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La Chanson Grise
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15 mars 2020

Outrement (1191)

 

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Outrement

 

Née d’un œuf de hasard, la feuille déployée

Se voit pousser un bec et se met à chanter,

Et l’oiseau qui volait se pose sur la branche

Qu’il ne quittera plus, suspendu comme fruit.

 

Si le noyé revit depuis le fond du puits

Sous forme de poisson, c’est que la pierre vit

Et croît comme l’arbuste. Résolus des Lointains,

Les ordres inversés ont écarté l’humain.

 

Injecté l’outre-sang paraît une outre-vie,

Et l’on voit outre-ciel l’Univers qui sourit.

 

 

 

JCP 03/2020 

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13 mars 2020

ZEN : aide à la méditation (2/2)

 

Aide mentale à la méditation (2/2) :

Étiqueter les pensées pour les prendre moins au sérieux*

 

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                                         Notre mental produit des pensées, les insuffle et les développe en nous. Infiniment variées, simples ou complexes, solitaires ou en groupe - en grappe pourrait-on dire -, les pensées peuvent se classer en trois grandes catégories, chaque catégorie présentant sa diversité et ses nuances :

 

1 – Les pensées agréables :

Ces pensées-là nous apportent du bonheur, et nous aimerions les retenir en nous le plus longtemps possible. Mais nous ne choisissons pas toujours nos pensées, d’autres prendront leur place, l’impermanence est souveraine comme elle l’est dans l’univers tout entier.

Nous venons de quitter une personne dont la conversation a fait naître en nous des sentiments agréables, voire flatteurs pour notre ego (une entité dont le discours est tempérer…) ; la perspective d’une soirée de spectacle, d’une réunion amicale, d’une fête, nous enchantent ; des amis chers nous invitent, ou nous allons les recevoir et prévoyons repas et distractions, penser aux discussions joyeuses qui ne manqueront pas dans une chaude amitié nous ravit à l’avance ; nous avons des projets visant à un plus grand bien-être, nous allons pouvoir acquérir un objet longtemps désiré ; nous nous sentons apprécié par une personne importante dans notre vie, aimé peut-être…etc.

 

2 – Les pensées neutres :

Celles-ci ne déclenchent pas en nous de sentiment spécifique, elles se fondent dans la vie quotidienne, dans l’utilité, le nécessaire, le routinier, le projet banal que nous réaliserons à court terme sans état d’âme particulier…

En rentrant nous passerons prendre le pain, il ne faut pas oublier aussi de faire le plein, nous relèverons le courrier et sortirons la poubelle sans faute, c’est aujourd’hui…etc.

 

3 – Les pensées désagréables :

Ici prend tout son sens le fait que nous ne soyons pas capables de choisir nos pensées : le mental n’en fait qu’à sa tête dans nôtre tête et, selon notre état psychique du moment, qu’une simple fatigue passagère peut dégrader, ces pensées-là vont se dissiper rapidement (nous n’en voulons pas), ou bien stagner en nous plus ou moins profondément, plus ou moins longuement, occasionnant plus ou moins de souffrance.

Nous voudrions bien apposer le label « INDÉSIRABLE » sur ces pensées-là, et implanter en nous la logique rêvée, celle qui, dès leur apparition, les enverrait « à la corbeille», ce qui viendra peut-être dans un futur plus ou moins proche, mais nous n’en sommes pas encore là, et devrons vivre avec ces pensées-là, qui pénètrent en nous sans y avoir été invitées. Et, toujours sans notre autorisation, elles se permettront de faire naître en nous toute une palette de sentiments, qui peuvent aller du simple « spleen », « blues » ou nostalgie (« le bonheur d’être un peu triste » de Victor Hugo) jusqu’à la tristesse et l’accablement, en passant aussi par la colère, la culpabilisation ou, plus radicalement encore, la dépression, l’angoisse et les idées suicidaires.

Il (elle) n’a pas appelé, je vois bien qu’on se désintéresse de moi ; on ne m’aime pas ; j’ai encore échoué dans ce projet, je ne sais décidément pas m’y prendre, je suis nul (nulle) et bon à jeter ! ; ces examens médicaux vont révéler un cancer, c’est certain, c’est bien ma veine, je vais mourir dans d’atroces souffrances ! ; pourvu que cet entretien se passe bien, et si je ne trouvais plus de travail ! ; quelle tristesse, il ne fera donc jamais beau… etc.

 

 

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                 Certaines pensées prennent ainsi tant d’importance dans notre vie que nous pouvons être soumis à elles, temporairement pour la majorité d’entre nous, dans une souffrance durable pour d’autres.

Cependant, nul n’aime souffrir, serait-ce brièvement.

La méditation peut nous aider, c’est un fait avéré qui n’est pas à démontrer.

Ayant commencé à méditer, nous prenons conscience de la difficulté qui consiste se concentrer sur notre respiration (la méditation pourrait presque se résumer à cette phrase pour le débutant). Le mental nous en écarte, prend les commandes et nous propose des pensées que nous faisons nôtres à notre insu complet, pour nous retrouver avec cette bande-son qui tourne en boucle en nous : le bruit mental. Pas moyen d’accéder à la paix intérieure, nous sommes condamnés à penser trop souvent à ce que nous voulons oublier ou qui nous fait souffrir.

Nous reprenons notre attention à la respiration, « on » nous en a écartés.

Si, comme nous l’évoquions plus haut, le tri automatique de la pensée n’est pas encore à l’ordre du jour, lors de notre méditation assise nous avons entrevu la possibilité de ralentir - globalement - le flux de la pensée que nous injecte le mental par une observation attentionnée de notre respiration, objet de méditation des plus pratiques que nous avons avec nous, en nous, toujours disponible.

Nous avons aussi compris qu’on ne peut ni contraindre ni combattre le mental, mais qu’il était possible, ayant assimilé son fonctionnement, de le prendre un peu moins au sérieux, et même de parvenir, momentanément, à s’en désintéresser un peu. Ceci durant des instants plus ou moins brefs au cours de notre méditation assise, où nous avons pris conscience que nous ne sommes pas le penseur, comme l’affirme Eckhart Tolle (voir cet auteur à « BIBLIOTHÈQUE ZEN »), et que les pensées ne viennent pas toujours de nous, puisque certaines (trop !) nous sont indésirables.

Dans cette optique nous pouvons, lors de notre méditation assise et tout au long de la journée dans les moments où nous ne serons pas dérangés, repérer les pensées une à une, dès qu’elles se présentent à la porte de notre mental (toujours concentrés sur notre respiration). Ainsi, nous les reconnaissons, machinalement, sans les juger, et les étiquetons l’une après l’autre, simplement, comme on le ferait d’une simple marchandise à l’étalage, étant entendu que nous ne sommes pas acheteurs.

Nous pouvons alors, mentalement, désigner chaque pensée par deux chiffres (le prix de vente si l’image vous convient), allant de 1 à 3 chacun.

Le premier chiffre représente la nature de la pensée telle que nous l’avons évoquée plus haut, le second, de 1 à 3 également, sa durée, de cette manière-là :

 

1-1 : Pensée agréable brève

1-2 : Pensée agréable de durée moyenne

1-3 : Pensée agréable de longue durée

 

2-1 : Pensée neutre brève

2-2 : Pensée neutre de durée moyenne

2-3 : Pensée neutre de longue durée

 

3-1 : Pensée désagréable brève

3-2 : Pensée désagréable de durée moyenne

3-3 : Pensée désagréable de longue durée

 

Étiquetant ainsi les pensées, comme une simple marchandise et sans les juger nous l’avons dit, au fil de notre observation attentive du mental, nous les prendrons moins au sérieux, et nous pourrons les écarter :

- Tiens, cette pensée 3-2 voudrait rester en moi pour s’y développer, je reprends l’observation de mon souffle, j’inspire-j’expire, la voici qui se dissipe, j’inspire-j’expire.

Je sais qu’elle reviendra, le mental têtu me la renverra, mais je saurai la remarquer dès son apparition et ne l’accueillerai pas : je l’étiquetterai et, respirant toujours, elle devra disparaître.

Meilleure ou pire, toujours sans la juger, la pensée suivante sera étiquetée de la même manière et nous la laisserons s’évanouir sans la prendre en compte - j’inspire-j’expire.

Bien sûr, le mental n’est pas du tout satisfait de cette rupture dans les communications, et plus encore que nous ne prenions pas ses productions au sérieux ! Ce rusé nous le fera savoir.

Mais nous savons réagir, c’est-à-dire ne pas réagir à ses provocations, notre paquet d’étiquettes en main à évaluer sa marchandise qui, de jour en jour, n’a plus, on commence à le sentir, sa fraîcheur d’origine.

Puis, un jour (peut-être pas demain, ne soyons pas pressés), nous n’aurons pas besoin d’utiliser ces étiquettes… mais ne les jetons pas, elles resserviront peut-être le jour suivant…

 

Bonne méditation*.

 

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 * Ne perdons pas de vue que le mot « méditation » dans notre langue est plutôt le contraire de ce que nous nommons ici méditation, puisqu’il s’agit de s’entraîner à ne pas penser, ou de penser le moins possible. Nous n’avons pas d’autre mot.

- Messieurs les académiciens, posez votre verre et votre fourchette, et composez nous un mot nouveau pour traduire à la fois « tchan » du chinois, « zen » du japonais, et « dhyana » du sanscrit !

 

 

* Principe cité par Ezra Bayda, dans son remarquable ouvrage « Vivre le zen », Poche Marabout.

 

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JCP, 08/2021

4 octobre 2019

Deux citations : Anne Roumanoff & John Lennon

 

DU CÔTÉ DU ZEN

 

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"J'ai passé ma vie à faire attention

sans faire attention à la vie"

 

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"La vie est ce qui se passe lorque nous sommes occupés à d'autres projets"

 

 

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Il peut se voir en ces deux citations un certain rapprochement avec la philosophie de vie pronée par le Zen.

La première phrase, extraite d'un des sketches d'Anne Roumanoff, est citée par Jean-Michel Pierre dans son ouvrage "Pratiquez ZAZEN ! Merveilles de la simple assise immobile et silencieuse" - lecture recommandée. Éditions Groupe CCEE "Autres Talents", 2012, http://autres-talents.fr

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Quatrième de couverture :

                                              Kensan Jean-Michel Pierre a voulu rendre hommage à son maître Kotaï Raymond Lambert et présenter, en se fondant sur de multiples citations, une pratique simple et profonde, laïque et ouverte, "trésor inestimable pour l'homme d'aujourd'hui" selon Maître Deshimaru, qui déclarait par ailleurs : "Bien sûr, il ya le bouddhisme zen qui est un cadre traditionnel avec ses disciplines, ses rites et ses règles. Et il y a le Zen qui est ouvert à tous en ce qu'il représente d'universalité de la conscience et de la pratique de la méditation, par la parfaite posture de zazen".

Jean-Michel Pierre est professeur de mathématiques en classe préparatoire à Toulouse. Après avoir coanimé l'Association Zen de Reims pensant près de dix ans, Kensan enseigne actuellement la Technique Nadeau, la préparation à la posture et la pratique de zazen au sein de l'association Sud Toulouse Zen.

Pour les Toulousains : en vente à "Ombres Blanches", rue Gambetta.

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, l'ART DU CALME INTÉRIEUR (9/10)

 

 Mise en garde : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal assimilée peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 

 Ces écrits, qui ne sont pas une initiation à la méditation, s'adressent plutôt à des personnes ayant déjà fait connaissance, au moins superficiellement, avec le mental, cet inlassable phonographe trop souvent dispensateur de pensées indésirables.

 

 

 

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Suite du chapitre 8

 

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La vie est éternelle.

 

 

Chapitre 9

 

La mort et l'éternel

 

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101 ◄ ►

En marchant dans une forêt qui n'a été ni domestiquée ni dérangée par l'homme, non seulement vous verrez une vie abondante tout autour de vous, mais vous rencontrerez aussi, à chaque pas, des arbres tombés, des troncs et des feuilles en train de pourrir et de la matière décomposée. Partout où vous regarderez, vous trouverez aussi bien la vie que la mort.

En y regardant de plus près, toutefois, vous découvrirez que le tronc et les feuilles en décomposition non seulement donnent naissance à une nouvelle vie, mais sont eux-mêmes pleins de vie puisque des micro-organismes y travaillent, des molécules se réorganisent. La mort ne se trouve donc nulle part, il n'y a que la métamorphose des formes de vie. Quelle leçon pouvez-vous en tirer ?

La mort n'est pas le contraire de la vie. La vie n'a pas de contraire. Le contraire de la mort est la naissance. La vie est éternelle.

 

102 ◄ ►

De tout temps, les sages et les poètes ont reconnu le caractère onirique de l'existence humaine - en apparence et si réelle, mais en fait si fugace qu'elle pourrait se dissoudre à tout moment.

A l'instant de la mort, en effet, l'histoire de votre vie peut apparaître comme un rêve tirant à sa fin. Mais même un rêve doit avoir une essence réelle. Il doit se concrétiser dans une conscience ; autrement, il ne serait pas.

Cette conscience est-elle crée par le corps ou crée t'elle le rêve du corps ou de quelqu'un?

Pourquoi la plupart de ceux qui ont survécu à la mort ne craignent-ils plus la mort ? Réfléchissez à cela.

 

103 ◄ ►

Vous savez, bien sûr, que vous allez mourir, mais cela demeure un simple concept mental jusqu'à votre première rencontre "personnelle" avec la mort : une grave maladie ou un accident qui vous arrive ou afflige un proche, ou le décès d'un être aimé. La mort entre alors dans votre vie en tant que conscience de votre propre mortalité.

La plupart des gens s'en détournent par peur, mais si vous ne bronchez pas et affrontez la fugacité de votre corps qui pourrait se dissoudre à tout moment, vous parvenez à un certain degré de désidentification, même léger, de votre forme physique et psychologique, le "moi". Lorsque vous voyez et acceptez la nature transitoire de toutes formes de vie, un étrange sentiment de paix s'installe en vous.

En affrontant la mort, votre conscience se libère dans une certaine mesure de l'identification à la forme. C'est pourquoi, dans les traditions bouddhistes, les moines visitent régulièrement la morgue pour méditer parmi les dépouilles.

La culture occidentale entretient un déni généralisé de la mort. Même les gens âgés tentent de ne pas en parler ni d'y penser, et l'on cache les cadavres. Une culture qui nie la mort finit par devenir superficielle, préoccupée uniquement par la forme extérieure des choses. Lorsqu'on nie la mort, la vie perd de sa profondeur. La possibilité de savoir qui nous sommes par-delà le nom et la forme, soit d'accéder à la dimension du transcendant, disparaît de notre vie, puisque la mort est la porte d'entrée de cette dimension.

 

104 ◄ ►

Les gens ont tendance à vivre une fin avec un malaise, car toute fin est une petite mort. C'est pourquoi, dans bien des langues,  l'expression employée lorsqu'on se quitte signifie "au revoir".

Chaque fois qu'une expérience tire à sa fin - une réunion d'amis, un congé, le départ des enfants -, on vit une petite mort. Une "forme" que cette expérience a fait apparaître dans votre conscience, se dissout, et cela laisse un sentiment de vide que la plupart des gens s'efforcent de ne pas ressentir, de ne pas affronter.

Si vous apprenez à accepter et même à accueillir la fin dans votre vie, vous découvrirez peut-être que le sentiment de vide, qui paraissait inconfortable au début, prend une ampleur profondément paisible.

En apprenant ainsi à mourir au quotidien, vous vous ouvrez à la vie.

 

105 ◄ ►

La plupart des gens ont l'impression que leur identité, leur sentiment de soi, est une chose extrêmement précieuse qu'il ne faut pas perdre. C'est la raison pour laquelle ils ont si peur de la mort.

Il semble inimaginable et effrayant que "je" puisse cesser d'exister. Mais vous confondez ce précieux "je" avec votre nom, votre forme et l'histoire qui y est associée. Ce "je" n'est qu'une création temporaire dans le champ de la conscience.

Tant que votre connaissance se résume à cette identité formelle, vous n'êtes pas conscient du fait que ce caractère précieux est votre propre essence, votre sentiment le plus intime du "Je Suis", qui est la conscience même. C'est l'éternel en vous - et la seule chose que vous ne pouvez perdre.

 

106 ◄ ►

Chaque fois qu'une perte profonde survient dans votre vie - celle de vos biens, de votre maison, d'une relation intime ; ou celle de votre réputation, de votre travail ou de vos capacités physiques, -, quelque chose meurt en vous. Vous vous sentez diminué dans votre sentiment d'identité. Vous pouvez également ressentir une certaine désorientation : "Sans cela ... qui suis-je ?"

Lorsqu'une forme que vous aviez inconsciemment identifiée à une partie de vous-même vous quitte ou se dissout, ce peut être extrêmement pénible. Elle laisse un trou, pour ainsi dire, dans le tissu de votre existence.

Dans ce cas, ne niez pas et n'ignorez pas votre douleur ni votre tristesse. Acceptez leur présence. Méfiez-vous de la tendance de votre mental à élaborer autour de cette perte une histoire dans laquelle vous vous donnez le rôle de victime. La peur, la colère, le ressentiment ou l'apitoiement sur soi sont les émotions qui accompagnent ce rôle. Puis, prenez conscience de ce que cachent ces émotions et cette construction du mental : ce trou, cet espace vide. Pouvez-vous affronter et accepter cet étrange sentiment de vide ? Le cas échéant, vous découvrirez peut-être que cet espace n'est pas si terrifiant. Vous aurez peut-être la surprise de constater qu'une paix en émane.

Chaque fois que la mort survient, qu'une forme de vie se dissout, Dieu, l'informe et le non-manifesté, rayonne par l'ouverture laissée par la forme en dissolution. Voilà pourquoi la mort est ce qu'il y a de plus sacré dans la vie. Voilà pourquoi la paix de Dieu peut vous parvenir par la contemplation et l'acceptation de la mort.

 

107 ◄ ►

Comme chaque expérience humaine est éphémère, comme nos vies sont fugaces ! Y-a-t-il quelque chose qui ne soit pas sujet à la naissance t à la mort, quelque chose d'éternel ?

Réfléchissez : s'il n'y avait qu'une seule couleur, disons le bleu, et que le monde entier, avec tout ce qu'il comprend, était bleu, il n'y aurait pas de bleu. Pour que l'on puisse reconnaître le bleu, il doit y avoir quelque chose qui ne l'est pas ; autrement, il ne "ressortirait pas", il n'existerait pas.

De même, ne faut-il pas quelque chose qui n'est ni fugace ni transitoire pour que soit reconnue la fugacité de toutes choses ? Autrement dit, si tout était transitoire, y compris vous-même, le sauriez-vous ? Puisque vous avez conscience de la nature éphémère de toutes les formes, y compris la vôtre, et que vous pouvez l'observer, n'est-ce pas un signe que quelque chose en vous n'est pas sujet à la décomposition ?

A vingt ans, vous avez conscience de la force et de la vigueur de votre corps ; soixante ans plus tard, vous avez conscience de sa vieillesse et de sa faiblesse. Votre pensée a peut-être changé, elle aussi, depuis vos vingt ans, mais la conscience de la jeunesse ou de la vieillesse du corps, ou du changement de votre pensée n'a subi, elle, aucune modification. Cette conscience, c'est l'éternel en vous - la conscience même. C'est la Vie Une et sans forme. Pouvez-vous la perdre ? Non, car C'est ce que vous êtes.

Juste avant de mourir, certaines personnes deviennent profondément paisibles et presque lumineuses, comme si quelque chose luisait à travers la forme en dissolution.

Il arrive parfois que des gens très malades ou vieux deviennent en quelque sorte presque transparents au cours des ultimes semaines, mois ou même années de leur vie. Lorsqu'ils vous regardent, vous voyez une lueur dans leurs yeux. La souffrance psychologique a disparu. Comme ils ont lâché prise, la personne, ce "moi" égoïque construit par le mental, s'est déjà dissoute. Ils sont "morts avant de mourir" et ont trouvé une paix intérieure profonde, soit la conscience de leur part immortelle.

 

108 ◄ ►

Pour chaque accident et désastre, il existe une dimension de rédemption potentielle dont nous ne sommes habituellement pas conscients.

L'immense choc de la mort imminente et tout à fait inattendue peut subitement sortir  votre conscience de l'identification à la forme. Aux derniers instants avant la mort physique, et au moment de celle-ci, vous avez l'impression d'être une conscience libérée de la forme. Soudain, plus de peur, seulement la paix et la certitude que "tout va bien" et que la mort n'est que la dissolution d'une forme. La mort est alors perçue, en fin de compte, comme une illusion - tout comme la forme à laquelle vous vous étiez identifié.

 

109 ◄ ►

La mort n'est pas une anomalie ni l'évènement le plus terrible de tous, comme la culture moderne voudrait nous le faire croire, mais la chose la plus naturelle du monde, inséparable de son autre polarité, la naissance, tout aussi naturelle. Rappelez-vous de cela lorsque vous accompagnerez un mourant.

C'est un grand privilège et un geste sacré que d'assister à la mort de quelqu'un, en tant que témoin et compagnon.

Lorsque vous accompagnez un mourant, ne niez aucun aspect de cette expérience. Ne niez pas ce qui est en train de se passer, ni vos sentiments. Reconnaître que vous ne pouvez rien faire peut vous donner un sentiment de désespoir, de tristesse ou de colère. Acceptez ce que vous ressentez. Puis, faites un pas de plus : acceptez votre impuissance, acceptez-la complètement. Vous ne dominez pas la situation. Abandonnez-vous à chaque aspect de cette expérience, à vos sentiments, de même qu'à toute la douleur ou l'inconfort du mourant. Votre conscience en lâcher-prise et le calme qui l'accompagne aideront grandement le mourant et faciliteront sa transition. S'il convient de prononcer quelques paroles, elles jailliront de votre calme intérieur, mais seront en somme secondaires.

Avec le calme vient la bénédiction : la paix.

 

 

 

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FIN DU CHAPITRE 9

SUITE & FIN

 

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, L'ART DU CALME INTÉRIEUR (3/10)

 AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 

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Savoir que l'on est

la conscience derrière la voix,

c'est être libre.

 

Chapitre 3

 

Le soi égoïque

 

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29 ◄ ►

Le mental cherche constamment non seulement de quoi réfléchir, mais de quoi alimenter son identité, son sentiment de soi. C'est ainsi que l'ego naît et se recrée continuellement.

 

30 ◄ ►

En pensant ou en vous référant à vous-même, par l'emploi du "je", vous désignez habituellement "moi et mon histoire". C'est le "je" de vos préférences et de vos aversions, de vos peurs et de vos désirs, le "je" qui n'est jamais longtemps satisfait. Ce sentiment d'identité, construit par le mental et conditionné par le passé, cherche à s'accomplir dans l'avenir.

Voyez-vous combien ce "je" est fugace, une formation semblable à celle des vagues à la surface de l'eau ?

Qui voit cela ? Qui est attentif au caractère fugace de votre forme physique et psychologique ? Je le suis.

C'est le "je" profond, qui n'a rien à voir avec le passé ou l'avenir.

 

31 ◄ ►

Que restera-t-il de toute la peur et de tous les désirs associés à votre condition de vie problématique, qui accapare chaque jour la majeur partie de votre attention ?

- Un tiret de quelques centimètres entre votre date de naissance et celle de votre décès, sur votre pierre tombale.

Pour le soi égoïque, c'est une pensée déprimante. Pour vous, elle est libératrice.

 

32 ◄ ►

Lorsque chaque pensée absorbe votre attention, c'est que vous vous identifiez à la voix dans votre tête. La pensée devient alors investie d'un sentiment de soi. C'est l'ego, c'est à dire un "soi" créé par le mental. Ce soi de construction mentale se sent incomplet et précaire. c'est pourquoi la peur et le désir sont ses émotions et ses forces motivantes prédominantes.

Lorsque vous reconnaissez dans votre tête une voix qui prétend être vous et ne cesse de parler, vous vous éveillez de votre identification inconsciente au flux de la pensée. En remarquant cette voix, vous vous apercevez que vous n'êtes pas le penseur, mais la conscience.

Savoir que l'on est la conscience derrière la voix, c'est être libre.

 

33 ◄ ►

Le soi égoïque est toujours engagé dans la quête. Il cherche à acquérir davantage pour se donner l'impression d'être plus complet. Cela explique l'inquiétude compulsive de l'égo quant à l'avenir.

Chaque fois que vous prenez conscience de "vivre pour l'instant prochain", vous voilà déjà sorti de ce schéma du mental égoïque, et surgit aussitôt la possibilité d'un choix, celui d'accorder toute votre attention à cet instant.

Une intelligence beaucoup plus grande que le mental égoïque pénètre alors dans votre vie.

 

34 ◄ ►

En vivant selon l'ego, vous réduisez toujours l'instant présent à un moyen. Vous vivez pour l'avenir et, lorsque vous atteignez vos buts, ils ne vous satisfont pas, du moins pas longtemps.

Lorsque vous accordez plus d'attention à ce que vous êtes en train de faire qu'au résultat final escompté, vous interrompez le vieux conditionnement égoïque. Votre action devient alors non seulement beaucoup plus efficace, mais infiniment plus épanouissante et joyeuse.

 

35 ◄ ►

Presque tout égo renferme au moins un élément de ce que l'on pourrait appeler "l'identité de victime". Certaines personnes ont d'elles-mêmes une image de victime tellement forte que celle-ci devient le noyau central de leur ego. Le ressentiment et les griefs forment une part essentielle de leur sentiment de soi. Même si vos griefs sont complètement "justifiés", vous vous êtes construit une identité comparable à une prison dont les barreaux sont constitués de formes-pensées. Voyez ce que vous êtes en train de vous faire, ou plutôt ce que votre mental est entrain de vous faire. Sentez votre attachement émotionnel à l'égard de votre récit de victime et prenez conscience de votre tendance compulsive à y penser, ou à en parler. Soyez présent en tant que témoin de votre état intérieur. Vous n'avez rien à faire. Avec la conscience vient la transformation et la liberté.

 

36 ◄ ►

Les plaintes et la réactivité sont les schémas par lesquels l'ego se renforce le plus volontiers. Chez bien des gens l'activité mentale et émotionnelle consiste largement à se plaindre et à réagir à ceci ou à cela. Ce faisant ils donnent "tort" aux autres ou à une condition, et "raison" à eux-mêmes. En se donnant "raison", on se sent supérieur, et en se sentant supérieur, on renforce son sentiment de soi. En réalité, bien sûr, on ne fait que renforcer l'illusion de l'ego. Pouvez-vous observer ces tendances en vous et reconnaître pour ce qu'elle est la voix qui se plaint dans votre tête ?

 

37 ◄ ►

Le sentiment de soi égoïque a besoin de conflits car son sentiment de séparation tire sa force de la lutte, en démontrant que ceci est "moi" mais que cela n'est pas "moi". Il n'est pas rare que des tribus, des nations et des religions renforcent leur sentiment d'identité collective au moyen d'ennemis. Que serait le "croyant sans l' "incroyant" ?

Dans vos rapports avec les gens, décelez-vous en vous-même de subtils sentiments de supériorité ou d'infériorité à leur égard ? Vous voilà en face de l'égo, qui vit de comparaisons.

L'envie est un sous-produit de l'ego, qui se sent diminué si quelque chose de bon arrive à un autre ou si quelqu'un a plus de biens, de connaissances ou de capacités. L'identité de l'ego, qui dépend de la comparaison, se nourrit du fait d'avoir plus. Il peut s'accrocher à n'importe quoi. Si tout le reste échoue, on peut renforcer un sentiment de soi fictif en s'estimant traité injustement par la vie, ou plus malade qu'un autre.

Quelles sont les histoires, les fictions dont vous tirez votre sentiment de soi ?

 

38 ◄ ►

La structure même du sentiment égoïque comporte un besoin d'opposition, de résistance et d'exclusion destiné à maintenir le sentiment de séparation dont dépend sa survie. C'est donc "moi" contre "l'autre", "nous" contre "eux".

L'égo a besoin d'un conflit avec quelque chose ou quelqu'un. Cela explique pourquoi on recherche la paix, la joie et l'amour, sans pouvoir les tolérer très longtemps. On prétend vouloir le bonheur, mais on est accroché au malheur.

En définitive, votre malheur ne vient pas de votre condition de vie, mais du conditionnement de votre esprit.

 

39 ◄ ►

Entretenez-vous des sentiments de culpabilité à propos d'une chose que vous avez faite -ou non - dans le passé ? Une chose est sûre : vous avez agi en fonction de votre conscience, ou plutôt de votre inconscience de l'époque. Une plus grande conscience vous aurait permis d'agir différemment.

La culpabilité est un autre exemple des efforts de l'ego en vue de créer une identité, un sentiment de soi. Que ce dernier soit positif ou négatif importe peu pour l'ego. Ce que vous avez fait ou non était une manifestation de l'inconscience - l'inconscience humaine. Mais l'égo la personnalise en disant "j'ai fait cela" et vous en retenez une "mauvaise" image mentale de vous.

Tout au long de l'histoire, les humains se sont mutuellement infligé d'innombrables actes de violence, cruels et blessants, et continuent ainsi. Faut-il les condamner, sont-ils tous coupables ? Ou ces gestes sont-ils de simples expressions de l'inconscience, un stade de l'évolution que nous sommes amenés à dépasser ?

Les paroles de Jésus "Pardonnez- leur car ils ne savent ce qu'ils font" s'appliquent aussi à vous-même.

 

40 ◄ ►

Si vous vous fixez des buts égoïques afin de vous libérer, de vous améliorer, de vous améliorer ou d'accroître votre sentiment d'importance, même si vous les atteignez, ils ne vous satisferont pas.

Établissez des buts, mais sachez qu'ils n'ont pas tellement d'importance. Lorsque tout résulte de la présence, cela signifie que ce moment n'est pas un simple moyen, que le geste en soi comble chaque instant. Vous n'êtes plus en train de réduire le Présent à un moyen, c'est à dire à la conscience égoïque.

"Sans le soi pas de problème", dit le maître bouddhiste lorsqu'on lui demanda d'expliquer la signification profonde du Bouddhisme.

 

 FIN DU CHAPITRE 3

SUITE

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 PRATIQUER LE ZEN À TOULOUSE :

 SUD TOULOUSE ZEN

 

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, l'ART DU CALME INTÉRIEUR (8/10)

 

 Mise en garde : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal assimilée peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 

 Ces écrits, qui ne sont pas une initiation à la méditation, s'adressent plutôt à des personnes ayant déjà fait connaissance, au moins superficiellement, avec le mental, cet inlassable phonographe trop souvent dispensateur de pensées indésirables.

 

 

 

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Suite du chapitre 7

 

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C'est merveilleux de dépasser le désir

et la peur dans les relations !

L'amour ne veut ni ne craint rien.

 

 

Chapitre 8

 

Les relations

 

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91 ◄ ►

Comme nous sommes prompts à former une opinion sur une personne, à la juger ! Il est satisfaisant pour le mental égoïque de classer un être humain, de lui accoler une identité conceptuelle, de prononcer un jugement vertueux.

Chaque être humain est conditionné à penser et à se comporter de certaines façons - généralement par des expériences vécues dans l'enfance et par son environnement culturel.

Vous ne voyez pas l'essence de cette personne, mais son apparence. En jugeant quelqu'un, vous confondez sa nature avec ces schémas mentaux conditionnés. Cette attitude est en soi un schéma profondément conditionné et inconscient. Vous lui attribuez une identité conceptuelle fausse qui devient une prison non seulement pour lui, mais aussi pour vous-même.

Ne plus juger une personne, ce n'est pas ne pas voir ses gestes. C'est reconnaître que son comportement correspond à une forme de conditionnement et que vous la voyez et l'acceptez ainsi. Ce n'est pas lui fabriquer une identité.

Cela vous libère, de même que l'autre, de l'identification au conditionnement, à la forme, au mental. Ainsi, l'ego ne dirige plus vos relations.

 

92 ◄ ►

Tant que l'égo dirige votre vie, la plupart de vos pensées, de vos émotions et de vos gestes émanent du désir et de la peur. Alors, dans les relations, vous désirez ou craignez quelque chose de l'autre.

Ce que vous voulez de lui, ce peut être le plaisir ou le gain matériel, la reconnaissance, des louanges ou de l'attention, ou un renforcement de votre sentiment de soi par la comparaison et l'affirmation que vous êtes supérieur à lui, du point de vue de l'être, de l'avoir ou des connaissances. Ce que vous craignez c'est le contraire : qu'il puisse, d'une façon ou d'une autre, diminuer votre sentiment de soi.

Lorsque vous focalisez votre attention sur le moment présent - au lieu d'en faire usage comme d'un simple moyen -, vous dépassez l'ego et l'impulsion inconsciente d'utiliser les gens pour vous mettre en valeur à leurs dépens. En accordant toute votre attention à votre interlocuteur, vous écartez de la relation le passé et le futur, sauf pour des questions pratiques. En étant pleinement présent à votre interlocuteur, vous renoncez à l'identité conceptuelle que vous lui avez fabriquée - votre interprétation de son identité et de son passé - et pouvez interagir sans les impulsions égoïques du désir et de la peur. La clé, c'est l'attention, qui est la quiétude éveillée.

Comme c'est merveilleux de dépasser le désir et la peur dans les relations ! L'amour ne veut ni ne craint rien.

 

93 ◄ ►

Si son passé était le vôtre, sa douleur la vôtre, son niveau de conscience le vôtre, vous penseriez exactement comme lui. Avec cette prise de conscience viennent le pardon, la compassion, la paix.

L'ego n'aime pas entendre cela, car s'il ne peut plus être réactif et vertueux, il perd de sa force.

