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La Chanson Grise
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6 juin 2013

Le puits et le pendule, Edgar Allan Poe

 

Nouvelles_Histoires_extraordinaires,_p109

 Cette nouvelle fait partie du recueil "Histoires extraordinaires"

 

Edgar Allan Poe

Le puits et le pendule

 

Traduction : Charles Baudelaire           

 

 

Impia tortorum longos hic turba furores,

Sanguinis innocui non satiata, aluit.

Sospite nunc patria, fracto nunc funeris antro,

Mors ubi dira fuit vita salusque patent.

 

Quatrain composé pour les portes d’un marché qui devait s’élever sur l’emplacement du club des Jacobins, à Paris.*

 

* Ce marché – marché Saint-Honoré, – n’a jamais eu ni portes ni inscriptions. L’inscription a-t-elle existé en projet? – Charles Baudelaire.

 

 

 

                   J’étais brisé jusqu’à la mort par cette longue agonie; et, quand enfin ils me délièrent et qu’il me fut permis de m’asseoir, je sentis que mes sens m’abandonnaient. La sentence, – la terrible sentence de mort, – fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer dans le bourdonnement indéfini d’un rêve.

Ce bruit apportait dans mon âme l’idée d’une rotation, – peut-être parce que dans mon imagination je l’associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de temps; car tout d’un coup je n’entendis plus rien. Toutefois, pendant quelque temps encore, je vis ; mais avec quelle terrible exagération! Je voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m’apparaissaient blanches, – plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces mots, – et minces jusqu’au grotesque; amincies par l’intensité de leur expression de dureté, – d’immuable résolution, – de rigoureux mépris de la douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon nom; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement. Je vis aussi, pendant quelques moments d’horreur délirante, la molle et presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient les murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux qui étaient posés sur la table. D’abord, ils revêtirent l’aspect de la Charité, et m’apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient me sauver; mais alors, et tout d’un coup, une nausée mortelle envahit mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j’avais touché le fil d’une pile voltaïque; et les formes angéliques devenaient des spectres insignifiants, avec des têtes de flamme, et je voyais bien qu’il n’y avait aucun secours à espérer d’eux. Et alors se glissa dans mon imagination comme une riche note musicale, l’idée du repos délicieux qui nous attend dans la tombe. L’idée vint doucement et furtivement, et il me semble qu’il me fallut un long temps pour en avoir une appréciation complète; mais, au moment même où mon esprit commençait enfin à bien sentir et à choyer cette idée, les figures des juges s’évanouirent comme par magie; les grands flambeaux se réduisirent à néant; leurs flammes s’éteignirent entièrement; le noir des ténèbres survint: toutes sensations parurent s’engloutir comme dans un plongeon fou et précipité de l’âme dans l’Hadès. Et l’univers ne fut plus que nuit, silence, immobilité.

 

J’étais évanoui; mais cependant je ne dirai pas que j’eusse perdu toute conscience. Ce qu’il m’en restait, je n’essaierai pas de le définir, ni même de le décrire; mais enfin tout n’était pas perdu. Dans le plus profond sommeil, – non! Dans le délire, – non! Dans l’évanouissement, – non! Dans la mort, – non! Même dans le tombeau tout n’est pas perdu. Autrement, il n’y aurait pas d’immortalité pour l’homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une seconde après, – tant était frêle peut-être ce tissu, – nous ne nous souvenons pas d’avoir rêvé. Dans le retour de l’évanouissement à la vie, il y a deux degrés : le premier, c’est le sentiment de l’existence morale ou spirituelle; le second, le sentiment de l’existence physique. Il semble probable que, si, en arrivant au second degré, nous pouvions évoquer les impressions du premier, nous y retrouverions tous les éloquents souvenirs du gouffre transmondain. Et ce gouffre, quel est-il? Comment du moins distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe? Mais, si les impressions de ce que j’ai appelé le premier degré ne reviennent pas à l’appel de la volonté, toutefois, après un long intervalle, n’apparaissent-elles pas sans y être invitées, cependant que nous nous émerveillons d’où elles peuvent sortir? Celui-là qui ne s’est jamais évanoui n’est pas celui qui découvre d’étranges palais et des visages bizarrement familiers dans les braises ardentes; ce n’est pas lui qui contemple, flottantes au milieu de l’air, les mélancoliques visions que le vulgaire ne peut apercevoir; ce n’est pas lui qui médite sur le parfum de quelque fleur inconnue, – ce n’est pas lui dont le cerveau s’égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu’alors n’avait jamais arrêté son attention.

 

Au milieu de mes efforts répétés et intenses, de mon énergique application à ramasser quelque vestige de cet état de néant apparent dans lequel avait glissé mon âme, il y a eu des moments où je rêvais que je réussissais; il y a eu de courts instants, de très courts instants où j’ai conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une époque postérieure, m’a affirmé ne pouvoir se rapporter qu’à cet état où la conscience paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me présentent, très indistinctement, de grandes figures qui m’enlevaient, et silencieusement me transportaient en bas, – et encore en bas, – toujours plus bas, – jusqu’au moment où un vertige horrible m’oppressa à la simple idée de l’infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais quelle vague horreur que j’éprouvais au cœur, en raison même du calme surnaturel de ce cœur. Puis vient le sentiment d’une immobilité soudaine dans tous les êtres environnants; comme si ceux qui me portaient, – un cortège de spectres! – avaient dépassé dans leur descente les limites de l’illimité, et s’étaient arrêtés, vaincus par l’infini ennui de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de fadeur et d’humidité; et puis tout n’est plus que folie, – la folie d’une mémoire qui s’agite dans l’abominable.

 

Très soudainement revinrent dans mon âme son et mouvement, – le mouvement tumultueux du cœur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements. Puis une pause dans laquelle tout disparaît. Puis, de nouveau, le son, le mouvement et le toucher, – comme une sensation vibrante pénétrant mon être. Puis, la simple conscience de mon existence, sans pensée, –situation qui dura longtemps. Puis, très soudainement, la pensée, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre au vrai mon état. Puis un vif désir de retomber dans l’insensibilité. Puis brusque renaissance de l’âme et tentative réussie de mouvement. Et alors le souvenir complet du procès, des draperies noires, de la sentence, de ma faiblesse, de mon évanouissement. Quant à tout ce qui suivit, l’oubli le plus complet; ce n’est que plus tard et par l’application la plus énergique que je suis parvenu à me le rappeler vaguement. Jusque-là, je n’avais pas ouvert les yeux, je sentais que j’étais couché sur le dos et sans liens. J’étendis ma main, et elle tomba lourdement sur quelque chose d’humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant quelques minutes, m’évertuant à deviner où je pouvais être et ce que j’étais devenu. J’étais impatient de me servir de mes yeux, mais je n’osais pas. Je redoutais le premier coup d’œil sur les objets environnants. Ce n’était pas que je craignisse de regarder des choses horribles, mais j’étais épouvanté de l’idée de ne rien voir. À la longue, avec une folle angoisse de cœur, j’ouvris vivement les yeux. Mon affreuse pensée se trouvait donc confirmée. La noirceur de l’éternelle nuit m’enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me semblait que l’intensité des ténèbres m’oppressait et me suffoquait. L’atmosphère était intolérablement lourde. Je restai paisiblement couché, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les procédés de l’Inquisition, et, partant de là, je m’appliquai à en déduire ma position réelle. La sentence avait été prononcée, et il mes emblait que, depuis lors, il s’était écoulé un long intervalle de temps. Cependant, je n’imaginai pas un seul instant que je fusse réellement mort. Une telle idée, en dépit de toutes les fictions littéraires, est tout à fait incompatible avec l’existence réelle; – mais où étais-je, et dans quel état? Les condamnés à mort, je le savais, mouraient ordinairement dans les autodafés. Une solennité de ce genre avait été célébrée le soir même du jour de mon jugement.

Avais-je été réintégré dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne devait avoir lieu que dans quelques mois? Je vis tout d’abord que cela ne pouvait pas être. Le contingent des victimes avait été mis immédiatement en réquisition; de plus, mon premier cachot, comme toutes les cellules des condamnés à Tolède, était pavé de pierres, et la lumière n’en était pas tout à fait exclue.

 

Tout à coup une idée terrible chassa le sang par torrents vers mon cœur, et pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon insensibilité. En revenant à moi, je me dressai d’un seul coup sur mes pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J’étendis follement mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais rien; cependant, je tremblais de faire un pas, j’avais peur de me heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes pores et s’arrêtait en grosses gouttes froides sur mon front. L’agonie de l’incertitude devint à la longue intolérable, et je m’avançai avec précaution, étendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites, dans l’espérance de surprendre quelque faible rayon de lumière. Je fis plusieurs pas, mais tout était noir et vide. Je respirai plus librement. Enfin il me parut évident que la plus affreuse des destinées n’était pas celle qu’on m’avait réservée.

 

Et alors, comme je continuais à m’avancer avec précaution, mille vagues rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolède vinrent se presser pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces cachots d’étranges choses, – je les avais toujours considérées comme des fables, – mais cependant si étranges et si effrayantes, qu’on ne les pouvait répéter qu’à voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de ténèbres, – ou quelle destinée, plus terrible encore peut-être, m’attendait? Que le résultat fût la mort, et une mort d’une amertume choisie, je connaissais trop bien le caractère de mes juges pour en douter; le mode et l’heure étaient tout ce qui m’occupait et me tourmentait.

 

Mes mains étendues rencontrèrent à la longue un obstacle solide. C’était un mur, qui semblait construit en pierres, – très lisse, humide et froid. Je le suivis de près, marchant avec la soigneuse méfiance que m’avaient inspirée certaines anciennes histoires. Cette opération néanmoins ne me donnait aucun moyen de vérifier la dimension de mon cachot; car je pouvais en faire le tour et revenir au point d’où j’étais parti sans m’en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C’est pourquoi je cherchai le couteau que j’avais dans ma poche quand on m’avait conduit au tribunal; mais il avait disparu, mes vêtements ayant été changés contre une robe de serge grossière. J’avais eu l’idée d’enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la maçonnerie, afin de bien constater mon point de départ. La difficulté cependant était bien vulgaire; mais d’abord, dans le désordre de ma pensée, elle me sembla insurmontable. Je déchirai une partie de l’ourlet de ma robe, et je plaçai le morceau par terre, dans toute sa longueur et à angle droit contre le mur. En suivant mon chemin à tâtons autour de mon cachot, je ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit. Du moins, je le croyais; mais je n’avais pas tenu compte de l’étendue de mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain était humide et glissant. J’allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je tombai. Mon extrême fatigue me décida à rester couché, et le sommeil me surprit bientôt dans cet état.

 

En m’éveillant et en étendant un bras, je trouvai à côté de moi un pain et une cruche d’eau. J’étais trop épuisé pour réfléchir sur cette circonstance, mais je bus et mangeai avec avidité. Peu de temps après, je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine j’arrivai au lambeau de serge. Au moment où je tombai, j’avais déjà compté cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j’en comptai encore quarante-huit, –quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout, cela faisait cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je présumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J’avais toutefois rencontré beaucoup d’angles dans le mur, et ainsi il n’y avait guère moyen de conjecturer la forme du caveau; car je ne pouvais m’empêcher de supposer que c’était un caveau.

 

Je ne mettais pas un bien grand intérêt dans ces recherches, – à coup sûr, pas d’espoir; mais une vague curiosité me poussa à les continuer. Quittant le mur, je résolus de traverser la superficie circonscrite. D’abord, j’avançai avec une extrême précaution; car le sol, quoi que paraissant fait d’une matière dure, était traître et gluant. À la longue cependant, je pris courage, et je me mis à marcher avec assurance, m’appliquant à traverser en ligne aussi droite que possible. Je m’étais ainsi avancé de dix ou douze pas environ, quand le reste de l’ourlet déchiré de ma robe s’entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et tombai violemment sur le visage.

 

Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes après, et comme j’étais encore étendu, fixa mon attention. Voici : mon menton posait sur le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie supérieure de ma tête, quoique paraissant situées à une moindre élévation que le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il me sembla que mon front était baigné d’une vapeur visqueuse et qu’une odeur particulière de vieux champignons montait vers mes narines. J’étendis le bras, et je frissonnai en découvrant que j’étais tombé sur le bord même d’un puits circulaire, dont je n’avais, pour le moment, aucun moyen de mesurer l’étendue. En tâtant la maçonnerie juste au-dessous de la margelle, je réussis à déloger un petit fragment, et je le laissai tomber dans l’abîme. Pendant quelques secondes, je prêtai l’oreille à ses ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre; à la fin, il fit dans l’eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants échos. Au même instant, un bruit se fit au-dessus de ma tête, comme d’une porte presque aussitôt fermée qu’ouverte, pendant qu’un faible rayon de lumière traversait soudainement l’obscurité et s’éteignait presque en même temps.

 

Je vis clairement la destinée qui m’avait été préparée, et je me félicitai de l’accident opportun qui m’avait sauvé. Un pas de plus, et le monde ne m’aurait plus revu. Et cette mort évitée à temps portait ce même caractère que j’avais regardé comme fabuleux et absurde dans les contes qui se faisaient sur l’Inquisition. Les victimes de sa tyrannie n’avaient pas d’autre alternative que la mort avec ses plus cruelles agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures morales. J’avais été réservé pour cette dernière. Mes nerfs étaient détendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de ma propre voix, et j’étais devenu à tous égards un excellent sujet pour l’espèce de torture qui m’attendait. Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à tâtons vers le mur, – résolu à m’y laisser mourir plutôt que d’affronter l’horreur des puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les ténèbres de mon cachot. Dans une autre situation d’esprit, j’aurais eu le courage d’en finir avec mes misères, d’un seul coup, par un plongeon dans l’un de ces abîmes; mais maintenant j’étais le plus parfait des lâches. Et puis il m’était impossible d’oublier ce que j’avais lu au sujet de ces puits, – que l’extinction soudaine de la vie était une possibilité soigneusement exclue par l’infernal génie qui en avait conçu le plan. L’agitation de mon esprit me tint éveillé pendant de longues heures; mais à la fin je m’assoupis de nouveau. En m’éveillant, je trouvai à côté de moi, comme la première fois, un pain et une cruche d’eau. Une soif brûlante me consumait, et je vidai la cruche tout d’un trait. Il faut que cette eau ait été droguée, – car à peine l’eus-je bue que je m’assoupis irrésistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi, – un sommeil semblable à celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je n’en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets autour de moi étaient visibles. Grâce à une lueur singulière, sulfureuse, dont je ne pus pas d’abord découvrir l’origine, je pouvais voir l’étendue et l’aspect de la prison. Je m’étais grandement mépris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes cette découverte fut pour moi un immense trouble; trouble bien puéril, en vérité, – car, au milieu des circonstances terribles qui m’entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les dimensions de ma prison? Mais mon âme mettait un intérêt bizarre dans des niaiseries, et je m’appliquai fortement à me rendre compte de l’erreur que j’avais commise dans mes mesures. À la fin, la vérité m’apparut comme un éclair. Dans ma première tentative d’exploration, j’avais compté cinquante-deux pas, jusqu’au moment où je tombai; je devais être alors à un pas ou deux du morceau de serge; dans le fait, j’avais presque accompli le circuit du caveau. Je m’endormis alors, – et, en m’éveillant, il faut que je sois retourné sur mes pas, – créant ainsi un circuit presque double du circuit réel. La confusion de mon cerveau m’avait empêché de remarquer que j’avais commencé mon tour avec le mur à ma gauche, et que je finissais avec le mur à ma droite.

 

Je m’étais aussi trompé relativement à la forme de l’enceinte. En tâtant maroute, j’avais trouvé beaucoup d’angles, et j’en avais déduit l’idée d’une grande irrégularité; tant est puissant l’effet d’une totale obscurité sur quelqu’un qui sort d’une léthargie ou d’un sommeil! Ces angles étaient simplement produits par quelques légères dépressions ou retraits à des intervalles inégaux. La forme générale de la prison était un carré. Ce que j’avais pris pour de la maçonnerie semblait maintenant du fer, ou tout autre métal, en plaques énormes, dont les sutures et les joints occasionnaient les dépressions. La surface entière de cette construction métallique était grossièrement barbouillée de tous les emblèmes hideux et répulsifs auxquels la superstition sépulcrale des moines a donné naissance. Des figures de démons, avec des airs de menace, avec des formes de squelettes, et d’autres images d’une horreur plus réelle souillaient les murs dans toute leur étendue. J’observai que les contours de ces monstruosités étaient suffisamment distincts, mais que les couleurs étaient flétries et altérées, comme par l’effet d’une atmosphère humide. Je remarquai alors le sol, qui était en pierre. Au centre bâillait le puits circulaire, à la gueule duquel j’avais échappé; mais il n’y en avait qu’un seul dans le cachot.

 

Je vis tout cela indistinctement et non sans effort, – car ma situation physique avait singulièrement changé pendant mon sommeil. J’étais maintenant couché sur le dos, tout de mon long, sur une espèce de charpente de bois très basse. J’y étais solidement attaché avec une longue bande qui ressemblait à une sangle. Elle s’enroulait plusieurs fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de liberté qu’à ma tête et à mon bras gauche; mais encore me fallait-il faire un effort des plus pénibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat de terre posé à côté de moi sur le sol. Je m’aperçus avec terreur que la cruche avait été enlevée. Je dis : avec terreur, car j’étais dévoré d’une intolérable soif. Il me sembla qu’il entrait dans le plan de mes bourreaux d’exaspérer cette soif, –car la nourriture contenue dans le plat était une viande cruellement assaisonnée.

 

Je levai les yeux, et j’examinai le plafond de la prison. Il était à une hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il ressemblait beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une figure des plus singulières fixa toute mon attention. C’était la figure peinte du Temps, comme il est représenté d’ordinaire, sauf qu’au lieu d’une faux il tenait un objet qu’au premier coup d’œil je pris pour l’image peinte d’un énorme pendule, comme on en voit dans les horloges antiques. Il y avait néanmoins dans l’aspect de cette machine quelque chose qui me fit la regarder avec plus d’attention. Comme je l’observais directement, les yeux en l’air, – car elle était placée juste au-dessus de moi, – je crus la voir remuer. Un instant après, mon idée fut confirmée. Son balancement était court, et naturellement très lent. Je l’épiai pendant quelques minutes, non sans une certaine défiance, mais surtout avec étonnement. Fatigué à la longue de surveiller son mouvement fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule. Un léger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis quelques rats énormes qui le traversaient. Ils étaient sortis par le puits, que je pouvais apercevoir à ma droite. Au même instant, comme je les regardais, ils montèrent par troupes, en toute hâte, avec des yeux voraces, affriandés par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup d’efforts et d’attention pour les en écarter.

 

Il pouvait bien s’être écoulé une demi-heure, peut-être même une heure, – car je ne pouvais mesurer le temps que très imparfaitement, – quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de moi. Ce que je vis alors me confondit et me stupéfia. Le parcours du pendule s’était accru presque d’un yard; sa vélocité, conséquence naturelle, était aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla principalement fut l’idée qu’il était visiblement descendu. J’observai alors, – avec quel effroi, il est inutile de le dire, – que son extrémité inférieure était formée d’un croissant d’acier étincelant, ayant environ un pied de long d’une corne à l’autre; les cornes dirigées en haut, et le tranchant inférieur évidemment affilé comme celui d’un rasoir. Comme un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s’épanouissant, à partir du fil, en une forme large et solide. Il était ajusté à une lourde verge de cuivre, et le tout sifflait en se balançant à travers l’espace.

 

Je ne pouvais pas douter plus longtemps du sort qui m’avait été préparé par l’atroce ingéniosité monacale. Ma découverte du puits était devinée par les agents de l’Inquisition, – le puits, dont les horreurs avaient été réservées à un hérétique aussi téméraire que moi, – le puits, figure de l’enfer, et considéré par l’opinion comme l’Ultima Thule de tous leurs châtiments! J’avais évité le plongeon par le plus fortuit des accidents, et je savais que l’art de faire du supplice un piège et une surprise formait une branche importante de tout ce fantastique système d’exécutions secrètes. Or, ayant manqué ma chute dans l’abîme, il n’entrait pas dans le plan démoniaque de m’y précipiter; j’étais donc voué – et cette fois sans alternative possible, – à une destruction différente et plus douce. – Plus douce! J’ai presque souri dans mon agonie en pensant à la singulière application que je faisais d’un pareil mot.

 

Que sert-il de raconter les longues, longues heures d’horreur plus que mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de l’acier? Pouce par pouce, – ligne par ligne, – il opérait une descente graduée et seulement appréciable à des intervalles qui me paraissaient des siècles, – et toujours il descendait, – toujours plus bas, – toujours plus bas! Il s’écoula des jours, il se peut que plusieurs jours se soient écoulés, avant qu’il vînt se balancer assez près de moi pour m’éventer avec son souffle âcre. L’odeur de l’acier aiguisé s’introduisait dans mes narines. Je priai le ciel, – je le fatiguai de ma prière, – de faire descendre l’acier plus rapidement. Je devins fou, frénétique, et je m’efforçai de me soulever, d’aller à la rencontre de ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement je tombai dans un grand calme, –et je restai étendu, souriant à cette mort étincelante, comme un enfant à quelque précieux joujou.

 

Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilité; intervalle très court, car, en revenant à la vie, je ne trouvai pas que le pendule fût descendu d’une quantité appréciable. Cependant, il se pourrait bien que ce temps eût été long, –car je savais qu’il y avait des démons qui avaient pris note de mon évanouissement, et qui pouvaient arrêter la vibration à leur gré. En revenant à moi, j’éprouvai un malaise et une faiblesse – oh! inexprimables, – comme par suite d’une longue inanition. Même au milieu des angoisses présentes, la nature humaine implorait sa nourriture. Avec un effort pénible, j’étendis mon bras gauche aussi loin que mes liens me le permettaient, et je m’emparai d’un petit reste que les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j’en portais une partie à mes lèvres, une pensée informe de joie, – d’espérance, – traversa mon esprit. Cependant, qu’y avait-il de commun entre moi et l’espérance? C’était, dis-je, une pensée informe; – l’homme en a souvent de semblables qui ne sont jamais complétées. Je sentis que c’était une pensée de joie, – d’espérance; mais je sentis aussi qu’elle était morte en naissant. Vainement je m’efforçai de la parfaire, – de la rattraper. Ma longue souffrance avait presque annihilé les facultés ordinaires de mon esprit. J’étais un imbécile, – un idiot.

 

La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec ma longueur. Je vis que le croissant avait été disposé pour traverser

la région du cœur. Il éraillerait la serge de ma robe, –puis il reviendrait et répéterait son opération, –encore, –et encore. Malgré l’effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme trente pieds, peut-être plus), et la sifflante énergie de sa descente, qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en somme tout ce qu’il pouvait faire, pour quelques minutes, c’était d’érailler ma robe. Et sur cette pensée je fis une pause. Je n’osais pas aller plus loin que cette réflexion. Je m’appesantis là-dessus avec une attention opiniâtre, comme si, par cette insistance, je pouvais arrêter là la descente de l’acier. Je m’appliquai à méditer sur le son que produirait le croissant en passant à travers mon vêtement, – sur la sensation particulière et pénétrante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je méditai sur toutes ces futilités, jusqu’à ce que mes dents fussent agacées.

 

Plus bas, – plus bas encore, – il glissait toujours plus bas. Je prenais un plaisir frénétique à comparer sa vitesse de haut en bas avec sa vitesse latérale. À droite, –à gauche,–et puis il fuyait loin, loin, et puis il revenait, – avec le glapissement d’un esprit damné! – jusqu’à mon cœur, avec l’allure furtive du tigre! Je riais et je hurlais alternativement, selon que l’une ou l’autre idée prenait le dessus. Plus bas, –invariablement, impitoyablement plus bas! Il vibrait à trois pouces de ma poitrine! Je m’efforçai violemment – furieusement, – de délivrer mon bras gauche. Il était libre seulement depuis le coude jusqu’à la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situé à côté de moi jusqu’à ma bouche, avec un grand effort, – et rien de plus. Si j’avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j’aurais saisi le pendule, et j’aurais essayé de l’arrêter. J’aurais aussi bien essayé d’arrêter une avalanche!

 

Toujours plus bas! –incessamment, –inévitablement plus bas! Je respirais douloureusement, et je m’agitais à chaque vibration. Je me rapetissais convulsivement à chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa volée ascendante et descendante, avec l’ardeur du désespoir le plus insensé; ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la mort eût été un soulagement, – oh! quel indicible soulagement! Et cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu’il suffirait que la machine descendît d’un cran pour précipiter sur ma poitrine, cette hache aiguisée, étincelante. C’était l’espérance qui faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon être se replier. C’était l’espérance, – l’espérance qui triomphe même sur le chevalet, – qui chuchote à l’oreille des condamnés à mort, même dans les cachots de l’Inquisition.

 

Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l’acier en contact immédiat avec mon vêtement, – et avec cette observation entra dans mon esprit le calme aigu et condensé du désespoir. Pour la première fois depuis bien des heures,– depuis bien des jours peut-être, je pensai. Il me vint à l’esprit que le bandage, ou sangle, qui m’enveloppait était d’un seul morceau. J’étais attaché par un lien continu. La première morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la sangle, devait la détacher suffisamment pour permettre à ma main gauche de la dérouler tout autour de moi. Mais combien devenait terrible dans ce cas la proximité de l’acier. Et le résultat de la plus légère secousse, mortel! Était-il vraisemblable, d’ailleurs, que les mignons du bourreau n’eussent pas prévu et paré cette possibilité? Était-il probable que le bandage traversât ma poitrine dans le parcours du pendule? Tremblant de me voir frustré de ma faible espérance, vraisemblablement ma dernière, je haussai suffisamment ma tête pour voir distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait étroitement mes membres et mon corps dans tous les sens, –excepté dans le chemin du croissant homicide.

 

À peine avais-je laissé retomber ma tête dans sa position première, que je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux définir que la moitié non formée de cette idée de délivrance dont j’ai déjà parlé, et dont une moitié seule avait flotté vaguement dans ma cervelle, lorsque je portai la nourriture à mes lèvres brûlantes. L’idée tout entière était maintenant présente; –faible, à peine viable, à peine définie, –mais enfin complète. Je me mis immédiatement, avec l’énergie du désespoir, à en tenter l’exécution. Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du châssis sur lequel j’étais couché fourmillait littéralement de rats. Ils étaient tumultueux, hardis, voraces, – leurs yeux rouges dardés sur moi, comme s’ils n’attendaient que mon immobilité pour faire de moi leur proie.

 

– À quelle nourriture, – pensai-je, – ont-ils été accoutumés dans ce puits?

Excepté un petit reste, ils avaient dévoré, en dépit de tous mes efforts pour les en empêcher, le contenu du plat. Ma main avait contracté une habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et, à la longue, l’uniformité machinale du mouvement lui avait enlevé toute son efficacité. Dans sa voracité cette vermine fixait souvent ses dents aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et épicée qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus l’atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans respirer.

 

D’abord les voraces animaux furent saisis et effrayés du changement, – de la cessation du mouvement. Ils prirent l’alarme et tournèrent le dos; plusieurs regagnèrent le puits; mais cela ne dura qu’un moment. Je n’avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimpèrent sur le châssis et flairèrent la sangle. Cela me parut le signal d’une invasion générale. Des troupes fraîches se précipitèrent hors du puits. Ils s’accrochèrent au bois, – ils l’escaladèrent et sautèrent par centaines sur mon corps. Le mouvement régulier du pendule ne les troublait pas le moins du monde. Ils évitaient son passage et travaillaient activement sur le bandage huilé. Ils se pressaient, – ils fourmillaient et s’amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge; leurs lèvres froides cherchaient les miennes; j’étais à moitié suffoqué par leur poids multiplié; un dégoût, qui n’a pas de nom dans le monde, soulevait ma poitrine et glaçait mon cœur comme un pesant vomissement. Encore une minute, et je sentais que l’horrible opération serait finie. Je sentais positivement le relâchement du bandage; je savais qu’il devait être déjà coupé en plus d’un endroit. Avec une résolution surhumaine, je restai immobile. Je ne m’étais pas trompé dans mes calculs, – je n’avais pas souffert en vain. À la longue, je sentis que j’étais libre. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine; il avait fendu la serge de ma robe; il avait coupé la chemise de dessous; il fit encore deux oscillations, – et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes nerfs. Mais l’instant du salut était arrivé. À un geste de ma main, mes libérateurs s’enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et résolu, – prudent et oblique, – lentement et en m’aplatissant, – je me glissai hors de l’étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre. Pour le moment du moins, j’étais libre.

 

Libre! – et dans la griffe de l’Inquisition! J’étais à peine sorti de mon grabat d’horreur, j’avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la prison, que le mouvement de l’infernale machine cessa, et que je la vis attirée par une force invisible à travers le plafond. Ce fut une leçon qui me mit le désespoir dans le cœur. Tous mes mouvements étaient indubitablement épiés. Libre! – je n’avais échappé à la mort sous une espèce d’agonie que pour être livré à quelque chose de pire que la mort sous quelque autre espèce. À cette pensée, je roulai mes yeux convulsivement sur les parois de fer qui m’enveloppaient. Quelque chose de singulier – un changement que d’abord je ne pus apprécier distinctement – se produisit dans la chambre, – c’était évident. Durant quelques minutes d’une distraction pleine de rêves et de frissons, je me perdis dans de vaines et incohérentes conjectures. Pendant ce temps, je m’aperçus pour la première fois de l’origine de la lumière sulfureuse qui éclairait la cellule. Elle provenait d’une fissure large à peu près d’un demi-pouce, qui s’étendait tout autour de la prison à la base des murs, qui paraissaient ainsi et étaient en effet complètement séparés du sol. Je tâchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par cette ouverture. Comme je me relevais découragé, le mystère de l’altération de la chambre se dévoila tout d’un coup à mon intelligence. J’avais observé que, bien que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les couleurs semblaient altérées et indécises. Ces couleurs venaient de prendre et prenaient à chaque instant un éclat saisissant et très intense, qui donnait à ces images fantastiques et diaboliques un aspect dont auraient frémi des nerfs plus solides que les miens. Des yeux de démons, d’une vivacité féroce et sinistre, étaient dardés sur moi de mille endroits, où primitivement je n’en soupçonnais aucun, et brillaient de l’éclat lugubre d’un feu que je voulais absolument, mais en vain, regarder comme imaginaire.

 

Imaginaire! – Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes narines la vapeur du fer chauffé! Une odeur suffocante se répandit dans la prison! Une ardeur plus profonde se fixait à chaque instant dans les yeux dardés sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge s’étalait sur ces horribles peintures de sang! J’étais haletant! Je respirais avec effort! Il n’y avait pas à douter du dessein de mes bourreaux, – oh! les plus impitoyables, oh! les plus démoniaques des hommes! Je reculai loin du métal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction par le feu, l’idée de la fraîcheur du puits surprit mon âme comme un baume. Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards vers le fond. L’éclat de la voûte enflammée illuminait ses plus secrètes cavités. Toutefois, pendant un instant d’égarement, mon esprit se refusa à comprendre la signification de ce que je voyais. À la fin, cela entra dans mon âme, – de force, victorieusement; cela s’imprima en feu sur ma raison frissonnante. Oh une voix, une voix pour parler! – Oh! horreur – Oh! toutes les horreurs, excepté celle-là! –Avec un cri, je me rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je pleurai amèrement.

 

La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux, frissonnant comme dans un accès de fièvre. Un second changement avait eu lieu dans la cellule, – et maintenant ce changement était évidemment dans la forme. Comme la première fois, ce fut d’abord en vain que je cherchai à apprécier ou à comprendre ce qui se passait. Mais on ne me laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l’Inquisition marchait grand train, déroutée deux fois par mon bonheur, et il n’y avait pas à jouer plus longtemps avec le Roi des Épouvantements. La chambre avait été carrée. Je m’apercevais que deux de ses angles de fer étaient maintenant aigus, – deux conséquemment obtus. Le terrible contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gémissement sourd. En un instant, la chambre avait changé sa forme en celle d’un losange. Mais la transformation ne s’arrêta pas là. Je ne désirais pas, je n’espérais pas qu’elle s’arrêtât. J’aurais appliqué les murs rouges contre ma poitrine, comme un vêtement d’éternelle paix.

 

– La mort, – me dis-je, – n’importe quelle mort, excepté celle du puits!

– Insensé! comment n’avais-je pas compris qu’il fallait le puits, que ce puits seul était la raison du fer brûlant qui m’assiégeait? Pouvais-je résister à son ardeur? Et, même en le supposant, pouvais-je me roidir contre sa pression? Et maintenant, le losange s’aplatissait, s’aplatissait avec une rapidité qui ne me laissait pas le temps de la réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa plus grande largeur, coïncidait juste avec le gouffre béant. J’essayai de reculer, – mais les murs, en se resserrant, me pressaient irrésistiblement. Enfin, il vint un moment où mon corps brûlé et contorsionné trouvait à peine sa place, où il y avait à peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne luttais plus, mais l’agonie de mon âme s’exhala dans un grand et long cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord, – je détournai les yeux…

 

Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines! Une explosion, un ouragan de trompettes! Un puissant rugissement comme celui d’un millier de tonnerres! Les murs de feu reculèrent précipitamment! Un bras étendu saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans l’abîme. C’était le bras du général Lasalle. L’armée française était entrée à Tolède.

L’inquisition était dans les mains de ses ennemis.

 

FIN

AVT_Edgar-Allan-Poe_2723

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6 juin 2013

C'est un beau jour de pluie, Éric-Emmanuel Schmitt

 

Cette nouvelle est extraite du recueil : "Odette Toulemonde et autres histoires"

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C’est un beau jour de pluie

 

 

Maussade, elle regardait la pluie s’abattre sur la forêt landaise.

— Quel sale temps !

— Tu te trompes, ma chérie.

— Quoi ? Viens mettre le nez dehors. Tu verras à quel point le ciel dégouline !

— Justement.

Il s’avança sur la terrasse, approcha le jardin à la limite des gouttes et, narines gonflées, oreilles dressées, nuque renversée pour mieux sentir le souffle humide sur sa figure, il murmura les yeux mi-clos en reniflant le ciel mercure :

— C’est un beau jour de pluie.

Il semblait sincère. Ce jour-là, elle acquit deux certitudes définitives : il l’agaçait profondément et, si elle le pouvait, elle ne le quitterait jamais.

 

Hélène ne se souvenait pas d’avoir vécu un moment parfait. Petite, elle interloquait déjà ses parents par son attitude, rangeant sans cesse sa chambre, changeant de vêtements à la moindre tache, tressant ses nattes jusqu’à obtenir une impeccable symétrie ; elle frémit d’horreur lorsqu’on l’emmena applaudir le ballet Le Lac des cygnes car elle seule remarqua que les alignements des danseuses manquaient de rigueur, que les tutus ne retombaient pas ensemble et qu’à chaque fois une ballerine – jamais la même ! – brisait les mouvements collectifs ; à l’école, elle prenait grand soin de ses affaires et le maladroit qui lui rendait un livre corné provoquait ses larmes, lui retirant, dans le secret de sa conscience, une couche de la mince confiance qu’elle plaçait en l’humanité. Adolescente, elle conclut que la nature ne valait pas mieux que les hommes quand elle constata que ses deux seins – ravissants, de l’avis général – n’avaient pas exactement une forme identique, qu’un de ses pieds s’obstinait à faire du trente-huit et l’autre du trente-huit et demi, et que sa taille ne dépasserait pas, malgré ses efforts, un mètre soixante et onze – un mètre soixante et onze – est-ce un chiffre, ça ? Adulte, elle survola des études de droit et fréquenta surtout les bancs de l’université pour se fournir en fiancés.

Peu de jeunes filles accumulèrent autant d’aventures qu’Hélène. Celles qui frôlèrent sa performance collectionnaient les amants par voracité sexuelle ou instabilité mentale ; Hélène, elle, collectionnait par idéalisme. Chaque nouveau garçon lui semblait, enfin, le bon ; dans l’étonnement de la rencontre, dans le charme des premiers échanges, elle parvenait à lui prêter les qualités dont elle rêvait ; quelques jours et nuits plus tard, lorsque l’illusion tombait et qu’il lui apparaissait tel qu’il était, elle l’abandonnait avec autant de fermeté qu’elle l’avait attiré.

 

Hélène souffrait de vouloir faire coexister deux exigences qui se répugnent : l’idéalisme et la lucidité.

À raison d’un prince charmant par semaine, elle finit par se dégoûter d’elle et des hommes. En dix ans, la jeune fille enthousiaste et naïve devint une trentenaire cynique, désabusée. Heureusement, son physique n’en portait aucune trace car sa blondeur lui procurait de l’éclat, sa vivacité sportive passait pour de l’enjouement, et sa peau lumineuse gardait ce velours pâle qui donnait à toute lèvre l’envie de l’embrasser.

Quand Antoine l’aperçut lors d’une conciliation d’avocats, c’est lui qui tomba amoureux. Elle lui permit d’entreprendre une cour ardente car il lui était indifférent. Trente-cinq ans, ni beau ni laid, sympathique, beige de peau, de cheveu et d’œil, il n’avait de remarquable que sa taille ; perché à deux mètres, il s’excusait de dépasser ses contemporains par un sourire constant et une légère voussure des épaules. On s’accordait à juger son cerveau supérieurement équipé mais aucune intelligence n’impressionnait Hélène qui ne s’en estimait pas dépourvue. L’inondant d’appels, de lettres spirituelles, de bouquets, d’invitations à des soirées originales, il se montra si drôle, si constant et si vif qu’Hélène, un peu par désœuvrement et beaucoup parce qu’elle n’avait épinglé aucun spécimen aussi gigantesque dans son herbier d’amants, l’autorisa à croire qu’il l’avait séduite.

Ils couchèrent ensemble. Le bonheur que cela apporta à Antoine fut sans rapport avec le plaisir qu’en retira Hélène. Elle toléra néanmoins qu’il continue.

Leur liaison durait depuis plusieurs mois.

À l’entendre, il vivait le grand amour. Dès qu’il l’emmenait au restaurant, il ne pouvait s’empêcher de l’inclure dans ses plans d’avenir : cet avocat recherché par tout Paris la voulait pour épouse et pour mère de ses enfants. Hélène, elle, se taisait en souriant. Par respect ou par peur, il n’osait la forcer à répondre. Que pensait-elle ?

En fait, elle n’aurait su le formuler. Certes, l’aventure s’attardait plus qu’à l’ordinaire mais elle évitait de s’en rendre compte et d’en tirer des conclusions. Elle le trouvait… comment dire ?… « agréable », oui, elle n’aurait pas choisi de mot plus fort ou plus chaleureux pour définir la sensation qui la retenait, pour l’instant, de rompre. Puisqu’elle allait bientôt le repousser, pourquoi se presser ?

Afin de se rassurer, elle avait dressé l’inventaire des défauts d’Antoine. Physiquement, il était un faux maigre ; déshabillé, son long corps laissait apparaître un petit ventre de bébé qui, à n’en pas douter, allait prospérer dans les années à venir. Sexuellement, il faisait durer les choses au lieu de les répéter. Intellectuellement, quoique brillant ainsi que le prouvaient sa carrière et ses diplômes, il parlait les langues étrangères beaucoup moins bien qu’elle. Moralement, il se révélait confiant, naïf à la frontière de l’ingénuité…

Cependant, aucune de ces tares ne justifiait une suspension immédiate de leur relation ; ces imperfections émouvaient Hélène. Ce minime coussin de graisse entre le sexe et le nombril offrait une oasis rassurante sur ce grand corps osseux de mâle ; elle appréciait d’y poser sa tête. Un lent moment de plaisir suivi d’un intense sommeil lui convenait mieux désormais qu’une nuit incohérente avec un étalon, courtes siestes découpées en brefs plaisirs. Les précautions avec lesquelles il s’aventurait dans les langues étrangères étaient à la mesure de l’absolue perfection avec laquelle il maniait sa langue natale. Quant à sa candeur, elle la reposait ; en société, Hélène apercevait d’abord la médiocrité des individus, leur étroitesse, leur lâcheté, leur jalousie, leur insécurité, leur peur ; sans doute parce que ces sentiments étaient présents en elle, elle les reconnaissait vivement chez les autres ; Antoine, lui, prêtait de nobles intentions aux gens, des mobiles valeureux, idéaux, comme s’il n’avait jamais soulevé le couvercle d’un esprit pour découvrir à quel point ça puait, ça grouillait.

Puisqu’elle repoussait les tentatives de présentation aux parents, ils consacraient le samedi et le dimanche à des loisirs de citadins : cinéma, théâtre, restaurant, flâneries dans les librairies et les expositions.

En mai, la possibilité de traverser quatre jours sans travail les avait incités à partir : Antoine l’avait invitée dans une villa-hôtel des Landes qui bordait la forêt de pins et les plages de sable blanc. Habituée à d’interminables vacances familiales au bord de la Méditerranée, Hélène s’était réjouie de découvrir l’océan et ses vagues tonitruantes, d’admirer les surfeurs ; elle avait même projeté d’aller bronzer dans les dunes naturistes…

Hélas, le petit-déjeuner à peine fini, l’orage qui menaçait se déclencha.

— C’est un beau jour de pluie, avait-il dit, appuyé contre la balustrade donnant sur le parc. Alors qu’elle avait l’impression de se trouver soudain en prison derrière des barreaux de pluie, obligée de subir des heures chargées d’ennui, il abordait la journée avec un appétit égal à celui qu’il aurait éprouvé sous un ciel resplendissant.

— C’est un beau jour de pluie.

Elle lui demanda en quoi un jour de pluie pouvait être beau : il lui énuméra les nuances de couleurs que prendraient le ciel, les arbres et les toits lorsqu’ils se promèneraient tantôt, de la puissance sauvage avec laquelle leur apparaîtrait l’océan, du parapluie qui les rapprocherait pendant la marche, de la joie qu’ils auraient à se réfugier ici pour un thé chaud, des vêtements qui sécheraient auprès du feu, de la langueur qui en découlerait, de l’opportunité qu’ils auraient de faire plusieurs fois l’amour, du temps qu’ils prendraient à se raconter leur vie sous les draps du lit, enfants protégés par une tente de la nature déchaînée…

Elle l’écoutait. Ce bonheur qu’il éprouvait lui paraissait abstrait. Elle ne le ressentait pas. Cependant une abstraction de bonheur vaut mieux que pas de bonheur. Elle décida de le croire.

 

Ce jour-là, elle tenta d’entrer dans la vision d’Antoine.

Lors de la promenade au village, elle s’efforça de remarquer les mêmes détails que lui, le vieux mur de pierres plutôt que la gouttière percée, le charme des pavés plutôt que leur inconfort, l’aspect kitsch des vitrines plutôt que leur ridicule. Elle avait certes du mal à s’extasier devant le travail d’un potier – tripoter de la boue en plein XXIe siècle alors qu’on trouve partout des saladiers en plastique – ou à s’esbaudir au tressage d’un panier d’osier – ça lui rappelait ces épouvantables séances de travaux manuels au collège au cours desquelles on la contraignait à fabriquer des cadeaux ringards que fêtes des pères et fêtes des mères ne lui permettaient pas d’écouler. Surprise, elle constata que les magasins d’antiquités ne filaient pas le cafard à Antoine ; il y appréciait la valeur des objets tandis qu’elle y reniflait la mort.

En cheminant sur la plage que le vent n’avait pas le temps de sécher entre deux averses, parce qu’elle s’enfonçait dans un sable aussi lourd qu’un ciment en train de prendre, elle ne put s’empêcher de pester :

— La mer un jour de pluie, merci !

— Enfin, qu’aimes-tu ? La mer ou le soleil ? L’eau est là, l’horizon est là, l’immensité aussi !

Elle avoua qu’auparavant elle n’avait guère regardé la mer ni la côte, qu’elle se contentait de profiter du soleil.

— C’est pauvre, ta perception : réduire les paysages au soleil.

Elle concéda qu’il avait raison. Non sans dépit, elle se rendait compte, à son bras, que le monde était beaucoup plus riche pour lui que pour elle car il y cherchait des occasions d’étonnement et il les trouvait.

Lors du déjeuner, ils s’attablèrent dans une auberge qui, quoique chic, avait été conçue selon un style folklorique.

— Et ça ne te gêne pas ?

— Quoi ?

— Que ça ne soit pas vrai, cette auberge, ces meubles, ce service ? Que le décor n’ait été conçu que pour des clients comme toi, pour des pigeons comme toi. Du tourisme haut de gamme mais du tourisme quand même !

— Cet endroit est réel, sa cuisine est réelle, et je m’y tiens réellement avec toi.

Sa sincérité la désarmait. Elle insista néanmoins :

— Ainsi, ici, il n’y a rien qui te choque ?

Il jeta un œil discret alentour.

— Je trouve l’atmosphère agréable et les gens charmants.

— Les gens sont horribles !

— Que dis-tu ? Ils sont normaux.

— Tiens, la serveuse, là. Elle est terrifiante.

— Allons, elle a vingt ans, elle…

— Si. Elle a les yeux rapprochés. Tout petits et très rapprochés.

— Et alors ? Je ne l’avais pas remarqué. Elle non plus, à mon avis, car elle m’a l’air assez sûre de son charme.

— Heureusement, sinon elle aurait de quoi se suicider ! Et tiens, celui-là, le sommelier : il lui manque une dent sur le côté. Tu n’as pas noté que je n’arrivais pas à le fixer quand il s’adressait à nous ?

— Enfin, Hélène, tu ne vas pas t’empêcher de communiquer avec quelqu’un sous prétexte qu’il lui manque une dent ?

— Si.

— Allons, il ne devient pas un sous-homme indigne de ton respect. Tu me taquines : l’humanité ne tient pas à une dentition parfaite.

Lorsqu’il résumait ses remarques à de grandes assertions théoriques comme celle-là, elle se sentait balourde d’insister.

— Quoi d’autre ? demanda-t-il.

— Par exemple, les convives de la table voisine.

— Eh bien ?

— Ils sont vieux.

— C’est un défaut ?

— Tu voudrais que je sois pareille ? La peau flasque, le ventre gonflé, les seins qui tombent ?

— Si tu m’y autorises, je crois que je t’aimerai lorsque tu seras vieille.

— Ne dis pas n’importe quoi. Et la gamine, là-bas ?

