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La Chanson Grise
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4 août 2020

L’enfant de la montagne (1230)

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L’enfant de la montagne 

 

On ne sait qui avait accroché la montagne

Au ciel la tête en bas, offrant tous ses sommets

Au toucher de la main, et d’un curieux prodige

Les neiges les glaciers, les arbres les torrents

Demeuraient suspendus, immobiles dans l’air.

 

Paysage figé où l’œil comme la main

Séjournaient à loisir, tout se réunissant

À portée de la vue ou dans le creux des mains

Par la seule pensée du promeneur ravi -

De contempler enfin sans avoir à gravir.

 

Je demeurai longtemps, caressant les sommets,

Brassant la neige fraîche échappant à mes mains,

Ayant de vastes lacs comme plafonds liquides,

Et voyant l’eau de source envolée jusqu’au ciel.

 

Parut alors l’enfant vêtu de peaux de bêtes,

Un grand chien noir à ses côtés, et le suivant

L’interminable flot du troupeau de moutons

Dont il avait la garde. - Comment faire dit-il

Pour nourrir mes moutons ? La montagne à l’envers

A pris leur pâturage, et l’herbe de vos champs

Ne vaut rien à leur lait, comme à cet agneau-ci

Qui ne grandira plus. Rendez-leur l’herbe verte !

 

Enlacé tendrement entre ses bras tremblants,

L’enfant qui s’avançait portait un agneau mort.

Et, touché par ses pleurs, je dus briser mon rêve.

 

JCP 07-08/2020

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20 juillet 2020

La plume et le poète (1219)

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La plume et le poète

                    

Le papier silencieux qui assourdit le dire

A frappé ses écrits, et le mal qui empire

Assombrit le poète. Les anciennes clameurs

N’emplissent plus son âme, et son génie se meurt.

 

Les mots fleuris les mots guerriers se sont enfuis,

Et sa plume asséchée a retrouvé l’ennui

Des journées sans écrits. Elle pense à la joie

Qu’elle connut naguère, au vol des grandes oies.

 

Et la plume soudain se lance et écrit seule,

En longues larmes d’encre elle écrit son chagrin,

Comment du grand oiseau elle tomba de l’aile,

Pour finir tristement à griffonner quatrains.

 

Éveillé par le cri de la plume au papier,

Le poète copia le poème tout fait

Et l’offrit plein d’espoir à celle qu’il aimait,

Qui en fut tant émue qu’ils furent se marier.

 

 

JCP 07/2020

13 août 2020

Parmi la foule (1098)

Panorama sans titre1 oo500ocopie copie                                                                                                                                           Place St Georges

 

Parmi la foule

 

Sur cette mer sans rage où la vague s’étale,

Court un murmure doux venu creuser son gîte

À l’oreille assourdie où les échos se mêlent,

Et la vie se joue là sans mener de combat.

 

Un îlot de silence émerge sur la place,

L’homme assis à la table a bu son dernier rêve,

Et sur sa lèvre en paix vient de naître un sourire

Disant qu’au sein du bruit peut naître la quiétude.

 

 

 

JCP Dimanche 15/12/2019,  foule du marché de Noël, place du Capitole, au Florida.

6 juin 2013

Jean Racine : Phèdre

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Jean Racine

 

PHÈDRE

Tragédie en cinq actes et en vers

 

Représentée pour la première fois sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, par la troupe royale, le vendredi 1er janvier 1677.

 ◄►

 

PERSONNAGES

Thésée, fils d’Égée, roi d’Athènes.

Phèdre, femme de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé.

Hippolyte, fils de Thésée, et d’Antiope, reine des Amazones.

Aricie, princesse du sang royal d’Athènes.

Théramène, gouverneur d’Hippolyte.

Œnone, nourrice et confidente de Phèdre.

Ismène, confidente d’Aricie.

Panope, femme de la suite de Phèdre.

Gardes.

 

 

 

 

 

PRÉFACE

Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d’Euripide. Quoique j’aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l’action, je n’ai pas laissé d’enrichir ma pièce de tout ce qui m’a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrais que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j’ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d’Euripide, et qu’il ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu’il a toutes les qualités qu’Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente : elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime dont elle a horreur toute la première : elle fait tous ses efforts pour la surmonter : elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne ; et lorsqu’elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu’un mouvement de sa volonté. J’ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu’elle n’est dans les tragédies des Anciens, où elle se résout d’elle-même à accuser Hippolyte. J’ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d’une princesse qui a d’ailleurs des sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m’a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvait avoir des inclinations plus serviles, et qui néanmoins n’entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l’honneur de sa maîtresse. Phèdre n’y donne les mains que parce qu’elle est dans une agitation d’esprit qui la met hors d’elle-même ; et elle vient un moment après dans le dessein de justifier l’innocence, et de déclarer la vérité. Hippolyte est accusé, dans Euripide et dans Sénèque, d’avoir en effet violé sa belle-mère : vim corpus tulit. Mais il n’est ici accusé que d’en avoir eu le dessein. J’ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l’aurait pu rendre moins agréable aux spectateurs. Pour ce qui est du personnage d’Hippolyte, j’avais remarqué dans les Anciens qu’on reprochait à Euripide de l’avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection : ce qui faisait que la mort de ce jeune prince causait beaucoup plus d’indignation que de pitié. J’ai cru lui devoir donner quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d’âme avec laquelle il épargne l’honneur de Phèdre, et se laisse opprimer sans l’accuser. J’appelle faiblesse la passion qu’il ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son père. Cette Aricie n’est point un personnage de mon invention. Virgile dit qu’Hippolyte l’épousa, et en eut un fils, après qu’Esculape l’eut ressuscité. Et j’ai lu encore dans quelques auteurs qu’Hippolyte avait épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne de grande naissance, qui s’appelait Aricie, et qui avait donné son nom à une petite ville d’Italie. Je rapporte ces autorités, parce que je me suis très scrupuleusement attaché à suivre la fable. J’ai même suivi l’histoire de Thésée, telle qu’elle est dans Plutarque. C’est dans cet historien que j’ai trouvé que ce qui avait donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les enfers pour enlever Proserpine, était un voyage que ce prince avait fait en Épire vers la source de l’Achéron, chez un roi dont Pirithoüs voulait enlever la femme, et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithoüs. Ainsi j’ai tâché de conserver la vraisemblance de l’histoire, sans rien perdre des ornements de la fable, qui fournit extrêmement à la poésie ; et le bruit de la mort de Thésée, fondé sur ce voyage fabuleux, donne lieu à Phèdre de faire une déclaration d’amour qui devient une des principales causes de son malheur, et qu’elle n’aurait jamais osé faire tant qu’elle aurait cru que son mari était vivant. Au reste, je n’ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c’est que je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses : les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c’est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n’était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poème dramatique ; et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignait pas de mettre la main aux tragédies d’Euripide. Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d’utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce serait peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l’ont condamnée dans ces derniers temps et qui en jugeraient sans doute plus favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu’à les divertir, et s’ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie.

 

◄►

 

La scène est à Trézène, ville du Péloponnèse.

 

 

ACTE PREMIER Scène première.

HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE.

 

HIPPOLYTE.

Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène,

Et quitte le séjour de l’aimable Trézène.

Dans le doute mortel dont je suis agité,

Je commence à rougir de mon oisiveté.

Depuis plus de six mois éloigné de mon père,

J’ignore le destin d’une tête si chère ;

J’ignore jusqu’aux lieux qui le peuvent cacher.

 

THÉRAMÈNE.

Et dans quels lieux, seigneur, l’allez-vous donc chercher ?

Déjà pour satisfaire à votre juste crainte,

J’ai couru les deux mers que sépare Corinthe ;

J’ai demandé Thésée aux peuples de ces bords

Où l’on voit l’Achéron se perdre chez les morts ;

J’ai visité l’Élide, et laissant le Ténare,

Passé jusqu’à la mer qui vit tomber Icare :

Sur quel espoir nouveau, dans quels heureux climats

Croyez-vous découvrir la trace de ses pas ?

Qui sait même, qui sait si le roi votre père

Veut que de son absence on sache le mystère ?

Et si, lorsqu’avec vous nous tremblons pour ses jours,

Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours,

Ce héros n’attend point qu’une amante abusée...

 

HIPPOLYTE.

Cher Théramène, arrête, et respecte Thésée.

De ses jeunes erreurs désormais revenu,

Par un indigne obstacle il n’est point retenu ;

Et fixant de ses vœux l’inconstance fatale,

Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.

Enfin, en le cherchant, je suivrai mon devoir,

Et je fuirai ces lieux, que je n’ose plus voir.

 

THÉRAMÈNE.

Eh ! depuis quand, seigneur, craignez-vous la présence

De ces paisibles lieux si chers à votre enfance,

Et dont je vous ai vu préférer le séjour

Au tumulte pompeux d’Athène et de la cour ?

Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?

 

HIPPOLYTE.

Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face,

Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé

La fille de Minos et de Pasiphaé.

 

THÉRAMÈNE.

J’entends : de vos douleurs la cause m’est connue.

Phèdre ici vous chagrine, et blesse votre vue.

Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit,

Que votre exil d’abord signala son crédit.

Mais sa haine, sur vous autrefois attachée,

Ou s’est évanouie, ou s’est bien relâchée.

Et d’ailleurs quels périls vous peut faire courir

Une femme mourante, et qui cherche à mourir ?

Phèdre, atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire,

Lasse enfin d’elle-même et du jour qui l’éclaire,

Peut-elle contre vous former quelques desseins ?

 

HIPPOLYTE.

Sa vaine inimitié n’est pas ce que je crains.

Hippolyte en partant fuit une autre ennemie ;

Je fuis, je l’avouerai, cette jeune Aricie,

Reste d’un sang fatal conjuré contre nous.

 

THÉRAMÈNE.

Quoi ! vous-même, seigneur, la persécutez-vous ?

Jamais l’aimable sœur des cruels Pallantides

Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ?

Et devez-vous haïr ses innocents appas ?

 

HIPPOLYTE.

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas.

 

THÉRAMÈNE.

Seigneur, m’est-il permis d’expliquer votre fuite ?

Pourriez-vous n’être plus ce superbe Hippolyte

Implacable ennemi des amoureuses lois,

Et d’un joug que Thésée a subi tant de fois ?

Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée,

Voudrait-elle à la fin justifier Thésée ?

Et vous mettant au rang du reste des mortels,

Vous a-t-elle forcé d’encenser ses autels ?

Aimeriez-vous, seigneur ?

 

HIPPOLYTE.

                                  Ami, qu’oses-tu dire ?

Toi qui connais mon cœur depuis que je respire,

Des sentiments d’un cœur si fier, si dédaigneux,

Peux-tu me demander le désaveu honteux ?

C’est peu qu’avec son lait une mère amazone

M’a fait sucer encor cet orgueil qui t’étonne ;

Dans un âge plus mûr moi-même parvenu,

Je me suis applaudi quand je me suis connu.

Attaché près de moi par un zèle sincère,

Tu me contais alors l’histoire de mon père.

Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,

S’échauffait aux récits de ses nobles exploits,

Quand tu me dépeignais ce héros intrépide

Consolant les mortels de l’absence d’Alcide,

Les monstres étouffés, et les brigands punis,

Procruste, Cercyon, et Sciron, et Sinis,

Et les os dispersés du géant d’Épidaure,

Et la Crète fumant du sang du Minotaure.

Mais quand tu récitais des faits moins glorieux,

Sa foi partout offerte, et reçue en cent lieux ;

Hélène à ses parents dans Sparte dérobée ;

Salamine témoin des pleurs de Péribée ;

Tant d’autres, dont les noms lui sont même échappés,

Trop crédules esprits que sa flamme a trompés !

Ariane aux rochers contant ses injustices ;

Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;

Tu sais comme, à regret écoutant ce discours,

Je te pressais souvent d’en abréger le cours.

Heureux si j’avais pu ravir à la mémoire

Cette indigne moitié d’une si belle histoire !

Et moi-même, à mon tour, je me verrais lié !

Et les dieux jusque-là m’auraient humilié !

Dans mes lâches soupirs d’autant plus méprisable,

Qu’un long amas d’honneurs rend Thésée excusable,

Qu’aucuns monstres par moi domptés jusqu’aujourd’hui,

Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui !

Quand même ma fierté pourrait s’être adoucie,

Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ?

Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés

De l’obstacle éternel qui nous a séparés ?

Mon père la réprouve, et par des lois sévères,

Il défend de donner des neveux à ses frères :

D’une tige coupable il craint un rejeton ;

Il veut avec la sœur ensevelir leur nom ;

Et que, jusqu’au tombeau soumise à sa tutelle,

Jamais les feux d’hymen ne s’allument pour elle.

Dois-je épouser ses droits contre un père irrité ?

Donnerai-je l’exemple à la témérité ?

Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée...

 

THÉRAMÈNE.

Ah, seigneur ! Si votre heure est une fois marquée,

Le ciel de nos raisons ne sait point s’informer.

Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer ;

Et sa haine irritant une flamme rebelle,

Prête à son ennemi une grâce nouvelle.

Enfin d’un chaste amour pourquoi vous effrayer ?

S’il a quelque douceur, n’osez-vous l’essayer ?

En croirez-vous toujours un farouche scrupule ?

Craint-on de s’égarer sur les traces d’Hercule ?

Quels courages Vénus n’a-t-elle pas domptés ?

Vous-même, où seriez-vous, vous qui la combattez,

Si toujours Antiope à ses lois opposée

D’une pudique ardeur n’eût brûlé pour Thésée ?

Mais que sert d’affecter un superbe discours ?

Avouez-le, tout change ; et depuis quelques jours,

On vous voit moins souvent, orgueilleux et sauvage,

Tantôt faire voler un char sur le rivage,

Tantôt, savant dans l’art par Neptune inventé,

Rendre docile au frein un coursier indompté ;

Les forêts de nos cris moins souvent retentissent ;

Chargés d’un feu secret, vos yeux s’appesantissent ;

Il n’en faut point douter, vous aimez, vous brûlez ;

Vous périssez d’un mal que vous dissimulez :

La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ?

 

HIPPOLYTE.

Théramène, je pars, et vais chercher mon père.

 

THÉRAMÈNE.

Ne verrez-vous point Phèdre avant que de partir,

Seigneur ?

 

HIPPOLYTE.

