Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Chanson Grise
Publicité
1 janvier 2010

Nikolaï Vassilievitch Gogol, LE JOURNAL D’UN FOU

nicolas-gogol 300 copie

 

 

Nikolaï Vassilievitch Gogol

 

LE JOURNAL D’UN FOU

(1835)

 

 

◄►

 

 

Le 3 octobre.

 

Il m'est arrivé aujourd'hui une aventure étrange. Je me suis levé assez tard, et quand Mavra m'a apporté mes bottes cirées, je lui ai demandé l'heure. Quand elle m'a dit qu'il était dix heures bien sonnées, je me suis dépêché de m'habiller. J'avoue que je ne serais jamais allé au ministère, si j'avais su d'avance quelle mine revêche ferait notre chef de section. Voilà déjà un bout de temps qu'il me dit : « Comment se fait-il que tu aies toujours un pareil brouillamini dans la cervelle, frère ? Certains jours, tu te démènes comme un possédé, tu fais un tel gâchis que le diable lui-même n'y retrouverait pas son bien, tu écris un titre en petites lettres, tu n'indiques ni la date ni le numéro. » Le vilain oiseau ! Il est sûrement jaloux de moi, parce que je travaille dans le cabinet du directeur et que je taille les plumes de Son Excellence… Bref, je ne serais pas allé au ministère, si je n'avais pas eu l'espoir de voir le caissier et de soutirer à ce juif fût-ce la plus petite avance sur ma paie. Quel être encore que celui-ci ! Le Jugement Dernier sera là avant qu'il vous fasse jamais une avance sur votre mois, Seigneur ! Tu peux supplier, te mettre en quatre, même si tu es dans la misère, il ne te donnera rien, le vieux démon ! Et quand on pense que, chez lui, sa cuisinière lui donne des gifles ! Tout le monde sait cela.

 

Je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à travailler dans un ministère. Cela ne rapporte absolument rien. À la régence de la province, à la chambre civile ou à la chambre des finances, c'est une autre paire de manches : on en voit là-bas qui sont blottis dans les coins à griffonner. Ils portent des vestons malpropres, ils ont une trogne telle qu'on a envie de cracher, mais il faut voir les villas qu'ils habitent ! Pas question de leur offrir des tasses de porcelaine dorée, ils vous répondront : « Ça c'est cadeau pour un docteur », mais une paire de trotteurs, une calèche, ou un manteau de castor dans les trois cents roubles, cela oui, on peut y aller ! À les voir, ils ont une mine paisible, et ils s'expriment d'une manière si raffinée : « Veuillez me permettre de tailler votre plume avec mon canif » ; et ensuite ils étrillent si bien le solliciteur qu'il ne lui reste plus que sa chemise. Il est vrai que chez nous, par contre, le service est distingué : partout une propreté telle qu'on n'en verra jamais de semblable à la régence de la province : des tables d'acajou, et tous les chefs se disent « vous ». Oui, j'en conviens, si ce n'était la distinction du service, il y a longtemps que j'aurais quitté le ministère.

 

J'avais mis ma vieille capote et emporté mon parapluie car il pleuvait à verse. Personne dans les rues : je n'ai rencontré que des femmes qui se protégeaient avec le pan de leur robe, des marchands russes sous leur parapluie et des cochers. Comme noble, il y avait juste un fonctionnaire comme moi qui traînait. Je l'ai aperçu au carrefour. Dès que je l'ai vu, je me suis dit : « Hé ! hé ! mon cher, tu ne te rends pas au ministère, tu presses le pas derrière celle qui court là-bas et tu regardes ses jambes. » Quels fripons nous sommes, nous autres, fonctionnaires ! Ma parole, nous rendrions des points à n'importe quel officier ! Qu'une dame en chapeau montre seulement le bout de son nez, et nous passons infailliblement à l'attaque !

 

Tandis que je réfléchissais ainsi, j'ai aperçu une calèche qui s'arrêtait devant le magasin dont je longeais la devanture. Je l'ai reconnue sur-le-champ : c'était la calèche de notre directeur. « Mais il n'a que faire dans ce magasin, me suis-je dit, c'est sans doute sa fille.» Je me suis effacé contre la muraille. Le valet a ouvert la portière et elle s'est envolée de la voiture comme un oiseau. Elle a jeté un coup d'œil à droite, à gauche, j’ai distingué dans un éclair ses yeux, ses sourcils… Seigneur mon Dieu ! j'étais perdu, perdu ! Quelle idée de sortir par une pluie pareille ! Allez soutenir maintenant que les femmes n'ont pas la passion de tous ces chiffons. Elle ne m'a pas reconnu et d'ailleurs je m'efforçais de me dissimuler du mieux que je pouvais car ma capote était très sale et, qui plus est, d'une coupe démodée. Aujourd’hui, on porte des manteaux à grand col, tandis que j'en avais deux petits l'un sur l'autre ; et puis, c'est du drap mal décati.

 

Sa petite chienne qui n'avait pas réussi à franchir le seuil du magasin, était restée dans la rue. Je connais cette petite chienne. Elle s'appelle Medji. Il ne s'était pas écoulé une minute que j'ai entendu soudain une voix fluette : « Bonjour, Medji ! » En voilà bien d'une autre ! Qui disait cela ? J'ai regardé autour de moi et j'ai vu deux dames qui passaient sous un parapluie : l'une vieille, l'autre toute jeune ; mais elles m'avaient déjà dépassé et, à côté de moi, la voix a retenti de nouveau : « Tu n'as pas honte, Medji ! » Quelle diablerie ! je vois Medji flairer le chien qui suivait les dames. «Hé ! hé ! me suis-je dit, mais est-ce que je ne serais pas saoul ! » Pourtant cela m'arrive rarement. « Non, Fidèle, tu te trompes (j'ai vu de mes yeux Medji prononcer ces mots), j'ai été, ouah ! ouah ! j'ai été, ouah ! ouah ! ouah ! très malade. » Voyez-moi un peu ce chien ! J'avoue que j'ai été stupéfait en l'entendant parler comme les hommes. Mais plus tard, après avoir bien réfléchi à tout cela, j'ai cessé de m'étonner.

 

En effet, on a déjà observé ici-bas un grand nombre d'exemples analogues. Il paraît qu'en Angleterre on a vu sortir de l'eau un poisson qui a dit deux mots dans une langue si étrange que depuis trois ans déjà les savants se penchent sur le problème sans avoir encore rien découvert. J'ai lu aussi dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour acheter une livre de thé. Mais je reconnais que j'ai été beaucoup plus surpris, quand Medji a dit : « Je t'ai écrit, Fidèle ; sans doute Centaure ne t'a-t-il pas apporté ma lettre ! » Je veux bien qu'on me supprime ma paie, si de ma vie j’ai entendu dire qu'un chien pouvait écrire ! Un noble seul peut écrire correctement. Bien sûr, il y a aussi des commis de magasin et même des serfs qui sont capables de gribouiller de temps à autre en noir sur blanc : mais leur écriture est le plus souvent machinale ; ni virgules, ni points, ni style.

 

Je fus donc étonné. J'avoue que, depuis quelque temps, il m'arrive parfois d'entendre et de voir des choses que personne n'a jamais vues, ni entendues. « Allons, me suis-je dit, je vais suivre cette chienne et je saurai qui elle est et ce qu'elle pense. » J'ai ouvert mon parapluie et emboîté le pas aux deux dames. Elles ont pris la rue aux Pois, tourné à la rue des Bourgeois, puis à la rue des Menuisiers dans la direction du pont de Kokouchkine et se sont arrêtées devant une grande maison.

 

« Je connais cette maison, ai-je pensé, c'est la maison Zverkov. » C'est une véritable caserne ! Il y vit toutes espèces de gens : des cuisiniers, des voyageurs ! Et les fonctionnaires de mon espèce y sont entassés les uns sur les autres comme des chiens ! J'y ai aussi un ami qui joue gentiment de la trompette. Les dames sont donc montées au quatrième étage. « C'est bon, me suis-je dit, pour aujourd'hui, j'en reste là, mais je retiens l'endroit et ne manquerai pas d'en profiter à l'occasion.»

 

4 octobre.

 

C'est aujourd'hui mercredi, aussi me suis-je rendu dans le cabinet de notre chef. J'ai fait exprès d'arriver en avance ; je me suis installé et je lui ai taillé toutes ses plumes.

 

Notre directeur est certainement un homme très intelligent. Tout son cabinet est garni de bibliothèques pleines de livres. J'ai lu les titres de certains d'entre eux : tout cela, c'est de l'instruction, mais une instruction qui n'est pas à la portée d'hommes de mon acabit : toujours de l'allemand ou du français. Et quand on le regarde : quelle gravité brille dans ses yeux ! Je ne l'ai jamais entendu prononcer une parole inutile. C'est tout juste si, quand on lui remet un papier, il vous demande :

 

« Quel temps fait-il ?

 

– Humide, Votre Excellence ! »

 

Ah ! il n'est pas de la même pâte que nous. C'est un homme d'État. Je remarque, toutefois, qu'il a pour moi une affection particulière. Si sa fille, elle aussi… Eh ! canaillerie… C'est bon, c'est bon… Je me tais !

 

J’ai lu l'Abeille du Nord. Quels imbéciles que ces Français ! Qu'est-ce qu'ils veulent donc ? Ma parole, je les ferais tous arrêter et passer aux verges ! J'ai lu aussi dans le journal le compte rendu d'un bal, décrit avec grâce par un propriétaire de Koursk. Les propriétaires de Koursk écrivent bien. Après cela, j'ai vu qu'il était midi et demi passé et que notre chef ne sortait toujours pas de sa chambre. Mais vers une heure et demie il s'est produit un incident qu'aucune plume ne peut dépeindre. La porte s'est ouverte : j'ai cru que c'était le directeur et me suis levé aussitôt, mes papiers à la main. Or c'était elle, elle-même ! Saints du paradis, comme elle était bien habillée ! Elle portait une robe blanche comme du duvet de cygne : une splendeur ! Et le coup d'œil qu'elle m'a jeté ! Un soleil, par Dieu, un vrai soleil ! Elle m’a adressé un petit salut, et m'a dit : « Papa n'est pas là ? » Aïe ! Aïe ! Aïe ! quelle voix ! un canari, aussi vrai que je suis là, un canari ! « Votre Excellence, ai-je voulu dire, ne me punissez pas, mais si c'est là votre bon plaisir, châtiez-moi de votre auguste petite main. » Oui, mais, le diable m'emporte, ma langue s'est embarrassée, et je lui ai répondu seulement : « N… non. »

 

Elle a posé son regard sur moi, puis sur les livres et a laissé tomber son mouchoir. Je me suis précipité, ai glissé sur ce maudit parquet et peu s'en est fallu que je me décolle le nez ; mais je me suis rattrapé et j'ai ramassé le mouchoir. Saints anges, quel mouchoir ! en batiste la plus fine… de l'ambre, il n'y a pas d'autre mot ! Sans mentir, il sentait le généralat ! Elle m'a remercié d'un léger sourire qui a à peine entrouvert ses douces lèvres et elle a quitté la pièce.

 

Je suis resté là encore une heure. Soudain, un valet est venu me dire : « Rentrez chez vous, Auxence Ivanovitch, le maître est déjà parti ! » Je ne peux pas souffrir la société des valets : ils sont toujours à se vautrer dans les antichambres et ils ne daigneraient même pas vous faire un signe de tête. Et si ce n'était que cela ! Un jour, une de ces brutes s'est avisée de m'offrir du tabac, sans bouger de sa place ! Sais-tu bien, esclave stupide, que je suis un fonctionnaire de noble origine ? Quoi qu'il en soit, j'ai pris mon chapeau, j'ai endossé moi-même ma capote, car ces messieurs ne vous la tendent jamais, et je suis sorti.

 

Chez moi, je suis resté couché sur mon lit, presque toute la journée. Puis j'ai recopié de très jolis vers :

 

Une heure passée loin de ma mie

Me dure autant qu'une année.

Si je dois haïr ma vie,

La mort m'est plus douce, ai-je clamé

 

C'est sans doute Pouchkine qui a écrit cela.

 

Sur le soir, enveloppé dans ma capote, je suis allé jusqu'au perron de Son Excellence et j'ai fait le guet un long moment : si elle sortait pour monter en voiture je pourrais la regarder encore une petite fois… mais non elle ne s'est pas montrée.

 

6 novembre.

 

Notre chef de section est déchaîné. Quand je suis arrivé au ministère, il m'a fait appeler et a commencé ainsi :

 

« Dis-moi, je te prie, ce que tu fais.

 

– Comment cela ? Je ne fais rien, ai-je répondu.

 

– Allons, réfléchis bien. Tu as passé la quarantaine, n'est-ce pas ? Il serait temps de rassembler tes esprits. Qu'est-ce que tu t'imagines ? Crois-tu que je ne suis pas au courant de toutes tes gamineries ? Voilà que tu tournes autour de la fille du directeur maintenant ? Mais regarde-toi, songe une minute à ce que tu es ! Un zéro, rien de plus. Et tu n'as pas un sou vaillant. Regarde-toi un peu dans la glace, tu ne manques pas de prétention ! »

 

Sapristi ! Sa figure, à lui, tient de la fiole d'apothicaire ; il a sur le sommet du crâne une touffe de cheveux bouclée en toupet, il la fait tenir en l'air, l'enduit d'une espèce de pommade à la rose, et il se figure qu'il n'y a qu'à lui que tout est permis ! Je comprends fort bien pourquoi il m'en veut. Il est jaloux ; il a peut-être été surpris des marques de bienveillance toutes particulières qu'on m'a octroyées. Mais je crache sur lui ! La belle affaire qu'un conseiller aulique[1] ! Il accroche une chaîne d'or à sa montre, il se commande des bottes à trente roubles… et après ?… que le diable le patafiole ! Et moi, est-ce que mon père était roturier, tailleur, ou sous-officier ? Je suis noble. Je peux monter en grade, moi aussi. Pourquoi pas ? Je n'ai que quarante-deux ans : à notre époque, c’est l'âge où l'on commence à peine sa carrière. Attends, ami ! Nous aussi, nous deviendrons colonel, et même peut-être quelque chose de mieux, si Dieu le permet. Nous nous ferons une réputation encore plus flatteuse que la tienne. Alors, tu t'es fourré dans la tête qu’il n'existait pas un seul homme convenable en dehors de toi ? Qu'on me donne seulement un habit de chez Routch, que je mette une cravate comme la tienne, et tu ne m'arriveras pas à la cheville. Je n'ai pas d'argent, c’est là le malheur.

 

8 novembre.

 

Je suis allé au théâtre. On jouait Philatka, le nigaud russe. J'ai beaucoup ri. Il y avait aussi un vaudeville avec des vers amusants sur les avoués, et en particulier sur un enregistreur de collège ; ces vers étaient vraiment très libres et j'ai été étonné que la censure les ait laissés passer ; quant aux marchands, on dit franchement qu'ils trompent les gens et que leurs fils s'adonnent à la débauche et se faufilent parmi les nobles. Il y a aussi un couplet fort comique sur les journalistes ; on y dit qu'ils aiment déblatérer sur tout, et l'auteur demande la protection du public. Les écrivains sortent aujourd'hui des pièces bien divertissantes.

 

J'aime aller au théâtre. Dès que j'ai un sou en poche, je ne peux pas me retenir d'y aller. Eh bien, parmi mes pareils, les fonctionnaires, il y a de véritables cochons qui ne mettraient pas le pied au théâtre pour un empire : les rustres ! C'est à peine s'ils se dérangeraient si on leur donnait un billet gratis ! Il y avait une actrice qui chantait à ravir. J'ai pensé à l'autre… Eh ! canaillerie !… C'est bon, c'est bon… je me tais.

 

9 novembre.

 

À huit heures, je suis allé au ministère. Notre chef de section a fait mine de ne pas remarquer mon arrivée. De mon côté, j'ai fait comme s'il n'y avait rien eu entre nous. J'ai revu et vérifié les paperasses. Je suis sorti à quatre heures. J'ai passé devant l’appartement du directeur, mais il n'y avait personne en vue. Après le dîner, je suis resté étendu sur mon lit presque tout l'après-midi.

 

11 novembre.

 

Aujourd'hui, je me suis installé dans le cabinet du directeur et j'ai taillé pour lui vingt-trois plumes, et, pour elle…, ah !… pour « Son » Excellence, quatre plumes. Il aime beaucoup avoir un grand nombre de plumes à sa disposition. Oh ! c'est un cerveau, pour sûr ! Il n'ouvre pas la bouche, mais je suppose qu'il soupèse tout dans sa tête. Je voudrais savoir à quoi il pense le plus souvent, ce qui se trame dans cette cervelle. J'aimerais observer de plus près la vie de ces messieurs. Toutes ces équivoques, ces manèges de courtisans, comment ils se conduisent, ce qu'ils font dans leur monde… Voilà ce que je désirerais apprendre !

 

J'ai essayé plusieurs fois d'engager la conversation avec Son Excellence, mais, sacrebleu, ma langue m'a refusé tout service : j'ai juste dit qu'il faisait froid ou chaud dehors, et je n'ai positivement rien pu sortir d'autre ! J'aimerais jeter un coup d'œil dans son salon, dont la porte est quelquefois ouverte, et dans la pièce qui est derrière. Ah ! quel riche mobilier ! quels beaux miroirs ! quelle fine porcelaine ! J'aimerais entrer une seconde là-bas, dans le coin où demeure « Son » Excellence ; voilà où je désirerais pénétrer : dans son boudoir. Comment sont disposés tous ces vases et tous ces flacons, ces fleurs qu'on a peur de flétrir avec son haleine, ses vêtements en désordre, plus semblables à de l'air qu'à des vêtements ? Je voudrais jeter un coup d'œil dans sa chambre à coucher… Là, j'imagine des prodiges, un paradis tel qu'il ne s'en trouve même pas de pareil dans les cieux. Regarder l'escabeau où elle pose son petit pied au saut du lit, la voir gainer ce petit pied d'un bas léger blanc comme neige… Aïe ! aïe ! aïe !… c'est bon c'est bon… Je me tais.

 

Aujourd'hui, par ailleurs, j'ai eu comme une illumination : je me suis rappelé cette conversation que j’ai surprise entre deux chiens sur la Perspective Nevski.

 

« C’est bon, me suis-je dit, maintenant, je saurai tout. Il faut intercepter la correspondance qu'entretiennent ces sales cabots. Alors, j'apprendrai sûrement quelque chose. J'avoue qu'une fois même, j'ai appelé Medji et lui ai dit :

 

« Écoute, Medji, nous sommes seuls, tu le vois ; si tu veux, je peux aussi fermer la porte, ainsi personne ne nous verra. Dis-moi tout ce que tu sais de ta maîtresse. Que fait-elle ? Qui est-elle ? Je te jure de ne rien dire à personne. »

 

Mais ce rusé animal a serré sa queue entre ses jambes, s’est ramassé de plus belle et a gagné la porte comme s’il n'avait rien entendu.

 

Il y a longtemps que je soupçonne que le chien est beaucoup plus intelligent que l'homme. Je suis même persuadé qu'il peut parler mais qu'il y a en lui une espèce d'obstination. C'est un remarquable politique : il observe tout, les moindres pas de l'homme. Oui, coûte que coûte, j'irai dès demain à la maison Zverkov ; j'interrogerai Fidèle et, si j'en trouve le moyen, je saisirai toutes les lettres que lui a écrites Medji.

 

12 novembre.

 

À deux heures de l'après-midi, je suis sorti de chez moi, dans l'intention bien arrêtée de trouver Fidèle et de l'interroger. Je ne peux pas supporter cette odeur de chou qui se dégage de toutes les petites boutiques de la rue des Bourgeois ; de plus, il vous parvenait de chaque porte cochère une telle puanteur que je me suis sauvé à toutes jambes en me bouchant le nez. Et puis, ces coquins d'artisans laissent échapper de leurs ateliers une si grande quantité de suie et de fumée qu'il est décidément impossible de se promener par ici.

 

Arrivé au cinquième étage, j'ai sonné. Une jeune fille m’a ouvert la porte : pas mal faite, avec des petites taches de rousseur. Je l'ai reconnue : c'était celle-là même qui marchait à côté de la vieille. Elle a rougi légèrement, et j'ai tout de suite vu de quoi il retournait : « Toi, ma belle, tu as envie d'un fiancé. »

 

« Vous désirez ? m'a-t-elle dit.

 

– J'ai besoin de parler à votre chienne. »

 

Que cette fille était sotte ! J'ai compris immédiatement qu'elle était sotte ! À ce moment, la chienne a accouru en aboyant ; j'ai voulu l'attraper, mais cet ignoble animal a manqué refermer ses mâchoires sur mon nez ! J'ai malgré tout aperçu sa corbeille dans un coin. Hé ! voilà ce qu'il me faut ! Je m'en suis approché. J'ai retourné la paille du panier et, à mon extrême satisfaction, en ai retiré une mince liasse de petits papiers. Cette sale chienne, en voyant cela, m'a tout d'abord mordu au mollet, puis, quand elle a senti que j'avais pris les lettres, elle s'est mise à glapir et à me faire des caresses : « Non, ma chère, adieu ! » et je suis parti bien vite.

 

Je crois que la jeune fille m'a pris pour un fou car elle a semblé extrêmement effrayée. Rentré chez moi, j'ai voulu sur l'heure me mettre au travail et déchiffrer ces lettres, car je n'y vois pas très bien à la lumière de la bougie. Mais Mavra s'était avisée de laver le plancher. Ces idiotes de Finnoises ont toujours des idées de propreté au mauvais moment ! Alors, je suis parti faire un tour et méditer sur l'événement. Ce coup-ci, enfin, je vais savoir toutes ses actions et ses pensées tous ses mobiles, je vais enfin démêler tout cela. Ce sont ces lettres qui vont m'en donner la clef. Les chiens sont des gens intelligents, au fait de toutes les relations politiques, et sans doute vais-je trouver tout là-dedans : le portrait et les moindres actions de cet homme. Et il y sera bien fait aussi une petite allusion à celle qui… c'est bon, je me tais ! Je suis rentré chez moi à la fin de l'après-midi. Je suis resté couché sur mon lit une bonne partie de la soirée.

 

13 novembre.

 

Eh bien, voyons : cette lettre est calligraphiée assez lisiblement. Pourtant, il y a un je ne sais quoi de canin dans ces caractères. Lisons :

 

« Chère Fidèle,

 

Je ne peux décidément pas m'habituer à ce nom bourgeois. Comme s'ils ne pouvaient pas t'en donner un plus élégant ! Fidèle, Rose, comme c'est vulgaire ! Mais laissons cela. Je suis très contente que nous ayons décidé de nous écrire. »

 

Cette lettre est écrite très correctement. La ponctuation et les accents sont toujours à leur place. À parler franchement, notre chef de section lui-même n'écrit pas aussi bien, quoiqu'il nous rebatte les oreilles de l'université où il a fait ses études. Voyons la suite :

 

« Il me semble que partager ses pensées, ses sentiments et ses impressions avec autrui est un des plus grands bonheurs sur cette terre. »

 

Hum ! Cette réflexion est puisée dans un ouvrage traduit de l'allemand. J'en ai oublié le titre.

 

« Je dis cela par expérience, quoique je n'aie pas couru le monde au-delà de la porte cochère de notre maison. Ma vie ne s'écoule-t-elle pas dans le bien-être ? Ma maîtresse, que papa appelle Sophie, m'aime à la folie. »

 

Aïe ! aïe !… C'est bon, c'est bon, je me tais.

 

« Papa lui aussi me caresse très souvent. Je bois du thé et du café avec de la crème. Ah ! ma chère, je dois te dire que je ne trouve aucun agrément à ces énormes os rongés que dévore à la cuisine notre Centaure. Il n'y a que les os de gibier qui sont savoureux, surtout quand personne n'en a encore sucé la moelle. J'aime beaucoup qu'on mélange plusieurs sauces, mais sans câpres et sans herbes potagères ; je ne sais rien de pire que l'habitude de donner aux chiens des boulettes de pain. Un quelconque monsieur assis à table et dont les mains ont tripoté toutes sortes de saletés se met à pétrir de la mie de pain avec ces mêmes mains, vous appelle et vous fourre sa boulette dans la gueule ! Et c'est impoli de refuser, alors on la mange : avec dégoût, mais on la mange tout de même… »

 

Le diable sait ce que cela veut dire ! Quelle absurdité ! Comme s'il n'y avait pas de sujets plus intéressants à traiter ! Voyons la page suivante. Peut-être y trouverons-nous quelque chose de plus sensé.

 

« … Je me ferai un plaisir de te tenir au courant de tous les événements qui se produisent chez nous. Je t'ai déjà donné quelques détails sur le personnage principal que Sophie appelle Papa. C'est un homme très étrange. »

 

Ah ! enfin ! Oui, je sais : ils ont des vues politiques sur tous les sujets. Voyons ce qui concerne Papa :

 

« …un homme très étrange. Il se tait le plus souvent. Il ouvre rarement la bouche, mais, il y a huit jours il n'arrêtait pas de répéter tout seul : “Est-ce qu'on me le donnera, oui ou non ?” Il prenait une feuille de papier à la main, en pliait une autre, vide, et disait : “Est-ce qu'on me le donnera, oui ou non ?” Un jour même, il s'est tourné vers moi et m'a demandé : “Qu'en penses-tu, Medji ? Est-ce qu'on me le donnera, oui ou non ?” Je n'y ai compris goutte ; j'ai reniflé ses bottes et me suis éloignée. Puis, ma chère, une semaine plus tard, Papa est rentré tout joyeux. Toute la matinée, des messieurs en uniforme sont venus le féliciter. À table, il était plus gai que jamais et ne tarissait pas d'anecdotes. Après le dîner, il m'a soulevée jusqu'à son cou et m'a dit : “Regarde, Medji ? Qu'est-ce que c'est que cela ?” J'ai vu un ruban. Je l'ai reniflé mais ne lui ai trouvé aucun arôme ; enfin, je lui ai donné un coup de langue, sans me faire voir… c'était un peu salé. »

 

Hum ! Il me semble que cette chienne est par trop… Elle mérite le fouet ! Ainsi, notre homme est un ambitieux ! Il faut en prendre bonne note.

 

« … Adieu, ma chère ! Je me sauve, etc. etc. je terminerai ma lettre demain.

 

« Bonjour ! nous voici de nouveau réunies. Aujourd'hui, ma maîtresse Sophie… »

 

Ah ! Voyons ce que fait Sophie ! Eh, canaillerie ! C'est bon… c'est bon… poursuivons.

 

« … ma maîtresse Sophie était dans tous ses états. Elle se préparait à partir au bal et je me suis réjouie de pouvoir t’écrire en son absence. Ma Sophie est toujours ravie d'aller au bal, quoiqu'elle se mette toujours très en colère en faisant sa toilette. Je ne comprends nullement, ma chère, le plaisir d'aller au bal. Sophie revient vers six heures du matin et, presque chaque fois, je devine à son pauvre visage pâle, qu'on ne lui a rien donné à manger là-bas, la malheureuse enfant ! Je ne pourrais jamais vivre ainsi, je l'avoue. Si on ne me donnait pas de ces gelinottes en sauce, ou une aile de poulet… je ne sais ce que je deviendrais. La bouillie à la sauce est bonne aussi. Mais les carottes, les navets, ou les artichauts… ce n'est jamais bon… »

 

Style extrêmement inégal. On voit tout de suite que ce n'est pas un homme qui a écrit cela. Cela commence comme il faut, puis cela finit à la manière chien. Regardons encore un de ces billets. C'est un peu longuet. Hum ! la date n'est même pas indiquée !

 

« Ah ! ma chère, comme l'approche du printemps se fait sentir ! Mon cœur bat à tout propos, comme s'il attendait quelque chose. Mes oreilles bourdonnent sans cesse. Parfois, je reste plusieurs minutes de suite, une patte en l'air, à écouter aux portes. Je ne te cacherai pas que j'ai beaucoup de galants. Souvent je les observe, assise derrière la fenêtre. Ah ! si tu savais quels monstres on voit parmi eux ! Il y a un mâtin taillé à la hache, effroyablement bête, sa bêtise est écrite sur son visage ; il se promène dans la rue avec des airs supérieurs et il s'imagine qu'il est un personnage considérable, il croit qu'on n'a d'yeux que pour lui, ma parole ! Il n'en est rien ! Je ne fais pas plus attention à lui que si je ne le voyais pas. Et cet horrible dogue qui stationne devant ma fenêtre ! S’il se dressait sur ses pattes de derrière (ce qu'il est certainement incapable de faire, le rustre !), il dépasserait de toute la tête le Papa de ma Sophie, qui est déjà d'une taille et d'une corpulence respectables. Ce malotru est visiblement d'une impudence sans pareille. J'ai grogné une ou deux fois après lui, mais c'est le cadet de ses soucis ! Il ne sourcille même pas ! Il fixe ma croisée, les oreilles basses, la langue pendante… un vrai paysan ! Mais tu penses bien, ma chère, que mon cœur ne reste pas indifférent à toutes les sollicitations… loin de là !… Si tu voyais ce cavalier qui escalade la clôture de la maison voisine, et qui a nom Trésor ! Ah ! ma chère, la jolie frimousse que la sienne ! »

 

Pouah ! Au diable !… Quelle abomination ! Et comment peut-on remplir une lettre de semblables inepties ! Qu'on m'amène un homme ! Je veux voir un homme ; je réclame une nourriture dont mon âme se repaisse et se délecte ; tandis que ces niaiseries… Tournons la page, ce sera peut-être mieux :

 

« … Sophie cousait, assise près d'un guéridon. Je regardais par la fenêtre, car j'aime surveiller les passants. Tout à coup, un valet est entré et a annoncé : « Tieplov ! – Introduis-le ! » s'est écriée Sophie et elle s'est jetée vers moi pour m'embrasser. « Ah ! Medji, Medji, si tu savais qui c'est : Il est brun, gentilhomme de la chambre, et il a des yeux noirs et étincelants comme la braise ! » Et Sophie s'est sauvée dans ses appartements. Une minute plus tard, est entré un jeune gentilhomme de la chambre avec des favoris noirs ; il s'est approché de la glace, a rectifié sa coiffure et a fait le tour de la pièce. J'ai poussé un petit grognement et me suis tapie dans mon coin. Sophie est arrivée peu après et a répondu joyeusement à sa révérence ; moi, je continuais tranquillement à regarder par la fenêtre comme si de rien n'était ; mais j'ai penché légèrement la tête et me suis efforcée de comprendre de quoi ils s'entretenaient. Ah ! ma chère, quelles sottises ils disaient ! Ils racontaient qu'une dame, au milieu d'une danse, avait exécuté telle figure au lieu de telle autre ; ou qu'un certain Bobov, qui ressemblait à s'y méprendre à une cigogne avec son jabot, avait failli tomber. Qu'une dame Lidina s'imaginait avoir les yeux bleus, alors qu'elle les avait verts… et tout à l'avenant. Il ferait beau voir comparer ce gentilhomme à Trésor ! me suis-je dit en moi-même. Ciel ! quelle différence ! Premièrement, ce monsieur a un visage large et absolument plat avec des favoris autour, comme s'il l'avait enveloppé d'un fichu noir ; tandis que Trésor a des traits fins et une tache blanche juste sur le front. Quant à la taille de Trésor, il n’est même pas besoin de la comparer à celle du gentilhomme de la chambre. Et les yeux, les manières, l'allure sont tout à fait autres. Oh ! quelle différence ! Je ne sais pas, ma chère, ce qu'elle trouve à son Tieplov. Pourquoi en est-elle tellement entichée ?… »

 

Il me semble aussi qu'il y a là quelque chose qui cloche. Il est impossible que Tieplov ait pu la charmer à ce point. Voyons plus loin :

 

« Si ce jeune homme trouve grâce à ses yeux, je ne vois pas pourquoi il n'en irait pas bientôt de même de ce fonctionnaire qui travaille dans le cabinet de Papa. Ah ! ma chère, si tu voyais cet avorton !… »

 

Qui cela peut-il être ?…

 

« Il a un nom de famille très bizarre. Il reste assis toute la journée à tailler des plumes. Ses cheveux ressemblent à du foin. Papa l'emploie toujours pour faire les commissions… »

 

On dirait que c'est à moi que ce vilain chien fait allusion. Où prend-il que mes cheveux ressemblent à du foin ?

 

« Sophie ne peut se retenir de rire quand elle le regarde. »

 

Tu mens, maudit cabot ! L'abominable langage ! Comme si je ne savais pas que c'est là l'ouvrage de la jalousie ! Comme si je ne savais pas de qui c'est le fait. Ce sont les menées de mon chef de section. Cet homme m'a juré une haine implacable et il s'acharne à me faire tort à chaque pas. Lisons encore une de ces lettres. Peut-être tout cela va-t-il s'éclairer de soi-même.

 

« Ma chère Fidèle,

 

Tu m'excuseras d'être restée si longtemps sans t'écrire. J’ai vécu dans une parfaite ivresse. C'est avec raison qu’un écrivain a dit que l'amour était une seconde vie. Et puis, il y a maintenant de grands changements chez nous. Le gentilhomme de la chambre vient nous voir tous les jours. Sophie l’aime à la folie. Papa est très gai. J’ai même entendu dire à notre Grégoire, qui parle presque toujours tout seul en balayant les parquets, que le mariage aurait lieu bientôt, car Papa veut absolument voir Sophie mariée soit à un général, soit à un gentilhomme de la chambre, soit à un colonel… »

 

Malédiction ! Je ne peux pas en lire davantage… C’est toujours un gentilhomme de la chambre ou un général. Tout ce qu'il y a de meilleur au monde échoit toujours aux gentilshommes de la chambre ou aux généraux. On se procure une modeste aisance, on croit l'atteindre, et un gentilhomme de la chambre ou un général vous l'arrache sous le nez. Nom d'un chien ! Ce n'était pas pour obtenir sa main et autres choses de ce genre que je voulais devenir général. Non, si je voulais être général c'était pour les voir s'empresser autour de moi, se livrer à tous ces manèges et équivoques de courtisans, et leur dire ensuite : « Vous deux, je vous crache dessus ! » Sapristi ! comme c'est vexant ! J'ai déchiré en petits morceaux les lettres de cette chienne stupide !

 

3 décembre.

 

C'est impossible, cela ne tient pas debout. Ce mariage ne se fera pas ! Il est gentilhomme de la chambre, et après ? Ce n'est qu'une distinction : ce n'est pas une chose visible qu'on puisse prendre dans ses mains. Ce n'est pas parce qu'il est gentilhomme de la chambre qu'il lui viendra un troisième œil au milieu du front. Son nez n'est pas en or, que je sache, mais tout pareil au mien, au nez de n'importe qui ; il lui sert à priser, et non à manger, à éternuer, et non à tousser. J'ai déjà plusieurs fois essayé de démêler l'origine de toutes ces différences. Pourquoi suis-je conseiller titulaire, et à quel propos ? Peut-être que je suis comte ou général et que j'ai seulement l'air comme ça d'être un conseiller titulaire ? Peut-être que j'ignore moi-même qui je suis. Il y en a de nombreux exemples dans l'histoire : un homme ordinaire, sans parler d'un noble, un simple bourgeois ou un paysan, découvre subitement qu’il est un grand seigneur, ou un baron ou quelque chose d'approchant. Si un si illustre personnage peut sortir d'un moujik, que sera-ce s'il s'agit d'un noble ! Si, par exemple, je descendais dans la rue en uniforme de général : une épaulette sur l'épaule droite, une autre sur l’épaule gauche et un ruban bleu ciel en écharpe ? Sur quel ton chanterait alors ma dame ? Et que dirait Papa, notre directeur ? Oh ! c'est un grand ambitieux ! Un franc-maçon, sans aucun doute ; bien qu'il fasse semblant d'être ceci et cela, j'ai tout de suite deviné qu'il était franc-maçon : quand il tend la main à quelqu'un, il n'avance que deux doigts. Est-ce que je ne peux pas, à l'instant même…, être promu général-gouverneur ou intendant, ou quelque chose de ce genre ? Je voudrais savoir pourquoi je suis conseiller titulaire ? Pourquoi précisément conseiller titulaire ?

 

5 décembre.

 

Aujourd'hui, j'ai lu les journaux toute la matinée. Il se passe de drôles de choses en Espagne. Je ne comprends même pas très bien. On dit que le trône est vacant, que les dignitaires sont embarrassés pour choisir un héritier, et que cela provoque des émeutes. Cela me paraît tout à fait étrange. Comment le trône peut-il être vacant ? On dit qu'une certaine doña doit monter sur le trône. Une doña ne peut pas monter sur le trône. En aucune façon. Sur le trône, il faut un roi. Mais ils disent qu'il n'y a pas de roi ; il est impossible qu'il n'y ait pas de roi. Un État ne peut exister sans roi. Il y en a un, mais on ignore où il se trouve. Il est même peut-être là-bas, mais des raisons de famille ou des craintes du côté des puissances voisines, à savoir la France et les autres pays, l'obligent à se cacher ; ou peut-être y a-t-il là d'autres motifs.

 

8 décembre.

 

J’étais tout à fait décidé à me rendre au ministère, mais différentes raisons et réflexions m'en ont empêché. Les affaires d'Espagne ne peuvent toujours pas me sortir de l'esprit. Comment se peut-il qu'une doña devienne reine ? On ne le permettra pas. Et d'abord, l'Angleterre s'y opposera. Et puis, il y a la situation politique de toute l'Europe : l'empereur d'Autriche, notre empereur… J'avoue que ces événements m’ont tellement abattu, ébranlé que je n'ai absolument rien pu faire de toute la journée. Mavra m'a fait remarquer que j'étais très distrait à table. En effet, j'ai, par distraction sans doute, jeté deux assiettes sur le plancher : elles ont aussitôt volé en éclats. Après le dîner, je suis allé me promener aux montagnes russes. Je n'ai rien pu en tirer d'instructif. Je suis demeuré sur mon lit le reste du temps, à réfléchir aux affaires d'Espagne

 

An 2000. 43e jour d'avril.

 

Aujourd'hui est un jour de grande solennité ! L'Espagne a un roi. On l'a trouvé. Ce roi, c'est moi. Ce n'est qu'aujourd'hui que je l'ai appris. J'avoue que j'ai été brusquement comme inondé de lumière. Je ne comprends pas comment j'ai pu penser, m'imaginer que j'étais conseiller titulaire. Comment cette pensée extravagante a-t-elle pu pénétrer dans mon cerveau ? Il est encore heureux que personne n'ait songé alors à me faire enfermer dans une maison de santé. Maintenant, tout m’est révélé. Maintenant, tout est clair… Avant, je ne comprenais pas, avant, tout était devant moi dans une espèce de brouillard.

 

Tout ceci vient, je crois, de ce que les gens se figurent que le cerveau de l'homme est logé dans son crâne ; pas du tout : il est apporté par un vent qui souffle de la mer Caspienne. J'ai tout de suite révélé à Mavra qui j'étais. Quand elle a appris qu'elle avait devant elle le roi d'Espagne, elle s'est frappé les mains l'une contre l'autre et a failli mourir de frayeur. Cette sotte n'avait encore jamais vu de roi d'Espagne ! Je me suis malgré tout efforcé de la tranquilliser et de l'assurer, en termes gracieux, de ma bienveillance ; je lui ai dit que je ne lui gardais pas la moindre rancune d'avoir quelquefois mal ciré mes bottes. Ces gens sont ignorants. On ne peut pas les entretenir de sujets élevés. Elle a pris peur parce qu'elle était convaincue que tous les rois d'Espagne ressemblent à Philippe II ! Mais je lui ai expliqué qu’il n'y avait rien de commun entre Philippe et moi.

 

Je ne suis pas allé au ministère. Le diable les emporte ! Non, mes amis, maintenant vous ne m'y prendrez plus ; je ne vais pas continuer à recopier vos sales paperasses !

 

86e jour de Martobre. Entre le jour et la nuit.

 

Aujourd'hui, l'huissier est venu me dire de me rendre au ministère, car il y avait plus de trois semaines que je n'assurais plus mon service.

 

Je suis allé au ministère pour rire. Notre chef de section pensait que j'allais lui faire des révérences et lui adresser des excuses, mais je l’ai regardé d’un air indifférent, ni trop courroucé ni trop bienveillant, et je me suis assis à ma place, comme si je ne remarquais rien… J'ai regardé toute cette vermine administrative et me suis dit : « Si vous saviez qui est assis parmi vous, que se passerait-il ? » Seigneur Dieu ! quel tohu-bohu cela soulèverait ! Le chef de section lui-même me ferait un salut jusqu'à la ceinture, comme il fait maintenant pour le directeur. On a placé des papiers devant moi, afin que j'en fasse un résumé. Mais je ne les ai même pas effleurés du bout des doigts.

 

Quelques minutes plus tard, tout le monde s'est mis à s'agiter. On avait dit que le directeur allait venir. Beaucoup de fonctionnaires ont couru, à qui se présenterait le plus vite devant lui. Mais je n'ai pas bougé. Quand il a traversé notre bureau, tous ont boutonné leurs habits ; moi, j'ai fait comme si de rien n'était ! Qu'est-ce que c'est qu'un directeur ? Que je me lève devant lui ? Jamais ! Quel directeur est-ce là ? C'est un bouchon, pas un directeur. Un bouchon ordinaire, un simple bouchon, rien de plus. Comme ceux qui servent à boucher les bouteilles.

 

Ce qui m'a amusé plus que tout, c'est quand ils m'ont glissé des papiers, pour que je les signe. Ils s'imaginaient que j'allais écrire tout en bas de la feuille : chef de bureau un tel. Allons donc ! J'ai gribouillé, bien en vue, là où signe le directeur du département : « Ferdinand VIII. » Il fallait voir le silence respectueux qui a régné alors ! Mais j'ai fait seulement un petit geste de la main, en disant : « Je ne veux aucun témoignage de soumission ! » et je suis sorti.

 

Du bureau, je me suis rendu tout droit à l’appartement du directeur. Il n'était pas chez lui. Le valet a voulu m'empêcher d'entrer, mais je lui ai dit deux mots : les bras lui en sont tombés. J'ai gagné directement le cabinet de toilette. Elle était assise devant son miroir : elle s'est levée brusquement et a fait un pas en arrière. Mais je ne lui ai pas dit que j'étais le roi d'Espagne. Je lui ai dit seulement qu'elle ne pouvait même pas s'imaginer le bonheur qui l'attendait, et que nous serions réunis, malgré les machinations de nos ennemis. Je n'ai rien voulu ajouter de plus et j'ai quitté la pièce.

 

Oh ! quelle créature rusée que la femme ! C'est seulement maintenant que j'ai compris ce qu'est la femme. Jusqu'à présent, personne ne savait de qui elle est amoureuse : je suis le premier à l'avoir découvert. La femme est amoureuse du diable. Oui, sans plaisanter. Les physiciens écrivent des absurdités, qu'elle est ceci, cela… Elle n'aime que le diable. Voyez là-bas, celle qui braque ses jumelles de la loge du second rang. Vous croyez qu'elle regarde ce personnage bedonnant décoré d'une plaque ? Vous n'y êtes pas, elle regarde le diable qui se tient debout derrière lui. Tenez, le voilà qui se dissimule sous son habit. Il lui fait signe du doigt ! Et elle l'épousera. Elle l'épousera !

 

Et tous ceux que vous voyez là, tous ces pères de famille gradés, tous ces hommes qui font des pirouettes dans toutes les directions et qui prennent la Cour d'assaut, en disant qu'ils sont patriotes, et patati et patata : des fermes, des fermes, voilà ce que veulent ces patriotes ! Leur père, leur mère, Dieu lui-même ils le vendraient pour de l'argent, les ambitieux, les Judas ! Et cette ambition illimitée provient de ce qu'ils ont sous la luette une vésicule qui contient un vermisseau de la grosseur d'une tête d'épingle ; c'est un barbier de la rue aux Pois qui fait tout cela. J'ai oublié son nom ; mais on sait de source certaine qu'il veut, avec l'aide d'une sage-femme, répandre le mahométisme dans le monde entier, et on dit que c'est pour cela que la plus grande partie du peuple français confesse la foi de Mahomet.

 

Pas de date. Ce jour-là était sans date.

 

Je me suis promené incognito sur la Perspective Nevski. Sa Majesté l'Empereur a passé en voiture. Toute la ville a ôté ses bonnets et j'ai fait de même ; pourtant, je n'ai nullement laissé voir que j'étais le roi d'Espagne. J'ai jugé inconvenant de me faire connaître aussitôt devant tout le monde ; car il faut avant tout que je me présente à la Cour. Ce qui m'a arrêté, c'est que je n'ai pas encore le costume national espagnol. Si je pouvais au moins me procurer une cape. Je voulais en commander une à un tailleur, mais ce sont de véritables ânes ; de plus, ils négligent totalement leur travail : ils se sont lancés dans la spéculation et, le plus souvent, ils pavent les chaussées. J'ai eu l'idée de me faire une cape dans mon uniforme neuf que je n'ai porté que deux fois en tout et pour tout. Mais pour que ces vauriens ne me la massacrent pas, j'ai décidé de la faire moi-même, en fermant la porte à clef pour n'être vu de personne. Je l'ai tailladé de bout en bout avec mes ciseaux, car la coupe doit être tout autre.

 

J'ai oublié la date. Il n'y a pas eu de mois non plus. C'était le diable sait quoi.

 

Ma cape est achevée et cousue. Mavra a poussé un cri quand je l'ai mise. Pourtant, je ne me décide pas encore à me présenter à la Cour. La députation d'Espagne n'est toujours pas là. Sans députés, ce n'est pas convenable. Cela enlèverait tout poids à ma dignité. Je les attends d'un instant à l'autre.

 

Le 1er.

 

Cette lenteur des députés m'étonne prodigieusement. Quelles sont les raisons qui ont pu les retarder ? La France, peut-être ? Oui, c'est la nation la moins bien disposée. Je suis allé demander à la poste si les députés espagnols n'étaient pas arrivés, mais le directeur qui est parfaitement stupide, ne sait rien. Il m'a dit : « Non, il n'y a aucun député espagnol, mais si vous voulez écrire des lettres, nous les prendrons au cours fixé. » Qu'il aille se faire pendre ! Qu'est-ce qu'une lettre ? Une absurdité. Ce sont les apothicaires qui écrivent des lettres…

 

Madrid, 30 février.

 

Voilà, je suis en Espagne ; cela s'est fait si rapidement que j'ai à peine eu le temps de m'y reconnaître. Ce matin, les députés espagnols se sont présentés chez moi, et je suis monté en voiture avec eux. Cette extraordinaire précipitation m'a paru étrange. Nous avons marché à tel train que nous avions atteint la frontière d'Espagne une demi-heure plus tard. D'ailleurs, il est vrai que maintenant il y a des chemins de fer dans toute l'Europe et que les bateaux à vapeur vont extrêmement vite.

 

Curieux pays que l'Espagne : quand nous sommes entrés dans la première pièce, j'y ai aperçu une foule d'hommes à la tête rasée. Mais j'ai deviné que cela devait être ou des grands, ou des soldats, car ils se rasent la tête. Ce qui m'a paru extrêmement bizarre, c'est la conduite du chancelier d'Empire : il m'a pris par le bras, m'a poussé dans une petite chambre, et m'a dit : « Reste là, et si tu racontes que tu es le roi Ferdinand, je te ferai passer cette envie. » Sachant que ce n'était qu'une épreuve, j'ai répondu négativement. Alors le chancelier m'a donné deux coups de bâton sur le dos, si douloureux que j'ai failli pousser un cri, mais je me suis dominé, me rappelant que c'était un rite de la chevalerie, lors de l'entrée en charge d'un haut dignitaire : en Espagne, ils observent encore les coutumes de la chevalerie.

 

Resté seul, j'ai voulu m'occuper des affaires de l'État. J’ai découvert que la Chine et l'Espagne ne sont qu'une seule et même terre et que c'est seulement par ignorance qu'on les considère comme des pays différents. Je conseille à tout le monde d'écrire « Espagne » sur un papier ; cela donnera : « Chine. » Mais j'ai été profondément affligé d'un événement qui doit se produire demain. Demain, à sept heures, s'accomplira un étrange phénomène : la terre s'assiéra sur la lune. Le célèbre chimiste anglais Wellington lui-même en parle. J'avoue que j'ai ressenti une vive inquiétude, lorsque je me suis imaginé la délicatesse et la fragilité extraordinaire de la lune. On sait que la lune se fait habituellement à Hambourg, et d'une façon abominable. Je m'étonne que l'Angleterre n'y fasse pas attention. C'est un tonnelier boiteux qui la fabrique et il est clair que cet imbécile n'a aucune notion de la lune. Il y met un câble goudronné et une mesure d'huile d'olive ; il se répand alors sur toute la terre une telle puanteur qu'il faut se boucher le nez. De là vient que la lune elle-même est une sphère si délicate et que les hommes ne peuvent y vivre. Pour l'instant elle n'est habitée que par des nez. Et voilà pourquoi nous ne pouvons voir nos nez : ils se trouvent tous dans la lune.

 

Quand j'ai pensé que la terre, matière pesante, pouvait réduire nos nez en poudre en s'asseyant dessus, j'ai été saisi d'une angoisse telle que j'ai enfilé mes bas et mes chaussures et me suis rendu en hâte dans la salle du conseil d'État pour donner ordre à la police d'empêcher la terre de s'asseoir sur la lune. Les grands à tête rasée que j'avais aperçus en nombre dans la salle du conseil d'État sont des gens très intelligents. Quand je leur ai dit : « Messieurs, sauvons la lune, car la terre veut s'asseoir dessus», ils se sont tous précipités à l'instant pour exécuter ma volonté souveraine et beaucoup ont grimpé aux murs pour attraper la lune ; mais à ce moment est entré le grand chancelier. En le voyant, tous se sont enfuis. Comme je suis le roi, je suis resté seul. Mais le chancelier, à ma stupéfaction, m'a donné un coup de bâton et m'a reconduit de force dans ma chambre. Si grand est le pouvoir des coutumes populaires en Espagne !

 

Janvier de la même année, qui a succédé à février.

 

Je ne peux arriver à comprendre quel pays est l’Espagne. Les usages populaires et les règles de l’étiquette de la Cour y sont tout à fait extraordinaires. Je ne comprends pas, décidément je n'y comprends rien. Aujourd'hui, on m'a tondu, bien que j'aie crié de toutes mes forces que je ne voulais pas être moine. Mais je ne peux même plus me rappeler ce qu'il est advenu de moi lorsqu'ils ont commencé à me verser de l'eau froide sur le crâne. Je n'avais encore jamais enduré un pareil enfer. Pour un peu je devenais enragé, et c'est à peine s'ils ont pu me retenir. Je ne comprends pas du tout la signification de cette étrange coutume. C'est un usage stupide, absurde. La légèreté des rois qui ne l'ont pas encore aboli, me semble inconcevable.

 

Je suppose, selon toute vraisemblance, que je suis tombé entre les mains de l'Inquisition, et celui que j'ai pris pour le chancelier est sans doute le Grand Inquisiteur en personne. Mais je ne peux toujours pas comprendre comment il est possible qu'un roi soit soumis à l'Inquisition. Il est vrai que c'est possible de la part de la France et surtout de Polignac. Oh ! ce coquin de Polignac ! Il a juré de me faire du mal jusqu'à ma mort. Il me harcèle et me persécute. Mais, je sais, mon ami, que c'est l'Anglais qui te mène. L'Anglais est un grand politique. Il essaie de se faufiler partout. Tout le monde sait que, quand l'Angleterre prise, la France éternue.

 

Le 25.

 

Aujourd'hui, le Grand Inquisiteur est venu dans ma chambre, mais je m'étais caché sous ma chaise en entendant son pas. Voyant que je n'étais pas là, il s'est mis à m'appeler. Tout d'abord, il a crié : « Poprichtchine ! » mais je n'ai pipé mot. Ensuite : « Auxence Ivanov ! Conseiller titulaire ! Gentilhomme ! » J’ai gardé le silence. « Ferdinand VIII ! » J'ai voulu sortir la tête, mais je me suis dit : « Non, frère, tu ne me donneras pas le change ! Nous te connaissons : tu vas encore me verser de l'eau froide sur la tête. » Enfin, il m’a vu et m'a fait sortir de dessous la chaise à coups de bâton. Ce maudit bâton vous fait un mal horrible.

 

Mais la révélation que je viens d'avoir m'a dédommagé de tout cela : j'ai découvert que tous les coqs ont une Espagne ; elle se trouve sous leurs plumes. Le Grand Inquisiteur est sorti de chez moi furibond en me menaçant de je ne sais quel châtiment. Mais j'ai méprisé totalement sa malice impuissante, car je sais qu'il agit comme une machine, comme un instrument de l'Anglais.

 

Jo 34e ur Ms nnaée. 349 reirvéF.

 

Non, je n'ai plus la force d'endurer cela ! Mon Dieu ! que font-ils de moi ! Ils me versent de l'eau froide sur la tête. Ils ne m'écoutent pas, ne me voient pas, ne m'entendent pas. Que leur ai-je fait ? Pourquoi me tourmentent-ils ? Que veulent-ils de moi, malheureux ? Que puis-je leur donner ? Je n'ai rien.

 

Je suis à bout, je ne peux plus supporter leurs tortures ; ma tête brûle, et tout tourne devant moi. Sauvez-moi ! Emmenez-moi ! Donnez-moi une troïka de coursiers rapides comme la bourrasque ! Monte en selle, postillon, tinte, ma clochette ! Coursiers, foncez vers les nues et emportez-moi loin de ce monde ! Plus loin, plus loin, qu'on ne voie rien, plus rien. Là-bas, le ciel tournoie devant mes yeux : une petite étoile scintille dans les profondeurs ; une forêt vogue avec ses arbres sombres, accompagnée de la lune ; un brouillard gris s'étire sous mes pieds ; une corde résonne dans le brouillard ; d'un côté la mer, de l'autre l'Italie ; tout là-bas, on distingue même les izbas russes. Est-ce ma maison, cette tache bleue dans le lointain ? Est-ce ma mère qui est assise devant la fenêtre ? Maman ! Sauve ton malheureux fils ! Laisse tomber une petite larme sur sa tête douloureuse ! Regarde comme on le tourmente ! Serre le pauvre orphelin contre ta poitrine ! Il n'a pas sa place sur la terre ! On le pourchasse ! Maman ! Prends en pitié ton petit enfant malade !… Hé, savez-vous que le dey d'Alger a une verrue juste en dessous du nez ?

 

 

 

►◄

 

 

À propos de cette édition électronique

Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :

Ebooks libres et gratuits

 

http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

Adresse du site web du groupe :
 http://www.ebooksgratuits.com/

 Juin 2004

- Dispositions :

Les livres que nous mettons à votre disposition sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre site est bienvenu…

- Qualité :

Les textes sont livrés tels quels, sans garantie de leur intégrité parfaite par rapport à l'original. Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rétribués et que nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.

Votre aide est la bienvenue !

VOUS POUVEZ NOUS AIDER À FAIRE CONNAÎTRE CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.



[1] Qui a rapport, qui appartient à la Cour, à l'entourage d'un souverain.

Publicité
15 décembre 2020

Patti Smith : "Just kids"

48293_1_mcomp300

 

Patti Smith : "Just kids"

 

            Si vous n’êtes ni punk ni rock, ni poésie ni photo d’art, peinture dessin ou compositions artistiques, ou si même vous lisez peu ou n’écoutez pas de musique, peut-être alors, malgré ces restrictions (que vous n’avez pas toutes !), devriez-vous lire cet ouvrage de Patti Smith, « Just kids » - même si vous n’avez jamais entendu parler d’elle.

Née à Chicago en 1946, Patti Smith se fit connaître chez nous comme chanteuse rock-punk, un mouvement qu’elle a, associée à d’autres, initié en tant que femme (Nina Hagen vint après elle). L’album 33 tours (on disait aussi microsillon mais jamais « vinyle ») « Horses » (1975) rencontra un succès notable de ce côté de l’Atlantique (bien que je le trouve inécoutable, cette musique exige tant d’indulgence dans ses approximations délibérées pour satisfaire à l’attitude marginale et provocatrice affichée qu’il est bien difficile, même par protection affective, de l’apprécier comme telle.)

Garçon manqué très peu soigneuse de sa personne, gamine elle se disait général de son quartier, dirigeant jeux et loisirs des enfants de son âge d’une main de fer… avant de se lancer seule à la conquête - rien de moins - de New York, au risque d’y éprouver l’échec et la misère, ce qui ne manqua pas d’arriver les premiers temps. (Elle naquit dans un milieu modeste).

Patti, qui est aussi bonne écrivaine, peintre et dessinatrice, s’est beaucoup intéressée à la poésie, et, grande admiratrice de Rimbaud et de Walt Whitman, elle en a écrit toute sa vie. Avec comme lieu inspirant préféré la table de bistrot. (Comme l’auteur de ces lignes - la comparaison s’arrêtant là).

Ayant vécu, comme beaucoup d’artistes, cinéastes, musiciens, peintres et écrivains d’alors (la liste est interminable et les noms connus), au mythique Chelsea hôtel de New York (inscrit aujourd’hui au « National Register of Historic Places ») avec Robert Mapplethorpe, artiste et photographe underground, c’est dans ce creuset de l’art qu’elle a développé ses multiples talents, au gré des influences rencontrées. Avec comme cadre les bas-fonds de New York, y côtoyant le milieu des junkies, des homosexuels et des prostitués des deux sexes, comme de personnes influentes ou peu respectables - voire dangereuses.

C’est dans ce cadre que « Just kids », écrit en 2010, témoigne de sa jeunesse et de ses débuts dans l’affiche, la peinture, le dessin, la photographie, la musique, le chant, la composition musicale, la poésie, l’écriture. Elle nous dit ses combats, ses peines, ses joies, en compagnie des hommes qui vécurent avec elle et près d’elle, qui la soutinrent et la stimulèrent dans son parcours.

On le voit, 2010, Patti s’est mise « sur le tard » à écrire le roman de sa vie (notant de longue date les évènements significatifs traversés, elle disposait de volumineux cahiers).

Il ne sera donné ici ni résumé notable ni critique de cet ouvrage, quantité de sites littéraires le font. Cette petite merveille (où tout n’est pas merveilleux !) vous sera laissée vierge de tout dire ; ne gâchons pas le plaisir de lire cette vertigineuse plongée dans les abysses du milieu underground du New York des années 1960-70. Haut lieu de la création artistique mondiale, que traversèrent une myriade d’étoiles - filantes ou non -, aujourd’hui respectées. Et dont les noms sont gravés sur des plaques commémoratives à l’entrée du Chelsea Hôtel.

Cet ouvrage a été primé - et le mérite, tant il représente un des plus précieux témoignages du passé artistique récent des États-Unis - et par extension du monde civilisé, où tout n’était pas si mal, même si ça n’était pas parfait.

 

◄►

 

Rêve d'une vie entière et de nombreuses fois visitée, Patti Smith a pu enfin acquérir la maison d'Arthur Rimbaud, pour lequel elle affichait une authentique vénération, maison où il écrivit notamment Le bateau ivre et Les illuminations, en 2016, la sauvant d'une lente agonie. À la grande satisfaction des gestionnaires du musée Rimbaud de Charleville-Mézières, heureux d'avoir trouvé en elle une protectrice passionnée, par ailleurs déjà marraine du musée.

Patti-Smith-Arthur-R300ie

 

JCP, 31/12/2020

71gdsDej9bLcomp300

 

 

R-753649-1421612128-3659 127178891comp300

Deux de ses albums musicaux

 

 

robert1529 copie

Avec Robert Mapplethorpe, et lors d'une entrevue avec Lou Doillon à l'occasion de la réédition de "Just kids" avec les dessins de Lou.

JCP, 31/12/2020

3 novembre 2013

Charles Ferdinand Ramuz, ALINE

 

517OSDBb5oL

 

Bibliothèque numérique romande ebooks-bnr..com

 Texte libre de droits

 

◄►

 

 

I

 

                   Julien Damon rentrait de faucher. Il faisait une grande chaleur. Le ciel était comme de la tôle peinte, l’air ne bougeait pas. On voyait, l’un à côté de l’autre, les carrés blanchissants de l’avoine et les carrés blonds du froment ; plus loin, les vergers entouraient le village avec ses toits rouges et ses toits bruns.

 

Il était midi. C’est l’heure où les grenouilles souffrent au creux des mottes, à cause du soleil qui a bu la rosée, et leur gorge lisse saute à petits coups. Il y a sur les talus une odeur de corne brûlée.

 

Lorsque Julien passait près des buissons, les moineaux s’envolaient de dedans tous ensemble, comme quand une pierre éclate. Il allait tranquillement, ayant chaud, et aussi parce que son humeur était de ne pas se presser. Il fumait un bout de cigare et laissait sa tête pendre entre ses épaules carrées. Parfois, il s’arrêtait sous un arbre ; alors l’ombre entrait par sa chemise ouverte ; relevant son chapeau, il s’essuyait le front avec le bras. Puis il se remettait en chemin, sortant de l’ombre, et sa faux au soleil brillait comme une flamme. Il reprenait sa marche d’un pas égal. Il ne regardait pas autour de lui, connaissant toute chose et jusqu’aux pierres du chemin dans cette campagne où rien ne change, sinon les saisons qui s’y marquent par les foins qui mûrissent ou les feuilles qui tombent. Il songeait seulement que le dîner devait être prêt et qu’il avait faim.

 

Mais, comme il arrivait à la route, il s’arrêta tout à coup, mettant la main à plat au-dessus de ses yeux. C’était une femme qui venait. Elle semblait avoir une robe en poussière rose. Il se dit : « Est-ce que ça serait Aline ?… » Lorsque celle qui venait fut plus près, il vit que c’était bien Aline. Il eut un petit coup au cœur.

 

Elle marchait vite, ils se furent bientôt rejoints. Elle était maigre et un peu pâle, étant à l’âge de dix-sept ans, où les belles couleurs passent souvent aux filles, et elle avait des taches de rousseur sur le nez. Pourtant, elle était jolie. Son grand chapeau faisait de l’ombre, sur sa figure, jusqu’à sa bouche qu’elle tenait fermée. Ses cheveux blonds, bien lissés par devant, étaient noués derrière en lourdes tresses. Elle avait un panier au bras ; ses gros souliers dépassaient sa jupe courte.

 

Julien dit :

— Bonjour.

 

Elle répondit :

— Bonjour.

 

C’est de cette façon qu’ils commencèrent. Julien dit ensuite :

 

— D’où est-ce que tu viens ?

— De chez mon oncle.

— Il fait bien chaud.

— Oh ! oui.

— Et puis c’est loin.

— Trois quarts d’heure.

— C’est que c’est pénible avec ce soleil et cette poussière.

— Oh ! je suis habituée.

 

Ils se tenaient l’un devant l’autre comme des connaissances qui se font la politesse de causer un peu, s’étant rencontrées. Julien avait une main dans sa poche, l’autre sur le manche de sa faux, et il tournait la tête de côté tout en parlant. Mais les oreilles d’Aline étaient devenues rouges. Et, lui aussi, malgré son air, il avait quelque chose à dire, qui n’était pas facile à dire, c’est pourquoi il ne chercha d’abord qu’à gagner du temps.

 

Il demanda à Aline :

— Où est-ce que tu vas ?

 

Elle dit :

— Je rentre.

— Moi aussi. Veux-tu qu’on fasse route ensemble ?

 

Et, pendant qu’ils marchaient l’un près de l’autre, Julien allait fouillant dans sa tête, mais il y a des fois où on a les tuyaux de la tête bouchés. Il regardait en l’air. On apercevait dans les branches les cerises qui étaient blanches du côté de l’ombre et rouges du côté du soleil. Les abeilles buvaient aux fleurs toutes ensemble. Bientôt le village parut. Le temps passait. Alors Julien poussa plus profond encore, jusque là où les idées se cachent, et recommençant :

 

— J’ai fauché toute la matinée, c’est pas commode par ce sec. C’est des jours de la vie où on n’a pas courage à vivre.

— C’est vrai, répondit Aline, on n’a de plaisir à rien.

— Et puis, dit-il, ayant trouvé, il y a longtemps qu’on ne s’est pas revu.

 

Aline baissa la tête. Elle dit :

— C’est que c’est le moment où le jardin demande. Et puis, maman qui est toute seule…

 

Mais, comme il était têtu :

— Écoute, reprit-il, si tu étais gentille, eh bien, on se reverrait.

 

Aline pâlit.

 

— Hein ? dit-il.

— Je ne sais pas si je pourrai.

— Du diable pourtant ! on a des choses à se dire.

 

Ce fut le moment où elle hésita, et son cœur se balançait comme une pomme au bout de sa branche ; puis l’envie fut la plus forte.

 

— Si je me dépêche bien, dit-elle, peut-être une fois.

— Alors quand ?

— Quand tu voudras.

— Ça va-t-il ce soir, vers les Ouges ?

— Oh ! oui, peut-être.

 

Ils arrivaient au village ; les maisons se tenaient au bord de la route avec leurs jardins, leurs fontaines et leurs fumiers.

 

Julien dit encore :

— À ce soir.

 

Elle répondit :

— Je tâcherai bien.

— Pour sûr ?

— Pour sûr.

 

Aline vivait seule avec sa mère dans une petite maison. Elles avaient encore une chèvre et un champ qui leur faisait deux cents francs par an, étant bien loué. La vieille Henriette aimait l’argent, qui est doux à toucher, comme du velours, et il a une odeur aussi. Mais, si elle aimait l’argent, c’est qu’elle avait tant travaillé pour le gagner qu’il lui en restait un cou tordu, un dos voûté et des poignets comme deux cailloux. Les veines sous la peau de ses mains ressemblaient à des taches d’encre. Comme elle n’avait plus de dents, son menton remontait jusqu’à son nez quand elle mangeait. Elle allait dans la vie avec tranquillité et sans hésitation, ayant fait ce qu’il fallait faire ; elle voyait ce qui est bien, ce qui est mal ; et puis elle attendait de mourir à son heure, car Dieu est juste, et on ne va pas contre sa volonté. Elle avait un bonnet noir sur ses cheveux tirés aux tempes. Les jours s’en venaient, les jours s’en allaient et les plantes poussaient, chacune en sa saison.

 

Elle dit à Aline :

— Tu es restée bien longtemps.

 

Aline répondit :

— J’ai été aussi vite que j’ai pu.

 

Elle pensait à Julien, c’est pourquoi elle était distraite. Elle se rappelait les premières fois qu’elle l’avait vu, et ils se connaissaient depuis l’école, seulement il était déjà depuis longtemps dans les grands qu’elle était encore dans les toutes petites. Et, un jour, ils s’étaient rencontrés, Julien l’avait accompagnée, ensuite il était revenu : au commencement, elle n’y avait pas pris garde ; puis, peu à peu, elle avait eu plaisir à le voir, parce que l’amour entre dans le cœur sans qu’on l’entende ; mais, une fois dedans, il ferme la porte derrière lui.

 

L’après-midi passa lentement. La chaleur alourdit les heures comme la pluie les ailes des oiseaux. Aline cueillait des laitues avec un vieux couteau rouillé. Quand on coupe le tronc, il en sort un lait blanc qui fait des taches brunes sur les doigts et qui colle. Les lignes dures des toits tremblotaient sur le ciel uni, on entendait les poules glousser, les abeilles rebondissaient à la cime des fleurs comme des balles de résine. Le soleil paraissait sans mouvement. Il versait sa flamme et l’air se soulevait jusqu’aux basses branches des arbres où il se tenait un moment, puis retombait ; les fourmis couraient sur les pierres ; un merle voletait dans les haricots. Lorsque son tablier fut plein, Aline considéra le jour, le jardin, la campagne ; déjà le soleil descendait en vacillant vers la montagne à l’horizon ; un peu plus tard, il s’aplatit dessus comme une boule de cire qui fond. Des charrettes roulaient sur la route. L’heure était venue. Elle avait dit : « Pour sûr. »

 

Elle se sauva à travers les prés jusque vers les Ouges. C’était un endroit humide où un ruisseau s’était creusé un lit dans la terre noire ; et il y avait un bois à côté.

 

Elle arriva la première, mais Julien ne tarda pas. Il avait passé sa veste du dimanche par-dessus sa chemise. Ils s’assirent à la lisière du bois. Une cendre rose tombait du haut de l’air ; les oiseaux, au-dessus de leurs têtes, regagnaient leurs nids en battant de l’aile ; un chien aboyait au loin ; quelquefois, un bruit de voix venait jusqu’à eux.

 

Julien dit :

— Tu vois que tu as bien fait de venir. Qui est-ce qui nous verrait ?

 

Aline répondit :

— Et si on me cherche ?

— Tu as bien le droit de sortir un moment. On ne fait point de mal, ou quoi ?

— Oh ! non, dit-elle.

 

Et, tout à coup, elle sentit tellement de bonheur entrer dans son cœur que son cœur était trop petit. L’ombre caressait ses cheveux. Elle pensait qu’elle ne faisait point de mal, en effet. Elle était venue là parce que Julien était son bon ami. Et elle aurait aimé à ne pas parler et à ne pas bouger, pour voir le ciel et les arbres et tout ce qu’il y avait de doux dans l’air ; mais voilà que Julien dit :

 

— Je t’ai apporté quelque chose.

 

Il tira un petit paquet de sa poche.

— C’est pour toi.

 

Elle fut bien surprise d’abord ; et son grand bonheur s’en alla, et elle eut un peu peur ; elle dit :

— Je n’ose pas.

— Quelle bêtise !

 

Mais ensuite elle ouvrit la main ; le petit paquet était léger et noué d’une ficelle. Il y avait d’abord un papier gris ; dessous, un papier de soie attaché d’un ruban bleu ; enfin, dans le papier de soie, une boîte de carton. Un monsieur et une dame tout petits et assis sous une tonnelle étaient peints sur le couvercle.

 

— Qu’est-ce que c’est ?

— Regarde, je ne veux pas te dire.

 

Ayant ouvert la boîte, elle vit dans la ouate rose deux boucles d’oreilles en argent doré avec une boule de corail. Elle ne dit rien. Quelque chose se serrait dans sa poitrine.

 

Julien demanda :

— Est-ce que ça te plaît ?

— Oh ! tellement.

— J’ai acheté ça à Lausanne.

 

Elle reprit :

— Oh ! merci bien.

 

Et il la considérait d’un air satisfait, jouissant d’être assez riche pour acheter des cadeaux à sa bonne amie, sans se priver de son verre de vin et de son cigare.

 

— Touche voir, dit-il, c’est lourd.

 

Aline hocha la tête.

 

— Il y en a que c’est creux, tu sais ; ça, c’est du massif.

 

Il ajouta :

— Seulement, il te faut aussi me donner quelque chose.

— Oh ! dit-elle, je voudrais bien, mais je n’ai rien.

— Que oui, quelque chose que tu as.

— Quoi ? dit-elle.

— Oh ! dit-il, rien qu’un petit baiser.

 

Aline devint toute rouge. Julien répétait :

 

— Rien qu’un petit baiser, un tout petit, sur le bout du nez, pour rire.

— Oh ! alors non.

— Est-ce que tu sentiras seulement ? On n’a pas le temps de compter un que c’est fini.

— Oh ! non, dit-elle, je ne peux pas.

 

Elle savait bien que les baisers sont défendus. Celles qui se laissent embrasser, on se les montre entre filles en se poussant du coude. Et il y a encore le catéchisme, où on va pendant deux ans, à la maison d’école. Le pasteur lit dans un livre. On apprend ce qui est permis et ce qui n’est pas permis. On apprend aussi que les méchants sont punis et les justes récompensés. Et Aline était de bonne volonté pour le bien.

 

Mais Julien, s’enhardissant, lui avait passé le bras autour de la taille. Et elle chercha bien à se défendre, mais le crépuscule la poussait, l’herbe aussi, avec sa rosée, les branches, l’ombre qui disait : « Va vers lui. » Son cœur s’était gonflé et il pesait avec toutes ces choses, l’inclinant vers Julien. Elle sentit la bouche de Julien sur sa bouche, et son corps se fondit comme la neige dans le soleil. Elle rajusta ses cheveux défaits.

 

Les dernières clartés du jour se dissipaient à l’horizon. Elle comprit qu’il était tard et elle partit en courant.

 

Que la campagne était déserte ! Le frôlement de ses pieds dans l’herbe était pareil à un grand bruit. La première étoile était venue. Elle avait comme un petit grelot dans le cœur qui sonnait tout le temps, disant : « J’aime bien Julien… j’aime bien Julien… » Elle tenait la boîte dans sa main fermée ; elle pensait par moment : « Julien m’aime bien aussi. »

 

Les nuits d’été sont courtes. Au tout petit matin, les ouvriers partent faucher, pendant que l’herbe est encore tendre. On remue dans les maisons, les coqs chantent de poulailler en poulailler. La vieille Henriette se leva la première ; elle était toujours debout avant l’aube, ses habitudes étant réglées comme la mécanique des pendules. Et dès qu’elle fut habillée, elle alla appeler Aline.

 

Le soleil s’éleva d’un bond sur la forêt. C’était un nouveau jour de la vie. L’eau sur le fourneau se mit à bouillir. Quand le café fut prêt, les deux femmes s’assirent à table. Et Aline avait bien un peu honte, n’étant plus aujourd’hui ce qu’elle était la veille ; pourtant, elle mangeait et buvait ; et même, à la fin, elle dit :

 

— Maman, comment est-ce qu’on se fait des trous dans les oreilles ?

 

Henriette fut bien étonnée.

 

— Pour quoi faire ?

— Comme ça.

— Est-ce que je sais, moi ? c’est bon pour les dames.

 

Aline se tut. Mais, quand elle fut seule, elle alla devant son miroir et, prenant une aiguille, elle se l’enfonça dans l’oreille. Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier, tellement elle eut mal, et une petite perle de sang se forma sur la peau ; le trou pourtant n’était pas fait, elle vit que c’était trop difficile. Elle cacha la boîte au fond d’un tiroir ; elle se levait la nuit pour aller la regarder.

 

 

 

II

 

Une fois qu’elles avaient déjeuné, – et les vieilles n’aiment rien autant que leur café, – Henriette et Aline faisaient le ménage ; ensuite, elles portaient à manger à la chèvre. Comme elle était blanche, on l’appelait Blanchette ; elle mangeait en bougeant le museau ; il fallait encore la traire, l’heure du dîner était bientôt là. Alors, quand la journée a tourné, le temps va vite ; c’est comme un seau qui s’est rempli lentement, et qui se vide tout d’un coup. Si bien que ce n’était qu’après le souper qu’Henriette avait un petit moment à elle, pour aller faire une visite ou une emplette.

 

Mais c’était surtout le jardin qui prenait du temps, parce qu’il faut bêcher et arroser sans s’arrêter, si on veut avoir de bons légumes ; et il a besoin de beaucoup d’eau durant l’été, de bonne heure le matin et tard le soir, car l’eau avec le soleil met le feu aux plantes, comme on dit. Enfin, les mauvaises herbes viennent bien toutes seules, mais rien de ce qu’on sème et de ce qu’on plante, au contraire.

 

Henriette était fière de son jardin. C’était le plus beau du village ; la terre en était belle noire, les carreaux y étaient droits comme sur un papier, les choux gros comme la tête. Et, lorsqu’elle avait bien sarclé, elle levait son dos, et disait d’abord : « Aïe ! » parce que les reins lui faisaient mal, mais elle était bien contente quand même de voir comme tout était en ordre. Il y avait aussi des arbres qui donnaient des fruits, et un vieux prunier devant les fenêtres. Le soleil venait par-dessus l’église, il regardait dans le jardin avec son œil rond qui fait le jour ; on sentait l’odeur de la terre.

 

Aline, étant bonne travailleuse, aidait sa mère tant qu’elle pouvait. Elle tendait le cordeau ; elle comptait les graines dans le creux de sa main, parce qu’elle avait de bons yeux ; ou bien elle allait puiser l’eau et la pompe grinçait comme un âne qui crie, pendant qu’elle levait et abaissait ses bras nus.

 

Souvent aussi elle allait dans le village. Ses amies l’appelaient de dessus le pas de leur porte et elles avaient, comme elle, les cheveux ébouriffés et les manches retroussées, car c’est le sort des filles dans les familles de se rendre utiles de bonne heure ; il faut qu’elles sachent tenir une maison si elles veulent se marier. Aline souriait à toutes ; et c’était le bonheur qui soulevait ses lèvres et découvrait ses dents. Il semble que tout est facile quand on aime. Le soleil est plus clair, les fleurs sont plus belles, les hommes meilleurs. Le monde se découvre à vous, paré comme un champ de fête de ses arbres, de ses prairies et de ses montagnes.