— Quoi ? Qu’est-ce qu’elle peut avoir, cette pauvre gamine ?

— Elle a l’air d’une chipie. Et elle n’a pas de cou. Remarque, il faudrait plutôt la plaindre… quand on voit ses parents !

— Quoi, ses parents ?

— Le père porte une perruque et la mère a un goitre !

Il éclata de rire. Il ne la croyait pas, il pensait qu’elle piquait ces détails dans l’intention d’improviser un sketch amusant. Or Hélène était réellement indisposée par ce qui lui sautait aux yeux.

Lorsqu’un garçon de dix-huit ans aux cheveux flottants vint leur apporter le café, Antoine se pencha vers elle.

— Et lui ? Il est beau gosse. Je ne vois pas ce que tu pourrais lui reprocher.

— Tu ne vois pas ? Il a la peau grasse et des points noirs sur le nez. Ses pores sont énormes… dilatés !

— J’imagine pourtant que toutes les filles du coin lui courent après.

— En plus, il a le genre « propre en apparence ». Attention ! Hygiène douteuse ! Panaris sur l’orteil. Avec lui, tu peux craindre des surprises au déballage.

— Là, tu fabules ! J’ai remarqué qu’il sentait l’eau de toilette.

— Justement, très mauvais signe, ça ! Ce ne sont pas les garçons les plus propres qui s’inondent de parfum.

Elle faillit ajouter « crois-moi, je sais de quoi je parle » mais elle retint cette allusion à son passé de collectionneuse d’hommes ; après tout, elle ignorait ce qu’Antoine en savait, lui qui, par chance, venait d’une autre université.

Il riait tant qu’elle se tut.

Les heures qui suivirent, elle eut l’impression de marcher sur un fil au-dessus du vide : un seul moment d’inattention et elle tombait dans le gouffre de l’ennui. Plusieurs fois elle en perçut bien l’épaisseur – de l’ennui –, il l’attirait, il lui enjoignait de sauter, de le rejoindre ; elle subissait le vertige, cette tentation de plonger. Elle se cramponna donc à l’optimisme d’Antoine

qui, intarissable, le sourire aux lèvres, lui décrivait le monde tel qu’il le ressentait. Elle s’accrochait à sa foi rayonnante.

En fin d’après-midi, de retour à la villa, ils firent longuement l’amour et il s’ingénia tant à lui donner du plaisir que, refoulant son agacement, elle ferma les yeux sur les détails qui l’accablaient et lutta pour se prêter au jeu.

Elle parvint épuisée au crépuscule. Lui ne soupçonnait même pas l’ampleur du combat qu’elle avait livré au cours de la journée.

Dehors, le vent voulait rompre les pins comme des mâts.

Le soir, au-dessus des bougies, sous les poutres peintes d’un plafond plusieurs fois centenaire, alors qu’ils buvaient un vin capiteux dont le nom seul l’avait fait saliver, il lui demanda :

— Quitte à devenir l’homme le plus malheureux de la terre, je voudrais que tu me répondes : veux-tu bien être la femme de ma vie ?

Elle était à bout de nerfs.

— Malheureux, toi ? Tu n’en es pas capable. Tu prends tout bien.

— Je t’assure que si ta réponse est négative, je serai très mal. Je mets mon espoir en toi. Toi seule as le pouvoir de me rendre heureux ou malheureux.

Somme toute, c’était banal, ce qu’il lui débitait, le flafla habituel de la demande en mariage… Mais venant de lui, ces deux mètres d’énergie positive, ces quatre-vingt-dix kilos de chair prête à jouir, ça la flattait.

Elle se demanda si le bonheur ne pouvait pas être contagieux… Aimait-elle Antoine ? Non. Il la valorisait, il l’amusait. Il l’agaçait aussi, avec son optimisme indécrottable. Elle suspecta qu’au fond elle ne le supportait pas tant il se révélait différent. Épouse-t-on son ennemi intime ? Sans doute pas. En même temps, de quoi avait-elle besoin, elle qui se levait de mauvaise humeur, qui trouvait tout laid, imparfait, inutile ? De son contraire. Or son contraire, Antoine, indéniablement, l’était. Si elle n’aimait pas Antoine, il était cependant clair qu’elle avait besoin d’Antoine. Ou de quelqu’un semblable à Antoine. En connaissait-elle d’autres ? Oui. Sûrement. À l’instant, ça ne lui revenait pas mais elle pouvait encore attendre, elle ferait mieux d’attendre. Combien de temps ? Les autres seraient-ils aussi patients qu’il l’avait été ? Et elle, aurait-elle la patience d’attendre davantage ? Attendre quoi, en outre ? Elle se foutait des hommes, elle ne comptait pas se marier, il n’était pas dans son intention de pondre ni d’élever des enfants. En plus, demain le ciel ne s’améliorerait pas et il serait encore plus difficile d’échapper à l’ennui.

Pour toutes ces raisons, elle répondit rapidement :

— Oui.

 

 

De retour à Paris, ils annoncèrent leurs fiançailles et leur prochain mariage. Les proches d’Hélène s’exclamaient avec admiration :

– Comme tu as changé !

Au début, Hélène ne répondait pas ; puis, afin de savoir jusqu’où ils pouvaient aller, elle leur glissait pour les encourager :

— Ah oui ? Tu trouves ? Vraiment ?

Ils tombaient alors dans le piège et se mettaient à développer :

— Oui, on n’aurait jamais cru qu’un homme te calmerait. Avant, personne ne trouvait grâce à tes yeux, rien n’était assez bien pour toi. Même toi. Tu étais sans pitié. On était persuadés que ni homme, ni femme, ni chien, ni chat, ni poisson rouge n’arriveraient à t’intéresser plus de quelques minutes.

— Antoine y est arrivé.

— Quel est son secret ?

— Je ne le dirai pas.

— C’est peut-être ça, l’amour ! Comme quoi il ne faut pas désespérer.

Elle ne démentait pas. En réalité, elle seule savait qu’elle n’avait pas changé. Elle se taisait, rien d’autre. Dans sa conscience, la vie continuait à lui apparaître moche, idiote, imparfaite, décevante, frustrante, insatisfaisante ; mais ses jugements ne franchissaient plus la porte de sa bouche. Que lui avait apporté Antoine ? Une muselière. Elle montrait moins les dents, elle retenait ses pensées.

Elle se savait toujours incapable de perceptions positives, elle continuait à voir sur un visage, sur une table, dans un appartement, dans un spectacle, l’impardonnable faute qui l’empêchait d’apprécier. Son imagination continuait à remodeler les faces, à rectifier les maquillages, à corriger la position des nappes, des serviettes, des couverts, à descendre des cloisons et en remonter d’autres, à balancer des meubles à la décharge, à arracher les rideaux, à remplacer la jeune première sur scène, à couper le deuxième acte, à supprimer le dénouement du film ; lorsqu’elle rencontrait de nouveaux individus, elle détectait autant qu’avant leur sottise ou leurs faiblesses mais elle ne formulait plus ces déceptions.

Un an après son mariage qu’elle décrivit comme « le plus beau jour de sa vie », elle mit au monde un enfant qu’elle trouva laid et mou lorsqu’on le lui tendit. Antoine cependant le surnomma « Maxime » et « mon amour » ; elle s’astreignit à l’imiter ; dès lors, l’insupportable bout de chair pisseur, chieur et criard qui lui avait d’abord déchiré les entrailles devint pendant quelques années l’objet de toutes ses attentions. Une petite « Bérénice » le suivit, dont elle détesta d’emblée l’indécente touffe de cheveux, pour qui elle adopta pourtant le même comportement de mère modèle.

Hélène se supportait si peu qu’elle avait décidé d’enfouir son jugement afin de ne garder, en chaque circonstance, que le regard d’Antoine. Elle ne vivait qu’à sa surface, retenant prisonnière à l’intérieur une femme qui continuait à mépriser, critiquer, vitupérer, qui frappait à la porte de sa cellule et criait en vain à travers le vasistas. Pour se garantir la comédie du bonheur, elle s’était transformée en gardienne de prison.

Antoine la contemplait toujours avec un amour débordant ; il murmurait « la femme de ma vie » en lui flattant la croupe ou en lui déposant des baisers dans le cou.

— La femme de sa vie ? Au fond, ce n’est pas grand-chose, disait la prisonnière.

— C’est déjà ça, répondait la gardienne.

Voilà. Ce n’était pas le bonheur, c’en était l’apparence. Le bonheur par procuration, le bonheur par influence.

— Une illusion, disait la prisonnière.

— Ta gueule, répondait la gardienne.

Aussi Hélène hurla-t-elle quand on lui apprit qu’Antoine venait de s’écrouler dans une allée.

Si elle courut si vite à travers le jardin, c’était pour nier ce qu’on tentait de lui annoncer. Non, Antoine n’était pas mort. Non, Antoine n’avait pas pu s’effondrer au soleil. Non, Antoine, quoique fragile du cœur, ne pouvait pas s’arrêter de vivre comme ça. Rupture d’anévrisme ? Ridicule… Rien ne pouvait mettre à bas une grande carcasse pareille. Quarante-cinq ans, ce n’est pas un âge pour mourir. Bande d’idiots ! Troupe de menteurs !

Pourtant, en se jetant sur le sol, elle remarqua vite que ce n’était plus Antoine mais un cadavre qui gisait près de la fontaine. Un autre. Un mannequin de chair et d’os. La ressemblance d’Antoine. Elle ne ressentait plus cette énergie qu’il émettait, cette centrale électrique à laquelle elle avait tant besoin de s’alimenter. Un double pâle et froid.

Elle pleura, recroquevillée, incapable de dire quelque chose, tenant entre ses doigts les mains déjà glaciales qui lui avaient tant donné. Le médecin et les infirmiers durent séparer les époux de force.

— Nous comprenons, madame, nous comprenons. Croyez que nous comprenons bien.

Non, ils ne comprenaient rien. Elle qui ne se serait sentie ni épouse ni mère si Antoine n’avait pas été là, comment allait-elle devenir veuve ? Veuve sans lui ? S’il disparaissait, comment parviendrait-elle à se comporter ?

À l’enterrement, elle ne respecta aucune des bienséances et médusa la foule par la violence de son chagrin. Au-dessus de la fosse, avant qu’on ne descende le corps en terre, elle s’allongea sur le cercueil et s’y agrippa pour le retenir.

Seule l’insistance de ses parents, puis de ses enfants – quinze et seize ans – parvint à lui faire lâcher prise.

La boîte s’enfonça.

Hélène se mura dans le silence.

 

Son entourage appela cet état « sa dépression ». En vérité, c’était beaucoup plus grave.

Elle surveillait maintenant deux recluses en elle. Aucune n’avait plus droit à la parole. Le mutisme déclinait une volonté de ne plus penser. Ne plus penser comme Hélène avant Antoine. Ne plus penser comme l’Hélène d’Antoine. Les deux ayant achevé leur temps, elle n’avait plus la force d’en inventer une troisième.

Conversant peu, se cantonnant aux rituels bonjour-merci-bonsoir, elle se tenait propre, portait sans cesse les mêmes affaires, et attendait la nuit comme une délivrance, quoique à ce moment-là, parce que le sommeil la fuyait, elle se contentât d’effectuer un ouvrage de crochet devant la télé allumée, sans prêter attention aux images ni aux sons, uniquement préoccupée par la succession de ses points. Puisque Antoine l’avait mise à l’abri du besoin – argent placé, rentes, maisons –, elle se contentait, une fois par mois, de feindre d’écouter le comptable familial. Ses enfants, lorsqu’ils eurent enfin cessé d’espérer qu’ils pouvaient soigner ou aider leur mère, empruntèrent les traces de leur père et se consacrèrent à leurs brillantes études.

Quelques années s’écoulèrent.

En apparence, Hélène vieillissait bien. Elle prenait soin de son corps – poids, peau, muscles, souplesse – ainsi qu’on nettoie une collection de figurines en porcelaine dans une vitrine. Quand elle se surprenait au miroir, elle apercevait un objet de musée, la mère digne, triste et bien conservée qu’on sort de temps en temps pour une réunion de famille, un mariage, un baptême, ces cérémonies bruyantes, bavardes, voire inquisitoriales, qui lui coûtaient. Pour le silence, elle n’avait pas relâché sa vigilance. Elle ne pensait rien, n’exprimait rien. Jamais.

Un jour, malgré elle, elle fut traversée par une idée.

Si je voyageais ? Antoine adorait voyager. Ou plutôt, Antoine n’avait qu’un désir en dehors du travail, celui de voyager. Puisqu’il n’a pas eu le temps de réaliser son rêve, je pourrais l’accomplir à sa place…

Elle s’aveugla sur sa motivation : pas une seconde elle n’y soupçonna un retour à la vie ni un acte amoureux. Si elle avait conçu qu’elle allait, en préparant ses bagages, tenter de retrouver le regard bienveillant d’Antoine sur l’univers, elle se serait interdit de continuer. Après de brefs adieux à Maxime et Bérénice, elle commença son périple. Pour elle, voyager consistait à aller de grand hôtel en grand hôtel autour du globe. Ainsi séjourna-t-elle dans de luxueuses suites en Inde, en Russie, en Amérique et au Moyen-Orient. Chaque fois, elle dormait et tricotait devant un écran éclairé qui débitait une autre langue. Chaque fois, elle s’obligeait à s’inscrire à quelques excursions parce que Antoine lui aurait reproché de ne pas les entreprendre, mais ses yeux ne s’écarquillaient pas devant ce qu’elle découvrait : elle vérifiait en trois dimensions la justesse des cartes postales exposées dans le hall de l’hôtel, guère davantage… Avec ses sept valises en maroquin bleu pâle, elle transportait son incapacité à vivre. Seuls le départ d’un lieu pour un autre, le transit dans les aéroports, les difficultés des correspondances la passionnaient furtivement : elle avait alors la sensation qu’il allait se passer quelque chose… Sitôt parvenue à destination, elle retrouvait le monde des taxis, des porteurs, des portiers, des liftiers, des femmes de chambre et tout rentrait dans l’ordre.

Si elle n’avait pas davantage de vie intérieure, elle avait gagné une vie extérieure. Déplacements, arrivées en de nouveaux lieux, départs, nécessité de parler, découverte de différentes monnaies, choix des plats au restaurant. Cela s’agitait beaucoup autour d’elle. Au fond d’elle, tout demeurait apathique ; ses tribulations avaient eu pour résultat de tuer les deux recluses ; plus personne ne songeait dans sa conscience, ni la maussade, ni l’épouse d’Antoine ; et c’était presque plus confortable, cette espèce de mort totale.

Dans cet état, elle arriva au Cap.

Pourquoi ne put-elle s’empêcher d’être impressionnée ? À cause du nom, Le Cap, promesse qu’on était arrivé au bout de la Terre ?… Parce qu’elle s’était intéressée, lors de ses études de droit, aux drames de l’Afrique du Sud et qu’elle avait signé des pétitions pour l’égalité entre Noirs et Blancs ? Parce que Antoine avait émis l’idée d’y acheter un jour un domaine pour s’y retirer à leurs vieux jours ? Elle n’arriva pas à le démêler…

En tout cas, lorsqu’elle déboula sur la terrasse de l’hôtel qui dominait l’océan, elle remarqua que son cœur battait vite.

— Un bloody mary, s’il vous plaît.

Là encore, elle s’étonna : elle ne commandait guère de bloody marys ! D’ailleurs, elle ne se souvenait pas d’aimer ça.

Elle fixa le ciel d’un gris intense et remarqua que les nuages, noirs d’être si lourds, allaient bientôt crever. L’orage menaçait.

Non loin d’elle, un homme observait lui aussi le spectacle des éléments.

Hélène ressentit un picotement dans le gras des joues. Que se passait-il ? Le sang lui montait à la face ; une pulsation brutale agitait les veines de son cou ; son cœur accélérait. Elle chercha son air. Allait-elle subir une attaque cardiaque ?

Pourquoi pas ? Il faut bien mourir. Allons, c’est l’heure. Autant que ce soit là. Devant un paysage grandiose. Ça devait s’arrêter ici. Voilà donc pourquoi elle avait eu, en gravissant les marches, le pressentiment d’un événement d’importance.

Pendant quelques secondes, Hélène ouvrit ses mains, apaisa son souffle et se prépara à s’éteindre. Fermant ses paupières, rejetant sa tête en arrière, elle se considéra prête : elle consentait à la mort.

Rien ne se passa.

Non seulement elle ne perdit pas conscience mais, quand elle rouvrit les yeux, elle fut obligée de constater qu’elle allait mieux. Quoi ? On ne pouvait pas commander à son corps de mourir ! On ne pouvait pas expirer, comme ça, aussi facilement que l’on éteint la lumière ?

Elle se tourna vers l’homme sur la terrasse.

En short, il laissait échapper de belles jambes puissantes, à la fois musculeuses et élancées. Hélène fixa ses pieds. Depuis combien de temps n’avait-elle pas regardé des pieds d’homme ? Elle ne se souvenait plus qu’elle appréciait ça, les pieds d’homme, ces membres larges qui offrent des qualités si contradictoires, durs aux talons, tendres aux orteils, lisses dessus, râpeux dessous, solides au point de supporter de grands corps, fragiles au point de craindre les caresses. Elle remonta des mollets jusqu’aux cuisses, suivant la tension et la force tapies sous cette peau, et se surprit à avoir envie d’effleurer ces poils blonds, mousse légère douce à sa paume.

Alors qu’elle venait de parcourir le monde et de voir mille sortes d’habillements, elle trouva son voisin audacieux. Comment osait-il exhiber ses jambes ainsi ? Son short n’était-il pas indécent ?

Elle l’examina et constata qu’elle avait tort. Son short était tout à fait normal, elle avait déjà vu des centaines d’hommes avec un short équivalent. Alors c’était lui qui…

Sentant qu’on l’observait, il pivota vers elle. Il sourit. Un visage en basane dorée, marqué de rides franches. Quelque chose d’inquiet dans le vert de l’iris.

Confuse, elle sourit à son tour puis s’accrocha au spectacle de l’océan. Qu’allait-il croire ? Qu’elle le draguait. Quelle horreur ! Elle appréciait son expression. Il arborait une figure honnête, sincère, nette, quoique ses traits révélassent une tendance à la tristesse. Quel âge ? Le mien. Eh oui, quelque chose d’approchant, quarante-huit… Peut-être moins car hâlé, sportif, avec de jolies petites rides, il ne doit pas être le genre à se tartiner de crèmes au soleil.

Soudain, il y eut une sorte de silence ; l’air cessa de bourdonner d’insectes ; puis, après quatre secondes, de lourdes gouttes commencèrent à tomber. Des roulements de tonnerre retentirent, confirmant solennellement le début de l’orage. La lumière accentua les contrastes, satura les couleurs et l’humidité s’empara d’eux, telle une vague de vapeur déferlant sur la côte en raz de marée.

— Ah, quel sale temps ! s’exclama l’homme à côté.

Elle se surprit elle-même en s’entendant articuler :

— Non, vous vous trompez. Il ne faut pas dire « Quel sale temps » mais « C’est un beau jour de pluie ».

L’homme se tourna vers Hélène et la scruta.

Elle semblait sincère.

Cette seconde-là, il acquit deux certitudes définitives : il désirait profondément cette femme et, s’il le pouvait, il ne la quitterait jamais.

 

 

FIN

6 juin 2013

La Parure, Guy de Maupassant (texte intégral)

 

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(nouvelle parue dans Le Gaulois le 17 février 1884)

 

 ◄►

 

                                C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot, pas d'espérance, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l'Instruction publique.

Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureusement comme une déclassée, car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.

Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent l'attention.

Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant d'un air enchanté : " Ah ! le bon pot­-au-­feu ! je ne sais rien de meilleur que cela..." elle songeait aux dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie ; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.

Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse.

 

Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une large enveloppe.

- Tiens, di-t­il, voici quelque chose pour toi.

Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui portait ces mots :

- Le ministre de l'Instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire honneur de venir passer la soirée à l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.

Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit l'invitation sur la table, murmurant :

- Que veux­-tu que je fasse de cela ?

- Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c'est une occasion, cela, une belle ! J'ai eu une peine infinie à l'obtenir. Tout le monde en veut ; c'est très recherché et on n'en donne pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.

- Elle le regardait d'un œil irrité, et elle déclara avec impatience :

- Que veux-­tu que je me mette sur le dos pour aller là ?

 Il n'y avait pas songé ; il balbutia :

- Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très bien, à moi...

Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche ; il bégaya :

- Qu'as-­tu ? Qu'as­-tu ?

Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides :

- Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi.

Il était désolé. Il reprit :

- Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait­-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de très simple ?

Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus immédiat et une exclamation effarée du commis économe. Enfin elle répondit en hésitant :

- Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs je pourrais arriver.

- Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par là, le dimanche. Il dit cependant :

- Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle robe.

 

Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari lui dit un soir :

- Qu'as­-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours. Et elle répondit :

- Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne pas aller à cette soirée. Il reprit :

- Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison­-ci. Pour dix francs, tu auras deux ou trois roses magnifiques.

- Elle n'était point convaincue.

- Non ... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au milieu de femmes riches.

Mais son mari s'écria :

- Que tu es bête ! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande­-lui de te prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela. Elle poussa un cri de joie :

- C'est vrai. Je n'y avais point pensé. Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse. Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret, l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel :

- Choisis, ma chère.

Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours :

- Tu n'as plus rien d'autre ? ­

- Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.

Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants; et son cœur se mit à battre d'un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle­-même. Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse :

- Peux­-tu me prêter cela, rien que cela ? ­

- Mais oui, certainement.

Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis s'enfuit avec son trésor.

 

Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.

Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des femmes.

Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s'amusaient beaucoup.

Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui s'enveloppaient de riches fourrures. Loisel la retenait :

- Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.

Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier. Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de loin.

Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.

Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures.

Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou ! Son mari, à moitié dévêtu déjà, demanda :

- Qu'est­-ce que tu as ?

Elle se tourna vers lui, affolée :

- J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de Mme Forestier.

Il se dressa, éperdu :

- Quoi !... comment!... Ce n'est pas possible!

Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point. Il demandait :

- Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal ? ­

- Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du ministère. ­

- Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendue tomber. Elle doit être dans le fiacre. ­

- Oui. C'est probable. As­-tu pris le numéro ? ­

- Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé ? ­

- Non.

Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.

- Je vais, dit­-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.

Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.

Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé. Il se rendit à la préfecture de Police, aux journaux, pour faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin où un soupçon d'espoir le poussait. Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet affreux désastre. Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie ; il n'avait rien découvert.

- Il faut, dit-­il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.

Elle écrivit sous sa dictée.

Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.

Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara :

- Il faut aviser à remplacer ce bijou.

Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres :

- Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière ; j'ai dû seulement fournir l'écrin.

Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d'angoisse.

Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais­ Royal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à trente­-six-mille.

Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente­-quatre-mille francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février. Loisel possédait dix-­huit-mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait le reste.

Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq-cents à l'autre, cinq louis par­-ci, trois louis par-­là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-­six mille-francs.

 

Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle­-ci lui dit, d'un air froissé :

- Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.

Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était aperçue de la substitution, qu'aurait­-elle pensé ? Ne l'aurait-­elle pas prise pour une voleuse ?

 

Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de logement ; on loua sous les toits une mansarde.

Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau, s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent.

Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, obtenir du temps. Le mari travaillait, le soir, à mettre au net les comptes d'un commerçant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.

Et cette vie dura dix ans.

Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de l'usure, et l'accumulation ses intérêts superposés.

Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.

Que serait-­il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait? qui sait? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver ! Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs­-Élysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Mme Loisel se sentit émue. Allait­-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?

Elle s'approcha.

- Bonjour, Jeanne.

L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :

- Mais... madame !... Je ne sais... Vous devez vous tromper. ­

- Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri :

- Oh ! . . . ma pauvre Mathilde , comme tu es changée ! ... ­

- Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue ; et bien des misères... et cela à cause de toi !... ­

- De moi... Comment ça ? ­

- Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour aller à la fête du ministère. ­

- Oui. Eh bien ? ­

- Eh bien, je l'ai perdue. ­

- Comment ! puisque tu me l'as rapportée. ­

- Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui n'avions rien... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente. Mme Forestier s'était arrêtée.

- Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ? ­

- Oui. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien pareilles."

Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve. Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains. "

- Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !...

 

 

FIN

 

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 "La Parure", de Claude Chabrol

6 juin 2013

Jonathan Livingston le goéland, Richard BACH (texte intégral)

 

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 ÉDITIONS YAPADVIRUS

 

Première partie

 

                          C’était le matin et l’or d’un soleil tout neuf tremblait sur les rides d’une mer paisible.

À une encablure du rivage, le bateau de pêche, relevant ses filets, invitait au petit déjeuner, et son appel transmis dans les airs attira mille goélands virevoltant et se disputant les débris de poisson.

Une nouvelle journée de labeur commençait ainsi.

Mais, seul, loin du bateau et du rivage, Jonathan Livingston le Goéland s’exerçait. À une trentaine de mètres d’altitude, il abaissait ses pattes palmées, relevait son bec et s’efforçait douloureusement d’imprimer à ses ailes une plus forte cambrure. Cette cambrure freinait son vol. Il se sentait ralentir jusqu’à ce que sur sa tête le vent ne fût plus qu’un léger souffle et que là en bas, sous lui, s’immobilise l’Océan. Les yeux à demi fermés, retenant sa respiration, se concentrant furieusement, il s’efforçait d’incurver ses ailes un peu plus... un peu plus encore... Puis la perte de vitesse ébouriffait ses plumes, il décrochait et tombait.

Les goélands, nous le savons tous, n’ont jamais la moindre défaillance en vol ; ils ne connaissent pas la perte de vitesse. Tomber des airs toute sustentation enfuie, c’est pour eux la honte, c’est pour eux le déshonneur.

Mais Jonathan Livingston le Goéland, sans la moindre vergogne, tordant à nouveau ses ailes, les cambrait en frémissant – ralentissant, ralentissant, pour s’effondrer encore en perte de vitesse...

Jonathan Livingston le Goéland n’était certes pas un oiseau ordinaire.

La plupart des goélands ne se soucient d’apprendre, en fait de technique de vol, que les rudiments, c’est-à-dire le moyen de quitter le rivage pour quêter leur pâture, puis de revenir s’y poser. Pour la majorité des goélands, ce n’est pas voler mais manger qui importe. Pour ce goéland-là cependant, l’important n’était pas de manger, mais de voler.

Jonathan Livingston le Goéland aimait par-dessus tout à voler.

Cette façon d’envisager les choses – il ne devait pas tarder à s’en apercevoir à ses dépens – n’est pas la bonne pour être populaire parmi les autres oiseaux du clan. Ses parents eux-mêmes étaient consternés de voir Jonathan passer des journées entières, solitaire, à effectuer des centaines de planés à basse altitude, à expérimenter toujours.

Il se demandait pourquoi, par exemple, lorsqu’il survolait l’eau à une hauteur de la moitié de son envergure, il pouvait demeurer en l’air plus longtemps à moindre effort. Ses planés ne se terminaient pas par l’habituel éclaboussement que provoque sur la mer l’impact des pattes abaissées mais par un long sillage plat lorsqu’il touchait la surface, pattes escamotées. Quand il se mit, au milieu de la plage, à atterrir sur le ventre puis à mesurer à pas comptés la longueur de sa glissade sur le sable, ses parents furent vraiment plongés dans une véritable consternation.

— Mais Jon, lui demanda sa mère, pourquoi, mais pourquoi ? t’est-il donc si difficile, Jon, d’être comme tous les autres membres de la communauté ? Ne peux-tu pas laisser le vol en rase-mottes aux pélicans et aux albatros ? Pourquoi ne manges-tu pas ? Fiston, tu n’as plus que la plume et les os !

— Maman, cela m’est égal de n’avoir que la plume et les os. Ce que je veux, c’est savoir ce qu’il m’est possible et ce qu’il ne m’est pas possible de faire dans les airs, un point c’est tout. Et je ne désire pas autre chose.

— Voyons, Jonathan, lui dit non sans bienveillance son père, l’hiver n’est pas loin. Les bateaux vont se faire rares et les poissons de surface gagner les profondeurs. Si étudier est pour toi un tel besoin, alors étudie tout ce qui concerne notre nourriture et les façons de se la procurer. Ces questions d’aérodynamique, c’est très beau, mais nous ne vivons pas de vol plané. N’oublie jamais que la seule raison du vol, c’est de trouver à manger !

Jonathan, obéissant, acquiesça.

 

 

 

Durant les quelques jours suivants, Jonathan s’efforça de se comporter à l’instar des autres goélands. Il s’y efforça vraiment, criant et se battant avec ses congénères autour des quais et des bateaux de pêche, plongeant pour attraper des déchets de poisson et des croûtons de pain. Mais le cœur n’y était pas. « Cela ne rime à rien, se disait-il, abandonnant délibérément un anchois durement gagné à un vieux goéland affamé qui lui donnait la chasse. Dire que je pourrais consacrer toutes ces heures à apprendre à voler. Il y a tant et tant à apprendre ! » Il ne fallut donc pas longtemps à Jonathan le Goéland pour se retrouver à nouveau seul en pleine mer, occupé à apprendre, affamé mais heureux. L’objet de son étude était maintenant la vitesse et, en une semaine d’entraînement, il apprit plus sur la vitesse que n’en savait le plus rapide des goélands vivants. Battant des ailes de toutes ses forces, à une hauteur de trois cents mètres il se retournait pour piquer à tombeau ouvert vers les vagues, et il comprit alors pourquoi les goélands s’abstiennent de s’engager dans des piqués prolongés. En moins de sept secondes il atteignait les cent dix kilomètres à l’heure, vitesse à laquelle les ailes des goélands deviennent instables. Et à chaque fois la même mésaventure lui advenait. Quelque soin qu’il prît à mettre en jeu dans cet exercice toutes ses facultés, il perdait aux vitesses élevées tout contrôle sur ses

mouvements.

... Grimper à trois cents mètres. Accélérer d’abord à l’horizontale, tout droit, à pleine puissance de ses muscles, puis piquer par l’avant, ailes battantes, à la verticale... Alors invariablement son aile gauche décrochait au sommet d’un battement, il roulait brutalement vers la gauche puis, pour retrouver son équilibre, essayait de tendre l’aile droite, et c’était alors de ce côté que se déclenchait une vrille folle.

Il ne parvenait pas à maîtriser son coup d’aile ascendant. Dix fois il s’y essaya, et dix fois, à l’instant où il dépassait les cent dix kilomètres à l’heure, il perdait sa sustentation dans un éperdu désordre de plumes et allait s’abattre sur l’eau.

« La clé du problème, finit-il par penser en se séchant, doit résider dans la nécessité de garder les ailes immobiles aux grandes vitesses – c’est sans doute cela : battre des ailes jusqu’à quatre- vingt-dix puis les conserver immobiles ! »

Il monta à six cents mètres, il tenta encore une fois de s’engager sur le dos et de piquer à la verticale, bec tendu, ailes totalement déployées et raidies à partir de l’instant où il dépassait quatre-vingts kilomètres à l’heure. Cela exigeait un terrible effort qui fut couronné de succès. En dix secondes Jonathan dépassa les cent trente-cinq kilomètres à l’heure, établissant ainsi un record mondial de vitesse pour goélands.

Mais bien court fut son triomphe. À l’instant où il amorçait sa ressource[1], quand il voulut modifier l’angle d’attaque de ses ailes, il fut victime du même incontrôlable et terrible désastre que précédemment mais, cette fois, à cent trente-cinq kilomètres à l’heure, cela fit sur lui l’effet de la dynamite. Jonathan le Goéland s’écartela littéralement au milieu des airs et s’écrasa sur une mer dure comme pierre.

Lorsqu’il revint à lui, la nuit était depuis longtemps tombée et, au clair de lune, il flottait à la surface de l’Océan. Ses ailes dépenaillées étaient de plomb mais l’échec lui pesait davantage encore. Sans forces, il souhaitait que leur poids fût suffisant pour l’entraîner doucement vers le fond et pour qu’ainsi tout fût consommé.

Tandis qu’il sombrait, une étrange voix profonde parlait en lui.

« Il n’y a pas d’illusions à me faire, je suis un goéland. De par ma nature un être borné. Si j’étais fait pour apprendre tant de choses sur le vol, j’aurais des cartes marines en guise de cervelle. Si j’étais fait pour voler à grande vitesse, j’aurais les ailes courtes du faucon et je me nourrirais de souris et non pas de poisson. Mon père avait raison. Il me faut oublier toutes ces folies. Je dois à tire-d’aile revenir chez moi, vers ceux de ma race, et me contenter d1’être ce que je suis, c’est-à-dire un pauvre goéland borné. »

La voix se tut et Jonathan approuva. La place d’un goéland, la nuit, est sur le rivage et il jura que désormais il serait un goéland comme les autres. Tout le monde s’en trouverait mieux d’ailleurs.

Péniblement, il parvint à décoller de l’eau noire et il se dirigea vers la terre, bien heureux alors de ce qu’il avait appris sur l’art d’économiser ses forces en planant à basse altitude.

« Eh bien, oui, pensa-t-il, j’en ai assez de tout ce que j’ai appris. Je suis un goéland comme tous les autres goélands et je me contenterai de voler comme vole n’importe lequel d’entre eux. »

Et dans sa hâte à gagner le rivage, il se mit à battre des ailes avec énergie, se hissant non sans peine à une trentaine de mètres.

D’avoir décidé de redevenir l’un quelconque des membres de la communauté, il se sentit réconforté. Il combattrait désormais cette force qui le poussait à apprendre. Il n’y aurait plus de défi et donc plus d’échec. Il était plaisant de ne plus penser, enfin, et de voler ainsi dans le noir, vers les lumières de la plage !

«Le noir ! La voix en lui s’étrangla. Les goélands jamais ne volent dans le noir ! » Mais Jonathan ne l’entendit pas. Tout était si beau – la lune là-haut, les lumières se reflétant sur l’eau, allumant dans la nuit comme des faisceaux de phares montrant la route. Tout était tellement paisible et silencieux...

« Hé ! Veux-tu descendre ! Ne sais-tu pas que les goélands ne volent jamais dans le noir ? Si tu étais fait pour voler dans le noir, tu aurais les yeux de la chouette ! Tu aurais des cartes marines en guise de cervelle ! Tu aurais les ailes courtes du faucon ! »

Et soudain, là, dans la nuit, à trente mètres de la surface des flots, Jonathan Livingston le Goéland sursauta – sa souffrance était oubliée, ses sages résolutions s’évanouirent.

« Évidemment ! Des ailes courtes ! Des ailes courtes de faucon !

« Voilà la solution ! J’étais stupide ! Tout ce dont j’ai besoin c’est d’une aile minuscule. Tout ce qu’il me faut faire c’est replier la plus grande partie de mes ailes et ne voler qu’avec l’aide des seules extrémités.

« Des ailes courtes ! »

Il se hissa derechef à six cents mètres au- dessus de l’Océan sombre et, sans se laisser arrêter un seul instant par l’éventualité d’un échec ou même de la mort, il plaqua, serrée, contre son corps, la partie antérieure de ses ailes, n’opposant à l’air que la mince lame de ses rémiges, et piqua à la verticale vers les flots.

Le mugissement du vent devint monstrueux dans ses oreilles. Cent cinq, cent quarante-cinq, cent quatre-vingts kilomètres à l’heure, et toujours plus vite... La poussée du vent sur sa voilure[2] à deux cents kilomètres à l’heure était maintenant bien moindre qu’elle ne l’avait été à cent cinq. Une minime torsion des extrémités de ses ailes lui permit de redresser à l’horizontale, volant au ras des vagues tel un gris boulet de canon sous la clarté de la lune.

Les paupières presque closes, les yeux réduits à deux fentes pour se protéger du vent, il se réjouit. « Deux cents kilomètres à l’heure ! Et tout bien contrôlé ! Alors, si je pique de quinze cents mètres au lieu de six cents, je me demande quelle allure... »

Ses promesses d’un instant étaient oubliées, balayées par le grand vent de la vitesse. Il n’éprouvait aucun remords à se renier. De telles promesses étaient bonnes pour les goélands qui se contentent de la médiocrité. Lui qui a frôlé, qui a entrevu la perfection peut se dispenser de les tenir !

Quand le jour se leva, Jonathan le Goéland s’entraînait encore. Vues des quinze cents mètres d’altitude où il évoluait, les barques de pêche n’étaient que des copeaux de bois posés sur l’eau plate et bleue, et le vol des goélands en quête du petit déjeuner qu’un tourbillon de poussière dans un rayon de soleil. Il vivait, frémissant de bonheur, fier de dominer sa peur ! Alors, sans autre forme de procès, il plaqua encore une fois contre lui la partie antérieure de ses ailes, déploya les courtes et tranchantes extrémités de sa voilure et piqua droit vers la mer. À l’instant où il dépassait en chute libre les douze cents mètres, il avait déjà atteint sa vitesse limite, le vent devenant alors une sorte de mur contre lequel il butait. Il fonçait à trois cent soixante kilomètres à l’heure. Il avala sa salive, sachant que si ses ailes se dépliaient à pareille vitesse il éclaterait en mille petits morceaux de goéland. Mais la vitesse c’était la puissance, la vitesse était joie et la vitesse était beauté pure !

À trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, il amorça sa ressource. Ses bouts de plans vibrèrent, sonores, dans le vent formidable tandis que le bateau et la volée de goélands basculaient, se ruant vers lui à la vitesse des météores, dans Taxe de sa trajectoire. Il ne pouvait plus freiner. Il ne savait même pas comment virer à pareille vitesse. Une collision et ce serait la mort sans phrases. Il ferma les yeux...

 

 

 

C’est ainsi que ce matin-là, tout juste après le lever du soleil, Jonathan Livingston le Goéland fonça, les yeux fermés, à la vitesse de trois cent quatre-vingts kilomètres à l’heure, les plumes sifflant au vent, au beau milieu du vol de la tribu en quête du petit déjeuner. Le Goéland de la chance, une fois de plus, lui sourit et nul n’en mourut.

Le temps de relever son bec droit vers le ciel et il montait encore à cent quarante kilomètres à l’heure. Lorsqu’il eut ralenti à trente et qu’il put enfin redéployer ses ailes, le bateau, à douze cents mètres au-dessous de lui, n’était qu’une miette de pain flottant sur la mer... Ses pensées étaient triomphales. « La vitesse limite ! Un goéland volant à trois cent soixante kilomètres à l’heure ! Quel exploit ! Quelle percée vers l’avenir ! »

C’était sans nul doute le plus grand événement de l’histoire de la communauté des goélands ! Et dès lors une ère nouvelle s’ouvrirait pour Jonathan le Goéland !

Revenu à sa zone solitaire d’entraînement, il replia ses ailes pour repartir en piqué d’une hauteur de deux mille quatre cents mètres et se mit immédiatement à chercher comment virer.

Une seule rémige, découvrit-il, déplacée d’une fraction de centimètre lors d’un vol à très grande vitesse, permettait un virage souple et majestueux. Avant toutefois de le constater, il remarqua qu’aux vitesses extrêmes plusieurs plumes dressées simultanément le faisaient tournoyer comme une balle de fusil... Jonathan venait de réussir la première acrobatie aérienne de toute l’histoire terrestre des goélands.

Il ne perdit pas son temps, ce jour-là, à causer avec les autres goélands, mais il vola bien après le coucher du soleil. Il découvrit le looping, le tonneau lent, le tonneau à facettes, la vrille inversée, la cabriole de la mouette, la roue.

 

Lorsque Jonathan le Goéland rejoignit les siens sur le rivage, il faisait nuit noire. Il éprouvait des vertiges et il était terriblement las. Malgré cela, dans sa joie, il effectua à l’atterrissage un dernier looping suivi d’un tonneau déclenché, juste avant de se poser.

Quand ils apprendraient ce qu’il avait réalisé, les exploits qu’il avait accomplis, pensait-il, les goélands seraient fous de joie. Combien désormais les perspectives de leur vie allaient s’étendre ! Au lieu du terne labeur consistant à aller et venir entre les bateaux de pêche et le rivage, il allait y avoir pour eux une raison de vivre ! Désormais ils pourraient sortir de leur ignorance, se révéler des créatures pleines de noblesse, d’habileté et d’intelligence. Être libres !

Apprendre à voler ! Apprendre à voler ! Les années à venir vrombissaient et rayonnaient de promesses...

Au moment où il atterrit, les goélands étaient assemblés en Grand Conseil et, semblait-il, se tenaient ainsi depuis un certain temps. En fait, ils l’attendaient. — Jonathan Livingston le Goéland ! Veuille te placer debout au centre de l’Assemblée !

La voix de l’Ancien, alors qu’il clamait ces paroles, était hautement cérémonieuse. Etre invité à se tenir debout au centre de l’Assemblée ne pouvait signifier que grande honte, ou grand honneur. Le Cercle de l’Honneur était, pour les goélands, le mode traditionnel pour désigner les chefs de rang élevé.

« Bien sûr, se dit-il, c’est la volée de goélands que j’ai rencontrés ce matin, qui ont assisté au grand exploit et l’ont raconté ! Mais je ne veux aucun honneur, je n’ai aucune envie de devenir un chef, je veux seulement partager ma découverte, montrer ces horizons qui s’ouvrent à nous. »

Il s’avança.

— Jonathan Livingston le Goéland, dit l’Ancien, tiens-toi debout en signe de honte au centre de l’Assemblée, bien en vue de tous les goélands tes semblables ! Ce fut comme si on l’eût frappé d’un coup de massue. Ses pattes flageolèrent, ses plumes retombèrent, un grand bruit lui emplit les oreilles. Placé au centre en signe de honte ? Impossible ! Et le grand exploit ? Ils ne comprennent rien ! Ils commettent une erreur, une terrible erreur !

— ... pour sa totale absence de sens des responsabilités, continuait la voix pompeuse, ... l’amenant à bafouer la traditionnelle dignité de la famille des goélands...

Être placé au centre en signe de honte, cela voulait dire qu’il allait être mis au ban de la société des goélands, exilé, condamné à mener une vie solitaire sur les Falaises lointaines.

— … un jour, Jonathan Livingston le Goéland, tu apprendras que l’irresponsabilité ne paie pas. La vie, c’est peut-être pour toi l’inconnu et l’insondable, mais nous, nous sommes mis au monde pour manger et demeurer vivants aussi longtemps que possible !

Un goéland jamais ne réplique au Grand Conseil ; pourtant la voix de Jonathan s’éleva :

— Irresponsabilité ? Mes frères ! s’écria-t-il, qui donc est plus responsable que le goéland qui découvre un sens plus noble à la vie et poursuit un plus haut dessein que ceux qui l’ont précédé ? Mille années durant, nous avons joué des ailes et du bec pour ramasser des têtes de poisson, mais désormais nous avons une raison de vivre : apprendre, découvrir, être libres ! Offrez- moi seulement une chance de vous convaincre, laissez-moi vous montrer ce que j’ai découvert... Ce fut comme si Jonathan eût parlé à des pierres.

— La fraternité est rompue, entonnèrent en chœur les goélands, et unanimement, faisant solennellement la sourde oreille, ils tournèrent le dos à Jonathan.

 

Jonathan le Goéland s’en alla passer, bien au-delà des Falaises lointaines, solitaire, le reste de ses jours. Son unique chagrin, il ne le devait pas à la solitude, mais au fait que les autres goélands ne voulaient pas croire à la gloire du vol, au fait qu’ils se refusaient à ouvrir les yeux et à voir !

Lui, il en savait chaque jour davantage. Il apprit qu’un piqué vertical à grande vitesse pouvait l’amener à découvrir les rares et savoureux poissons qui nagent à trois mètres au-dessous de la surface de l’Océan. Pour survivre, il n’avait plus besoin des bateaux de pêche et de leur pain rassis. Il apprit à dormir dans les airs. Il prenait un cap à la tombée de la nuit, par le travers du vent de terre, et pouvait, entre le crépuscule et l’aube, parcourir quelque cent cinquante kilomètres. Sans se départir d’une complète maîtrise de soi, il traversait en grimpant à tire d’aile les épais brouillards marins, les survolait en des cieux baignés d’une éblouissante clarté, alors que tous les autres goélands restaient cloués au sol dans la brume et la pluie. Il apprit à se laisser porter par les vents ascendants bien loin vers l’intérieur des terres où il pouvait se repaître de délicats insectes.

Ce qu’il avait autrefois souhaité pour la communauté, il le conquérait maintenant pour lui seul. Il apprenait à voler et ne trouvait pas trop élevé le prix payé. Jonathan le Goéland comprit que l’ennui, la peur et la colère sont les raisons pour lesquelles la vie des goélands est si brève et, comme il les avait chassés de ses pensées, il vivait pleinement une existence prolongée et belle.

 

 

 

C’est un soir qu’ils arrivèrent, rencontrant Jonathan qui planait, serein et solitaire, dans son ciel bien-aimé. Les deux goélands qui apparurent à toucher ses ailes étaient purs comme la lumière des étoiles, et l’aura qui émanait d’eux, dans l’air de la nuit profonde, était douce et amicale. Mais plus merveilleuse que tout au monde était la grâce avec laquelle ils volaient, leurs rémiges ramant avec précision et régularité à trois centimètres des siennes.

Sans mot dire, Jonathan voulut les éprouver -et cette épreuve, aucun goéland ne l’avait jamais passée. Il cambra ses ailes, ralentissant jusqu’à la limite de la perte de vitesse – les deux oiseaux radieux ralentirent avec lui, en souplesse, ailes encastrées dans les siennes. Ils n’ignoraient donc rien du vol lent.

Il replia alors ses ailes, et partit en piqué à deux-cents kilomètres à l’heure – ils piquèrent avec lui en formation impeccable.

Finalement, il convertit la vitesse de sa chute libre en une chandelle qui lui permit d’enrouler un long tonneau lent vertical – ils exécutèrent le tonneau avec lui en se jouant...

Jonathan se remit à voler en palier, demeurant un bon moment silencieux.

— Fort bien, dit-il enfin. Oui êtes-vous ?

— Nous sommes les tiens, Jonathan, nous sommes tes frères, répondirent-ils avec assurance et calme. Nous sommes venus te chercher pour te mener plus haut encore, pour te guider vers ta patrie.

— De patrie, je n’en ai point. Les miens, je les ignore. Je suis un exclu. Tenez, vous voyez bien, nous volons à la crête des grandes ondes de la montagne. Encore quelques dizaines de mètres d’altitude et il me faudra renoncer à hisser plus haut ma vieille carcasse.