              C’est mon dessein : tu peux l’en avertir.

Voyons-la, puisque ainsi mon devoir me l’ordonne.

Mais quel nouveau malheur trouble sa chère Œnone ?

 

 

 

Scène II.

HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE, ŒNONE.

 

ŒNONE.

Hélas ! Seigneur, quel trouble au mien peut être égal ?

La reine touche presque à son terme fatal.

En vain à l’observer jour et nuit je m’attache ;

Elle meurt dans mes bras d’un mal qu’elle me cache.

Un désordre éternel règne dans son esprit ;

Son chagrin inquiet l’arrache de son lit :

Elle veut voir le jour : et sa douleur profonde

M’ordonne toutefois d’écarter tout le monde...

Elle vient.

 

HIPPOLYTE.

               Il suffit : je la laisse en ces lieux,

Et ne lui montre point un visage odieux.

 

 

 

Scène III.

PHÈDRE, ŒNONE.

 

PHÈDRE.

N’allons point plus avant, demeurons, chère Œnone.

Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne :

Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

Hélas !

(Elle s’assied.)

 

ŒNONE.

Dieux tout-puissants, que nos pleurs vous apaisent !

 

PHÈDRE.

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !

Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,

A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?

Tout m’afflige, me nuit, et conspire à me nuire.

 

ŒNONE.

Comme on voit tous ses vœux l’un l’autre se détruire !

Vous-même, condamnant vos injustes desseins,

Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;

Vous-même, rappelant votre force première,

Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.

Vous la voyez, madame ; et, prête à vous cacher,

Vous haïssez le jour que vous veniez chercher !

 

PHÈDRE.

Noble et brillant auteur d’une triste famille,

Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille,

Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,

Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !

 

ŒNONE.

Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?

Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,

Faire de votre mort les funestes apprêts ?

 

PHÈDRE.

Dieux ! Que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !

Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,

Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?

 

ŒNONE.

Quoi, madame ?

 

PHÈDRE.

                  Insensée ! où suis-je ? et qu’ai-je dit ?

Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ?

Je l’ai perdu : les dieux m’en ont ravi l’usage.

Œnone, la rougeur me couvre le visage :

Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs ;

Et mes yeux malgré moi se remplissent de pleurs.

 

ŒNONE.

Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence

Qui de vos maux encore aigrit la violence.

Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,

Voulez-vous, sans pitié, laisser finir vos jours ?

Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?

Quel charme ou quel poison en a tari la source ?

Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux

Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;

Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure

Depuis que votre corps languit sans nourriture.

À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?

De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?

Vous offensez les dieux auteurs de votre vie ;

Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie ;

Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,

Que vous précipitez sous un joug rigoureux.

Songez qu’un même jour leur ravira leur mère

Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère,

À ce fier ennemi de vous, de votre sang,

Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc,

Cet Hippolyte…

 

PHÈDRE.

                       Ah ! dieux !

 

ŒNONE.

                                       Ce reproche vous touche ?

 

PHÈDRE.

Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche !

 

ŒNONE.

Eh bien ! Votre colère éclate avec raison :

J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom.

Vivez donc : que l’amour, le devoir vous excite.

Vivez ; ne souffrez pas que le fils d’une Scythe

Accablant vos enfants d’un empire odieux,

Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux.

Mais ne différez point ; chaque moment vous tue :

Réparez promptement votre force abattue,

Tandis que de vos jours prêts à se consumer

Le flambeau dure encore et peut se rallumer.

 

PHÈDRE.

J’en ai trop prolongé la coupable durée.

 

ŒNONE.

Quoi ! De quelques remords êtes-vous déchirée ?

Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?

Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?

 

PHÈDRE.

Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.

Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles !

 

ŒNONE.

Et quel affreux projet avez-vous enfanté

Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?

 

PHÈDRE.

Je t’en ai dit assez : épargne-moi le reste.

Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.

 

ŒNONE.

Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;

Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.

Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,

Mon âme chez les morts descendra la première ;

Mille chemins ouverts y conduisent toujours,

Et ma juste douleur choisira les plus courts.

Cruelle ! Quand ma foi vous a-t-elle déçue ?

Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?

Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.

Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?

 

PHÈDRE

Quel fruit espères-tu de tant de violence ?

Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.

 

ŒNONE.

Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux !

À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?

 

PHÈDRE.

Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable,

Je n’en mourrai pas moins : j’en mourrai plus coupable.

 

ŒNONE.

Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,

Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,

Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

 

PHÈDRE.

Tu le veux ? lève-toi.

 

ŒNONE.

                                  Parlez : je vous écoute.

 

PHÈDRE.

Ciel ! Que lui vais-je dire ? Et par où commencer ?

 

ŒNONE.

Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.

 

PHÈDRE.

Ô haine de Vénus ! ô fatale colère !

Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !

 

ŒNONE.

Oublions-les, madame ; et qu’à tout l’avenir

Un silence éternel cache ce souvenir.

 

PHÈDRE.

Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

 

ŒNONE.

Que faites-vous, madame ? et quel mortel ennui

Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?

 

PHÈDRE.

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable

Je péris la dernière et la plus misérable.

 

ŒNONE.

Aimez-vous ?

PHÈDRE.

                  De l’amour j’ai toutes les fureurs.

 

ŒNONE.

Pour qui ?

 

PHÈDRE.

Tu vas ouïr le comble des horreurs… J’aime…

À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.

J’aime…

 

ŒNONE.

           Qui ?

 

PHÈDRE.

                      Tu connais ce fils de l’Amazone,

Ce prince si longtemps par moi-même opprimé…

 

ŒNONE.

Hippolyte ? Grands dieux !

 

PHÈDRE.

                                    C’est toi qui l’as nommé !

 

ŒNONE.

Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace !

Ô désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !

Voyage infortuné ! Rivage malheureux,

Fallait-il approcher de tes bords dangereux !

 

PHÈDRE.

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée

Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,

Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ;

Athènes me montra mon superbe ennemi :

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler :

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,

D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables !

Par des vœux assidus je crus les détourner :

Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;

De victimes moi-même à toute heure entourée,

Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :

D’un incurable amour remèdes impuissants !

En vain sur les autels ma main brûlait l’encens !

Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,

J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,

Même au pied des autels que je faisais fumer,

J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.

Je l’évitais partout. Ô comble de misère !

Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.

Contre moi-même enfin j’osai me révolter :

J’excitai mon courage à le persécuter.

Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,

J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;

Je pressai son exil ; et mes cris éternels

L’arrachèrent du sein et des bras paternels.

Je respirais, Œnone ; et, depuis son absence,

Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence :

Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,

De son fatal hymen je cultivais les fruits.

Vaines précautions ! Cruelle destinée !

Par mon époux lui-même à Trézène amenée,

J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :

Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.

J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;

J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ;

Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,

Et dérober au jour une flamme si noire :

Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;

Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas.

Pourvu que, de ma mort respectant les approches,

Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,

Et que tes vains secours cessent de rappeler

Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.

 

 

 

Scène IV.

PHÈDRE, ŒNONE, PANOPE.

 

PANOPE.

Je voudrais vous cacher une triste nouvelle,

Madame : mais il faut que je vous la révèle.

La mort vous a ravi votre invincible époux ;

Et ce malheur n’est plus ignoré que de vous.

 

ŒNONE.

Panope, que dis-tu ?

 

PANOPE.

                                Que la reine abusée

En vain demande au ciel le retour de Thésée ;

Et que, par des vaisseaux arrivés dans le port,

Hippolyte son fils vient d’apprendre sa mort.

 

PHÈDRE.

Ciel !

 

PANOPE.

             Pour le choix d’un maître Athènes se partage :

Au prince votre fils l’un donne son suffrage,

Madame ; et de l’État, l’autre oubliant les lois

Au fils de l’étrangère ose donner sa voix.

On dit même qu’au trône une brigue insolente

Veut placer Aricie et le sang de Pallante.

J’ai cru de ce péril vous devoir avertir.

Déjà même Hippolyte est tout prêt à partir ;

Et l’on craint, s’il paraît dans ce nouvel orage,

Qu’il n’entraîne après lui tout un peuple volage.

 

ŒNONE.

Panope, c’est assez : la reine qui t’entend

Ne négligera point cet avis important.

 

 

 

Scène V.

PHÈDRE, ŒNONE.

 

ŒNONE.

Madame, je cessais de vous presser de vivre ;

Déjà même au tombeau je songeais à vous suivre ;

Pour vous en détourner je n’avais plus de voix :

Mais ce nouveau malheur vous prescrit d’autres lois.

Votre fortune change et prend une autre face :

Le roi n’est plus, madame ; il faut prendre sa place.

Sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez ;

Esclave s’il vous perd, et roi si vous vivez.

Sur qui, dans son malheur, voulez-vous qu’il s’appuie ?

Ses larmes n’auront plus de main qui les essuie ;

Et ses cris innocents, portés jusques aux dieux,

Iront contre sa mère irriter ses aïeux.

Vivez ; vous n’avez plus de reproche à vous faire :

Votre flamme devient une flamme ordinaire ;

Thésée en expirant vient de rompre les nœuds

Qui faisaient tout le crime et l’horreur de vos feux.

Hippolyte pour vous devient moins redoutable ;

Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable.

Peut-être, convaincu de votre aversion,

Il va donner un chef à la sédition :

Détrompez son erreur, fléchissez son courage.

Roi de ces bords heureux, Trézène est son partage ;

Mais il sait que les lois donnent à votre fils

Les superbes remparts que Minerve a bâtis.

Vous avez l’un et l’autre une juste ennemie :

Unissez-vous tous deux pour combattre Aricie.

 

PHÈDRE.

Eh bien ! à tes conseils je me laisse entraîner.

Vivons, si vers la vie on peut me ramener,

Et si l’amour d’un fils, en ce moment funeste,

De mes faibles esprits peut ranimer le reste.

 

 

 

 

 

ACTE SECOND. Scène PREMIÈRE.

ARICIE, ISMÈNE.

 

ARICIE.

Hippolyte demande à me voir en ce lieu ?

Hippolyte me cherche, et veut me dire adieu ?

Ismène, dis-tu vrai ? N’es-tu point abusée ?

 

ISMÈNE.

C’est le premier effet de la mort de Thésée.

Préparez-vous, madame, à voir de tous côtés

Voler vers vous les cœurs par Thésée écartés.

Aricie, à la fin, de son sort est maîtresse,

Et bientôt à ses pieds verra toute la Grèce.

 

ARICIE.

Ce n’est donc point, Ismène, un bruit mal affermi ?

Je cesse d’être esclave, et n’ai plus d’ennemi ?

 

ISMÈNE.

Non, madame, les dieux ne vous sont plus contraires ;

Et Thésée a rejoint les mânes de vos frères.

 

ARICIE.

Dit-on quelle aventure a terminé ses jours ?

 

ISMÈNE.

On sème de sa mort d’incroyables discours.

On dit que, ravisseur d’une amante nouvelle,

Les flots ont englouti cet époux infidèle.

On dit même, et ce bruit est partout répandu,

Qu’avec Pirithoüs aux enfers descendu,

Il a vu le Cocyte et les rivages sombres,

Et s’est montré vivant aux infernales ombres ;

Mais qu’il n’a pu sortir de ce triste séjour,

Et repasser les bords qu’on passe sans retour.

 

ARICIE.

Croirai-je qu’un mortel, avant sa dernière heure,

Peut pénétrer des morts la profonde demeure ?

Quel charme l’attirait sur ces bords redoutés ?

 

ISMÈNE.

Thésée est mort, madame, et vous seule en doutez :

Athènes en gémit ; Trézène en est instruite,

Et déjà pour son roi reconnait Hippolyte ;

Phèdre, dans ce palais, tremblante pour son fils,

De ses amis troublés demande les avis.

 

ARICIE.

Et tu crois que pour moi plus humain que son père,

Hippolyte rendra ma chaîne plus légère ;

Qu’il plaindra mes malheurs ?

 

ISMÈNE.

                                                   Madame, je le croi.

 

ARICIE.

L’insensible Hippolyte est-il connu de toi ?

Sur quel frivole espoir penses-tu qu’il me plaigne,

Et respecte en moi seule un sexe qu’il dédaigne ?

Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,

Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.

 

ISMÈNE.

Je sais de ses froideurs tout ce que l’on récite ;

Mais j’ai vu près de vous ce superbe Hippolyte ;

Et même, en le voyant, le bruit de sa fierté

A redoublé pour lui ma curiosité.

Sa présence à ce bruit n’a point paru répondre :

Dès vos premiers regards je l’ai vu se confondre ;

Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter,

Déjà pleins de langueur, ne pouvaient vous quitter.

Le nom d'amant peut-être offense son courage ;

Mais il en a les yeux, s’il n’en a le langage.

 

ARICIE.

Que mon cœur, chère Ismène, écoute avidement

Un discours qui peut-être a peu de fondement !

Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable

Que le triste jouet d’un sort impitoyable,

Un cœur toujours nourri d’amertume et de pleurs,

Dût connaître l’amour et ses folles douleurs ?

Reste du sang d’un roi noble fils de la Terre,

Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre :

J’ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,

Six frères...Quel espoir d’une illustre maison !

Le fer moissonna tout ; et la terre humectée

But à regret le sang des neveux d’Érechtée.

Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi

Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi :

On craint que de la sœur les flammes téméraires

Ne raniment un jour la cendre de ses frères.

Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux

Je regardais ce soin d’un vainqueur soupçonneux :

Tu sais que, de tout temps à l’amour opposée,

Je rendais souvent grâce à l’injuste Thésée,

Dont l’heureuse rigueur secondait mes mépris.

Mes yeux alors, mes yeux n’avaient pas vu son fils.

Non que par les yeux seuls lâchement enchantée,

J’aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée ;

Présents dont la nature a voulu l’honorer,

Qu’il méprise lui-même, et qu’il semble ignorer :

J’aime, je prise en lui de plus nobles richesses,

Les vertus de son père, et non point les faiblesses ;

J’aime, je l’avouerai, cet orgueil généreux

Qui jamais n’a fléchi sous le joug amoureux.

Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée :

Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée

D’arracher un hommage à mille autres offert,

Et d’entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.

Mais de faire fléchir un courage inflexible,

De porter la douleur dans une âme insensible,

D’enchaîner un captif de ses fers étonné,

Contre un joug qui lui plait vainement mutiné ;

C’est là ce que je veux, c’est là ce qui m’irrite.