 

Elle se regardait dans le miroir. Elle se disait : « Est-ce que je suis jolie ? je n’en suis pas sûre ; peut-être quand même un peu. » Et elle était devenue bien jolie ; ses joues étaient plus roses, ses lèvres plus rouges, ses yeux plus bleus. C’est la jeunesse qui vous sort du cœur, parce que le cœur est content, et elle est devant vous comme le matin sur les prés. Aline se disait quelquefois : « J’aime pourtant bien ma mère. Je ne suis pas gentille de me cacher d’elle » ; mais elle se disait qu’on ne peut pas faire autrement. Et puis l’idée lui passait vite. L’amour faisait qu’elle avait pitié des bêtes qui souffrent, des vers qu’on coupe en labourant, des fleurs qu’on écrase. Il y avait au village une petite fille qu’on menait dans une charrette à trois roues ; ses jambes avaient séché quand elle était petite, elle ne pouvait ni marcher, ni se tenir debout ; aussi n’avait-elle pas grandi, elle était restée comme un enfant, mais sa tête était très grosse. Et Aline pensait : « Mon Dieu ! la pauvre fille ! » « Et puis, pensait-elle, si j’étais comme elle ! » Et elle se réjouissait d’être alerte et vive, avec ses bonnes jambes, pour aller à ses rendez-vous.

 

Julien venait, les mains dans les poches. Quand il arrivait le premier, il se cachait. Aline le cherchait et, tout à coup, lorsqu’elle était tout près de lui, il criait : « Hou ! » dans l’ombre. Il s’amusait de la voir faire un saut en arrière, disant :

 

— Tu es bien peureuse !

 

Ils s’asseyaient l’un à côté de l’autre. Les escargots sortaient leurs cornes noires et tiraient leurs coquilles qui branlaient sur leur dos collant ; quand la terre était humide, les champignons poussaient en une seule nuit dans les feuilles pourries. Les noisettes étaient à peine formées encore et molles dans leur peau verte qui fait cracher, mais on trouvait quelquefois une fraise oubliée, qui vous tombait entre les doigts. Il faisait déjà noir dans le petit bois ; c’était comme une maison qu’ils avaient pour eux seuls et où on ne pouvait pas les voir, mais d’où ils pouvaient tout voir, car il y avait une porte ronde et des trous comme des fenêtres, avec le ciel comme une vitre. Les feuilles secouaient leurs gouttelettes sur eux, le ruisseau sonnait ses petites sonnettes, le temps était vite passé.

 

Elle disait :

— C’est le moment de rentrer.

 

Il répondait :

— Tu as bien le temps.

 

Et elle attendait encore, mais il fallait bien s’en aller une fois. Un dimanche matin, pendant qu’ils étaient ensemble, les cloches se mirent à sonner. Elles sonnaient pour avertir le monde, une heure avant le sermon. Et, comme elles étaient mal accordées, l’une très basse, l’autre très haute, l’une battant vite, l’autre à longs coups sourds, elles avaient l’air, par les champs, d’un ivrogne avec sa femme qui s’en vont se querellant. Quelquefois elles sonnaient plus fort dans un accès de colère, puis elles se radoucissaient ; le clocher brillait comme un tas de vieilles bouteilles.

 

Julien dit :

— Bourbaki a bu un coup de trop, ce matin.

 

Bourbaki, c’était le sonneur, et on lui avait donné ce surnom parce qu’il avait été à la frontière pendant la guerre de Septante et qu’il disait toujours quand il était saoul :

— Bourbaki ! je le connais.

Aline riait.

 

— Tu sais, dit-elle, une fois, le pasteur était déjà dans l’église qu’il sonnait toujours.

— C’est que le vin n’est pas cher, cette année.

— Et, une fois, il a roulé en bas de l’escalier, il s’est fait un trou à la tête.

 

Alors ils pensèrent à l’escalier de bois du clocher où on va pour voir loin dans le pays ; il est tout branlant, la charpente crie, les cordes des cloches traînent sur le palier. Et on voit par la lucarne la route qui est comme une bande d’étoffe pointue du bout, les toits qui sont rouges, les jardins qui sont verts et les tilleuls devant l’église qui sont ronds comme des choux.

 

Aline disait :

— Moi, j’aime bien les cloches.

— Elles ne sont pourtant pas bien belles.

— Ça ne fait rien, ça serait triste si elles ne sonnaient plus.

— Oh ! bien sûr.

— N’est-ce pas ?

 

Julien dit :

— Pourquoi est-ce que tu n’as pas mis tes boucles d’oreilles ?

— Je n’ose pas, maman les verrait.

— C’est dommage.

 

Aline répondit :

— Oh ! oui.

 

Ensuite les cloches cessèrent de sonner. On entendit encore comme un bourdonnement qui se tut et le silence du dimanche vint derrière.

 

Et Aline dit :

— Il va falloir que je rentre, j’ai juste le temps.

 

Julien la suivit du regard. Son chapeau blanc battait dans la brise, et, lorsqu’elle passait derrière les haies, on le voyait seul dans le bout des branches, sautant là comme un gros oiseau.

 

Mais les cloches sonnèrent pour la seconde fois. C’est à ce moment que le pasteur entre. Il entre et le chantre est à sa place sous la chaire. Quand le chantre chante, à chaque note, il se dresse sur la pointe de ses bottines à élastiques pour faire sortir sa voix et il la pousse en l’air devant lui comme une bulle de savon. Il y a des psaumes qu’on sait, d’autres qu’on ne sait pas ; ils sont tous de l’ancien temps, avec beaucoup de blanches et un silence entre elles pour qu’on puisse reprendre son souffle. Les carreaux ne sont pas très propres, le jour est un peu triste même quand il fait du soleil ; on entend par moment les gens qui causent sur la place.

 

Julien, resté seul, s’était couché sur le ventre, et il mâchait un brin d’herbe en songeant. Il était content parce qu’il se sentait comme un homme qui a une femme à lui. Et il se représentait Aline dans sa tête, avec ses petits bras minces, son cou brun en haut, blanc en bas, sa poitrine qui bougeait. Il se disait : « Pourquoi est-ce qu’elle va au sermon ? Je m’ennuie. » Il se disait encore que les baisers ne sont pas tout.

 

 

 

III

 

Seulement le monde est ainsi fait qu’à un bout, il y a les jeunes qui rient ou qui pleurent, parce que c’est l’âge où on rit et où on pleure beaucoup, et au milieu les hommes qui travaillent ; mais, à l’autre bout, les vieux qui regardent la vie, ayant vécu. Ils ont les yeux pointus comme des clous. Ils ont amassé de l’expérience pour les jeunes gens qui n’en ont pas. Ils branlent leurs figures creuses. Quand on n’a qu’une fille, on aime au moins qu’elle soit de la bonne espèce. Les filles de la bonne espèce savent faire la cuisine, travailler aux champs, tricoter leurs bas ; elles ne s’amusent qu’à temps perdu. Et la vieille Henriette, voyant qu’Aline commençait à sortir tous les soirs, comme il ne faut pas faire, s’inquiétait, à cause des tentations, et disait :

 

— Je ne veux pas que ça continue.

 

Un lundi soir, neuf heures sonnèrent qu’Aline n’était pas rentrée. On entendait les portes se fermer l’une après l’autre, les portes des granges, qui sont hautes et larges et qu’on pousse de l’épaule et qui grincent, celles des écuries, qui sont rouillées, celles des maisons, qui ne font presque pas de bruit. Le ciel était vert comme une prairie et les arbres déjà noirs dedans.

 

Henriette alluma la lampe. Ensuite elle se dit : « Elle n’est pas rentrée, qu’est-ce qu’elle fait ? » Ensuite le quart sonna, elle dit tout haut :

 

— Mon Dieu ! est-ce qu’il lui serait arrivé un malheur ?

 

Elle ouvrit la fenêtre et elle appela : « Aline ! Aline ! » deux fois et personne ne répondit, mais les groseilliers avaient un mauvais air dans le jardin, comme des bêtes accroupies. Ensuite la demie sonna.

 

Tout à coup Aline parut.

Henriette dit :

— D’où viens-tu ?

 

Comme elle avait couru, Aline ne put pas répondre tout de suite ; la lumière de la lampe l’éblouissait, elle mit la main sur ses yeux ; et elle se tenait là avec le cœur qui lui sautait, quand Henriette répéta, d’une voix dure :

 

— D’où viens-tu ?

 

Aline dit :

— J’ai été chez Élise.

— C’est bien les heures de rentrer.

 

Il se passa un petit moment. Aline s’était assise. Alors elle sentit que sa mère la regardait. Elle ne pouvait pas la voir, ayant détourné la tête, mais elle sentait ses yeux comme deux brûlures sur sa peau. Puis son sang commença à remuer, d’abord tout au fond, ensuite en montant, et il vint bientôt dans sa gorge, comme de l’eau bouillante qui fit un flot rouge sous ses joues et chanta dans ses oreilles ; toute sa tête fut en feu. Elle aurait voulu la cacher dans ses mains, mais sa mère était là ; et sa mère :

 

— Menteuse !

 

Aline ne répondit pas ; la racine de ses cheveux lui piquait la peau.

 

— Tu entends, dit Henriette, d’où est-ce que tu viens ?

 

Aline dit à voix basse comme les enfants qu’on gronde :

— J’ai été un petit bout dans le bois.

— Toute seule ?

— J’ai rencontré aussi Julien.

— Qui ça ?

— Julien.

 

Henriette dit :

— C’est du joli !

 

Elle ajouta :

— Ça n’a pas dix-huit ans ! une gamine !

 

Après quoi, elle secoua sa vieille main devant elle et reprit :

 

— À présent, c’est fini, tu sais.

 

Aline était comme un oiseau qui s’est bâti un nid : le vent souffle, le nid tombe. Elle voyait qu’elle n’avait pas bien connu le monde et tous les empêchements qu’il vous fait de s’aimer. On va où le cœur vous pousse, mais le cœur n’est pas le maître ; à peine si on s’est donné un ou deux baisers que c’en est déjà fini des baisers.

 

Et Henriette, de son côté, pensait : « Mon Dieu ! quelle peine ! quelle peine ! On souffre d’abord pour les avoir, ces enfants ; au commencement, ils sont si petits qu’on ne peut pas croire que ça pousse ; ils ont toute sorte de maladies ; bon ! ça fait un peu plaisir plus tard ; et, voilà, les garçons, il leur vient de la barbe, les filles mettent des jupes longues, on a plus de soucis qu’avant ; heureusement encore qu’on est là. »

 

C’est ainsi qu’Aline ne put plus sortir seule, en tous cas pas le soir où l’ombre porte au mal. Et Aline fut obéissante. Mais on lui avait pris ce qui fait que la vie est de nouveau douce, une fois passé le temps de l’enfance où elle a un goût sucré. Les premiers jours, elle secoua son chagrin, prenant de bonnes résolutions ; elle se disait : « C’était pas permis, je n’y pensais pas ; c’est dur, mais puisqu’il le faut… Si je rencontre Julien, je ferai semblant de ne pas le voir ; s’il m’aime, c’est lui qui viendra. Il finira peut-être par se dire : « Je veux me marier avec elle. » Ce sera bien plus agréable, je n’aime pas quand on se cache. » C’est ce qu’elle se disait. C’est ce qu’elle se disait au commencement, et elle allait dans le jardin, avec sa petite ombre bleue et l’été qui chantait parmi les carottes et dessus les murs.

 

Mais il se passa que son amour, ayant grandi comme une plante sous une dalle, dérangea ses raisonnements. Il poussa toujours plus fort, elle souffrit toujours plus. Il lui semblait que chaque jour en passant jetait une pierre dans son cœur ; il devenait si pesant qu’elle tombait de fatigue. Elle perdit ses joues roses et son appétit. Elle regardait vers la route, cherchant Julien des yeux : « Où est-il ? se disait-elle ; comme je voudrais le revoir ! »

 

Et, chaque soir, au soleil couchant, quand venait l’heure, elle se sentait un peu triste, revoyant le petit bois, le pré et le ruisseau où son esprit s’en retournait, car l’esprit a la liberté et il est rapide, mais le corps est attaché et l’esprit se moque de lui. Elle enviait les hirondelles qui sont libres dans le ciel.

 

Cependant le temps s’en allait quand même, à pas traînants, comme un mendiant sur la route. Elle continuait de travailler, elle portait la même robe, et le même chapeau ; qui est-ce qui se douterait de ce qui se passe en vous, quand en apparence, ainsi, rien ne change et que c’est dans le fond des yeux qu’il faudrait vous regarder ?

 

Et, de la sorte, le temps passa encore jusqu’à un certain soir où Aline était au jardin, et sa mère pensa bien faire. Aline était assise sous le prunier, la tête contre le tronc, quand la vieille Henriette arriva ; et elle avait son tricot, mais on n’y voyait plus assez pour tricoter, alors elle avait croisé les mains sur ses genoux.

 

Et, se tournant vers sa fille :

 

— Tu vois que tu avais bien tort de te faire tant de mauvais sang ; c’est des choses qui passent vite.

 

Ce fut tout ce qu’elle dit, mais une petite parole est suffisante. Aline sentit son cœur qui se levait tout droit, ayant retrouvé le courage et la volonté. Son cœur disait : « Non, c’est des choses qui ne passent pas. » Alors elle connut le véritable amour ; il éclata soudain comme un feu dans la nuit.

 

Car son premier amour était l’amour des petites filles qui sont seules, et un garçon passe. On aime quelqu’un de fort, parce qu’on est femme et faible, et que le monde est grand. Mais son nouvel amour marchait debout devant elle, à présent. Elle aurait voulu aller vers Julien tout de suite, se jeter contre lui, lui demander pardon.

 

Henriette était là et ne savait rien de toutes ces choses. Elle ne bougeait pas ; elle ne disait rien, n’ayant plus rien à dire. On voyait son nez courbe et un tas d’années sur son dos voûté. Et Aline, regardant sa mère, désira qu’elle mourût. C’est que l’amour va droit devant lui comme les pierres qui roulent des montagnes.

 

 

 

IV

 

Quand Henriette fut couchée, Aline prit une feuille de papier. C’était un papier bleuâtre, comme on en voit dans les vitrines des boutiques de village, parmi les pipes, les vieux savons, les épingles à cheveux. En haut, dans le coin, il y avait deux mains roses enlacées avec des belles manchettes de dentelles et une couronne de myosotis autour ; on lisait dessous : « Ne m’oubliez pas. » On se sert de ce papier entre amies pour les anniversaires et entre amoureux pour les billets doux ; on se le donne aussi en cadeau ; on en achète deux ou trois feuilles qui jaunissent sur les bords dans une armoire. Aline trempa sa plume dans l’encrier et écrivit au milieu de la page :

 

« Cher Julien, »

 

mais elle n’alla pas plus loin d’abord, parce qu’elle avait besoin de réfléchir. On a beau aimer tant qu’on peut, on ne sait pas toujours comment dire qu’on aime. Et il est plus difficile encore de l’écrire ; il semble que les mots s’accrochent à la plume et ne veulent pas se laisser amener sur le papier. La bougie brûlait sur la table. Parfois un moustique se jetait dans la flamme, alors on entendait un petit pétillement et il tombait dans la cire fondue. Il y avait un courant d’air ; de grandes ombres bougeaient sur le mur.

 

Mais, tout à coup, Aline reprit sa plume et elle ne s’arrêta plus, les idées lui étant venues. Comme elle avait perdu l’habitude d’écrire, depuis qu’elle n’allait plus à l’école, et que ses doigts s’étaient raidis, elle était obligée de s’appliquer beaucoup ; c’est pourquoi elle tirait la langue. La plume était rouillée. Pourtant toutes les lettres étaient bien arrondies et les majuscules avaient de belles boucles, des pleins et des déliés, comme sur les modèles d’écriture. Il arrivait seulement que les lignes remontaient du côté droit, car il est difficile d’écrire sur du papier tout blanc ; quelquefois aussi, à la fin des phrases, les mots étaient un peu tremblés. Aline écrivit pendant longtemps. Ensuite elle signa. C’était une longue lettre qui prenait presque deux pages. Il était dit dedans :

 

« Mon cher Julien,

 

« J’ai tellement peur que tu sois fâché que je veux te dire que je ne suis pas fâchée, seulement c’est maman qui ne veut pas que j’aille, parce qu’elle m’a vue et j’aurais bien voulu retourner, mais je n’ai pas pu ; seulement je ne peux plus ; si tu veux, nous nous reverrons comme avant, mais plus tard, j’ai pensé, si tu veux m’attendre demain soir vers les dix heures vers la maison, elle dort et si tu ne peux pas, mets une lettre sous la haie, là où il y a le prunier, mais tu pourras bien, parce que je t’aime et je te dis adieu à demain.

« Ton amie qui t’aime de tout son cœur.

 

« Aline. »

 

Lorsqu’elle relut sa lettre, elle ne put pas croire que c’était elle qui l’avait écrite. Il lui semblait que quelqu’un la lui avait dictée. Elle colla l’enveloppe et mit l’adresse : Monsieur Julien Damon. Comme l’écriture était grosse et que l’enveloppe était étroite, le dernier mot se trouvait être coupé en deux.

 

La bougie était presque brûlée. Elle pensa à sa mère qui dormait dans la chambre à côté. Qu’arriverait-il si sa mère savait ? Mais elle était bien résolue. Elle ouvrit la fenêtre et se glissa dehors. Il était onze heures. Le vent soufflait par intervalle sur la route déserte. Il y avait partout la nuit qui fait peur avec son silence et ses formes noires qui remuent, mais Aline avançait quand même, longeant les murs. Sur la place, l’auberge était encore éclairée. Ses fenêtres découpaient deux carrés rouges de pavés où on voyait l’angle du perron aux degrés usés et une mangeoire ; tout le reste était dans l’ombre. Sous la grosse lampe en cuivre de la salle à boire, la servante allait et venait, rangeant les escabeaux sur les tables, afin que tout fût prêt pour balayer le lendemain matin. Aline s’arrêta un instant. Puis la lettre, en tombant dans la boîte, fit un grand bruit. C’était fini. Alors son courage s’en alla d’un seul coup.

 

Elle rentra à la hâte. Les grillons criaient sans s’arrêter dans la campagne ; parfois la voix des crapauds, molle comme du coton, arrivait de l’étang. Un chat glissa près d’elle. Elle chancelait sur ses jambes.

 

La lumière pourtant la rassura. Elle craignait surtout que sa mère ne l’eût entendue, mais rien ne bougeait dans la maison. Elle dormit mal. Ses rêves se mêlaient à la réalité. Parfois elle se disait, sortant de ses songes : « C’est peut-être pour demain soir. » Puis elle pensait : « Non, c’est déjà pour ce soir ! » car minuit était passé. Elle frissonnait. Elle avait chaud à la tête et froid aux pieds. Enfin l’aube s’agita devant les croisées comme un lambeau de toile grise, elle entendit sa mère se lever et elle se leva, elle aussi.

 

Henriette lui dit :

— Comme tu es matineuse aujourd’hui !

 

Elle répondit :

— Je n’avais pas sommeil.

 

Elle sortit dans le jardin, les nuages se défaisaient un à un. De petits lambeaux de ciel bleu se montraient dans les déchirures. Les nids étaient vides, les oiseaux ne chantaient plus. Et des gouttelettes restées au creux des feuilles brillaient comme des morceaux de miroir.

 

Aline était comme quelqu’un qui va partir pour un grand voyage. Toute sorte d’attaches s’étaient brisées dans son cœur. Il y avait dedans le regret du passé et la crainte de l’inconnu ; mais il y avait aussi de grands désirs comme des vagues qui la portaient vers Julien.

 

Elle se mit à récurer la cuisine, frottant à genoux le carreau, un tablier de serpillière noué autour des reins. Elle frottait de toutes ses forces avec une brosse et du savon, pour faire passer le temps, pendant que l’eau faisait de l’écume et que ses mains devenaient violettes, à force de tordre le torchon.

 

Elle nettoya ensuite le râtelier aux assiettes luisantes, ternies au milieu par l’usure.

 

À l’heure du café, une voisine entra emprunter du cerfeuil pour sa soupe du soir. Ce sont des services qu’on se rend entre ménages. Elle s’assit pour faire un bout de causette.

 

— Voilà un air de bise.

— Oui.

— C’est pour le beau.

— Peut-être bien.

 

Aline n’entendait rien de ce qu’on disait. Il lui semblait qu’elle avait les oreilles bouchées avec de la cire. Mais comme le temps dure ! Et elle pensait : « Est-ce qu’on voit comment je suis par dedans ? » Elle croyait que tout le monde devait pouvoir lire dans son cœur. Déjà la journée penchait vers le soir. Depuis longtemps la voisine s’en était allée, portant son cerfeuil sous le bras dans une feuille de papier. Et Aline commença d’avoir bien peur.

 

Elle avait peur d’avoir osé faire ce qu’elle avait fait. Tout à coup, elle se dit : « Comme le temps va vite ! » elle venait de se dire : « Comme le temps va lentement ! » Mais l’amour est ainsi. Elle se disait encore : « Voilà le soleil qui se couche, il faudra bientôt que j’aille. Oh ! non. » Et aussitôt son cœur lui répondait : « Quel bonheur ! »

 

La nuit venait. Elle alla voir sous la haie s’il n’y avait point de lettre et il n’y en avait point. Elle pensa : « Il va venir ! » Henriette finissait de mettre en ordre la cuisine. Le soir ramène la fatigue, elle avait sommeil.

 

Elle dit à Aline :

— Tu vois, quand tu veux t’y mettre ! On a bien avancé aujourd’hui.

 

Et Aline répondit :

— Oh ! oui.

 

 

 

V

 

Le facteur qui fait sa tournée a des pantalons bleus, une casquette à liserés rouges, une blouse grise. Il range ses lettres dans son sac de cuir ; il va de maison en maison ; puis il sort du village, sa blouse grise gonfle au vent, il devient tout petit. Plus tard, il s’en revient, jette son sac sur un banc et dit :

 

— Ça y est.

 

Et, à chaque lettre qu’il tend, c’est des choses qui arrivent. Le facteur dit à Julien :

— C’est pour vous, aujourd’hui, ça ne vient pas de bien loin.

 

Comme Julien ne recevait pas beaucoup de lettres, il eut de l’étonnement, il pensa : « Ça vient du village. C’est une écriture de femme, pour sûr. Qu’est-ce que ça peut bien être ? » Il entra dans la grange pour lire.

 

— Tonnerre ! dit-il. Aline !

 

Alors il lut la lettre une seconde fois pour être bien sûr que c’était vrai. Il riait tout seul en se donnant des coups du plat de la main sur la cuisse. Il se disait : « Moi qui croyais que c’était fini, ça m’ennuyait bien ; et puis, voilà ! rien du tout. Faut-il qu’elle m’aime ! »

 

Il se mit à siffler, tellement il était heureux. La grange était haute comme une église ; on voyait le foin, la paille et, plus haut, dans l’ombre, le dessous des tuiles et les lattes du toit qui descendaient en pentes égales jusqu’au faîte des murs où un peu de jour passait ; on entendait, dans l’écurie, le ruminement des vaches et le bruit des chaînes ; le foin qui fermentait sentait fort ; la porte, dans le jour, brillait comme une plaque d’argent.

 

Julien enfonça ses mains dans ses poches. Il se sentait solide sur ses talons. On disait dans le village : « Pour un beau parti, c’est un beau parti. » Sa mère aimait à répéter : « On ne voit pas beaucoup de garçons comme lui. » Et, tout au fond de son idée, il trouvait que sa mère avait raison.

 

Le père Damon était syndic et riche. Il avait de la chance. C’est pourquoi son bien allait s’arrondissant tout seul année après année, comme une courge qui mûrit. C’est de ces gens qui sont partis sur le bon pied, les héritages viennent, et on n’a rien qu’un fils par-dessus le marché. Le monde est le monde ; les uns ont tout, les autres n’ont rien.

 

Il avait une grande maison bâtie en bonnes pierres, avec des murs peints en jaune, un large avant-toit et de grosses cheminées. Les chambres étaient à un bout, les écuries à l’autre bout ; le fumier, sur le devant, était lui-même gros, carré et bien lissé sur les côtés comme une autre maison plus basse. Les hirondelles nichaient sous les poutres de la remise ; elles partaient chaque automne, elles revenaient chaque printemps. Les contrevents étaient verts, et, parmi les tuiles brunes, il y avait deux grandes lettres L. D. faites de tuiles neuves d’un rouge vif qu’on distinguait de très loin.

 

Julien dîna de bon appétit, après quoi il attela les chevaux au char à échelles pour aller chercher le froment. Le champ moissonné, au penchant de la colline, ressemblait à un drap de toile jaune déroulé dans les prés gris. Les gerbes étaient couchées tout le long du champ, l’une à côté de l’autre. Et il n’y avait qu’un seul arbre, parce que les troncs gênent pour labourer.

 

Alors les ouvriers, qui s’étaient assis à l’ombre, empoignèrent leurs fourches ; ils les enfonçaient d’un seul coup dans les gerbes bien liées qu’ils chargeaient d’un mouvement sinueux des reins, les bras levés ; Julien, sur le char, les rangeait de manière que le poids fût partout également réparti.

 

Il songeait à Aline. Il se disait : « Elle a les yeux bien jolis ; on ne sait pas si elle les a bleus ou noirs ; ils sont bleus, mais noirs aussi suivant comme elle est tournée ; on dirait des yeux de poupée ; et puis elle a de bien jolis cheveux. Je suis rudement content de la revoir. C’est sa mère qui n’est pas commode ; c’est une vieille femme ; elle s’imagine des choses ; à dix heures qu’elle a dit. » Et il tâtait la lettre dans sa poche.

 

Les taons bourdonnaient autour de l’attelage ; il y en avait qui étaient gros comme des guêpes et velus, ceux-ci s’abattaient soudain ; d’autres, petits et minces, tournaient longtemps avant de se poser. Ils faisaient comme une buée noire et les chevaux, dedans, avec leurs ventres saignants et leurs queues battantes, clignaient doucement leurs grands yeux bleuâtres.

 

Toutefois, les gerbes furent vite chargées. Julien prit ses bêtes par la bride et cria : « Hue ! Coco. Hue ! Bichette. » Les traits se tendirent ; les roues enfoncées dans le sol se dégagèrent lentement. C’était la fin des cerises qui pendaient sèches aux hautes branches où les oiseaux viennent piquer autour du noyau qui blanchit. Le chemin descendait, les roues sautaient dans les ornières et les épis, dépassant la masse oscillante des gerbes, tintaient à chaque choc avec un bruit de métal.

 

Julien faisait claquer son fouet. Les filles qui moissonnaient au bord du chemin levaient la tête pour le voir passer. Quand la pente devenait raide, il serrait la mécanique qui grinçait. Les roues enrayées soulevaient une grosse poussière pleine de l’odeur du froment. Et lui, pendant ce temps, continuait à penser, se disant : « À dix heures, il y a bien ceux qui sortent de l’auberge, mais aujourd’hui ils seront fatigués ; un jour de moisson, ça coupe les bras ; on sera seuls, alors tant mieux. Elle fera tout ce que je voudrai. »

 

À mesure que le soleil baissait, les ombres des arbres s’allongeaient, puis elles pâlirent et se confondirent dans le crépuscule qui montait du fond des vallons. Des hommes et des femmes, le râteau sur l’épaule, s’en venaient le long de la route rose, et, disparaissant derrière les arbres, reparaissaient plus loin sur le ciel doré. On entendit un harmonica qui jouait. Mais la nuit, qui venait déjà, prit tous les bruits contre elle en passant et les emporta. Julien sortit de chez lui. Il cueillit une gaule dans un buisson, il la pliait entre ses doigts. L’air était frais et léger comme une eau fine. Toute sorte de choses embrouillées tournaient dans sa tête qui faisaient ensemble du plaisir. Il avait besoin de marcher.

 

Le village s’endormait comme tous les soirs ; c’est le moment où les étoiles s’allument ; elles brillent au ciel et les lumières sur la terre ; ensuite les lumières s’éteignent, le repos descend sur l’homme. Les grands lits ont des draps froids. Le maître se couche auprès de sa femme ; les ouvriers dorment sur le foin. Et les étoiles restent seules au-dessus des espaces noirs.

 

Julien, étant arrivé près de chez Henriette, s’arrêta de l’autre côté de la route, sous un saule qui est là, et attendit.

 

La vieille Henriette n’était pas couchée, il y avait deux lumières aux fenêtres de la maison. Julien se dit : « Aline doit m’attendre, mais la vieille n’est pas pressée d’aller se mettre au lit, ce n’est pas encore le moment. »

 

Il était bien sûr qu’Aline viendrait, pourtant il trouvait le temps long. Il se mit à compter jusqu’à cent, et, toutes les fois qu’il était à cent, il se disait : « Encore une minute ! »

 

Puis il dit :

— Voilà dix heures.

 

L’horloge sonnait rauque comme un cheval qui tousse, et on entendait le battant retomber. « Oui, voilà dix heures, la vieille ne dort toujours pas. Heureusement qu’on entend les heures, il fait bien trop nuit pour voir à sa montre, et puis Aline n’a point de montre. Il faudra que je lui en donne une, si ce n’est pas trop cher ; une en acier, c’est plus solide. »

 

Il se remettait à compter : « Un… deux… trois… dix… vingt. » Tous ces chiffres pour finir lui faisaient mal à la tête.

 

« Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ? À dix heures, pour des femmes, on est couchée, bien couchée ; ce serait le moment de dormir. Est-ce embêtant ! » Ses jambes devenaient raides comme des bâtons plantés dans la terre. « Elle s’est peut-être moquée de moi, pensait-il ; elle le paiera. » Mais, tout à coup, les deux lumières, l’une après l’autre, s’éteignirent.

 

Julien s’avança au milieu de la route. Il se disait : « Est-ce qu’elle me voit, à présent ? » Il y eut un petit bruit, comme un frôlement, une forme grise se montra à la fenêtre : c’était elle. Il la vit venir, elle était sans chapeau ; son visage était dans l’ombre comme un rond pâle.

 

— Est-ce que c’est toi ? dit-il.

 

Elle répondit :

— Oui, il faut faire doucement.

— Ah ! reprit-il, tu es tout de même une toute bonne !

 

Elle dit :

— Je t’aime bien.

 

Elle était contre lui, il sentait sa chaleur. Alors il la prit dans ses bras et la serra contre son ventre. Il lui semblait qu’il ne pourrait jamais la serrer assez fort. Il serrait si fort qu’Aline avait de la peine à respirer et lui aussi. Ils crurent qu’ils allaient mourir. La nuit avait attiré les nuages, ils couvraient de nouveau le ciel, ils étaient noirs dans l’obscurité. On voyait par les trous de petites étoiles qui tremblaient. Le vent passa dans les branches.

 

— Où est-ce qu’on va ? dit Aline.

— C’est vrai qu’on ne peut pas rester ici.

— Bien sûr que non. Allons dans le bois.

— Il fait trop nuit.

— Alors mène-moi.

 

Il répondit :

— Oui, laisse-moi faire.

 

Il l’emmena par un petit chemin qui se perdait par places dans l’herbe. Il était bordé de noyers. L’ombre s’écartait à leur passage et se refermait derrière eux, comme un rideau qui retombe. Aline s’inclinait vers Julien. Il éprouvait ce poids, il sentait le sang rouler dans ses veines, il avait la bouche sèche et de l’eau sous la langue. Ils allèrent ainsi un petit moment. Puis ils s’assirent au revers d’un talus ; l’herbe y était épaisse.

 

— On serait bien là pour dormir, dit Aline.

 

Julien répondit :

— N’est-ce pas que oui ?

— Tu ne sais pas comment j’ai été toute la journée ? Je me demandais : « Est-ce qu’il viendra ? » Ce soir, j’ai été voir s’il y avait une lettre, et il n’y avait point de lettre ; alors j’ai pensé que tu viendrais et j’ai été guérie parce que j’étais malade de ne plus t’avoir.

 

Julien dit :

— Embrasse-moi.

 

Elle l’embrassa.

 

Elle reprit :

— On est tellement bien ici. On est comme chez nous.

 

Ensuite elle s’abandonna, cédant peu à peu comme un jonc qui plie, et ils se trouvèrent étendus côte à côte, tellement près que leurs visages se touchaient. Elle vit encore au-dessus d’elle un coin du ciel noir ; puis elle ne vit plus rien.

 

Le vent avait éteint les dernières étoiles et portait les nuages d’un seul mouvement vers le nord. Bientôt, il commença de pleuvoir. Les gouttes tombèrent, d’abord larges et espacées, on aurait pu les compter ; puis elles devinrent fines et drues. L’air passa comme une grosse boule molle. On entendit une grenouille sauter dans le ruisseau. Aline soupira ; Julien répétait :

 

— Tu es une bonne, une toute bonne. Il ajouta :

— C’est que tu sais, il pleut.

— Est-ce vrai ? dit-elle. Mon Dieu ! je suis toute mouillée.

 

Il dit :

— Embrasse-moi quand même encore une fois.

 

 

 

VI

 

Comme elle se peignait devant son miroir, Aline vit la joie qui était cachée dans le fond de son cœur se lever près d’elle et l’appeler par son nom. Elle sourit. Ses cheveux lissés éclairaient son front ; elle était lavée d’eau fraîche. Et ce fut le jour de la plénitude, mais ce jour est court.

 

Elle avait d’abord failli être découverte, le vent ayant fait battre ses croisées après son départ.

 

— Qu’avais-tu besoin, dit Henriette, de laisser ta fenêtre ouverte, cette nuit ?

 

Elle n’avait pas su que répondre. Elle avait dit :

— C’est que je dormais.

 

Et elle fut bien grondée, mais sa mère ne s’était doutée de rien. Et il aurait mieux peut-être valu pour elle qu’il n’en fût pas ainsi, seulement il y a un arrangement des choses qui est fait depuis toujours ; nous entrons par celles des portes qui s’ouvrent d’elles-mêmes devant nous et les autres restent fermées.

 

Le fourneau fumait, la fumée sentait la vanille, le feu tirait mal, il faisait toujours un gros vent. Aline s’émerveillait des choses, car rien n’était plus comme avant. C’était bien sa mère, c’était bien la table et les chaises, le foyer noir et les fagots auprès, mais ce n’était plus rien de tout cela. Ou bien c’était tout cela avec autre chose encore. Elle, non plus, n’était plus comme avant. Elle ne serait jamais plus comme avant.

 

Cependant la vie l’avait reprise. Elle voyait qu’il faut être prudente et qu’elle ne l’avait pas été. Elle arrangea soigneusement tout dans sa tête. Quand elle s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, elle n’avait qu’un tout petit saut à faire, on pouvait sortir de la maison sans faire de bruit. Elle soufflerait sa lampe comme elle avait fait, mais ensuite elle écouterait à la cloison ; on reconnaît quand les gens dorment à leur façon de respirer ; puis elle attacherait les croisées avec des ficelles. Elle aurait aussi ses souliers à nettoyer en rentrant, sa jupe à brosser ; enfin il lui faudrait se coucher sans lumière. Elle pensait : « Il y a en tout quatre ou cinq choses. » Elle ne rougissait plus de mentir.

Quand le soir fut venu, elle fit donc comme elle avait pensé. Elle avait même troussé sa jupe. Julien avait bien dormi et bien mangé ; il rit, disant :

 

— On te voit les mollets, tu as du bonheur qu’il fasse nuit.

— C’est que tu sais, j’ai été grondée.

 

Elle raconta tout ce qui s’était passé pendant la journée, vidant son cœur comme on vide un sac, parce qu’il lui semblait que tout ce qui était à l’un était à l’autre et qu’ils n’avaient plus qu’une vie entre les deux.

 

— Et puis, disait-elle, pendant que je dînais, j’ai pensé que tu dînais aussi, pendant que je mangeais mon pain, j’ai pensé que tu mangeais ton pain, et j’ai été bien contente. Est-ce que tu penses à moi, quand je pense à toi ?

 

Il répondit :

— Bien sûr !

 

Chaque soir, ils se retrouvèrent. Ils suivaient le sentier jusqu’à l’endroit qu’ils s’étaient choisi. C’était un endroit solitaire ; une haie bordait le talus du côté du chemin ; de l’autre côté, les champs se relevaient en pente douce ; au fond, coulait une rigole ; un gros poirier les enveloppait de ses branches retombantes, l’herbe était molle comme un lit. Les étoiles les regardaient. Il y en a trop, on ne peut pas les compter. Il y en a qui sont jaunes, d’autres vertes, d’autres rouges. Les unes tremblent comme des chandelles dans le vent ; les autres sont fixes comme des clous enfoncés dans une planche. Il y en avait aussi qui étaient comme de la poussière.

 

La lune sortait de derrière la colline ; elle s’élargissait lentement, découpée dans le bas en dents de scie à cause des sapins ; puis elle se poussait toute ronde et cahotante sur les pentes du ciel. On voyait autour d’elle une lueur trouble comme une couronne. Sa lumière en tombant détachait des branches une ombre froide, et le ciel tout à coup était vide de ses étoiles.

 

— Tiens, disait Julien, voilà la lune qui se lève.

 

Aline répondait :

— On dirait que c’est le bois qui brûle.

— Comme elle est rouge !

— Et puis, à présent, elle est toute blanche.

— Elle est grande comme un gâteau.

 

Leurs voix se tenaient un moment au-dessus d’eux, avec incertitude ; bientôt, rabattues par la lune, elles s’égaraient dans les buissons.

 

Aline reprenait :

— Elle a deux yeux, un nez et une bouche comme une personne.

— Oh ! disait Julien, elle est comme une tête de mort.

— Ne parle pas de ça, disait Aline, ça porte malheur.

 

Les bêtes de la nuit bougeaient dans les haies, la chouette criait dans les bois ; c’était ensuite comme s’ils tombaient dans un trou ; ils y restaient longtemps, étourdis. Mais, peu à peu, la terre, le ciel, la nuit ressortaient autour d’eux ; et ils sentaient une fatigue douce dans tous leurs membres. Le plus souvent, ils parlaient peu, ils ne savaient pas que se dire.

 

Aline disait :

— Je t’aime tellement ! tellement !

 

Il répondait :

— Moi aussi.

 

C’était tout. Ils n’avaient pas besoin d’autre chose que de se voir et de se toucher. Aline mettait sa main dans celle de Julien et se blottissait contre son épaule ; le drap rugueux grattait contre sa joue.

 

Elle disait :

— Ça me pique, c’est comme du poil.

— C’est que c’est de la bonne étoffe.

 

Parfois ils parlaient du passé. Elle regrettait le temps perdu sans Julien. Quand on aime, le temps où on ne s’est pas aimé est comme une belle robe qu’on n’a pas mise.

 

— Sais-tu, dit-elle, j’étais toute petite, j’avais une poupée ; un jour, elle est tombée dans le ruisseau, on l’a repêchée avec une grande perche, seulement le son avait fondu. À présent, ça m’amuse, mais j’ai eu beaucoup de chagrin.

 

Il disait :

— C’est comme moi, une fois que je m’étais fourré dans les pois. C’est pas bien grand un carreau de pois, pourtant c’est haut ; quand on y est on ne voit plus rien ; ça a des branches qui cachent tout et qui vous prennent comme des bras. J’étais gourmand ; les pois, c’est bon ; et puis, on m’a cherché, moi je ne répondais rien, parce que j’avais peur d’être attrapé. Ah ! la… la… tu vois, trois quarts d’heure ; et puis, mes amis, quelle fouettée !

 

Ils riaient. Une fois, elle se mit à pleurer. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.

 

Il dit :

— Qu’as-tu ?

Elle répondit :

— Je ne sais pas.

— Est-ce que je t’ai fait du chagrin ?

— Oh ! non. C’est parce que je t’aime.

 

Mais l’idée de Julien était qu’on n’a pas besoin de pleurer parce qu’on aime. On n’a qu’à se prendre et à s’embrasser. Les femmes n’ont pas la tête bien solide. Elles pleurent pour le bonheur, elles pleurent pour le malheur. Il voyait qu’Aline n’était pas faite comme lui. Il eut un peu pitié d’elle.

 

Il pensait aux filles qu’il avait rencontrées. On part en bande le dimanche, on va dans les villages voisins. Et là, on fait des connaissances. Il y avait une grande fille rouge qui s’appelait Jeanne, qui riait en secouant la tête ; elle n’avait pas pleuré, celle-là. Et une autre petite et maigre qui avait toujours des pommes dans sa poche et qui disait :

 

— En veux-tu une ?

 

Et elle mordait dans sa pomme en ouvrant la bouche toute grande et on entendait la pomme craquer. Julien pensait : « Et puis, quand même, elles se ressemblent toutes. Elles ont les cheveux comme ci, comme ça, elles sont grandes ou bien petites, elles rient ou bien elles pleurent, ça n’y fait rien ; elles y viennent l’une après l’autre. Elles ne peuvent pas se passer de nous… » Mais Aline, tout à coup :

 

— À quoi penses-tu ? tu ne dis plus rien.

 

Il se rappela qu’elle était là.

 

— À quoi je pense ? À toi, bien sûr.

 

Alors il lui serra le bras pour la faire crier.

 

— Oh ! disait-elle en riant, lâche-moi, tu me fais mal.

 

Mais il serrait plus fort.

— C’est pour qu’on sache pourquoi tu pleures.

— Tu me fais bien mal, reprit-elle, tu sais.

 

Et lui :

— C’est que je ne serre presque pas, c’est à peine si je te touche. Ah ! si je voulais, tu verrais.

 

Ensuite, comme ils se levaient pour rentrer, il la prit des deux mains par la taille et la souleva pour lui faire voir qu’il était fort.

 

Il disait :

— Veux-tu que je te porte ?

— Tu ne pourrais pas bien longtemps.

— Moi ! attends que j’essaie.

 

Et il l’emporta dans ses bras le long de la haie, comme un petit enfant.

 

— Tu n’es pas bien lourde, disait-il. Ah ! non. J’en porterais d’autres.

 

Et, comme elle marchait de nouveau près de lui :

— Tu n’es pas bien grande non plus.

 

Il pensait : « Elle se laisse faire, elle est bien commode… seulement, ajoutait-il dans sa tête, c’est toujours la même chose. »

 

La semaine s’écoula. Le dimanche soir, on dansa au village.

 

On avait construit un pont de danse sous les ormes derrière l’auberge. Vers les cinq heures, la musique arriva. Ils étaient six, trois pistons, une clarinette, un bugle et un trombone. Alors, ayant bu un verre pour se donner du souffle, ils s’assirent sur l’estrade enguirlandée et la danse commença.

 

Les gros souliers battaient les planches en mesure ; les musiciens, gonflant leurs joues, regardaient à droite et à gauche sans s’occuper de leur musique, tant ils en avaient l’habitude. On n’entendait de loin que le trombone qui poussait ses grosses notes espacées comme un ronflement ; de plus près, les pistons aigus, mêlés au bruit des pas qui marquaient la cadence, faisaient un grand tapage. Après chaque danse, les musiciens remplissaient leurs verres qu’ils vidaient d’un seul coup, la foule envahissait l’auberge, et les filles avec leurs ceintures de toutes les couleurs se promenaient dans le village.

 

Des drapeaux rouges à croix blanche et d’autres verts et blancs flottaient aux fenêtres de la salle à boire ; il y avait aussi des lanternes de papier pendues au-dessus du perron. Tout autour du rond de danse, des branches de sapin qui sentaient la poix cachaient la charpente. Les enfants tiraient des pétards ; des charrettes aux brancards relevés attendaient devant les maisons ; le crépuscule était rose. Enfin la nuit tomba.

 

Aline et Julien écoutaient de loin la musique. Elle leur arrivait nette ou presque indistincte, selon que la brise hésitante la poussait jusqu’à eux ou la laissait retomber. Elle sortait de l’ombre et elle était triste.

 

Julien disait :

— Voilà qu’ils dansent une polka… à présent, c’est une valse. Quand même, si on avait pu y aller !

— On ne pouvait pas.

— Naturellement.

 

Il reprit :

— C’est que c’est bien joli au moins, c’est une bien bonne musique, des gens qui jouent toujours ensemble et qui les savent toutes par cœur. On commence tard, on n’a pas trop chaud. L’aubergiste a du fameux vin. Enfin, voilà !

Ils se turent. À la fin d’un air, la musique cessait ; elle reprenait presque aussitôt ; et, pendant les silences, on entendait des éclats de voix et de gros rires.

 

— Ils ne s’ennuient pas, recommença Julien.

— On est encore mieux ici.

— Oui, seulement adieu la danse.

— Écoute, dit Aline, si on en dansait une ; on entend assez la musique.

— Oh ! allons-y, si tu veux.

 

Elle dit :

— Je n’osais pas te le demander.

— Pourquoi pas ?

— Comme ça.

— Comme ça, dit-il, on sera du bal, nous aussi.

 

Ils dansèrent sous le grand poirier. Leurs haleines confondues leur échauffaient le visage. Aline fermait les yeux, la tête appuyée sur l’épaule de Julien ; leurs jambes se mêlaient. Parfois la musique faiblissait et ils piétinaient sur place ; quand elle recommençait, ils tournaient plus rapidement pour rattraper la mesure. Et toute la nuit tournait autour d’eux, avec le poirier, les collines, le bois, le ciel et les étoiles, comme dans une grande danse du monde.

 

Ils tournèrent ainsi longtemps. Mais Julien glissa sur l’herbe. Il se dit tout à coup que les autres dansaient sur un plancher avec de la lumière et de quoi boire, – eux dans un pré mouillé, sous un arbre, comme des fous. Une espèce de colère lui entra dans le cœur.

 

— J’en ai assez !

— Déjà ?

— Déjà ? il y a un bon quart d’heure qu’on tourne.

 

Ils se regardèrent, ils se voyaient à peine. Des noyers noirs et compacts comme des blocs de rocher fermaient la prairie.

 

Aline dit :

— Tu es fâché ?

— Oh ! dit-il, c’est la fatigue.

 

Elle soupira. L’orchestre commençait la dernière valse. Le vrai amour ne dure pas longtemps.

 

 

 

VII

 

Le lendemain, il se mit à pleuvoir. Le ciel pendant la nuit s’était chargé du côté de Genève, d’où vient le mauvais temps ; au petit matin, le soleil fut rouge. Les premières gouttes tombèrent peu après.

 

Mais les moissons étaient rentrées, la pluie arrivait au bon moment. Elle tombait sur les toits avec un bruit égal qui donne sommeil. Elle débordait des gouttières comme une chevelure. Il y avait sur la route des mares rondes et entre les mares de petits canaux entrecroisés comme les mailles d’un filet. Les regains nourris s’enflèrent et verdirent. Julien regardait pleuvoir. Il pensait : « Adieu pour ce soir. Après tout, on pourra se coucher de bonne heure. » Et cette idée lui était agréable, parce qu’il avait du sommeil en retard.

 

Mais le surlendemain, il plut encore. L’ennui est vite là quand on n’a rien à faire. Julien se dit : « Allons à l’auberge. » Alors, à l’auberge, il y eut Constant.

 

Les charpentiers démolissaient le pont de danse. On avait ôté les drapeaux et les guirlandes, et tout. L’auberge avait l’air d’avoir vieilli tout à coup, plus noire, toute ridée et montrant son crépi tombé par place sous les fenêtres. Tout était devenu mort comme quand l’orage a passé. On lisait sur un écriteau noir à lettres jaunes : Auberge Communale. L’enseigne en tôle où un paysan tient les cornes de la charrue pendait tristement au bout de sa potence.

 

Julien monta le perron. L’odeur du vin sortait par bouffées du corridor. C’est une odeur qu’on aime à sentir de nouveau. En entrant dans la salle, il revit les tables de bois brun, le poêle de faïence, les tableaux au mur, et il fut content. Constant était assis tout seul dans le bout d’une des tables. Et il fut content, lui aussi, car il s’ennuyait.

 

Il dit :

— Tiens ! c’est toi. Salut !

 

Ils s’assirent l’un en face de l’autre.

— Qu’est-ce qu’on prend ?

— Un demi.

— Va pour un demi.

 

Constant était un grand garçon avec une barbe de la même couleur que sa peau, c’est-à-dire rouge, et des cheveux ras un peu roux. C’était un tireur. On lui voyait des grains de poudre au coin de l’œil. Il se mettait devant la cible bien assis sur le talon, il visait longtemps en levant lentement son fusil de bas en haut. Le coup partait, le fanon rouge montait sur la butte. Il ne manquait presque jamais son carton. Alors il faisait sauter la douille et disait tranquillement :

 

— Encore un de décroché.

 

Et il allait chercher son prix qui était toujours le premier prix, une belle soupière ou une pendule-régulateur. C’est pourquoi il avait de l’importance. La servante apporta le demi-litre. Julien remplit les verres. Ils trinquèrent.

 

— À ta santé !

— À la tienne !

— Un joli petit nouveau, dit Constant.

 

Il reprit :

— Qu’est-ce que tu fais ? On ne te voit plus.

— C’est ces moissons, répondit Julien, a-t-on eu à faire !

— Rien que les moissons ? répondit Constant en hochant la tête d’un air malin. Charrette ! elles t’auront pris du temps cette année.

— Je pense bien, dit Julien, je les ai encore dans les bras.

— Et le soir, est-ce que tu moissonnes ? Et ce bal, toi qui n’en manquais pas un. Ah ! le gaillard.

 

Constant s’égayait. Ses épaules sautaient en l’air et retombaient. Entre deux bouffées, il crachait par terre. Ensuite il frottait avec le pied.

 

— Tu es un vieux fou, pourquoi n’es-tu pas venu ? est-ce qu’on se fâche, c’est bête. Un bal ! jusqu’au milieu de la nuit, roulement, tu sais, un bal, toutes les jolies filles, la Julie, l’Héloïse et des douzaines d’autres et une musique, il fallait voir, que les vieilles s’en mettaient et le vieux Gaudard qui est dans les huitante aussi, eux qui ont de la peine à se tenir debout, tonnerre ! Et on n’est que deux ou trois amis dans les jeunes, et en voilà un qui ne vient pas.

 

La servante écoutait, debout près de la vigneronne à jupe courte, qui souriait parmi les pampres sur une affiche clouée au mur. Constant vida son verre. Ensuite il poussa Julien du coude.

 

— Dis donc, qui est-ce ?

— Rien, dit Julien.

— Et ce qu’on dit par le village !

— Qu’est-ce qu’on dit par le village ?

— Rien, dit Constant du même ton.

 

Julien était mal à l’aise. Il avait posé ses poings devant lui, et il serrait les mâchoires d’un air têtu.

 

— Dis-moi au moins son nom.

 

Julien dit :

— Tu m’ennuies.

— Ah ! dit l’autre, tu es de mauvaise. Eh bien, c’est comme tu voudras.

 

Julien ne répondit rien. Ils sortirent. Sur la place, il y avait une grande flaque. Des enfants, les culottes troussées, couraient dedans en poussant des cris.

 

— Au revoir, dit Constant, ce sera pour une autre fois.

 

Il plut toute la journée. Julien eut le temps de s’asseoir l’esprit et de se regarder en dedans. Et il vit en dedans de lui que le meilleur encore est de vivre tranquille. Est-ce que ça vaut tant d’histoires, une petite fille, une robe bleue, un rien de plaisir ? Mais le plaisir durait encore ; de sorte qu’il prit le moyen parti.

 

Alors, le lendemain, le ciel secoua ses nuages comme un oiseau ses plumes ; et, lorsqu’Aline aperçut Julien, elle courut à sa rencontre, elle disait :

 

— Ah ! te voilà, quel bonheur ! c’est bien long, trois jours.

 

l répondit :

— Hein ? quelle pluie !

 

Le talus était trempé et le sol glissait.

 

Il reprit :

— On ne pourra pas rester là.

— Crois-tu ?

— On serait dans l’eau.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

— On ira faire un petit tour.

— Rien que ça ?

— Que veux-tu, c’est pas ma faute s’il a plu.

 

Comme ils marchaient, Aline eut une idée.

 

— Sais-tu ? Allons dans ta chambre.

— C’est pour rire ?

— Non, dit-elle.

— Et l’escalier qui est en bois, toute la maison entendrait.

— Eh bien, dans la mienne.

— Ah ! tu sais, dit-il, on pourrait croire des fois que tu as perdu la tête.

 

On entendait respirer les arbres, il semblait que la nuit bougeait ; elle était tiède. Une petite vapeur traînait sur les bois.

 

— Tout de même, dit Aline, on serait bien mieux chez nous.

 

Elle était inquiète, ne sachant pourquoi, parce que c’est l’air qu’on respire et ce qui va venir qui est déjà sur nous. Elle suivait Julien. Ils allaient au hasard. Alors il pensa que le moment était venu.

 

— Vois-tu, dit-il, c’est que tu es une femme, les femmes ne comprennent pas ce que c’est. Est-ce que vous sortez seulement ? Comment voulez-vous voir les choses ? Nous, qu’on est des hommes, on voit plus clair, il faut me croire. Tu sais comment ils sont jaloux au village, c’est plein de jaloux. Et toutes les mauvaises langues. Si on nous faisait des misères !

 

— Qu’est-ce que ça fait ?

— Qu’est-ce que ça fait ? ça fait beaucoup. On ne pourrait plus se revoir.

 

Il reprit :

— Je me suis dit, avec ce temps et puis tout le reste, on devrait s’arranger une fois la semaine…

 

Aline ne comprit pas tout de suite.

 

— Pour quoi faire ?

— Pour se rencontrer.

 

Elle disait parmi ses larmes :

— Non, je ne veux pas.

 

Il disait :

— Ça me fait aussi de la peine, c’est pour ton bien que je te dis ça.

 

Mais elle répétait :

— Non, non, je ne veux pas.

 

Ses larmes coulaient toujours.

— Tu n’es pas raisonnable, dit-il ; tu ne sais pas ce qui pourrait m’arriver.

 

Elle renifla et, se tournant vers lui :

 

— Quoi ? dit-elle.

— Est-ce qu’on sait ? veux-tu être gentille ? c’est pour moi.

 

C’était pour lui, elle dit oui avec la tête, ils s’arrêtèrent. Ils se trouvaient à mi-côte sur le versant de la colline. Le village se tenait au-dessous d’eux, tout emmêlé dans l’ombre avec ses arbres et ses toits ; les hommes étaient là, et les hommes sont méchants.

 

— Ah ! disait Julien, je t’aime encore mieux, mais non, ça n’est pas possible, je t’aime autant, je ne peux pas plus.

 

Il la baisa au front, ses lèvres étaient froides. Cependant elle éprouvait, parmi son chagrin, une espèce de bonheur triste comme un soleil d’hiver, ayant consenti. On peut tout donner à celui qu’on aime, quand l’amour est grand.

 

Les semaines passèrent encore. À présent, elles étaient bien vides et bien noires pour Aline, avec de temps en temps un jour comme une lumière dedans, et tout le reste du temps n’est plus rien. Et à son tour cette lumière pâlit. Cela se fit lentement. Elle pâlit et décrût par degrés, comme une lampe où l’huile manque. Il y avait quelque chose qui était changé, qui allait changeant toujours plus. Elle restait la même, mais Julien n’était plus le même. Il était pareil à un homme qui s’est assis à une table servie et se lève quand il n’a plus faim. Il se lève et on voit qu’il va s’en aller et qu’on ne peut plus le retenir, parce que l’amour qu’il avait était une faim qui passe comme la faim passe. Et voilà que la saison, elle aussi, s’élevait contre eux. Les jours devenaient courts, les nuits devenaient froides. Aline cherchait les étoiles des yeux et ne les trouvait plus. On avait fauché les regains. La lune, au commencement de sa carrière, était comme un anneau brisé. Quand on met les vaches en champ, elles sortent toutes ensemble en branlant leurs sonnailles. C’est l’automne qu’elles ramènent et qui sonne aux cloches sur les chemins. On cueillait les premières pommes.

 

Et un jour vint la peur. C’était une fois qu’ils étaient ensemble sous l’arbre. Un homme passa tout près d’eux. Ils s’étaient glissés en rampant dans la haie. Ils ne pouvaient rien voir à cause des branches, mais les pas se rapprochèrent. L’homme s’arrêta. Julien pensa qu’ils étaient découverts. Enfin on aperçut une petite lueur rouge, c’était l’homme qui allumait sa pipe. L’homme reprit son chemin ; les pas s’éloignèrent. On n’entendit plus rien. Aline se risqua dehors la première :

 

— Viens, dit-elle, c’est fini.

 

Seulement Julien avait eu si peur qu’il fut un moment sans parler. Sa voix tremblait.

 

Il dit :

— C’est bête ! Il vaudrait mieux qu’on s’en retourne chacun de son côté.

 

Le mercredi suivant, il ne vint pas au rendez-vous.

 

 

 

VIII

 

C’était un soir comme tous les soirs. Elle était à sa fenêtre. Lorsque Julien venait, il sifflait doucement. Quelquefois aussi, par les nuits claires, elle l’apercevait sous le saule. La route éclairait doucement dans l’ombre, les murs étaient tièdes encore, parce que c’était l’été ; mais, à présent, il faisait noir.

 

D’abord elle crut seulement que Julien était en retard. On ne fait pas toujours ce qu’on veut ; voilà ce qu’elle se disait. Mais, à mesure que le temps passait, elle devenait plus agitée, à cause de ses imaginations. On pense à la maladie, on pense à la mort : elle ne pensait pas à la seule chose véritable, qui est la cruauté des hommes.

 

Quand onze heures furent là, les jambes lui démangèrent d’attendre ; elle sortit sur la route. La route s’en va d’abord tout droit, puis elle se courbe vers la maison d’école ; de l’autre côté, elle descend dans le pays, sous les pommiers. Les jardins se tenaient derrière leurs barrières. Il n’y avait personne.

 

Elle prit dans la direction du village. Elle pensait au soir où elle avait porté la lettre ; c’était autrefois, le temps qui n’est plus. Comme la vie tourne ! La vie a un visage qui rit et un visage qui pleure ; elle tourne, on la voit rire ; elle tourne encore et on la voit pleurer.

 

Une fois qu’elle fut devant chez Julien, Aline s’arrêta. La maison, lourde et carrée, montrait ses volets fermés. Elle semblait dire : « Va-t’en ! » comme quelqu’un qui veut dormir. On n’entendait rien que la fontaine. Aline regardait vers la fenêtre de Julien. Est-ce qu’il ne devait pas la sentir dehors avec ses yeux tendus vers lui ? Mais rien ne bougeait sous le rond du ciel où est le silence.

 

Alors, s’appuyant contre un mur, elle attendit longtemps encore. Et puis elle eut froid, étant sans châle et tête nue. L’air de la nuit l’enveloppait comme un linge humide. La solitude pesait sur elle comme un poing. Elle ne rentra qu’après minuit.

 

Le jour suivant, une troupe de montreurs de bêtes traversa le village. On était dans la matinée quand le tambour battit. Le chameau marchait en tête. Il avait des plaques de peau nue, des poils comme de la ficelle défaite, une bosse pendante, un long cou recourbé. Ses jambes allaient s’écartant l’une de l’autre à partir de ses genoux cagneux, d’où venait son allure comme celle d’un bateau qui roule. Le singe, habillé en général, était assis sur le dos de l’âne qui tirait une charrette. Il cherchait ses puces en faisant des grimaces. La chèvre suivait.

 

Mais, le tambour ayant battu pour la seconde fois, la représentation commença. Tout le village faisait cercle. Les hommes tenaient leur pipe au coin de la bouche et souriaient, parce qu’on est des hommes, pour dire : « C’est bon pour les enfants. » Le montreur avait un foulard rouge autour du cou et un chapeau de feutre pointu. Il fit d’abord coucher le chameau qui plia les jambes de devant, en balançant sa croupe un long moment en l’air comme un arbre qu’on coupe ; puis, s’abattit. Et l’homme, montant dessus, dit avec l’accent italien :

 

— Voilà comme oun charge le chameau au désert. On lui met dessus des tonneaux, des sacs, tout ce qu’on veut, mille kilos. Ils ne boivent pas pendant quinze jours.

 

— Ah ! disait-on, si on était tous comme ça, l’aubergiste n’irait pas bien loin.

 

Le singe tira du pistolet. Sa queue sortait de dessous les basques de sa tunique. Et comme, au milieu de ses tours, ayant lâché son sabre, il se grattait le crâne, l’homme le corrigea d’un coup de lanière.

 

La vieille Henriette ne parlait pas ; elle gardait toutes ses forces pour comprendre, tellement ce qu’elle voyait sortait de sa vie ordinaire. Les autres femmes se turent d’abord comme elle, puis elles se mirent à parler.

 

Elles disaient :

— Autrefois, on ne voyait pas de ces bêtes, d’où est-ce que ça vient ?

— Ça vient d’Afrique.

— Croyez-vous ?

— Oh ! je sais bien.

— Pas la chèvre ?

— Non, rien que le singe et le chameau.

— Vous souvenez-vous ? Dans le temps, il y avait les Calabrais, avec des peaux de mouton autour des jambes et des espèces de flûtes avec des vessies qui se gonflaient.

— On n’en voit plus.

— Dieu soit béni ! d’où est-ce que ça sortait ?

 

Et Aline était là aussi, mais Aline n’écoutait pas. Elle était triste, c’est pourquoi elle plaignait le singe. Il était si maigre, il avait de si grosses larmes dans les yeux. Quand on le battait, elle aurait voulu le prendre et l’emporter dans ses bras ; et le chameau de même, mais il était trop gros. Et puis les grimaces du singe la faisaient rire malgré son chagrin. Et puis elle redevenait triste à cause de la chèvre. On avait installé une sorte d’échafaudage, avec un dessus pointu et quatre étages. La chèvre y grimpait. À chaque étage, elle en faisait le tour et saluait, levant la patte. Pour monter plus haut, elle se dressait toute droite. Plus elle montait et plus la place était petite. Et l’échafaudage avait bien deux mètres de hauteur. On pensait : « Si elle tombe, elle se cassera les jambes. » L’homme faisait claquer son fouet.

 

Et c’est au moment où la chèvre, les sabots joints au sommet de la machine, tournait comme une toupie en faisant des révérences, qu’Aline aperçut Julien. Elle ne l’avait pas vu venir et il était là, tout à coup. Elle ne pensa plus ni au singe, ni à la chèvre, ni au chameau.

 

On faisait la quête, c’est le mauvais quart d’heure ; tout le monde tourna le dos. Le petit garçon pâle secouait son assiette, elle était presque vide. Le patron compta l’argent dans le creux de sa main en haussant les épaules, et un instant après, la représentation recommençait à l’autre bout du village.

 

Henriette s’en était allée. Aline avait suivi la troupe ; Julien aussi. Peu à peu, elle s’approcha de lui par derrière ; elle lui posa la main sur l’épaule et, comme il se retournait, elle lui sourit. Ses yeux étaient redevenus clairs comme les lacs de la montagne quand le soleil se lève.

 

Lui, il fut embarrassé. Pourtant personne ne faisait attention à eux, à cause des bêtes. D’en haut, les têtes rapprochées étaient comme une couronne sombre où les nuques et les visages figuraient des fleurs roses. D’en bas, on voyait la petite tête du singe et sa casquette à plumet attachée sous le menton. Le singe fit partir son pistolet.

 

Et Aline :

— Qu’as-tu fait, hier soir, Julien ? Pourquoi n’es-tu pas venu ?

 

Il répondit :

— On me voyait aller rôder tout le temps. C’est par précaution, tu comprends.

— Je t’ai attendu.

— Longtemps ?

— Oh ! oui, longtemps.

 

Le singe fouetté hurla. Julien dit :

— Ils tourmentent ces bêtes !

 

Il disait :

— Eh ! regarde le singe, il a le dedans des mains comme un homme.

 

Elle disait :

— C’est pour la semaine prochaine ; sûr, cette fois ?

— Que oui.

 

Mais il s’écartait déjà d’elle, et, se poussant du coude entre les groupes, il fut vite au premier rang. Il se tint là sans remuer jusqu’à la quête. Alors il jeta deux sous dans l’assiette, tandis que l’Italien, s’étant découvert, disait :

 

— Mesdames et Messieurs, avant de quitter votre honorable village, je tiens à vous remercier.

 

Le chameau allongea son long cou, le singe rongeait une carotte ; l’âne se mit à trottiner tirant la charrette où on voyait des morceaux de pain sec, la machine de la chèvre, et de l’étoffe rouge à galons dorés.

 

Et Julien, en s’en retournant, se représentait Aline, et comment elle était venue vers lui, et la promesse qu’il lui avait faite. Mais on promet et on ne tient pas. Les paroles s’oublient, ce n’est qu’un petit bruit qui s’en va en l’air avec les nuages. Les raisonnements sont plus solides, ils sont faits de pierre comme des maisons où on va se mettre pour être à l’abri. Il se disait : « C’est qu’elle s’y met trop ; elle est déjà comme une folle. Qu’est-ce que ça va être si ça continue ? Je ne peux pourtant pas me marier avec elle ; dans les bons ménages, on a des deux côtés. »

 

Ensuite il se disait : « Voilà, à présent, comment faire ? Une qui pleure, qui peut crier ! Elles font des scènes, ça serait du beau. » Le moyen, c’est de se cacher. « Elle vient, eh bien, on s’en va. Elle finira bien par comprendre. » Il ajoutait dans sa pensée : « Je ne suis pas seul après tout, elle en trouvera bien un autre. »

 

Les colchiques avaient fleuri, petites flammes qui tremblotent, que le vent souffle, qui ne sont rien, petites sœurs pâles de la brume.

 

 

 

IX

 

Quand Aline vit son malheur, elle n’y voulut pas croire. C’est ainsi que les petites filles qui ont peur de la nuit se cachent sous les couvertures. Elle s’était accrochée à tous les petits espoirs qu’il y avait sous sa main ; ils avaient cassé l’un après l’autre comme des branches sèches. On n’a pas même le temps de bien s’aimer ; le temps de s’aimer est comme un éclair.

 

L’automne s’était posé à la cime des arbres et les feuilles touchées jaunirent. Elles ressemblaient dans les branches à de jolis oiseaux clairs qui vont s’envoler. La lumière adoucie était molle comme un fruit trop mûr. Les chiens bâillaient en s’étirant dans la cour déserte des fermes. Vers le soir, les fumées des feux de broussailles traînaient sur les champs comme des chenilles.

 

Aline éprouvait qu’il est quelquefois tellement difficile de vivre qu’on aimerait mieux en finir tout de suite. On fermerait les yeux et on se laisserait aller comme la feuille dans le ruisseau. Mais elle songeait : « Ce n’est pas possible que ce soit pour toujours. » Elle séchait ses larmes, elle relevait la tête.

 

Un matin, la petite infirme mourut. Elle était dans sa charrette à roues de bois comme d’habitude ; à midi, on la trouva froide ; elle était morte sans que personne s’en doutât, on n’avait rien entendu, elle n’avait même pas bougé. Et on dit : « Comme ça se fait ! Enfin, à présent, au moins, elle ne souffrira plus. » Mais Aline comprit que c’était un signe pour elle.

 

Il vint de grandes pluies. Le temps était ainsi cette année-là. L’averse était comme des ficelles tendues ; le vent, pareil à une main, sautait de l’une à l’autre en les courbant et les brouillait ; on ne voyait plus rien qu’une sorte de toile grise qui se soulevait par moment, découvrant un coin de bois noir et triste au fond de la prairie.

 

Parfois Henriette, sa jupe relevée par-dessus la tête, courait mettre une seille sous la gouttière. Aline pensait : « Ah ! oui, c’est maman qui porte la seille. » Et Henriette se secouait dans la cuisine, en disant : « C’est plus un jardin, c’est un lac. »

 

Alors, durant la nuit, la maison repliait son toit comme des ailes, se faisant petite sous le ciel ; les nuages glissaient sur la lune ; elle se montrait un instant et semblait fuir. Et Aline voyait sa clarté vaciller et s’éteindre parmi le vent à sa fenêtre, car elle ne dormait pas.

 

Son chagrin l’empêchait de dormir. Elle cherchait tout le long des heures, dans sa tête, reprenant les jours un à un, comme un collier qu’on égrène. Elle n’accusait pas Julien, c’était elle qu’elle accusait. Un jour, elle avait un peu boudé, les garçons n’aiment pas qu’on boude. « Julien se sera fâché, mais il n’a rien dit, parce qu’il ne dit rien. » « Et puis, le soir de la danse, qu’est-ce qu’il a eu de ne plus vouloir ? C’était bien joli, j’ai pourtant fait tout ce qu’il a voulu. Ah ! mon Dieu, c’est bien difficile ! »

 

Elle pensait : « On ne sait pas ; il était bien bon, oui il était bien bon. Il m’a donné des boucles d’oreilles. On s’est fait des petits cadeaux. Le jour qu’il m’a apporté des framboises, je lui ai pourtant bien dit merci. Est-ce que peut-être il croit que je n’ai pas été contente ? »

 

Elle se tenait assise sur son lit, les yeux ouverts et fixés devant elle. L’obscurité était quelque chose de profond et d’épais comme une fourrure à poils noirs. De petits soleils rouges et bleus montaient dans l’air en tournant. Elle se frottait les yeux. Elle se demandait : « Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi est-ce que je suis comme ça ? Est-ce le bon Dieu qui me punit ? » Ses pensées étaient comme les abeilles qui sont sorties un jour d’orage, et ne peuvent plus rentrer à la ruche. Elle ne trouvait pas la bonne place dans son lit, son oreiller était brûlant ; tantôt elle se découvrait, et elle avait des frissons ; tantôt elle se recouvrait et les draps étaient lourds sur elle comme de la pierre. Et, lorsque le sommeil venait enfin, elle avait des rêves, avec leurs tromperies, où tantôt elle était heureuse, et qui se brisaient comme un vase qui tombe des mains au réveil ; d’autres pareils à la réalité, et bien tristes ; d’autres encore, si horribles, qu’elle criait en dormant.

 

Une fois, elle était en bas d’un grand arbre, et Julien était en haut qui lui disait : « Viens. » Elle fit comme il disait. Il était assis au bout d’une branche, elle s’assit à côté de lui. Mais voilà que l’arbre se mit à pencher et à craquer parce qu’ils étaient trop lourds, ensemble ; elle sentait Julien glisser et elle aussi ; ils tombaient dans le trou, l’air entrait dans sa bouche comme une plume qui chatouille, et un grand serrement à la gorge qui l’éveilla.

 

Une fois aussi, elle rêva qu’on l’enterrait. On la descendait dans un grand creux où il faisait tout noir. Il y avait un étroit carré de ciel au-dessus d’elle ; il devenait toujours plus petit, il fut enfin comme un point blanc ; en même temps, elle étouffait. Elle avait pâli. Ses belles couleurs étaient parties comme quand l’églantine s’effeuille. Elle avait beaucoup maigri ; ses poignets ronds étaient devenus carrés et trop minces ; elle avait des cordes sur les mains comme les vieilles femmes ; on voyait à ses tempes qui s’étaient enfoncées un petit bouquet de violettes ; elle ne mangeait plus.

 

Henriette lui disait :

— Allons, mange.

 

Elle répondait :

— Je n’ai pas faim.

 

Comme elle toussait, sa mère reprenait :

— Voilà que tu tousses, tu ne vas pas bien. Pourquoi ne veux-tu pas te soigner ?

— C’est le mauvais temps qui fait ça.

— Moi, je dis qu’il faut se soigner. On tousse, on s’en va de tousser. Si on consultait.

— Oh ! non.

 

Henriette se méfiait, parce qu’elle trouvait que cette maladie avait un drôle d’air. Seulement les femmes, comme on sait, ont beaucoup de mauvais moments à passer. Et Aline, de son côté, avait cru d’abord que c’était le chagrin qui la rendait malade. Mais ensuite elle eut de grandes douleurs dans le dos, dans l’estomac ; un matin, elle se mit à vomir.

 

Tout à coup, elle comprit.

 

Et la seule pensée qu’elle eut fut celle-ci : « Il faut que j’aille le lui dire tout de suite. »

 

 

 

X

 

À la fontaine, les laveuses lavaient le linge. Elles frottaient des deux mains sur la planche lisse, le savon faisait sa mousse, et l’eau était bleue et douce d’odeur. On a beaucoup d’ouvrage le matin. Une femme s’en revenait de la boutique avec une livre de sucre. Une autre balayait devant sa porte. Une grande fille menait un bébé par la main. On entendait le menuisier raboter dans sa boutique. Il faisait un petit temps gris un peu frais, et il soufflait un rien de bise. Le ciel avait des nuages blancs tout ronds qui se touchaient comme les pavés devant les écuries. Les vaches dans les champs branlaient leurs sonnailles de tous les côtés. Et une des laveuses dit en rinçant le linge :

 

— C’est le treize aujourd’hui.

— Non, dit une autre, c’est le quatorze.

— Tant mieux.

— Moi, reprit une troisième, moi je vous dis que c’est le treize.

 

À ce moment Aline passa. Elles s’arrêtèrent toutes de causer. Julien coupait du bois près de la porte de la grange, derrière la maison. Des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. À gauche, le verger rejoignait la campagne. On voyait par les trous des branches les pommes rouges d’un pommier tardif. Les autres n’avaient plus de fruits et presque plus de feuilles. Julien travaillait sans se presser, étant chez lui. Il avait ôté son gilet, parce que le mouvement donne chaud. Sa hache montait et retombait ; à chaque coup, il fendait une bûche. Et, quand Aline arriva, il resta une bonne minute comme il était, sa hache à la main.

 

Un pigeon s’envola au-dessus de leurs têtes. Julien ouvrit la bouche comme pour parler, mais il ne dit rien. Elle non plus ne dit rien au commencement, mais ensuite les paroles lui vinrent aux lèvres comme l’eau dans une pompe ; elles jaillirent toutes à la fois.

 

— Tu ne sais pas, dit-elle, je voudrais bien que non… seulement… oui, c’est la vérité. Je n’étais pas sûre… C’est la première fois… Et puis il a bien fallu, n’est-ce pas ? Et puisque c’est toi, il valait mieux que je te le dise tout de suite…

 

Elle parlait en tâtonnant avec ses mots comme une aveugle avec ses mains. Elle tordait entre ses doigts les attaches de son tablier. Elle avait les pommettes rouges comme deux petits feux allumés. Elle avait un corsage de toile bleue, une vieille jupe brune.

 

Julien dit :

— Quoi ?

 

Elle montra son ventre. Un second pigeon s’envola.

 

Julien dit :

— Charrette !

 

Il reprit :

— Charrette !

 

Son cou s’enfonça dans sa nuque ; il avança la tête comme un bélier qui va corner ; il se retint pourtant, pensant qu’Aline mentait peut-être ; il dit encore :

 

— Tu es folle !

 

Elle ne répondit pas.

 

Il dit :

— En es-tu sûre ?

— Oh ! oui.

— Sûre ? Sûre ?

— Oh ! oui.

 

Alors, il avança de nouveau la tête, et dit :

— Eh bien, tu n’es qu’une grosse bête ; ça ne me regarde plus.

 

Et, jetant sa hache, il s’en alla. Mais Aline le suivait, marchant à côté de lui comme un pauvre qui mendie, disant :

— Écoute, écoute, s’il te plaît ; on serait tellement bien les deux ! Tu es fâché, ça passera…

 

Il s’arrêta et dit :

— Fiche-moi le camp !

 

Alors elle se prit la joue comme si elle voulait la mordre avec ses doigts ; de l’autre main, elle tenait Julien par sa chemise ; elle s’attachait à lui pour le retenir ; elle aurait aimé à être battue et qu’il la battît bien fort, mais rester avec lui ; elle disait :

 

— Oh ! tu sais, je t’aime bien, je t’aime toujours plus et puis le petit est à toi, marions-nous, je serai tant bonne.

 

Il ne songeait pas à la battre ; il aurait seulement voulu qu’elle fût loin ou pouvoir souffler dessus comme sur un peu de fumée, c’est pourquoi il répétait :

 

— Je m’en moque. Fiche-moi le camp !

 

À ce moment, le père Damon sortit de l’écurie. Il était court et tassé, il écartait les jambes d’étonnement. Aline eut peur. Il lui parut que les arbres du verger s’abattaient tous ensemble et que la nuit venait dans le ciel. Elle courut. Les maisons du village couraient à sa rencontre, le long de la route. Elle avait comme de l’eau trouble dans les yeux. Et lorsqu’elle vit sa mère, les forces lui manquèrent. Elle tomba sur une chaise. Elle tenait sa tête dans ses mains.

 

Henriette eut de la peine à comprendre, mais une fois qu’elle eut compris, ce fut fini. Son amour allait à rebours. Il y a un amour sévère et rude qui châtie. Quand on est honnête, on a des enfants honnêtes. Elle eut d’abord une grande colère ; elle disait :

 

— Es-tu ma fille ?

 

Puis cette colère durcit le cœur.