 

94 ◄ ►

Lorsque vous recevez comme un noble invité quiconque entre dans l'espace du Présent, et que vous laissez cette personne être soi, elle commence à changer.

Pour connaître un autre humain dans son essence, vous n'avez pas vraiment besoin de connaissance sur lui - son passé, son histoire. Nous confondons la connaissance superficielle avec une connaissance profonde, qui n'est pas conceptuelle. Ce sont là deux modalités complètement différentes. L'une se préoccupe de la forme, l'autre de ce qui n'en a pas. L'une procède de la pensée, l'autre du calme.

La connaissance superficielle est utile à des fins pratiques. Sur ce plan, nous ne pouvons nous en passer. Mais lorsque c'est le plan prédominant de la relation, elle devient fort contraignante et même destructrice. Les pensées et concepts engendrent une barrière artificielle, une séparation entre les humains.

Alors, vos interactions ne sont pas enracinées dans l'Être, mais basées sur le mental. Sans les barrières conceptuelles, l'amour est naturellement présent dans toutes les interactions humaines.

 

95 ◄ ►

La plupart des interactions humaines se limitent à l'échange verbal - le domaine de la pensée. Il est essentiel d'apporter du calme, surtout dans vos relations intimes.

Aucune relation ne peut s'épanouir sans le sentiment d'ampleur qui accompagne le calme. Méditez, ou passez du temps ensemble en silence dans la nature. En vous promenant, ou assis dans la voiture ou à la maison, coulez-vous dans votre calme commun. Ce dernier ne peut et ne doit pas être créé. Il suffit d'être réceptif au calme déjà présent, mais généralement couvert par le bruit mental.

Sans ce calme spacieux, la relation sera dominée par le mental et aisément envahie par les problèmes et les conflits. Le calme, lui, peut tout contenir.

 

96 ◄ ►

L'écoute véritable est un autre moyen d'apporter le calme dans la relation. Lorsque vous écoutez vraiment, la dimension du calme émerge, devenant un aspect essentiel de la relation. Mais l'écoute véritable est un talent rare. Habituellement, une personne accorde une grande part de son attention à sa pensée. Au mieux, elle peut évaluer vos paroles ou préparer son prochain propos. Ou elle n'écoute peut-être pas du tout, perdue dans ses propres pensées.

L'écoute véritable dépasse largement la perception auditive. C'est l'attention éveillée, un espace de présence dans lequel les paroles sont reçues. Celles-ci deviennent alors secondaires, pouvant ou non avoir un sens. Ce qui compte, bien plus que ce que vous écoutez, c'est l'écoute même ; l'espace de présence consciente se manifeste dans votre écoute. Cet espace est un champ de conscience homogène dans lequel vous rencontrez l'autre sans les barrières créées par la pensée conceptuelle. Ainsi, cette personne n'est plus "autre". Dans cet espace, vous êtes tous deux reliés en une seule conscience.

 

97 ◄ ►

Vivez-vous des drames fréquents et répétitifs dans vos relations intimes ? Des désagréments relativement insignifiants déclenchent-ils souvent des discussions violentes et une douleur émotionnelle ?

Cela repose sur les schémas égoïques de base, soit le besoin d'avoir raison et, bien sûr, de donner tort à l'autre. En somme, sur l'identification à des positions mentales, il y a aussi le besoin de l'ego d'être en conflit périodique avec une chose ou une personne afin de renforcer son sentiment de séparation entre "moi" et "l'autre", condition essentielle à sa survie.

S'y ajoute l'accumulation de la douleur émotionnelle antérieure que vous portez, comme tout être humain, celle de votre passé personnel et de la douleur collective de l'humanité, fort ancienne. Ce "corps de souffrance" est un champ d'énergie intérieur qui s'empare sporadiquement de vous, par besoin de ressentir une plus grande douleur émotionnelle, pour s'en nourrir et se reconstituer. Il tente de contrôler vôtre pensée et de la rendre profondément négative. En réalité, il adore vos pensées négatives. Comme il résonne à leur fréquence, il peut s'en nourrir aussi. Il provoque également des réactions émotionnelles négatives chez vos proches, surtout votre partenaire, pour se repaître du drame et de la douleur émotionnelle qui s'ensuivent.

Comment vous libérer de cette inconsciente et profonde identification à la douleur qui engendre tant de malheur dans votre vie ?

Prenez-en conscience. Voyez que ce n'est pas votre nature et reconnaissez-la pour ce qu'elle est : une douleur passée. Observez-la chez votre partenaire et chez vous même. Lorsqu'elle est rompue, lorsque vous pouvez l'observer en vous, vous ne l'alimentez plus et elle perd graduellement sa charge énergétique.

 

98 ◄ ►

L'interaction humaine peut être un enfer. Ou une grande pratique spirituelle.

Si, en considérant un autre humain, vous ressentez beaucoup d'amour à son égard, ou si, en contemplant la beauté de la nature, quelque chose en vous réagit profondément, fermez un instant les yeux et ressentez en vous l'essence de cet amour ou de cette beauté, essence inséparable de qui vous êtes, de votre nature véritable. La forme extérieure est un reflet temporaire de votre nature intérieure, de votre essence. C'est pourquoi l'amour et la beauté ne vous quitteront jamais, contrairement à toutes les formes extérieures.

 

99 ◄ ►

Quelle est votre relation au monde des objets, aux innombrables choses qui vous entourent et que vous manipulez quotidiennement ? Ce fauteuil, ce stylo, cette voiture, cette tasse ? Sont-ils pour vous de simples moyens, ou vous arrive-t-il parfois de reconnaître leur existence, leur être, ne serait-ce que brièvement, en les remarquent et en leur accordant votre attention ?

Lorsque vous vous attachez aux objets, que vous les utilisez pour rehausser votre valeur à vos propres yeux et à ceux des autres, les préoccupations matérielles peuvent facilement s'emparer de votre vie. En vous identifiant aux choses, vous ne les appréciez pas pour ce qu'elles sont, car vous vous cherchez en elles.

Si vous appréciez un objet pour ce qu'il est, si vous reconnaissez son être sans projection mentale, vous ne pouvez qu'être reconnaissant de son existence. Vous pouvez également sentir qu'il n'est pas vraiment inanimé, que ce n'est qu'apparence des sens. En effet, les physiciens confirmeront que, sur un plan moléculaire, tout objet constitue un champ d'énergie en pulsation.

Grâce à votre appréciation désintéressée du domaine des objets, le monde qui vous entoure prendra vie de bien des façons dont votre mental n'a pas la moindre idée.

 

100 ◄ ►

Lorsque vous rencontrez quelqu'un, ne serait-ce que brièvement, reconnaissez-vous son être en lui accordant toute votre attention ou bien le réduisez-vous à un simple moyen, à une fonction ou un rôle ?

Quelle est la qualité de votre relation avec la caissière du supermarché, le préposé au stationnement, le réparateur, le "client" ?

Un moment d'attention suffit. Lorsque vous regardez ou écoutez cette personne, un calme éveillé se produit -  de deux ou trois secondes, peut-être d'une durée plus longue. Cela suffit pour qu'émerge quelque chose de plus réel que les rôles habituels auxquels nous nous identifions. Tous les rôles font partie de la conscience conditionnée qu'est le mental humain. Ce qui se révèle par le geste attentif, c'est l'inconditionné - votre nature essentielle, derrière votre nom et votre forme. Vous n'êtes plus en train de jouer un scénario ; vous devenez réel. Lorsque cette dimension monte au fond de vous, elle l'attire aussi chez l'autre.

En définitive, il n'y a bien entendu personne d'autre ; c'est toujours vous-même que vous rencontrez.

 

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FIN DU CHAPITRE 8

SUITE

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, l'ART DU CALME INTÉRIEUR (7/10)

 

 Mise en garde : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal assimilée peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 Ces écrits, qui ne sont pas une initiation à la méditation, s'adressent plutôt à des personnes ayant déjà fait connaissance, au moins superficiellement, avec le mental, cet inlassable phonographe trop souvent dispensateur de pensées indésirables.

 

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Suite du chapitre 6

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La contemplation de la nature

peut vous libérer de ce "moi",

le grand fauteur de troubles.

 

 

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Chapitre 7

 

La nature

 

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78 ◄ ►

Notre survie matérielle n'est pas notre seule forme de dépendance à la nature. Cette dernière doit également nous indiquer le chemin du retour, la sortie de la prison du mental. Nous nous sommes perdus dans l'action, la pensée, le souvenir, l'anticipation - dans un labyrinthe complexe et un monde de problèmes.

Nous avons oublié ce que les pierres, les plantes, les animaux savent encore. Nous avons oublié comment être calmes, nous-mêmes, être là où se trouve la vie : ici et maintenant.

 

79 ◄ ►

Chaque fois que vous portez attention à un élément naturel parvenu à l'existence sans intervention humaine, vous vous délivrez de la pensée conceptuelle et participez, dans une certaine mesure, au lien avec l'Être où existe encore tout ce qui est naturel.

Pour porter attention à une pierre, à un arbre ou à un animal, il ne s'agit pas d'y penser, mais de le percevoir, de l'entretenir dans votre conscience.

Une part de son essence vous parvient alors. Lorsque vous sentez le calme de cet être, ce calme émerge en vous. Vous le sentez reposer dans l'Être - uni à sa nature et à son espace. En prenant conscience de cela, vous arrivez, vous aussi, à un espace de repos au fond de vous.

 

80 ◄ ►

En vous promenant, en vous reposant dans la nature, accordez-lui votre respect par votre présence entière. Soyez calme. Regardez. Écoutez. Voyez comme chaque animal, chaque végétal est tout à fait lui-même. A la différence des humains, il ne s'est pas scindé. Comme sa vie ne dépend pas d'une image mentale de lui-même, il ne se soucie pas de la protéger ni de l'améliorer. Le cerf est lui-même. La jonquille est elle-même.

Tout, dans la nature, est uni non seulement en soi, mais aussi à la totalité. Rien ne s'est retiré de la trame de l'univers en proclamant une existence séparée : "moi" et le reste de l'univers.

La contemplation de la nature peut vous libérer de ce "moi", le grand fauteur de troubles.

 

81 ◄ ►

Portez votre attention aux sons de la nature, nombreux et subtils : le bruissement des feuilles au vent, les gouttes de pluie qui tombent, le bourdonnement d'un insecte, le premier chant d'oiseau à l'aube. Donnez-vous complètement à l'écoute. Par delà les sons, il se passe quelque chose de plus grand : ce sacré, la pensée ne peut le saisir.

 

82 ◄ ►

Comme vous n'avez pas créé votre corps, vous ne pouvez contrôler ses fonctions. Une intelligence plus grande que le mental est à l'œuvre. Cette même intelligence soutient la nature entière. Pour vous en rapprocher davantage, il vous suffit de prendre conscience de votre propre champ d'énergie intérieur - cette vitalité, cette présence stimulante dans le corps.

 

83 ◄ ►

Le caractère joyeux et enjoué d'un chien, son amour inconditionnel et son empressement à célébrer la vie à tout moment contrastent fortement avec l'état de son propriétaire - déprimé, anxieux, soucieux, perdu dans ses pensées, absent du seul lieu et du seul temps qui soient : ici et maintenant. A vivre avec cette personne, comment le chien parvient-il à demeurer si épanoui, si joyeux ? On se le demande bien !

 

84 ◄ ►

En ne percevant la nature que par l'esprit, ou la pensée, vous ne pouvez sentir sa vitalité, son état d'être. Vous n'en voyez que la forme, sans prendre conscience de la vie qui bat à l'intérieur - le mystère sacré. La pensée réduit la nature à une commodité utile à la recherche du profit ou de la connaissance, ou à quelque autre but utilitaire. La forêt ancienne devient bois d'œuvre ; l'oiseau, un projet de recherche ; la montagne, un objet d'exploitation ou de conquête.

Lorsque vous percevez la nature, réservez-vous des espaces de non-pensée, de non-mental. Si vous l'approchez ainsi, elle vous répondra en participant à l'évolution de la conscience humaine et planétaire.

Remarquez comme la fleur est présente, abandonnée à la vie.

 

85 ◄ ►

La plante que vous avez chez vous, l'avez-vous jamais regardée ? Avez-vous laissé cet être mystérieux mais familier, que nous appelons une plante, vous enseigner ses secrets ? Avez-vous remarqué sa paix profonde ? Son champ de calme ? Dès que vous prenez conscience de l'émanation calme et paisible d'une plante, celle-ci devient votre maître.

 

86 ◄ ►

Observez un animal, une fleur, un arbre, et voyez comme chacun prend appui dans l'être, est lui-même. Sa dignité, son innocence et son caractère sacré sont immenses. Mais pour voir cela, vous devez dépasser l'habitude mentale de nommer et de cataloguer. Dès que vous traversez les étiquettes mentales, vous sentez cette dimension ineffable de la nature que la pensée ne peut concevoir, ni les sens percevoir. Cette harmonie, ce sacré imprègnent non seulement la nature, mais vous-même.

 

87 ◄ ►

L'air que vous respirez est la nature, tout comme le processus même de la respiration.

Portez attention à votre respiration et prenez conscience du fait que vous n'y êtes pour rien. C'est la respiration de la nature. Si vous deviez vous rappeler de respirer, vous mourriez bientôt ; si vous tentiez d'arrêter de respirer, la nature prévaudrait.

La façon la plus intime et la plus forte de vous relier à la nature consiste à prendre conscience de votre respiration et à apprendre à y maintenir votre attention. C'est salutaire et profondément valorisant. La conscience passe alors du monde conceptuel de la pensée au domaine intérieur de la conscience inconditionnée.

 

88 ◄ ►

Pour vous relier à l'Être, vous devez suivre les enseignements de la nature. Vous avez besoin d'elle, mais elle aussi a besoin de vous.

Vous n'êtes pas séparé de la nature. Nous faisons tous partie d'Une Seule Vie qui se manifeste d'innombrables manières dans l'univers entier, sous des formes complètement interreliées. En reconnaissant le sacré, la beauté, le calme et la dignité incroyables d'une fleur ou d'un arbre, vous lui ajoutez quelque chose. Par votre reconnaissance et votre conscience, la nature arrive, elle aussi, à se connaître. Grâce à vous, elle en vient à connaître sa beauté et son caractère sacré !

 

89 ◄ ►

Un grand espace de silence garde toute la nature dans son étreinte. IL vous tient, vous aussi.

 

90 ◄ ►

Seul le calme intérieur vous donne accès au calme des pierres, des plantes et des animaux. Lorsque votre mental bruyant se retire, vous pouvez vous relier profondément à la nature et dépasser le sentiment de séparation créé par l'excès de pensées.

La pensée est un stade de l'évolution de la vie. La nature baigne dans un calme innocent, préalable à la venue de la pensée. L'arbre, l'oiseau, la fleur, la pierre n'ont pas conscience de leur beauté ni de leur caractère sacré. Par le calme, les humains dépassent la pensée et accèdent à une dimension supplémentaire de certitude, de conscience.

La nature peut vous amener au calme. C'est le cadeau qu'elle vous offre. Lorsque vous la percevez et la rejoignez dans le champ de calme, ce champ s'imprègne de votre conscience. C'est votre cadeau à la nature.

Par vous, la nature prend conscience d'elle-même. Elle vous a attendu, pour ainsi dire, pendant des millions d'années.

 

 

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FIN DU CHAPITRE 7

 SUITE

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8 mars 2020

Le voyage de la Vague (1148)

 

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                                                                                                         Étel (Morbihan) plage rive gauche, août 2013

 

 

                                        Le voyage de la Vague

 

                               Jeune Vague échappée

                               De la main de sa mère,

                               Elle courait la grève,

                               Cherchant un beau rivage

                               Pour y goûter des joies

                               Que les autres n’ont pas.

 

                               S’étirant jusqu’à elle,

                               Un Rayon du Soleil

                               Vint la dissuader

                               D’une telle folie.

 

                              "- Autrefois lui dit-il,

                               En jeune écervelé

                               Me croyant seul au monde,

                               J’échappai à mon père

                               Et crus bien disparaître !

 

                               - Vague si tu m’en crois

                               Retourne chez ta mère,

                               Et baigne au sein des eaux

                               Comme moi chaque soir

                               Aux chaleurs du foyer.

                               Nous sommes ainsi faits

                               Qu’aux liens de parenté

                               Nous soyons enchaînés…"

 

                               Le Soleil se couchant,

                               Le Rayon prit congé.

                           

                               Et dès la nuit tombée

                               On vit un reste d’eau,

                               Entouré de vapeurs,

                               Retourner à la Mer.

 

 

 

JCP 01/2020 Au Père Léon, le 23/01/2020 et le 02/03/2020

11 février 2020

L'agonie du Temps (0994)

 

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L’agonie du temps

 

Navigateur jamais lassé

qui se riait des tempêtes toutes voiles crevées,

le Temps, qui ralentit sa course,

est venu s’abriter au pied de la falaise.

 

Tremblant comme un oiseau blessé,

lui qui se crut immortel connaît la peur du trépas :

- s’il allait voir sa fin sur cette grève où la mer se retire ?

 

Des malaimés il connaît tout suffrage,

et les peuples courroucés qui l’ont chassé là

n’auront de répit qu’il ne s’éteigne.

De tous traits reçus, son flanc voit s’écouler

le flot d’une durée qui lentement s’étiole,

et connaît sa fin.

 

Alors, dans le tremblement des airs,

le Temps perd sa substance ultime

et meurt sans pousser un cri.

 

De grands oiseaux blancs infléchissent leur course

et saluent le défunt dont ne reste,

sur les galets humides,

qu’un amas confus de chiffres et d’aiguilles

que, déjà, la marée emmène.

 

 

 

JCP 04/2019 – 02/2020

16 novembre 2019

Où sont les mots (1084)

 

 

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Où sont les mots ?

 

La source qui tarit ne laisse plus les mots

Se poser sur la page, et le temple du beau

Qui vient de s’écrouler n’est plus que ruine et cendre :

Le règne voit sa fin, il n’est plus qu’à se pendre !

 

Où sont les mots heureux, font-ils le tour du monde ? 

Sont-ils allés s’offrir à plus aimés que moi ?

Vers la page plus blanche ont-ils porté leur choix ?

Ma jalousie s’étend et ma colère gronde.

 

Connaît-on le pays de ces mots exilés ?

- On peut les racheter me dit un antiquaire,

Et pour tout écrivain mon offre est salutaire :

Trois dollars l’unité : voulez-vous deux milliers ?

 

Confondant sous la main en mal d’inspiration

Poésie exaltée avec jeu de crayon,

Mes modestes moyens me permirent ces lignes :

Quelques vers frelatés à tout poète indignes.

 

 

JCP 03 2018 – 11 2019

Déjà publié sous le titre "Putains de mots" en 2018 (sujet imposé pour Les Impromptus Littéraires aujourd'hui disparus), repris et modifié.

2 avril 2019

Tsunami (P0051)

                                                   

                                      C’était en ces montagnes qui ferment tout au sud le beau pays de France et que d’aucuns, venus du nord, croient douces. Ici, une invisible ligne-frontière pourfend sans état d’âme lacs et sommets sans qu’ils en souffrent - autrement qu’à apprendre le parler du voisin.

Le périple était long, la charge pénible, et le risque était celui, banal, de la haute-montagne, incluant la chute, la blessure et la mort. Tout vrai montagnard sait. Au nord de ce sud-là, l’été, dans sa jeunesse, obéit encore au vieil hiver qui s’octroie dans l’ombre d’éternels territoires blancs.

Le sac lourdement chargé enfin déposé sur la paille d’hiver que la neige abandonne, tente montée sans empressement tout au bord du lac superbe, un repas généreux tiré du sac couronna la rude journée d’ascension. Dans la contemplation du vaste paysage, les sombres aiguilles le clôturant au sud étaient dominées toutes par le sommet longtemps rêvé, curieux pain de sucre à la cime tronquée de biais, but suprême d’un lendemain espéré beau. Et se dessine au loin une part du chemin à parcourir qui, vu du bas, parmi roche et névés, semble difficile.

Coucher de soleil étincelant mais bref reflété par les eaux du lac, la nuit tombe. Il faut dormir : le minuscule réveil à pile est sur cinq heures.

Mais au creux du sommeil un rêve se précise :

Cascades et rochers, neiges croûteuses et glacées, tout coule et s’écroule à mon passage et me poursuit ! J'esquive et reste sauf, mais pour combien de temps ? Des torrents débordés me pourchassent, et je cours à toutes jambes devant ces eaux grondeuses, qui déjà m’atteignent aux jambes et me renversent : je suis dans l’eau glacée, je suffoque, le froid me réveille.

- Et me réveille vraiment, car ce n'est plus un rêve : duvet noyé, l’eau est dans la tente ! Je tire la fermeture et malgré le noir où je suis plongé, je vois mes souliers, aspirés par le ressac bouillonnant, s’échapper sous la toile. Assis dans l’eau, tous vêtements noyés, le lac déborde par vagues !

Une fermeture éclair plus tard, grelottant dans la nuit, à quatre pattes sur la pelouse où l’eau se retire peu à peu, une muraille blanche oscille lentement devant moi, tel un navire à quai me cachant la vue. Une faible lueur à l’est annonce le lever du jour.

Alors je sus :

L’énorme pont de neige et de glace qui enjambe le torrent alimentant tout lac de montagne et subsistant tard en saison, sollicité par les premières chaleurs, avait basculé tout entier dans les eaux du lac en pleine nuit, créé un raz de marée et inondé tente et occupant endormi : quel réveil ! Tente qui, de bonne conception, résista*.

Stupide : camper à deux mètres du bord !

Soleil d’été enfin levé haut et fort (une chance), je pus courir me sécher tant bien que mal devant le poêle du refuge le plus proche où je passai la nuit suivante (duvet mouillé…) - non sans avoir escaladé sans dommage le Maupas malgré son final délicat, but de ce périple qui faillit tourner court au bord d’un « paisible » lac de montagne.

Le prestige - rare - de mourir noyé en altitude sous les marées lacustres d’un improbable mont Saint-Michel des montagnes m’ayant été refusé, je dus bien retourner, sauf mais heureux, vers les plates campagnes au vert imbécile et sans panache, des banlieues toulousaines.

Et ce fut avec verve et faconde plus que marseillaises que je me plus à conter cette histoire, plus rare pour l’humain que pour le lac de montagne en début d’été.

Ce modeste vécu, au fil des ans, finit même par se dire aventure de haute bravoure, dont la rhétorique de dithyrambe alambiqué sut transporter son auditoire plus haut que les sommets pyrénéens ! Car, qu’est-ce à la fin que conter sans embellir, sinon manquer de respect pour qui écoute, et risquer de lasser - rose sans parfum - d’un dire sans saveur.

 

 

 

 ◄►

 * Non, c'était pas du "Quechua" .

Jyssépé 02-04 2019

 

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En images (mi-Juillet 1992)

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                                                                                                             Toit des Pyrénées, l'Aneto (3.404 m., Espagne)

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Pics du Luchonnais, supérieurs à 3.000 m. pour la plupart.

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Flèche : la tente

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                                                                                         Le Maupas (3.109 m.)

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Jyssépé

 

23 janvier 2021

Aeroscopia (1315)

 

 

 

Aeroscopia

 

La fusée dans le pré ne décollera pas :

C’est celle de Tintin, emblème de ce lieu,

Et parents et enfants ont déserté le parc -

Où certaine tribu qui fume les pelouses

Abandonne l’ordure au parterre de fleurs.

 

Des avions de combat, les ailes arrachées,

Le cockpit étoilé et le ventre dans l’herbe,

Attendent patiemment le monteur bénévole

Qui n’est pas revenu. Tout est barricadé,

Et les herbes sauvages envahissent l’enclos.

 

Les beaux vaisseaux des airs, autrefois admirés

Par un public radieux ne sont plus visités.

Et le grand parking vide, où des papiers s’attardent,

N’est plus qu’un damier gris délimité de blanc,

Où des joueurs fantômes jouent d’invisibles pions.

 

Seuls quelques promeneurs laissent leur chien courir

Parmi les boutons d’or, et tout l’espace semble

S’être donné le mot pour paraître morose,

Et dire qu’autrefois rire et voix résonnaient -

Au musée des avions fermé pour pandémie.

 

 

 

JCP, 01/2021 (Jeudi 21/01)

Aeroscopia vu de l'intérieur :

http://souliervoyageur.canalblog.com/archives/2016/09/18/34337754.html

Aeroscopia vu de l'extérieur :

http://souliervoyageur.canalblog.com/archives/2020/11/27/38674317.html

Site Aeroscopia :

http://www.musee-aeroscopia.fr/

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (6/9)

 

AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

 

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 SUITE DU CHAPITRE 5

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DEUXIÈME PARTIE

 

LES RELATIONS

EN TANT QUE PRATIQUE

SPIRITUELLE

 

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L'amour est un état.

L'amour n'est pas à l'extérieur

mais au plus profond de vous.

Il est en vous et indissociable de vous à tout jamais.

Il ne dépend pas de quelqu'un d'autre,

d'une forme extérieure.

 

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CHAPITRE SIX

 

DISSIPER LE CORPS DE SOUFFRANCE

 

La plus grande partie de la souffrance humaine est inutile. On se l'inflige à soi-même aussi longtemps que, à son insu, on laisse le mental prendre le contrôle de sa vie.

La souffrance que vous créez dans le présent est toujours une forme de non-acceptation, de résistance inconsciente à ce qui est.

Sur le plan de la pensée, la résistance est une forme de jugement. Sur le plan émotionnel, c'est une forme de négativité. L'intensité de la souffrance dépend du degré de résistance au moment présent, et celle-ci, en retour, dépend du degré d'identification au mental. Le mental cherche toujours à nier le moment présent et à s'en échapper.

Autrement dit, plus on est identifié à son mental, plus on souffre. On peut également l'énoncer ainsi : PLUS ON EST A MÊME DE RESPECTER ET D'ACCEPTER LE MOMENT PRÉSENT, PLUS ON EST LIBÉRÉ DE LA DOULEUR, DE LA SOUFFRANCE ET DU MENTAL.

D'après certains enseignements spirituels, toute souffrance est en définitive une illusion, et c'est juste. Mais est-ce vrai pour vous ? Le simple fait d'y croire n'en fait pas une vérité. Voulez-vous éprouver de la souffrance pour le reste de votre vie en continuant de prétendre qu'elle est illusoire ? Cela vous libère-t-il de la souffrance ? Ce qui nous préoccupe ici, c'est comment actualiser cette vérité, c'est à dire comment en faire une réalité dans la vie.

 

 

◄ ►

La douleur et la souffrance sont inévitables tant et aussi longtemps que vous êtes identifié à votre mental, c'est à dire inconscient spirituellement parlant. Je fais ici surtout référence à la souffrance émotionnelle, également la principale cause de la souffrance et des maladies corporelles. Le ressentiment, la haine, l'apitoiement sur soi, la culpabilité, la colère, la dépression, la jalousie, ou même la plus petite irritation sont sans exception des formes de souffrance. Et tout plaisir ou toute exaltation émotionnelle comportent en eux le germe de la souffrance, leur inséparable opposé, qui se manifestera à un moment donné.

N'importe qui ayant déjà pris de la drogue pour "décoller" sait très bien que le "planage" se traduit forcément par un "atterrissage", que le plaisir se transforme d'une manière ou d'une autre en souffrance. Beaucoup de gens savent aussi d'expérience avec quelle facilité et rapidité une relation intime peut devenir une source de souffrance après avoir été une source de plaisir. Si on considère ces polarités négative et positive en fonction d'une perspective supérieure, on constate qu'elles sont les deux faces d'une même pièce, qu'elles appartiennent toutes deux à la souffrance sous-jacente à l'état de conscience dit de l'ego, à l'identification au mental, et que cette souffrance est indissociable de cet état.

Il existe deux types de souffrance : celle que vous créez maintenant et la souffrance passée qui continue de vivre en vous, dans votre corps et dans votre esprit. Maintenant, j'aimerais vous expliquer comment cesser d'en créer dans le présent et comment dissoudre celle issue du passé.

Tant que vous êtes incapable d'accéder au pouvoir de l'instant présent, chaque souffrance émotionnelle que vous éprouvez laisse derrière elle un résidu. Celui-ci fusionne avec la douleur du passé, qui était déjà là, et se loge dans votre mental et votre corps. Bien sûr, cette souffrance comprend celle que vous avez éprouvée enfant, causée par l'inconscience du monde dans lequel vous êtes né.

Cette souffrance accumulée est un champ d'énergie négative qui habite votre corps et votre mental. Si vous la considérez comme une entité invisible à part entière, vous n'êtes pas loin de la vérité. Il s'agit du corps de souffrance émotionnel.

Il a deux modes d'être : latent et actif. Un corps de souffrance peut être latent quatre-vingt-dix pour cent du temps. Chez une personne profondément malheureuse, cependant, il peut être actif tout le temps. Certaines personnes vivent presque entièrement dans leur corps de souffrance, tandis que d'autres ne le ressentent que dans certaines situations, par exemple dans les relations intimes ou les situations rappelant une perte ou un abandon survenu dans leur passé, au moment d'une blessure physique ou émotionnelle.

N'importe quoi peut servir de déclencheur, surtout ce qui fait écho à un scénario douloureux de votre passé. Lorsque le corps de souffrance est prêt à sortir de son état latent, une simple pensée ou une remarque innocente d'un proche peuvent l'activer.

 

 

Briser l'identification au corps de souffrance

 

LECTURE MÉDITATIVE

En somme, le corps de souffrance ne désire pas que vous l'observiez directement parce que ainsi vous le voyez tel qu'il est. En fait, dès que vous ressentez son champ énergétique et que vous lui accordez votre attention, l'identification est rompue. Et une dimension supérieure de la conscience entre en jeu. Je l'appelle la présence. Vous êtes dorénavant le témoin du corps de souffrance. Cela signifie qu'il ne peut plus vous utiliser en se faisant passer pour vous et qu'il ne peut plus se régénérer à travers vous. Vous avez découvert votre propre force intérieure.

 

Plusieurs corps de souffrance sont exécrables mais relativement inoffensifs, comme c'est le cas chez un enfant qui ne cesse de se plaindre. D'autres sont des monstres vicieux et destructeurs, de véritables démons. Certains sont physiquement violents, alors que beaucoup d'autres le sont sur le plan émotionnel. Ils peuvent attaquer les membres de leur entourage ou leurs proches, tandis que d'autres préfèrent assaillir leur hôte, c'est à dire vous-même. Les pensées et les sentiments que vous entretenez à l'égard de votre vie deviennent alors profondément négatifs et autodestructeurs. C'est ainsi que les maladies et les accidents sont souvent générés. Certains corps de souffrance mènent leur hôte au suicide.

Si vous pensiez connaître une personne, ce sera tout un choc pour vous que d'être soudainement confronté pour la première fois à cette créature étrangère et méchante. Il est cependant plus important de surveiller le corps de souffrance chez vous que chez quelqu'un d'autre.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Remarquez donc tout signe de morosité, peu importe la forme qu'elle peut prendre. Ceci peut annoncer le réveil du corps de souffrance, celui-ci pouvant se manifester sous forme d'irritation, d'impatience, d'humeur sombre, d'un désir de blesser, de colère, de fureur, de dépression, d'un besoin de mélodrame dans vos relations, et ainsi de suite. Saisissez-le au vol dès qu'il sort de son état latent.

 

Le corps de souffrance veut survivre, tout comme n'importe quelle autre entité qui existe, et ne peut y arriver que s'il vous amène à vous identifier inconsciemment à lui. Il peut alors s'imposer, s'emparer de vous, "devenir vous" et vivre par vous.

Il a besoin de vous pour "se nourrir". En  fait, il puisera à même toute expérience entrant en résonance avec sa propre énergie, dans tout ce qui crée davantage de douleur sous quelque forme que ce soit : la colère, un penchant destructeur, la haine, la peine, un climat de crise émotionnelle, la violence et même la maladie. Ainsi, lorsqu'il vous aura envahi, le corps de souffrance créera dans votre vie une situation qui reflètera sa propre fréquence énergétique, afin de s'en abreuver. La souffrance ne peut soutenir qu'elle-même. Elle ne peut se nourrir de la joie, qu'elle trouve vraiment indigeste.

Lorsque le corps de souffrance s'empare de vous, vous en redemandez. Soit vous êtes la victime, soit le bourreau. Vous voulez infliger de la souffrance ou vous voulez en subir, ou bien les deux. Il n'y a pas grande différence. Vous n'en êtes pas conscient, bien entendu, et vous soutenez avec véhémence que vous ne voulez pas de cette souffrance. Mais si vous regardez attentivement, vous découvrez que votre façon de penser et votre comportement font en sorte d'entretenir la souffrance, la vôtre et celle des autres. Si vous en étiez vraiment conscient, le scénario disparaîtrait de lui-même, car c'est folie pure que de vouloir souffrir davantage et personne ne peut être conscient et fou en même temps.

En fait, le corps de souffrance, qui est l'ombre de l'ego, craint la lumière de votre conscience. Il a peur d'être dévoilé. Sa survie dépend de votre identification inconsciente à celui-ci et de votre peur inconsciente d'affronter la douleur qui vit en vous. Mais si vous ne vous mesurez pas à elle, si vous ne lui accordez pas la lumière de votre conscience, vous serez obligé de la revivre sans arrêt. Le corps de souffrance peut vous sembler un dangereux monstre que vous ne pouvez supporter de regarder, mais je vous assure que c'est un fantôme minable qui ne fait pas le poids face au pouvoir de votre présence.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Lorsque vous commencerez à vous désidentifier et à devenir l'observateur, le corps de souffrance continuera de fonctionner un certain temps et tentera de vous amener, par la ruse, à vous identifier de nouveau à lui. Même si la non-identification ne l'énergise plus, il gardera un certain élan, comme la roue de la bicyclette continue à tourner même si vous ne pédalez plus. A ce stade, il peur également créer des maux et des douleurs physiques dans diverses parties du corps, mais celles-ci ne dureront pas.