Hercule à désarmer coûtait moins qu’Hippolyte ;

Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté,

Préparait moins la gloire aux yeux qui l’ont dompté.

Mais, chère Ismène, hélas ! quelle est mon imprudence !

On ne m’opposera que trop de résistance :

Tu m’entendras peut-être, humble dans mon ennui,

Gémir du même orgueil que j’admire aujourd’hui.

Hippolyte aimerait ! Par quel bonheur extrême

Aurais-je pu fléchir…

 

ISMÈNE.

                             Vous l’entendrez lui-même :

Il vient à vous.

 

 

 

Scène II.

HIPPOLYTE, ARICIE, ISMÈNE.

 

HIPPOLYTE.

                         Madame, avant que de partir,

J’ai cru de votre sort vous devoir avertir.

Mon père ne vit plus. Ma juste défiance

Présageait les raisons de sa trop longue absence :

La mort seule, bornant ses travaux éclatants,

Pouvait à l’univers le cacher si longtemps.

Les dieux livrent enfin à la Parque homicide

L’ami, le compagnon, le successeur d’Alcide.

Je crois que votre haine, épargnant ses vertus,

Écoute sans regret ces noms qui lui sont dus.

Un espoir adoucit ma tristesse mortelle :

Je puis vous affranchir d’une austère tutelle.

Je révoque des lois dont j’ai plaint la rigueur :

Vous pouvez disposer de vous, de votre cœur ;

Et dans cette Trézène, aujourd’hui mon partage,

De mon aïeul Pitthée autrefois l’héritage,

Qui m’a, sans balancer, reconnu pour son roi,

Je vous laisse aussi libre, et plus libre que moi.

 

ARICIE.

Modérez des bontés dont l’excès m’embarrasse.

D’un soin si généreux honorer ma disgrâce,

Seigneur, c’est me ranger, plus que vous ne pensez,

Sous ces austères lois dont vous me dispensez.

 

HIPPOLYTE.

Du choix d’un successeur Athènes incertaine

Parle de vous, me nomme, et le fils de la reine.

 

ARICIE.

De moi, seigneur ?

 

HIPPOLYTE.

                          Je sais, sans vouloir me flatter,

Qu’une superbe loi semble me rejeter :

La Grèce me reproche une mère étrangère.

Mais si pour concurrent je n’avais que mon frère,

Madame, j’ai sur lui de véritables droits

Que je saurais sauver du caprice des lois.

Un frein plus légitime arrête mon audace :

Je vous cède, ou plutôt je vous rends une place,

Un sceptre que jadis vos aïeux ont reçu

De ce fameux mortel que la terre a conçu.

L’adoption le mit entre les mains d’Égée.

Athènes, par mon père accrue et protégée,

Reconnut avec joie un roi si généreux,

Et laissa dans l’oubli vos frères malheureux.

Athènes dans ses murs maintenant vous rappelle :

Assez elle a gémi d’une longue querelle ;

Assez dans ses sillons votre sang englouti

A fait fumer le champ dont il était sorti.

Trézène m’obéit. Les campagnes de Crète

Offrent au fils de Phèdre une riche retraite.

L’Attique est votre bien. Je pars, et vais, pour vous,

Réunir tous les vœux partagés entre nous.

 

ARICIE.

De tout ce que j’entends, étonnée et confuse,

Je crains presque, je crains qu’un songe ne m’abuse.

Veillé-je ? Puis-je croire un semblable dessein ?

Quel dieu, seigneur, quel dieu l’a mis dans votre sein ?

Qu’à bon droit votre gloire en tous lieux est semée !

Et que la vérité passe la renommée !

Vous-même en ma faveur vous voulez vous trahir !

N’était-ce pas assez de ne me point haïr,

Et d’avoir si longtemps pu défendre votre âme

De cette inimitié...

 

HIPPOLYTE.

                                       Moi, vous haïr, madame !

Avec quelques couleurs qu’on ait peint ma fierté,

Croit-on que dans ses flancs un monstre m’ait porté ?

Quelles sauvages mœurs, quelle haine endurcie

Pourrait, en vous voyant, n’être point adoucie ?

Ai-je pu résister au charme décevant...

 

ARICIE.

Quoi ! seigneur…

 

HIPPOLYTE.

                       Je me suis engagé trop avant.

Je vois que la raison cède à la violence :

Puisque j’ai commencé de rompre le silence,

Madame, il faut poursuivre ; il faut vous informer

D’un secret que mon cœur ne peut plus renfermer.

Vous voyez devant vous un prince déplorable,

D’un téméraire orgueil exemple mémorable.

Moi qui, contre l’amour fièrement révolté,

Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté ;

Qui, des faibles mortels déplorant les naufrages,

Pensais toujours du bord contempler les orages ;

Asservi maintenant sous la commune loi,

Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi !

Un moment a vaincu mon audace imprudente :

Cette âme si superbe est enfin dépendante.

Depuis près de six mois, honteux, désespéré,

Portant partout le trait dont je suis déchiré,

Contre vous, contre moi, vainement je m’éprouve :

Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve ;

Dans le fond des forêts votre image me suit ;

La lumière du jour, les ombres de la nuit,

Tout retrace à mes yeux les charmes que j’évite ;

Tout vous livre à l’envi le rebelle Hippolyte.

Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus,

Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus :

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune ;

Je ne me souviens plus des leçons de Neptune ;

Mes seuls gémissements font retentir les bois,

Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

Peut-être le récit d’un amour si sauvage

Vous fait, en m’écoutant, rougir de votre ouvrage ?

D’un cœur qui s’offre à vous quel farouche entretien !

Quel étrange captif pour un si beau lien !

Mais l’offrande à vos yeux en doit être plus chère :

Songez que je vous parle une langue étrangère ;

Et ne rejetez pas des vœux mal exprimés,

Qu’Hippolyte sans vous n’aurait jamais formés.

 

 

 

Scène III.

HIPPOLYTE, ARICIE, THÉRAMÈNE, ISMÈNE.

 

THÉRAMÈNE.

Seigneur, la reine vient, et je l’ai devancée :

Elle vous cherche.

 

HIPPOLYTE.

                           Moi ?

 

THÉRAMÈNE.

                                    J’ignore sa pensée ;

Mais on vous est venu demander de sa part :

Phèdre veut vous parler avant votre départ.

 

HIPPOLYTE.

Phèdre ! Que lui dirai-je ? Et que peut-elle attendre…

 

ARICIE.

Seigneur, vous ne pouvez refuser de l’entendre :

Quoique trop convaincu de son inimitié,

Vous devez à ses pleurs quelque ombre de pitié.

 

HIPPOLYTE.

Cependant vous sortez. Et je pars : et j’ignore

Si je n’offense point les charmes que j’adore !

J’ignore si ce cœur que je laisse en vos mains…

 

ARICIE.

Partez, prince, et suivez vos généreux desseins :

Rendez de mon pouvoir Athènes tributaire.

J’accepte tous les dons que vous me voulez faire.

Mais cet empire enfin si grand, si glorieux,

N’est pas de vos présents le plus cher à mes yeux.

 

 

 

Scène IV.

HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE.

 

HIPPOLYTE.

Ami, tout est-il prêt ? Mais la reine s’avance.

Va, que pour le départ tout s’arme en diligence.

Fais donner le signal, cours, ordonne ; et revien

Me délivrer bientôt d’un fâcheux entretien.

 

 

 

Scène V. PHÈDRE, HIPPOLYTE, ŒNONE.

 

PHÈDRE, à Œnone, dans le fond du théâtre.

Le voici : vers mon cœur tout mon sang se retire.

J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire.

 

ŒNONE.

Souvenez-vous d’un fils qui n’espère qu’en vous.

 

PHÈDRE.

On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous,

Seigneur. À vos douleurs je viens joindre mes larmes ;

Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.

Mon fils n’a plus de père ; et le jour n’est pas loin

Qui de ma mort encor doit le rendre témoin.

Déjà mille ennemis attaquent son enfance :

Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.

Mais un secret remords agite mes esprits :

Je crains d’avoir fermé votre oreille à ses cris ;

Je tremble que sur lui votre juste colère

Ne poursuive bientôt une odieuse mère.

 

HIPPOLYTE.

Madame, je n’ai point des sentiments si bas.

 

PHÈDRE.

Quand vous me haïriez, je ne m’en plaindrais pas,

Seigneur : vous m’avez vue attachée à vous nuire ;

Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.

À votre inimitié j’ai pris soin de m’offrir :

Aux bords que j’habitais je n’ai pu vous souffrir ;

En public, en secret, contre vous déclarée,

J’ai voulu par des mers en être séparée ;

J’ai même défendu, par une expresse loi,

Qu’on osât prononcer votre nom devant moi.

Si pourtant à l’offense on mesure la peine,

Si la haine peut seule attirer votre haine,

Jamais femme ne fut plus digne de pitié,

Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.

 

HIPPOLYTE.

Des droits de ses enfants une mère jalouse

Pardonne rarement au fils d’une autre épouse ;

Madame, je le sais : les soupçons importuns

Sont d’un second hymen les fruits les plus communs.

Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages,

Et j’en aurais peut-être essuyé plus d’outrages.

 

PHÈDRE.

Ah, seigneur ! que le ciel, j’ose ici l’attester

De cette loi commune a voulu m’excepter !

Qu’un soin bien différent me trouble et me dévore !

 

HIPPOLYTE.

Madame, il n’est pas temps de vous troubler encore :

Peut-être votre époux voit encore le jour ;

Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.

Neptune le protège ; et ce dieu tutélaire

Ne sera pas en vain imploré par mon père.

 

PHÈDRE.

On ne voit point deux fois le rivage des morts,

Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords,

En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ;

Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie.

Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.

Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :

Je le vois, je lui parle ; et mon cœur… Je m’égare,

Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.

 

HIPPOLYTE.

Je vois de votre amour l’effet prodigieux :

Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;

Toujours de son amour votre âme est embrasée.

 

PHÈDRE.

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :

Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,

Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.

Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;

Cette noble pudeur colorait son visage,

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des vœux des filles de Minos.

Que faisiez-vous alors ? pourquoi, sans Hippolyte,

Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?

Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète,

Malgré tous les détours de sa vaste retraite :

Pour en développer l’embarras incertain,

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non : dans ce dessein je l’aurais devancée ;

L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.

C’est moi, prince, c’est moi, dont l’utile secours

Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.

Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !

Un fil n’eût point assez rassuré votre amante :

Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,

Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;

Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

 

HIPPOLYTE.

Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous

Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?

 

PHÈDRE.

Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,

Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?

 

HIPPOLYTE.

Madame, pardonnez : j’avoue, en rougissant,

Que j’accusais à tort un discours innocent.

Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;

Et je vais…

 

PHÈDRE.

               Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !

Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.

Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :

J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,

Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;

Ni que du fol amour qui trouble ma raison

Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;

Objet infortuné des vengeances célestes,

Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc

Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle

De séduire le cœur d’une faible mortelle.

Toi-même en ton esprit rappelle le passé :

C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;

J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;

Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.

De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?

Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

J’ai langui, j’ai séché dans les feux, dans les larmes :

Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,

Si tes yeux un moment pouvaient me regarder…

Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,

Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?

Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,

Je te venais prier de ne le point haïr :

Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !

Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !

Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :

Digne fils du héros qui t’a donné le jour,

Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ;

Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.

Impatient déjà d’expier son offense,

Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.

Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,

Si ta haine m’envie un supplice si doux,

Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,

Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;

Donne.

 

ŒNONE.

            Que faites-vous, madame ! Justes dieux !

Mais on vient : évitez des témoins odieux !

Venez, rentrez ; fuyez une honte certaine.

 

 

 

Scène VI.

HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE.

 

THÉRAMÈNE.

Est-ce Phèdre qui fuit, ou plutôt qu’on entraîne ?

Pourquoi, seigneur, pourquoi ces marques de douleur ?

Je vous vois sans épée, interdit, sans couleur.

 

HIPPOLYTE.

Théramène, fuyons. Ma surprise est extrême.

Je ne puis sans horreur me regarder moi-même.

Phèdre… Mais non, grands dieux ! qu’en un profond oubli

Cet horrible secret demeure enseveli !

 

THÉRAMÈNE.

Si vous voulez partir, la voile est préparée.

Mais Athènes, seigneur, s’est déjà déclarée ;

Ses chefs ont pris les voix de toutes ses tribus :

Votre frère l’emporte, et Phèdre a le dessus.

 

HIPPOLYTE.

Phèdre ?

 

THÉRAMÈNE.

               Un héraut chargé des volontés d’Athènes

De l’État en ses mains vient remettre les rênes.

Son fils est roi, seigneur.

 

HIPPOLYTE.

                                   Dieux, qui la connaissez,

Est-ce donc sa vertu que vous récompensez ?

 

THÉRAMÈNE.

Cependant un bruit sourd veut que le roi respire :

On prétend que Thésée a paru dans l’Épire.

Mais moi, qui l’y cherchai, seigneur, je sais trop bien…

 

HIPPOLYTE.

N’importe ; écoutons tout, et ne négligeons rien.

Examinons ce bruit, remontons à sa source :

S’il ne mérite pas d’interrompre ma course,

Partons ; et quelque prix qu’il en puisse coûter,

Mettons le sceptre aux mains dignes de le porter.

 

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME.

Scène première.

PHÈDRE, ŒNONE.

 

PHÈDRE.

Ah ! que l’on porte ailleurs les honneurs qu’on m’envoie :

Importune, peux-tu souhaiter qu’on me voie ?

De quoi viens-tu flatter mon esprit désolé ?

Cache-moi bien plutôt : je n’ai que trop parlé.

Mes fureurs au dehors ont osé se répandre :

J’ai dit ce que jamais on ne devait entendre.

Ciel ! comme il m’écoutait ! Par combien de détours

L’insensible a longtemps éludé mes discours !

Comme il ne respirait qu’une retraite prompte !

Et combien sa rougeur a redoublé ma honte !

Pourquoi détournais-tu mon funeste dessein ?

Hélas ! quand son épée allait chercher mon sein,

A-t-il pâli pour moi ? Me l’a-t-il arrachée ?

Il suffit que ma main l’ait une fois touchée,

Je l’ai rendue horrible à ses yeux inhumains ;

Et ce fer malheureux profanerait ses mains.

 

ŒNONE.