— Une fille, une seule, et la voilà ! Je devrais te dire : « Va voir ailleurs comme il y fait. » Je te garde, mais va droit à présent ; si tu vas courbe…

 

Elle ferma la porte. Les idées se dressaient dans sa tête comme le bois vert dans le feu ; elle remuait le bras et toute sa bouche remuait avec. Puis elle regarda sa fille. Aline sur sa chaise était comme un paquet que les sanglots soulevaient du dedans. On ne voyait que ses cheveux défaits et ses mains toutes pleines de petites secousses. Elle lui dit :

 

— Va te mettre au lit.

 

Aline obéit. Elle se déshabilla sans penser à rien. Ses doigts allaient et venaient tout seuls, par un reste d’habitude. Elle se blottit sous les draps, ayant honte du jour même. Cependant Henriette fit de la camomille. On met sept fleurs dans une tasse, ni plus, ni moins, sept est le nombre ; la camomille est bonne pour toutes les maladies. Aline but : c’était amer comme sa vie. Ensuite elle se tourna vers le mur. Et la fatigue l’emporta sur sa douleur. L’ombre s’allongeait longuement sur ses paupières. Il lui semblait redevenir une toute petite fille ; c’est le temps où on joue aux haricots ; on fait un trou au pied d’un mur ; il y a des haricots de toutes les couleurs.

 

 

 

XI

 

Novembre était venu.

 

— Oui, dit un jour Henriette, il te faudrait au moins avoir de quoi mettre ton enfant au propre quand il sera là.

 

Aline prit son fil, de la toile et se mit à coudre. Sa mère avait fait le compte :

 

— Deux ou trois langes, quatre chemises, des mouchoirs : tu as de la besogne tant que tu voudras et juste le temps.

 

La toile était grossière, les petits des pauvres n’ont pas des draps fins. Aline cousait ; les doigts s’envolent, l’aiguille brille ; mais c’était un ouvrage qu’elle n’aimait pas beaucoup faire ; elle ne le faisait que parce qu’il le fallait. Et Henriette la surveillait, assise à côté d’elle, disant à tout moment :

 

— C’est pas comme ça. À quoi est-ce que ça sert de t’avoir appris ? Regarde-moi cet ourlet. C’est tout plissé, une misère ! Elle prenait l’ouvrage et le défaisait. Aline s’appliquait pourtant de son mieux. Seulement il faut que l’ourlet soit bien droit et il faut encore que les points soient égaux et faire attention de ne pas casser son fil : il y a tant de choses qu’on s’y perd. Et elles étaient là, rien que les deux, en face l’une de l’autre.

 

Elles étaient là rien que les deux. La cuisine avait quatre murs et une petite fenêtre. Il faisait triste. Elles ne parlaient pas. Et Aline pensait au petit qu’elle aurait. Elle se demandait : « Comment est-ce qu’il fera pour sortir ? Est-ce que ça fait mal ? Oh ! oui, ça doit faire bien mal ! » Elle se rappelait des amies qui avaient eu des petits frères. Elles disaient :

 

— On nous avait mises dans la chambre d’en haut, mais on a bien entendu maman crier tout de même.

 

Il y a la sage-femme qui vient et, des fois aussi, le médecin. Et Aline avait peur. Puis elle se disait : « Comment est-ce qu’il sera ? Je me demande. Comme ce serait drôle d’avoir un petit garçon ! Ou bien ce sera peut-être une petite fille. On ne sait jamais d’avance. C’est seulement quand ils sont là, ça fait toujours une surprise ; mais j’aimerais mieux un garçon. » Elle l’imaginait dans ses pensées ; il aurait une grosse tête et des cuisses comme des saucissons ficelés.

 

Elle voyait aussi la robe qu’il aurait mise.

 

Ils font bien plaisir quand ils commencent à parler. Mais, tout à coup, elle se souvenait qu’elle n’était pas comme les autres. Les autres, qui ont un mari, peuvent être joyeuses et rire ; elles mangent tout le jour pour avoir du lait. Le soir, à la fraîcheur, elles prennent leurs enfants ; elles s’en vont dans le village de porte en porte. On leur dit : « Comment allez-vous ? » – « Pas mal, merci. » – « Et le petit ? » – « Oh ! le petit, regardez-moi ça ! » – « Oh ! le beau petit ! » – « N’est-ce pas ? Savez-vous combien il pèse ? Il fait déjà ses cinq kilos. » – « Pas possible ! » Et la mère est tout heureuse qu’on ne veuille pas la croire.

 

Seulement, les enfants qui n’ont pas de père, ceux-là on n’ose pas les montrer. On les garde à la maison ; on les fait taire, quand ils crient ; ils deviennent grands et vont à l’école, les autres enfants ne jouent pas avec eux, on leur donne des surnoms. Aline pensait : « Ce n’est pas seulement moi qui suis punie, lui aussi sera puni. » Pourquoi ? Et pourquoi est-ce que Julien ne serait pas puni ? Elle sentait qu’il y a dans la vie des choses qui sont bien difficiles à comprendre.

 

Les feuilles tombaient. Quand les feuilles tombent, l’une tombe, l’autre suit. Elles se montrent le chemin, elles se disent l’une à l’autre : « Allons-y ! » et se plaignent un peu en touchant la terre qui est froide et noire. Les bois ressemblent à des fumées ; la campagne est mouillée et grise, avec les carrés noirs des forêts de sapins.

 

Il n’y avait plus dans le jardin que deux ou trois choux qui laissaient pendre leurs feuilles flétries ; les autres étaient cueillis et enfouis sous la paille, dans un coin. On ne se servait plus de la pompe. On voyait par la fenêtre, depuis que les feuilles étaient tombées, un beaucoup plus grand nombre de toits.

 

On entra dans le mois de décembre. Aline continuait à coudre. Elle cousait du matin au soir. Elle cousait une chemise, puis elle la mettait dans la corbeille. Il n’arrivait rien d’autre dans sa vie.

 

Elle ne sortait presque plus, parce qu’on se retournait pour la voir et que les garçons riaient en dessous. Quelquefois, pourtant, elle était si triste qu’elle ne pouvait pas rester assise plus longtemps, et elle sortait dans la campagne.

 

Elle allait un bout de chemin. L’herbe était courte et jaune comme du poil de bête et les buissons pareils à des pelotes de fil de fer. Elle marchait le haut du corps en arrière, car son ventre devenait lourd. On voyait qu’elle était bien maigre. Quand il faisait sec, elle s’asseyait un petit moment sous un arbre pour se reposer. Elle aurait voulu pleurer, elle ne pouvait pas pleurer. Elle s’en revenait ; sa mère lui disait :

 

— Qu’as-tu encore à courir ? quand on est comme tu es.

 

Et elle ne répondait pas, n’ayant plus le droit de rien dire. Elle n’avait plus que le droit de faire ce qu’on lui disait de faire. Et voici ce qu’elle aurait aimé faire, c’eût été d’aller vers sa mère et de lui demander pardon, de se mettre par terre devant elle, de poser sa tête sur ses genoux, pour que tout fût oublié, mais Henriette restait fermée et sombre ; et Aline n’osait pas. Elle se remettait à coudre, pendant qu’on allumait la lampe.

 

Elle n’avait personne pour la plaindre. Il y a des paroles qui font du bien comme l’huile sur les brûlures. Il n’y avait que le silence. L’estomac lui faisait toujours bien mal. Il lui était venu des taches jaunes le long du nez et un goût amer dans la bouche. Ses joues étaient comme du papier sale. Elle avait tellement vieilli qu’on ne l’aurait pas reconnue. Son ventre était devenu si gros qu’elle s’effrayait de le voir.

 

Vers la fin du mois, il gela. Les glaçons pendaient en longues barbes blanches aux fontaines. On entendit les sabots des vaches sonner sur la route durcie. Aline toussa davantage, couchant dans une chambre sans feu. Ensuite elle eut des engelures. Ses doigts étaient si gros, si raides, qu’elle ne pouvait plus les plier ; souvent la peau crevait et le sang sortait. Son aiguille lui paraissait pesante comme une barre de fer. Le petit chat jouait avec son peloton.

 

Quand vint Noël, les cloches sonnèrent. C’est le jour de la joie et des promesses. On « fait l’arbre » dans l’église et les enfants viennent et les femmes aussi viennent pour voir. D’abord il fait sombre et on chante ; puis on allume les bougies. Elles sont comme de petites larmes qui bougent parmi l’arbre vert et les noix d’or. Le sapin est un grand sapin qui touche presque le plafond. Il y a une bougie tout au bout, avec une grande étoile, parce que, dans la nuit de Noël, les bergers virent l’étoile et l’ayant suivie virent l’étable, la crèche et l’enfant Jésus. Mais Aline pensa que le bon Dieu l’avait abandonnée à cause de son péché.

 

Puis à minuit, la nuit de l’an, elle pensa : « Qu’est-ce qui va venir ? » Qu’est-ce qui peut venir, quand le malheur est là ? Deux ou trois mois qui passent et le petit enfant ; et les saisons qui tournent comme une ronde sous les arbres. L’année s’ouvrit devant elle : c’était comme une longue route nue. On ne voit rien, loin devant soi, rien que la route. Elle fermait les yeux. Est-ce qu’on peut arrêter le temps qui passe ? Ce n’est pas même de l’air qui passe, qu’on sent passer ; on ne sent pas le temps et on ne le voit pas, mais il passe quand même. Et le petit bougeait en elle. Elle se disait : « Les choses viennent, on ne peut pas les empêcher. »

 

Le froid dura longtemps, car l’hiver était rude. Puis le ciel, comme une bouche ouverte, souffla une grande haleine chaude qui fit mollir les routes et tomber la neige des toits et verdir l’herbe dans les prés. On dit : « Voilà l’hiver qui est bien malade. » Les enfants couraient devant les maisons…

 

Bientôt les vents de mars s’élancèrent d’au-delà les montagnes, bondissant par-dessus le lac qu’ils ont remué en passant. Alourdis d’eau, ils vinrent heurter les nuages dans un grand choc qui fendit le ciel ; le ciel croula avec un grand bruit. Le soleil éclata, les primevères fleurirent.

 

Il y a comme une voix qui encourage à vivre à cet endroit de l’année. Elle est dans l’oiseau qui crie, dans le jour, dans les bourgeons qui se gonflent. Le printemps saute sur un pied par les chemins. On voit les vieux qui viennent sur le pas de leur porte, ils hument l’air comme un qui a soif, ils font trois pas dans le jardin. Seulement on vit mieux aussi les taches bleues autour des yeux d’Aline et les deux trous qu’elle avait dans les joues.

 

 

 

XII

 

À la fin de mars, elles eurent une première alerte. Henriette pensa : « Pourvu que le petit ne vienne pas avant terme, ça serait tout à la fois. » Et comme elle était précautionneuse, elle appela la sage-femme.

 

La sage-femme arriva un matin. Elle entra sans heurter, elle dit :

 

— Bonjour, ça ne va pas ?

 

Elle avait une figure noire et une petite moustache. Elle prisait, ensuite elle éternuait et elle prisait de nouveau. Elle avait toujours une goutte brune qui lui pendait au bout du nez. On ne savait plus quel âge elle avait. Et si, parlant de quelqu’un, on disait :

 

— Il tourne bien mal, elle, elle répondait :

— C’est le plus gros garçon que j’aie vu.

 

Et si on parlait de quelqu’un d’autre :

— Lui est venu sans qu’on s’y attende.

 

Elle voyait le monde de cette façon-là. Elle avait toutes sortes de recettes dans son métier, et l’habitude faisait qu’elle s’essuyait tout le temps les mains à son tablier. Elle disait aux femmes :

 

— La belle affaire ! toutes y passent, il n’y a qu’à vouloir.

 

Et on disait d’elle :

— Il faudrait aller bien loin pour en trouver une pareille. Ça ne lui fait ni chaud, ni froid.

 

Et enfin, étant bien payée, avec un cadeau à chaque baptême, elle avait pu mettre de l’argent de côté, ce qui ajoutait à sa réputation.

 

Elle examina Aline. Elle la trouva, comme elle disait, pauvre de sang et bien nerveuse ; mais il est connu que la jeune génération ne vaut pas l’ancienne ; et puis les circonstances n’étaient pas pour aider. Elle tournait autour du lit en se mouchant dans son grand mouchoir rouge, parlant beaucoup, et répétant :

 

— Oui, oui, on n’en est pas encore là.

— Seulement, ajouta-t-elle, d’ici trois semaines, un mois…

 

Il arriva comme elle avait dit. Avril avait paru, poussant devant lui ses petits nuages comme des poules blanches dans un champ de bleuets. La journée avait été chaude. Les feuilles dépliées se dressaient, ayant pris des forces ; on voyait l’air trembler sur la campagne. Les douleurs commencèrent dans l’après-midi ; avec le soir, elles grandirent. La sage-femme dit :

 

— Hein ? je ne m’étais pas trompée.

 

Et comme Aline gémissait :

— Ma fille, reprit-elle, crie seulement, ça soulage ; et puis pousse quand tu sentiras que ça vient.

 

Après quoi, elle troussa ses manches pour être prête, mais rien ne pressait. Henriette avait mis sur le feu la grande marmite pleine d’eau. Les bûches pétillaient ; elle tournait autour, comme seulement occupée du ménage. Mais, quoiqu’elle s’en cachât, elle était bien émotionnée. Ce qu’il faut surtout, dans ces moments-là, c’est ne pas perdre la tête. Elle se raidissait. La vapeur était rose, l’eau bouillait.

 

La sage-femme but son café et mangea un morceau de pain et de fromage. Elle coupait son fromage sur la table avec la pointe de son couteau et piquait dedans d’une main ; de l’autre, elle tenait son pain, ou bien vidait sa tasse à petites gorgées ; et puis la remplissait, disant :

 

— Moi, j’aime le café, ça me donne des forces. Mais il me le faut chargé à la cartouche.

 

On continua d’attendre. Dans la nuit, les douleurs devinrent plus vives. Aline commença de crier. Elle criait par intervalles, doucement, puis plus fort, puis cessant tout à coup ; alors elle plaignait ; et les cris reprenaient, longs et ensuite aigus comme des pointes de rocher ; et quand elle était épuisée, sa tête tombait en arrière ; et puis sa gorge se resserrait et les cris recommençaient. La sage-femme se frotta le nez.

 

— Oui, oui, dit-elle de nouveau.

 

Elle se moucha de nouveau.

— Ne vous effrayez pas, je l’examine, tout va bien ; on crie, vous savez, c’est les nerfs.

 

Elle avait son amour-propre, qui était de faire seule. Mais, cette fois, c’était sérieux. Finalement, elle dit :

 

— Peut-être bien qu’un médecin ne serait pas de trop.

 

Le médecin arriva dans sa petite voiture. Il avait un petit cheval blanc qui trottait en levant haut les jambes. On entendit de loin le bruit clair des sabots sur la route, puis le roulement des roues ; et il parut. Il ôta sa pèlerine et son chapeau. Il se lava les mains avec de l’eau chaude et du savon. Il entra dans la chambre en cachant sa trousse derrière son dos. La porte resta ouverte pour qu’on pût aller et venir. Le petit chat, éclairé par le feu, dormait dans les copeaux, la tête entre ses pattes.

 

Quand tout fut fini, les lampes pâlirent ; c’était l’aube qui venait.

 

— Ah ! dit le médecin, il est heureux que les enfants ne fassent pas toujours tant de façons pour venir au monde. On n’en voudrait plus.

 

Et, montant sur le siège, il toucha du fouet le petit cheval qui partit comme le vent, ayant mangé son avoine. Mais la sage-femme était de mauvaise humeur. Elle dit :

 

— C’est encore un faiseur d’embarras. Je l’aurais eu aussi bien que lui.

 

Sur le lit, il y avait Aline, et le petit qui était né. On l’avait roulé dans ses langes. C’était un petit garçon. Aline était assoupie. Elle était blanche comme la mort et ses cils faisaient de l’ombre sur ses joues.

 

La chambre était en désordre. On avait tiré le lit au milieu du plancher. La seille où on avait baigné l’enfant était auprès et, dans le coin, un tas de linges et de serviettes. Des habits traînaient sur les meubles.

 

Cependant les voisines, averties par la voiture du médecin, frappaient à la porte l’une après l’autre. Il y avait longtemps qu’elles n’étaient pas revenues. Quand on a fait ce qu’Aline avait fait, les honnêtes gens restent chez eux. Mais la curiosité était la plus forte. Et elles s’excusaient, disant :

 

— Je suis venue voir comment ça allait.

 

La sage-femme leur répondait :

— Ça va bien.

— Tant mieux, je repasserai.

 

Et, une fois qu’elles étaient dehors, elles disaient :

 

— Au premier enfant que j’ai eu, ç’a été bien plus facile. J’ai laissé faire, voilà tout. Seulement, cette Aline, elle est punie, et c’est bien fait. A-t-on eu besoin d’un médecin, nous autres ? Et puis l’enfant, ça ne sera sûrement pas grand’- chose, s’il vit.

 

Alors toutes applaudissaient. Et les langues branlaient comme les clochettes des vaches quand le petit berger claque du fouet.

 

 

 

XIII

 

Aline resta quinze jours au lit. Ensuite on lui permit d’aller jusqu’au grand fauteuil à dossier droit, près de la fenêtre. Elle s’asseyait là et allongeait ses jambes engourdies. Elle était encore comme sont les malades qui ont du sommeil en retard dans tout le corps, et sont enfermés dans leur maladie, de telle façon qu’ils voient la vie comme un jardin dans le brouillard. Les gens qui passent, les nuages, les fleurs et le soleil semblent des choses d’un autre monde ; il y a une séparation qui s’est faite ; et la journée s’écoule d’un mouvement égal. Puis, tout à coup, un jour, elle aperçut l’enfant que la vieille Henriette tenait dans ses bras. Alors elle fut impatiente de l’avoir tout à elle, pour s’y attacher et s’y oublier ; car les petits coûtent beaucoup de peine, ils se salissent, il faut les bercer, leur donner à manger et beaucoup d’autres choses qu’elle aurait voulu faire, mais elle était trop faible encore.

 

Elle regardait dehors. Des moineaux, tombant par grappes, passaient devant les vitres comme des pierres noires. Un petit lilas se couvrait de verdure et ses feuilles encore froissées semblaient des papillons battant de l’aile aux souffles du printemps, mais la chambre était noire et triste, avec ses murs nus, ses poutres enfumées, sa fenêtre close. Henriette prétendait que l’air est mauvais pour les nouveaux nés. On respirait l’odeur aigre du lait.

 

L’enfant n’avait pesé que quatre livres le jour de sa naissance et son poids n’augmentait presque pas. Il avait une très grosse tête, comme tous les enfants qui viennent de naître, mais une tête plus grosse encore et un tout petit corps. Ce n’était rien qu’un peu de chair. Sa figure était comme une boule rouge où il y avait des plis qui étaient les yeux et la bouche, deux trous qui étaient les narines. Il tenait ses poings serrés contre ses joues. Il n’avait pas de cheveux, ni de sourcils, mais une espèce de poil sur le front et sur les épaules.

 

On le mettait coucher dans une corbeille à linge posée sur deux chaises, garnie d’une paillasse de feuilles de maïs, avec un petit drap, une couverture de laine et un gros édredon pour qu’il fût bien au chaud. Mais, sitôt qu’on l’avait posé dans son berceau, il commençait à crier. Il avait un petit cri si faible qu’il fallait s’approcher pour l’entendre et son visage se gonflait et il entrouvrait ses gencives nues. La sage-femme venait chaque jour, apportant les nouvelles :

 

— Vous savez, disait-elle à Henriette, on ne parle plus que de votre fille. Il faut voir ça, c’est comme un bâton dans une fourmilière. Et ce qu’on raconte ! que le bébé a une tache de vin comme la main sur la figure, parce que le père avait bu, et puis tout le reste ; ils ont méchante langue.

— Ah ! disait Henriette, laissez-les causer.

 

Peu à peu, cependant, Aline reprit des forces. Elle put se tenir debout, puis marcher. D’abord elle marchait en branlant sur elle-même ; le poids de sa tête était comme une lourde pierre qui la faisait pencher de côté. Mais ensuite ses pas s’affermirent. Elle prenait le petit contre elle et s’étonnait de ne pas le sentir, tant il était léger. Elle pensait : « Il ne pèse pas plus qu’une paille ; il faudra qu’il mange beaucoup. » Son grand bonheur aurait été de le nourrir elle-même, mais elle n’eut pas de lait, car tout lui fut refusé. Et l’enfant ne prenait le biberon qu’avec répugnance, se fatiguant vite ; le lait de vache était trop lourd pour son estomac.

 

Aline disait :

— Bois, mon petit, bois vite, si tu veux être un grand garçon.

 

Seulement les tout petits enfants ne comprennent pas ce qu’on leur dit. Ils n’ont qu’un peu de force pour remuer les jambes et il fait nuit encore dans leur tête comme dans une chambre aux contrevents tirés. L’amour lui-même n’y peut rien. Aline apprenait ce que toutes les mères apprennent quand le moment est venu. Elles se heurtent à cette vie obscure ; et puis il y a tous les soins à donner et il y a les cris qu’on doit apprendre à distinguer, ceux de la douleur, ceux de la faim, ceux dont on ignore la cause et dont on dit : « C’est de la méchanceté. »

 

Elle posait l’enfant sur la table et déroulait ses bandes. Le petit ventre nu se montrait, tout renflé et blanc comme un ventre de grenouille et la tête inerte roulait sur le coussin. Ou bien elle le baignait ; il était si petit qu’il suffisait d’une cuvette ; l’eau tiède ruisselait sur sa peau en petites boules brillantes comme de la rosée.

 

Aline avait encore les mains maladroites ; tantôt elles appuyaient trop fort et tantôt elles hésitaient. Il semble qu’un rien va briser ces membres fragiles. Elle se perdait par moment dans ces soins. Alors le monde s’en va. Il n’y a plus qu’un petit enfant sur la table. Elle souriait parfois comme au temps de son bonheur. Elle chantait :

 

Dodo, l’enfant do,

L’enfant dormira bientôt…

Dodo, l’enfant do,

Pour avoir du bon gâteau.

 

Mais son sourire ne s’ouvrait qu’à peine comme si un poids pesait dessus, et sa voix retombait comme un oiseau en cage, parce que l’enfant pleurait. Il était si malingre qu’il faisait pitié.

 

Sa douleur alors revenait. Un soir, on entendit de la musique dans le village. On dansait à l’auberge. Aline était assise près du berceau, et ses souvenirs l’entraînèrent en arrière jusque sous le grand poirier. Une autre fois qu’elle fouillait dans un tiroir, elle y trouva les boucles d’oreilles que Julien lui avait données dans le petit bois, au commencement de l’été. La boîte de carton aux personnages peints dessus était encore enveloppée de son papier de soie. Les grains de corail ressemblaient à deux gouttes de sang pâle. C’était tout ce qui restait de son amour, avec l’enfant. Elle se dit : « Et lui où est-il ? Ah ! il ne pense plus à moi. » Les larmes lui vinrent aux yeux et elle se moucha sans bruit.

 

Elle se soulevait ainsi, aussitôt reprise et ramenée, étant comme attachée à une chaîne qui l’empêchait de s’échapper. Elle s’encourageait pourtant avec des paroles qu’elle se répétait dans le fond de son cœur, se disant encore : « Il faut bien que je l’aime, ce petit ; il faut que je l’aime tant que je peux pour lui faire du bien et qu’il prenne de la vie. C’est un mauvais temps à passer. Quand il aura son année, ça ira tout seul. Il faut bien que je l’aime, puisqu’il n’a rien que moi. Maman est vieille ; on ne sait pas, à son âge, ce qui peut arriver. Et puis il deviendra grand, pour quand je serai vieille aussi. » Et sa chair tressaillait en se penchant sur lui.

 

Cependant l’enfant n’allait pas mieux, au contraire. On voyait sa peau se plisser comme celle d’un fruit qui sèche. Il ne pouvait presque plus remuer, une humeur jaune suintait de ses paupières. Aline regardait l’ombre se répandre sur son front bombé. Elle pensait : « Est-ce que c’est possible, est-ce que c’est possible ? » Elle sentait des forces invisibles et malfaisantes rôder autour de son enfant. Un tout petit qui n’a point fait de mal pourtant ! Elle pensait : « C’est ça qui l’étouffe. Il y a des choses qui se couchent sur lui. »

 

La sage-femme avait bon cœur et l’aidait. Le médecin venait aussi. Mais que faire ? Quand la maladie est là, que peut-on contre elle ? Les remèdes trompent le mal. On les prend pour les prendre et les docteurs font des ordonnances, mais est-ce qu’on sait où on va ? Les médecins ne sont pas les plus forts. La vie, qui est venue sans qu’on le veuille, s’en reva sans qu’on le veuille et malgré nous, qui sommes peu de chose ; on se tord les mains ; et elle est partie. Et puis les tout petits qui n’ont pas de raison ne peuvent pas se défendre. Un jour, ils serrent les gencives, ils deviennent verts, on dit : « Il est mort. »

 

— Quand même, disait la sage-femme, quand on pense que c’est ce Julien qui est cause de tout ça ! Il faudrait lui tordre le cou !

 

 

 

XIV

 

Julien, toutefois, était en bonne santé et content de vivre. Quand il s’était montré dans le village, après l’aventure d’Aline, on l’avait accueilli comme si rien ne s’était passé. On avait jugé qu’il avait bien fait, et puis ces histoires-là ne vous regardent pas. Julien payait à boire à l’auberge, ses amis le recherchaient. Et, comme on faisait cercle autour de lui, il finit par parler d’Aline ; il disait :

 

— Tu sais, c’est qu’elle ne voulait pas me lâcher ; comme une sangsue, je te dis, tant elle était prise, hein ?

 

Les autres admiraient ses cheveux frisés, son front bas et la grosse veine qui se gonflait entre ses sourcils quand il s’animait. Ils pensaient : « Celui-là, il a eu au moins une femme qui l’a aimé. »

 

Julien frappait du poing sur la table en riant. Le petit vin vert qui sent le soufre sautait dans les verres. Et, parmi le silence, on entendait un vieux qui disait à la table du fond :

 

— C’est une bête qui vaut bien ses quatre cents.

 

Mais le père et la mère Damon étaient inquiets pour l’avenir. Ils s’étaient dit : « Où est-ce qu’on s’arrête, une fois qu’on a commencé ? Il faut le marier le plus tôt possible ! » Ils lui avaient cherché une femme. Ils avaient eu de la peine. Ce n’est pas qu’il manque de filles qui seraient heureuses d’avoir un mari, mais les bonnes sont plus rares, et il faut bien des qualités. À la fin, pourtant, ils trouvèrent quelqu’un à leur convenance au village voisin. Celle qu’ils avaient choisie était riche et fille unique. Au milieu du mois de mai, Julien se fiança. C’était le soir. La sage-femme dit en entrant :

 

— Il y a du nouveau et du beau ! Voilà Julien qui vient de se fiancer.

 

Aline entendit de sa chambre. Elle sentit par tout son corps comme de la glace, puis comme du feu. Et, depuis ce moment-là, elle ne sut plus très bien ce qu’elle faisait.

 

D’abord le petit allait toujours plus mal. Il se refroidissait lentement. On avait beau chauffer des linges qu’on lui posait brûlants sur le ventre et mettre aussi des bouteilles d’eau bouillante autour de lui dans le berceau, il demeurait engourdi dans ses couvertures ; et ses yeux remuaient sans voir.

 

Vers onze heures, Henriette alla se coucher un moment car les deux femmes veillaient chacune son tour. Aline s’accouda près du berceau. Elle avait perdu conscience de ce qui l’entourait. Elle regarda son enfant. Elle pensa : « Quel nom est-ce que je vais lui donner, à ce petit ? Henri, à cause d’Henriette, ou bien peut-être… non. Il faudra, en tout cas, qu’on le baptise avant ses trois mois. » Mais elle se reprit bien vite : « Ah ! C’est vrai, il est trop malade, il faut attendre de voir. » Elle pensa : « Il a une bien grosse tête et les yeux tout collés ; mais il a un peu moins de poils sur la figure quand même. C’est des poils qui tombent vite, on ne les verra bientôt plus.»

 

Elle s’était levée, elle se mit à marcher dans la chambre. Il n’y avait qu’un étroit passage entre le lit et le berceau. Elle allait jusqu’à la fenêtre et s’en revenait, et recommençait. Quelque chose comme une main se tenait sur sa nuque et la poussait en avant. Ses pas retentissaient dans sa poitrine. Il lui semblait qu’elle marchait depuis deux jours.

 

Elle s’assit, elle prit les boucles d’oreilles dans sa poche ; elle les tournait et les retournait entre ses doigts. Elle pensait : « Elles sont bien jolies, ces boucles d’oreilles ; si je pouvais seulement les mettre, mais je ne peux pas les mettre. Il y a du corail au bout. C’est beau, le corail. »

 

Elle se remit à marcher. Et, pour la première fois, songeant au passé, elle sentit la colère et le besoin de vengeance entrer dans son cœur. Elle se disait : « Ils m’ont fait trop de mal. Le pauvre petit ! c’est leur faute ! Ce n’est pas à moi que je pense, c’est à lui. Ah ! mon Dieu. » Ses doigts se crispaient comme pour griffer, ses dents grincèrent. Elle répétait : « Ils m’ont fait trop de mal, ils m’ont fait trop de mal, ils m’ont fait trop de mal ! »

 

Le plancher craquait sous ses pas. Henriette cogna à la paroi et dit :

 

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, répondit-elle.

 

Elle se rassit. La bougie coulait en se consumant. Henriette éternua ; et puis on n’entendit plus rien, elle s’était endormie.

 

Minuit avait sonné. Tout à coup, Aline se mit à sangloter. Il se fit un grand cri dans sa tête : « Il est fiancé ! Il est fiancé ! C’est fini. Ah ! le pauvre petit, il vaudrait mieux qu’il meure. Et moi… »

 

L’enfant remua dans son berceau. Sa respiration était sifflante et rare, avec un bruit de déchirement. Aline considérait son fils de ses grands yeux hébétés. « C’est fini, pensait-elle, il va mourir, il va mourir ! » Ses paupières à elle restaient sèches. Elle voulut prendre l’enfant ; il vomit une sorte de bile verdâtre. Elle détourna la tête.

 

— Oh ! non, dit-elle, oh ! non, je ne veux pas.

 

Les matières épaisses et visqueuses s’étaient répandues sur la brassière et y restaient attachées. Les efforts que l’enfant faisait tordaient son petit corps. Il semblait que la vie se réfugiait plus profond, à chaque secousse, pour le faire souffrir plus longtemps. Aline frissonna.

 

Et, à ce moment, il y eut une force qui vint en elle et qui agit en elle sans qu’elle pût résister. Ses mains s’agitèrent convulsivement. Elle replia le traversin sur la tête du petit, elle pesa par-dessus de tout son poids. On entendit un faible bruit pareil au murmure de l’eau dans le goulot d’une fontaine ; elle appuya plus fort, on n’entendit plus rien. Elle ôta le coussin ; l’enfant avait la bouche et les yeux ouverts ; ses yeux étaient blancs, s’étant retournés. Un peu de sang avait coulé sur son menton.

 

Elle essuya le sang avec son tablier. Elle se dit : « Il est mort, il est mort ! » Elle n’éprouva aucune douleur, mais de la surprise. Elle souleva dans ses bras le petit cadavre ; puis, l’ayant étendu sur le lit, s’assit auprès et resta là. Soudain, elle vit le chameau, le petit singe et la chèvre savante ; tout revivait devant elle dans ses moindres détails. L’homme avait un foulard rouge, le ciel était gris. Le tambour battait, le chameau allongeait sa tête pointue. Puis Julien parut sur la place ; il portait un gilet à manches de coutil, le ruban de son chapeau avait une agrafe d’acier. Elle lui parlait, il répondait ; le singe agitait son épée et une petite fille qui avait la coqueluche toussait d’une toux sèche et rauque.

 

Mais ses rêves s’éparpillèrent tout d’un coup comme le brouillard dans le vent et elle se retrouva près du petit cadavre. La bougie fumait sur la table. Elle se dit de nouveau : « Il est mort ! il est mort ! » Elle poussa un cri, elle ouvrit la porte, elle sortit en courant.

 

La lune, à son dernier quartier, s’était couchée derrière les bois. Il n’y avait que les étoiles et leur cendre insensible qui tombait dans les arbres. La nuit était pure. L’air léger passait par bouffées, hérissant l’herbe. Aline courait au hasard en pleins champs, sautant les rigoles, butant aux talus. Devant elle de vagues formes occupaient l’espace. Derrière elle, sous le ciel paisible, les maisons du village, groupées autour de l’église, semblaient un troupeau de moutons couchés près du berger resté debout.

 

 

 

XV

 

Ce fut le taupier qui trouva Aline au petit matin. Il avait sa hotte sur le dos. Il était petit et si maigre que ses pantalons paraissaient pleins de vent. Sa barbe au creux de ses joues était semblable à la mousse grise qui croît sur les rochers. Il allait boitant tout le long du jour, tendant ses trappes de taupinière en taupinière. On lui donnait deux sous par taupe, ce qui lui faisait chaque jour deux ou trois francs, qu’il allait boire à l’auberge seul dans un coin.

 

Aline s’était pendue avec sa ceinture aux branches basses d’un pommier. Comme ses pieds touchaient terre, elle avait dû plier les genoux ; et elle était restée à demi suspendue, adossée au tronc de l’arbre. Le vent la berçait doucement ; on aurait dit de loin une petite fille qui s’amuse ; mais, de près, on voyait son visage bleui et ses yeux vitreux.

 

Alors le taupier posa sa hotte et courut au village, boitant plus fort et parlant tout seul.

 

Le soleil était levé quand la justice arriva. Il y avait le juge de paix, le greffier et deux ou trois hommes qui avaient suivi. Le juge était gros, avec une barbiche blanche. Le greffier était grand et tout rasé. Ils s’arrêtèrent au pied de l’arbre. On dépendit Aline, elle était froide. Ses bras pendaient. Ses tresses dénouées tombaient jusqu’à ses reins ; l’étoffe rude de la ceinture avait pénétré dans la peau.

 

Le greffier écrivait sur une feuille de papier, le juge tenait ses mains derrière son dos ; les autres, un peu à l’écart, causaient à voix basse ; et le taupier disait :

 

— C’est comme ça, je sortais de la haie là-bas, parce qu’il y a par là des prés pleins de souris que j’en avais pour toute la matinée ; et puis voilà, je vois du noir, une robe, mais pas la tête qui était cachée ; je me dis : « C’est drôle. » Je me dis : « C’en est une qui s’est levée matin toujours, et encore qu’est-ce qu’elle fait ? » Et puis voilà ! je suis venu voir ; et puis voilà…

 

Le pommier était tout rose comme un bouquet de fiancée ; les cerisiers alentour perdaient déjà leurs fleurs. L’herbe sentait l’oseille acide et la menthe doucereuse. Le bois était poudré de vert ; on entendait le ruisseau couler ; un grincement confus sortait des arbres. Quand le greffier eut fini d’écrire, on mit Aline sur un brancard et on l’emporta…

 

Cependant la maison était pleine de monde. Au milieu de la nuit, la vieille Henriette avait appelé, et alors on était venu. On avait vu de tout côté arriver les falots qui semblaient courir tout seuls au ras des chemins. Et puis les hommes étaient rentrés chez eux, mais les femmes étaient restées. Le malheur les attire comme le sucre les mouches.

 

Elles avaient couché Henriette dans le fauteuil, là où on avait mis Aline ; et elle se laissait faire. On lui donnait à boire et elle buvait. Mais, lorsqu’on apporta le corps, se dressant soudain toute droite, elle cria :

 

— C’est bien fait ! C’est bien fait ! elle ne l’a pas volé !

 

Et tomba sur le carreau. Toute la matinée, la boutique aussi fut pleine de monde. Il y avait sur les rayons des bocaux de verre pleins de sucre candi, de tablettes à la menthe ou de cannelle, bien alignés ; des caisses de fer-blanc où on met les biscuits et des boîtes de boutons. Une odeur fade régnait là, avec une odeur de salé, car un jambon et des saucisses étaient pendus à des chevilles au-dessus de la grande balance à chaînettes rouillées. Alors la boutiquière, au milieu de ses sacs, ayant pesé sa soude, s’appuya sur le comptoir et dit :

 

— Quelle affaire !

 

Les femmes parlaient toutes à la fois :

 

— On dit qu’avant de se pendre, elle a étouffé son petit.

— Est-ce qu’on sait jamais ?

— Enfin il est mort.

— Mais puisqu’il était bien malade…

— Le sang lui coulait par le nez.

— Et elle ?

— Ah ! elle, elle avait la langue qui lui sortait.

— Moi, j’ai toujours pensé que ça finirait mal.

— Cette Aline, disait une autre, elle avait l’air tellement douce ! Est-ce qu’on se serait attendu à ça ? C’est ce Julien après tout.

 

Et une autre :

 

— Le médecin a dit : « La mort est venue ra-ta-plan pour la mère, mais pour le petit !… »

 

Et la boutiquière ajouta :

— Mon Dieu ! quelle horreur.

 

Le soleil, qui s’était caché depuis un moment, sortit de derrière un nuage et la façade s’éclaira tout à coup. Sur le fumier voisin, un coq au bec ouvert chanta.

 

— Voyez-vous, les caractères, c’est ainsi ; avec ces eaux dormantes, il faut s’attendre à tout.

— Oh ! oui.

— Et qu’il y a à tous les deux de leur faute.

 

Les femmes à ce moment se turent. C’était le juge qui passait. On dit :

 

— En voilà un qui a de rudes corvées.

 

Puis aussitôt les conversations recommencèrent. Et l’animation grandissait à mesure que les nouvelles survenaient.

 

— Et Henriette ?

— On n’ose pas dire.

— Quoi ?

— Elle a dit que c’était bien fait.

— Pas possible !

— Et elle s’est roulée par terre. À présent, elle ne dit plus rien.

— Ça se comprend.

 

Puis, comme la matinée s’avançait, les femmes s’en allèrent une à une mettre la soupe sur le feu. On fit la toilette d’Aline. On lui ôta sa vieille robe usée, et on lui mit en échange celle qu’elle avait portée à sa première communion. Les manches étaient un peu courtes, la taille trop juste, la jupe laissait voir les chevilles, mais c’était la plus belle robe qu’elle avait, et il faut être bien mise pour aller en terre.

 

On disait :

— Comme elle est maigre, c’est une pitié.

— Oui, c’est que le chagrin, ça ronge.

— Faut-il qu’elle ait pourtant souffert !

 

Les femmes se montrèrent sur le cou l’anneau noir qu’avait fait la corde. Elles attachèrent une mentonnière autour de la tête pour retenir la mâchoire qui tombait. Elles chuchotaient à cause d’Henriette. Ensuite, ayant lavé l’enfant et l’ayant enroulé dans des langes propres, elles le posèrent sur le lit à côté de sa mère. Et ils étaient là, la mère et l’enfant, comme le jour où l’enfant était né.

 

Aline était pâle aussi comme ce jour-là, seulement son visage était calme, les traits s’étaient détendus, on n’aurait pas dit qu’elle avait tant souffert ; une grande paix était venue sur elle. On lui avait joint les mains sur la poitrine, on entrevoyait ses yeux sous les paupières mal closes. L’édredon à demi tiré cachait son corps jusqu’à la ceinture ; son corsage noir se détachait vivement sur le lit blanc.

 

Elle paraissait très longue et l’enfant tout petit. Quand tout fut prêt, on leur recouvrit la figure d’un mouchoir pour empêcher les mouches d’y venir. Comme le soir tombait, les femmes se préparèrent à veiller. Elles étaient trois pour se donner du courage. Elles s’assirent autour de la table. Les merles se poursuivaient en criant dans le jardin ; le crépuscule se glissa sous la porte comme une chatte brune.

 

Elles se dirent :

— On ne va pas rester comme ça sans lumière.

— Bien sûr que non.

 

Elles allèrent chercher la lampe en se hâtant, car la cuisine était déjà sombre et elles avaient un peu peur ; mais la lumière les tranquillisa. L’abat-jour de papier rose laissait la chambre dans l’obscurité ; la table était éclairée. On distinguait mal dans l’ombre le lit étroit et les deux formes sur le lit.

 

Au bout d’un moment, l’une des femmes reprit :

— J’ai froid aux pieds.

— Oh ! dit la seconde, c’est d’être assise qui fait ça.

 

Et la troisième :

— Mettez-vous au moins un châle sur les épaules.

 

Henriette n’avait pas bougé de sa place depuis sa chute du matin. Ses regards étaient tournés en dedans, ses mains ne remuaient pas, elle gardait la tête inclinée. Les femmes la considérèrent. Elles branlèrent la tête.

 

— Voilà ! dirent-elles.

— Oui, voilà !

— Quel coup quand même !

— Elle est assommée.

— Oh ! oui.

 

Puis elles parlèrent d’autre chose. Petit à petit, le sommeil les gagnait. Leurs pensées s’affaissèrent comme les branches sous la neige. Mais, à peine leurs yeux s’étaient-ils fermés, qu’ils se rouvraient d’eux-mêmes. Elles s’agitaient sur leurs chaises. Parfois elles échangeaient un regard. Elles sentaient la mort rôder autour d’elles ; l’air en était comme épaissi.

 

À la fin, pourtant, elles s’assoupirent l’une après l’autre. La lampe brûlait en grésillant, on n’entendait pas d’autre bruit.

 

Quelquefois seulement, une des dormeuses se mettait à souffler plus fort, accoudée sur la table, le front dans ses mains. Un papillon de nuit attiré par la flamme, frôlait l’abat-jour ; ou le vent passait dans les arbres.

 

Puis l’aube, s’étant levée sur la colline, descendit se mirer aux fontaines. Les bois s’ouvraient devant elle, l’herbe frissonnait sous ses pas. Une petite flamme trembla vers l’orient, des banderoles roses flottaient au sommet des sapins. Et l’espérance nouvelle, poussant la porte des maisons, souriait debout sur le seuil, pendant que, dans la chambre, la lampe achevait de s’éteindre et que les femmes s’éveillaient.

 

Le bruit de la mort d’Aline s’était vite répandu. La matinée n’était pas finie qu’on venait aux nouvelles de tous les environs.

 

— Est-ce vrai ?

— Oui, c’est vrai.

 

Il y avait des chars arrêtés devant l’auberge. Il y avait des femmes qui venaient de loin, qui passaient avec leurs souliers blancs de poussière, marchant à grands pas, et qui entraient chez une connaissance. Et aussi on commençait à plaindre Aline, parce qu’elle était morte et qu’on est moins dur pour les morts ; et puis, c’était trop triste ; et on disait :

 

— Elle est morte ; et puis, mourir comme ça !

— Comme ça !

— S’enlever la vie !

— Mon Dieu ! mon Dieu !

 

Alors on se taisait un moment pour se représenter le pommier, la corde, la petite Aline pendue ; on disait encore :

 

— Ah ! oui, c’est quand même drôle de vivre. Voilà, comme qui dirait, on commence, et puis on va vers le milieu, et puis on finit ; et, quand on a fini, c’est bien la même chose que si on n’avait pas commencé.

 

 

 

XVI

 

À la nuit close, on apporta le cercueil. Il était fait de quatre planches mal rabotées, vernies en noir. Le menuisier avait travaillé toute la journée dans sa boutique claire et ouverte au soleil, pleine de copeaux roses. Il plantait ses clous en sifflant. Comme il était habile, l’ouvrage avait été fini avant le soir. Alors il avait allumé sa pipe, et il s’était dit : « Ce sera bientôt le moment que j’aille jusque là-bas. »

 

On déposa le cercueil près du lit, puis on mit Aline dedans avec le petit enfant couché dans ses bras. Elle avait l’air de s’être endormie en le berçant et il semblait dormir aussi. On les couvrit d’un drap. On rabattit le couvercle pour voir s’il joignait bien, mais l’enfant prenait peu de place ; on n’avait plus qu’à attendre les porteurs.

 

Il y eut un orage pendant la nuit, c’était le premier de l’année. D’abord un silence, puis un bruit comme un char qui roule, et les éclairs étaient verts aux fenêtres. Au bout d’un moment, les nuages crevèrent et s’abattirent dans les branches ; puis les éclairs s’espacèrent, le tonnerre alla diminuant ; la pluie devint fine, tombant doucement partout, et les gouttières chantaient sous l’averse. Au matin, le vent dispersa les nuages ; le ciel parut descendre sur les chemins trempés de bleu.

 

Un peu avant onze heures, qui était l’heure de l’enterrement, le pasteur se prépara pour le culte. Il ôta le veston qu’il portait chez lui et mit un col propre, une cravate noire et sa redingote ; et encore son chapeau de soie ; en soupirant, car rien n’est difficile comme ces morts particulières ; il faut éviter toute allusion, consoler cependant et promettre le ciel, quand le ciel est douteux. C’est pourquoi il partit à regret, ayant sa Bible de cuir souple à tranches dorées sous le bras.

 

Le culte se fit dans la chambre d’Henriette. Il n’y avait pas beaucoup de monde, parce qu’Aline n’était pas morte de sa belle mort. Il n’y avait que quelques voisines et deux hommes, des cousins ; ils se tenaient assis le long du mur. Au milieu de la chambre, on avait mis une table et une chaise pour le pasteur.

 

Il fit d’abord une prière, on se leva, on se rassit. Le pasteur lut un passage des Psaumes. Il y est dit :

 

« L’œil de l’Éternel est sur ceux qui le craignent, sur ceux qui s’attendent à sa bonté pour délivrer leur âme de la mort et pour les faire vivre durant la famine.

« Notre âme s’attend à l’Éternel. Il est notre aide et notre bouclier. Car notre cœur se réjouit en lui, car nous nous confions en son saint nom.

« Que ta bonté soit sur nous, ô Éternel ! comme nous nous attendons à toi. »

 

La voix du pasteur s’élevait au commencement des phrases et retombait à la fin. Sa lecture finie, il se mit à parler sur ce qu’il avait lu, montrant que Dieu est miséricordieux et qu’il ne faut pas s’abandonner à sa douleur, mais lever la tête, parce que le jour du revoir est proche. Enfin il pria de nouveau.

 

On entendit des pas lourds dans la chambre à côté. Les porteurs venaient chercher le cercueil. Ils étaient de bonne humeur, ayant bu un verre à l’auberge en passant.

 

Ils disaient :

— Heureusement qu’elle n’est pas pesante, quand il y en a qui vont dans les cent kilos !

 

Les hommes avaient pris leurs chapeaux, les femmes tout en larmes entouraient Henriette. Henriette ne pleura pas. Seulement, lorsque le pasteur s’approcha d’elle, elle se dressa comme un ressort et l’on n’eut pas le temps de la retenir qu’elle avait ouvert la porte et vu la boîte noire et les hommes ; alors elle leva les bras et se jeta sur eux. Il fallut se mettre à trois ou quatre pour lui faire lâcher prise. On n’aurait jamais cru qu’une vieille femme pût être si forte. Et puis, comme on continuait à la tenir, elle se mit à crier.

 

Le cercueil s’en allait le long du chemin qui mène au cimetière. On doit traverser le village. Les gens étaient sortis devant chez eux pour voir. Le charron qui battait son fer près du gros soufflet de cuir jaune et du feu clair leva la tête et mit les mains sur ses hanches ; l’apprenti lâcha la corde du soufflet et le feu devint sombre. Un petit garçon qui tirait un cheval à roulettes s’était arrêté, un doigt dans la bouche. Une grosse fumée sortait du four communal. Et puis, une fois que le petit cortège fut passé, les gens rentrèrent chez eux, l’apprenti se pendit de nouveau à la corde, le charron reprit son marteau, l’enclume recommença de sonner dans le soleil. Le four communal fumait toujours.

 

Sitôt qu’on est hors du village, le chemin devient raide. Les flaques étaient sèches, la rigole tarie. Le capillaire sortait en touffes noires des fentes du mur. On marcha plus lentement. Une fois, les porteurs s’arrêtèrent pour s’essuyer le front. Puis on repartit. Le cimetière était sur la colline. De grands arbres en marquaient l’entrée. On approchait, les porteurs reprirent courage. La grille rouillée grinça. Le cercueil entra le premier, les deux parents suivirent ; et on vit dans un coin l’herbe haute, la fosse ouverte et le fossoyeur à côté, avec sa pelle. Henriette toutefois n’avait pas cessé de crier.

 

Tout ce qu’on pouvait faire ne servait à rien, les femmes disaient :

— Il faudrait pouvoir l’attacher.

— Oui, mais si on l’attache, elle deviendra enragée. Il vaut mieux que ça passe tout seul.

 

On reprenait :

— Voilà la troisième fois que ça lui arrive ; c’est des espèces de crises qu’elle a.

 

 

 

XVII

 

Vers le soir pourtant, Henriette se calma. Il arrive un moment où les forces s’épuisent ; la douleur reste, mais cachée, comme le feu qui se retire sous la cendre. Alors les femmes s’en allèrent.

 

On ne la vit pas de deux ou trois jours. Une après-midi, elle reparut. Elle était mise à son ordinaire, mais sa robe était froissée, comme si elle ne s’était pas déshabillée depuis le jour de l’enterrement. La dentelle de son bonnet noir lui pendait sur l’oreille, sa jupe était blanche au genou, son corsage à petites fleurs violettes sortait de sa ceinture. Elle but au goulot de la fontaine, puis elle ramassa sur la route un bouton perdu ; elle ne saluait personne ; parfois elle secouait la tête et agitait la main devant elle. On pensait : « Elle devient folle. »

 

Elle n’était pas folle, mais seulement perdue. Quand on n’est plus utile à rien, on ne sait pas que faire, ni où aller. Elle était toute seule. Elle serait morte qu’on ne s’en serait même pas aperçu.

 

Et on disait :

— Elle irait au moins rejoindre sa fille. À quoi est-ce que ça lui sert de rester par ici ?

 

On répondait :

— Voyez-vous, c’est ceux-là qui n’ont plus rien à faire dans la vie qui s’y cramponnent le plus.

 

Elle était comme une vieille vigne qui ne donne plus de fruits et dont les feuilles sont tombées, mais qui tient ferme encore à la muraille et résiste au vent. Puis les jours firent des semaines et les semaines des mois. Elle allait dans le village, entrant à la boulangerie acheter son pain et à la boutique son café ; les femmes la suivaient du regard, curieuses ; les enfants avaient peur d’elle, à cause de ses yeux qui s’étaient enfoncés. Sa peau faisait des plis sur ses os.

 

Le matin, elle était toujours au cimetière. C’est un endroit plein d’oiseaux, de fleurs et d’ombre. Il y a un vieux mur qui croule pierre à pierre parmi les orties et les coquelicots. Des ifs et des saules pleureurs ombragent les tombes aux noms effacés ; les couronnes de verre, suspendues aux croix de bois, tintent quand il fait du vent. Il y a aussi des tombes oubliées, pleines de mousse et de pervenches. Les fauvettes, les mésanges qui sont farouches et les chardonnerets qui sont verts et gris, avec un petit peu de rouge, nichent dans les branches. Et les marguerites, l’esparcette, la sauge, le trèfle, fleurs des champs semées là par la brise, s’ouvrent parmi les hautes graminées.

 

Henriette venait, portant, selon les jours, des boutures ou des graines, une bêche ou un plantoir. Aline avait toujours des fleurs. Sa petite tombe était comme un jardin. On ne voyait pas la terre, tellement les fleurs étaient serrées. Il y a des géraniums écarlates, des pensées comme un petit visage, des ne-m’oubliez-pas, des violettes ; et les violettes viennent les premières, puis viennent les myosotis qui aiment l’eau et les fontaines, puis les autres fleurs, chacune à son tour.

 

Quand elle avait fini, Henriette s’asseyait dans l’herbe à côté de la tombe, les bras autour des genoux. D’où elle était, on voit le lac et les montagnes de Savoie. Le pays, avec ses prairies, ses champs et ses bois, descend par lentes ondulations vers les eaux lisses et nuancées où les nuages du ciel traînent leurs ombres grises comme de grands filets. La montagne était bleue à cause de la distance. Elle soufflait parfois, comme une lessive qui sèche, une petite fumée ; et la petite fumée devenait un nuage rond qui s’en allait. Les bateaux à vapeur, s’approchant du rivage, semblaient des points noirs. Personne ne passait sur le chemin ; il n’y avait personne non plus dans le cimetière ; il n’y avait rien là que les oiseaux, l’herbe, les arbres, les fleurs, les morts.

 

Henriette ne bougeait pas. Alors les oiseaux venaient, sautillant autour d’elle. Elle était comme le tronc des arbres ou les pierres des tombes. Le soleil montait le long de ses jambes. Midi sonnait. Elle se levait.

 

La clé craquait dans la serrure rouillée. La maison était devenue branlante et bien triste, car les maisons sont comme les gens. On sentait le malheur qui était entré et qui s’était posé là, avec sa tête accoudée et son mauvais air qui pèse. De grosses araignées couraient dans le corridor ; le jardin était abandonné. Les légumes montaient en graine ; le pommier, mangé par la vermine, avait laissé tomber ses pommes avant la maturité ; les taupes avaient fait leurs trous dans les plates-bandes, les grenouilles sautaient sous les feuilles.

 

Et les hommes, revenant des champs :

— Quelle saleté que ce jardin !

— Ça pousse vite, la mauvaise herbe.

 

Et un troisième :

— Et puis dire que tout ça, c’est de la terre perdue. Si seulement on vous la donnait !

 

Henriette buvait son café. Elle mangeait son pain. Elle vivait. C’est le sang qui va quand même, monte au cœur et en redescend, quand le reste est presque mort. On est là, on se regarde, on se voit comme dans l’eau noire un buisson qui a brûlé ; et on s’en retourne en arrière, parce qu’en avant tout est fermé. Henriette entrait dans la chambre d’Aline. Le lit et le fauteuil y étaient à la même place. Il y avait encore une photographie au mur. Elle la prenait dans ses deux mains.

 

On y voyait Aline toute petite, avec une robe blanche et une chaise sculptée plus haute qu’elle ; dans le fond, un château peint, des feuillages ; sur le devant un tapis ; c’était comme chez les riches sur cette photographie. Aline avait les cheveux frisés et de grands yeux ; le temps de l’enfance est le beau temps où on ne sait rien de la vie.

 

Elles étaient montées tout en haut d’une grande maison, dans une chambre en verre. Ce jour-là, il faisait bien chaud. Comme Aline pleurait, le photographe avait été chercher un pantin à bonnet pointu et à grelots dorés. Elles étaient revenues par le chemin de fer. Henriette avait perdu son mari l’année avant. Il était mort d’avoir trop bu.

 

Elle remettait la photographie à sa place. La maison faisait de l’ombre sur la route. Le facteur passait, ouvrant son sac de cuir, pour y prendre une lettre. Les vaches qu’on venait de traire allaient boire à la fontaine. Un homme rentrait de la laiterie, sa hotte en fer sur le dos.

 

À l’automne, Julien se maria. On avait attendu la fin des récoltes, qui sont un temps où on a trop à faire pour se mettre en ménage. La mort d’Aline aussi avait été un mauvais moment à passer. Le père et la mère Damon avaient dit comme les autres :

 

— C’est bien triste !

 

Au fond ils pensaient : « À présent, on est débarrassé pour de bon. » Seulement on avait parlé d’eux, et pas en bien. Alors Julien avait été passer deux ou trois jours chez sa fiancée. Ensuite il était revenu. Et puis on avait oublié.

 

Les noces furent de bien belles noces. La fiancée arriva la veille avec sa robe, son voile et ses souliers fins dans un grand carton. Elle était large et haute. Elle avait les cheveux de trois couleurs, qui viennent de sortir tête nue au soleil. Julien l’attendait devant la porte. Et, quand elle sauta du char, sa jupe, en se relevant, découvrit sa jambe forte et ses grands pieds.

 

Le lendemain, les invités parurent. Les femmes avaient mis des robes de laine noire, les hommes des vestes de drap, et ceux de la ville des redingotes. On servit d’abord à manger et à boire. Il y avait du thé et du sirop pour les femmes ; du vin de trois espèces, de la viande froide, du jambon, de la salade ; des merveilles et des gaufres. Les deux chambres d’en bas étaient pleines. Les femmes riaient, parce que le vin fait rire, et qu’il faut bien s’amuser dans les noces.

 

Les Damon étaient heureux. La mère Damon suait dans son corsage de soie trop étroit ; sa figure semblait huilée ; et elle causait sans s’arrêter. À tout moment, le père Damon descendait à la cave et remontait, chargé de bouteilles qu’il débouchait entre ses genoux. Et Julien, parmi ses amis de noce et leurs demoiselles, était un peu gêné par son habit neuf et par son faux-col.

 

Après le repas, on partit pour l’église. Le sonneur guettait par la lucarne ; les cloches sonnèrent ; l’harmonium se mit à jouer ; quand les époux entrèrent, les filles du village chantèrent un cantique.

 

Les voitures se rangèrent devant le porche. Il y en avait trois. Leurs rideaux de coutil flottaient au vent. Les roues, fraîchement vernies, brillaient comme des flammes. Les cochers avaient des fouets à rubans mauves, roses et bleus, des gants de fil blanc ; les chevaux, des fleurs en papier de soie aux œillères.

 

Et lorsque la noce sortit, les mortiers tirèrent, bourrés jusqu’à la gueule de mottes de gazon, au risque d’éclater. C’étaient les garçons de la société de jeunesse et on leur payait à boire. La place était noire de monde. Les chevaux se cabraient, les femmes se bouchaient les oreilles ; il y en avait qui portaient des enfants dans leurs bras. Les mortiers tiraient toujours.

 

Cependant, les invités étaient montés dans les voitures qui partirent au grand trot. Julien et sa femme étaient dans la première. Quand Henriette la vit venir, et qu’elle vit ensuite Julien et le voile blanc de l’épouse, elle se leva de devant sa porte où elle se tenait assise, comme pour rentrer dans la maison. Mais la voiture avait déjà passé. Les autres suivirent. Elle, elle restait là, les mains pendantes. Le bruit des grelots, des roues, des voix alla s’affaiblissant, puis cessa tout à coup au tournant de la route ; et on ne vit plus rien qu’une petite poussière grise qui s’abattit lentement sur l’herbe courte des talus.

 

 

►◄

 

 

Ce livre numérique a été édité par la bibliothèque numérique romande https://ebooks-bnr.com/ en mars 2018. – Élaboration : Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : MicheleS (ELG), Jean-Marc (ELG), MichelB (ELG), PatriceC (ELG), Coolmicro (ELG), Sylvie (BNR), Françoise (BNR). – Sources : Ce livre numérique est réalisé d’après la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits que nous avons adaptée à notre édition de référence : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 1, Petits poèmes en prose, Le Petit Village, Aline, La grande Guerre du Sonderbund, Fragments de journal inédit, Lausanne, H. L. Mermod, s. d. [1940]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page En ballade vers Froideville, a été prise par Laura Barr-Wells le 18.10.2011. – Dispositions : Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Biblio- – 115 – thèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu… – Qualité : Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître… – Autres sites de livres numériques : Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

7 juillet 2020

Peinture vivante (1210)

Jean-250L_Angelus copie

 

 

 

Peinture vivante

 

                                                   À Jules Supervielle

 

Il n’y avait personne en la cuisine vide.

Seul un peu de fumée s’élevait du fourneau,

Et de riches senteurs trahissaient une soupe,

Cuisant à petit feu dans la marmite brune.

 

On ressentait pourtant une présence proche,

Vibration impatiente au-dessus de la table,

Où le couvert dressé attendait les convives.

Mais il ne paraissait toujours rien ni personne.

 

Soudain contre le mur, sur la toile noircie

Accrochée à un clou, quelque chose a bougé :

Le couple qui priait a laissé l’angélus,

Et fixe la marmite, assis au bord du cadre.

 

 

JCP 07/07/2020

6 juin 2013

Georges BRASSENS, Textes des chansons

b 3001000_ copie

 

Georges BRASSENS

Textes des chansons

 

◄►

 

AUPRES DE MON ARBRE

 

1
J'ai plaqué mon chêne comme un saligaud, mon copain le chêne mon alter ego
On était du même bois un peu rustique un peu brut, dont on fait n'importe quoi
Sauf naturelle ment des flûtes
J'ai mainte nant des frênes, des arbres de Judée, tous de bonne graine , de haute futaie
Mais toi tu manques à l'appel, ma vieille branche de campagne
Mon seul arbre de noël, mon mât de cocagne

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

2
Je suis un pauvre' type, j'aurai plus de joie, j'ai jeté ma pipe, ma vieille pipe en bois
Qu'avait fumé sans se fâcher, sans jamais me brûler la lippe le tabac de la vache enragée
Dans sa bonne vieille tête de pipe
J'ai des pipes d'écume, ornés de fleurons, de ces pipes qu'on fume , en levant le front
Mais je retrouverais plus ma foi, dans mon cœur ni sur ma lippe,
Le goût de ma vieille pipe en bois, sacré nom d'une pipe

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

3
Le surnom d'infâme, me va comme un gant, d'avec que ma femme j'ai foutu le camp
Parc' que depuis tant d'années, c'était pas une sinécure, de lui voir tout le temps le nez
Au milieu de la figure
Je bats la campagne pour dénicher la, nouvelle compagne valant celle-là
Qui bien sur laissait beaucoup trop de pierres dans les lentilles,
Mais se pendait à mon coup quand je perdais mes billes

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

4
J'avais une mansarde pour tout logement, avec des lézardes sur le firmament
Je le savais par cœur depuis, et pour un baiser la course, j'emmenais mes belles de nuit
Faire un tour sur la grande Ours
J'habite plus de mansarde il peut désormais, tomber des halle bardes, je m'en bats l'œil mais
Mais si quelqu'un monte aux cieux, moins que moi j'y paie' des prunes
Y'a cent sept ans qui dit mieux, que j'ai pas vu la lune

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

 

 

DANS L'EAU DE LA CLAIRE FONTAINE

(9 )

 

1
Dans l'eau de la claire fontaine,
Elle se baignait toute nue.
Un saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.

2
En détresse elle me fit signe,
Pour la vêtir d'aller chercher
Des monceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger.

3
Avec des pétales de roses,
Un bout de corsage lui fis.
La belle n'était pas bien grosse:
Une seule rose a suffi.

4
Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fis.
Mais la belle était si petite
Qu'une seule feuille a suffi.

5
Elle me tendit ses bras ses lèvres,
Comme pour me remercier...
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'elle fut toute déshabillée.

6
Le jeu dut plaire à l'ingénue,
Car à la fontaine, souvent,
Elle s'alla baigner toute nue
En priant Dieu qu'il fît du vent,
Qu'il fît du vent.

 

 

LA MAGUERITE

(11)

 

1
La petite marguerite est tombée
Singulière du bréviaire de l'abbé
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?

2
Dans l'enceinte sacro-sainte, quel émoi!
Quelle affaire, oui ma chère, croyez-moi!
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.

3
Notre père qui j'espère êtes aux cieux
N'ayez cure des murmures malicieux.
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat

4
Sachez diantre! qu'un jour entre deux Ave
Sur la pierre d'un calvaire il l'a trouvée
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel

5
Que ces messes basses cessent, je vous prie,
Non le prêtre n'est pas traître à Marie
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.

 

 

L'ORAGE

 

1
Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et me fait grincer les dents,
Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qu'il me fut donné sur terre
Je le dois au mauvais temps je le dois à Jupiter
Il me tomba d'un ciel d'orage.

2
Par un soir de novembre à cheval sur les toits,
Un vrai tonnerre de Brest, avec des cris de putois,
Allumait ses feux d'artifice.
Bondissant de sa couche en costume de nuit,
Ma voisine affolée vint cogner à mon huis
En réclamant mes bons offices.

3
« Je suis seule et j'ai peur, ouvrez-moi par pitié
Mon époux vient de partir faire son dur métier
Pauvre malheureux mercenaire
Contraint de coucher dehors quand il fait mauvais temps
Pour la bonne raison qu'il est représentant
D'une maison de paratonnerres.

4
En bénissant le nom de Benjamin Franklin
Je l'ai mise en lieu sûr entre mes bras câlins
Et puis l'amour a fait le reste!
Toi qui sème des paratonnerres à foison,
Que n'en as-tu planté sur ta propre maison ?
Erreur on ne peut plus funeste.

5
Quand Jupiter alla se faire entendre ailleurs,
La belle ayant enfin conjuré sa frayeur
Et recouvré tout son courage
Rentra dans ses foyers faire sécher son mari
En me donnant rendez-vous les jours d'intempéries
Rendez-vous au prochain orage.

6
A partir de ce jour je n'ai plus baissé les yeux
J'ai consacré mon temps à contempler les cieux
A regarder passer les nues
A guetter les stratus, à lorgner les nimbus
A faire les yeux doux aux moindres cumulus
Mais elle n'est pas revenue.

7
Son bonhomme de mari avait tant fait d'affaires
Tant vendu ce soir là de petits bouts de fer
Qu'il était devenu millionnaire
Et l'avait emmené vers des cieux toujours bleu
Des pays imbéciles où jamais il ne pleut
Où l'on ne sait rien du tonnerre

8
Dieu fasse que ma complainte aille tambour battant
Lui parler de la pluie, lui parler du gros temps
Aux quels on a tenu tête ensemble
Lui conter qu'un certain coup de foudre assassin
Dans le mille de mon cœur a laissé le dessin
D'une petite fleur qui lui ressemble.

 

 

LE PETIT JOUEUR DE FLUTEAU

(17)

1
Le petit joueur de flûteau menait la musique au château
Pour la grâce de ses chansons le roi lui offrit un blason.
«Je ne veux pas être noble», répondit le croque-note,
Avec un blason à la clé mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

2
Et mon pauvre petit clocher me semblerait trop bas perché,
Je ne plierais plus, les genoux devant le Bon Dieu de chez nous,
Il faudrait à ma grande âme tous les saints de Notre Dame
Avec un évêque à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler,
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

3
Et la chambre où j'ai vu le jour, me serait un triste séjour,
Je quitterais mon lit mesquin, pour une couche à baldaquin
Je changerais ma chaumière pour une gentilhommière
Avec un manoir à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

4
Je serais honteux de mon sang des aïeux de qui je descends
On me verrait bouder dessus la branche dont je suis issu
Je voudrais un magnifique arbre généalogique
Avec du sang bleu à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

5
Je ne voudrais plus épouser ma promise, ma fiancée
Je ne donnerais pas mon nom à une quelconque Ninon
Il me faudrait pour compagne la fille d'un grand d'Espagne
Avec une princesse à la clé mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

6
Le petit joueur de flûteau fit la révérence au château
Sans armoiries, sans parchemin, sans gloire, il se mit en chemin
Vers son clocher, sa chaumière, ses parents et sa promise
Nul ne dise, dans le pays, «le joueur de flûte a trahi»
Et Dieu reconnaisse pour sien le bon petit musicien.

 

 

RIEN A JETER

 

1
Sans ses cheveux qui volent j'aurais, dorénavant,
Des difficultés folles à voir d'où vient le vent.

Refrain
Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île desserte il faut tout emporter.

2
Je me demande comme subsister sans ses joues
M'offrant deux belles pommes nouvelles chaque jour.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

3
Sans sa gorge ma tête, dépourvue de coussin,
Reposerait par terre et rien n'est plus malsain.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

4
Sans ses hanches solides comment faire, demain,
Si je perds l'équilibre, pour accrocher mes mains ?

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

5
Elle a mille autres choses précieuses encore
Mais, en spectacle, j'ose pas donner tout son corps.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

6
Des charmes de ma mie j'en passe et des meilleurs,
Vos cours d'anatomie allez les prendre ailleurs.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

7
D'ailleurs, c'est sa faiblesse, elle tient à ses os
Et jamais ne se laisserait couper en morceaux.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

8
Elle est quelque peu fière et chatouilleuse assez,
Et l'on doit tout entière la prendre ou la laisser.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

 

 

 

 

 

 

 

 

UNE JOLIE FLEUR DANS UNE PEAU DE VACHE

 

1
Jamais sur terre il n'y eut d'amoureux plus aveugle que moi dans tous les âges,
Mais faut dire que je m'étais crevé les yeux en regardant de trop près son corsage

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du coeur.

2
Le ciel l'avait pourvue de mille appas qui vous font prendre feu dès qu'on y touche
L'en avait tant que je ne savais pas ne savais plus où donner de la bouche

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

3
Elle n'avait pas de tête, elle n'avait pas l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre,
Mais pour l'amour on ne demande pas aux filles d'avoir inventé la poudre.

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

4
Puis un jour elle a pris la clef des champs en me laissant à l'âme un mal funeste,
Et toutes les herbes de la Saint Jean n'ont pas pu me guérir de cette peste.

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

5
Je lui en ai bien voulu mais à présent, j'ai plus de rancune et mon cœur lui pardonne
D'avoir mis mon cœur à feu et à sang pour qu'il ne puisse plus servir à personne

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

 

 

LES SABOTS D'HELENE

 

1
Les sabots d'Hélène étaient tout crottés
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine,
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine...
Ne cherche plus longtemps de fontaine, toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

2
Moi j'ai pris la peine de les déchausser,
Les sabots d'Hélène moi qui ne suis pas capitaine
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Dans les sabots de la pauvre Hélène, dans ses sabots crottés,
Moi j'ai trouvé les pieds d'une reine et je les ai gardés.

3
Son jupon de laine était tout mité,
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine,
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine
Ne cherche plus longtemps de fontaine toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

4
Moi j'ai pris la peine de le retrousser,
Le jupon d'Hélène, moi qui ne suis pas capitaine,
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Sous le jupon de la pauvre Hélène, sous son jupon mité,
Moi j'ai trouvé des jambes de reine et je les ai gardées

5
Et le cœur d'Hélène ne savait pas chanter,
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine
Ne cherche plus longtemps de fontaine, toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

6
Moi j'ai pris la peine de m'y arrêter,
Dans le cœur d'Hélène, moi qui ne suis pas capitaine
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Et dans le cœur de la pauvre Hélène, qui-avait jamais chanté,
Moi j'ai trouvé l'amour d'une reine et moi je l'ai gardé.

 

 

LE GORILLE

1

C'est à travers de larges grilles  9
Que les femelles du canton  8
Contemplaient un puissant gorille,  9
Sans souci du qu'en-dira-t-on.  8
Avec impudeur ces commères  9
Lorgnaient même un endroit précis  8
Que rigoureusement ma mère  9
M'a défendu d’nommer ici...  8
Gare au gorille !...

2
Tout à coup la prison bien close
Où vivait le bel animal
S'ouvre on n'sait pourquoi je suppose
Qu'on avait du la fermer mal
Le singe, en sortant de sa cage
Dit "C'est aujourd'hui que j'le perds !"
Il parlait de son pucelage
Vous aviez deviné, j'espèr’ !
Gare au gorille !...

3
L'patron de la ménagerie
Criait éperdu : "Nom de nom !
C'est assommant car le gorille
N'a jamais connu de guenon !"
Dès que la féminine engeance
Sut que le singe était puceau
Au lieu de profiter de la chance
Elle fit feu des deux fuseaux !
Gare au gorille !...

4
Celles-là même qui, naguère
Le couvaient d'un œil décidé
Fuirent, prouvant qu'elles n'avaient guère
De la suite dans les idées ;
D'autant plus vaine était leur crainte
Que le gorille est un luron
Supérieur à l'homme dans l'étreinte
Bien des femmes vous le diront !
Gare au gorille !...

5
Tout le monde se précipite
Hors d'atteinte du singe en rut
Sauf une vielle décrépite
Et un jeune juge en bois brut
Voyant que toutes se dérobent
Le quadrumane accéléra
Son dandinement vers les robes
De la vieille et du magistrat !
Gare au gorille !...

6
"Bah ! soupirait la centenaire,
Qu'on puisse encore me désirer
Ce serait extraordinaire
Et, pour tout dire inespéré !" ;
Le juge pensait impassible
"Qu'on me prenne pour une guenon
C'est complètement impossible..."
La suite lui prouva que non !
Gare au gorille !...

7
Supposez que l'un de vous puisse être
Comme le singe obligé de
Violer un juge ou une ancêtre
Lequel choisirait-il des deux ?
Qu'une alternative pareille
Un de ces quatre jours, m'échoie
C'est j'en suis convaincu la vieille
Qui sera l'objet de mon choix !
Gare au gorille !...

8
Mais par malheur si le gorille
Aux jeux de l'amour vaut son prix
On sait qu'en revanche il ne brille
Ni par le goût, ni par l'esprit ;
Lors au lieu d'opter pour la vieille
Comme l'aurait fait n'importe qui
Il saisit le juge à l'oreille
Et l'entraîna dans un maquis !
Gare au gorille !...

9
La suite serait délectable
Malheureusement je ne peux
Pas la dire et c'est regrettable
Ça nous aurait fait rire un peu ;
Car le juge au moment suprême
Criait : "Maman !" pleurait beaucoup
Comme l'homme auquel le jour même
Il avait fait trancher le cou.
Gare au gorille !...

 

 

LA MAUVAISE HERBE

 

1
Quand le jour de gloire est arrivé, comme tous les autres étaient crevés,
Moi seul connu le déshonneur de ne pas être mort au champ d'honneur.

Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
La mort faucha les autres, braves gens, braves gens, et me fit grâce à moi,
C'est immoral et c'est comme ça !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange que je vive un peu
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange que je vive un peu

2
La fille à tout le monde a bon cœur, elle me donne au petit bonheur,
Les petits bouts de sa peau, bien cachés, que les autres n'ont pas touchés.

Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
Elle se vend aux autres, braves gens, braves gens, elle se donne à moi,
C'est immoral et c'est comme ça !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange qu'on m'aime un peu
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange qu'on m'aime un peu

3
Les hommes sont faits, nous dit-on, pour vivre en bande comme les moutons
Moi je vis seul et c'est pas demain, que je suivrai leur droit chemin.
Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens, je pousse en liberté,
Dans les jardins mal fréquentés !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon dieu, ça vous dérange que je vive un peu
Et je me demande pourquoi, Bon dieu, ça vous dérange que je vive un peu

 

 

LA CHASSE AUX PAPILLONS

 

1
Un bon petit diable à la fleur de l'âge,
La jambe légère et l'œil polisson,
Et la bouche pleine de joyeux ramages,
Allait à la chasse aux papillons.

2
Comme il atteignait l'orée du village,
Filant sa quenouille, il vit Cendrillon,
Il lui dit «bonjour, que Dieu te ménage,
J't'enmmène à la chasse aux papillons.»

3
Cendrillon ravit de quitter sa cage,
Met sa robe neuve et ses bottillons,
Et bras d'ssus bras d'ssous vers les frais bocages,
Ils vont à la chasse aux papillons.

4
Ils ne savaient pas que sous les ombrages,
Se cachait l'amour et son aiguillon,
Et qu'il transperçait les cœurs de leur âge,
Les cœurs des chasseurs de papillons.

5
Quand il se fit tendre, elle lui dit: «J'présage
Qu'c'est pas dans les plis de mon cotillon,
Ni dans l'échancrure de mon corsage,
Qu'on va-t-à la chasse aux papillons»

6
Sur sa bouche en feu qui criait «Sois sage!»
Il posa sa bouche en guise de bâillon,
Et c'fut l'plus charmant des remue-ménage
Qu'on ait vu d'mémoire de papillon.

7
Un volcan dans l'âme, ils revinrent au village,
En se promettant d'aller des millions,
Des milliards de fois, et même davantage,
Ensemble à la chasse aux papillons.

8
Mais tant qu'ils s'aimeront, tant que les nuages,
Porteurs de chagrins, les épargneront,
I' f'ra bon voler dans les frais bocages,
I' f'ront pas la chasse aux papillons,
Pas la chasse aux papillons.

 

 

BRAVE MARGOT

 

1
Margoton, la jeune bergère, trouvant dans l'herbe un petit chat qui venait de perdre sa mère, l'adopta
Elle entrouvre sa collerette et le couche contre son sein c'était tout c' qu'elle avait, pauvrette comme coussin
Le chat, la prenant pour sa mère, se mit à téter tout de go. Émue, Margot le laissa faire brave Margot!
Un croquant, passant à la ronde, trouvant le tableau peu commun, s'en alla le dire à tout l' monde et le lendemain.

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot qu'était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
2
L'maître d'école et ses potaches, le maire, le bedeau, le bougnat, négligeaient carrément leur tâche pour voir ça
Le facteur d'ordinaire si preste, pour voir ça, ne distribuait plus, les lettres que personne, au reste, n'aurait lues
Pour voir ça Dieu le leur pardonne! les enfants de chœur, au milieu du Saint Sacrifice, abandonnent le Saint lieu
Les gendarmes, même les gendarmes, qui sont par nature' si ballots, se laissaient toucher par les charmes du joli tableau

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,

3
Mais les autres femmes de la commune, privées d' leurs époux, d' leurs galants, accumulèrent la rancune, patiemment
Puis un jour ivres de colère, elles s'armèrent de bâtons et farouches elles immolèrent le chaton
La bergère, après bien des larmes, pour s' consoler prit un mari, et ne dévoila plus ses charmes que pour lui
Le temps passa sur les mémoires, on oublia l'événement, seuls des vieux racontent à leurs p'tits enfants

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là.

