sous les battements d’un cœur emballé. C'en était un peu trop pour une sortie de rêve !

Ce fut le songe qui lui dicta :

- Pour me faire pardonner mon sans-gêne, accepteriez-vous que je vous offre un café au terminus ?

- C’est très aimable mais, peut-être comme vous, je me rends à mon travail, et...

- Des millions de personnes sur terre, comme vous et moi, se rendent au travail ce matin, croyez-vous que toutes y parviendront vraiment ?... Déjà entendue, peut-être au cinéma, cette phrase lui parut bonne.

Elle l'était :

- Vous alors, l'école buissonnière... c'est ça...?

Elle accepta dans un rire contenu.

 

 

9

Face à face dans le bar calme et surchauffé, par-dessus les vapeurs odorantes de leurs cafés, deux ondes invisibles se pénétraient déjà sans pudeur ni retenue, se mêlant l'une à l'autre en caresses fictives - que chacun croyait bien ressentir, dans la toute-puissance d’une volonté commune.

Vibrant à l’unisson, ces ondes-là se nouèrent pour toujours.

Édouard et Laure, aujourd'hui encore, ne peuvent apercevoir de préposé aux Postes sans un sourire ému. Édouard, lui, espère bien, un œil sur le ventre rond de Laure, pouvoir raconter un jour à leurs enfants - devenus grands - l'histoire du malheureux facteur, et celle de la planète Vénus en tutu.

 

 

 FIN

 

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JCP 22-26/12 2012. 12/2014.  02-03/2019   04/2020

ÉDITIONS RATHÉ

DROITS RÉSERVÉS JCP

18 mars 2019

3, 4, 5 ; Trinité !

 

                                                                                    À Montesquieu

 

Connu des pharaons, prodige de rigueur

Où l’angle droit s’impose à l’œil du bâtisseur,

Triangle 3-4-5, c’est ainsi qu’on t’appelle,

Et tu guides toujours la pioche ou bien la pelle.

 

Pythagore dit-on, sans boire et sans manger,

Te contempla dix jours nourri de ta beauté !

Triangle 3-4-5, il est tant de merveilles

Enfouies dans nos cœurs que ton tracé réveille…

Poésie de la forme, ô triangle parfait,

Sois pour toujours mon Dieu, je serai ton sujet !

 

Ainsi je te vénère, ô Trinité Unique,

Et t’offre ces versets, où la mathématique,

Chant pur, accent divin, exprime clairement

Que toi, Plus Grand des Dieux, vis seul au firmament :

c = √ (a² + b²)

5 = √ (3²  + 4²)

5 = √ (9 + 16)

5 = √ 25

5 = 5 : Plénitude de l’exact, beauté parfaite,

Donnerons-nous un jour la majuscule au chiffre ?

 

Toi, Vertige Divin, Ange de complétude,

Toujours, du haut des Cieux, sois ma béatitude !

 

◄►

 

(- On peut bien adorer le Coq ou la Pendule, mais soyons vigilants :)

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2018/03/20/36246470.html

 

 

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Jyssépé 03 2019, Thème proposé aux Impromptus Littéraires : "Si les triangles faisaient dieu, ils lui donneraient trois côtés" (Diderot, Lettres persanes).

2 octobre 2019

2 Citations : Shakespeare

 

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Nationalité : Royaume-Uni
Né à : Stratford-upon-Avon , le 26/04/1564
Mort à : Stratford-upon-Avon , le 23/04/1616

William Shakespeare est considéré comme le plus grand poète, dramaturge et écrivain de la culture anglo-saxonne. Il est réputé pour sa maîtrise des formes poétiques et littéraires ; sa capacité à représenter les aspects de la nature humaine est souvent mise en avant par ses amateurs.

 

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« L'enfer est vide, tous les démons sont ici."

 

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« Quand la neige fond, où va le blanc ? »

 

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22 août 2019

Si seulement...

 

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Station de métro "Arènes", Toulouse, 2012.       

 

Si seulement…

                          

Dans le grand ver de métal qui se tord sous la cité,

deux regards furtifs se sont croisés,

se sentant fautifs se sont abaissés

aux motifs du plancher crasseux ;

puis de concert se sont retrouvés

le temps d’un sourire esquissé.

 

Mais déjà le Temps, ce tortionnaire,

a séparé l’homme et la femme :

emporté par la machine inhumaine il l’a vue,

lentement dévorée par l’escalator,

quitter sa vie à jamais.

Les portes se referment, tout s’enfuit.

 

Ils auraient pu s’aimer.

Si seulement…

 

 

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JCP 08 2019

12 janvier 2019

Mornes vestiges (0938)

 

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                                                                                                                              Salton sea (Colorado) : sel et pesticides ont eu raison de toute vie.

 

Mornes  vestiges

 

                         Du passé désolé qu’une main factice - tempête de vigueur accostée au lourd néant des eaux - effleure sous les yeux des falaises insignes, ne paraît que relents affaiblis de forces très anciennes. Et, vastes autrefois, les mers intérieures, longtemps assaillies de blancheur, se sont retirées vaincues.

Entonnoirs de la mort, d’implacables écroulements au cœur même des sables nus défigurent les dunes. Et l’astre qui brille plus fort tout au long des péninsules semble estimé du néant de ces eaux noires, liquides charbonnés surgis d’entrailles vierges de soleil.

Sur le lit déroulé d’êtres en déroute, l’été jailli de sphères disparues laisse à la bouche le relent d’amertume de sels éblouissants où le pied ne prend pas de pas, et les froids oubliés donnent à ces cadavres de chaleur l’indicible saveur des anciens nutriments.

Aux sillages de poussière, brèves apparitions que de grands vents referment, se lit le vestige mort-né, migration de vies précaires au devoir d’abandon des grandes tragédies.

Œil glauque asséché, ouïes sans mesure ouvertes et pestilences enfouies qu’un pied de hasard ranime, des souffrances passées sous les eaux disparues ont laissé leur empreinte, et l’insecte noir qui grattait ces terres de famine s’est enfui.

La coque de bois gris d’une barque éventrée bâille de son dernier soupir, et sur d’anciens débris que le fin cristal a poli, se déchiffre le vouloir mort d’un vivant oublié.

Parmi les mousses, qui s’effritent en flocons grisâtres, court encore un lézard au sourire de pierre de murailles écroulées, et partout les vents enflammés rassemblent au creux des sables des escadrons de mouches mortes.

L’avenir expiré de ces horizons désolés de solitudes grises se fond au mirage des airs brûlants.

 

 

En savoir plus sur Salton Sea :

https://www.youtube.com/watch?v=ljyCic1lKXw

 

 

Jyssépé 11-12 / 2018

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