Ainsi, dans vos malheurs ne songeant qu’à vous plaindre,

Vous nourrissez un feu qu’il vous faudrait éteindre.

Ne vaudrait-il pas mieux, digne sang de Minos,

Dans de plus nobles soins chercher votre repos ;

Contre un ingrat qui plaît recourir à la fuite,

Régner, et de l’État embrasser la conduite ?

 

PHÈDRE.

Moi, régner ! Moi, ranger un État sous ma loi

Quand ma faible raison ne règne plus sur moi !

Lorsque j’ai de mes sens abandonné l’empire !

Quand sous un joug honteux à peine je respire !

Quand je me meurs !

 

ŒNONE.

                             Fuyez.

 

PHÈDRE.

                                          Je ne le puis quitter.

 

ŒNONE.

Vous l’osâtes bannir, vous n’osez l’éviter ?

 

PHÈDRE.

Il n’est plus temps : il sait mes ardeurs insensées.

De l’austère pudeur les bornes sont passées :

J’ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur,

Et l’espoir malgré moi s’est glissé dans mon cœur.

Toi-même, rappelant ma force défaillante,

Et mon âme déjà sur mes lèvres errante,

Par tes conseils flatteurs tu m’as su ranimer :

Tu m’as fait entrevoir que je pouvais l’aimer.

 

ŒNONE.

Hélas ! De vos malheurs innocente ou coupable,

De quoi pour vous sauver n’étais-je point capable ?

Mais si jamais l’offense irrita vos esprits,

Pouvez-vous d’un superbe oublier les mépris ?

Avec quels yeux cruels sa rigueur obstinée

Vous laissait à ses pieds peu s’en faut prosternée !

Que son farouche orgueil le rendait odieux !

Que Phèdre en ce moment n’avait-elle mes yeux !

 

PHÈDRE.

Œnone, il peut quitter cet orgueil qui te blesse ;

Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.

Hippolyte, endurci par de sauvages lois,

Entend parler d’amour pour la première fois :

Peut-être sa surprise a causé son silence ;

Et nos plaintes peut-être ont trop de violence.

 

ŒNONE.

Songez qu’une barbare en son sein l’a formé.

 

PHÈDRE.

Quoique Scythe et barbare, elle a pourtant aimé.

 

ŒNONE.

Il a pour tout le sexe une haine fatale.

 

PHÈDRE.

Je ne me verrai point préférer de rivale.

Enfin tous tes conseils ne sont plus de saison :

Sers ma fureur, Œnone, et non point ma raison.

Il oppose à l’amour un cœur inaccessible ;

Cherchons pour l’attaquer quelque endroit plus sensible :

Les charmes d’un empire ont paru le toucher :

Athènes l’attirait, il n’a pu s’en cacher ;

Déjà de ses vaisseaux la pointe était tournée,

Et la voile flottait aux vents abandonnée.

Va trouver de ma part ce jeune ambitieux,

Œnone ; fais briller la couronne à ses yeux :

Qu’il mette sur son front le sacré diadème ;

Je ne veux que l’honneur de l’attacher moi-même.

Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder.

Il instruira mon fils dans l’art de commander ;

Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père ;

Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.

Pour le fléchir enfin tente tous les moyens :

Tes discours trouveront plus d’accès que les miens ;

Presse, pleure, gémis ; peins-lui Phèdre mourante ;

Ne rougis point de prendre une voix suppliante :

Je t’avouerai de tout ; je n’espère qu’en toi.

Va : j’attends ton retour pour disposer de moi.

 

PHÈDRE.

Ô toi qui vois la honte où je suis descendue,

Implacable Vénus, suis-je assez confondue !

Tu ne saurais plus loin pousser ta cruauté.

Ton triomphe est parfait ; tous tes traits ont porté.

Cruelle, si tu veux une gloire nouvelle,

Attaque un ennemi qui te soit plus rebelle.

Hippolyte te fuit ; et bravant ton courroux,

Jamais à tes autels n’a fléchi les genoux ;

Ton nom semble offenser ses superbes oreilles :

Déesse, venge-toi ; nos causes sont pareilles.

Qu’il aime… Mais déjà tu reviens sur tes pas,

Œnone ! On me déteste ; on ne t’écoute pas !

 

 

 

Scène III.

PHÈDRE, ŒNONE.

 

ŒNONE.

Il faut d’un vain amour étouffer la pensée,

Madame ; rappelez votre vertu passée :

Le roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ;

Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.

Le peuple, pour le voir, court et se précipite.

Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte,

Lorsque jusques au ciel mille cris élancés…

 

PHÈDRE.

Mon époux est vivant, Œnone ; c’est assez.

J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage ;

Il vit : je ne veux pas en savoir davantage.

 

ŒNONE.

Quoi ?

 

PHÈDRE.

           Je te l’ai prédit ; mais tu n’as pas voulu :

Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.

Je mourais ce matin digne d’être pleurée ;

J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.

 

ŒNONE.

Vous mourez ?

 

PHÈDRE.

                   Juste ciel ! qu’ai-je fait aujourd’hui !

Mon époux va paraître, et son fils avec lui !

Je verrai le témoin de ma flamme adultère

Observer de quel front j’ose aborder son père,

Le cœur gros de soupirs qu’il n’a point écoutés,

L’œil humide de pleurs par l’ingrat rebutés !

Penses-tu que, sensible à l’honneur de Thésée,

Il lui cache l’ardeur dont je suis embrasée ?

Laissera-t-il trahir et son père et son roi ?

Pourra-t-il contenir l’horreur qu’il a pour moi ?

Il se tairait en vain : je sais mes perfidies,

Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies

Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes :

Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes

Vont prendre la parole, et prêts à m’accuser,

Attendent mon époux pour le désabuser.

Mourons : de tant d’horreurs qu’un trépas me délivre.

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ?

La mort aux malheureux ne cause point d’effroi :

Je ne crains que le nom que je laisse après moi.

Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !

Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ;

Mais quelque juste orgueil qu’inspire un sang si beau,

Le crime d’une mère est un pesant fardeau.

Je tremble qu’un discours, hélas ! trop véritable,

Un jour ne leur reproche une mère coupable.

Je tremble qu’opprimés de ce poids odieux

L’un ni l’autre jamais n’osent lever les yeux.

 

ŒNONE.

Il n’en faut point douter, je les plains l’un et l’autre ;

Jamais crainte ne fut plus juste que la vôtre.

Mais à de tels affronts pourquoi les exposer ?

Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer ?

C’en est fait : on dira que Phèdre, trop coupable,

De son époux trahi fuit l’aspect redoutable.

Hippolyte est heureux qu’aux dépens de vos jours

Vous-même en expirant appuyiez ses discours.

À votre accusateur que pourrai-je répondre ?

Je serai devant lui trop facile à confondre :

De son triomphe affreux je le verrai jouir,

Et conter votre honte à qui voudra l’ouïr.

Ah ! que plutôt du ciel la flamme me dévore !

Mais, ne me trompez point, vous est-il cher encore ?

De quel œil voyez-vous ce prince audacieux ?

 

PHÈDRE.

Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux.

 

ŒNONE.

Pourquoi donc lui céder une victoire entière ?

Vous le craignez : osez l’accuser la première

Du crime dont il peut vous charger aujourd’hui.

Qui vous démentira ? Tout parle contre lui :

Son épée en vos mains heureusement laissée,

Votre trouble présent, votre douleur passée,

Son père par vos cris dès longtemps prévenu,

Et déjà son exil par vous-même obtenu.

 

PHÈDRE.

Moi, que j’ose opprimer et noircir l’innocence !

 

ŒNONE.

Mon zèle n’a besoin que de votre silence.

Tremblante comme vous, j’en sens quelques remords.

Vous me verriez plus prompte affronter mille morts.

Mais puisque je vous perds sans ce triste remède,

Votre vie est pour moi d’un prix à qui tout cède :

Je parlerai. Thésée, aigri par mes avis,

Bornera sa vengeance à l’exil de son fils :

Un père, en punissant, madame, est toujours père ;

Un supplice léger suffit à sa colère.

Mais, le sang innocent dût-il être versé,

Que ne demande point votre honneur menacé ?

C’est un trésor trop cher pour oser le commettre.

Quelque loi qu’il vous dicte, il faut vous y soumettre,

Madame ; et pour sauver votre honneur combattu,

Il faut immoler tout, et même la vertu.

On vient ; je vois Thésée.

 

PHÈDRE.

                                       Ah ! je vois Hippolyte ;

Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.

Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi.

Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.

 

 

 

Scène IV.

THÉSÉE, PHÈDRE, HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE, ŒNONE.

 

THÉSÉE.

La fortune à mes vœux cesse d’être opposée,

Madame, et dans vos bras met…

 

PHÈDRE.

                                  Arrêtez, Thésée,

Et ne profanez point des transports si charmants :

Je ne mérite plus ces doux empressements ;

Vous êtes offensé. La fortune jalouse

N’a pas en votre absence épargné votre épouse.

Indigne de vous plaire et de vous approcher,

Je ne dois désormais songer qu’à me cacher.

 

 

 

Scène V.

THÉSÉE, HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE.

 

THÉSÉE.

Quel est l’étrange accueil qu’on fait à votre père,

Mon fils ?

 

HIPPOLYTE.

                    Phèdre peut seule expliquer ce mystère.

Mais si mes vœux ardents vous peuvent émouvoir,

Permettez-moi, seigneur, de ne la plus revoir ;

Souffrez que pour jamais le tremblant Hippolyte

Disparaisse des lieux que votre épouse habite.

 

THÉSÉE.

Vous, mon fils, me quitter ?

 

HIPPOLYTE.

                                          Je ne la cherchais pas ;

C’est vous qui sur ces bords conduisîtes ses pas.

Vous daignâtes, seigneur, aux rives de Trézène

Confier en partant Aricie et la reine :

Je fus même chargé du soin de les garder.

Mais quels soins désormais peuvent me retarder ?

Assez dans les forêts mon oisive jeunesse

Sur de vils ennemis a montré son adresse :

Ne pourrai-je, en fuyant un indigne repos,

D’un sang plus glorieux teindre mes javelots ?

Vous n’aviez pas encore atteint l’âge où je touche,

Déjà plus d’un tyran, plus d’un monstre farouche

Avait de votre bras senti la pesanteur ;

Déjà de l’insolence heureux persécuteur,

Vous aviez des deux mers assuré les rivages ;

Le libre voyageur ne craignait plus d’outrages ;

Hercule, respirant sur le bruit de vos coups,

Déjà de son travail se reposait sur vous.

Et moi, fils inconnu d’un si glorieux père,

Je suis même encor loin des traces de ma mère !

Souffrez que mon courage ose enfin s’occuper :

Souffrez, si quelque monstre a pu vous échapper,

Que j’apporte à vos pieds sa dépouille honorable ;

Ou que d’un beau trépas la mémoire durable,

Éternisant des jours si noblement finis,

Prouve à tout l’univers que j’étais votre fils.

 

THÉSÉE.

Que vois-je ? Quelle horreur dans ces lieux répandue

Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue ?

Si je reviens si craint et si peu désiré,

Ô ciel, de ma prison pourquoi m’as-tu tiré ?

Je n’avais qu’un ami : son imprudente flamme

Du tyran de l’Épire allait ravir la femme ;

Je servais à regret ses desseins amoureux ;

Mais le sort irrité nous aveuglait tous deux.

Le tyran m’a surpris sans défense et sans armes.

J’ai vu Pirithoüs, triste objet de mes larmes,

Livré par ce barbare à des monstres cruels

Qu’il nourrissait du sang des malheureux mortels.

Moi-même il m’enferma dans des cavernes sombres,

Lieux profonds et voisins de l’empire des ombres.

Les dieux, après six mois, enfin m’ont regardé :

J’ai su tromper les yeux par qui j’étais gardé.

D’un perfide ennemi j’ai purgé la nature ;

À ses monstres lui-même a servi de pâture.

Et lorsqu'avec transport je pense m’approcher

De tout ce que les dieux m’ont laissé de plus cher ;

Que dis-je ? quand mon âme, à soi-même rendue,

Vient se rassasier d’une si chère vue,

Je n’ai pour tout accueil que des frémissements ;

Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements.

Et moi-même éprouvant la terreur que j’inspire,

Je voudrais être encor dans les prisons d’Épire.

Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé :

Qui m’a trahi ? pourquoi ne suis-je pas vengé ?

La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile,

A-t-elle au criminel accordé quelque asile ?

Vous ne répondez point ! mon fils, mon propre fils,

Est-il d’intelligence avec mes ennemis ?

Entrons : c’est trop garder un doute qui m’accable.

Connaissons à la fois le crime et le coupable ;

Que Phèdre explique enfin le trouble où je la voi.

 

 

 

Scène VI.

HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE.

 

HIPPOLYTE.

Où tendait ce discours qui m’a glacé d’effroi ?

Phèdre, toujours en proie à sa fureur extrême,

Veut-elle s’accuser et se perdre elle-même ?

Dieux ! que dira le roi ? Quel funeste poison

L’amour a répandu sur toute sa maison !

Moi-même, plein d’un feu que sa haine réprouve,

Quel il m’a vu jadis, et quel il me retrouve !

De noirs pressentiments viennent m’épouvanter.

Mais l’innocence enfin n’a rien à redouter :

Allons : cherchons ailleurs par quelle heureuse adresse

Je pourrai de mon père émouvoir la tendresse,

Et lui dire un amour qu’il peut vouloir troubler,

Mais que tout son pouvoir ne saurait ébranler.

 

 

 

 

 

ACTE QUATRIÈME.

Scène première. THÉSÉE, ŒNONE.

 

THÉSÉE.

Ah ! qu’est-ce que j’entends ? Un traître, un téméraire

Préparait cet outrage à l’honneur de son père !

Avec quelle rigueur, destin, tu me poursuis !

Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis.

Ô tendresse ! ô bonté trop mal récompensée !

Projet audacieux ! détestable pensée !

Pour parvenir au but de ses noires amours,

L’insolent de la force empruntait le secours !

J’ai reconnu le fer, instrument de sa rage,

Ce fer dont je l’armai pour un plus noble usage.

Tous les liens du sang n’ont pu le retenir !

Et Phèdre différait à le faire punir !

Le silence de Phèdre épargnait le coupable !

 

ŒNONE.