— Mais non, Jonathan, tu peux t’élever davantage encore, car tu as voulu apprendre. Ton apprentissage élémentaire est terminé et il est temps pour toi de passer à une autre école. Jonathan le Goéland avait eu l’intuition, toute sa vie durant, qu’un jour elle s’illuminerait de cet instant unique. Oui, ils avaient raison ! Il volerait ainsi plus haut encore et le moment était bien venu pour lui d’aller vivre en sa vraie patrie.

Longuement il promena un ultime regard sur les cieux, sur cette magnifique terre argentée où il avait appris tant de choses.

— Je suis prêt, dit-il enfin.

Et Jonathan Livingston le Goéland, accompagnant les deux goélands-étoiles, s’enleva pour disparaître avec eux dans le ciel d’un noir absolu.

 

 

 

Deuxième partie

 

« C’est donc cela, le paradis », pensa Jonathan, et il ne put s’empêcher de sourire intérieurement. Il était sans doute assez irrespectueux d’analyser le paradis au moment même où il y était conduit.

Comme il s’élevait de la terre, montant dans les nuages en formation serrée avec les deux oiseaux brillants, il constata que son propre corps devenait aussi radieux que les leurs. Et pourtant, le jeune Jonathan le Goéland, qui avait vécu derrière ses yeux dorés, était toujours présent, car seule son enveloppe extérieure changeait. Il se sentait toujours un vrai goéland, mais déjà il volait beaucoup mieux que son ancien corps n’avait jamais volé. « Oui, pensa-t-il, je suis persuadé qu’avec un effort moindre je pourrais doubler ma vitesse et accomplir des performances deux fois supérieures à celles réalisées lors de mes plus beaux jours terrestres ! »

 

Ses plumes étaient désormais d’une éclatante blancheur et ses ailes lisses et parfaites comme des voiles d’argent poli. Heureux, il se mit à étudier leurs réactions afin d’en utiliser au mieux les forces nouvelles.

À trois cent quatre-vingts kilomètres à l’heure, il sentit qu’il approchait de la vitesse maximale de son vol en palier. À quatre cents, il estima qu’il était impossible d’aller plus vite. Il en fut un peu chagrin. Il y avait donc une limite à ce que son nouveau corps pouvait accomplir et, bien que son ancien record fût pulvérisé, il était tout de même une frontière qu’il ne ferait reculer que moyennant un grand effort. « C’est injuste, pensa-t-il, il ne devrait pas y avoir de telles limites au paradis. »

Les nuages s’entrouvrirent, les goélands qui l’escortaient lui crièrent : «Bon atterrissage, Jonathan ! » et s’évanouirent dans l’espace.

 

Il vit qu’il survolait la mer vers un rivage tourmenté. Une poignée de goélands s’y exerçaient à utiliser les courants ascendants engendrés par les falaises. Bien loin, au nord, à la limite de l’horizon, quelques autres de ses congénères volaient. Spectacles nouveaux, nouvelles pensées – les questions se pressaient dans sa tête. «Pourquoi ces goélands sont-ils en si petit nombre alors que le ciel devrait en être rempli ? Et pourquoi suis-je tout à coup si las ? Comment m’imaginer que les goélands au paradis puissent être las ou avoir envie de dormir ? »

Où avait-il entendu cela ? Les souvenirs de la vie qu’il avait menée sur terre se détachaient de lui par lambeaux. La terre avait été un lieu où il avait beaucoup appris, bien sûr, mais les détails s’en effaçaient. Il y était vaguement question d’oiseaux se disputant leur pâture, et aussi de sa condition d’exclu...

Des goélands, au nombre d’une douzaine, qui se trouvaient près du rivage, vinrent à sa rencontre. Sans que nul d’entre eux ne dît mot, il comprit qu’il était le bienvenu et qu’il était désormais chez lui. Cela avait été une bien longue journée, une journée dont, déjà, il oubliait l’aurore.

Il vira pour atterrir sur la plage, battant des ailes afin de demeurer stationnaire à trois centimètres du sol, se laissant choir ensuite légèrement sur le sable. Les autres goélands se posèrent eux aussi mais sans qu’aucun n’agitât la moindre plume. Ailes brillantes déployées, ils se laissaient porter par le vent puis cambraient leurs pennes et s’immobilisaient à l’instant même où leurs pattes touchaient le sol. C’était étonnant d’assurance mais pour l’instant Jonathan, muet, trop las pour essayer de les imiter, dormait déjà paisiblement sur la plage.

 

 

 

Dans les jours qui suivirent, Jonathan comprit qu’en ces lieux il y avait encore autant à apprendre sur le vol que dans l’existence dont il avait pris congé. Avec, toutefois, une différence. Les goélands d’ici partageaient sa façon de penser. Pour chacun d’eux, l’important était de voler et d’atteindre la perfection dans ce qu’ils aimaient le plus : voler. Ils étaient tous de magnifiques oiseaux et, heure par heure, chaque jour, ils s’exerçaient en vol aux techniques aériennes les plus avancées.

Longtemps Jonathan oublia le monde d’où il était venu, où les siens vivaient, aveugles aux joies du vol, ne se servant de leurs ailes qu’aux fins de trouver et de se disputer la nourriture. Puis, un jour, les souvenirs remontèrent un court instant à sa mémoire.

Ce fut un matin où il était parti avec son moniteur, cependant qu’ils faisaient tous deux, ailes repliées, une pause sur la plage après une séance de tonneaux déclenchés.

— Sullivan, que sont-ils devenus ? interrogea-t-il silencieusement, habitué désormais à la facile télépathie qui pour eux remplaçait les sons rauques et criards des goélands terrestres. Pourquoi ne sommes-nous pas ici plus nombreux ? Dans l’univers d’où je viens, ils étaient...

— ... des milliers et des milliers de goélands ? Je le sais.

Sullivan hocha la tête.

— La seule réponse que je puisse te faire, Jonathan, c’est que je n’ai jamais rencontré, sur un million d’oiseaux, un seul qui fût semblable à toi. Pour la plupart nous progressons si lentement ! Nous passons d’un monde dans un autre qui lui est presque identique, oubliant sur-lechamp d’où nous venons, peu soucieux de comprendre vers quoi nous sommes conduits, ne vivant que pour l’instant présent. As-tu idée du nombre de vies qu’il nous aura fallu vivre avant que de soupçonner qu’il puisse y avoir mieux à faire dans l’existence que manger, ou se battre, ou bien conquérir le pouvoir aux dépens de la communauté ? Mille vies, Jon, dix mille ! et cent autres vies ensuite avant que nous ne commencions à comprendre qu’il existe une chose qui se nomme perfection, et cent autres encore pour admettre que notre seule raison de vivre est de dégager cette perfection et de la proclamer Cette règle est toujours valable pour nous, bien sûr, car nous ne choisissons le prochain monde où nous vivrons qu’en fonction de ce que nous apprenons dans celui-ci. N’apprenons rien et le prochain monde sera identique, avec les mêmes poids morts à soulever, les mêmes interdits à combattre...

Il déploya ses ailes et se tourna face au vent.

— Mais toi, Jon, tu en as tant appris en une seule vie que tu n’as pas eu à voyager au travers de mille vies avant d’atteindre celle-ci.

Un instant plus tard, il reprit l’air pour s’entraîner. Les tonneaux à facettes, en formation, étaient d’une exécution difficile car, durant une partie de la figure, Jonathan, la tête en bas, devait penser à inverser la cambrure de son aile et la retourner en harmonie parfaite avec celle de son moniteur.

— Essayons encore une fois, disait Sullivan, inlassable. Essayons encore.

Puis finalement : « Bien ! »

Et ils passèrent aux loopings à l’envers.

 

Un soir que les goélands qui n’étaient pas de vol de nuit se tenaient assemblés sur le sable, méditant, Jonathan s’arma de courage et s’avança vers l’Ancien des goélands qui, disait- on, devait bientôt quitter leur monde.

— Chiang..., murmura-t-il un peu nerveusement. Le vieux goéland le regarda avec bonté.

— Oui, mon fils ?

Au lieu d’affaiblir l’Ancien, l’âge avait accru sa puissance ; il pouvait, en vol, surclasser tous les autres goélands de la communauté et il avait acquis la parfaite maîtrise de domaines où les autres n’osaient s’aventurer qu’à petits pas.

— Chiang, n’est-il pas vrai que ce monde-ci n’a rien à voir avec le paradis ?

La lune éclaira le sourire de l’Ancien.

— Ah ! Tu as découvert cela tout seul, Jonathan le Goéland ?

— Je le crois, mais alors quoi ? Où allons-nous ? Existe-t-il, ce lieu que l’on nomme le paradis ?

— Non, Jon, il n’existe rien de tel. Le paradis n’est pas un espace et ce n’est pas non plus une durée dans le temps. Le paradis, c’est simplement d’être soi-même parfait.

Il demeura un moment silencieux et ajouta :

— Tu es, n’est-il pas vrai, un oiseau très rapide ?

— J’…aime la vitesse, balbutia Jonathan, interloqué mais fier de ce que l’Ancien l’eût remarqué.  

— Sois persuadé, Jonathan, que tu commenceras à toucher au paradis à l’instant même où tu accéderas à la vitesse absolue. Et cela ne veut pas dire au moment où tu voleras à quinze cents kilomètres à l’heure ou à quinze cent mille kilomètres à l’heure, ou même à la vitesse de la lumière. Car tout nombre nous limite et la perfection n’a pas de bornes. La vitesse absolue, mon enfant, c’est l’omniprésence.

Sans avertissement, Chiang disparut pour simultanément apparaître à une quinzaine de mètres de distance, puis il s’éclipsa à nouveau et dans le même milliardième de seconde il était déjà là, revenu à toucher l’épaule de Jonathan...

— Tu verras, cela peut être assez drôle.

Jonathan fut si éberlué de ce qu’il venait de voir qu’il en oublia de poser ses questions à propos du paradis.

— Comment faites-vous cela ? Quel effet cela vous fait-il ? Jusqu’où pouvez-vous aller ?

— Tu dois pouvoir te rendre en tout endroit existant à tout moment où tu souhaites y aller, répondit l’Ancien. J’ai voyagé vers tous les pays et en toutes les époques auxquels j’étais capable de penser.

Il parcourut des yeux l’étendue des flots.

— C’est étrange. Les goélands qui, par amour du voyage, méprisent la perfection ne vont, lentement, nulle part. Ceux qui, par amour de la perfection, oublient le voyage peuvent instantanément aller n’importe où. Souviens-toi, Jonathan, le paradis n’est ni un lieu, ni un instant, car instant et lieu sont des notions totalement dénuées de sens. Le paradis, c’est... Devant la perspective de conquérir de nouveaux fragments d’inconnu, Jonathan le Goéland frémissait déjà d’impatience.

— Pouvez-vous m’enseigner à voler comme cela ?

— Bien sûr, si tel est ton désir.

— Oui, je le veux. Quand pouvons-nous commencer ?

— À l’instant, si cela te fait plaisir.

— Oui, je veux apprendre à voler comme cela, dit Jonathan, et une étrange lueur brillait dans son regard. Dites-moi ce qu’il faut faire.

Chiang parla alors lentement tout en observant son cadet.

— Pour voler à la vitesse de la pensée vers tout lieu existant, dit-il, il te faut commencer par être convaincu que tu es déjà arrivé à destination...

Selon Chiang, la bonne méthode pour Jonathan consistait à cesser de se considérer lui- même comme pris au piège d’un corps limité par les trois dimensions, ayant une envergure d’un mètre sept centimètres et dont les déplacements pouvaient être tracés sur un planisphère. Le secret de Chiang ne pouvait résider que dans la conviction absolue que son être, aussi parfait qu’un nombre imaginé et pas encore transcrit en chiffres, était partout présent dans la durée et dans l’espace.

 

 

 

Jour après jour, Jonathan s’efforça farouchement d’accéder à cet état, de l’aurore naissante à minuit passé, mais en dépit de tous ses efforts il ne progressa pas de l’épaisseur d’un duvet.

— Oublie la foi ! lui répétait Chiang sans cesse. Tu n’as eu nul besoin d’avoir la foi pour voler, tout ce qu’il t’a fallu, c’est comprendre le vol, ce qui d’ailleurs signifie exactement la même chose. Va, essaie encore...

... Un beau jour, posé sur le rivage, Jonathan fermant les yeux et se concentrant eut la révélation subite de ce que Chiang voulait dire. « Mais oui, c’est vrai ! Je suis un goéland parfait et sans limites ! » Il en ressentit un grand choc joyeux.

— Bravo ! dit Chiang, triomphant.

Quand Jonathan ouvrit les yeux, il se retrouva seul avec l’Ancien sur un rivage différent – un rivage où les arbres poussaient jusqu’au bord des flots, sous un ciel où gravitaient, jaunes, deux soleils jumeaux.

— Tu as enfin saisi le principe, dit Chiang, mais tu verras que la maîtrise totale demande plus de travail...

Jonathan était stupéfait.

— Où sommes-nous ? demanda-t-il.

Sans se laisser impressionner le moins du monde par l’étrange environnement, l’Ancien balaya d’un geste la question de son disciple.

— Bah ! Nous sommes, de toute évidence, sur quelque planète dont le ciel est vert et à laquelle une étoile double tient lieu de Soleil.

Jonathan poussa un cri de victoire qui était aussi le premier son émis par lui depuis qu’il avait quitté la Terre.

— Ça marche ! Ça marche !

— Oui, bien sûr, ça marche, Jon, dit Chiang. Ça marche toujours lorsqu’on sait ce qu’on fait. Et maintenant, voici comment te contrôler totalement...

 

À leur retour, il faisait nuit. Les autres goélands fixaient respectueusement Jonathan de leurs yeux d’or car ils l’avaient vu disparaître de l’endroit où il était resté si longtemps immobile.

Il ne supporta pas plus d’une minute leurs félicitations.

— Je suis ici le nouveau venu ! Je suis un débutant ! C’est moi qui ai tant à apprendre de vous !

— Je me le demande, Jon, dit Sullivan qui se tenait près de lui. Apprendre te fait moins peur qu’à aucun des goélands que j’ai rencontrés depuis mille ans.

Le silence tomba sur le petit groupe. Jonathan, embarrassé, se dandinait d’une patte sur l’autre. — Nous pouvons désormais, si tu le désires, nous mettre à travailler sur la durée, dit Chiang, jusqu’à ce que tu sois capable de survoler le passé et l’avenir, et c’est alors que tu seras prêt à entreprendre le plus difficile, le plus puissant, le plus merveilleux de tous les exercices. Tu seras prêt à prendre ton vol pour aller là-haut connaître le sens de la bonté et de l’amour...

Un mois – ou quelque période qui lui donna l’impression de correspondre à la durée d’un mois – passa et Jonathan apprenait avec une effarante célérité. Il avait toujours tiré très vite la leçon des faits et maintenant, devenu le disciple attitré de l’Ancien en personne, il assimilait les notions nouvelles comme l’eût fait un ordinateur ailé.

 

Vint alors le jour où Chiang disparut. Il conversait tranquillement avec eux tous, les exhortant à ne jamais mettre fin à leur poursuite de la connaissance, à leur entraînement physique, à leurs efforts en vue de comprendre le principe invisible de toute vie parfaite. Alors qu’il parlait, ses plumes devinrent de plus en plus étincelantes jusqu’à ce que tous les goélands eussent baissé les yeux tant ils étaient éblouis.

— Jonathan – et ce furent là ses dernières paroles –, continue à étudier l’Amour !

Lorsque les goélands purent à nouveau ouvrir les yeux, Chiang avait disparu.

 

 

 

Au fil des jours, Jonathan se surprenait de plus en plus à penser à la Terre d’où il était venu. S’il avait connu alors la dixième, la centième partie de ce qu’il savait ici, combien sa vie s’en serait trouvée enrichie ! Il demeurait posé sur le sable, se demandant s’il n’y avait pas quelque part là- bas un goéland luttant pour échapper à la servitude, entrevoyant lui aussi dans le vol autre chose qu’un moyen de locomotion permettant d’aller ramasser un croûton de pain jeté d’une barque. Peut-être même y en avait-il un autre, réduit à la condition d’exclu pour avoir proclamé sa vérité face au clan.

Plus Jonathan apprenait à pratiquer la bonté, plus il s’appliquait à comprendre la nature de l’amour, plus profond était son besoin de retourner sur la Terre. Car, en dépit de son passé solitaire, Jonathan le Goéland était un apôtre-né et, pour lui, démontrer l’Amour, c’était transmettre à un goéland trébuchant dans la solitude, à la recherche de la vérité, un peu de cette vérité que lui, Jonathan, avait découverte.

Son ami Sullivan, désormais adepte du vol à la vitesse de la pensée et partisan, lui aussi, de l’aide à autrui, se montrait sceptique.

— Jon, tu as été jadis banni. Pourquoi crois-tu que l’un quelconque des goélands que tu as autrefois connus t’écouterait à présent ? Tu connais le proverbe et il est véridique : Le goéland voit le plus loin qui vole le plus haut. Les goélands du pays d’où tu viens restent accrochés au sol à pousser des cris rauques et à se battre entre eux. Ils sont à mille lieux du paradis et tu espères pouvoir leur en montrer le chemin ? Jon, ils ne voient pas plus loin que le bout de leurs propres ailes ! Reste avec nous, aide nos petits nouveaux. Ils sont les seuls goélands à planer assez haut pour comprendre ce que tu as à leur dire...

Il se tut un instant avant d’ajouter :

— Qu’aurais-tu dit si Chiang s’en était retourné vers ses anciens mondes à lui ? Où en serais-tu aujourd’hui ?

Cet ultime argument porta. Sullivan avait raison. Le goéland voit le plus loin qui vole le plus haut.

Jonathan demeura donc à travailler avec les oiseaux nouveau venus, tous très intelligents et prompts à assimiler renseignement qu’il leur dispensait. Mais la nostalgie qu’il avait éprouvée lui revenait souvent et il ne pouvait s’empêcher de songer qu’il y avait peut-être là-bas, sur la Terre, un ou deux goélands capables eux aussi d’apprendre. Combien plus savant eût-il été à présent si Chiang était venu à lui le jour même de son bannissement !

— Sully, je dois m’en retourner, finit-il par dire un jour Tes élèves font merveille, ils peuvent t’aider à perfectionner les nouveaux venus.

Sullivan soupira mais s’abstint de discuter.

— Je crois, Jonathan, que tu me manqueras...

— Sully, n’as-tu pas honte ! lui reprocha amicalement Jonathan. Soyons sérieux ! Qu’essayons-nous d’atteindre chaque jour ? Si notre amitié ne dépend que de notions telles que l’espace et le temps, alors, quand finalement nous aurons transcendé l’espace et le temps, notre fraternelle amitié sera détruite ! Si c’est ainsi que nous concevons l’espace, tout en nous sera limité. Si nous concevons ainsi le temps, seul nous restera l’instant présent. N’es-tu pas convaincu que nous pourrons nous rencontrer quand même une fois ou deux dans le temps et dans l’espace ?

Sullivan le Goéland ne put s’empêcher de rire.

— Fol oiseau que tu es, fit-il gentiment. Si quelqu’un s’avère un jour capable de montrer à un goéland posé sur le sol comment voir à quinze cents mètres, ce sera Jonathan Livingston le Goéland.

Il baissa les yeux vers le sable.

— Au revoir, Jon, au revoir, mon ami.

— Au revoir, Sully, à bientôt donc.

Alors Jonathan se concentra en pensée sur l’image des grands rassemblements de goélands survolant les rivages d’antan et, avec l’assurance que donne l’habitude, il connut une fois encore qu’il n’était pas plume et os mais liberté et espace que rien au monde ne pouvait plus limiter.

 

 

 

Fletcher Lynd le Goéland était très jeune encore et convaincu qu’aucun oiseau n’avait jamais été traité aussi durement que lui ou avec autant d’injustice par aucune communauté.

« Peu m’importe ce qu’ils disent », pensait-il, farouche, et sa vue se brouillait de larmes cependant qu’il volait vers les Falaises lointaines. « Le vol, c’est tellement autre chose que de sautiller d’un point à un autre en battant des ailes ! Peuh ! Un moustique peut le faire. Un seul petit tonneau bien barriqué autour d’un Ancien, pour rire un brin, et me voilà réduit à la condition d’exclu. Sont-ils aveugles ? Sont-ils incapables de penser à la gloire que ce serait pour nous que d’apprendre vraiment à voler ? Je n’ai cure de ce qu’ils pensent. Je leur montrerai ce que c’est que voler ! Je serai un vrai hors-la-loi si c’est là ce qu’ils cherchent et je leur ferai regretter... »

C’est alors que la voix s’insinua en lui et, bien qu’elle fût très douce, elle le fit sursauter si violemment qu’il perdit l’équilibre.

— Ne les juge pas trop sévèrement, Fletcher le Goéland. En te rejetant, les autres goélands n’ont fait de tort qu’à eux-mêmes et un jour ils le comprendront, et un jour ils verront ce que tu vois. Pardonne-leur et aide-les à y parvenir.

À deux centimètres du plan droit de Fletcher volait le plus étincelant de tous les goélands blancs du monde. Il glissait dans les airs sans effort apparent, sans mouvoir une seule plume, avec une vitesse proche de la vitesse limite de Fletcher.

Il y eut chez le jeune oiseau un instant de stupeur totale.

— Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Suis-je fou ? Suis-je mort ? et que vois-je ?

Basse et calme, dans sa pensée en quête d’une réponse, la voix interrogea :

— Fletcher Lynd le Goéland, veux-tu voler ?

— Oui, je veux voler !

— Fletcher Lynd le Goéland, veux-tu voler au point d’oublier les tiens et apprendre, puis revenir un jour vers eux les aider ?

Aussi blessé dans son orgueil que fût Fletcher le Goéland, il ne pouvait mentir à cet être magnifique.

— Oui, je le veux, murmura-t-il.

— Alors, Fletcher, lui dit l’être éblouissant dont la voix était empreinte de bonté, commençons par le vol en palier...

 

 

 

Troisième partie

 

Jonathan, attentif, décrivant des cercles, survolait lentement les Falaises lointaines. En tant qu’élève, ce rude gaillard de Fletcher approchait de très près l’idéal. Il était puissant et léger et il volait vite, mais mieux encore il avait le feu sacré.

En cette minute même il arrivait, forme ronflante, grise et floue, frôlant son moniteur à deux cent vingt kilomètres à l’heure. Ensuite, sans ralentir, il s’arrachait au piqué pour tenter de tourner un tonneau lent vertical à seize facettes, tout en les comptant à haute voix : — ...huit... neuf... dix... vous voyez, Jonathan -aïe ! -, je n’ai plus de vitesse... onze... ah ! je voudrais bien arriver à faire de bons arrêts bien nets pareils aux vôtres !... douze... sacrebleu ! j’y- arriverai-pas... treize... oh !... ces trois dernières facettes !... quatorze... aaakk !

Le décrochage en coup de fouet, au faîte de sa trajectoire ascendante, mit le comble à sa rage d’avoir échoué. Il culbuta à la renverse, tomba, repartit brutalement en vrille sur le dos et, haletant, finit par reprendre le contrôle de la situation à une trentaine de mètres au-dessous du niveau du maître.

— Vous perdez votre temps avec moi, Jonathan, je suis trop borné ! Je suis trop stupide ! J’essaie, j’essaie, mais je ne réussirai jamais !

Jonathan hocha la tête en abaissant vers lui son regard.

— Une chose en tout cas est certaine, jamais tu n’y parviendras tant que tu feras des ressources aussi brutales. Mon petit Fletcher, tu perds ainsi au départ soixante kilomètres à l’heure ! Souplesse ! Fermeté mais souplesse ! Compris ?

Il descendit rejoindre le jeune goéland.

— Essayons maintenant ensemble, en formation. Accompagne bien ma ressource. Vois comment nous amorçons la manœuvre en douceur...

 

Au bout de trois mois, Jonathan avait six autres élèves, tous des exclus, tous intéressés par cette étrange notion nouvelle du vol pour la joie de voler. Pourtant, il leur était plus aisé de réussir de hautes performances que de comprendre la raison profonde pour laquelle ils les réalisaient. — Chacun de nous, en vérité, est une idée du Grand Goéland, une image illimitée de la liberté, leur expliquait Jonathan lors de leurs réunions du soir sur la plage. Le vol de précision n’est qu’un pas de plus franchi dans l’expression de notre vraie nature. Tout ce qui nous limite, nous devons l’éliminer. C’est le pourquoi de tout cet entraînement aux vols à haute vitesse et aux acrobaties aériennes...

Ses élèves, épuisés par les vols de la journée, sommeillaient. Ils aimaient l’entraînement à cause de la vitesse, parce que c’était grisant et que cela leur permettait aussi d’étancher une soif de savoir qui grandissait à chaque leçon. Mais aucun d’entre eux, pas même Fletcher Lynd le Goéland, n’était parvenu à admettre que le vol des idées pût être aussi réel que celui de la plume et du vent.

— Votre corps, d’une extrémité d’aile à l’autre, disait parfois Jonathan, n’existe que dans votre pensée, qui lui donne une forme palpable. Brisez les chaînes de vos pensées et vous briserez aussi les chaînes qui retiennent votre corps prisonnier...

Mais quelle que fût sa façon de leur dire, ce n’était pour eux que l’expression de quelque plaisante construction de l’esprit et le besoin de dormir prenait vite le dessus.

À peine un mois passé, Jonathan leur fit savoir que le moment était venu de s’en retourner tous vers le clan.

— Nous ne sommes pas prêts ! objecta Henry Calvin le Goéland. Nous serons mal reçus ! Nous sommes des exclus ! Comment pouvons-nous aller là où nous ne sommes pas les bienvenus ? — Nous sommes libres d’aller où bon nous semble et d’être ce que nous sommes, répondit Jonathan en décollant du sable et mettant le cap à l’est vers les territoires du clan.

Une brève angoisse étreignit ses élèves car, selon la loi du clan, un exclu ne doit jamais revenir au sein du groupe et jamais, en dix mille ans, cette loi n’avait été transgressée. La loi leur ordonnait de rester ; Jonathan leur demandait de l’accompagner là-bas. Il volait déjà à quinze cents mètres du rivage. S’ils hésitaient plus longtemps à le suivre, il allait devoir affronter, seul, une communauté hostile.

— Ma foi, après tout, si nous n’appartenons pas à la communauté, pourquoi obéir à sa loi ? dit Fletcher embarrassé. En outre, s’il y a bataille, nous serons plus utiles là-bas qu’ici...

Ils arrivèrent donc de l’ouest, ce matin-là, formés en double losange de parade, rémiges encastrées. À deux cents kilomètres à l’heure, ils survolèrent la plage du Conseil du clan ; Jonathan en tête, Fletcher à son aile droite, Henry Calvin luttant crânement pour maintenir sa position à gauche. Puis toute la formation passa lentement sur le dos, par la droite, comme un seul et unique oiseau... puis redressa... puis roula une seconde fois... puis à nouveau revint en palier, tandis que le vent les fouettait tous.

Le passage de la formation trancha aussi net qu’un couteau géant les couacs et les cris rauques de la vie quotidienne communautaire et quatre mille paires d’yeux écarquillés de goélands se mirent à les observer. Un à un, chacun des huit intrus décrivit un looping serré qui s’acheva en fin de boucle sur le sable par un atterrissage de précision, pattes tendues, parfaitement amorti. Puis, comme si ce genre d’exercice appartenait à la routine, Jonathan le Goéland entreprit la critique du vol effectué.

— Tout d’abord, dit-il avec un sourire narquois, vous avez tous un peu ramé au rassemblement...

 

 

 

La nouvelle se répandit dans la communauté comme une traînée de poudre. Ces oiseaux sont des exclus ! Et ils sont revenus ! Et cela... cela est impensable ! Les prophéties de Fletcher, l’éventualité d’un affrontement, s’évanouirent dans la confusion générale du clan.

— Oui, d’accord, ce sont des exclus, dirent certains parmi les goélands les plus jeunes, mais alors, où ont-ils appris à voler comme cela ?

Le message de l’Ancien mit près d’une heure à faire le tour de la communauté. « Ignorez-les. Tout goéland qui parlera à un exclu sera exclu lui-même. Tout goéland qui regardera un exclu sera en infraction avec la loi du clan. »

Désormais, Jonathan ne vit plus que des dos gris tournés vers lui, mais ne parut pas les remarquer. Il tint ses séances d’entraînement juste au-dessus de la plage du Conseil et pour la première fois poussa ses élèves jusqu’à la limite de leurs possibilités, et même au-delà.

— Martin le Goéland ! s’écriait-il à travers l’espace, tu prétends savoir ce qu’est le vol lent. Eh bien, tu ne sais rien du tout tant que tu ne m’as pas prouvé le contraire ! Vole !

C’est ainsi que le petit Martin William le Goéland, piqué au vif par les sarcasmes de son maître, s’étonnant lui-même, devint le magicien du vol lent. Dans la brise la plus légère, il parvenait à incurver ses rémiges de façon à s’élever, sans un seul battement d’ailes, du sable aux nuages puis à revenir à son point de départ.

 

Charles-Roland le Goéland se fit porter par les ondes du grand vent de la montagne à plus de sept mille mètres d’altitude et, bleui par le froid de l’air raréfié, redescendit, éberlué et ravi, résolu à monter plus haut encore le lendemain.

De même Fletcher le Goéland, qui plus que tout autre aimait la voltige, réussit son tonneau vertical à seize facettes et le jour suivant le couronna d’un triple déclenché vertical, ses plumes blanches étincelant aux rayons du soleil, au- dessus d’une plage d’où plus d’un œil furtif l’observait.

À toute heure, Jonathan, démontrant, suggérant, insistant, guidant, était là, aux côtés de chacun de ses élèves. Il volait avec eux, de nuit, dans les nuages, dans la tempête, pour l’amour de l’art, tandis que les membres du clan croupissaient misérablement au sol.

Quand le vol était terminé, les élèves se détendaient sur le sable et, avec le temps, écoutaient désormais Jonathan plus attentivement. Il énonçait bien encore quelques idées folles qu’ils ne parvenaient pas à saisir mais aussi quelques- unes, excellentes, qui étaient à leur portée.

Petit à petit, la nuit, un second cercle commença à se former autour de celui des élèves – un cercle de goélands curieux, attentifs, debout dans l’obscurité des heures durant, ne souhaitant ni se voir les uns les autres ni être vus, s’éclipsant avant l’aube.

Ce fut un mois après le Grand Retour que le premier goéland du clan passa la ligne de démarcation pour demander à apprendre à voler. Par ce geste, Terrence Lowell le Goéland devint un oiseau condamné, portant le stigmate des Exclus ; et par surcroît, le huitième élève de Jonathan...

La nuit suivante, ce fut Kirk Maynard le Goéland qui arriva du clan, boitillant, traînant son aile gauche sur le sable. Il s’effondra aux pieds de Jonathan.

— Aidez-moi, dit-il très bas, d’une voix agonisante. Plus que n’importe quoi je désire voler ! — Alors viens, dit Jonathan. Monte avec moi bien loin de la Terre, et nous allons tout de suite essayer.

— Mais mon aile ? Vous ne comprenez pas ? Mon aile est paralysée !

— Maynard le Goéland, tu es libre d’être à l’instant toi-même, vraiment toi-même et rien ne saurait t’en empêcher. Ainsi dit la Loi du Grand Goéland, qui est fondamentale.

— Voulez-vous dire que je suis capable de voler quand même ?

— Je dis que tu es libre.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, Kirk Maynard le Goéland, sans effort apparent, déploya ses ailes et s’enleva dans la nuit noire. Les goélands du clan furent tirés de leur sommeil par le cri qu’il poussa à deux cents mètres de hauteur, de toute la force de ses poumons.

— Je vole ! Écoutez tous ! Je vole ! Je vole !

À l’aube, ils étaient près d’un millier d’oiseaux à faire cercle autour du petit groupe des élèves et ils observaient Maynard avec curiosité. Ils ne se souciaient plus d’être vus ou non et ils écoutèrent Jonathan le Goéland en s’efforçant de le comprendre.

Il parla de choses fort simples, disant qu’il appartient à un goéland de voler, que la liberté est dans la nature même de son être, que tout ce qui entrave cette liberté doit être rejeté, qu’il s’agisse d’un rite, d’une superstition ou d’un quelconque interdit.

— Rejeté ? demanda une voix partant de la multitude. Rejeté, même s’il s’agit en l’occurrence de la Loi du clan ?

— La seule loi digne de ce nom est celle qui montre le chemin de la liberté, dit Jonathan. Il n’en est point d’autre.

— Comment voulez-vous que nous parvenions à voler comme vous le faites ? fit une autre voix. Vous êtes un voilier exceptionnel, comblé de tous les dons et d’essence divine, bien au-dessus de tous les autres oiseaux !

— Regardez Fletcher, et Lowell, et Charles-Roland, et Judy-Lee ! Sont-ils aussi des voiliers exceptionnels comblés de tous les dons et d’essence divine ? Pas plus que vous ne l’êtes, pas plus que je ne le suis. La seule différence est qu’ils ont commencé à comprendre ce qu’ils sont vraiment et qu’ils ont commencé à mettre en œuvre les moyens que la nature leur a accordés.

 

À l’exception de Fletcher, les élèves de Jonathan se sentaient mal à l’aise, car ils n’avaient pas encore bien compris que c’était là ce qu’ils faisaient eux-mêmes...

Chaque jour s’accroissait la foule de ceux qui venaient poser des questions, ou admirer, ou critiquer.

— On prétend au clan que si vous n’êtes pas le fils du Grand Goéland en personne, dit un matin Fletcher à Jonathan après l’entraînement aux vitesses de pointe, alors vous êtes mille années en avance sur votre temps.

Jonathan soupira. « C’est cela le prix du malentendu, pensa-t-il. Il fait de vous un démon ou il vous proclame dieu. »

— Qu’en penses-tu, Fletch ? Sommes-nous en avance sur notre temps ?

Long silence.

— Bah, cette façon de voler a toujours été là, à la portée de tous, prête à être apprise par quiconque la voulait découvrir ; cela n’a rien à voir avec notre temps.

voulait découvrir ; cela n’a rien à voir avec notre temps. Tout au plus sommes-nous peut-être en avance sur une mode, en avance sur la façon de voler de la plupart des goélands.

— C’est déjà quelque chose, dit Jonathan en effectuant un tonneau qui fit un instant miroiter son ventre. C’est même beaucoup mieux que d’être en avance sur notre temps.

 

 

 

L’accident se produisit tout juste une semaine après cet entretien. Fletcher exposait les notions élémentaires du vol aux vitesses critiques à un petit groupe d’élèves nouveaux. Il venait à peine de sortir d’un piqué de deux mille mètres et il passait, comme un long éclair gris, à quelques centimètres au-dessus de la plage lorsqu’un bébé-oiseau, qui n’en était qu’à son premier vol, traversa sa route, appelant sa mère. Ne disposant que d’une fraction de seconde pour éviter l’oisillon, Fletcher Lynd le Goéland vint percuter sur sa gauche, à plus de trois cents kilomètres à l’heure, contre un rocher de granit.

Pour lui, ce fut comme si ce roc était la porte massive et solide s’ouvrant brutalement sur un autre monde. Un sursaut d’effroi, le choc et le noir au moment de l’impact, puis il se retrouva dérivant dans un très étrange ciel, sans mémoire, se ressouvenant, puis oubliant à nouveau, angoissé, triste et aussi navré, terriblement navré...

La voix se fit alors entendre en lui comme elle s’y était fait entendre le jour de sa première rencontre avec Jonathan Livingston le Goéland.

— La bonne méthode, mon cher Fletcher, consiste à n’essayer de transcender nos limites que l’une après l’autre, avec patience. Nous ne devions nous attaquer à l’étude du vol à travers le roc qu’après avoir avancé encore un peu dans notre programme...

— Jonathan !

— ... également connu en tant que fils du Grand Goéland, répondit son maître avec un humour froid.

— Mais que faisons-nous ici ? Le rocher ! N’ai-je pas... ne suis-je pas... mort ?

— Oh ! voyons, Fletch, réfléchis ! Si tu es maintenant en train de me parler, alors de toute évidence tu n’es pas mort. Ce que tu as réussi à faire, c’est de sauter, d’une manière assez brusque j’en conviens, d’un niveau de connaissances à un autre. Tu as, à présent, le choix. Tu peux demeurer où tu te trouves et poursuivre ton étude à ce niveau qui – soit dit en passant – est considérablement au-dessus de celui que tu as quitté, ou bien tu peux revenir en arrière et continuer de travailler avec le clan. Les Anciens souhaitaient voir se produire quelque désastre et ils sont enchantés de constater que tu as si bien comblé leurs vœux.

— Je veux retourner vers le clan, bien sûr, j’ai à peine commencé à entraîner ma nouvelle classe !

— Fort bien ! Fletcher, tu comprends maintenant ce que je voulais dire à propos du corps qui n’est rien d’autre qu’un effet de la pensée !

Fletcher, au pied du rocher, remua la tête, déploya ses ailes et ouvrit les yeux au beau milieu du clan tout entier rassemblé. Lorsqu’il bougea pour la première fois, il s’éleva de la foule un grand concert de cris et de grincements de becs.

— Il vit ! Lui qui était mort est maintenant vivant !

— Le fils du Grand Goéland ! Il l’a touché du bout des ailes ! Il l’a ressuscité !

— Non ! Il nie, c’est un démon, un démon ! Un démon venu pour détruire le clan !

Ils étaient quatre mille goélands réunis, effarés par ce qui venait d’arriver et le cri de démon les secoua comme un vent de tempête. Becs aiguisés pointés, yeux exorbités, ils s’approchèrent, prêts à déchirer.

— Te sentirais-tu mieux, Fletch, si nous partions d’ici ? s’enquit Jonathan avec sollicitude.

— Je n’y verrais certes aucune objection...

Instantanément, ils réapparurent ensemble à un kilomètre de là et les becs meurtriers de la foule se refermèrent sur le vide.

— Comment se fait-il, fit observer Jonathan, rêveur, que la chose la plus difficile au monde soit de convaincre un oiseau de ce qu’il est libre et de ce qu’il peut s’en convaincre aisément s’il consacre une partie de son temps à s’y exercer ? Pourquoi faut-il que cela soit si difficile ?

Les paupières de Fletcher battaient encore, ses yeux s’ajustant au nouveau décor...

— Par quelle magie avons-nous été transportés ici ?

— Tu as voulu échapper à ces imbéciles, n’est-il pas vrai ?

— Oui, mais comment avez-vous...

 — Il en va de cela comme de toute autre chose, Fletcher : question d’entraînement.

La matinée ne s’était pas écoulée que le clan avait déjà oublié sa crise de démence mais Fletcher, lui, n’avait pas oublié.

— Vous souvenez-vous, Jonathan, de ce que vous avez dit il y a bien longtemps à propos de votre amour de la communauté, assez fort pour vous pousser à retourner vers elle, l’aider à apprendre ?

— Oui, bien sûr.

— Je ne comprends pas comment vous faites pour aimer cette racaille à plumes qui vient tout juste de tenter de vous tuer.

— Oh ! Fletch, ce n’est pas cela qu’il s’agit d’aimer ! Tu n’aimes ni la haine, ni le mal, c’est évident. Il faut t’efforcer de voir le Goéland véritable – celui qui est bon – en chacun de tes semblables et l’aider à le découvrir en lui-même. C’est là ce que j’entends par amour. C’est au fond un bon tour à leur jouer lorsqu’on sait s’y prendre. Je me souviens par exemple d’un jeune oiseau intraitable. Il s’appelait Fletcher Lynd le Goéland, exclu de fraîche date. Prêt à lutter à mort contre le clan, il commençait à bâtir sur les Falaises lointaines son propre enfer d’amertume, et le voici aujourd’hui, échafaudant son propre paradis, qui va mener vers ce paradis toute la communauté...

Fletcher se tourna vers son maître et dans son œil passa une lueur d’effroi.

— Moi, guider autrui ? Que voulez-vous dire en parlant de faire de moi le guide ? Ici, c’est vous. Vous n’avez pas le droit de partir !

— Ah ! vraiment ? Ne penses-tu pas qu’il puisse y avoir d’autres clans, d’autres Fletcher qui, plus que ce clan-là et que ce Fletcher-ci, ont besoin d’un maître capable de les guider vers la lumière ?

— Moi ? Mais, Jon, je ne suis qu’un goéland quelconque alors que vous êtes...

— … le Fils Unique du Grand Goéland, je suppose ? soupira Jonathan en contemplant la mer. Tu n’as plus besoin de moi. Ce qu’il te faut désormais, c’est continuer de découvrir par toi-même, chaque jour un peu plus, le véritable et illimité Fletcher le Goéland qui est en toi. C’est lui qui est ton maître. Il te faut le comprendre et l’exercer.

À cet instant même, le corps de Jonathan se mit à vaciller, comme vibrant dans les airs, puis devint progressivement transparent...

— Ne les laisse pas répandre sur mon compte des bruits absurdes ou faire de moi un dieu. D’accord, Fletcher ? Tu sais, je ne suis qu’un goéland qui aime voler, Fletcher ? Tu sais, je ne suis qu’un goéland qui aime voler, pas plus...

— Jonathan !

— Pauvre Fletcher, ne te fie pas à tes yeux, mon vieux. Tout ce qu’ils te montrent, ce sont des limites, les tiennes. Regarde avec ton esprit, découvre ce dont d’ores et déjà tu as la conviction et tu trouveras la voie de l’envol...

L’éblouissement s’éteignit. Jonathan le Goéland s’était évanoui dans l’espace.

 

 

 

Fletcher le Goéland se hissa dans le ciel face à un groupe d’élèves nouveaux, impatients de prendre leur première leçon.

— Tout d’abord, leur dit-il en appuyant sur les mots, il vous faut comprendre que le goéland n’est que l’image d’une liberté sans limites créée par le Grand Goéland et que votre corps perceptible, d’un bout d’aile à l’autre, n’existe que dans votre conscience !

Les jeunes goélands ne purent s’empêcher d’échanger des regards sceptiques. «Eh bien, alors, pensaient-ils, cela ne ressemble guère à un exposé sur les règles à observer pour réussir un looping. »

Fletcher comprit, soupira et reprit :

— Hum ! Ah !... fort bien, dit-il en les observant d’un œil critique. Commençons par le vol à l’horizontale.

Et, en disant ces mots, il comprit soudain toute l’honnêteté de son ami lorsqu’il se défendait de n’être pas plus d’essence divine que lui, Fletcher, ne l’était.

« Sans limites, Jonathan ? pensa-t-il. Le temps alors n’est pas très éloigné où je vais pouvoir apparaître dans l’air impalpable de ta plage à toi, et te sortir à propos de voltige un ou deux bons petits tours de mon sac ! »

Et encore qu’il s’efforçât de se donner l’air sévère qu’il convient à un moniteur de prendre en présence d’élèves, Fletcher le Goéland les vit tout à coup, l’espace d’un instant, tels qu’ils étaient et ce ne fut point de l’affection mais un amour profond qu’il ressentit pour eux.

« Tu as raison, Jonathan, il n’y a pas de limites », se dit- il avec le sourire.

C’est ainsi que Fletcher s’engagea sur la route qui menait à la sagesse...

 

 

►◄

FIN

 

 

 ÉDITIONS YAPADVIRUS

 

 

 

 

[1] La « ressource » consiste à ramener un avion en vol horizontal après un piqué prolongé.

[2] Terme d'usage pour les ailes.

1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, METTRE EN PRATIQUE LE POUVOIR DU MOMENT PRÉSENT (5/9)

 

AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage, peut-être mal traduit, peut-être mal assimilé, ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer préjudiciable.

 

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 SUITE DU CHAPITRE 4

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CHAPITRE CINQ

 

 

LA BEAUTÉ NAÎT DANS LE CALME DE LA PRÉSENCE

 

 

Il faut une certaine présence pour avoir conscience de la beauté, de la majestuosité et du sacré de la nature. Vous est-il jamais arrivé, par une belle nuit, de vous perdre du regard dans l'infini de l'espace et d'être ému par son immobilité absolue et son inconcevable immensité ? Avez-vous déjà écouté le murmure d'un torrent alpin dans la forêt ? Ou encore, le chant d'un merle en plein été, au crépuscule ?

Pour prendre conscience de telles choses, il faut que le mental se soit tu. Vous devez mettre momentanément de côté votre fardeau de problèmes, votre charge de passé et de futur, ainsi que toutes vos connaissances. Sinon, vous verrez, mais sans vraiment voir, vous entendrez sans vraiment entendre. Vous devez être totalement présent.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Au delà de la beauté des formes extérieures, il y a plus. Il y a quelque chose d'indéfinissable qui n'a pas de nom. Il y a une essence intérieure, profonde et sacrée. Là où il y a de la beauté, cette essence transparaît d'une façon ou d'une autre. Elle ne vous est révélée que si vous êtes présent.

Serait-il possible que cette essence indicible et votre présence soient une seule et même chose ?

Cette essence indescriptible serait-elle là sans votre présence ? Sondez-la en profondeur et découvrez la réponse.

 

Atteindre la conscience pure

Chaque fois que vous observez le mental, vous dégagez votre conscience des formes du mental et celle-ci devient alors ce qu'on appelle l'observateur ou encore le témoin. Par conséquent, le témoin - conscience pure au delà de toute forme - se renforce et les élaborations du mental faiblissent. En agissant de la sorte, vous personnalisez un évènement qui a vraiment une portée cosmique : à travers vous, la conscience sort de son rêve d'identification à la forme et se dissocie d'elle. Ceci laisse présager un évènement, déjà commencé en partie, mais encore dans le lointain futur du temps-horloge : LA FIN DU MONDE TEL QU'ON LE CONNAÎT

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Pour rester présent dans la vie quotidienne, il faut être bien ancré en soi, bien enraciné. Sinon, le mental vous entraînera dans son flot comme une rivière en furie, car son mouvement d'entraînement est incroyable.

Je veux dire habiter votre corps totalement. Avoir constamment votre attention en partie fixée sur le champ énergétique de votre corps. Sentir votre corps de l'intérieur, pour ainsi dire. La conscience du corps vous fait rester présent et vous ancre dans le présent.