Restez présent, restez conscient? Soyez en permanence le vigilant gardien de votre espace intérieur. Il vous faut être suffisamment présent pour pouvoir observer directement le corps de souffrance et sentir son énergie. Ainsi, il ne peut plus contrôler votre pensée.

 

Dès que votre pensée se met au diapason du champ énergétique de votre corps de souffrance, vous y êtes identifié et vous le nourrissez à nouveau de vos pensées.

Par exemple, si la colère en est la vibration énergétique prédominante et que vous avez des pensées de colère, que vous ruminez ce que quelqu'un vous a fait ou que vous allez lui faire, vous voilà devenu inconscient et le corps de souffrance est dorénavant "vous-même". La colère cache toujours de la souffrance.

Lorsqu'une humeur sombre vous vient et que vous amorcez un scénario mental négatif en vous disant combien votre vie est affreuse, votre pensée s'est mise au diapason de ce corps et vous êtes alors inconscient et ouvert à ses attaques.

Le mot "inconscient" tel que je l'entends ici, veut dire être identifié à un scénario mental ou émotionnel. Il implique une absence complète de l'observateur.

 

 

 

Transformer la souffrance en conscience

L'attention consciente soutenue rompt le lien entre le corps de souffrance et les processus de la pensée. C'est ce qui amène la métamorphose. Comme si la souffrance alimentait la flamme de votre conscience qui, ensuite, brille par conséquent d'une lueur plus vive.

Voilà la signification ésotérique de l'art ancien de l'alchimie : la transmutation du vil métal en or, de la souffrance en conscience. La division intérieure est résorbée et vous redevenez entier. Il vous incombe alors de ne plus créer de souffrance.

 

 

EXERCICE

Concentrez votre attention sur le sentiment qui vous habite. Sachez qu'il s'agit du corps de souffrance. Acceptez le fait qu'il soit là. N'y pensez pas. Ne transformez pas le sentiment en pensée. Ne le jugez pas. Ne l'analysez pas. Ne vous identifiez pas à lui. Restez présent et continuez d'être le témoin de ce qui se passe en vous.

Devenez conscient non seulement de la souffrance émotionnelle, mais aussi de "celui qui observe", de l'observateur silencieux. Voici ce qu'est le pouvoir de l'instant présent, le pouvoir de votre propre présence consciente. Ensuite, voyez ce qui se passe.

 

 

Identification de l'ego au corps de souffrance

Le processus que je viens de décrire est profondément puissant mais simple. On pourrait l'enseigner à un enfant, et espérons qu'un jour ce sera l'une des premières choses que les enfants apprendront à l'école. Lorsque vous aurez compris le principe fondamental de la présence, en tant qu'observateur, de ce qui se passe en vous,- et que vous le "comprendrez" par l'expérience -, vous aurez à votre disposition le plus puissant des outils de transformation.

Ne nions pas le fait que vous rencontrerez peut-être une très grande résistance intérieure intense* à vous désidentifier de votre souffrance. Ce sera particulièrement le cas si vous avez vécu étroitement identifié à votre corps de souffrance la plus grande partie de votre vie et que le sens de votre identité personnelle y est totalement ou partiellement investi. Cela signifie que vous avez fait de votre corps de souffrance un moi malheureux et que vous croyez être cette fiction créée par votre mental. Dans ce cas, la peur inconsciente de perdre votre identité entraînera une forte résistance à toute désidentification. Autrement dit, vous préfèreriez souffrir, c'est à dire être dans le corps de souffrance, plutôt que de faire un saut dans l'inconnu et de risquer de perdre ce moi malheureux mais familier.

 

* Traduire plutôt par "très grande et intense résistance intérieure".

 

 

 

 EXERCICE

Examinez cette résistance. Regardez de près l'attachement à votre souffrance. Soyez très vigilant. Observez le plaisir curieux que vous tirez de votre tourment, la compulsion que vous avez d'en parler ou d'y penser. La résistance cessera si vous la rendez consciente. Vous pourrez alors accorder votre attention au corps de souffrance, rester présent en tant que témoin et ainsi amorcer la transmutation.

 

Vous seul pouvez le faire. Personne ne peut y arriver à votre place. Mais si vous avez la chance de trouver quelqu'un d'intensément conscient, si vous pouvez vous joindre à cette personne dans l'état de présence, cela pourra accélérer les choses. Ainsi, votre propre lumière s'intensifiera rapidement.

Lorsqu'une bûche qui commence à peine à brûler est placée juste à côté d'une autre qui flambe ardemment et qu'au bout d'un certain temps elles sont séparées, la première chauffera avec beaucoup plus d'ardeur qu'au début. Après tout, il s'agit du même feu. Jouer le rôle du feu, c'est l'une des fonctions du maître spirituel. Certains thérapeutes peuvent également remplir cette fonction, pourvu qu'ils aient dépassé le plan mental et qu'ils soient à même de créer et de soutenir un état intense de présence pendant qu'ils s'occupent de vous.

La première chose à ne pas oublier est la suivante : TANT ET AUSSI LONGTEMPS QUE VOUS VOUS CRÉEREZ UNE IDENTITÉ QUELCONQUE A PARTIR DE LA SOUFFRANCE, IL VOUS SERA IMPOSSIBLE DE VOUS EN LIBÉRER. Tant et aussi longtemps que le sens de votre identité sera investi dans la souffrance émotionnelle, vous saboterez inconsciemment toute tentative faite dans le sens de guérir cette souffrance ou y résisterez d'une manière quelconque. Pourquoi ? Tout simplement parce que vous voulez rester intact et que la souffrance est fondamentalement devenue une partie de vous. Il s'agit là d'un processus inconscient, et la seule façon de le dépasser est de le rendre conscient.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

Réaliser soudainement que vous êtes ou avez été attaché à votre souffrance peut être la cause d'un grand choc. Mais dès l'instant où cette prise de conscience a lieu, l'attachement est rompu.

 

Un peu comme une entité, le corps de souffrance est un champ énergétique qui se loge temporairement à l'intérieur de vous. C'est de l'énergie vitale qui est prise au piège et ne circule plus.

Bien entendu, le corps de souffrance existe en raison de certaines choses qui se sont produites dans le passé. C'est le passé qui vit en vous, et si vous vous identifiez au corps de souffrance, vous vous identifiez par la même occasion au passé. L'identité de victime est fondée sur la croyance que le passé est plus puissant que le présent, ce qui est contraire à la vérité. Que les autres et ce qu'ils vous ont fait sont responsables de ce que vous êtes maintenant, de votre souffrance émotionnelle ou de votre incapacité à être vraiment vous-même.

La vérité, c'est que le seul pouvoir qui existe est celui propre à l'instant présent : c'est le pouvoir de votre présence à ce qui est. Une fois que vous savez cela, vous réalisez également que vous-même et personne d'autre êtes maintenant responsable de votre vie intérieure et que le passé ne peut pas l'emporter sur le pouvoir de l'instant présent.

L'inconscience le crée, la conscience le métamorphose. Saint Paul a exprimé ce principe universel de façon magnifique : "On peut tout dévoiler en l'exposant à la lumière, et tout ce qui est ainsi exposé devient lui-même lumière." Tout comme vous ne pouvez vous battre contre l'obscurité, vous ne pouvez pas non plus vous battre contre le corps de souffrance.

Essayer de le faire créerait un conflit intérieur et, par conséquent, davantage de souffrance. Il suffit de l'observer et cela suppose l'accepter comme une partie de ce qui est en ce moment.

 

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FIN DU CHAPITRE 6

SUITE

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25 août 2020

Basses eaux (1249)

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                                                                La Garonne en été à Gagnac (31)

 

Basses eaux                         

                             

                                  Fins pourvoyeurs de vie, des serpents légers épousent longuement le sol asséché de leurs agiles reptations, mais leur pointe sans sève, hier encore baignant à l’eau, n’atteindra plus le fleuve qu’étrécit l’été. Et les frêles massifs de leurs floraisons dorées mêlent leurs pétales délicats à la boue qui craquèle. La racine attend l’eau.

Resplendissants au soleil, les flocons neigeux de longues couvaisons végétales oscillent au gré d’un reste de courant qui fait danser leurs feuilles souples, archipels amarrés au vaste filet de racines, que laisse voir dans toute leur nudité la claire transparence du flot.

Machines graciles à la patte flottante, des milliers d’araignées sans toile animent, d’autant de cercles brisés, le méandre du fleuve figé qui s’abandonne au lourd sommeil des étés.

Cette vie obstinée décline ou prospère au présent des eaux, qui la feront renaître ou la balaieront - dès que viendra la pluie.

 

 

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Images : JCP,

JCP 08/2020

8 février 2020

Fidélité (Quatrains, 1162)

 

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                                                                                                                                                                 Côte ouest Oléron (image JCP)

 

 

                                        Fidélité

 

                                    ......................................

 

                                                                    → Fidèle et attirante. →

                                                   ← Jamais prise en défaut. ←

                                                               → Toujours elle revient. →

                                                   ← La vague sur le sable. ←

 
 

                                                                    → Fidèle et attirante. →

                                                   ← Jamais prise en défaut. ←

                                                               → Toujours elle revient. →

                                                   ← La vague sur le sable. ←

 

 

                                                                    → Fidèle et attirante. →

                                                   ← Jamais prise en défaut. ←

                                                               → Toujours elle revient. →

                                                   ← La vague sur le sable. ←

                                                                                                                            

                                    .....................................

 

 

JCP 02/2020 Au "Père Léon", brasserie toulousaine

1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, L'ART DU CALME INTÉRIEUR (1/10)

            

NOTE IMPORTANTE :

Ces publications électroniques n'ayant d'autre but, par les temps difficiles que nous vivons tous, que de venir en aide, ne sont entachées d'aucune intention mercantile.

Cependant, ces textes peuvent être retirés à tout moment et sur simple demande, si leurs éditeurs attitrés voyaient une quelconque nuisance à leur présence sur ce site.

 

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ZEN : AUTEURS DIVERS

 

 

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                                 Cette rubrique concerne la spiritualité, plus précisément l'enseignement d'Eckhart Tolle et de Tich Nhat Hanh, qui figurent parmi les plus grands et les plus universellement connus des maîtres actuels en la matière. Ces enseignements sont ceux du Bouddhisme zen, pratique la plus répandue en Occident.

Ces écrits étant désormais sur le net à disposition gratuite (un livre papier qu'on emmène avec soi c'est tellement mieux), il n'est plus préjudiciable de les publier ainsi, sur un blog. C'est ce qui sera fait, par chapitres.

 

 

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 AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 

 

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A propos de l'auteur

 

                                       Eckhart Tolle est né en Allemagne où il a passé les treize premières années de sa vie. Après des études universitaires à Londres, il s'oriente ver la recherche et, dans ce cadre, dirige même un groupe à l'université de Cambridge. A l'âge de 29 ans, il a connu une profonde évolution spirituelle qui l'a transfiguré et a changé radicalement le cours de son existence.

Il a consacré les quelques années qui ont suivi à comprendre, intégrer et approfondir cette transformation qui a marqué chez lui le début d'un intense cheminement intérieur.

Eckhart Tolle a été conseiller et enseignant spirituel auprès de personnes et de petits groupes en Europe et en Amérique du Nord. Aujourd'hui, il voyage dans le monde entier afin de permettre à un plus grand public d'accéder à ses enseignements. Depuis 1996 il vit à Vancouver (Colombie-Britannique).

 

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Ses ouvrages essentiels sont :

- Le pouvoir du moment présent

- Mettre en pratique le pouvoir du moment présent

- L'art du calme intérieur (objet des citations)

- Nouvelle terre

 

"L'art du calme intérieur" a été sélectionné par l'auteur de ce blog car, l'ayant lu de très nombreuses fois (plus que les autres), il le trouve à la fois suffisamment compréhensible et bref, en sus d'être écrit en chapitres courts, à la manière des sûtras.

Il va de soi que, menée de pair avec des séances de méditation, la lecture de ces lignes pourra trouver un aboutissement plus bénéfique. (Ce livre n'est pas un livre d'initiation à la méditation).

 

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L'ART DU CALME INTÉRIEUR

 

 

 

Table des matières

 

Introduction......................................................  2

1. Le silence et la quiétude..............................  3

2. Au delà du mental........................................  5

3. Le soi égoïque.............................................  9

4. Le Présent.................................................. 12

5. Votre nature véritable................................. 15

6. L'acceptation et le lâcher-prise................... 18

7. La nature..................................................... 21

8. Les relations................................................ 24

9. La mort et l'éternel...................................... 28

10. La souffrance et sa disparition.................. 32

 

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 INTRODUCTION

Un maître spirituel authentique n'a rien à enseigner au sens conventionnel du terme, rien à vous donner ni à vous remettre ressemblant de près ou de loin à de l'information, des croyances ou des règles de conduite. Un tel enseignant a pour seule fonction de vous aider à éliminer ce qui vous sépare de la vérité, de votre nature véritable, de ce que vous savez déjà au fond de vôtre être. Le maître spirituel a pour rôle  de dévoiler et de vous révéler cette dimension de profondeur intérieure, qui est également la paix.

Si vous recourez à un tel être (ou à ce livre) parce que vous êtes en quête de stimulation sous forme d'idées, de théories, de croyances, d'exposés intellectuels, vous serez déçu. Autrement dit, si vous cherchez matière à réflexion, vous n'en trouverez pas et passerez à côté de l'essence même de l'enseignement de ces pages, qui ne se trouve pas dans les mots, mais en vous. Il serait bon, au fil de votre lecture, de vous remémorer, de le sentir. Les mots ne sont que des panneaux indicateurs. Ce qu'ils montrent n'est pas du domaine de la pensée, mais appartient à une dimension de vous qui est plus profonde et infiniment plus vaste que la pensée. Cette dimension est notamment empreinte d'une paix intensément vivante. Ainsi, chaque fois que vous ressentez une paix intérieure pendant votre lecture, c'est que ce livre accomplit sa fonction d'enseignant : il vous rappelle qui vous êtes et vous indique le chemin du bercail.

Ce n'est pas le genre d'ouvrage à lire d'un bout à l'autre avant de la ranger. Vivez avec, ouvrez-le souvent et, surtout, refermez-le souvent, ou passez plus de temps à le tenir entre vos mains qu'à le lire. Bien des lecteurs seront naturellement enclins à s'arrêter après chaque passage, pour faire une pause, réfléchir, retrouver la quiétude. Il est toujours plus utile et important d'arrêter que de poursuivre la lecture. Laissez ces pages faire leur œuvre, vous éveiller des vieux sillons de la pensée répétitive et conditionnée.

On peut considérer ce livre comme un retour actuel à la forme la plus ancienne d'enseignements spirituels qui nous soit parvenue : les soutras millénaires de l'Inde. Ceux-ci font ressortir la vérité d'une manière fort efficace, sous forme d'aphorismes ou de courts préceptes, sans grande élaboration conceptuelle. Les védas et les Upanishads constituent les premiers enseignements sacrés consignés sous forme de soutras, tels les paroles du Bouddha. Les paroles et paraboles de Jésus peuvent également être vues comme des soutras lorsqu'on les extrait de leur contexte narratif , tout comme les profonds enseignements que renferme le Tao-tö-King, le livre ancien de la sagesse chinoise. Dans sa forme, le soutra offre l'avantage de sa brièveté. Il ne sollicite pas le mental outre mesure. Ce qu'il ne dit pas compte davantage que ce qu'il dit : il ne fait qu'indiquer une direction. Les textes qui suivent ressemblent à des soutras, particulièrement au premier chapitre "Le silence de la quiétude", qui contient les passages les plus brefs. Celui-ci renferme déjà l'essence du livre entier, et pour certains lecteurs cette lecture seule suffira. Les autres chapitres sont destinés à ceux qui ont besoin de quelques "panneaux indicateurs" supplémentaires.

Tout comme les soutras anciens, les textes présentés ici sont sacrés : ils proviennent d'un état de conscience que l'on peut appeler la quiétude. A la différence des soutras anciens, toutefois, ils n'appartiennent à aucune religion ou tradition spirituelle, et sont immédiatement accessibles à tous. Ils comportent également un sentiment d'urgence. La transformation de la conscience humaine n'est plus, en somme, un luxe réservé à quelques individus isolés, mais une nécessité, si l'humanité ne veut pas céder à l'autodestruction. A l'heure actuelle, la dysfonction de la vieille conscience et la montée de la nouvelle s'accélèrent en même temps. Paradoxalement, la situation empire et s'améliore à la fois, bien que le "pire" soit plus apparent, étant plus bruyant.

Évidemment, ces écrits utilisent des mots qui, pendant la lecture, deviennent des pensées dans votre esprit. Mais ce ne sont pas des paroles ordinaires - vous n'y trouverez ni répétition tapageuse ni clameur opportuniste destinée à attirer l'attention. Tout comme chaque véritable enseignant spirituel et les soutras anciens, les pensées de ce livre ne disent pas : "Regarde-moi", mais "Regarde plus loin que moi". Comme elles émanent du calme, elles ont un pouvoir - celui de vous ramener au calme dont elles sont issues. Cette quiétude est aussi la paix intérieure, et les deux constituent l'essence de qui vous êtes. Et c'est cet état d'être qui sauvera et transformera le monde.

 

Eckhart TOLLE

                     

 

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Chaque fois qu'un silence vous entoure, écoutez-le.

Remarquez-le, tout simplement.

 

Chapitre 1

 

Le silence et la quiétude

 

 

1 ◄ ►

En perdant contact avec sa quiétude intérieure, c'est avec soi-même que l'on perd contact. En perdant contact avec soi-même, on se perd dans le monde.

Le sentiment le plus intime de soi, de son essence, est inséparable du calme intérieur. C'est le JE SUIS, plus profond que le nom et la forme.

 

2 ◄ ►

La quiétude est votre nature essentielle. Quelle est-elle en fait ? C'est l'espace intérieur, ou la conscience dans laquelle les mots de cette page sont perçus et deviennent des pensées. Sans cette conscience, il n'y aurait ni perception, ni pensées, ni monde.

Vous êtes cette conscience dissimulée sous l'apparence d'une personne.

 

3 ◄ ►

L'équivalent du bruit extérieur, c'est le bruit intérieur de la pensée. L'équivalent du silence extérieur, c'est le calme intérieur.

Chaque fois qu'un silence vous entoure, écoutez-le. Remarquez-le tout simplement. Accordez-y votre attention. L'écoute du silence éveille en vous la dimension du calme, car ce n'est qu'en toute tranquillité que l'on prend conscience du silence.

 

4 ◄ ►

Voyez : dès que vous remarquez le silence alentour, vous ne pensez pas. Vous êtes conscient, sans penser.

 

5 ◄ ►

Lorsque vous prenez conscience du silence, cette vigilance intérieure est immédiate. Vous voilà présent. Vous voilà sorti de millénaires de conditionnement humain collectif.

 

6 ◄ ►

Regardez un arbre, une fleur, une plante. Laissez votre conscience s'y reposer. Sentez la paix mystique de cet être, profondément enraciné dans l'Être. Laissez la nature vous enseigner la paix de l'âme.

 

7 ◄ ►

Si, en regardant un arbre, vous en percevez le calme, vous devenez calme à votre tour. Vous voilà en relation sur un plan très profond. Vous ressentez l'unité avec tout ce que vous percevez dans et par ce calme. Se sentir uni à tout, c'est aimer.

 

8 ◄ ►

Le silence est utile, mais non indispensable, pour trouver la quiétude. Même dans le bruit, vous pouvez porter attention au calme de fond, à l'espace dans lequel survient ce bruit. Cet espace intérieur de pure vigilance, c'est la conscience même.

 

9 ◄ ►

Vous pouvez devenir attentif à la conscience qui soutient toutes vos perceptions sensorielles, toute votre pensée. Dès lors apparaît la tranquillité de l'âme.

Tout bruit dérangeant peut être aussi utile que le silence. Comment ? Si vous abandonnez votre résistance intérieure au bruit, si vous laissez celui-ci être comme il est, cette acceptation vous amène aussi à ce domaine de paix intérieure qu'est le calme.

Chaque fois que vous acceptez profondément ce moment tel qu'il est - quelle que soit sa forme -, vous êtes calme, paisible.

 

10 ◄ ►

Accordez votre attention à l'écart - l'écart entre deux pensées, l'espace bref et silencieux entre les paroles d'une conversation, entre les notes d'un piano ou d'une flûte, ou l'écart entre l'inspiration et l'expiration.

Alors, la conscience de "quelque chose" devient... la simple conscience. La dimension informe de la conscience pure surgit en vous et remplace l'identification à la forme.

 

11 ◄ ►

L'intelligence véritable agit dans le silence. Le calme est l'espace de la créativité et des solutions.

Le calme est-il une simple absence de bruit et de contenu ? Non, il est l'intelligence même - la conscience sous-jacente où nait chaque forme. Et comment pourrait-il être séparé de votre être ? La forme que vous croyez être en provient et est soutenue par lui.

C'est l'essence de toutes les galaxies et de tous les brins d'herbe ; de toutes les fleurs, de tous les arbres, de tous les oiseaux et de toutes les autres formes.

 

12 ◄ ►

Le calme est la seule chose qui soit sans forme en ce monde. Mais ce n'est pas vraiment une chose et il transcende ce monde.

 

13 ◄ ►

Lorsque l'on regarde dans le calme un arbre ou un être humain, qui regarde? Quelque chose de plus profond que la personne. C'est la conscience qui regarde sa création.

Dans la bible, il est dit que Dieu créa le monde et vit que cela était bon. C'est ce que l'on voit en regardant depuis le calme dépourvu de pensée.

 

14 ◄ ►

Avez-vous besoin d'en savoir davantage ? Le monde sera-t-il sauvé par un surcroît d'information, par des ordinateurs plus rapides ou par une nouvelle analyse scientifique ou intellectuelle ? N'est-ce pas de sagesse que l'humanité a le plus grand besoin, maintenant ?

Mais qu'est-ce que la sagesse, et où peut-on en trouver ? La sagesse accompagne la capacité d'être calme. Il suffit de regarder et d'écouter. Rien de plus. Le calme, le regard et l'écoute activent chez-vous l'intelligence non conceptuelle. laissez la quiétude diriger vos paroles et vos gestes.

 

 

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FIN DU PREMIER CHAPITRE

SUITE

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Méditation zen à Toulouse :

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25 novembre 2019

Germes d'étoiles (0899)

 

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                                                                                                               Hermine David Le Labour

 

Germes d’étoiles

 

                             A voir enfanter la pierre dans les vastes labours, se repousse pour un temps la stérilité du rêve, et les yeux s’ouvrent sur un champ d’étoiles mortes que le soc rappelle à la vie.

                    Impuissante, la gestation inachevée en appelle à la main de l’homme, et le danger d’un rebours du temps se fait sentir : par la terre éventrée aurait-on corrompu les lois de l’univers ?

                    Des trônes écrasés, des marbres brisés jalonnent le sillon ; le cheval fourbu s’éloigne tête basse, et l’homme apeuré s’enfuit.

                   Persiste encore l’espoir d’une pluie céleste qui saurait, dans ce ciel bas, fertiliser le sillon et engendrer la vie nouvelle. Pourtant rien ne paraît encore.

                       Il faudra vivre encore, et longuement mourir dans l’attente incertaine.

 

 

 JCP 11/04 2018 - 11/2019 (Recueil "Monde Neuf")

1 décembre 2020

La mort du poète (1291)

 

 

 

La mort du poète

 

Seule au milieu du lac, la barque de Li Po

Oscille encore un peu. Et, dans la nuit paisible,

On entend les sanglots de la Lune pleurant

Son ami disparu, qui posa un baiser

Sur son reflet dans l’eau - mirage du saké* -,

Et voulut enlacer son amie de toujours.

 

 

 

JCP, 11/2020

* saké : nom générique désignant toute boisson alcoolisée en Chine et au Japon.

                        Li Po (701-762, ère des T’ang) est un des poètes de l’ancienne Chine les plus connus en Occident. Cherchant, comme nombre de ses confrères, l’inspiration dans l’ivresse au clair de lune, la légende veut qu’il ait disparu de cette façon prestigieuse.

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Li Po

1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (1/9)

 

NOTE IMPORTANTE :

 

Ces publications électroniques n'ayant d'autre but, par les temps difficiles que nous vivons tous, que de venir en aide, ne sont entachées d'aucune intention mercantile.

Cependant, ces textes peuvent être retirés à tout moment et sur simple demande, si leurs éditeurs attitrés voyaient une quelconque nuisance à leur présence sur ce site.

 

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  AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

JCP

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Eckhart Tolle

 

 

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Mettre en pratique

le pouvoir

du moment présent

 

 

Traduction Annie J. Ollivier

 

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

 

Introduction ................................................................................... 2

 

Première partie

Accéder au pouvoir

du moment présent

 

Chapitre un

L'Être et l'illumination ................................................................... 3

 

Chapitre deux

L'origine de la peur ........................................................................ 9

 

Chapitre trois

Accéder au pouvoir du moment présent ....................................... 11

 

Chapitre quatre

Éliminer l'inconscience ................................................................. 18

 

Chapitre cinq

La beauté naît dans le calme et la présence .................................. 23

 

Deuxième partie

Les relations en tant que

pratique spirituelle

 

Chapitre six

Dissiper le corps de souffrance ...................................................... 30

 

Chapitre sept

Des relations de dépendance aux relations éclairées ...................... 36

 

Troisième partie

Acceptation et lâcher-prise

 

Chapitre huit

Acceptation de l'instant présent ..................................................... 43

 

Chapitre neuf

Transformer la maladie et la souffrance ......................................... 56

 

 

 

 

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La liberté commence quand vous prenez conscience

que vous n'êtes pas cette entité,

c'est à dire le penseur.

En sachant cela, vous pouvez

alors surveiller cette entité.

Dès l'instant où vous vous mettez à observer

le penseur, un niveau plus élevé

de conscience est activé.

Vous comprenez petit à petit qu'il existe

un immense royaume d'intelligence

au delà de la pensée et que celle-ci ne constitue

qu'un infime aspect de cette intelligence.

Vous réalisez aussi que toutes les choses vraiment

importantes - la beauté, l'amour,

la créativité, la joie, la paix - trouvent

leur source au-delà du mental.

 

Et vous commencez alors à vous éveiller.

 

 

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INTRODUCTION

 

Depuis sa parution en 1997, Le pouvoir du moment présent a eu une forte répercussion sur le conscient collectif de la planète, et ce, au delà de tout ce que j'aurais pu imaginer. En effet, il a été traduit en quinze langues et il amène des lecteurs de partout dans le monde à m'envoyer chaque jour des lettres dans lesquelles ils me confient à quel point leur vie a changé depuis qu'ils ont pris connaissance des enseignements qui y sont divulgués.

Bien que les effets de la folie propre à l'ego fassent encore partie de la réalité dans le monde entier, quelque chose de nouveau est cependant en train d'émerger. Jamais auparavant il n'y a eu autant de gens prêts à se libérer du joug des formes-pensées collectives qui maintiennent l'humanité dans la souffrance depuis la nuit des temps. Mais nous avons suffisamment souffert ! Il émerge en ce moment un nouvel état de conscience, un état qui fleurit en vous alors même que vous tenez ce livre entre les mains et lisez des mots qui évoquent la possibilité que les êtres humains vivent librement sans s'infliger de souffrance, ni à eux ni aux autres.

Nombre de lecteurs qui m'ont écrit ont exprimé le souhait que les aspects pragmatiques des enseignements divulgués dans Le pouvoir du moment présent soient présentés sous une forme plus pratique pouvant être mise à contribution tous les jours.

En plus des exercices, cet ouvrage contient aussi de courts passages du livre d'origine qui pourront servir à rappeler certaines notions et à les faire vôtres.

Nombre de ces extraits se prêtent particulièrement à une lecture méditative. Lorsque vous vous adonnez à cela, votre intention première n'est pas de colliger de nouvelles informations, mais plutôt d'accéder à un état de conscience modifié. Voilà pourquoi une même section lue à de multiples reprises aura toujours quelque chose de frais et de neuf à vous apporter. Seules des paroles écrites ou dites dans un état de présence totale à ce qui est ont un tel pouvoir de transformation. Un pouvoir qui éveille chez le lecteur ce même état de présence.

Prenez votre temps pour lire ces passages. Arrêtez-vous aussi souvent que nécessaire pour laisser place à la réflexion et à l'immobilité intérieure. Vous pouvez aussi, si tel est votre désir, ouvrir ce livre au hasard et n'en parcourir que quelques lignes à la fois.

Quant aux lecteurs qui se sont sentis un peu dépassés ou intimidés par la lecture du Pouvoir du moment présent, cet ouvrage pourra leur servir d'introduction.

 

Eckhart Tolle, 9 Juillet 2001

 

 

 

 

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PREMIÈRE PARTIE

 

ACCÉDER AU POUVOIR
DU MOMENT PRÉSENT

 

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Lorsque votre conscience est dirigée vers l'extérieur,

le monde et le mental voient le jour.

Lorsqu'elle est dirigée vers l'intérieur,

elle actualise sa propre source

et retourne à sa demeure originelle

dans le non-manifeste.

 

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CHAPITRE UN

 

 

L'ÊTRE ET L'ILLUMINATION

 

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Il ya LA vie éternelle et omniprésente qui existe au delà des myriades de formes assujetties au cycle de la naissance et de la mort. Plusieurs personnes utilisent le mot Dieu pour le décrire ; moi, je l'appelle "Être".

A l'instar du terme "Dieu", le mot "être" n'explique rien. Par contre, il a l'avantage d'être un concept ouvert. Il ne réduit pas l'infini invisible à une entité finie et il est impossible de s'en faire une image mentale. Personne ne peut se déclarer être l'unique détenteur de l'être, car il s'agit de votre essence même et celle-ci vous est accessible immédiatement sous la forme de la sensation de votre propre essence. Le pas à franchir entre le terme "Être " et l'expérience d' "Être" est donc plus petit.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

L'Être n'existe cependant pas seulement au delà mais aussi au cœur de toute forme ; il constitue l'essence invisible et indestructible la plus profonde. Mais ne cherchez pas à le saisir avec votre mental ni à le comprendre.

Vous pouvez l'appréhender seulement lorsque votre "mental" s'est tu. Quand vous êtes présent, quand votre attention est totalement et intensément dans le présent, vous pouvez sentir l'être. Mais vous ne pouvez jamais le comprendre mentalement.

 

Retrouver cette présence à l'Être et se maintenir dans cet état de "sensation de réalisation" c'est cela l'illumination.

Le terme "illumination" évoque l'idée d'un accomplissement surhumain, et l'ego aime s'en tenir à cela. Mais l'illumination est tout simplement votre état naturel, la sensation de ne faire qu'un avec l'"Être". C'est un état de fusion avec quelque chose de démesuré et d'indestructible. Quelque chose qui, presque paradoxalement, est essentiellement vous mais pourtant beaucoup plus vaste que vous.

L'ILLUMINATION, C'EST TROUVER VOTRE VRAIE NATURE AU-DELA DE TOUT NOM ET DE TOUTE FORME.

Et ce qui nous empêche de connaître cette réalité, c'est l'identification au "mental", car celle-ci amène la pensée à devenir compulsive.

L'incapacité à s'arrêter de penser est une épouvantable affliction. Nous ne nous en rendons pas compte parce que presque tout le monde en est atteint : nous en venons à la considérer comme normale. Cet incessant bruit mental vous empêche de trouver ce royaume de calme intérieur qui est indissociable de l' "Être". Ce bruit crée également un faux moi érigé par l'ego qui projette une ombre de peur et de souffrance sur tout.

L'identification au mental crée chez vous un écran opaque de concepts, d'étiquettes, d'images, de mots, de jugements et de définitions qui empêchent toute vraie relation. Cet écran s'interpose entre vous et vous-même, entre vous et votre prochain, entre vous et la nature, entre vous et le divin. C'est cet écran de pensées qui amène cette illusion de division, l'illusion qu'il y a vous et un "autre", totalement séparé de vous. Vous oubliez un fait essentiel : derrière le plan des apparences physiques et la diversité des formes, vous ne faites qu'un avec tout ce qui est.

Le mental est un magnifique outil si l'on s'en sert à bon escient.  Dans le cas contraire, il devient très destructeur. Plus précisément, ce n'est pas tant que vous utilisiez mal votre "mental" ; c'est plutôt qu'en général vous ne vous en servez pas du tout, car c'est lui qui se sert de vous. Et c'est cela la maladie, puisque vous croyez être votre mental. C'est cela l'illusion. L'outil a pris possession de vous.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

La liberté commence quand vous prenez conscience que vous n'êtes pas cette entité,

c'est à dire le penseur. En sachant cela, vous pouvez alors surveiller cette entité. Dès l'instant où vous vous mettez à observer le penseur, un niveau plus élevé de conscience est activé.

 

Vous comprenez petit à petit qu'il existe un immense royaume d'intelligence au delà de la pensée et que celle-ci ne constitue qu'un infime aspect de cette intelligence. Vous réalisez aussi que toutes les choses vraiment importantes - la beauté, l'amour, la créativité, la joie, la paix - trouvent leur source au-delà du mental.

ET VOUS COMMENCEZ ALORS A VOUS ÉVEILLER

 

 

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Comment se libérer du mental

 

La bonne nouvelle dans tout cela, c'est que vous pouvez effectivement vous libérer du mental. Et c'est là la vraie libération.