Phèdre épargnait plutôt un père déplorable :

Honteuse du dessein d’un amant furieux,

Et du feu criminel qu’il a pris dans ses yeux,

Phèdre mourait, seigneur, et sa main meurtrière

Éteignit de ses yeux l’innocente lumière.

J’ai vu lever le bras, j’ai couru la sauver.

Moi seule à votre amour j’ai su la conserver.

Et plaignant à la fois son trouble et vos alarmes,

J’ai servi, malgré moi, d’interprète à ses larmes.

 

THÉSÉE.

Le perfide ! il n’a pu s’empêcher de pâlir :

De crainte, en m’abordant, je l’ai vu tressaillir.

Je me suis étonné de son peu d’allégresse ;

Ses froids embrassements ont glacé ma tendresse.

Mais ce coupable amour dont il est dévoré

Dans Athènes déjà s’était-il déclaré ?

 

ŒNONE.

Seigneur, souvenez-vous des plaintes de la reine :

Un amour criminel causa toute sa haine.

 

THÉSÉE.

Et ce feu dans Trézène a donc recommencé ?

 

ŒNONE.

Je vous ai dit, seigneur, tout ce qui s’est passé.

C’est trop laisser la reine à sa douleur mortelle,

Souffrez que je vous quitte et me range auprès d’elle.

 

 

 

Scène II. THÉSÉE, HIPPOLYTE.

 

THÉSÉE.

Ah ! le voici. Grands dieux ! à ce noble maintien

Quel œil ne serait pas trompé comme le mien ?

Faut-il que sur le front d’un profane adultère

Brille de la vertu le sacré caractère !

Et ne devrait-on pas à des signes certains

Reconnaître le cœur des perfides humains !

 

HIPPOLYTE.

Puis-je vous demander quel funeste nuage,

Seigneur, a pu troubler votre auguste visage ?

N’osez-vous confier ce secret à ma foi ?

 

THÉSÉE.

Perfide ! oses-tu bien te montrer devant moi ?

Monstre, qu’a trop longtemps épargné le tonnerre,

Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre,

Après que le transport d’un amour plein d’horreur

Jusqu’au lit de ton père a porté ta fureur,

Tu m’oses présenter une tête ennemie !

Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie !

Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,

Des pays où mon nom ne soit point parvenu ?

Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine,

Et tenter un courroux que je retiens à peine :

C’est bien assez pour moi de l’opprobre éternel

D’avoir pu mettre au jour un fils si criminel,

Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire,

De mes nobles travaux vienne souiller la gloire.

Fuis : et si tu ne veux qu’un châtiment soudain

T’ajoute aux scélérats qu’a punis cette main,

Prends garde que jamais l’astre qui nous éclaire

Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.

Fuis, dis-je ; et sans retour précipitant tes pas,

De ton horrible aspect purge tous mes États.

Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage

D’infâmes assassins nettoya ton rivage,

Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux,

Tu promis d’exaucer le premier de mes vœux.

Dans les longues rigueurs d’une prison cruelle

Je n’ai point imploré ta puissance immortelle ;

Avare du secours que j’attends de tes soins,

Mes vœux t’ont réservé pour de plus grands besoins :

Je t’implore aujourd’hui. Venge un malheureux père ;

J’abandonne ce traître à toute ta colère ;

Étouffe dans son sang ses désirs effrontés :

Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.

 

HIPPOLYTE.

D’un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte !

Un tel excès d’horreur rend mon âme interdite ;

Tant de coups imprévus m’accablent à la fois,

Qu’ils m’ôtent la parole, et m’étouffent la voix.

 

THÉSÉE.

Traître, tu prétendais qu’en un lâche silence

Phèdre ensevelirait ta brutale insolence :

Il fallait, en fuyant, ne pas abandonner

Le fer qui dans ses mains aide à te condamner ;

Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie,

Lui ravir tout d’un coup la parole et la vie.

 

HIPPOLYTE.

D’un mensonge si noir justement irrité,

Je devrais faire ici parler la vérité,

Seigneur ; mais je supprime un secret qui vous touche.

Approuvez le respect qui me ferme la bouche,

Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,

Examinez ma vie, et songez qui je suis.

Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ;

Quiconque a pu franchir les bornes légitimes

Peut violer enfin les droits les plus sacrés :

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;

Et jamais on n’a vu la timide innocence

Passer subitement à l’extrême licence.

Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux

Un perfide assassin, un lâche incestueux.

Élevé dans le sein d’une chaste héroïne,

Je n’ai point de son sang démenti l’origine.

Pitthée, estimé sage entre tous les humains,

Daigna m’instruire encore au sortir de ses mains.

Je ne veux point me peindre avec trop d’avantage ;

Mais si quelque vertu m’est tombée en partage,

Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater

La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.

C’est par là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce.

J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse :

On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Et l’on veut qu’Hippolyte, épris d’un feu profane...

 

THÉSÉE.

Oui, c’est ce même orgueil, lâche ! qui te condamne.

Je vois de tes froideurs le principe odieux :

Phèdre seule charmait tes impudiques yeux ;

Et pour tout autre objet ton âme indifférente

Dédaignait de brûler d’une flamme innocente.

 

HIPPOLYTE.

Non, mon père, ce cœur, c’est trop vous le celer,

N’a point d’un chaste amour dédaigné de brûler.

Je confesse à vos pieds ma véritable offense :

J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense.

Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ;

La fille de Pallante a vaincu votre fils :

Je l’adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle,

Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.

 

THÉSÉE.

Tu l’aimes ! ciel ! Mais non, l’artifice est grossier :

Tu te feins criminel pour te justifier.

 

HIPPOLYTE.

Seigneur, depuis six mois je l’évite et je l’aime ;

Je venais, en tremblant, vous le dire à vous-même.

Eh quoi ! de votre erreur rien ne vous peut tirer !

Par quel affreux serment faut-il vous rassurer ?

Que la terre, le ciel, que toute la nature...

 

THÉSÉE.

Toujours les scélérats ont recours au parjure.

Cesse, cesse, et m’épargne un importun discours,

Si ta fausse vertu n’a point d’autre secours.

 

HIPPOLYTE.

Elle vous paraît fausse et pleine d’artifice :

Phèdre au fond de son cœur me rend plus de justice.

 

THÉSÉE.

Ah, que ton impudence excite mon courroux !

 

HIPPOLYTE.

Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous ?

 

THÉSÉE.

Fusses-tu par-delà les colonnes d’Alcide,

Je me croirais encor trop voisin d’un perfide.

 

HIPPOLYTE.

Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,

Quels amis me plaindront, quand vous m’abandonnez ?

 

THÉSÉE.

Va chercher des amis dont l’estime funeste

Honore l’adultère, applaudisse à l’inceste ;

Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans loi,

Dignes de protéger un méchant tel que toi.

 

HIPPOLYTE.

Vous me parlez toujours d’inceste et d’adultère :

Je me tais. Cependant Phèdre sort d’une mère,

Phèdre est d’un sang, seigneur, vous le savez trop bien,

De toutes ces horreurs plus rempli que le mien.

 

THÉSÉE.

Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?

Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue ;

Sors, traître : n’attends pas qu’un père furieux

Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.

 

 

 

Scène III. THÉSÉE.

 

THÉSÉE.

Misérable, tu cours à ta perte infaillible !

Neptune, par le fleuve aux dieux mêmes terrible,

M’a donné sa parole, et va l’exécuter.

Un dieu vengeur te suit, tu ne peux l’éviter.

Je t’aimais ; et je sens que, malgré ton offense,

Mes entrailles pour toi se troublent par avance.

Mais à te condamner tu m’as trop engagé :

Jamais père, en effet, fut-il plus outragé ?

Justes dieux qui voyez la douleur qui m’accable,

Ai-je pu mettre au jour un enfant si coupable !

 

 

 

Scène IV. THÉSÉE, PHÈDRE.

 

PHÈDRE.

Seigneur, je viens à vous, pleine d’un juste effroi ;

Votre voix redoutable a passé jusqu’à moi :

Je crains qu’un prompt effet n’ait suivi la menace.

S’il en est temps encore, épargnez votre race,

Respectez votre sang ; j’ose vous en prier :

Sauvez-moi de l’horreur de l’entendre crier ;

Ne me préparez point la douleur éternelle

De l’avoir fait répandre à la main paternelle.

 

THÉSÉE.

Non, madame, en mon sang ma main n’a point trempé ;

Mais l’ingrat toutefois ne m’est point échappé :

Une immortelle main de sa perte est chargée,

Neptune me la doit ; et vous serez vengée.

 

PHÈDRE.

Neptune vous la doit ! Quoi ! vos vœux irrités…

 

THÉSÉE.

Quoi ! craignez-vous déjà qu’ils ne soient écoutés ?

Joignez-vous bien plutôt à mes vœux légitimes :

Dans toute leur noirceur retracez-moi ses crimes,

Échauffez mes transports trop lents, trop retenus.

Tous ses crimes encor ne vous sont pas connus :

Sa fureur contre vous se répand en injures ;

Votre bouche, dit-il, est pleine d’impostures ;

Il soutient qu’Aricie a son cœur, a sa foi,

Qu’il l’aime.

 

PHÈDRE.

Quoi, seigneur !

 

THÉSÉE.

Il l’a dit devant moi : Mais je sais rejeter un frivole artifice.

Espérons de Neptune une prompte justice :

Je vais moi-même encore au pied de ses autels

Le presser d’accomplir ses serments immortels.

 

 

 

Scène V. PHÈDRE

 

PHÈDRE.

Il sort.Quelle nouvelle a frappé mon oreille !

Quel feu mal étouffé dans mon cœur se réveille !

Quel coup de foudre, ô ciel ! et quel funeste avis !

Je volais tout entière au secours de son fils ;

Et m’arrachant des bras d’Œnone épouvantée,

Je cédais au remords dont j’étais tourmentée.

Qui sait même où m’allait porter ce repentir ?

Peut-être à m’accuser j’aurais pu consentir ;

Peut-être, si la voix ne m’eût été coupée,

L’affreuse vérité me serait échappée.

Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi !

Aricie a son cœur ! Aricie a sa foi !

Ah ! dieux ! Lorsqu’à mes vœux l’ingrat inexorable

S’armait d’un œil si fier, d’un front si redoutable,

Je pensais qu’à l’amour son cœur toujours fermé

Fût contre tout mon sexe également armé :

Une autre cependant a fléchi son audace ;

Devant ses yeux cruels une autre a trouvé grâce.

Peut-être a-t-il un cœur facile à s’attendrir :

Je suis le seul objet qu’il ne saurait souffrir.

Et je me chargerais du soin de le défendre !

 

 

 

Scène VI.

PHÈDRE, ŒNONE.

 

PHÈDRE.

Chère Œnone, sais-tu ce que je viens d’apprendre ?

 

ŒNONE.

Non ; mais je viens tremblante, à ne vous point mentir

J’ai pâli du dessein qui vous a fait sortir ;

J’ai craint une fureur à vous-même fatale.

 

PHÈDRE.

Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale !

 

ŒNONE.

Comment !

 

PHÈDRE.

             Hippolyte aime ; et je n’en puis douter.

Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter,

Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,

Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,

Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :

Aricie a trouvé le chemin de son cœur.

 

ŒNONE.

Aricie ?

 

PHÈDRE.

                 Ah ! douleur non encore éprouvée !

À quel nouveau tourment je me suis réservée !

Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports,

La fureur de mes feux, l’horreur de mes remords,

Et d’un cruel refus l’insupportable injure,

N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure.

Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?

Comment se sont-ils vus ? depuis quand ? dans quels lieux ?

Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire ?

De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?

Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?

Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence :

Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;

Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;

Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux !

Et moi, triste rebut de la nature entière,

Je me cachais au jour, je fuyais la lumière ;

La mort est le seul dieu que j’osais implorer.

J’attendais le moment où j’allais expirer ;

Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,

Encor, dans mon malheur de trop près observée,

Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir.

Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ;

Et sous un front serein déguisant mes alarmes,

Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

 

ŒNONE.

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?

Ils ne se verront plus.

 

PHÈDRE.

                                        Ils s’aimeront toujours !

Au moment que je parle, ah, mortelle pensée !

Ils bravent la fureur d’une amante insensée !

Malgré ce même exil qui va les écarter,

Ils font mille serments de ne se point quitter…

Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m’outrage ;

Œnone, prends pitié de ma jalouse rage.

Il faut perdre Aricie ; il faut de mon époux

Contre un sang odieux réveiller le courroux :

Qu’il ne se borne pas à des peines légères ;

Le crime de la sœur passe celui des frères.

Dans mes jaloux transports je le veux implorer.

Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ?

Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j’implore !

Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !

Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ?

Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.

Mes crimes désormais ont comblé la mesure :

Je respire à la fois l’inceste et l’imposture ;

Mes homicides mains, promptes à me venger,

Dans le sang innocent brûlent de se plonger.

Misérable ! et je vis ! et je soutiens la vue

De ce sacré Soleil dont je suis descendue !

J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;

Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux :

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.

Mais que dis-je ? Mon père y tient l’urne fatale ;

Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains :

Minos juge aux enfers tous les pâles humains.

Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,

Lorsqu’il verra sa fille à ses yeux présentée,

Contrainte d’avouer tant de forfaits divers,

Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !

Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?

Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible ;

Je crois te voir cherchant un supplice nouveau,

Toi-même de ton sang devenir le bourreau…

Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ;

Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.

Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit

Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit :

Jusqu’au dernier soupir de malheurs poursuivie,

Je rends dans les tourments une pénible vie.

 

ŒNONE.

Eh ! repoussez, madame, une injuste terreur !

Regardez d’un autre œil une excusable erreur.

Vous aimez ; on ne peut vaincre sa destinée :

Par un charme fatal vous fûtes entraînée.

Est-ce donc un prodige inouï parmi nous ?

L’amour n’a-t-il encor triomphé que de vous ?

La faiblesse aux humains n’est que trop naturelle :

Mortelle, subissez le sort d’une mortelle.

Vous vous plaignez d’un joug imposé dès longtemps :

Les dieux mêmes, les dieux de l’Olympe habitants,

Qui d’un bruit si terrible épouvantent les crimes,

Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

 

PHÈDRE.

Qu’entends-je ! quels conseils ose-t-on me donner ?

Ainsi donc jusqu’au bout tu veux m’empoisonner,

Malheureuse ! voilà comme tu m’as perdue ;

Au jour que je fuyais c’est toi qui m’as rendue.