 

Le corps visible et tangible ne peut vous amener à l'Être. Ce n'est qu'une enveloppe, ou plutôt une perception limitée et déformée d'une réalité plus profonde. Dans votre état naturel de rapport intime avec l'Être, cette réalité plus profonde est ressentie à chaque instant : c'est le corps subtil et invisible, la présence qui vous anime. Alors, "habiter son corps", c'est sentir le corps de l'intérieur, sentir la vie en vous et, par conséquent, découvrir que vous êtes autre chose au delà de la forme extérieure.

Tant que votre mental accapare toute votre attention, vous êtes coupé de votre Être. Lorsque c'est le cas - et pour la plupart des gens ça l'est continuellement -, vous n'êtes pas dans votre corps. Le mental absorbe toute votre conscience et la transforme en "balivernes mentales". Vous ne pouvez cesser de penser.

Pour devenir conscient de l'Être, vous devez vous réapproprier votre conscience, au détriment du mental. C'est l'une des tâches les plus fondamentales de votre voyage spirituel. Ceci démobilisera toute la conscience auparavant mobilisée par la pensée compulsive et inutile. Une façon très efficace de le faire consiste tout simplement à détourner votre attention de la pensée pour la diriger vers le corps, là où vous pouvez d'emblée sentir l'Être sous la forme du champ énergétique invisible qui donne vie à ce que l'on perçoit comme le corps physique.

 

Comment entrer en contact avec votre corps subtil

Essayez tout de suite, s'il vous plaît. Fermez les yeux : cela pourra peut-être vous aider. Plus tard, quand il vous sera devenu facile et naturel d'être dans le corps, ceci ne sera plus nécessaire.

 

 

EXERCICE

 

Dirigez votre attention sur le corps. Sentez- le de l'intérieur. Est-il vivant ? Sentez-vous la vitalité dans vos mains, vos bras, vos jambes, vos pieds, votre abdomen, votre poitrine ?

Sentez-vous le subtil champ énergétique qui infuse tout votre corps et vitalise chaque organe et chaque cellule ? Le sentez-vous simultanément dans toutes les parties du corps comme un seul et unique champ énergétique ?

Maintenez votre attention sur votre corps subtil pendant quelques instants. Ne vous mettez pas à y penser. Sentez-le seulement.

 

Plus vous y accordez d'attention, plus la sensation se clarifie et s'intensifie. Vous aurez l'impression que chacune de vos cellules se vivifie, et, si vous êtes très visuel, il se peut que vous perceviez votre corps sous la forme d'une image lumineuse.

Même si une telle image peut temporairement vous aider, accordez davantage d'attention à la sensation qu'à toute image pouvant se présenter. Peu importe sa beauté ou sa force, une image a déjà une forme définie. Elle empêche donc la sensation de s'approfondir.

 

 

Habiter pleinement son corps

Faites en une méditation. Cela n'a pas besoin d'être long. Dix à quinze minutes suffisent. Assurez-vous tout d'abord qu'aucune distraction extérieure - le téléphone - ou des gens, ne viendra vous déranger.

 

 

EXERCICE

 

Installez-vous sur une chaise sans vous renverser vers l’arrière. Gardez la colonne vertébrale bien droite. Ceci vous aidera à rester alerte. Ou bien alors, adoptez votre position préférée de méditation.

Assurez-vous que votre corps est détendu. Fermez les yeux et prenez quelques respirations profondes. Sentez-vous respirer dans la partie basse de l'abdomen, pour ainsi dire. Observez les légères expansion et contraction qui se produisent à l'inspiration et à l'expiration.

Puis prenez conscience du champ énergétique du corps tout entier. Ne réfléchissez pas à ce qui se passe ; ressentez-le plutôt. De cette manière, vous ne laissez pas le mental s'approprier votre conscience. Si cela peut vous être utile, servez-vous de la méditation de la lumière dont j'ai déjà parlé.

Quand vous arrivez à clairement sentir le corps subtil comme un seul champ énergétique, laissez aller, si c'est possible, toute image pour vous concentrer exclusivement sur la sensation. Si c'est possible aussi, abandonnez toute image mentale que vous pouvez encore avoir du corps physique. Ce qui reste alors, c'est une sensation de présence ou "d'être" qui englobe tout et l'impression que me corps énergétique n'a pas de frontière.

Puis concentrez votre attention encore plus profondément sur cette sensation. Ne faites plus qu'un avec elle, fusionnez avec votre champ énergétique afin d''éliminer toute dualité perceptuelle observateur-observé entre vous et votre corps. La distinction entre l'intérieur et l'extérieur se dissipe ; dorénavant, il n'y a plus de corps énergétique. En descendant profondément dans le corps, vous l'avez transcendé. Restez dans ce royaume de pur Être aussi longtemps que vous êtes à l'aise. Puis, reprenez conscience de votre corps physique, de votre respiration et de vos sens, et ouvrez les yeux.

Pendant quelques minutes, regardez autour de vous de façon méditative, c'est è dire sans étiquetage mental, tout en continuant à sentir votre corps énergétique.

 

Lorsque vous avez accès à ce royaume dépourvu de formes, vous êtes vraiment libéré du lien avec la forme et de toute identification à celle-ci. Il s'agit de la vie sous son aspect non particularisé, telle qu'elle existe avant sa fragmentation en la multiplicité. On pourrait l'appeler le non-manifeste, la source invisible de toutes choses. L'Être à l'intérieur de tous les êtres. C'est un royaume d'immobilité et de paix profonde, mais aussi de grande joie et d'intense vitalité. Chaque fois que vous faites preuve de présence, vous devenez dans une certaine mesure perméable à la lumière, à la conscience pure qui émane de cette source. Vous prenez également conscience que cette lumière n'est pas dissociée de ce que vous êtes et qu'elle constitue au contraire votre essence même.

Lorsque votre conscience est dirigée vers l'extérieur, le monde et le mental voient le jour. Lorsqu'elle est dirigée vers l'intérieur, elle actualise sa propre source et retourne à sa demeure originelle dans le non-manifeste.

Puis, quand votre conscience revient vers le monde manifeste, vous retrouvez l'identité de la forme que vous avez temporairement délaissée. De nouveau, vous avez un nom, un passé, des conditions de vie, un futur. Mais, essentiellement, vous n'êtes plus la même personne, car vous avez fugitivement eu un aperçu d'une réalité en vous qui n'est pas "de ce monde", bien qu'elle n'en soit pas dissociée, tout comme elle n'est pas dissociée de vous.

Laissez votre pratique spirituelle être la suivante :

 

 

EXERCICE

 

Quand vous vaquez à vos occupations, n'accordez pas toute votre attention au monde extérieur et à votre mental. Maintenez-en une partie vers l'intérieur. Il a déjà été question de cela précédemment.

Sentez votre corps subtil même quand vous êtes occupé par vos activités quotidiennes, en particulier dans le cadre de vos relations ou quand vous vous trouvez dans la nature. Sentez l'immobilité au plus profond de vous. Maintenez cette porte d'accès ouverte.

Il est tout à fait possible d'être conscient du non-manifeste dans votre vie. Il se présente comme une sensation profonde de paix à l'arrière-plan, une tranquillité qui ne vous quitte jamais, peu importe ce qui se produit dans le monde extérieur. Vous devenez un pont entre le non-manifeste et le manifeste, entre Dieu et le monde.

Ceci est l'état de rapport intime avec la source que nous appelons illumination.

 

 

Créez en vous de profondes racines

La clé, c'est d'être en contact permanent avec votre corps subtil, de le sentir en tout temps. Ceci approfondira et transformera rapidement votre vie. Plus vous dirigez votre conscience sur le corps énergétique, plus la fréquence de ses vibrations s'amplifie, un peu comme augmente l'intensité d'une ampoule quand vous tournez le rhéostat. À ce niveau vibratoire plus élevé, la négativité ne peut plus vous perturber et vous tendez naturellement à vous attirer des situations nouvelles qui reflètent cette fréquence vibratoire.

Si vous maintenez le plus possible votre attention sur votre corps énergétique, vous serez ancré dans le présent et ne vous égarerez ni dans le monde extérieur ni dans le mental. Les pensées et les émotions, les peurs et les désirs, seront dans une certaine mesure encore présents, mais du moins, ils ne prendront pas le dessus.

 

 

EXERCICE

Veuillez s'il vous plaît observer ce vers quoi est dirigée votre attention en ce moment. Vous êtes en train de m'écouter ou de me lire. C'est le point de mire de votre attention. Vous avez aussi une conscience périphérique du lieu où vous vous trouvez, des personnes qui vous entourent, etc. Il se peut en outre qu'une certaine activité mentale se joue autour de ce que vous entendez ou lisez, que votre mental émette des commentaires.

Il n'est cependant pas nécessaire que rien de ceci retienne toute votre attention; Voyez si vous pouvez en même temps être en contact avec votre corps subtil. Maintenez une partie de votre attention vers l'intérieur. Ne la laissez pas se tourner entièrement vers l'extérieur. Sentez votre corps entier de l'intérieur, comme un seul et unique champ énergétique. Comme si vous écoutiez ou lisiez avec tout votre corps. Exercez-vous à cela au cours des jours ou des semaines à venir.

N'accordez pas la totalité de votre attention au mental et au monde extérieur. Concentrez-vous sur ce que vous faites, bien sûr, mais sentez en même temps votre corps énergétique aussi souvent que possible. Restez en contact avec vos racines intérieures. Surveillez ensuite comment ceci modifie l'état de votre conscience et la qualité de ce que vous faites.

S'il vous plaît, n'acceptez pas simplement ce que je vous dis. Faites en l'essai vous même.

 

 

Comment renforcer le système immunitaire

Il existe une méditation simple mais puissante d'auto-guérison que vous pouvez faire à tout moment, quand vous sentez le besoin de renforcer votre système immunitaire. Elle s'avère particulièrement efficace si vous la pratiquez quand vous sentez les premiers symptômes d'une maladie. Mais elle fonctionne également dans le cas de maladies déjà installées si vous vous y adonnez à intervalles réguliers et avec intensité. Elle viendra aussi neutraliser toute perturbation occasionnée à votre champ énergétique par une quelconque forme de négativité. Cela ne remplace cependant pas la pratique, instant après instant, de la présence au corps. Sinon, cette méditation n'aura que des effets temporaires. Voici la méditation ou, si vous voulez, l'exercice :

 

 

EXERCICE

 

Quand vous avez quelques minutes de libre, particulièrement le soir juste avant de vous endormir et le matin juste après vous être réveillé et avant de vous lever, inondez votre corps de conscience.

Fermez les yeux. Étendez vous à plat dos. Choisissez différentes parties de votre corps pour tout d'abord y centre brièvement voter attention : les mains, les pieds, les bras, les jambes, l'abdomen, la poitrine, la tête, etc. Aussi intensément que vous le pouvez, sentez d'abord l'énergie vitale dans ces parties du corps, en restant environ quinze secondes sur chacune d'elles.

Puis, laissez votre attention parcourir à quelques reprises tout votre corps à la manière d'une vague, des pieds à la tête, et vice-versa. Cela ne prendra qu'une minute environ. Sentez ensuite votre corps énergétique dans sa totalité, comme un champ énergétique unique. Maintenez votre attention sur cette sensation durant quelques minutes.

Pendant toute la durée de l'exercice, soyez intensément présent dans chaque cellule de votre corps.

Ne vous inquiétez pas si le mental réussit de temps en temps à attirer votre attention sur autre chose que le corps et si vous vous perdez un peu dans vos pensées. Dès que vous le remarquez, dirigez de nouveau votre attention sur le corps énergétique.

 

 

Utilisation créative du mental

Si vous devez recourir à votre mental pour atteindre un objectif précis, faites-le de concert avec votre corps énergétique. C'est seulement quand vous êtes capable d'être conscient sans penser, que vous pouvez employer votre mental de façon créative. Et la manière la plus simple de se retrouver dans cet état-là, c'est de passer par le corps.

 

 

LECTURE MÉDITATIVE

 

Chaque fois que vous avez besoin d'une réponse, d'une solution ou d'une idée originale, arrêtez-vous de penser pendant quelques instants en concentrant votre attention sur votre champ énergétique. Prenez conscience de votre calme intérieur. Lorsque vous reviendrez à la pensée, celle-ci sera fraîche et créative. Dans n'importe quelle activité intellectuelle, prenez l'habitude d'aller et de venir toutes les quelques minutes entre la pensée et l'écoute intérieure, le calme intérieur.

On pourrait dire aussi : ne pensez pas seulement avec votre tête, pensez avec tout votre corps.

 

 

Laissez la respiration vous amener dans le corps

Si, à n'importe quel moment, vous éprouvez de la difficulté à entrer en contact avec le corps énergétique, il est habituellement plus facile de vous concentrer en premier lieu sur la respiration. La respiration consciente, qui est une méditation puissante en elle-même, vous remettra graduellement en contact avec le corps.

 

 

EXERCICE

 

Suivez votre respiration en maintenant votre attention sur l'inspiration et l'expiration.

Respirez dans le corps et, à chaque inspiration, sentez comment votre abdomen se détend et se contracte légèrement.

Si vous avez de la difficulté à visualiser, fermez les yeux et imaginez-vous entouré de lumière ou immergé dans une substance lumineuse, dans une mer de conscience.

Puis, respirez cette lumière. Sentez cette substance lumineuse emplir votre corps et le rendre également lumineux. Vous êtes maintenant dans votre corps. Vous avez accédé au pouvoir du moment présent.

 

 FIN DU CHAPITRE 5

 SUITE

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15 février 2020

Au Père Léon* (1089)

 

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                                                                                             Image : X

 

 

Au Père Léon*

 

Messagers du temps au noir regard que la poussière voile,

des siècles prisonniers observent, silencieux,

chaque jour qui se meurt et s’ajoute à leur âge.

 

Éclos du sillage empourpré des veinules de pierre,

de hauts champignons de lumière couvrent, de leur blancheur sage,

la litanie du faire aux tables parées.

 

Des vapeurs sonores, animant de reflets la longue voie de marbre,

répandent dans les airs l’arôme des bonheurs paisibles ;

pétrissant son journal, le vieil homme sourit.

 

L’éternelle continuité, qui toujours s’écoule au dehors,

perce de toutes parts le vaste écran des murs de verre,

où la vie se répète et ne meurt pas.

 

La brise aux effluves de rue laisse entrer de nouveaux captifs,

conserve du dehors un œil sur eux puis,

soumise à leur vouloir, les libère débonnaire.

 

Et la porte de verre s’ouvre et se referme

entre deux longues bouffées de silence.

 

 

 

* Grande brasserie toulousaine de la place Esquirol :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/00_toulouse___la_tournee_des_bistrots/index.html

 

 

 

JCP 12/2019 - 02/2020 écrit en grande partie sur place.

6 juin 2013

Une descente dans le Maelström, Edgar Allan Poe

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Cette nouvelle fait partie du recueil "Histoires extraordinaires"

 

Une descente dans le Maelström

Traduction Charles Baudelaire

 

 

Les voies de Dieu, dans la nature comme dans l’ordre de la Providence, ne sont point nos voies ; et les types que nous concevons n’ont aucune mesure commune avec la vastitude, la profondeur et l’incompréhensibilité de ses œuvres, qui contiennent en elles un abîme plus profond que le puits de Démocrite.

JOSEPH GLANVILL.

 

◄►

 

                        Nous avions atteint le sommet du rocher le plus élevé. Le vieil homme, pendant quelques minutes, sembla trop épuisé pour parler.

– Il n’y a pas encore bien longtemps, – dit-il à la fin – je vous aurais guidé par ici aussi bien que le plus jeune de mes fils. Mais, il y a trois ans, il m’est arrivé une aventure plus extraordinaire que n’en essuya jamais un être mortel ou du moins telle que jamais homme n’y a survécu pour la raconter, et les six mortelles heures que j’ai endurées m’ont brisé le corps et l’âme. Vous me croyez très vieux, mais je ne le suis pas. Il a suffi du quart d’une journée pour blanchir ces cheveux noirs comme du jais, affaiblir mes membres et détendre mes nerfs au point de trembler après le moindre effort et d’être effrayé par une ombre. Savez-vous bien que je puis à peine, sans attraper le vertige, regarder par-dessus ce petit promontoire.

 

Le petit promontoire sur le bord duquel il s’était si négligemment jeté pour se reposer, de façon que la partie la plus pesante de son corps surplombait, et qu’il n’était garanti d’une chute que par le point d’appui que prenait son coude sur l’arête extrême et glissante, le petit promontoire s’élevait à quinze ou seize cents pieds environ d’un chaos de rochers situés au-dessous de nous, – immense précipice de granit luisant et noir.

Pour rien au monde je n’aurais voulu me hasarder à six pieds du bord. Véritablement, j’étais si profondément agité par la situation périlleuse de mon compagnon, que je me laissai tomber tout de mon long sur le sol, m’accrochant à quelques arbustes voisins, n’osant pas même lever les yeux vers le ciel. Je m’efforçais en vain de me débarrasser de l’idée que la fureur du vent mettait en danger la base même de la montagne. Il me fallut du temps pour me raisonner et trouver le courage de me mettre sur mon séant et de regarder au loin dans l’espace.

 

– Il vous faut prendre le dessus sur ces lubies-là, me dit le guide, car je vous ai amené ici pour vous faire voir à loisir le théâtre de l’événement dont je parlais tout à l’heure, et pour vous raconter toute l’histoire avec la scène même sous vos yeux.

 

« Nous sommes maintenant, reprit-il avec cette manière minutieuse qui le caractérisait, nous sommes maintenant sur la côte même de Norvège, au 68ème degré de latitude, dans la grande province de Nortland et dans le lugubre district de Lofoden. La montagne dont nous occupons le sommet est Helseggen, la Nuageuse. Maintenant, levez-vous un peu ; accrochez-vous au gazon, si vous sentez venir le vertige, – c’est cela, – et regardez au-delà de cette ceinture de vapeurs qui cache la mer à nos pieds.

 

Je regardai vertigineusement, et je vis une vaste étendue de mer, dont la couleur d’encre me rappela tout d’abord le tableau du géographe Nubien et sa Mer des Ténèbres. C’était un panorama plus effroyablement désolé qu’il n’est donné à une imagination humaine de le concevoir. À droite et à gauche, aussi loin que l’œil pouvait atteindre, s’allongeaient, comme les remparts du monde, les lignes d’une falaise horriblement noire et surplombante, dont le caractère sombre était puissamment renforcé par le ressac qui montait jusque sur sa crête blanche et lugubre, hurlant et mugissant éternellement. Juste en face du promontoire sur le sommet duquel nous étions placés, à une distance de cinq ou six milles en mer, on apercevait une île qui avait l’air désert, ou plutôt on la devinait au moutonnement énorme des brisants dont elle était enveloppée. À deux milles environ plus près de la terre, se dressait un autre îlot plus petit, horriblement pierreux et stérile, et entouré de groupes interrompus de roches noires.

 

L’aspect de l’Océan, dans l’étendue comprise entre le rivage et l’île la plus éloignée, avait quelque chose d’extraordinaire. En ce moment même, il soufflait du côté de la terre une si forte brise, qu’un brick, tout au large, était à la cape avec deux ris dans sa toile et que sa coque disparaissait quelquefois tout entière ; et pourtant il n’y avait rien qui ressemblât à une houle régulière, mais seulement, et en dépit du vent, un clapotement d’eau, bref, vif et tracassé dans tous les sens ; – très peu d’écume, excepté dans le voisinage immédiat des rochers.

 

– L’île que vous voyez là-bas, reprit le vieil homme, est appelée par les Norvégiens Vurrgh. Celle qui est à moitié chemin est Moskoe. Celle qui est à un mille au nord est Ambaaren. Là-bas sont Islesen, Hotholm, Keildhelm, Suarven et Buckholm. Plus loin, – entre Moskoe et Vurrgh, – Otterholm, Flimen, Sandflesen et Stockholm. Tels sont les vrais noms de ces endroits ; mais pourquoi ai-je jugé nécessaire de vous les nommer, je n’en sais rien, je n’y puis rien comprendre, – pas plus que vous. – Entendez-vous quelque chose ? Voyez-vous quelque changement sur l’eau ?

 

Nous étions depuis dix minutes environ au haut de Helseggen, où nous étions montés en partant de l’intérieur de Lofoden, de sorte que nous n’avions pu apercevoir la mer que lorsqu’elle nous avait apparu tout d’un coup du sommet le plus élevé. Pendant que le vieil homme parlait, j’eus la perception d’un bruit très fort et qui allait croissant, comme le mugissement d’un immense troupeau de buffles dans une prairie d’Amérique ; et, au moment même, je vis ce que les marins appellent le caractère clapoteux de la mer se changer rapidement en un courant qui se faisait vers l’est. Pendant que je regardais, ce courant prit une prodigieuse rapidité. Chaque instant ajoutait à sa vitesse, – à son impétuosité déréglée. En cinq minutes, toute la mer, jusqu’à Vurrgh, fut fouettée par une indomptable furie ; mais c’était entre Moskoe et la côte que dominait principalement le vacarme. Là, le vaste lit des eaux, sillonné et couturé par mille courants contraires, éclatait soudainement en convulsions frénétiques, – haletant, bouillonnant, sifflant, pirouettant en gigantesques et innombrables tourbillons, et tournoyant et se ruant tout entier vers l’est avec une rapidité qui ne se manifeste que dans des chutes d’eau précipitées.

 

Au bout de quelques minutes, le tableau subit un autre changement radical. La surface générale devint un peu plus unie, et les tourbillons disparurent un à un, pendant que de prodigieuses bandes d’écume apparurent là où je n’en avais vu aucune jusqu’alors. Ces bandes, à la longue, s’étendirent à une grande distance, et, se combinant entre elles, elles adoptèrent le mouvement giratoire des tourbillons apaisés et semblèrent former le germe d’un vortex plus vaste. Soudainement, très soudainement, celui-ci apparut et prit une existence distincte et définie, dans un cercle de plus d’un mille de diamètre. Le bord du tourbillon était marqué par une large ceinture d’écume lumineuse ; mais pas une parcelle ne glissait dans la gueule du terrible entonnoir, dont l’intérieur, aussi loin que l’œil pouvait y plonger, était fait d’un mur liquide, poli, brillant et d’un noir de jais, faisant avec l’horizon un angle de 45 degrés environ, tournant sur lui-même sous l’influence d’un mouvement étourdissant, et projetant dans les airs une voix effrayante, moitié cri, moitié rugissement, telle que la puissante cataracte du Niagara elle-même, dans ses convulsions, n’en a jamais envoyé de pareille vers le ciel.

 

La montagne tremblait dans sa base même, et le roc remuait. Je me jetai à plat ventre, et, dans un excès d’agitation nerveuse, je m’accrochai au maigre gazon.

– Ceci, dis-je enfin au vieillard, ne peut pas être autre chose que le grand tourbillon du Maelström.

– On l’appelle quelquefois ainsi, dit-il ; mais nous autres Norvégiens, nous le nommons le Moskoe-Strom, de l’île de Moskoe, qui est située à moitié chemin.

 

Les descriptions ordinaires de ce tourbillon ne m’avaient nullement préparé à ce que je voyais. Celle de Jonas Ramus, qui est peut-être plus détaillée qu’aucune autre ne donne pas la plus légère idée de la magnificence et de l’horreur du tableau, – ni de l’étrange et ravissante sensation de nouveauté qui confond le spectateur. Je ne sais pas précisément de quel point de vue ni à quelle heure l’a vu l’écrivain en question ; mais ce ne peut être ni du sommet de Helseggen, ni pendant une tempête. Il y a néanmoins quelques passages de sa description qui peuvent être cités pour les détails, quoiqu’ils soient très insuffisants pour donner une impression du spectacle.

 

– Entre Lofoden et Moskoe, dit-il, la profondeur de l’eau est de trente-six à quarante brasses ; mais, de l’autre côté, du côté de Ver (il veut dire Vurrgh), cette profondeur diminue au point qu’un navire ne pourrait y chercher un passage sans courir le danger de se déchirer sur les roches, ce qui peut arriver par le temps le plus calme. Quand vient la marée, le courant se jette dans l’espace compris entre Lofoden et Moskoe avec une tumultueuse rapidité ; mais le rugissement de son terrible reflux est à peine égalé par celui des plus hautes et des plus terribles cataractes ; le bruit se fait entendre à plusieurs lieues, et les tourbillons ou tournants creux sont d’une telle étendue et d’une telle profondeur, que, si un navire entre dans la région de son attraction, il est inévitablement absorbé et entraîné au fond, et, là, déchiré en morceaux contre les rochers ; et, quand le courant se relâche, les débris sont rejetés à la surface. Mais ces intervalles de tranquillité n’ont lieu qu’entre le reflux et le flux, par un temps calme, et ne durent qu’un quart d’heure ; puis la violence du courant revient graduellement.

 

« Quand il bouillonne le plus et quand sa force est accrue par une tempête, il est dangereux d’en approcher, même d’un mille norvégien. Des barques, des yachts, des navires ont été entraînés pour n’y avoir pas pris garde avant de se trouver à portée de son attraction. Il arrive assez fréquemment que des baleines viennent trop près du courant et sont maîtrisées par sa violence ; et il est impossible de décrire leurs mugissements et leurs beuglements dans leur inutile effort pour se dégager.

 

« Une fois, un ours, essayant de passer à la nage le détroit entre Lofoden et Moskoe, fut saisi par le courant et emporté au fond ; il rugissait si effroyablement qu’on l’entendait du rivage. De vastes troncs de pins et de sapins, engloutis par le courant, reparaissent brisés et déchirés, au point qu’on dirait qu’il leur a poussé des poils. Cela démontre clairement que le fond est fait de roches pointues sur lesquelles ils ont été roulés çà et là. Ce courant est réglé par le flux et le reflux de la mer, qui a constamment lieu de six en six heures. Dans l’année 1645, le dimanche de la Sexagésime, de fort grand matin, il se précipita avec un tel fracas et une telle impétuosité, que des pierres se détachaient des maisons de la côte…

 

En ce qui concerne la profondeur de l’eau, je ne comprends pas comment on a pu s’en assurer dans la proximité immédiate du tourbillon. Les quarante brasses doivent avoir trait seulement aux parties du canal qui sont tout près du rivage, soit de Moskoe, soit de Lofoden. La profondeur au centre du Moskoe-Strom doit être incommensurablement plus grande, et il suffit, pour en acquérir la certitude, de jeter un coup d’œil oblique dans l’abîme du tourbillon, quand on est sur le sommet le plus élevé de Helseggen. En plongeant mon regard du haut de ce pic dans le Phlégéthon* hurlant, je ne pouvais m’empêcher de sourire de la simplicité avec laquelle le bon Jonas Ramus raconte, comme choses difficiles à croire, ses anecdotes d’ours et de baleines ; car il me semblait que c’était chose évidente de soi que le plus grand vaisseau de ligne possible arrivant dans le rayon de cette mortelle attraction, devait y résister aussi peu qu’une plume à un coup de vent et disparaître tout en grand et tout d’un coup.

 

Les explications qu’on a données du phénomène, – dont quelques-unes, je me le rappelle, me paraissaient suffisamment plausibles à la lecture, – avaient maintenant un aspect très différent et très peu satisfaisant. L’explication généralement reçue est que, comme les trois petits tourbillons des îles Féroë, celui-ci « n’a pas d’autre cause que le choc des vagues montant et retombant, au flux et au reflux, le long d’un banc de roches qui endigue les eaux et les rejette en cataracte ; et qu’ainsi, plus la marée s’élève, plus la chute est profonde, et que le résultat naturel est un tourbillon ou vortex, dont la prodigieuse puissance de succion est suffisamment démontrée par de moindres exemples ». Tels sont les termes de l’Encyclopédie britannique. Kircher et d’autres imaginent qu’au milieu du canal du Maelström est un abîme qui traverse le globe et aboutit dans quelque région très éloignée ; – le golfe de Bothnie a même été désigné une fois un peu légèrement. Cette opinion assez puérile était celle à laquelle, pendant que je contemplais le lieu, mon imagination donnait le plus volontiers son assentiment ; et, comme j’en faisais part au guide, je fus assez surpris de l’entendre me dire que, bien que telle fût l’opinion presque générale des Norvégiens à ce sujet, ce n’était néanmoins pas la sienne. Quant à cette idée, il confessa qu’il était incapable de la comprendre, et je finis par être d’accord avec lui ; car, pour concluante qu’elle soit sur le papier, elle devient absolument inintelligible et absurde à côté du tonnerre de l’abîme.

                                      

 * Un des fleuves des Enfers.

 

– Maintenant que vous avez bien vu le tourbillon, me dit le vieil homme, si vous voulez que nous nous glissions derrière cette roche, sous le vent, de manière qu’elle amortisse le vacarme de l’eau, je vous conterai une histoire qui vous convaincra que je dois en savoir quelque chose, du Moskoe-Strom !

 

Je me plaçai comme il le désirait, et il commença :

 

– Moi et mes deux frères, nous possédions autrefois un semaque gréé en goélette, de soixante et dix tonneaux à peu près, avec lequel nous pêchions habituellement parmi les îles au-delà de Moskoe, près de Vurrgh. Tous les violents remous de mer donnent une bonne pêche, pourvu qu’on s’y prenne en temps opportun et qu’on ait le courage de tenter l’aventure ; mais, parmi tous les hommes de la côte de Lofoden, nous trois seuls, nous faisions notre métier ordinaire d’aller aux îles, comme je vous dis. Les pêcheries ordinaires sont beaucoup plus bas vers le sud. On y peut prendre du poisson à toute heure, sans courir grand risque, et naturellement ces endroits-là sont préférés ; mais les places de choix, par ici, entre les rochers, donnent non seulement le poisson de la plus belle qualité, mais aussi en bien plus grande abondance ; si bien que nous prenions souvent en un seul jour ce que les timides dans le métier n’auraient pas pu attraper tous ensemble en une semaine. En somme, nous faisions de cela une espèce de spéculation désespérée, – le risque de la vie remplaçait le travail, et le courage tenait lieu de capital.

 

« Nous abritions notre semaque dans une anse à cinq milles sur la côte au-dessus de celle-ci ; et c’était notre habitude, par le beau temps, de profiter du répit de quinze minutes pour nous lancer à travers le canal principal du Moskoe-Strom, bien au-dessus du trou, et d’aller jeter l’ancre quelque part dans la proximité d’Otterholm ou de Sandflesen, où les remous ne sont pas aussi violents qu’ailleurs. Là, nous attendions ordinairement, pour lever l’ancre et retourner chez nous, à peu près jusqu’à l’heure de l’apaisement des eaux. Nous ne nous aventurions jamais dans cette expédition sans un bon vent arrière pour aller et revenir, – un vent dont nous pouvions être sûrs pour notre retour, – et nous nous sommes rarement trompés sur ce point. Deux fois, en six ans, nous avons été forcés de passer la nuit à l’ancre par suite d’un calme plat, ce qui est un cas bien rare dans ces parages ; et, une autre fois, nous sommes restés à terre près d’une semaine, affamés jusqu’à la mort, grâce à un coup de vent qui se mit à souffler peu de temps après notre arrivée et rendit le canal trop orageux pour songer à le traverser. Dans cette occasion, nous aurions été entraînés au large en dépit de tout (car les tourbillons nous ballottaient çà et là avec une telle violence, qu’à la fin nous avions chassé sur notre ancre faussée), si nous n’avions dérivé dans un de ces innombrables courants qui se forment, ici aujourd’hui, et demain ailleurs, et qui nous conduisit sous le vent de Flimen, où, par bonheur, nous pûmes mouiller.

 

« Je ne vous dirai pas la vingtième partie des dangers que nous essuyâmes dans les pêcheries, – c’est un mauvais parage, même par le beau temps, – mais nous trouvions toujours moyen de défier le Moskoe-Strom sans accident ; parfois pourtant le cœur me montait aux lèvres quand nous étions d’une minute en avance ou en retard sur l’accalmie. Quelquefois, le vent n’était pas aussi vif que nous l’espérions en mettant à la voile, et alors nous allions moins vite que nous ne l’aurions voulu, pendant que le courant rendait le semaque plus difficile à gouverner.

 

« Mon frère aîné avait un fils âgé de dix-huit ans, et j’avais pour mon compte deux grands garçons. Ils nous eussent été d’un grand secours dans de pareils cas, soit qu’ils eussent pris les avirons, soit qu’ils eussent pêché à l’arrière mais, vraiment, bien que nous consentissions à risquer notre vie, nous n’avions pas le cœur de laisser ces jeunesses affronter le danger ; car, tout bien considéré, c’était un horrible danger, c’est la pure vérité.

 

 « Il y a maintenant trois ans moins quelques jours qu’arriva ce que je vais vous raconter. C’était le 10 juillet 18.., un jour que les gens de ce pays n’oublieront jamais, – car ce fut un jour où souffla la plus horrible tempête qui soit jamais tombée de la calotte des cieux. Cependant, toute la matinée et même fort avant dans l’après-midi, nous avions eu une jolie brise bien faite du sud-ouest, le soleil était superbe, si bien que le plus vieux loup de mer n’aurait pas pu prévoir ce qui allait arriver.

 

« Nous étions passés tous les trois, mes deux frères et moi, à travers les îles à deux heures de l’après-midi environ, et nous eûmes bientôt chargé le semaque de fort beau poisson, qui – nous l’avions remarqué tous trois – était plus abondant ce jour-là que nous ne l’avions jamais vu. Il était juste sept heures à ma montre quand nous levâmes l’ancre pour retourner chez nous, de manière à faire le plus dangereux du Strom dans l’intervalle des eaux tranquilles, que nous savions avoir lieu à huit heures.

 

« Nous partîmes avec une bonne brise à tribord, et, pendant quelque temps, nous filâmes très rondement, sans songer le moins du monde au danger ; car, en réalité, nous ne voyions pas la moindre cause d’appréhension. Tout à coup nous fûmes masqués par une saute de vent qui venait de Helseggen. Cela était tout à fait extraordinaire, – c’était une chose qui ne nous était jamais arrivée – et je commençais à être un peu inquiet, sans savoir exactement pourquoi. Nous fîmes arriver au vent, mais nous ne pûmes jamais fendre les remous, et j’étais sur le point de proposer de retourner au mouillage, quand, regardant à l’arrière, nous vîmes tout l’horizon enveloppé d’un nuage singulier, couleur de cuivre, qui montait avec la plus étonnante vélocité.

 

« En même temps, la brise qui nous avait pris en tête tomba, et, surpris alors par un calme plat, nous dérivâmes à la merci de tous les courants. Mais cet état de choses ne dura pas assez longtemps pour nous donner le temps d’y réfléchir. En moins d’une minute, la tempête était sur nous, – une minute après, le ciel était entièrement chargé, – et il devint soudainement si noir, qu’avec les embruns qui nous sautaient aux yeux nous ne pouvions plus nous voir l’un l’autre à bord.

 

« Vouloir décrire un pareil coup de vent, ce serait folie. Le plus vieux marin de Norvège n’en a jamais essuyé de pareil. Nous avions amené toute la toile avant que le coup de vent nous surprît ; mais, dès la première rafale, nos deux mâts vinrent par-dessus bord, comme s’ils avaient été sciés par le pied, – le grand mât emportant avec lui mon plus jeune frère qui s’y était accroché par prudence.

 

« Notre bateau était bien le plus léger joujou qui eût jamais glissé sur la mer. Il avait un pont effleuré avec une seule petite écoutille à l’avant, et nous avions toujours eu pour habitude de la fermer solidement en traversant le Strom, bonne précaution dans une mer clapoteuse. Mais, dans cette circonstance présente, nous aurions sombré du premier coup, – car, pendant quelques instants, nous fûmes littéralement ensevelis sous l’eau. Comment mon frère aîné échappa-t-il à la mort ? je ne puis le dire, je n’ai jamais pu me l’expliquer. Pour ma part, à peine avais-je lâché la misaine, que je m’étais jeté sur le pont à plat ventre, les pieds contre l’étroit plat-bord de l’avant, et les mains accrochées à un boulon, auprès du pied du mât de misaine. Le pur instinct m’avait fait agir ainsi, c’était indubitablement ce que j’avais de mieux à faire, – car j’étais trop ahuri pour penser.

 

« Pendant quelques minutes, nous fûmes complètement inondés, comme je vous le disais, et, pendant tout ce temps, je retins ma respiration et me cramponnai à l’anneau. Quand je sentis que je ne pouvais pas rester ainsi plus longtemps sans être suffoqué, je me dressai sur mes genoux, tenant toujours bon avec mes mains, et je dégageai ma tête. Alors, notre petit bateau donna de lui-même une secousse, juste comme un chien qui sort de l’eau, et se leva en partie au-dessus de la mer. Je m’efforçais alors de secouer de mon mieux la stupeur qui m’avait envahi et de recouvrer suffisamment mes esprits pour voir ce qu’il y avait à faire, quand je sentis quelqu’un qui me saisissait le bras. C’était mon frère aîné, et mon cœur en sauta de joie, car je le croyais parti par-dessus bord ; – mais, un moment après, toute cette joie se changea en horreur, quand, appliquant sa bouche à mon oreille, il vociféra ce simple mot : Le Moskoe-Strom !

 

« Personne ne saura jamais ce que furent en ce moment mes pensées. Je frissonnai de la tête aux pieds, comme pris du plus violent accès de fièvre. Je comprenais suffisamment ce qu’il entendait par ce seul mot, – je savais bien ce qu’il voulait me faire entendre ! Avec le vent qui nous poussait maintenant, nous étions destinés au tourbillon du Strom, et rien ne pouvait nous sauver !

 

« Vous avez bien compris qu’en traversant le canal de Strom, nous faisions toujours notre route bien au-dessus du tourbillon, même par le temps le plus calme, et encore avions-nous bien soin d’attendre et d’épier le répit de la marée ; mais, maintenant, nous courions droit sur le gouffre lui-même, et avec une pareille tempête ! « À coup sûr, pensai-je, nous y serons juste au moment de l’accalmie, il y a là encore un petit espoir. » Mais, une minute après, je me maudissais d’avoir été assez fou pour rêver d’une espérance quelconque. Je voyais parfaitement que nous étions condamnés, eussions-nous été un vaisseau de je ne sais combien de canons !

 

« En ce moment, la première fureur de la tempête était passée, ou peut-être ne la sentions-nous pas autant parce que nous fuyions devant ; mais, en tout cas, la mer, que le vent avait d’abord maîtrisée, plane et écumeuse, se dressait maintenant en véritables montagnes. Un changement singulier avait eu lieu aussi dans le ciel. Autour de nous, dans toutes les directions, il était toujours noir comme de la poix, mais presque au-dessus de nous il s’était fait une ouverture circulaire, – un ciel clair, – clair comme je ne l’ai jamais vu, – d’un bleu brillant et foncé, – et à travers ce trou resplendissait la pleine lune avec un éclat que je ne lui avais jamais connu. Elle éclairait toutes choses autour de nous avec la plus grande netteté, – mais, grand Dieu ! quelle scène à éclairer !

 

« Je fis un ou deux efforts pour parler à mon frère ; mais le vacarme, sans que je pusse m’expliquer comment, s’était accru à un tel point, que je ne pus lui faire entendre un seul mot, bien que je criasse dans son oreille de toute la force de mes poumons. Tout à coup il secoua la tête, devint pâle comme la mort, et leva un de ses doigts comme pour me dire : Écoute !

 

« D’abord, je ne compris pas ce qu’il voulait dire, – mais bientôt une épouvantable pensée se fit jour en moi. Je tirai ma montre de mon gousset. Elle ne marchait pas. Je regardai le cadran au clair de la lune, et je fondis en larmes en la jetant au loin dans l’Océan. Elle s’était arrêtée à sept heures ! Nous avions laissé passer le répit de la marée, et le tourbillon du Strom était dans sa pleine furie !

 

« Quand un navire est bien construit, proprement équipé et pas trop chargé, les lames, par une grande brise, et quand il est au large, semblent toujours s’échapper de dessous sa quille, – ce qui parait très étrange à un homme de terre, – et ce qu’on appelle, en langage de bord, chevaucher (riding). Cela allait bien, tant que nous grimpions lestement sur la houle ; mais, actuellement, une mer gigantesque venait nous prendre par notre arrière et nous enlevait avec elle, – haut, haut, – comme pour nous pousser jusqu’au ciel. Je n’aurais jamais cru qu’une lame pût monter si haut. Puis nous descendions en faisant une courbe, une glissade, un plongeon, qui me donnait la nausée et le vertige, comme si je tombais en rêve du haut d’une immense montagne. Mais, du haut de la lame, j’avais jeté un rapide coup d’œil autour de moi, – et ce seul coup d’œil avait suffi. Je vis exactement notre position en une seconde. Le tourbillon de Moskoe-Strom était à un quart de mille environ, droit devant nous, mais il ressemblait aussi peu au Moskoe-Strom de tous les jours que ce tourbillon que vous voyez maintenant ressemble à un remous de moulin. Si je n’avais pas su où nous étions et ce que nous avions à attendre, je n’aurais pas reconnu l’endroit. Tel que je le vis, je fermai involontairement les yeux d’horreur ; mes paupières se collèrent comme dans un spasme.

 

« Moins de deux minutes après, nous sentîmes tout à coup la vague s’apaiser, et nous fûmes enveloppés d’écume. Le bateau fit un brusque demi-tour par bâbord, et partit dans cette nouvelle direction comme la foudre. Au même instant, le rugissement de l’eau se perdit dans une espèce de clameur aiguë, – un son tel que vous pouvez le concevoir en imaginant les soupapes de plusieurs milliers de steamers lâchant à la fois leur vapeur. Nous étions alors dans la ceinture moutonneuse qui cercle toujours le tourbillon ; et je croyais naturellement qu’en une seconde nous allions plonger dans le gouffre, au fond duquel nous ne pouvions pas voir distinctement, en raison de la prodigieuse vélocité avec laquelle nous y étions entraînés. Le bateau ne semblait pas plonger dans l’eau, mais la raser, comme une bulle d’air qui voltige sur la surface de la lame. Nous avions le tourbillon à tribord, et à bâbord se dressait le vaste Océan que nous venions de quitter. Il s’élevait comme un mur gigantesque se tordant entre nous et l’horizon.

 

« Cela peut paraître étrange ; mais alors, quand nous fûmes dans la gueule même de l’abîme, je me sentis plus de sang-froid que quand nous en approchions. Ayant fait mon deuil de toute espérance, je fus délivré d’une grande partie de cette terreur qui m’avait d’abord écrasé. Je suppose que c’était le désespoir qui raidissait mes nerfs.

 

« Vous prendrez peut-être cela pour une fanfaronnade, mais ce que je vous dis est la vérité : je commençai à songer quelle magnifique chose c’était de mourir d’une pareille manière, et combien il était sot à moi de m’occuper d’un aussi vulgaire intérêt que ma conservation individuelle, en face d’une si prodigieuse manifestation de la puissance de Dieu. Je crois que je rougis de honte quand cette idée traversa mon esprit. Peu d’instants après, je fus possédé de la plus ardente curiosité relativement au tourbillon lui-même. Je sentis positivement le désir d’explorer ses profondeurs, même au prix du sacrifice que j’allais faire ; mon principal chagrin était de penser que je ne pourrais jamais raconter à mes vieux camarades les mystères que j’allais connaître. C’étaient là, sans doute, de singulières pensées pour occuper l’esprit d’un homme dans une pareille extrémité, – et j’ai souvent eu l’idée depuis lors que les évolutions du bateau autour du gouffre m’avaient un peu étourdi la tête.

 

« Il y eut une autre circonstance qui contribua à me rendre maître de moi-même ; ce fut la complète cessation du vent, qui ne pouvait plus nous atteindre dans notre situation actuelle : – car, comme vous pouvez en juger par vous-même, la ceinture d’écume est considérablement au-dessous du niveau général de l’Océan, et ce dernier nous dominait maintenant comme la crête d’une haute et noire montagne. Si vous ne vous êtes jamais trouvé en mer par une grosse tempête, vous ne pouvez vous faire une idée du trouble d’esprit occasionné par l’action simultanée du vent et des embruns. Cela vous aveugle, vous étourdit, vous étrangle et vous ôte toute faculté d’action ou de réflexion. Mais nous étions maintenant grandement soulagés de tous ces embarras, – comme ces misérables condamnés à mort, à qui on accorde dans leur prison quelques petites faveurs qu’on leur refusait tant que l’arrêt n’était pas prononcé.

 

« Combien de fois fîmes-nous le tour de cette ceinture, il m’est impossible de le dire. Nous courûmes tout autour, pendant une heure à peu près ; nous volions plutôt que nous ne flottions, et nous nous rapprochions toujours de plus en plus du centre du tourbillon, et toujours plus près, toujours plus près de son épouvantable arête intérieure.

 

« Pendant tout ce temps, je n’avais pas lâché le boulon. Mon frère était à l’arrière, se tenant à une petite barrique vide, solidement attachée sous l’échauguette, derrière l’habitacle ; c’était le seul objet du bord qui n’eût pas été balayé quand le coup de temps nous avait surpris.

 

« Comme nous approchions de la margelle de ce puits mouvant, il lâcha le baril et tâcha de saisir l’anneau, que, dans l’agonie de sa terreur, il s’efforçait d’arracher de mes mains, et qui n’était pas assez large pour nous donner sûrement prise à tous deux. Je n’ai jamais éprouvé de douleur plus profonde que quand je le vis tenter une pareille action, – quoique je visse bien qu’alors il était insensé et que la pure frayeur en avait fait un fou furieux.

 

« Néanmoins, je ne cherchai pas à lui disputer la place. Je savais bien qu’il importait fort peu à qui appartiendrait l’anneau ; je lui laissai le boulon, et m’en allai au baril de l’arrière. Il n’y avait pas grande difficulté à opérer cette manœuvre ; car le semaque filait en rond avec assez d’aplomb et assez droit sur sa quille, poussé quelquefois çà et là par les immenses houles et les bouillonnements du tourbillon. À peine m’étais-je arrangé dans ma nouvelle position, que nous donnâmes une violente embardée à tribord, et que nous piquâmes la tête la première dans l’abîme. Je murmurai une rapide prière à Dieu, et je pensai que tout était fini.