VOUS POUVEZ MÊME COMMENCER DÈS MAINTENANT.

 

 

EXERCICE

 

Écoutez aussi souvent que possible cette voix dans votre tête. Prêtez particulièrement attention aux schémas de pensée répétitifs, à ces vieux disques qui jouent et rejouent les mêmes chansons peut-être depuis des années. C'est ce que j'entends quand je vous suggère "d'observer le penseur". C'est une autre façon de vous dire d'écouter cette voix dans votre tête, d'être la présence qui joue le rôle de témoin.

Lorsque vous écoutez cette voix, faites-le objectivement, c'est à dire sans juger. Ne condamnez pas ce que vous entendez, car si vous le faites, cela signifie que cette même voie est revenue par la porte de service. Vous prendrez bientôt conscience qu'il y a la voix et qu'il y a quelqu'un qui l'écoute et qui l'observe. Cette prise de conscience que quelqu'un surveille, ce sens de votre propre présence, n'est pas une pensée. Cette réalisation trouve son origine au delà du "mental".

 

Ainsi, quand vous observez une pensée, vous êtes non seulement conscient de celle-ci, mais aussi de vous-même en temps que témoin de la pensée.

 

 

EXERCICE

 

Pendant que vous observez cette pensée, vous sentez pout ainsi dire une présence, votre moi profond, derrière elle ou sous elle. Elle perd alors son pouvoir sur vous et bat rapidement en retraite du fait que, en ne vous identifiant plus à elle, vous n'alimentez plus le mental. Ceci est le début de la fin de la pensée involontaire et compulsive.

Lorsqu'une pensée s'efface, il se produit une discontinuité dans le flux mental, un intervalle de "non-mental". Au début, ces hiatus seront courts, peut-être de quelques secondes, mais ils deviendront peu à peu de plus en plus longs. Lorsque ces décalages dans la pensée se produisent, vous ressentez un certain calme et une certaine paix. C'est le début de votre état naturel de fusion consciente avec l'Être qui est, généralement obscurcie par le mental.

Avec le temps et l'expérience, la sensation de calme et de paix s'approfondira et se poursuivra ainsi sans fin. Vous sentirez également une joie délicate émaner du plus profond de vous, celle de l'Être.

 

Dans cet état d'unité avec l'Être, vous êtes beaucoup plus alerte, beaucoup plus éveillé que dans l'état d'identification au mental. Vous êtes en fait totalement présent. Et cette condition élève les fréquences vibratoires du champ énergétique qui transmet la vie au corps physique.

Lorsque vous pénétrez de plus en plus profondément dans cet état de vide mental ou de "non-mental", comme on le nomme parfois en Orient, vous atteignez la conscience pure. Et dans cette situation, vous ressentez votre propre présence avec une intensité et une joie telles que toute pensée, toute émotion, votre corps physique ainsi que le monde extérieur deviennent relativement insignifiants en comparaison. Cependant, il ne s'agit pas d'un état d'égoïsme, mais plutôt d'un état d'absence d'ego. Vous êtes transporté au delà de ce que vous preniez auparavant pour "votre moi". Cette présence, c'est vous en essence, mais c'est en même temps quelque chose d'inconcevablement plus vaste que vous. Ce que j'essaie de vous transmette dans cette explication peut sembler paradoxal ou même contradictoire, mais je ne peux l'exprimer d'aucune autre façon.

 

 

EXERCICE

 

Au lieu "d'observer le penseur", vous pouvez également créer un hiatus dans le mental en reportant simplement toute votre attention sur le moment présent.

 

Vous en tirerez une profonde satisfaction. De cette façon, vous écartez la conscience de l'activité mentale et créez un vide mental où vous devenez extrêmement vigilant et conscient mais où vous ne pensez pas.

CECI EST L'ESSENCE MËME DE LA MÉDITATION

 

 

EXERCICE

 

Dans votre vie quotidienne, vous pouvez vous y exercer durant n'importe quelle activité routinière, qui n'est normalement qu'un moyen d'arriver à une fin, en lui accordant votre totale attention afin qu'elle devienne une fin en soi. Par exemple, chaque fois que vous montez ou descendez une volée de marches chez vous ou au travail, portez attention à chacune des marches, à chaque mouvement et même à votre respiration. Soyez totalement présent.

Ou bien lorsque vous vous lavez les mains, prenez plaisir à toutes les perceptions sensuelles qui accompagnent ce geste : le bruit et la sensation de l'eau sur la peau, le mouvement de vos mains, l'odeur du savon, ainsi de suite.

Ou bien encore, une fois monté dans votre voiture et la portière fermée, faites une pause de quelques secondes pour observer le mouvement de votre respiration. Remarquez la silencieuse mais puissante sensation de présence qui se manifeste en vous. Un critère certain vous permet d'évaluer si vous réussissez dans cette entreprise : le degré de paix que vous ressentez alors intérieurement.

 

L'illumination, c'est s'élever au delà de la pensée

 

Quand vous grandissez, vous vous faites une image mentale de qui vous êtes en fonction de votre conditionnement familial et culturel. On pourrait appeler ce "moi fantôme" l'ego. Il se résume à l'activité mentale et ne peut se perpétuer que par l'incessante pensée. Le terme "ego" signifie diverses choses pour différentes gens, mais quand je l'utilise ici, il désigne le faux moi créé par l'identification inconsciente au mental.

Aux yeux de l'ego, le moment présent n'existe quasiment pas, car seuls le passé et le futur lui importent. Ce renversement total de la vérité reflète bien à quel point le mental est dénaturé quand il fonctionne sur le mode "ego". Sa préoccupation est de toujours maintenir le passé en vie, car sans lui, qui seriez-vous ? Il se projette constamment dans le futur pour assurer sa survie et pour y trouver une forme quelconque de relâchement ou de satisfaction. Il se dit "un jour, quand ceci ou cela se produira, je serai bien, heureux, en paix.

Même quand l'ego semble se préoccuper du présent, ce n'est pas le présent qu'il voit. Il le perçoit de façon totalement déformée, car il le regarde à travers les yeux du passé. Ou bien il le réduit à un moyen pour arriver à une fin qui n'existe jamais que dans le futur projeté par lui. Observez votre mental et vous verrez qu'il fonctionne ainsi.

Le secret de la libération réside dans l'instant présent. Mais vous ne pourrez pas vous y retrouver et tant et aussi longtemps que vous serez votre mental.

Atteindre l'illumination signifie s'élever au delà de la pensée. Quand vous avez atteint ce degré d'éveil, vous continuez à vous servir de votre pensée au besoin. La seule différence c'est que vous le faites de façon beaucoup plus efficace et pénétrante qu'avant. Vous vous servez de votre mental principalement pour des questions d'ordre pratique. Vous n'êtes plus sous l'emprise du dialogue intérieur involontaire, et une paix profonde s'est installée.

Lorsque vous employez le mental, en particulier quand vous devez trouver une solution créative à quelque chose, vous oscillez toutes les quelques minutes enter la pensée et le calme, entre le vide mental et le mental. Le vide mental, c'est la conscience sans la pensée. C'est uniquement de cette façon qu'il est possible de penser de manière créative parce que c'est seulement ainsi que la pensée acquiert vraiment un pouvoir. Lorsqu'elle n'est plus reliée au très grand royaume de la conscience, la pensée seule devient stérile, insensée, destructrice.

 

Les émotions, une réaction du corps mental

 

Dans le sens selon lequel j'emploie le terme, le mental ne fait pas seulement référence à la pensée. Il comprend également vos émotions ainsi que tous les schèmes réactifs inconscients mettant en rapport pensées et émotions. Les émotions naissent au point de rencontre du corps et du mental.

Plus vous vous identifiez à vos pensées, à vos goûts, à vos jugements et à vos interprétations, c'est-à-dire moins vous êtes présent en tant que conscience qui observe, plus grande sera la charge émotionnelle. Et ceci, que vous soyez conscient ou non. Si vous ne réussissez pas à ressentir vos émotions, si vous en êtes coupé, vous en ferez l'expérience sur un plan purement physique, sous la forme d'un problème ou d'un symptôme physique.

 

 

EXERCICE

 

Si vous avez de la difficulté à ressentir vos émotions, commencez par centrer votre attention sur le champ énergétique de votre corps. Sentez votre corps de l'intérieur. Ceci vous mettra aussi en contact avec vos émotions.

Si vous voulez vraiment apprendre à connaître votre mental, observez l'émotion, ou mieux encore, ressentez-la dans votre corps, car celui-ci vous donnera toujours l'heure juste. Si, apparemment, il y a un conflit entre les deux, la pensée mentira, alors que l'émotion dira la vérité. Non pas la vérité ultime de votre essence, mais la vérité relative de votre état d'esprit à ce moment là.

Mais si vous n'êtes pas encore capable de conscientiser l'activité mentale inconsciente sous forme de pensées, celle-ci sera toujours reflétée dans le corps sous la forme d'une émotion. Et de cela vous pouvez prendre conscience.

Fondamentalement, on observe une émotion de la même façon qu'une pensée, comme je l'ai expliqué plus haut. La seule différence, c'est qu'une émotion est fortement reliée au physique et que vous la ressentirez principalement dans le corps, alors qu'une pensée se loge dans la tête. Vous pouvez alors permettre à l'émotion d'être là sans être contrôlé par elle. Vous n'êtes plus l'émotion : vous êtes le témoin, la présence qui observe.

 

Si vous vous exercez à cela, tout ce qui est inconscient en vous sera amené à la lumière de la conscience.

 

EXERCICE

 

Prenez l'habitude de vous poser la question suivante : "Qu'est-ce qui se passe en moi en ce moment ?" elle vous indiquera la bonne direction. Mais n'analysez pas. Contentez-vous d'observer. Tournez votre attention vers l'intérieur. Sentez l'énergie de l'émotion. S'il n'y a aucune émotion, soyez encore plus attentif à votre champ énergétique, à l'intérieur du corps. C'est la porte d'accès à l'être.

 

 

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Fin du chapitre 1

SUITE

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19 avril 2020

La peur heureuse (1179)

 

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                                                                                      La grotte d'Oubièges (Ambialet, Tarn)

 

                            La peur heureuse

 

                                    Tout au fond de la grotte

                                    Humide et ténébreuse,

                                    - Délicieuse frayeur -

                                    On sent qu’il se chuchote.

                                    Et reviennent au cœur

                                    De vieilles peurs heureuses :

 

       Le temps dont la mesure

       A perdu ses valeurs

       Nous rend la trace obscure

       De nos anciens bonheurs.

 

                                    Mais le futur qui souffle

                                    Nous porte un vent d’oubli

                                    Où le présent s’essouffle,

                                    Et le rêve s’enfuit.

 

 

 

JCP 02/20 - 04/20 Aux anciens souvenirs

9 septembre 2020

Au bord du fleuve (1028)

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                                                 Port de la Daurade, Toulouse, im. JCP

 

 

Au bord du fleuve                    

 

Soie filée de cristal que ton flot sans fin tisse et puis déchire,

éclair de bonheur trop vite dispersé, jardin des transparences,

poussière de couleurs qui scintille à tout vent,

et renaît toujours nouvelle sous le sonore silence des foules, fleuve !

 

Courant sur ta trame liquide apaisée,

animant la brique des hauts murs,

la note bleue aux accents noirs venue d’ondes plus larges

éveille les désirs morts d’un oubli sans poids,

et le pied martèle les planches du rêve de hasard

dont il faudra bien, à contre cœur, s’arracher.

 

 

 

11 07 19, Concert Jazz improvisé au port de la Daurade (Toulouse). Chanteuse blanche remarquable aux accents de Billie Holiday.

1 janvier 2010

Rudyard Kipling, Le Livre de la Jungle

papier- 350 ungle copie

Ebooks libres et gratuits

http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

Adresse du site web du groupe :
 http://www.ebooksgratuits.com/

 

Rudyard Kipling

LE LIVRE DE LA JUNGLE

 

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Les frères de Mowgli

(Mowgli's Brothers)

 

 

Chil Milan conduit les pas de la nuit

Que Mang le Vampire délivre —

Dorment les troupeaux dans l'étable close :

La terre à nous — l'ombre la livre !

C'est l'heure du soir, orgueil et pouvoir

À la serre, le croc et l'ongle.

Nous entendez-vous ? Bonne chasse à tous

Qui gardez la Loi de la Jungle !

 

Chanson de nuit dans la Jungle.

 

* * *

 

Il était sept heures, par un soir très chaud, sur les collines de Seeonee. Père Loup s'éveilla de son somme journalier, se gratta, bâilla et détendit ses pattes l'une après l'autre pour dissiper la sensation de paresse qui en raidissait encore les extrémités. Mère Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits qui se culbutaient en criant, et la lune luisait par l'ouverture de la caverne où ils vivaient tous.

 

— Augrh ! dit Père Loup, il est temps de se remettre en chasse.

 

Et il allait s'élancer vers le fond de la vallée, quand une petite ombre à queue touffue barra l'ouverture et jappa :

 

— Bonne chance, ô chef des loups ! Bonne chance et fortes dents blanches aux nobles enfants. Puissent-ils n'oublier jamais en ce monde ceux qui ont faim !

 

C'était le chacal — Tabaqui le Lèche-Plat — et les loups de l'Inde méprisent Tabaqui parce qu'il rôde partout faisant du grabuge, colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de cuir dans les tas d'ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle, est sujet à la rage ; alors, il oublie qu'il ait jamais eu peur et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu'il trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l'appelons hydrophobie, mais eux l'appellent dewanee — la folie — et ils courent.

 

— Entre alors, et cherche, dit Père Loup avec raideur ; mais il n'y a rien à manger ici.

 

— Pour un loup, non, certes, dit Tabaqui ; mais pour moi, mince personnage, un os sec est un festin. Que sommes-nous, nous autres Gidur-log (le peuple chacal), pour faire la petite bouche ?

 

Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où restait quelque viande, s'assit et en fit craquer le bout avec délices.

 

— Merci pour ce bon repas ! dit-il en se léchant les babines. Qu'ils sont beaux, les nobles enfants ! Quels grands yeux ! Et si jeunes, pourtant ! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois sont maîtres dès le berceau.

 

Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n'y a rien de plus fâcheux que de louer des enfants à leur nez ; il prit plaisir à voir que Mère et Père Loup semblaient gênés.

 

Tabaqui resta un moment au repos sur son séant, tout réjoui du mal qu'il venait de faire ; puis il reprit malignement :

 

— Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser, à la prochaine lune, m'a-t-il dit, sur ces collines-ci.

 

Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la Waingunga, à vingt milles plus loin.

 

— Il n'en a pas le droit, commença Père Loup avec colère. De par la Loi de la Jungle, il n'a pas le droit de changer ses battues sans dûment avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi… moi j'ai à tuer pour deux ces temps-ci.

 

— Sa mère ne l'a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit Mère Louve tranquillement : il est boiteux d'un pied depuis sa naissance ; c'est pourquoi il n'a jamais pu tuer que des bestiaux. À présent, les villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche… il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand on allumera l'herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere Khan !

 

— Lui parlerai-je de votre gratitude ? dit Tabaqui.

 

— Ouste ! jappa brusquement Père Loup. Va-t'en chasser avec ton maître. Tu as fait assez de mal pour une nuit.

 

— Je m'en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere Khan, en bas, dans les fourrés. J'aurais pu me dispenser du message.

 

Père Loup écouta.

 

En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d'un tigre qui n'a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache.

 

— L'imbécile ! dit Père Loup, commencer un travail de nuit par un vacarme pareil ! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras de la Waingunga ?

 

— Chut ! Ce n'est ni bœuf ni chevreuil qu'il chasse cette nuit, dit Mère Louve, c'est l'homme.

 

La plainte s'était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui semblait venir de chaque point de l'espace. C'est le bruit qui égare les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir quelquefois dans la gueule même du tigre.

 

— L'homme ! — dit Père Loup, en montrant toutes ses dents blanches. — Faugh ! N'y a-t-il pas assez d'insectes et de grenouilles dans les citernes, qu'il lui faille manger l'homme, et sur notre terrain encore ?

 

La Loi de la Jungle, qui n'ordonne rien sans raison, défend à toute bête de manger l'homme, sauf lorsqu'elle tue pour montrer à ses enfants comment on tue, auquel cas elle doit chasser hors des réserves de son clan ou de sa tribu. La raison vraie en est que meurtre d'homme signifie, tôt ou tard, invasion d'hommes blancs armés de fusils et montés sur des éléphants, et d'hommes bruns, par centaines, munis de gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la jungle… La raison que les bêtes se donnent entre elles, c'est que, l'homme étant le plus faible et le plus désarmé des vivants, il est indigne d'un chasseur d'y toucher. Ils disent aussi — et c'est vrai — que les mangeurs d'hommes deviennent galeux et qu'ils perdent leurs dents.

 

Le ronron grandit et se résolut dans le « Aaarh ! » à pleine gorge du tigre qui charge.

 

Alors, on entendit un hurlement — un hurlement bizarre, indigne d'un tigre — poussé par Shere Khan.

 

— Il a manqué son coup, dit Mère Louve. Qu'est-ce que c'est ?

 

Père Loup sortit à quelques pas de l'entrée ; il entendit Shere Khan grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse.

 

— L'imbécile a eu l'esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s'est brûlé les pieds ! gronda Père Loup. Tabaqui est avec lui.

 

— Quelque chose monte la colline, dit Mère Louve en dressant une oreille. Tiens-toi prêt.

 

Il y eut un petit froissement de buisson dans le fourré. Père Loup, ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde : le loup arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu'il visait, puis tenta de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq pieds droit en l'air, d'où il retomba presque au même point du sol qu'il avait quitté.

 

— Un homme ! hargna-t-il. Un petit d'homme. Regarde !

 

En effet, devant lui, s'appuyant à une branche basse, se tenait un bébé brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit atome qui fût jamais venu la nuit à la caverne d'un loup. Il leva les yeux pour regarder Père Loup en face et se mit à rire.

 

— Est-ce un petit d'homme ? dit Mère Louve. Je n'en ai jamais vu. Apporte-le ici.

 

Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien, s'il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser. Quoique les mâchoires de Père Loup se fussent refermées complètement sur le dos de l'enfant, pas une dent n'égratigna la peau lorsqu'il le déposa au milieu de ses petits.

 

— Qu'il est mignon ! Qu'il est nu !… Et qu'il est brave ! dit avec douceur Mère Louve.

 

Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.

 

— Ah ! Ah ! Il prend son repas avec les autres. Ainsi, c'est un petit d'homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d'un petit d'homme parmi ses enfants ?

 

— J'ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan ni de mon temps, dit Père Loup. Il n'a pas un poil, et je pourrais le tuer en le touchant du pied. Mais, voyez, il me regarde et n'a pas peur !

 

Le clair de lune s'éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient l'ouverture et tentaient d'y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait :

— Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici !

 

— Shere Khan nous fait grand honneur — dit Père Loup, les yeux mauvais. — Que veut Shere Khan ?

 

— Ma proie. Un petit d'homme a pris ce chemin. Ses parents se sont enfuis. Donnez-le-moi !

 

Shere Khan avait sauté sur le feu d'un campement de bûcherons, comme l'avait dit Père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux. Mais Père Loup savait l'ouverture de la caverne trop étroite pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d'un homme qui tenterait de combattre dans un baril.

 

— Les loups sont un peuple libre, dit Père Loup. Ils ne prennent d'ordres que du Conseil supérieur du Clan, et non point d'aucun tueur de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d'homme est à nous… pour le tuer s'il nous plaît.

 

— S'il vous plaît !… Quel langage est-ce là ? Par le taureau que j'ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens, lorsqu'il s'agit de mon dû le plus strict ? C'est moi, Shere Khan, qui parle.

 

Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve secoua les petits de son flanc et s'élança, ses yeux, comme deux lunes vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan.

 

— Et c'est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit d'homme est mien, Lungri, le mien, à moi ! Il ne sera point tué. Il vivra pour courir avec le Clan, et pour chasser avec le Clan ; et, prends-y garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de poissons ! Il te fera la chasse, à toi !… Maintenant, sors d'ici, ou, par le sambhur que j'ai tué — car moi je ne me nourris pas de bétail mort de faim, — tu retourneras à ta mère, tête brûlée de Jungle, plus boiteux que jamais tu ne vins au monde. Va-t'en !

 

Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus assez des jours où il avait conquis Mère Louve, en loyal combat contre cinq autres loups, au temps où, dans les expéditions du Clan, ce n'était pas par pure politesse qu'on la nommait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir tête à Père Loup, mais il ne pouvait s'attaquer à Mère Louve, car il savait que, dans la position où il se trouvait, elle gardait tout l'avantage du terrain et qu'elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de l'ouverture en grondant ; et, quand il fut à l'air libre, il cria :

 

— Chaque chien aboie dans sa propre cour. Nous verrons ce que dira le Clan, comment il prendra cet élevage de petit d'homme. Le petit est à moi, et sous ma dent il faudra bien qu'à la fin il tombe, ô voleurs à queues touffues !

 

Mère Louve se laissa retomber, pantelante, parmi les petits, et Père Loup lui dit gravement :

 

— Shere Khan a raison. Le petit doit être montré au Clan. Veux-tu encore le garder, mère ?

 

Elle haletait :

 

— Si je veux le garder !… Il est venu tout nu, la nuit, seul et mourant de faim, et il n'avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l'aurait tué et se serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d'ici seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en tirer vengeance !… Si je le garde ? Assurément, je le garde. Couche-toi là, petite Grenouille… ô toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je veux t'appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan comme il t'a fait la chasse à toi !

 

— Mais que dira notre Clan ? dit Père Loup.

 

La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut, lorsqu'il se marie, se retirer du Clan auquel il appartient ; mais, aussitôt ses petits assez âgés pour se tenir sur leurs pattes, il doit les amener au Conseil du Clan, qui se réunit généralement une fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de courir où il leur plaît, et, jusqu'à ce qu'ils aient tué leur premier daim, il n'est pas d'excuse valable pour le loup adulte et du même Clan qui tuerait l'un d'eux. Comme châtiment, c'est la mort pour le meurtrier où qu'on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez qu'il en doit être ainsi.

 

Père Loup attendit jusqu'à ce que ses petits pussent un peu courir, et alors, la nuit de l'assemblée, il les emmena avec Mowgli et Mère Louve au Rocher du Conseil — un sommet de colline couvert de pierres et de galets, où pouvaient s'isoler une centaine de loups. Akela, le grand loup gris solitaire, que sa vigueur et sa finesse avaient mis à la tête du Clan, était étendu de toute sa longueur sur sa pierre ; un peu plus bas que lui se tenaient assis plus de quarante loups de toutes tailles et de toutes robes, depuis les vétérans, couleur de blaireau, qui pouvaient, à eux seuls, se tirer d'affaire avec un daim, jusqu'aux jeunes loups noirs de trois ans, qui s'en croyaient capable. Le Solitaire était à leur tête depuis un an maintenant. Au temps de sa jeunesse, il était tombé deux fois dans un piège à loups, et une autre fois on l'avait assommé et laissé pour mort ; aussi connaissait-il les us et coutumes des hommes.

 

On causait fort peu sur la roche. Les petits se culbutaient l'un l'autre au centre du cercle où siégeaient leurs mères et leurs pères, et, de temps en temps, un loup plus âgé se dirigeait tranquillement vers un petit, le regardait avec attention, et regagnait sa place à pas silencieux. Parfois une mère poussait son petit en plein clair de lune pour être sûre qu'il n'avait point passé inaperçu. Akela, de son côté, criait :

 

— Vous connaissez la Loi, vous connaissez la Loi. Regardez bien, ô loups !

 

Et les mères reprenaient le cri :

 

— Regardez, regardez bien, ô loups !

 

À la fin (et Mère Louve sentit se hérisser les poils de son cou lorsque arriva ce moment) Père Loup poussa « Mowgli la Grenouille », comme ils l'appelaient, au milieu du cercle, où il resta par terre à rire et à jouer avec les cailloux qui scintillaient dans le clair de lune.

 

Akela ne leva pas sa tête d'entre ses pattes mais continua le cri monotone :

 

— Regardez bien !…

 

Un rugissement sourd partit de derrière les rochers — c'était la voix de Shere Khan :

 

— Le petit est mien. Donnez-le-moi. Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire d'un petit d'homme ?

 

Akela ne remua même pas les oreilles ; il dit simplement :

 

— Regardez bien, ô loups ! Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire des ordres de quiconque, hormis de ceux du Peuple Libre ?… Regardez bien !

 

Il y eut un chœur de sourds grognements, et un jeune loup de quatre ans, tourné vers Akela, répéta la question de Shere Khan :

 

— Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire d'un petit d'homme ?

 

Or, la Loi de la Jungle, en cas de dispute sur les droits d'un petit à l'acceptation du Clan, exige que deux membres au moins du Clan, qui ne soient ni son père ni sa mère, prennent la parole en sa faveur.

 

— Qui parle pour celui-ci ? dit Akela. Du Peuple Libre, qui parle ?

 

Il n'y eut pas de réponse, et Mère Louve s'apprêtait pour ce qui serait son dernier combat, elle le savait bien, s'il fallait en venir à combattre. Alors, le seul étranger qui soit admis au Conseil du Clan — Baloo, l'ours brun endormi, qui enseigne aux petits la Loi de la Jungle, le vieux Baloo, qui peut aller et venir partout où il lui plaît, parce qu'il mange uniquement des noix, des racines et du miel — se leva sur son séant et grogna.

 

— Le Petit d'Homme… le Petit d'Homme ?… dit-il. C'est moi qui parle pour le Petit d'Homme. Il n'y a pas de mal dans un petit d'homme. Je n'ai pas le droit de la parole, mais je dis la vérité. Laissez-le courir avec le Clan, et qu'on l'enrôle parmi les autres. C'est moi-même qui lui donnerai des leçons.

 

— Nous avons encore besoin de quelqu'un d'autre, dit Akela. Baloo a parlé, et c'est lui qui enseigne nos petits. Qui parle avec Baloo ?

 

Une ombre tomba au milieu du cercle. C'était Bagheera, la panthère noire. Sa robe est tout entière noire comme l'encre, mais les marques de la panthère y affleurent, sous certains jours, comme font les reflets de la moire. Chacun connaissait Bagheera, et personne ne se souciait d'aller à l’encontre de ses desseins, car Tabaqui est moins rusé, le buffle sauvage moins téméraire, et moins redoutable l'éléphant blessé. Mais sa voix était plus suave que le miel agreste, qui tombe goutte à goutte des arbres, et sa peau plus douce que le duvet.

 

— Ô Akela, et vous, Peuple Libre, ronronna sa voix persuasive, je n'ai nul droit dans votre assemblée. Mais la Loi de la Jungle dit que, s'il s'élève un doute dans une affaire, en dehors d'une question de meurtre, à propos d'un nouveau petit, la vie de ce petit peut être rachetée moyennant un prix. Et la Loi ne dit pas qui a droit ou non de payer ce prix. Ai-je raison ?

 

— Très bien ! très bien, firent les jeunes loups, qui ont toujours faim. Écoutons Bagheera. Le petit peut être racheté. C'est la Loi.

 

— Sachant que je n'ai nul droit de parler ici, je demande votre assentiment.

 

— Parle donc, crièrent vingt voix.

 

— Tuer un petit nu est une honte. En outre, il pourra nous aider à chasser mieux quand il sera d'âge. Baloo a parlé en sa faveur. Maintenant, aux paroles de Baloo, j'ajouterai l'offre d'un taureau, d'un taureau gras, fraîchement tué à un demi-mille d'ici à peine, si vous acceptez le Petit d'Homme conformément à la Loi. Y a-t-il une difficulté ?

 

Il s'éleva une clameur de voix mêlées, parlant ensemble :

 

— Qu'importe ! Il mourra sous les pluies de l'hiver ; il sera grillé par le soleil… Quel mal peut nous faire une grenouille nue ?… Qu'il coure avec le Clan !… Où est le taureau, Bagheera ?… Nous acceptons.

 

Et alors revint l'aboiement profond d'Akela.

 

— Regardez bien… regardez bien, ô loups !

 

Mowgli continuait à s'intéresser aux cailloux ; il ne daigna prêter aucune attention aux loups qui vinrent un à un l'examiner.

 

À la fin, ils descendirent tous la colline, à la recherche du taureau mort, et seuls restèrent Akela, Bagheera, Baloo et les loups de Mowgli.

 

Shere Khan rugissait encore dans la nuit, car il était fort en colère que Mowgli ne lui eût pas été livré.

 

— Oui, tu peux rugir, dit Bagheera dans ses moustaches ; car le temps viendra où cette petite chose nue te fera rugir sur un autre ton, où je ne sais rien de l'homme.

 

— Nous avons bien fait, dit Akela : les hommes et leurs petits sont gens très avisés. Le moment venu, il pourra se rendre utile.

 

— C'est vrai, dit Bagheera ; le moment venu, qui sait ? on aura besoin de lui : car personne ne peut compter mener le Clan toujours !

 

Akela ne répondit rien. Il pensait au temps qui vient pour chaque chef de Clan, où sa force l'abandonne et où, plus affaibli de jour en jour, il est tué à la fin par les loups et remplacé par un nouveau chef, tué plus tard à son tour.

 

— Emmenez-le, dit-il à Père Loup, et dressez-le comme il sied à un membre du Peuple Libre.

 

Et c'est ainsi que Mowgli entra dans le Clan des Loups de Seeonee, au prix d'un taureau et pour une bonne parole de Baloo.

 

Maintenant, il faut vous donner la peine de sauter dix ou douze années entières, et d'imaginer seulement l'étonnante existence que Mowgli mena parmi les loups, parce que, s'il fallait l'écrire, cela remplirait je ne sais combien de livres. Il grandit avec les louveteaux, quoique, naturellement, ils fussent devenus loups quand lui-même comptait pour un enfant à peine ; et Père Loup lui enseigna sa besogne, et le sens de toutes choses dans la Jungle, jusqu'à ce que chaque frisson de l'herbe, chaque souffle de l'air chaud dans la nuit, chaque ululement des hiboux au-dessus de sa tête, chaque bruit d'écorce égratignée par la chauve-souris au repos un instant dans l'arbre, chaque saut du plus petit poisson dans la mare prissent juste autant d'importance pour lui que pour un homme d'affaires son travail de bureau. Lorsqu'il n'apprenait pas, il se couchait au soleil et dormait, puis il mangeait, se rendormait ; lorsqu'il se sentait sale ou qu'il avait trop chaud, il se baignait dans les mares de la forêt, et lorsqu'il manquait de miel (Baloo lui avait dit que le miel et les noix étaient aussi bons à manger que la viande crue), il grimpait aux arbres pour en chercher, et Bagheera lui avait montré comment s'y prendre. S'allongeant sur une branche, la panthère appelait : « Viens ici, Petit Frère ! » et Mowgli commença par grimper à la façon du paresseux ; mais par la suite il osa se lancer à travers les branches presque aussi hardiment que le Singe Gris.

 

Il prit sa place au Rocher du Conseil, lorsque le Clan s'y assemblait, et, là, il découvrit qu'en regardant fixement un loup quelconque, il pouvait le forcer à baisser les yeux ; ainsi faisait-il pour s'amuser. À d'autres moments, il arrachait les longues épines du poil de ses amis, car les loups souffrent terriblement des épines et de tous les aiguillons qui se logent dans leur fourrure. Il descendait, la nuit, le versant de la montagne, vers les terres cultivées, et regardait avec une grande curiosité les villageois dans leurs huttes ; mais il se méfiait des hommes, parce que Bagheera lui avait montré une boîte carrée, avec une trappe, si habilement dissimulée dans la Jungle qu'il marcha presque dessus, et lui avait dit que c'était un piège. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était de s'enfoncer avec Bagheera au chaud cœur noir de la forêt, pour dormir tout le long de la lourde journée, et voir, quand venait la nuit, comment Bagheera s'y prenait pour tuer : de droite, de gauche, au caprice de sa faim, et de même faisait Mowgli — à une exception près. Aussitôt l'enfant en âge de comprendre, Bagheera lui dit qu'il ne devrait jamais toucher au bétail, parce qu'il avait été racheté, dans le Conseil du Clan, au prix de la vie d'un taureau.

 

— La Jungle t'appartient, dit Bagheera, et tu peux y tuer tout ce que tu es assez fort pour atteindre ; mais, en souvenir du taureau qui t'a racheté, tu ne dois jamais tuer ni manger de bétail jeune ou vieux. C'est la Loi de la Jungle.

 

Mowgli s'y conforma fidèlement.

 

Il grandit ainsi et devint fort comme fait à l'accoutumée un garçon qui ne va pas à l'école et n'a dans la vie à s'occuper de rien que de choses à manger.

 

Mère Louve lui dit, une fois ou deux, que Shere Khan n'était pas de ceux auxquels on dût se fier, et qu'un jour il lui faudrait tuer Shere Khan ; et sans doute un jeune loup se fût rappelé l'avis à chaque heure de sa vie, mais Mowgli l'oublia, parce qu'il n'était qu'un petit garçon — et pourtant il se serait donné à lui-même le nom de loup, s'il avait su parler quelque langue humaine.

 

Shere Khan se trouvait toujours dans la Jungle, sur le chemin de Mowgli. À mesure que le chef Akela prenait de l'âge et perdait sa force, le tigre boiteux s'était lié de grande amitié avec les loups plus jeunes de la tribu, qui le suivaient pour avoir ses restes, chose que jamais Akela n'eût permise s'il avait osé aller jusqu'au bout de son autorité légitime. En outre, Shere Khan les flattait : il s'étonnait que de si beaux jeunes chasseurs fussent satisfaits de se laisser conduire par un loup moribond et par un petit d'homme.