Tes prières m’ont fait oublier mon devoir ;

J’évitais Hippolyte, et tu me l’as fait voir.

De quoi te chargeais-tu ? Pourquoi ta bouche impie

A-t-elle, en l’accusant, osé noircir sa vie ?

Il en mourra peut-être, et d’un père insensé

Le sacrilège vœu peut-être est exaucé.

Je ne t’écoute plus. Va-t’en, monstre exécrable ;

Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.

Puisse le juste ciel dignement te payer !

Et puisse ton supplice à jamais effrayer

Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses,

Des princes malheureux nourrissent les faiblesses,

Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,

Et leur osent du crime aplanir le chemin !

Détestables flatteurs, présent le plus funeste

Que puisse faire aux rois la colère céleste !

 

ŒNONE, SEULE.

Ah dieux ! Pour la servir j’ai tout fait, tout quitté ;

Et j’en reçois ce prix ! Je l’ai bien mérité.

 

 

 

 

 

ACTE CINQUIÈME.

Scène première. HIPPOLYTE, ARICIE, ISMÈNE.

 

ARICIE.

Quoi ! vous pouvez vous taire en ce péril extrême ?

Vous laissez dans l’erreur un père qui vous aime ?

Cruel, si de mes pleurs méprisant le pouvoir,

Vous consentez sans peine à ne me plus revoir,

Partez ; séparez-vous de la triste Aricie ;

Mais du moins en partant assurez votre vie.

Défendez votre honneur d’un reproche honteux,

Et forcez votre père à révoquer ses vœux :

Il en est temps encor. Pourquoi, par quel caprice,

Laissez-vous le champ libre à votre accusatrice ?

Éclaircissez Thésée.

 

HIPPOLYTE.

                                Eh ! que n’ai-je point dit ?

Ai-je dû mettre au jour l’opprobre de son lit ?

Devais-je, en lui faisant un récit trop sincère,

D’une indigne rougeur couvrir le front d’un père ?

Vous seule avez percé ce mystère odieux.

Mon cœur pour s’épancher n’a que vous et les dieux.

Je n’ai pu vous cacher, jugez si je vous aime,

Tout ce que je voulais me cacher à moi-même.

Mais songez sous quel sceau je vous l’ai révélé :

Oubliez, s’il se peut, que je vous ai parlé,

Madame ; et que jamais une bouche si pure

Ne s’ouvre pour conter cette horrible aventure.

Sur l’équité des dieux osons nous confier ;

Ils ont trop d’intérêt à me justifier :

Et Phèdre, tôt ou tard de son crime punie,

N’en saurait éviter la juste ignominie.

C’est l’unique respect que j’exige de vous.

Je permets tout le reste à mon libre courroux :

Sortez de l’esclavage où vous êtes réduite ;

Osez me suivre, osez accompagner ma fuite ;

Arrachez-vous d’un lieu funeste et profané,

Où la vertu respire un air empoisonné ;

Profitez, pour cacher votre prompte retraite,

De la confusion que ma disgrâce y jette.

Je vous puis de la fuite assurer les moyens :

Vous n’avez jusqu’ici de gardes que les miens ;

De puissants défenseurs prendront notre querelle ;

Argos nous tend les bras, et Sparte nous appelle :

À nos amis communs portons nos justes cris ;

Ne souffrons pas que Phèdre, assemblant nos débris,

Du trône paternel nous chasse l’un et l’autre,

Et promette à son fils ma dépouille et la vôtre.

L’occasion est belle, il la faut embrasser…

Quelle peur vous retient ? Vous semblez balancer ?

Votre seul intérêt m’inspire cette audace :

Quand je suis tout de feu, d’où vous vient cette glace ?

Sur les pas d’un banni craignez-vous de marcher ?

 

ARICIE.

Hélas ! Qu’un tel exil, seigneur, me serait cher !

Dans quels ravissements, à votre sort liée,

Du reste des mortels je vivrais oubliée !

Mais n’étant point unis par un lien si doux,

Me puis-je avec honneur dérober avec vous ?

Je sais que, sans blesser l’honneur le plus sévère,

Je me puis affranchir des mains de votre père :

Ce n’est point m’arracher du sein de mes parents ;

Et la fuite est permise à qui fuit ses tyrans.

Mais vous m’aimez, seigneur ; et ma gloire alarmée…

 

HIPPOLYTE.

Non, non, j’ai trop de soin de votre renommée.

Un plus noble dessein m’amène devant vous :

Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.

Libres dans nos malheurs, puisque le ciel l’ordonne,

Le don de notre foi ne dépend de personne.

L’hymen n’est point toujours entouré de flambeaux.

Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux,

Des princes de ma race antiques sépultures,

Est un temple sacré formidable aux parjures.

C’est là que les mortels n’osent jurer en vain :

Le perfide y reçoit un châtiment soudain ;

Et craignant d’y trouver la mort inévitable,

Le mensonge n’a point de frein plus redoutable.

Là, si vous m’en croyez, d’un amour éternel

Nous irons confirmer le serment solennel ;

Nous prendrons à témoin le dieu qu’on y révère :

Nous le prierons tous deux de nous servir de père.

Des dieux les plus sacrés j’attesterai le nom,

Et la chaste Diane, et l’auguste Junon,

Et tous les dieux enfin, témoins de mes tendresses,

Garantiront la foi de mes saintes promesses.

 

ARICIE.

Le roi vient : fuyez, prince et partez promptement.

Pour cacher mon départ je demeure un moment.

Allez ; et laissez-moi quelque fidèle guide,

Qui conduise vers vous ma démarche timide.

 

 

 

Scène II.

THÉSÉE, ARICIE, ISMÈNE.

 

THÉSÉE.

Dieux ! éclairez mon trouble, et daignez à mes yeux

Montrer la vérité, que je cherche en ces lieux !

 

ARICIE.

Songe à tout, chère Ismène, et sois prête à la fuite.

 

 

 

Scène III.

THÉSÉE, ARICIE.

 

THÉSÉE.

Vous changez de couleur, et semblez interdite,

Madame : que faisait Hippolyte en ce lieu ?

 

ARICIE.

Seigneur, il me disait un éternel adieu.

 

THÉSÉE.

Vos yeux ont su dompter ce rebelle courage ;

Et ses premiers soupirs sont votre heureux ouvrage.

 

ARICIE.

Seigneur, je ne vous puis nier la vérité :

De votre injuste haine il n’a pas hérité ;

Il ne me traitait point comme une criminelle.

 

THÉSÉE.

J’entends : il vous jurait une amour éternelle.

Ne vous assurez point sur ce cœur inconstant ;

Car à d’autres que vous il en jurait autant.

 

ARICIE.

Lui, seigneur ?

 

THÉSÉE.

Vous deviez le rendre moins volage :

Comment souffriez-vous cet horrible partage ?

 

ARICIE.

Et comment souffrez-vous que d’horribles discours

D’une si belle vie osent noircir le cours ?

Avez-vous de son cœur si peu de connaissance ?

Discernez-vous si mal le crime et l’innocence ?

Faut-il qu’à vos yeux seuls un nuage odieux

Dérobe sa vertu, qui brille à tous les yeux ?

Ah ! c’est trop le livrer à des langues perfides.

Cessez : repentez-vous de vos vœux homicides ;

Craignez, seigneur, craignez que le ciel rigoureux

Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.

Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes :

Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.

 

THÉSÉE.

Non, vous voulez en vain couvrir son attentat ;

Votre amour vous aveugle en faveur de l’ingrat.

Mais j’en crois des témoins certains, irréprochables :

J’ai vu, j’ai vu couler des larmes véritables.

 

ARICIE.

Prenez garde, seigneur : vos invincibles mains

Ont de monstres sans nombre affranchi les humains ;

Mais tout n’est pas détruit, et vous en laissez vivre

Un… Votre fils, seigneur, me défend de poursuivre.

Instruite du respect qu’il veut vous conserver,

Je l’affligerais trop si j’osais achever.

J’imite sa pudeur, et fuis votre présence

Pour n’être pas forcée à rompre le silence.

 

 

 

Scène IV. THÉSÉE.

 

THÉSÉE.

Quelle est donc sa pensée, et que cache un discours

Commencé tant de fois, interrompu toujours ?

Veulent-ils m’éblouir par une feinte vaine ?

Sont-ils d’accord tous deux pour me mettre à la gêne ?

Mais moi-même, malgré ma sévère rigueur,

Quelle plaintive voix crie au fond de mon cœur ?

Une pitié secrète et m’afflige et m’étonne.

Une seconde fois interrogeons Œnone :

Je veux de tout le crime être mieux éclairci.

Gardes, qu’Œnone sorte, et vienne seule ici.

 

 

 

Scène V. THÉSÉE, PANOPE.

 

PANOPE.

J’ignore le projet que la reine médite,

Seigneur ; mais je crains tout du transport qui l’agite.

Un mortel désespoir sur son visage est peint ;

La pâleur de la mort est déjà sur son teint.

Déjà de sa présence avec honte chassée,

Dans la profonde mer Œnone s’est lancée.

On ne sait point d’où part ce dessein furieux ;

Et les flots pour jamais l’ont ravie à nos yeux.

 

THÉSÉE.

Qu’entends-je ?

 

PANOPE.

                        Son trépas n’a point calmé la reine ;

Le trouble semble croître en son âme incertaine.

Quelquefois, pour flatter ses secrètes douleurs,

Elle prend ses enfants et les baigne de pleurs ;

Et soudain, renonçant à l’amour maternelle,

Sa main avec horreur les repousse loin d’elle ;

Elle porte au hasard ses pas irrésolus ;

Son œil tout égaré ne nous reconnaît plus ;

Elle a trois fois écrit ; et changeant de pensée,

Trois fois elle a rompu sa lettre commencée.

Daignez la voir, seigneur ; daignez la secourir.

 

THÉSÉE.

Ô ciel ! Œnone est morte, et Phèdre veut mourir !

Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre ;

Qu’il vienne me parler, je suis prêt de l’entendre. (seul.)

Ne précipite point tes funestes bienfaits,

Neptune ; j’aime mieux n’être exaucé jamais.

J’ai peut-être trop cru des témoins peu fidèles,

Et j’ai trop tôt vers toi levé mes mains cruelles.

Ah ! de quel désespoir mes vœux seraient suivis !

 

 

 

Scène VI. THÉSÉE, THÉRAMÈNE.

 

THÉSÉE.

Théramène, est-ce toi ? Qu’as-tu fait de mon fils ?

Je te l’ai confié dès l’âge le plus tendre.

Mais d’où naissent les pleurs que je te vois répandre ?

Que fait mon fils ?

 

THÉRAMÈNE.

                                 Ô soins tardifs et superflus !

Inutile tendresse ! Hippolyte n’est plus.

 

THÉSÉE.

Dieux !

 

THÉRAMÈNE.

            J’ai vu des mortels périr le plus aimable,

Et j’ose dire encor, seigneur, le moins coupable.

 

THÉSÉE.

Mon fils n’est plus ! Eh quoi ! quand je lui tends les bras,

Les dieux impatients ont hâté son trépas !

Quel coup me l’a ravi, quelle foudre soudaine ?

 

THÉRAMÈNE.

À peine nous sortions des portes de Trézène,

Il était sur son char ; ses gardes affligés

Imitaient son silence, autour de lui rangés ;

Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;

Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes ;

Ses superbes coursiers qu’on voyait autrefois

Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,

L’œil morne maintenant, et la tête baissée,

Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Un effroyable cri, sorti du fond des flots,

Des airs en ce moment a troublé le repos ;

Et du sein de la terre une voix formidable

Répond en gémissant à ce cri redoutable.

Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ;

Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé.

Cependant sur le dos de la plaine liquide,

S’élève à gros bouillons une montagne humide ;

L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,

Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.

Son front large est armé de cornes menaçantes ;

Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes,

Indomptable taureau, dragon impétueux,

Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;

Ses longs mugissements font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;

La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;

Le flot qui l’apporta recule épouvanté.

Tout fuit ; et sans s’armer d’un courage inutile,

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros,

Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,

Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre,

Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissant

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Se roule, et leur présente une gueule enflammée

Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;

En efforts impuissants leur maître se consume ;

Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.

On dit qu’on a vu même, en ce désordre affreux,

Un dieu qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.

À travers les rochers la peur les précipite ;

L’essieu crie et se rompt : l’intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son char fracassé ;

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur : cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;

Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :

Ils s’arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.

J’y cours en soupirant, et sa garde me suit :

De son généreux sang la trace nous conduit ;

Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,

Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain :

« Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.

« Prends soin après ma mort de la triste Aricie.

« Cher ami, si mon père un jour désabusé

« Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,

« Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,

« Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive ;

« Qu’il lui rende... » À ce mot, ce héros expiré

N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré :

Triste objet où des dieux triomphe la colère,

Et que méconnaîtrait l’œil même de son père.

 

THÉSÉE.

Ô mon fils ! cher espoir que je me suis ravi !

Inexorables dieux, qui m’avez trop servi !

À quels mortels regrets ma vie est réservée !

 

THÉRAMÈNE.

La timide Aricie est alors arrivée :

Elle venait, seigneur, fuyant votre courroux,

À la face des dieux l’accepter pour époux.

Elle approche ; elle voit l’herbe rouge et fumante ;

Elle voit (quel objet pour les yeux d’une amante !)

Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur…

Elle veut quelque temps douter de son malheur ;

Et, ne connaissant plus ce héros qu’elle adore,

Elle voit Hippolyte, et le demande encore.

Mais trop sûre à la fin qu’il est devant ses yeux,

Par un triste regard elle accuse les dieux ;

Et froide, gémissante, et presque inanimée,

Aux pieds de son amant elle tombe pâmée.

Ismène est auprès d’elle ; Ismène, tout en pleurs,

La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs.

Et moi, je suis venu, détestant la lumière,

Vous dire d’un héros la volonté dernière,

Et m’acquitter, seigneur, du malheureux emploi

Dont son cœur expirant s’est reposé sur moi.

Mais j’aperçois venir sa mortelle ennemie.

 

 

 

Scène VII. THÉSÉE, PHÈDRE, THÉRAMÈNE, PANOPE, GARDES.

 

THÉSÉE.

Eh bien ! vous triomphez, et mon fils est sans vie !