 

« Comme je subissais l’effet douloureusement nauséabond de la descente, je m’étais instinctivement cramponné au baril avec plus d’énergie, et j’avais fermé les yeux. Pendant quelque secondes, je n’osai pas les ouvrir, – m’attendant à une destruction instantanée et m’étonnant de ne pas déjà en être aux angoisses suprêmes de l’immersion. Mais les secondes s’écoulaient ; je vivais encore. La sensation de chute avait cessé, et le mouvement du navire ressemblait beaucoup à ce qu’il était déjà, quand nous étions pris dans la ceinture d’écume, à l’exception que maintenant nous donnions davantage de la bande. Je repris courage et regardai une fois encore le tableau.

 

« Jamais je n’oublierai les sensations d’effroi, d’horreur et d’admiration que j’éprouvai en jetant les yeux autour de moi. Le bateau semblait suspendu comme par magie, à mi-chemin de sa chute, sur la surface intérieure d’un entonnoir d’une vaste circonférence, d’une profondeur prodigieuse, et dont les parois, admirablement polies, auraient pu être prises pour de l’ébène, sans l’éblouissante vélocité avec laquelle elles pirouettaient et l’étincelante et horrible clarté qu’elles répercutaient sous les rayons de la pleine lune, qui, de ce trou circulaire que j’ai déjà décrit, ruisselaient en un fleuve d’or et de splendeur le long des murs noirs et pénétraient jusque dans les plus intimes profondeurs de l’abîme.

 

« D’abord, j’étais trop troublé pour observer n’importe quoi avec quelque exactitude. L’explosion générale de cette magnificence terrifique était tout ce que je pouvais voir. Néanmoins, quand je revins un peu à moi, mon regard se dirigea instinctivement vers le fond. Dans cette direction, je pouvais plonger ma vue sans obstacle à cause de la situation de notre semaque qui était suspendu sur la surface inclinée du gouffre ; il courait toujours sur sa quille, c’est-à-dire que son pont formait un plan parallèle à celui de l’eau, qui faisait comme un talus incliné à plus de 45 degrés, de sorte que nous avions l’air de nous soutenir sur notre côté. Je ne pouvais m’empêcher de remarquer, toutefois, que je n’avais guère plus de peine à me retenir des mains et des pieds, dans cette situation, que si nous avions été sur un plan horizontal ; et cela tenait, je suppose, à la vélocité avec laquelle nous tournions.

 

« Les rayons de la lune semblaient chercher le fin fond de l’immense gouffre ; cependant, je ne pouvais rien distinguer nettement, à cause d’un épais brouillard qui enveloppait toutes choses, et sur lequel planait un magnifique arc-en-ciel, semblable à ce pont étroit et vacillant que les musulmans affirment être le seul passage entre le Temps et l’Éternité. Ce brouillard ou cette écume était sans doute occasionné par le conflit des grands murs de l’entonnoir, quand ils se rencontraient et se brisaient au fond ; – quant au hurlement qui montait de ce brouillard vers le ciel, je n’essayerai pas de le décrire.

 

« Notre première glissade dans l’abîme, à partir de la ceinture d’écume, nous avait portés à une grande distance sur la pente ; mais postérieurement notre descente ne s’effectua pas aussi rapidement, à beaucoup près. Nous filions toujours, toujours circulairement, non plus avec un mouvement uniforme, mais avec des élans qui parfois ne nous projetaient qu’à une centaine de yards, et d’autres fois nous faisaient accomplir une évolution complète autour du tourbillon. À chaque tour, nous nous rapprochions du gouffre, lentement, il est vrai, mais d’une manière très sensible.

 

« Je regardai au large sur le vaste désert d’ébène qui nous portait, et je m’aperçus que notre barque n’était pas le seul objet qui fût tombé dans l’étreinte du tourbillon. Au-dessus et au-dessous de nous, on voyait des débris de navires, de gros morceaux de charpente, des troncs d’arbres, ainsi que bon nombre d’articles plus petits, tels que des pièces de mobilier, des malles brisées, des barils et des douves. J’ai déjà décrit la curiosité surnaturelle qui s’était substituée à mes primitives terreurs. Il me sembla qu’elle augmentait à mesure que je me rapprochais de mon épouvantable destinée. Je commençai alors à épier avec un étrange intérêt les nombreux objets qui flottaient en notre compagnie. Il fallait que j’eusse le délire, – car je trouvais même une sorte d’amusement à calculer les vitesses relatives de leur descente vers le tourbillon d’écume.

 

« – Ce sapin, me surpris-je une fois à dire, sera certainement la première chose qui fera le terrible plongeon et qui disparaîtra ; – et je fus fort désappointé de voir qu’un bâtiment de commerce hollandais avait pris les devants et s’était engouffré le premier. À la longue, après avoir fait quelques conjectures de cette nature, et m’être toujours trompé, – ce fait, – le fait de mon invariable mécompte, – me jeta dans un ordre de réflexions qui firent de nouveau trembler mes membres et battre mon cœur encore plus lourdement.

 

« Ce n’était pas une nouvelle terreur qui m’affectait ainsi, mais l’aube d’une espérance bien plus émouvante. Cette espérance surgissait en partie de la mémoire, en partie de l’observation présente. Je me rappelai l’immense variété d’épaves qui jonchaient la côte de Lofoden, et qui avaient toutes été absorbées et revomies par le Moskoe-Strom. Ces articles, pour la plus grande partie, étaient déchirés de la manière la plus extraordinaire, – éraillés, écorchés, au point qu’ils avaient l’air d’être tout garnis de pointes et d’esquilles. – Mais je me rappelais distinctement alors qu’il y en avait quelques-uns qui n’étaient pas défigurés du tout. Je ne pouvais maintenant me rendre compte de cette différence qu’en supposant que les fragments écorchés fussent les seuls qui eussent été complètement absorbés, – les autres étant entrés dans le tourbillon à une période assez avancée de la marée, ou, après y être entrés, étant, pour une raison ou pour une autre, descendus assez lentement pour ne pas atteindre le fond avant le retour du flux ou du reflux, – suivant le cas. Je concevais qu’il était possible, dans les deux cas, qu’ils eussent remonté, en tourbillonnant de nouveau jusqu’au niveau de l’Océan, sans subir le sort de ceux qui avaient été entraînés de meilleure heure ou absorbés plus rapidement.

 

« Je fis aussi trois observations importantes : la première, que, – règle générale, – plus les corps étaient gros, plus leur descente était rapide ; – la seconde, que, deux masses étant données, d’une égale étendue, l’une sphérique et l’autre de n’importe quelle autre forme, la supériorité de vitesse dans la descente était pour la sphère ; - la troisième, que, de deux masses d’un volume égal, l’une cylindrique et l’autre de n’importe quelle autre forme, le cylindre était absorbé le plus lentement.

 

« Depuis ma délivrance, j’ai eu à ce sujet quelques conversations avec un vieux maître d’école du district ; et c’est de lui que j’ai appris l’usage des mots cylindre et sphère. Il m’a expliqué – mais j’ai oublié l’explication – que ce que j’avais observé était la conséquence naturelle de la forme des débris flottants, et il m’a démontré comment un cylindre, tournant dans un tourbillon, présentait plus de résistance à sa succion et était attiré avec plus de difficulté qu’un corps d’une autre forme quelconque et d’un volume égal*.

 

*Archimède, De occidentibus in fluido (E. A. P.)

 

« Il y avait une circonstance saisissante qui donnait une grande force à ces observations, et me rendait anxieux de les vérifier : c’était qu’à chaque révolution nous passions devant un baril ou devant une vergue ou un mât de navire, et que la plupart de ces objets, nageant à notre niveau quand j’avais ouvert les yeux pour la première fois sur les merveilles du tourbillon, étaient maintenant situés bien au-dessus de nous et semblaient n’avoir guère bougé de leur position première.

 

« Je n’hésitai pas plus longtemps sur ce que j’avais à faire. Je résolus de m’attacher avec confiance à la barrique que je tenais toujours embrassée, de larguer le câble qui la retenait à la cage, et de me jeter avec elle à la mer. Je m’efforçai d’attirer par signes l’attention de mon frère sur les barils flottants auprès desquels nous passions, et je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui faire comprendre ce que j’allais tenter. Je crus à la longue qu’il avait deviné mon dessein mais, qu’il l’eût ou ne l’eût pas saisi, il secoua la tête avec désespoir et refusa de quitter sa place près du boulon. Il m’était impossible de m’emparer de lui ; la conjoncture ne permettait pas de délai. Ainsi, avec une amère angoisse, je l’abandonnai à sa destinée ; je m’attachai moi-même à la barrique avec le câble qui l’amarrait à l’échauguette, et, sans hésiter un moment de plus, je me précipitai avec elle dans la mer.

 

« Le résultat fut précisément ce que j’espérais. Comme c’est moi-même qui vous raconte cette histoire, – comme vous voyez que j’ai échappé, – et comme vous connaissez déjà le mode de salut que j’employai et pouvez dès lors prévoir tout ce que j’aurais de plus à vous dire, j’abrégerai mon récit et j’irai droit à la conclusion.

 

« Il s’était écoulé une heure environ depuis que j’avais quitté le bord du semaque, quand, étant descendu à une vaste distance au-dessous de moi, il fit coup sur coup trois ou quatre tours précipités, et, emportant mon frère bien-aimé, piqua de l’avant décidément et pour toujours, dans le chaos d’écume. Le baril auquel j’étais attaché nageait presque à moitié chemin de la distance qui séparait le fond du gouffre de l’endroit où je m’étais précipité par-dessus bord, quand un grand changement eut lieu dans le caractère du tourbillon. La pente des parois du vaste entonnoir se fit de moins en moins escarpée. Les évolutions du tourbillon devinrent graduellement de moins en moins rapides. Peu à peu l’écume et l’arc-en-ciel disparurent, et le fond du gouffre sembla s’élever lentement.

 

« Le ciel était clair, le vent était tombé, et la pleine lune se couchait radieusement à l’ouest, quand je me retrouvai à la surface de l’Océan, juste en vue de la côte de Lofoden, et au-dessus de l’endroit où était naguère le tourbillon du Moskoe-Strom. C’était l’heure de l’accalmie, – mais la mer se soulevait toujours en vagues énormes par suite de la tempête. Je fus porté violemment dans le canal du Strom et jeté en quelques minutes à la côte, parmi les pêcheries. Un bateau me repêcha, – épuisé de fatigue ; – et, maintenant que le danger avait disparu, le souvenir de ces horreurs m’avait rendu muet. Ceux qui me tirèrent à bord étaient mes vieux camarades de mer et mes compagnons de chaque jour, – mais ils ne me reconnaissaient pas plus qu’ils n’auraient reconnu un voyageur revenu du monde des esprits. Mes cheveux, qui la veille étaient d’un noir de corbeau, étaient aussi blancs que vous les voyez maintenant.

Ils dirent aussi que toute l’expression de ma physionomie était changée. Je leur contai mon histoire, – ils ne voulurent pas y croire. – Je vous la raconte, à vous, maintenant, et j’ose à peine espérer que vous y ajouterez plus de foi que les plaisants pêcheurs de Lofoden. »

 

 

FIN

 

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6 juin 2013

Les étoiles, Alphonse Daudet

Les étoiles 400 copie

 

 

LES ÉTOILES

RÉCIT D’UN BERGER PROVENÇAL

 (Lettres de mon moulin)

 

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               Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon, je restais des semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps, l’ermite du Mont-de-l’Ure passait par là pour chercher des simples ou bien j’apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont ; mais c’étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque j’entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de notre ferme m’apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais apparaître peu à peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du petit miarro (garçon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante Norade, j’étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les nouvelles du pays d’en bas, les baptêmes, les mariages ; mais ce qui m’intéressait surtout, c’était de savoir ce que devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu’il y eût à dix lieues à la ronde. Sans avoir l’air d’y prendre trop d’intérêt, je m’informais si elle allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s’il lui venait toujours de nouveaux galants ; et à ceux qui me demanderont ce que ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je répondrai que j’avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que j’avais vu de plus beau dans ma vie.

 

Or, un dimanche que j’attendais les vivres de quinzaine, il se trouva qu’ils n’arrivèrent que très tard. Le matin je me disais : « C’est la faute de la grand’messe » ; puis, vers midi, il vint un gros orage, et je pensai que la mule n’avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la montagne luisante d’eau et de soleil, j’entendis parmi l’égouttement des feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la mule, aussi gaies, aussi alertes qu’un grand carillon de cloches un jour de Pâques. Mais ce n’était pas le petit miarro, ni la vieille Norade qui la conduisait. C’était… devinez qui !… notre demoiselle, mes enfants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d’osier, toute rose de l’air des montagnes et du rafraîchissement de l’orage.

Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette m’apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi qu’elle arrivait tard parce qu’elle s’était perdue en route ; mais à la voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait plutôt l’air de s’être attardée à quelque danse que d’avoir cherché son chemin dans les buissons. Ô la mignonne créature ! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai que je ne l’avais jamais vue de si près. Quelquefois l’hiver, quand les troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière… Et maintenant je l’avais là devant moi, rien que pour moi ; n’était-ce pas à en perdre la tête ?

 

Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se mit à regarder curieusement autour d’elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s’abîmer, elle entra dans le parc, voulut voir le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela l’amusait.

— Alors c’est ici que tu vis, mon pauvre berger ? Comme tu dois t’ennuyer d’être toujours seul ! Qu’est-ce que tu fais ? À quoi penses-tu ?…

J’avais envie de répondre : « À vous, maîtresse », et je n’aurais pas menti ; mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bien qu’elle s’en apercevait, et que la méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices :

— Et ta bonne amie, berger, est-ce qu’elle monte te voir quelquefois ?… Ça doit être bien sûr la chèvre d’or*, ou cette fée Estérelle* qui ne court qu’à la pointe des montagnes…

Et elle-même, en me parlant, avait bien l’air de la fée Estérelle, avec le joli rire de sa tête renversée et sa hâte de s’en aller qui faisait de sa visite une apparition.

— Adieu, berger.

— Salut, maîtresse.

Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides. Lorsqu’elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur le cœur. Je les entendis longtemps, longtemps ; et jusqu’à la fin du jour je restai comme ensommeillé, n’osant bouger, de peur de faire en aller mon rêve.

 

Vers le soir, comme le fond des vallées commençait à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l’une contre l’autre pour rentrer au parc, j’entendis qu’on m’appelait dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi que tout à l’heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il paraît qu’au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la pluie d’orage, et qu’en voulant passer à toute force elle avait risqué de se noyer. Le terrible, c’est qu’à cette heure de nuit il ne fallait plus songer à retourner à la ferme ; car le chemin par la traverse, notre demoiselle n’aurait jamais su s’y retrouver toute seule, et moi je ne pouvais pas quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l’inquiétude des siens. Moi, je la rassurais de mon mieux :

— En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse… Ce n’est qu’un mauvais moment.

Et j’allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute trempée de l’eau de la Sorgue. Ensuite j’apportai devant elle du lait, des fromageons ; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer, ni à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, j’avais envie de pleurer, moi aussi.

Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la crête des montagnes qu’une poussière de soleil, une vapeur de lumière du côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans le parc. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j’allai m’asseoir dehors devant la porte…

Dieu m’est témoin que, malgré le feu d’amour qui me brûlait le sang, aucune mauvaise pensée ne me vint ; rien qu’une grande fierté de songer que dans un coin du parc, tout près du troupeau curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres, — comme une brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres, — reposait, confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m’avait paru si profond, les étoiles si brillantes…

Tout à coup, la claire-voie du parc s’ouvrit et la belle Stéphanette parut.

Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique sur les épaules, j’activai la flamme, et nous restâmes assis l’un près de l’autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à la belle étoile, vous savez qu’à l’heure où nous dormons, un monde mystérieux s’éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous les esprits de la montagne vont et viennent librement ; et il y a dans l’air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l’on entendait les branches grandir, l’herbe pousser. Le jour, c’est la vie des êtres ; mais la nuit, c’est la vie des choses. Quand on n’en a pas l’habitude, ça fait peur…

Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, mélancolique, parti de l’étang qui luisait plus bas, monta vers nous en ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions d’entendre portait une lumière avec elle.

— Qu’est-ce que c’est ? me demanda Stéphanette à voix basse.

— Une âme qui entre en paradis, maîtresse ; et je fis le signe de la croix.

Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l’air, très recueillie. Puis elle me dit :

— C’est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers, vous autres ?

— Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des étoiles, et nous savons ce qui s’y passe mieux que des gens de la plaine.

Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste :

— Qu’il y en a ! Que c’est beau ! Jamais je n’en avais tant vu… Est-ce que tu sais leurs noms, berger ?

— Mais oui, maîtresse… Tenez ! juste au-dessus de nous, voilà le Chemin de saint Jacques (la voie lactée). Il va de France droit sur l’Espagne. C’est saint Jacques de Galice qui l’a tracé pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu’il faisait la guerre aux Sarrasins (1). Plus loin, vous avez le Char des âmes (la grande Ourse) avec ses quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont les Trois bêtes, et cette toute petite contre la troisième c’est le Charretier. Voyez-vous tout autour cette pluie d’étoiles qui tombent ? ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui… Un peu plus bas, voici le Râteau ou les Trois rois (Orion). C’est ce qui nous sert d’horloge, à nous autres. Rien qu’en les regardant, je sais maintenant qu’il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de Milan, le flambeau des astres (Sirius).

Sur cette étoile-là, voici ce que les bergers racontent. Il paraît qu’une nuit Jean de Milan, avec les Trois rois et la Poussinière (la Pléiade), furent invités à la noce d’une étoile de leurs amies. La Poussinière, plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut. Regardez-la, là-haut, tout au fond du ciel. Les Trois rois coupèrent plus bas et la rattrapèrent ; mais ce paresseux de Jean de Milan, qui avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour les arrêter, leur jeta son bâton. C’est pourquoi les Trois rois s’appellent aussi le Bâton de Jean de Milan… Mais la plus belle de toutes les étoiles, maîtresse, c’est la nôtre, c’est l’Étoile du berger, qui nous éclaire à l’aube quand nous sortons le troupeau, et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore Maguelonne, la belle Maguelonne qui court après Pierre de Provence (Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans.

— Comment ! berger, il y a donc des mariages d’étoiles ?

— Mais oui, maîtresse.

Et comme j’essayais de lui expliquer ce que c’était que ces mariages, je sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. C’était sa tête alourdie de sommeil qui s’appuyait contre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle resta ainsi sans bouger jusqu’au moment où les astres du ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire nuit qui ne m’a jamais donné que de belles pensées.

Autour de nous, les étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau ; et par moments je me figurais qu’une de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur mon épaule pour dormir…

 

 FIN

 

1. Tous ces détails d’astronomie populaire sont traduits de l’ Almanach p rovençal qui se publie en Avignon. [Note de Daudet.]

 

6 juin 2013

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs : À Balbec, la mer et les clients de l’hôtel

450 Restaurant-8 copie

 

Marcel Proust

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

 

À Balbec, la mer et les clients de l’hôtel

 

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……………………………………………………….

                    Mais le lendemain matin ! – après qu’un domestique fut venu m’éveiller et m’apporter de l’eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette et essayais vainement de trouver les affaires dont j’avais besoin dans ma malle d’où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui ne pouvaient me servir à rien, quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des bibliothèques, comme dans les hublots d’une cabine de navire, la mer nue, sans ombrages et pourtant à l’ombre sur une moitié de son étendue que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les flots qui s’élançaient l’un après l’autre comme des sauteurs sur un tremplin ! À tous moments, tenant à la main la serviette raide et empesée où était écrit le nom de l’hôtel et avec laquelle je faisais d’inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d’émeraude çà et là polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un froncement léonin laissaient s’accomplir et dévaler l’écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage. Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d’une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant la nuit s’est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée – ici ces collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n’était qu’après une longue plaine sablonneuse que j’apercevais à une grande distance leurs premières ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme ces glaciers qu’on voit au fond des tableaux des primitifs toscans. D’autres fois c’était tout près de moi que le soleil riait sur ces flots d’un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies alpestres (dans les montagnes où le soleil s’étale çà et là comme un géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes) moins l’humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au milieu du reste du monde pour y faire passer, pour y accumuler la lumière, c’est elle surtout, selon la direction d’où elle vient et que suit notre œil, c’est elle qui déplace et situe les vallonnements de la mer. La diversité de l’éclairage ne modifie pas moins l’orientation d’un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu’il nous donne le désir d’atteindre, que ne ferait un trajet longuement et effectivement parcouru en voyage. Quand, le matin, le soleil venait de derrière l’hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées jusqu’aux premiers contreforts de la mer, il semblait m’en montrer un autre versant et m’engager à poursuivre, sur la route tournante de ses rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me désignait au loin d’un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n’ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu’à ce qu’étourdi de sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l’abri du vent dans ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où, par sa splendeur même et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l’impression du désordre. Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à manger – tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir d’un citron, nous répandions quelques gouttes d’or sur deux soles qui bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes, frisé comme une plume et sonore comme une cithare – il parut cruel à ma grand-mère de n’en pas sentir le souffle vivifiant à cause du châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le ciel entrait si complètement que son azur avait l’air d’être la couleur des fenêtres et ses nuages blancs, un défaut du verre. Me persuadant que j’étais « assis sur le môle » ou au fond du « boudoir » dont parle Baudelaire, je me demandais si son « soleil rayonnant sur la mer », ce n’était pas – bien différent du rayon du soir, simple et superficiel comme un trait doré et tremblant – celui qui en ce moment brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que par moments s’y promenaient çà et là de grandes ombres bleues que quelque dieu semblait s’amuser à déplacer, en bougeant un miroir dans le ciel. Malheureusement ce n’était pas seulement par son aspect que différait de la « salle » de Combray donnant sur les maisons d’en face, cette salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l’eau d’une piscine, et à quelques mètres de laquelle la marée pleine et le grand jour élevaient, comme devant la cité céleste, un rempart indestructible et mobile d’émeraude et d’or. À Combray, comme nous étions connus de tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de mer on ne connaît pas ses voisins. Je n’étais pas encore assez âgé et j’étais resté trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux êtres et de les posséder. Je n’avais pas l’indifférence plus noble qu’aurait éprouvée un homme du monde à l’égard des personnes qui déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que je ne pourrais pas faire d’excursions, moins pourtant que si ma grand-mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne s’occupant que de ma santé, leur avait adressé la demande, humiliante pour moi, de m’agréer comme compagnon de promenade. Soit qu’ils rentrassent vers quelque chalet inconnu, soit qu’ils en sortissent pour se rendre raquette en main à un terrain de tennis, ou montassent sur des chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec une curiosité passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage où les proportions sociales sont changées, je suivais tous leurs mouvements à travers la transparence de cette grande baie vitrée qui laissait passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent et c’était un défaut à l’avis de ma grand-mère qui ne pouvant supporter l’idée que je perdisse le bénéfice d’une heure d’air, ouvrit subrepticement un carreau et fit envoler du même coup, avec les menus, les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui étaient en train de déjeuner ; elle-même, soutenue par le souffle céleste, restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des invectives qui, augmentant mon impression d’isolement et de tristesse, réunissaient contre nous les touristes méprisants, dépeignés et furieux.

Pour une certaine partie – ce qui, à Balbec, donnait à la population, d’ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d’hôtels de grand luxe, un caractère régional assez accentué – ils se composaient de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie de la France, d’un premier président de Caen, d’un bâtonnier de Cherbourg, d’un grand notaire du Mans qui à l’époque des vacances, partant des points sur lesquels toute l’année ils étaient disséminés en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à l’aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s’étaient adjoints un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ leur disaient :

« Ah ! c’est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner.

— Comment privilégiés ? Vous qui habitez la capitale, Paris, la grand-ville, tandis que j’habite un pauvre chef-lieu de cent mille âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement ; mais qu’est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille, et qui allez retrouver l’asphalte et tout l’éclat du monde parisien ? »

Ils le disaient avec un roulement d’r paysan, sans y mettre d’aigreur, car c’étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme d’autres venir à Paris – on avait plusieurs fois offert au premier président de Caen un siège à la Cour de cassation – mais avaient préféré rester sur place, par amour de leur ville, ou de l’obscurité, ou de la gloire, ou parce qu’ils étaient réactionnaires, et pour l’agrément des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs d’ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.

Car – comme la baie de Balbec était un petit univers à part au milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient rassemblés en cercle les jours variés et les mois successifs, si bien que, non seulement les jours où on apercevait Rivebelle, ce qui était signe d’orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu’il faisait noir à Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagné Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois mois supplémentaires de chaleur – ceux de ces habitués du Grand-Hôtel dont les vacances commençaient tard ou duraient longtemps faisaient, quand arrivaient les pluies et les brumes, à l’approche de l’automne, charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l’été à Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l’hôtel de Balbec regardait d’un air méfiant chaque nouveau venu, et, en ayant l’air de ne pas s’intéresser à lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le maître d’hôtel. Car c’était le même – Aimé – qui revenait tous les ans faire la saison et leur gardait leurs tables ; et mesdames leurs épouses, sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient après les repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous toisant avec leur face-à-main, ma grand-mère et moi, parce que nous mangions des œufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne se faisait pas dans la bonne société d’Alençon. Ils affectaient une attitude de méprisante ironie à l’égard d’un Français qu’on appelait Majesté et qui s’était, en effet, proclamé lui-même roi d’un petit îlot de l’Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l’hôtel avec sa jolie maîtresse, sur le passage de qui, quand elle allait se baigner, les gamins criaient : « Vive la reine ! » parce qu’elle faisait pleuvoir sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le bâtonnier ne voulaient même pas avoir l’air de la voir, et si quelqu’un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir que c’était une petite ouvrière.

« Mais on m’avait assuré qu’à Ostende ils usaient de la cabine royale.

— Naturellement ! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que, lui, avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu’il n’avait pas à connaître ce souverain de Guignol.

— Ah, vraiment, c’est intéressant ! il y a tout de même des gens !… »

Et sans doute tout cela était vrai, mais c’était aussi par ennui de sentir que pour une bonne partie de la foule ils n’étaient, eux, que de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier, au passage de ce qu’ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant de laquelle était leur ami le maître d’hôtel, qui, obligé de faire bon visage aux souverains plus généreux qu’authentiques, cependant tout en prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un clignement d’œil significatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce même ennui d’être par erreur crus moins « chic » et de ne pouvoir expliquer qu’ils l’étaient davantage, au fond du « Joli Monsieur ! » dont ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d’un grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait, pâle, impassible, un sourire d’indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur la table de baccara des sommes énormes « qu’il n’a pas les moyens de perdre », disait d’un air renseigné le notaire au premier président duquel la femme « tenait de bonne source » que ce jeune homme « fin de siècle » faisait mourir de chagrin ses parents.

D’autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de sarcasmes au sujet d’une vieille dame riche et titrée, parce qu’elle ne se déplaçait qu’avec tout son train de maison. Chaque fois que la femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la salle à manger au moment des repas, elles l’inspectaient insolemment avec leur face-à-main du même air minutieux et défiant que si elle avait été quelque plat au nom pompeux mais à l’apparence suspecte qu’après le résultat défavorable d’une observation méthodique on fait éloigner, avec un geste distant et une grimace de dégoût. Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer que s’il y avait certaines choses dont elles manquaient – dans l’espèce certaines prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle –, c’était non pas parce qu’elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les posséder. Mais elles avaient fini par s’en convaincre elles-mêmes ; et c’est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de la vie qu’on ne connaît pas, de l’espoir de plaire à de nouveaux êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une allégresse factice, qui avait l’inconvénient de leur faire mettre du déplaisir sous l’étiquette de contentement et se mentir perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu’elles fussent malheureuses. Mais tout le monde dans cet hôtel agissait sans doute de la même manière qu’elles, bien que sous d’autres formes, et sacrifiait, sinon à l’amour propre, du moins à certains principes d’éducation ou à des habitudes intellectuelles, le trouble délicieux de se mêler à une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s’isolait la vieille dame n’était pas empoisonné de virulentes aigreurs comme le groupe où ricanaient de rage la femme du notaire et du premier président. Il était au contraire, embaumé d’un parfum fin et vieillot mais qui n’était pas moins factice. Car au fond, la vieille dame eût probablement trouvé, à séduire, à s’attacher (en se renouvelant pour cela elle-même) la sympathie mystérieuse d’êtres nouveaux, un charme dont est dénué le plaisir qu’il y a à ne fréquenter que des gens de son monde et à se rappeler que, ce monde étant le meilleur qui soit, le dédain mal informé d’autrui est négligeable. Peut-être sentait-elle que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec, elle eût avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé fait sourire quelque noceur qui de son « rocking » eût murmuré « quelle purée ! » ou surtout quelque homme de valeur ayant gardé, comme le premier président entre ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille rapprochante du face-à-main conjugal l’apparition de ce phénomène insolite ; et peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette première minute qu’on sait courte mais qui n’est pas moins redoutée – comme la première tête qu’on pique dans l’eau – que cette dame envoyait d’avance un domestique mettre l’hôtel au courant de sa personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que d’orgueil sa chambre où des rideaux personnels, remplaçant ceux qui pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si bien, entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s’adapter, la cloison de ses habitudes, que c’était son chez elle, au sein duquel elle était restée, qui voyageait plutôt qu’elle-même. Dès lors, ayant placé entre elle d’une part, le personnel de l’hôtel et les fournisseurs de l’autre, ses domestiques qui recevaient à sa place le contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour de leur maîtresse l’atmosphère accoutumée, ayant mis ses préjugés entre elle et les baigneurs, insoucieuse de déplaire à des gens que ses amis n’auraient pas reçus, c’est dans son monde qu’elle continuait à vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la conscience intime qu’elle avait de sa situation, de la qualité de ses manières, de la compétence de sa politesse. Et tous les jours, quand elle descendait pour aller dans sa calèche faire une promenade, sa femme de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet de pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles qui, aux portes d’une ambassade pavoisée aux couleurs du pays dont elle dépend, garantissent pour elle, au milieu d’un sol étranger, le privilège de son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de l’après-midi, le jour de notre arrivée, et nous ne l’aperçûmes pas dans la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus, nous conduisit, sous sa protection, à l’heure du déjeuner, comme un gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire habiller ; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d’un instant un hobereau et sa fille, d’une obscure mais très ancienne famille de Bretagne, M. et Mlle de Stermaria, dont on nous avait fait donner la table, croyant qu’ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement à Balbec pour retrouver des châtelains qu’ils connaissaient dans le voisinage, ils ne passaient dans la salle à manger de l’hôtel, entre les invitations acceptées au-dehors et les visites rendues, que le temps strictement nécessaire. C’était leur morgue qui les préservait de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis autour d’eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l’air glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu’on a dans un buffet de chemin de fer au milieu des voyageurs qu’on n’a jamais vus, qu’on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d’autres rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans le wagon. À peine commencions-nous à déjeuner qu’on vint nous faire lever sur l’ordre de M. de Stermaria, lequel venait d’arriver et sans le moindre geste d’excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître d’hôtel de veiller à ce qu’une pareille erreur ne se renouvelât pas, car il lui était désagréable que « des gens qu’il ne connaissait pas » eussent pris sa table. Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus connue d’ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles joués à l’Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle s’était cultivée, et deux hommes très en vue de l’aristocratie à faire dans la vie bande à part, à ne voyager qu’ensemble, à prendre à Balbec leur déjeuner, très tard, quand tout le monde avait fini, à passer la journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n’entrait aucune malveillance, mais seulement les exigences du goût qu’ils avaient pour certaines formes spirituelles de conversation, pour certains raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne vivre, à ne prendre leurs repas qu’ensemble, et leur eût rendu insupportable la vie en commun avec des gens qui n’y avaient pas été initiés. Même devant une table servie ou devant une table à jeu, chacun d’eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote dont tant de demeures parisiennes se parent comme d’un « Moyen Âge » ou d’une « Renaissance » authentiques et, en toutes choses, des critériums communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce n’était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l’existence spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais en les enveloppant ainsi d’habitudes qu’ils connaissaient à fond, elle suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant les longs après-midi, la mer n’était suspendue en face d’eux que comme une toile d’une couleur agréable accrochée dans le boudoir d’un riche célibataire, et ce n’était que dans l’intervalle des coups qu’un des joueurs, n’ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour en tirer une indication sur le beau temps ou sur l’heure, et rappeler aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où, les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En attendant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d’ichtyologie humaine, qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buccal est d’un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld. À cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant la femme en retard, laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois nouvelle et des écharpes choisies selon un goût particulier à son amant, après avoir, de son étage, sonné le lift, sortait de l’ascenseur comme d’une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s’engouffrant dans une voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d’interminables conférences sur la composition du menu et la confection des plats. Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec n’était pour eux que la distance qu’il fallait franchir – peu distincte dans la nuit noire de celle qui séparait leurs domiciles parisiens du Café Anglais ou de la Tour d’Argent – avant d’arriver au petit restaurant élégant où, tandis que les amis du jeune homme riche l’enviaient d’avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes de celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et souple, mais qui la séparait du monde. Malheureusement pour ma tranquillité, j’étais bien loin d’être comme tous ces gens. De beaucoup d’entre eux je me souciais ; j’aurais voulu ne pas être ignoré d’un homme au front déprimé, au regard fuyant entre les œillères de ses préjugés et de son éducation, le grand seigneur de la contrée, lequel n’était autre que le beau-frère de Legrandin qui venait quelquefois en visite à Balbec et, le dimanche, par la gardenparty hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait l’hôtel d’une partie de ses habitants, parce qu’un ou deux d’entre eux étaient invités à ces fêtes et parce que les autres, pour ne pas avoir l’air de ne pas l’être, choisissaient ce jour-là pour faire une excursion éloignée. Il avait, d’ailleurs, été le premier jour fort mal reçu à l’hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d’Azur, ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n’était pas habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française et ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait que le directeur n’avait même pas touché le sien pour lui répondre, estimant que ce devait être quelqu’un de la plus humble extraction, ce qu’il appelait un homme « sortant de l’ordinaire ». Seule la femme du notaire s’était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute la vulgarité gourmée des gens comme il faut et elle avait déclaré, avec le fond de discernement infaillible et d’autorité sans réplique d’une personne pour qui la première société du Mans n’a pas de secrets, qu’on se sentait devant lui en présence d’un homme d’une haute distinction, parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout ce qu’on rencontrait à Balbec et qu’elle jugeait infréquentable tant qu’elle ne le fréquentait pas. Ce jugement favorable qu’elle avait porté sur le beau-frère de Legrandin tenait peut-être au terne aspect de quelqu’un qui n’avait rien d’intimidant, peut-être à ce qu’elle avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les signes maçonniques de son propre cléricalisme. J’avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les jours à cheval devant l’hôtel étaient les fils du propriétaire véreux d’un magasin de nouveautés et que mon père n’eût jamais consenti à connaître, la « vie de bains de mer » les dressait, à mes yeux, en statues équestres de demi-dieux, et le mieux que je pouvais espérer était qu’ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre garçon que j’étais, qui ne quittait la salle à manger de l’hôtel que pour aller s’asseoir sur le sable. J’aurais voulu inspirer de la sympathie même à l’aventurier qui avait été roi d’une île déserte en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j’aimais à supposer qu’il cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût peut-être prodigué pour moi seul des trésors d’affection. D’ailleurs (au contraire de ce qu’on dit d’habitude des relations de voyage) comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une plage où l’on retourne quelquefois, un coefficient sans équivalent dans la vraie vie mondaine, il n’y a rien, non pas qu’on tienne aussi à distance, mais qu’on cultive si soigneusement dans la vie de Paris, que les amitiés de bains de mer. Je me souciais de l’opinion que pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales que ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur état d’esprit me faisait situer non à leur rang réel, à celui qu’ils auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à celui qu’ils devaient croire le leur, et qui l’était à vrai dire à Balbec où l’absence de commune mesure leur donnait une sorte de supériorité relative et d’intérêt singulier.

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6 juin 2013

Victor Hugo, Les travailleurs de la mer : La grotte sous-marine

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Illustration de Gustave Doré

 

Victor Hugo

 

Les travailleurs de la mer

La grotte sous-marine

 

Gilliat visite la grotte sous-marine, accessible à marée basse et située près de l’écueil où s’est abîmée La Durande, dans l’espoir de renflouer le bateau (visible sur la gravure de G. Doré).

 

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XI

 

Découverte

 

                    Un écueil voisin de la côte est quelquefois visité par les hommes ; un écueil en pleine mer, jamais. Qu’irait-on y chercher ? ce n’est pas une île. Point de ravitaillement à espérer, ni arbres à fruits, ni pâturages, ni bestiaux, ni sources d’eau potable. C’est une nudité dans une solitude. C’est une roche, avec des escarpements hors de l’eau et des pointes sous l’eau. Rien à trouver là que le naufrage.

Ces espèces d’écueils, que la vieille langue marine appelle les Isolés, sont, nous l’avons dit, des lieux étranges. La mer y est seule. Elle fait ce qu’elle veut. Nulle apparition terrestre ne l’inquiète. L’homme épouvante la mer ; elle se défie de lui ; elle lui cache ce qu’elle est et ce qu’elle fait. Dans l’écueil, elle est rassurée ; l’homme n’y viendra pas. Le monologue des flots ne sera point troublé. Elle travaille à l’écueil, répare ses avaries, aiguise ses pointes, le hérisse, le remet à neuf, le maintient en état. Elle entreprend le percement du rocher, désagrège la pierre tendre, dénude la pierre dure, ôte la chair, laisse l’ossement, fouille, dissèque, fore, troue, canalise, met les cœcums(1) en communication, emplit l’écueil de cellules, imite l’éponge en grand, creuse le dedans, sculpte le dehors. Elle se fait, dans cette montagne secrète, qui est à elle, des antres, des sanctuaires, des palais ; elle a on ne sait quelle végétation hideuse et splendide composée d’herbes flottantes qui mordent et de monstres qui prennent racine ; elle enfouit sous l’ombre de l’eau cette magnificence affreuse. Dans l’écueil isolé, rien ne la surveille, ne l’espionne et ne la dérange ; elle y développe à l’aise son côté mystérieux inaccessible à l’homme. Elle y dépose ses sécrétions vivantes et horribles. Tout l’ignoré de la mer est là.

Les promontoires, les caps, les finisterres, les nases, les brisants, les récifs, sont, insistons-y, de vraies constructions. La formation géologique est peu de chose, comparée à la formation océanique.

Les écueils, ces maisons de la vague, ces pyramides et ces syringes de l’écume, appartiennent à un art mystérieux que l’auteur de ce livre a nommé quelque part l’Art de la Nature, et ont une sorte de style énorme. Le fortuit y semble voulu. Ces constructions sont multiformes. Elles ont l’enchevêtrement du polypier, la sublimité de la cathédrale, l’extravagance de la pagode, l’amplitude du mont, la délicatesse du bijou, l’horreur du sépulcre. Elles ont des alvéoles comme un guêpier, des tanières comme une ménagerie, des tunnels comme une taupinière, des cachots comme une bastille, des embuscades comme un camp. Elles ont des portes, mais barricadées, des colonnes, mais tronquées, des tours, mais penchées, des ponts, mais rompus. Leurs compartiments sont inexorables ; ceci n’est que pour les oiseaux ; ceci n’est que pour les poissons. On ne passe pas. Leur figure architecturale se transforme, se déconcerte, affirme la statique, la nie, se brise, s’arrête court, commence en archivolte, finit en architrave ; bloc sur bloc ; Encelade est le maçon.

Une dynamique extraordinaire étale là ses problèmes, résolus. D’effrayants pendentifs menacent, mais ne tombent pas. On ne sait comment tiennent ces bâtisses vertigineuses. Partout des surplombs, des porte-à-faux, des lacunes, des suspensions insensées ; la loi de ce babélisme échappe ; l’Inconnu, immense architecte, ne calcule rien, et réussit tout ; les rochers, bâtis pêle-mêle, composent un monument monstre ; nulle logique, un vaste équilibre. C’est plus que de la solidité, c’est de l’éternité. En même temps, c’est le désordre. Le tumulte de la vague semble avoir passé dans le granit. Un écueil, c’est de la tempête pétrifiée. Rien de plus émouvant pour l’esprit que cette farouche architecture, toujours croulante, toujours debout. Tout s’y entraide et s’y contrarie. C’est un combat de lignes d’où résulte un édifice. On y reconnaît la collaboration de ces deux querelles, l’océan et l’ouragan.

Cette architecture a ses chefs-d’œuvre, terribles.

L’écueil Douvres en était un.

Celui-là, la mer l’avait construit et perfectionné avec un amour formidable. L’eau hargneuse le léchait. Il était hideux, traître, obscur ; plein de caves.

Il avait tout un système veineux de trous sous-marins se ramifiant dans des profondeurs insondables. Plusieurs des orifices de ce percement inextricable étaient à sec aux marées basses. On y pouvait entrer. À ses risques et périls.

Gilliatt, pour les besoins de son sauvetage, dut explorer toutes ces grottes. Pas une qui ne fût effroyable. Partout, dans ces caves, se reproduisait, avec les dimensions exagérées de l’océan, cet aspect d’abattoir et de boucherie étrangement empreint dans l’entre-deux des Douvres. Qui n’a point vu, dans des excavations de ce genre, sur la muraille du granit éternel, ces affreuses fresques de la nature, ne peut s’en faire l’idée.

Ces grottes féroces étaient sournoises ; il ne fallait point s’y attarder. La marée haute les emplissait jusqu’au plafond.

Les poux de roque et les fruits de mer y abondaient. Elles étaient encombrées de galets roulés, amoncelés en tas au fond des voûtes. Beaucoup de ces galets pesaient plus d’une tonne. Ils étaient de toutes proportions et de toutes couleurs ; la plupart paraissaient sanglants ; quelques-uns, couverts de conferves poilues et gluantes, semblaient de grosses taupes vertes fouillant le rocher.

Plusieurs de ces caves se terminaient brusquement en cul-de-four. D’autres, artères d’une circulation mystérieuse, se prolongeaient dans le rocher en fissures tortueuses et noires. C’étaient les rues du gouffre. Ces fissures se rétrécissant sans cesse, un homme n’y pouvait passer. Un brandon allumé y laissait voir des obscurités suintantes.

Une fois, Gilliatt, furetant, s’aventura dans une de ces fissures. L’heure de la marée s’y prêtait. C’était une belle journée de calme et de soleil. Aucun incident de mer, pouvant compliquer le risque, n’était à redouter.

Deux nécessités, nous venons de l’indiquer, poussaient Gilliatt à ces explorations : chercher, pour le sauvetage, des débris utiles, et trouver des crabes et des langoustes pour sa nourriture. Les coquillages commençaient à lui manquer dans les Douvres.

La fissure était resserrée et le passage presque impossible. Gilliatt voyait de la clarté au-delà. Il fit effort, s’effaça, se tordit de son mieux, et s’engagea le plus avant qu’il put.

Il se trouvait, sans s’en douter, précisément dans l’intérieur du rocher sur la pointe duquel Clubin avait lancé la Durande. Gilliatt était sous cette pointe. Le rocher, abrupt extérieurement, et inabordable, était évidé en dedans. Il avait des galeries, des puits et des chambres comme le tombeau d’un roi d’Égypte. Cet affouillement était un des plus compliqués parmi ces dédales, travail de l’eau, sape de la mer infatigable. Les embranchements de ce souterrain sous mer communiquaient probablement avec l’eau immense du dehors par plus d’une issue, les lunes béantes au niveau du flot, les autres, profonds entonnoirs invisibles. C’était tout près de là, mais Gilliatt l’ignorait, que Clubin s’était jeté à la mer. Gilliatt, dans cette lézarde à crocodiles, où les crocodiles, il est vrai, n’étaient pas à craindre, serpentait, rampait, se heurtait le front, se courbait, se redressait, perdait pied, retrouvait le sol, avançait péniblement. Peu à peu le boyau s’élargit, un demi-jour parut, et tout à coup Gilliatt fit son entrée dans une caverne extraordinaire.

 

1 – Première partie du gros intestin

 

 

 

 

XII

Le dedans d’un édifice sous mer

 

Ce demi-jour vint à propos.

Un pas de plus, Gilliatt tombait dans une eau peut-être sans fond. Ces eaux de caves ont un tel refroidissement et une paralysie si subite, que souvent les plus forts nageurs y restent.

Nul moyen d’ailleurs de remonter et de s’accrocher aux escarpements entre lesquels on est muré.

Gilliatt s’arrêta court. La crevasse d’où il sortait aboutissait à une saillie étroite et visqueuse, espèce d’encorbellement dans la muraille à pic. Gilliatt s’adossa à la muraille et regarda.

Il était dans une grande cave. Il avait au-dessus de lui quelque chose comme le dessous d’un crâne démesuré. Ce crâne avait l’air fraîchement disséqué. Les nervures ruisselantes des stries du rocher imitaient sur la voûte les embranchements des fibres et les sutures dentelées d’une boîte osseuse. Pour plafond, la pierre ; pour plancher, l’eau ; les lames de la marée, resserrées entre les quatre parois de la grotte, semblaient de larges dalles tremblantes. La grotte était fermée de toutes parts. Pas une lucarne, pas un soupirail ; aucune brèche à la muraille, aucune fêlure à la voûte. Tout cela était éclairé d’en bas à travers l’eau. C’était on ne sait quel resplendissement ténébreux.

Gilliatt, dont les pupilles s’étaient dilatées pendant le trajet obscur du corridor, distinguait tout ce crépuscule. Il connaissait, pour y être allé plus d’une fois, les caves de Plémont à Jersey, le Creux-Maillé à Guernesey, les Boutiques à Serk, ainsi nommées à cause des contrebandiers qui y déposaient leurs marchandises ; aucun de ces merveilleux antres n’était comparable à la chambre souterraine et sous-marine où il venait de pénétrer.

Gilliatt voyait en face de lui sous la vague une sorte d’arche noyée. Cette arche, ogive naturelle façonnée par le flot, était éclatante entre ses deux jambages profonds et noirs. C’est par ce porche submergé qu’entrait dans la caverne la clarté de la haute mer. Jour étrange donné par un engloutissement. Cette clarté s’évasait sous la lame comme un large éventail et se répercutait sur le rocher. Ses rayonnements rectilignes, découpés en longues bandes droites, sur l’opacité du fond, s’éclaircissant ou s’assombrissant d’une anfractuosité à l’autre, imitaient des interpositions de lames de verre. Il y avait du jour dans cette cave, mais du jour inconnu. Il n’y avait plus dans cette clarté rien de notre lumière. On pouvait croire qu’on venait d’enjamber dans une autre planète. La lumière était une énigme ; on eût dit la lueur glauque de la prunelle d’un sphinx. Cette cave figurait le dedans d’une tête de mort énorme et splendide ; la voûte était le crâne, et l’arche était la bouche ; les trous des yeux manquaient. Cette bouche, avalant et rendant le flux et le reflux, béante au plein midi extérieur, buvait de la lumière et vomissait de l’amertume.