 

— On me raconte, disait Shere Khan, que vous autres, au Conseil, vous n'osez pas le regarder entre les yeux !

 

Et les jeunes loups grondaient, en hérissant leur échine.

 

Bagheera, qui avait les yeux et les oreilles partout à la fois, eut vent de quelque chose, et, une fois ou deux, expliqua nettement à Mowgli que Shere Khan le tuerait un beau jour. Et Mowgli riait, et répondait :

 

— J'ai pour moi le Clan, j'ai toi…, et Baloo, tout paresseux qu'il est, donnerait bien un coup de patte ou deux en mon honneur. Pourquoi donc craindre ?

 

Ce fut un jour de grande chaleur qu'une idée, née de quelque propos entendu, se forma dans le cerveau de Bagheera. Peut-être était-ce Sahi, le Porc-Épic, qui lui avait parlé de la chose. En tout cas, s'adressant à Mowgli, un soir, au plus profond de la Jungle, comme l'enfant couché reposait sa tête sur le beau pelage noir de la panthère :

 

— Petit Frère, combien de fois t'ai-je averti que Shere Khan est ton ennemi ?

 

— Autant de fois qu'il y a de baies sur cette palme ! déclara Mowgli, qui, bien entendu, ne savait pas compter. Et puis après !… J'ai sommeil, Bagheera, et Shere Khan est tout queue et tout cris… comme Mor, le paon.

 

— Mais il n'est plus temps de dormir, Baloo le sait, je le sais aussi, tout le Clan le sait, et même ces stupides, ces sots de daims le savent… Tabaqui te l'a dit lui-même…

 

— Oh ! oh ! dit Mowgli, Tabaqui est venu à moi, il n'y a pas longtemps, me raconter je ne sais plus quelle impertinente histoire : j'étais un petit d'homme, un petit nu, pas même bon à déterrer des racines… Mais j'ai pris Tabaqui par la queue et l'ai cogné à deux reprises contre un palmier pour lui apprendre de meilleures manières.

 

— C'était une sottise, car Tabaqui a beau être un faiseur de ragots, il n'en voulait pas moins te parler d'une chose qui te touche de près. Ouvre donc ces yeux-là, Petit Frère. Shere Khan n'ose pas te tuer dans la jungle ; mais rappelle-toi bien qu'Akela est très vieux, que bientôt viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu'alors il ne conduira plus le Clan. Beaucoup des loups qui t'examinèrent quand tu fus présenté au Conseil, sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes loups pensent — Shere Khan leur a fait la leçon — qu'un petit d'homme n'est pas à sa place dans le Clan. Bientôt tu seras un homme…

 

— Eh ! qu'est-ce donc qu'un homme qui ne court pas avec ses frères ? dit Mowgli. Je suis né dans la Jungle, j'ai gardé la Loi de la Jungle, et il n'y a pas un de nos loups des pattes duquel je n'aie tiré une épine. Ils sont bien mes frères !

 

Bagheera s'étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi.

 

— Petit Frère, mets ta main sous ma mâchoire.

 

Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.

 

— Il n'y a personne dans la Jungle qui sache que moi, Bagheera, je porte cette marque… la marque du collier ; et pourtant. Petit Frère, je naquis parmi les hommes, et c'est parmi les hommes que ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C'est à cause de cela que j'ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je naquis parmi les hommes. Je n'avais jamais vu la Jungle. On me nourrissait derrière des barreaux dans une marmite de fer ; mais une nuit je sentis que j'étais Bagheera — la Panthère — et non pas un jouet pour les hommes ; je brisai la misérable serrure d'un coup de patte, et m'en allai. Puis, comme j'avais appris les manières des hommes, je devins plus terrible dans la Jungle que Shere Khan, n'est-il pas vrai ?

 

— Oui, dit Mowgli, toute la Jungle craint Bagheera… toute la Jungle, sauf Mowgli.

 

— Oh ! toi, tu es un petit d'homme ! dit la Panthère Noire avec une infinie tendresse ; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères… si tu n'es point d'abord tué au Conseil !

— Mais pourquoi, pourquoi quelqu'un désirerait-il me tuer ? répliqua Mowgli.

 

— Regarde-moi, dit Bagheera.

 

Et Mowgli regarda fixement, entre ses yeux. La grande panthère tourna la tête au bout d'une demi-minute.

 

— Voilà pourquoi ! dit Bagheera, en croisant ses pattes sur les feuilles. Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant je naquis parmi les hommes, et je t'aime, Petit Frère. Les autres, ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens, parce que tu es sage, parce que tu as tiré de leurs pieds les épines… parce que tu es un homme.

 

— Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d'un ton boudeur.

 

Et il fronça ses lourds sourcils noirs.

 

— Qu'est-ce que la Loi de la Jungle ? Frappe d'abord, puis donne de la voix. À ton insouciance même, ils voient que tu es un homme. Mais sois prudent. J'ai au cœur une certitude : la première fois que le vieil Akela manquera sa proie — et chaque jour il a plus de peine à agrafer son chevreuil — le Clan se tournera contre lui et contre toi. Ils tiendront une assemblée sur le Rocher, et alors… et alors… J'y suis ! dit Bagheera en se levant d'un bond. Descends vite aux huttes des hommes dans la vallée, et prends-y un peu de la Fleur Rouge qu'ils y font pousser ; ainsi, le moment venu, auras-tu un allié plus fort même que moi ou Baloo ou ceux de la tribu qui t'aiment. Va chercher la Fleur Rouge.

 

Par Fleur Rouge, Bagheera voulait dire du feu. Mais aucune créature de la Jungle n'appelait le feu par son vrai nom. Chaque bête en éprouve, toute sa vie, une crainte mortelle, et invente cent manières de le décrire sans le nommer.

 

— La Fleur Rouge ! dit Mowgli. Cela pousse au crépuscule auprès de leurs huttes. J'irai en chercher.

 

— Voilà bien le Petit d'Homme qui parle ! dit Bagheera avec orgueil. Rappelle-toi qu'elle pousse dans de petits pots. Prends-en un rapidement, et garde-le avec toi pour le moment où tu en auras besoin.

 

— Bon, dit Mowgli, j'y vais. Mais as-tu la certitude, ô Bagheera que j'aime — il passa son bras autour du cou splendide, et plongea son regard au fond des grands yeux — as-tu la certitude que tout cela soit l'œuvre de Shere Khan ?

 

— Par la Serrure Brisée qui me délivra, j'en ai la certitude. Petit Frère !

 

— Alors, par le Taureau qui me racheta ! je payerai à Shere Khan ce que je lui dois, honnêtement ; il se peut même qu'il reçoive un peu plus que son dû.

 

Et Mowgli partit d'un bond.

 

— Voilà l'homme ! Voilà bien l'homme, murmura la Panthère en se recouchant. Oh ! Shere Khan, tu n'as jamais fait chasse plus dangereuse que cette chasse à la grenouille, il y a dix ans !

 

Mowgli était déjà loin parmi la forêt, trottant ferme, et il sentait son cœur tout chaud dans sa poitrine. Il arriva à la caverne au moment où montait le brouillard du soir, reprit haleine et regarda en bas, dans la vallée. Les jeunes loups étaient dehors, mais la mère, au fond de la caverne, comprit, au bruit du souffle de Mowgli, qu'un souci troublait sa Grenouille.

 

— Qu'y a-t-il, fils ? dit-elle.

 

— Des potins de chauve-souris à propos de Shere Khan ! répondit-il. Je chasse en terre de labour, ce soir.

 

Il plongea dans les broussailles pour gagner le cours d'eau, tout au fond de la vallée. Là, il s'arrêta, car, au milieu des cris du Clan en chasse, il entendit meugler un sambhur traqué, le râle de la bête aux abois. Puis montèrent des hurlements de dérision et de malignité ; c'étaient les jeunes loups.

 

— Akela ! Akela ! Que le Solitaire montre sa force !… Place au chef du Clan ! Saute, Akela !

 

Le Solitaire dut sauter et manquer sa prise, car Mowgli entendit le claquement de ses mâchoires et un glapissement lorsque le sambhur, avec son pied de devant, le culbuta. Il ne resta pas à en écouter davantage, mais s'élança en avant ; et les cris s'affaiblirent derrière lui à mesure qu'il se hâtait vers les terres cultivées où demeuraient les villageois.

 

— Bagheera disait vrai ! souffla-t-il, en se nichant parmi le fourrage amoncelé sous la fenêtre d'une hutte. Demain, c'est le jour d'Akela et le mien.

 

Alors, il appliqua son visage contre la fenêtre et considéra le feu sur l'âtre ; il vit la femme du laboureur se lever pendant la nuit et nourrir la flamme avec des mottes noires ; et quand vint le matin, à l'heure où blanchit la brume froide, il vit l'enfant de l'homme prendre une corbeille d'osier garnie de terre à l'intérieur, l'emplir de charbons rouges, l'enrouler dans sa couverture, et s'en aller garder les vaches.

 

— N'est-ce que cela ? dit Mowgli. Si un enfant peut le faire, je n'ai rien à craindre.

 

Il tourna le coin de la maison, rencontra le garçon nez à nez, lui arracha le feu des mains et disparut dans le brouillard, tandis que l'autre hurlait de frayeur.

 

— Ils sont tout à fait pareils à moi ! dit Mowgli en soufflant sur le pot de braise, comme il l'avait vu faire à la femme. Cette chose mourra si je ne lui donne rien à manger…

 

Et il jeta quelques brindilles et des morceaux d'écorce sèche sur la chose rouge. À moitié chemin de la colline, il rencontre Bagheera ; la rosée du matin brillait sur sa fourrure comme des pierres de lune.

 

— Akela a manqué son coup, dit la Panthère. Ils l'auraient tué la nuit dernière, mais ils te voulaient aussi. Ils t'ont cherché sur la colline.

 

— J'étais en terre de labour. Je suis prêt. Vois.

 

Mowgli lui tendit le pot plein de feu.

 

— Bien !… À présent j'ai vu les hommes jeter une branche sèche dans cette chose, et aussitôt la Fleur Rouge s'épanouissait au bout… Est-ce que tu n'as pas peur ?

 

— Non. Pourquoi aurais-je peur ? Je me rappelle maintenant… si ce n'est pas un rêve… qu'avant d'être un loup je me couchais près de la Fleur Rouge, et qu'il y faisait chaud et bon.

 

Tout ce jour-là, Mowgli resta assis dans la caverne, veillant sur son pot de braise et y enfonçant des branches sèches pour voir comment elles brûlaient. Il chercha et trouva une branche qui lui parut à souhait, et, le soir, quand Tabaqui vint à la caverne lui dire assez insolemment qu'on le mandait au Rocher du Conseil, il se mit à rire jusqu'à ce que Tabaqui s'enfuît. Et Mowgli se rendit au Conseil, toujours riant.

 

Akela le Solitaire se tenait couché à côté de sa pierre pour montrer que sa succession était ouverte, et Shere Khan, avec sa suite de loups nourris de restes, se promenait de long en large, objet de visibles flatteries. Bagheera vautrait son corps souple aux côtés de Mowgli, et l'enfant serrait le pot de braise entre ses genoux. Lorsqu'ils furent tous rassemblés, Shere Khan prit la parole — ce qu'il n'aurait jamais osé faire aux beaux jours d'Akela.

 

— Il n'a pas le droit, murmura Bagheera. Dis-le. C'est un fils de chien. Il aura peur.

 

Mowgli sauta sur ses pieds.

 

— Peuple Libre, s'écria-t-il, Shere Khan est-il donc notre chef ?… Qu'est-ce qu'un tigre peut avoir à faire avec la direction du Clan ?

 

— À cause de la succession ouverte, et comme on m'avait prié de parler…, commença Shere Khan.

 

— Qui t'en avait prié ? fit Mowgli. Sommes-nous tous des chacals pour flagorner ce boucher ? La direction du Clan regarde le Clan seul.

 

Il y eut des hurlements :

 

— Silence, toi, Petit d'Homme !

 

— Laissez-le parler. Il a gardé notre Loi !

 

Et, à la fin, les anciens du Clan tonnèrent :

 

— Laissez parler le Loup Mort !

 

Lorsqu'un chef de Clan a manqué sa proie, on l'appelle le « Loup Mort » pour le temps qui lui reste à vivre, et ce n'est guère.

 

Akela péniblement souleva sa vieille tête :

 

— Peuple Libre, et vous aussi, chacals de Shere Khan, pendant douze saisons je vous ai conduits à la chasse et vous en ai ramenés, et pendant tout ce temps, nul de vous n'a été pris au piège ni estropié. Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment on a ourdi cette intrigue. Vous savez comment vous m'avez mené à un chevreuil non forcé, pour montrer ma faiblesse. Ce fut habilement fait. Vous avez maintenant le droit de me tuer sur le Rocher du Conseil. C'est pourquoi je demande : Qui vient achever le Solitaire ? Car c'est mon droit, de par la Loi de la Jungle, que vous veniez un par un.

 

Il y eut un long silence : aucun loup ne se souciait d'un duel à mort avec le Solitaire. Alors Shere Khan rugit :

 

— Bah ! qu'avons-nous à faire avec ce vieil édenté ? Il est condamné à mort ! C'est le Petit d'Homme qui a vécu trop longtemps. Peuple Libre, il fut ma proie dès le commencement. Donnez-le-moi. J'en ai assez de cette dérision d'homme-loup. Il a troublé la Jungle pendant dix saisons. Donnez-moi le Petit d'Homme, ou bien je chasserai toujours par ici, et ne vous laisserai pas un os. C'est un homme, un enfant d'homme, et, dans la moelle de mes os, je le hais !

 

Alors, plus de la moitié du Clan hurla :

 

— Un homme ! Un homme ! Qu'est-ce qu'un homme peut avoir à faire avec nous ? Qu'il s'en aille avec ses pareils !

 

— C'est cela ! Pour tourner contre nous tout le peuple des villages ? vociféra Shere Khan. Non, non, donnez-le moi. C'est un homme, et nul de nous ne peut le fixer dans les yeux.

 

Akela dressa de nouveau la tête, et dit :

 

— Il a partagé notre curée. Il a dormi avec nous. Il a rabattu le gibier pour nous. Il n'a pas enfreint un seul mot de la Loi de la Jungle !

 

— Et moi, je l'ai payé le prix d'un taureau, lorsqu'il fut accepté : un taureau, c'est peu de chose ; mais l'honneur de Bagheera vaut peut-être une bataille ! dit Bagheera de sa voix la plus onctueuse.

 

— Un taureau payé voilà dix ans ! grogna l'assemblée. Que nous importent des os qui ont dix ans !

 

— Et un serment ? fit Bagheera en relevant sa lèvre sur ses dents blanches. Ah ! on fait bien de vous nommer le Peuple Libre !

 

— Nul petit d'homme ne doit courir avec le Peuple de la Jungle ! rugit Shere Khan. Donnez-le-moi !

 

— Il est notre frère en tout, sauf par le sang, poursuivit Akela ; et vous le tueriez ici !… En vérité, j'ai vécu trop longtemps. Quelques-uns d'entre vous sont des mangeurs de bétail, et j'ai entendu dire que d'autres, suivant les leçons de Shere Khan, vont par la nuit noire enlever des enfants aux seuils des villageois. Donc je sais que vous êtes lâches, et c'est à des lâches que je parle. Il est certain que je dois mourir, et ma vie ne vaut plus grand-chose ; autrement, je l'offrirais pour celle du Petit d'Homme. Mais, afin de sauver l'honneur du Clan… presque rien, apparemment, qu'à force de vivre sans chef vous avez oublié… je m'engage, si vous laissez le Petit d'Homme retourner chez les siens, à ne pas montrer une dent lorsque le moment sera venu pour moi de mourir. Je mourrai sans me défendre. Le Clan y gagnera au moins trois existences. Je ne puis faire plus ; mais, si vous consentez, je puis vous épargner la honte de tuer un frère auquel on ne saurait reprocher aucun tort… un frère qui fut réclamé, acheté, pour être admis dans le Clan, suivant la Loi de la Jungle.

 

— C'est un homme !… un homme !… un homme ! gronda l'assemblée.

 

Et la plupart des loups firent mine de se grouper autour de Shere Khan, dont la queue se mit à fouailler les flancs.

 

— À présent, l'affaire est en tes mains ! dit Bagheera à Mowgli. Nous autres, nous ne pouvons plus rien que nous battre.

 

Mowgli se leva, le pot de braise dans les mains. Puis il s'étira et bâilla au nez du Conseil ; mais il était plein de rage et de chagrin, car, en loups qu'ils étaient, ils ne lui avaient jamais dit combien ils le haïssaient.

 

— Écoutez ! Il n'y a pas besoin de criailler comme des chiens. Vous m'avez dit trop souvent, cette nuit, que je suis un homme (et cependant je serais resté un loup, avec vous, jusqu'à la fin de ma vie) ; je sens la vérité de vos paroles. Aussi, je ne vous appelle plus mes frères, mais sag (chiens), comme vous appellerait un homme… Ce que vous ferez, et ce que vous ne ferez pas, ce n'est pas à vous de le dire. C'est moi que cela regarde ; et afin que nous puissions tirer la chose au clair, moi, l'homme, j'ai apporté ici un peu de la Fleur Rouge que vous, chiens, vous craignez.

 

Il jeta le pot sur le sol, et quelques charbons rouges allumèrent une touffe de mousse sèche qui flamba, tandis que tout le Conseil reculait de terreur devant les sauts de la flamme.

 

Mowgli enfonça la branche morte dans le feu jusqu'à ce qu'il vît des brindilles se tordre et crépiter, puis il la fit tournoyer au-dessus de sa tête au milieu des loups qui rampaient de terreur.

 

— Tu es le maître ! fit Bagheera à voix basse. Sauve Akela de la mort. Il a toujours été ton ami.

 

Akela, le vieux loup farouche, qui n'avait jamais imploré de merci dans sa vie, jeta un regard suppliant à Mowgli, debout près de lui, tout nu, sa longue chevelure noire flottant sur ses épaules, dans la lumière de la branche flamboyante qui faisait danser et vaciller les ombres.

 

— Bien ! dit Mowgli, en promenant avec lenteur un regard circulaire. Je vois que vous êtes des chiens. Je vous quitte pour retourner à mes pareils… si vraiment ils sont mes pareils… La Jungle m'est fermée, je dois oublier votre langue et votre compagnie ; mais je serai plus miséricordieux que vous : parce que j'ai été votre frère en tout, sauf par le sang, je promets, lorsque je serai un homme parmi les hommes, de ne pas vous trahir auprès d'eux comme vous m'avez trahi.

 

Il donna un coup de pied dans le feu, et les étincelles volèrent.

 

— Il n'y aura point de guerre entre aucun de nous dans le Clan. Mais il y a une dette qu'il me faut payer avant de partir.

 

Il marcha à grands pas vers l'endroit où Shere Khan couché clignait de l'œil stupidement aux flammes, et le prit, par la touffe de poils, sous le menton. Bagheera suivait, en cas d'accident.

 

— Debout, chien ! cria Mowgli. Debout quand un homme parle, ou je mets le feu à ta robe !

 

Les oreilles de Shere Khan s'aplatirent sur sa tête, et il ferma les yeux, car la branche flamboyante était tout près de lui.

 

— Cet égorgeur de bétail a dit qu'il me tuerait en plein Conseil, parce qu'il ne m'avait pas tué quand j'étais petit. Voici… et voilà… comment nous, les hommes, nous battons les chiens. Remue seulement une moustache, Lungri, et je t'enfonce la Fleur Rouge dans la gorge !

 

Il frappa Shere Khan de sa branche sur la tête, tandis que le tigre geignait et pleurnichait en une agonie d'épouvante.

 

— Peuh ! chat de jungle roussi, va-t'en, maintenant, mais souviens-toi de mes paroles : la première fois que je reviendrai au Rocher du Conseil, comme il sied que vienne un homme, ce sera coiffé de la peau de Shere Khan. Quant au reste, Akela est libre de vivre comme il lui plaît. Vous ne le tuerez pas, parce que je le défends. J'ai idée, d'ailleurs, que vous n'allez pas rester ici plus longtemps, à laisser pendre vos langues comme si vous étiez quelqu'un, au lieu d'être des chiens que je chasse… ainsi… Allez !

 

Le feu brûlait furieusement au bout de la branche, et Mowgli frappait de droite et de gauche autour du cercle, et les loups s'enfuyaient en hurlant sous les étincelles qui brûlaient leur fourrure. À la fin, il ne resta plus que le vieil Akela, Bagheera et peut-être dix loups qui avaient pris le parti de Mowgli. Alors, Mowgli commença de sentir quelque chose de douloureux au fond de lui-même, quelque chose qu'il ne se rappelait pas avoir jamais senti jusqu'à ce jour ; il reprit haleine et sanglota, et les larmes coulèrent sur son visage.

 

— Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que c'est ? dit-il. Je n'ai pas envie de quitter la Jungle… et je ne sais pas ce que j'ai. Vais-je mourir, Bagheera ?

 

— Non, Petit Frère. Ce ne sont que des larmes, comme il arrive aux hommes, dit Bagheera. Maintenant, je vois que tu es un homme, et non plus un petit d'homme. Oui, la Jungle t'est bien fermée désormais… Laisse-les couler, Mowgli. Ce sont seulement des larmes.

 

Alors Mowgli s'assit et pleura comme si son cœur allait se briser ; il n'avait jamais pleuré auparavant, de toute sa vie.

 

— À présent, dit-il, je vais aller vers les hommes. Mais d'abord il faut que je dise adieu à ma mère.

 

Et il se rendit à la caverne où elle habitait avec Père Loup, et il pleura dans sa fourrure, tandis que les autres petits hurlaient misérablement.

 

— Vous ne m'oublierez pas, dit Mowgli.

 

— Jamais, tant que nous pourrons suivre une piste ! dirent les petits. Viens au pied de la colline quand tu seras un homme, et nous te parlerons ; et nous viendrons dans les labours pour jouer avec toi la nuit.

 

— Reviens bientôt ! dit Père Loup. Ô sage petite Grenouille ; reviens-nous bientôt, car nous sommes vieux, ta mère et moi.

 

— Reviens bientôt ! dit Mère Louve, mon petit tout nu ; car, écoute, enfant de l'homme, je t'aimais plus que je n'ai jamais aimé les miens.

 

— Je reviendrai sûrement, dit Mowgli ; et quand je reviendrai, ce sera pour étaler la peau de Shere Khan sur le Rocher du Conseil. Ne m'oubliez pas ! Dites-leur, dans la Jungle, de ne jamais m'oublier !

 

L'aurore commençait à poindre quand Mowgli descendit la colline tout seul, en route vers ces êtres mystérieux qu'on appelle les hommes.

 

* * *

 

Chanson de chasse du clan de Seeonee

 

À la pointe de l'aube, un sambhur meugla —

Un, deux, puis encore !

Un daim bondit, un daim bondit à travers

Les taillis de la mare où boivent les cerfs.

Moi seul, battant le bois, j'ai vu cela, —

Un, deux, puis encore !

 

À la pointe de l'aube un sambhur meugla —

Un, deux, puis encore !

À pas de veloux, à pas de veloux,

Va porter la nouvelle au clan des loups,

Cherchez, trouvez, et puis de la gorge tous !

Un, deux, puis encore !

 

À la pointe de l'aube le clan hurla —

Un, deux, puis encore !

Pied qui, sans laisser de marque, fuit,

Œil qui sait percer la nuit — la nuit !

Donnez de la voix ! Écoutez le bruit !

Un, deux, puis encore !

La chasse de Kaa

(Kaa's Hunting)

 

Ses taches sont l'orgueil du léopard, ses cornes du buffle sont l'honneur —

Sois net, car à l'éclat de la robe on connaît la force du chasseur.

Que le sambhur ait la corne aiguë, et le taureau les muscles puissants —

Ne prends pas le soin de nous l'apprendre : on savait cela depuis dix ans.

Ne moleste jamais les petits d'autrui, mais nomme-les Sœur et Frère —

Sans doute ils sont faibles et balourds, mais peut-être que l'Ourse est leur mère.

La jeunesse dit : « Qui donc me vaut ! » en l'orgueil de son premier gibier —

Mais la jungle est grande et le jeune est petit. Il doit se taire et méditer.

 

Maximes de Baloo.

 

* * *

 

Tout ce que nous allons dire ici arriva quelque temps avant que Mowgli eût été banni du Clan des Loups de Seeonee, ou se fût vengé de Shere Khan, le Tigre.

 

En ces jours-là, Baloo lui enseignait la Loi de la Jungle. Le grand Ours brun, vieux et grave, se réjouissait d'un élève à l'intelligence si prompte ; car les jeunes loups ne veulent apprendre de la Loi de la Jungle que ce qui concerne leur Clan et leur tribu, et décampent dès qu'ils peuvent répéter le refrain de chasse : « Pieds qui ne font pas de bruit ; yeux qui voient dans l'ombre ; oreilles tendues au vent, du fond des cavernes, et dents blanches pour mordre : qui porte ces signes est de nos frères, sauf Tabaqui le Chacal et l'Hyène, que nous haïssons. » Mais Mowgli, comme petit d'homme, en dut apprendre bien plus long.

 

Quelquefois Bagheera, la Panthère Noire, venait en flânant au travers de la Jungle, voir ce que devenait son favori, et restait à ronronner, la tête contre un arbre, pendant que Mowgli récitait à Baloo la leçon du jour. L'enfant savait grimper presque aussi bien qu'il savait nager, et nager presque aussi bien qu'il savait courir ; aussi Baloo, le Docteur de la Loi, lui apprenait-il les Lois des Bois et des Eaux : à distinguer une branche pourrie d'une branche saine ; à parler poliment aux abeilles sauvages quand il rencontrait par surprise un de leurs essaims à cinquante pieds au-dessus du sol ; les paroles à dire à Mang, la Chauve-Souris, quand il la dérangeait dans les branches au milieu du jour ; et la façon d'avertir les serpents d'eau dans les mares avant de plonger au milieu d'eux. Dans la Jungle, personne n'aime à être dérangé, et on y est toujours prêt à se jeter sur l'intrus.

 

En outre, Mowgli apprit également le cri de chasse de l'Étranger, qu'un habitant de la Jungle, toutes les fois qu'il chasse hors de son terrain, doit répéter à voix haute jusqu'à ce qu'il ait reçu réponse. Traduit, il signifie : « Donnez-moi liberté de chasser ici, j'ai faim » ; la réponse est : « Chasse donc pour ta faim, mais non pour ton plaisir. »

 

Tout cela vous donnera une idée de ce qu'il fallait à Mowgli apprendre par cœur : et il se fatiguait beaucoup d'avoir à répéter cent fois la même chose. Mais, comme Baloo le disait à Bagheera, un jour que Mowgli avait reçu la correction d'un coup de patte et s'en était allé bouder :

 

— Un petit d'homme est un petit d'homme, et il doit apprendre toute… tu entends bien, toute la Loi de la Jungle.

 

— Oui, mais pense combien il est petit, dit la Panthère Noire, qui aurait gâté Mowgli si elle avait fait à sa guise. Comment sa petite tête peut-elle garder tous tes longs discours ?

 

— Y a-t-il quelque chose dans la Jungle de trop petit pour être tué ? Non, c'est pourquoi je lui enseigne ces choses, et c'est pourquoi je le corrige, oh ! très doucement, lorsqu'il oublie.

 

— Doucement ! Tu t'y connais, en douceur, vieux Pied de fer, grogna Bagheera. Elle lui a joliment meurtri le visage, aujourd'hui, ta… douceur. Fi !

 

— J'aime mieux le voir meurtri de la tête aux pieds par moi qui l'aime, que mésaventure lui survenir à cause de son ignorance, répondit Baloo avec beaucoup de chaleur. Je suis en train de lui apprendre les Maîtres Mots de la Jungle appelés à le protéger auprès des oiseaux, du Peuple Serpent, et de tout ce qui passe sur quatre pieds, sauf son propre Clan. Il peut maintenant, s'il veut seulement se rappeler les mots, se réclamer de toute la Jungle. Est-ce que cela ne vaut pas une petite correction ?

 

— Eh bien ! en tout cas, prends garde à ne me point tuer mon Petit d'Homme. Ce n'est pas un tronc d'arbre bon à aiguiser tes griffes émoussées. Mais quels sont ces Maîtres Mots ? Il me convient plutôt d'accorder aide que d'en demander. — Bagheera étira une de ses pattes pour en admirer les griffes, dont l'acier bleu s'aiguisait au bout comme un ciseau à froid. — Toutefois, j'aimerais savoir.

 

— Je vais appeler Mowgli pour qu'il te les dise, s'il est disposé. Viens, Petit Frère !

 

— Ma tête sonne comme un arbre à frelons, dit une petite voix maussade au-dessus de leurs têtes.

 

Et Mowgli se laissa glisser le long d'un tronc d'arbre. Il avait la mine fâchée, et ce fut avec pétulance qu'au moment de toucher le sol il ajouta :

 

— Je viens pour Bagheera et non pour toi, vieux Baloo.

 

— Peu m'importe, dit Baloo, froissé et peiné. Répète alors à Bagheera les Maîtres Mots de la Jungle, que je t'ai appris aujourd'hui.

 

— Les Maîtres Mots pour quel peuple ? demanda Mowgli, charmé de se faire valoir. La Jungle a beaucoup de langues, et moi je les connais toutes.

 

— Tu sais quelque chose, mais pas beaucoup. Vois, Bagheera, ils ne remercient jamais leur maître. Jamais le moindre louveteau vint-il remercier le vieux Baloo de ses leçons ?… Dis le mot pour les Peuples Chasseurs, alors… grand savant.

 

— Nous sommes du même sang, vous et moi, dit Mowgli en donnant aux mots l'accent ours dont se sert tout le Peuple Chasseur.

 

— Bien… Maintenant, pour les oiseaux.

 

Mowgli répéta, en ajoutant le cri du vautour à la fin de la phrase.

 

— Maintenant, pour le Peuple Serpent, dit Bagheera.

 

La réponse fut un sifflement tout à fait indescriptible, après quoi Mowgli se donna du pied dans le derrière, battit des mains pour s'applaudir lui-même, et sauta sur le dos de Bagheera, où il s'assit de côté, pour jouer du tambour avec ses talons sur le pelage luisant, et faire à Baloo les plus affreuses grimaces qu'il pût imaginer.

 

— Là… là ! Cela valait bien une petite correction, dit avec tendresse l'Ours brun. Un jour peut-être tu m'en sauras gré.

 

Puis il se retourna pour dire à Bagheera comment l'enfant avait appris les Maîtres Mots de Hathi, l'Éléphant sauvage, qui sait tout ce qui a rapport à ces choses, et comment Hathi avait mené Mowgli à une mare pour apprendre d'un serpent d'eau le mot des Serpents, que Baloo ne pouvait prononcer ; et comment Mowgli se trouvait maintenant suffisamment garanti contre tous accidents possibles dans la Jungle, parce que ni serpent, ni oiseau, ni bête à quatre pieds ne lui ferait de mal.

 

— Personne n'est donc à craindre, conclut Baloo, en caressant avec orgueil son gros ventre fourré.

 

— Sauf ceux de sa propre tribu, dit à voix basse Bagheera.

 

Puis, tout haut, s'adressant à Mowgli :

 

— Fais attention à mes côtes, Petit Frère ; qu'as-tu donc à danser ainsi ?

 

Mowgli, voulant se faire entendre, tirait à pleines poignées sur l'épaule de Bagheera, et lui administrait de vigoureux coups de pied. Quand, enfin, tous deux prêtèrent l'oreille, il cria très fort :

 

— Moi aussi, j'aurai une tribu à moi, une tribu à conduire à travers les branches toute la journée.

 

— Quelle est cette nouvelle folie, petit songeur de chimères ? dit Bagheera.

 

— Oui, et pour jeter des branches et de la crotte au vieux Baloo, continua Mowgli. Ils me l'ont promis. Ah !

 

— Whoof !

 

La grosse patte de Baloo jeta Mowgli à bas du dos de Bagheera, et l'enfant, tombé en boule entre les grosses pattes de devant, put voir que l'Ours était en colère.

 

— Mowgli, dit Baloo, tu as parlé aux Bandar-log, le Peuple Singe.

 

Mowgli regarda Bagheera pour voir si la Panthère se fâchait aussi : les yeux de Bagheera étaient aussi durs que des pierres de jade.

 

— Tu as frayé avec le Peuple Singe… les singes gris… le peuple sans loi… les mangeurs de tout. C'est une grande honte.

 

— Quand Baloo m'a meurtri la tête, dit Mowgli (il était encore sur le dos), je suis parti, et les singes gris sont descendus des arbres pour s'apitoyer sur moi. Personne autre ne s'en souciait.

 

Il se mit à pleurnicher.

 

— La pitié du Peuple Singe ! ronfla Baloo. Le calme du torrent de montagne ! La fraîcheur du soleil d'été !… Et alors. Petit d'Homme ?

 

— Et alors… alors, ils m'ont donné des noix et tout plein de bonnes choses à manger, et ils… ils m'ont emporté dans leurs bras au sommet des arbres, pour me dire que j'étais leur frère par le sang, sauf que je n'avais pas de queue, et qu'un jour je serais leur chef.

 

— Ils n'ont pas de chefs, dit Bagheera. Ils mentent, ils ont toujours menti.

 

— Ils ont été très bons, et m'ont prié de revenir. Pourquoi ne m'a-t-on jamais mené chez le Peuple Singe ! Ils se tiennent sur leurs pieds comme moi. Ils ne cognent pas avec de grosses pattes. Ils jouent toute la journée… Laissez-moi monter !… Vilain Baloo, laisse-moi monter. Je veux retourner jouer avec eux.