 

 

BONHOMME

 

1
Malgré la bise qui mord, la pauvre vieille de somme va ramasser du bois mort pour chauffer Bonhomme
Bonhomme qui va mourir de mort naturelle.

2
Mélancolique, elle va à travers la forêt blême où jadis elle rêva de celui qu'elle aime,
Qu'elle aime et qui va mourir de mort naturelle.

3
Rien n'arrêtera le cours de la vieille qui moissonne le bois mort de ses doigts gourds, rien ni personne,
Car bonhomme va mourir de mort naturelle.

4
Non rien ne l'arrêtera, ni cette voix de malheur, qui dit: «Quand tu rentreras chez toi, tout à l'heure,
Bonhomme sera déjà mort de mort naturelle»

5
Ni cette autre et sombre voix montant du plus profond d'elle, lui rappelle que, parfois, il fut infidèle.
Car Bonhomme va mourir de mort naturelle.

 

 

CHANSON POUR L'AUVERGNAT

 

1
Elle est à toi, cette chanson, toi l'Auvergnat qui, sans façon,
M'as donné quatre bouts de bois, quand dans ma vie il faisait froid,
Toi qui m'as donné du feu quand, les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés, m'avaient fermé la porte au nez
Ce n'était rien qu'un feu de bois, mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore, à la manière d'un feu de joie.

Toi l'Auvergnat, quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel.

2
Elle est à toi cette chanson, toi l'Hôtesse qui sans façon
M'as donné quatre bouts de pain, quand dans ma vie il faisait faim,
Toi qui m'ouvris ta huche quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, s'amusaient à me voir jeûner.
Ce n'était rien qu'un peu de pain, mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore à la manière d'un grand festin.

Toi l'Hôtesse quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel

3
Elle est à toi cette chanson, toi l'Étranger qui sans façon
D'un air malheureux m'as souri lorsque les gendarmes m'ont pris,
Toi qui n'as pas applaudi quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, riaient de me voir amené.
Ce n'était rien qu'un peu de miel, mais il m'avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brille encore, à la manière d'un grand soleil

Toi l'étranger quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel

 

 

CORNE D'AUROCHS

 

Il avait nom Corne d'Aurochs, ô gué ! ô gué !
Tout l'monde peut pas s'appeler Durand, ô gué ! ô gué !
Il avait nom Corne d'Aurochs, ô gué ! ô gué !
Tout l'monde peut pas s'appeler Durand, ô gué ! ô gué !

En le regardant avec un oïl de poète,
On aurait pu croire, à son frontal de prophète,
Qu'il avait les grandes eaux de Versailles dans la tête.
Corne d'Aurochs

Mais que le Bon Dieu lui pardonne, ô gué ! ô gué !
C'étaient celles du robinet !ô gué ! ô gué !
Mais que le Bon Dieu lui pardonne, ô gué ! ô gué !
C'étaient celles du robinet !ô gué ! ô gué !

On aurait pu croire en le voyant penché sur l'onde
Qu'il se plongeait dans des méditations profondes
Sur l'aspect fugitif des choses de ce monde...
Corne d'Aurochs

C'était, hélas pour s'assurer, ô gué ! ô gué !
Que le vent ne l'avait pas décoiffé ô gué ! ô gué !
C'était, hélas pour s'assurer, ô gué ! ô gué !
Que le vent ne l'avait pas décoiffé ô gué ! ô gué !

Il proclamait à son de trompe à tous les carrefours:
«Il n'y a que les imbéciles qui sachent bien faire l'amour,
La virtuosité c'est une affaire de balourds !»
Corne d'Aurochs

Il potassait à la chandelle, ô gué ! ô gué !
Des traités de maintien sexuel, ô gué ! ô gué !
Et sur les femmes nues des musées, ô gué ! ô gué !
Faisait le brouillon de ses baisers, ô gué ! ô gué !
Petit à petit, ô gué ! ô gué !
On a tout su de lui, ô gué ! ô gué !

On a su qu'il était enfant de la patrie...
Qu'il était incapable de risquer sa vie
Pour cueillir un myosotis à une fille,
Corne d'Aurochs

Qu'il avait un petit cousin, ô gué ! ô gué !
Haut placé chez les argousins, ô gué ! ô gué !
Et que les jours de pénurie, ô gué ! ô gué !
Il prenait ses repas chez lui, ô gué ! ô gué !

C'est même en revenant de chez cet antipathique,
Qu'il tomba victime d'une indigestion critique
Et refusa le secours de la thérapeutique,
Corne d'Aurochs

Parce que c'était à un Allemand, ô gué ! ô gué !
Qu'on devait le médicament, ô gué ! ô gué !
Parce que c'était à un Allemand, ô gué ! ô gué !
Qu'on devait le médicament, ô gué ! ô gué !

Il rendit comme il put son âme machinale,
Et sa vie n'ayant pas été originale,
L'état lui fit des funérailles nationales...
Corne d'Aurochs

Alors sa veuve en gémissant, ô gué ! ô gué !
Coucha-z-avec son remplaçant, ô gué ! ô gué !

 

 

GASTIBELZA

 

1
Gastibelza, l'homme à la carabine, chantait ainsi:
Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine ?Quelqu'un d'ici ?
Chantez, dansez, villageois ! la nuit gagne le mont Falu
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

2
Quelqu'un de vous a-t-il connu dona Sabine, ma señora ?
Sa mère était la vielle maugrabine d'Antequera,
Qui chaque nuit criait dans la tour Magne, comme un hibou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

3
Vraiment la reine eût près d'elle été laide quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède en corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne ornait son cou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

4
Le roi disait, en la voyant si belle, à son neveu:
Pour un baiser, pour un sourire d'elle, pour un cheveu,
Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne et le Pérou.
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou !

5
Je ne sais pas si j'aimais cette dame, mais je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme, moi, pauvre chien,
J'aurais gaiment passé dix ans au bagne sous les verrous...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

6
Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre de ce canton,
Je croyais voire la belle Cléopâtre, qui, nous dit-on,
Menait César, empereur d'Allemagne, par le licou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou !

Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe, tout son amour,
Pour l'anneau d'or du comte de Sardagne, pour un bijou...
Le vent qui vient à travers la montagne m'a rendu fou !

 

 

IL SUFFIT DE PASSER LE PONT

 

1
Il suffit de passer le pont, c'est tout de suite l'aventure!
Laisse moi tenir ton jupon, je t'emmène visiter la nature!
L'herbe est douce à pâques fleuries... jetons mes sabots tes galoches,
Et légers comme des cabris, courons après les sons de cloches!
Ding ding dong! les matines sonnent en l'honneur de notre bonheur.
Ding ding dong! faut le dire à personne: j'ai graissé la patte au sonneur.

2
Laisse-moi tenir ton jupon, courons guilleret, guillerette
Il suffit de passer le pont, et c'est le royaume des fleurettes...
Entre toutes les belles que voici, je devine celle que tu préfères...
C'est pas le coquelicot Dieu merci! ni le coucou, mais la primevère.
J'en vois une blottie sous les feuilles elle est en velours comme tes joues
Fais le guet pendant que je la cueille «Je n'ai jamais aimé que vous!»

3
Il suffit de trois petits bonds c'est tout de suite la tarentelle,
laisse-moi tenir ton jupon, Je saurai ménager tes dentelles...
J'ai graissé, la patte au berger pour lui faire jouer une aubade
Lors, ma mie, sans croire au danger, faisons mille et une gambades
Ton pied frappe et frappe la mousse... Si le chardon s'y pique dedans,
Ne pleure pas ma mie qui souffre, je te l'enlève avec les dents!

4
On a plus rien à se cacher, on peut s'aimer comme bon nous semble,
Et tant mieux si c'est un pêché, nous irons en enfer ensemble!
Il suffit de passer le pont, laisse-moi tenir ton jupon.
Il suffit de passer le pont, laisse-moi tenir ton jupon.

 

 

 

 

J'AI RENDEZ-VOUS AVEC VOUS

1
Monseigneur l'astre solaire,
Comme je ne l'admire pas beaucoup,
M'enlève son feu, oui mais, de son feu, moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La lumière que je préfère,
C'est celle de vos yeux jaloux,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

2
Monsieur mon propriétaire,
Comme je lui dévaste tout,
M'chasse de son toit, oui mais, de son toit moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La demeure que je préfère,
C'est votre robe à froufrous,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

3
Madame ma gargotière,
Comme je lui dois trop de sous,
M'chasse de sa table, oui mais de sa table moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
Le menu que je préfère,
C'est la chair de votre coup,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

4
Sa majesté financière,
Comme je ne fais rien à son goût,
Garde son or, or, de son or, moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La fortune que je préfère,
C'est votre cœur d'amadou,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

 

 

JE SUIS UN VOYOU

 

Ci-gît au fond de mon cœur une histoire ancienne.
Un fantôme un souvenir d'une que j'aimais
Le temps, à grands coups de faux, peut faire des siennes
Mon bel amour dure et c'est à jamais.


1
J'ai perdu la tramontane en trouvant Margot,
Princesse vêtue de laine, déesse en sabots
Si les fleurs, le long des routes se mettaient à marcher,
C'est à la Margot, sans doute, qu'elle feraient songer
J'lui ai dit «De la Madone tu es le portrait!»
Le bon Dieu me le pardonne c'était un peu vrai
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

2
La mignonne allait aux vêpres se mettre à genoux,
Alors j'ai mordu ses lèvres pour savoir leur goût
Elle m'a dit d'un ton sévère «Qu'est-ce que tu fais là?»
Mais elle m'a laissé faire, les filles c'est comme ça
Je lui ai dit «Par la Madone reste au près de moi!»
Le bon Dieu me le pardonne mais chacun pour soi
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

3
C'était une fille sage à «bouche que veux-tu?»
J'ai croqué dans son corsage les fruits défendus
Elle m'a dit d'un ton sévère «Qu'est-ce que tu fais là?»
Mais elle m'a laissé faire les filles c'est comme ça
Puis, j'ai déchiré sa robe, sans l'avoir voulu
Le bon Dieu me le pardonne je n'y tenais plus!
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

4
J'ai perdu la tramontane en perdant Margot,
Qui épousa contre son âme un triste bigot
Elle doit avoir à l'heure à l'heure qu'il est
Deux ou trois marmots qui pleurent pour avoir leur lait
Et moi j'ai tété leur mère longtemps avant eux
Le bon Dieu me le pardonne j'étais amoureux!
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

 

 

JE ME SUIS FAIT TOUT PETIT

 

1
Je n'avais jamais ôté mon chapeau devant personne
Maintenant je rampe et je fais le beau quand elle me sonne.
J'étais chien méchant elle me fait manger dans sa menotte
J'avais des dents de loup je les ai changées pour des quenottes!

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

2
J'étais dur à cuire elle m'a converti, la fine mouche,
Et je suis tombé, tout chaud tout rôti, contre sa bouche
Qui a des dents de lait quand elle sourit, quand elle chante,
Et des dents de loup quand elle est furie, qu'elle est méchante.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

3
Je subis sa loi, je file tout doux sous son empire,
Bien qu'elle soit jalouse au-delà de tout, et même pire
Une jolie pervenche, qui m'avait paru plus jolie qu'elle,
Une jolie pervenche un jour en mourut à coups d'ombrelle.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

4
Tous les somnambules, tous les mages m'ont dit sans malice,
Quand ses bras en croix je subirai mon dernier supplice
Il en est de pires, il en est de meilleurs, mais à tout prendre,
Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs s'il faut se pendre.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

 

 

LA CANE DE JEANNE

 

1
La cane de Jeanne est morte au gui l'an neuf
Elle avait fait, la veille, merveille ! un œuf .

2
La cane de Jeanne Est morte d'avoir fait,
Du moins on le présume, un rhume, mauvais !

3
La cane de Jeanne est morte sur son œuf
Et dans son beau costume de plumes, tout neuf !

4
La cane de Jeanne ne laissant pas de veuf,
C'est nous autres qui eûmes les plumes, et l'œuf !

5
Tous, toutes, sans doute, garderons longtemps
Le souvenir de la cane de Jeanne, morbleu !

 

 

LA COMPLAINTE DES FILLES DE JOIE

 

1
Bien que ces vaches de bourgeois, Bien que ces vaches de bourgeois
Les appellent des filles de joie, Les appellent des filles de joie
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent, parole, parole
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent

2
Car même avec des pieds de grues, Car même avec des pieds de grues
Faire les cent pas le long des rues, Faire les cent pas le long des rues
C'est fatigant pour les guibolles, parole, parole, C'est fatigant pour les guibolles

3
Non seulement elles ont des cors, Non seulement elles ont des cors
Des oeils de perdrix, mais encore, Des oeils de perdrix, mais encore
C'est fou ce qu'elles usent de grolles, parole, parole, C'est fou ce qu'elles usent de grolles

4
Y' a des clients y'a des salauds, Y' a des clients y'a des salauds
Qui se trempent jamais dans l'eau, Qui se trempent jamais dans l'eau
Faut pourtant qu'elles les cajolent parole, parole, Faut pourtant qu'elles les cajolent.

5
Qu'elles leur fassent la courte échelle, Qu'elles leur fassent la courte échelle
Pour monter au septième ciel, Pour monter au septième ciel
Les sous croyez pas qu'elles les volent parole, parole, Les sous croyez pas qu'elles les volent

6
Elles sont méprisées du public, Elles sont méprisées du public
Elles sont bousculées par les flics, Elles sont bousculées par les flics
Et menacées de la vérole, parole, parole, Et menacées de la vérole

7
Bien que toute la vie elles fassent l'amour, Bien que toute la vie elles fassent l'amour
Qu'elles se marient vingt fois par jour, Qu'elles se marient vingt fois par jour
La noce est jamais pour leur fiole, parole, parole, La noce est jamais pour leur fiole

8
Fils de pécore et de minus, Fils de pécore et de minus
Ris pas de la pauvre vénus, Ris pas de la pauvre vénus
La pauvre vieille casserole, parole, parole, La pauvre vieille casserole

9
Il s'en fallait de peu mon cher, il s'en fallait de peu mon cher
Que cette putain ne fut ta mère, Que cette putain ne fut ta mère
Cette putain dont tu rigoles, parole, parole, Cette putain dont tu rigoles.

 

 

LA MAUVAISE REPUTATION

 

1
Au village sans prétention, j'ai mauvaise réputation
Que je me démène ou que je reste coi, je passe pour un je-ne-sais-quoi.
Je ne fais pourtant de tort à personne, en suivant mon chemin de petit bonhomme
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde médit de moi, sauf les muets, ça va de soi.

2
Le jour du Quatorze Juillet, je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne en écoutant pas le clairon qui sonne
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde me montre du doigt, sauf les manchots, ça va de soi.

3
Quand je croise un voleur malchanceux poursuivi par un cul-terreux
Je lance la patte et pourquoi le taire, le cul-terreux se retrouve par terre
Je ne fais pourtant de tort à personne en laissant courir les voleurs de pommes
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde se rue sur moi, sauf les culs-de-jatte, ça va de soi.

4
Pas besoin d'être Jérémie pour deviner le sort qui m'est promis
S'ils trouvent une corde à leur goût, ils me la passeront au cou.
Je ne fais pourtant de tort à personne en suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde viendra me voir pendu, sauf les aveugles, bien entendu.

 

 

LA PREMIERE FILLE

 

1
J'ai tout oublié des campagnes d'Austerlitz et de Waterloo
D'Italie, de Prusse et d'Espagne, de Pontoise et de Landerneau !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
La première étrangère à qui l'on a dit « tu »
( Mon cœur t'en souviens-tu ?)comme elle nous était chère
Qu'elle soit fille honnête ou fille de rien, qu'elle soit pucelle ou qu'elle soit putain,
On se souvient d'elle, on s'en souviendra, de la première fille qu'on a prise dans ses bras.

2
Ils sont partis à tire-d'aile mes souvenir de la Suzon,
Et ma mémoire est infidèle à Julie, Rosette ou Lison !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
C'était une bonne affaire ( mon cœur t'en souviens-tu ? )
J'ai changée ma vertu contre une primevère
Que ce soit en grande pompe comme les gens «bien»
Ou bien dans la rue comme les pauvres et les chiens,
On se souvient d'elle, on s'en souviendra, de la première fille qu'on a prise dans ses bras.

3
Toi qui ma donné le baptême d'amour et de septième ciel,
Moi je te garde et moi je t'aime, dernier cadeaux du père noël !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
On a beau faire le brave, quand elle s'est mise nue
( Mon cœur t'en souviens-tu ? ) on en menait pas large.
Bien d'autres, sans doute, depuis sont venues
Oui mais entre toutes celles qu'on a connues
Elle est la dernière que l'on oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras.

 

 

LA RONDE DES JURONS

 

1
Voici la ronde des jurons qui chantaient clair, qui dansaient rond,
Quand les gaulois de bon aloi du franc-parler suivaient la loi
jurant par là, jurant par ci, jurant à langue raccourcie
Comme les grains de chapelet les joyeux jurons défilaient :

Refrain
Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus et les palsambleus,
Tous les cristis, les ventre saint-gris, les par ma barbe et les noms d'une pipe,
Ainsi, pardi, que les sapristis et les sacristis,
Sans oublier les jarnicotons, les scrogneugneus et les bigres et les bougres,
Les saperlottes, les cré nom de nom, les peste et pouah, diantre, fichtre et foutre,
Tous les Bon Dieu, tous les vertudieux, tonnerre de Brest et saperlipopette,
Ainsi, pardieu, que les jarnidieux et les pasquedieux.

2
Quelle pitié ! les charretiers ont un langage châtié
Les harengères et les mégères ne parlent plus à la légère !
Le vieux catéchisme poissard n'a guère plus cours chez les hussards
Ils ont vécu, de profundis, les joyeux jurons de jadis.

Refrain
Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus et les palsambleus,
Tous les cristis, les ventre saint-gris, les par ma barbe et les noms d'une pipe,
Ainsi, pardi, que les sapristis et les sacristis,
Sans oublier les jarnicotons, les scrogneugneus et les bigres et les bougres,
Les saperlottes, les cré nom de nom, les peste et pouah, diantre, fichtre et foutre,
Tous les Bon Dieu, tous les vertudieux, tonnerre de Brest et saperlipopette,
Ainsi, pardieu, que les jarnidieux et les pasquedieux.

 

 

LE FOSSOYEUR

 

1
Dieu sait que je n'ai pas le fond méchant,
Je ne souhaite jamais la mort des gens:
Mais si l'on ne mourait plus,
Je crèverais de faim sur mon talus …
Je suis un pauvre fossoyeur.

2
Les vivants croient que je n'ai pas de remords
A gagner mon pain sur le dos des morts:
Mais ça me tracasse et, d'ailleurs,
Je les enterre à contre cœur …
Je suis un pauvre fossoyeur.

3
Et plus je lâche la bride à mon émoi,
Et plus les copains s'amusent de moi :
Ils me disent : « Mon vieux par moments,
Tu a une figure d'enterrement …»
Je suis un pauvre fossoyeur.

4
J'ai beau me dire que rien n'est éternel,
Je peux pas trouver ça tout naturel :
Et jamais je ne parviens
à prendre la mort comme elle vient …
Je suis un pauvre fossoyeur.

5
Ni vu ni connu, brave mort, adieu!
Si du fond de la terre on voit le Bon Dieu,
Dis-lui le mal que m'a coûté
La dernière pelletée …
Je suis un pauvre fossoyeur.
Je suis un pauvre fossoyeur.

 

 

LE GRAND CHENE

 

1
Il vivait en dehors des chemins forestiers,
Ce n'était nullement un arbre de métier
Il n'avait jamais vu l'ombre d'un bûcheron
Ce grand chêne fier sur son tronc.

2
Il eût connu des jours filés d'or et de soie
Sans ses proches voisins, les pires gens qui soient
Des roseaux mal pensant, pas même des bambous,
S'amusant à le mettre à bout.

3
Du matin jusqu'au soir ces petits rejetons,
Tout juste canne à pêche, à peine mirlitons,
Lui tournant tout autour chantaient, in extenso,
L'histoire du chêne et du roseau.

4
Et, bien qu'il fut en bois ( les chênes, c'est courant )
La fable ne le laissait pas indifférent
Il advint que lassé d'être en butte aux lazzis,
Il se résolut à l'exil.

5
A grand-peine il sortit ses grands pieds de son trou
Et partit sans se retourner ni peu ni prou.
Mais, moi qui l'ai connu, je sais bien qu'il souffrit
De quitter l'ingrate patrie.

6
A l'orée des forets le chêne ténébreux
A lié connaissance avec deux amoureux.
«Grand chêne, laisse nous sur toi graver nos noms …»
Le grand chêne n'a pas dit non.

7
Quand ils eurent épuisé leur grand sac de baisers,
Quand de tant s'embrasser, leurs becs furent usés,
Ils ouirent alors, en retenant des pleurs,
Le chêne contant ses malheurs.

8
«Grand chêne, viens chez nous, tu trouveras la paix
Nos roseaux savent vivre et n'ont aucun toupet,
Tu feras dans nos murs un aimable séjour,
Arrosé quatre fois par jour.»

9
Cela dit, tous les trois se mirent en chemin
Chaque amoureux tenant une racine en main
Comme il semblait content ! Comme il semblait heureux !
Le chêne entre ses amoureux.

10
Au pied de leur chaumière ils le firent planter
Ce fut alors qu'il commença à déchanter
Car en fait d'arrosage, il n'eut rien que la pluie
Des chiens levant la patt' sur lui.

11
On a pris tous ses glands pour nourrir les cochons
Avec sa belle écorce on a fait des bouchons
Chaque fois qu'un arrêt de mort était rendu
C'est lui qui héritait du pendu.

12
Puis ces mauvaises gens, vandales accomplis
Le coupèrent en quatre et s'en firent un lit
Et l'horrible mégère ayant des tas d'amants
Il vieillit prématurément.

13
Un triste jour, enfin, ce couple sans aveu
Le passa par la hache et le mit dans le feu
Comme du bois de caisse, amère destinée !
Il périt dans la cheminée.

14
Le curé de chez nous, petit saint besogneux
Doute que sa fumée, s'élève jusqu'à Dieu
Qu'est-ce qu'il en sait le bougre, et qui donc lui a dit
Qu'y a pas de chêne en paradis ? Qu'y a pas de chêne en paradis ?

 

 

LE MAUVAIS SUJET REPENTI

 

1
Elle avait la taille faite au tour, les hanches pleines,
Elle chassait le mâle aux alentours de la Madeleine
A sa façon de me dire «Mon rat, est-ce que je te tente ?»
Je vis que j'avais affaire à une débutante …

2
L'avait le don, c'est vrai, j'en conviens, l'avait le génie,
Mais sans technique un don n'est rien qu'une sale manie …
Certes on ne se fait pas putain comme on se fait nonne
C'est du moins ce qu'on prêche, en latin, à la Sorbonne …

3
Me sentant rempli de pitié pour la donzelle,
Je lui enseignai de son métier, les petites ficelles
Je lui enseignai le moyen de bientôt faire fortune,
En bougeant l'endroit où le dos ressemble à la lune.

4
Car dans l'art de faire le trottoir, je le confesse,
Le difficile est de bien savoir jouer des fesses
On ne tortille pas son popotin de la même manière
Pour un droguiste, un sacristain, un fonctionnaire.

5
Rapidement instruite par mes bons offices,
Elle m'investit d'une part de ses bénéfices
On s'aida mutuellement comme dit le poète,
Elle était le corps naturellement puis moi la tête

6
Un soir à la suite de manœuvres douteuses
Elle tomba victime d'une maladie honteuse
Lors, en tout bien, toute amitié, en fille probe,
Elle me passa la moitié de ses microbes …

7
Après des injections aiguës d'antiseptique,
J'abandonnai le métier de cocu systématique
Elle eut beau pousser des sanglots, braire à tue-tête,
Comme je n'étais qu'un salaud, je me fis honnête …

8
Sitôt privée de ma tutelle ma pauvre amie
Courut essuyer du bordel les infamies
Parait qu'elle se vend même à des flics, quelle décadence
Y'a plus de moralité publique dans notre France …

 

 

LE PORNOGRAPHE

 

1
Autrefois, quand j'étais marmot, J'avais la phobie des gros mots,
Et si je pensais «merde» tout bas, je ne le disais pas... Mais
Aujourd'hui que mon gagne-pain c'est de parler comme un turlupin,
Je ne pense plus «merde» pardi ! mais je le dis.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

2
Afin d'amuser la galerie, je crache des gauloiseries,
Des pleines bouches de mots crus tout à fait incongrus... Mais
En me retrouvant seul sous mon toit, dans ma psyché je me montre au doigt,
Et me crie: «Va te faire, homme incorrect, voir par les Grecs.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

3
Tous les samedis je vais à confesse, m'accuser d'avoir parlé de fesses,
Et je promets ferme au marabout de les mettre tabou...Mais
Craignant, si je n'en parle plus, de finir à l'Armée du Salut,
Je remets bientôt sur le tapis les fesses impies.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

4
Ma femme est, soit dit en passant, d'un naturel concupiscent,
Qui l'incite à se coucher nue sous le premier venu...Mais
M'est-il permis, soyons sincère, d'en parler au café-concert
Sans dire qu'elle a, suraigu, le feu au cul ?

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

5
J'aurais sans doute du bonheur, et peut-être la croix d'honneur,
A chanter avec décorum l'amour qui mène à Rome...Mais
Mon ange m'a dit: «Turlututu ! chanter l'amour t'est défendu
S'il n'éclot pas sur le destin d'une putain.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

6
Et quand j'entonne, guilleret, à un patron de cabaret
Une adorable bucolique, il est mélancolique...Et
Me dit, la voix noyée de pleurs: «S'il vous plaît de chanter les fleurs,
Qu'elles poussent au moins rue Blondel dans un bordel.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

7
Chaque soir avant le dîner, à mon balcon mettant le nez,
Je contemple les bonnes gens dans le soleil couchant...Mais
Ne me demandez pas de chanter ça, si vous redoutez d'entendre ici
Que j'aime à voir, de mon balcon, passer les cons.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

8
Les bonnes âmes d'ici-bas compte ferme qu'à mon trépas
Satan va venir embrocher ce mort mal embouché...Mais
Mais veuille le grand manitou, pour qui le mot n'est rien du tout,
Admette en sa Jérusalem, à l'heure blême,

Refrain
Le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

 

 

MISOGYNIE A PART

 

1
Misogynie à part, le sage avait raison:
Il y a les emmerdantes, on en trouve à foison,
En foule elles se pressent.
Il y a les emmerdeuses, un peu plus raffinées
Et puis, très nettement au-dessus du panier,
Y a les emmerderesses.

2
La mienne, à elle seule, sur toutes surenchérit,
Elle relève à la fois des trois catégories,
Véritable prodige
Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou,
Elle passe, elle dépasse, elle surpasse tout
Elle m'emmerde, vous dis-je

3
Mon Dieu, pardonnez-moi ces propos bien amers,
elle m'emmerde, elle m'emmerde, elle m'emmerde elle m'emmerde
Elle abuse, elle attige
Elle m'emmerde et je regrette mes amours avec
La petite enfant de Marie que m'a soufflée l'évêque
Elle m'emmerde, vous dis-je

4
Elle m'emmerde, elle m'emmerde et m'oblige à
Me curer les ongles avant de confirmer son cul
Or c'est pas callipyge.
Et la charité seule pousse ma main résignée
Vers ce cul rabat-joie, conique, renfrogné
Elle m'emmerde, vous dis-je

5
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, je le répète et quand
Elle me tape sur le ventre, elle garde ses gants
Et ça me désoblige
Outre que ça dénote un grand manque de tact
Ça ne favorise pas tellement le contact
Elle m'emmerde, vous dis-je

6
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, quand je tombe à genoux
Pour certaines dévotions qui sont bien de chez nous
Et qui donne le vertige
Croyant l'heure venue de chanter le credo
Elle m'ouvre tout grand son missel sur le dos
Elle m'emmerde, vous dis-je

7
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, à la fornication
Elle s'emmerde, elle s'emmerde, avec ostentation
Elle s'emmerde, vous dis-je
Au lieu de s'écrier: "Encore! hardi! hardi!"
Elle déclame du Claudel, du Claudel, j'ai bien dit
Alors ça, ça me fige

8
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, j'admets que ce Claudel
Soit un homme de génie, un poète immortel
Je reconnais son prestige
Mais qu'on aille chercher dedans son œuvre pie
Un aphrodisiaque, non, ça c'est de l'utopie!
Elle m'emmerde, vous dis-je
Elle m'emmerde, vous dis-je

 

 

ONCLE ARCHIBALD

 

1
O vous les arracheurs de dents tous les cafards les charlatans, les prophètes
Comptez plus sur oncle Archibald pour payer les violons du bal à vos fêtes, à vos fêtes

2
En courant sus à un voleur qui venait de lui chiper l'heure à sa montre
Oncle Archibald coquin de sort! fit de sa majesté la Mort, la rencontre, la rencontre

3
Telle une femme de petite vertu elle arpentait le trottoir du cimetière
Aguichant les hommes en troussant un peu plus haut qu'il n'est décent son suaire, son suaire

4
Oncle Archibald, d'un ton gouailleur, lui dit: "Va-t-en faire pendre ailleurs ton squelette
Fi! des femelles décharnées! vive les belles un tantinet rondelettes, rondelettes

5
Lors, montant sur ses grands chevaux, la Mort brandit la longue faux d'agronome
Qu'elle serrait dans son linceul, et faucha d'un seul coup, d'un seul, le bonhomme, le bonhomme

6
Comme il n'avait pas l'air content elle lui dit: "Ça fait longtemps que je t'aime
Et notre hymen à tous les deux était prévu depuis le jour de ton baptême, ton baptême

7
"Si tu te couches dans mes bras, alors la vie te semblera plus facile
Tu y seras hors de portée des chiens, des loups, des hommes et des imbéciles, imbéciles

8
"Nul n'y contestera tes droits tu pourras crier: vive le roi! sans intrigue
Si l'envie te prend de changer, tu pourras crier sans danger: vive la ligue!, vive la ligue!

9
"Ton temps de dupe est révolu, personne ne se payera plus sur ta bête
Les "plait-il, maître?" auront plus cours, plus jamais tu n'auras à courber la tête, ber la tête"

10
Et mon oncle emboîta le pas de la belle, qui ne semblait pas, si féroce
Et les voilà, bras dessus, bras dessous, les voilà partis je ne sais où faire leurs noces, faire leurs noces

11
O vous les arracheurs de dents tous les cafards les charlatans, les prophètes
Comptez plus sur oncle Archibald pour payer les violons du bal à vos fêtes, à vos fêtes

 

 

TEMPÊTE DANS UN BENITIER

 

1
Tempête dans un bénitier, le souverain pontife avec
Les évêques, les archevêques, nous font un satané chantier.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
A la fête liturgique, plus de grandes pompes, soudain,
Sans le latin, sans le latin, plus de mystère magique.
Le rite qui nous envoûte s'avère alors anodin,
Sans la latin, sans le latin, et les fidèles s'en foutent
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

2
Je ne suis pas le seul morbleu depuis que ces règles sévissent
A ne plus me rendre à l'office dominical que quand il pleut.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
En renonçant à l'occulte, faudra qu'ils fassent tintin
Sans le latin, sans le latin, pour le denier du culte
A la saison printanière Suisse, bedeau, sacristain,
Sans le latin, sans le latin, feront l'église buissonnière
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

3
Ces oiseaux sont des enragés, ces corbeaux qui scient, rognent, tranchent
La saine et bonne vieille branche de la croix où il sont perchés

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
Le vin du sacré calice se change en jus de boudin,
Sans le latin, sans le latin, et ses vertus faiblissent.
A Lourdes, Sète ou bien Parme, comme à Quimper Corentin,
Le presbytère sans le latin a perdu de son charme.
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
Le vin du sacré calice se change en jus de boudin,
Sans le latin, sans le latin, et ses vertus faiblissent.
A Lourdes, Sète ou bien Parme, comme à Quimper Corentin,
Le presbytère sans le latin a perdu de son charme.
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

 

 

QUATRE VINGT QUINZE POUR CENT

 

1
La femme qui possède tout en elle pour donner le goût des fêtes charnelles
La femme qui suscite en nous tant de passion brutale la femme est avant tout sentimentale
Main dans la main les longues promenades les fleurs, les billets doux, les sérénades
Les crimes, les folies que pour ses beaux yeux l'on commet la transportent, mais ...

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

2
Sauf quand elle aime un homme avec tendresse, toujours sensible alors à ses caresses.
Toujours bien disposée, toujours encline à s'émouvoir, elle s'emmerde sans s'en apercevoir.
Ou quand elle a des besoins tyranniques, quelle souffre de nymphomanie chronique
C'est elle qui fait alors passer à ses adorateurs de fichus quarts d'heure.

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

3
Les "encore", les "c'est bon", les "continue" qu'elle crie pour simuler qu'elle monte aux nues
C'est pure charité, les soupirs des anges ne sont en général que de pieux mensonges
C'est à seul fin que son partenaire se croit un amant extraordinaire,
Que le coq imbécile et prétentieux perché dessus ne soit pas déçu.

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

4
J'entends aller bon train les commentaires de ceux qui font des châteaux à Cythère
"C'est parce que tu n'es qu'un malhabile, un maladroit qu'elle conserve toujours sont sang-froid"
Peut-être, mais si les assauts vous pèsent de ces petits m'as-tu vu-quand je baise
Mesdames, en vous laissant manger le plaisir sur le dos, chantez in petto

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

 

 

MARQUISE

 

1
Marquise, si mon visage à quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge vous ne vaudrez guère mieux.
Marquise, si mon visage à quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge vous ne vaudrez guère mieux.

2
Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront:
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front.
Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront:
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front.

3
Le même cours des planètes règle nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes; vous serez ce que je suis.
Le même cours des planètes règles nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes; vous serez ce que je suis.

4
Peut-être que je serai vieille, répond Marquise, cependant
J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, et je t'emmerde en attendant.
Peut-être que je serai vieille, répond Marquise, cependant
J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, et je t'emmerde en attendant.

 

 

MARINETTE

 

1
Quand j'ai couru chanter ma petite chanson à Marinette,
La belle la traîtresse était allée à l'Opéra ...
Avec ma petite chanson, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma petite chanson, j'avais l'air d'un con .

2
Quand j'ai couru porter mon pot de moutarde à Marinette
La belle, la traîtresse avait déjà fini de dîner...
Avec mon petit pot j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec mon petit pot j'avais l'air d'un con .

3
Quand j'offris pour étrennes une bicyclette à Marinette
La belle la traîtresse avait acheté une auto...
Avec mon petit vélo, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon petit vélo, j'avais l'air d'un con .

4
Quand j'ai couru tout chose au rendez-vous de Marinette
La belle disait: "je t'adore!" à un sale type qui l'embrassait...
Avec mon bouquet de fleurs, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon bouquet de fleurs, j'avais l'air d'un con .
5
Quand j'ai couru brûler la petite cervelle à Marinette,
La belle était déjà morte d'un rhume mal placé...
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con .
6
Quand j'ai couru lugubre, à l'enterrement de Marinette
La belle la traîtresse était déjà ressuscitée...
Avec ma petite couronne, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma petite couronne, j'avais l'air d'un con.

 

 

LES FUNERAILLES D'ANTAN

 

1
Jadis, les parents des morts vous mettaient dans le bain,
De bonne grâce ils en faisaient profiter les copains:
«Y a un mort à la maison, si le cœur vous en dit,
Venez le pleurer avec nous sur le coup de midi...»
Mais les vivants d'aujourd'hui ne sont plus si généreux,
Quand ils possèdent un mort ils le gardent pour eux.
C'est la raison pour laquelle, depuis quelques années,
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez.
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

2
Maintenant les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu'au diable Vauvert,
Les malheureux n'ont même plus le plaisir enfantin
De voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin.
L'autre semaine, des salauds, à cent quarante à l'heure,
Vers un cimetière minable emportaient un des leurs...
Quand sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis
On s'aperçut que le mort avait fait des petits.
On s'aperçut que le mort avait fait des petits.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

3
Plutôt que d'avoir des obsèques manquant de fioritures,
J'aimerais mieux, tout compte fait, me passer de sépulture,
J'aimerais mieux mourir dans l'eau, dans le feu, n'importe où,
Et même à la grande rigueur, ne pas mourir du tout.
O, que renaisse le temps des morts bouffis d'orgueil,
L'époque des m’as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil,
Où, quitte à tout dépenser jusqu'au dernier écu,
Les gens avaient le cœur de mourir plus haut que leur cul.
Les gens avaient le cœur de mourir plus haut que leur cul.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

 

 

L'HECATOMBE (bon)

 

Au marché de Briv'-la-Gaillarde
A propos de bottes d'oignons
Quelques douzaines de gaillardes
Se crêpaient un jour le chignon
A pied, à cheval, en voiture
Les gendarmes mal inspirés
Vinrent pour tenter l'aventure
D'interrompre l'échauffourée

Or, sous tous les cieux sans vergogne
C'est un usag' bien établi
Dès qu'il s'agit d'rosser les cognes
Tout l’monde se réconcilie
Ces furies perdant tout' mesure
Se ruèrent sur les guignols
Et donnèrent je vous l'assure
Un spectacle assez croquignol

En voyant ces braves pandores
Etre à deux doigts de succomber
Moi, j'bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées
De la mansarde où je réside
J'excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides
En criant: "Hip, hip, hip, hourra!"

Frénétiqu' l'une d'ell’ attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier: "Mort aux vaches,
Mort aux lois, vive l'anarchie!"
Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ses lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau

La plus grasse de ces femelles
Ouvrant son corsag’ dilaté
Matraque à grand coup de mamelles
Ceux qui passent à sa portée
Ils tombent, tombent, tombent, tombent
Et s'lon les avis compétents
Il paraît que cette hécatombe
Fut la plus bell' de tous les temps

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons
Ces furies à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avait pas
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avait pas

 

 

 

LES PASSANTES

 

1
Je veux dédier ce poème à toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets, à celles qu'on connaît à peine,
Qu'un destin différent entraîne et qu'on ne retrouve jamais.

2
A celle qu'on voit apparaître une seconde à sa fenêtre,
Et qui, preste, s'évanouit, mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette qu'on en demeure épanoui.

3
A la compagne de voyage dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin, qu'on est seul peut-être à comprendre,
Et qu'on laisse pourtant descendre sans avoir effleuré sa main.

4
A celles qui sont déjà prises, et qui vivant des heures grises
Près d'un être trop différent, vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie d'un avenir désespérant.

5
Chères images aperçues, espérances d'un jour déçues,
Vous serez dans l'oubli demain, pour peu que le bonheur survienne,
Il est rare qu'on se souvienne des épisodes du chemin.

6
Mais si l'on a manqué sa vie, on songe avec un peu d'envie,
A tous ces bonheurs entrevus, aux baisers qu'on n'osa pas prendre,
Aux cœurs qui doivent vous attendre, aux yeux qu'on a jamais revus.

7
Alors aux soirs de lassitude tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir, on pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes que l'on n'a pas su retenir.

 

 

LES CASSEUSES

 

1
Tant qu'elle a besoin du matou, ma chatte est tendre comme tout.
Quand elle est comblée, aussitôt elle griffe, elle mord, elle fait le gros dos.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

2
Enamourée, ma femme est douce, mes amis vous le diront tous.
Après l'étreinte, en moins de deux elle redevient u bâton merdeux.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

3
Dans l'alcôve, on est bien reçus par la voisine du dessus.
Une fois son désir assouvi, ingrate, elle nous les crucifie.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

4
Quand elle passe en revue les zouaves, ma sœur est câline et suave.
Dès que s'achève l'examen, gare à qui tombe sous sa main.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

5
Si tout le monde en ma maison reste au lit plus que de raison,
C'est pas qu'on soit lubriques, c'est qu'il y a guère que là qu'on est tranquille.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

 

 

LES AMOUREUX DES BANCS PUBLICS

 

1
Les gens qui voient de travers pensent que les bancs vert
Qu'on voit sur les trottoirs sont faits pour les impotents ou les ventripotents.
Mais c'est une absurdité, car à la vérité, ils sont là c'est notoire,
Pour accueillir quelques temps les amours débutants

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

2
Ils se tiennent par la main , parlent du lendemain, du papier bleu d'azur
Que revêtiront les murs de leur chambre à coucher..
Ils se voient déjà, doucement, elle cousant, lui fumant, dans un bien-être sur,
Et choisissent le prénom de leur premier bébé...

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

3
Quand la sainte famille machin croise sur son chemin deux de ces malappris,
Elle leur décroche hardiment des propos venimeux...
N'empêche que toute la famille ( le père, la mère, la fille, le fils, le "Saint Esprit...")
Voudrait bien de temps en temps, pouvoir se conduire comme eux.

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

4
Quand les mois auront passé quand seront apaisés leurs beaux rêves flambants,
Quand le ciel se couvrira de gros nuages lourds,
Ils s'apercevront, émus, que c'est au hasard des rues, sur l'un de ces fameux bancs,
Qu'ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour...

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

 

 

LE VENT

 

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

1
Les Jean-foutre et les gens probes médisent du vent furibond
Qui rebrousse les bois, détrousse les toits, retrousse les robes
Des Jean-foutre et des gens probes, le vent, je vous en réponds
S'en soucie, et c'est justice, comme de colin-tampon !

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

2
Bien sur si l'on ne se fonde que sur ce qui saute aux yeux,
Le vent semble une brute raffolant de nuire à tout le monde
Mais une attention profonde prouve que c'est chez les fâcheux
Qu'il préfère choisir les victimes de ces petits jeux !

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

 

 

LE PETIT CHEVAL

(Paul Fort)

1
Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !
C'était un petit cheval blanc, tous derrière, tous derrière
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant !

2
Il n'y avait jamais de beau temps, dans ce pauvre paysage
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière, ni derrière
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière, ni devant.

3
Mais toujours il était content, menant les gars du village,
A travers la pluie noire des champs, tous derrière, tous derrière
A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.

4
Sa voiture allait poursuivant, sa belle petite queue sauvage
C'est alors qu'il était content, tous derrière, tous derrière
C'est alors qu'il était content, tous derrière et lui devant.

5
Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière, tous derrière
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.

6
Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps, ni derrière, ni derrière
Il est mort sans voir le beau temps, ni derrière ni devant.

 

 

LE PARAPLUIE

 

1
Il pleuvait fort sur la grand route, elle cheminait sans parapluie,
J'en avais un volé sans doute, le matin même à un ami
Courant alors à sa rescousse, je lui propose un peu d'abri
En séchant l'eau de sa frimousse, d'un air très doux, elle m'a dit «oui».

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

2
Chemin faisant, que ce fut tendre d'ouïr à deux le chant joli
Que l'eau du ciel faisait entendre sur le toit de mon parapluie
J'aurais voulu, comme au déluge, voir sans arrêt tomber la pluie,
Pour la garder, sous mon refuge, quarante jours, quarante nuits.

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

3
Mais bêtement même en orage, les routes vont vers des pays
Bientôt le sien fit un barrage à l'horizon de ma folie
Il a fallu qu'elle me quitte après m'avoir dit grand merci
Et je l'ai vue toute petite partir gaiement vers mon oubli ...

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

 

 

LE GRAND PAN

 

1
Du temps que régnait le grand Pan les dieux protégeaient les ivrognes :
Un tas de génies titubant, au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu'un homme vidait les cruchons, Qu'un sac à vin faisait carousse
Ils venaient en bande, à ses trousses, compter les bouchons.
La plus humble piquette était alors bénie, distillée par Noé, Silène et compagnie
Le vin donnait un lustre au pire des minus, et le moindre pochard avait tout de Bacchus
Mais, se touchant le crane en criant : «J'ai trouvé !» la bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là les gens boivent encore, et le feu du nectar fait toujours luire les trognes,
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes :Bacchus est alcoolique et le grand Pan est mort.

2
Quand deux imbéciles heureux s'amusaient à des bagatelles
Un tas de génies amoureux venaient leur tenir la chandelle.
Du fin fond des Champs Elysées Dès qu'ils entendaient un «je t'aime»
Ils accouraient à l'instant même compter les baisers
La plus humble amourette était alors bénie, Sacrée par Aphrodite, Eros et compagnie
L'amour donnait un lustre au pire des minus et la moindre amoureuse avait tout de Vénus
Mais se touchant le crane en criant «j'ai trouvé !» la bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là, les cœurs battent encore et la règle du jeu de l'amour est la même
Mais les dieux ne répondent plus de ceux qui s'aiment : Vénus s'est faite femme et le grand Pan est mort

3
Et quand fatale, sonnait l'heure de prendre un linceul pour costume
Un tas de génies l'œil en pleur, vous offraient des honneurs posthumes
Pour aller au céleste empire dans leur barque ils venaient vous prendre
C'était presque un plaisir de rendre le dernier soupir.
La plus humble dépouille était alors bénie, embarquée par Caron, Pluton et compagnie
Au pire des minus l'âme était accordée et le moindre mortel avait l'éternité.
Mais se touchant le crane en criant : «j'ai trouvé !» La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là les gens passent encore mais la tombe est, hélas la dernière demeure
Et les dieux ne réponde plus de ceux qui meurent : la mort est naturelle et le grand Pan est mort.

Et l'un des dernier dieux, l'un des derniers suprêmes, ne doit plus se sentir tellement bien lui-même.
Un beau jour on va voir le Christ, descendre du calvaire en disant dans sa lippe :
« Merde ! je ne joue plus pour tous ces pauvres types ! j'ai bien peur que la fin du monde soit bien triste. »

 

 

LE BISTROT

 

1
Dans un coin pourri du pauvre Paris, sur une place,
L'est un vieux bistrot tenu par un gros dégueulasse.
2
Si t'as le bec fin S'il te faut du vin de première classe.
Va boire à Passy, le nectar d'ici te dépasse.

3
Mais si tu as le gosier qu'une armure d'acier matelasse
Goûte à ce velours, ce petit bleu lourd de menaces.

4
Tu trouveras là la fine fleur de la populace,
Tous les marmiteux, les calamiteux de la place.

5
Qui viennent en rang, comme des harengs voir en face
La belle du bistrot la femme à ce gros dégueulasse.

6
Que je boive à fond l'eau de toutes les fontaines Wallace,
Si, dès aujourd'hui, tu n'es pas séduit par la grâce.

7
De cette jolie fée, qui, d'un bouge, a fait un palace,
Avec ses appas du haut jusqu'en bas, bien en place.

8
Ces trésors exquis, qui les embrasse, qui les enlace ?
Vraiment, c'en est trop ! tout ça pour ce gros dégueulasse !

9
C'est injuste et fou, mais que voulez-vous qu'on y fasse ?
L'amour se fait vieux, il n'a plus les yeux bien en face.

10
Si tu fait ta cour, tâche que tes discours ne l'agacent.
Sois poli, mon gars, pas de geste ou gare à la casse !

11
Car sa main qui claque, punit d'un flic-flac les audaces
Certes, il n'est pas né qui mettra le nez dans sa tasse.

12
Pas né le chanceux qui dégèlera ce bloc de glace,
Qui fera dans le dos les cornes à ce gros dégueulasse.

13
Dans un coin pourri du pauvre Paris sur une place
Une espèce de fée d'un vieux gouge, a fait un palace.

 

 

LA TONDUE

 

1
La belle qui couchait avec le roi de Prusse, avec le roi de Prusse
A qui l'on a tondu le crâne rasibus, le crâne rasibus

2
Son penchant prononcé pour les «ich liebe dich», pour les ich liebe dich,
Lui valut de porter quelques cheveux postiches, quelques cheveux postiches

3
Les braves sans culottes et les bonnets phrygiens, et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens, à un tondeur de chiens.

4
J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison, parti pour sa toison,
J'aurais dû dire un mot pour sauver son chignon, pour sauver son chignon

5
Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur, du fond de ma torpeur,
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur, m'ont fait peur.

6
Quand, pire qu'une brosse, elle eut été tondue, elle eut été tondue
J'ai dit « c'est malheureux ces accroches cœur perdus, ces accroches cœur perdus»

7
Et ramassant l'un d'eux qui traînait dans l'ornière, qui traînait dans l'ornière,
Je l'ai comme une fleur, mis à ma boutonnière, mis à ma boutonnière

8
En me voyant partir arborant mon toupet, arborant mon toupet,
Tous ces coupeurs de nattes m'ont pris pour un suspect, m'ont pris pour un suspect

9
Comme de la patrie je ne mérite guère, je ne mérite guère
J'ai pas la croix d'honneur, j'ai pas la croix de guerre, j'ai pas la croix de guerre

10
Et je n'en souffre pas avec trop de rigueur, avec trop de rigueur,
J'ai ma rosette à moi : c'est un accroche-cœur, c'est un accroche-cœur.

 

 

LA PRIERE

(Francis Jammes)

1
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère,
Tandis que les enfants s'amusent au parterre,
Et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment.
Son aile tout à coup s'ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent:
Je vous salue, Marie.

2
Par les gosses battus par l'ivrogne qui rentre,
Par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre
Et par l'humiliation de l'innocent châtié.
Par la Vierge vendue qu'on a déshabillée
Par le fils dont la mère a été insultée:
Je vous salue, Marie.

3
Par la vieille qui trébuchant sous trop de poids,
S'écrie:« Mon Dieu !» Par le malheureux dont les bras
Ne purent s'appuyer sur une amour humaine
Comme la croix du Fils sur Simon de Cyrène,
Par le cheval tombé sous le chariot qu'il traine
Je vous salue, Marie.

4
Par les quatre horizons qui crucifies le monde,
Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
Par le malade que l'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.

5
Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l'oiseau rappelant l'oiseau tombé du nid,
Par l'herbe qui a soif et recueille l'ondée,
Par le baiser perdu par l'amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue, Marie.

 

 

LA LEGENDE DE LA NONNE

 

1
Venez, vous dont l'œil étincelle, pour entendre une histoire encore
Approchez je vous dirai celle de doña Padilla del Flor.
Elle était d'Alanje, où s'entassent les collines et les halliers
Enfants, voici des boeufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

2
Il est des filles à Grenade, il en est à Séville aussi
Qui pour la moindre sérénade, à l'amour demandent merci
Il en est que parfois embrassent le soir, de hardis cavaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

3
Ce n'est pas sur ce ton frivole qu'il faut parler de Padilla
Car jamais prunelle Espagnole d'un feu plus chaste ne brilla
Elle fuyait ceux qui pourchassent les filles sous les peupliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

4
Elle prit le voile à Tolède, au grand soupir des gens du lieu
Comme si quand on n'est pas laide on avait droit d'épouser Dieu
Peu s'en fallut que ne pleurassent les soudards et les écoliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

5
Or, la belle à peine cloîtrée, amour en son cœur s'installa
Un fier brigand de la contrée vint alors et dit: Me voilà!
Quelquefois les brigands surpassent en audace les chevaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

6
Il était laid :les traits austères, la main plus rude que le gant
Mais l'amour a bien des mystères, et la nonne aima le brigand.
On voit des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

7
La nonne osa dit la chronique, au brigand par l'enfer conduit,
Aux pieds de sainte Véronique donner un rendez-vous la nuit,
A l'heure où les corbeaux croassent, volant dans l'ombre par milliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

8
Or quand dans la nef descendue, la nonne appela le bandit,
Au lieu de la voix attendue, c'est la foudre qui répondit.
Dieu voulut que ses coups frappassent les amants par Satan liés
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

9
Cette histoire de la novice, saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu'afin de préserver du vice les vierges qui font leur salut,
Les prieurs la racontassent dans tous les couvents réguliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

 

 

LA FILLE A CENT SOUS

 

1
Du temps que je vivais dans le troisième dessous
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous,
M'avait vendu sa femme
Quand je l'eu mise au lit, quand je voulus l'étrenner, quand je fis voler sa jupe
Il m'apparut alors que j'avais été berné dans un marché de dupe

2
« Remballe tes os, ma mie, et garde tes appas,
Tu es bien trop maigrelette,
Je suis un bon vivant ça ne me concerne pas,
D'étreindre des squelettes.
Retourne à ton mari, qu'il garde les cent sous
Je n'en fais pas une affaire»
Mais elle me répondit le regard en dessous:
« C'est vous que je préfère.

3
Je suis pas bien grosse fit-elle, d'une voix qui se noue
Mais ce n'est pas ma faute.»
Alors moi tout ému, je la pris sur mes genoux
Pour lui compter les côtes.
« Toi que j'ai payé cent sous, dit moi quel est ton nom,
Ton petit nom de baptême ?
Je m'appelle Ninette, Eh bien pauvre Ninon,
Console-toi, je t'aime .

Et ce brave sac d'os dont je n'avais pas voulu,
Même pour une thune,
M'est entré dans le cour et n'en sortirait plus
Pour toute une fortune.
Du temps que je vivais dans le troisième dessous
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous,
M'avait vendu sa femme

 

 

LA FEMME D'HECTOR

 

1
En notre tour de Babel, laquelle est la plus belle,
La plus aimable parmi les femmes de nos amis ?
Laquelle est notre vraie nounou, la petite sœur des pauvres de nous
Dans le guignon toujours présente, quelle est cette fée bienfaisante ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

2
Comme nous dansons devant le buffet bien souvent,
On a toujours peu ou prou les bas criblés de trous
Qui raccommode ces malheurs de fils de toutes les couleurs,
Qui brode divine cousette, des arcs-en-ciel à nos chaussettes ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

3
Quand on nous prend la main, sacré Bon Dieu dans un sac,
Et qu'on nous envoie planter des choux à la Santé,
Quelle est celle qui, prenant modèle sur les vertus des chiens fidèle
Reste à l'arrêt devant la porte en attendant qu'on en ressorte ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

4
Et quand l'un d'entre nous meurt, qu'on nous met en demeure
De débarrasser l'hôtel de ses restes mortels,
Quelle est celle qui remue tout Paris pour qu'on lui fasse au plus bas prix
Des funérailles gigantesques, pas nationales, non, mais presque ? Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

5
Et quand vient le mois de mai, le joli temps d'aimer,
Que sans écho dans les cours nous hurlons à l'amour,
Quelle est celle qui nous plaint beaucoup, quelle est celle qui nous saute au cou,
Qui nous dispense sa tendresse, toutes ses économies de caresses ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

6
Ne jetons pas les morceaux de non cœurs aux pourceaux,
Perdons pas notre latin au profit des pantins
Chantons pas la langue des dieux pour les balourds, les fess'-mathieux,
Les paltoquets ni les bobèches, les foutriquets ni les pimbêches,

Refrain
Ni pour la femme de Bertrand, pour la femme de Gontran, pour la femme de Pamphile
Ni pour la femme de Firmin, pour la femme de Germain, pour celle de Benjamin,
Ni pour la femme d'Honoré la femme de Désiré la femme de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, mais pour la femme d'Hector.

 

 

LA GUERRE DE 14-18

 

1
Depuis que l'homme écrit l'Histoire, depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerres notoires, si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère, je déclarerais tout de suite :
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

2
Est-ce à dire que je méprise les nobles guerres de jadis,
Que je soucie comme d'une cerise, de celle de soixante-dix?
Au contraire, je la révère et lui donne un satisfecit,
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

3
Je sais que les guerriers de Sparte plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte tiraient pas leur poudre aux moineaux
Leurs faits d'armes sont légendaires, au garde-à vous je les félicite
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

4
Bien sur, celle de l'an quarante ne m'a pas tout à fait déçu
Elle fut longue et massacrante et je ne crache pas dessus,
Mais, à mon sens, elle ne vaut guère, guère plus qu'un premier accessit
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

5
Mon but n'est pas de chercher noise aux guérillas, non fichtre! non,
Guerres saintes, guerres sournoises qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chose pour plaire, chacune a son petit mérite
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

6
Du fond de son sac à malices, Mars va sans doute à l'occasion,
en sortir une un vrai délice! qui me fera grosse impression
En attendant, je persévère à dire que ma guerre favorite
«Celle, mon colon, que je voudrais faire, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Celle, mon colon, que je voudrais faire, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

 

 

LA NON DEMANDE EN MARIAGE

 

1
Ma mie de grâce ne mettons pas sous la gorge à Cupidon sa propre flèche,
Tant d'amoureux l'ont essayé qui de leur bonheur ont payé ce sacrilège.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

2
Laissons le champ libre à l'oiseau, nous serons tous les deux prisonniers sur parole,
au diable les maîtresses queux qui attachent les cœurs aux queues des casseroles !

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

3
Vénus se fait vieille souvent, elle perd son latin devant la lèche-frite.
A aucun prix, moi je ne veux effeuiller dans le pot-au-feu la marguerite.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

4
On leur ôte bien des attraits en dévoilant trop les secrets de Mélusine.
L'encre des billets doux pâlit vite entre les feuilles des livres de cuisine.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

5
Il peut sembler de tout repos de mettre à l'ombre, au fond d'un pot de confiture,
La jolie pomme défendue mais elle est cuite, elle a perdu son goût nature.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

6
De servante n'ai pas besoin, et du ménage et de ses soins je te dispense.
Qu'en éternelle fiancée, à la dame de mes pensées toujours, je pense.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

 

 

LA ROUTE AUX QUATRE CHANSONS

 

1
J'ai pris la route de Dijon pour voir un peu la Marjolaine,
La belle digue digue don, qui pleurait près de la fontaine.
Mais elle avait changé de ton, il lui fallait des ducatons
Dedans son bas de laine pour n'avoir plus de peine.
Elle m'a dit : «Tu viens, chéri ? et si tu me payes un bon prix.
Aux anges je t'emmène, digue digue don daine. »
La Marjolaine pleurait surtout quand elle n'avait pas de sous.
La Marjolaine de la chanson avait de plus nobles façons.

2
J'ai passé le pont d'Avignon pour voir un peu les belles dames
Et les beaux messieurs tous en rond qui dansaient, dansaient, corps et âmes.
Mais ils avaient changé de ton, ils faisaient fi des rigodons,
Menuets et pavanes, tarentelles, sardanes,
Et les belles dames m'ont dit ceci :« Étranger, sauve-toi d'ici
Ou l'on donne l'alarme aux chiens et aux gendarmes !
Quelle mouche les a donc piquées, ces belle dames si distinguées ?
Les belles dames de la chanson, avaient de plus nobles façons.

3
Je me suis fait faire prisonnier, dans les vieilles prisons de Nantes,
Pour voir la fille du geôlier, qui parait-il, est avenante.
Mais elle avait changé de ton, quand j'ai demandé :«que dit-on
Des affaires courantes, dans la ville de Nantes ? »
La mignonne m'a répondu : « On dit que vous serez pendu
Au matines sonnantes, et j'en suis bien contente !»
Les geôlières n'ont plus de cœur aux prisons de Nantes et d'ailleurs.
La geôlière de la chanson avait de plus nobles façons.

4
Voulant mener à bonne fin ma folle course vagabonde
Vers mes pénates je revins, pour dormir auprès de ma blonde.
Mais elle avait changé de ton, avec elle, sous l'édredon
Il y avait du monde dormant près de ma blonde
J'ai pris le coup d'un air blagueur, mais en cachette dans mon cœur
La peine était profonde, le chagrin lâchait la bonde.
Hélas! du jardin de mon père la colombe s'est fait la paire…
Par bonheur, par consolation, me sont restées les quatre chansons.

 

 

LE 22 SEPTEMBRE

 

1
Un vingt-deux septembre au diable vous partîtes,
Et, depuis, chaque année à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous .
Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux paupières :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

2
On ne reverra plus, au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous .
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

3
Jadis ouvrant mes bras comme une paire d'ailes,
Je montais jusqu'au ciel pour suivre l'hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous .
Le complexe d'Icare à présent m'abandonne,
L'hirondelle en partant ne fera plus l'automne :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

4
Pieusement noué d'un bout de vos dentelles,
J'avais, sur ma fenêtre un bouquet d'immortelles
Que j'arrosais de pleurs en souvenir de vous .
Je m'en vais les offrir au premier mort qui passe,
Les regrets éternels à présent me dépassent :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

5
Désormais, le petit bout de cœur qui me reste
Ne traversera plus l'équinoxe funeste
En battant la breloque en souvenir de vous .
Il a craché sa flamme et ses cendres s'éteignent,
A peine y pourrait-on rôtir quatre châtaignes :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

Et c'est triste de n'être plus triste sans vous .

 

 

LE NOMBRIL DES FEMMES D'AGENTS

 

1
Voir le nombril de la femme d'un flic n'est certainement pas un spectacle
Qui du point de vue de l'esthétique, puisse vous élever au pinacle...
Il y eut pourtant, dans le vieux Paris, un honnête homme sans malice
Brûlant de contempler le nombril de la femme d'un agent de police...

2
«Je me fais vieux, gémissait-il, et, durant le cour de ma vie
J'ai vu bon nombre de nombrils de toute les catégories:
Nombrils de femmes de croque-morts, nombrils de femmes de bougnats, de femmes de jocrisses,
Mais je n'ai jamais vu celui de la femme d'un agent de police...»

3
«Mon père a vu, comme je vous vois, des nombrils de femmes de gendarmes,
Mon frère a goûté plus d'une fois de ceux des femmes d'inspecteurs, les charmes...
Mon fils vit le nombril de la souris d'un ministre de la justice
Et moi, je n'ai même pas vu le nombril de la femme d'un agent de police...»

4
Ainsi gémissait en public cet honnête homme vénérable,
Quand la légitime d'un flic, tendant son nombril secourable,
Lui dit :«Je m'en vais mettre fin à votre pénible supplice,
Vous faire voir le nombril en fin de la femme d'un agent de police...»

5
«Alléluia ! fit le bon vieux, de mes tourments voici la trêve !
Grâces soient rendues au Bon Dieu, je vais réaliser mon rêve !»
Il s'engagea tout attendri, sous les jupons de sa bienfaitrice:
Braqués ses yeux sur le nombril de la femme d'un agent de police...

6
Mais hélas ! il était rompu par les effets de sa hantise,
Et comme il atteignait le but de cinquante ans de convoitise,
La mort, la mort, la mort, le prit, sur l'abdomen de sa complice:
Il n'a jamais vu le nombril de la femme d'un agent de police...

 

 

LE ROI BOITEUX

 

1
Un roi d'Espagne ou bien de France, avait un cor, un cor au pied.
C'était au pied gauche , je pense, il boitait à faire pitié.
Les courtisans, espèce adroite, s'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite, ils apprirent tous à boiter.

2
On vit bientôt le bénéfice que cette mode rapportait,
Et, de l'antichambre à l'office, tout le monde, boitait, boitait.
Un jour, un seigneur de province, oubliant son nouveau métier,
Vint à passer devant le prince, ferme et droit comme un peuplier.

3
Tout le monde se mit à rire, excepté le roi, qui tout bas,
Murmura: «Monsieur, qu'est-ce à dire ? je vois que vous ne boitez pas.»
«Sir, quelle erreur est la vôtre ! je suis criblé de cors, voyez:
Si je marche plus droit qu'un autre, c'est que je boite des deux pieds.»

 

 

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L'AFFAIRE

 

1
Quand ils sont tout neufs, qu'il sortent de l'œuf, du cocon,
Tous les jeunes blancs-becs prennent les vieux mecs pour des cons.
Quand ils sont devenus des têtes chenues des grisons,
Tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des cons.
Moi, qui balance entre deux âges, je leur adresse à tous un message :

Refrain
Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père, quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses, cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.

2
Vous les cons naissants, les cons innocents, les jeunes cons
Qui ne le niez pas prenez les papa pour des cons
Vous les cons âgés, les cons usagés, les vieux cons
Qui, confessez-le prenez les petits bleus pour des cons,
Méditez l'impartial message d'un qui balance entre deux âges :

Refrain
Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père, quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses, cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.

 

 

LES 4 Z'ARTS

 

1
Les copains affligés, les copines en pleurs,
La boîte à dominos enfouie sous les fleurs,
Tout le monde équipé de sa tenue de deuil,
La farce était bien bonne et valait le coup d'œil.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
L'enterrement paraissait officiel. Bravo !

2
Le mort ne chantait pas :«Ah ce qu'on s'emmerde ici!»
Il prenait son prépas à cœur, cette fois-ci,
Et les bonshommes chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus «Saint Éloi bande encore!»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo !

3
Ce n'étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesses à claques et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait: «A poil! A poil! A poil!»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Les pleureuses sanglotaient pour de bon. Bravo!

4
Le curé n'avait pas de goupillon factice,
Un de ces goupillons en forme de phallus,
Et quand il alla de ses de profondis,
L'enfant de cœur répliqua pas morpionibus.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le curé ne venait pas de Camaret. Bravo !

5
On descendit la bière et je fut bien déçu
La blague maintenant frisait le mauvais goût,
Car le mort se laissa jeter la terre dessus
Sans lever le couvercle en s'écriant: «Coucou !»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le cercueil n'était pas à double fond. Bravo !
6
Quand tout fut consommé, je leur est dit :«Messieurs,
Allons faire à présent la tournée des boxons!»
Mais ils m'ont regardé avec de pauvres yeux,
Puis ils m'ont embrasse d'une drôle de façon.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Leur compassion semblait venir du cœur. Bravo!
7
Quand je suis ressorti de se champ de navets,
L'ombre de l'ici gît pas à pas me suivait,
Une petite croix de trois fois rien du tout
Faisait à elle seule, de l'ombre un peu partout.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Les revenants s'en mêlaient à leur tour. Bravo !

8
J'ai compris ma méprise un petit peu plus tard
Quand allumant ma pipe avec le faire part,
Je m'aperçus que mon nom, comme celui d'un bourgeois,
Occupait sur la liste la place de choix.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
J'étais le plus proche parent du défunt. Bravo !

9
Adieu ! les faux tibias, les crânes de carton...
Plus de marche funèbre au son des mirlitons !
Au grand bal des quatre z'arts nous n'irons plus danser,
Les vrais enterrements viennent de commencer.
Nous n'irons plus danser au grand bal des quatre z'arts,
Viens pépère, on va se ranger des corbillards.
Nous n'irons plus danser au grand bal des quatre z'arts,
Viens pépère, on va se ranger des corbillards.

 

 

LES AMOURS D'ANTAN

 

1
Moi, mes amours d'antan c'était de la grisette:
Margot, la blanche caille, et Fanchon la cousette...
Pas la moindre noblesse, excusez-moi du peu,
C'était, me direz-vous des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des vénus de barrière...
Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut..

2
Car le cœur à vingt ans, se pose où l'œil se pose,
Le premier cotillon venu vous en impose,
La plus humble bergère est un morceau de roi.
Ça manquait de marquise, on connut la soubrette,
Faute de fleur de lys on eut la pâquerette,
Au printemps Cupidon fait flèche de tout bois...

3
On rencontrait la belle aux puces le dimanche:
«Je te plais, tu me plais...» et c'était dans la manche,
Et les grands sentiments n'étaient pas de rigueur.
«Je te plais, tu me plais... Viens donc beau militaire...»
Dans un train de banlieue on partait pour Cythère,
On n'était pas tenu même d'apporter son cœur...

4
Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l'hermine,
Son habit sortait point de l'atelier d'un dieu...
Mais quand par-dessus le moulin de la Galette,
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C'est psyché tout entière qui vous sautait aux yeux.

5
Au second rendez-vous il y avait parfois personne,
Elle avait fait faux bon, la petite amazone,
Mais l'on ne courait pas se pendre pour autant...
La marguerite commencée avec Suzette,
On finissait de l'effeuiller avec Lisette
Et l'amour y trouvait quand même son content.

6
C'était, me direz-vous des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des vénus de barrière...
Mais c'étaient mes amours, excusez-moi du peu,
Des Manon, des Mimi, des Suzon, des Musette,
Margot, la blanche caille, et Fanchon la cousette...
Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut...

 

 

LES COPAINS D'ABORD

 

1
Non ce n'était pas le radeau de la Méduse ce bateau,
Qu'on se le dise au fond des ports, dise au fond des ports
Il naviguait en père pénard, sur la grand-mare des canards,
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

2
Ses «fluctuât nec mergitures c'était pas de la littérature
N'en déplaise aux jeteurs de sort, aux jeteurs de sort,
Son capitaine et ses matelots n'étaient pas des enfants de salauds,
Mais des amis franco de port, des copains d'abord.

3
C'étaient pas des amis de lux, des petit Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrhe, Sodome et Gomorrhe,
C'étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie,
Sur le ventre ils se tapaient fort, les copains d'abord.

4
C'étaient pas des anges non plus, l'Évangile, ils l'avaient pas lu,
Mais ils s'aimaient toutes voiles dehors, toutes voiles dehors,
Jean, Pierre, Paul et compagnie, c'était leur seule litanie,
Leur credo leur confiteor, aux copains d'abord.

5
Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait le quart,
C'est elle qui leur montrait le nord, leur montrait le nord.
Et, quand ils étaient en détresse, que leurs bras lançaient des S O S,
On aurait dit des sémaphores, les copains d'abord.

6
Au rendez-vous des bons copains y avait pas souvent de lapins,
Quand l'un d'entre eux manquait à bord, c'est qu'il était mort.
Oui, mais jamais au grand jamais, son trou dans l'eau ne se refermait,
Cent ans après coquin de sort! il manquait encore.

7
Des bateaux j'en ai pris beaucoup, mais le seul qui ait tenu le coup,
Qui n'ait jamais viré de bord, mais viré de bord,
Naviguait en père pénard sur la grand-mare des canards
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

Des bateaux j'en ai pris beaucoup, mais le seul qui ait tenu le coup,
Qui n'ait jamais viré de bord, mais viré de bord,
Naviguait en père pénard sur la grand-mare des canards
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

 

 

LES DEUX ONCLES

 

1
C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston,
L'un aimait les Tommies, l'autre aimait les Teutons.
Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts.
Moi qui n'aimais personne, eh bien je vis encore.

2
Maintenant cher tonton, que les temps ont coulé,
Que vos veuve de guerre ont enfin convolé,
Que l'on a requinqué dans le ciel de Verdun,
Les étoiles ternies du maréchal Pétain,

3
Maintenant que vos controverses se sont tues,
Qu'on s'est bien partagé les cordes des pendus
Maintenant que John Bull nous boude maintenant
Que c'en est fini des querelles d'Allemands,

4
Que vos filles et vos fils vont, main dans la main,
Faire l'amour ensemble et l'Europe de demain,
Qu'ils se soucient de vos batailles presque autant
Que l'on se souciait des guerres de cent ans,

5
On peut vous avouez maintenant chers tontons
Vous l'ami des Tommies, vous l'ami des Teutons
Que de vos vérités, vos contrevérités,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.

6
De vos épurations, vos collaborations,
Vos abominations et vos désolations,
De vos plats de choucroute et de vos tasses de thé,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.

7
En dépit de ces souvenirs qu'on commémore,
Des flammes qu'on ranime aux monuments aux morts,
Des vainqueurs, des vaincus, des autres et de vous
Révérence parler, tout le monde s'en fout.

8
la vie, comme dit l'autre, a repris tous ses droits.
Elles ne font plus beaucoup d'ombre vos deux croix,
Et petit à petit, vous voilà devenus,
L'Arc de triomphe en moins, des soldats inconnus.

9
Maintenant j'en suis sûr, chers malheureux tontons,
Vous l'ami des Tommies, vous l'ami des Teutons
Si vous aviez vécu, si vous étiez ici,
C'est vous qui chanteriez la chanson que voici,

10
Chanteriez, en trinquant ensemble à vos santés,
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ça qui viennent et qui font
Trois petits tours, trois petits morts, et puis s'en vont,

11
Qu'aucune idée sur terre est digne d'un trépas,
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas,
Que prendre, sur-le-champ, l'ennemi comme il vient,
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens,

12
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi,
Mieux vaut attendre un peut qu'on le change en ami,
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans sa main,
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain,

13
Que les seuls généraux qu'on doit suivre aux talons,
Ce sont les généraux des petits soldats de plomb.
Ainsi chanteriez-vous tous les deux en suivant
Malbrough qui va-t-en guerre au pays des enfants.

14
O vous qui prenez aujourd'hui la clé des cieux,
Vous, les heureux coquins qui, ce soir, verrez Dieu,
Quand vous rencontrerez mes deux oncles là-bas,
Offrez-leur de ma part ces « Ne m'oubliez pas».

15
ces deux myosotis fleuris dans mon jardin:
Un petit forget me not pour mon oncle Martin,
Un petit vergiss mein nicht pou mon oncle Gaston,
Pauvre ami des Tommies, pauvre ami des Teutons...

 

 

LES TROMPETTES DE LA RENOMMEE

 

1
Je vivais à l'écart de la place publique
Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire
Sur mon brin de laurier je dormais comme un loir.
Les gens de bon conseil ont su me faire comprendre
Qu'à l'homme de la rue j'avais des comptes à rendre
Et que sous peine de choir dans un oubli complet
Je devais mettre au grand jour tous mes petits secrets.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

2
Manquant à la pudeur la plus élémentaire
Dois-je pour les besoins de la cause publicitaire
Divulguer avec qui et dans quelle position
Je plonge dans le stupre et la fornication?
Si je publie des noms, combien de Pénélopes
Passeront illico pour de fieffées salopes
Combien de bons amis me regarderont de travers
Combien je recevrai de coups de revolver!

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

3
A toute exhibition ma nature est rétive
Souffrant d'une modestie quasiment maladive
Je ne fais voir mes organes procréateurs
A personne, excepté mes femmes et mes docteurs
Dois-je pour défrayer la chronique des scandales
Battre le tambour avec mes parties génitales
Dois-je les arborer plus ostensiblement
Comme un enfant de cœur porte un saint sacrement?

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

4
Une femme du monde et qui souvent me laisse
Faire mes quatre voluptés dans ses quartiers de noblesse
M'a sournoisement passé, sur son divan de soie
Des parasites du plus bas étage qui soit
Sous prétexte de bruit, sous couleur de réclame
Ai-je le droit de ternir l'honneur de cette dame
En criant sur les toits et sur l'air des lampions
"Madame la marquise m'a foutu des morpions?"

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

5
Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente
Avec le père Duval, la calotte chantante
Lui le catéchumène, et moi, l'énergumène
Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen
En accord avec lui, dois-je écrire dans la presse
Qu'un soir je l'ai surpris aux genoux de ma maîtresse
Chantant la mélopée d'une voix qui susurre
Tandis qu'elle lui cherchait des poux dans la tonsure?

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

6
Avec qui, ventrebleu! faut-il donc que je couche
Pour faire parler un peu la déesse aux cents bouches?
Faut-il qu'une femme célèbre, une étoile, une star
Vienne prendre entre mes bras la place de ma guitare?
Pour exciter le peuple et les folliculaires
Qui est-ce qui veut me prêter sa croupe populaire
Qui est-ce qui veut me laisser faire in naturalibus
Un petit peu d'alpinisme sur son mont de Vénus?
Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

7
Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes
Si comme tout un chacun, j'étais un peu tapette
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allures de gazelles?
Mais je ne sache pas que ça profite à ces drôles
De jouer le jeu de l'amour en inversant les rôles
Que ça confère à leur gloire une once de plus-value
Le crime pédérastique aujourd'hui ne paie plus.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

8
Après ce tour d'horizon des mille et une recettes
Qui vous valent à coup sûr les honneurs des gazettes
J'aime mieux m'en tenir à ma première façon
Et me gratter le ventre en chantant des chansons
Si le public en veut, je les sors dare-dare
S'il n'en veut pas je les remets dans ma guitare
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire
Sur mon brin de laurier, je m'endors comme un loir.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

 

 

PUTAIN DE TOI

 

1
En ce temps là, je vivais dans la lune
Les bonheurs d'ici bas m'étaient tous défendus
je semais des violettes et chantais pour des prunes
Et tendais la patte aux chats perdus

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

2
Un soir de pluie, voilà qu'on gratte à ma porte
Je m'empresse d'ouvrir, (sans doute un nouveau chat!)
Nom de Dieu !le beau félin que l'orage m'apporte,
C'était toi, c'était toi, c'était toi
refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

3
Les yeux fendus et couleur de pistache
T'as posé sur mon cœur ta patte de velours
Fort heureusement pour moi, t'avais pas de moustache
Et ta vertu ne pesait pas bien lourd

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

4
Aux quatre coins de ma vie de bohème
Tu as promené, tu as promené, le feu de tes vingt ans
Et pour moi, pour mes chats, pour mes fleurs, mes poèmes
C'était toi la pluie et le beau temps

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

5
Mais le temps passe et fauche à l'aveuglette
Notre amour mûrissait à peine que déjà
Tu brûlais mes chansons, crachais sur mes violettes
Et faisais des misères à mes chats

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

6
Le comble enfin, misérable salope,
Comme il ne restait plus rien dans le garde-manger
Tu as couru sans vergogne, et pour une escalope,
Te jeter dans le lit du boucher !