De certains êtres, intelligents et mauvais, ressemblent à cela. Le rayon du soleil, en traversant ce porche obstrué d’une épaisseur vitreuse d’eau de mer, devenait vert comme un rayon d’Aldébaran. L’eau, toute pleine de cette lumière mouillée, paraissait de l’émeraude en fusion. Une nuance d’aigue-marine d’une délicatesse inouïe teignait mollement toute la caverne. La voûte, avec ses lobes presque cérébraux et ses ramifications rampantes pareilles à des épanouissements de nerfs, avait un tendre reflet de chrysoprase (1). Les moires du flot, réverbérées au plafond, s’y décomposaient et s’y recomposaient sans fin, élargissant et rétrécissant leurs mailles d’or avec un mouvement de danse mystérieuse. Une impression spectrale s’en dégageait ; l’esprit pouvait se demander quelle proie ou quelle attente faisait si joyeux ce magnifique filet de feu vivant. Aux reliefs de la voûte et aux aspérités du roc pendaient de longues et fines végétations baignant probablement leurs racines à travers le granit dans quelque nappe d’eau supérieure, et égrenant, l’une après l’autre, à leur extrémité, une goutte d’eau, une perle. Ces perles tombaient dans le gouffre avec un petit bruit doux. Le saisissement de cet ensemble était indicible. On ne pouvait rien imaginer de plus charmant ni rien rencontrer de plus lugubre.

C’était on ne sait quel palais de la Mort, contente.

 

1 – Agate d’un vert blanchâtre

 

 

 

XIII

 

Ce qu’on y voit et ce qu’on y entrevoit

 

De l’ombre qui éblouit ; tel était ce lieu surprenant.

La palpitation de la mer se faisait sentir dans cette cave.

L’oscillation extérieure gonflait, puis déprimait la nappe d’eau intérieure avec la régularité d’une respiration. On croyait deviner une âme mystérieuse dans ce grand diaphragme vert s’élevant et s’abaissant en silence.

L’eau était magiquement limpide, et Gilliatt y distinguait, à des profondeurs diverses, des stations immergées, surfaces de roches en saillie d’un vert de plus en plus foncé. Certains creux obscurs étaient probablement insondables.

Des deux côtés du porche sous-marin, des ébauches de cintres surbaissés, pleins de ténèbres, indiquaient de petites caves latérales, bas-côtés de la caverne centrale, accessibles peut-être à l’époque des très basses marées.

Ces anfractuosités avaient des plafonds en plan incliné, à angles plus ou moins ouverts. De petites plages, larges de quelques pieds, mises à nu par les fouilles de la mer, s’enfonçaient et se perdaient sous ces obliquités.

Çà et là des herbes longues de plus d’une toise ondulaient sous l’eau avec un balancement de cheveux au vent. On entrevoyait des forêts de goémons.

Hors du flot et dans le flot, toute la muraille de la cave, du haut en bas, depuis la voûte jusqu’à son effacement dans l’invisible, était tapissée de ces prodigieuses floraisons de l’océan, si rarement aperçues par l’œil humain, que les vieux navigateurs espagnols nommaient praderias del mar. Une mousse robuste, qui avait toutes les nuances de l’olive, cachait et amplifiait les exostoses(1) du granit. De tous les surplombs jaillissaient les minces lanières gaufrées du varech dont les pêcheurs se font des baromètres. Le souffle obscur de la caverne agitait ces courroies luisantes.

Sous ces végétations se dérobaient et se montraient en même temps les plus rares bijoux de l’écrin de l’océan, des éburnes, des strombes, des mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des struthiolaires, des cérites turriculées. Les cloches des patelles, pareilles à des huttes microscopiques, adhéraient partout au rocher et se groupaient en villages, dans les rues desquels rôdaient les oscabrions, ces scarabées de la vague. Les galets ne pouvant que difficilement entrer dans cette grotte, les coquillages s’y réfugiaient. Les coquillages sont des grands seigneurs, qui, tout brodés et tout passementés, évitent le rude et incivil contact de la populace des cailloux. L’amoncellement étincelant des coquillages faisait sous la lame, à de certains endroits, d’ineffables irradiations à travers lesquelles on entrevoyait un fouillis d’azurs et de nacres, et des ors de toutes les nuances de l’eau.

Sur la paroi de la cave, un peu au-dessus de la ligne de flottaison de la marée, une plante magnifique et singulière se rattachait comme une bordure à la tenture de varech, la continuait et l’achevait. Cette plante, fibreuse, touffue, inextricablement coudée et presque noire, offrait aux regards de larges nappes brouillées et obscures, partout piquées d’innombrables petites fleurs couleur lapis-lazuli. Dans l’eau ces fleurs semblaient s’allumer, et l’on croyait voir des braises bleues. Hors de l’eau c’étaient des fleurs, sous l’eau c’étaient des saphirs ; de sorte que la lame, en montant et en inondant le soubassement de la grotte revêtu de ces plantes, couvrait le rocher d’escarboucles.

À chaque gonflement de la vague enflée comme un poumon, ces fleurs, baignées, resplendissaient, à chaque abaissement elles s’éteignaient ; mélancolique ressemblance avec la destinée. C’était l’aspiration, qui est la vie ; puis l’expiration, qui est la mort.

Une des merveilles de cette caverne, c’était le roc. Ce roc, tantôt muraille, tantôt cintre, tantôt étrave ou pilastre, était par places brut et nu, puis, tout à côté, travaillé des plus délicates ciselures naturelles. On ne sait quoi, qui avait beaucoup d’esprit, se mêlait à la stupidité massive du granit. Quel artiste que l’abîme ! Tel pan de mur, coupé carrément et couvert de rondes bosses ayant des attitudes, figurait un vague bas-relief ; on pouvait, devant cette sculpture où il y avait du nuage, rêver de Prométhée ébauchant pour Michel-Ange. Il semblait qu’avec quelques coups de marteau le génie eût pu achever ce qu’avait commencé le géant. En d’autres endroits, la roche était damasquinée comme un bouclier sarrasin ou niellée comme une vasque florentine. Elle avait des panneaux qui paraissaient de bronze de Corinthe, puis des arabesques comme une porte de mosquée, puis, comme une pierre runique, des empreintes d’ongles obscures et improbables. Des plantes à ramuscules torses et à vrilles, s’entrecroisant sur les dorures du lichen, la couvraient de filigranes. Cet antre se compliquait d’un alhambra. C’était la rencontre de la sauvagerie et de l’orfèvrerie dans l’auguste et difforme architecture du hasard.

Les magnifiques moisissures de la mer mettaient du velours sur les angles du granit. Les escarpements étaient festonnés de lianes grandiflores, adroites à ne point tomber, et qui semblaient intelligentes, tant elles ornaient bien. Des pariétaires à bouquets bizarres montraient leurs touffes à propos et avec goût. Toute la coquetterie possible à une caverne était là. La surprenante lumière édénique qui venait de dessous l’eau, à la fois pénombre marine et rayonnement paradisiaque, estompait tous les linéaments dans une sorte de diffusion visionnaire. Chaque vague était un prisme. Les contours des choses, sous ces ondoiements irisés, avaient le chromatisme des lentilles d’optique trop convexes ; des spectres solaires flottaient sous l’eau. On croyait voir se tordre dans cette diaphanéité aurorale des tronçons d’arcs-en-ciel noyés. Ailleurs, en d’autres coins, il y avait dans l’eau un certain clair de lune. Toutes les splendeurs semblaient amalgamées là pour faire on ne sait quoi d’aveugle et de nocturne. Rien de plus troublant et de plus énigmatique que ce faste dans cette cave. Ce qui dominait, c’était l’enchantement. La végétation fantasque et la stratification informe s’accordaient et dégageaient une harmonie. Ce mariage de choses farouches était heureux. Les ramifications se cramponnaient en ayant l’air d’effleurer. La caresse du roc sauvage et de la fleur fauve était profonde. Des piliers massifs avaient pour chapiteaux et pour ligatures de frêles guirlandes toutes pénétrées de frémissement, on songeait à des doigts de fées chatouillant des pieds de béhémoths, et le rocher soutenait la plante et la plante étreignait le rocher avec une grâce monstrueuse.

La résultante de ces difformités mystérieusement ajustées était on ne sait quelle beauté souveraine. Les œuvres de la nature, non moins suprêmes que les œuvres du génie, contiennent de l’absolu, et s’imposent. Leur inattendu se fait obéir impérieusement par l’esprit ; on y sent une préméditation qui est en dehors de l’homme, et elles ne sont jamais plus saisissantes que lorsqu’elles font subitement sortir l’exquis du terrible.

Cette grotte inconnue était, pour ainsi dire, et si une telle expression était admissible, sidéralisée. On y subissait ce que la stupeur a de plus imprévu. Ce qui emplissait cette crypte, c’était de la lumière d’apocalypse. On n’était pas bien sûr que cette chose fût. On avait devant les yeux une réalité empreinte d’impossible. On regardait cela, on y touchait, on y était ; seulement il était difficile d’y croire.

Était-ce du jour qui venait par cette fenêtre sous la mer ? Était-ce de l’eau qui tremblait dans cette cuve obscure ? Ces cintres et ces porches n’étaient-ils point de la nuée céleste imitant une caverne ? Quelle pierre avait-on sous les pieds ? Ce support n’allait-il point se désagréger et devenir fumée ? Qu’était-ce que cette joaillerie de coquillages qu’on entrevoyait ? À quelle distance était-on de la vie, de la terre, des hommes ? Qu’était-ce que ce ravissement mêlé à ces ténèbres ? Émotion inouïe, presque sacrée, à laquelle s’ajoutait la douce inquiétude des herbes au fond de l’eau.

À l’extrémité de la cave, qui était oblongue, sous une archivolte cyclopéenne d’une coupe singulièrement correcte, dans un creux presque indistinct, espèce d’antre dans l’antre et de tabernacle dans le sanctuaire, derrière une nappe de clarté verte interposée comme un voile de temple, on apercevait hors du flot une pierre à pans carrés ayant une ressemblance d’autel.

L’eau entourait cette pierre de toutes parts. Il semblait qu’une déesse vînt d’en descendre. On ne pouvait s’empêcher de rêver sous cette crypte, sur cet autel, quelque nudité céleste éternellement pensive, et que l’entrée d’un homme faisait éclipser. Il était difficile de concevoir cette cellule auguste sans une vision dedans ; l’apparition, évoquée par la rêverie, se recomposait d’elle-même ; un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine entrevues, un front baigné d’aube, un ovale de visage olympien, des rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée dans de l’aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur dans une brume sacrée, des formes de nymphe, un regard de vierge, une Vénus sortant de la mer, une Ève sortant du chaos ; tel était le songe qu’il était impossible de ne pas faire. Il était invraisemblable qu’il n’y eût point là un fantôme. Une femme toute nue, ayant en elle un astre, était probablement sur cet autel tout à l’heure. Sur ce piédestal d’où émanait une indicible extase, on imaginait une blancheur, vivante et debout. L’esprit se représentait, au milieu de l’adoration muette de cette caverne, une Amphitrite, une Téthys, quelque Diane pouvant aimer, statue de l’idéal formée d’un rayonnement et regardant l’ombre avec douceur. C’était elle qui, en s’en allant, avait laissé dans la caverne cette clarté, espèce de parfum lumière sorti de ce corps étoile. L’éblouissement de ce fantôme n’était plus là ; on n’apercevait pas cette figure, faite pour être vue seulement par l’invisible, mais on la sentait ; on avait ce tremblement, qui est une volupté. La déesse était absente, mais la divinité était présente.

La beauté de l’antre semblait faite pour cette présence. C’était à cause de cette déité, de cette fée des nacres, de cette reine des souffles, de cette grâce née des flots, c’était à cause d’elle, on se le figurait du moins, que le souterrain était religieusement muré, afin que rien ne pût jamais troubler, autour de ce divin fantôme, l’obscurité qui est un respect, et le silence qui est une majesté.

Gilliatt, qui était une espèce de voyant de la nature, songeait, confusément ému.

Tout à coup, à quelques pieds au-dessous de lui, dans la transparence charmante de cette eau qui était comme de la pierrerie dissoute, il aperçut quelque chose d’inexprimable. Une espèce de long haillon se mouvait dans l’oscillation des lames. Ce haillon ne flottait pas, il voguait ; il avait un but, il allait quelque part, il était rapide. Cette guenille avait la forme d’une marotte de bouffon avec des pointes ; ces pointes, flasques, ondoyaient ; elle semblait couverte d’une poussière impossible à mouiller. C’était plus qu’horrible, c’était sale. Il y avait de la chimère dans cette chose ; c’était un être, à moins que ce ne fût une apparence. Elle semblait se diriger vers le côté obscur de la cave, et s’y enfonçait. Les épaisseurs d’eau devinrent sombres sur elle. Cette silhouette glissa et disparut, sinistre.

 

- 1 Tumeurs

 

 

 

Livre deuxième

 

Le labeur

 

I

 

Les ressources de celui à qui tout manque

 

Cette cave ne lâchait pas aisément les gens. L’entrée avait été peu commode, la sortie fut plus obstruée encore. Gilliatt néanmoins s’en tira, mais il n’y retourna plus. Il n’y avait rien trouvé de ce qu’il cherchait, et il n’avait pas le temps d’être curieux.

Il mit immédiatement la forge en activité. Il manquait d’outils, il s’en fabriqua.

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6 juin 2013

Marcel Proust, Du côté de chez Swann. Passage dit « de la madeleine »

250 el_Proust_1895 copie

 

Marcel Proust

 

Du côté de chez Swann

Passage dit « de la madeleine »

 

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index

 

(Page 144 de l’édition poche GF Flammarion 2009 de "Du côté de chez Swann")

 

Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.

Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

 

 

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6 juin 2013

Dino Buzzati, Le Casse-pieds

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LE CASSE-PIEDS

 Cette nouvelle fait partie du recueil "Le K"

 

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    L’homme consulta son carnet, entra d’un air décidé dans l’immeuble, monta au premier étage, là où était écrit : « Direction générale », et remplit une formule.

« Monsieur : Ernest Lemora… désire s’entretenir avec : M. Lucio Fenisti… Objet de la visite : personnel. » Personnel ? Fenisti resta perplexe. Le nom de Lemora lui était parfaitement inconnu. Et quand un étranger s’annonçait avec des « motifs personnels » il n’en sortait jamais rien de bon. La seule chose à faire était de l’envoyer se faire voir chez les Grecs.

Oui mais si après ? S’il s’agissait vraiment de choses personnelles ! Il se souvint d’un vague cousin de sa femme, de deux petites amies aux habitudes peu recommandables, d’un vieux camarade d’école : ils étaient tous bien capables de le mettre dans le pétrin. Les embêtements, ce n’est pas ce qui manque dans la vie.

« Quel genre de type est ce Lemora ? demanda-t-il à l’huissier.

— À le voir, comme ça, pas mal.

— Quel âge ?

— Oh ! la quarantaine.

— Bon ! fais-le entrer. »

L’homme se présenta. Un complet gris décent. Une chemise blanche propre mais usagée. Un désagréable timbre nasal en prononçant les R, comme les Levantins. Les chaussures, comme ci comme ça.

« Je vous en prie, asseyez-vous.

— Excusez-moi, monsieur, commença l’homme d’une voix basse, en parlant avec précipitation, pardonnez-moi si je viens vous déranger si si je sais très bien tout le travail que vous avez… Mais je vous assure que je ne me serais pas permis de venir… ne serait-ce qu’une minute si le commandeur Limonta votre vieil ami n’est-ce pas ? ne m’av…

— Le commandeur Limonta ? »

Fenisti n’avait jamais entendu ce nom-là.

« Oui le commandeur Limonta assesseur au tribunal, allez donc voir mon ami Fenisti me dit-il c’est un homme qui voit loin peut-être que votre projet me dit-il mais d’ailleurs qui ne connaît pas vos qualités monsieur et je comprends que venir déranger une célébrité telle que vous… mais la vie hélas est bien dure certainement je n’ai pas la présomption mais qui sait monsieur et je pourrais peut-être me présenter le front haut si de malheureuses circonstances mais je ne vous ferai pas perdre votre temps monsieur pourtant si vous saviez ma femme est à l’hôpital et le commandeur Limonta…

— Limonta ? dit Fenisti qui perdait le fil.

— Oui l’assesseur au tribunal vous voyez monsieur je ne me serais pas permis ah si vous saviez mon petit garçon quelle croix si tout le monde ne vantait pas votre grand cœur et mon projet voyez-vous était déjà accepté par le ministère mais un de mes bons collègues qui était le cousin de la femme du sous-secrétaire vous me comprenez pas vrai vous savez comment vont ces choses… »

Fenisti l’interrompit :

« Excusez-moi… malheureusement mon temps est limité… (il regarda la pendule) bientôt je dois me rendre à une réunion… si vous vouliez bien en venir au fait et me dire en quoi je pourrais…

— Non monsieur, répliqua l’autre, comme la glu, je me suis mal exprimé et mon projet il s’agit vous comprenez de mon troisième fils qui a été frappé justement la semaine dernière de poliomyélite je sais que vous allez compatir un cas grave et rare dit le médecin un cas difficile alors j’éprouve un grand embarras et je suis vraiment mortifié monsieur si j’ai évoqué en vous involontairement…

— Involontairement quoi ? éclata Fenisti exaspéré.

— Oh je n’avais pas l’intention je vous en prie excusez-moi mais vous savez avec toutes ces préoccupations on ne se sent plus capable de parler au contraire monsieur, vous ne me croirez peut-être pas monsieur mais j’éprouve pour vous un sentiment… un sentiment je vous le jure une véritable affection oui oui de gratitude mais monsieur ne me regardez pas comme ça parce que alors le peu de courage… si cela ne tenait qu’à moi j’aurais voulu vous présenter mon projet mais je vois que et puis je ne sais pas ce qui m’arrive mais voyez-vous monsieur aujourd’hui je me sens tout intimidé devant une personnalité comme vous oui ma sainte femme me le dit toujours malheureusement elle est entrée à l’hôpital hier parce que voyez-vous monsieur moi qui vous parle monsieur je suis un homme qui a travaillé toute sa vie oui honnêtement je peux… »

Fenisti chercha à l’endiguer ; il avait la sensation de s’enliser dans une mer de nausée qui l’engourdissait lentement :

« Mais finalement… vous me disiez… votre projet…

— Une proposition oui oui au contraire monsieur je vous remercie infiniment pour l’intérêt que vous montrez tout de suite mais vous êtes fatigué pas vrai ?

— Ouui, confirma Fenisti résigné et languissant.

— Ah la famille quelle belle et grande chose que la famille même le commandeur Limonta votre vieil ami un authentique ami dans certains cas l’amitié seulement quand surgissent des circonstances telles vous voyez monsieur elle sera opérée demain matin mais excusez-moi cher monsieur vous êtes peut-être impatient de connaître mon projet mais c’est hélas ! une opération délicate et le professeur m’a pris à part, eh je m’en rends bien compte une personnalité comme vous monsieur ne peut guère s’intéresser à moi qui viens ici.

— Pourquoi ? moi…

— Si si monsieur soyons objectifs un homme comme vous avec la responsabilité que vous avez monsieur une masse de travail pourquoi devrais-je vous préoccuper avec mes misères ? Si ce n’est pour la gratitude que j’éprouve un malheureux une nullité comme moi…

— Ne me dites pas…

— Non non monsieur c’est ma faute une sensation de honte absolument et puis il est normal de respecter certaines distances et tandis que je suis là à vous ennuyer peut-être que dans la salle d’attente il y en a beaucoup et plus importants que moi qui attendent peut-être une jolie dame et moi je suis assis ici comme si l’opération de ma femme enfin heureusement que l’hôpital de Lecce…

— De Lecce ?

— Oui monsieur la pauvre petite est là-bas mais moi aussi monsieur croyez-moi je ressens depuis quelques jours un bourdonnement dans l’oreille et puis une difficulté à respirer vous savez monsieur quand on est invalide de guerre Dieu seul sait… »

Lucio Fenisti se sentit défaillir.

Un brouillard s’épaississait devant les yeux et derrière le visage de ce maudit qui parlait. Lentement sa main gauche chercha la poche arrière de son pantalon où se trouvait son portefeuille.

 

Une fois sorti de l’immeuble l’homme s’arrêta pour regarder le billet de dix mille lires qu’il ne possédait pas dix minutes avant. Il fit un rapide calcul mental, secoua la tête. Cela ne suffisait pas. Il poussa un soupir. Consulta son calepin. Traversa la place d’un pas rapide. Parcourut une partie de la grande avenue. Entra d’un air décidé dans un autre grand immeuble. Mais là l’huissier l’avait repéré à temps à travers la baie vitrée. Par un signal convenu il donna l’alarme intérieure.

Automatiquement le dispositif de sécurité défensive se déclencha. Les huissiers se précipitèrent devant les portes donnant accès à l’escalier, toutes les issues furent fermées, les nerfs de trois cents fonctionnaires de tous grades tendus. Car à de trop nombreuses reprises l’imposteur avait réussi à pénétrer, semant la consternation et la ruine. Mais l’homme le savait. Pour la forme seulement il demanda à l’huissier s’il pouvait parler à M. Salimbene.

« Aujourd’hui M. Salimbene est absent, dit l’huissier.

— Et M. Smaglia ?

— M. Smaglia est en conférence.

— Et M. Bé ?

— M. Bé est souffrant.

— Oh ! le pauvre, s’apitoya l’homme, j’en suis vraiment navré. Serait-il possible… »

Il s’élança soudain. En un clin d’œil il avait aperçu Pratti, le sous-chef du personnel, qui traversait le hall d’entrée.

Avant que l’autre ne s’en soit rendu compte, il était devant lui.

« Oh ! bonjour cher monsieur. Quel heureux hasard figurez-vous que je vous cherchais justement car voyez-vous cher monsieur une proposition… »

Pratti tenta de se dégager :

« Mais, vraiment, ce n’est pas pour dire… une journée très chargée… un tas de rendez-vous… — Oh ! je vous en prie par pitié cher monsieur ne craignez pas que mais si vous voulez me permettre une petite minute je vous assure voyez-vous monsieur je ne me permettrais pas si l’ingénieur Bernozzi…

— L’ingénieur Bernozzi ? »

Pratti n’avait jamais entendu son nom.

« Mais oui l’ingénieur Bernozzi des Travaux publics vous devriez aller voir monsieur Pratti me disait-il c’est un homme aux vues très larges et il peut se faire que votre projet me disait-il mais d’ailleurs qui ne connaît vos mérites cher monsieur et je comprends je ne vous ferai pas perdre un temps précieux si vous saviez malheureusement ma femme est à l’hôpital et l’ingénieur Bernozzi… »

 

L’homme, une fois sorti, s’arrêta pour contempler le billet de cinq mille lires qu’il n’avait pas quelques minutes auparavant. Il l’ajouta à l’autre de dix mille, en les pliant avec soin. Il fit un rapide calcul mental. Secoua la tête. Cela ne lui suffisait pas. Il poussa un soupir. Se remit en route d’un pas vif.

Il tourna à droite, parcourut une centaine de mètres. S’arrêta devant une église. Ses lèvres s’arrondirent en un sourire mielleux. Avec décision il monta les sept marches, ouvrit la porte, se trouva dans le temple. Aussitôt son visage prit une expression de piété austère. Sa main droite trempa la pointe du médius dans l’eau bénite, puis fit le signe de la croix.

À petits pas silencieux l’homme s’approcha de l’autel.

Lorsqu’il l’entrevit dans la pénombre et qu’il l’eut reconnu, le Seigneur frémit et se dissimula derrière une colonne. L’homme avança impavide, bien qu’avec un extrême respect, jusqu’à la colonne. Et puis il se retourna brusquement en cherchant.

Plus vif que lui, Dieu se glissa de l’autre côté.

Mystérieusement, sa miséricorde infinie avait une limite cette fois-ci. Non, il ne se sentait pas capable de supporter une fois de plus les prières de cet homme-là.

L’individu alors se déplaça tout en cherchant encore.

Mais il n’était pas de taille à lutter avec le Tout-Puissant. Et il s’en rendit bien compte dans sa sensibilité diabolique. Pas question d’un coup tordu. Il fallait s’y résigner. Un imperceptible friselis courut parmi les saints titulaires des différentes chapelles latérales. Sur qui cela tomberait-il ?

D’un air indifférent, le fatal personnage parcourut la nef centrale à pas lents, comme un chasseur dans le bois, le fusil au creux du bras, prêt à tirer.

Il s’agenouilla si rapidement et d’une façon si inopinée devant la troisième chapelle, à droite, que saint Jérôme qui la présidait fut pris par surprise. Et il n’eut pas le temps de se dérober.

« Ô très vénéré saint Jérôme, commença l’homme en murmurant, ô toi pilier de l’Église savant docteur, ma femme à l’hôpital toi qui fais tant de miracles et dispense tant de grâces très aimable saint Jérôme toi qui avec une paternelle sollicitude l’opération demain matin ô toi céleste docteur mon fils la poliomyélite devant toi s’élève ô radieux docteur mon âme repentante en t’implorant… »

Les invocations sortaient à flots continus. Dix, quinze, vingt minutes sans reprendre souffle. Vingt-cinq minutes, trente, trente-cinq.

L’écume aux lèvres saint Jérôme dit oui.

 

 

FIN

 

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LASSITUDE CÉLESTE

nouvelle inspirée par "Le casse-pieds" de Dino Buzzatti

par Jean-Claude Paillous

 

6 juin 2013

Micromégas, Voltaire

4000znwFL copie

 

 

(texte conforme à l’édition de René Pomeau)

 

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Chapitre premier

 

Voyage d'un habitant du monde de l'étoile Sirius dans la planète de Saturne

 

1.1 Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmilière; il s'appelait Micromégas, nom qui convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut: j'entends, par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de cinq pieds chacun.

 

1.2 Quelques algébristes, gens toujours utiles au public, prendront sur-le-champ la plume, et trouveront que, puisque monsieur Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre-mille pas, qui font cent-vingt-mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre, nous n'avons guère que cinq pieds, et que notre globe a neuf-mille lieues de tour, ils trouveront, dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les États de quelques souverains d'Allemagne ou d'Italie, dont on peut faire le tour en une demi-heure, comparés à l'empire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne sont qu'une très faible image des prodigieuses différences que la nature a mises dans tous les êtres.

 

1.3 La taille de Son Excellence étant de la hauteur que j'ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour: ce qui fait une très jolie proportion. 1.4 Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous avons; il sait beaucoup de choses; il en a inventé quelques-unes; il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il étudiait, selon la coutume, au collège des jésuites de sa planète, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à ce que dit sa sœur, devint depuis un géomètre assez médiocre, et un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires, hérétiques, sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit avec esprit; il mit les femmes de son côté; le procès dura deux cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne paraître à la cour de huit cents années.

 

1.5 Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne s'embarrassa guère; et il se mit à voyager de planète en planète, pour achever de se former l'esprit et le cœur, comme l'on dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront sans doute étonnés des équipages de là-haut: car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation et toutes les forces attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos que, tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité d'une comète, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie lactée en peu de temps, et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit jamais à travers les étoiles dont elle est semée ce beau ciel empyrée que l'illustre vicaire Derham se vante d'avoir vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que Monsieur Derham ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les lieux, c'est un bon observateur et je ne veux contredire personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui échappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est guère que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens de ce pays-là sont des nains qui n'ont que mille toises de haut ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu près comme un musicien italien se met à rire de la musique de Lulli quand il vient en France. Mais comme le Sirien avait un bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de l'Académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait à la vérité rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un jour avec M. le secrétaire.

 

 

Chapitre second

 

Conversation de l'habitant de Sirius avec celui de Saturne 

 

2.1 Après que Son Excellence se fut couchée, et que le secrétaire se fut approché de son visage : « Il faut avouer, dit Micromégas, que la nature est bien variée. – Oui, dit le Saturnien; la nature est comme un parterre dont les fleurs... – Ah ! dit l'autre, laissez là votre parterre. – Elle est, reprit le secrétaire, comme une assemblée de blondes et de brunes, dont les parures... – Eh ! qu'ai-je à faire de vos brunes ? dit l'autre. – Elle est donc comme une galerie de peintures dont les traits... – Eh non ! dit le voyageur; encore une fois la nature est comme la nature. Pourquoi lui chercher des comparaisons ? – Pour vous plaire, répondit le secrétaire. – Je ne veux point qu'on me plaise, répondit le voyageur ; je veux qu'on m'instruise : commencez d'abord par me dire combien les hommes de votre globe ont de sens. – Nous en avons soixante et douze, dit l'académicien, et nous nous plaignons tous les jours du peu. Notre imagination va au-delà de nos besoins ; nous trouvons qu'avec nos soixante et douze sens, notre anneau, nos cinq lunes, nous sommes trop bornés ; et, malgré toute notre curiosité et le nombre assez grand de passions qui résultent de nos soixante et douze sens, nous avons tout le temps de nous ennuyer. – Je le crois bien, dit Micromégas; car dans notre globe nous avons près de mille sens, et il nous reste encore je ne sais quel désir vague, je ne sais quelle inquiétude, qui nous avertit sans cesse que nous sommes peu de chose, et qu'il y a des êtres beaucoup plus parfaits. J'ai un peu voyagé ; j'ai vu des mortels fort au- dessous de nous ; j'en ai vu de fort supérieurs ; mais je n'en ai vu aucuns qui n'aient plus de désirs que de vrais besoins, et plus de besoins que de satisfaction. J'arriverai peut-être un jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu'à présent personne ne m'a donné de nouvelles positives de ce pays-là.» Le Saturnien et le Sirien s'épuisèrent alors en conjectures ; mais, après beaucoup de raisonnements fort ingénieux et fort incertains, il en fallut revenir aux faits. «Combien de temps vivez-vous ? dit le Sirien. – Ah! bien peu, répliqua le petit homme de Saturne. – C'est tout comme chez nous, dit le Sirien ; nous nous plaignons toujours du peu. Il faut que ce soit une loi universelle de la nature. – Hélas! nous ne vivons, dit le Saturnien, que cinq cents grandes révolutions du soleil. (Cela revient à quinze mille ans ou environ, à compter à notre manière.) Vous voyez bien que c'est mourir presque au moment que l'on est né ; notre existence est un point, notre durée un instant, notre globe un atome. A peine a-t-on commencé à s'instruire un peu que la mort arrive avant qu'on ait de l'expérience. Pour moi, je n'ose faire aucuns projets ; je me trouve comme une goutte d'eau dans un océan immense. Je suis honteux, surtout devant vous, de la figure ridicule que je fais dans ce monde.»

 

2.2 Micromégas lui repartit: « Si vous n'étiez pas philosophe , je craindrais de vous affliger en vous apprenant que notre vie est sept cents fois plus longue que la vôtre ; mais vous savez trop bien que quand il faut rendre son corps aux éléments , et ranimer la nature sous une autre forme, ce qui s'appelle mourir ; quand ce moment de métamorphose est venu, avoir vécu une éternité, ou avoir vécu un jour, c'est précisément la même chose. J'ai été dans des pays où l'on vit mille fois plus longtemps que chez moi, et j'ai trouvé qu'on y murmurait encore. Mais il y a partout des gens de bon sens qui savent prendre leur parti et remercier l'auteur de la nature. Il a répandu sur cet univers une profusion de variétés avec une espèce d'uniformité admirable. Par exemple tous les êtres pensants sont différents, et tous se ressemblent au fond par le don de la pensée et des désirs. La matière est partout étendue ; mais elle a dans chaque globe des propriétés diverses. Combien comptez-vous de ces propriétés diverses dans votre matière ? – Si vous parlez de ces propriétés, dit le Saturnien, sans lesquelles nous croyons que ce globe ne pourrait subsister tel qu'il est, nous en comptons trois cents, comme l'étendue, l'impénétrabilité, la mobilité, la gravitation, la divisibilité, et le reste. – Apparemment, répliqua le voyageur, que ce petit nombre suffit aux vues que le Créateur avait sur votre petite habitation. J'admire en tout sa sagesse ; je vois partout des différences, mais aussi partout des proportions. Votre globe est petit, vos habitants le sont aussi; vous avez peu de sensations; votre matière a peu de propriétés ; tout cela est l'ouvrage de la Providence. De quelle couleur est votre soleil bien examiné ? – D'un blanc fort jaunâtre, dit le Saturnien; et quand nous divisons un de ses rayons, nous trouvons qu'il contient sept couleurs – Notre soleil tire sur le rouge, dit le Sirien, et nous avons trente-neuf couleurs primitives. Il n'y a pas un soleil, parmi tous ceux dont j'ai approché, qui se ressemble, comme chez vous il n'y a pas un visage qui ne soit différent de tous les autres.»

 

2.3 Après plusieurs questions de cette nature, il s'informa combien de substances essentiellement différentes on comptait dans Saturne. Il apprit qu'on n'en comptait qu'une trentaine, comme Dieu, l'espace, la matière, les êtres étendus qui sentent, les êtres étendus qui sentent et qui pensent, les êtres pensants qui n'ont point d'étendue; ceux qui se pénètrent, ceux qui ne se pénètrent pas, et le reste. Le Sirien, chez qui on en comptait trois cents et qui en avait découvert trois mille autres dans ses voyages, étonna prodigieusement le philosophe de Saturne. Enfin, après s'être communiqué l'un à l'autre un peu de ce qu'ils savaient et beaucoup de ce qu'ils ne savaient pas, après avoir raisonné pendant une révolution du soleil, ils résolurent de faire ensemble un petit voyage philosophique.

 

 

Chapitre troisième

 

Voyage des deux habitants de Sirius et de Saturne 

 

3.1 Nos deux philosophes étaient prêts à s'embarquer dans l'atmosphère de Saturne avec une fort jolie provision d'instruments mathématiques, lorsque la maîtresse du Saturnien qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait que six cent soixante toises, mais qui réparait par bien des agréments la petitesse de sa taille. «Ah! cruel! s'écria-t-elle, après t'avoir résisté quinze cents ans lorsque enfin je commençais à me rendre, quand j'ai à peine passé cent ans entre tes bras, tu me quittes pour aller voyager avec un géant d'un autre monde; va, tu n'es qu'un curieux, tu n'as jamais eu d'amour : si tu étais un vrai Saturnien, tu serais fidèle. Où vas-tu courir ? Que veux-tu ? Nos cinq lunes sont moins errantes que toi, notre anneau est moins changeant. Voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus personne.» Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout philosophe qu'il était; et la dame, après s'être pâmée, alla se consoler avec un petit-maître du pays. 

 

3.2 Cependant nos deux curieux partirent; ils sautèrent d'abord sur l'anneau, qu'ils trouvèrent assez plat, comme l'a fort bien deviné un illustre habitant de notre petit globe ; de là ils allèrent de lune en lune. Une comète passait tout auprès de la dernière; ils s'élancèrent sur elle avec leurs domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre archevêque de..., qui m'a laissé voir ses livres avec cette générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer. 

 

3.3 Mais revenons à nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils côtoyèrent la planète de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois plus petite que notre petit globe; ils virent deux lunes qui servent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le père Castel écrira, et même assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du soleil, se passât à moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos gens trouvèrent cela si petit qu'ils craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent leur chemin comme deux voyageurs qui dédaignent un mauvais cabaret de village et poussent jusqu'à la ville voisine. Mais le Sirien et son compagnon se repentirent bientôt. Ils allèrent longtemps, et ne trouvèrent rien. Enfin ils aperçurent une petite lueur: c'était la terre: cela fit pitié à des gens qui venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir une seconde fois, ils résolurent de débarquer. Ils passèrent sur la queue de la comète, et, trouvant une aurore boréale toute prête, ils se mirent dedans, et arrivèrent à terre sur le bord septentrional de la mer Baltique, le cinq juillet mil sept cent trente-sept, nouveau style.

 

 

Chapitre quatrième

 

Ce qui leur arrive sur le globe de la terre 

 

4.1 Après s'être reposés quelque temps, ils mangèrent à leur déjeuner deux montagnes que leurs gens leur apprêtèrent assez proprement. Ensuite ils voulurent reconnaître le petit pays où ils étaient. Ils allèrent d'abord du nord au sud. Les pas ordinaires du Sirien et de ses gens étaient d'environ trente mille pieds de roi; le nain de Saturne suivait de loin en haletant; or il fallait qu'il fît environ douze pas, quand l'autre faisait une enjambée: figurez-vous (s'il est permis de faire de telles comparaisons) un très petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des gardes du roi de Prusse.

 

4.2 Comme ces étrangers-là vont assez vite, ils eurent fait le tour du globe en trente-six heures; le soleil, à la vérité, ou plutôt la terre, fait un pareil voyage en une journée; mais il faut songer qu'on va bien plus à son aise quand on tourne sur son axe que quand on marche sur ses pieds. Les voilà donc revenus d'où ils étaient partis, après avoir vu cette mare, presque imperceptible pour eux, qu'on nomme la Méditerranée, et cet autre petit étang qui, sous le nom du grand Océan, entoure la taupinière. Le nain n'en avait eu jamais qu'à mi-jambe, et à peine l'autre avait-il mouillé son talon. Ils firent tout ce qu'ils purent en allant et en revenant dessus et dessous pour tâcher d'apercevoir si ce globe était habité ou non. Ils se baissèrent, ils se couchèrent, ils tâtèrent partout; mais leurs yeux et leurs mains n'étant point proportionnés aux petits [êtres] qui rampent ici, ils ne reçurent pas la moindre sensation qui pût leur faire soupçonner que nous et nos confrères les autres habitants de ce globe avons l'honneur d'exister.

 

4.3 Le nain, qui jugeait quelquefois un peu trop vite, décida d'abord qu'il n'y avait personne sur la terre. Sa première raison était qu'il n'avait vu personne. Micromégas lui fit sentir poliment que c'était raisonner assez mal: «Car, disait-il, vous ne voyez pas avec vos petits yeux certaines étoiles de la cinquantième grandeur que j'aperçois très distinctement; concluez-vous de là que ces étoiles n'existent pas ? * Mais, dit le nain, j'ai bien tâté. * Mais, répondit l'autre, vous avez mal senti. * Mais, dit le nain, ce globe-ci est si mal construit, cela est si irrégulier et d'une forme qui me paraît si ridicule ! tout semble être ici dans le chaos: voyez-vous ces petits ruisseaux dont aucun ne va de droit fil, ces étangs qui ne sont ni ronds, ni carrés, ni ovales, ni sous aucune forme régulière, tous ces petits grains pointus dont ce globe est hérissé, et qui m'ont écorché les pieds ? (Il voulait parler des montagnes.) Remarquez-vous encore la forme de tout le globe, comme il est plat aux pôles, comme il tourne autour du soleil d'une manière gauche, de façon que les climats des pôles sont nécessairement incultes ? En vérité, ce qui fait que je pense qu'il n'y a ici personne, c'est qu'il me paraît que des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. * Eh bien, dit Micromégas, ce ne sont peut-être pas non plus des gens de bon sens qui l'habitent. Mais enfin il y a quelque apparence que ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous paraît irrégulier ici, dites-vous, parce que tout est tiré au cordeau dans Saturne et dans Jupiter. Eh! c'est peut-être par cette raison-là même qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que dans mes voyages j'avais toujours remarqué de la variété ?» Le Saturnien répliqua à toutes ces raisons. La dispute n'eût jamais fini, si par bonheur Micromégas, en s'échauffant à parler, n'eût cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants tombèrent, c'étaient de jolis petits carats assez inégaux, dont les plus gros pesaient quatre cents livres, et les plus petits cinquante. Le nain en ramassa quelques-uns; il s'aperçut, en les approchant de ses yeux, que ces diamants, de la façon dont ils étaient taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à sa prunelle; et Micromégas en choisit un de deux mille cinq cents pieds. Ils étaient excellents; mais d'abord on ne vit rien par leur secours: il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux dans la mer Baltique: c'était une baleine. Il la prit avec le petit doigt fort adroitement; et la mettant sur l'ongle de son pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit à rire pour la seconde fois de l'excès de petitesse dont étaient les habitants de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est habité, s'imagina bien vite qu'il ne l'était que par des baleines; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner d'où un si petit atome tirait son mouvement, s'il avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y fut fort embarrassé; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une âme fût logée là. Les deux voyageurs inclinaient donc à penser qu'il n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros qu'une baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce temps-là même une volée de philosophes revenait du cercle polaire, sous lequel ils avaient été faire des observations dont personne ne s'était avisé jusqu'alors. Les gazettes dirent que leur vaisseau échoua aux côtes de Botnie, et qu'ils eurent bien de la peine à se sauver; mais on ne sait jamais dans ce monde le dessous des cartes. Je vais raconter ingénument comment la chose se passa, sans y rien mettre mien : ce qui n'est pas un petit effort pour un historien.

 

 

Chapitre cinquième

 

Expériences et raisonnements des deux voyageurs

 

5.1 Micromégas étendit la main tout doucement vers l'endroit où l'objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de l'écraser. « Voici un animal bien différent du premier », dit le nain de Saturne ; le Sirien mit le prétendu animal dans le creux de sa main. Les passagers et les gens de l'équipage, qui s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient sur une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement ; les matelots prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent leurs quarts de cercle, leurs secteurs, et des filles laponnes, et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les doigts : c'était un bâton ferré qu'on lui enfonçait d'un pied dans l'index ; il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque chose du petit animal qu'il tenait ; mais il n'en soupçonna pas d'abord davantage. Le microscope, qui faisait à peine discerner une baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un être aussi imperceptible que des hommes. Je ne prétends choquer ici la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les importants de faire ici une petite remarque avec moi : c'est qu'en prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne faisons pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une boule de dix pieds de tour un animal qui aurait à peu près la six cent millième partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des nôtres ; et il se peut très bien faire qu'il y ait un grand nombre de ces substances : or concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces batailles qui nous ont valu deux villages qu'il a fallu rendre.

 

5.2 Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au moins les bonnets de sa troupe ; mais je l'avertis qu'il aura beau faire, et que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment petits.

 

5.3 Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre philosophe de Sirius pour apercevoir les atomes dont je viens de parler ? Quand Leuwenhoek et Hartsoeker virent les premiers, ou crurent voir la graine dont nous sommes formés, ils ne firent pas à beaucoup près une si étonnante découverte. Quel plaisir sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs opérations ! comme il s'écria ! comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les mains de son compagnon de voyage ! « Je les vois, disaient-ils tous deux à la fois ; ne les voyez-vous pas qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent. » En parlant ainsi les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir des objets si nouveaux et par la crainte de les perdre. Le Saturnien, passant d'un excès de défiance à un excès de crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. Ah !, disait-il, j'ai pris la nature sur le fait. Mais il se trompait sur les apparences : ce qui n'arrive que trop, soit qu'on se serve ou non de microscopes.

 

 

Chapitre sixième

 

Ce qui leur arriva avec les hommes 

 

6.1 Micromégas, bien meilleur observateur que son nain, vit clairement que les atomes se parlaient; et il le fit remarquer à son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'article de la génération, ne voulut point croire que de pareilles espèces pussent se communiquer des idées. Il avait le don des langues aussi bien que le Sirien; il n'entendait point parler nos atomes, et il supposait qu'ils ne parlaient pas. D'ailleurs, comment ces êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix, et qu'auraient-ils à dire? Pour parler, il faut penser, ou à peu près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une âme. Or, attribuer l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela lui paraissait absurde. «Mais, dit le Sirien, vous avez cru tout à l'heure qu'ils faisaient l'amour; est-ce que vous croyez qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez-vous d'ailleurs qu'il soit plus difficile de produire un argument qu'un enfant? Pour moi, l'un et l'autre me paraissent de grands mystères. — Je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain; je n'ai plus d'opinion. Il faut tâcher d'examiner ces insectes, nous raisonnerons après. — C'est fort bien dit», reprit Micromégas; et aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce, il fit sur-le-champ une espèce de grande trompette parlante, comme un vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres circulaires de l'ongle; de sorte que, grâce à son industrie, le philosophe de là-haut entendit parfaitement le bourdonnement de nos insectes de là-bas. En peu d'heures il parvint à distinguer les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit autant, quoique avec plus de difficulté. L'étonnement des voyageurs redoublait à chaque instant. Ils entendaient des mites parler d'assez bon sens: ce jeu de la nature leur paraissait inexplicable. Vous croyez bien que le Sirien et son nain brûlaient d'impatience de lier conversation avec les atomes; il craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle de Micromégas, n'assourdît les mites sans en être entendue. Il fallait en diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des espèces de petits cure-dents, dont le bout fort effilé venait donner auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur un ongle. Il baissait la tête et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces précautions et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours:

 

6.2 « Insectes invisibles, que la main du Créateur s'est plu à faire naître dans l'abîme de l'infiniment petit, je le remercie de ce qu'il a daigné me découvrir des secrets qui semblaient impénétrables. Peut-être ne daignerait-on pas vous regarder à ma cour; mais je ne méprise personne, et je vous offre ma protection.»

 

6.3 Si jamais il y a eu quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'où elles partaient. L'aumônier du vaisseau récita les prières des exorcismes, les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau firent un système ; mais quelque système qu'ils fissent, ils ne purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui avait la voix plus douce  que Micromégas, leur apprit alors en peu de mots à quelles espèces ils avaient affaire. Il leur conta le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était monsieur Micromégas; et, après les avoir plaints d'être si petits, il leur demanda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état si voisin de l'anéantissement, ce qu'ils faisaient dans un globe qui paraissait appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme, et cent autres questions de cette nature.