 

— Écoute, Petit d'Homme, dit l'Ours, — et sa voix gronda comme le tonnerre dans la nuit chaude. — Je t'ai appris toute la Loi de la Jungle pour tous les Peuples de la Jungle… sauf le Peuple Singe, qui vit dans les arbres. Ils n'ont pas de loi. Ils n'ont pas de patrie. Ils n'ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par hasard lorsqu'ils écoutent et nous épient, là-haut, à l'affût dans les branches. Leur chemin n'est pas le nôtre. Ils n'ont pas de chefs. Ils n'ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se donnent pour un grand peuple prêt à faire de grandes choses dans la Jungle ; mais la chute d'une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est oublié. Nous autres de la Jungle, nous n'avons aucun rapport avec eux. Nous ne buvons pas où boivent les singes, nous n'allons pas où vont les singes, nous ne chassons pas où ils chassent, nous ne mourons pas où ils meurent. M'as-tu jamais jusqu'à ce jour entendu parler des Bandar-log ?

 

— Non, dit Mowgli tout bas, car le silence était très grand dans la forêt, maintenant que Baloo avait fini de parler.

 

— Le Peuple de la Jungle a banni leur nom de sa bouche et de sa pensée. Ils sont nombreux, méchants, malpropres, sans pudeur, et ils désirent, autant qu'ils sont capables de fixer un désir, que le Peuple de la Jungle fasse attention à eux… Mais nous ne faisons point attention à eux, même lorsqu'ils nous jettent des noix et du bois mort sur la tête.

 

Il avait à peine achevé qu'une grêle de noix et de brindilles dégringola au travers du feuillage ; et on put entendre des toux, des ébrouements et des bonds irrités, très haut dans les branches.

 

— Le Peuple Singe est interdit, prononça Baloo, interdit auprès du Peuple de la Jungle. Souviens-t'en.

 

— Interdit, répéta Bagheera ; mais je pense tout de même que Baloo aurait dû te prémunir contre eux…

 

— Moi… Moi ? Comment aurais-je deviné qu'il irait jouer avec pareille ordure ? Le Peuple Singe ! Pouah !

 

Une nouvelle grêle s'abattit sur leurs têtes, et ils détalèrent au trot, emmenant Mowgli avec eux.

 

Ce que Baloo avait dit des singes était parfaitement vrai. Ils appartenaient aux cimes des arbres ; et, comme les bêtes regardent très rarement en l'air, l'occasion ne se présentait guère pour eux et le Peuple de la Jungle de se rencontrer ; mais, toutes les fois qu'ils trouvaient un loup malade, ou un tigre blessé, ou un ours, les singes le tourmentaient, et ils avaient coutume de jeter des bâtons et des noix à n'importe quelle bête, pour rire, et dans l'espoir qu'on les remarquerait. Puis ils criaient ou braillaient à tue-tête des chansons dénuées de sens ; et ils provoquaient le Peuple de la Jungle à grimper aux arbres pour lutter avec eux, ou bien, sans motif, s'élançaient en furieuses batailles les uns contre les autres, en prenant soin de laisser les singes morts où le Peuple de la Jungle pourrait les voir. Toujours sur le point d'avoir un chef, des lois et des coutumes à eux, ils ne s'y résolvaient jamais, leur mémoire étant incapable de rien retenir d'un jour à l'autre ; aussi arrangeaient-ils les choses au moyen d'un dicton : « Ce que les Bandar-log pensent maintenant, la Jungle le pensera plus tard », dont ils tiraient grand réconfort. Aucune bête ne pouvait les atteindre, mais, d'un autre côté, aucune bête ne faisait attention à eux, et c'est pourquoi ils avaient été si contents d'attirer Mowgli et d'entendre combien Baloo en ressentait d'humeur.

 

Ils n'avaient pas l'intention de faire davantage — les Bandar-log n'ont jamais d'intentions — mais l'un imagina, et l'idée lui parut lumineuse, de dire aux autres que Mowgli serait utile à posséder dans la tribu, parce qu'il savait entrelacer des branches en abri contre le vent ; et que, s'ils s'en saisissaient, ils pourraient le forcer à leur apprendre. Mowgli, en effet, comme enfant de bûcheron, avait hérité de toutes sortes d'instincts et s'amusait souvent à fabriquer de petites huttes à l'aide de branches tombées, sans savoir pourquoi ; et le Peuple Singe, guettant dans les arbres, considérait ce jeu comme la chose la plus surprenante. Cette fois, disaient-ils, ils allaient réellement avoir un chef et devenir le peuple le plus sage de la Jungle… si sage qu'il serait pour tous les autres un objet de remarque et d'envie. Aussi suivirent-ils Baloo, Bagheera et Mowgli à travers la Jungle, fort silencieusement, jusqu'à ce que vînt l'heure de la sieste de midi. Alors Mowgli, très grandement honteux de lui-même, s'endormit entre la Panthère et l'Ours, résolu à n'avoir plus rien de commun avec le Peuple Singe.

 

La première chose qu'il se rappela ensuite, ce fut une sensation de mains sur ses jambes et ses bras… de petites mains dures et fortes… puis, de branches lui fouettant le visage ; et son regard plongeait à travers l'agitation des ramures, tandis que Baloo éveillait la Jungle de ses cris profonds, et que Bagheera bondissait le long de l'arbre, tous ses crocs à nu. Les Bandar-log hurlaient de triomphe et luttaient à qui tiendrait le plus vite les branches supérieures où Bagheera n'oserait les suivre, criant :

 

— Ils nous ont remarqués ! Bagheera nous a remarqués ! Tout le Peuple de la Jungle nous admire pour notre adresse et notre ruse !

 

Alors commença leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse, des côtes et des descentes, tous tracés à cinquante, soixante et cent pieds au-dessus du sol, et par lesquels ils voyagent, même la nuit, s'il le faut. Deux des singes les plus forts avaient empoigné Mowgli sous les bras et volaient à travers les cimes des arbres par bonds de vingt pieds à la fois. Seuls, ils auraient avancé deux fois plus vite, mais le poids de l'enfant les retardait. Tout mal à l'aise et pris de vertige qu'il se sentît, Mowgli ne pouvait s'empêcher de jouir de cette course furieuse ; mais il frissonna d'apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui ; et les chocs et les secousses terribles, au bout de chaque saut qui le balançait à travers le vide, lui mettaient le cœur entre les dents. Son escorte s'élançait avec lui vers le sommet d'un arbre jusqu'à ce qu'il sentît les extrêmes petites branches craquer et plier sous leur poids ; puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans l'air une courbe descendante et se recevaient suspendus par les mains et par les pieds, aux branches basses de l'arbre voisin.

 

Parfois, il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte, de même qu'un homme au sommet d'un mât plonge à des lieues dans l'horizon de la mer ; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient presque à toucher terre de nouveau.

 

Ainsi, à grand renfort de bonds, de fracas, d'ahans, de hurlements, la tribu tout entière des Bandar-log filait à travers les routes des arbres avec Mowgli leur prisonnier.

 

D'abord, il eut peur qu'on ne le laissât tomber ; puis, il sentit monter la colère. Mais il savait l'inutilité de la lutte, et il se mit à réfléchir. La première chose à faire était d'avertir Baloo et Bagheera, car, au train dont allaient les singes, il savait que ses amis seraient vite distancés. Regarder en bas, cela n'eût servi de rien, car il ne pouvait voir que le dessus des branches ; aussi dirigea-t-il ses yeux en l'air et vit-il, loin dans le bleu, Chil le Vautour en train de flâner et de tournoyer au-dessus de la Jungle qu'il surveillait dans l'attente de choses à mourir. Chil s'aperçut que les singes portaient il ne savait quoi, et se laissa choir de quelques centaines de pieds pour voir si leur fardeau était bon à manger. Il siffla de surprise quand il vit Mowgli remorqué à la cime d'un arbre et l'entendit lancer l'appel du vautour :

 

— Nous sommes du même sang, toi et moi.

 

Les vagues de branches se refermèrent sur l'enfant ; mais Chil, d'un coup d'aile, se porta au-dessus de l'arbre suivant, assez de temps pour voir émerger de nouveau la petite face brune :

 

— Relève ma trace, cria Mowgli. Préviens Baloo de la tribu de Seeonee, et Bagheera du Conseil du Rocher.

 

— Au nom de qui, frère ?

 

Chil n'avait jamais vu Mowgli auparavant, bien que naturellement il eût entendu parler de lui.

 

— De Mowgli, la Grenouille… le Petit d'Homme… ils m'appellent !… Relève ma tra… ace !

 

Les derniers mots furent criés à tue-tête, tandis qu'on le balançait dans l'air ; mais Chil fit un signe d'assentiment et s'éleva en ligne perpendiculaire jusqu'à ce qu'il ne parût pas plus gros qu'un grain de sable ; alors, il resta suspendu, suivant du télescope de ses yeux le sillage dans les cimes, tandis que l'escorte de Mowgli y passait en tourbillon.

 

— Ils ne vont jamais loin, dit-il avec un petit rire, ils ne font jamais ce qu'ils ont projeté de faire. Toujours prêts, les Bandar-log, à donner du bec dans les nouveautés. Cette fois, si j'ai bon œil, ils ont mis le bec dans quelque chose qui leur donnera de la besogne, car Baloo n'est pas un poussin, et Bagheera peut, je le sais, tuer mieux que des chèvres.

 

Là-dessus, il se berça sur ses ailes, les pattes ramenées sous le ventre, et attendit.

 

Pendant ce temps, Baloo et Bagheera se dévoraient de chagrin et de rage. Bagheera grimpait comme jamais de sa vie auparavant, mais les branches minces se brisaient sous le poids de son corps, qui glissait jusqu'en bas, de l'écorce plein les griffes.

 

— Pourquoi n'as-tu pas averti le Petit d'Homme ? rugissait le félin aux oreilles du pauvre Baloo, qui s'était mis en route, de son trot massif, dans l'espoir de rattraper les singes. Quelle utilité de le tuer de coups, si tu ne l'avais pas prévenu ?

 

— Vite !… Ah, vite !… Nous… pouvons encore les rattraper ! haletait Baloo.

 

— À ce pas !… Il ne forcerait pas une vache blessée. Docteur de la Loi… frappeur d'enfants… un mille à rouler et tanguer de la sorte, et tu éclaterais. Assieds-toi tranquille et réfléchis ! Fais un plan ; ce n'est pas le moment de leur donner la chasse. Ils pourraient le laisser tomber, si nous les serrions de trop près…

 

— Arrula ! Whoo !… Ils l'ont peut-être laissé tomber déjà, fatigués de le porter. Qui peut se fier aux Bandar-log ?… Qu'on me mette des chauves-souris mortes sur la tête !… Qu'on me donne des os noirs à ronger !… Qu'on me roule dans les ruches des abeilles sauvages pour que j'y sois piqué à mort, et qu'on m'enterre avec l'hyène, car je suis le plus misérable des ours !… Arrulala ! Wahooa !… O Mowgli, Mowgli ! Pourquoi ne t'ai-je pas prémuni contre le Peuple Singe au lieu de te cogner la tête ? Qui sait maintenant si mes coups n'ont pas fait envoler de sa mémoire la leçon du jour, et s'il ne se trouvera pas seul dans la Jungle sans les Maîtres Mots ?

 

Baloo se prit la tête entre les pattes, et se mit à rouler de droite et de gauche en gémissant.

 

— En tout cas, il m'a redit les mots très correctement il y a peu de temps, dit Bagheera avec impatience. Baloo, tu n'as ni mémoire, ni respect de toi-même. Que penserait la Jungle si moi, la Panthère Noire, je me roulais en boule comme Sahi, le Porc-Épic, pour me mettre à hurler ?

 

— Je me moque bien de ce que pense la Jungle ! Il est peut-être mort à l'heure qu'il est.

 

— À moins qu'ils ne l'aient laissé tomber des branches en manière de passe-temps, qu'ils l'aient tué par paresse de le porter plus loin, ou jusqu'à ce qu'ils le fassent, je n'ai pas peur pour le Petit d'Homme. Il est sage, il sait des choses, et, par-dessus tout, il a ces yeux que craint le Peuple de la Jungle. Mais, et c'est un grand malheur, il est au pouvoir des Bandar-log ; et parce qu'ils vivent dans les arbres, ils ne redoutent personne parmi nous.

 

Bagheera lécha une de ses pattes de devant pensivement.

 

— Vieux fou que je suis ! Lourdaud à poil brun, gros fouilleur de racines, dit Baloo, en se déroulant brusquement ; c'est vrai ce que dit Hathi, l'Éléphant sauvage : À chacun sa crainte. Et eux, les Bandar-log, craignent Kaa, le Serpent de Rocher. Il grimpe aussi bien qu'eux. Il vole les jeunes singes dans la nuit. Le murmure seul de son nom les glace jusqu'au bout de leurs méchantes queues. Allons trouver Kaa.

 

— Que fera-t-il pour nous ? Il n'est pas de notre race, puisqu'il est sans pieds, et… il a les yeux les plus funestes, dit Bagheera.

 

— Il est aussi vieux que rusé. Par-dessus tout, il a toujours faim, dit Baloo plein d'espoir. Promets-lui beaucoup de chèvres.

 

— Il dort un mois plein après chaque repas. Il se peut qu'il dorme maintenant, et, fût-il éveillé, qu'il préférerait peut-être tuer lui-même ses chèvres.

 

Bagheera, qui ne savait pas grand-chose de Kaa, se méfiait comme il sied.

 

— En ce cas, à nous deux, vieux chasseur, nous pourrions lui faire entendre raison.

 

Là-dessus, Baloo frotta le pelage roussi de sa brune épaule contre la Panthère, et ils partirent ensemble à la recherche de Kaa, le Python de Rocher.

 

Ils le trouvèrent étendu sur une saillie de roc que chauffait le soleil de midi, en train d'admirer la magnificence de son habit neuf, car il venait de consacrer dix jours de retraite à changer de peau, et maintenant, il apparaissait dans toute sa splendeur : sa grosse tête camuse dardée au ras du sol, les trente pieds de long de son corps tordus en nœuds et en courbes capricieuses, et se léchant les lèvres à la pensée du repas à venir.

 

— Il n'a pas mangé, — dit Baloo, en grognant de soulagement à la vue du somptueux habit marbré de brun et de jaune. — Fais attention, Bagheera ! Il est toujours un peu myope après avoir changé de peau, et très prompt à l'attaque.

 

Kaa n'est pas un serpent venimeux, — en fait, il méprise plutôt les serpents venimeux, qu'il tient pour lâches — mais sa force réside dans son étreinte, et, une fois enroulés ses anneaux énormes autour de qui que ce soit, il n'y a plus rien à faire.

 

— Bonne chasse ! cria Baloo en s'asseyant sur ses hanches.

 

Comme tous les serpents de son espèce, Kaa est presque sourd, et tout d'abord il n'entendit pas l'appel. Cependant il se leva, prêt à tout événement, la tête basse :

 

— Bonne chasse à tous, répondit-il enfin. Oh ! oh ! Baloo, que fais-tu ici ?… Bonne chasse, Bagheera… L'un de nous au moins a besoin de manger. A-t-on vent de gibier sur pied ? Une biche, peut-être, sinon un jeune daim ? Je suis aussi vide qu'un puits à sec.

 

— Nous sommes en train de chasser, fit Baloo négligemment.

 

Il savait qu'il ne faut pas presser Kaa. Il est trop gros.

 

— Permettez-moi de me joindre à vous, dit Kaa. Un coup de patte de plus ou de moins n'est rien pour toi, Bagheera, ni pour toi, Baloo ; alors que moi… moi, il me faut attendre et attendre des jours dans un sentier, et grimper la moitié d'une nuit pour le maigre hasard d'un jeune singe. Psshaw ! Les arbres ne sont plus ce qu'ils étaient dans ma jeunesse. Tous rameaux pourris et branches sèches.

 

— Il se peut que ton grand poids y soit pour quelque chose, répliqua Baloo.

 

— Oui, je suis d'une jolie longueur… d'une jolie longueur, dit Kaa avec une pointe d'orgueil. Mais, malgré tout, c'est la faute de ce bois nouveau. J'ai failli de bien près tomber lors de ma dernière prise… bien près en vérité… et, en glissant, car ma queue n'enveloppait pas étroitement l'arbre, j'ai réveillé les Bandar-log, qui m'ont donné les plus vilains noms.

 

— Cul-de-jatte, ver de terre jaune, dit Bagheera dans ses moustaches, comme se rappelant des souvenirs.

 

— Ssss ! M'ont-ils appelé comme cela ? demanda Kaa.

 

— C'était quelque chose de la sorte qu'ils nous braillaient à la dernière lune, mais nous n'y avons pas fait attention. Ils disent n'importe quoi… même, par exemple, que tu as perdu tes dents, et que tu n'oses affronter rien de plus gros qu'un chevreau parce que (ils n'ont vraiment aucune pudeur, ces Bandar-log)… parce que tu crains les cornes des boucs, continua suavement Bagheera.

 

Or, un serpent, et surtout un vieux python circonspect de l'espèce de Kaa, montre rarement qu'il est en colère, mais Baloo et Bagheera purent voir les gros muscles engloutisseurs onduler et se gonfler des deux côtés de sa gorge.

 

— Les Bandar-log ont changé de terrain, dit-il tranquillement. Quand je suis monté ici au soleil, aujourd'hui, j'ai entendu leurs huées parmi les cimes des arbres.

 

— Ce sont… ce sont les Bandar-log que nous suivons en ce moment…, dit Baloo.

 

Mais les mots s'étranglaient dans sa gorge, car c'était la première fois, à son souvenir, qu'un animal de la Jungle avouait s'intéresser aux actes des singes.

 

— Sans doute, alors, que ce n'est point une petite affaire, qui met deux tels chasseurs… chefs dans leur propre Jungle, j'en suis certain…, sur la piste des Bandar-log, répondit Kaa courtoisement, en enflant de curiosité.

 

— À vrai dire, commença Baloo, je ne suis rien de plus que le vieux et parfois imprévoyant Docteur de Loi des louveteaux de Seeonee, et Bagheera ici…

 

— Est Bagheera, dit la Panthère Noire.

 

Et ses mâchoires se fermèrent avec un bruit sec, car l'humilité n'était pas son fait.

 

— Voici l'affaire, Kaa : ces voleurs de noix et ramasseurs de palmes ont emporté notre Petit d'Homme, dont tu as peut-être ouï parler.

 

— J'ai entendu raconter par Sahi (ses piquants le rendent présomptueux) qu'une sorte d'homme était entré dans un clan de loups, mais je ne l'ai pas cru. Sahi est plein d'histoires à moitié entendues et très mal répétées.

 

— Eh bien ! c'est vrai. Il s'agit d'un petit d'homme comme on n'en a jamais vu, dit Baloo. Le meilleur, le plus sage, et le plus hardi des petits d'homme… mon propre élève, qui rendra fameux le nom de Baloo à travers toutes les jungles ; et, de plus, je… nous… l'aimons, Kaa.

 

— Ts ! Ts ! dit Kaa, en balançant sa tête d'un mouvement de navette. Moi aussi, j'ai su ce que c'est que d'aimer. Il y a des histoires que je pourrais dire…

 

— Qu'il faudrait une nuit claire et l'estomac garni pour louer dignement, dit Bagheera avec vivacité. Notre Petit d'Homme est à l'heure qu'il est entre les mains des Bandar-log, et nous savons que de tout le Peuple de la Jungle, Kaa est le seul qu'ils redoutent.

 

— Je suis le seul qu'ils redoutent… Ils ont bien raison, dit Kaa. Bavardage, folie, vanité… Vanité, folie et bavardage ! voilà les singes. Mais, pour une chose humaine, c'est mauvais hasard de tomber entre leurs mains. Ils se fatiguent vite des noix qu'ils cueillent, et les jettent. Ils promènent une branche une demi-journée, avec l'intention d'en faire de grandes choses, et, tout à coup, ils la cassent en deux. Cette créature humaine n'est pas à envier. Ils m'ont appelé aussi… Poisson jaune, n'est-ce pas !

 

— Ver… ver… ver de terre, dit Bagheera… et bien d'autres choses que je ne peux maintenant répéter, par pudeur.

 

— Ils ont besoin qu'on leur apprenne à parler de leur maître. Aaa-ssh ! Ils ont besoin qu'on aide à leur manque de mémoire. En ce moment, où sont-ils allés avec le petit ?

 

— La Jungle seule le sait. Vers le soleil couchant, je crois, dit Baloo. Nous avions pensé que tu saurais, Kaa.

 

— Moi ? Comment ?… Je les prends quand ils tombent sur ma route, mais je ne chasse pas les Bandar-log, pas plus que les grenouilles, ni que l'écume verte sur les trous d'eau… quant à cela. Hsss !

 

— Ici, en haut ! En haut, en haut ! Hillo ! Illo ! Illo, regardez en l'air, Baloo du Clan des Loups de Seeonee.

 

Baloo leva les yeux pour voir d'où venait la voix, et Chil le Vautour apparut. Il descendait en fauchant l'air, et le soleil brillait sur les franges rebroussées de ses ailes. C'était presque l'heure du coucher pour Chil, mais il avait battu toute l'étendue de la Jungle à la recherche de l'Ours, sans pouvoir le découvrir sous l'épais feuillage.

 

— Qu'est-ce ? dit Baloo.

 

— J'ai vu Mowgli parmi les Bandar-log. Il m'a prié de vous le dire. J'ai veillé. Les Bandar-log l'ont emporté au-delà de la rivière, à la cité des singes… aux Grottes Froides. Il est possible qu'ils y restent une nuit, dix nuits, une heure. J'ai dit aux chauves-souris de les guetter pendant les heures obscures. Voilà mon message. Bonne chasse, vous tous en bas !

 

— Pleine gorge et profond sommeil, Chil, cria Bagheera. Je me souviendrai de toi lors de ma prochaine prise et réserverai la tête pour toi seul… ô le meilleur des vautours !

 

— Ce n'est rien… Ce n'est rien… L'enfant avait le Maître Mot. Je ne pouvais rien faire de moins.

 

Et Chil remonta en décrivant un cercle pour gagner son aire.

 

— Il n'a pas oublié sa langue, dit Baloo avec un petit rire d'orgueil. Si jeune et se souvenir du Maître Mot, même de celui des oiseaux, tandis qu'on est traîné par les sommets des arbres !

 

— On le lui avait enfoncé assez ferme dans la tête, dit Bagheera. Mais nous sommes contents de lui… Et maintenant, il nous faut aller aux Grottes Froides.

 

Ils savaient tous où se trouvait l'endroit, mais peu l'avaient jamais visité parmi le Peuple de la Jungle. Ce qu'ils appelaient, en effet, les Grottes Froides était une vieille ville abandonnée, perdue, et enfouie dans la Jungle ; et les bêtes fréquentent rarement un endroit que les hommes ont déjà fréquenté. Il arrive bien au sanglier de le faire, mais jamais aux tribus qui chassent. En outre, les singes y habitaient, autant qu'ils peuvent passer pour habiter quelque part, et nul animal qui se respecte n'en eût approché à portée du regard, sauf en temps de sécheresse, quand les citernes et les réservoirs à demi ruinés contenaient encore un peu d'eau.

 

— C'est un voyage d'une demi-nuit… à toute allure, dit Bagheera.

 

Baloo prit un air soucieux.

 

— J'irai le plus vite que je peux, fit-il anxieusement.

 

— Nous n'osons pas t'attendre. Suis-nous, Baloo. Il nous faut filer d'un pied leste… Kaa et moi.

 

— Avec ou sans pieds, je me tiendrai de pair avec toi sur tes quatre pattes, repartit Kaa sèchement.

 

Baloo fit effort pour se hâter, mais il dut s'asseoir en soufflant. Ils le laissèrent donc. Il suivrait plus tard, et Bagheera pressa vers le but son rapide galop de panthère. Kaa ne disait rien, mais quelque effort que fit Bagheera, l'énorme Python de Rocher se tenait à son niveau. Au passage d'un torrent de montagne, Bagheera prit de l'avance, ayant franchi d'un bond, et laissant Kaa traverser à la nage, la tête et deux pieds de cou hors de l'eau, mais, sur terrain égal, Kaa rattrapa la distance.

 

— Par la Serrure Brisée qui me délivra, dit Bagheera, quand tomba le crépuscule, tu n'es pas un petit marcheur !

 

— J'ai faim, dit Kaa. En outre, ils m'ont appelé grenouille mouchetée.

 

— Ver…, ver de terre… et jaune, par-dessus le marché.

 

— C'est tout un. Allons.

 

Et Kaa semblait se répandre lui-même sur le sol où ses yeux sûrs choisissaient la route la plus courte et la savaient garder.

 

Aux Grottes Froides, le Peuple Singe ne songeait pas du tout aux amis de Mowgli. Ils avaient apporté l'enfant à la Ville Perdue et se trouvaient pour le moment très satisfaits d'eux-mêmes. Mowgli n'avait jamais vu de ville hindoue auparavant, et, bien que celle-ci ne fût guère qu'un amoncellement de ruines, le spectacle lui parut aussi splendide qu'étonnant. Quelque roi l'avait bâtie, au temps jadis, sur une petite colline. On pouvait encore discerner les chaussées de pierre qui conduisaient aux portes en ruine, où de derniers éclats de bois pendaient aux gonds rongés de rouille. Des arbres avaient poussé entre les pierres des murs, les créneaux étaient tombés et s'effritaient par terre, des lianes sauvages, aux fenêtres des tours, se balançaient en grosses touffes.

 

Un grand palais sans toit couronnait la colline, le marbre des cours d'honneur et des fontaines se fendait, tout taché de rouge et de vert, et les galets mêmes des cours où habitaient naguère les éléphants royaux avaient été soulevés et disjoints par les herbes et les jeunes arbres. Du palais, on pouvait voir les innombrables rangées de maisons sans toits qui composaient la ville, semblables à des rayons de miel vides emplis de ténèbres ; le bloc de pierre informe qui avait été une idole, sur la place où se rencontraient quatre routes ; les puits et les rigoles aux coins des rues où se creusaient jadis les réservoirs publics, et les dômes brisés des temples avec les figuiers sauvages qui sortaient de leurs flancs.

 

Les singes appelaient ce lieu leur ville, et affectaient de mépriser le Peuple de la Jungle parce qu'il vit dans la forêt. Et cependant, ils ne savaient jamais à quel usage avaient été destinés les édifices ni comment y habiter. Ils s'asseyaient en cercles dans le vestibule menant à la chambre du conseil royal, grattaient leurs puces et faisaient semblant d'être des hommes ; ou bien ils couraient au travers des maisons sans toits, ramassaient dans un coin des plâtras et de vieilles briques, puis oubliaient les cachettes ; ou bien ils se battaient, ils criaient, se chamaillaient en foule, puis, cessant tout à coup, se mettaient à jouer, du haut en bas des terrasses, dans les jardins du Roi, dont ils secouaient les rosiers et les orangers pour le plaisir d'en voir tomber les fruits et les fleurs. Ils exploraient tous les passages, tous les souterrains du palais et les centaines de petites chambres obscures, mais ils ne se rappelaient jamais ce qu'ils avaient vu ; et ils erraient ainsi au hasard, un à un, deux à deux, ou par groupes, en se félicitant l'un l'autre d'agir tellement comme des hommes. Ils buvaient aux réservoirs dont ils troublaient l'eau, et se mordaient pour en approcher, puis s'élançaient tous ensemble en masses compactes et criaient :

 

— Il n'y a personne dans la Jungle d'aussi sage, d'aussi bon, d'aussi intelligent, d'aussi fort et d'aussi doux que les Bandar-log.

 

Ensuite, ils recommençaient jusqu'à ce que, fatigués de la ville, ils retournassent aux cimes des arbres, dans l'espoir que le Peuple de la Jungle les remarquerait.

 

Mowgli, élevé à observer la Loi de la Jungle, n'aimait ni ne comprenait ce genre de vie. Il se faisait tard dans l'après-midi quand les singes, le portant, arrivèrent aux Grottes Froides. Et, au lieu d'aller dormir, comme Mowgli l'aurait fait après un long voyage, ils se prirent par la main et se mirent à danser en chantant leurs plus folles chansons. Un des singes fit un discours et dit à ses compagnons que la capture de Mowgli marquerait une nouvelle étape dans l'histoire des Bandar-log, car il allait leur montrer comment on entrelaçait des branches et des roseaux pour s'abriter contre la pluie et le vent. Mowgli cueillit des lianes et entreprit de les tresser ; les singes essayèrent de l'imiter, mais, au bout de quelques minutes, ils ne s'intéressaient plus à leur besogne et se mirent à tirer les queues de leurs camarades, ou à sauter des quatre pattes en toussant.

 

— Je voudrais manger, dit Mowgli. Je suis un étranger dans cette partie de la Jungle. Apportez-moi de la nourriture, ou permettez-moi de chasser ici.

 

Vingt ou trente singes bondirent au-dehors pour lui rapporter des noix et des pawpaws[1] sauvages ; mais ils commencèrent à se battre en route, et cela leur eût donné trop de peine de revenir avec ce qui restait de fruits. Mowgli, non moins endolori et furieux qu'affamé, vaguait dans la cité vide, lançant de temps à autre le cri de chasse des étrangers ; mais personne ne lui répondait, et il pensait qu'en vérité c'était un mauvais gîte qu'il avait trouvé là.

 

— Tout ce qu'a dit Baloo au sujet des Bandar-log est vrai, songeait-il en lui-même. Ils sont sans loi, sans cri de chasse, et sans chefs… rien qu'en mots absurdes et en petites mains prestes et pillardes. De sorte que si je meurs de faim ou suis tué en cet endroit, ce sera par ma faute. Mais il faut que j'essaie de retourner dans ma Jungle. Baloo me battra sûrement, mais cela vaudra mieux que de faire la chasse à des billevesées en compagnie des Bandar-log.

 

À peine se dirigeait-il vers le mur de la ville que les singes le tirèrent en arrière, en lui disant qu'il ne connaissait pas son bonheur et en le pinçant pour lui donner de la reconnaissance. Il serra les dents et ne dit rien, mais marcha, parmi le tumulte des singes braillants, jusqu'à une terrasse qui dominait les réservoirs de grès rouge à demi-remplis d'eau de pluie. Au centre de la terrasse se dressaient les ruines d'un pavillon, tout de marbre blanc, bâti pour des reines mortes depuis cent ans. Le toit, en forme de dôme, s'était écroulé à demi et bouchait le passage souterrain par lequel les reines avaient coutume de venir au palais. Mais les murs étaient faits d'écrans de marbre découpé, merveilleux ouvrage d'entrelacs blancs comme le lait, incrustés d'agates, de cornalines, de jaspe et de lapis-lazuli ; et, lorsque la lune se montra par-dessus la montagne, elle brilla au travers du lacis ajouré, projetant sur le sol des ombres semblables à une dentelle de velours noir.

 

Tout meurtri, las et à jeun qu'il fût, Mowgli ne put, malgré tout, s'empêcher de rire quand les Bandar-log se mirent, par vingt à la fois, à lui remontrer combien ils étaient grands, sages, forts et doux, et quelle folie c'était à lui de vouloir les quitter.

 

— Nous sommes grands. Nous sommes libres. Nous sommes étonnants. Nous sommes le peuple le plus étonnant de toute la Jungle ! Nous le disons tous, aussi ce doit être vrai, criaient-ils. Maintenant, comme tu nous entends pour la première fois, et que tu es à même de rapporter nos paroles au Peuple de la Jungle afin qu'il nous remarque dans l'avenir, nous te dirons tout ce qui concerne nos excellentes personnes.

 

Mowgli ne fit aucune objection, et les singes se rassemblèrent par centaines et centaines sur la terrasse pour écouter leurs propres orateurs chanter les louanges des Bandar-log, et, toutes les fois qu'un orateur s'arrêtait par manque de respiration, ils criaient tous ensemble :

 

— C'est vrai, nous pensons de même.

 

Mowgli hochait la tête, battait des paupières et disait : Oui quand ils lui posaient une question ; mais tant de bruit lui donnait le vertige.

 

— Tabaqui, le Chacal, doit avoir mordu tous ces gens, songeait-il, et maintenant ils ont la rage. Certainement, c'est la dewanee, la folie. Ne dorment-ils donc jamais ?… Tiens, voici un nuage sur cette lune de malheur. Si c'était seulement un nuage assez gros pour que je puisse tenter de fuir dans l'obscurité. Mais… je suis si las.

 

Deux fidèles guettaient le même nuage du fond du fossé en ruine, au bas du mur de la ville ; car Bagheera et Kaa, sachant bien le danger que présentait le Peuple Singe en masse, ne voulaient pas courir de risques inutiles. Les singes ne luttent jamais à moins d'être cent contre un, et peu d'habitants de la jungle tiennent à jouer semblable partie.

 

— Je vais gravir le mur de l'ouest, murmura Kaa, et fondre sur eux brusquement à la faveur du sol en pente. Ils ne se jetteront pas sur mon dos, à moi, malgré leur nombre, mais…

 

— Je le sais, dit Bagheera. Que Baloo n'est-il ici ! Mais il faut faire ce qu'on peut. Quand ce nuage va couvrir la lune, j'irai vers la terrasse : ils tiennent là une sorte de conseil au sujet de l'enfant.

 

— Bonne chasse, dit Kaa d'un air sombre.

 

Et il glissa vers le mur de l'ouest. C'était le moins en ruine, et le gros serpent perdit quelque temps à trouver un chemin pour atteindre le haut des pierres. Le nuage cachait la lune, et comme Mowgli se demandait ce qui allait survenir, il entendit le pas léger de Bagheera sur la terrasse. La Panthère Noire avait gravi le talus presque sans bruit, et, sachant qu'il ne fallait pas perdre son temps à mordre, frappait de droite et de gauche parmi les singes assis autour de Mowgli en cercle de cinquante et soixante rangs d'épaisseur. Il y eut un hurlement d'effroi et de rage, et, comme Bagheera trébuchait sur les corps qui roulaient en se débattant sous son poids, un singe cria :

 

— Il n'y en a qu'un ici ! Tuez-le ! Tue !