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

7
C'était fini, tu avais passé les bornes
Et renonçant aux amours frivoles d'ici bas
Je suis remonté dans la lune en emportant mes cornes
Mes chansons, Et mes fleurs, et mes chats.

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

 

 

VENUS CALLIPYGE

 

Que jamais l'art abstrait, qui sévit maintenant,
N'enlève à vos attraits ce volume étonnant.
Au temps où les faux culs sont la majorité,
Gloire à celui qui dit toute la vérité !

1
Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu'on ne peut s'empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je madame un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.
Pour dire à sa louange un immortel blason.

2
En le voyant passer, j'en eus la chair de poule,
Enfin, je vins au monde et, depuis, je lui voue
Un culte véritable et, quand je perds aux boules,
En embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous
En embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous

3
Pour obtenir, madame, un galbe de cet ordre
Vous devez torturer les gens de votre entour
Donnez aux couturiers bien du fil à retordre
Et vous devez crever votre dame d'atour.
Et vous devez crever votre dame d'atour.

4
C'est le duc de Bordeaux qui s'en va, tête basse,
Car il, ressemble au mien comme deux gouttes d'eau
S'il ressemblait au vôtre on dirait, quand il passe
"C'est un joli garçon que le duc de Bordeaux !"
"C'est un joli garçon que le duc de Bordeaux !"

5
Ne faites aucun cas des jaloux qui professent
Que vous avez placé votre orgueil un peu bas
Que vous présumez, trop, en somme de vos fesses
Et surtout, par faveur, ne vous asseyez pas
Et surtout, par faveur, ne vous asseyez pas

6
Laissez les raconter qu'en sortant de calèche
La brise a fait voler votre robe et qu'on vit,
Écrite dans un cœur transpercé d'une flèche
Cette expression triviale : "A julot pour la vie"
Cette expression triviale : "A julot pour la vie"

7
Laissez les dire encore qu'à la cour d'Angleterre,
Faisant la révérence aux souverains Anglois
Vous êtes, patatras ! tombée par terre:
La loi de la pesanteur est dure, mais c'est la loi
La loi de la pesanteur est dure, mais c'est la loi

8
Nul ne peut aujourd'hui trépasser sans voir Naples
A l'assaut des chefs-d’œuvre ils veulent tous courir !
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables:
Voir votre académie, madame, et mourir
Voir votre académie, madame, et mourir

Que jamais l'art abstrait, qui sévit maintenant,
N'enlève à vos attraits ce volume étonnant.
Au temps où les faux culs sont la majorité,
Gloire à celui qui dit toute la vérité !

 

 

SATURNE

 

1
Il est morne, il est taciturne, il préside aux choses du temps
Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant.
Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant.

2
En allant son chemin morose, pour se désennuyer un peu,
Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut.
Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut.

3
Cette saison, c'est toi ma belle, qui a fait les frais de son jeu
Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux.
Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux.

4
C'est pas vilain les fleurs d'automne, et tous les poètes l'ont dit
Je te regarde et je te donne mon billet qu'ils n'ont pas menti
Je te regarde et je te donne mon billet qu'ils n'ont pas menti

5
Viens encore, viens ma favorite, descendons ensemble au jardin
Viens effeuiller la marguerite de l'été de la Saint Martin
Viens effeuiller la marguerite de l'été de la Saint Martin

6
Je sais par cœur toutes tes grâces et, pour me les faire oublier,
Il faudra que Saturne en fasse des tours d'horloge de sablier !
Et la petite pisseuse d'en face peut bien aller se rhabiller.

 

 

JEANNE

 

1
Chez Jeanne, la Jeanne
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu,
On pourrait l'appeler l'auberge du bon Dieu
S'il n'en existait déjà une,
La dernière où l'on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche.

2
Chez Jeanne la Jeanne,
On est n'importe qui, on vient n'importe quand
Et comme par miracle, par enchantement,
On fait partie de la famille
Dans son cœur, en se poussant un peu,
Reste encore une petite place.

3
La Jeanne, la Jeanne
Elle est pauvre et sa table est souvent mal servie,
Mais le peu qu'on y trouve assouvit pour la vie,
Par la façon qu'elle le donne,
Son pain ressemble à du gâteau
Et son eau à du vin comme deux gouttes d'eau.

4
La Jeanne, la Jeanne,
On la paie quand on peut des prix mirobolants
Un baiser sur son front ou sur ses cheveux blancs,
Un semblant d'accord de guitare,
L'adresse d'un chat échaudé
Ou d'un chien tout crotté comme pourboire.

5
La Jeanne, la Jeanne
Dans ses roses et ses choux n'a pas trouvé d'enfants,
Qu'on aime et qu'on défend contre les quatre vents,
Et qu'on accroche à son corsage,
Et qu'on arrose avec son lait
D'autres qu'elle en seraient toutes chagrines.

6
Mais Jeanne, la Jeanne,
Ne s'en soucie pas plus que de colin-tampon,
Être mère de trois poulpiquets, à quoi bon!
Quand elle est mère universelle,
Quand tous les enfants de la terre,
De la mer et du ciel sont à elle.

 

 

PAUVRE MARTIN

 

Avec une bêche à l'épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l'âme, un grand courage,
Il s'en allait trimer aux champs!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Pour gagner le pain de sa vie,
De l'aurore jusqu'au couchant,
De l'aurore jusqu'au couchant,
Il s'en allait bêcher la terre
En tous les lieux, par tous les temps!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Sans laisser voir, sur son visage,
Ni l'air jaloux ni l'air méchant,
Ni l'air jaloux ni l'air méchant,
Il retournait le champ des autres,
Toujours bêchant, toujours bêchant!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Et quand la mort lui a fait signe
De labourer son dernier champ,
De labourer son dernier champ,
Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant...

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant,
En faisant vite, en se cachant,
Et s'y étendit sans rien dire
Pour ne pas déranger les gens...

Pauvre Martin, pauvre misère,
Dors sous la terre, dors sous le temps!

 

IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX

1
Rien n'est jamais acquis à l'homme ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix, et quand il veut serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce.
Il n'y a pas d'amour heureux.

2
Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin, eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes.
Il n'y a pas d'amour heureux.

3
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent.
Il n'y a pas d'amour heureux.

4
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson
ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare.
Il n'y a pas d'amour heureux.

 

 

BECASSINE

 

1
Un champ de blé prenait racine sous la coiffe de Bécassine, ceux qui cherchaient la toison d'or ailleurs avaient bigrement tort.
Tous les seigneurs du voisinage, les gros bonnets, grands personnages, rêvaient de joindre à leur blason une boucle de sa toison.
Un champ de blé prenait racine sous la coiffe de Bécassine.

2
C'est une espèce de robin, n'ayant pas l'ombre d'un lopin, qu'elle laissa pendre vainqueur, Au bout de ses accroche-cœurs.
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson des blés d'or en toute saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas

3
Au fond des yeux de Bécassine deux pervenches prenaient racine, si belle que Semiranis ne s'en est jamais bien remis.
Et les grands noms à majuscules, les Cupidons à particules auraient cédé tous leurs acquêts en échange de ce bouquet
Au fond des yeux de Bécassine deux pervenches prenaient racine

4
C'est une espèce de gredin, n'ayant pas l'ombre d'un jardin, un soupirant de rien du tout qui lui fit faire les yeux doux.
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson des fleurs bleues en toute saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

5
A sa bouche deux belles guignes, deux cerises tout à fait dignes, tout à fait dignes du panier de madame de Sévigné
Les hobereaux, les gentillâtres, tombés tous fous d'elle, idolâtres, auraient bien mis leur bourse à plat pour s'offrir ces deux guignes-là.
Tout à fait dignes du panier de madame de Sévigné.

6
C'est une espèce d'étranger, n'ayant pas l'ombre d'un verger, qui fit s'ouvrir qui étrenna ses jolies lèvres incarnat.
C'est une sorte de manant un amoureux du-tout venant qui pourra chanter la chanson du temps des cerises en tout' saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

7
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson
du temps des cerises en tout' saison et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

 

 

AU BOIS DE MON COEUR

 

Au bois d'Clamart y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Au fond d'ma cour j'suis renommé, Au fond d'ma cour j'suis renommé, J'suis renommé
Pour avoir le cœur mal famé, le cœur mal famé

Au bois d'Vincenne y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Quand y'a plus d'vin dans mon tonneau, Quand y'a plus d'vin dans mon tonneau, dans mon tonneau
Il n'ont pas peur de boir' mon eau, de boire mon eau

Au bois d'Meudon y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Il m'accompagnent à la mairie, Il m'accompagnent à la mairie, à la mairie
Chaque fois que je me marie, que je me marie

Au bois d'Saint Cloud y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Chaque fois qu'je meurs fidèlement, Chaque fois qu'je meurs fidèlement, fidèlement
Ils suivent mon enterrement, mon enterrement

....des petites fleurs...des petites fleurs
Au, au bois d'mon cœur, au au bois d'mon cœur

 

 

FERNANDE

 

1
Une manie de vieux garçon,
Moi j'ai pris l'habitude
D'agrémenter ma solitude
Aux accents de cette chanson:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

2
C'est cette mâle ritournelle,
Cette antienne virile,
Qui retentit dans la guérite
De la vaillante sentinelle:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

3
Afin de tromper son cafard,
De voir la vie moins terne,
Tout en veillant sur sa lanterne,
Chante ainsi le gardien de phare:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

4
Apres la prière du soir,
Comme il est un peu triste
Chante ainsi le séminariste
A genoux sur son reposoir:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

5
A l'Etoile, où j'étais venu
Pour ranimer la flamme,
J'entendis, ému jusqu'aux larmes,
La voix du soldat inconnu:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

6
Et je vais mettre un point final
A ce chant salutaire,
En suggérant aux solitaires d'en faire un hymne national.

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande,Je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

 

 

LE BULLETIN DE SANTE

 

1
J'ai perdu mes bajoues, j'ai perdu ma bedaine, et, ce, d'une façon si soudaine,
Qu'on me suppose un mal qui ne pardonne pas, qui se rit d'Esculape et le laisse baba

2
Le monstre du Loch Ness ne faisant plus recette, durant les moments creux dans certaines gazettes,
Systématiquement, les nécrologues jouent, à me mettre au linceul sous les feuilles de choux.

3
Or, lassé de servir de tête de massacre, des contes à mourir debout qu'on me consacre,
Moi qui me porte bien, qui respire la santé, je m'avance et je crie toute la vérité.

4
Toute la vérité, messieurs, je vous la livre: si j'ai quitté les rangs des plus de deux cent livres,
C'est la faute à Mimi, à Lisette, à Ninon, et bien d'autres, j'ai pas la mémoire des noms.

5
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses, c'est que je baise, que je baise, que je baise.
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute, je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

6
Qu'on me comprenne bien, j'ai l'âme du satyre et son comportement, mais ça ne veut point dire
Que j'en ai le talent, le génie, loin s'en faut ! pas une seule encore ma crié «bravo !»

7
Entre autres fines fleurs, je compte, sur ma liste rose, un bon nombre de femmes de journalistes
Qui, me pensant fichu, mettent toute leur foi à me donner du bonheur une dernière fois.

8
C'est beau, c'est généreux, c'est grand, c'est magnifique !et dans les positions les plus pornographiques,
Je leur rends les honneurs à fesses rabattues sur des tas de bouillons, des paquets d'invendus.

9
Et voilà ce qui fait que, quand vos légitimes montrent leurs fesses au peuple ainsi qu'à vos intimes,
On peut souvent y lire, imprimé à l'envers, les échos, les petits potins, les faits divers.

10
Et si vous entendez sourdre, à travers les plinthes du boudoir de ces dames, des râles et des plaintes,
Ne dites pas :« c'est tonton Georges qui expire », ce sont tout simplement les anges qui soupirent.

11
Et si vous entendez crier comme en quatorze: « debout ! debout les morts ! » ne bombez pas le torse,
C'est l'épouse exaltée d'un rédacteur en chef qui m'incite à monter à l'assaut derechef.

12
Certes ,il m'arrive bien, revers de la médaille, de laisser quelquefois des plumes à la bataille …
Hippocrate dit :« Oui, c'est des crêtes de coq », et Gallien répond :«Non, c'est des gonocoques … »

13
Tous les deux ont raison, Venus parfois vous donne de méchants coups de pieds qu'un bon chrétien pardonne,
Car, s'ils causent du tort aux attributs virils, ils mettent rarement l'existence en péril.

14
Eh bien, oui, j'ai tout ça, rançon de mes fredaines, la barque pour Cythère est mise en quarantaine,
Mais je n'ai pas encore, non, non, non, trois fois non, ce mal mystérieux dont on cache le nom.

15
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses, c'est que je baise, que je baise, que je baise.
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute, je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

 

 

PENSEE DES MORTS

(Lamartine)

1
Voilà les feuilles sans sève qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais, voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères le bois tombé des forêts.

2
C'est la saison où tout tombe aux coups redoublés des vents
Un vent qui vient de la tombe moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs, lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes à l'approche des hivers.

3
C'est alors que ma paupière vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière Dieu n'a pas laissés mûrir
Quoique jeune sur la terre je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison et quand je dis en moi-même:
"Où sont ceux que ton cœur aime?" je regarde le gazon.

4
C'est un ami de l'enfance qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence pour appuyer notre cœur:
Il n'est plus, notre âme est veuve, il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié: "ami, si ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine qui portera la moitié?"

5
C'est une jeune fiancée qui, le front ceint du bandeau
N'emporta qu'une pensée de sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même, pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas, et lui dit:" Ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte qu'attends-tu ? je n'y suis pas!"

6
C'est l'ombre pâle d'un père qui mourut en nous nommant
C'est une sœur, c'est un frère, qui nous devance un moment,
Tous ceux enfin dont la vie un jour ou l'autre ravie
Emporte une part de nous, semblent dire sous la pierre:
"Vous qui voyez la lumière, de nous vous souvenez-vous?"

7
Voilà les feuilles sans sève qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais, voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères le bois tombé des forêts.

 

 

 

PENSEE DES MORTS

Original complet Lamartine

1
Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle

Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais,

Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

2
C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents
Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille

Comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

3
C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissés mûrir
Quoique jeune sur la terre

Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison

Et quand je dis en moi-même:
"Où sont ceux que ton cœur aime?"

Je regarde le gazon.

4
C'est un ami de l'enfance

Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur:
Il n'est plus, notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié:

"Ami, si ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié?"

5
C'est une jeune fiancée qui,

Le front ceint du bandeau
N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,

Et lui dit:" Ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? je n'y suis pas!"

6
C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant
C'est une sœur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment,
Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie
Emporte une part de nous,

Semblent dire sous la pierre:
"Vous qui voyez la lumière,

De nous vous souvenez-vous?"

7
Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle

Qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais,

Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

 

 ►◄

Publicité
6 juin 2013

Molière, Le Tartuffe

1002920-Molière

MOLIÈRE

◄►

Le Tartuffe

 

Comédie

◄►

 

 

Le texte est dans le françois de l’époque

Personnages


Mme Pernelle, mère d'Orgon.
Orgon, mari d'Elmire.
Elmire, femme d'Orgon.
Damis, fils d'Orgon.
Mariane, fille d'Orgon et amante de Valère.
Valère, amant de Mariane.
Cléante, beau−frère d'Orgon.
Tartuffe, faux dévot.
Dorine, suivante de Mariane.
M. Loyal, sergent.
Un Exempt.
Flipote, servante de Mme Pernelle.

 



La scène est à Paris

Acte I

Scène I

Madame Pernelle et Flipote sa servante, Elmire, Mariane, Dorine, Damis, Cléante

Madame Pernelle
Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.

Elmire
Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.

Madame Pernelle
Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin :
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.

Elmire
De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ?

Madame Pernelle
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée,
On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut.

Dorine
Si...

 

Madame Pernelle
         Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente :
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

Damis
Mais...

Madame Pernelle
          Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ;
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

Mariane
Je crois...

Madame Pernelle
Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrette,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort,
Et vous menez sous chape un train que je hais fort.

Elmire
Mais, ma mère,...

Madame Pernelle
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,

Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ;
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

Cléante
Mais, Madame, après tout...

Madame Pernelle
Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux,
Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le coeur.

Damis
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...

Madame Pernelle
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute ;
Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux
De le voir querellé par un fou comme vous.

 

Damis
Quoi ? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique,
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau Monsieur−là n'y daigne consentir ?

Dorine
S'il le faut écouter et croire à ses maximes,
On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ;
Car il contrôle tout, ce critique zélé.

Madame Pernelle
Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.
C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire,
Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire.

Damis
Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte ;
Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte ;
J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat
Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.

Dorine
Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,
De voir qu'un inconnu céans s'impatronise,
Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers
Et dont l'habit entier valoit bien six deniers,
En vienne jusque−là que de se méconnaître,

De contrarier tout, et de faire le maître.

Madame Pernelle
Hé ! merci de ma vie ? il en iroit bien mieux,
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.

Dorine
Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.
Madame Pernelle
Voyez la langue !

Dorine
A lui, non plus qu'à son Laurent,
Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.

Madame Pernelle
J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ;
Mais pour homme de bien, je garantis le maître.
Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités.
C'est contre le péché que son cœur se courrouce,
Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse.

Dorine
Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
Ne sauroit−il souffrir qu'aucun hante céans ?
En quoi blesse le Ciel une visite honnête,
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?

 

Madame Pernelle
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites.
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
Et de tant de laquais le bruyant assemblage
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ;
Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.

Cléante
Hé ! voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause ?
Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose,
Si pour les sots discours où l'on peut être mis,
Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
Et quand même on pourroit se résoudre à le faire,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance il n'est point de rempart.
A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ;
Efforçons−nous de vivre avec toute innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.

Dorine
Daphné, notre voisine, et son petit époux
Ne seroient−ils point ceux qui parlent mal de nous ?
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
Sont toujours sur autrui les premiers à médire ;
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
L'apparente lueur du moindre attachement,

D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie :
Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
Et sous le faux espoir de quelque ressemblance,
Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.

Madame Pernelle
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire.
On sait qu'Orante mène une vie exemplaire :
Tous ses soins vont au Ciel ; et j'ai su par des gens
Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.

Dorine
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne !
Il est vrai qu'elle vit en austère personne ;
Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent,
Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant.
Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages,
Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer,
Et du voile pompeux d'une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la foiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps.
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude

Ne voit d'autre recours que le métier de prude ;
Et la sévérité de ces femmes de bien
Censure toute chose, et ne pardonne à rien ;
Hautement d'un chacun elles blâment la vie,
Non point par charité, mais par un trait d'envie,
Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs
Dont le penchant de l'âge a sevré leurs desirs.

Madame Pernelle
Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire.
Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire,
Car Madame à jaser tient le dé tout le jour.
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
Que pour votre salut vous le devez entendre,
Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals, ces conversations
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là jamais on n'entend de pieuses paroles :
Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles ;
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion de telles assemblées :
Mille caquets divers s'y font en moins de rien ;
Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien,

C'est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de l'aune ;
Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea...
Voilà−t−il pas Monsieur qui ricane déjà !
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
Et sans... Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire.
Sachez que pour céans j'en rabats de moitié,
Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.
(Donnant un soufflet à Flipote.)
Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles.
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
Marchons, gaupe, marchons.

 

Acte I

 

Scène II

Cléante, Dorine

Cléante
Je n'y veux point aller,
De peur qu'elle ne vînt encor me quereller,
Que cette bonne femme...

Dorine
Ah ! certes, c'est dommage
Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage :
Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon,
Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.

Cléante
Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée !
Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée !

Dorine
Oh ! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils,
Et si vous l'aviez vu, vous diriez : "C'est bien pis ! "
Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage,
Et pour servir son prince il montra du courage ;
Mais il est devenu comme un homme hébété,
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme
Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille, et femme.
C'est de tous ses secrets l'unique confident,

Et de ses actions le directeur prudent ;
Il le choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse
On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse ;
A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis ;
Avec joie il l'y voit manger autant que six ;
Les bons morceaux de tout, il fait qu'on les lui cède ;
Et s'il vient à roter, il lui dit : "Dieu vous aide ! ".
(C'est une servante qui parle.)
Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros ;
Il l'admire à tous coups, le cite à tout propos ;
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
Et tous les mots qu'il dit sont pour lui de oracles.
Lui, qui connoît sa dupe et qui veut en jouir,
Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir ;
Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.
Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains
Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
Avec la sainteté les parures du diable.

 

Acte I

 

Scène III

Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine

Elmire
Vous êtes bien heureux de n'être point venu
Au discours qu'à la porte elle nous a tenu.
Mais j'ai vu mon mari ! comme il ne m'a point vue,
Je veux aller là−haut attendre sa venue.

Cléante
Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement,
Et je vais lui donner le bonjour seulement.

Damis
De l'hymen de ma sœur touchez−lui quelque chose.
J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose,
Qu'il oblige mon père à des détours si grands ;
Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends.
Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère ;
Et s'il falloit...

Dorine
Il entre.

 

Acte I

 

Scène IV

Orgon, Cléante, Dorine

Orgon
Ah ! mon frère, bonjour.

Cléante
Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour.
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.

Orgon
Dorine... Mon beau−frère, attendez, je vous prie :
Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.
Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
Qu'est-ce qu'on fait céans ? comme est-ce qu'on s'y porte ?

Dorine
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir,
Avec un mal de tête étrange à concevoir.

Orgon
Et Tartuffe ?

Dorine
Tartuffe ? Il se porte à merveille.
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.

Orgon
Le pauvre homme !

Dorine
Le soir, elle eut un grand dégoût,
Et ne put au souper toucher à rien du tout,
Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle !

Orgon
Et Tartuffe ?

Dorine
Il soupa, lui tout seul, devant elle,
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis.

Orgon
Le pauvre homme !

Dorine
La nuit se passa toute entière
Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ;
Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller.

Orgon
Et Tartuffe ?

Dorine
Pressé d'un sommeil agréable,

Il passa dans sa chambre au sortir de la table,
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où sans trouble il dormit jusques au lendemain.

Orgon
Le pauvre homme !

Dorine
A la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée,
Et le soulagement suivit tout aussitôt.

Orgon
Et Tartuffe ?

Dorine
Il reprit courage comme il faut,
Et contre tous les maux fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu'avoit perdu Madame,
But à son déjeuner quatre grands coups de vin.

Orgon
Le pauvre homme !

Dorine
Tous deux se portent bien enfin ;
Et je vais à Madame annoncer par avance
La part que vous prenez à sa convalescence.

 

Acte I

 

Scène V

Orgon, Cléante

Cléante
A votre nez, mon frère, elle se rit de vous ;
Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
A−t−on jamais parlé d'un semblable caprice ?
Et se peut−il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
A vous faire oublier toutes choses pour lui,
Qu'après avoir chez vous réparé sa misère,
Vous en veniez au point ? ...

Orgon
Alte−là, mon beau−frère :
Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez.

Cléante
Je ne le connois pas, puisque vous le voulez ;
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...

Orgon
Mon frère, vous seriez charmé de le connoître,
Et vos ravissements ne prendroient point de fin.
C'est un homme... qui,... ha ! un homme... un homme enfin.
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.

Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien,
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierois autant que de cela.

Cléante
Les sentiments humains, mon frère, que voilà !

Orgon
Ha ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre.
Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux,
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Il attiroit les yeux de l'assemblée entière
Par l'ardeur dont au Ciel il poussoit sa prière ;
Il faisoit des soupirs, de grands élancements,
Et baisoit humblement la terre à tous moments ;
Et lorsque je sortois, il me devançoit vite,
Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit,
Et de son indigence, et de ce qu'il étoit,
Je lui faisois des dons ; mais avec modestie
Il me vouloit toujours en rendre une partie.
"C'est trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié ;
Je ne mérite pas de vous faire pitié" ;
Et quand je refusois de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre.

Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle :
Il s'impute à péché la moindre bagatelle ;
Un rien presque suffit pour le scandaliser ;
Jusque−là qu'il se vint l'autre jour accuser
D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

Cléante
Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi.
Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ?
Et que prétendez-vous que tout ce badinage ? ...

Orgon
Mon frère, ce discours sent le libertinage :
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.

Cléante
Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
C'est être libertin que d'avoir de bons yeux,

Et qui n'adore pas de vaines simagrées
N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur :
Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur,
De tous vos façonniers on n'est point les esclaves.
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ;
Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Hé quoi ? vous ne ferez nulle distinction
Entre l'hypocrisie et la dévotion ?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu'au visage,
Egaler l'artifice à la sincérité,
Confondre l'apparence avec la vérité,
Estimer le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne ?
Les hommes la plupart sont étrangement faits !
Dans la juste nature on ne les voit jamais ;
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
En chaque caractère ils passent ses limites ;
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau−frère.

Orgon
Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère ;

Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ;
Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.

Cléante
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré.
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
Du faux avec le vrai faire la différence.
Et comme je ne vois nul genre de héros
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
Aucune chose au monde et plus noble et plus belle
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle,
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue à leur gré
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré,
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,
Font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés,
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune
Par le chemin du Ciel courir à leur fortune,
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
Et prêchent la retraite au milieu de la cour,
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment
De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment,
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré.
De ce faux caractère on en voit trop paroître ;
Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître.
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux :
Regardez Ariston, regardez Périandre,
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
Et leur dévotion est humaine, est traitable ;
Ils ne censurent point toutes nos actions :
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;
Et laissant la fierté des paroles aux autres,
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.
L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,
Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.
Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ;
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre ;
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ;
Ils attachent leur haine au péché seulement,
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,
Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui-même.

Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle :
C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle :
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.

Orgon
Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?

Cléante
Oui.

Orgon
Je suis votre valet. (Il veut s'en aller.)

Cléante
De grâce, un mot, mon frère.
Laissons là ce discours. Vous savez que Valère
Pour être votre gendre a parole de vous ?

Orgon
Oui.

Cléante
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.

Orgon
Il est vrai.

 

Cléante
Pourquoi donc en différer la fête

Orgon
Je ne sais.

Cléante
Auriez-vous autre pensée en tête ?

Orgon
Peut-être.

Cléante
Vous voulez manquer à votre foi ?

Orgon
Je ne dis pas cela.

Cléante
Nul obstacle, je croi,
Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses.

Orgon
Selon.

Cléante
Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
Valère sur ce point me fait vous visiter.

 

Orgon
Le Ciel en soit loué !

Cléante
Mais que lui reporter ?

Orgon
Tout ce qu'il vous plaira.

Cléante
Mais il est nécessaire
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?

Orgon
De faire
Ce que le Ciel voudra.

Cléante
Mais parlons tout de bon.
Valère a votre foi : la tiendrez-vous, ou non ?

Orgon
Adieu.

Cléante
Pour son amour je crains une disgrâce,
Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.

 

 

Acte II

 

Scène I

Orgon, Mariane

Orgon
Mariane.

Mariane
Mon père.

Orgon
Approchez, j'ai de quoi
Vous parler en secret.

Mariane
Que cherchez-vous ?

Orgon. Il regarde dans un petit cabinet.
Je voi
Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre ;
Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.

Mariane
Je suis fort redevable à cet amour de père.

Orgon
C'est fort bien dit, ma fille ; et pour le mériter,
Vous devez n'avoir soin que de me contenter.

Mariane
C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.

Orgon
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?

Mariane
Qui, moi ?

Orgon
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.

Mariane
Hélas ! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.

Orgon
C'est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille,
Qu'en toute sa personne un haut mérite brille,
Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux
De le voir par mon choix devenir votre époux.
Eh ?


(Mariane se recule avec surprise.)

Mariane
Eh ?

Orgon
Qu'est-ce ?

Mariane
Plaît-il ?

Orgon
Quoi ?

Mariane
Me suis-je méprise ?

Orgon
Comment ?

Mariane
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux
De voir par votre choix devenir mon époux ?

Orgon
Tartuffe.

Mariane
Il n'en est rien, mon père, je vous jure.
Pourquoi me faire dire une telle imposture ?

 

Orgon
Mais je veux que cela soit une vérité ;
Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté.

Mariane
Quoi ? vous voulez, mon père ? ...

Orgon
Oui, je prétends, ma fille,
Unir par votre hymen Tartuffe à ma famille.
Il sera votre époux, j'ai résolu cela ;
Et comme sur vos vœux je...

 

Acte II

 

Scène II

Dorine, Orgon, Mariane

Orgon
Que faites-vous là ?
La curiosité qui vous presse est bien forte,
Mamie, à nous venir écouter de la sorte.

Dorine
Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part
De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard
Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,
Et j'ai traité cela de pure bagatelle.

Orgon
Quoi donc ? la chose est-elle incroyable ?

Dorine
A tel point,
Que vous-même, Monsieur, je ne vous en crois point.

Orgon
Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

Dorine
Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire.

 

Orgon
Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

Dorine
Chansons !

Orgon
Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

Dorine
Allez, ne croyez point à Monsieur votre père :
Il raille.

Orgon
Je vous dis...

Dorine
Non, vous avez beau faire,
On ne vous croira point.

Orgon
A la fin mon courroux...

Dorine
Hé bien ! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous.
Quoi ? se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage
Et cette large barbe au milieu du visage,
Vous soyez assez fou pour vouloir ? ...

 

Orgon
Ecoutez :
Vous avez pris céans certaines privautés
Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, mamie.

Dorine
Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie.
Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot ?
Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot :
Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
A quel sujet aller, avec tout votre bien,
Choisir un gendre gueux ? ...

Orgon
Taisez-vous. S'il n'a rien,
Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère.
Sa misère est sans doute une honnête misère ;
Au−dessus des grandeurs elle doit l'élever,
Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver
Par son trop peu de soin des choses temporelles,
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens :
Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme ;
Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.

Dorine
Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité,

Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
Et l'humble procédé de la dévotion
Souffre mal les éclats de cette ambition.
A quoi bon cet orgueil ? ... Mais ce discours vous blesse :
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,
D'une fille comme elle un homme comme lui ?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
Et de cette union prévoir les conséquences ?
Sachez que d'une fille on risque la vertu,
Lorsque dans son hymen son goût est combattu,
Que le dessein d'y vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne,
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front
Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.
Il est bien difficile enfin d'être fidèle
A de certains maris faits d'un certain modèle ;
Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait
Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.

Orgon
Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre.

Dorine
Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.

 

Orgon
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons :
Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père.
J'avois donné pour vous ma parole à Valère ;
Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin,
Je le soupçonne encor d'être un peu libertin :
Je ne remarque point qu'il hante les églises.

Dorine
Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises,
Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ?

Orgon
Je ne demande pas votre avis là−dessus.
Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde,
Et c'est une richesse à nulle autre seconde.
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ;
A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez,
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

Dorine
Elle ? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure.

Orgon
Ouais ! quels discours !

 

Dorine
Je dis qu'il en a l'encolure,
Et que son ascendant, Monsieur, l'emportera
Sur toute la vertu que votre fille aura.

Orgon
Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire,
Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire.

Dorine
Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt.
(Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler à sa fille.)

Orgon
C'est prendre trop de soin : taisez-vous, s'il vous plaît.

Dorine
Si l'on ne vous aimoit...

Orgon
Je ne veux pas qu'on m'aime.

Dorine
Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous-même.

Orgon
Ah !

 

Dorine
Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.

Orgon
Vous ne vous tairez point ?

Dorine
C'est une conscience
Que de vous laisser faire une telle alliance.

Orgon
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés... ?

Dorine
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?

Orgon
Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises,
Et tout résolument je veux que tu te taises.

Dorine
Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.

Orgon
Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
(Se retournant vers sa fille.)
A ne m'en point parler, ou... : suffit. Comme sage,
J'ai pesé mûrement toutes choses.

 

Dorine
J'enrage
De ne pouvoir parler.
(Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.)

Orgon
Sans être damoiseau,
Tartuffe est fait de sorte...

Dorine
Oui, c'est un beau museau.

Orgon
Que quand tu n'aurois même aucune sympathie
Pour tous les autres dons...
(Il se retourne devant elle, et la regarde les bras croisés.)

Dorine
La voilà bien lotie !
Si j'étois en sa place, un homme assurément
Ne m'épouseroit pas de force impunément ;
Et je lui ferois voir bientôt après la fête
Qu'une femme a toujours une vengeance prête.

Orgon
Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?

Dorine
De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.

Orgon
Qu'est-ce que tu fais donc ?

Dorine
Je me parle à moi-même.

Orgon
Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
Il faut que je lui donne un revers de ma main.
(Il se met en posture de lui donner un soufflet ; et Dorine, à chaque coup d'œil qu'il jette, se tient droite sans
parler.)
Ma fille, vous devez approuver mon dessein...
Croire que le mari... que j'ai su vous élire...
Que ne te parles-tu ?

Dorine
Je n'ai rien à me dire.

Orgon
Encore un petit mot.

Dorine
Il ne me plaît pas, moi.

Orgon
Certes, je t'y guettois.

 

Dorine
Quelque sotte, ma foi !

Orgon
Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance,
Et montrer pour mon choix entière déférence.

Dorine, en s'enfuyant
Je me moquerois fort de prendre un tel époux.
(Il lui veut donner un soufflet et la manque.)

Orgon
Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
Avec qui sans péché je ne saurois plus vivre.
Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre :
Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu,
Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.

 

Acte II

 

Scène III

Dorine, Mariane

Dorine
Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole,
Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle ?
Souffrir qu'on vous propose un projet insensé,
Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé !

Mariane
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?

Dorine
Ce qu'il faut pour parer une telle menace.

Mariane
Quoi ?

Dorine
Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui,
Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui,
Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire,
C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant,
Il le peut épouser sans nul empêchement.

Mariane
Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,

Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.

Dorine
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas ;
L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas ?

Mariane
Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande,
Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
T'ai-je pas là−dessus ouvert cent fois mon cœur,
Et sais-tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ?

Dorine
Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche ?

Mariane
Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter,
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.

Dorine
Enfin, vous l'aimez donc ?

Mariane
Oui, d'une ardeur extrême.

Dorine
Et selon l'apparence il vous aime de même ?

Mariane
Je le crois.

Dorine
Et tous deux brûlez également
De vous voir mariés ensemble ?

Mariane
Assurément.

Dorine
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?

Mariane
De me donner la mort si l'on me violente.

Dorine
Fort bien : c'est un recours où je ne songeois pas ;
Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ;
Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage
Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage.

Mariane
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.

Dorine
Je ne compatis point à qui dit des sornettes
Et dans l'occasion mollit comme vous faites.

Mariane
Mais que veux-tu ? si j'ai de la timidité.

Dorine
Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté.

Mariane
Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père ?

Dorine
Mais quoi ? si votre père est un bourru fieffé,
Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé
Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée,
La faute à votre amant doit-elle être imputée ?

Mariane
Mais par un haut refus et d'éclatants mépris
Ferai-je dans mon choix voir un cœur trop épris ?
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
Et veux-tu que mes feux par le monde étalés... ?

Dorine
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
Etre à Monsieur Tartuffe ; et j'aurois, quand j'y pense,
Tort de vous détourner d'une telle alliance.
Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux ?

Le parti de soi-même est fort avantageux.
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n'est-ce rien qu'on propose ?
Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié,
Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié.
Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri :
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.

Mariane
Mon Dieu ! ...

Dorine
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme !

Mariane
Ha ! cesse, je te prie, un semblable discours,
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours,
C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.

Dorine
Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,
Voulût-il lui donner un singe pour époux.
Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
Vous irez par le coche en sa petite ville,
Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,

Et vous vous plairez fort à les entretenir.
D'abord chez le beau monde on vous fera venir ;
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et Madame l'élue,
Qui d'un siège pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes,
Et parfois Fagotin et les marionnettes,
Si pourtant votre époux...

Mariane
Ah ! tu me fais mourir.
De tes conseils plutôt songe à me secourir.

Dorine
Je suis votre servante.

Mariane
Eh ! Dorine, de grâce...

Dorine
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.

Mariane
Ma pauvre fille !

Dorine
Non.

 

Mariane
Si mes vœux déclarés...

Dorine
Point : Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.

Mariane
Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée :
Fais-moi...

Dorine
Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée.

Mariane
Hé bien ! puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir,
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide,
Et je sais de mes maux l'infaillible remède.
(Elle veut s'en aller.)

Dorine
Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.

Mariane
Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre,
Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.

Dorine
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
Empêcher... Mais voici Valère, votre amant.

 

Acte II

 

Scène IV

Valère, Mariane, Dorine

Valère
On vient de débiter, Madame, une nouvelle
Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.

Mariane
Quoi ?

Valère
Que vous épousez Tartuffe.

Mariane
Il est certain
Que mon père s'est mis en tête ce dessein.

Valère
Votre père, Madame...

Mariane
A changé de visée :
La chose vient par lui de m'être proposée.

Valère
Quoi ? sérieusement ?

 

Mariane
Oui, sérieusement.
Il s'est pour cet hymen déclaré hautement.

Valère
Et quel est le dessein où votre âme s'arrête.
Madame ?

Mariane
Je ne sais.

Valère
La réponse est honnête.
Vous ne savez ?

Mariane
Non.

Valère
Non ?

Mariane
Que me conseillez-vous ?

Valère
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.

Mariane
Vous me le conseillez ?

 

Valère
Oui.

Mariane
Tout de bon ?

Valère
Sans doute :
Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute.

Mariane
Hé bien ! c'est un conseil, Monsieur, que je reçois.

Valère
Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois.

Mariane
Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme.

Valère
Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame.

Mariane
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.

Dorine
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.

 

Valère
C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'étoit tromperie
Quand vous...

Mariane
Ne parlons point de cela, je vous prie.
Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter
Celui que pour époux on me veut présenter :
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.

Valère
Ne vous excusez point sur mes intentions.
Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole
Pour vous autoriser à manquer de parole.

Mariane
Il est vrai, c'est bien dit.

Valère
Sans doute ; et votre cœur
N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur.

Mariane
Hélas ! permis à vous d'avoir cette pensée.

Valère
Oui, oui, permis à moi ; mais mon âme offensée

Vous préviendra peut−être en un pareil dessein ;
Et je sais où porter et mes vœux et ma main.

Mariane
Ah ! je n'en doute point ; et les ardeurs qu'excite
Le mérite...

Valère
Mon Dieu, laissons là le mérite :
J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi.
Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi,
Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte,
Consentira sans honte à réparer ma perte.

Mariane
La perte n'est pas grande ; et de ce changement
Vous vous consolerez assez facilement.

Valère
J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins :
Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins ;
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.

Mariane
Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé.

 

Valère
Fort bien ; et d'un chacun il doit être approuvé.
Hé quoi ? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras,
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?

Mariane
Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite ;
Et je voudrois déjà que la chose fût faite.

Valère
Vous le voudriez ?

Mariane
Oui.

Valère
C'est assez m'insulter,
Madame ; et de ce pas je vais vous contenter.
(Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.)

Mariane
Fort bien.

Valère
Souvenez-vous au moins que c'est vous−même
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.

Mariane
Oui.

Valère
Et que le dessein que mon âme conçoit
N'est rien qu'à votre exemple.

Mariane
A mon exemple, soit.

Valère
Suffit : vous allez être à point nommé servie.

Mariane
Tant mieux.

Valère
Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.

Mariane
A la bonne heure.

Valère
Euh ?
(Il s'en va, et, lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.)

Mariane
Quoi ?

Valère
Ne m'appelez-vous pas ?

Mariane
Moi ? Vous rêvez.

Valère
Hé bien ! je poursuis donc mes pas.
Adieu, Madame.

Mariane
Adieu, Monsieur.

Dorine
Pour moi, je pense
Que vous perdez l'esprit par cette extravagance :
Et je vous ai laissé tout du long quereller,
Pour voir où tout cela pourroit enfin aller.
Holà ! seigneur Valère.
(Elle va l'arrêter par le bras, et lui fait mine de grande résistance.)

Valère
Hé ! que veux-tu, Dorine ?

Dorine
Venez ici.

 

Valère
Non, non, le dépit me domine.
Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu.

Dorine
Arrêtez.

Valère
Non, vois-tu ? c'est un point résolu.

Dorine
Ah !

Mariane
Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
Dorine. Elle quitte Valère et court à Mariane.
A l'autre. Où courez-vous ?

Mariane
Laisse.

Dorine
Il faut revenir.

Mariane
Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.

Valère
Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice,
Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.
Dorine. Elle quitte Mariane et court à Valère.
Encor ? Diantre soit fait de vous si je le veux !
Cessez ce badinage, et venez çà tous deux.
(Elle les tire l'un et l'autre.)

Valère
Mais quel est ton dessein ?

Mariane
Qu'est-ce que tu veux faire ?

Dorine
Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.
Etes-vous fou d'avoir un pareil démêlé ?

Valère
N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé ?

Dorine
Etes-vous folle, vous, de vous être emportée ?

Mariane
N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ?

Dorine
Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin

Que de se conserver à vous, j'en suis témoin.
Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie
Que d'être votre époux ; j'en réponds sur ma vie.

Mariane
Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?

Valère
Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ?

Dorine
Vous êtes fous tous deux. Cà, la main l'un et l'autre.
Allons, vous.

Valère, en donnant sa main à Dorine.
A quoi bon ma main ?

Dorine
Ah ! Cà la vôtre.
Mariane, en donnant aussi sa main.
De quoi sert tout cela ?

Dorine
Mon Dieu ! vite, avancez.
Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.

Valère
Mais ne faites donc point les choses avec peine,
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.

(Mariane tourne l'œil sur Valère et fait un petit souris.)

Dorine
A vous dire le vrai, les amants sont bien fous !

Valère
Ho çà n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
Et pour n'en point mentir, n'êtes vous pas méchante
De vous plaire à me dire une chose affligeante ?

Mariane
Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat... ?

Dorine
Pour une autre saison laissons tout ce débat,
Et songeons à parer ce fâcheux mariage.

Mariane
Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.

Dorine
Nous en ferons agir de toutes les façons.
Votre père se moque, et ce sont des chansons ;
Mais pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance
D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence,
Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé
De tirer en longueur cet hymen proposé.
En attrapant du temps, à tout on remédie.
Tantôt vous payerez de quelque maladie,

Qui viendra tout à coup et voudra des délais ;
Tantôt vous payerez de présages mauvais :
Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse,
Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse.
Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui
On ne vous peut lier, que vous ne disiez "oui".
Mais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
(A Valère.)
Sortez, et sans tarder employez vos amis,
Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.
Nous allons réveiller les efforts de son frère,
Et dans notre parti jeter la belle−mère.
Adieu.

Valère, à Mariane.
Quelques efforts que nous préparions tous,
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.

Mariane, à Valère.
Je ne vous réponds pas des volontés d'un père ;
Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère.

Valère
Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser...

Dorine
Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.

Sortez, vous dis-je.

Valère. Il fait un pas et revient.
Enfin...

Dorine
Quel caquet est le vôtre !
Tirez de cette part ; et vous, tirez de l'autre.
(Les poussant chacun par l'épaule.)

 

 

Acte III

 

Scène I

Damis, Dorine

Damis
Que la foudre sur l'heure achève mes destins,
Qu'on me traite partout du plus grand des faquins,
S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête,
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !

Dorine
De grâce, modérez un tel emportement :
Votre père n'a fait qu'en parler simplement.
On n'exécute pas tout ce qui se propose,
Et le chemin est long du projet à la chose.

Damis
Il faut que de ce fat j'arrête les complots,
Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots.

Dorine
Ha ! tout doux ! Envers lui, comme envers votre père,
Laissez agir les soins de votre belle-mère.
Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit ;
Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit,
Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle.
Plût à Dieu qu'il fût vrai ! la chose seroit belle.
Enfin votre intérêt l'oblige à le mander ;
Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder,

Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir.
Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir ;
Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre.
Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.

Damis
Je puis être présent à tout cet entretien.

Dorine
Point. Il faut qu'ils soient seuls.

Damis
Je ne lui dirai rien.

Dorine
Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires,
Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires.
Sortez.

Damis
Non : je veux voir, sans me mettre en courroux.

Dorine
Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez−vous.

 

Acte III

 

Scène II

Tartuffe, Laurent, Dorine

Tartuffe, apercevant Dorine.
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que toujours le Ciel vous illumine.
Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.

Dorine
Que d'affectation et de forfanterie !

Tartuffe
Que voulez-vous ?

Dorine
Vous dire...
Tartuffe. Il tire un mouchoir de sa poche.
Ah ! mon Dieu, je vous prie,
Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.

Dorine
Comment ?

Tartuffe
Couvrez ce sein que je ne saurois voir :
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

 

Dorine
Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression ?
Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte,
Et je vous verrois nu du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenteroit pas.

Tartuffe
Mettez dans vos discours un peu de modestie,
Ou je vais sur−le−champ vous quitter la partie.

Dorine
Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos,
Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.
Madame va venir dans cette salle basse,
Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.

Tartuffe
Hélas ! très volontiers.
Dorine, en soi−même.
Comme il se radoucit !
Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.

Tartuffe
Viendra-t-elle bientôt ?

 

Dorine
Je l'entends, ce me semble.
Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.

 

Acte III

 

Scène III

Elmire, Tartuffe

Tartuffe
Que le Ciel à jamais par sa toute bonté
Et de l'âme et du corps vous donne la santé,
Et bénisse vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire.

Elmire
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.

Tartuffe
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?

Elmire
Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

Tartuffe
Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut
Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ;
Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance
Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.

Elmire
Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.

 

Tartuffe
On ne peut trop chérir votre chère santé,
Et pour la rétablir j'aurois donné la mienne.

Elmire
C'est pousser bien avant la charité chrétienne,
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.

Tartuffe
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.

Elmire
J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire.

Tartuffe
J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux,
Madame, de me voir seul à seul avec vous :
C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée,
Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée.

Elmire
Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien,
Où tout votre cœur s'ouvre et ne me cache rien.

Tartuffe
Et je ne veux aussi pour grâce singulière
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits

Des visites qu'ici reçoivent vos attraits
Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,
Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne,
Et d'un pur mouvement...

Elmire
Je le prends bien aussi,
Et crois que mon salut vous donne ce souci.
Tartuffe. Il lui serre le bout des doigts.
Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle...

Elmire
Ouf ! vous me serrez trop.

Tartuffe
C'est par excès de zèle.
De vous faire autre mal je n'eus jamais dessein,
Et j'aurois bien plutôt...
(Il lui met la main sur le genou.)

Elmire
Que fait là votre main ?

Tartuffe
Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse.

Elmire
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
(Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)

Tartuffe
Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux !
On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ;
Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.

Elmire
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi ?

Tartuffe
Il m'en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire,
Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.

Elmire
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

Tartuffe
Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.

Elmire
Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici−bas n'arrête vos désirs.

Tartuffe
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ;

Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés,
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui−même il s'est peint.
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable,
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ;
Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité ;
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude,
De vous dépend ma peine ou ma béatitude,
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît.

Elmire
La déclaration est tout à fait galante,

Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme...

Tartuffe
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ;
Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange ;
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
De vos regards divins l'ineffable douceur
Força la résistance où s'obstinoit mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois,
Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix.
Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne
Les tribulations de votre esclave indigne,
S'il faut que vos bontés veuillent me consoler
Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler,
J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
Une dévotion à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.

Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles,
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer,
Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,
Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie.
Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret,
Avec qui pour toujours on est sûr du secret :
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée,
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur,
De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

Elmire
Je vous écoute dire, et votre rhétorique
En termes assez forts à mon âme s'explique.
N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur
A dire à mon mari cette galante ardeur,
Et que le prompt avis d'un amour de la sorte
Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte ?

Tartuffe
Je sais que vous avez trop de bénignité,
Et que vous ferez grâce à ma témérité,
Que vous m'excuserez sur l'humaine foiblesse
Des violents transports d'un amour qui vous blesse,
Et considérerez, en regardant votre air,
Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.

 

Elmire
D'autres prendroient cela d'autre façon peut−être ;
Mais ma discrétion se veut faire paroître.
Je ne redirai point l'affaire à mon époux ;
Mais je veux en revanche une chose de vous :
C'est de presser tout franc et sans nulle chicane
L'union de Valère avecque Mariane,
De renoncer vous−même à l'injuste pouvoir
Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir,
Et...

 

Acte III

 

Scène IV

Damis, Elmire, Tartuffe

Damis, sortant du petit cabinet où il s'étoit retiré.
Non, Madame, non : ceci doit se répandre.
J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre ;
Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit
Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit,
Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance
De son hypocrisie et de son insolence,
A détromper mon père, et lui mettre en plein jour
L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour.

Elmire
Non, Damis : il suffit qu'il se rende plus sage,
Et tâche à mériter la grâce où je m'engage.
Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas.
Ce n'est point mon humeur de faire des éclats :
Une femme se rit de sottises pareilles,
Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.

Damis
Vous avez vos raisons pour en user ainsi,
Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi.
Le vouloir épargner est une raillerie ;
Et l'insolent orgueil de sa cagoterie
N'a triomphé que trop de mon juste courroux,
Et que trop excité de désordre chez nous.

Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père,
Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
Il faut que du perfide il soit désabusé,
Et le Ciel pour cela m'offre un moyen aisé.
De cette occasion je lui suis redevable,
Et pour la négliger, elle est trop favorable :
Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir
Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.

Elmire
Damis...

Damis
Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie.
Mon âme est maintenant au comble de sa joie ;
Et vos discours en vain prétendent m'obliger
A quitter le plaisir de me pouvoir venger.
Sans aller plus avant, je vais vuider d'affaire ;
Et voici justement de quoi me satisfaire.

 

Acte III

 

Scène V

Orgon, Damis, Tartuffe, Elmire

Damis
Nous allons régaler, mon père, votre abord
D'un incident tout frais qui vous surprendra fort.
Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
Et Monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses.
Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer ;
Et je l'ai surpris là qui faisoit à Madame
L'injurieux aveu d'une coupable flamme,
Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret
Vouloit à toute force en garder le secret ;
Mais je ne puis flatter une telle impudence,
Et crois que vous la taire est vous faire une offense.

Elmire
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
On ne doit d'un mari traverser le repos,
Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre,
Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre :
Ce sont mes sentiments ; et vous n'auriez rien dit,
Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit.

 

Acte III

 

Scène VI

Orgon, Damis, Tartuffe

Orgon
Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est-il croyable ?

Tartuffe
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité,
Le plus grand scélérat qui jamais ait été ;
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures ;
Et je vois que le Ciel, pour ma punition,
Me veut mortifier en cette occasion.
De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,
Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre.
Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux,
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous :
Je ne saurois avoir tant de honte en partage,
Que je n'en aie encor mérité davantage.

Orgon, à son fils :
Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté
Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?

Damis
Quoi ? la feinte douceur de cette âme hypocrite
Vous fera démentir... ?

 

Orgon
Tais-toi, peste maudite.

Tartuffe
Ah ! laissez-le parler : vous l'accusez à tort,
Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable ?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur ?
Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence,
Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense ;
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
(S'adressant à Damis.)
Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ;
Accablez-moi de noms encor plus détestés :
Je n'y contredis point, je les ai mérités ;
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie,
Comme une honte due aux crimes de ma vie.

Orgon
(A Tartuffe.)
(A son fils.)
Mon frère, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point,
Traître ?

 

Damis
Quoi ? ses discours vous séduiront au point.

Orgon
(A Tartuffe.)
Tais-toi, pendard. Mon frère, eh ! levez-vous, de grâce !
(A son fils.)
Infâme !

Damis
Il peut...

Orgon
Tais-toi

Damis
J'enrage ! Quoi ? je passe...

Orgon
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

Tartuffe
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas.
J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure
Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

Orgon
(A son fils.)
Ingrat !

 

Tartuffe
Laissez-le en paix. S'il faut, à deux genoux,
Vous demander sa grâce...

Orgon, à Tartuffe.
Hélas ! vous moquez-vous ?
(A son fils.)
Coquin ! vois sa bonté.

Damis
Donc...

Orgon
Paix.

Damis
Quoi ? je...

Orgon
Paix, dis-je.
Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige :
Vous le haïssez tous ; et je vois aujourd'hui
Femme, enfants et valets déchaînés contre lui ;
On met impudemment toute chose en usage,
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage.
Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir,
Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir ;
Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.

 

Damis
A recevoir sa main on pense l'obliger ?

Orgon
Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître.
Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon,
On se jette à ses pieds pour demander pardon.

Damis
Qui, moi ? de ce coquin, qui, par ses impostures...

Orgon
Oh ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
(A Tartuffe.)
Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
(A son fils.)
Sus, que de ma maison on sorte de ce pas,
Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace.

Damis
Oui, je sortirai ; mais...

Orgon
Vite, quittons la place.
Je te prive, pendard, de ma succession,
Et te donne de plus ma malédiction.

 

Acte III

 

Scène VII

Orgon, Tartuffe

Orgon
Offenser de la sorte une sainte personne !

Tartuffe
O Ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne !
(A Orgon.)
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir...

Orgon
Hélas !

Tartuffe
Le seul penser de cette ingratitude
Fait souffrir à mon âme un supplice si rude...
L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré,
Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.

Orgon
(Il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.)
Coquin ! je me repens que ma main t'ait fait grâce,
Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place.
Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.

Tartuffe
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
Je regarde céans quels grands troubles j'apporte,
Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.

Orgon
Comment ? vous moquez-vous ?

Tartuffe
On m'y hait, et je voi
Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.

Orgon
Qu'importe ? Voyez-vous que mon cœur les écoute ?

Tartuffe
On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez
Peut−être une autre fois seront-ils écoutés.

Orgon
Non, mon frère, jamais.

Tartuffe
Ah ! mon frère, une femme
Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme.

Orgon
Non, non.

Tartuffe
Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici,
Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi.

Orgon
Non, vous demeurerez : il y va de ma vie.

Tartuffe
Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.
Pourtant, si vous vouliez...

Orgon
Ah !

Tartuffe
Soit : n'en parlons plus.
Mais je sais comme il faut en user là−dessus.
L'honneur est délicat ; et l'amitié m'engage
A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage.
Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez...

Orgon
Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.
Faire enrager le monde est ma plus grande joie,
Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie.
Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous,

Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous,
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
Vous faire de mon bien donation entière.
Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents.
N'accepterez-vous pas ce que je vous propose ?

Tartuffe
La volonté du Ciel soit faite en toute chose.

Orgon
Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit,
Et que puisse l'envie en crever de dépit !

 

 

Acte IV

 

Scène I

Cléante, Tartuffe

Cléante
Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire,
L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire ;
Et je vous ai trouvé, Monsieur, fort à propos,
Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
Je n'examine point à fond ce qu'on expose ;
Je passe là−dessus, et prends au pis la chose.
Supposons que Damis n'en ait pas bien usé,
Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé :
N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense,
Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
Que du logis d'un père un fils soit exilé ?
Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise ;
Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout,
Et ne pousserez point les affaires à bout.
Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
Et remettez le fils en grâce avec le père.

Tartuffe
Hélas ! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur:
Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur ;
Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme,
Et voudrois le servir du meilleur de mon âme ;

Mais l'intérêt du Ciel n'y sauroit consentir,
Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir.
Après son action, qui n'eut jamais d'égale,
Le commerce entre nous porteroit du scandale :
Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit !
A pure politique on me l'imputeroit ;
Et l'on diroit partout que, me sentant coupable,
Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable,
Que mon cœur l'appréhende et veut le ménager,
Pour le pouvoir sous main au silence engager.

Cléante
Vous nous payez ici d'excuses colorées,
Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tirées.
Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez-vous ?
Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous ?
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances :
Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ;
Et ne regardez point aux jugements humains,
Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains.
Quoi ? le foible intérêt de ce qu'on pourra croire
D'une bonne action empêchera la gloire ?
Non, non : faisons toujours ce que le Ciel prescrit,
Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.

Tartuffe
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne,
Et c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne ;
Mais après le scandale et l'affront d'aujourd'hui,

Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.
Et vous ordonne-t-il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille
A ce qu'un pur caprice à son père conseille,
Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien
Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?

Tartuffe
Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée
Que ce soit un effet d'une âme intéressée.
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,
De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas ;
Et si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu'il a voulu me faire,
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains,
Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,
En fassent dans le monde un criminel usage,
Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,
Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain.

Cléante
Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes,
Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes ;
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
Qu'il soit à ses périls possesseur de son bien ;
Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse,
Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse.
J'admire seulement que sans confusion
Vous en ayez souffert la proposition ;

Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
Qui montre à dépouiller l'héritier légitime ?
Et s'il faut que le Ciel dans votre cœur ait mis
Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète
Vous fissiez de céans une honnête retraite,
Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison ?
Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie,
Monsieur...

Tartuffe
Il est, Monsieur, trois heures et demie :
Certain devoir pieux me demande là−haut,
Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt.

Cléante
Ah !

 

Acte IV

 

Scène II

Elmire, Mariane, Dorine, Cléante

Dorine
De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
Et l'accord que son père a conclu pour ce soir
La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie,
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.

 

Acte IV

 

Scène III

Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine

Orgon
Ha ! je me réjouis de vous voir assemblés :
(A Mariane.)
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
Mariane, à genoux.
Mon père, au nom du Ciel, qui connoît ma douleur,
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
Et dispensez mes vœux de cette obéissance ;
Ne me réduisez point par cette dure loi
Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi,
Et cette vie, hélas ! que vous m'avez donnée,
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
Si, contre un doux espoir que j'avois pu former,
Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer,
Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore,
Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre,
Et ne me portez point à quelque désespoir,
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
Orgon, se sentant attendrir.
Allons, ferme, mon cœur, point de foiblesse humaine.

Mariane
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;

Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien :
J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne ;
Mais au moins n'allez pas jusques à ma personne,
Et souffrez qu'un convent dans les austérités
Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés.

Orgon
Ah ! voilà justement de mes religieuses,
Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses !
Debout ! Plus votre cœur répugne à l'accepter,
Plus ce sera pour vous matière à mériter :
Mortifiez vos sens avec ce mariage,
Et ne me rompez pas la tête davantage.

Dorine
Mais quoi... ?

Orgon
Taisez-vous, vous ; parlez à votre écot:
Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot.

Cléante
Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde...

Orgon
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde,
Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas ;
Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.

 

Elmire, à son mari.
A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire,
Et votre aveuglement fait que je vous admire :
C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui.

Orgon
Je suis votre valet, et crois les apparences.
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances
Et vous avez eu peur de le désavouer
Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer ;
Vous étiez trop tranquille enfin pour être crue
Et vous auriez paru d'autre manière émue.

Elmire
Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport
Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement,
Et l'éclat là−dessus ne me plaît nullement ;
J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages,
Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
Dont l'honneur est armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot dévisager les gens :
Me préserve le Ciel d'une telle sagesse !
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
Et crois que d'un refus la discrète froideur
N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur

Orgon
Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change.

Elmire
J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange.
Mais que me répondroit votre incrédulité
Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité ?

Orgon
Voir ?

Elmire
Oui.

Orgon
Chansons.

Elmire
Mais quoi ? si je trouvois manière
De vous le faire voir avec pleine lumière ?

Orgon
Contes en l'air.

Elmire
Quel homme ! Au moins répondez-moi.
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre,
On vous fît clairement tout voir et tout entendre,

Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?

Orgon
En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien,
Car cela ne se peut.

Elmire
L'erreur trop longtemps dure,
Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture.
Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin,
De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin.

Orgon
Soit : je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
Et comment vous pourrez remplir cette promesse.

Elmire
Faites-le-moi venir.

Dorine
Son esprit est rusé,
Et peut−être à surprendre il sera malaisé.

Elmire
Non ; on est aisément dupé par ce qu'on aime.
Et l'amour-propre engage à se tromper soi−même.
(Parlant à Cléante et à Mariane.)
Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous.

 

Acte IV

 

Scène IV

Elmire, Orgon

Elmire
Approchons cette table, et vous mettez dessous.

Orgon
Comment ?

Elmire
Vous bien cacher est un point nécessaire.

Orgon
Pourquoi sous cette table ?

Elmire
Ah, mon Dieu ! laissez faire :
J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
Mettez-vous là, vous dis-je ; et quand vous y serez,
Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.

Orgon
Je confesse qu'ici ma complaisance est grande ;
Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.

Elmire
Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir.
(A son mari qui est sous la table.)

Au moins, je vais toucher une étrange matière :
Ne vous scandalisez en aucune manière.
Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis,
Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.
Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite,
Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
Flatter de son amour les désirs effrontés,
Et donner un champ libre à ses témérités.
Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez.
C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée,
Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée,
D'épargner votre femme, et de ne m'exposer
Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser :
Ce sont vos intérêts ; vous en serez le maître,
Et... L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.

 

Acte IV

 

Scène V

Tartuffe, Elmire, Orgon

Tartuffe
On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler.

Elmire
Oui. L'on a des secrets à vous y révéler.
Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise,
Et regardez partout de crainte de surprise.
Une affaire pareille à celle de tantôt
N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut.
Jamais il ne s'est vu de surprise de même ;
Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême,
Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée,
Que de le démentir je n'ai point eu l'idée ;
Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été,
Et les choses en sont dans plus de sûreté.
L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage,
Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage,
Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements,
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée,
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur
Un peu trop prompt peut−être à souffrir votre ardeur.

 

Tartuffe
Ce langage à comprendre est assez difficile,
Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style.

Elmire
Ah ! si d'un tel refus vous êtes en courroux,
Que le cœur d'une femme est mal connu de vous !
Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre
Lorsque si foiblement on le voit se défendre !
Toujours notre pudeur combat dans ces moments
Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments.
Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte,
On trouve à l'avouer toujours un peu de honte ;
On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend,
On fait connoître assez que notre cœur se rend,
Qu'à nos vœux par honneur notre bouche s'oppose,
Et que de tels refus promettent toute chose.
C'est vous faire sans doute un assez libre aveu,
Et sur notre pudeur me ménager bien peu ;
Mais puisque la parole enfin en est lâchée,
A retenir Damis me serois-je attachée,
Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur
Ecouté tout au long l'offre de votre cœur,
Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire,
Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire ?
Et lorsque j'ai voulu moi−même vous forcer
A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer,
Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,

Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre,
Et l'ennui qu'on auroit que ce nœud qu'on résout
Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout ?

Tartuffe
C'est sans doute, Madame, une douceur extrême
Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime :
Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits
Une suavité qu'on ne goûta jamais :
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
D'oser douter un peu de sa félicité.
Je puis croire ces mots un artifice honnête
Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête ;
Et s'il faut librement m'expliquer avec vous,
Je ne me fierai point à des propos si doux,
Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire,
Et planter dans mon âme une constante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.


Elmire. Elle tousse pour avertir son mari.
Quoi ? vous voulez aller avec cette vitesse,
Et d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse ?
On se tue à vous faire un aveu des plus doux ;
Cependant ce n'est pas encore assez pour vous,
Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire,
Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire ?

 

Tartuffe.
Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer.
Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer.
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
Et l'on veut en jouir avant que de le croire.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
Je doute du bonheur de mes témérités ;
Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame,
Par des réalités su convaincre ma flamme.

Elmire
Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit,
Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit !
Que sur les cœurs il prend un furieux empire,
Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire !
Quoi ? de votre poursuite on ne peut se parer,
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,
De vouloir sans quartier les choses qu'on demande,
Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants
Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens ?

Tartuffe
Mais si d'un œil bénin vous voyez mes hommages,
Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ?

Elmire
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ?

Tartuffe
Si ce n'est que le Ciel qu'à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose,
Et cela ne doit pas retenir votre cœur.

Elmire
Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur !

Tartuffe
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ;
(C'est un scélérat qui parle.)
Mais on trouve avec lui accommodements ;
Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention.
De ces secrets, Madame, on saura vous instruire ;
Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire.
Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi :
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
Vous toussez fort, Madame.

Elmire
Oui, je suis au supplice.

Tartuffe
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?

 

Elmire
C'est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
Que tous les jus du monde ici ne feront rien.

Tartuffe
Cela certe est fâcheux.

Elmire
Oui, plus qu'on ne peut dire.

Tartuffe
Enfin votre scrupule est facile à détruire :
Vous êtes assurée ici d'un plein secret,
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait ;
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.


Elmire, après avoir encore toussé.
Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder,
Qu'il faut que je consente à vous tout accorder,
Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre
Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque−là,
Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ;
Mais puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire,
Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire,
Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants,
Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
Tant pis pour qui me force à cette violence ;

La faute assurément n'en doit pas être à moi.

Tartuffe
Oui, Madame, on s'en charge ; et la chose de soi...

Elmire
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
Si mon mari n'est point dans cette galerie.

Tartuffe
Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
C'est un homme, entre nous, à mener par le nez ;
De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.

Elmire
Il n'importe : sortez, je vous prie, un moment,
Et partout là dehors voyez exactement.

 

Acte IV

 

Scène VI

Orgon, Elmire

Orgon, sortant de dessous la table.
Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme !
Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme.

Elmire
Quoi ? vous sortez sitôt ? vous vous moquez des gens.
Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps ;
Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres,
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.

Orgon
Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer.

Elmire
Mon Dieu ! l'on ne doit point croire trop de léger.
Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre,
Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
(Elle fait mettre son mari derrière elle.)

 

Acte IV

 

Scène VII

Tartuffe, Elmire, Orgon

Tartuffe
Tout conspire, Madame, à mon contentement :
J'ai visité de l'œil tout cet appartement ;
Personne ne s'y trouve ; et mon âme ravie...

Orgon, en l'arrêtant.
Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
Et vous ne devez pas vous tant passionner.
Ah ! ah ! l'homme de bien, vous m'en voulez donner !
Comme aux tentations s'abandonne votre âme !
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton ;
Mais c'est assez avant pousser le témoignage :
Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage.

Elmire, à Tartuffe.
C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci :
Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.

Tartuffe
Quoi ? vous croyez... ?

Orgon
Allons, point de bruit, je vous prie.

Dénichons de céans, et sans cérémonie.

Tartuffe
Mon dessein...

Orgon
Ces discours ne sont plus de saison :
Il faut, tout sur−le−champ, sortir de la maison.

Tartuffe
C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître :
La maison m'appartient, je le ferai connaître,
Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours,
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours,
Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure,
Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture,
Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.

 

Acte IV

 

Scène VIII

Elmire, Orgon

Elmire
Quel est donc ce langage ? et qu'est-ce qu'il veut dire ?

Orgon
Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire.

Elmire
Comment ?

Orgon
Je vois ma faute aux choses qu'il me dit,
Et la donation m'embarrasse l'esprit.

Elmire
La donation...

Orgon
Oui, c'est une affaire faite
Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète.

Elmire
Et quoi ?

 

Orgon
Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
Si certaine cassette est encore là−haut.

 

 

 

 

Acte V

 

Scène I

Orgon, Cléante

Cléante
Où voulez-vous courir ?

Orgon
Las ! que sais-je ?

Cléante
Il me semble
Que l'on doit commencer par consulter ensemble
Les choses qu'on peut faire en cet événement.

Orgon
Cette cassette-là me trouble entièrement ;
Plus que le reste encore elle me désespère.

Cléante
Cette cassette est donc un important mystère ?

Orgon
C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains,
Lui−même, en grand secret, m'a mis entre les mains :
Pour cela, dans sa fuite, il me voulut élire ;
Et ce sont des papiers ; à ce qu'il m'a pu dire,
Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.

 

Cléante
Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés ?

Orgon
Ce fut par un motif de cas de conscience :
J'allai droit à mon traître en faire confidence ;
Et son raisonnement me vint persuader
De lui donner plutôt la cassette à garder,
Afin que, pour nier, en cas de quelque enquête,
J'eusse d'un faux−fuyant, la faveur toute prête,
Par où ma conscience eût pleine sûreté
A faire des serments contre la vérité.

Cléante
Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence ;
Et la donation, et cette confidence,
Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
Des démarches par vous faites légèrement.
On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
Le pousser est encor grande imprudence à vous,
Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.

Orgon
Quoi ? sous un beau semblant de ferveur si touchante
Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien...
C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien :
J'en aurai désormais une horreur effroyable.

Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.

Cléante
Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ;
Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre,
Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre.
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
Mais pour vous corriger, quelle raison demande
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
Quoi ? parce qu'un fripon vous dupe avec audace
Sous le pompeux éclat d'une austère grimace,
Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ?
Laissez aux libertins ces sottes conséquences ;
Démêlez la vertu d'avec ses apparences,
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut :
Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture,
Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ;
Et s'il vous faut tomber dans une extrémité,
Péchez plutôt encor de cet autre côté.

 

 

Acte V

 

Scène II

Damis, Orgon, Cléante

Damis
Quoi ? mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace ?
Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface,
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
Se fait de vos bontés des armes contre vous ?

Orgon
Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs non pareilles.

Damis
Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles :
Contre son insolence on ne doit point gauchir ;
C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir,
Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.

Cléante
Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants :
Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
Où par la violence on fait mal ses affaires.

 

Acte V

 

Scène III

Madame Pernelle, Mariane, Elmire, Dorine, Damis, Orgon, Cléante

Madame Pernelle
Qu'est-ce ? J'apprends ici de terribles mystères.

Orgon
Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ;
De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai ;
Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme,
Tente le noir dessein de suborner ma femme,
Et non content encor de ces lâches essais,
Il m'ose menacer de mes propres bienfaits,
Et veut, à ma ruine, user des avantages
Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages,
Me chasser de mes biens, où je l'ai transféré,
Et me réduire au point d'où je l'ai retiré.

Dorine
Le pauvre homme !

Madame Pernelle
Mon fils, je ne puis du tout croire

Qu'il ait voulu commettre une action si noire.

Orgon
Comment ?

Madame Pernelle
Les gens de bien sont enviés toujours.

Orgon
Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
Ma mère ?

Madame Pernelle
Que chez vous on vit d'étrange sorte,
Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.

Orgon
Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit ?

Madame Pernelle
Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit :
La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

Orgon
Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui ?


Madame Pernelle
On vous aura forgé cent sots contes de lui.

 

Orgon
Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi−même.

Madame Pernelle
Des esprits médisants la malice est extrême.

Orgon
Vous me feriez damner, ma mère. Je vous di
Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.

Madame Pernelle
Les langues ont toujours du venin à répandre,
Et rien n'est ici−bas qui s'en puisse défendre.

Orgon
C'est tenir un propos de sens bien dépourvu.
Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
Ce qu'on appelle vu : faut-il vous le rebattre
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?

Madame Pernelle
Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit :
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.

Orgon
J'enrage.

Madame Pernelle
Aux faux soupçons la nature est sujette,

Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète.

Orgon
Je dois interpréter à charitable soin
Le désir d'embrasser ma femme ?

Madame Pernelle
Il est besoin,
Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes ;
Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.

Orgon
Hé, diantre ! le moyen de m'en assurer mieux ?
Je devois donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux
Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise.

Madame Pernelle
Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise ;
Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit
Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.

Orgon
Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère,
Ce que je vous dirois, tant je suis en colère.

Dorine
Juste retour, Monsieur, des choses d'ici−bas :
Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.

Cléante
Nous perdons des moments en bagatelles pures,
Qu'il faudroit employer à prendre des mesures.
Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.

Damis
Quoi ? son effronterie iroit jusqu'à ce point ?

Elmire
Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
Et son ingratitude est ici trop visible.

Cléante
Ne vous y fiez pas : il aura des ressorts
Pour donner contre vous raison à ses efforts ;
Et sur moins que cela, le poids d'une cabale
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
Je vous le dis encore : armé de ce qu'il a,
Vous ne deviez jamais le pousser jusque−là.

Orgon
Il est vrai ; mais qu'y faire ? A l'orgueil de ce traître,
De mes ressentiments je n'ai pas été maître.


Cléante
Je voudrois, de bon cœur, qu'on pût entre vous deux
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.

 

Elmire
Si j'avois su qu'en main il a de telles armes,
Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes,
Et mes...

Orgon
Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir.
Je suis bien en état que l'on me vienne voir !

 

Acte V

 

Scène IV

Monsieur Loyal, Madame Pernelle, Orgon, Damis, Mariane, Dorine, Elmire, Cléante

Monsieur Loyal
Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,
Que je parle à Monsieur.

Dorine
Il est en compagnie,
Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un.

Monsieur Loyal
Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise ;
Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.

Dorine
Votre nom ?

Monsieur Loyal
Dites-lui seulement que je vien
De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien.

Dorine
C'est un homme qui vient, avec douce manière,
De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire
Dont vous serez, dit-il, bien aise.

 

Cléante
Il vous faut voir
Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.

Orgon
Pour nous raccommoder il vient ici peut−être :
Quels sentiments aurai-je à lui faire paroître ?

Cléante
Votre ressentiment ne doit point éclater ;
Et s'il parle d'accord, il le faut écouter.

Monsieur Loyal
Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire,
Et vous soit favorable autant que je désire !

Orgon
Ce doux début s'accorde avec mon jugement,
Et présage déjà quelque accommodement.

Monsieur Loyal
Toute votre maison m'a toujours été chère,
Et j'étois serviteur de Monsieur votre père.

Orgon
Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon
D'être sans vous connoître ou savoir votre nom.

 

Monsieur Loyal
Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie.
J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur
D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur ;
Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence,
Signifier l'exploit de certaine ordonnance...

Orgon
Quoi ? vous êtes ici... ?

Monsieur Loyal
Monsieur, sans passion :
Ce n'est rien seulement qu'une sommation,
Un ordre de vuider d'ici, vous et les vôtres,
Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres,
Sans délai ni remise, ainsi que besoin est...

Orgon
Moi, sortir de céans ?

Monsieur Loyal
Oui, Monsieur, s'il vous plaît.
La maison à présent, comme savez de reste,
Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
De vos biens désormais il est maître et seigneur,
En vertu d'un contrat duquel je suis porteur :
Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.

 

Damis
Certes cette impudence est grande, et je l'admire.

Monsieur Loyal
Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;
C'est à Monsieur : il est et raisonnable et doux,
Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office,
Pour se vouloir du tout opposer à justice.

Orgon
Mais...

Monsieur Loyal
Oui, Monsieur, je sais que pour un million
Vous ne voudriez pas faire rébellion,
Et que vous souffrirez, en honnête personne,
Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne.

Damis
Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton.

Monsieur Loyal
Faites que votre fils se taise ou se retire,
Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire,
Et de vous voir couché dans mon procès−verbal.

Dorine
Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal !

 

Monsieur Loyal
Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses,
Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pièces
Que pour vous obliger et vous faire plaisir,
Que pour ôter par là le moyen d'en choisir
Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
Auroient pu procéder d'une façon moins douce.

Orgon
Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens
De sortir de chez eux ?


Monsieur Loyal
On vous donne du temps,
Et jusques à demain je ferai surséance
A l'exécution, Monsieur, de l'ordonnance.
Je viendrai seulement passer ici la nuit,
Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
Pour la forme, il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte,
Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
J'aurai soin de ne pas troubler votre repos,
Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
Mais demain, du matin, il vous faut être habile
A vuider de céans jusqu'au moindre ustensile :
Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts,
Pour vous faire service à tout mettre dehors.
On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense ;
Et comme je vous traite avec grande indulgence,
Je vous conjure aussi, Monsieur, d'en user bien,
Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien.

 

Orgon
Du meilleur de mon cœur je donnerois sur l'heure
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.

Cléante
Laissez, ne gâtons rien.

Damis
A cette audace étrange,
J'ai peine à me tenir, et la main me démange.

Dorine
Avec un si bon dos, ma foi, Monsieur Loyal,
Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal.

Monsieur Loyal
On pourroit bien punir ces paroles infâmes,
Mamie, et l'on décrète aussi contre les femmes.

Cléante
Finissons tout cela, Monsieur : c'en est assez ;
Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.

Monsieur Loyal
Jusqu'au revoir. Le Ciel vous tienne tous en joie !

Orgon
Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie !

 

Acte V

 

Scène V

Orgon, Cléante, Mariane, Elmire, Madame Pernelle, Dorine, Damis

Orgon
Hé bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit,
Et vous pouvez juger du reste par l'exploit :
Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?

Madame Pernelle
Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues !

Dorine
Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
Et ses pieux desseins par là sont confirmés :
Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme ;
Il sait que très souvent les biens corrompent l'homme,
Et, par charité pure, il veut vous enlever
Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.

Orgon
Taisez-vous : c'est le mot qu'il vous faut toujours dire.

Cléante
Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.

Elmire
Allez faire éclater l'audace de l'ingrat.

Ce procédé détruit la vertu du contrat ;
Et sa déloyauté va paroître trop noire,
Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire.

 

Acte V

 

Scène VI

Valère, Orgon, Cléante, Elmire, Mariane, etc.

Valère
Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger ;
Mais je m'y vois contraint par le pressant danger.
Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre,
Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre,
A violé pour moi, par un pas délicat,
Le secret que l'on doit aux affaires d'Etat,
Et me vient d'envoyer un avis dont la suite
Vous réduit au parti d'une soudaine fuite.
Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
Depuis une heure au Prince a su vous accuser,
Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette,
D'un criminel d'Etat, l'importance cassette,
Dont, au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet,
Vous avez conservé le coupable secret.
J'ignore le détail du crime qu'on vous donne ;
Mais un ordre est donné contre votre personne ;
Et lui−même est chargé, pour mieux l'exécuter,
D'accompagner celui qui vous doit arrêter.

Cléante
Voilà ses droits armés ; et c'est par où le traître
De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître.

Orgon
L'homme, est, je vous l'avoue, un méchant animal !