 

6.4 Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué de ce qu'on doutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des pinnules braquées sur un quart de cercle, fit deux stations, et à la troisième il parla ainsi: « Vous croyez donc, monsieur, parce que vous avez mille toises depuis la tête jusqu'aux pieds, que vous êtes un... — Mille toises! s'écria le nain; juste Ciel! d'où peut-il savoir ma hauteur? mille toises! Il ne se trompe pas d'un pouce. Quoi! cet atome m'a mesuré! il est géomètre, il connaît ma grandeur; et moi, qui ne le vois qu'à travers un microscope, je ne connais pas encore la sienne! — Oui, je vous ai mesuré, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre grand compagnon. » La proposition fut acceptée; Son Excellence se coucha de son long: car, s'il se fût tenu debout, sa tête eût été trop au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand arbre dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles liés ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en effet un jeune homme de cent vingt mille pieds de roi.

 

6.5 Alors Micromégas prononça ces paroles: « Je vois plus que jamais qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. Ô Dieu! qui avez donné une intelligence à des substances qui paraissent si méprisables, l'infiniment petit vous coûte aussi peu que l'infiniment grand; et, s'il est possible qu'il y ait des êtres plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit supérieur à ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu.»

 

6.6 Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté croire qu'il est en effet des êtres intelligents beaucoup plus petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a découvert, et ce que Réaumur a disséqué. Il lui apprit enfin qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même était pour ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne paraissent que comme des atomes. Peu à peu la conversation devint intéressante, et Micromégas parla ainsi.

 

 

Chapitre septième

 

Conversation avec les hommes

 

7.1 « Ô atomes intelligents, dans qui l’Être éternel s’est plu à manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe : car, ayant si peu de matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser ; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai vu nulle part le vrai bonheur ; mais il est ici, sans doute. » À ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête ; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux.

 

7.2 « Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière , et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure où je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque sur toute la terre, c'est ainsi qu' on en use de temps immémorial. Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit ; et presque aucun de ces animaux, qui s'égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal pour lequel ils s’égorgent.

 

7.3 Ah ! malheureux ! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ! Il me prend envie de faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules. - Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on ; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables ; sachez que, quand même ils n’auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue ou l’intempérance les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement.»

 

7.4 Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes. « Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il à ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez. - Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres ; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas. Il prit aussitôt fantaisie au Sirien et au Saturnien d'interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. « Combien comptez-vous, dit-il de l’étoile de la Canicule à la grande étoile des Gémeaux ? » Ils répondirent tous à la fois : « trente-deux degrés et demi. Combien comptez-vous d'ici à la Lune ? Soixante demi-diamètres de la terre en nombre rond. Combien pèse votre air ? » Il croyait les attraper, mais tous lui dirent que l'air pèse environ neuf cents fois moins qu'un pareil volume de l'eau la plus légère, et dix-neuf cents fois moins que l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, étonné de leurs réponses, fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens auxquels il avait refusé une âme un quart d'heure auparavant.

 

7.5 Enfin Micromégas leur dit : « Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme, et comment vous formez vos idées. » Les philosophes parlèrent tous à la fois comme auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote, l'autre prononçait le nom de Descartes ; celui-ci, de Malebranche ; cet autre, de Leibnitz ; cet autre, de Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance : « L'âme est une entéléchie, et une raison par qui elle a la puissance d'être ce qu’elle est. C’est ce que déclare expressément Aristote, page 633 de l'édition du Louvre. Ἐντελεχεῖα ἐστι. « Je n'entends pas trop bien le grec, dit le géant. Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? - C’est, répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu’on ne comprend point du tout dans la langue qu'on entend le moins.»

 

7.6 Le cartésien prit ici parole, et dit : « L’âme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là, est obligée d'aller à l'école, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu’elle ne saura plus. - Ce n’était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu'entends-tu par esprit ? - Que me demandez-vous là ? dit le raisonneur ; je n’en ai point d'idée ; on dit que ce n'est pas de la matière. - Mais sais-tu au moins ce que c'est que de la matière ? - Très bien, répondit l'homme. Par exemple cette pierre est grise, et d'une telle forme, elle a ses trois dimensions, elle est pesante et divisible. - Eh bien ! dit le Sirien, cette chose qui te paraît être divisible, pesante et grise, me dirais-tu bien ce que c'est ? Tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connais-tu ? Non, dit l'autre. Tu ne sais donc point ce que c'est que la matière.»

 

7.7 Alors Monsieur Micromégas, adressant la parole à un autre sage qu'il tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'était que son âme, et ce qu'elle faisait. « Rien du tout, répondit le philosophe  malebranchiste ; c'est Dieu qui fait tout pour moi ; je vois tout en lui, je fais tout en lui ; c'est lui qui fait tout sans que je m’en mêle. – Autant vaudrait ne pas être, reprit le sage de Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un leibnitzien qui était là, qu'est-ce que ton âme ? – C’est, répondit le leibnitzien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne, ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que mon corps montre l'heure ; ou bien mon âme est le miroir de l'univers, et mon corps est la bordure du miroir : cela est clair.»

 

7.8 Un petit partisan de Locke était là tout auprès ; et quand on lui eut enfin adressé la parole : « Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je sais que je n’ai jamais pensé qu'à l'occasion de mes sens. Qu'il y ait des substances immatérielles et intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas ; mais qu'il soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c'est de quoi je doute fort. Je révère la puissance éternelle ; il ne m’appartient pas de la borner : je n'affirme rien, je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense.»

 

7.9 L'animal de Sirius sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage ; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke sans l'extrême disproportion. Mais il y avait là, par malheur, un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous les animalcules philosophes ; il dit qu'il savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme de Saint Thomas ; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes ; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. A ce discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'autre en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère est le partage des dieux : leurs épaules et leurs ventres allaient et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau, que le Sirien avait sur son ongle, tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. Ces deux bonnes gens le cherchèrent longtemps ; enfin ils retrouvèrent l'équipage, et le rajustèrent fort proprement. Le Sirien reprit les petites mites ; il leur parla encore avec beaucoup de bonté, quoiqu'il fût un peu fâché dans le fond du cœur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie, écrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, il leur donna ce volume avant son départ : on le porta à Paris à l'Académie des Sciences ; mais, quand le secrétaire l'eut ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc : « Ah ! dit-il, je m’en étais bien douté. »

 

 

 

FIN

 

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10 octobre 2019

Au chevet des étoiles

 

Constellation d'Orion : Bételgeuse est sur le point d'exploser

 Ayant reçu un accueil plutôt favorable, cet article a été remanié et complété, et le sera en fonction de l'actualité.

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                    Super-géante rouge, une des plus grosses et des plus proches étoiles connues facilement repérables, Bételgeuse (15 fois le poids du soleil, 600 fois plus grosse que lui et cent mille fois plus lumineuse que lui, distance de la Terre 640 années lumière), se situe dans la constellation d'Orion (visible à partir de 1 heure 30 jusqu'à l'aube en ce moment dans le ciel du sud).

 

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                       L'étoile se déforme de la sphère vers l'oeuf et perd de sa matière. Certains astrophysiciens prévoient sa fin de vie et son explosion comme imminentes (avant la fin du siècle comme peut-être demain...). Ce phénomène de déformation devrait s'accentuer avant que la super-géante n'explose en supernova, laissant autour d'elle une vaste nébuleuse - et une naine blanche hyperdense en son centre, résultat de l'effondrement du noyau de l'étoile sur elle-même du fait de la gravité gigantesque qui l'entourera à ce moment là, telle une éponge compressée à son maximum.

Cette naine blanche aurait alors un diamètre de l'ordre de 10.000 Km (un peu plus petite que la Terre) pour une densité de plusieurs tonnes au centimètre cube (un semi-remorque dans une cuillère à soupe).

                  L'explosion devrait être visible à l'oeil nu probablement durant plusieurs mois, et même en plein jour - par les personnes qui, en vie à ce moment-là (nos enfants ou nos petits-enfants à coup sûr), auront la chance (rarissime !) de pouvoir observer ce phénomène.

(Il n'est pas utile de construire des abris souterrains, les débris de Bételgeuse ne devraient pas atteindre la Terre, son éloignement de 640 années lumière nous met suffisamment à l'abri !)

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                      Il est à noter que ce type de phénomène, l'explosion d'une étoile en supernova, fut déjà remarqué en l'an 1.054. Ceci à la fois par les Chinois, les Amérindiens et les Arabes. Ce sont les Chinois qui semblent avoir laissé le plus grand nombre d'écrits et dessins relatant ce phénomène céleste. Cette supernova, observable deux années durant est la plus célèbre de l'histoire de l'astronomie, et son rémanent (ses restes, poussières de toutes dimensions devenus nébuleuse) porte le nom de "SN 1054", et n'est autre que la nébuleuse du Crabe, connue et observée même par les astronomes amateurs du fait de sa forte luminosité.

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La nébuleuse du Crabe SN1054, connue depuis l'an 1.054 par les astronomes Chinois, Amérindiens et Arabes. (Il est aisé de déduire pour quelles raisons les Européens ne la signalèrent pas).

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Une des préférées d'Hubert Reeves, car très riche en éléments accessibles à une observation "rapprochée", la constellation d'Orion comprend également la grande nébuleuse d'Orion et celle de la Tête de cheval (voir images en fin d'article).

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Ci-dessous : La Constellation d'Orion telle qu'elle apparaît dans le ciel (axe incliné ici - ceci selon le lieu et l'heure)

Noter la grande nébuleuse d'Orion, visible ici à l'oeil nu (en dessous et à droite des trois étoiles qui paraissent équidistantes)

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 Ci-dessous : Bételgeuse coïncide avec l'aisselle droite d'Orion. Les trois étoiles Alnitak, Alnilam et Mintaka constituent La "Ceinture d'Orion", et figurent en effet la ceinture du chasseur géant de la Mythologie grecque brandissant sa massue.

Ces trois étoiles, perçues comme équidstantes et d'égale luminosité, sont le meilleur et le plus facile des repères pour identifier la constellation d'Orion dans notre ciel du sud. La grande nébuleuse d'Orion se situe "en dessous de la ceinture".

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Bételgeuse en 2009

 

 

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Bételgeuse aujourd'hui : à l'échelle du cosmos, et par rapport à l'image précédente, la déformation est extrêmement rapide, voire fulgurante (10 ans seulement).

 

 

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Dissymétrie totale : la zone blanche est plus chaude que le reste de l’étoile, et correspond à une région qui présente une activité magnétique intense.

 

Ci-dessous : la Grande nébuleuse d'Orion (visible à la jumelle), et la nébuleuse de la Tête de cheval

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Lectures recommandées :

 

1) Ouvrages d'initiation :

- Christophe Galfard : L'univers à portée de main (2015)

- Hubert Reeves : Poussières d'étoiles (1984), Patience dans l'azur (1988)

 

2) Ouvrages plus profonds :

- Trinh Xuan Thuan : La mélodie secrète (2016)

- Stephen Hawking : Une brève histoire du temps, du big bang aux trous noirs (1988)

- Jean-Pierre Luminet : Les trous noirs (1987)

 

3) La science du cosmos en relation avec la spiritualité bouddhiste :

- Trinh Xuan Thuan : Le cosmos et le lotus (2011)

- Matthieu Ricard & Trinh Xuan Tuan : L'infini dans la paume de la main (2017)

 

JCP Octobre 2019.

1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, L'ART DU CALME INTÉRIEUR (4/10)

AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

 De plus ces écrits, qui ne sont pas une initiation à la méditation, s'adressent plutôt à des personnes ayant déjà fait connaissance avec le mental, trop souvent dispensateur de pensées indésirables.

 

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Suite du chapitre 3

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Porter son attention au présent,

ce n'est pas nier ce qui est nécessaire,

c'est reconnaître l'essentiel.

 

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Chapitre 4

 

Le Présent

 

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41 ◄ ►

En surface, le présent ressemble à un moment parmi d'autres. Chaque jour de votre vie semble composé de milliers d'instants au cours desquels ont lieu divers évènements. Mais à y regarder de plus près, n'y a-t-il pas qu'un seul moment ? La vie n'est-elle pas "ce moment", toujours ?

Ce moment unique - Le Présent - est le seul dont vous ne pourrez jamais vous échapper, l'unique facteur constant de votre vie. Quels que soient les évènements ou les changements de votre vie, une chose est certaine : c'est toujours maintenant.

Puisqu'on ne peut échapper au Présent, pourquoi ne pas l'accueillir, s'en faire un ami ?

 

42 ◄ ►

Lorsque vous devenez l'ami du moment présent, vous voilà à l'aise partout. Lorsque vous ne vous sentez pas à l'aise dans le Présent, où que vous alliez, vous portez ce malaise avec vous.

Le moment présent est comme il est. Toujours. Pouvez-vous le lui permettre ?

 

43 ◄ ►

La division de la vie en passé, présent et futur est une construction mentale et, en définitive, illusoire.

Le passé et le futur sont des formes-pensées, des abstractions mentales. On ne peut se rappeler le passé que Maintenant. Ce que vous vous rappelez est un évènement survenu dans le Présent, que vous vous rappelez Maintenant. Le futur, lorsqu'il arrive, est le présent. Donc, tout ce qui est réel, la seule chose à vraiment se produire, c'est vraiment le Présent.

 

44 ◄ ►

Porter son attention au présent, ce n'est pas nier ce qui est nécessaire ; c'est reconnaître l'essentiel. On peut alors fort aisément s'occuper de l'accessoire. Il ne s'agit pas de dire : "je ne m'occupe plus de rien car il n'y a que le présent". Non. Trouvez d'abord l'essentiel et faites-vous un ami, plutôt qu'un ennemi du Présent. Reconnaissez-le, respectez-le. Lorsque le Présent est le fondement et le point de mire essentiel de votre vie, celle-ci se déroule avec aisance.

En rangeant la vaisselle, en établissant une stratégie commerciale, en préparant un voyage, qu'y a-t-il de plus important : le geste ou le résultat visé ? Ce moment-ci ou un moment futur ?

Traitez-vous ce moment comme un obstacle à surmonter ? Avez-vous l'impression de vouloir atteindre un moment futur qui serait plus important ?

Presque tout le monde vit ainsi, la plupart du temps. Puisque l'avenir n'est jamais là, sauf sous la forme d'un présent, ce mode de vie reste dysfonctionnel. Il engendre un constant courant sous-jacent de malaise, de tension et de mécontentement. Il ne respecte pas la vie, qui est le présent et rien d'autre.

 

45 ◄ ►

Sentez la vitalité de votre corps. Elle vous ancre dans le présent.

 

46 ◄ ►

En définitive, vous ne devenez responsable de la vie qu'en assumant la responsabilité de cet instant - maintenant. Voilà pourquoi le Présent est le seul espace de vie.

Prendre la responsabilité de cet instant, c'est ne pas s'opposer intérieurement à la forme qu'adopte le Présent, ne pas discuter avec ce qui est, mais bien plutôt s'aligner sur la Vie.

Le Présent est ainsi parce qu'il ne peut en être autrement. Ce que les Bouddhistes ont toujours su, les physiciens le confirment à présent : il n'y a ni objets ni évènements isolés. Sous l'apparence superficielle, tout est interrelié, tout fait partie de la totalité du cosmos, qui a suscité la forme que prend cet instant.

En acquiescent à ce qui est, vous vous alignez sur le pouvoir et l'intelligence de la vie même. Alors, seulement, vous pouvez devenir un agent de changement positif dans ce monde.

 

47 ◄ ►

Une pratique spirituelle simple mais radicale consiste à accepter tout ce qui survient dans le présent - en soi et en dehors.

 

48 ◄ ►

Lorsque votre attention est concentrée sur le Présent, une vigilance s'enclenche. C'est comme lorsque vous vous éveillez d'un rêve : celui de la pensée, du passé et du futur. Tant de clarté, de simplicité ! Aucune possibilité de créer des problèmes. Juste cet instant, tel quel.

 

49 ◄ ►

Dès que vous entrez dans le Présent avec votre attention, vous réalisez que la vie est sacrée. Plus vous vivez dans le Présent, plus vous ressentez la joie simple mais profonde de l'Être et du caractère sacré de toute vie.

 

50 ◄ ►

La plupart des gens confondent le Présent avec ce qui s'y passe, mais ce n'est pas le cas. Le Présent est plus profond que ce qui s'y déroule : c'est l'espace dans lequel cela se déroule.

Ne confondez donc pas le contenu de cet instant avec le présent. Le présent est plus profond que tout ce qu'il renferme.

 

51 ◄ ►

Lorsque vous entrez dans le Présent, vous sortez du contenu de votre mental. L'incessant flux mental ralentit. Les pensées n'absorbent plus toute votre attention, ne vous aspirent pas complètement. Des écarts surviennent entre les pensés - ampleur, calme. Vous commencez à voir que vous êtes plus vaste et plus profond que vos pensées.

 

52 ◄ ►

Les pensées, les émotions, les perceptions sensorielles et toutes vos expériences composent le contenu de votre vie. "Ma vie", c'est ce dont vous tirez votre sentiment de soi, et "ma vie", c'est du contenu, ou du moins c'est ce que vous croyez.

Vous négligez l'évidence même : votre sens le plus intime du Je Suis n'a rien à voir avec ce qui se passe dans votre vie, ni avec son contenu. Ce sentiment de Je Suis est uni au Présent. Il est toujours le même. Dans l'enfance ou la vieillesse, la santé ou la maladie, le succès ou l'échec, le Je Suis - l'espace du Présent - demeure inchangé en profondeur. Comme vous le confondez habituellement avec le contenu, vous ne le vivez, comme le Présent, que d'un manière faible et indirecte, par le contenu de votre vie. Autrement dit, votre sentiment d'être est obscurci par les circonstances, le flux de votre pensée et les mille choses de ce monde. Le Présent est assombri par le temps.

Vous oubliez donc votre enracinement dans l'Être, votre réalité divine, et vous vous perdez dans le monde. La confusion, la colère, la dépression, la violence et le conflit surviennent lorsque les humains oublient qui ils sont.

Pour retourner chez soi, il est facile de se rappeler la vérité :

Je ne suis ni mes pensées, ni mes émotions, ni mes perceptions sensorielles, ni mes expériences. Je ne suis pas le contenu de ma vie. Je suis la Vie. Je suis l'espace dans lequel tout se produit. Je suis la conscience. Je suis le présent. Je Suis.

 

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FIN DU CHAPITRE 4

SUITE

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6 juin 2013

Charles Perrault, Grisélidis

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Charles Perrault

 

GRISÉLIDIS

 

Nouvelle

 

À Mademoiselle ***

 

En vous offrant, jeune et sage Beauté,

Ce modèle de Patience,

Je ne me suis jamais flatté

Que par vous de tout point il serait imité,

C’en serait trop en conscience.

 

Mais Paris où l’homme est poli,

Où le beau sexe né pour plaire

Trouve son bonheur accompli,

De tous côtés est si rempli

D’exemples du vice contraire,

Qu’on ne peut en toute saison,

Pour s’en garder ou s’en défaire,

Avoir trop de contrepoison.

 

Une Dame aussi patiente

Que celle dont ici je relève le prix,

Serait partout une chose étonnante,

Mais ce serait un prodige à Paris.

 

Les femmes y sont souveraines,

Tout s’y règle selon leurs vœux,

Enfin c’est un climat heureux

Qui n’est habité que de Reines.

 

Ainsi je vois que de toutes façons,

Griselidis y sera peu prisée,

Et qu’elle y donnera matière de risée,

Par ses trop antiques leçons.

 

Ce n’est pas que la Patience

Ne soit une vertu des Dames de Paris,

Mais par un long usage elles ont la science

De la faire exercer par leurs propres maris.

 

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Au pied des célèbres montagnes
Où le Pô s’échappant de dessous ses roseaux,
Va dans le sein des prochaines campagnes
Promener ses naissantes eaux,
vivait un jeune et vaillant Prince,
Les délices de sa Province :
Le ciel, en le formant, sur lui tout à la fois
Versa ce qu’il a de plus rare,
Ce qu’entre ses amis d’ordinaire il sépare,
Et qu’il ne donne qu’aux grands Rois.

Comblé de tous les dons et du corps et de l’âme,
Il fut robuste, adroit, propre au métier de Mars,
Et par l’instinct secret d’une divine flamme,
Avec ardeur il aima les beaux Arts.
Il aima les combats, il aima la victoire,
Les grands projets, les actes valeureux,
Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l’histoire ;
Mais son cœur tendre et généreux
Fut encor plus sensible à la solide gloire
De rendre ses Peuples heureux.


Ce tempérament héroïque
Fut obscurci d’une sombre vapeur
Qui, chagrine et mélancolique,
Lui faisait voir dans le fond de son cœur
Tout le beau sexe infidèle et trompeur :
Dans la femme où brillait le plus rare mérite,
Il voyait une âme hypocrite,
Un esprit d’orgueil enivré,
Un cruel ennemi qui sans cesse n’aspire
Qu’à prendre un souverain empire
Sur l’homme malheureux qui lui sera livré.

Le fréquent usage du monde,
Où l’on ne voit qu’Époux subjugués ou trahis,
Joint à l’air jaloux du Pays,
Accrut encor cette haine profonde.
Il jura donc plus d’une fois
Que quand même le Ciel pour lui plein de tendresse
Formerait une autre Lucrèce,
Jamais de l’hyménée il ne suivrait les lois.
Ainsi, quand le matin, qu’il donnait aux affaires,
Il avait réglé sagement
Toutes les choses nécessaires
Au bonheur du gouvernement,
Que du faible orphelin, de la veuve oppressée,
Il avait conservé les droits,
Ou banni quelque impôt qu’une guerre forcée
Avait introduit autrefois,
L’autre moitié de la journée
À la chasse était destinée,
Où les Sangliers et les Ours,
Malgré leur fureur et leurs armes
Lui donnaient encor moins d’alarmes
Que le sexe charmant qu’il évitait toujours.


Cependant ses sujets que leur intérêt presse
De s’assurer d’un successeur
Qui les gouverne un jour avec même douceur,
À leur donner un fils le conviaient sans cesse.


Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps
Pour faire leurs derniers efforts ;
Un Orateur d’une grave apparence,
Et le meilleur qui fût alors,
Dit tout ce qu’on peut dire en pareille occurrence.
Il marqua leur désir pressant
De voir sortir du Prince une heureuse lignée
Qui rendît à jamais leur État florissant ;
Il lui dit même en finissant
Qu’il voyait un Astre naissant
Issu de son chaste hyménée
Qui faisait pâlir le Croissant.


D’un ton plus simple et d’une voix moins forte,
Le Prince à ses sujets répondit de la sorte :
Le zèle ardent, dont je vois qu’en ce jour
Vous me portez aux nœuds du mariage,
Me fait plaisir et m’est de votre amour
Un agréable témoignage ;
J’en suis sensiblement touché,
Et voudrais dès demain pouvoir vous satisfaire :
Mais à mon sens l’hymen est une affaire
Où plus l’homme est prudent, plus il est empêché.
Observez bien toutes les jeunes filles ;
Tant qu’elles sont au sein de leurs familles,
Ce n’est que vertu, que bonté,
Que pudeur que sincérité,
Mais sitôt que le mariage
Au déguisement a mis fin
Et qu’ayant fixé leur destin
Il n’importe plus d’être sage,
Elles quittent leur personnage,
Non sans avoir beaucoup pâti,
Et chacune dans son ménage
Selon son gré prend son parti.


L’une d’humeur chagrine, et que rien ne récrée,
Devient une Dévote outrée,
Qui crie et gronde à tous moments ;
L’autre se façonne en Coquette
Qui sans cesse écoute ou caquette,
Et n’a jamais assez d’Amants ;
Celle-ci des beaux Arts follement curieuse,
De tout décide avec hauteur
Et critiquant le plus habile Auteur
Prend la forme de Précieuse ;
Cette autre s’érige en Joueuse,
Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,
Et même jusqu’à ses habits.


Dans la diversité des routes qu’elles tiennent,
Il n’est qu’une chose où je vois
Qu’enfin toutes elles conviennent,
C’est de vouloir donner la loi.
Or je suis convaincu que dans le mariage
On ne peut jamais vivre heureux,
Quand on y commande tous deux ;
Si donc vous souhaitez qu’à l’hymen je m’engage,
Cherchez une jeune beauté
Sans orgueil et sans vanité,
D’une obéissance achevée,
D’une patience éprouvée,
Et qui n’ait point de volonté,
Je la prendrai quand vous l’aurez trouvée.


Le Prince ayant mis fin à ce discours moral,
Monte brusquement à cheval,
Et court joindre à perte d’haleine
Sa meute qui l’attend au milieu de la plaine.


Après avoir passé des prés et des guérets,
Il trouve ses Chasseurs couchés sur l’herbe verte ;
Tous se lèvent et tous alertes
Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts.
Des chiens courants l’aboyante famille,
Deçà, delà, parmi le chaume brille,
Et les limiers à l’œil ardent
Qui du fort de la Bête à leur poste reviennent,
Entraînent en les regardant
Les forts valets qui les retiennent.


S’étant instruit par un des siens
Si tout est prêt, si l’on est sur la trace,
Il ordonne aussitôt qu’on commence la chasse,
Et fait donner le Cerf aux chiens.
Le son des cors qui retentissent,
Le bruit des chevaux qui hennissent
Et des chiens animés les pénétrants abois,
Remplissent la forêt de tumulte et de trouble,
Et pendant que l’écho sans cesse les redouble,
S’enfoncent avec eux dans les plus creux du bois.
Le Prince, par hasard ou par sa destinée,
Prit une route détournée
Où nul des Chasseurs ne le suit ;
Plus il court, plus il s’en sépare :
Enfin à tel point il s’égare
Que des chiens et des cors il n’entend plus le bruit.

L’endroit où le mena sa bizarre aventure,
Clair de ruisseaux et sombre de verdure,
Saisissait les esprits d’une secrète horreur ;
La simple et naïve Nature
S’y faisait voir et si belle et si pure,
Que mille fois il bénit son erreur.


Rempli des douces rêveries
Qu’inspirent les grands bois, les eaux et les prairies,
Il sent soudain frapper et son cœur et ses yeux
Par l’objet le plus agréable,
Le plus doux et le plus aimable
Qu’il eût jamais vu sous les Cieux.


C’était une jeune Bergère
Qui filait aux bords d’un ruisseau,
Et qui conduisant son troupeau,
D’une main sage et ménagère
Tournait son agile fuseau.
Elle aurait pu dompter les cœurs les plus sauvages ;
Des lys, son teint a la blancheur
Et sa naturelle fraîcheur
S’était toujours sauvée à l’ombre des bocages :
Sa bouche, de l’enfance avait tout l’agrément,
Et ses yeux qu’adoucit une brune paupière,
Plus bleus que n’est le firmament,
Avaient aussi plus de lumière.


Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant,
Contemple les beautés dont son âme est émue,
Mais le bruit qu’il fait en passant
De la Belle sur lui fit détourner la vue ;
Dès qu’elle se vit aperçue,
D’un brillant incarnat la prompte et vive ardeur
De son beau teint redoubla la splendeur,
Et sur son visage épandue,
Y fit triompher la pudeur.


Sous le voile innocent de cette honte aimable,
Le Prince découvrit une simplicité,
Une douceur, une sincérité,
Dont il croyait le beau sexe incapable,
Et qu’il voit là dans toute leur beauté.


Saisi d’une frayeur pour lui toute nouvelle,
Il s’approche interdit, et plus timide qu’elle,
Lui dit d’une tremblante voix,
Que de tous ses veneurs il a perdu la trace,
Et lui demande si la chasse
N’a point passé quelque part dans le bois.
- Rien n’a paru, Seigneur dans cette solitude,
Dit-elle, et nul ici que vous seul n’est venu ;
Mais n’ayez point d’inquiétude,
Je remettrai vos pas sur un chemin connu.


- De mon heureuse destinée
Je ne puis, lui dit-il, trop rendre grâce aux Dieux ;
Depuis longtemps je fréquente ces lieux,
Mais j’avais ignoré jusqu’à cette journée
Ce qu’ils ont de plus précieux.
Dans ce temps elle voit que le Prince se baisse
Sur le moite bord du ruisseau,
Pour étancher dans le cours de son eau
La soif ardente qui le presse.
Seigneur, attendez un moment,
Dit-elle, et courant promptement
Vers sa cabane, elle y prend une tasse
Qu’avec joie et de bonne grâce,
Elle présente à ce nouvel Amant.


Les vases précieux de cristal et d’agate
Où l’or en mille endroits éclate,
Et qu’un Art curieux avec soin façonna,
N’eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile,
Tant de beauté que le vase d’argile
Que la Bergère lui donna.


Cependant pour trouver une route facile
Qui mène le Prince à la Ville,
Ils traversent des bois, des rochers escarpés
Et de torrents entrecoupés ;
Le Prince n’entre point dans de route nouvelle
Sans en bien observer tous les lieux d’alentour
Et son ingénieux Amour
Qui songeait au retour
En fit une carte fidèle.
Dans un bocage sombre et frais
Enfin la Bergère le mène,
Où de dessous ses branchages épais
Il voit au loin dans le sein de la plaine
Les toits dorés de son riche Palais.
S’étant séparé de la Belle,
Touché d’une vive douleur,
À pas lents il s’éloigne d’Elle,
Chargé du trait qui lui perce le cœur ;
Le souvenir de sa tendre aventure
Avec plaisir le conduisit chez lui.
Mais dès le lendemain il sentit sa blessure,
Et se vit accablé de tristesse et d’ennui.
Dès qu’il le peut-il retourne à la chasse,
Où de sa suite adroitement
Il s’échappe et se débarrasse
Pour s’égarer heureusement.
Des arbres et des monts les cimes élevées,
Qu’avec grand soin il avait observées,
Et les avis secrets de son fidèle Amour,
Le guidèrent si bien que malgré les traverses
De cent routes diverses,
De sa jeune Bergère il trouva le séjour.
Il sut qu’elle n’a plus que son Père avec elle,
Que Griselidis on l’appelle,
Qu’ils vivent doucement du lait de leurs brebis,
Et que de leur toison qu’elle seule elle file,
Sans avoir recours à la ville,
Ils font eux-mêmes leurs habits.


Plus il la voit, plus il s’enflamme
Des vives beautés de son âme
Il connaît en voyant tant de dons précieux,
Que si la Bergère est si belle,
C’est qu’une légère étincelle
De l’esprit qui l’anime a passé dans ses yeux.


Il ressent une joie extrême
D’avoir si bien placé ses premières amours ;
Ainsi sans plus tarder il fit dès le jour même
Assembler son Conseil et lui tint ce discours :


- Enfin aux Lois de l’Hyménée
Suivant vos vœux je me vais engager ;
Je ne prends point ma femme en Pays étranger,
Je la prends parmi vous, belle, sage, bien née,
Ainsi que mes aïeux ont fait plus d’une fois.
Mais j’attendrai cette grande journée
À vous informer de mon choix.


Dès que la nouvelle fut sue,
Partout elle fut répandue.
On ne peut dire avec combien d’ardeur
L’allégresse publique
De tous côtés s’explique ;
Le plus content fut l’Orateur,
Qui par son discours pathétique
Croyait d’un si grand bien être l’unique Auteur
Qu’il se trouvait homme de conséquence !
Rien ne peut résister à la grande éloquence,
Disait-il sans cesse en son cœur
Le plaisir fut de voir le travail inutile
Des Belles de toute la Ville
Pour s’attirer et mériter le choix
Du Prince leur Seigneur qu’un air chaste et modeste
Charmait uniquement et plus que tout le reste,
Ainsi qu’il l’avait dit cent fois.


D’habit et de maintien toutes elles changèrent,
D’un ton dévot elles toussèrent,
Elles radoucirent leurs voix,
De demi-pied les coiffures baissèrent,
La gorge se couvrit, les manches s’allongèrent,
À peine on leur voyait le petit bout des doigts.
Dans la Ville avec diligence,
Pour l’Hymen dont le jour s’avance,
On voit travailler tous les Arts :
Ici se font de magnifiques chars
D’une forme toute nouvelle,
Si beaux et si bien inventés,
Que l’or qui partout étincelle
En fait la moindre des beautés.


Là pour voir aisément et sans aucun obstacle
Toute la pompe du spectacle,
On dresse de longs échafauds,
Ici de grands Arcs triomphaux
Où du Prince guerrier se célèbre la gloire,
Et de l’Amour sur lui l’éclatante victoire.
Là, sont forgés d’un art industrieux,
Ces feux qui par les coups d’un innocent tonnerre,
En effrayant la Terre,
De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.
Là d’un ballet ingénieux
Se concerte avec soin l’agréable folie,
Et là d’un Opéra peuplé de mille Dieux,
Le plus beau que jamais ait produit l’Italie,
On entend répéter les airs mélodieux.
Enfin, du fameux Hyménée,
Arriva la grande journée.


Sur le fond d’un Ciel vif et pur
À peine l’Aurore vermeille
Confondait l’or avec l’azur,
Que partout en sursaut le beau sexe s’éveille ;
Le Peuple curieux s’épand de tous côtés,
En différents endroits des Gardes sont postés
Pour contenir la Populace,
Et la contraindre à faire place.
Tout le Palais retentit de clairons,
De flûtes, de hautbois, de rustiques musettes,
Et l’on n’entend aux environs
Que des tambours et des trompettes.
Enfin le Prince sort entouré de sa Cour
Il s’élève un long cri de joie,
Mais on est bien surpris quand au premier détour,
De la Forêt prochaine on voit qu’il prend la voie,
Ainsi qu’il faisait chaque jour.
Voilà, dit-on, son penchant qui l’emporte,
Et de ses passions, en dépit de l’Amour,
La Chasse est toujours la plus forte.


Il traverse rapidement
Les guérets de la plaine et gagnant la montagne,
Il entre dans le bois au grand étonnement
De la Troupe qui l’accompagne.


Après avoir passé par différents détours,
Que son cœur amoureux se plaît à reconnaître,
Il trouve enfin la cabane champêtre,
Où logent ses tendres amours.


Griselidis de l’Hymen informée,
Par la voix de la Renommée,
En avait pris son bel habillement ;
Et pour en aller voir la pompe magnifique,
De dessous sa case rustique
Sortait en ce même moment.


Où courez-vous si prompte et si légère ?
Lui dit le Prince en l’abordant
Et tendrement la regardant ;
Cessez de vous hâter trop aimable Bergère :
La noce où vous allez, et dont je suis l’Époux,
Ne saurait se faire sans vous.


Oui, je vous aime, et je vous ai choisie
Entre mille jeunes beautés,
Pour passer avec vous le reste de ma vie,
Si toutefois mes vœux ne sont pas rejetés.
Ah ! dit-elle, Seigneur je n’ai garde de croire
Que je sois destinée à ce comble de gloire ;
Vous cherchez à vous divertir.
Non, non, dit-il, je suis sincère,
J’ai déjà pour moi votre Père
(Le Prince avait eu soin de l’en faire avertir).
Daignez, Bergère, y consentir,
C’est là tout ce qui reste à faire.
Mais afin qu’entre nous une solide paix
Éternellement se maintienne,
Il faudrait me jurer que vous n’aurez jamais
D’autre volonté que la mienne.


Je le jure, dit-elle, et je vous le promets ;
Si j’avais épousé le moindre du Village,
J’obéirais, son joug me serait doux ;
Hélas ! combien donc davantage,
Si je viens à trouver en vous
Et mon Seigneur et mon Époux.


Ainsi le Prince se déclare,
Et pendant que la Cour applaudit à son choix,
Il porte la Bergère à souffrir qu’on la pare
Des ornements qu’on donne aux Épouses des Rois.
Celles qu’à cet emploi leur devoir intéresse
Entrent dans la cabane, et là diligemment
Mettent tout leur savoir et toute leur adresse
À donner de la grâce à chaque ajustement.


Dans cette Hutte où l’on se presse
Les Dames admirent sans cesse
Avec quel art la Pauvreté
S’y cache sous la Propreté ;
Et cette rustique Cabane,
Que couvre et rafraîchit un spacieux Platane,
Leur semble un séjour enchanté.


Enfin, de ce Réduit sort pompeuse et brillante
La Bergère charmante ;
Ce ne sont qu’applaudissements
Sur sa beauté, sur ses habillements ;
Mais sous cette pompe étrangère
Déjà plus d’une fois le Prince a regretté
Des ornements de la Bergère
L’innocente simplicité.


Sur un grand char d’or et d’ivoire,
La Bergère s’assied pleine de majesté ;
Le Prince y monte avec fierté,
Et ne trouve pas moins de gloire
À se voir comme amant assis à son côté
Qu’à marcher en triomphe après une victoire ;
La Cour les suit et tous gardent leur rang
Que leur donne leur charge ou l’éclat de leur sang.
La ville dans les champs presque toute sortie
Couvrait les plaines d’alentour
Et du choix du Prince avertie,
Avec impatience attendait son retour.
Il paraît, on le joint. Parmi l’épaisse foule
Du Peuple qui se fend le char à peine roule ;
Par les longs cris de joie à tout coup redoublés
Les chevaux émus et troublés
Se cabrent, trépignent, s’élancent,
Et reculent plus qu’ils n’avancent.


Dans le Temple on arrive enfin,
Et là par la chaîne éternelle
D’une promesse solennelle,
Les deux Époux unissent leur destin ;
Ensuite au Palais ils se rendent,
Où mille plaisirs les attendent,
Où la Danse, les Jeux, les Courses, les Tournois,
Répandent l’allégresse en différents endroits ;
Sur le soir le blond Hyménée
De ses chastes douceurs couronna la journée.


Le lendemain, les différents États
De toute la Province
Accourent haranguer la Princesse et le Prince
Par la voix de leurs Magistrats.


De ses Dames environnée,
Griselidis, sans paraître étonnée,
En Princesse les entendit,
En Princesse leur répondit.
Elle fit toute chose avec tant de prudence,
Qu’il sembla que le Ciel eût versé ses trésors
Avec encor plus d’abondance
Sur son âme que sur son corps.
Par son esprit, par ses vives lumières,
Du grand monde aussitôt elle prit les manières,
Et même dès le premier jour.
Des talents, de l’humeur des Dames de sa Cour,
Elle se fit si bien instruire,
Que son bon sens jamais embarrassé
Eut moins de peine à les conduire
Que ses brebis du temps passé.


Avant la fin de l’an, des fruits de l’Hyménée
Le Ciel bénit leur couche fortunée ;
Ce ne fut pas un Prince, on l’eût bien souhaité ;
Mais la jeune Princesse avait tant de beauté
Que l’on ne songea plus qu’à conserver sa vie ;
Le Père qui lui trouve un air doux et charmant
La venait voir de moment en moment,
Et la Mère encor plus ravie
La regardait incessamment.


Elle voulut la nourrir elle-même :
- Ah ! dit-elle, comment m’exempter de l’emploi
Que ses cris demandent de moi
Sans une ingratitude extrême ?
Par un motif de Nature ennemi
Pourrais-je bien vouloir de mon Enfant que j’aime
N’être la Mère qu’à demi ?


Soit que le Prince eût l’âme un peu mois enflammée
Qu’aux premiers jours de son ardeur,
Soit que de sa maligne humeur
La masse se fût rallumée,
Et de son épaisse fumée
Eût obscurci ses sens et corrompu son cœur
Dans tout ce que fait la Princesse,
Il s’imagine voir peu de sincérité.
Sa trop grande vertu le blesse,
C’est un piège qu’on tend à sa crédulité ;
Son esprit inquiet et de trouble agité
Croit tous les soupçons qu’il écoute,
Et prend plaisir à révoquer en doute
L’excès de sa félicité.
Pour guérir les chagrins dont son âme est atteinte,
Il la suit, il l’observe, il aime à la troubler
Par les ennuis de la contrainte,
Par les alarmes de la crainte,
Par tout ce qui peut démêler
La vérité d’avec la feinte.
C’est trop, dit-il, me laisser endormir ;
Si ses vertus sont véritables,
Les traitements les plus insupportables
Ne feront que les affermir.
Dans son Palais il la tient resserrée,
Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour
Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée,
À peine il laisse entrer le jour
Persuadé que la Parure
Et le superbe Ajustement
Du sexe que pour plaire a formé la Nature
Est le plus doux enchantement
Il lui demande avec rudesse
Les perles, les rubis, les bagues, les bijoux
Qu’il lui donna pour marque de tendresse,
Lorsque de son Amant il devint son Époux.


Elle dont la vie est sans tache,
Et qui n’a jamais eu d’attache
Qu’à s’acquitter de son devoir,
Les lui donne sans s’émouvoir
Et même, le voyant se plaire à les reprendre,
N’a pas moins de joie à les rendre
Qu’elle en eut à les recevoir.


- Pour m’éprouver mon Époux me tourmente,
Dit-elle, et je vois bien qu’il ne me fait souffrir
Qu’afin de réveiller ma vertu languissante,
Qu’un doux et long repos pourrait faire périr.
S’il n’a pas ce dessein, du moins suis-je assurée
Que telle est du Seigneur la conduite sur moi
Et que de tant de maux l’ennuyeuse durée
N’est que pour exercer ma constance et ma foi.


Pendant que tant de malheureuses
Errent au gré de leurs désirs
Par mille routes dangereuses,
Après de faux et vains plaisirs ;
Pendant que le Seigneur dans sa lente justice
Les laisse aller aux bords du précipice
Sans prendre part à leur danger,
Par un pur mouvement de sa bonté suprême,
Il me choisit comme un enfant qu’il aime,
Et s’applique à me corriger.
Aimons donc sa rigueur utilement cruelle,
On n’est heureux qu’autant qu’on a souffert,
Aimons sa bonté paternelle
Et la main dont elle se sert.


Le Prince a beau la voir obéir sans contrainte
À tous ses ordres absolus :
- Je vois le fondement de cette vertu feinte,
Dit-il, et ce qui rend tous mes coups superflus,
C’est qu’ils n’ont porté leur atteinte
Qu’à des endroits où son amour n’est plus.


Dans son Enfant, dans la jeune Princesse,
Elle a mis toute sa tendresse ;
À l’éprouver si je veux réussir,
C’est là qu’il faut que je m’adresse,
C’est là que je puis m’éclaircir.


Elle venait de donner la mamelle
Au tendre objet de son amour ardent,
Qui couché sur son sein se jouait avec elle,
Et riait en la regardant :
Je vois que vous l’aimez, lui dit-il, cependant
Il faut que je vous l’ôte en cet âge encor tendre,
Pour lui former les mœurs et pour la préserver
De certains mauvais airs qu’avec vous l’on peut prendre ;
Mon heureux sort m’a fait trouver
Une Dame d’esprit qui saura l’élever
Dans toutes les vertus et dans la politesse
Que doit avoir une Princesse.
Disposez-vous à la quitter,
On va venir pour l’emporter.


Il la laisse à ces mots, n’ayant pas le courage,
Ni les yeux assez inhumains,
Pour voir arracher de ses mains
De leur amour l’unique gage ;
Elle de mille pleurs se baigne le visage,
Et dans un morne accablement
Attend de son malheur le funeste moment.


Dès que d’une action si triste et si cruelle
Le ministre odieux à ses yeux se montra,
- Il faut obéir lui dit-elle ;
Puis prenant son Enfant qu’elle considéra,
Qu’elle baisa d’une ardeur maternelle,
Qui de ses petits bras tendrement la serra,
Toute en pleurs elle le livra.
Ah ! que sa douleur fut amère !
Arracher l’enfant ou le cœur
Du sein d’une si tendre Mère,
C’est la même douleur.
Près de la Ville était un Monastère,
Fameux par son antiquité,
Où des Vierges vivaient dans une règle austère,
Sous les yeux d’une Abbesse illustre en piété.
Ce fut là que dans le silence,
Et sans déclarer sa naissance,
On déposa l’Enfant, et des bagues de prix,
Sous l’espoir d’une récompense
Digne des soins que l’on en aurait pris.


Le Prince qui tâchait d’éloigner par la chasse
Le vif remords qui l’embarrasse
Sur l’excès de sa cruauté,
Craignait de revoir la Princesse,
Comme on craint de revoir une fière Tigresse
À qui son faon vient d’être ôté(1) ;
Cependant il en fut traité
Avec douceur avec caresse,
Et même avec cette tendresse
Qu’elle eut aux plus beaux jours de sa prospérité.

 

1 – Au 17ème siècle le mot désigne la progéniture de tout mammifère sauvage.


Par cette complaisance et si grande et si prompte,
Il fut touché de regret et de honte ;
Mais son chagrin demeura le plus fort :
Ainsi, deux jours après, avec des larmes feintes,
Pour lui porter encor de plus vives atteintes,
Il lui vint dire que la Mort
De leur aimable Enfant avait fini le sort.


Ce coup inopiné mortellement la blesse,
Cependant malgré sa tristesse,
Ayant vu son Époux qui changeait de couleur
Elle parut oublier son malheur
Et n’avoir même de tendresse
Que pour le consoler de sa fausse douleur.


Cette bonté, cette ardeur sans égale
D’amitié conjugale,
Du Prince tout à coup désarmant la rigueur
Le touche, le pénètre et lui change le cœur
Jusque-là qu’il lui prend envie
De déclarer que leur Enfant
Jouit encore de la vie ;
Mais sa bile s’élève et fière lui défend
De rien découvrir du mystère
Qu’il peut être utile de taire.


Dès ce bienheureux jour telle des deux Époux
Fut la mutuelle tendresse,
Qu’elle n’est point plus vive aux moments les plus doux
Entre l’Amant et la Maîtresse.
Quinze fois le Soleil, pour former les saisons,
Habita tour à tour dans ses douze maisons,
Sans rien voir qui les désunisse ;
Que si quelquefois par caprice
Il prend plaisir à la fâcher
C’est seulement pour empêcher
Que l’amour ne se ralentisse,
Tel que le Forgeron qui pressant son labeur
Répand un peu d’eau sur la braise
De sa languissante fournaise
Pour en redoubler la chaleur.


Cependant la jeune Princesse
Croissait en esprit et en sagesse ;
À la douceur à la naïveté
Qu’elle tenait de son aimable Mère,
Elle joignit de son illustre Père
L’agréable et noble fierté ;
L’amas de ce qui plaît dans chaque caractère
Fit une parfaite beauté.
Partout comme un Astre elle brille ;
Et par hasard un Seigneur de la Cour
Jeune, bien fait et plus beau que le jour
L’ayant vu paraître à la grille,
Conçut pour elle un violent amour
Par l’instinct qu’au beau sexe a donné la Nature,
Et que toutes les beautés ont
De voir l’invisible blessure
Que font leurs yeux, au moment qu’ils la font,
La Princesse fut informée
Qu’elle était tendrement aimée.
Après avoir quelque temps résisté
Comme on le doit avant que de se rendre,
D’un amour également tendre
Elle l’aima de son côté.