 

Une mêlée confuse de singes, mordant, griffant, déchirant, arrachant, se referma sur Bagheera, pendant que cinq ou six d'entre eux, s'emparant de Mowgli, le remorquaient jusqu'en haut du pavillon et le poussaient par le trou du dôme brisé. Un enfant élevé par les hommes se fût affreusement contusionné, car la chute mesurait quinze bons pieds ; mais Mowgli tomba comme Baloo lui avait appris à tomber, et toucha le sol les pieds les premiers.

 

— Reste ici, crièrent les singes, jusqu'à ce que nous ayons tué tes amis, et plus tard nous reviendrons jouer avec toi… si le Peuple Venimeux te laisse en vie.

 

— Nous sommes du même sang, vous et moi, dit vivement Mowgli en lançant l'appel des serpents.

 

Il put entendre un frémissement et des sifflements dans les décombres alentour, et il lança l'appel une seconde fois pour être sûr.

 

— Bien, sssoit… ! À bas les capuchons, vous tous ! dirent une demi-douzaine de voix sourdes (toute ruine dans l'Inde devient tôt ou tard un repaire de serpents, et le vieux pavillon grouillait de cobras). Reste tranquille, Petit Frère, car tes pieds pourraient nous faire mal.

 

Mowgli se tint immobile autant qu'il lui fut possible, épiant, à travers le réseau de marbre, et prêtant l'oreille au furieux tapage où luttait la Panthère Noire : hurlements, glapissements, bousculades, que dominait le râle rauque et profond de Bagheera, rompant, fonçant, plongeant et virant sous les tas compacts de ses ennemis. Pour la première fois depuis sa naissance, Bagheera luttait pour défendre sa vie.

 

— Baloo doit suivre de près ; Bagheera ne serait pas là sans renfort, pensait Mowgli.

 

Et il cria à haute voix :

 

— Au réservoir ! Bagheera. Gagne les citernes. Gagne-les et plonge ! Vers l'eau !

 

Bagheera entendit, et le cri qui lui apprenait le salut de Mowgli lui rendit un nouveau courage. Elle s'ouvrit un chemin, avec des efforts désespérés, pouce par pouce, droit dans la direction des réservoirs, avançant péniblement, en silence. Alors, du mur ruiné le plus voisin de la Jungle s'éleva, comme un roulement, le cri de guerre de Baloo. Le vieil Ours avait fait de son mieux mais il n'avait pu arriver plus tôt.

 

— Bagheera, cria-t-il, me voici. Je grimpe ! Je me hâte ! Ahuwora ! Les pierres glissent sous mes pieds ! Attendez, j'arrive, ô très infâmes Bandar-log !

 

Il n'apparut, haletant, au haut de la terrasse, que pour disparaître jusqu'à la tête sous une vague de singes ; mais il se cala carrément sur ses hanches, et, ouvrant ses pattes de devant, il en étreignit autant qu'il en pouvait tenir, et se mit à cogner d'un mouvement régulier : bat… bat… bat, qu'on eût pris pour le rythme cadencé d'une roue à aubes. Un bruit de chute et d'eau rejaillissante avertit Mowgli que Bagheera s'était taillé un chemin jusqu'au réservoir où les singes ne pouvaient suivre. La Panthère resta là, suffoquant, la tête juste hors de l'eau, tandis que les singes, échelonnés sur les marches rouges, par trois rangs de profondeur, dansaient de rage de haut en bas, prêts à l'attaquer de tous côtés à la fois, si elle faisait mine de sortir pour venir au secours de Baloo. Ce fut alors que Bagheera souleva son menton tout dégouttant d'eau, et, de désespoir, lança l'appel des serpents pour demander secours :

 

— Nous sommes du même sang, vous et moi.

 

Kaa, semblait-il, avait tourné queue à la dernière minute. Et Baloo, à demi suffoqué sous les singes au bord de la terrasse, ne put retenir un petit rire en entendant la Panthère Noire appeler à l'aide.

 

Kaa venait à peine de se frayer une route par-dessus le mur de l'ouest, prenant terre d'un effort qui délogea une des pierres du faîte pour l'envoyer rouler dans le fossé. Il n'avait pas l'intention de perdre aucun des avantages du terrain ; aussi se roula-t-il et déroula-t-il une ou deux fois, pour être sûr que chaque pied de son long corps était en condition. Pendant ce temps, la lutte avec Baloo continuait, les singes glapissaient dans le réservoir autour de Bagheera, et Mang, la Chauve-Souris, volant de-ci, de-là, portait à travers la Jungle la nouvelle de la grande bataille, si bien que Hathi lui-même, l'Éléphant sauvage, se mit à trompeter, et que, de très loin, des bandes de singes éparses, réveillées par le bruit, accoururent, en bondissant à travers les routes des arbres, à l'aide de leurs amis des Grottes Froides, tandis que le fracas de la lutte effarouchait tous les oiseaux diurnes à des milles à l'entour.

 

Alors vint Kaa, tout droit, très vite, avec la hâte de tuer. La puissance de combat d'un python réside dans le choc de sa tête appuyée de toute la force et de tout le poids de son corps. Si vous pouvez imaginer une lance, ou un bélier, ou un marteau lourd d'à peu près une demi-tonne, conduit et habité par une volonté froide et calme, vous pouvez grossièrement vous figurer à quoi ressemblait Kaa dans le combat. Un python de quatre ou cinq pieds peut renverser un homme s'il le frappe en pleine poitrine ; or, Kaa, vous le savez, avait trente pieds de long. Son premier coup fut donné au cœur même de la masse des singes qui s'acharnaient sur Baloo, dirigé au but bouche close et sans bruit. Il n'y en eut pas besoin d'un second. Les singes se dispersèrent aux cris de :

 

— Kaa ! C'est Kaa ! Fuyez ! Fuyez !…

 

Depuis des générations, les singes avaient été tenus en respect par l'épouvante où les plongeaient les histoires de leurs aînés à propos de Kaa, le voleur nocturne, qui glisse le long des branches aussi doucement que s'étend la mousse, et enlève aisément le singe le plus vigoureux ; du vieux Kaa, qui peut se rendre tellement pareil à une branche morte ou à une souche pourrie, que les plus avisés s'y laissent prendre, jusqu'à ce que la branche les happe. Kaa était tout ce que craignaient les singes dans la Jungle, car aucun d'eux ne savait où s'arrêtait son pouvoir, aucun d'eux ne pouvait le regarder en face, et aucun d'eux n'était jamais sorti vivant de son étreinte.

 

Aussi fuyaient-ils, en bégayant de terreur, sur les murs et les toits des maisons, tandis que Baloo poussait un profond soupir de soulagement. Malgré sa fourrure beaucoup plus épaisse que celle de Bagheera, il avait cruellement souffert de la lutte. Alors, Kaa ouvrit la bouche pour la première fois : un ordre prolongé siffla et les singes qui, au loin, se pressaient de venir à la défense des Grottes Froides s'arrêtèrent où ils étaient, cloués par l'épouvante, tandis que pliaient et craquaient sous leur poids les branches qu'ils chargeaient. Ceux qui couvraient les murs et les maisons vides turent subitement leurs cris, et, dans le silence qui tomba sur la cité, Mowgli entendit Bagheera secouer ses flancs humides en sortant du réservoir. Puis, la clameur recommença. Les singes bondirent plus haut sur les murs ; ils se cramponnèrent aux cous des grandes idoles de pierre et poussèrent des cris perçants en sautillant le long des créneaux, tandis que Mowgli, qui dansait de joie dans le pavillon, collait son œil aux jours du marbre et huait à la façon des hiboux, entre ses dents de devant, pour se moquer et montrer son mépris.

 

— Remonte le Petit d'Homme par la trappe ; je ne peux pas faire davantage, haleta Bagheera. Prenons le Petit d'Homme et fuyons. Ils pourraient nous attaquer de nouveau.

 

— Ils ne bougeront plus jusqu'à ce que je le leur commande. Restez. Ssss !

 

Kaa siffla et le silence se répandit une fois de plus sur la ville.

 

— Je ne pouvais pas venir plus tôt, camarade… mais… j'ai cru, en vérité, t'entendre appeler…

 

Cela s'adressait à Bagheera.

 

— Je… je peux bien avoir crié dans la lutte, répondit Bagheera. Baloo, es-tu blessé ?

 

— Je ne suis pas sûr qu'ils ne m'aient pas taillé en cent petits oursons, dit Baloo en secouant gravement ses pattes l'une après l'autre. Wow ! Je suis moulu. Kaa, nous te devons, je pense, la vie… Bagheera et moi.

 

— Peu importe. Où est le Petit d'Homme ?

 

— Ici, dans une trappe ; je ne peux pas grimper, cria Mowgli.

 

La courbe du dôme écroulé s'arrondissait sur sa tête.

 

— Emmenez-le. Il danse comme Mor, le Paon. Il va écraser nos petits, dirent les cobras à l'intérieur.

 

— Ah ! ah ! fit Kaa avec un petit rire ; elle a des amis partout, cette graine d'homme ! Recule-toi, petit ; cachez-vous, Peuple du Poison. Je vais briser le mur.

 

Kaa examina avec soin la maçonnerie, jusqu'à ce qu'il découvrît, dans le réseau du marbre, une lézarde plus pâle dénotant un point faible. Il donna deux ou trois légers coups de tête pour se rendre compte de la distance ; puis, élevant six pieds de son corps au-dessus du sol, il lança de toutes ses forces, le nez en avant, une demi-douzaine de coups de bélier. Le travail à jour céda, s'émietta en un nuage de poussière et de gravats, et Mowgli se jeta d'un bond par l'ouverture entre Baloo et Bagheera… un bras passé autour de chaque cou musculeux…

 

— Es-tu blessé ? — demanda Baloo, en le serrant doucement.

 

— Je suis las, j'ai faim, et je ne suis pas moulu à moitié. Mais… oh !… ils vous ont cruellement traités, mes frères. Vous saignez.

 

— Il y en a d'autres, dit Bagheera en se léchant les lèvres et en regardant les singes morts sur la terrasse et autour du réservoir.

 

— Ce n'est rien, ce n'est rien, si tu es sauf, ô mon orgueil entre toutes les petites grenouilles ! pleura Baloo.

 

— Nous jugerons de cela plus tard, dit Bagheera d'un ton sec, qui ne plut pas du tout à Mowgli. Mais voici Kaa, auquel nous devons l'issue de la bataille, et toi, la vie. Remercie-le suivant nos coutumes, Mowgli.

 

Mowgli se tourna et vit la tête du grand Python qui oscillait à un pied au-dessus de la sienne.

 

— Ainsi, c'est là cette graine d'homme, dit Kaa. Sa peau est très douce et il ne diffère pas beaucoup des Bandar-log. Aie soin, petit, que je ne te prenne jamais pour un singe par quelque crépuscule, un jour où je vienne de changer d'habit.

 

— Nous sommes du même sang, toi et moi, répondit Mowgli. Je te dois la vie, cette nuit. Ma proie sera ta proie, si jamais tu as faim, ô Kaa !

 

— Tous mes remerciements. Petit Frère, dit Kaa, dont l'œil narquois brillait. Et que peut tuer un si hardi chasseur ? Je demande à suivre, la prochaine fois qu'il se met en campagne.

 

— Je ne tue rien…, je suis trop petit…, mais je rabats les chèvres au-devant de ceux qui en ont l'emploi. Quand tu te sentiras vide, viens à moi et tu verras si je dis vrai. J'ai quelque adresse, grâce à ceci — il montra ses mains — et si jamais tu tombes dans un piège, je peux payer la dette que je te dois, ainsi que ma dette envers Bagheera et Baloo, ici présents. Bonne chasse à vous tous, mes maîtres.

 

— Bien dit ! grommela Baloo.

 

Car Mowgli avait joliment tourné ses remerciements.

 

Le Python laissa tomber légèrement sa tête, pour une minute, sur l'épaule de Mowgli.

 

— Cœur brave et langue courtoise, dit-il, te conduiront loin dans la Jungle, petit… Mais maintenant, va-t'en vite avec tes amis. Va-t'en dormir, car la lune se couche, et il vaut mieux que tu ne voies pas ce qui va suivre.

 

La lune s'enfonçait derrière les collines, et les rangs de singes tremblants, pressés les uns contre les autres sur les murs et les créneaux, paraissaient comme des franges grelottantes et déchiquetées. Baloo descendit au réservoir pour y boire et Bagheera commença de mettre ordre dans sa fourrure tandis que Kaa rampait vers le centre de la terrasse et fermait ses mâchoires d'un claquement sonore qui rivait sur lui les yeux de tous les singes.

 

— La lune se couche, dit-il. Y a-t-il encore assez de lumière pour voir ?

 

Des murs vint un gémissement comme celui du vent à la pointe des arbres :

 

— Nous voyons, ô Kaa !

 

— Bien. Et maintenant, voici la danse… la Danse de la Faim de Kaa. Restez tranquilles et regardez !

 

Il se lova deux ou trois fois en un grand cercle, agitant sa tête de droite et de gauche d'un mouvement de navette. Puis il se mit à faire des boucles et des huit avec son corps, des triangles visqueux qui se fondaient en carrés mous, en pentagones, en tertres mouvants, tout cela sans se hâter, sans jamais interrompre le sourd bourdonnement de sa chanson. La nuit se faisait de plus en plus noire ; bientôt, on ne distingua plus la lente et changeante oscillation du corps, mais on continuait d'entendre le bruissement des écailles.

 

Baloo et Bagheera se tenaient immobiles comme des pierres, des grondements au fond de la gorge, le cou hérissé, et Mowgli regardait, tout surpris.

 

— Bandar-log, dit enfin la voix de Kaa, pouvez-vous bouger mains ou pieds sans mon ordre ? Parlez !

 

— Sans ton ordre, nous ne pouvons bouger pieds ni mains, ô Kaa !

 

— Bien ! Approchez d'un pas plus près de moi.

 

Les rangs des singes, irrésistiblement, ondulèrent en avant, et Baloo et Bagheera firent avec eux un pas raide.

 

— Plus près ! siffla Kaa.

 

Et tous entrèrent en mouvement de nouveau.

 

Mowgli posa ses mains sur Baloo et sur Bagheera pour les entraîner au loin, et les deux grosses bêtes tressaillirent, comme si on les eût tirées d'un rêve.

 

— Laisse ta main sur mon épaule, murmura Bagheera. Laisse-la, ou je vais être obligée de retourner… de retourner vers Kaa. Aah !

 

— Mais ce n'est rien que le vieux Kaa en train de faire des ronds dans la poussière, allons-nous-en, dit Mowgli, allons-nous-en !

 

Et tous trois se glissèrent à travers une brèche des murs pour gagner la Jungle.

 

— Whoof ! dit Baloo, quand il se retrouva dans la calme atmosphère des arbres. Jamais plus je ne fais alliance avec Kaa.

 

Et il se secoua du haut en bas.

 

— Il en sait plus que nous, dit Bagheera, en frissonnant. Un peu plus, si je n'avais suivi, je marchais dans sa gueule.

 

— Plus d'un en prendra la route avant que la lune se lève de nouveau, dit Baloo. Il fera bonne chasse… à sa manière.

 

— Mais qu'est-ce que tout cela signifiait ? demanda Mowgli, qui ne savait rien de la puissance de fascination du Python. Je n'ai rien vu de plus qu'un gros serpent en train de faire des ronds ridicules, jusqu'à ce qu'il fit noir. Et son nez était tout abîmé. Oh ! oh !

 

— Mowgli, dit Bagheera avec irritation, son nez était abîmé à cause de toi, comme c'est à cause de toi que sont déchirés mes oreilles, mes flancs et mes pattes, ainsi que le mufle et les épaules de Baloo. Ni Baloo ni Bagheera ne seront en humeur de chasser avec plaisir pendant de longs jours.

 

— Ce n'est rien, dit Baloo, nous sommes rentrés en possession du Petit d'Homme.

 

— C'est vrai, mais il nous coûte cher ; il nous a coûté du temps qu'on aurait pu passer en chasses utiles, des blessures, du poil (je suis à moitié pelée tout le long du dos), et enfin de l'honneur. Je dis de l'honneur, car, rappelle-toi, Mowgli, que moi, la Panthère Noire, j'ai dû appeler à l'aide Kaa, et que tu nous as vus, Baloo et moi, demeurer stupides comme des oisillons devant la Danse de la Faim. Tout ceci, Petit d'Homme, vient de tes jeux avec les Bandar-log.

 

— C'est vrai, c'est vrai, dit Mowgli avec chagrin. Je suis un vilain petit d'homme, et je me sens le cœur très gros.

 

— Hum ! Que dit la Loi de la Jungle, Baloo ?

 

Baloo ne voulait pas accabler Mowgli, mais il ne pouvait prendre de licences avec la Loi ; aussi mâchonna-t-il :

 

— Chagrin n'est pas punition. Mais souviens-t-en, Bagheera… il est tout petit !

 

— Je m'en souviendrai ; mais il a mal fait, et les coups méritent maintenant des coups. Mowgli, as-tu quelque chose à dire ?

 

— Rien. J'ai eu tort. Baloo et toi, vous êtes blessés. C'est juste.

 

Bagheera lui donna une demi-douzaine de tapes, amicales pour une panthère (elles auraient à peine réveillé un de ses propres petits), mais qui furent pour un enfant de sept ans une correction aussi sévère qu'on en pourrait souhaiter d'éviter. Quand ce fut fini, Mowgli éternua et tâcha de se reprendre, sans un mot.

 

— Maintenant, dit Bagheera, saute sur mon dos, Petit Frère, et retournons à la maison.

 

Une des beautés de la Loi de la Jungle, c'est que la punition règle tous les comptes. C'en est fini, après, de toutes tracasseries.

 

Mowgli laissa tomber sa tête sur le dos de Bagheera et s'endormit si profondément qu'il ne s'éveilla même pas lorsqu'on le déposa dans la caverne de ses frères.

 

* * *

 

Chanson de route des Bandar-log

 

Voyez-vous passer festonnant la brune

À mi-chemin de la jalouse lune !

N'enviez-vous pas nos libres tribus ?

Que penseriez-vous de deux mains de plus ?

N'aimeriez-vous pas cette queue au tour

Plus harmonieux que l'arc de l'Amour ?

Vous vous fâchez ?… Ça n'est pas important,

 

Frère, regarde ta queue

Qui pend !

 

Sur la branche haute en rangs nous rêvons

À de beaux secrets que seuls nous savons,

Songeant aux exploits que le monde espère,

Et qu'à l'instant notre génie opère,

Quelque chose de noble et de sage fait

De par la vertu d'un simple souhait…

Quoi ? Je ne sais plus… Était-ce important ?

 

Frère, regarde ta queue

Qui pend !

 

Tous les différents langages ou cris

D'oiseau, de reptile ou de fauve appris,

Plume, écaille, poil, chants de plaine ou bois,

Jacassons-les vite et tous à la fois !

Excellent ! Parfait ! Voilà que nous sommes

Maintenant pareils tout à fait aux hommes !

Jouons à l'homme… est-ce bien important ?

 

Frère, regarde ta queue

Qui pend !

Le peuple singe est étonnant.

 

Venez ! Notre essaim bondissant dans les grands bois monte et descend

En fusée aux sommets légers où mûrit le raisin sauvage,

Par le bois mort que nous cassons et le beau bruit que nous faisons

Oh ! soyez sûrs que nous allons consommer un sublime ouvrage !

 

« Au tigre, au tigre ! »

(Tiger ! Tiger !)

 

Reviens-tu content, chasseur fier ?

Frère, à l'affût j'eus froid hier.

C'est ton gibier que j'aperçois ?

Frère, il broute encore sous bois.

Où donc ta force et ton orgueil ?

Frère, ils ont fui mon cœur en deuil.

Si vite pourquoi donc courir ?

Frère, à mon trou je vais mourir.

 

Quand Mowgli quitta la caverne du loup, après sa querelle avec le Clan au Rocher du Conseil, il descendit aux terres cultivées où habitaient les villageois, mais il ne voulut pas s'y arrêter : la Jungle était trop proche, et il savait qu'il s'était fait au moins un ennemi dangereux au Conseil. Il continua sa course par le chemin raboteux qui descendait la vallée ; il le suivit au grand trot, d'une seule traite, fit environ vingt milles et parvint à une contrée qu'il ne connaissait pas. La vallée s'ouvrait sur une vaste plaine parsemée de rochers et coupée de ravins. À un bout se tassait un petit village et à l'autre la Jungle touffue s'abaissait rapidement vers les pâturages et s'y arrêtait net, comme si on l'eût tranchée d'un coup de bêche. Partout dans la plaine paissaient les bœufs et les buffles, et, quand les petits garçons chargés de la garde des troupeaux aperçurent Mowgli, ils poussèrent des cris et s'enfuirent, et les chiens parias jaunes, qui errent toujours autour d'un village hindou, se mirent à aboyer. Mowgli avança, car il se sentait grand faim, et, en arrivant à l'entrée du village, il vit le gros buisson épineux que chaque jour, au crépuscule, l'on tirait devant, poussé sur l'un des côtés.

 

— Hum ! dit-il, car il avait rencontré plus d'une de ces barricades dans ses expéditions nocturnes en quête de choses à manger. Alors, les hommes craignent le Peuple de la Jungle même ici !

 

Il s'assit près de la barrière et, au premier homme qui sortit, il se leva, ouvrit la bouche et en désigna du doigt le fond pour indiquer qu'il avait besoin de nourriture. L'homme écarquilla les yeux et remonta en courant l'unique rue du village, appelant le prêtre, gros Hindou vêtu de blanc avec une marque rouge et jaune sur le front. Le prêtre vint à la barrière et, avec lui, plus de cent personnes écarquillant aussi les yeux, pariant, criant et se montrant Mowgli du doigt.

 

— Ils n'ont point de façons, ces gens qu'on appelle des hommes ! se dit Mowgli. Il n'y a que le singe gris capable de se conduire comme ils font.

 

Il rejeta en arrière ses longs cheveux et fronça le sourcil en regardant la foule.

 

— Qu'y a-t-il là d'effrayant ? dit le prêtre. Regardez les marques de ses bras et de ses jambes. Ce sont les morsures des loups. Ce n'est qu'un enfant-loup échappé de la Jungle.

 

En jouant avec lui, les petits loups avaient souvent mordu Mowgli plus fort qu'ils ne voulaient et il portait aux jambes et aux bras nombre de balafres blanches. Mais il eût été la dernière personne du monde à nommer cela des morsures, car il savait, lui, ce que mordre veut dire.

 

— Arré ! Arré ! crièrent en même temps deux ou trois femmes. Mordu par les loups, pauvre enfant ! C'est un beau garçon. Il a les yeux comme du feu. Parole d'honneur, Messua, il ressemble à ton garçon qui fut enlevé par le tigre.

 

— Laissez-moi voir ! dit une femme qui portait de lourds anneaux de cuivre aux poignets et aux chevilles.

 

Et elle étendit la main au-dessus de ses yeux pour regarder attentivement Mowgli.

 

— C'est vrai. Il est plus maigre, mais il a tout à fait les yeux de mon garçon.

 

Le prêtre était un habile homme et savait Messua la femme du plus riche habitant de l'endroit. Il leva les yeux au ciel pendant une minute et dit solennellement :

 

— Ce que la Jungle a pris, la Jungle le rend. Emmène ce garçon chez toi, ma sœur, et n'oublie pas d'honorer le prêtre qui voit si loin dans la vie des hommes.

 

— Par le taureau qui me racheta ! dit Mowgli en lui-même, du diable si, avec toutes ces paroles, on ne se croirait pas à un autre examen du Clan ! Allons, puisque je suis un homme, il faut me conduire en homme.

 

La foule se dispersa en même temps que la femme faisait signe à Mowgli de venir jusqu'à sa hutte, où il y avait un lit laqué de rouge, un large récipient à grains, en terre cuite, orné de curieux dessins en relief, une demi-douzaine de casseroles en cuivre, l'image d'un dieu hindou dans une petite niche, et, sur le mur, un vrai miroir, tel qu'il s'en trouve pour huit sous dans les foires de campagne.

 

Elle lui donna un grand verre de lait et du pain, puis elle lui pesa la main sur la tête et le regarda au fond des yeux… Elle pensait que peut-être c'était son fils, son fils revenu de la Jungle où le tigre l'avait emporté. Aussi lui dit-elle :

 

— Nathoo, Nathoo !…

 

Mowgli ne parut pas connaître ce nom.

 

— Ne te rappelles-tu pas le jour où je t'ai donné des souliers neufs ?

 

Elle toucha ses pieds, ils étaient presque aussi durs que de la corne.

 

— Non, fit-elle avec tristesse, ces pieds-là n'ont jamais porté de souliers ; mais tu ressembles tout à fait à mon Nathoo, et tu seras mon fils.

 

Mowgli éprouvait un malaise parce qu'il n'avait jamais de sa vie été sous un toit ; mais, en regardant le chaume, il s'aperçut qu'il pourrait l'arracher toutes les fois qu'il voudrait s'en aller ; et, d'ailleurs, la fenêtre ne fermait pas.

 

Puis il se dit : « À quoi bon être homme, si on ne comprend pas le langage de l'homme ? À cette heure, je me trouve aussi niais et aussi muet que le serait un homme avec nous dans la Jungle. Il faut que je parle leur langue.»

 

Ce n'était pas seulement par jeu qu'il avait appris, pendant qu'il vivait avec les loups, à imiter l'appel du daim dans la Jungle et le grognement du marcassin. De même, dès que Messua prononçait un mot, Mowgli l'imitait à peu près parfaitement et, avant la nuit, il avait appris le nom de bien des choses dans la hutte.

 

Une difficulté se présenta à l'heure du coucher, parce que Mowgli ne voulait pas dormir emprisonné par rien qui ressemblât à une trappe à panthères autant que cette hutte, et, lorsqu'on ferma la porte, il sortit par la fenêtre.

 

— Laisse-le faire, dit le mari de Messua. Rappelle-toi qu'il n'a peut-être jamais dormi dans un lit. S'il nous a été réellement envoyé pour remplacer notre fils, il ne s'enfuira pas.

 

Mowgli alla s'étendre sur l'herbe longue et lustrée qui bordait le champ ; mais il n'avait pas fermé les yeux qu'un museau gris et soyeux se fourrait sous son menton.

 

— Pouah ! grommela Frère Gris (c'était l'aîné des petits de Mère Louve). Voilà un pauvre salaire pour t'avoir suivi pendant vingt milles ! Tu sens la fumée de bois et l'étable, tout à fait comme un homme, déjà… Réveille-toi, Petit Frère ! j'apporte des nouvelles.

 

— Tout le monde va bien dans la Jungle ? dit Mowgli, en le serrant dans ses bras.

 

— Tout le monde, sauf les loups qui ont été brûlés par la Fleur Rouge. Maintenant, écoute. Shere Khan est parti chasser au loin jusqu'à ce que son habit repousse, car il est vilainement roussi. Il jure qu'à son retour il couchera tes os dans la Waingunga.

 

— Nous sommes deux à jurer : moi aussi, j'ai fait une petite promesse. Mais les nouvelles sont toujours bonnes à savoir. Je suis fatigué, ce soir, très fatigué de toutes ces nouveautés. Frère Gris ; mais tiens-moi toujours au courant.

 

— Tu n'oublieras pas que tu es un loup ? Les hommes ne te le feront pas oublier ? demanda Frère Gris d'une voix inquiète.

 

— Jamais. Je me rappellerai toujours que je t'aime, toi et tous ceux de notre caverne ; mais je me rappellerai toujours aussi que j'ai été chassé du Clan.

 

— Et que tu peux être chassé d'un autre clan !… Les hommes ne sont que des hommes. Petit Frère, et leur bavardage est comme le babil des grenouilles dans la mare. Quand je reviendrai ici, je t'attendrai dans les bambous, au bord du pacage…

 

Pendant les trois mois qui suivirent cette nuit, Mowgli ne passa guère la barrière du village, tant il besognait à apprendre les us et coutumes des hommes. D'abord il eut à porter un pagne autour des reins, ce qui l'ennuya horriblement ; ensuite, il lui fallut apprendre ce que c'était que l'argent, à quoi il ne comprenait rien du tout, et le labourage, dont il ne voyait pas l'utilité. Puis, les petits enfants du village le mettaient en colère. Heureusement, la Loi de la Jungle lui avait appris à ne pas se fâcher, car, dans la Jungle, la vie et la nourriture dépendent du sang-froid ; mais, quand ils se moquaient de lui parce qu'il refusait de jouer à leurs jeux, comme de lancer un cerf-volant, ou parce qu'il prononçait un mot de travers, il avait besoin de se rappeler qu'il est indigne d'un chasseur de tuer des petits tout nus, pour s'empêcher de les prendre et de les casser en deux. Il ne se rendait pas compte de sa force le moins du monde. Dans la jungle, il se savait faible en comparaison des bêtes ; mais, dans le village, les gens disaient qu'il était fort comme un taureau.

 

Il ne se faisait assurément aucune idée de ce que peut être la crainte : le jour où le prêtre du village lui déclara que, s'il volait ses mangues, le dieu du temple serait en colère, il alla prendre l'image, l'apporta au prêtre dans sa maison, et lui demanda de mettre le dieu en colère, parce qu'il aurait plaisir à se battre avec. Ce fut un scandale affreux, mais le prêtre l'étouffa, et le mari de Messua paya beaucoup de bon argent pour apaiser le dieu.

 

Mowgli n'avait pas non plus le moindre sentiment de la différence qu'établit la caste entre un homme et un autre homme. Quand l'âne du potier glissait dans l'argilière, Mowgli le hissait dehors par la queue ; et il aidait à empiler les pots lorsqu'ils partaient pour le marché de Khanhiwara. Geste on ne peut plus choquant, attendu que le potier est de basse caste, et son âne pis encore. Si le prêtre le réprimandait, Mowgli le menaçait de le camper aussi sur l'âne, et le prêtre conseilla au mari de Messua de mettre l'enfant au travail aussitôt que possible ; en conséquence, le chef du village prescrivit à Mowgli d'avoir à sortir avec les buffles le jour suivant et de les garder pendant qu'ils seraient à paître.

 

Rien ne pouvait plaire davantage à Mowgli ; et le soir même, puisqu'il était chargé d'un service public, il se dirigea vers le cercle de gens qui se réunissaient quotidiennement sur une plate-forme en maçonnerie, à l'ombre d'un grand figuier. C'était le club du village, et le chef, le veilleur et le barbier, qui savaient tous les potins de l'endroit, et le vieux Buldeo, le chasseur du village, qui possédait un mousquet, s'assemblaient et fumaient là. Les singes bavardaient, perchés sur les branches supérieures, et il y avait sous la plate-forme un trou, demeure d'un cobra, auquel on servait une petite jatte de lait tous les soirs, parce qu'il était sacré ; et les vieillards, assis autour de l'arbre, causaient et aspiraient leurs gros houkas très avant dans la nuit. Ils racontaient d'étonnantes histoires de dieux, d'hommes et de fantômes ; et Buldeo en rapportait de plus étonnantes encore sur les habitudes des bêtes dans la Jungle, jusqu'à faire sortir les yeux de la tête aux enfants, assis en dehors du cercle. La plupart des histoires concernaient des animaux car, pour ces villageois, la Jungle était toujours à leur porte. Le daim et le sanglier fouillaient leurs récoltes et de temps à autre le tigre enlevait un homme, au crépuscule, en vue des portes du village.

 

Mowgli, qui, naturellement, connaissait un peu les choses dont ils parlaient, avait besoin de se cacher la figure pour qu'on ne le vît pas rire, tandis que Buldeo, son mousquet en travers des genoux, passait d'une histoire merveilleuse à une autre plus merveilleuse encore ; et les épaules de Mowgli en sautaient de gaieté.

 

Buldeo expliquait maintenant comment le tigre qui avait enlevé le fils de Messua était un tigre fantôme, habité par l'âme d'un vieux coquin d'usurier mort quelques années auparavant.

 

— Et je sais que cela est vrai, dit-il, parce que Purun Dass boitait toujours du coup qu'il avait reçu dans une émeute, quand ses livres de comptes furent brûlés, et le tigre dont je parle boite aussi, car les traces de ses pattes sont inégales.

 

— C'est vrai, c'est vrai, ce doit être la vérité ! approuvèrent ensemble les barbes grises.

 

— Toutes vos histoires ne sont-elles que pareilles turlutaines et contes de lune ? dit Mowgli. Ce tigre boite parce qu'il est né boiteux, comme chacun sait. Et parler de l'âme d'un usurier dans une bête qui n'a jamais eu le courage d'un chacal, c'est parler comme un enfant.

 

La surprise laissa Buldeo sans parole pendant un moment, et le chef du village ouvrit de grands yeux.

 

— Oh, oh ! C'est le marmot de jungle, n'est-ce pas ? dit enfin Buldeo. Puisque tu es si malin, tu ferais mieux d'apporter sa peau à Khanhiwara, car le gouvernement a mis sa tête à prix pour cent roupies… Mais tu ferais encore mieux de te taire quand tes aînés parlent !

 

Mowgli se leva pour partir.

 

— Toute la soirée, je suis resté là vous écoutant, jeta-t-il par-dessus son épaule, et, sauf une ou deux fois, Buldeo n'a pas dit un mot de vrai sur la Jungle, qui est à sa porte… Comment croire, alors, ces histoires de fantômes, de dieux et de daims qu'il prétend avoir vus ?