Valère
Le moindre amusement vous peut être fatal.
J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
Avec mille louis qu'ici je vous apporte.
Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant,
Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.
A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite,
Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite.

Orgon
Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants !
Pour vous en rendre grâce il faut un autre temps ;
Et je demande au Ciel de m'être assez propice,
Pour reconnoître un jour ce généreux service.
Adieu : prenez le soin, vous autres...

Cléante
Allez tôt :
Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut.

 

Acte V

 

Scène dernière

L'exempt, Tartuffe, Valère, Orgon, Elmire, Mariane, etc.

Tartuffe
Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte,
Et de la part du Prince on vous fait prisonnier.

Orgon
Traître, tu me gardois ce trait pour le dernier ;
C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies,
Et voilà couronner toutes tes perfidies.

Tartuffe
Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir,
Et je suis pour le Ciel appris à tout souffrir.

Cléante
La modération est grande, je l'avoue.

Damis
Comme du Ciel l'infâme impudemment se joue !

Tartuffe
Tous vos emportements ne sauroient m'émouvoir,
Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir.

 

Mariane
Vous avez de ceci grande gloire à prétendre,
Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.

Tartuffe
Un emploi ne sauroit être que glorieux,
Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.

Orgon
Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,
Ingrat, t'a retiré d'un état misérable ?

Tartuffe
Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir ;
Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir ;
De ce devoir sacré la juste violence
Etouffe dans mon cœur toute reconnoissance,
Et je sacrifierois à de si puissants nœuds
Ami, femme, parents, et moi−même avec eux.

Elmire
L'imposteur !

Dorine
Comme il sait, de traîtresse manière,
Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère !

Cléante
Mais s'il est si parfait que vous le déclarez,

Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
D'où vient que pour paroître il s'avise d'attendre
Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre,
Et que vous ne songez à l'aller dénoncer
Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser ?
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire ;
Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui,
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?

Tartuffe, à l'Exempt
Délivrez-moi, Monsieur, de la criaillerie,
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.

L'exempt
Oui, c'est trop demeurer sans doute à l'accomplir :
Votre bouche à propos m'invite à le remplir ;
Et pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure
Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.

Tartuffe
Qui ? moi, Monsieur ?

L'exempt
Oui, vous.

Tartuffe
Pourquoi donc la prison ?

L'exempt
Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison.
Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude.
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.
D'un fin discernement sa grande âme pourvue
Sur les choses toujours jette une droite vue ;
Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès,
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ;
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur
A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.
Celui−ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre,
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
D'abord il a percé, par ses vives clartés,
Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
Venant vous accuser, il s'est trahi lui−même,
Et par un juste trait de l'équité suprême,
S'est découvert au Prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il étoit informé ;
Et c'est un long détail d'actions toutes noires
Dont on pourroit former des volumes d'histoires.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
A ses autres horreurs il a joint cette suite,
Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite

Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,
Et vous faire par lui faire raison de tout.
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître.
D'un souverain pouvoir, il brise les liens
Du contrat qui lui fait un don tous vos biens,
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
Où vous a d'un ami fait tomber la retraite ;
Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois
On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
D'une bonne action verser la récompense,
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien,
Et que mieux que du mal il se souvient du bien.

Dorine
Que le Ciel soit loué !

Madame Pernelle
Maintenant je respire.

Elmire
Favorable succès !

Mariane
Qui l'auroit osé dire ?

Orgon, à Tartuffe.
Hé bien ! te voilà, traître...vice

 

Cléante
Ah ! mon frère, arrêtez,
Et ne descendez point à des indignités ;
A son mauvais destin laissez un misérable,
Et ne vous joignez point au remords qui l'accable :
Souhaitez bien plutôt que son cœur en ce jour
Au sein de la vertu fasse un heureux retour,
Qu'il corrige sa vie en détestant son vice
Et puisse du grand Prince adoucir la justice,
Tandis qu'à sa bonté vous irez à genoux
Rendre ce que demande un traitement si doux.

Orgon
Oui, c'est bien dit : allons à ses pieds avec joie
Nous louer des bontés que son cœur nous déploie.
Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir,
Et par un doux hymen couronner en Valère
La flamme d'un amant généreux et sincère.

 

 

RIDEAU

 

Source : In Libro Veritas :

http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre357.html#page_152

 

 

6 juin 2013

Guillaume Apollinaire, sélection de poèmes

 

Apollinaire 40082 copie

 

 

Guillaume Apollinaire

(1880-1918)

 

Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure.

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse.

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure.

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente.

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure.

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure.

 

 

 

La Chanson du mal-aimé

(Ce long poème comprend les sept poèmes qui suivent)

 

À Paul Léautaud.

Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.


Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la Mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d'Égypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n'es pas l'amour unique

Au tournant d'une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant

C'était son regard d'inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d'une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l'amour même

Lorsqu'il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d'un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu'il revînt

L'époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D'attente et d'amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

J'ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l'enfer se fonde
Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre

J'ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s'éloigne
Avec celle que j'ai perdue
L'année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus


Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses

Je me souviens d'une autre année
C'était l'aube d'un jour d'avril
J'ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l'amour à voix virile
Au moment d'amour de l'année.

 

 

Aubade chantée à Lætare un an passé

C'est le printemps viens-t'en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L'aube au ciel fait de roses plis
L'amour chemine à ta conquête

Mars et Vénus sont revenus
Ils s'embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus

Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent.

 

Beaucoup de ces dieux ont péri

Beaucoup de ces dieux ont péri
C'est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l'amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes

L'amour est mort j'en suis tremblant
J'adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent

Je suis fidèle comme un dogue
Au maître le lierre au tronc
Et les Cosaques Zaporogues
Ivrognes pieux et larrons
Aux steppes et au décalogue

Portez comme un joug le Croissant
Qu'interrogent les astrologues
Je suis le Sultan tout-puissant
Ô mes Cosaques Zaporogues
Votre Seigneur éblouissant

Devenez mes sujets fidèles
Leur avait écrit le Sultan
Ils rirent à cette nouvelle
Et répondirent à l'instant
À la lueur d'une chandelle.

 

 

 

 

Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople

Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges

Quel Belzébuth es-tu là-bas

Nourri d'immondice et de fange

Nous n'irons pas à tes sabbats

Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D'yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Bourreau de Podolie Amant
Des plaies des ulcères des croûtes
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments

 

 

 

Voie lactée (1)

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses

Regret des yeux de la putain
Et belle comme une panthère
Amour vos baisers florentins
Avaient une saveur amère
Qui a rebuté nos destins

Ses regards laissaient une traîne
D'étoiles dans les soirs tremblants
Dans ses yeux nageaient les sirènes
Et nos baisers mordus sanglants
Faisaient pleurer nos fées marraines

Mais en vérité je l'attends
Avec mon cœur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t'en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content

Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s'écoule par eux
Ô mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide

Je ne veux jamais l'oublier
Ma colombe ma blanche rade
Ô marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier

Les satyres et les pyraustes
Les égypans les feux follets
Et les destins damnés ou faustes
La corde au cou comme à Calais
Sur ma douleur quel holocauste

Douleur qui doubles les destins
La licorne et le capricorne
Mon âme et mon corps incertain
Te fuient ô bûcher divin qu'ornent
Des astres des fleurs du matin

Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire
Tes prêtres fous t'ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu'il ne faut pas croire

Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d'empans
J'ai droit que la terre me donne
Ô mon ombre ô mon vieux serpent

Au soleil parce que tu l'aimes
Je t'ai menée souviens t'en bien
Ténébreuse épouse que j'aime
Tu es à moi en n'étant rien
Ô mon ombre en deuil de moi-même

L'hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l'avril léger

Mort d'immortels argyraspides
La neige aux boucliers d'argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Qui resourient les yeux humides

Et moi j'ai le cœur aussi gros
Qu'un cul de dame damascène
Ô mon amour je t'aimais trop
Et maintenant j'ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau

Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans mon cœur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j'oublie.

 

 

Les sept épées

La première est toute d’argent
Et son nom tremblant c’est Pâline
Sa lame un ciel d’hiver neigeant
Son destin sanglant gibeline
Vulcain mourut en la forgeant

La seconde nommée Noubosse
Est un bel arc-en-ciel joyeux
Les dieux s’en servent à leurs noces
Elle a tué trente Bé-Rieux
Et fut douée par Carabosse

La troisième bleu féminin
N’en est pas moins un chibriape
Appelé Lul de Faltenin
Et que porte sur une nappe
L’Hermès Ernest devenu nain

La quatrième Malourène
Est un fleuve vert et doré
C’est le soir quand les riveraines
Y baignent leurs corps adorés
Et des chants de rameurs s’y trainent

La cinquième Sainte-Fabeau
C’est la plus belle des quenouilles
C’est un cyprès sur un tombeau
Où les quatre vents s’agenouillent
Et chaque nuit c’est un flambeau

La Sixième métal de gloire
C’est l’ami aux si douces mains
Dont chaque matin nous sépare
Adieu voilà votre chemin
Les coqs s’épuisaient en fanfares

Et la septième s’exténue
Une femme une rose morte
Merci que le dernier venu
Sur mon amour ferme la porte
Je ne vous ai jamais connue

 

 

Voie lactée (2)

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses

Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
A sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons

Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l'histoire accable

Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean

Près d'un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l'haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène

Un jour le roi dans l'eau d'argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s'en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant

Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J'erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d'y mourir

Les dimanches s'y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l'électricité
Les tramways feux verts sur l'échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l'amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d'un pagne
Vers toi toi que j'ai tant aimée

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes.

 

 

 

Les Colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

 

 

 

Clotilde

L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain

Il y vient aussi nos ombres
Que la nuit dissipera
Le soleil qui les rend sombres
Avec elles disparaîtra

Les déités des eaux vives
Laissent couler leurs cheveux
Passe il faut que tu poursuives
Cette belle ombre que tu veux

 

 

 

Marizibill

Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C'était un juif il sentait l'ail
Et l'avait venant de Formose
Tirée d'un bordel de Changaï

Je connais gens de toutes sortes
Ils n'égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes.

 

 

 

L’Adieu

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends

 

 

 

Les Saltimbanques

                   À Louis Dumur

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

 

 

 

Automne

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
Une chanson d’amour et d’infidélité
Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise

Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

 

 

 

L’émigrant de Landor Road

                                                  À André Billy

 

Le chapeau à la main il entra du pied droit
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête

La foule en tous sens remuait en mêlant
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs

Mon bateau partira demain pour l’Amérique
                 Et je ne reviendrai jamais
Avec l’argent gardé dans les prairies lyriques
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais

Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes

Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
Au rabais l’habilla comme un millionnaire

                      Au dehors les années
                      Regardaient la vitrine
                      Les mannequins victimes
                      Et passaient enchaînées

Intercalées dans l’an c’étaient les journées neuves
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
Quand la femme du diable a battu son amant

Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
                                   Et s’assit

Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés

Il regarda longtemps les rives qui moururent
Seuls des bateaux d’enfants tremblaient à l’horizon
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
Couvrit l’Océan d’une immense floraison

Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
                  Et l’on tissait dans sa mémoire
                  Une tapisserie sans fin
                  Qui figurait son histoire

              Mais pour noyer changées en poux
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
              Il se maria comme un doge
Aux cris d’une sirène moderne sans époux

Gonfle-toi vers la nuit Ô Mer Les yeux des squales
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
Parmi le bruit des flots et des derniers serments

 

 

 

Rosemonde

Longtemps au pied du perron de
La maison où entra la dame
Que j’avais suivie pendant deux
Bonnes heures à Amsterdam
Mes doigts jetèrent des baisers

Mais le canal était désert
Le quai aussi et nul ne vit
Comment mes baisers retrouvèrent
Celle à qui j’ai donné ma vie
Un jour pendant plus de deux heures

Je la surnommai Rosemonde
Voulant pouvoir me rappeler
Sa bouche fleurie en Hollande
Puis lentement je m’allai
Pour quêter la Rose du Monde

 

 

 

Nuit rhénane

 

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une

       flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

 

 

 

La Lorely

 

À Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardé évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme

                  des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

 

 

 

Les sapins

Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
     Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent

Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
     Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
À briller plus que des planètes

À briller doucement changés
En étoiles et enneigés
      Aux Noëls bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses

Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
     Au vent des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne

Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l’hiver les sapins
     Et balancent leurs ailes
L’été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles

Sapins médecins divaguants
Ils vont offrant leurs bons onguents
     Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l’ouragan
Un vieux sapin geint et se couche

 

 

 

J'ai eu le courage de regarder en arrière...

J'ai eu le courage de regarder en arrière
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pourrissent dans les églises italiennes
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleurissent et fructifient
En même temps et en toute saison
D'autres jours ont pleuré avant de mourir dans des

             tavernes
Où d'ardents bouquets rouaient
Aux yeux d'une mulâtresse qui inventait la poésie
Et les roses de l'électricité s'ouvrent encore
Dans le jardin de ma mémoire

 

 

 

Signe

Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
Je regrette chacun des baisers que je donne
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs


Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol

 

◄►

 

Poèmes extraits du recueil « Alcools »

 

400_77110-18_0 copie

 

5 mars 2019

La saveur du rien (1000)

 


DU CÔTÉ DU ZEN

 

 sépar 75 k copie

 

Si certains ont vanté les plaisirs minuscules

Et loué d’un demi jusqu’à la mince bulle,

Ou bien dans la poussière échappée du balai

Vu sans porter gilet la chute du Palais,

 

J’ai découvert pour vous, n’en déplaise au poète,

Ce qu’est le vrai bonheur sans décor ni paillettes :

Sur la toile de fond d’un silence parfait,

Délaissez tous les bruits soient-ils beaux soient-ils laids.

 

Sentez-vous respirer. Et posé sur coussin

Ne bougez plus les pieds ne bougez plus les mains.

Au penser non-pensé d’un attentif rien-faire,

Vous le verrez passer, petit grain de lumière :

 

L’atome de plaisir où perce le bonheur

Soudainement grandi adoucit le malheur,

Et le sourire doux qui fleurit à la lèvre

Vaut bien tous les bijoux faits des meilleurs orfèvres.

 

Et de ce premier pas sur le chemin sans pas,

Peut-être au fond de vous quelque chose naîtra.

 

 

 

JCP 03 2019 Pour Les Impromptus Littéraires : D’après « Les Plaisirs minuscules » de Philippe Delerm.

 

29 juillet 2020

Place de la Bourse (1064)

 Bourse 450 14_2 copie

                                                                                Image : X

 

Place de la Bourse

                                                                     À Michel Houellebecq

 

La haute cheminée vient de couler son ombre

Sur le balcon fleuri, et ne subsiste plus

Qu’un éclair étoilé luttant dans la pénombre.

Ô temps sois mon ami, libère ton reclus !

 

Atlantide à l’amarre en l’océan de pierre,

Une île existe là, que la foule célèbre

Aux saveurs dégustées d’un heureux temps perdu,

Succulentes lenteurs de longtemps attendues.

Et l’hôte de mon corps, où viennent de s’éteindre

Parole et mouvement, y savoure la paix.

 

Mais, gâcheur sans pareil, le temps qui reparaît

Pousse la cheminée, qui couvre de son ombre

La fenêtre et le toit - et me pousse à rentrer.

 

Ô fondre dès demain temps neuf et temps passé,

Retrouver les saveurs de l’île au bord du temps

Que la cheminée fige et puis qu’elle reprend !

 

 

JCP 09/2019 - 07/2020. Fin d’après-midi à « L’Alimentation », place de la Bourse à Toulouse. Regrets de n’y pouvoir retourner en 2020.

 

 ►◄

Comme de nombreux lieux de Toulouse, la place de la Bourse jouit aujourd'hui d'un important regain d'activité. (Ce qui n'est pas du goût de tous les résidents, privés de calme nocturne les fins de semaine...) Image 2019.

Bourse 2 450 copie

  Image : X,

8 décembre 2017

Zarathoustra monte en bateau

 

Portrait_of_Friedrich_Nietzscheg680

 

Zarathoustra monte en bateau

                                                                                                    Dédié à V.

 

- On ne me comprend pas se dit Zarathoustra ;

Mais sous ce soleil bas taché d’horreurs mystiques,

Je le sais maintenant, le Surhumain naîtra -

De fleuves impassibles, ou de drames antiques.

 

Et le danseur de corde, sublime et solennel,

Aux trombes aux ressacs rythme son lent délire.

Il sait le bien, il sait le mal, tantôt sage ou charnel,

Tel un noyé pensif qui pleurerait sa lyre.

 

- Ayant vu quelquefois ce que l’homme a cru voir,

Je planterai le germe d’un tout nouveau savoir,

Car sous le gouvernail des éveils maritimes,

Mon aigle et mon serpent reconnaissent l’abîme.

 

Dans les clapotements de furieuses marées,

Le vieil arbre noueux, qu’embrasse un cep de vigne,

Au poème des mers qui ne connaît d’arrêt

Voit le monde parfait qui de loin lui fait signe.

 

Ainsi Zarathoustra, en son âme éveillée,

Et par le Surhumain qui lui fut révélé,

Au pied des azurs verts dont il souffrit les trombes,

Connut l’aube exaltée que peuplent les colombes.

 

 

Arthur-Friedrich-Wilhelm

 

JCP 08 12 2017, adaptation libre de deux oeuvres majeures*, irrévérencieusement entremêlées.

 

* "Ainsi parlait Zarathoustra" de Friedrich Nietzsche et "Le Bateau ivre" d'Arthur Rimbaud.

 

26 janvier 2014

Le Dictionnaire éventuel : 100, antioxydant

 

Gluta 300copie

                                                      Antioxydant vu à la loupe

 

Antioxydant : Dénigrement formel des valeurs occidentales. Étonnamment sans contraire : messieurs les Académiciens, posez un moment verre et fourchette et composez-le sans tarder. Suggestion : Désorientation.

 

 

►◄

 QU'EST-CE QUE LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL ? :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2014/07/08/30215092.html

 FEUILLETER LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/le_dictionnaire_eventuel/index.html

10 décembre 2020

Aux "Pêcheurs de Sable" (1070)

 

IMG_3872 copiecomp

                                                                                    Buvette-restaurant-guinguette saisonnière du port de la Daurade, Toulouse

 

Aux « Pêcheurs de Sable »

                               À quatre sympathiques inconnues

 

Tranquillement assis tout en bout de travée,

Cahier crayon en main et d’humeur concentrée,

Il composait des vers, ce jour-là fort mauvais.

- À ce jeu mal aimé personne n’est parfait.

 

Perdu dans la pensée, il sent soudain vibrer

Le sol autour de lui, banc et table bouger :

Paraissaient quatre femmes, et le plus délectable

Fut qu’elles le priaient de partager sa table.

 

La surprise passée, il se montra courtois,

Pour elles se levant du petit banc de bois.

De l’âge un peu lassé jusqu’au joyeux délire,

Sur les quatre minois il se pouvait tout lire…

 

Réunies dans la joie par l’avion par le train,

De bière en jus de fruit il sut tout* de ces femmes,

Mais vit, brûlant pour lui, un regard tout de flamme

- Au moment du départ : le Temps est assassin.

 

Des deux regards croisés par-dessus cette table,

L’un à l’autre attachés, seuls au monde un moment,

- Qui dans une autre vie auraient pu être amants -,

Il voulut mettre en vers la rencontre improbable.

 

* Pour ma part j’en doute un peu. Ainsi sont les poètes…

 

JCP 09 2019. Aux quatre inconnues des « Pêcheurs de Sable », quatre sœurs réunies là - d’humeur sympathique, joyeuse et vagabonde (rencontrées le 13 septembre par un ami portant nom Jyssépé).

 

IMG_3870 copiecomp

 

 

Un siècle plus tôt, même lieu : pêcheurs de sable, bains et blanchisseries

TOULOUSE___Types_Toulousains_-_les_p_cheurs_de_sable_sur_la_Garonne_-_bon__tat___un_petit_pli_d_angl copiecompress

 

 

 

teaserbox_2459666391 copiecompress

 

 

 

tmp753245520046063616 copiecompress

 

9 septembre 2019

La Porte du vent

 

38560ce3b243cf0 copie

 

La Porte du vent                                                       

                                                                                  

                                                                  Impassible voyageur du rêve, il voulut savoir le vent. Voir quelle béance inouïe donne le jour à cet enfant de la couche éphémère qu’en toute saison la froidure, lasse de ses hivers, ouvre à la chaleur des étés.

                                Imprévisible nourrisson de croissance prodigieuse, adulte en un éclair ou vieillard sénile à la pyramide des heures écroulée, il le voulut pétrir de ses membres frêles, il désira le voir de ses yeux aveuglés.

                                                           Il le vit à l’aile de l’oiseau, le vit à la feuille, le vit à la ride des eaux, crut saisir à la voile sa forme impénétrable, remonta son flot des journées entières ; il connut son reflux auprès du flanc des monts, son silence au plus profond des forêts, son hurlement aux cols et aux cimes, il le vit abattre des arbres, écrouler des villes entières et sombrer des navires ;

il crut enfin mourir dans le désert profond sous l’aiguillon des sables,

                                                                                         Mais il ne put trouver la Porte du vent.

 

 

 Jyssépé 08-09 2019

6 octobre 2013

537 Belle de Race

Im. JCP

 IMG_6983_copie

  

Belle de Race 

 

C'est toutes dents dehors que je mords à la vie,

Les hommes cèdent tous à mes folles envies ;

Voyez c'est la beauté qui jaillit de mes pores,

Mon squelette est trop gras - je suis plus maigre encore.

 

Téléphonés fringués, mes enfants sont des rois -

Certains les trouvent cons, c'est pas ce que je vois.

Ce petit chemisier, voyez s'il me fait belle,

Je vaux plus que vous tous, comme la vie est belle.

 

Tout beau tout parfumé, il n'a rien de viril :

Mon toutou de mari est rasé jusqu'aux cils ;

Costumé comme un dieu et d'allure fluette,

Il fait régime et sport et jamais il ne pète.

 

Je bouscule et j'écrase : la vie est un combat ;

Je couche s'il le faut, mais gagne à chaque fois.

Flambant neuf au parking, il lui faut bien deux places -

C'est mon kat-kat tout blanc, attribut de ma race.

 

Plus heureuse que moi vous n'en trouverez pas,

Le bonheur est à moi : j'ai le mode d'emploi !...

 

JCP  30 01 13  

D'après  l'image ci-dessus ( parking du tram à Beauzelle)

25 septembre 2019

More (Film de Barbet Schroeder)

 

 

More* ou : Chemins obliques

 

Par l’éclat de lumière qui partout se répand,

Il n’est plus en tous lieux que milliers d’éclairs blancs.

- Faudra-t-il vivre aveugle ou coudre ses paupières ?

- Où se cache la mort, est-ce la fin des temps ?

 

Un bouillonnement sourd partout se fait entendre,

l’horizon s’est courbé en arc tendu à rompre,

et les ombres les plus sombres

s’éclairent de lents éclairs violets.

 

Mais la crainte se retire

sous un déferlement de beautés indicibles.

Et, les yeux débordants d’étoiles,

on court à pleine haleine

aux flaques spiralées

d’un arc-en-ciel déliquescent

qui se répand sur les rochers,

dégoutte en larmes irisées,

coule dans la mer,

et s’y fond en fumées rousses.

 

Le silence se fait sur ce prodige,

à peine troublé d’un sifflement très doux

rythmé des battements plus lents

d’un cœur qui s’apaise.

 

Accrochées au ciel,

des ailes de géant

ferment soudainement

l’accès à la mer :

il faut combattre.

 

Et le guerrier,

blessé mais victorieux,

reçoit dans l’herbe douce le baiser sans fin,

celui que la Femme-serpent

doit au héros de légende.

 

Sur la roche brûlante de soleil,

c’est dans ce plat de terre

que tout un monde fascinant,

sans cesse à la poursuite de son ombre,

trouve la lumière et la décompose

aux rapides éclats du vif-argent.

 

Creuset unique où se fond toute perception,

le monde neuf qui vient de naître

se ramifie sans cesse,

et fait corps avec un mental

qui se réjouit de ces beautés uniques :

il faut vivre cette vie sans limites.

 

Sur la colline embaumée de fleurs,

offertes toutes au soleil qui se lève,

l’éternelle syllabe d’un Orient de mystère

se répand sur la mer, qui brasse ses diamants

sous un ciel aux couleurs prodigieuses :

- Ooommm…

- Ooommm…

Quitter cet univers se verrait déchirement -

et la mort vaudrait mieux !

 

Mais l’irréel comme le rêve

ne sont que fleurs fragiles,

y graviter confiant pèse à la vie future…

 

Toujours un présent neuf

vient détrôner l’ancien :

les sons, les couleurs et les sensations

au vent de cette fête n’étaient que rêverie,

et ce souffle si doux s’apaise tristement.

 

Tout s’écroule.

Le temps reprend ses jouets.

Tout disparaît.

Morne et banale, la vie aux saveurs fades reparaît.

- Sans rémission ?

- Le vécu, le connu ne peuvent-ils se revivre ?

 

L’irrésistible désir d’un nouveau périple

fait alors son chemin,

germe dans le terreau fertile d’un corps déjà soumis,

que l’esprit entraîne puissamment…

 

Trop puissamment.

 

Jusqu’au bout.

Jusqu’à la fin.

Jusqu’au grand silence de la fin.

 

La fin.

 

 

Images en diaporama du film de Barbet Schroeder

 

MORE animé anigif

 

 

* « More », de l’anglais « plus, davantage, toujours plus loin », film de Barbet Shroeder (1969), où le personnage principal, entraîné par la passion amoureuse, connaît la descente aux enfers de la drogue jusqu’à la mort. Musique : Pink Floyd.

14 décembre 2018

Le Haut et le Bas (0951)

 

plus-e-terre 680

 

Le Haut et le Bas

 

                                Extirpée pour un temps de son obscur logis, la Cave un jour vint trouver le Grenier et lui dit :

- Vous dont le front touche aux nuages, et qui du monde et ses lumières voyez toute l’image, sachez que ce regard si haut placé ne nous est pas donné à nous les Caves, et nous ne savons rien du jour qui - dit-on - alternerait avec la nuit. Ainsi, je serais très heureuse si vous pouviez m’entretenir de ces merveilles.

- Et que vous fait ceci, répondit le Grenier, demeurez donc en bas et ne vous souciez point du haut ! Car voyez-vous, ici, on est élevé en tout et l’on ne tient que propos supérieurs. Des astres familiers, des étoiles et du ciel vous ne sauriez rien comprendre, retournez donc sous terre et ne nous ennuyez pas de vos pauvres discours.

La cave, bouche bée, ne sachant que répondre au malotru, préféra se taire et rejoignit, tête basse, ses profondeurs familières.

Or il advint que la Terre, lasse des immobilités, voulut faire quelque exercice, et se mit à trembler. Terrifié, perdant déjà ses tuiles, le Grenier en appela à l’hospitalité de la Cave qui, elle, ressentait bien quelque chatouillis en ses bas fondements, mais n’en était guère incommodée.

- Vous tremblez, je le regrette, lui répondit la Cave, mais ne vous souciez donc point de nos affaires. Vous ne sauriez nouer de relation avec plus bas que vous, et ne comprendriez rien à notre morne et sombre vie, trop loin de cette lumière qui vous va si bien ; vous, nobles gens du haut.

Sur ces entrefaites, le Grenier s’écroula.

 

 

Jyssépé 12 / 2018 Publié aussi sur Les Impromptus Littéraires

17 juillet 2014

Le dictionnaire éventuel : 33 yourte

yaourt1

Yourte : Laiterie des steppes, généralement construite en bois et couverte de feutre. 

 

►◄

 

 QU'EST-CE QUE LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL ? :

 

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2014/07/08/30215092.html

 

 FEUILLETER LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/le_dictionnaire_eventuel/index.html

7 septembre 2014

Le dictionnaire éventuel : 58 ange

 

accidents_avions_impact_oiseaux_5

    

Ange : Espèce à plumes menacée par le trafic aérien et par son incapacité notoire à se reproduire 

 

►◄

 QU'EST-CE QUE LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL ? :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2014/07/08/30215092.html

 FEUILLETER LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/le_dictionnaire_eventuel/index.html

23 août 2020

Marée cosmique (1023, Monde Neuf)

 ed137e1 3504a5 copie

                                                                       JC Barthel, Marée cosmique

 

 

 

Marée cosmique

 

                 Vague de puissance incréée, imminence brutale de si long temps établie, au creusement des grèves épuiseras-tu un jour ta fougue sans repos ?

Et toi, infime peau ridée d’un si vaste élément, que ne retournes-tu paisible au creux de l’insondable ventre qui un jour t’enfanta ?

Un espace incertain prend naissance sous tes coups rageurs, où le pas des titans, qui grondait aux lointains effarés, n’est plus que gazouillis de nichées dispersées.

 

Quelle force uniforme, quelle pensée de conviction opposeront un jour leur unité à tes humeurs changeantes ?

Est-il d’une vie sans fruit aux ruines des compulsions de conquête, cet état de souffrance à l’horizon rétréci ?

Tant rêvées de l’humaine utopie, ces idées sans panache d’une paix sans combat, d’un amour sans victoire, et d’un bonheur de vivre à la mort acceptée ne verront pas le jour.

 

Pourtant, à bâtir sur tant de ruines, une conciliation doit naître : jailli du Creuset des étoiles, un éclair de lumière éblouit le soleil !

Sous ce jour impartial, la pensée unique est au partage, et sous le ministère absolu qui requiert suffrage, un accord chancelle, grandit, puis se fait jour.

 

Et, sous l’ultime grondement du pas des titans qui se retirent,

La marée cosmique, rêve jamais rêvé,

Laisse un nouveau présage à d’invisibles grèves.

 

 

 

JCP 06/2019 – 07/2020 – 08/2020

11 décembre 2020

L'enfant-chat (1291)

 

 

 

L’enfant-chat

 

Il goûte à la sève des herbes,

Ausculte les insectes,

Étudie le vol des oiseaux

Et perce le mystère des pluies,

Galope avec le vent,

Lacère et tue la feuille déjà morte,

Escalade les arbres

Et fait chuter les fruits,

Épointe le lézard,

Martyrise le campagnol

Et fuit le crapaud,

Secoue avec horreur

La patte souillée d’eau !

 

- L’enfant-chat.

 

 

IMG_4811 c680opie

"Cachou", 7 mois

 JCP, 12/2020

1 janvier 2010

Guy de Maupassant, poésie

 Maupass re-1 copie

 

Guy de Maupassant

 

(1850-1893)

 

DES VERS

(1880)

 

 

 

Document source à l’origine de cette publication sur http://maupassant.free.fr

 

 

LE MUR[1]

 

Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon

Illuminé jetait des lueurs d'incendies,

Et de grandes clartés couraient sur le gazon.

Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies

De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.

Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,

L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine,

S'en venait caresser les épaules, mêlant

Les émanations des bois et de la plaine

À celles de la chair parfumée, et troublant

D'une oscillation la flamme des bougies.

On respirait les fleurs des champs et des cheveux.

Quelquefois, traversant les ombres élargies,

Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,

Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.

 

Les femmes regardaient, assises mollement,

Muettes, l'œil noyé, de moment en moment

Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,

Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or,

Par ce grand océan d'astres. Une tendresse

Douce les oppressait, comme un besoin plus fort

D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,

Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer.

La musique chantait et semblait parfumée ;

La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée,

Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.

Mais un frisson passa parmi les robes blanches ;

Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,

Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,

On voyait s'élever, comme un feu dans les branches,

La lune énorme et rouge à travers les sapins.

Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,

Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,

Comme une face pâle errant autour du monde.

 

Chacun se dispersa par les chemins ombreux

Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,

La lune clairsemait sa lumière charmante.

La nuit douce rendait les hommes amoureux,

Au fond de leurs regards allumant une flamme.

Et les femmes allaient, graves, le front penché,

Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme.

Les brises charriaient des langueurs de péché.

 

J'errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête.

Un petit rire aigu me fit tourner la tête,

Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais,

Hélas ! d'une façon discrète, car jamais

Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle :

« Votre bras, et faisons un tour de parc », dit-elle.

Elle était gaie et folle et se moquait de tout,

Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve :

« Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,

Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve ;

Retournons. » Je lui pris le bras et l'entraînai.

Alors elle courut, vagabonde et fantasque,

Et le vent de sa robe, au hasard promené,

Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.

Puis elle s'arrêta, soufflant ; et doucement

Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée.

Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,

Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée,

On distinguait parfois comme un son de baiser.

Alors elle jetait au ciel une roulade !

Vite tout se taisait. On entendait passer

Une fuite rapide ; et quelque amant maussade

Et resté seul pestait contre les indiscrets.

 

Un rossignol chantait dans un arbre, tout près,

Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.

 

Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,

Se dressa, toute blanche, une haute muraille,

Ainsi que dans un conte un palais de métal.

Elle semblait guetter de loin notre passage.

« La lumière est propice à qui veut rester sage,

Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.

Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit. »

Elle s'assit, riant de me voir la maudire.

Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire !

Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi,

Paraissaient s'apprêter à se moquer de moi.

 

Donc, nous étions assis devant le grand mur blême ;

Et moi, je n'osais pas lui dire : « Je vous aime ! »

Mais comme j'étouffais, je lui pris les deux mains.

Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette

Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.

 

Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,

Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.

 

La lune nous couvrait de ses rayons pâlis

Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,

Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis.

Elle glissait très haut, très placide et très lente,

Et pénétrait nos chairs d'une langueur troublante.

 

J'épiais ma compagne, et je sentais grandir

Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,

Cet étrange tourment où nous jette une femme

Lorsque fermente en nous la fièvre du désir !

Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,

Le baiser qui consent, le « oui » d'un œil fermé,

L'adorable inconnu des robes qu'on soulève,

Le corps qui s'abandonne, immobile et pâmé,

Et qu'en réalité la dame ne nous laisse

Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse !

 

Ma gorge était aride ; et des frissons ardents

Me vinrent, qui faisaient s'entrechoquer mes dents,

Une fureur d'esclave en révolte, et la joie

De ma force pouvant saisir, comme une proie,

Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain

Je ferais sangloter le tranquille dédain !

 

Elle riait, moqueuse, effrontément jolie ;

Son haleine faisait une fine vapeur

Dont j'avais soif. Mon cœur bondit ; une folie

Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,

Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère,

Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,

Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux !

 

La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.

 

Déjà je la prenais, impétueux et fort,

Quand je fus repoussé par un suprême effort.

Alors recommença notre lutte éperdue

Près du mur qui semblait une toile tendue.

Or, dans un brusque élan nous étant retournés,

Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.

Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,

Nos ombres agitaient une étrange mimique,

S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour.

Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,

Avec des gestes fous de pantins en furie,

Esquissant drôlement la charge de l'Amour.

Elles se tortillaient farces ou convulsives,

Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers ;

Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,

Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.

Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,

Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,

Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,

Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.

 

La chose étant très gaie et très inattendue,

Elle se mit à rire. – Et comment se fâcher,

Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher

Lorsqu'on rit ? Un instant de gravité perdue

Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant !

 

Le rossignol chantait dans son arbre. La lune

Du fond du ciel serein recherchait vainement

Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.

 

UN COUP DE SOLEIL[2]

 

C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête.

La foule circulait bruyante et sans souci.

Je ne sais trop pourquoi j'étais heureux aussi ;

Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.

Le soleil excitait les puissances du corps,

Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon être,

Et je sentais en moi bouillonner ces transports

Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître.

Une femme passait ; elle me regarda.

Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,

De quel emportement mon âme fut saisie,

Mais il me vint soudain comme une frénésie

De me jeter sur elle, un désir furieux

De l'étreindre en mes bras et de baiser sa bouche !

Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,

Et je crus la presser dans un baiser farouche.

Je la serrais, je la ployais, la renversant.

Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant,

Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace

Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais.

Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.

Et moi, toujours, vers l'astre embrasé je montais,

La pressant sur mon sein d'une étreinte si forte

Que dans mes bras crispés je vis qu'elle était morte…

 

TERREUR[3]

 

Ce soir-là j'avais lu fort longtemps quelque auteur.

Il était bien minuit, et tout à coup j'eus peur.

Peur de quoi ? je ne sais, mais une peur horrible.

Je compris, haletant et frissonnant d'effroi,

Qu'il allait se passer une chose terrible…

Alors il me sembla sentir derrière moi

Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure

Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux :

Et je n'entendais rien, cependant. Ô torture !

De sentir qu’il se baisse à toucher mes cheveux,

Qu’il est prêt à poser sa main sur mon épaule,

Et que je vais mourir si cette main me frôle!…

Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près ;

Et moi, pour mon salut éternel, je n'aurais

Ni fait un mouvement ni détourné la tête…

Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,

Mes pensers tournoyaient comme affolés d'horreur.

Une sueur de mort me glaçait chaque membre,

Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre

Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.

 

Un craquement se fit soudain ; fou d'épouvante,

Ayant poussé le plus terrible hurlement

Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,

Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement

 

UNE CONQUÊTE

 

Un jeune homme marchait le long du boulevard

Et sans songer à rien, il allait seul et vite,

N'effleurant même pas de son vague regard

Ces filles dont le rire en passant vous invite.

 

Mais un parfum si doux le frappa tout à coup

Qu'il releva les yeux. Une femme divine

Passait. À parler franc, il ne vit que son cou ;

Il était souple et rond sur une taille fine.

 

Il la suivit – pourquoi ? – Pour rien ; ainsi qu'on suit

Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,

Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.

On suit ; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.

 

Il cherchait son histoire en regardant ses bas.

Élégante ? Beaucoup le sont. – La destinée

L'avait-elle fait naître en haut ou bien en bas ?

Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée ?

 

Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,

Elle se retourna. C'était une merveille.

Il sentit en son cœur naître comme un lien

Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille

 

Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés

Par un attroupement au détour d'une rue.

Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés

Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.

 

Il ressentit d'abord un véritable ennui,

Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,

Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,

Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.

 

Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue ;

Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent ?

Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent,

De rêver, près du feu, d'une belle inconnue ?

 

De ce moment si court, huit jours il fut heureux.

Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes

Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux

Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.

 

Ses rêves étaient sots à dormir tout debout ;

Il bâtissait sans fin de grandes aventures.

Lorsque l'âme est naïve et qu'un sang jeune bout,

Notre espoir se nourrit aux folles impostures.

 

Il la suivait alors aux pays étrangers ;

Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade

Et comme un chevalier d'une ancienne ballade

Il l'arrachait toujours à d'étranges dangers.

 

Parfois au flanc des monts, au bord d'un précipice,

Ils allaient échangeant de doux propos d'amour ;

Souvent même il savait saisir l'instant propice

Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.

 

Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières

D'une chaise de poste emportée au galop,

Ils restaient là songeurs durant des nuits entières,

Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.

 

Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine,

Aux balustres sculptés des gothiques balcons ;

Tantôt folle et légère et suivant par la plaine

Le lévrier rapide ou le vol des faucons.

 

Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle ;

La dame au vieux baron était vite infidèle.

Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds

Avec sa châtelaine il s'égarait toujours.

 

Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte,

À ses meilleurs amis il défendait sa porte ;

Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,

Sur un vieux banc désert, seul, il allait s'asseoir.

 

Un matin, il était encore de bonne heure,

Il s'éveillait, bâillant et se frottant les yeux ;

Une troupe d'amis envahit sa demeure

Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.

 

Le plan du jour était d'aller à la campagne,

D'essayer un canot et d'errer dans les bois,

De scandaliser fort les honnêtes bourgeois,

Et de dîner sur l'herbe avec glace et champagne.

 

Il répondit d'abord, plein d'un parfait dédain,

Que leur fête pour lui n'était guère attrayante ;

Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,

Et qu'il se trouva seul, il réfléchit soudain

 

Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries ;

Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant

Soulève mollement les tristes rêveries

Comme des rameaux morts qu'emporte le courant ;

 

Et que c'est une ivresse entraînante et profonde

De courir au hasard et boire à pleins poumons

Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,

L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde ;

 

Que la rive murmure et fait un bruit charmant,

Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées,

Et que l'esprit s'égare et flotte doucement,

Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.

 

Alors il appela son groom, sauta du lit,

S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare,

Partit tranquillement en fumant un cigare,

Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.

 

Des larmes de la nuit la plaine était humide ;

Une brume légère au loin flottait encor ;

Les gais oiseaux chantaient ; et le beau soleil d'or

Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.

 

Lorsque la sève monte et que le bois verdit,

Que de tous les côtés la grande vie éclate,

Quand au soleil levant tout chante et resplendit,

Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.

 

Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné,

Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête ;

L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête,

Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.

 

Le canot lentement allait à la dérive ;

Un vent léger faisait murmurer les roseaux,

Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive

Et qui puise son âme au sein calme des eaux.

 

Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,

Leur chant rythmé frappa l'écho des environs ;

Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume

De moment en moment tombaient les avirons.

 

Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,

D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux ;

Un rire aigu partit d'une barque voisine

Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.

 

Elle ! dans une barque ! Étendue à l'arrière,

Elle tenait la barre et passait en chantant !

Il resta consterné, pâle et le cœur battant,

Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.

 

Il était triste encore à l'heure du dîner !

On s'arrêta devant une petite auberge,

Dans un jardin charmant par des vignes borné,

Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.

 

Mais d'autres canotiers étaient déjà venus ;

Ils lançaient des jurons d'une voix formidable,

Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table

Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.

 

Elle était avec eux et buvait une absinthe !

Il demeura muet. La drôlesse sourit,

L'appela. – Lui restait stupide. – Elle reprit :

« Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte ? »

 

Or il s'approcha d'elle en tremblant ; il dîna

À ses côtés, et même au dessert s'étonna

De l'avoir pu rêver d'une haute famille,

Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.

 

Elle disait : « Mon singe », et « mon rat », et « mon chat »,

Lui donnait à manger au bout de sa fourchette.

Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,

Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha !

 

Poète au cœur naïf il cherchait une perle ;

Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.

J'approuve le bon sens de cet adage ancien :

« Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle. »

 

NUIT DE NEIGE[4]

 

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.

Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.

Mais on entend parfois, comme une morne plainte,

Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

 

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.

L'hiver s'est abattu sur toute floraison ;

Des arbres dépouillés dressent à l'horizon

Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

 

La lune est large et pâle et semble se hâter.

On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.

De son morne regard elle parcourt la terre,

Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

 

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,

Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant ;

Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,

Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

 

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !

Un vent glacé frissonne et court par les allées ;

Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,

Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

 

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas

Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;

De leur œil inquiet ils regardent la neige,

Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.

 

ENVOI D'AMOUR DANS LE JARDIN DES TUILERIES

 

Accours, petit enfant dont j'adore la mère

Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,

Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère

Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.

Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,

Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés ;

Je leur ferai porter un fardeau de baisers,

Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,

Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,

Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure

Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure !

Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer !

Alors elle dira, frissonnante et troublée

Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,

Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée :

« Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant ? »

 

AU BORD DE L'EAU[5]

 

I

 

Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir ;

Les canards engourdis s'endormaient dans la vase,

Et l'air brûlait si fort qu'on s'attendait à voir

Les arbres s'enflammer du sommet à la base.

J'étais couché sur l'herbe auprès du vieux bateau

Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,

Des bulles de savon qui se crevaient bientôt

S'en allaient au courant, laissant de longues traces.

Et je m'assoupissais lorsque je vis venir,

Sous la grande lumière et la chaleur torride,

Une fille marchant d'un pas ferme et rapide,

Avec ses bras levés en l'air, pour maintenir

Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.

La hanche large avec la taille mince, faite

Ainsi qu'une Vénus de marbre, elle avançait

Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.

Je la suivis, prenant l'étroite passerelle

Jusqu'au seuil du lavoir, où j'entrai derrière elle.

 

Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,

D'un geste souple et fort abattit son fardeau.

Elle avait tout au plus la toilette permise ;

Elle lavait son linge ; et chaque mouvement

Des bras et de la hanche accusait nettement,

Sous le jupon collant et la mince chemise,

Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.

Elle travaillait dur ; puis, quand elle était lasse,

Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,

Tendait son corps flexible en renversant ses reins.

Mais le puissant soleil faisait craquer les planches ;

Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.

Les femmes haletaient ; on voyait sous leurs manches

La moiteur de leurs bras par place transpirer

Une rougeur montait à sa gorge sanguine.

Elle fixa sur moi son regard effronté,

Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine

Surgit, double et luisante, en pleine liberté,

Écartée aux sommets et d'une ampleur solide.

Elle battait alors son linge, et chaque coup

Agitait par moment d'un soubresaut rapide

Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

 

Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,

À chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.

Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur !

Elle me regardait d'un air un peu moqueur ;

J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide

De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.

Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,

M'aborda la première et se mit à causer.

Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.

Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.

Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,

Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles ;

Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas

De me trouver le soir au bout de la prairie.

 

Tout ce qui m'emplissait s'éloigna sur ses pas ;

Mon passé disparut ainsi qu'une eau tarie !

Pourtant j'étais joyeux, car en moi j'entendais

Les ivresses chanter avec leur voix sonore.

Vers le ciel obscurci toujours je regardais,

Et la nuit qui tombait me semblait une aurore !

 

II

 

Elle était la première au lieu du rendez-vous.

J'accourus auprès d'elle et me mis à genoux,

Et promenant mes mains tout autour de sa taille

Je l'attirais. Mais elle, aussitôt, se leva

Et par les prés baignés de lune se sauva.

Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille

Qu'elle ne voyait point son pied fut arrêté.

 

Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,

Auprès d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai.

Elle, que j'avais vue impudique et hardie,

Était pâle et troublée et pleurait lentement,

Tandis que je sentais comme un enivrement

De force qui montait de sa faiblesse émue.

 

Quel est donc et d'où vient ce ferment qui remue

Les entrailles de l'homme à l'heure de l'amour ?

 

La lune illuminait les champs comme en plein jour.

Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade

Des grenouilles faisaient un grand charivari ;

Une caille très loin jetait son double cri,

Et, comme préludant à quelque sérénade,

Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.

Le vent me paraissait chargé d'amours lointaines,

Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines

Que l'on entend venir avec de longs frissons,

Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies.

Un rut puissant tombait des brises attiédies.

Et je pensai : « Combien, sous le ciel infini,

Par cette douce nuit d'été, combien nous sommes

Qu'une angoisse soulève et que l'instinct unit

Parmi les animaux comme parmi les hommes. »

Et moi j'aurais voulu, seul, être tous ceux-là !

 

Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym, dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande

Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé

Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.

Elle se débattait ; mais je trouvai ses lèvres !

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.

Elle se renversa, râlant sous ma caresse ;

Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,

Haletait fortement avec de longs sanglots ;

Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos ;

Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.

Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,

Un cri d'amour monta, si terrible et si fort

Que des oiseaux dans l'ombre effarés s'envolèrent.

Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix

Se turent ; un silence énorme emplit l'espace.

Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,

Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

 

Mais quand le jour parut, comme elle était restée,

Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard.

La senteur de sa peau me hantait ; son regard

M'attachait comme une ancre au fond du cœur jetée.

Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,

Un lien nous tenait, l'affinité des chairs.

 

III

 

Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,

Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit,

J'ai caressé sur l'herbe ainsi que dans un lit

Cette fille superbe, ignorante et lascive.

Et le matin, mordus encor du souvenir,

Quoique tout alanguis des baisers de la veille,

Dès l'heure où, dans la plaine, un chant d'oiseau s'éveille,

Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

 

Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,

Nous nous laissions surprendre embrassés, par l'aurore.

Vite, nous revenions le long des clairs chemins,

Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.

Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies,

Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies,

Sans songer qu'un soleil se levait quelque part,

Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,

Que toutes ces clartés tombaient de son regard.

Elle allait au lavoir avec les autres femmes ;

Je la suivais, rempli d'attente et de désir.

La regarder sans fin était mon seul plaisir,

Et je restais debout dans la même posture,

Muré dans mon amour comme en une prison.

Les lignes de son corps fermaient mon horizon ;

Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture.

Je demeurais près d'elle, épiant le moment

Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête ;

Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,

Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.

Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe ;

J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne

Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.

Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées,

Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,

Un double insecte noir qui passait les allées.

Grave, elle ramassait ces petits amoureux

Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes

Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes

Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

 

Puis le cœur tout plein d'elle, à cette heure tardive

Où j'attendais, guettant les détours de la rive,

Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,

Le désir allumé dans sa prunelle brune,

Sa jupe balayant tous les rayons de Lune

Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,

Je songeais à l'amour de ces filles bibliques,

Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir,

Éperdus et suivant leurs formes impudiques,

Des anges qui passaient dans les ombres du soir.

 

IV

 

Un jour que le patron dormait devant la porte,

Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.

Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé

Qui peine en plein soleil ; mais je trouvais moins forte

Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.

Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants

Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges,

Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau

Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau.

Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges

D'où jaillirent soudain des crises de baisers,

Ainsi que d'un brasier partent des étincelles,

Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés.

On n'entendait plus rien hormis les sauterelles,

Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris

Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.

Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,

Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur ;

Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,

Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt,

Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.

 

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas

Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.

 

Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie

Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé

Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,

Promener mon esprit par toutes nos caresses,

Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

 

Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses,

Elle était là, debout, me regardant venir.

 

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,

Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange

Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant

Nous travaille et nous force à mêler notre sang.

Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses ;

L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés ;

Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses

Changent nos jours futurs comme autant de baisers.

Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme

Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.

Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau

Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau,

Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche !

Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat

Dans cet accouplement mortel comme un combat.

Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,

Et désignant l'endroit du retour continu,

La marque de nos corps est entrée au sol nu.

 

Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes,

On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.

Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau,

Nous embrassant encore aux secousses des rames.

Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,

Comme on fait aux gens morts en état de péché.

 

Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,

Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,

Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,

En nous voyant passer, l'un à l'autre liés,

Diront, en se signant, et l'esprit en prière :

« Voilà le mort d'amour avec sa lavandière. »

 

LES OIES SAUVAGES

 

Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.

La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.

Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,

Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

 

Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur ;

Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.

Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu,

Allant toujours plus vite, en leur vol éperdu,

Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

 

Le guide qui conduit ces pèlerins des airs

Delà les océans, les bois et les déserts,

Comme pour exciter leur allure trop lente,

De moment en moment jette son cri perçant.

 

Comme un double ruban la caravane ondoie,

Bruit étrangement, et par le ciel déploie

Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.

 

Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,

Engourdis par le froid, cheminent gravement.

Un enfant en haillons en sifflant les promène,

Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.

Ils entendent le cri de la tribu qui passe,

Ils érigent leur tête ; et regardant s'enfuir

Les libres voyageurs au travers de l'espace,

Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.

Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,

Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,

À cet appel errant se lever grandissantes

La liberté première au fond du cœur dormant,

La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.

Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,

Et jetant par le ciel des cris désespérés

Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

 

DÉCOUVERTE

 

J'étais enfant. J'aimais les grands combats,

Les Chevaliers et leur pesante armure,

Et tous les preux qui tombèrent là-bas

Pour racheter la Sainte Sépulture.

 

L'Anglais Richard faisait battre mon cœur

Et je l'aimais, quand après ses conquêtes

Il revenait, et que son bras vainqueur

Avait coupé tout un collier de têtes.

 

D'une Beauté je prenais les couleurs,

Une baguette était mon cimeterre ;

Puis je partais à la guerre des fleurs

Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

 

Je possédais au vent libre des cieux

Un banc de mousse où s'élevait mon trône ;

Je méprisais les rois ambitieux,

Des rameaux verts j'avais fait ma couronne.

 

J'étais heureux et ravi. Mais un jour

Je vis venir une jeune compagne.

J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour,

Et les châteaux que j'avais en Espagne.

 

Elle s'assit sous les marronniers verts ;

Or je crus voir, tant je la trouvais belle,

Dans ses yeux bleus comme un autre univers,

Et je restai tout songeur auprès d'elle.

 

Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté

En regardant cette fillette blonde ?

Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté

Quand, dans la brume, il entrevit un monde.

 

L'OISELEUR

 

L'oiseleur Amour se promène

Lorsque les coteaux sont fleuris,

Fouillant les buissons et la plaine ;

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu'il a pris.

 

Aussitôt que la nuit s'efface

Il vient, tend avec soin son fil,

Jette la glu de place en place,

Puis sème, pour cacher la trace,

Quelques brins d'avoine ou de mil.

 

Il s'embusque au coin d'une haie,

Se couche aux berges des ruisseaux,

Glisse en rampant sous la futaie,

De crainte que son pied n'effraie

Les rapides petits oiseaux.

 

Sous le muguet et la pervenche

L'enfant rusé cache ses rets,

Ou bien sous l'aubépine blanche

Où tombent, comme une avalanche,

Linots, pinsons, chardonnerets.

 

Parfois d'une souple baguette

D'osier vert ou de romarin

Il fait un piège, et puis il guette

Les petits oiseaux en goguette

Qui viennent becqueter son grain.

 

Étourdi, joyeux et rapide,

Bientôt approche un oiselet :

Il regarde d'un air candide,

S'enhardit, goûte au grain perfide,

Et se prend la patte au filet.

 

Et l'oiseleur Amour l'emmène

Loin des coteaux frais et fleuris,

Loin des buissons et de la plaine,

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu'il a pris.

 

L'AÏEUL

 

L'aïeul mourait froid et rigide.

Il avait quatre-vingt-dix ans.

La blancheur de son front livide

Semblait blanche sur ses draps blancs.

Il entr'ouvrit son grand œil pâle,

Et puis il parla d'une voix

Lointaine et vague comme un râle,

Ou comme un souffle au fond des bois.

 

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

Aux clairs matins de grand soleil

L'arbre fermentait sous la sève,

Mon cœur battait d'un sang vermeil.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

Comme la vie est douce et brève !

Je me souviens, je me souviens

Des jours passés, des jours anciens !

J'étais jeune ! je me souviens !

 

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

L'onde sent un frisson courir

À toute brise qui s'élève ;

Mon sein tremblait à tout désir.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve,

Ce souffle ardent qui nous soulève ?

Je me souviens, je me souviens !

Force et jeunesse ! ô joyeux biens !

L'amour ! l'amour ! je me souviens !

 

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

Ma poitrine est pleine du bruit

Que font les vagues sur la grève,

Ma pensée hésite et me fuit.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve

Que je commence ou que j'achève ?

Je me souviens, je me souviens !

On va m'étendre près des miens ;

La mort ! la mort ! je me souviens !

 

DÉSIRS

 

Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,

De monter dans l'espace en poussant de grands cris,

De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,

Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

 

D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines

En refermant dessus leurs deux bras écartés ;

Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,

Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.

 

Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle :

Je voudrais être beau comme les anciens dieux,

Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle

Au lointain souvenir de mon corps radieux.

 

Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,

Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain ;

Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,

Comme on cueille des fruits en étendant la main.

 

Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes ;

Ces arômes divers nous les rendent plus doux.

J'aimerais promener mes caresses errantes

Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

 

J'adorerais surtout les rencontres des rues,

Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,

Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues,

Les baisers échangés au seul gré du hasard.

 

Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune

Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras ;

Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas

La blonde dont le front s'argente au clair de lune.

 

Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,

Partir d'un pied léger vers une autre chimère.

– Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent :

On trouverait au fond une saveur amère.

 

LA DERNIÈRE ESCAPADE[6]

 

I

 

Un grand château bien vieux aux murs très élevés.

Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,

S'élançant longue et droite aux fentes des pavés

Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse.

Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu,

S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée.

Sa tête fut, un soir, par le vent emportée ;

Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu,

S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure,

Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,

L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,

L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure.

Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs,

Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,

Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide.

Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,

Que la lézarde marque au front comme une ride,

Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné,

Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,

À l'aspect désolé des choses négligées.

 

Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend ;

Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,

Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,

Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,

Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.

Les arbres ont poussé des branches si mêlées

Que le soleil, jetant son averse de feu,

Ne pénètre jamais la noirceur des allées.

Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,

Et la voûte a grandi comme une cathédrale ;

Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,

L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.

 

Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent

Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,

Des valets ont paru, soutenant par les bras

Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.

Ils traînent lentement sur les marches verdies

Les hésitations de leurs jambes roidies,

Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.

Très vieux, – l'homme et la femme, – et branlant du menton,

Ils ont le front si lourd et la peau si fanée

Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça

Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.

Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,

Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.

Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,

Et regardent tout près, par terre, fixement.

Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement

Semble seul habiter cette décrépitude,

Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude

De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,

Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.

 

II

 

Mais un souffle de feu sur la plaine s'élève.

Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève,

Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer.

Partout la chaleur monte ainsi qu'une marée

Et, sur chaque prairie, une foule dorée

De jaunes papillons flotte et semble danser.

Épanouie au loin la campagne grésille,

C'est un bruit continu qui remplit l'horizon,

Car, affolé dans les profondeurs du gazon,

Le peuple assourdissant des criquets s'égosille.

Une fièvre de vie enflammée a couru,

Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière,

Ainsi qu'aux premiers jours d'un passé disparu,

Le vieux château reprend son sourire de pierre.

 

Alors les deux vieillards s'animent peu à peu :

Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,

Les membres desséchés lentement se détendent ;

Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,

Et leurs esprits, confus comme après un réveil,

S'étonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent.

Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.

L'homme se tourne un peu vers son antique amie,

La regarde un instant et dit : « Il fait bien bon. »

Elle, levant sa tête encor tout endormie

Et parcourant de l'œil les horizons connus,

Lui répond : « Oui, voilà les beaux jours revenus. »

Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.

Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres ;

Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau

Les traversent parfois d'une brusque secousse,

Ainsi qu'un vin trop fort montant à leur cerveau.

Ils balancent leurs fronts d'une façon très douce

Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois.

Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix :

« C'était un jour pareil que vous êtes venue

Au premier rendez-vous, dans la grande avenue. »

Puis ils n'ont plus rien dit ; mais leurs pensers amers

Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,

Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,

S'en retournent toujours par le même sillage.

Il reprit : « C'est bien loin, cela ne revient pas.

Et notre banc de pierre, au fond du parc, – là-bas ? »

La femme fit un saut comme d'un trait blessée :

« Allons le voir », dit-elle, et, la gorge oppressée,

Tous deux se sont levés soudain d'un même effort !

 

Coupe prodigieux tant il est grêle et pâle.

Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons d'or,

Elle, sous les dessins étranges d'un vieux châle !

 

III

 

Ils guettèrent, ayant grand'peur d'être aperçus ;

Et puis, voûtés, avec le dos rond des bossus,

Humbles d'être si vieux quand tout semblait revivre,

Ainsi que des enfants ils se prirent la main

Et partirent, barrant la largeur du chemin.

Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre,

Heurtait l'autre d'un coup d'épaule quelquefois,

Et des zigzags guidaient leur douteux équilibre.

Leurs bâtons supportant chaque bras resté libre

Trottaient à leurs côtés comme deux pieds de bois.

 

Mais, d'arrêts en arrêts dans leur course essoufflée,

Ils gagnèrent le parc et puis la grande allée.

Leur passé se levait et marchait devant eux,

Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places,

L'empreinte fraîche encor de leurs pieds amoureux ;

Comme si les chemins avaient gardé leurs traces,

Attendant chaque jour le couple habituel.

Ils allaient, tout chétifs, près des arbres énormes,

Perdus sous la hauteur des chênes et des ormes

Qui versaient autour d'eux un soir perpétuel.

 

Et comme un livre ancien dont on tourne la page :

« C'est ici », disait l'un. L'autre disait : « C'est là :

La place où je baisai vos doigts ? – Oui, la voilà.

– Vos lèvres ? – Oui ! c'est elle ! » Et leur pèlerinage,

De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts,

Continuait ainsi qu'un chemin de la croix.

Ils débordaient tous deux d'allégresses passées,

Élans que prend le cœur vers les bonheurs finis,

En songeant que jadis, les tailles enlacées,

Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis,

Muets, le sein troublé de fièvres inconnues,

Ils avaient parcouru ces mêmes avenues !

 

IV

 

Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux.

« C'est lui ! » dit-il. « C'est lui ! » reprit-elle. Ils s'assirent,

Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux

Les profondes noirceurs des arbres s'éclaircirent.

Mais voilà que dans l'herbe ils virent s'approcher

Un crapaud centenaire aux formes empâtées.

Il imitait, avec ses pattes écartées,

Des mouvements d'enfant qui ne sait pas marcher.

Un sanglot convulsif fit râler leurs haleines ;

Lui ! le premier témoin de leurs amours lointaines

Qui venait chaque soir écouter leurs serments !

Et seul il reconnut ces reliques d'amants,

Car hâtant sa démarche épaisse et patiente,

Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris,

Contre les pieds tremblants des amoureux flétris

Il traîna lentement sa grosseur confiante.

Ils pleuraient. – Mais soudain un petit chant d'oiseau

Partit des profondeurs du bois. C'était le même

Qu'ils avaient entendu quatre-vingts ans plus tôt !

Et dans l'effarement d'un délire suprême,

Du fond des jours finis devant eux accourus,

Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,

Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,

Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,

Et ses réveils à deux si doux, las et brisés,

Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,

Les senteurs des forêts aux sèves excitantes

Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers !…

 

Mais comme ils s'imprégnaient de tendresse, l'allée

S'ouvrit, laissant passer une brise affolée ;

Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois,

Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,

Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

 

Ils ont senti, brûlés de chaleurs d'épidermes,

Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,

Et se sont regardés comme pour s'embrasser !

Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages

Apparus à travers l'éloignement des âges

Et qui les emplissaient de ces désirs éteints,

L'une tout contre l'autre, étaient deux vieilles faces

Se souriant avec de hideuses grimaces !

Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints

D'une terreur rapide et formidable comme

L'angoisse de la mort !…

« Allons-nous-en ! » dit l'homme.

Mais ils ne purent pas se lever ; incrustés

Dans la rigidité du banc, épouvantés

D'être si loin, étant si vieux et si débiles.

Et leurs corps demeuraient tellement immobiles

Qu'ils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis

Tous deux, soudain, d'un grand élan, se sont enfuis.

 

Ils geignaient de détresse, et sur leur dos la voûte

Versait comme une pluie un froid lourd goutte à goutte ;

Ils suffoquaient, frappés par des souffles glacés,

Des courants d'air de cave et des odeurs moisies

Qui germaient là-dessous depuis cent ans passés.

Et sur leurs cœurs, fardeau pesant, leurs poésies

Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs,

Et faisaient trébucher leurs pas lents et poussifs.

 

V

 

La femme s'abattit comme un ressort qui casse ;

Lui, resta sans comprendre et l'attendit, debout,

Inquiet, la croyant seulement un peu lasse,

Car sa robe tremblait toujours. Puis tout à coup

L'épouvante lui vint ainsi qu'une bourrasque.

Il se pencha, lui prit les bras, et d'un effort

Terrible, il la leva, quoiqu'il fût très peu fort.

Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque

Il vit qu'elle étouffait et qu'elle allait mourir,

Et pour chercher de l'aide il se mit à courir

Avec de petits bonds effrayants et grotesques,

Décrivant, sans la main qui lui servait d'appui,

Au galop saccadé par son bâton conduit,

Des chemins compliqués comme des arabesques.

Son souffle était rapide et dur comme une toux.

Mais il sentit fléchir sa jambe vacillante,

Si molle qu'il semblait danser sur ses genoux.

Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante,

Et les arbres jouaient avec lui, le poussant,

Le rejetant de l'un à l'autre et paraissant

S'amuser lâchement avec cette agonie.

Il comprit que la lutte horrible était finie,

Et, comme un naufragé qui se noie, il jeta

Un petit cri plaintif en tombant sur la face.

Faible gémissement qu'aucun vent n'emporta !

Il entendit encor, quelque part dans l'espace,

Les longs croassements lugubres d'un corbeau

Mêlés aux sons lointains d'une cloche cassée.

Et puis tout bruit cessa. L'ombre épaisse et glacée

S'appesantit sur eux, lourde comme un tombeau.

 

VI

 

Ils restaient là. Le jour s'éteignit. Les ténèbres

Emplirent tout le ciel de leurs houles funèbres.

Ils restaient là, roulés comme deux petits tas

De feuilles, grelottant leurs fièvres acharnées,

Si vagues dans la nuit qu'on ne les trouva pas.

Ils formaient un obstacle aux bête étonnées

En barrant le sentier tracé de chaque soir.

Les unes s'arrêtaient, timides, pour les voir ;

D'autres les parcouraient ainsi que des épaves ;

Des limaces rampaient sur eux, traînant leurs baves ;

Des insectes fouillaient les replis de leurs corps,

Et d'autres s'installaient dessus, les croyant morts.

 

Mais un frisson bientôt courut par les allées.

Une averse entr'ouvrit les feuilles flagellées,

Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit.

Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore,

La pluie, en flots épais, tomba toute la nuit.

 

Puis, lorsque reparut la clarté de l'aurore,

Sous l'égout persistant des hauts feuillages verts

On ramassa, tout froids en leurs habits humides,

Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides

Ainsi que les noyés qu'on trouve au fond des mers.

 

PROMENADE À SEIZE ANS

 

La terre souriait au ciel bleu. L'herbe verte

De gouttes de rosée était encor couverte.

Tout chantait par le monde ainsi que dans mon cœur.

Caché dans un buisson, quelque merle moqueur

Sifflait. Me raillait-il ? Moi, je n'y songeais guère.

Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre

Du matin jusqu'au soir, je ne sais plus pourquoi.

Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.

Je gravis une pente et m'assis sur la mousse

À ses pieds. Devant nous une colline rousse

Fuyait sous le soleil jusques à l'horizon.

Elle dit : « Voyez donc ce mont, et ce gazon

Jauni, cette ravine au voyageur rebelle ! »

Pour moi je ne vis rien, sinon qu'elle était belle.

Alors elle chanta. Combien j'aimais sa voix !

Il fallut revenir et traverser le bois.

Un jeune orme tombé barrait toute la route ;

J'accourus ; je le tins en l'air comme une voûte

Et, le front couronné du dôme verdoyant,

La belle enfant passa sous l'arbre en souriant.

Émus de nous sentir côte à côte, et timides,

Nous regardions nos pieds et les herbes humides.

Les champs autour de nous étaient silencieux.

Parfois, sans me parler, elle levait les yeux ;

Alors il me semblait (je me trompe peut-être)

Que dans nos jeunes cœurs nos regards faisaient naître

Beaucoup d'autres pensers, et qu'ils causaient tout bas

Bien mieux que nous, disant ce que nous n'osions pas.

 

SOMMATION SANS RESPECT

 

Je connaissais fort peu votre mari, madame ;

Il était gros et laid, je n'en savais pas plus.

Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,

Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

 

Je sentais que cet être inoffensif et bête

Se trouvait trop petit pour être dangereux,

Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,

Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

 

Et puis, que m'importait d'ailleurs ? Mais aujourd'hui

Il vous vient à l'esprit je ne sais quel caprice.

Vous parlez de serments, devoir et sacrifice

Et remords éternels !… Et tout cela pour lui ?

 

Y songez-vous, madame ? Et vous croyez vous née,

Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d'espoir,

Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir

Auprès de ce magot qui vous a profanée ?

 

Quoi ! Pourriez-vous avoir un instant de remords ?

Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,

Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,

Qui m'étonnerait bien s'il laissait de sa race ?

 

Regardez-le, madame, il a les yeux percés

Comme deux petits trous dans un muid de résine.

Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés,

Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,

 

En toute occasion doit le gêner beaucoup.

Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou

Pour ne point maculer son plastron de chemise

Qu'il a d'ailleurs poivré de tabac, car il prise.

 

Une fois au salon il s'assied à l'écart,

Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue

À la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car

Il sait qu'en digérant il ronfle comme un orgue.

 

Il fait des jeux de mots avec sérénité ;

Vous appelle : « ma chatte » et : « ma cocotte aimée »,

Et veut, pour toute gloire et toute renommée,

Être, en leurs différends, des voisins consulté.

 

On dit partout de lui que c'est un bien brave homme.

Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, économe,

Surveille la servante et lui prend le mollet,

Mais ne va pas plus haut… Elle le trouve laid.

 

Il cache la bougie et tient compte du sucre,

Volontiers se mettrait à ravauder ses bas

Et, bien qu'il ait très fort au cœur l'amour du lucre,

Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas

 

Il ne vous comprend point plus qu'un âne un poème.

Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,

Et si je lui disais soudain que je vous aime,

Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.

 

Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,

Grotesque épouvantail que sur l'amour on juche,

Comme on met dans un arbre un mannequin de bois

Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.

 

Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie ;

Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement.

Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,

Nous le ferons crever dans un embrassement.

 

LA CHANSON DU RAYON DE LUNE

 

Faite pour une nouvelle

 

Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.

Sais-tu d'où je viens ? Regarde là-haut.

Ma mère est brillante, et la nuit est brune.

Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau ;

Je m'étends sur l'herbe et cours sur la dune ;

Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,

Comme un maraudeur qui cherche fortune.

Je n'ai jamais froid ; je n'ai jamais chaud.

Je suis si petit que je passe

Où nul autre ne passerait.

Aux vitres je colle ma face

Et j'ai surpris plus d'un secret.

Je me couche de place en place

Et les bêtes de la forêt,

Les amoureux au pied distrait,

Pour mieux s'aimer suivent ma trace.

Puis, quand je me perds dans l'espace,

Je laisse au cœur un long regret.

 

Rossignol et fauvette

Pour moi chantent au faîte

Des ormes ou des pins.

J'aime à mettre ma tête

Au terrier des lapins,

Lors, quittant sa retraite

Avec des bonds soudains,

Chacun part et se jette

À travers les chemins.

Au fond des creux ravins

Je réveille les daims

Et la biche inquiète.

Elle évente, muette,

Le chasseur qui la guette

La mort entre les mains,

Ou les appels lointains

Du grand cerf qui s'apprête

Aux amours clandestins.

 

Ma mère soulève

Les flots écumeux,

Alors je me lève,

Et sur chaque grève

J'agite mes feux.

Puis j'endors la sève

Par le bois ombreux ;

Et ma clarté brève,

Dans les chemins creux,

Parfois semble un glaive

Au passant peureux.

Je donne le rêve

Aux esprits joyeux,

Un instant de trêve

Aux cœurs malheureux.

 

Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.

Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut ?

Sous les arbres noirs la nuit était brune ;

Tu pouvais te perdre et glisser dans l'eau,

Errer par les bois, vaguer sur la dune,

Te heurter, dans l'ombre, au tronc du bouleau.

Je veux te montrer la route opportune ;

Et voilà pourquoi je viens de là-haut.

 

FIN D'AMOUR

 

Le gai soleil chauffait les plaines réveillées.

Des caresses flottaient sous les calmes feuillées.

Offrant à tout désir son calice embaumé,

Où scintillait encor la goutte de rosée,

Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée,

Laissait boire le suc en sa gorge enfermé.

De larges papillons se reposant sur elles

Les épuisaient avec un battement des ailes,

Et l'on se demandait lequel était vivant,

Car la bête avait l'air d'une fleur animée.

Des appels de tendresse éclataient dans le vent.

Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée !

Et dans la brune rose où se lèvent les jours

On entendait chanter des couples d'alouettes,

Des étalons hennir leurs fringantes amours,

Tandis qu'offrant leurs cœurs avec des pirouettes

Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois.

Une joie amoureuse, épandue et puissante,

Semant par l'horizon sa fièvre grandissante,

Pour troubler tous les cœurs prenait toutes les voix,

Et sous l'abri de la ramure hospitalière

Des arbres, habités par des peuples menus,

Par ces êtres pareils à des grains de poussière,

Des foules d'animaux de nos yeux inconnus,

Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes,

Mêlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.

 

Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin

Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.

Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main ;

L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

 

Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus :

« Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus. »

Il fit un geste pour répondre : « Est-ce ma faute ? »

Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte.

Elle reprit : « Un an ! rien qu'un an ! et voilà

Comment tout cet amour éternel s'envola !

Mon âme vibre encor de tes douces paroles !

J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles !

Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain ?

Tu m'embrassais hier, mon Amour ; et ta main,

Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche.

Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche ?

Pourquoi ? réponds ! » – Il dit : « – Est-ce que je le sais ? »

Elle mit son regard dans le sien pour y lire :

« Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,

Et comme chaque étreinte était un long délire ? »

Il se leva, roulant entre ses doigts distraits

La mince cigarette, et, d'une voix lassée :

« Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets ?

On ne rappelle pas une chose passée,

Et nous n'y pouvons rien, mon amie ! »

À pas lents

Ils partirent, le front penché, les bras ballants.

Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,

Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.

Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge

Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.

Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête,

L'Amour était partout comme une grande fête.

Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.

Un gars qui s'en allait au travail entonna

Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,

La servante de ferme embusquée à l'attendre.

 

Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité

Et la guettait parfois d'un regard de côté ;

Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,

À travers la verdure encor claire et récente,

Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas ;

Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.

Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,

Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce,

Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.

 

Il attendit d'abord, immobile et surpris,

Espérant que bientôt elle serait calmée,

Et sa lèvre lançait des filets de fumée

Qu'il regardait monter, se perdre dans l'air pur.

Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur :

« Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle. »

« Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en », dit-elle.

Et relevant sur lui ses yeux noyés de pleurs :

« Oh ! comme j'avais l'âme éperdue et ravie !

Et maintenant elle est si pleine de douleurs !…

Quand on aime, pourquoi n'est-ce pas pour la vie ?

Pourquoi cesser d'aimer ? Moi, je t'aime… Et jamais

Tu ne m'aimeras plus ainsi que tu m'aimais ! »

Il dit : « Je n'y peux rien. La vie est ainsi faite.

Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplète.

Le bonheur n'a qu'un temps. Je ne t'ai point promis

Que cela durerait jusqu'au bord de la tombe.

Un amour naît, vieillit comme le reste, et tombe.

Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis

Et nous aurons, après cette dure secousse,

L'affection des vieux amants, sereine et douce. »

Et pour la relever il la prit par le bras.

Mais elle sanglota : « Non, tu ne comprends pas. »

Et, se tordant les mains dans une douleur folle,

Elle criait : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Lui, sans parole,

La regardait. Il dit : « Tu ne veux pas finir,

Je m'en vais » et partit pour ne plus revenir.

 

Elle se sentit seule et releva la tête.

Des légions d'oiseaux faisaient une tempête

De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain

Jetait un trille aigu dans l'air frais du matin,

Et son souple gosier semblait rouler des perles.

Dans tout le gai feuillage éclataient des chansons :

Le hautbois des linots et le sifflet des merles,

Et le petit refrain alerte des pinsons.

Quelques hardis pierrots, sur l'herbe de la sente,

S'aimaient, le bec ouvert et l'aile frémissante.

Elle sentait partout, sous le bois reverdi,

Courir et palpiter un souffle ardent et tendre ;

Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit :

« Amour ! l'homme est trop bas pour jamais te comprendre ! »

 

PROPOS DES RUES

 

Quand sur le boulevard je vais flâner un brin,

Combien de fois j'entends, sans mourir de chagrin,

Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables,

Causer, en se faisant des sourires aimables.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Comment, c'est vous ?

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Par quel hasard ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Et la santé ?

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Pas mal, et vous ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Merci, très bien.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Quel temps superbe !

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

S'il peut continuer, nous aurons un été

Magnifique !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

C'est vrai.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Demain je vais à l'herbe !

Dans ma propriété.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

C'est le moment, tout part.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oui. – Chez moi les lilas ont un peu de retard ;

Le fond de l'air est sec et les nuits sont très fraîches.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oui – pas mal.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Quoi de neuf, en outre ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Rien.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Madame

Va bien ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Un peu grippée.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! par le temps qui court,

Tout le monde est malade. – Avez-vous vu le drame

De Machin ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Moi ? – Non pas – Qu'en dit-on ?

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Presque un four.

Ce n'est pas assez fait au courant de la plume.

Ce n'est point du Sardou. Très fort, Sardou !

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Très fort !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Machin s'applique trop. C'est bon dans un volume,

On y remarque moins le travail et l'effort ;

Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose !

Quand à tous les faiseurs de livres d'aujourd'hui

Je m'en prive. – Je n'ai plus l'âge où l'on peut lire

Beaucoup ; et mon journal suffit à mon ennui.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Le journal… et… le sexe !…

– Ils ont ce petit rire

Par lequel on avoue un vice comme il faut. –

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et la table ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! ça non. – Je n'ai pas ce défaut.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et vous vous occupez toujours de politique ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Beaucoup, c'est même là ma consolation !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! consacrer sa vie à la Chose publique,

Certes, c'est une grande et noble ambition.

Nous avons maintenant une fière phalange

D'orateurs à la Chambre.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Ils sont très forts, très forts.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts !

À propos, lisez-vous ce Zola ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Quelle fange ! ! !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et l'on viendra se plaindre après que tout est cher,

Et qu'on fraude, et qu'on trompe, et qu'on vole, et qu'on pille !

On sape la morale, on détruit la famille.

Où tombons-nous ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Hélas !… Allons, adieu mon cher,

L'heure me presse.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Adieu. Compliments à madame.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Je n'y manquerai pas. Mes respects, s'il vous plaît,

À votre demoiselle.

 

– Et chacun s'en allait. –

 

Et des prêtres savants disent qu'ils ont une âme !

Et que s'il est un signe où l'on voit sûrement

Qu'un Dieu fit naître l'homme au-dessus de la bête,

C'est qu'il mit la pensée auguste dans sa tête,

Et que ce noble esprit progresse incessamment !

Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe,

Et la sottise humaine obstinément persiste !

Entre l'homme et le veau si mon cœur hésitait,

Ma raison saurait bien le choix qu'il faudrait faire !

Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu'on préfère

La bêtise qui parle à celle qui se tait !