Ah ! que j’ai lieu de craindre, et qu’un cruel soupçon,

L’excusant dans mon cœur, m’alarme avec raison !

Mais, madame, il est mort, prenez votre victime ;

Jouissez de sa perte, injuste ou légitime :

Je consens que mes yeux soient toujours abusés.

Je le crois criminel, puisque vous l’accusez.

Son trépas à mes pleurs offre assez de matières

Sans que j’aille chercher d’odieuses lumières,

Qui, ne pouvant le rendre à ma juste douleur,

Peut-être ne feraient qu’accroître mon malheur.

Laissez-moi, loin de vous, et loin de ce rivage,

De mon fils déchiré fuir la sanglante image.

Confus, persécuté d’un mortel souvenir,

De l’univers entier je voudrais me bannir.

Tout semble s’élever contre mon injustice ;

L’éclat de mon nom même augmente mon supplice :

Moins connu des mortels, je me cacherais mieux.

Je hais jusques aux soins dont m’honorent les dieux ;

Et je m’en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,

Sans plus les fatiguer d’inutiles prières.

Quoi qu’ils fissent pour moi, leur funeste bonté

Ne me saurait payer de ce qu’ils m’ont ôté.

 

PHÈDRE.

Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;

Il faut à votre fils rendre son innocence :

Il n’était point coupable.

 

THÉSÉE.

                                   Ah ! père infortuné !

Et c'est sur votre foi que je l'ai condamné !

Cruelle ! pensez-vous être assez excusée…

 

PHÈDRE.

Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée

C’est moi qui sur ce fils, chaste et respectueux,

Osai jeter un œil profane, incestueux.

Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste :

La détestable Œnone a conduit tout le reste.

Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,

Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur :

La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,

S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.

Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,

A cherché dans les flots un supplice trop doux.

Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;

Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée :

J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,

Par un chemin plus lent descendre chez les morts.

J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines

Un poison que Médée apporta dans Athènes.

Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu

Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;

Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage

Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;

Et la mort à mes yeux dérobant la clarté,

Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

 

PANOPE.

Elle expire, seigneur !

THÉSÉE.

                                 D'une action si noire

Que ne peut avec elle expirer la mémoire !

Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,

Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils !

Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,

Expier la fureur d'un vœu que je déteste :

Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités ;

Et, pour mieux apaiser ses mânes irrités,

Que, malgré les complots d'une injuste famille,

Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille !

 

 

 

RIDEAU

 

 

Œuvre du Domaine public – Version retraitée par Libre Théâtre et remise en page par JCP.

26 avril 2020

Quiétude estivale (1201)

 

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Quiétude estivale

 

Dans la sourde chaleur,

Midi s’est chargé de silence.

L’azur est déserté,

Aucune herbe ne craque.

 

Soudain sur la pelouse,

L’ombre d’une feuille a bougé,

Fêlure de quiétude

Aussitôt refermée.

Souffle léger

De l’envol d’un oiseau ?...

 

Délicieuse oisiveté

Des journées lentes de l'été.

 

 

JCP 04/2020

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17 avril 2020

Luis Sepúlveda

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Il était mon ami mais ne le savait pas.

 

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               Défenseur de toute cause juste, de la dignité de l'homme et de celle de la nature, survivant des geôles de Pinochet, Luis Sepúlveda vient de succomber à un dictateur plus implacable encore : le virus qui ne cesse d'assombrir notre planète.

Luis, nous n'oublierons jamais ton "Vieux qui lisait des romans d'amour", ni l'histoire de ta "Mouette et du chat qui lui apprit à voler", que voici dans son intégralité (texte libre de droits que les enfants peuvent lire) :

 

UN CLIC SUR L'IMAGE POUR LE LIRE

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LE LIVRE PAPIER C'EST TELLEMENT MIEUX...

 

Ouvrages principaux : Le Vieux qui lisait des romans d’amour, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler, L’Ombre de ce que nous avons été, Le Neveu d’Amérique, Le Monde du bout du monde et Un Nom de torero.

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Luis, j'ai un aveu à te faire...

Amoureux des mots et des langues (on dit plus justement "idioma" - idiome - en espagnol, "lengua" - langue - est un organe, pas vrai ?), je me suis permis de traduire - en français et selon ce que j'ai cru lire de ta propre sensibilité - ton inoubliable "Un Viejo que leía novelas de amor". Tel comme je crois que tu l'écrivis - et non tel que nous le lisons dans notre pays.

Longuement, laborieusement, avec toutes les aides possibles (comme celle via internet d'un de tes compatriotes écrivain), j'ai proposé au papier blanc ma version personnelle, sans jamais la montrer à personne.

- Pourquoi ai-je fait ça ?

- Parce que la traduction française, à la vente dans notre pays, ne m'a pas entièrement satisfait à la lecture de tes propres mots. Les vrais, ceux que tu écrivis. Parce que j'aime la langue et le parler dans lesquels tu t'exprimes. Et parce qu'une phrase entière, de plusieurs lignes, y a été - volontairement ou non - supprimée. Ce qui m'a passablement choqué.

 

Certain que tu m'y aurais autorisé, je me permettrai bientôt de publier ici-même cette traduction, sur cet espace lu de celles et ceux qui veulent bien le visiter. Pour qu'on ne t'oublie pas.

Mais avant, je la relirai jusqu'à n'y trouver le moindre mot où persiste encore le doute ou la virgule mal placée. En pensant à toi.

 

Ton ami inconnu,

Jean-Claude

 

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9 mars 2020

Le Héron et l'Escargot

 

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Le Héron et l’Escargot

 

Les rivières en crue ayant démis sa table,

Un Héron affamé et d’humeur exécrable

Allait par la campagne en quête de repas,

Déjà tout disposé à ce qu’il n’aimait pas.

 

Sa maison sur le dos, une bête baveuse

Vint à croiser ses pas, rencontre malheureuse

Pour l’animal cornu, qui flairant le danger

Sous le long bec pointu lui fit : « - Je sais un pré

 

Où la mare est paisible et la grenouille grasse ;

Je serais pauvre chère à vos grands appétits ;

Suivez-moi donc là-bas, l’effort en est petit

Et sur de grands viviers pourrez faire main basse. »

 

Toujours plus affamé, le grand oiseau suivit

Le lent gastéropode. Enfin n’y tenant plus

Il le croqua tout net, coquille et part charnue,

Dilapidant ainsi ses chances de survie.

 

Le Héron longuement parcourut les forêts,

Erra dans les prairies sans autre nourriture,

Puis expira enfin à deux pas de la mare.

 

De ces destins perdus la morale est aisée.

 

 

 

JCP 02-03/2020  Au Père Léon, le 27/02/20

6 juin 2013

Les Fleurs du Mal (sélection de 21 poèmes), Baudelaire

 

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 Illustration "Les Fleurs du Mal" par Carlos Schwabe, 1900

 

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Charles Baudelaire

 

Les Fleurs du Mal

 

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"Les Fleurs du Mal", dans ce livre atroce j’ai mis tout mon cœur, ma tendresse et ma haine"

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                       En ce monde soudainement triste et laid (ce qui n’est qu’une vue de notre esprit), la beauté nous est plus que jamais nécessaire. Hormis que parmi les beautés accessibles hier, peu le sont aujourd’hui.

Reste pourtant la poésie.

Qui s'adresse directement à l'esprit.

Toujours là.

Immortelle.

 

La poésie ne se lit pas.

On se laisse pénétrer par la beauté et le chant de ses mots.

Toutes portes ouvertes.

Libéré de la mesure du temps.

 

JCP

SÉLECTION DE  21 POÈMES

 

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L'Albatros

 

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

 

 

Élévation

 

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

 

 

 

L'ennemi


Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles* que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

 

* Baudelaire rêve de composer Les Fleurs du Mal

 

 

 

La vie antérieure

 

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

 

 

 

L'homme et la mer

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord*,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

 

* Pas de « s » pour la rime

 

 

 

Don Juan aux enfers

 

Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

 

 

 

La géante

 

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.

 

 

 

Parfum exotique

 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor* tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

 

* Sans « e » pour assurer la métrique (suppression d’une syllabe par cet artifice couramment admis)

 

 

 

Le parfum

 

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d'encens qui remplit une église,
Ou d'un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l'amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure.

 

 

 

Réversibilité

 

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !

 

 

 

Le flacon

 

Il est de forts parfums pour qui toute matière
Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'où jaillit toute vive une âme qui revient.

Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;

Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire,
Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire
Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !

 

 

 

L'invitation au voyage

 

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

 

 

 

Chant d’automne

 

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

 

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

 

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

 

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

 

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

 

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

 

 

 

Les hiboux


Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur œil rouge. Ils méditent.

Sans remuer ils se tiendront
Jusqu'à l'heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s'établiront.

Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement,

L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D'avoir voulu changer de place.

 

 

 

Spleen

 

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.


Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
- Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

 

 

 

À une passante

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

 

 

La servante au grand cœur

 

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certe*, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

 

* « e » supprimé pour la métrique (liaison)

 

 

Rêve parisien


I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J'avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.

Babel d'escaliers et d'arcades,
C'était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d'arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s'entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers ;

C'étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c'étaient
D'immenses glaces éblouies
Par tout ce qu'elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l'œil, rien pour les oreilles !)
Un silence d'éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J'ai vu l'horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

 

(Baudelaire détestait la campagne et appréciait peu la nature)

 

 

 

La mort des amants


Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

Et plus tard un Ange, entrouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

 

 

Le voyage


I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : " Ouvre l'œil ! "
Une voix de la hune, ardente et folle, crie .
" Amour... gloire... bonheur ! " Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

IV

" Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

" Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. "

V

Et puis, et puis encore ?

VI

" Ô cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
" Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! "

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. "

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : " Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ? "

À l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
" Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Electre ! "
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

 

 

 

Recueillement


Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche

 

 

 

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Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal (sélection)

 

 

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25 mars 2020

Nostalgie (964)

 

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Nostalgie

                                       "Je me souviens des jours anciens..."

                                                                             Paul Verlaine

 

 

J’égarai mon enfance au gré des chemins creux,

Sur les pentes ardues des bois de châtaigniers,

Dans la boue des galets des îles de Septembre,

Et la bruyère drue des coteaux sommeilleux.

 

Flûte taillée du saule, herbes dans le courant

Où veille le brochet, serpents araignées d’eau

Et demoiselles bleues vives comme le vent,

La caresse du flot assis les pieds dans l’eau…

 

Feuilles mortes foulées aux pentes des ruisseaux,

Petit pont de vieux bois qui d’un seul bond s’évite,

Baies sauvages fruits verts, reliquats des vendanges,

Pommes sans pédigrée acides à la bouche…

 

Ô buissons repoussés qui cachaient des merveilles,

Le silence et la paix des caches ignorées,

Palais imaginés que referme le vent,

Et parfum enivrant de la fleur de genêt !

 

Aujourd’hui retourné vers ces anciens bonheurs,

Le temps ce gaspilleur en a tant effacé

Que mon œil incertain, de la plaine à la rive,

Des émotions passées ne voit plus que chimères.

 

 

Jyssépé 12 / 2018

6 janvier 2020

Langueurs hivernales (1087)

IMG_3309 co169pie copie                                                                                                                                      Toulouse, place du Capitole : Au Florida (im. JCP)

 

Langueurs hivernales                                                                                                                                                         

                                                                                                                                                                À Paul Verlaine

                                                                                                                                                                À Louis Aragon

 

À la terrasse du café,

libérant pour un temps

mes yeux lourds de mon livre,

d’autres yeux leur sourirent.

 

Insouciante jeune femme

qui ne sut la valeur de l’offrande,

rayon pris au soleil

qui réchauffe encore mon cœur

au souvenir des jours heureux.

 

Aux hivers les plus froids

veille toujours la flamme

des violons de l’été.

 

 

 

JCP 11/2019 – 01/2020 Au Père Léon, brasserie toulousaine

16 janvier 2020

Le Dictionnaire éventuel : 97, portail

 

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Portail : Porteur d’ail. Ce métier étant tombé très tôt en désuétude, le mot a été réemployé.

 

 

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15 janvier 2020

Le dictionnaire éventuel : 95 délire

 

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Délire : Effacement progressif de la mémoire humaine de ce qui a été lu.

 

 

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10 février 2020

Page ("Quatrains", 1157)

 

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                                       Page

 

                                       Rivière aux eaux noires des mots,

                                       Lente coulée vers l’horizon

                                       Que la phrase dénoue sans cesse

                                       À l’écume blanche des pages.

 

 

JCP 02/2020

 

Conception chinoise du quatrain

"La rhétorique chinoise conçoit le quatrain comme une dramaturgie à quatre temps : le premier vers qui est l'exorde, le deuxième vers qui est le développement, le 3ème vers qui doit marquer un tournant ascendant et le quatrième vers qui doit aboutir à une perspective ouverte".

(François Cheng)

 

7 juillet 2019

Altri progetti ("Monde Neuf", 1018)

 

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Altri progetti

 

Il a haussé le ton et son geste s’anime.

Il insuffle au néant sa vision d’outre-monde,

instance manifeste au creuset de la Vie :

le cours de l’existence a tremblé sous son doigt.

 

Il rassemble, prend et presse entre ses mains

l’argile crue du vide cosmique,

unit toute étincelle en un creuset unique,

mais son vouloir s’érode et son geste prend fin.

Il sait alors que le Monde Neuf se fera sans lui.

 

Les jours s’enfuient, rejetant leur durée ;

toute trace effacée, objet-sujet fusionnent,

le permanent se meurt au pied de toute cause,

et seul le temps muet sait l’avenir des roses.

 

 

Jyssépé 04-06 19

18 septembre 2019

Citation : Henri Michaux

 

Henri Michaux, né à Namur le 24 mai 1899 et mort à Paris le 19 octobre 1984, est un écrivain, poète et peintre d'origine belge d'expression française naturalisé français en 1955.

(Et accessoirement un des poètes les plus lus par l'auteur de ce blog)

 

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« La poésie est un cadeau de la nature, une grâce, pas un travail. La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer. »

Henri Michaux

 

26 décembre 2018

Divin Ratage (0745)

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Divin Ratage

 

Un serpent serpentait au pied d'un arbre à pommes,

Quand vinrent affamés une femme et un homme,

Convoitant les beaux fruits à leur maturité,

Comme on les voit parfois dès la fin de l'été.