 

— Il est grand temps que ce garçon aille garder les troupeaux ! dit le chef du village, tandis que Buldeo soufflait et renâclait de colère, devant l'impertinence de Mowgli.

 

Selon la coutume de la plupart des villages hindous, quelques jeunes pâtres emmenaient le bétail et les buffles de bonne heure, le matin, et les ramenaient à la nuit tombante ; et les mêmes bestiaux qui fouleraient à mort un homme blanc se laissent battre, bousculer et ahurir par des enfants dont la tête arrive à peine à la hauteur de leur museau. Tant que les enfants restent avec les troupeaux, ils sont en sûreté, car le tigre lui-même n'ose charger le bétail en nombre ; mais, s'ils s'écartent pour cueillir des fleurs ou courir après les lézards, il leur arrive d'être enlevés. Mowgli descendit la rue du village au point du jour, assis sur le dos de Rama, le grand taureau du troupeau ; et les buffles bleu ardoise, avec leurs longues cornes traînantes et leurs yeux hagards, se levèrent de leurs étables, un par un, et le suivirent ; et Mowgli, aux enfants qui l'accompagnaient, fit voir très clairement qu'il était le maître. Il frappa les buffles avec un long bambou poli, et dit à Kamya, un des garçons, de laisser paître le bétail tandis qu'il allait en avant avec les buffles et de prendre bien garde à ne pas s'éloigner du troupeau.

 

Un pâturage indien est tout en rochers, en mottes, en trous et en petits ravins, parmi lesquels les troupeaux se dispersent et disparaissent. Les buffles aiment généralement les mares et les endroits vaseux, où ils se vautrent et se chauffent, dans la boue chaude, durant des heures. Mowgli les conduisit jusqu'à la lisière de la plaine, où la Waingunga sortait de la Jungle ; là, il se laissa glisser du dos de Rama, et s'en alla trottant vers un bouquet de bambous où il trouva Frère Gris.

 

— Ah ! dit Frère Gris, je suis venu attendre ici bien des jours de suite. Que signifie cette besogne de garder le bétail ?

 

— Un ordre que j'ai reçu, dit Mowgli ; me voici pour un temps berger de village. Quelles nouvelles de Shere Khan ?

 

— Il est revenu dans le pays et t'a guetté longtemps par ici. Maintenant, il est reparti, car le gibier se fait rare. Mais il veut te tuer.

 

— Très bien, fit Mowgli. Aussi longtemps qu'il sera loin, viens t'asseoir sur un rocher, toi ou l'un de tes frères, de façon que je puisse vous voir en sortant du village. Quand il reviendra, attends-moi dans le ravin proche de l'arbre dhâk, au milieu de la plaine. Il n'est pas nécessaire de courir dans la gueule de Shere Khan.

 

Puis Mowgli choisit une place à l'ombre, se coucha et dormit pendant que les buffles paissaient autour de lui. La garde des troupeaux, dans l'Inde, est un des métiers les plus paresseux du monde. Le bétail change de place et broute, puis se couche et change de place encore, sans mugir presque jamais. Il grogne seulement. Quant aux buffles, ils disent rarement quelque chose, mais entrent l'un après l'autre dans les mares bourbeuses, s'enfoncent dans la boue jusqu'à ce que leurs mufles et leurs grands yeux bleu faïence se montrent seuls à la surface, et là, ils restent immobiles, comme des blocs. Le soleil fait vibrer les rochers dans la chaleur de l'atmosphère et les petits bergers entendent un vautour — jamais plus — siffler presque hors de vue au-dessus de leur tête ; et ils savent que s'ils mouraient, ou si une vache mourait, ce vautour descendrait en fauchant l'air, que le plus proche vautour, à des milles plus loin, le verrait choir et suivrait, et ainsi de suite, de proche en proche, et qu'avant même qu'ils fussent morts, il y aurait là une vingtaine de vautours affamés venus de nulle part.

 

Tantôt ils dorment, veillent, se rendorment ; ils tressent de petits paniers d'herbe sèche et y mettent des sauterelles, ou attrapent deux mantes religieuses pour les faire lutter ; ils enfilent en colliers des noix de jungle rouges et noires, guettent le lézard qui se chauffe sur la roche ou le serpent à la poursuite d'une grenouille près des fondrières. Tantôt ils chantent de longues, longues chansons avec de bizarres trilles indigènes à la chute des phrases, et le jour leur semble plus long qu'à la plupart des hommes la vie entière ; parfois ils élèvent un château de boue avec des figurines d'hommes, de chevaux, de buffles, modelées en boue également, et placent des roseaux dans la main des hommes, et prétendent que ce sont des rois avec leurs armées ou les dieux qu'il faut adorer. Puis le soir vient, les enfants rassemblent les bêtes en criant, les buffles s'arrachent de la boue gluante avec un bruit semblable à des coups de fusil partant l'un après l'autre, et tous prennent la file à travers la plaine grise pour retourner vers les lumières qui scintillent là-bas au village.

 

Chaque jour, Mowgli conduisait les buffles à leurs marécages et chaque jour il voyait le dos de Frère Gris à un mille et demi dans la plaine — il savait ainsi que Shere Khan n'était pas de retour — et chaque jour il se couchait sur l'herbe, écoutant les rumeurs qui s'élevaient autour de lui et rêvant aux anciens jours de la Jungle. Shere Khan aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans les fourrés, au bord de la Waingunga, que Mowgli l'eût entendu par ces longs matins silencieux.

 

Un jour enfin, il ne vit pas Frère Gris au poste convenu. Il rit et dirigea ses buffles vers le ravin proche de l'arbre dhâk, que couvraient tout entier des fleurs d'un rouge doré. Là se tenait Frère Gris, chaque poil du dos hérissé.

 

— Il s'est caché pendant un mois pour te mettre hors de tes gardes. Il a traversé les champs, la nuit dernière, avec Tabaqui, et suivi ta voie chaude, fit le loup haletant.

 

Mowgli fronça les sourcils :

 

— Je n'ai pas peur de Shere Khan, mais Tabaqui sait plus d'un tour !

 

— Ne crains rien, dit Frère Gris en se passant légèrement la langue sur les lèvres, j'ai rencontré Tabaqui au lever du soleil ; il enseigne maintenant sa science aux vautours… Mais il m'a tout raconté, à moi, avant que je lui casse les reins. Le plan de Shere Khan est de t'attendre à la barrière du village, ce soir… de t'attendre, toi, et personne d'autre. En ce moment, il dort dans le grand ravin desséché de la Waingunga.

 

— A-t-il mangé aujourd'hui, ou chasse-t-il à vide ? fit Mowgli.

 

Car la réponse, pour lui, signifiait vie ou mort.

 

— Il a tué à l'aube… un sanglier… et il a bu aussi… Rappelle-toi que Shere Khan ne peut jamais rester à jeun, même lorsqu'il s'agit de sa vengeance.

 

— Oh ! le fou, le fou ! Quel triple enfant cela fait !… Mangé et bu ! Et il se figure que je vais attendre qu'il ait dormi !… À présent, où est-il couché, là-haut ? Si nous étions seulement dix d'entre nous, nous pourrions en venir à bout tandis qu'il est couché. Mais ces buffles ne chargeront pas sans l'avoir éventé, et je ne sais pas leur langage. Pouvons-nous le tourner et trouver sa piste en arrière, de façon qu'ils puissent la flairer ?

 

— Il a descendu la Waingunga à la nage, de très loin en amont, pour couper la voie, dit Frère Gris.

 

— C'est Tabaqui, j'en suis sûr, qui lui aura donné l'idée ! Il n'aurait jamais inventé cela tout seul.

 

Mowgli se tenait pensif, un doigt dans la bouche :

 

— Le grand ravin de la Waingunga…, il débouche sur la plaine à moins d'un demi-mille d'ici. Je peux tourner à travers la Jungle, mener le troupeau jusqu'à l'entrée du ravin, et alors, en redescendant, balayer tout… mais il s'échappera par l'autre bout. Il nous faut boucher cette issue. Frère Gris, peux-tu me rendre le service de couper le troupeau en deux ?

 

— Pas tout seul… peut-être… mais j'ai amené du renfort, quelqu'un de rusé.

 

Frère Gris s'éloigna au trot et se laissa tomber dans un trou. Alors, de ce trou, se leva une énorme tête grise que Mowgli reconnut bien, et l'air chaud se remplit du cri le plus désolé de la Jungle…, le hurlement de chasse d'un loup en plein midi.

 

— Akela ! Akela ! dit Mowgli en battant des mains. J'aurais dû savoir que tu ne m'oublierais pas… Nous avons de la besogne sur les bras ! Coupe le troupeau en deux, Akela. Retiens les vaches et les veaux d'une part et les taureaux de l'autre avec les buffles de labour.

 

Les deux loups traversèrent en courant, de-ci, de-là, comme à la chaîne des dames, le troupeau qui s'ébroua, leva la tête et se sépara en deux masses.

 

D'un côté, les vaches, serrées autour de leurs veaux, qui se pressaient au centre, lançaient des regards furieux et piaffaient, prêtes, si l'un des loups s'était arrêté un moment, à le charger et à l'écraser sous leurs sabots. De l'autre, les taureaux adultes et les jeunes s'ébrouaient aussi et frappaient du pied, mais, bien qu'ils parussent plus imposants, ils étaient beaucoup moins dangereux, car ils n'avaient pas de veaux à défendre. Six hommes n'auraient pu partager le troupeau si nettement.

 

— Quels ordres ? haleta Akela. Ils essaient de se rejoindre.

 

Mowgli se hissa sur le dos de Rama :

 

— Chasse les taureaux sur la gauche, Akela. Frère Gris, quand nous serons partis, tiens bon ensemble les vaches et fais-les remonter par le débouché du ravin.

 

— Jusqu'où ? dit Frère Gris, haletant et mordant de droite et de gauche.

 

— Jusqu'à ce que les côtés s'élèvent assez pour que Shere Khan ne puisse les franchir ! cria Mowgli. Garde-les jusqu'à ce que nous redescendions.

 

Les taureaux décampèrent aux aboiements d'Akela, et Frère Gris s'arrêta en face des vaches. Elles foncèrent sur lui, et il fuit devant elles jusqu'au débouché du ravin, tandis qu'Akela chassait les taureaux loin sur la gauche.

 

— Bien fait ! Un autre temps de galop comme celui-là et ils sont joliment lancés… Tout beau, maintenant, tout beau, Akela ! Un coup de dent de trop et les taureaux chargent… Huyah ! C'est de l'ouvrage plus sûr que de courre un daim noir. Tu n'aurais pas cru que ces lourdauds pouvaient aller si vite ? cria Mowgli.

 

— J'ai… j'en ai chassé dans mon temps, souffla Akela dans un nuage de poussière. Faut-il les rabattre dans la Jungle ?

 

— Oui ! Rabats-les bien vite ! Rama est fou de rage. Oh ! si je pouvais seulement lui faire comprendre ce que je veux de lui maintenant.

 

Les taureaux furent rabattus sur la droite ; cette fois-ci, et se jetèrent dans le fourré qu'ils enfoncèrent avec fracas. Les autres petits bergers, qui regardaient, en compagnie de leurs troupeaux, à un demi-mille plus loin, se précipitèrent vers le village aussi vite que leurs jambes pouvaient les porter en criant que les buffles étaient devenus fous et s'étaient enfuis. Mais le plan de Mowgli était simple. Il voulait décrire un grand cercle en remontant, atteindre la tête du ravin, puis le faire descendre aux taureaux et prendre Shere Khan entre eux et les vaches. Il savait qu'après manger et boire le tigre ne serait pas en état de combattre ou de grimper aux flancs du ravin. Maintenant, il calmait de la voix ses buffles et Akela, resté loin en arrière, se contentait de japper de temps en temps pour presser l'arrière-garde. Cela faisait un vaste, très vaste cercle : ils ne tenaient pas à serrer le ravin de trop près pour donner déjà l'éveil à Shere Khan. À la fin, Mowgli parvint à rassembler le troupeau affolé à l'entrée du ravin, sur une pente gazonnée qui dévalait rapidement vers le ravin lui-même. De cette hauteur, on pouvait voir par-dessus les cimes des arbres jusqu'à la plaine qui s'étendait en bas ; mais, ce que Mowgli regardait, c'étaient les flancs du ravin. Il put constater avec une vive satisfaction qu'ils montaient presque à pic et que les vignes et les lianes qui en tapissaient les parois ne donneraient pas prise à un tigre s'il voulait s'échapper par là.

 

— Laisse-les souffler, Akela, dit-il en levant la main. Ils ne l'ont pas encore éventé. Laisse-les souffler. Il est temps de s'annoncer à Shere Khan. Nous tenons la bête au piège.

 

Il mit ses mains en porte-voix, héla dans la direction du ravin — c'était tout comme héler dans un tunnel — et les échos bondirent de rocher en rocher.

 

Au bout d'un long intervalle répondit le miaulement traînant et endormi du tigre repu qui s'éveille.

 

— Qui appelle ? dit Shere Khan.

 

Et un magnifique paon s'éleva du ravin, battant des ailes et criant.

 

— C'est moi, Mowgli… Voleur de bétail, il est temps de venir au Rocher du Conseil ! En bas… pousse-les en bas, Akela !… En bas. Rama, en bas !

 

Le troupeau hésita un moment au bord de la pente, mais Akela, donnant de la voix, lança son plein hurlement de chasse et les buffles se ruèrent les uns derrière les autres exactement comme des steamers dans un rapide, le sable et les pierres volant autour d'eux. Une fois partis, il n'y avait plus moyen de les arrêter, et, avant qu'ils fussent en plein dans le lit du ravin, Rama éventa Shere Khan et mugit.

 

Et le torrent de cornes noires, de mufles écumants, d'yeux fixes, tourbillonna dans le ravin, absolument comme roulent des rochers en temps d'inondation, les buffles plus faibles rejetés vers les flancs du ravin qu'ils frôlaient en écorchant la brousse. Ils savaient maintenant quelle besogne les attendait en avant — la terrible charge des buffles à laquelle nul tigre ne peut espérer de résister. Shere Khan entendit le tonnerre de leurs sabots, se leva et rampa lourdement vers le bas du ravin, cherchant de tous côtés un moyen de s'enfuir ; mais les parois étaient à pic, il lui fallait rester là, lourd de son repas et de l'eau qu'il avait bue, prêt à tout plutôt qu'à livrer bataille. Le troupeau plongea dans la mare qu'il venait de quitter, en faisant retentir l'étroit vallon de ses mugissements. Mowgli entendit des mugissements répondre à l'autre bout du ravin, il vit Shere Khan se retourner (le tigre savait que, dans ce cas désespéré, mieux valait encore faire tête aux buffles qu'aux vaches avec leurs veaux) ; et alors, Rama broncha, faillit tomber, continua sa route en piétinant quelque chose de flasque, puis, les autres taureaux à sa suite, pénétra dans le second troupeau à grand bruit, tandis que les buffles plus faibles étaient soulevés des quatre pieds au-dessus du sol par le choc de la rencontre. La charge entraîna dans la plaine les deux troupeaux renâclant, donnant de la corne et frappant du sabot. Mowgli attendit le bon moment pour se laisser glisser du dos de Rama, et cogna de droite et de gauche autour de lui avec son bâton.

 

— Vite, Akela ! Arrête-les ! Sépare-les, ou bien ils vont se battre… Emmène-les, Akela… Hai !… Rama ! Hai ! hai ! hai ! mes enfants… Tout doux, maintenant, tout doux ! C'est fini.

 

Akela et Frère Gris coururent de côté et d'autre en mordillant les buffles aux jambes, et, bien que le troupeau fît d'abord volte-face pour charger de nouveau en remontant la gorge, Mowgli réussit à faire tourner Rama, et les autres le suivirent aux marécages. Il n'y avait plus besoin de piétiner Shere Khan. Il était mort, et les vautours arrivaient déjà.

 

— Frères, il est mort comme un chien, dit Mowgli, en cherchant de la main le couteau qu'il portait toujours dans une gaine suspendue à son cou maintenant qu'il vivait avec les hommes. Mais il ne se serait jamais battu… Wallah ! sa peau fera bien sur le Rocher du Conseil. Il faut nous mettre à la besogne lestement.

 

Un enfant élevé parmi les hommes n'aurait jamais rêvé d'écorcher seul un tigre de dix pieds, mais Mowgli savait mieux que personne comment tient une peau de bête, et comment elle s'enlève. Toutefois, c'était un rude travail, et Mowgli tailla, tira, peina pendant une heure, tandis que les loups le contemplaient et l'aidaient à tirer quand il l'ordonnait. Tout à coup, une main tomba sur son épaule ; et, levant les yeux, il vit Buldeo avec son mousquet. Les enfants avaient raconté dans le village la charge des buffles, et Buldeo était sorti fort en colère, très pressé de corriger Mowgli pour n'avoir pas pris soin du troupeau. Les loups s'éclipsèrent dès qu'ils virent l'homme venir.

 

— Quelle est cette folie ? dit Buldeo d'un ton de colère. Et tu te figures pouvoir écorcher un tigre !… Où les buffles l'ont-ils tué ?… C'est même le tigre boiteux, et il y a cent roupies pour sa tête… Bien, bien, nous fermerons les yeux sur la négligence avec laquelle tu as laissé le troupeau s'échapper ; et peut-être te donnerai-je une des roupies de la récompense quand j'aurai porté la peau à Khanhiwara.

 

Il fouilla dans son pagne, en tira une pierre à fusil et un briquet, et se baissa pour brûler les moustaches de Shere Khan. La plupart des chasseurs indigènes ont coutume de brûler les moustaches du tigre pour empêcher son fantôme de les hanter.

 

— Hum, dit Mowgli comme à lui-même, tout en rabattant la peau d'une des pattes. Ainsi, tu emporteras la peau à Khanhiwara pour avoir la récompense et tu me donneras peut-être une roupie ? Eh bien ! j'ai dans l'idée de garder la peau pour mon compte. Hé, vieil homme, à bas le feu !

 

— Quelle est cette façon de parler au chef des chasseurs du village ? Ta chance et la stupidité de tes buffles t'ont aidé à tuer ce gibier. Le tigre venait de manger : sans quoi, il serait maintenant à vingt milles. Tu ne peux même pas l'écorcher proprement, petit mendiant, et il faut que ce soit moi, Buldeo, qui me laisse dire : « Ne brûle pas ses moustaches ! » Je ne te donnerai pas un anna de la récompense, mais une bonne correction, et voilà tout. Laisse cette carcasse !

 

— Par le taureau qui me racheta ! dit Mowgli en attaquant l'épaule, dois-je rester tout l'après-midi à bavarder avec ce vieux singe ? Ici, Akela ! cet homme-là m'assomme !

 

Buldeo, encore penché sur la tête de Shere Khan, se trouva soudain aplati dans l'herbe, un loup gris sur les reins, tandis que Mowgli continuait à écorcher, comme s'il n'y avait eu que lui dans toute l'Inde.

 

— Ou-ui, dit-il entre ses dents. Tu as raison après tout, Buldeo : tu ne me donneras jamais un anna de la récompense !… Il y a une vieille querelle entre ce tigre boiteux et moi… une très vieille querelle… et j'ai gagné !

 

Pour rendre justice à Buldeo, s'il avait eu dix ans de moins et qu'il eût rencontré Akela dans les bois, il aurait couru la chance d'une bataille ; mais un loup qui obéissait aux ordres d'un enfant, d'un enfant qui lui-même avait des difficultés personnelles avec des tigres mangeurs d'hommes, n'était pas un animal ordinaire. C'était de la sorcellerie, de la magie, et de la pire espèce, pensait Buldeo ; et il se demandait si l'amulette qu'il avait au cou suffirait à le protéger. Il restait là sans bouger d'une ligne, s'attendant, chaque minute, à voir Mowgli lui-même se changer en tigre.

 

— Maharadjah ! Grand roi ! murmura-t-il enfin d'un ton déconfit.

 

— Eh bien ? fit Mowgli, sans tourner la tête et en ricanant.

 

— Je suis un vieil homme. Je ne savais pas que tu fusses rien de plus qu'un petit berger. Puis-je me lever et partir, ou bien ton serviteur va-t-il me mettre en pièces ?

 

— Va, et la paix avec toi !… Seulement, une autre fois, ne te mêle pas de mon gibier… Lâche-le, Akela.

 

Buldeo s'en alla clopin-clopant vers le village, aussi vite qu'il pouvait, regardant par-dessus son épaule pour le cas où Mowgli se serait métamorphosé en quelque chose de terrible. À peine arrivé, il raconta une histoire de magie, d'enchantement et de sortilège, qui fit faire au prêtre une mine très grave.

 

Mowgli continua sa besogne, mais le jour tombait que les loups et lui n'avaient pas séparé complètement du corps la grande et rutilante fourrure.

 

— Maintenant, il nous faut cacher ceci et rentrer les buffles. Aide-moi à les rassembler, Akela.

 

Le troupeau rallié s'ébranla dans le brouillard du crépuscule. En approchant du village, Mowgli vit des lumières, il entendit souffler et sonner les conques et les cloches. La moitié du village semblait l'attendre à la barrière.

 

— C'est parce que j'ai tué Shere Khan ! se dit-il.

 

Mais une grêle de pierres siffla à ses oreilles, et les villageois crièrent :

 

— Sorcier ! Fils de loup ! Démon de la Jungle ! Va-t'en ! Va-t'en bien vite, ou le prêtre te rendra ta forme de loup. Tire, Buldeo, tire !

 

Le vieux mousquet partit avec un grand bruit et un jeune buffle poussa un gémissement de douleur.

 

— Encore de la sorcellerie ! crièrent les villageois. Il peut faire dévier les balles… Buldeo, c'est justement ton buffle.

 

— Qu'est ceci maintenant ? demanda Mowgli stupéfait, tandis que les pierres s'abattaient dru autour de lui.

 

— Ils sont assez pareils à ceux du Clan, tes frères d'ici ! dit Akela, en s'asseyant avec calme. Il me paraît que si les balles veulent dire quelque chose, on a envie de te chasser.

 

— Loup ! Petit de Loup ! Va-t'en ! cria le prêtre en agitant un brin de la plante sacrée appelée tulsi.

 

— Encore ? L'autre fois, c'était parce que j'étais un homme. Cette fois, c'est parce que je suis un loup. Allons-nous-en, Akela.

 

Une femme — c'était Messua — courut vers le troupeau et pleura :

 

— Oh ! mon fils, mon fils ! Ils disent que tu es un sorcier qui peut se changer en bête à volonté. Je ne le crois pas, mais va-t'en, ou ils vont te tuer. Buldeo raconte que tu es un magicien, mais moi je sais que tu as vengé la mort de Nathoo.

 

— Reviens, Messua ! cria la foule. Reviens, ou l'on va te lapider !

 

Mowgli se mit à rire, d'un vilain petit rire sec, une pierre venait de l'atteindre à la bouche :

 

— Rentre vite, Messua. C'est une de ces fables ridicules qu'ils répètent sous le gros arbre, à la tombée de la nuit. Au moins, j'aurai payé la vie de ton fils. Adieu, et dépêche-toi, car je vais leur renvoyer le troupeau plus vite que n'arrivent leurs tessons. Je ne suis pas sorcier, Messua. Adieu !

 

— Maintenant, encore un effort, Akela ! cria-t-il. Fais rentrer le troupeau.

 

Les buffles n'avaient pas besoin d'être pressés pour regagner le village. Au premier hurlement d'Akela, ils chargèrent comme une trombe à travers la barrière, dispersant la foule de droite et de gauche.

 

— Faites votre compte, cria dédaigneusement Mowgli. J'en ai peut-être volé un. Comptez-les bien, car je ne serai plus jamais berger sur vos pâturages. Adieu, enfants des hommes, et remerciez Messua de ce que je ne vienne pas avec mes loups vous pourchasser dans votre rue !

 

Il fit demi-tour, et s'en fut en compagnie du Loup solitaire ; et, comme il regardait les étoiles, il se sentit heureux.

 

— J'en ai assez de dormir dans des trappes, Akela. Prenons la peau de Shere Khan et allons-nous-en… Non, nous ne ferons pas de mal au village, car Messua fut bonne pour moi.

 

Quand la lune se leva, inondant la plaine de sa clarté laiteuse, les villageois, terrifiés, virent passer au loin Mowgli, avec deux loups sur les talons et un fardeau sur la tête, à ce trot soutenu des loups qui dévorent les longs milles comme du feu. Alors, ils sonnèrent les cloches du temple et soufflèrent dans les conques de plus belle ; et Messua pleura, et Buldeo broda l'histoire de son aventure dans la Jungle, finissant par raconter que le loup se tenait debout sur ses jambes de derrière et parlait comme un homme.

 

La lune allait se coucher quand Mowgli et les deux loups arrivèrent à la colline du Conseil ; ils firent halte à la caverne de Mère Louve.

 

— On m'a chassé du Clan des hommes, mère ! héla Mowgli, mais je reviens avec la peau de Shere Khan : j'ai tenu parole.

 

Mère Louve sortit d'un pas raide, ses petits derrière elle, et ses yeux s'allumèrent lorsqu'elle aperçut la peau.

 

— Je le lui ai dit, le jour où il fourra sa tête et ses épaules dans cette caverne, réclamant ta vie. Petite Grenouille…, je le lui ai dit, que le chasseur serait chassé. C'est bien fait.

 

— Bien fait, Petit Frère ! dit une voix profonde qui venait du fourré. Nous étions seuls, dans la Jungle, sans toi.

 

Et Bagheera vint en courant jusqu'aux pieds nus de Mowgli. Ils escaladèrent ensemble le Rocher du Conseil. Mowgli étendit la peau sur la pierre plate où Akela avait coutume de s'asseoir, et la fixa au moyen de quatre éclats de bambou ; puis Akela se coucha dessus, et lança le vieil appel au Conseil :

« Regardez, regardez bien, ô loups ! » exactement comme il l'avait lancé quand Mowgli fut apporté là pour la première fois.

 

Depuis la déposition d'Akela, le Clan était resté sans chef, menant chasse et bataille à son gré. Mais tous, par habitude, répondirent à l'appel : et quelques-uns boitaient pour être tombés dans des pièges, et d'autres traînaient une patte fracassée par un coup de feu, d'autres encore étaient galeux pour avoir mangé des nourritures immondes, et beaucoup manquaient. Mais ceux qui restaient vinrent au Rocher du Conseil, et là, ils virent la peau zébrée de Shere Khan étendue sur la pierre, et les énormes griffes qui pendaient au bout des pattes vidées.

 

— Regardez bien, ô loups ! Ai-je tenu parole ? dit Mowgli.

 

Et les loups aboyèrent : Oui. Et l'un d'eux, tout déchiré de blessures, hurla :

 

— Ô Akela ! conduis-nous de nouveau. Ô Toi, Petit d'Homme ! conduis-nous aussi : nous en avons assez de vivre sans lois, et nous voulons redevenir le Peuple Libre.

 

— Non, ronronna Bagheera, cela ne se peut pas. Et si, repus, la folie va vous reprendre ? Ce n'est pas pour rien que vous êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle vous appartient. Mangez-la, ô loups !

 

— Le Clan des hommes et le Clan des loups m'ont repoussé, dit Mowgli. Maintenant, je chasserai seul dans la Jungle.

 

— Et nous chasserons avec toi ! dirent les quatre louveteaux.

 

Mowgli s'en alla et, dès ce jour, il chassa dans la jungle avec les quatre petits. Mais il ne fut pas toujours seul, car, au bout de quelques années, il devint homme et se maria.

 

Mais c'est là une histoire pour les grandes personnes.

 

* * *

 

La chanson de Mowgli

 

Telle qu'il la chanta au Rocher du Conseil lorsqu'il dansa sur la peau de Shere Khan.

 

C'est la chanson de Mowgli. — Moi, Mowgli, je chante. Que la Jungle écoute quelles choses j'ai faites :

Shere Khan dit qu'il tuerait — qu'il tuerait ! Que près des portes, au crépuscule, il tuerait Mowgli la Grenouille !

Il mangea, il but. Bois bien, Shere Khan, quand boiras-tu encore ? Dors et rêve à ta proie.

Je suis seul dans les pâturages. Viens, Frère Gris ! Et toi. Solitaire, viens, nous chassons la grosse bête ce soir.

Rassemblez les grands taureaux buffles, les taureaux à la peau bleue, aux yeux furieux. Menez-les ça-et-là selon que je l'ordonne.

Dors-tu encore, Shere Khan ? Debout, oh ! debout. Voici que je viens et les taureaux derrière moi !

Rama, le roi des buffles, frappa du pied. Eaux de la Waingunga, où Shere Khan s'en est-il allé ?

Il n'est point Sahi pour creuser des trous, ni Mor le Paon pour voler. Il n'est point Mang, la Chauve-Souris, pour se suspendre aux branches. Petits bambous qui craquez, dites où il a fui !

Ow ! il est là. Ahoo ! il est là. Sous les pieds de Rama gît le boiteux. Lève-toi, Shere Khan. Lève-toi et tue ! Voici du gibier ; brise le cou des taureaux !

Chut ! il dort. Nous ne l'éveillerons pas, car sa force est très grande. Les vautours sont descendus pour la voir. Les fourmis noires sont montées pour la connaître. Il se tient grande assemblée en son honneur.

Alala ! Je n'ai rien pour me vêtir. Les vautours verront que je suis nu. J'ai honte devant tous ces gens.

Prête-moi ta robe, Shere Khan. Prête-moi ta gaie robe rayée, que je puisse aller au Rocher du Conseil.

Par le taureau qui m'a payé, j'avais fait une promesse — une petite promesse. Il ne manque que ta robe pour que je tienne parole.

Couteau en main — le couteau dont se servent les hommes — avec le couteau du chasseur je me baisserai pour prendre mon dû.

Eaux de la Waingunga, soyez témoin que Shere Khan me donne sa robe, car il m'aime. Tire, Frère Gris ! Tire, Akela ! Lourde est la peau de Shere Khan.

Le Clan des Hommes est irrité. Ils jettent des pierres et parlent comme des enfants. Ma bouche saigne. Laissez-moi partir.

À travers la nuit, la chaude nuit, courez vite avec moi, mes frères. Nous quitterons les lumières du village, nous irons vers la lune basse.

Eaux de la Waingunga, le Clan des Hommes m'a chassé. Je ne leur ai point fait de mal, mais ils avaient peur de moi. Pourquoi ?

Clan des Loups, vous m'avez chassé aussi. La Jungle m'est fermée, les portes du village aussi. Pourquoi ?

De même que Mang vole entre les bêtes et les oiseaux, de même je vole entre le village et la Jungle. Pourquoi ?

Je danse sur la peau de Shere Khan, mais mon cœur est très lourd. Les pierres du village ont frappé ma bouche et l'ont meurtrie. Mais mon cœur est très léger, car je suis revenu à la Jungle. Pourquoi ?

Ces deux choses se combattent en moi comme les serpents luttent au printemps. L'eau tombe de mes yeux et, pourtant, je ris. Pourquoi ?

Je suis deux Mowglis, mais la peau de Shere Khan est sous mes pieds. Toute la Jungle sait que j'ai tué Shere Khan. Regardez, regardez bien, ô Loups !

Ahae ! Mon cœur est lourd de choses que je ne comprends pas.

►◄



[1] Papayes.

 

 

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Juillet 2004

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2 février 2020

Mirage (1130)

14165306 c450opie

 

 

Mirage

 

Ayant un pied dans l’eau et l’autre sur le sable,

j’hésitais un moment à retrouver ma vie,

quand je vis approcher une maison de bois,

flottant telle un bateau sur la mer agitée.

 

Ni voile ni moteur ne semblaient la mouvoir,

et nul flot refoulé ne précédait sa route,

comme ne la suivait de sillage mousseux.

J’ôtai mon pied de l’eau d’un début de frayeur.

 

La maison sans jardin n’était d’aucune rue,

nulle part signalée, adresse ou numéro,

outre-mer outre-bleu, aqueuses fondations.

Une femme rêvait accoudée au balcon.

 

Sur la mer soudain grise,

de grands vents se levèrent,

emmenant avec eux

le prodige d’un jour.

 

La femme à son balcon

agitait un mouchoir.

 

 

 

 

01/2020 Au Père Léon, brasserie toulousaine 16/01

 

16 août 2020

Une aventure spatiale

neptune c250opie

Neptune

 

 

 

Une aventure spatiale

 

Le rayon du soleil qui se glisse en silence

Aux confins d’Uranus avance avec prudence.

D’une heure à l’autre il sent ses forces s'affaiblir -

Heureux de découvrir, il a peur de mourir.

 

Ce dilemme pourtant le mène vers Neptune,

Il s’y grise de bleu et des quatorze lunes ;

Et c’est à bout de souffle et piqué de néant

Que le soleil reprend son rayon dissident.

 

 

JCP 08/2020

11 février 2020

La Fenêtre des âmes (1169)

 

WIN 450 copie

 

 

                        La Fenêtre des âmes

 

                               Débordant de savoir,

                               Le grand vaisseau des âmes

                               Approchait de Syrius.

 

                               Enfin libres du temps,

                               Et dans l’oubli du corps

                               Comme de tout avoir,

                               Elles goûtaient l’extase

                               Au grand bain des étoiles,

 

                               Lorsqu’une voix rageuse

                               Brisa la paix des cieux :

                                - Toutes en rangs de huit :

                                Formation en octets !

 

                                Et brandi par des anges,

                                Parut un grand bandeau

                                Où se lisaient ces mots :

 

                                « Bienvenue chez Windows ».

 

 

 

JCP 02/2020

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