 

VÉNUS RUSTIQUE

 

Les Dieux sont éternels. Il en naît parmi nous

Autant qu'il en naissait dans l'antique Italie,

Mais on ne reste plus des siècles à genoux,

Et, sitôt qu'ils sont morts, le peuple les oublie.

Il en naîtra toujours, et les derniers venus

Régneront malgré tout sur la foule incrédule,

Tous les héros sont faits de la race d'Hercule.

La vieille terre enfante encore des Vénus.

 

I

 

Un jour de grand soleil, sur une grève immense,

Un pêcheur qui suivait, la hotte sur le dos,

Cette ligne d'écume où l'Océan commence,

Entendit à ses pieds quelques frêles sanglots.

Une petite enfant gisait, abandonnée,

Toute nue, et jetée en proie au flot amer,

Au flot qui monte et noie ; à moins qu'elle fût née

De l'éternel baiser du sable et de la mer.

 

Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,

Couchée en ses filets l'emporta triomphant,

Et, comme au bercement d'une barque qui flotte,

Le roulis de son dos fit s'endormir l'enfant.

Bientôt il ne fut plus qu'un point insaisissable,

Et le vaste horizon se referma sur lui,

Tandis que se déroule au bord de l'eau qui luit

Le chapelet sans fin de ses pas sur le sable.

 

Tout le pays aima l'enfant trouvée ainsi ;

Et personne n'avait de plus grave souci

Que de baiser son corps mignon, rose de vie,

Et son ventre à fossette, et ses petits bras nus.

Elle tendait les mains, par les baisers ravie,

Et sa joie éclatait en rires continus.

 

Quand elle put enfin s'en aller par les rues,

Posant l'un devant l'autre, avec de grands efforts,

Ses pieds sur qui roulait et chancelait son corps,

Les femmes l'acclamaient, pour la voir accourues.

Plus tard, vêtue à peine avec de courts haillons,

Montrant sa jambe fine en ses élans de chèvre,

À travers l'herbe haute au niveau de sa lèvre

Elle courut la plaine après les papillons,

Et sa joue attirait tous les baisers des bouches,

Comme une fleur séduit le peuple ailé des mouches.

Quand ils la rencontraient dans les champs, les garçons

L'embrassaient follement de la tête aux chevilles,

Avec la même ardeur et les mêmes frissons

Qu'en caressant le col charnu des grandes filles.

Les vieillards la faisaient danser sur leurs genoux ;

Ils enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,

Et pleins des souvenirs de l'ancien temps si doux,

Effleuraient ses cheveux de leurs lèvres flétries.

 

Bientôt, quand elle alla rôder par les chemins,

Elle eut à ses côtés un troupeau de gamins

Qui fuyaient le logis ou désertaient la classe.

D'un signe elle domptait les petits et les grands,

Et du matin au soir, sans être jamais lasse,

Elle traîna partout ces amoureux errants.

Leurs cœurs, pour la séduire, inventaient mainte fraude.

Les uns, la nuit venue, allaient à la maraude,

Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins,

Et ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins ;

D'autres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,

Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,

Grimpaient de branche en branche au sommet des forêts.

 

Quelquefois on allait à la pêche aux crevettes.

Elle, la jambe nue et poussant son filet,

Cueillait la bête alerte avec un coup rapide ;

Eux regardaient trembler, à travers l'eau limpide,

Les contours incertains de son petit mollet.

Puis, lorsqu'on retournait, le soir, vers le village,

Ils s'arrêtaient parfois au milieu de la plage,

Et se pressant contre elle, émus, tremblant beaucoup,

La mangeaient de baisers en lui serrant le cou,

Tandis que grave et fière, et sans trouble, et sans crainte,

Muette, elle tendait la joue à leur étreinte.

 

II

 

Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté

Avait l'odeur d'un fruit en sa maturité.

Ses cheveux étaient blonds, presque roux. Sur sa face

Le dur soleil des champs avait marqué sa trace :

Des petits grains de feu, charmant et clairsemés.

Le doux effort des seins en sa robe enfermés

Gonflait l'étoffe, usant aux sommets son corsage.

Tout vêtement semblait taillé pour son usage,

Tant on la sentait souple et superbe dedans.

Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents,

Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.

Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire ;

En la voyant venir ils couraient au-devant.

Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles,

Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,

Au vent de ses jupons, les passions charnelles.

Sa grâce enguenillée avait l'air d'un défi,

Et ses gestes étaient si simples et si justes,

Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle fît,

Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.

 

Et l'on disait au loin, qu'après avoir touché

Sa main, on lui restait pour la vie attaché.

 

Pendant les durs hivers, quand l'âpre froid pénètre

Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits,

Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,

Des ombres s'approchaient, la nuit, de sa fenêtre,

Et, tachant la pâleur morne de l'horizon,

Rôdaient comme des loups autour de sa maison.

 

Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres

Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés,

Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés,

Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,

Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.

Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,

Versant une chaleur meurtrière à la plaine ;

Les travailleurs courbés se taisaient, hors d'haleine.

Seules les larges faux, abattant les épis,

Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis ;

Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à l'aise

Dans sa chemise large et nouée à son col,

Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise

Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.

Elle marchait alerte et portait à l'épaule

La gerbe de froment ou la botte de foin.

Les hommes se dressaient en la voyant de loin,

Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle,

Et semblaient aspirer avec des souffles forts

La troublante senteur qui venait de son corps,

Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine !

 

Puis, voilà qu'au déclin d'un long jour de moisson,

Quand l'Astre rouge allait plonger à l'horizon,

On vit soudain, dressés au sommet de la plaine

Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux,

Debout dans le soleil, se battre à coups de faux !

 

Et l'ombre ensevelit la campagne apaisée.

L'herbe rase sua des gouttes de rosée ;

Le couchant s'éteignit, tandis qu'à l'orient

Une étoile mettait au ciel un point brillant.

Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent :

Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux ;

La terre s'endormit sous un pesant repos,

Et dans le ciel tout noir les astres s'allumèrent.

 

Elle prit un chemin s'enfonçant dans un bois,

Et se mit à danser en courant, affolée

Par la puissante odeur des feuilles, et parfois

Regardant, à travers les arbres de l'allée,

Le clair miroitement du ciel poudré de feu.

Sur sa tête planait comme un silence bleu,

Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse

De la nuit, la subtile et si molle langueur

De l'ombre tiède qui fait défaillir le cœur,

Et qui vous met à l'âme une vague détresse

D'être seul. – Mais des pas voilés, des bonds craintifs,

Ces bruits légers et sourds que font les marches douces

Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,

Emplirent les taillis de frôlements furtifs.

D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.

 

Elle s'assit, sentant un engourdissement

Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu'aux hanches,

Un besoin de jeter au loin son vêtement,

De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre

Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.

Et parfois elle avait de rapides frissons,

Une chaleur courant de la peau jusqu'aux moelles.

 

Les points de feu des vers luisants dans les buissons

Mettaient à ses côtés comme un troupeau d'étoiles.

 

Mais un corps tout à coup s'abattit sur son corps ;

Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche,

Et dans l'épais gazon, moelleux comme une couche,

Deux bras d'homme crispés lièrent ses efforts.

Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme

Tout du long sur le sol, comme un bœuf qu'on assomme ;

Un autre le tenait couché sous son genou

Et le faisait râler en lui serrant le cou.

Mais lui-même roula, la face martelée

Par un poing furieux. – À travers les halliers

On entendait venir des pas multipliés. –

Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mêlée,

Un tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs

Lorsque la blonde biche a fait bramer les mâles.

C'étaient des hurlements de colère, des râles,

Des poitrines craquant sous l'étreinte des nerfs,

Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,

Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre écarté,

Et suivant le combat d'un œil plein de fierté,

De la lutte féroce elle attendait l'issue.

Or quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant,

Il s'élança vers elle, ivre et couvert de sang ;

Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcôve

Elle reçut sans peur ses caresses de fauve !

 

III

 

Quand le feu prend soudain dans un village, on voit

L'incendie égrener, ainsi qu'une semence,

Ses flammes à travers le pays ; chaque toit

S'allume à son voisin comme une torche immense,

Et l'horizon entier flamboie. Un feu d'amour

Qui ravageait les cœurs, brûlait les corps, et, comme

L'incendie, emportait sa flamme d'homme en homme,

Eut bientôt embrasé le pays d'alentour.

Par les chemins des bois, par les ravines creuses,

Où la poussait, le soir, un instinct hasardeux,

Son pied semblait tracer des routes amoureuses,

Et ses amants luttaient sitôt qu'ils étaient deux.

Elle s'abandonnait sans résistance, née

Pour cette œuvre charnelle, et le jour ou la nuit,

Sans jamais un soupir de bonheur ou d'ennui,

Acceptait leurs baisers comme une destinée.

Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux

Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,

Cueillant ce fruit d'ivresse éternelle que sème

La Beauté dans ces flancs de déesse qu'elle aime,

Gardait au fond du cœur un long frémissement

Et, grelottant d'amour comme on tremble de fièvre,

Il la cherchait sans cesse avec acharnement,

Laissant tomber des mots éperdus de sa lèvre.

 

IV

 

Les animaux aussi l'aimaient étrangement.

Elle avait avec eux des caresses humaines,

Et près d'elle ils prenaient des allures d'amant.

Ils frottaient à son corps ou leurs poils ou leurs laines ;

Les chiens la poursuivaient en léchant ses talons ;

Elle faisait, de loin, hennir les étalons,

Se cabrer les taureaux comme auprès des génisses,

Et l'on voyait, trompé par ces ardeurs factices,

Les coqs battre de l'aile et les boucs s'attaquer

Front contre front, dressés sur leurs jambes de faunes.

Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes

Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.

Tous les oiseaux du bois chantaient à son passage,

Ou parfois d'un coup d'aile errant la caressaient,

Nourrissant leurs petits cachés en son corsage.

Elle emplissait d'amour des troupeaux qui passaient,

Et les graves béliers aux cornes recourbées,

N'écoutant plus l'appel chevrotant du berger,

Et les brebis, poussant un bêlement léger,

Suivaient, d'un trot menu, ses grandes enjambées.

 

V

 

Certains soirs, échappant à tous, elle partait

Pour aller se baigner dans l'eau fraîche. La lune

Illuminait le sable et la mer qui montait.

Elle hâtait le pas, et sur la blonde dune

Aux lointains infinis et sans rien de vivant,

Sa grande ombre rampait très vite en la suivant.

En un tas sur la plage elle posait ses hardes,

S'avançait toute nue et mouillait son pied blanc

Dans le flot qui roulait des écumes blafardes,

Puis, ouvrant les deux bras, s'y jetait d'un élan.

Elle sortait du bain heureuse et ruisselante,

Se couchait tout du long sur la dune, enfonçant

Dans le sable son corps magnifique et puissant,

Et, quand elle partait d'une marche plus lente,

Son contour demeurait près du flot incrusté.

On eût dit à le voir qu'une haute statue

De bronze avait été sur la grève abattue,

Et le ciel contemplait ce moule de Beauté

Avec ses milliers d'yeux. – Puis la vague furtive

L'atteignant refaisait toute plate la rive !

 

VI

 

C'était l'Être absolu, créé selon les lois

Primitives, le type éternel de la race

Qui dans le cours des temps reparaît quelquefois,

Dont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse

Tous les vouloirs humains, et dont l'Art saint est né.

Ainsi que l'Homme aima Cléopâtre et Phryné

On l'aimait ; et son cœur répandait, comme une onde,

Sa tendresse abondante et sereine sur tous.

Elle ne détestait qu'un être par le monde :

C'était un vieux berger perfide à qui les loups

Obéissaient.

Jadis une Bohémienne

Le jeta tout petit dans le fond d'un fossé.

Un pâtre du pays qui l'avait ramassé

L'éleva, puis mourut, lui laissant une haine

Pour quiconque était riche ou paraissait heureux,

Et, disait-on, beaucoup de secrets ténébreux.

 

L'enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,

Menant paître au hasard des chèvres ou des oies,

Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,

Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.

Alors qu'il s'endormait roulé dans son manteau,

Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches ;

Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,

Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine

Ce filet de fumée au-dessus des maisons

Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.

 

Il vieillit. – Un effroi grandit à ses côtés.

On en parlait, le soir, dans les longues veillées,

Et d'étranges récits à son nom chuchotés

Tenaient jusqu'au matin les femmes réveillées.

À son gré, disait-on, il guidait les destins,

Sur les toits ennemis faisait choir des désastres,

Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,

Épelait l'avenir au fond des cieux lointains.

Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,

Ne se mêlant jamais aux hommes et souvent,

Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,

Des voix lui répondaient qui n'étaient point du monde.

On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,

Car il savait dompter les taureaux furieux.

 

Et puis d'autres rumeurs coururent la contrée.

 

Une fille, qu'un soir il avait rencontrée,

Sentit à son aspect un trouble la saisir.

Il ne lui parla pas ; mais, dans la nuit suivante,

Elle se réveilla frissonnant d'épouvante ;

Elle entendait, au loin, l'appel de son désir.

Se sentant impuissante à soutenir la lutte,

Malgré l'obscurité redoutable, elle alla

Partager avec lui la paille de sa hutte !

 

Lors, suivant son caprice impur, il appela

Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,

Sans révolte pourtant, et sans pudeurs rebelles,

Prêtaient des seins de vierge aux choses qu'il voulait

Et paraissaient l'aimer bien qu'il fût vieux et laid.

 

Il était si velu du front et de la lèvre,

Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,

Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,

Sa figure semblait pleine de poils de chèvre !

Et son pied bot mettait sur la cime du mont,

Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,

Comme un sautillement sinistre de démon.

 

Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs obscènes,

Près d'un coteau désert et sans verdure encor

Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient d'un manteau d'or,

Par un brillant matin d'avril, rencontra celle

Que le pays entier adorait. – Il reçut

Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperçut,

Et frémit de désir tant il la trouva belle.

Et leurs regards croisés s'attaquèrent. – Ce fut

La rencontre de Dieux ennemis sur la terre !

Il eut l'étonnement d'un chasseur à l'affût

Qui cherche une gazelle et trouve une panthère !

Elle passa. – La fleur de ses lourds cheveux blonds

Se confondit, au pied de la côte embaumée,

Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs d'ajoncs.

Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée,

Et malgré le dégoût qu'elle sentait pour lui,

Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.

 

Elle erra jusqu'au soir ; mais, à la nuit venue,

Elle s'épouvanta, pour la première fois,

De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.

Alors, en traversant une noire avenue,

Entre les rangs pressés des chênes, tout à coup,

Elle crut voir le pâtre immobile et debout.

Mais, comme elle partit d'une course affolée,

Elle ne sut jamais, dans son effarement,

Si ce qu'elle avait vu n'était pas seulement

Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'allée.

 

Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,

Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans l'aile,

S'affaissait sous la peur incessante et mortelle.

Même elle n'osait plus sortir de sa maison,

Car sitôt qu'elle allait aux champs, elle était sûre

De voir le Vieux paraître au détour d'un chemin ;

Son œil rusé semblait dire : « C'est pour demain »,

Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.

 

Bientôt un poids si lourd courba sa volonté

Qu'en son cœur engourdi de crainte vint à naître

Un besoin d'obéir à la fatalité.

Et, décidée enfin à se rendre à son Maître,

Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.

 

La neige dont le sol était partout couvert

Étalait sa blancheur immobile. Une brise,

Qui paraissait venir du bout du monde, errait

Glaciale, et faisait craquer par la forêt

Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.

Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu'un fil

De lumière, indiquait à peine son profil.

La souffrance du froid étreignait jusqu'aux pierres.

 

Elle marchait, les pieds gelés, et sans songer,

Certaine qu'elle allait trouver le vieux berger,

Et tachant d'un point noir les plaines solitaires.

Mais elle s'arrêta clouée au sol : là-bas,

Sur la neige, couraient deux bêtes effrayantes ;

Elles semblaient jouer et prenaient leurs ébats,

Et l'ombre agrandissait leurs gambades géantes.

Puis, poussant par la nuit leurs élans vagabonds,

Toutes deux, dans l'ardeur d'une gaieté folâtre,

Du fond de l'horizon vinrent en quelques bonds.

Elle les reconnut : c'étaient les chiens du pâtre.

 

Hors d'haleine, efflanqués par la faim, l'œil ardent

Sous la ronce des poils emmêlés de leur tête,

Ils sautaient devant elle avec des cris de fête

Et ce rire velu qui découvre la dent.

Comme deux grands Seigneurs vont en une province

Quérir et ramener la Belle de leur Prince,

Et, la guidant vers lui, caracolent autour,

Ainsi la conduisaient ces messagers d'amour.

 

Mais l'Homme qui guettait, debout sur une butte,

Vint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.

La porte était ouverte, il la poussa dedans,

La dévêtant déjà de ses regards ardents,

Et des pieds à la tête il tressaillit de joie,

Ainsi qu'on fait au choc d'un bonheur qu'on attend.

Depuis qu'il l'avait vue il était haletant

Comme un limier qui chasse et n'atteint point sa proie !

 

Or, quand elle sentit traîner contre sa peau

La caresse visqueuse ainsi qu'une limace

De ce vieux qui gardait l'odeur de son troupeau,

Tout son être frémit sous ce baiser de glace.

Mais lui, tenant ce corps d'amour, aux flancs si doux,

Que tant de fiers garçons devaient déjà connaître,

Et fait pour être aimé si follement de tous,

En son cœur de vieillard difforme, sentit naître

La jalousie aiguë et sans pardon. Il eut

Un besoin vague et fort de vengeance cruelle !

 

Elle subit d'abord l'amant maigre et poilu,

Puis, comme elle luttait, il se rua sur elle

En la frappant du poing pour qu'elle consentît,

Et le silence épais des neiges amortit

Quelques cris, comme ceux des gens qu'on assassine.

Tout à coup, les deux chiens poussèrent longuement

Par la plaine déserte un triste hurlement,

Et des frissons de peur couraient sur leur échine.

 

Dans la cabane alors ce fut comme un combat :

Les heurts désespérés d'un corps qui se débat

Sonnant contre les murs de l'étroite demeure ;

Puis, comme les sanglots d'une femme qui pleure !

Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa

Après un faible appel de secours qui passa

Et mourut sans écho dan les champs !

Le jour pâle

Commençait à tomber faiblement du ciel gris.

Un vent plus froid geignait avec le bruit d'un râle.

Le givre avait roidi les arbres rabougris

Qui semblaient morts. C'était partout la fin des choses.

 

Mais, comme on lève un voile, un nuage glissant

Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses.

Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang

Et le coteau désert au bout des plaines blanches,

Et la hutte du pâtre, et la glace des branches.

On eût dit qu'un grand meurtre emplissait l'horizon !

– Et le berger parut au seuil de sa maison. –

Il était rouge aussi, plus rouge que l'aurore !

Même, lorsque le ciel cramoisi fut lavé,

Quand tout redevint blanc sous le soleil levé,

Lui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,

Comme s'il eût trempé son visage et sa main,

Avant que de sortir, dans un flot de carmin.

Il se pencha, prenant de la neige, et la trace

De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.

S'étant agenouillé pour se laver la face,

Une eau rouge en coula, qu'il regardait, tremblant,

Avec des soubresauts de peur. – Puis il s'enfuit.

 

Il dévale du mont, roule dans les ornières,

Perce d'épais fourrés pareils à des crinières,

Et fait mille détours comme un loup qu'on poursuit !

Il s'arrête. – Son œil que la terreur dilate

Guette de tous côtés s'il est loin d'un hameau ;

Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d'eau,

Pour effacer encor quelque tache écarlate !

Puis il repart. – Mais en son cœur surgit l'effroi

D'errer jusqu'à la mort, sans rencontrer personne,

Par la neige si vaste et sous un ciel si froid !

Il écoute. – Il entend une cloche qui sonne,

Et va vers le village à pas précipités.

Les paysans déjà causaient de porte en porte ;

Il leur crie en courant : « Venez tous, Elle est morte ! »

Il passe. – Il va frapper aux logis écartés,

Répétant : « Venez donc, venez, je l'ai tuée ! »

Alors une rumeur grandit, continuée

Jusqu'aux hameaux voisins. Et chacun, se levant

Et quittant sa maison, accompagne le pâtre.

Mais lui n'arrête pas sa course opiniâtre ;

Il marche. – Le troupeau des hommes le suivant

Déroule par les prés sans tache un ruban sombre.

Tout pays qu'on traverse augmente encor leur nombre ;

Ils vont, tumultueux, là-bas, vers la hauteur

Où les guide, essoufflé, leur sinistre pasteur !

 

Ils ont compris quelle est la femme assassinée,

Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment

Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement

Planer sur cette mort comme une Destinée.

 

Elle avait la Beauté, lui la Ruse ; il fallait

Qu'un des deux succombât. Deux Puissances égales

Ne règnent pas toujours. Deux Idoles rivales

Ne se partagent point le ciel, et le Dieu laid

Ne pardonne jamais au Dieu beau.

 

Sur la cime

De la côte, et devant la hutte on s'arrêta.

Il osa seul entrer en face de son crime,

Et, ramassant la morte aimée, il l'apporta,

Pour la leur jeter, nue, et d'un geste d'outrage,

Comme s'il eût crié : « Tenez, je vous la rends ! »

Puis il gagna sa hutte et s'enferma dedans.

On l'y laissa, mordu d'amour, et plein de rage.

 

Sur la neige gisait le corps éblouissant

Où n'apparaissait plus une goutte de sang ;

Car les chiens, la trouvant immobile et couchée,

L'avaient avec tendresse obstinément léchée.

Elle semblait vivante, endormie. Un reflet

De beauté surhumaine illuminait sa face.

Mais le couteau restait planté, juste à la place

Où s'ouvrait une route entre ses seins de lait.

Sa figure faisait une tache dorée

Sur la blancheur du sol. – Les hommes éperdus

La contemplaient ainsi qu'une chose sacrée !

Et ses cheveux ardents, en cercle répandus,

Luisaient comme la queue en feu d'une comète,

Comme un soleil tombé de la voûte des cieux ;

On eût dit des rayons qui sortaient de sa tête,

L'auréole qu'on met autour du front des dieux !

 

Mais quelques paysans, des vieux au cœur pudique,

Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,

Couvrirent brusquement sa claire nudité,

Et les jeunes, ayant coupé de longues branches,

Construit une civière et retroussé leurs manches,

Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emporté !

 

La foule, sans parole, à pas lents l'accompagne

Et, jusqu'aux bords lointains de la pâle campagne,

Rampe, comme un serpent, l'immense défilé.

Et puis tout redevint muet et dépeuplé !

 

Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte isolée,

Sent une solitude horrible autour de lui,

Comme si l'univers tout entier l'avait fuit.

Il sort et n'aperçoit que la plaine gelée !…

La peur l'étreint. N'osant rester seul plus longtemps,

Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.

Comme ils n'accourent point, il s'étonne, il regarde ;

Mais il ne les voit pas gambader par les champs…

Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte…

Il se met à hurler à la façon des fous !

 

Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous,

Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.

 

 

 

►◄

 

Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :

 

Ebooks libres et gratuits

http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

 

Adresse du site web du groupe :

http://www.ebooksgratuits.com/

 

Novembre 2005

 

– Élaboration de ce livre électronique :

Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à l’élaboration de ce livre, sont : Céline, Coolmicro et Fred.

 

– Source :

http://maupassant.free.fr : le site de référence sur Maupassant, à consulter impérativement : l’œuvre intégrale, bibliographie, biographie, etc.

 

– Dispositions :

Les livres que nous mettons à votre disposition, sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre site est bienvenu…

 

– Qualité :

Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité parfaite par rapport à l’original. Nous rappelons que c’est un travail d’amateurs non rétribués et que nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.

 

Votre aide est la bienvenue !

 

VOUS POUVEZ NOUS AIDER

À FAIRE CONNAÎTRE

CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.



[1] Le Mur a paru dans la Revue moderne et naturaliste de janvier 1880.

[2] Un coup de soleil a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.

[3] Terreur a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.

[4] Nuit de neige a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.

[5] Au bord de l'eau a paru dans la République des Lettres du 20 mars 1876 sous le pseudonyme de Guy de Valmont. Sa publication ne provoqua aucun émoi, mais quand, en novembre 1879, une autre revue, la Revue moderne et naturaliste, redonna sous un autre titre Une fille, le même poème légèrement écourté, le parquet d'Étampes – ville où s'imprimait ce périodique – estima que cette pièce outrageait les moeurs et fit ouvrir contre son auteur et contre Allien, gérant de la revue, une information judiciaire. Il fallut alors à Guy le soutien de Flaubert pour le tirer de ce mauvais pas.

Inquiétante au départ pour Maupassant, l'affaire allait tourner à son avantage. La presse avait parlé de lui et son nom n'était plus celui d'un inconnu.

[6] La Dernière Escapade a paru dans la République des Lettres du 24 septembre 1876.

6 juin 2013

Molière, Les femmes savantes

 

Les_Femmes_savantes_Coypel_JoullainCOMP

 

MOLIÈRE

 

LES FEMMES SAVANTES

Comédie

 

 

 

ACTEURS

 

CHRYSALE, bon Bourgeois.

PHILAMINTE, femme de Chrysale.

ARMANDE, HENRIETTE, filles de Chrysale et de Philaminte.

ARISTE, frère de Chrysale.

BÉLISE, sœur de Chrysale.

CLITANDRE, amant d'Henriette.

TRISSOTIN, bel esprit.

VADIUS, savant.

MARTINE, servante de cuisine.

L'ÉPINE, laquais de Trissotin.

JULIEN, valet de Vadius.

LE NOTAIRE.

 

 

 

 La scène est à Paris.

 

ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

Images : mise en scène Macha Makeïev

 

imfagesCOMP

 

ARMANDE, HENRIETTE.

 

ARMANDE

Quoi, le beau nom de fille est un titre, ma sœur,  

Dont vous voulez quitter la charmante douceur?  

Et de vous marier vous osez faire fête?  

Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête?

 

 HENRIETTE

 Oui, ma sœur.

 

ARMANDE

                      Ah ce «oui» se peut-il supporter?  

Et sans un mal de cœur saurait-on l'écouter?

 

HENRIETTE

Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige,

Ma sœur…

 

 ARMANDE

          Ah mon Dieu, fi.

 

 HENRIETTE

                                  Comment?

 

 ARMANDE

                                             Ah fi, vous dis-je.    

Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend,

Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant?  

De quelle étrange image on est par lui blessée?

Sur quelle sale vue il traîne la pensée?  

N'en frissonnez-vous point? et pouvez-vous, ma sœur,  

Aux suites de ce mot résoudre votre cœur?

 

HENRIETTE

Les suites de ce mot, quand je les envisage,  

Me font voir un mari, des enfants, un ménage;  

Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner,  

Qui blesse la pensée, et fasse frissonner.

 

 ARMANDE

 De tels attachements, ô Ciel! sont pour vous plaire?

 

HENRIETTE

Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire,  

Que d'attacher à soi, par le titre d'époux,  

Un homme qui vous aime, et soit aimé de vous;  

Et de cette union de tendresse suivie,  

Se faire les douceurs d'une innocente vie?

Ce nœud bien assorti n'a-t-il pas des appas?

 

ARMANDE                                                           

Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas!  

Que vous jouez au monde un petit personnage,  

De vous claquemurer aux choses du ménage,  

Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants, 

Qu'un idole d'époux, et des marmots d'enfants!  

Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,  

Les bas amusements de ces sortes d'affaires.  

À de plus hauts objets élevez vos désirs,  

Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs, 

Et traitant de mépris les sens et la matière,  

À l'esprit comme nous donnez-vous toute entière:  

Vous avez notre mère en exemple à vos yeux,  

Que du nom de savante on honore en tous lieux,  

Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille, 

Aspirez aux clartés qui sont dans la famille,  

Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs  

Que l'amour de l'étude épanche dans les cœurs:  

Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie;  

Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie, 

Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,  

Et donne à la raison l'empire souverain,  

Soumettant à ses lois la partie animale  

Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale.  

Ce sont là les beaux feux, les doux attachements, 

Qui doivent de la vie occuper les moments;  

Et les soins où je vois tant de femmes sensibles,  

Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.

 

HENRIETTE

Le Ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout-puissant,  

Pour différents emplois nous fabrique en naissant; 

Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe  

Qui se trouve taillée à faire un philosophe.  

Si le vôtre est né propre aux élévations  

Où montent des savants les spéculations,  

Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à terre, 

Et dans les petits soins son faible se resserre.  

Ne troublons point du Ciel les justes règlements,  

Et de nos deux instincts suivons les mouvements;  

Habitez par l'essor d'un grand et beau génie,  

Les hautes régions de la philosophie, 

Tandis que mon esprit se tenant ici-bas,  

Goûtera de l'hymen les terrestres appas.  

Ainsi dans nos desseins l'une à l'autre contraire,  

Nous saurons toutes deux imiter notre mère;  

Vous, du côté de l'âme et des nobles désirs, 

Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs;  

Vous, aux productions d'esprit et de lumière,  

Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.

 

ARMANDE

Quand sur une personne on prétend se régler,  

C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler; 

Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle,  

Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.

 

HENRIETTE

Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,  

Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés;  

Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie 

N'ait pas vaqué toujours à la philosophie.  

De grâce souffrez-moi par un peu de bonté  

Des bassesses à qui vous devez la clarté;  

Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde,  

Quelque petit savant qui veut venir au monde.

 

ARMANDE

Je vois que votre esprit ne peut être guéri  

Du fol entêtement de vous faire un mari:  

Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre?  

Votre visée au moins n'est pas mise à Clitandre.

 

HENRIETTE

Et par quelle raison n'y serait-elle pas? 

Manque-t-il de mérite? est-ce un choix qui soit bas?

 

ARMANDE                                                        

Non, mais c'est un dessein qui serait malhonnête,  

Que de vouloir d'un autre enlever la conquête;

Et ce n'est pas un fait dans le monde ignoré,  

Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré.

 

HENRIETTE

Oui, mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines,  

Et vous ne tombez point aux bassesses humaines;  

Votre esprit à l'hymen renonce pour toujours,  

Et la philosophie a toutes vos amours:  

Ainsi n'ayant au cœur nul dessein pour Clitandre, 

Que vous importe-t-il qu'on y puisse prétendre?

 

ARMANDE

Cet empire que tient la raison sur les sens,  

Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens;  

Et l'on peut pour époux refuser un mérite

Que pour adorateur on veut bien à sa suite.

 

HENRIETTE

Je n'ai pas empêché qu'à vos perfections  

Il n'ait continué ses adorations;  

Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre âme,  

Ce qu'est venu m'offrir l'hommage de sa flamme.

 

ARMANDE

Mais à l'offre des vœux d'un amant dépité, 

Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté?  

Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,  

Et qu'en son cœur pour moi toute flamme soit morte?

 

HENRIETTE

Il me le dit, ma sœur, et pour moi je le croi.

 

ARMANDE

Ne soyez pas, ma sœur, d'une si bonne foi, 

Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime,  

Qu'il n'y songe pas bien, et se trompe lui-même.

 

HENRIETTE                                                                                                                                                                  

Je ne sais; mais enfin, si c'est votre plaisir,  

Il nous est bien aisé de nous en éclaircir.  

Je l'aperçois qui vient, et sur cette matière 

Il pourra nous donner une pleine lumière.

 

 

imdgagesCOMP

 

 

SCÈNE II

CLITANDRE, ARMANDE, HENRIETTE.

 

HENRIETTE

Pour me tirer d'un doute où me jette ma sœur,  

Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur,  

Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre  

Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.

 

ARMANDE

Non, non, je ne veux point à votre passion  

Imposer la rigueur d'une explication;  

Je ménage les gens, et sais comme embarrasse   

Le contraignant effort de ces aveux en face.

 

CLITANDRE

Non, Madame, mon cœur qui dissimule peu, 

Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu;  

Dans aucun embarras un tel pas ne me jette,  

Et j'avouerai tout haut d'une âme franche et nette,  

Que les tendres liens où je suis arrêté,  

Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté.

Qu'à nulle émotion cet aveu ne vous porte;  

Vous avez bien voulu les choses de la sorte,  

Vos attraits m'avaient pris, et mes tendres soupirs  

Vous ont assez prouvé l'ardeur de mes désirs:  

Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle, 

Mais vos yeux n'ont pas cru leur conquête assez belle;  

J'ai souffert sous leur joug cent mépris différents,  

Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans,  

Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,  

Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes: 

Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux,  

Et leurs traits à jamais me seront précieux;  

D'un regard pitoyable ils ont séché mes larmes,  

Et n'ont pas dédaigné le rebut de vos charmes;  

De si rares bontés m'ont si bien su toucher, 

Qu'il n'est rien qui me puisse à mes fers arracher;  

Et j'ose maintenant vous conjurer, Madame,  

De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,  

De ne point essayer à rappeler un cœur  

Résolu de mourir dans cette douce ardeur.

 

ARMANDE

Eh qui vous dit, Monsieur, que l'on ait cette envie,  

Et que de vous enfin si fort on se soucie?  

Je vous trouve plaisant, de vous le figurer;  

Et bien impertinent, de me le déclarer.

 

HENRIETTE

Eh doucement, ma sœur. Où donc est la morale 

Qui sait si bien régir la partie animale,  

Et retenir la bride aux efforts du courroux?

 

ARMANDE                                                      

Mais vous qui m'en parlez, où la pratiquez-vous,  

De répondre à l'amour que l'on vous fait paraître,  

Sans le congé de ceux qui vous ont donné l'être?

Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois,  

Qu'il ne vous est permis d'aimer que par leur choix,  

Qu'ils ont sur votre cœur l'autorité suprême,  

Et qu'il est criminel d'en disposer vous-même.

 

HENRIETTE

Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir, 

De m'enseigner si bien les choses du devoir;  

Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite,  

Et pour vous faire voir, ma sœur, que j'en profite,  

Clitandre, prenez soin d'appuyer votre amour  

De l'agrément de ceux dont j'ai reçu le jour, 

Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime,  

Et me donnez moyen de vous aimer sans crime.

 

CLITANDRE

J'y vais de tous mes soins travailler hautement,  

Et j'attendais de vous ce doux consentement.

 

ARMANDE

Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine 

À vous imaginer que cela me chagrine.

 

HENRIETTE

Moi, ma sœur, point du tout; je sais que sur vos sens  

Les droits de la raison sont toujours tout-puissants,  

Et que par les leçons qu'on prend dans la sagesse,  

Vous êtes au-dessus d'une telle faiblesse. 

Loin de vous soupçonner d'aucun chagrin, je croi  

Qu'ici vous daignerez vous employer pour moi,  

Appuyer sa demande, et de votre suffrage  

Presser l'heureux moment de notre mariage.  

Je vous en sollicite, et pour y travailler…

 

ARMANDE

Votre petit esprit se mêle de railler,  

Et d'un cœur qu'on vous jette on vous voit toute fière.

 

HENRIETTE

Tout jeté qu'est ce cœur, il ne vous déplaît guère;  

Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,  

Ils prendraient aisément le soin de se baisser.

 

ARMANDE

À répondre à cela je ne daigne descendre,  

Et ce sont sots discours qu'il ne faut pas entendre.

 

HENRIETTE                                                                                                                                                                   

C'est fort bien fait à vous, et vous nous faites voir  

Des modérations qu'on ne peut concevoir.

 

 

 

SCÈNE III

 

CLITANDRE, HENRIETTE.

 

HENRIETTE

Votre sincère aveu ne l'a pas peu surprise.

 

CLITANDRE

Elle mérite assez une telle franchise,  

Et toutes les hauteurs de sa folle fierté 

Sont dignes tout au moins de ma sincérité:  

Mais puisqu'il m'est permis, je vais à votre père,  

Madame…

 

HENRIETTE

                       Le plus sûr est de gagner ma mère: 

Mon père est d'une humeur à consentir à tout,  

Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout;  

Il a reçu du Ciel certaine bonté d'âme,  

Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme;  

C'est elle qui gouverne, et d'un ton absolu 

Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu.  

Je voudrais bien vous voir pour elle, et pour ma tante,  

Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante, 

Un esprit qui flattant les visions du leur,  

Vous pût de leur estime attirer la chaleur.

 

CLITANDRE                                     

Mon cœur n'a jamais pu, tant il est né sincère,  

Même dans votre sœur flatter leur caractère,  

Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût.  

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,  

Mais je ne lui veux point la passion choquante 

De se rendre savante afin d'être savante;  

Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait,  

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait;  

De son étude enfin je veux qu'elle se cache,  

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, 

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,  

Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.  

Je respecte beaucoup Madame votre mère,  

Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,  

Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit 

Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit.  

Son Monsieur Trissotin me chagrine, m'assomme,  

Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme,  

Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprits  

Un benêt dont partout on siffle les écrits, 

Un pédant dont on voit la plume libérale  

D'officieux papiers fournir toute la halle.

 

HENRIETTE

Ses écrits, ses discours, tout m'en semble ennuyeux,  

Et je me trouve assez votre goût et vos yeux  

Mais comme sur ma mère il a grande puissance, 

Vous devez vous forcer à quelque complaisance.  

Un amant fait sa cour où s'attache son cœur,  

Il veut de tout le monde y gagner la faveur;  

Et pour n'avoir personne à sa flamme contraire,  

Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire.

 

CLITANDRE

Oui, vous avez raison; mais Monsieur Trissotin  

M'inspire au fond de l'âme un dominant chagrin.  

Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,  

À me déshonorer, en prisant ses ouvrages;  

C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paru, 

Et je le connaissais avant que l'avoir vu.  

Je vis dans le fatras des écrits qu'il nous donne,  

Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne,  

La constante hauteur de sa présomption;  

Cette intrépidité de bonne opinion; 

Cet indolent état de confiance extrême,  

Qui le rend en tout temps si content de soi-même,  

Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit;  

Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit;  

Et qu'il ne voudrait pas changer sa renommée 

Contre tous les honneurs d'un général d'armée.

 

HENRIETTE

C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela.

 

CLITANDRE

Jusques à sa figure encor la chose alla,   

Et je vis par les vers qu'à la tête il nous jette,  

De quel air il fallait que fût fait le poète; 

Et j'en avais si bien deviné tous les traits,  

Que rencontrant un homme un jour dans le Palais,  

Je gageai que c'était Trissotin en personne,  

Et je vis qu'en effet la gageure était bonne.

 

HENRIETTE

Quel conte!

 

CLITANDRE                                                                                                                                                                                                                                   Non, je dis la chose comme elle est:

Mais je vois votre tante. Agréez, s'il vous plaît,    

Que mon cœur lui déclare ici notre mystère,  

Et gagne sa faveur auprès de votre mère.

 

 

000_par8195802COMP

 

 

SCÈNE IV

CLITANDRE, BÉLISE.

 

CLITANDRE

Souffrez, pour vous parler, Madame, qu'un amant  

Prenne l'occasion de cet heureux moment, 

Et se découvre à vous de la sincère flamme…

 

BÉLISE

Ah tout beau, gardez-vous de m'ouvrir trop votre âme:  

Si je vous ai su mettre au rang de mes amants,  

Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,  

Et ne m'expliquez point par un autre langage 

Des désirs qui chez moi passent pour un outrage;  

Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,  

Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas:  

Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,  

Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes; 

Mais si la bouche vient à s'en vouloir mêler,  

Pour jamais de ma vue il vous faut exiler.

 

CLITANDRE

Des projets de mon cœur ne prenez point d'alarme;  

Henriette, Madame, est l'objet qui me charme,  

Et je viens ardemment conjurer vos bontés 

De seconder l'amour que j'ai pour ses beautés.

 

BÉLISE

Ah certes le détour est d'esprit, je l'avoue,  

Ce subtil faux-fuyant mérite qu'on le loue;  

Et dans tous les romans où j'ai jeté les yeux,  

Je n'ai rien rencontré de plus ingénieux.

 

CLITANDRE

Ceci n'est point du tout un trait d'esprit, Madame,  

Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'âme.  

Les cieux, par les liens d'une immuable ardeur,  

Aux beautés d'Henriette ont attaché mon cœur;  

Henriette me tient sous son aimable empire, 

Et l'hymen d'Henriette est le bien où j'aspire;  

Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux,  

C'est que vous y daigniez favoriser mes vœux.

 

BÉLISE                                                

Je vois où doucement veut aller la demande,  

Et je sais sous ce nom ce qu'il faut que j'entende; 

La figure est adroite,  et pour n'en point sortir,

Aux choses que mon cœur m'offre à vous repartir,   

Je dirai qu'Henriette à l'hymen est rebelle,  

Et que sans rien prétendre, il faut brûler pour elle.

 

CLITANDRE

Eh, Madame, à quoi bon un pareil embarras, 

Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n'est pas?

 

BÉLISE

Mon Dieu, point de façons; cessez de vous défendre  

De ce que vos regards m'ont souvent fait entendre;  

Il suffit que l'on est contente du détour  

Dont s'est adroitement avisé votre amour, 

Et que sous la figure où le respect l'engage,  

On veut bien se résoudre à souffrir son hommage,  

Pourvu que ses transports par l'honneur éclairés  

N'offrent à mes autels que des vœux épurés.

 

CLITANDRE

Mais…

 

BÉLISE

            Adieu, pour ce coup ceci doit vous suffire, 

Et je vous ai plus dit que je ne voulais dire.

 

CLITANDRE

Mais votre erreur…

 

BÉLISE

                           Laissez, je rougis maintenant,  

Et ma pudeur s'est fait un effort surprenant.

 

CLITANDRE

Je veux être pendu, si je vous aime, et sage…

 

BÉLISE

Non, non, je ne veux rien entendre davantage.

 

CLITANDRE                                                                                                                                                                        Diantre soit de la folle avec ses visions.  

A-t-on rien vu d'égal à ces préventions?  

Allons commettre un autre au soin que l'on me donne,

Et prenons le secours d'une sage personne.

 

 

101712-040-trissotin-femmessavantes-gCOMP

 

 

 

ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

 

ARISTE, quittant Clitandre,

Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt; 

J'appuierai, presserai, ferai tout ce qu'il faut.  

Qu'un amant, pour un mot, a de choses à dire!  

Et qu'impatiemment il veut ce qu'il désire!  

Jamais…

 

 

 

SCÈNE II

 

CHRYSALE, ARISTE.

 

ARISTE

Ah, Dieu vous gard', mon frère.

 

CHRYSALE

                            Et vous aussi, mon frère.

ARISTE

Savez-vous ce qui m'amène ici?

 

CHRYSALE

Non; mais, si vous voulez, je suis prêt à l'apprendre.

 

ARISTE

Depuis assez longtemps vous connaissez Clitandre?

 

CHRYSALE

Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous.

 

ARISTE

En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous?

 

CHRYSALE

D'homme d'honneur, d'esprit, de cœur, et de conduite, 

Et je vois peu de gens qui soient de son mérite.

 

ARISTE

Certain désir qu'il a, conduit ici mes pas,  

Et je me réjouis que vous en fassiez cas.

 

CHRYSALE                                              

Je connus feu son père en mon voyage à Rome.

 

ARISTE

Fort bien.

 

CHRYSALE

C'était, mon frère, un fort bon gentilhomme.

 

ARISTE

On le dit.

 

CHRYSALE

                  Nous n'avions alors que vingt-huit ans,  

Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.

 

ARISTE

Je le crois.

 

CHRYSALE

Nous donnions chez les dames romaines,  

Et tout le monde là parlait de nos fredaines;  

Nous faisions des jaloux.

 

ARISTE

                                     Voilà qui va des mieux:

Mais venons au sujet qui m'amène en ces lieux.

 

 

 

SCÈNE III

 

BÉLISE, CHRYSALE, ARISTE.

 

ARISTE

Clitandre auprès de vous me fait son interprète,  

Et son cœur est épris des grâces d'Henriette.

 

CHRYSALE

Quoi, de ma fille?

 

ARISTE

                             Oui, Clitandre en est charmé,  

Et je ne vis jamais amant plus enflammé.

 

BÉLISE

Non, non, je vous entends, vous ignorez l'histoire,  

Et l'affaire n'est pas ce que vous pouvez croire.

 

ARISTE

Comment, ma sœur?

 

 BÉLISE

                                Clitandre abuse vos esprits,  

Et c'est d'un autre objet que son cœur est épris.

 

ARISTE

Vous raillez. Ce n'est pas Henriette qu'il aime?

 

BÉLISE

Non, j'en suis assurée.

 

ARISTE

                                   Il me l'a dit lui-même.

 

BÉLISE

Eh oui.

 

ARISTE

             Vous me voyez, ma sœur, chargé par lui  

D'en faire la demande à son père aujourd'hui.

 

BÉLISE

   Fort bien.

 

ARISTE

Et son amour même m'a fait instance  

De presser les moments d'une telle alliance.

 

BÉLISE

Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment.  

Henriette, entre nous, est un amusement,

Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère,  

À couvrir d'autres feux dont je sais le mystère,  

Et je veux bien tous deux vous mettre hors d'erreur.

 

ARISTE

Mais puisque vous savez tant de choses, ma sœur,  

Dites-nous, s'il vous plaît, cet autre objet qu'il aime.

 

BÉLISE                                                 

Vous le voulez savoir?

 

ARISTE

                                   Oui. Quoi?

BÉLISE

                                                  Moi.

 

ARISTE

                                                         Vous ?

 

BÉLISE

                                                             Moi-même.

 

ARISTE

Hay, ma sœur!

 

BÉLISE      

                   Qu'est-ce donc que veut dire ce «hay»,  

Et qu'a de surprenant le discours que je fai? 

On est faite d'un air je pense à pouvoir dire  

Qu'on n'a pas pour un cœur soumis à son empire;  

Et Dorante, Damis, Cléonte, et Lycidas,  

Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas.

 

ARISTE

Ces gens vous aiment?

 

BÉLISE

                           Oui, de toute leur puissance.

ARISTE

Ils vous l'ont dit?

 

BÉLISE

                         Aucun n'a pris cette licence;  

Ils m'ont su révérer si fort jusqu'à ce jour,  

Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour:  

Mais pour m'offrir leur cœur, et vouer leur service,  

Les muets truchements ont tous fait leur office.

 

ARISTE

On ne voit presque point céans venir Damis.

 

BÉLISE

C'est pour me faire voir un respect plus soumis.

 

ARISTE

De mots piquants partout Dorante vous outrage.

 

BÉLISE                                                           

Ce sont emportements d'une jalouse rage.

 

ARISTE

Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux.

 

BÉLISE

C'est par un désespoir où j'ai réduit leurs feux.

 

ARISTE

Ma foi! ma chère sœur, vision toute claire.

 

CHRYSALE

De ces chimères-là vous devez vous défaire.

 

BÉLISE

Ah chimères! Ce sont des chimères, dit-on!  

Chimères, moi! Vraiment chimères est fort bon! 

Je me réjouis fort de chimères, mes frères,  

Et je ne savais pas que j'eusse des chimères.

 

 

cr,840,500-acc187COMP

 

 

SCÈNE IV

 

CHRYSALE, ARISTE.

 

CHRYSALE

 Notre sœur est folle, oui.

 

ARISTE

                                 Cela croît tous les jours.  

Mais, encore une fois, reprenons le discours.  

Clitandre vous demande Henriette pour femme, 

Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme?

 

CHRYSALE

Faut-il le demander? J'y consens de bon cœur,  

Et tiens son alliance à singulier honneur.

 

ARISTE

Vous savez que de bien il n'a pas l'abondance,  

Que…

 

CHRYSALE

          C'est un intérêt qui n'est pas d'importance; 

Il est riche en vertu, cela vaut des trésors,  

Et puis son père et moi n'étions qu'un en deux corps.

 

ARISTE

Parlons à votre femme, et voyons à la rendre  

Favorable…

 

CHRYSALE

                    Il suffit, je l'accepte pour gendre.

 

ARISTE

Oui; mais pour appuyer votre consentement, 

Mon frère, il n'est pas mal d'avoir son agrément,  

Allons…

 

CHRYSALE

             Vous moquez-vous? Il n'est pas nécessaire,  

Je réponds de ma femme, et prends sur moi l'affaire.

 

ARISTE

Mais…

 

CHRYSALE

Laissez faire, dis-je, et n'appréhendez pas.  

Je la vais disposer aux choses de ce pas.

 

ARISTE

Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette,  

Et reviendrai savoir…

 

CHRYSALE

                                        C'est une affaire faite.  

Et je vais à ma femme en parler sans délai.

 

 

 

SCÈNE V

MARTINE, CHRYSALE.

 

MARTINE

Me voilà bien chanceuse! Hélas l'an dit bien vrai:   

Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage, 

Et service d'autrui n'est pas un héritage.

 

CHRYSALE

 Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous, Martine?

 

MARTINE

                                                          Ce que j'ai?

 

CHRYSALE

 

                                                                      Oui?

 MARTINE

 J'ai que l'an me donne aujourd'hui mon congé,

 Monsieur.  

 

 CHRYSALE

                 Votre congé!

 

 MARTINE

                                     Oui, Madame me chasse.

 CHRYSALE

 Je n'entends pas cela. Comment?

 

MARTINE

                                                      On me menace,

Si je ne sors d'ici, de me bailler cent coups.

 

CHRYSALE

Non, vous demeurerez, je suis content de vous;  

Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude,  

Et je ne veux pas moi…

 

 

 

SCÈNE VI

PHILAMINTE, BÉLISE, CHRYSALE, MARTINE.

 

PHILAMINTE

                               Quoi, je vous vois, maraude?  

Vite, sortez, friponne; allons, quittez ces lieux, 

Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.

 

CHRYSALE

Tout doux.

 

PHILAMINTE

                  Non, c'en est fait.

 

CHRYSALE

                                              Eh.

 

 PHILAMINTE

                                                   Je veux qu'elle sorte.

 

 CHRYSALE

 Mais qu'a-t-elle commis, pour vouloir de la sorte…

 

 PHILAMINTE                                                                                                                                              Quoi, vous la soutenez?

 

 CHRYSALE

                                           En aucune façon.

 

PHILAMINTE

Prenez-vous son parti contre moi?

 

CHRYSALE

                                            Mon Dieu non; 

Je ne fais seulement que demander son crime.

 

PHILAMINTE

 Suis-je pour la chasser sans cause légitime?

 

CHRYSALE

Je ne dis pas cela, mais il faut de nos gens…

 

 PHILAMINTE

 Non, elle sortira, vous dis-je, de céans.

 

CHRYSALE

 Hé bien oui. Vous dit-on quelque chose là contre?

 

PHILAMINTE

 Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je montre.

 

CHRYSALE

 D'accord.

 PHILAMINTE

              Et vous devez en raisonnable époux,  

Être pour moi contre elle et prendre mon courroux.

 

 CHRYSALE

 Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,  

Coquine, et votre crime est indigne de grâce.

 

MARTINE

 Qu'est-ce donc que j'ai fait?

 

CHRYSALE

                                     Ma foi! Je ne sais pas.

 

PHILAMINTE

Elle est d'humeur encore à n'en faire aucun cas.

 

 CHRYSALE

 A-t-elle, pour donner matière à votre haine,  

 Cassé quelque miroir, ou quelque porcelaine?

 

 PHILAMINTE

 Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous 

 Que pour si peu de chose on se mette en courroux?

 

 CHRYSALE

 Qu'est-ce à dire? L'affaire est donc considérable?

 

 PHILAMINTE

 Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable?

 

 CHRYSALE

 Est-ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent,  

 Dérober quelque aiguière, ou quelque plat d'argent?

 

 PHILAMINTE

 Cela ne serait rien.

 

 CHRYSALE

                             Oh, oh! peste, la belle!  

 Quoi? l'avez-vous surprise à n'être pas fidèle?

 

 PHILAMINTE

 C'est pis que tout cela.

 

 CHRYSALE

                                    Pis que tout cela?

 

PHILAMINTE

                                                                Pis.

 

 CHRYSALE

 Comment diantre, friponne! Euh? a-t-elle commis…

 

 PHILAMINTE

 Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille, 

 Après trente leçons, insulté mon oreille,   

 Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas,  

 Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas.

 

 CHRYSALE

 Est-ce là…

 

 PHILAMINTE

 Quoi, toujours malgré nos remontrances,  

 Heurter le fondement de toutes les sciences; 

 La grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois,  

 Et les fait la main haute obéir à ses lois?

 

 CHRYSALE

  Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.

 

 PHILAMINTE

 Quoi, vous ne trouvez pas ce crime impardonnable?

 

 CHRYSALE

 Si fait.

 

PHILAMINTE

                      Je voudrais bien que vous l'excusassiez.

 

CHRYSALE

 Je n'ai garde.

 

BÉLISE

                                 Il est vrai que ce sont des pitiés,  

Toute construction est par elle détruite,  

Et des lois du langage on l'a cent fois instruite.

 

MARTINE

Tout ce que vous prêchez est je crois bel et bon;  

Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

 

PHILAMINTE

L'impudente! appeler un jargon le langage  

Fondé sur la raison et sur le bel usage!

 

MARTINE

Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,  

Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.

 

PHILAMINTE

 

 

                                                         

Hé bien, ne voilà pas encore de son style,  

Ne servent-pas de rien!

 

BÉLISE

                                       Ô cervelle indocile!  

Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment,  

On ne te puisse apprendre à parler congrûment?  

De pas, mis avec rien, tu fais la récidive,  

Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.

 

MARTINE

Mon Dieu, je n'avons pas étugué comme vous,  

Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.

 

PHILAMINTE

Ah peut-on y tenir!

 

BÉLISE

                         Quel solécisme horrible!

PHILAMINTE

En voilà pour tuer une oreille sensible.

 

BÉLISE

Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel. 

Je, n'est qu'un singulier; avons, est pluriel.  

Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?

 

MARTINE                                          

Qui parle d'offenser grand'mère ni grand-père?

 

PHILAMINTE

Ô Ciel!

BÉLISE

 

               Grammaire est prise à contre-sens par toi,  

Et je t'ai dit déjà d'où vient ce mot.

 

MARTINE

                                                                          Ma foi,

Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil, ou de Pontoise,  

Cela ne me fait rien.

 

BÉLISE

                                              Quelle âme villageoise!  

La grammaire, du verbe et du nominatif,  

Comme de l'adjectif avec le substantif,

Nous enseigne les lois.

 

MARTINE

                                    J'ai, Madame, à vous dire  

Que je ne connais point ces gens-là.

 

PHILAMINTE

                                                      Quel martyre!

 

BÉLISE

Ce sont les noms des mots, et l'on doit regarder  

En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder.

 

MARTINE

Qu'ils s'accordent entr'eux, ou se gourment, qu'importe? 

 

PHILAMINTE, à sa sœur.

Eh, mon Dieu, finissez un discours de la sorte. (À son mari.) 

Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir?

 

CHRYSALE

Si fait. À son caprice il me faut consentir.  

Va, ne l'irrite point; retire-toi, Martine.

 

PHILAMINTE

Comment? vous avez peur d'offenser la coquine?  

Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant?

 

CHRYSALE, bas.

Moi? Point. Allons, sortez. Va-t'en, ma pauvre enfant. 

 

 

gettyimages-476833774-1024x1024COMP

 

 

SCÈNE VII

PHILAMINTE, CHRYSALE, BÉLISE.

 

CHRYSALE

Vous êtes satisfaite, et la voilà partie.  

Mais je n'approuve point une telle sortie;  

C'est une fille propre aux choses qu'elle fait,  

Et vous me la chassez pour un maigre sujet.

 

PHILAMINTE                                                      

Vous voulez que toujours je l'aie à mon service,  

Pour mettre incessamment mon oreille au supplice?  

Pour rompre toute loi d'usage et de raison,  

Par un barbare amas de vices d'oraison,

De mots estropiés, cousus par intervalles, 

De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles?

 

BÉLISE

Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours.  

Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours;  

Et les moindres défauts de ce grossier génie,  

Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie.

 

CHRYSALE

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,  

Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas?  

J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes,  

Elle accommode mal les noms avec les verbes,  

Et redise cent fois un bas ou méchant mot, 

Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot.  

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.  

Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,  

Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,  

En cuisine peut-être auraient été des sots.

 

PHILAMINTE

Que ce discours grossier terriblement assomme!  

Et quelle indignité pour ce qui s'appelle homme,  

D'être baissé sans cesse aux soins matériels,  

Au lieu de se hausser vers les spirituels!  

Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, 

D'un prix à mériter seulement qu'on y pense,  

Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin?

 

CHRYSALE

Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soin,  

Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère.

 

BÉLISE

Le corps avec l'esprit, fait figure, mon frère;  

Mais si vous en croyez tout le monde savant,  

L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant;  

Et notre plus grand soin, notre première instance,  

Doit être à le nourrir du suc de la science.

 

CHRYSALE                                                 

Ma foi si vous songez à nourrir votre esprit, 

C'est de viande bien creuse, à ce que chacun dit,  

Et vous n'avez nul soin, nulle sollicitude  

Pour…

 

PHILAMINTE

           Ah sollicitude à mon oreille est rude,  

Il pue étrangement son ancienneté.

 

BÉLISE

Il est vrai que le mot est bien collet monté. 

 

CHRYSALE

Voulez-vous que je dise? Il faut qu'enfin j'éclate,  

Que je lève le masque, et décharge ma rate.  

De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur…

 

PHILAMINTE

Comment donc?

 

CHRYSALE.                                                                                                                                                  

                        C'est à vous que je parle, ma sœur.  

Le moindre solécisme en parlant vous irrite: 

Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.  

Vos livres éternels ne me contentent pas,  

Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,  

Vous devriez brûler tout ce meuble  inutile,  

Et laisser la science aux docteurs de la ville; 

M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans,  

Cette longue lunette à faire peur aux gens,  

Et cent brimborions dont l'aspect importune:  

Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,  

Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, 

Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.  

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,  

Qu'une femme étudie, et sache tant de choses.  

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants,  

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, 

Et régler la dépense avec économie,  

Doit être son étude et sa philosophie.  

Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,  

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,  

Quand la capacité de son esprit se hausse 

À connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.  

Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;  

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,  

Et leurs livres un dé, du fil, et des aiguilles,  

Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. 

Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs,  

Elles veulent écrire, et devenir auteurs.  

Nulle science n'est pour elles trop profonde,  

Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde.  

Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, 

Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.

On y sait comme vont lune, étoile polaire,  

Vénus, Saturne, et Mars, dont je n'ai point affaire;  

Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,  

On ne sait comme va mon pot dont j'ai besoin. 

Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,  

Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire;  

Raisonner est l'emploi de toute ma maison,  

Et le raisonnement en bannit la raison;  

L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire, 

L'autre rêve à des vers quand je demande à boire;  

Enfin je vois par eux votre exemple suivi,  

Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi.  

Une pauvre servante au moins m'était restée,  

Qui de ce mauvais air n'était point infectée, 

Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,  

À cause qu'elle manque à parler Vaugelas.  

Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse,  

(Car c'est, comme j'ai dit, à vous que je m'adresse);  

Je n'aime point céans tous vos gens à latin, 

Et principalement ce Monsieur Trissotin.  

C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées,  

Tous les propos qu'il tient sont des billevesées,  

On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé,  

Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.

 

PHILAMINTE

Quelle bassesse, ô Ciel, et d'âme, et de langage!

 

BÉLISE

Est-il de petits corps un plus lourd assemblage!  

Un esprit composé d'atomes plus bourgeois!  

Et de ce même sang se peut-il que je sois!  

Je me veux mal de mort d'être de votre race, 

Et de confusion j'abandonne la place.

 

 

 

SCÈNE VIII

PHILAMINTE, CHRYSALE.

 

PHILAMINTE

Avez-vous à lâcher encore quelque trait?

 

CHRYSALE                                                           

Moi? Non. Ne parlons plus de querelle, c'est fait; 

Discourons d'autre affaire. À votre fille aînée  

On voit quelque dégoût pour les nœuds d'hyménée; 

C'est une philosophe enfin, je n'en dis rien,  

Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien.  

Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette,  

Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette,  

De choisir un mari…

 

PHILAMINTE

C'est à quoi j'ai songé,  Et je veux vous ouvrir l'intention que j'ai. 

Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,  

Et qui n'a pas l'honneur d'être dans votre estime,  

Est celui que je prends pour l'époux qu'il lui faut,  

Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut; 

La contestation est ici superflue,  

Et de tout point chez moi l'affaire est résolue.  

Au moins ne dites mot du choix de cet époux,  

Je veux à votre fille en parler avant vous.  

J'ai des raisons à faire approuver ma conduite, 

Et je connaîtrai bien si vous l'aurez instruite.

 

 

 

SCÈNE IX

ARISTE, CHRYSALE.

 

ARISTE

Hé bien? la femme sort, mon frère, et je vois bien 

Que vous venez d'avoir ensemble un entretien.

 

CHRYSALE

Oui.

 

ARISTE

Quel est le succès? Aurons-nous Henriette?  

A-t-elle consenti? l'affaire est-elle faite?

 

CHRYSALE

Pas tout à fait encor.

 

ARISTE

                                 Refuse-t-elle?

 

CHRYSALE

                                                      Non.

 

ARISTE                                                       

Est-ce qu'elle balance?

 

CHRYSALE

                                   En aucune façon.

ARISTE

Quoi donc?

 

CHRYSALE

C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme.

 

ARISTE

Un autre homme pour gendre!

 

CHRYSALE

                                               Un autre.

 

 ARISTE

                                                            Qui se nomme ?

 

CHRYSALE

Monsieur Trissotin.

 

ARISTE

                              Quoi? ce Monsieur Trissotin…

 

CHRYSALE

Oui, qui parle toujours de vers et de latin.

 

ARISTE

Vous l'avez accepté?

 

CHRYSALE

                                   Moi, point, à Dieu ne plaise.

 

ARISTE

Qu'avez-vous répondu?

 

CHRYSALE

                                  Rien; et je suis bien aise  

De n'avoir point parlé, pour ne m'engager pas!

 

ARISTE

La raison est fort belle, et c'est faire un grand pas. 

Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre?

 

CHRYSALE

Non: car comme j'ai vu qu'on parlait d'autre gendre,  

J'ai cru qu'il était mieux de ne m'avancer point.

 

ARISTE

Certes votre prudence est rare au dernier point!  

N'avez-vous point de honte avec votre mollesse? 

Et se peut-il qu'un homme ait assez de faiblesse  

Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu,  

Et n'oser attaquer ce qu'elle a résolu?

 

CHRYSALE

Mon Dieu, vous en parlez, mon frère, bien à l'aise, 

Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse. 

J'aime fort le repos, la paix, et la douceur,  

Et ma femme est terrible avecque son humeur.  

Du nom de philosophe elle fait grand mystère,  

Mais elle n'en est pas pour cela moins colère;  

Et sa morale faite à mépriser le bien, 

Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien.  

Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tête,  

On en a pour huit jours d'effroyable tempête.  

Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton.  

Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon; 

Et cependant avec toute sa diablerie,  

Il faut que je l'appelle, et «mon cœur», et «ma mie».

 

ARISTE

Allez, c'est se moquer. Votre femme, entre nous,  

Est par vos lâchetés souveraine sur vous.  

Son pouvoir n'est fondé que sur votre faiblesse. 

C'est de vous qu'elle prend le titre de maîtresse.   

Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,  

Et vous faites mener en bête par le nez.  

Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,  

Vous résoudre une fois à vouloir être un homme? 

À faire condescendre une femme à vos vœux,  

Et prendre assez de cœur pour dire un: «Je le veux»?  

Vous laisserez sans honte immoler votre fille  

Aux folles visions qui tiennent la famille,  

Et de tout votre bien revêtir un nigaud, 

Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut?  

Un pédant qu'à tous coups votre femme apostrophe  

Du nom de bel esprit, et de grand philosophe,  

D'homme qu'en vers galants jamais on n'égala,  

Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela? 

Allez, encore un coup, c'est une moquerie,  

Et votre lâcheté mérite qu'on en rie.

 

CHRYSALE

Oui, vous avez raison, et je vois que j'ai tort.  

Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort,  

Mon frère.

 

ARISTE                                                       

              C'est bien dit.

 

CHRYSALE

                                  C'est une chose infâme, 

Que d'être si soumis au pouvoir d'une femme.

 

ARISTE

Fort bien.

 

CHRYSALE

                De ma douceur elle a trop profité.

 

ARISTE

Il est vrai.

 

CHRYSALE

            Trop joui de ma facilité.

 

ARISTE

                                                Sans doute.

 

CHRYSALE

Et je lui veux faire aujourd'hui connaître  

Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître, 

Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux.

 

ARISTE

 Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.

 

CHRYSALE

Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure;  

Faites-le-moi venir, mon frère, tout à l'heure.

 

ARISTE

J'y cours tout de ce pas.

 

CHRYSALE

                                 C'est souffrir trop longtemps, 

Et je m'en vais être homme à la barbe des gens.

 

 

 

 

 

ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L'ÉPINE.

 

PHILAMINTE

Ah mettons-nous ici pour écouter à l'aise 

Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse.

 

ARMANDE

Je brûle de les voir.

 

BÉLISE

                      Et l'on s'en meurt chez nous.

 

PHILAMINTE

Ce sont charmes pour moi, que ce qui part de vous.

 

ARMANDE

Ce m'est une douceur à nulle autre pareille.

 

BÉLISE

Ce sont repas friands qu'on donne à mon oreille.

 

PHILAMINTE

Ne faites point languir de si pressants désirs.

 

ARMANDE

Dépêchez.

 

BÉLISE

                Faites tôt, et hâtez nos plaisirs.

 

PHILAMINTE

À notre impatience offrez votre épigramme.

 

TRISSOTIN

Hélas, c'est un enfant tout nouveau-né, Madame.  

Son sort assurément a lieu de vous toucher,  

Et c'est dans votre cour que j'en viens d'accoucher.

 

PHILAMINTE

Pour me le rendre cher, il suffit de son père.

 

TRISSOTIN

Votre approbation lui peut servir de mère.

 

BÉLISE

Qu'il a d'esprit!

 

 

maxrssesdefaultCOMP

 

 

SCÈNE II

HENRIETTE, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L'ÉPINE.

 

PHILAMINTE

                         Holà, pourquoi donc fuyez-vous?

 

HENRIETTE

C'est de peur de troubler un entretien si doux.

 

PHILAMINTE

Approchez, et venez de toutes vos oreilles  

Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles.

 

 

HENRIETTE

Je sais peu les beautés de tout ce qu'on écrit, 

Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit.

 

PHILAMINTE

Il n'importe; aussi bien ai-je à vous dire ensuite  

Un secret dont il faut que vous soyez instruite.

 

TRISSOTIN

Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer,  

Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.

 

HENRIETTE

Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie…

 

BÉLISE

Ah songeons à l'enfant nouveau-né, je vous prie.

 

PHILAMINTE

Allons, petit garçon, vite, de quoi s'asseoir.   Le laquais tombe avec la chaise.  

Voyez l'impertinent! Est-ce que l'on doit choir,  

Après avoir appris l'équilibre des choses?

 

BÉLISE

De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes,  

Et qu'elle vient d'avoir du point fixe écarté,  

Ce que nous appelons centre de gravité?

 

L'ÉPINE

Je m'en suis aperçu, Madame, étant par terre.

 

PHILAMINTE

Le lourdaud!

 

TRISSOTIN

                     Bien lui prend de n'être pas de verre.

 

ARMANDE

Ah de l'esprit partout!

 

BÉLISE

                                 Cela ne tarit pas.

 

PHILAMINTE

Servez-nous promptement votre aimable repas.

 

TRISSOTIN

Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose,  

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,  

Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal, 

De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal,  

Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse  

A passé pour avoir quelque délicatesse.  

Il est de sel attique assaisonné partout,  

Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

 

ARMANDE

Ah Je n'en doute point.

 

PHILAMINTE

                                 Donnons vite audience.

 

BÉLISE À chaque fois qu'il veut lire, elle l'interrompt.

Je sens d'aise mon cœur tressaillir par avance.  

J'aime la poésie avec entêtement.  

Et surtout quand les vers sont tournés galamment.

 

PHILAMINTE

Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.

 

TRISSOTIN

   SO…

 

BÉLISE

             Silence, ma nièce.

 

TRISSOTIN

                       SONNET À LA PRINCESSE URANIE

                                       SUR SA FIÈVRE

 

Votre prudence est endormie,

De traiter magnifiquement,

Et de loger superbement

Votre plus cruelle ennemie.

 

BÉLISE

Ah le joli début!

 

ARMANDE                                       

                         Qu'il a le tour galant!

 

PHILAMINTE

Lui seul des vers aisés possède le talent!

 

ARMANDE

À prudence endormie il faut rendre les armes.

 

BÉLISE

Loger son ennemie est pour moi plein de charmes. 

 

PHILAMINTE

J'aime superbement et magnifiquement

Ces deux adverbes joints font admirablement.

 

BÉLISE

Prêtons l'oreille au reste.

 

TRISSOTIN

Votre prudence est endormie, 

De traiter magnifiquement,  

Et de loger superbement  

Votre plus cruelle ennemie.

 

ARMANDE

Prudence endormie!

 

BÉLISE

Loger son ennemie! 

 

PHILAMINTE

 Superbement, et magnifiquement!

 

TRISSOTIN

Faites-la sortir, quoi qu'on die,   

De votre riche appartement,  

Où cette ingrate insolemment 

Attaque votre belle vie.

 

BÉLISE

Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer.

 

ARMANDE

Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer.

 

PHILAMINTE

On se sent à ces vers, jusques au fond de l'âme,  

Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.

 

ARMANDE

Faites-la sortir, quoi qu'on die, 

De votre riche appartement. 

Que riche appartement est là joliment dit!  

Et que la métaphore est mise avec esprit!

 

PHILAMINTE

Faites-la sortir, quoi qu'on die. 

Ah! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable!  

C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.

 

ARMANDE

De quoi qu'on die aussi mon cœur est amoureux.

 

BÉLISE

Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.

 

ARMANDE

Je voudrais l'avoir fait.

 

BÉLISE

                                    Il vaut toute une pièce.

 

PHILAMINTE

Mais en comprend-on bien comme moi la finesse?

 

ARMANDE et BÉLISE

Oh, oh.

 

PHILAMINTE

Faites-la sortir, quoi qu'on die.  

Que de la fièvre on prenne ici les intérêts,  

N'ayez aucun égard, moquez-vous des caquets.  

Faites-la sortir, quoi qu'on die.  

Quoi qu'on die, quoi qu'on die. 

Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble.  

Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble;  

Mais j'entends là-dessous un million de mots.

 

BÉLISE

Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros.

 

PHILAMINTE

Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, 

Avez-vous compris, vous, toute son énergie?  

Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit,  

Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit?

 

TRISSOTIN

 Hay, hay.

 

ARMANDE

                 J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête,  

Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête, 

Qui traite mal les gens, qui la logent chez eux.

 

PHILAMINTE

Enfin les quatrains sont admirables tous deux.  

Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.

 

ARMANDE

Ah, s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die.

 

TRISSOTIN

Faites-la sortir, quoi qu'on die,

 

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Quoi qu'on die! 

 

TRISSOTIN

De votre riche appartement,

 

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Riche appartement!

 

TRISSOTIN

Où cette ingrate insolemment

 

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Cette ingrate de fièvre?

 

TRISSOTIN

                          Attaque votre belle vie.

 

PHILAMINTE

Votre belle vie! 

 

ARMANDE et BÉLISE

                                    Ah!

 

TRISSOTIN

Quoi, sans respecter votre rang, 

Elle se prend à votre sang,

 

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

   Ah!

 

TRISSOTIN

Et nuit et jour vous fait outrage

Si vous la conduisez aux bains, 

Sans la marchander davantage,  

Noyez-la de vos propres mains.

 

PHILAMINTE

On n'en peut plus !

 

BÉLISE

                             On pâme.

 

ARMANDE

                                       On se meurt de plaisir.

 

PHILAMINTE

De mille doux frissons vous vous sentez saisir.

 

ARMANDE

Si vous la conduisez aux bains,

 

BÉLISE

Sans la marchander davantage,

 

PHILAMINTE

Noyez-la de vos propres mains. 

De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.

 

ARMANDE

Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

 

BÉLISE

Partout on s'y promène avec ravissement.

 

PHILAMINTE

On n'y saurait marcher que sur de belles choses.

 

ARMANDE

 Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.

 

TRISSOTIN                                               

Le sonnet donc vous semble…

 

PHILAMINTE

                                              Admirable, nouveau,  

Et personne jamais n'a rien fait de si beau.

 

BÉLISE

Quoi, sans émotion pendant cette lecture? 

Vous faites là, ma nièce, une étrange figure!

 

HENRIETTE

Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut,  

Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.

 

TRISSOTIN

Peut-être que mes vers importunent Madame.

 

HENRIETTE

Point, je n'écoute pas.

 

PHILAMINTE

                                   Ah? voyons l'épigramme.

 

TRISSOTIN

SUR UN CARROSSE  DE COULEUR AMARANTE

DONNÉ À UNE DAME DE SES AMIES.

 

PHILAMINTE

Ces titres ont toujours quelque chose de rare.

 

ARMANDE

À cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.

 

TRISSOTIN

L'amour si chèrement m'a vendu son lien,

 

BÉLISE, ARMANDE et PHILAMINTE

Ah!

 

TRISSOTIN                                 

Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien.  

Et quand tu vois ce beau carrosse 

Où tant d'or se relève en bosse,  

Qu'il étonne tout le pays,  

Et fait pompeusement triompher ma Laïs,

 

PHILAMINTE

Ah ma Laïs! voilà de l'érudition.

 BÉLISE

 L'enveloppe est jolie, et vaut un million.

 

TRISSOTIN

Et quand tu vois ce beau carrosse,  

Où tant d'or se relève en bosse,  

Qu'il étonne tout le pays,  

Et fait pompeusement triompher ma Laïs, 

Ne dis plus qu'il est amarante:  

Dis plutôt qu'il est de ma rente.

 

ARMANDE

Oh, oh, oh! celui-là ne s'attend point du tout. 

 

PHILAMINTE

On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût.

 

BÉLISE

Ne dis plus qu'il est amarante:  

Dis plutôt qu'il est de ma rente.  

Voilà qui se décline: ma rente, de ma rente, à ma rente.

 

PHILAMINTE

Je ne sais du moment que je vous ai connu, 

Si sur votre sujet j'ai l'esprit prévenu,  

Mais j'admire partout vos vers et votre prose.

 

TRISSOTIN

Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,  

À notre tour aussi nous pourrions admirer.

 

PHILAMINTE                                              

Je n'ai rien fait en vers, mais j'ai lieu d'espérer 

Que je pourrai bientôt vous montrer en amie,  

Huit chapitres du plan de notre Académie.  

Platon s'est au projet simplement arrêté,  

Quand de sa République il a fait le traité;  

Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée 

Que j'ai sur le papier en prose accommodée,  

Car enfin je me sens un étrange dépit  

Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit,  

Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes  

De cette indigne classe où nous rangent les hommes;

De borner nos talents à des futilités,  

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.

 

ARMANDE

C'est faire à notre sexe une trop grande offense,  

De n'étendre l'effort de notre intelligence,  

Qu'à juger d'une jupe, et de l'air d'un manteau, 

Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau.

 

BÉLISE

Il faut se relever de ce honteux partage,  

Et mettre hautement notre esprit hors de page.

 

TRISSOTIN

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux,  

Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux, 

De leur esprit aussi j'honore les lumières.

 

PHILAMINTE

Le sexe aussi vous rend justice en ces matières;  

Mais nous voulons montrer à de certains esprits,  

Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris,  

Que de science aussi les femmes sont meublées, 

Qu'on peut faire comme eux de doctes assemblées,  

Conduites en cela par des ordres meilleurs,  

Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs;  

Mêler le beau langage, et les hautes sciences;  

Découvrir la nature en mille expériences; 

Et sur les questions qu'on pourra proposer  

Faire entrer chaque secte, et n'en point épouser.

 

TRISSOTIN

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. 

 

PHILAMINTE

Pour les abstractions j'aime le platonisme.

 

ARMANDE

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.

 

BÉLISE                                          

Je m'accommode assez pour moi des petits corps;  

Mais le vide à souffrir me semble difficile,  

Et je goûte bien mieux la matière subtile.

 

TRISSOTIN

Descartes pour l'aimant donne fort dans mon sens. 

 

ARMANDE

J'aime ses tourbillons. 

 

PHILAMINTE

                                 Moi ses mondes tombants.

 

ARMANDE

Il me tarde de voir notre assemblée ouverte,  

Et de nous signaler par quelque découverte.

 

TRISSOTIN

On en attend beaucoup de vos vives clartés,  

Et pour vous la nature a peu d'obscurités.

 

PHILAMINTE

Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une, 

Et j'ai vu clairement des hommes dans la lune.

 

BÉLISE

Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je croi,  

Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous voi.

 

ARMANDE

Nous approfondirons, ainsi que la physique,  

Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.

 

PHILAMINTE

La morale a des traits dont mon cœur est épris,  

Et c'était autrefois l'amour des grands esprits;  

Mais aux stoïciens je donne l'avantage,  

Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.

 

ARMANDE                                                                                                                                                            

Pour la langue, on verra dans peu nos règlements, 

Et nous y prétendons faire des remuements.  

Par une antipathie ou juste, ou naturelle,

Nous avons pris chacune une haine mortelle  

Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,  

Que mutuellement nous nous abandonnons; 

Contre eux nous préparons de mortelles sentences,  

Et nous devons ouvrir nos doctes conférences  

Par les proscriptions de tous ces mots divers,  

Dont nous voulons purger et la prose et les vers.