 

Menaçant leur festin, le reptile se dresse,

Ajoutant à leur faim une infinie détresse.

Et voyant le serpent briller de l’œil du mal,

D'une pierre lancée l'homme tue l'animal.

Or l’estomac repu de fruits en abondance,

Ils voulurent goûter du fruit de jouissance.

 

N'ayant du serpent mort appris l'acte d'amour,

On les vit s’éreinter jusqu’à la fin des jours -

Sans jamais concevoir quelque progéniture.

Le couple disparu s’arrêta l’aventure,

Et l’on ne vit sur Terre qu’animaux très gentils.

Alors Dieu se leva, s’inclina, et partit.*

 

 

* Bien que parfaitement authentique car jamais démenti, cet incident de la Divine Création (on dirait « bug » de nos jours) est peu signalé dans les grands ouvrages monothéistes.

En vérité il faut le dire, les dieux gagneraient en crédibilité si, d’un ego plus modeste, ils avouaient leurs échecs.

 

 Jyssépé 11/2016 – 12/2018

30 juillet 2014

Le dictionaire éventuel : 43 électronique

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Électronique : Sexualité expéditive faisant appel à des instruments électrifiés  


 

 

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2 avril 2018

La tectonique des tablettes (0884)

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La tectonique des tablettes

 

Insidieuse saveur, enthousiasme infini,

Tous ses doigts entachés et tablette finie,

Seul le papier d’alu, qu’elle roule et déroule,

Reste du chocolat, incomestible boule.

 

Et déjà monte en elle, indicibles aigreurs,

Le symptôme hépatique ; elle sait son malheur

Et connaît ses faiblesses : pas plus de trois tablettes,

Ou c’est la maladie qui la tient aux toilettes.

 

Elle le sait pourtant, le chocolat chez soi

C’est se vouloir du mal, l’abîme devant soi ;

Elle avait tout jeté, et voilà qu’on lui offre,

Impossibles amants, de quoi s’emplir le coffre !

 

- Le plaisir maintenant, la douleur au tournant,

L’amour le chocolat, on le voit sont complices :

Souffrance de l’absence ou le foie qui se plisse* ;

C’est dit jusqu’à demain, je n’aurai plus d’amant !

 

 

* Ça fait très mal.

 

JCP 02 04 18 Pour Les Impromptus Littéraires : « Du chocolat ».

16 mai 2018

Salutaire serpent (0919)

 

DU CÔTÉ DU ZEN

 

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Salutaire serpent

                                        Dédié à V. et à J.M.

 

 

Poussé par la pensée dont l’élan volontaire

Appelait à guérir, le tube salutaire,

En serpent échappé de quelque caducée,

Progressait lentement dans la narine enflée.

 

Porteuse de douleur, la marche interminable

De ce corps étranger dans un corps de patient

A fini par cesser. Mais surgit le torrent

Des eaux chargées de sels aux suites redoutables,

Et le corps qui se crispe sous l’attaque du feu

Appelle en vain la mort, qui se rit de si peu.

 

La vague de souffrance pourtant trouve sa grève.

En ce corps affligé qui retrouve sa sève,

De grands apaisements semblent tomber des cieux

Sous l’explosion de joie des soins miraculeux.

 

 

 

JCP 16 -18 / 05 / 2018

12 octobre 2014

Le dictionnaire éventuel : 66 extrados

  

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Extrados : Aspect remarquable du revêtement arrière (terme aéronautique)

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24 novembre 2013

Bug à Rach

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                Bug à Rach

 

Le site planétaire au départ salvateur 

Ne vit pas seulement l'ombre d'un aviateur :

Le vaisseau ne vint pas, privant tous les fidèles

Du grand séjour céleste où la vie serait belle.

 

Alors la tête basse et foulant de son pas

Les offrandes à Ceux qui ne paraissaient pas,

Une foule affligée, affaiblie par le jeûne,

Demeurait là sans voix, les vieux comme les jeunes.

 

Privés de leur futur d'un caprice Maya,

Délaissés au Rocher des dieux de l'au-delà,

Certains croyant voler, le regard impavide,

Les deux bras déployés se jetaient dans le vide.

 

On éleva la stèle au rocher meurtrier,

Petit vaisseau de marbre à la pointe d'acier;

Et l'on vient célébrer, en mémoire au désastre,

Le souvenir de ceux qui crurent trop aux astres.

 

 

JCP 11 2012, à l'autre "Montagne de l'Âme"

23 septembre 2013

539 Pas le temps

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Pas le temps 

 

Vous n'avez pas le temps, et rien n'est plus fâcheux -

Si vous en aviez plus, vous seriez plus heureux...

Comment gagner le temps d'une vie plus intense ?

- Voici mille bienfaits, tous nés de la science :

 

De l'eau bouillante en fût, le journal déjà lu,

Le travail toujours fait, sudoku résolu ;

La tondeuse passée, les options déjà prises,

Le vin déjà vieilli et les chaussettes mises.

 

Encore plus précieux, c'est la dernière mode :

La lessive étendue, l'aspirateur passé,

Dernier film déjà vu et les souliers brossés ;

Le café déjà froid, les femmes toujours chaudes.

 

Cela ne suffit pas et vous en voulez plus,

L'abolition du temps est l'option la plus forte ;

Arrêtez la pendule et calfeutrez les portes :

La vie déjà vécue - la mort déjà mourue....

 

JCP  03 11 - 02 13 

15 janvier 2020

Le dictionnaire éventuel : 94 professeur

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Professeur : Professionnel de la fessée. Cette pratique est aujourd’hui très décriée.

 

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4 juillet 2014

Le dictionnaire éventuel : 13 ici-bas

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Ici-bas : Terme religieux tenant compte de la platitude de la terre.    

Contraire: Au-delà   

 

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6 juin 2013

José-Maria de HEREDIA, sélection de poèmes

 

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José-Maria de HEREDIA

(1842-1905)

 

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L’oubli

 

Le temple est en ruine au haut du promontoire.
Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain,
Les Déesses de marbre et les Héros d'airain
Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire.

Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire,
De sa conque où soupire un antique refrain
Emplissant le ciel calme et l'horizon marin,
Sur l'azur infini dresse sa forme noire.

La Terre maternelle et douce aux anciens Dieux
Fait à chaque printemps, vainement éloquente,
Au chapiteau brisé verdir une autre acanthe ;

Mais l'Homme indifférent au rêve des aïeux
Ecoute sans frémir, du fond des nuits sereines,
La Mer qui se lamente en pleurant les sirènes.

 

 

 

Les conquérants

 

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

 

 

 

La Trebbia

 

L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve
Où l'escadron léger des Numides s'abreuve.
Partout sonne l'appel clair des buccinateurs.

Car malgré Scipion, les augures menteurs,
La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve,
Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs.

Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres,
A l'horizon, brûlaient les villages Insubres ;
On entendait au loin barrir un éléphant.

Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
Le piétinement sourd des légions en marche.

 

 

 

Fleurs de feu

 

Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,
La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
Et le panache igné du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les Chimborazos.

Nul bruit n'éveille plus la cime sans échos.
Où la cendre pleuvait l'oiseau se désaltère ;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.

Pourtant, suprême effort de l'antique incendie,
A l'orle de la gueule à jamais refroidie,
Éclatant à travers les rocs pulvérisés,

Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroîment d'or du pollen qu'elle lance
S'épanouit la fleur des cactus embrasés.

 

 

 

Fleur séculaire

 

Sur le roc calciné de la dernière rampe
Où le flux volcanique autrefois s'est tari,
La graine que le vent au haut Gualatieri
Sema, germe, s'accroche et, frêle plante, rampe.

Elle grandit. En l'ombre où sa racine trempe,
Son tronc, buvant la flamme obscure, s'est nourri ;
Et les soleils d'un siècle ont longuement mûri
Le bouton colossal qui fait ployer sa hampe.

Enfin, dans l'air brillant et qu'il embrase encor,
Sous le pistil géant qui s'érige, il éclate,
Et l'étamine lance au loin le pollen d'or ;

Et le grand aloès à la fleur écarlate,
Pour l'hymen ignoré qu'a rêvé son amour,
Ayant vécu cent ans, n'a fleuri qu'un seul jour.

 

 

 

Le récif de corail

 

Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux ;
Dans l'ombre transparente indolemment il rôde ;

Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.

 

 

 

La sieste

 

Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude,
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude.

Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude.

Vers la gaze de feu que trament les rayons,
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves ;

Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d'or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves.

 

 

 

Un peintre

 

                                             À Emmanuel Lansyer

Il a compris la race antique aux yeux pensifs
Qui foule le sol dur de la terre bretonne,
La lande rase, rose et grise et monotone
Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.

Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs,
Il a vu, par les soirs tempétueux d'automne,
Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne ;
Sa lèvre s'est salée à l'embrun des récifs.

Il a peint l'Océan splendide, immense et triste,
Où le nuage laisse un reflet d'améthyste,
L'émeraude écumante et le calme saphir ;

Et fixant l'eau, l'air, l'ombre et l'heure insaisissables,
Sur une toile étroite il a fait réfléchir
Le ciel occidental dans le miroir des sables.

 

 

 

Bretagne

 

Pour que le sang joyeux dompte l’esprit morose,
Il faut, tout parfumé du sel des goëmons,
Que le souffle atlantique emplisse tes poumons ;
Arvor t’offre ses caps que la mer blanche arrose.

 

L’ajonc fleurit et la bruyère est déjà rose.
La terre des vieux clans, des nains et des démons,
Ami, te garde encor, sur le granit des monts,
L’homme immobile auprès de l’immuable chose.

 

Viens. Partout tu verras, par les landes d’Arèz,
Monter vers le ciel morne, infrangible cyprès,
Le menhir sous lequel gît la cendre du Brave ;

 

Et l’Océan, qui roule en un lit d’algues d’or
Is la voluptueuse et la grande Occismor,
Bercera ton cœur triste à son murmure grave.

 

 

 

Floridum mare

 

La moisson débordant le plateau diapré
Roule, ondule et déferle au vent frais qui la berce ;
Et le profil, au ciel lointain, de quelque herse
Semble un bateau qui tangue et lève un noir beaupré.

Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au couchant pourpré,
Céruléenne ou rose ou violette ou perse
Ou blanche de moutons que le reflux disperse,
Verdoie à l'infini comme un immense pré.

Aussi les goëlands qui suivent la marée,
Vers les blés mûrs que gonfle une houle dorée,
Avec des cris joyeux, volaient en tourbillons ;

Tandis que, de la terre, une brise emmiellée
Éparpillait au gré de leur ivresse ailée
Sur l'Océan fleuri des vols de papillons.

 

 

 

Soleil couchant

 

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l'âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d'écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c'est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume.
Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
À la vaste rumeur de l'Océan s'unit.

Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

 

 

 

Maris stella

 

Sous les coiffes de lin, toutes, croisant leurs bras
Vêtus de laine rude ou de mince percale,
Les femmes, à genoux sur le roc de la cale,
Regardent l'Océan blanchir l'île de Batz.

Les hommes, pères, fils, maris, amants, là-bas,
Avec ceux de Paimpol, d'Audierne et de Cancale,
Vers le Nord, sont partis pour la lointaine escale.
Que de hardis pêcheurs qui ne reviendront pas !

Par-dessus la rumeur de la mer et des côtes
Le chant plaintif s'élève, invoquant à voix hautes
L'Étoile sainte, espoir des marins en péril ;

Et l'Angélus, courbant tous ces fronts noirs de hâle,
Des clochers de Roscoff à ceux de Sybiril
S'envole, tinte et meurt dans le ciel rose et pâle.

 

 

Le bain

L'homme et la bête, tels que le beau monstre antique,
Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d'or de l'âcre pulvérin,
Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.

Et l'étalon sauvage et le dompteur rustique,
Humant à pleins poumons l'odeur du sel marin,
Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.

La houle s'enfle, court, se dresse comme un mur
Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets éblouissants fait rejaillir l'eau bleue ;

Et, les cheveux épars, s'effarant dans l'azur,
Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet échevelé de la fumante écume.

 

 

 

Armor

 

Pour me conduire au Raz, j'avais pris à Trogor
Un berger chevelu comme un ancien Évhage ;
Et nous foulions, humant son arome sauvage,
L'âpre terre kymrique où croît le genêt d'or.

Le couchant rougissait et nous marchions encor,
Lorsque le souffle amer me fouetta le visage ;
Et l'homme, par-delà le morne paysage
Étendant un long bras, me dit : Senèz Ar-Mor ! (1)

Et je vis, me dressant sur la bruyère rose,
L'Océan qui, splendide et monstrueux, arrose
Du sel vert de ses eaux les caps de granit noir ;

Et mon cœur savoura, devant l'horizon vide
Que reculait vers l'Ouest l'ombre immense du soir,
L'ivresse de l'espace et du vent intrépide.

 

(1)    Regarde la mer !

 


Mer montante

Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs.
Du Raz jusqu'à Penmarc'h la côte entière fume,
Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume,
A travers la tempête errent les goëlands.

L'une après l'autre, avec de furieux élans,
Les lames glauques sous leur crinière d'écume,
Dans un tonnerre sourd s'éparpillant en brume,
Empanachent au loin les récifs ruisselants.

Et j'ai laissé courir le flot de ma pensée,
Rêves, espoirs, regrets de force dépensée,
Sans qu'il en reste rien qu'un souvenir amer.

L'Océan m'a parlé d'une voix fraternelle,
Car la même clameur que pousse encor la mer
Monte de l'homme aux Dieux, vainement éternelle.

 

 

 

La conque

 

Par quels froids Océans, depuis combien d'hivers,
- Qui le saura jamais, Conque frêle et nacrée ! -
La houle sous-marine et les raz de marée
T'ont-ils roulée au creux de leurs abîmes verts ?

Aujourd'hui, sous le ciel, loin des reflux amers,
Tu t'es fait un doux lit de l'arène dorée.
Mais ton espoir est vain. Longue et désespérée,
En toi gémit toujours la grande voix des mers.

Mon âme est devenue une prison sonore :
Et comme en tes replis pleure et soupire encore
La plainte du refrain de l'ancienne clameur ;

Ainsi du plus profond de ce cœur trop plein d'Elle,
Sourde, lente, insensible et pourtant éternelle,
Gronde en moi l'orageuse et lointaine rumeur.

 

 

 

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