 

PHILAMINTE

Mais le plus beau projet de notre académie, 

Une entreprise noble et dont je suis ravie;  

Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté  

Chez tous les beaux esprits de la postérité,  

C'est le retranchement de ces syllabes sales,  

Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales; 

Ces jouets éternels des sots de tous les temps;  

Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;  

Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes,  

Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.

 

TRISSOTIN

Voilà certainement d'admirables projets!

 

BÉLISE

Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.

 

TRISSOTIN

Ils ne sauraient manquer d'être tous beaux et sages.

 

ARMANDE

Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.  

Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.  

Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. 

Nous chercherons partout à trouver à redire,  

Et ne verrons que nous qui sache bien écrire.

 

 

 

SCÈNE III

L'ÉPINE, TRISSOTIN, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, VADIUS.

 

L'ÉPINE

Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous,  

Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux.

 

TRISSOTIN                                                                                                                                                

C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance 

De lui donner l'honneur de votre connaissance.

 

PHILAMINTE

Pour le faire venir, vous avez tout crédit.  

Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.  

Holà. Je vous ai dit en paroles bien claires,  

Que j'ai besoin de vous.

 

HENRIETTE

                               Mais pour quelles affaires?

 

PHILAMINTE

Venez, on va dans peu vous les faire savoir.

 

TRISSOTIN

Voici l'homme qui meurt du désir de vous voir.  

En vous le produisant, je ne crains point le blâme  

D'avoir admis chez vous un profane, Madame,  

Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits.

 

PHILAMINTE

La main qui le présente, en dit assez le prix.

 

TRISSOTIN

Il a des vieux auteurs la pleine intelligence, 

Et sait du grec, Madame, autant qu'homme de France.

 

PHILAMINTE

Du grec, ô Ciel! du grec! Il sait du grec, ma sœur!

 

BÉLISE

Ah, ma nièce, du grec!

 

ARMANDE

                                 Du grec! quelle douceur!

 

PHILAMINTE

Quoi, Monsieur sait du grec? Ah permettez, de grâce 

Que pour l'amour du grec, Monsieur, on vous embrasse.

Il les baise toutes, jusques à Henriette qui le refuse.

 

HENRIETTE

Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas le grec.

 

PHILAMINTE                                         

J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.

 

VADIUS

Je crains d'être fâcheux, par l'ardeur qui m'engage 

À vous rendre aujourd'hui, Madame, mon hommage,  

Et j'aurais pu troubler quelque docte entretien.

 

PHILAMINTE

Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.

 

TRISSOTIN

Au reste il fait merveille en vers ainsi qu'en prose,  

Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.

 

VADIUS

Le défaut des auteurs, dans leurs productions, 

C'est d'en tyranniser les conversations;  

D'être au Palais, au Cours, aux ruelles, aux tables,  

De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.  

Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens, 

Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens,  

Qui des premiers venus saisissant les oreilles,  

En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.  

On ne m'a jamais vu ce fol entêtement,  

Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment, 

Qui par un dogme exprès défend à tous ses sages  

L'indigne empressement de lire leurs ouvrages.  

Voici de petits vers pour de jeunes amants,  

Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

 

TRISSOTIN

Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.

 

VADIUS

Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

 

TRISSOTIN

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

 

VADIUS

On voit partout chez vous l'ithos et le pathos. 

 

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des églogues d'un style, 

Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

 

VADIUS                                                          

Vos odes ont un air noble, galant et doux,  

Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

 

TRISSOTIN

Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?

 

VADIUS

Peut-on voir rien d'égal aux sonnets que vous faites?

 

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?

 

VADIUS

Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?

 

TRISSOTIN

 

VADIUS 

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.

 

TRISSOTIN

Si la France pouvait connaître votre prix,

 

VADIUS

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits,

 

TRISSOTIN

En carrosse doré vous iriez par les rues.

 

VADIUS

On verrait le public vous dresser des statues.  

Hom. C'est une ballade, et je veux que tout net  

Vous m'en…

 

TRISSOTIN

Avez-vous vu certain petit sonnet  

Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie?

 

VADIUS

 Oui, hier il me fut lu dans une compagnie.

 

TRISSOTIN

Vous en savez l'auteur?

 

VADIUS

                             Non; mais je sais fort bien,  

Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.

 

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

 

VADIUS

Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable;  

Et si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.

 

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout,  

Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.

 

VADIUS

Me préserve le Ciel d'en faire de semblables!

 

TRISSOTIN

Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur; 

Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur.

 

VADIUS

 Vous?

 

TRISSOTIN

        Moi.

 

VADIUS

                Je ne sais donc comment se fit l'affaire.

 

TRISSOTIN

C'est qu'on fut malheureux, de ne pouvoir vous plaire.

 

VADIUS

Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait,  

Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. 

Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

 

TRISSOTIN

La ballade, à mon goût, est une chose fade.  

Ce n'en est plus la mode; elle sent son vieux temps.

 

VADIUS

La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

 

TRISSOTIN

Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.

 

VADIUS

Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

 

TRISSOTIN

Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

 

VADIUS

Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.

 

TRISSOTIN

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

 

VADIUS

Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.

 

TRISSOTIN

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier. 

 

VADIUS

Allez, rimeur de balle, opprobre du métier. 

 

TRISSOTIN

Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.

 

VADIUS

Allez, cuistre…

 

PHILAMINTE

                 Eh, Messieurs, que prétendez-vous faire?

 

TRISSOTIN

Va, va restituer tous les honteux larcins 

Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.

 

VADIUS

Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse,  

D'avoir fait à tes vers estropier Horace.

 

TRISSOTIN

Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.

 

VADIUS

Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit.

 

TRISSOTIN

Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.

 

VADIUS

 Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des Satires.

 

TRISSOTIN

Je t'y renvoie aussi.

 

VADIUS

                             J'ai le contentement,  

Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement.  

Il me donne en passant une atteinte légère 

Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on révère;  

Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix,  

Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits.

 

TRISSOTIN

C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable.  

Il te met dans la foule ainsi qu'un misérable,  

Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler,  

Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler:  

Mais il m'attaque à part comme un noble adversaire  

Sur qui tout son effort lui semble nécessaire;  

Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux, 

Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.

 

VADIUS

Ma plume t'apprendra quel homme je puis être.

 

TRISSOTIN

Et la mienne saura te faire voir ton maître.

 

VADIUS

Je te défie en vers, prose, grec, et latin.

 

TRISSOTIN

Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin74. 

 

 

trissotin_okCOMP

 

 

SCÈNE IV

TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, HENRIETTE.

 

TRISSOTIN

À mon emportement ne donnez aucun blâme;  

C'est votre jugement que je défends, Madame,  

Dans le sonnet qu'il a l'audace d'attaquer.

 

PHILAMINTE

À vous remettre bien, je me veux appliquer.  

Mais parlons d'autre affaire. Approchez, Henriette. 

Depuis assez longtemps mon âme s'inquiète,  

De ce qu'aucun esprit en vous ne se fait voir,  

Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.

 

HENRIETTE

C'est prendre un soin pour moi qui n'est pas nécessaire,  

Les doctes entretiens ne sont point mon affaire. 

J'aime à vivre aisément , et dans tout ce qu'on dit  

Il faut se trop peiner, pour avoir de l'esprit.  

C'est une ambition que je n'ai point en tête,  

Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête,  

Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos, 

Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.

 

PHILAMINTE

Oui, mais j'y suis blessée, et ce n'est pas mon compte  

De souffrir dans mon sang une pareille honte.  

La beauté du visage est un frêle ornement,  

Une fleur passagère, un éclat d'un moment, 

Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme; 

Mais celle de l'esprit est inhérente et ferme. 

J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner  

La beauté que les ans ne peuvent moissonner,  

De faire entrer chez vous le désir des sciences, 

De vous insinuer les belles connaissances;  

Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,  

C'est d'attacher à vous un homme plein d'esprit,  

Et cet homme est Monsieur que je vous détermine  

À voir comme l'époux que mon choix vous destine.

 

HENRIETTE

Moi, ma mère?

 

PHILAMINTE

                      Oui, vous. Faites la sotte un peu.

 

BÉLISE

Je vous entends. Vos yeux demandent mon aveu,  

Pour engager ailleurs un cœur que je possède.  

Allez, je le veux bien. À ce nœud je vous cède,  

C'est un hymen qui fait votre établissement.

 

TRISSOTIN                                   

Je ne sais que vous dire, en mon ravissement,  

Madame, et cet hymen dont je vois qu'on m'honore  

Me met…

 

HENRIETTE

Tout beau, Monsieur, il n'est pas fait encore 

Ne vous pressez pas tant.

 

PHILAMINTE

                                        Comme vous répondez!  

Savez-vous bien que si… Suffit, vous m'entendez. 

Elle se rendra sage; allons, laissons-la faire.

 

 

 

SCÈNE V

HENRIETTE, ARMANDE.

 

ARMANDE

On voit briller pour vous les soins de notre mère;  

Et son choix ne pouvait d'un plus illustre époux…

 

HENRIETTE

Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous?

 

ARMANDE

C'est à vous, non à moi, que sa main est donnée.

 

HENRIETTE

Je vous le cède tout, comme à ma sœur aînée.

 

ARMANDE

Si l'hymen comme à vous me paraissait charmant,  

J'accepterais votre offre avec ravissement.

 

HENRIETTE

Si j'avais comme vous les pédants dans la tête,  

Je pourrais le trouver un parti fort honnête.

 

ARMANDE

Cependant bien qu'ici nos goûts soient différents,  

Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents;  

Une mère a sur nous une entière puissance,  

Et vous croyez en vain par votre résistance…

 

 

 

SCÈNE VI

CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, HENRIETTE, ARMANDE.

 

CHRYSALE

Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein, 

Ôtez ce gant. Touchez à Monsieur dans la main,  

Et le considérez désormais dans votre âme  

En homme dont je veux que vous soyez la femme.

 

ARMANDE

De ce côté, ma sœur, vos penchants sont fort grands.

 

HENRIETTE

Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents; 

Un père a sur nos vœux une entière puissance.

 

ARMANDE

Une mère a sa part à notre obéissance.

 

CHRYSALE

Qu'est-ce à dire?

 

ARMANDE

                           Je dis que j'appréhende fort  

Qu'ici ma mère et vous ne soyez pas d'accord,  

Et c'est un autre époux…

 

CHRYSALE

                          Taisez-vous, péronnelle! 

Allez philosopher tout le soûl avec elle,  

Et de mes actions ne vous mêlez en rien.  

Dites-lui ma pensée, et l'avertissez bien  

Qu'elle ne vienne pas m'échauffer les oreilles;  

Allons vite.

 

ARISTE

              Fort bien; vous faites des merveilles.

 

CLITANDRE

Quel transport! quelle joie! ah! que mon sort est doux!

 

CHRYSALE

Allons, prenez sa main, et passez devant nous,  

Menez-la dans sa chambre. Ah les douces caresses! 

Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses,  

Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours, 

Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

 

 

 

 

 

ACTE IV, SCÈNE PREMIÈRE

ARMANDE, PHILAMINTE.

 

ARMANDE

Oui, rien n'a retenu son esprit en balance.  

Elle a fait vanité de son obéissance.

Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi  

S'est-il donné le temps d'en recevoir la loi, 

Et semblait suivre moins les volontés d'un père,  

Qu'affecter de braver les ordres d'une mère.

 

PHILAMINTE

Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux  

Les droits de la raison soumettent tous ses vœux;  

Et qui doit gouverner ou sa mère, ou son père, 

Ou l'esprit, ou le corps; la forme, ou la matière.

 

ARMANDE

On vous en devait bien au moins un compliment,   

Et ce petit Monsieur en use étrangement,  

De vouloir malgré vous devenir votre gendre.

 

PHILAMINTE

Il n'en est pas encore où son cœur peut prétendre. 

Je le trouvais bien fait, et j'aimais vos amours;  

Mais dans ses procédés il m'a déplu toujours.  

Il sait que Dieu merci je me mêle d'écrire,  

Et jamais il ne m'a prié de lui rien lire.

 

 

 

SCÈNE II

CLITANDRE, ARMANDE, PHILAMINTE.

 

ARMANDE

Je ne souffrirais point, si j'étais que de vous, 

Que jamais d'Henriette il pût être l'époux.  

On me ferait grand tort d'avoir quelque pensée,  

Que là-dessus je parle en fille intéressée,  

Et que le lâche tour que l'on voit qu'il me fait,  

Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret. 

Contre de pareils coups, l'âme se fortifie  

Du solide secours de la philosophie,  

Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout:  

Mais vous traiter ainsi, c'est vous pousser à bout.  

Il est de votre honneur d'être à ses vœux contraire, 

Et c'est un homme enfin qui ne doit point vous plaire.  

Jamais je n'ai connu, discourant entre nous,  

Qu'il eût au fond du cœur de l'estime pour vous.

 

PHILAMINTE

Petit sot!

 

ARMANDE                                                    

               Quelque bruit que votre gloire fasse, 

Toujours à vous louer il a paru de glace.

 

PHILAMINTE

Le brutal!

 

ARMANDE

               Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux,  

J'ai lu des vers de vous qu'il n'a point trouvés beaux.

 

PHILAMINTE

L'impertinent!

 

ARMANDE

                     Souvent nous en étions aux prises;  

Et vous ne croiriez point de combien de sottises…

 

CLITANDRE

Eh doucement de grâce. Un peu de charité, 

Madame, ou tout au moins un peu d'honnêteté.  

Quel mal vous ai-je fait? et quelle est mon offense,  

Pour armer contre moi toute votre éloquence?  

Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin  

De me rendre odieux aux gens dont j'ai besoin? 

Parlez. Dites, d'où vient ce courroux effroyable?  

Je veux bien que Madame en soit juge équitable.

 

ARMANDE

Si j'avais le courroux dont on veut m'accuser,  

Je trouverais assez de quoi l'autoriser;  

Vous en seriez trop digne, et les premières flammes 

S'établissent des droits si sacrés sur les âmes 

Qu'il faut perdre fortune, et renoncer au jour,  

Plutôt que de brûler des feux d'un autre amour;  

Au changement de vœux nulle horreur ne s'égale,  

Et tout cœur infidèle est un monstre en morale.

 

CLITANDRE

Appelez-vous, Madame, une infidélité,  

Ce que m'a de votre âme ordonné la fierté?  

Je ne fais qu'obéir aux lois qu'elle m'impose;  

Et si je vous offense, elle seule en est cause.  

Vos charmes ont d'abord possédé tout mon cœur. 

Il a brûlé deux ans d'une constante ardeur;  

Il n'est soins empressés, devoirs, respects, services,  

Dont il ne vous ait fait d'amoureux sacrifices.  

Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous,  

Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux; 

Ce que vous refusez, je l'offre au choix d'une autre.  

Voyez. Est-ce, Madame, ou ma faute, ou la vôtre?  

Mon cœur court-il au change, ou si vous l'y poussez?  

Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez?

 

ARMANDE

Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire, 

Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire,  

Et vouloir les réduire à cette pureté  

Où du parfait amour consiste la beauté?

Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée  

Du commerce des sens nette et débarrassée? 

Et vous ne goûtez point dans ses plus doux appas, 

Cette union des cœurs, où les corps n'entrent pas.  

Vous ne pouvez aimer que d'une amour grossière?  

Qu'avec tout l'attirail des nœuds de la matière?  

Et pour nourrir les feux que chez vous on produit, 

Il faut un mariage, et tout ce qui s'ensuit.   

Ah quel étrange amour! et que les belles âmes  

Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes!  

Les sens n'ont point de part à toutes leurs ardeurs,  

Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs. 

Comme une chose indigne, il laisse là le reste.  

C'est un feu pur et net comme le feu céleste,  

On ne pousse avec lui que d'honnêtes soupirs,  

Et l'on ne penche point vers les sales désirs.  

Rien d'impur ne se mêle au but qu'on se propose. 

On aime pour aimer, et non pour autre chose.  

Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports  

Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps.

 

CLITANDRE

Pour moi par un malheur, je m'aperçois, Madame, 

Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme: 

Je sens qu'il y tient trop, pour le laisser à part;  

De ces détachements je ne connais point l'art;  

Le Ciel m'a dénié cette philosophie,  

Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.  

Il n'est rien de plus beau, comme vous avez dit, 

Que ces vœux épurés qui ne vont qu'à l'esprit,  

Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées,  

Du commerce des sens si bien débarrassées:  

Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés,  

Je suis un peu grossier, comme vous m'accusez; 

J'aime avec tout moi-même, et l'amour qu'on me donne,  

En veut, je le confesse, à toute la personne.  

Ce n'est pas là matière à de grands châtiments;  

Et sans faire de tort à vos beaux sentiments,  

Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode, 

Et que le mariage est assez à la mode,  

Passe pour un lien assez honnête et doux,  

Pour avoir désiré de me voir votre époux,  

Sans que la liberté d'une telle pensée  

Ait dû vous donner lieu d'en paraître offensée.

 

ARMANDE

Hé bien, Monsieur, hé bien, puisque sans m'écouter  

Vos sentiments brutaux veulent se contenter;  

Puisque pour vous réduire à des ardeurs fidèles,  

Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles;  

Si ma mère le veut, je résous mon esprit  

À consentir pour vous à ce dont il s'agit.

 

CLITANDRE

Il n'est plus temps, Madame, une autre a pris la place; 

Et par un tel retour j'aurais mauvaise grâce

De maltraiter l'asile, et blesser les bontés, 

Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.

 

PHILAMINTE

Mais enfin comptez-vous, Monsieur, sur mon suffrage, 

Quand vous vous promettez cet autre mariage?  

Et dans vos visions savez-vous, s'il vous plaît,  

Que j'ai pour Henriette un autre époux tout prêt?

 

CLITANDRE

Eh, Madame, voyez votre choix, je vous prie; 

Exposez-moi, de grâce, à moins d'ignominie,  

Et ne me rangez pas à l'indigne destin  

De me voir le rival de Monsieur Trissotin.  

L'amour des beaux esprits qui chez vous m'est contraire  

Ne pouvait m'opposer un moins noble adversaire. 

Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit  

Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit:  

Mais Monsieur Trissotin n'a pu duper personne,  

Et chacun rend justice aux écrits qu'il nous donne.  

Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu'il vaut; 

Et ce qui m'a vingt fois fait tomber de mon haut,  

C'est de vous voir au ciel élever des sornettes,  

Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites.

 

PHILAMINTE

Si vous jugez de lui tout autrement que nous,  

C'est que nous le voyons par d'autres yeux que vous.

 

 

 

SCÈNE III

TRISSOTIN, ARMANDE, PHILAMINTE, CLITANDRE.

 

TRISSOTIN

Je viens vous annoncer une grande nouvelle. 

Nous l'avons en dormant, Madame, échappé belle:  

Un monde près de nous a passé tout du long,  

Est chu tout au travers de notre tourbillon;  

Et s'il eût en chemin rencontré notre terre, 

Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

 

PHILAMINTE

Remettons ce discours pour une autre saison,  

Monsieur n'y trouverait ni rime, ni raison;  

Il fait profession de chérir l'ignorance,  

Et de haïr surtout l'esprit et la science.

 

CLITANDRE

Cette vérité veut quelque adoucissement.  

Je m'explique, Madame, et je hais seulement

La science et l'esprit qui gâtent les personnes.  

Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes;  

Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants,

Que de me voir savant comme certaines gens.

 

TRISSOTIN

Pour moi je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose,  

Que la science soit pour gâter quelque chose.

 

CLITANDRE

Et c'est mon sentiment, qu'en faits, comme en propos,  

La science est sujette à faire de grands sots.

 

TRISSOTIN

Le paradoxe est fort.

 

CLITANDRE

                                   Sans être fort habile,  

La preuve m'en serait je pense assez facile.  

Si les raisons manquaient, je suis sûr qu'en tout cas  

Les exemples fameux ne me manqueraient pas.

 

TRISSOTIN

Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère.

 

CLITANDRE

Je n'irais pas bien loin pour trouver mon affaire.

 

TRISSOTIN

Pour moi je ne vois pas ces exemples fameux.

 

CLITANDRE

Moi, je les vois si bien, qu'ils me crèvent les yeux.

 

TRISSOTIN

J'ai cru jusques ici que c'était l'ignorance  

Qui faisait les grands sots, et non pas la science.

 

CLITANDRE

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant,  

Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

 

TRISSOTIN

Le sentiment commun est contre vos maximes,  

Puisque ignorant et sot sont termes synonymes.

 

CLITANDRE

Si vous le voulez prendre aux usages du mot, 

L'alliance est plus grande entre pédant et sot.

 

TRISSOTIN

La sottise dans l'un se fait voir toute pure.

 

CLITANDRE

Et l'étude dans l'autre ajoute à la nature.

 

TRISSOTIN

Le savoir garde en soi son mérite éminent.

 

CLITANDRE

Le savoir dans un fat devient impertinent. 

 

TRISSOTIN

Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes,  

Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

 

CLITANDRE

Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands,  

C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savants.

 

TRISSOTIN

Ces certains savants-là, peuvent à les connaître 

Valoir certaines gens que nous voyons paraître.

 

CLITANDRE

Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savants;  

Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens.

 

PHILAMINTE

Il me semble, Monsieur…

 

CLITANDRE

                                            Eh, Madame, de grâce, 

Monsieur est assez fort, sans qu'à son aide on passe: 

Je n'ai déjà que trop d'un si rude assaillant;  

Et si je me défends, ce n'est qu'en reculant.

 

ARMANDE

Mais l'offensante aigreur de chaque repartie  

Dont vous…

 

CLITANDRE

                     Autre second, je quitte la partie.

 

PHILAMINTE

On souffre aux entretiens ces sortes de combats,

Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas.

 

CLITANDRE

Eh, mon Dieu, tout cela n'a rien dont il s'offense; 

Il entend raillerie autant qu'homme de France;  

Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer,  

Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer.

 

TRISSOTIN

Je ne m'étonne pas au combat que j'essuie,  

De voir prendre à Monsieur la thèse qu'il appuie.  

Il est fort enfoncé dans la cour, c'est tout dit:  

La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit;  

Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance, 

Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense.

 

CLITANDRE

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour,  

Et son malheur est grand, de voir que chaque jour  

Vous autres beaux esprits, vous déclamiez contre elle;  

Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle; 

Et sur son méchant goût lui faisant son procès,  

N'accusiez que lui seul de vos méchants succès.  

Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,  

Avec tout le respect que votre nom m'inspire,  

Que vous feriez fort bien, vos confrères, et vous, 

De parler de la cour d'un ton un peu plus doux;  

Qu'à le bien prendre au fond, elle n'est pas si bête  

Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête;  

Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout;  

Que chez elle on se peut former quelque bon goût; 

Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie,  

Tout le savoir obscur de la pédanterie.

 

TRISSOTIN

De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets.

 

CLITANDRE

Où voyez-vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais?

 

TRISSOTIN

Ce que je vois, Monsieur, c'est que pour la science 

Rasius et Baldus font honneur à la France,  

Et que tout leur mérite exposé fort au jour,  

N'attire point les yeux et les dons de la Cour.

 

CLITANDRE                                          

Je vois votre chagrin, et que par modestie  

Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie: 

Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos,  

Que font-ils pour l'Etat vos habiles héros?  

Qu'est-ce que leurs écrits lui rendent de service,

Pour accuser la cour d'une horrible injustice,  

Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms 

Elle manque à verser la faveur de ses dons?  

Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire,  

Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire.  

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,  

Que pour être imprimés, et reliés en veau, 

Les voilà dans l'État d'importantes personnes;  

Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes;  

Qu'au moindre petit bruit de leurs productions,  

Ils doivent voir chez eux voler les pensions;  

Que sur eux l'univers a la vue attachée; 

Que partout de leur nom la gloire est épanchée,  

Et qu'en science ils sont des prodiges fameux,  

Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,  

Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,  

Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles 

À se bien barbouiller de grec et de latin,  

Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin  

De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres;  

Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres;  

Riches pour tout mérite, en babil importun, 

Inhabiles à tout, vides de sens commun,  

Et pleins d'un ridicule, et d'une impertinence  

À décrier partout l'esprit et la science.

 

PHILAMINTE

Votre chaleur est grande, et cet emportement  

De la nature en vous marque le mouvement. 

C'est le nom de rival qui dans votre âme excite…

 

 

 

 

SCÈNE IV

JULIEN, TRISSOTIN, PHILAMINTE, CLITANDRE, ARMANDE.

 

JULIEN

Le savant qui tantôt vous a rendu visite,  

Et de qui j'ai l'honneur de me voir le valet,  

Madame, vous exhorte à lire ce billet.

 

PHILAMINTE

Quelque important que soit ce qu'on veut que je lise, 

Apprenez, mon ami, que c'est une sottise  

De se venir jeter au travers d'un discours,  

Et qu'aux gens d'un logis il faut avoir recours,  

Afin de s'introduire en valet qui sait vivre.

 

JULIEN                                                

Je noterai cela, Madame, dans mon livre.

 

PHILAMINTE lit:

     Trissotin s'est vanté, Madame, qu'il épouserait

votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n'en

veut qu'à vos richesses, et que vous ferez bien de ne

point conclure ce mariage, que vous n'ayez vu le

poème que je compose contre lui. En attendant cette

peinture, où je prétends vous le dépeindre de toutes

ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence

et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les

endroits qu'il a pillés.

 

PHILAMINTE poursuit.

Voilà sur cet hymen que je me suis promis  

Un mérite attaqué de beaucoup d'ennemis;  

Et ce déchaînement aujourd'hui me convie,  

À faire une action qui confonde l'envie;  

Qui lui fasse sentir que l'effort qu'elle fait, 

De ce qu'elle veut rompre, aura pressé l'effet.  

Reportez tout cela sur l'heure à votre maître;  

Et lui dites, qu'afin de lui faire connaître  

Quel grand état je fais de ses nobles avis,  

Et comme je les crois dignes d'être suivis, 

Dès ce soir à Monsieur je marierai ma fille;  

Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille,  

À signer leur contrat vous pourrez assister,  

Et je vous y veux bien de ma part inviter.  

Armande, prenez soin d'envoyer au notaire, 

Et d'aller avertir votre sœur de l'affaire.

 

ARMANDE

Pour avertir ma sœur, il n'en est pas besoin,  

Et Monsieur que voilà, saura prendre le soin  

De courir lui porter bientôt cette nouvelle,  

Et disposer son cœur à vous être rebelle.

 

PHILAMINTE

Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir,  

Et si je la saurai réduire à son devoir.

Elle s'en va.

 

ARMANDE

J'ai grand regret, Monsieur, de voir qu'à vos visées,  

Les choses ne soient pas tout à fait disposées.

 

CLITANDRE

Je m'en vais travailler, Madame, avec ardeur, 

À ne vous point laisser ce grand regret au cœur.

 

ARMANDE

J'ai peur que votre effort n'ait pas trop bonne issue.

 

CLITANDRE

Peut-être verrez-vous votre crainte déçue.

 

ARMANDE

Je le souhaite ainsi.

 

CLITANDRE

                                J'en suis persuadé,  

Et que de votre appui je serai secondé.

 

ARMANDE

Oui, je vais vous servir de toute ma puissance.

 

CLITANDRE

Et ce service est sûr de ma reconnaissance.

 

 

 

SCÈNE V

CHRYSALE, ARISTE, HENRIETTE, CLITANDRE.

 

CLITANDRE

Sans votre appui, Monsieur, je serai malheureux.  

Madame votre femme a rejeté mes vœux,  

Et son cœur prévenu, veut Trissotin pour gendre.

 

CHRYSALE

Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre?  

Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin?

 

ARISTE

C'est par l'honneur qu'il a de rimer à latin,  

Qu'il a sur son rival emporté l'avantage.

 

CLITANDRE

Elle veut dès ce soir faire ce mariage.

 

CHRYSALE

Dès ce soir?

 

CLITANDRE

                    Dès ce soir.

 

CHRYSALE

                                   Et dès ce soir je veux, 

Pour la contrecarrer, vous marier vous deux.

 

CLITANDRE

Pour dresser le contrat, elle envoie au notaire.

 

CHRYSALE

Et je vais le quérir pour celui qu'il doit faire.

 

CLITANDRE

Et Madame doit être instruite par sa sœur, 

De l'hymen où l'on veut qu'elle apprête son cœur.

 

CHRYSALE

Et moi, je lui commande avec pleine puissance,  

De préparer sa main à cette autre alliance.  

Ah je leur ferai voir, si pour donner la loi,  

Il est dans ma maison d'autre maître que moi. 

Nous allons revenir, songez à nous attendre;  

Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous mon gendre.

 

HENRIETTE

Hélas! dans cette humeur conservez-le toujours.

 

ARISTE

J'emploierai toute chose à servir vos amours.

 

CLITANDRE

Quelque secours puissant qu'on promette à ma flamme, 

Mon plus solide espoir, c'est votre cœur, Madame.

 

HENRIETTE

Pour mon cœur vous pouvez vous assurer de lui.

 

CLITANDRE

Je ne puis qu'être heureux, quand j'aurai son appui.

 

HENRIETTE

Vous voyez à quels nœuds on prétend le contraindre.

 

CLITANDRE

Tant qu'il sera pour moi, je ne vois rien à craindre.

 

HENRIETTE

Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux;  

Et si tous mes efforts ne me donnent à vous,  

Il est une retraite où notre âme se donne,  

Qui m'empêchera d'être à toute autre personne.

 

CLITANDRE                           

Veuille le juste Ciel me garder en ce jour, 

De recevoir de vous cette preuve d'amour.

 

 

 

 

 

ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

HENRIETTE, TRISSOTIN.

 

HENRIETTE

C'est sur le mariage où ma mère s'apprête,  

Que j'ai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête;  

Et j'ai cru dans le trouble où je vois la maison,  

Que je pourrais vous faire écouter la raison.

Je sais qu'avec mes vœux vous me jugez capable  

De vous porter en dot un bien considérable:  

Mais l'argent dont on voit tant de gens faire cas,  

Pour un vrai philosophe a d'indignes appas;  

Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles, 

Ne doit point éclater dans vos seules paroles.

 

TRISSOTIN

Aussi n'est-ce point là ce qui me charme en vous;  

Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,  

Votre grâce et votre air sont les biens, les richesses,  

Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses; 

C'est de ces seuls trésors que je suis amoureux.

 

HENRIETTE

Je suis fort redevable à vos feux généreux;  

Cet obligeant amour a de quoi me confondre,  

Et j'ai regret, Monsieur, de n'y pouvoir répondre.  

Je vous estime autant qu'on saurait estimer, 

Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.  

Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être,  

Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître.  

Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous,  

Que j'ai de méchants yeux pour le choix d'un époux, 

Que par cent beaux talents vous devriez me plaire.  

Je vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire;  

Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,  

C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement.

 

TRISSOTIN

Le don de votre main où l'on me fait prétendre, 

Me livrera ce cœur que possède Clitandre;  

Et par mille doux soins, j'ai lieu de présumer,  

Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer.

 

HENRIETTE

Non, à ses premiers vœux mon âme est attachée,  

Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée. 

Avec vous librement j'ose ici m'expliquer,  

Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer.  

Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs s'excite,  

N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite;  

Le caprice y prend part, et quand quelqu'un nous plaît, 

Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est.  

Si l'on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,  

Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse;  

Mais on voit que l'amour se gouverne autrement.  

Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement, 

Et ne vous servez point de cette violence  

Que pour vous on veut faire à mon obéissance.  

Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir  

À ce que des parents ont sur nous de pouvoir.  

On répugne à se faire immoler ce qu'on aime, 

Et l'on veut n'obtenir un cœur que de lui-même.

Ne poussez point ma mère à vouloir par son choix,  

Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.  

Ôtez-moi votre amour, et portez à quelque autre  

Les hommages d'un cœur aussi cher que le vôtre.

 

TRISSOTIN

Le moyen que ce cœur puisse vous contenter?  

Imposez-lui des lois qu'il puisse exécuter.  

De ne vous point aimer peut-il être capable,  

À moins que vous cessiez, Madame, d'être aimable,  

Et d'étaler aux yeux les célestes appas…

 

HENRIETTE

Eh Monsieur, laissons là ce galimatias.  

Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes,  

Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes,  

Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur…

 

TRISSOTIN

C'est mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon cœur. 

D'elles on ne me voit amoureux qu'en poète;  

Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette.

 

HENRIETTE

Eh de grâce, Monsieur…

 

TRISSOTIN

                                          Si c'est vous offenser,  

Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser. 

Cette ardeur jusqu'ici de vos yeux ignorée, 

Vous consacre des vœux d'éternelle durée.  

Rien n'en peut arrêter les aimables transports;  

Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,  

Je ne puis refuser le secours d'une mère  

Qui prétend couronner une flamme si chère; 

Et pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant,  

Pourvu que je vous aie, il n'importe comment.

 

HENRIETTE

Mais savez-vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense,  

À vouloir sur un cœur user de violence?  

Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, 

D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait;  

Et qu'elle peut aller en se voyant contraindre,  

À des ressentiments que le mari doit craindre?

 

TRISSOTIN                                    

Un tel discours n'a rien dont je sois altéré.  

À tous événements le sage est préparé. 

Guéri par la raison des faiblesses vulgaires,  

Il se met au-dessus de ces sortes d'affaires,

Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui,  

De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui.

 

HENRIETTE

En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie; 

Et je ne pensais pas que la philosophie  

Fût si belle qu'elle est, d'instruire ainsi les gens  

À porter constamment de pareils accidents.  

Cette fermeté d'âme à vous si singulière,  

Mérite qu'on lui donne une illustre matière; 

Est digne de trouver qui prenne avec amour,  

Les soins continuels de la mettre en son jour;  

Et comme à dire vrai, je n'oserais me croire  

Bien propre à lui donner tout l'éclat de sa gloire,  

Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous, 

Que je renonce au bien de vous voir mon époux.

 

TRISSOTIN

Nous allons voir bientôt comment ira l'affaire;  

Et l'on a là-dedans fait venir le notaire.

 

 

 

SCÈNE II

CHRYSALE, CLITANDRE, MARTINE, HENRIETTE.

 

CHRYSALE

Ah, ma fille, je suis bien aise de vous voir. 

Allons, venez-vous-en faire votre devoir, 

Et soumettre vos vœux aux volontés d'un père.  

Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère;  

Et pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,  

Martine que j'amène, et rétablis céans.

 

HENRIETTE

Vos résolutions sont dignes de louange. 

Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change.  

Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez,  

Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.  

Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte  

D'empêcher que sur vous ma mère ne l'emporte.

 

CHRYSALE

Comment? Me prenez-vous ici pour un benêt?

 

HENRIETTE                                         

M'en préserve le Ciel.

 

CHRYSALE

                                 Suis-je un fat, s'il vous plaît?

 

HENRIETTE

Je ne dis pas cela.

 

CHRYSALE

                                  Me croit-on incapable  

Des fermes sentiments d'un homme raisonnable?

 

HENRIETTE

Non, mon père.

 

CHRYSALE

                Est-ce donc qu'à l'âge où je me voi, 

Je n'aurais pas l'esprit d'être maître chez moi?

 

HENRIETTE

Si fait.

 

CHRYSALE

                Et que j'aurais cette faiblesse d'âme,  

De me laisser mener par le nez à ma femme?

 

HENRIETTE

Eh non, mon père.

 

CHRYSALE

               Ouais. Qu'est-ce donc que ceci?  

Je vous trouve plaisante à me parler ainsi.

 

HENRIETTE

Si je vous ai choqué, ce n'est pas mon envie.

 

CHRYSALE

Ma volonté céans doit être en tout suivie.

 

HENRIETTE

Fort bien, mon père.

 

CHRYSALE

             Aucun, hors moi, dans la maison,  

N'a droit de commander.

 

HENRIETTE

                              Oui, vous avez raison.

 

CHRYSALE

C'est moi qui tiens le rang de chef de la famille.

 

HENRIETTE

D'accord.

 

CHRYSALE

             C'est moi qui dois disposer de ma fille.

 

HENRIETTE

Eh oui.

 

CHRYSALE

         Le Ciel me donne un plein pouvoir sur vous.

 

HENRIETTE

Qui vous dit le contraire?

 

CHRYSALE

                             Et pour prendre un époux,  

Je vous ferai bien voir que c'est à votre père  

Qu'il vous faut obéir, non pas à votre mère.

 

HENRIETTE

Hélas! vous flattez là les plus doux de mes vœux;  

Veuillez être obéi, c'est tout ce que je veux.

 

CHRYSALE

Nous verrons si ma femme à mes désirs rebelle…

 

CLITANDRE

La voici qui conduit le notaire avec elle.

 

CHRYSALE

Secondez-moi bien tous.

 

MARTINE

                          Laissez-moi, j'aurai soin 

De vous encourager, s'il en est de besoin.

 

 

 

SCÈNE III

PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, LE NOTAIRE, CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE.

 

PHILAMINTE

Vous ne sauriez changer votre style sauvage,  

Et nous faire un contrat qui soit en beau langage?

 

LE NOTAIRE

Notre style est très bon, et je serais un sot,  

Madame, de vouloir y changer un seul mot. 

 

BÉLISE

Ah! quelle barbarie au milieu de la France!  

Mais au moins en faveur, Monsieur, de la science,  

Veuillez au lieu d'écus, de livres et de francs,  

Nous exprimer la dot en mines et talents,  

Et dater par les mots d'ides et de calendes.

 

LE NOTAIRE

Moi? Si j'allais, Madame, accorder vos demandes,  

Je me ferais siffler de tous mes compagnons.

 

PHILAMINTE

De cette barbarie en vain nous nous plaignons.  

Allons, Monsieur, prenez la table pour écrire.  

Ah, ah! cette impudente ose encor se produire? 

Pourquoi donc, s'il vous plaît, la ramener chez moi?

 

CHRYSALE

Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.  

Nous avons maintenant autre chose à conclure.

 

LE NOTAIRE

Procédons au contrat. Où donc est la future?

 

PHILAMINTE

 Celle que je marie est la cadette.

 

LE NOTAIRE

                                                          Bon.

 

 CHRYSALE

 Oui. La voilà, Monsieur, Henriette est son nom.

 

LE NOTAIRE

Fort bien. Et le futur?

 

PHILAMINTE

                        L'époux que je lui donne  

Est Monsieur.

 

CHRYSALE, montrant Clitandre.                                                            

            Et celui, moi, qu'en propre personne,  

Je prétends qu'elle épouse, est Monsieur.

 

LE NOTAIRE

                                              Deux époux!  

C'est trop pour la coutume.

 

PHILAMINTE

                                           Où vous arrêtez-vous? 

Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.

 

CHRYSALE

Pour mon gendre mettez, mettez, Monsieur, Clitandre.

 

LE NOTAIRE

Mettez-vous donc d'accord et d'un jugement mûr  

Voyez à convenir entre vous du futur.

 

PHILAMINTE

Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m'arrête.

 

CHRYSALE

Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête.

 

LE NOTAIRE

Dites-moi donc à qui j'obéirai des deux?

 

PHILAMINTE

Quoi donc, vous combattez les choses que je veux?

 

CHRYSALE

Je ne saurais souffrir qu'on ne cherche ma fille,  

Que pour l'amour du bien qu'on voit dans ma famille.

 

PHILAMINTE

Vraiment à votre bien on songe bien ici,  

Et c'est là pour un sage, un fort digne souci!

 

CHRYSALE

Enfin pour son époux, j'ai fait choix de Clitandre.

 

PHILAMINTE

Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre:  

Mon choix sera suivi, c'est un point résolu.

 

CHRYSALE                                                        

Ouais. Vous le prenez là d'un ton bien absolu?

 

MARTINE

Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes  

Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

 

CHRYSALE

C'est bien dit.

 

MARTINE

                   Mon congé cent fois me fût-il hoc,   

La poule ne doit point chanter devant le coq.

 

CHRYSALE

Sans doute.

 

MARTINE

             Et nous voyons que d'un homme on se gausse,  

Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse.

 

CHRYSALE

Il est vrai.

 

MARTINE

                    Si j'avais un mari, je le dis,  

Je voudrais qu'il se fît le maître du logis.  

Je ne l'aimerais point, s'il faisait le jocrisse. 

Et si je contestais contre lui par caprice;  

Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon,  

Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

 

CHRYSALE

C'est parler comme il faut.

 

MARTINE

                          Monsieur est raisonnable,  

De vouloir pour sa fille un mari convenable.

 

CHRYSALE

Oui.

 

MARTINE                                                 

Par quelle raison, jeune, et bien fait qu'il est,  

Lui refuser Clitandre? Et pourquoi, s'il vous plaît,  

Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue?  

Il lui faut un mari, non pas un pédagogue:  

Et ne voulant savoir le grais, ni le latin,

Elle n'a pas besoin de Monsieur Trissotin.

 

CHRYSALE

Fort bien.

 

PHILAMINTE

                    Il faut souffrir qu'elle jase à son aise.

 

MARTINE

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise;   

Et pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit,  

Je ne voudrais jamais prendre un homme d'esprit. 

L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage;  

Les livres cadrent mal avec le mariage;  

Et je veux, si jamais on engage ma foi,  

Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi;  

Qui ne sache A, ne B, n'en déplaise à Madame, 

Et ne soit en un mot docteur que pour sa femme.

 

PHILAMINTE

Est-ce fait? et sans trouble ai-je assez écouté  

Votre digne interprète?

 

CHRYSALE

                                        Elle a dit vérité.

 

PHILAMINTE

Et moi, pour trancher court toute cette dispute,  

Il faut qu'absolument mon désir s'exécute. 

Henriette, et Monsieur seront joints de ce pas;  

Je l'ai dit, je le veux, ne me répliquez pas:  

Et si votre parole à Clitandre est donnée,  

Offrez-lui le parti d'épouser son aînée.

 

CHRYSALE

Voilà dans cette affaire un accommodement. 

Voyez? y donnez-vous votre consentement?

 

HENRIETTE                                                                                                                                                                         

Eh mon père!

 

CLITANDRE

                      Eh Monsieur!

BÉLISE

                                           On pourrait bien lui faire  

Des propositions qui pourraient mieux lui plaire:

Mais nous établissons une espèce d'amour  

Qui doit être épuré comme l'astre du jour; 

La substance qui pense, y peut être reçue,  

Mais nous en bannissons la substance étendue.

 

 

 

SCÈNE DERNIÈRE

ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÉLISE, HENRIETTE, ARMANDE, TRISSOTIN, LE NOTAIRE, CLITANDRE, MARTINE.

 

ARISTE

J'ai regret de troubler un mystère joyeux,   

Par le chagrin qu'il faut que j'apporte en ces lieux.  

Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles, 

Dont j'ai senti pour vous les atteintes cruelles:  

L'une pour vous, me vient de votre procureur;  

L'autre pour vous, me vient de Lyon.

 

PHILAMINTE

                                                  Quel malheur,  

Digne de nous troubler, pourrait-on nous écrire?

 

ARISTE

Cette lettre en contient un que vous pouvez lire.

 

PHILAMINTE

       Madame, j'ai prié Monsieur votre frère de vous

rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé

vous aller dire. La grande négligence que vous avez

pour vos affaires, a été cause que le clerc de votre

rapporteur ne m'a point averti, et vous avez perdu

absolument votre procès que vous deviez gagner.

 

CHRYSALE

Votre procès perdu!

 

PHILAMINTE

                             Vous vous troublez beaucoup!  

Mon cœur n'est point du tout ébranlé de ce coup.  

Faites, faites paraître une âme moins commune  

À braver comme moi les traits de la fortune.

   Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante

mille écus, et c'est à payer cette somme, avec les dépens,

que vous êtes condamnée par arrêt de la cour.

Condamnée! Ah ce mot est choquant, et n'est fait  

Que pour les criminels.

 

ARISTE

                                     Il a tort en effet,  

Et vous vous êtes là justement récriée.

Il devait avoir mis que vous êtes priée,  

Par arrêt de la cour, de payer au plus tôt  

Quarante mille écus, et les dépens qu'il faut.

 

PHILAMINTE

Voyons l'autre.

 

CHRYSALE lit.

    Monsieur, l'amitié qui me lie à Monsieur votre

frère, me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche.

Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains

d'Argante et de Damon, et je vous donne avis qu'en

même jour ils ont fait tous deux banqueroute.

Ô Ciel! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien!

 

PHILAMINTE

Ah quel honteux transport! Fi! tout cela n'est rien.  

Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste,  

Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.  

Achevons notre affaire, et quittez votre ennui; 

Son bien nous peut suffire et pour nous, et pour lui.

 

TRISSOTIN

Non, Madame, cessez de presser cette affaire.  

Je vois qu'à cet hymen tout le monde est contraire,  

Et mon dessein n'est point de contraindre les gens.

 

PHILAMINTE

Cette réflexion vous vient en peu de temps! 

Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce.

 

TRISSOTIN

De tant de résistance à la fin je me lasse.  

J'aime mieux renoncer à tout cet embarras,  

Et ne veux point d'un cœur qui ne se donne pas.

 

PHILAMINTE

Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire, 

Ce que jusques ici j'ai refusé de croire.

 

TRISSOTIN

Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez,  

Et je regarde peu comment vous le prendrez:  

Mais je ne suis point homme à souffrir l'infamie  

Des refus offensants qu'il faut qu'ici j'essuie; 

Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas,  

Et je baise les mains à qui ne me veut pas.

 

PHILAMINTE

Qu'il a bien découvert son âme mercenaire!  

Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire!

 

CLITANDRE

Je ne me vante point de l'être, mais enfin 

Je m'attache, Madame, à tout votre destin;  

Et j'ose vous offrir, avecque ma personne,  

Ce qu'on sait que de bien la fortune me donne.

 

PHILAMINTE

Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux,  

Et je veux couronner vos désirs amoureux. 

Oui, j'accorde Henriette à l'ardeur empressée…

 

HENRIETTE

Non, ma mère, je change à présent de pensée.  

Souffrez que je résiste à votre volonté.

 

CLITANDRE

Quoi, vous vous opposez à ma félicité?  

Et lorsqu'à mon amour je vois chacun se rendre…

 

HENRIETTE

Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre,  

Et je vous ai toujours souhaité pour époux,  

Lorsqu'en satisfaisant à mes vœux les plus doux,  

J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires:  

Mais lorsque nous avons les destins si contraires, 

Je vous chéris assez dans cette extrémité,  

Pour ne vous charger point de notre adversité.

 

CLITANDRE

Tout destin avec vous me peut être agréable;  

Tout destin me serait sans vous insupportable.

 

HENRIETTE

L'amour dans son transport parle toujours ainsi. 

Des retours importuns évitons le souci,  

Rien n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie,  

Que les fâcheux besoins des choses de la vie;  

Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux,  

De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.

 

ARISTE

N'est-ce que le motif que nous venons d'entendre,  

Qui vous fait résister à l'hymen de Clitandre?

 

HENRIETTE                                         

Sans cela, vous verriez tout mon cœur y courir;  

Et je ne fuis sa main, que pour le trop chérir.

 

ARISTE

Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles. 

Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles;  

Et c'est un stratagème, un surprenant secours,  

Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours;  

Pour détromper ma sœur, et lui faire connaître  

Ce que son philosophe à l'essai pouvait être.

 

CHRYSALE

Le Ciel en soit loué.

 

PHILAMINTE

                                J'en ai la joie au cœur,  

Par le chagrin qu'aura ce lâche déserteur.  

Voilà le châtiment de sa basse avarice,  

De voir qu'avec éclat cet hymen s'accomplisse.

 

CHRYSALE

Je le savais bien, moi, que vous l'épouseriez.

 

ARMANDE

Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez?

 

PHILAMINTE

Ce ne sera point vous que je leur sacrifie,  

Et vous avez l'appui de la philosophie,  

Pour voir d'un œil content couronner leur ardeur.

 

BÉLISE                                                

Qu'il prenne garde au moins que je suis dans son cœur.  

Par un prompt désespoir souvent on se marie,  

Qu'on s'en repent après tout le temps de sa vie.

 

CHRYSALE

Allons, Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,  

Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.

 

 

 

trissotin-ou-les-femmes-savantes-moliere-1t-comedie-bella-figura-yasmina-rezaM270914COMP

 

unndfgamedCOMP

 

 

RIDEAU

6 juin 2013

Paul Valéry, La jeune Parque

 

paul-valery

 

Paul Valéry

 

La Jeune Parque

 

 ◄►

 

À André Gide

Depuis bien des années

j’avais laissé l’art des vers :

essayant de m’y astreindre encore,

j’ai fait cet exercice que je te dédie. 1917

 

"Le Ciel a-t-il formé cet amas de merveilles

Pour la demeure d’un serpent ?"

Pierre Corneille

 

◄►

 

Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure
Seule, avec diamants extrêmes ?... Mais qui pleure,
Si proche de moi-même au moment de pleurer ?

Cette main, sur mes traits qu’elle rêve effleurer,
Distraitement docile à quelque fin profonde,
Attend de ma faiblesse une larme qui fonde,
Et que de mes destins lentement divisé,
Le plus pur en silence éclaire un cœur brisé.
La houle me murmure une ombre de reproche,
Ou retire ici-bas, dans ses gorges de roche,
Comme chose déçue et bue amèrement,
Une rumeur de plainte et de resserrement...
Que fais-tu, hérissée, et cette main glacée,
Et quel frémissement d’une feuille effacé
Persiste parmi vous, îles de mon sein nu ?...
Je scintille, liée à ce ciel inconnu...
L’immense grappe brille à ma soif de désastres.

Tout-puissants étrangers, inévitables astres
Qui daignez faire luire au lointain temporel
Je ne sais quoi de pur et de surnaturel ;
Vous qui dans les mortels plongez jusques aux larmes
Ces souverains éclats, ces invincibles armes,
Et les élancements de votre éternité,
Je suis seule avec vous, tremblante, ayant quitté
Ma couche ; et sur l’écueil mordu par la merveille,
J’interroge mon cœur quelle douleur l’éveille,
Quel crime par moi-même ou sur moi consommé ?...
... Ou si le mal me suit d’un songe refermé,
Quand (au velours du souffle envolé l’or des lampes)
J’ai de mes bras épais environné mes tempes,
Et longtemps de mon âme attendu les éclairs ?
Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de mes chairs,
Durcissant d’un frisson leur étrange étendue,
Et dans mes doux liens, à mon sang suspendue,
Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais
De regards en regards, mes profondes forêts.

J’y suivais un serpent qui venait de me mordre.


Quel repli de désirs, sa traîne !... Quel désordre
De trésors s’arrachant à mon avidité,
Et quelle sombre soif de la limpidité !

Ô ruse !... À la lueur de la douleur laissée
Je me sentis connue encor plus que blessée...
Au plus traître de l’âme, une pointe me naît ;
Le poison, mon poison, m’éclaire et se connaît :
Il colore une vierge à soi-même enlacée,
Jalouse... Mais de qui, jalouse et menacée ?
Et quel silence parle à mon seul possesseur ?

Dieux ! Dans ma lourde plaie une secrète sœur
Brûle, qui se préfère à l’extrême attentive.



Va ! je n’ai plus besoin de ta race naïve,
Cher Serpent... Je m’enlace, être vertigineux !
Cesse de me prêter ce mélange de nœuds
Ni ta fidélité qui me fuit et devine...
Mon âme y peut suffire, ornement de ruine !
Elle sait, sur mon ombre égarant ses tourments,
De mon sein, dans les nuits, mordre les rocs charmants ;
Elle y suce longtemps le lait des rêveries...
Laisse donc défaillir ce bras de pierreries
Qui menace d’amour mon sort spirituel...
Tu ne peux rien sur moi qui ne soit moins cruel,
Moins désirable... Apaise alors, calme ces ondes,
Rappelle ces remous, ces promesses immondes...
Ma surprise s’abrège, et mes yeux sont ouverts.
Je n’attendais pas moins de mes riches déserts
Qu’un tel enfantement de fureur et de tresse :
Leurs fonds passionnés brillent de sécheresse
Si loin que je m’avance et m’altère pour voir
De mes enfers pensifs les confins sans espoir...
Je sais... Ma lassitude est parfois un théâtre.
L’esprit n’est pas si pur que jamais idolâtre
Sa fougue solitaire aux élans de flambeau
Ne fasse fuir les murs de son morne tombeau.
Tout peut naître ici-bas d’une attente infinie.
L’ombre même le cède à certaine agonie,
L’âme avare s’entrouvre, et du monstre s’émeut
Qui se tord sur les pas d’une porte de feu...
Mais, pour capricieux et prompt que tu paraisses,
Reptile, ô vifs détours tout courus de caresses,
Si proche impatience et si lourde langueur,
Qu’es-tu, près de ma nuit d’éternelle longueur ?
Tu regardais dormir ma belle négligence...
Mais avec mes périls, je suis d’intelligence,
Plus versatile, ô Thyrse, et plus perfide qu’eux.
Fuis-moi ! du noir retour reprends le fil visqueux !
Va chercher des yeux clos pour tes danses massives.
Coule vers d’autres lits tes robes successives,
Couve sur d’autres cœurs les germes de leur mal,
Et que dans les anneaux de ton rêve animal
Halète jusqu’au jour l’innocence anxieuse !...
Moi, je veille. Je sors, pâle et prodigieuse,
Toute humide des pleurs que je n’ai point versés,
D’une absence aux contours de mortelle bercés
Par soi seule... Et brisant une tombe sereine,
Je m’accoude inquiète et pourtant souveraine,
Tant de mes visions parmi la nuit et l’œil,
Les moindres mouvements consultent mon orgueil. »



Mais je tremblais de perdre une douleur divine !
Je baisais sur ma main cette morsure fine,
Et je ne savais plus de mon antique corps
Insensible, qu’un feu qui brûlait sur mes bords :

Adieu, pensai-je, MOI, mortelle sœur, mensonge...



Harmonieuse MOI, différente d’un songe,
Femme flexible et ferme aux silences suivis
D’actes purs !... Front limpide, et par ondes ravis,
Si loin que le vent vague et velu les achève
Longs brins légers qu’au large un vol mêle et soulève,
Dites !... J’étais l’égale et l’épouse du jour,
Seul support souriant que je formais d’amour
À la toute-puissante altitude adorée...


Quel éclat sur mes cils aveuglément dorée,
Ô paupières qu’opprime une nuit de trésor,
Je priais à tâtons dans vos ténèbres d’or !
Poreuse à l’éternel qui me semblait m’enclore,
Je m’offrais dans mon fruit de velours qu’il dévore ;
Rien ne me murmurait qu’un désir de mourir
Dans cette blonde pulpe au soleil pût mûrir :
Mon amère saveur ne m’était point venue.
Je ne sacrifiais que mon épaule nue
À la lumière ; et sur cette gorge de miel,
Dont la tendre naissance accomplissait le ciel,
Se venait assoupir la figure du monde.
Puis, dans le dieu brillant, captive vagabonde,
Je m’ébranlais brûlante et foulais le sol plein,
Liant et déliant mes ombres sous le lin.
Heureuse ! À la hauteur de tant de gerbes belles,
Qui laissais à ma robe obéir les ombelles,
Dans les abaissements de leur frêle fierté
Et si, contre le fil de cette liberté,
Si la robe s’arrache à la rebelle ronce,
L’arc de mon brusque corps s’accuse et me prononce,
Nu sous le voile enflé de vivantes couleurs
Que dispute ma race aux longs liens de fleurs !

Je regrette à demi cette vaine puissance...
Une avec le désir, je fus l'obéissance
Imminente, attachée à ces genoux polis ;
De mouvements si prompts mes vœux étaient remplis
Que je sentais ma cause à peine plus agile !
Vers mes sens lumineux nageait ma blonde argile,
Et dans l’ardente paix des songes naturels,
Tous ces pas infinis me semblaient éternels.
Si ce n’est, ô Splendeur, qu’à mes pieds l’Ennemie,
Mon ombre ! la mobile et la souple momie,
De mon absence peinte effleurait sans effort
La terre où je fuyais cette légère mort.
Entre la rose et moi je la vois qui s’abrite ;
Sur la poudre qui danse, elle glisse et n’irrite
Nul feuillage, mais passe, et se brise partout...
Glisse ! Barque funèbre...



                      Et moi vive, debout,
Dure, et de mon néant secrètement armée,
Mais, comme par l’amour une joue enflammée,
Et la narine jointe au vent de l’oranger,
Je ne rends plus au jour qu’un regard étranger...
Oh ! combien peut grandir dans ma nuit curieuse
De mon cœur séparé la part mystérieuse,
Et de sombres essais s’approfondir mon art !...
Loin des purs environs, je suis captive, et par
L’évanouissement d’arômes abattue,
Je sens sous les rayons, frissonner ma statue,
Des caprices de l’or, son marbre parcouru.
Mais je sais ce que voit mon regard disparu ;
Mon œil noir est le seuil d’infernales demeures !
Je pense, abandonnant à la brise les heures
Et l’âme sans retour des arbustes amers,
Je pense, sur le bord doré de l’univers,
À ce goût de périr qui prend la Pythonisse
En qui mugit l’espoir que le monde finisse.
Je renouvelle en moi mes énigmes, mes dieux,
Mes pas interrompus de paroles aux cieux,
Mes pauses, sur le pied portant la rêverie.

Qui suit au miroir d’aile un oiseau qui varie,
Cent fois sur le soleil joue avec le néant,
Et brûle, au sombre but de mon marbre béant.

Ô dangereusement de son regard la proie !



Car l’œil spirituel sur ses plages de soie
Avait déjà vu luire et pâlir trop de jours
Dont je m’étais prédit les couleurs et le cours.
L’ennui, le clair ennui de mirer leur nuance,
Me donnait sur ma vie une funeste avance :
L’aube me dévoilait tout le jour ennemi.
J’étais à demi morte ; et peut-être, à demi
Immortelle, rêvant que le futur lui-même
Ne fût qu’un diamant fermant le diadème
Où s’échange le froid des malheurs qui naîtront
Parmi tant d’autres feux absolus de mon front.

Osera-t-il, le Temps, de mes diverses tombes,
Ressusciter un soir favori des colombes,
Un soir qui traîne au fil d’un lambeau voyageur
De ma docile enfance un reflet de rougeur,
Et trempe à l’émeraude un long rose de honte ?



Souvenir, ô bûcher, dont le vent d’or m’affronte,
Souffle au masque la pourpre imprégnant le refus
D’être en moi-même en flamme une autre que je fus...
Viens, mon sang, viens rougir la pâle circonstance
Qu’ennoblissait l’azur de la sainte distance,
Et l’insensible iris du temps que j’adorai !
Viens consumer sur moi ce don décoloré
Viens ! que je reconnaisse et que je les haïsse,
Cette ombrageuse enfant, ce silence complice,
Ce trouble transparent qui baigne dans les bois...
Et de mon sein glacé rejaillisse la voix
Que j’ignorais si rauque et d’amour si voilée...
Le col charmant cherchant la chasseresse ailée.
Mon cœur fut-il si près d’un cœur qui va faiblir ?


Fut-ce bien moi, grands cils qui crus m’ensevelir
Dans l’arrière douceur riant à vos menaces...
Ô pampres ! sur ma joue errant en fils tenaces,
Ou toi... de cils tissue et de fluides fûts,
Tendre lueur d’un soir brisé de bras confus ?



« Que dans le ciel placés, mes yeux tracent mon temple !
Et que sur moi repose un autel sans exemple ! »

Criaient de tout mon corps la pierre et la pâleur...
La terre ne m’est plus qu’un bandeau de couleur
Qui coule et se refuse au front blanc de vertige...
Tout l’univers chancelle et tremble sur ma tige,
La pensive couronne échappe à mes esprits,
La mort veut respirer cette rose sans prix
Dont la douceur importe à sa fin ténébreuse !

Que si ma tendre odeur grise ta tête creuse,
Ô mort, respire enfin cette esclave de roi :
Appelle-moi, délie !... Et désespère-moi,
De moi-même si lasse, image condamnée !
écoute... N’attends plus... La renaissante année
À tout mon sang prédit de secrets mouvements :
Le gel cède à regret ses derniers diamants...
Demain, sur un soupir des Bontés constellées,
Le printemps vient briser les fontaines scellées :
L’étonnant printemps rit, viole... On ne sait d’où
Venu ? Mais la candeur ruisselle à mots si doux
Qu’une tendresse prend la terre à ses entrailles...
Les arbres regonflés et recouverts d’écailles
Chargés de tant de bras et de trop d’horizons,
Meuvent sur le soleil leurs tonnantes toisons,
Montent dans l’air amer avec toutes leurs ailes
De feuilles par milliers qu’ils se sentent nouvelles...
N’entends-tu pas frémir ces noms aériens,
Ô Sourde !... Et dans l'espace accablé de liens,
Vibrant de bois vivace infléchi par la cime,
Pour et contre les dieux ramer l’arbre unanime,
La flottante forêt de qui les rudes troncs
Portent pieusement à leurs fantasques fronts,
Aux déchirants départs des archipels superbes,
Un fleuve tendre, ô mort, et caché sous les herbes ?



Quelle résisterait, mortelle, à ces remous ?
Quelle mortelle ?

                        Moi si pure, mes genoux
Pressentent les terreurs de genoux sans défense...
L’air me brise. L’oiseau perce de cris d’enfance
Inouïs...l’ombre même où se serre mon cœur,
Et roses ! mon soupir vous soulève, vainqueur
Hélas ! des bras si doux qui ferment la corbeille...
Oh ! parmi mes cheveux pèse d’un poids d’abeille,
Plongeant toujours plus ivre au baiser plus aigu,
Le point délicieux de mon jour ambigu...
Lumière !... Ou toi, la mort ! Mais le plus prompt me              prenne !...
Mon cœur bat ! mon cœur bat ! Mon sein brûle et   m’entraîne !
Ah ! qu’il s’enfle, se gonfle et se tende, ce dur
Très doux témoin captif de mes réseaux d’azur...
Dur en moi... mais si doux à la bouche infinie !...

Chers fantômes naissants dont la soif m’est unie,
Désirs ! Visages clairs !... Et vous, beaux fruits d’amour,
Les dieux m’ont-ils formé ce maternel contour
Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices,
Pour que la vie embrasse un autel de délices,
Où mêlant l’âme étrange aux éternels retours,
La semence, le lait, le sang coulent toujours ?
Non ! L’horreur m’illumine, exécrable harmonie !
Chaque baiser présage une neuve agonie...
Je vois, je vois flotter, fuyant l’honneur des chairs
Des mânes impuissants les millions amers...
Non, souffles ! Non, regards, tendresses... mes convives,
Peuple altéré de moi suppliant que tu vives,
Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie !... Allez,
Spectres, soupirs la nuit vainement exhalés,
Allez joindre des morts les impalpables nombres !
Je n’accorderai pas la lumière à des ombres,
Je garde loin de vous, l’esprit sinistre et clair...
Non ! Vous ne tiendrez pas de mes lèvres l’éclair !...
Et puis... mon cœur aussi vous refuse sa foudre.
J’ai pitié de nous tous, ô tourbillons de poudre !

Grands Dieux ! Je perds en vous mes pas déconcertés !

Je n’implorerai plus que tes faibles clartés,
Longtemps sur mon visage envieuse de fondre,
Très imminente larme, et seule à me répondre,
Larme qui fais trembler à mes regards humains
Une variété de funèbres chemins ;
Tu procèdes de l’âme, orgueil du labyrinthe,
Tu me portes du cœur cette goutte contrainte,
Cette distraction de mon suc précieux
Qui vient sacrifier mes ombres sur mes yeux,
Tendre libation de l’arrière-pensée !
D’une grotte de crainte au fond de moi creusée
Le sel mystérieux suinte muette l’eau.
D’où nais-tu ? Quel travail toujours triste et nouveau
Te tire avec retard, larme, de l’ombre amère ?
Tu gravis mes degrés de mortelle et de mère,
Et déchirant ta route, opiniâtre faix,
Dans le temps que je vis, les lenteurs que tu fais
M’étouffent... Je me tais, buvant ta marche sûre...
— Qui t’appelle au secours de ma jeune blessure !

Mais blessures, sanglots, sombres essais, pourquoi ?
Pour qui, joyaux cruels, marquez-vous ce corps froid,
Aveugle aux doigts ouverts évitant l’espérance !
Où va-t-il, sans répondre à sa propre ignorance,
Ce corps dans la nuit noire étonné de sa foi ?
Terre trouble... et mêlée à l’algue, porte-moi,
Porte doucement moi... Ma faiblesse de neige,
Marchera-t-elle tant qu’elle trouve son piège ?
Où traîne-t-il, mon cygne, où cherche-t-il son vol ?
... Dureté précieuse... Ô sentiment du sol,
Mon pas fondait sur toi l’assurance sacrée !
Mais sous le pied vivant qui tâte et qui la crée
Et touche avec horreur à son pacte natal,
Cette terre si ferme atteint mon piédestal.
Non loin, parmi ces pas, rêve mon précipice...
L’insensible rocher, glissant d’algues, propice
À fuir (comme en soi-même ineffablement seul),
Commence... Et le vent semble au travers d’un linceul
Ourdir de bruits marins une confuse trame,
Mélange de la lame en ruine, et de rame...
Tant de hoquets longtemps, et de râles heurtés,
Brisés, repris au large... et tous les sorts jetés
éperdument divers roulant l’oubli vorace.,.

Hélas ! de mes pieds nus qui trouvera la trace
Cessera-t-il longtemps de ne songer qu’à soi ?

Terre trouble, et mêlée à l’algue, porte-moi !



Mystérieuse MOI, pourtant, tu vis encore !
Tu vas te reconnaître au lever de l’aurore
Amèrement la même...
                          Un miroir de la mer
Se lève... Et sur la lèvre, un sourire d’hier
Qu’annonce avec ennui l’effacement des signes,
Glace dans l’orient déjà les pâles lignes
De lumière et de pierre, et la pleine prison
Où flottera l’anneau de l’unique horizon...
Regarde : un bras très pur est vu, qui se dénude.
Je te revois, mon bras... Tu portes l’aube...

                                    Ô rude
Réveil d’une victime inachevée... et seuil
Si doux... si clair, que flatte, affleurement d’écueil,
L’onde basse, et que lave une houle amortie !...
L’ombre qui m’abandonne, impérissable hostie,
Me découvre vermeille à de nouveaux désirs,
Sur le terrible autel de tous mes souvenirs.

Là, l’écume s’efforce à se faire visible ;
Et là, titubera sur la barque sensible
À chaque épaule d’onde, un pêcheur éternel.
Tout va donc accomplir son acte solennel
De toujours reparaître incomparable et chaste,
Et de restituer la tombe enthousiaste
Au gracieux état du rire universel.



Salut ! Divinités par la rose et le sel,
Et les premiers jouets de la jeune lumière,
Îles !... Ruches bientôt quand la flamme première
Fera que votre roche, îles que je prédis,
Ressente en rougissant de puissants paradis ;
Cimes qu’un feu féconde à peine intimidées,
Bois qui bourdonnerez de bêtes et d’idées,
D’hymnes d’hommes comblés des dons du juste éther,
Îles ! dans la rumeur des ceintures de mer,
Mères vierges toujours, même portant ces marques,
Vous m’êtes à genoux de merveilleuses Parques :
Rien n’égale dans l’air les fleurs que vous placez,
Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés !



De l’âme les apprêts sous la tempe calmée,
Ma mort, enfant secrète et déjà si formée,
Et vous, divins dégoûts qui me donniez l’essor,
Chastes éloignements des lustres de mon sort,
Ne fûtes-vous, ferveur, qu’une noble durée ?
Nulle jamais des dieux plus près aventurée
N’osa peindre à son front leur souffle ravisseur,
Et de la nuit parfaite implorant l’épaisseur,
Prétendre par la lèvre au suprême murmure.

Je soutenais l’éclat de la mort toute pure
Telle j’avais jadis le soleil soutenu...
Mon corps désespéré tendait le torse nu
Où l’âme, ivre de soi, de silence et de gloire,
Prête à s’évanouir de sa propre mémoire,
écoute, avec espoir, frapper au mur pieux
Ce cœur, — qui se ruine à coups mystérieux
Jusqu’à ne plus tenir que de sa complaisance
Un frémissement fin de feuille, ma présence...

Attente vaine, et vaine... Elle ne peut mourir
Qui devant son miroir pleure pour s’attendrir.


Ô n’aurait-il fallu, folle, que j’accomplisse
Ma merveilleuse fin de choisir pour supplice
Ce lucide dédain des nuances du sort ?
Trouveras-tu jamais plus transparente mort
Ni de pente plus pure où je rampe à ma perte
Que sur ce long regard de victime entr’ouverte,
Pâle, qui se résigne et saigne sans regret ?
Que lui fait tout le sang qui n’est plus son secret ?
Dans quelle blanche pais cette pourpre la laisse,
À l’extrême de l’être et belle de faiblesse !
Elle calme le temps qui la vient abolir,
Le moment souverain ne la peut plus pâlir,
Tant la chair vide baise une sombre fontaine !
Elle se fait toujours plus seule et plus lointaine...
Et moi, d’un tel destin, le cœur toujours plus près,
Mon cortège, en esprit, se berçait de cyprès...
Vers un aromatique avenir de fumée,
Je me sentais conduite, offerte et consumée ;
Toute, toute promise aux nuages heureux !
Même, je m’apparus cet arbre vaporeux,
De qui la majesté légèrement perdue
S’abandonne à l’amour de toute l’étendue.
L’être immense me gagne, et de mon cœur divin
L’encens qui brûle expire une forme sans fin...
Tous les corps radieux tremblent dans mon essence !...

Non, non !... N’irrite plus cette réminiscence !
Sombre lys ! Ténébreuse allusion des cieux,
Ta vigueur n’a pu rompre un vaisseau précieux...
Parmi tous les instants tu touchais au suprême...
— Mais qui l’emporterait sur la puissance même,
Avide par tes yeux de contempler le jour
Qui s’est choisi ton front pour lumineuse tour ?

Cherche, du moins, dis-toi, par quelle sourde suite
La nuit, d’entre les morts, au jour t’a reconduite ?
Souviens-toi de toi-même, et retire à l’instinct
Ce fil (ton doigt doré le dispute au matin),
Ce fil dont la finesse aveuglément suivie
Jusque sur cette rive a ramené ta vie...
Sois subtile... cruelle... ou plus subtile !... Mens !...
Mais sache !... Enseigne-moi par quels enchantements,
Lâche que n’a su fuir sa tiède fumée,
Ni le souci d’un sein d’argile parfumée,
Par quel retour sur toi, reptile, as-tu repris
Tes parfums de caverne et tes tristes esprits ?



Hier la chair profonde, hier, la chair maîtresse
M’a trahie... Oh ! sans rêve, et sans une caresse !...
Nul démon, nul parfum ne m’offrit le péril
D’imaginaires bras mourant au col viril ;
Ni, par le Cygne-Dieu, de plumes offensée
Sa brûlante blancheur n’effleura ma pensée...

Il eût connu pourtant le plus tendre des nids !
Car toute à la faveur de mes membres unis,
Vierge, je fus dans l’ombre une adorable offrande...
Mais le sommeil s’éprit d’une douceur si grande,
Et nouée à moi-même au creux de mes cheveux,
J’ai mollement perdu mon empire nerveux.
Au milieu de mes bras, je me suis faite une autre...
Qui s’aliène ?... Qui s’envole ?... Qui se vautre ?...
À quel détour caché, mon cœur s’est-il fondu ?
Quelle conque a redit le nom que j’ai perdu ?
Le sais-je, quel reflux traître m’a retirée
De mon extrémité pure et prématurée,
Et m’a repris le sens de mon vaste soupir ?
Comme l’oiseau se pose, il fallut m’assoupir.

Ce fut l’heure, peut-être, où la devineresse
Intérieure s’use et se désintéresse :
Elle n’est plus la même... Une profonde enfant
Des degrés inconnus vainement se défend,
Et redemande au loin ses mains abandonnées.
Il faut céder aux vœux des mortes couronnées
Et prendre pour visage un souffle...
Doucement, Me voici : mon front touche à ce consentement...
Ce corps, je lui pardonne, et je goûte à la cendre
Je me remets entière au bonheur de descendre,
Ouverte aux noirs témoins, les bras suppliciés,
Entre des mots sans fin, sans moi, balbutiés.
Dors, ma sagesse, dors. Forme-toi cette absence ;
Retourne dans le germe et la sombre innocence,
Abandonne-toi vive aux serpents, aux trésors.
Dors toujours ! Descends, dors toujours ! Descends, dors, dors !

(La porte basse c’est une bague... où la gaze
Passe... Tout meurt, tout rit dans la gorge qui jase...
L’oiseau boit sur ta bouche et tu ne peux le voir...
Viens plus bas, parle bas... Le noir n’est pas si noir...)



Délicieux linceuls, mon désordre tiède,
Couche où je me répands, m’interroge et me cède,
Où j’allai de mon cœur noyer les battements,
Presque tombeau vivant dans mes appartements,
Qui respire, et sur qui l’éternité s’écoute,
Place pleine de moi qui m’avez prise toute,
Ô forme de ma forme et la creuse chaleur
Que mes retours sur moi reconnaissaient la leur,
Voici que tant d’orgueil qui dans vos plis se plonge
À la fin se mélange aux bassesses du songe !
Dans vos nappes, où lisse elle imitait sa mort
L’idole malgré soi se dispose et s’endort,
Lasse femme absolue, et les yeux dans ses larmes,
Quand, de ses secrets nus les antres et les charmes,
Et ce reste d’amour que se gardait le corps
Corrompirent sa perte et ses mortels accords.

Arche toute secrète, et pourtant si prochaine,
Mes transports, cette nuit, pensaient briser ta chaîne ;
Je n’ai fait que bercer de lamentations
Tes flancs chargés de jour et de créations !
Quoi ! mes yeux froidement que tant d’azur égare
Regardent là périr l’étoile fine et rare,
Et ce jeune soleil de mes étonnements
Me paraît d’une aïeule éclairer les tourments,
Tant sa flamme aux remords ravit leur existence,
Et compose d’aurore une chère substance
Qui se formait déjà substance d’un tombeau !...
O, sur toute la mer, sur mes pieds, qu’il est beau !
Tu viens !... Je suis toujours celle que tu respires,
Mon voile évaporé me fuit vers tes empires...

... Alors, n’ai-je formé vains adieux si je vis,
Que songes ?... Si je viens, en vêtements ravis,
Sur ce bord, sans horreur, humer la haute écume,
Boire des yeux l’immense et riante amertume,
L’être contre le vent, dans le plus vif de l’air,
Recevant au visage un appel de la mer ;
Si l’âme intense souffle, et renfle furibonde
L’onde abrupte sur l’onde abattue, et si l’onde
Au cap tonne, immolant un monstre de candeur,
Et vient des hautes mers vomir la profondeur
Sur ce roc, d’où jaillit jusque vers mes pensées
Un éblouissement d’étincelles glacées,
Et sur toute ma peau que morde l’âpre éveil,
Alors, malgré moi-même, il le faut, ô Soleil,
Que j’adore mon cœur où tu te viens connaître,
Doux et puissant retour du délice de naître,

Feu vers qui se soulève une vierge de sang
Sous les espèces d’or d’un sein reconnaissant !

 

 

 

 ►◄

 

26 février 2020

Labeur céleste (1168)

 

voyage-aux-450s copie

                                                                                                                                                                              Image : X

 

                     Labeur céleste

 

                          

                           Il poussait laborieux et d’un essieu grinçant

                           Sa brouette remplie de brûlantes étoiles,

                           Et sous sa roue naissaient des comètes dorées,

                           Spectacle qui jadis le ravissait aux larmes.

 

                           - Tout cela vient d’Orion, fit l’Éboueur du ciel

                           Aux Anges cramoisis sous les nuées ardentes.

                           Et ceux-ci tout joyeux, d’une pelle cosmique,

                           Les jetaient en pâture au Trou Noir satisfait.

 

 

 

JCP 02/2020

7 octobre 2019

La mort de la gastronomie (1069)

 

Dédié aux cuisiniers attentionnés dont les efforts ne furent pas remarqués.

gastronomie-idf

                                                                                                                                                    Image : X.

 

La mort de la gastronomie

                                     Ou : Des effets lamentables

                                                Du trop-parler à table

 

De la porte des mots que l’on croyait fermée,

Le battant s’est ouvert, et de grands escadrons,

Rangés en phrases drues s’élancent dans les airs,

Retombant aussitôt, milliers de mouches mortes

Sur la table servie. Et les mets succulents

Ne seront pas prisés. Aux chimères du temps

Immolant la papille, l’attention est ailleurs,

Figée sur la parole éclose et bientôt morte,

Mais qui renaît sans cesse. Caviar vins de prestige

Sont servis inutiles : Il n’est plus que la voix

Qui vaille que l’on dîne, et du repas des rois

Ne sera retenu que contes du passé,

Que rêves du futur, et rien de ce présent

Où la gastronomie succombe à la parole -

Car tout bon mets se goûte aux clartés du silence.

 

 

JCP 22 Septembre 2019

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>
Newsletter
Publicité
Archives
Publicité