Dans cet Amant, rien n’était à reprendre,
Il était beau, vaillant, né d’illustres aïeux
Et dès longtemps pour en faire son Gendre .
Sur lui le Prince avait jeté les yeux.
Ainsi donc avec joie il apprit la nouvelle
De l’ardeur tendre et mutuelle
Dont brûlaient ces jeunes Amants ;
Mais il lui prit une bizarre envie
De leur faire acheter par de cruels tourments
Le plus grand bonheur de leur vie.


Je me plairai, dit-il, à les rendre contents ;
Mais il faut que l’Inquiétude,
Par tout ce qu’elle a de plus rude,
Rende encor leurs feux plus constants ;
De mon Épouse en même temps
J’exercerai la patience,
Non point, comme jusqu’à ce jour,
Pour assurer ma folle défiance,
Je ne dois plus douter de son amour ;
Mais pour faire éclater aux yeux de tout le Monde
Sa Bonté, sa Douceur sa Sagesse profonde,
Afin que de ces dons si grands, si précieux,
La Terre se voyant parée,
En soit de respect pénétrée,
Et par reconnaissance en rende grâce aux Cieux.


Il déclare en public que manquant de lignée,
En qui l’État un jour retrouve son Seigneur,
Que la fille qu’il eut de son fol hyménée
Étant morte aussitôt que née,
Il doit ailleurs chercher plus de bonheur ;
Que l’Épouse qu’il prend est d’illustre naissance,
Qu’en un Couvent on l’a jusqu’à ce jour
Fait élever dans l’innocence,
Et qu’il va par l’hymen couronner son amour.


On peut juger à quel point fut cruelle
Aux deux jeunes Amants cette affreuse nouvelle ;
Ensuite, sans marquer ni chagrin, ni douleur,
Il avertit son Épouse fidèle
Qu’il faut qu’il se sépare d’elle
Pour éviter un extrême malheur ;
Que le Peuple indigné de sa basse naissance
Le force à prendre ailleurs une digne alliance.
Il faut, dit-il, vous retirer
Sous votre toit de chaume et de fougère
Après avoir repris vos habits de Bergère
Que je vous ai fait préparer.


Avec une tranquille et muette constance,
La Princesse entendit prononcer sa sentence ;
Sous les dehors d’un visage serein
Elle dévorait son chagrin,
Et sans que la douleur diminuât ses charmes,
De ses beaux yeux tombaient de grosses larmes,
Ainsi que quelquefois au retour du Printemps,
Il fait Soleil et pleut en même temps.


Vous êtes mon Époux, mon Seigneur et mon Maître
(Dit-elle en soupirant, prête à s’évanouir),
Et quelque affreux que soit ce que je viens d’ouïr
Je saurai vous faire connaître
Que rien ne m’est si cher que de vous obéir.


Dans sa chambre aussitôt seule elle se retire,
Et là se dépouillant de ses riches habits,
Elle reprend paisible et sans rien dire,
Pendant que son cœur en soupire,
Ceux qu’elle avait en gardant ses brebis.


En cet humble et simple équipage,
Elle aborde le Prince et lui tient ce langage :


- Je ne puis m’éloigner de vous
Sans le pardon d’avoir su vous déplaire ;
Je puis souffrir le poids de ma misère,
Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux ;
Accordez cette grâce à mon regret sincère,
Et je vivrai contente en mon triste séjour
Sans que jamais le Temps altère
Ni mon humble respect, ni mon fidèle amour.
Tant de soumission et tant de grandeur d’âme
Sous un si vil habillement,
Qui dans le cœur du Prince en ce même moment
Réveilla tous les traits de sa première flamme,
Allaient casser l’arrêt de son bannissement.
Ému par de si puissants charmes,
Et prêt à répandre des larmes,
Il commençait à s’avancer
Pour l’embrasser ;
Quant tout à coup l’impérieuse gloire
D’être ferme en son sentiment
Sur son amour remporta la victoire,
Et le fit en ces mots répondre durement :
De tout le temps passé j’ai perdu la mémoire,
Je suis content de votre repentir
Allez, il est temps de partir.


Elle part aussitôt, et regardant son Père
Qu’on avait revêtu de son rustique habit,
Et qui, le cœur percé d’une douleur amère,
Pleurait un changement si prompt et si subit :
- Retournons, lui dit-elle, en nos sombres bocages,
Retournons habiter nos demeures sauvages,
Et quittons sans regret la pompe des Palais ;
Nos cabanes n’ont pas tant de magnificence,
Mais on y trouve avec plus d’innocence,
Un plus ferme repos, une plus douce paix.


Dans son désert à grand-peine arrivée,
Elle reprend et quenouille et fuseaux,
Et va filer au bord des mêmes eaux
Où le Prince l’avait trouvée.
Là son cœur tranquille et sans fiel
Cent fois le jour demande au Ciel
Qu’il comble son poux de gloire, de richesses,
Et qu’à tous ses désirs il ne refuse rien ;
Un amour nourri de caresses
N’est pas plus ardent que le sien.


Ce cher Époux qu’elle regrette
Voulant encore l’éprouver
Lui fait dire dans sa retraite
Qu’elle ait à venir le trouver.


Griselidis, dit-il, dès qu’elle se présente,
Il faut que la Princesse à qui je dois demain
Dans le Temple donner la main,
De vous et de moi soit contente.
Je vous demande ici tous vos soins, et je veux
Que vous m’aidiez à plaire à l’objet de mes vœux ;
Vous savez de quel air il faut que l’on me serve,
Point d’épargne, point de réserve ;
Que tout sente le Prince, et le Prince amoureux.
Employez toute votre adresse
À parer son appartement,
Que l’abondance, la richesse,
La propreté, la politesse
S’y fassent voir également ;
Enfin songez incessamment
Que c’est une jeune Princesse
Que j’aime tendrement.
Pour vous faire entrer davantage
Dans les soins de votre devoir,
Je veux ici vous faire voir
Celle qu’à bien servir mon ordre vous engage.
Telle qu’aux Portes du Levant
Se montre la naissante Aurore,
Telle parut en arrivant
La Princesse plus belle encore.
Griselidis à son abord
Dans le fond de son cœur sentit un doux transport
De la tendresse maternelle ;
Du temps passé, de ses jours bienheureux,
Le souvenir en son cœur se rappelle.
Hélas ! ma fille, en soi-même dit-elle,
Si le Ciel favorable eût écouté mes vœux,
Serait presque aussi grande, et peut-être aussi belle.
Pour la jeune Princesse en ce même moment
Elle prit un amour si vif, si véhément,
Qu’aussitôt qu’elle fut absente,
En cette sorte au Prince elle parla,
Suivant, sans le savoir, l’instinct qui s’en mêla :
- Souffrez, Seigneur, que je vous représente
Que cette Princesse charmante,
Dont vous allez être l’Époux,
Dans l’aise, dans l’éclat, dans la pourpre nourrie,
Ne pourra supporter sans en perdre la vie,
Les mêmes traitements que j’ai reçus de vous.


Le besoin, ma naissance obscure,
M’avaient endurcie aux travaux.
Et je pouvais souffrir toutes sortes de maux
Sans peine et même sans murmure ;
Mais elle qui jamais n’a connu la douleur
Elle mourra dès la moindre rigueur,
Dès la moindre parole un peu sèche, un peu dure.
Hélas ! Seigneur je vous conjure
De la traiter avec douceur.


- Songez, lui dit le Prince avec un ton sévère,
A me servir selon votre pouvoir ;
Il ne faut pas qu’une simple Bergère
Fasse des leçons, et s’ingère
De m’avertir de mon devoir.
Griselidis, à ces mots, sans rien dire,
Baisse les yeux et se retire.


Cependant pour l’Hymen les Seigneurs invités,
Arrivèrent de tous côtés ;
Dans une magnifique salle
Où le Prince les assembla
Avant que d’allumer la torche nuptiale,
En cette sorte il leur parla :
- Rien au monde, après l’Espérance,
N’est plus trompeur que l’Apparence ;
Ici l’on en peut voir un exemple éclatant.
Qui ne croirait que ma jeune Maîtresse,
Que l’Hymen va rendre Princesse,
Ne soit heureuse et n’ait le cœur content ?
Il n’en est rien pourtant.


Qui pourrait s’empêcher de croire
Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire
N’aime à voir cet Hymen, lui qui dans les Tournois
Va sur tous ses Rivaux remporter la victoire ?
Cela n’est pas vrai toutefois.


Qui ne croirait encor qu’en sa juste colère,
Griselidis ne pleure et ne se désespère ?
Elle ne se plaint point, elle consent à tout,
Et rien n’a pu pousser sa patience à bout.


Qui ne croirait enfin que de ma destinée
Rien ne peut égaler la course fortunée,
En voyant les appas de l’objet de mes vœux ?
Cependant si l’Hymen me liait de ses nœuds,
J’en concevrais une douleur profonde,
Et de tous les Princes du Monde
Je serais le plus malheureux.


L’Énigme vous paraît difficile à comprendre ;
Deux mots vont vous la faire entendre,
Et ces deux mots feront évanouir
Tous les malheurs que vous venez d’ouïr.
Sachez, poursuivit-il, que l’aimable Personne
Que vous croyez m’avoir blessé le cœur,
Est ma Fille, et que je la donne
Pour Femme à ce jeune Seigneur
Qui l’aime d’un amour extrême
Et dont il est aimé de même.


Sachez encor que touché vivement
De la patience et du zèle
De l’Épouse sage et fidèle
Que j’ai chassée indignement,
Je la reprends, afin que je répare,
Par tout ce que l’amour peut avoir de plus doux,
Le traitement dur et barbare
Qu’elle a reçu de mon esprit jaloux.
Plus grande sera mon étude
À prévenir tous ses désirs,
Qu’elle ne fut dans mon inquiétude
À l’accabler de déplaisirs ;
Et si dans tous les temps doit vivre la mémoire
Des ennuis dont son cœur ne fut point abattu,
Je veux que plus encore on parle de la gloire
Dont j’aurai couronné sa suprême vertu.


Comme quand un épais nuage
A le jour obscurci,
Et que le Ciel de toutes parts noirci,
Menace d’un affreux orage ;
Si de ce voile obscur par les vents écarté,
Un brillant rayon de clarté
Se répand sur le paysage,
Tout rit et reprend sa beauté ;
Telle, dans tous les yeux où régnait la tristesse,
Éclate tout à coup une vive allégresse.


Par ce prompt éclaircissement,
La jeune Princesse ravie
D’apprendre que du Prince elle a reçu la vie
Se jette à ses genoux qu’elle embrasse ardemment.
Son père qu’attendrit une fille si chère,
La relève, la baise, et la mène à sa mère,
À qui trop de plaisir en un même moment
Était presque tout sentiment.
Son cœur, qui tant de fois en proie
Aux plus cuisants traits du malheur,
Supporta si bien la douleur,
Succombe au doux poids de la joie ;
À peine de ses bras pouvait-elle serrer
L’aimable Enfant que le ciel lui renvoie,
Elle ne pouvait que pleurer.


- Assez dans d’autres temps vous pourrez satisfaire,
Lui dit le Prince, aux tendresses du sang ;
Reprenez les habits qu’exige votre rang,
Nous avons des noces à faire.
Au Temple on conduisit les deux jeunes Amants,
Où la mutuelle promesse
De se chérir avec tendresse
Affermit pour jamais leurs doux engagements.
Ce ne sont que Plaisirs, que Tournois magnifiques,
Que Jeux, que Danses, que Musiques,
Et que Festins délicieux,
Où sur Griselidis se tournent tous les yeux,
Où sa patience éprouvée
Jusques au Ciel est élevée
Par mille éloges glorieux :
Des Peuples réjouis la complaisance est telle
Pour leur Prince capricieux,
Qu’ils vont jusqu’à louer son épreuve cruelle,
À qui d’une vertu si belle,
Si séante au beau sexe, et si rare en tous lieux,
On doit un si parfait modèle.

 

 

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3 février 2020

La taupe et le hérisson (1135)

 

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La Taupe et le Hérisson

 

Une taupe sans peur, aventurière née,

Voulut voir les splendeurs du monde merveilleux

Qu’on lui avait vanté. Bâton et sac à dos,

La voici d’un bon train

Courant par les chemins.

 

- Je ne vois rien encore, il faut aller plus loin

Se dit-elle essoufflée, la beauté se mérite…

Et ce fut épuisée que son petit museau

Heurta les aiguillons

D’un jeune hérisson.

 

- Êtes-vous folle enfin, fit la bête aux piquants

De vous aventurer au monde des voyants,

Vous qui n’avez de vue plus loin que votre nez !

Retournez au logis ;

Je vous y reconduis.

 

Aveugle randonnée pour l’animal fourré,

Hérisson ramena Taupe à sa taupinière,

Et celle-ci jura, par les dieux de la terre,

Que jamais plus jamais

On ne l’y reprendrait.

 

Suffit que se démène

Chacun en son domaine.

 

 

 

JCP 01/2020 Pour Alain R.

6 juin 2013

Lettre à Ménécée, Épicure

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Épicure ([-342] - -270)

 

Lettre à Ménécée


Extrait de : Édition électronique (ePub, PDF): Les Échos du Maquis, 2011.

Traduction d’Octave Hamelin, publiée dans la Revue de métaphysique et de morale, 1910 ; les numéros entre parenthèses correspondent aux paragraphes du Livre X des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, dont est extraite la lettre d’Épicure.

 

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Lettre à Ménécée

 

(122) Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus. Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé ; celui-là afin d’être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l’avenir. Par conséquent il faut méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur puisque, lorsqu’il est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l’avoir.

 

(123) Attache-toi donc aux enseignements que je n’ai cessé de te donner et que je vais te répéter ; mets-les en pratique et médite-les, convaincu que ce sont là les principes nécessaires pour bien vivre.

Commence par te persuader qu’un dieu est un vivant immortel et bienheureux, te conformant en cela à la notion commune qui en est tracée en nous. N’attribue jamais à un dieu rien qui soit en opposition avec l’immortalité ni en désaccord avec la béatitude ; mais regarde-le toujours comme possédant tout ce que tu trouveras capable d’assurer son immortalité et sa béatitude. Car les dieux existent, attendu que la connaissance qu’on en a est évidente.

 

Mais, quant à leur nature, ils ne sont pas tels que la foule le croit. Et l’impie n’est pas celui qui rejette les dieux de la foule : c’est celui qui attribue aux dieux ce que leur prêtent les opinions de la foule. (124) Car les affirmations de la foule sur les dieux ne sont pas des prénotions, mais bien des présomptions fausses. Et ces présomptions fausses font que les dieux sont censés être pour les méchants la source des plus grands maux comme, d’autre part, pour les bons la source des plus grands biens. Mais la multitude, incapable de se déprendre de ce qui est chez elle et à ses yeux le propre de la vertu, n’accepte que des dieux conformes à cet idéal et regarde comme absurde tout ce qui s’en écarte.

 

Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité. (125) Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment compris que hors de la vie il n’y a rien de redoutable. On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre, non pas parce qu’elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui ne cause aucun trouble par sa présence.

 

Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus. Mais la multitude tantôt fuit la mort comme le pire des maux, tantôt l’appelle comme le terme des maux de la vie. (126) Le sage, au contraire, ne fait pas fi de la vie et il n’a pas peur non plus de ne plus vivre : car la vie ne lui est pas à charge, et il n’estime pas non plus qu’il y ait le moindre mal à ne plus vivre. De même que ce n’est pas toujours la nourriture la plus abondante que nous préférons, mais parfois la plus agréable, pareillement ce n’est pas toujours la plus longue durée qu’on veut recueillir, mais la plus agréable. Quant à ceux qui conseillent aux jeunes gens de bien vivre et aux vieillards de bien finir, leur conseil est dépourvu de sens, non seulement parce que la vie a du bon même pour le vieillard, mais parce que le soin de bien vivre et celui de bien mourir ne font qu’un. On fait pis encore quand on dit qu’il est bien de ne pas naître, ou, « une fois né, de franchir au plus vite les portes de l’Hadès ». (127) Car si l’homme qui tient ce langage est convaincu, comment ne sort-il pas de la vie ? C’est là en effet une chose qui est toujours à sa portée, s’il veut sa mort d’une volonté ferme. Que si cet homme plaisante, il montre de la légèreté en un sujet qui n’en comporte pas. Rappelle-toi que l’avenir n’est ni à nous ni pourtant tout à fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter sur lui comme s’il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute espérance, comme s’il était sûr qu’il dût ne pas être.

 

Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. (128) Car nous faisons tout afin d’éviter la douleur physique et le trouble de l’âme. Lorsqu’une fois nous y avons réussi, toute l’agitation de l’âme tombe, l’être vivant n’ayant plus à s’acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps. Nous n’avons en effet besoin du plaisir que quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur ; et quand nous n’éprouvons pas de douleur nous n’avons plus besoin du plaisir. C’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. (129) En effet, d’une part, le plaisir est reconnu par nous comme le bien primitif et conforme à notre nature, et c’est de lui que nous partons pour déterminer ce qu’il faut choisir et ce qu’il faut éviter ; d’autre part, c’est toujours à lui que nous aboutissons, puisque ce sont nos affections qui nous servent de règle pour mesurer et apprécier tout bien quelconque si complexe qu’il soit. Mais, précisément parce que le plaisir est le bien primitif et conforme à notre nature, nous ne recherchons pas tout plaisir, et il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs, savoir lorsqu’ils doivent avoir pour suite des peines qui les surpassent ; et, d’autre part, il y a des douleurs que nous estimons valoir mieux que des plaisirs, savoir lorsque, après avoir longtemps supporté les douleurs, il doit résulter de là pour nous un plaisir qui les surpasse. Tout plaisir, pris en lui-même et dans sa nature propre, est donc un bien, et cependant tout plaisir n’est pas à rechercher ; pareillement, toute douleur est un mal, et pourtant toute douleur ne doit pas être évitée. (130) En tout cas, chaque plaisir et chaque douleur doivent être appréciés par une comparaison des avantages et des inconvénients à attendre. Car le plaisir est toujours le bien, et la douleur le mal ; seulement il y a des cas où nous traitons le bien comme un mal, et le mal, à son tour, comme un bien. C’est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même, non qu’il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l’abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés que ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle, et que tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. En effet, des mets simples donnent un plaisir égal à celui d’un régime somptueux si toute la douleur causée par le besoin est supprimée, (131) et, d’autre part, du pain d’orge et de l’eau procurent le plus vif plaisir à celui qui les porte à sa bouche après en avoir senti la privation. L’habitude d’une nourriture simple et non pas celle d’une nourriture luxueuse, convient donc pour donner la pleine santé, pour laisser à l’homme toute liberté de se consacrer aux devoirs nécessaires de la vie, pour nous disposer à mieux goûter les repas luxueux, lorsque nous les faisons après des intervalles de vie frugale, enfin pour nous mettre en état de ne pas craindre la mauvaise fortune. Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des voluptueux inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l’écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l’âme, à être sans trouble. (132) Car ce n’est pas une suite ininterrompue de jours passés à boire et à manger, ce n’est pas la jouissance des

jeunes garçons et des femmes, ce n’est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table somptueuse, ce n’est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais c’est le raisonnement vigilant, capable de trouver en toute circonstance les motifs de ce qu’il faut choisir et de ce qu’il faut éviter, et de rejeter les vaines opinions d’où provient le plus grand trouble des âmes. Or, le principe de tout cela et par conséquent le plus grand des biens, c’est la prudence. Il faut donc la mettre au-dessus de la philosophie même, puisqu’elle est faite pour être la source de toutes les vertus, en nous enseignant qu’il n’y a pas moyen de vivre agréablement si l’on ne vit pas avec prudence, honnêteté et justice, et qu’il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et justice si l’on ne vit pas agréablement. Les vertus en effet, ne sont que des suites naturelles et nécessaires de la vie agréable et, à son tour, la vie agréable ne saurait se réaliser en elle-même et à part des vertus.

 

(133) Et maintenant y a-t-il quelqu’un que tu mettes au-dessus du sage ? Il s’est fait sur les dieux des opinions pieuses ; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s’est rendu compte que ce souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu’en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l’intensité ; il se moque du destin, dont certains font le maître absolu des choses. Il dit d’ailleurs que, parmi les événements, les uns relèvent de la nécessité, d’autres de la fortune, les autres enfin de notre propre pouvoir, attendu que la nécessité n’est pas susceptible qu’on lui impute une responsabilité, que la fortune est quelque chose d’instable, tandis que notre pouvoir propre, soustrait à toute domination étrangère, est proprement ce à quoi s’adressent le blâme et son contraire.(134) Et certes mieux vaudrait s’incliner devant toutes les opinions mythiques sur les dieux que de se faire les esclaves du destin des physiciens, car la mythologie nous promet que les dieux se laisseront fléchir par les honneurs qui leur seront rendus, tandis que le destin, dans son cours nécessaire, est inflexible ; il n’admet pas, avec la foule, que la fortune soit une divinité - car un dieu ne fait jamais d’actes sans règles -, ni qu’elle soit une cause inefficace : il ne croit pas, en effet, que la fortune distribue aux hommes le bien et le mal, suffisant ainsi à faire leur bonheur et leur malheur, il croit seulement qu’elle leur fournit l’occasion et les éléments de grands biens et de grands maux ; (135) enfin il pense qu’il vaut mieux échouer par mauvaise fortune, après avoir bien raisonné, que réussir par heureuse fortune, après avoir mal raisonné - ce qui peut nous arriver de plus heureux dans nos actions étant d’obtenir le succès par le concours de la fortune lorsque nous avons agi en vertu de jugements sains.

Médite donc tous ces enseignements et tous ceux qui s’y rattachent, médite-les jour et nuit, à part toi et aussi en commun avec ton semblable. Si tu le fais, jamais tu n’éprouveras le moindre trouble en songe ou éveillé, et tu vivras

comme un dieu parmi les hommes. Car un homme qui vit au milieu de biens impérissables ne ressemble en rien à un être mortel.

 

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1 novembre 2013

Eckhart TOLLE, L'ART DU CALME INTÉRIEUR (2/10)

 

 AVERTISSEMENT : la lecture de ce type d'ouvrage (peut-être mal traduit, peut-être mal compris) ne peut remplacer l'enseignement d'un maître authentique : une pratique de la méditation mal comprise peut, dans certains cas, s'avérer néfaste.

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 SUITE DU CHAPITRE 1 (CHAPITRE 2/10)

 

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La prochaine étape

de l'évolution humaine

consistera à transcender la pensée.

 

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Chapitre 2

 

Au delà du mental

 

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15 ◄ ►

La condition humaine, c'est d'être immergé dans la pensée.

La plupart des gens restent toute leur vie prisonniers des limites de leurs pensées. Ils ne dépassent jamais un sentiment de soi personnalisé, construit par le mental et conditionné par le passé.

Tout comme en chaque être humain, votre conscience comporte  une dimension beaucoup plus profonde que la pensée. C'est votre essence même. On peut l'appeler présence, attention, conscience inconditionnée. Dans les enseignements anciens, c'est le christ intérieur, votre nature de Bouddha.

Découvrir cette dimension vous libère, ainsi que le monde, de la souffrance que vous vous infligez, de même qu'aux autres, lorsque le "petit moi" définit tout votre bagage et mène votre vie. L'amour, la joie, l'expansion créatrice et la paix intérieure durable ne peuvent pénétrer dans votre vie qu'à travers cette dimension inconditionnée de la conscience.

Si vous reconnaissez, même par instants, que les pensées traversant votre esprit ne sont que des pensées, si vous observez vos schémas réactionnels à mesure qu'ils se produisent, alors cette dimension émerge déjà en vous : c'est la conscience dans laquelle surviennent les pensées et les émotions, c'est l'espace intérieur intemporel où se déploie le contenu de votre vie.

 

16 ◄ ►

Le flux de la pensée a une force énorme qui peut aisément vous emporter. Chaque pensée se donne tellement d'importance ! Elle veut attirer toute votre attention.

Voici une nouvelle pratique spirituelle à votre intention : ne prenez pas vos pensées trop au sérieux.

 

17 ◄ ►

Comme il est facile de se prendre au piège de ses propres prisons conceptuelles !

Le mental humain, dans son désir de connaître,  de comprendre et de contrôler, prend ses opinions et points de vue pour la vérité. Il dit : "c'est ainsi que cela fonctionne". Vous devez dépasser la pensée pour vous apercevoir que, peu importe comment vous interprétez "votre vie", celle d'un autre ou son comportement, et peu importe le jugement que vous portez sur une condition, ce n'est qu'un point  de vue parmi maintes possibilités. Ce n'est qu'un amas de pensées.

Mais la réalité est un ensemble unifié dans lequel tout est entrelacé, où rien n'existe en soi ni isolément. La pensée fait éclater la réalité ; elle la découpe en fragments conceptuels.

Le mental, cet instrument utile et puissant, devient fort contraignant s'il s'empare totalement de votre vie, si vous ne voyez pas qu'il constitue un aspect négligeable de la conscience que vous êtes.

 

18 ◄ ►

La sagesse n'est pas un produit de la pensée. La profonde certitude qu'est la sagesse naît d'un simple geste, celui d'accorder toute votre attention à un être. L'attention, c'est l'intelligence primordiale, la conscience même. Elle dissout les barrières de la pensée conceptuelle et s'accompagne de la reconnaissance que rien n'existe en soi ni séparément. Elle fond le sujet et l'objet de la perception en un champ de conscience unifié. Elle guérit la séparation.

Chaque fois que vous êtes plongé dans la pensée compulsive, vous évitez ce qui est. Vous ne voulez pas être là où vous êtes. Ici et maintenant.

 

19 ◄ ►

Les dogmes - religieux, politiques, scientifiques - naissent de la croyance erronée selon laquelle la pensée peut englober la réalité ou la vérité. Ils sont des prisons conceptuelles collectives. Le plus curieux, c'est que les gens adorent leur cellule, car elle leur donne un sentiment de sécurité et la fausse impression de savoir.

Rien n'a infligé à l'humanité plus de souffrance que ses dogmes. Tout dogme finit tôt ou tard par s'effondrer, oui, car la réalité finit par révéler sa fausseté ; mais si l'on n'en voit pas l'illusion fondamentale, il sera remplacé par d'autres.

Quelle est cette illusion fondamentale ? L'identification à la pensée.

 

20 ◄ ►

S'éveiller sur le plan spirituel, c'est s'éveiller du rêve de la pensée.

Le domaine de la conscience est trop vaste pour être saisi par la pensée. Lorsque vous ne croyez plus tout ce que vous pensez, vous sortez de la pensée pour voir clairement que le penseur n'est pas votre être essentiel.

 

21 ◄ ►

Comme le mental dépend de l'insuffisance, il est toujours avide d'avoir davantage. En vous identifiant au mental, vous tombez très facilement dans l'ennui et l'agitation. L'ennui signifie que le mental a faim de stimuli, de stimulations intellectuelles, et que son appétit n'est pas satisfait.

Lorsque vous vous ennuyez, vous pouvez satisfaire la faim du mental en ouvrant un magazine, en faisant un appel téléphonique, en allumant votre téléviseur, en navigant sur le web, en vous rendant dans une boutique ou - ce qui n'est pas rare - en transférant sur le corps cette impression mentale de manque et ce besoin d'avoir plus, que vous comblez brièvement par l'ingestion d'aliments.

Vous pouvez rester dans l'ennui et l'impatience, tout en observant ce sentiment d'ennui et d'impatience. Lorsque vous portez votre conscience sur ce sentiment, il s'entoure soudainement d'espace et de calme, pour ainsi dire. D'abord un peu, puis, à mesure que grandit ce sentiment d'espace intérieur, l'ennui diminue en importance et en intensité. Ainsi, même l'ennui peut vous enseigner qui vous êtes et qui vous n'êtes pas.

Vous découvrez que "cette personne qui s'ennuie" n'est pas votre nature essentielle. L'ennui n'est qu'un mouvement conditionné qui vous habite. Vous n'êtes pas non plus cette personne en colère, triste ou craintive. L'ennui, la tristesse, la colère ou la peur ne sont pas "à vous" ; ils n'ont rien de personnel. Ce sont des états d'esprit, ils vont et viennent.

Rien de ce qui va et vient n'est vous.

"je m'ennuie." Qui sait cela ?

"je suis en colère, je suis triste, j'ai peur." Qui sait cela ?

Vous êtes le fait de connaître et non l'état connu.

 

22 ◄ ►

Tout préjugé indique l'identification au mental. Il signifie que vous ne voyez plus l'autre humain, mais seulement l'idée que vous en avez. Ramener à un concept la vitalité d'un autre humain constitue déjà une forme de violence.

Si elle n'est pas enracinée dans la conscience, la pensée devient égoïste et dysfonctionnelle. L'ingéniosité dépourvue de sagesse est extrêmement dangereuse et destructrice. C'est l'état actuel de la majeure partie de l'humanité. L'amplification de la pensée par la science et la technologie, ni bonne ni mauvaise en soi, est elle aussi devenue destructrice car, souvent, la pensée initiale n'est pas enracinée dans la conscience.

La prochaine étape de l'évolution humaine consistera à transcender la pensée. C'est notre tâche urgente. Cela ne veut pas dire cesser de penser, mais tout simplement ne pas être identifié à la pensée, ni possédé par elle.

 

23 ◄ ►

Sentez l'énergie de votre corps intérieur. Le bruit du mental ralentit alors ou cesse immédiatement. Sentez-la dans vos mains, vos pieds, votre abdomen, votre poitrine. Sentez la vie que vous êtes, la vie qui anime ce corps.

Ce corps devient alors une ouverture, en quelque sorte : il donne accès à un sentiment plus profond de vitalité, sous les émotions fluctuantes et l'activité mentale.

Il y a en vous une vitalité que vous pouvez sentir de tout votre Être et non uniquement dans la tête. Chaque cellule vit dans cette présence qui vous dispense de penser. Cet état n'exclut pas la pensée si elle est nécessaire à des fins pratiques. Le mental fonctionne encore, et d'une façon magnifique, quand l'intelligence supérieure que vous êtes l'utilise et s'exprime par lui.

 

24 ◄ ►

Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais de brèves périodes de "conscience sans pensée" se produisent déjà d'une manière naturelle et spontanée dans votre vie. En vous livrant à une activité manuelle, en traversant une pièce, en attendant au comptoir de la ligne aérienne, vous pouvez être si complètement présent que les parasites mentaux habituels se calment pour laisser place à une présence consciente. Vous pouvez aussi regarder le ciel ou écouter quelqu'un sans faire de commentaire mental intérieur. Vos perceptions deviennent claires comme du cristal, limpides et dépourvues de pensée.

Pour le mental, cela ne compte pas, car il a d'autres chats à fouetter. De plus, comme ce ne sont pas des moments mémorables, vous ne les avez pas remarqués.

En réalité, c'est ce qui vous arrive de plus important. C'est le début du passage de la pensée à la présence consciente.

 

25 ◄ ►

Acclimatez-vous avec aisance à l'état de "non-savoir". Il vous permet de dépasser le mental, qui essaie toujours de conclure et d'interpréter, craignant de ne pas savoir. Ainsi, lorsque vous êtes à l'aise dans le non-savoir, vous dépassez déjà le mental. De cet état surgit alors une certitude plus profonde, non conceptuelle.

 

26 ◄ ►

La création artistique, le sport, la danse, l'enseignement, l'aide aux personnes : la maîtrise de n'importe quel champ d'activité implique que le mental n'est plus engagé ou, du moins, qu'il occupe une place secondaire. Il devient une force et une intelligence plus grandes que vous, et pourtant essentiellement unies à vous. Il n'y a plus de processus décisionnel ; la bonne action s'exerce spontanément, sans que "vous" en soyez l'acteur.

La maîtrise de la vie est le contraire du contrôle. Vous vous alignez sur la conscience supérieure, qui agit, parle, effectue le travail.

 

27 ◄ ►

Un instant de danger peut susciter une cessation temporaire du flux de la pensée et, ainsi, vous donner un aperçu de ce que veulent dire la présence, l'éveil, ou la conscience.

 

28 ◄ ►

La Vérité dépasse largement ce que le mental peut comprendre. Nulle pensée n'englobe la Vérité. Au mieux, elle peut l'indiquer. Par exemple celle-ci : "Toutes choses sont intrinsèquement Une". C'est là une indication, non une explication. Comprendre ces paroles, c'est sentir au fond de vous la Vérité qu'elles indiquent.

 

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FIN DU CHAPITRE 2

SUITE

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Méditation zen (zazen) à Toulouse :

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 JCP

6 juin 2013

Charles Perrault, Les souhaits ridicules

Les souhaits ridicules

 

Charles Perrault

 

Les souhaits ridicules

 

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                                                      À Mademoiselle de la C...

 

Si vous étiez moins raisonnable,

Je me garderais bien de venir vous conter

La folle et peu galante fable

Que je m’en vais vous débiter.

Une aune de boudin en fournit la matière.

Une aune de boudin, ma chère !

Quelle pitié ! c’est une horreur,

S’écriait une précieuse,

Qui toujours tendre et sérieuse

Ne veut ouïr parler que d’affaires de cœur.

Mais vous qui mieux qu’âme qui vive

Savez charmer en racontant,

Et dont l’expression est toujours si naïve

Que l’on croit voir ce qu’on entend ;

Qui savez que c’est la manière

Dont quelque chose est inventé,

Qui beaucoup plus que la matière

De tout récit fait la beauté,

Vous aimerez ma fable et sa moralité ;

J’en ai, j’ose le dire, une assurance entière.  

 

Il était une fois un pauvre Bûcheron

Qui las de sa pénible vie,

Avait, disait-il, grande envie

De s’aller reposer aux bords de l’Achéron :

Représentant, dans sa douleur profonde,

Que depuis qu’il était au monde,

Le Ciel cruel n’avait jamais

Voulu remplir un seul de ses souhaits.

 

Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre,

À lui, la foudre en main, Jupiter s’apparut.

On aurait peine à bien dépeindre

La peur que le bonhomme en eut.

— Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre,

Point de souhaits, point de Tonnerre,

Seigneur, demeurons but à but.   

— Cesse d’avoir aucune crainte ;

Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,

Te faire voir le tort que tu me fais.

Écoute donc. Je te promets,

Moi qui du monde entier suis le souverain maître,

D’exaucer pleinement les trois premiers souhaits

Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être.

Vois ce qui peut te rendre heureux,

Vois ce qui peut te satisfaire ;

Et comme ton bonheur dépend tout de tes vœux,

Songes-y bien avant que de les faire. »  

 

À ces mots Jupiter dans les cieux remonta,

Et le gai bûcheron, embrassant sa falourde,

Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.

Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.

Il ne faut pas, disait-il en trottant,

Dans tout ceci, rien faire à la légère ;

Il faut, le cas est important,

En prendre avis de notre ménagère.

— Çà, dit-il, en entrant sous son toit de fougère,

Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,

Nous sommes riches à jamais,

Et nous n’avons qu’à faire des souhaits. »

Là-dessus tout au long le fait il lui raconte.

À ce récit, l’épouse vive et prompte

Forma dans son esprit mille vastes projets ;

Mais considérant l’importance

De s’y conduire avec prudence : 

— Blaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,

Ne gâtons rien par notre impatience ;

Examinons bien entre nous

Ce qu’il faut faire en pareille occurrence ;

Remettons à demain notre premier souhait

Et consultons notre chevet.

— Je l’entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise ;

Mais va tirer du vin derrière ces fagots.

À son retour il but, et goûtant à son aise

Près d’un grand feu la douceur du repos,

Il dit, en s’appuyant sur le dos de sa chaise :

— « Pendant que nous avons une si bonne braise,

Qu’une aune de Boudin viendrait bien à propos ! »  

 

À peine acheva-t-il de prononcer ces mots,

Que sa femme aperçut, grandement étonnée,

Un Boudin fort long, qui partant

D’un des coins de la cheminée,

S’approchait d’elle en serpentant.

 

Elle fit un cri dans l’instant ;

Mais jugeant que cette aventure

Avait pour cause le souhait

Que par bêtise toute pure

Son homme imprudent avait fait,

Il n’est point de pouille et d’injure

Que de dépit et de courroux

Elle ne dît au pauvre époux.

— Quand on peut, disait-elle, obtenir un Empire,

De l’or, des perles, des rubis,

Des diamants, de beaux habits,

Est-ce alors du boudin qu’il faut que l’on désire ?

— Eh bien, j’ai tort, dit-il, j’ai mal placé mon choix,

J’ai commis une faute énorme,

Je ferai mieux une autre fois.

— Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l’orme,

Pour faire un tel souhait, il faut être bien bœuf !

L’époux plus d’une fois, emporté de colère,

Pensa faire tout bas le souhait d’être veuf,

Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire :

Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés !

Peste soit du boudin et du boudin encore ;

Plût à Dieu, maudite pécore,

Qu’il te pendît au bout du nez ! »  

 

La prière aussitôt du Ciel fut écoutée,

Et dès que le mari la parole lâcha,

Au nez de l’épouse irritée

L’aune de boudin s’attacha.

Ce prodige imprévu grandement le fâcha.

Fanchon était jolie, elle avait bonne grâce,

Et pour dire sans fard la vérité du fait,

Cet ornement en cette place

Ne faisait pas un bon effet ;

Si ce n’est qu’en pendant sur le bas du visage,

Il l’empêchait de parler aisément,

Pour un époux merveilleux avantage,

Et si grand qu’il pensa dans cet heureux moment

Ne souhaiter rien davantage.  

Je pourrais bien, disait-il à part soi,

Après un malheur si funeste,

Avec le souhait qui me reste,

Tout d’un plein saut me faire roi.

Rien n’égale, il est vrai, la grandeur souveraine ;

Mais encore faut-il songer

Comment serait faite la reine,

Et dans quelle douleur ce serait la plonger

De l’aller placer sur un trône

Avec un nez plus long qu’une aune.

Il faut l’écouter sur cela,

Et qu’elle-même elle soit la maîtresse

De devenir une grande princesse

En conservant l’horrible nez qu’elle a,

Ou de demeurer bûcheronne

Avec un nez comme une autre personne,

Et tel qu’elle l’avait avant ce malheur-là.  

 

La chose bien examinée,

Quoiqu’elle sût d’un sceptre et la force et l’effet,

Et que, quand on est couronnée,

On a toujours le nez bien fait ;

Comme au désir de plaire il n’est rien qui ne cède,

Elle aima mieux garder son bavolet

Que d’être reine et d’être laide.

 

Ainsi le Bûcheron ne changea point d’état,

Ne devint point grand Potentat,

D’écus ne remplit point sa bourse,

Trop heureux d’employer le souhait qui restait,

Faible bonheur, pauvre ressource,

À remettre sa femme en l’état qu’elle était.

 

Bien est donc vrai qu’aux hommes misérables,

Aveugles, imprudents, inquiets, variables,

Pas n’appartient de faire des souhaits,

Et que peu d’entre eux sont capables

De bien user dons que le Ciel leur a faits.

 

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30 avril 2020

Georges Brassens, La Marguerite - Verlaine, Léo Ferré

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Georges Brassens

(1921-1981)

 

La Marguerite

(1962)

 

                 Georges Brassens n'a pas son chapitre aux anthologies où figurent les grands poètes. Ne devient pas Baudelaire qui veut - il le reconnaissait volontiers. Son incursion dans la littérature n'a pas fait date non plus : son unique ouvrage, "La tour des miracles", ne mérite qu'une lecture bienveillante - il le reconnaissait aussi.

Chanteur-compositeur, Brassens est cependant un versificateur hors pair, sans doute un des plus talentueux dans ce domaine tellement exigeant. 

Sa chanson "La Marguerite", mérite à ce titre qu'on prenne le temps de s'y arrêter. Il y a là une somme de talent, d'inspiration, et sans doute de travail acharné considérable.

Débordante d'allitérations* et de rimes riches, elle est un exemple éclatant - voire unique dans le domaine de la versification, qu'elle soit à caractère poétique ou non. À tel point que ses allitérations, présentes à chaque vers (un exploit digne de Racine, Corneille ou Molière) peuvent à l'oreille passer pour des rimes. Le premier vers de la cinquième strophe est des plus significatifs en ce sens.

Les mots chantent seuls, et on peut imaginer que la musique est venue d'elle-même (enfin, peut-être...)

 

* Allitération : Répétition d'une consonne ou d'un groupe de consonnes (par opposition à assonance) dans des mots qui se suivent, produisant un effet d'harmonie imitative ou suggestive (par exemple « De Ce Sacré Soleil dont je Suis deSCendue » [Racine]).

 

Assimilant (on peut le penser) les directives du poème "Art poétique" de Paul Verlaine, Brassens choisit le vers impair de 11 pieds pour sa musicalité (9 pieds pour le poème de Verlaine) :

« De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

..........................................................»

 

JCP, 04/2020

 

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 LA MARGUERITE

 

1
La petite marguerite est tombée
Singulière du bréviaire de l'abbé
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?

2
Dans l'enceinte sacro-sainte, quel émoi!
Quelle affaire, oui ma chère, croyez-moi!
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.

3
Notre père qui j'espère êtes aux cieux
N'ayez cure des murmures malicieux.
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat

4
Sachez diantre! qu'un jour entre deux Ave
Sur la pierre d'un calvaire il l'a trouvée
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel

5
Que ces messes basses cessent, je vous prie
Non le prêtre n'est pas traître à Marie
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.

 

Une vidéo mise à disposition par l'I.N.A.

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"Art poétique" de Verlaine en entier :

 

                                        À Charles Morice

 

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

 

 

Ce poème a été mis en musique et chanté par Léo Ferré :

(Vidéo au format approximatif...)

 

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1 janvier 2014

Lassitude Céleste

 

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                                                                                                                   Image : Église de la Daurade à Toulouse

 

Jean-Claude Paillous

 

Lassitude Céleste

 

À Dino Buzzati, maître de la nouvelle brève, et à son irrésistible "Casse-pieds".

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Brève préface de l’auteur (longue c’est chiant) :

                 Poussant, curieux et silencieux, par une froide journée de janvier 2013 la porte de la ténébreuse église de la Daurade à Toulouse (aujourd’hui objet d’interminables travaux de rénovation), il me fut donné d’assister bouche bée à la scène - inouïe comme on en pourra juger - décrite ici dans sa pure vérité.

JCP

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                                Déserte et silencieuse, la nef de la grande église était plongée dans le sommeil obscur de ses fins de nuit. Et, n'eût été les lointains réverbères de la grande avenue, d'où parvenaient de vagues lueurs pauvrement jetées sur les murs à la peinture sombre, on se serait cru tout au fond sinistre de quelque crypte abandonnée tant la nuit, qui signait sa reddition au jour à l’extérieur, opposait ici sa poche de résistance.

Soudain, brisant le silence, un choc se fit entendre à l'épaisse porte de bois, suivi du claquement lourd de l'énorme serrure dont on ne savait plus l'âge : le prêtre, qui ne célébrait pas la messe ce matin-là, ouvrait la maison de Dieu aux fidèles matinaux, avant de rejoindre à nouveau la cure où l’attendaient, cent fois reportées, des préoccupations d’intendance.

Il repoussa la lourde porte sans ménagement, qui se referma seule dans un remuement de ferraille indescriptible. Le silence, longuement troublé de l'écho métallique, ne revint que pour s'effacer à nouveau, sous le pas sonore du prêtre au carreau de l'allée centrale. D’une seule enjambée, celui-ci gravit les trois marches du chœur dans l'obscurité, s'engouffra dans la sacristie sous un nouveau claquement de loquet, que suivit la plainte de charnières ignorantes des plaisirs huileux.

De vifs déclics d'interrupteurs provoquèrent l'allumage d’une moitié des grands lustres de la nef, qui ne retrouva qu'un peu de clarté dans son impossible lutte contre les ténèbres, trop vaste pour l’étroitesse de ses vitraux.

Selon un rite où perçait plutôt la routine empressée, l'homme de Dieu visita successivement les chapelles latérales, y ralluma quelques cierges, sonna un tronc de l’index replié sans grande conviction, puis, ayant ranimé les batteries de courtes bougies colorées, à grands pas sonores que l'écho des lieux multipliait, il disparut à nouveau dans la sacristie. Sous le grincement des portes de l'antique armoire, il parut effectuer du rangement, puis on l'entendit grommeler contre un tiroir récalcitrant, dont l'ouverture saccadée provoquait toute une danse d'objets de culte sur le vieux bois.

Succédant à un nouveau silence et plus faible que les précédents, un nouveau déclic se fit entendre, puis le prêtre quitta la sacristie, dont il repoussa bruyamment la porte. Passant près de l'autel, il constata satisfait qu'à sa gauche, accrochée au mur, la petite veilleuse rouge indiquait bien la Présence Divine, désormais requise en ce lieu et en ce jour nouveau.

Puis, le ministre de Dieu se retira d'un pas si ferme et si rapide que l'écho des sons précipités, peinant à suivre le retour complexe des lieux, en fut un peu désordonné.

À nouveau désert, le vaste édifice renouait avec sa quiétude, à peine troublée par le ronronnement étouffé de la circulation qui, progressivement, animait la ville désormais soumise à l’éveil quotidien. Comme tant et tant d’autres jours, ici ou ailleurs, le jour se levait - par la volonté de Dieu pour certains.

 

2

Alors, comme à l'accoutumée, Dieu prit possession de sa maison, satisfait de son intimité - et de son aptitude à un repos qu'il espérait bien goûter sans partage aujourd'hui, dans la quiétude des épais murs de pierre. L'aube paraissait sur une journée d'hiver qui s'annonçait plutôt belle mais, même si Dieu était tenu de rester enfermé à écouter les désirs, prières et supplications de ses fidèles, il ne détestait pas l'atmosphère indéfinissable de cette vaste église toulousaine de la Daurade, et s'y rendait volontiers - si on l'appelait, comme aujourd'hui.

Obscure avec ses plâtres olivâtres, mais équipée de grandes orgues rénovées, elle était une des rares dans le pays, parmi celles qu'on avait au cours des siècles élevées pour soustraire Dieu aux intempéries, à disposer d'un large parvis carrelé de noir et de blanc s'élevant au-dessus du fleuve. Et le spectacle du soleil couchant, pénétrant par la porte vitrée monumentale qui laissait passer ses puissants rayons comme à travers la gueule ouverte d'un four de boulanger, réchauffait son Corps - comme son Esprit. Hélas brièvement, car le soleil disparaissait bien vite en ce quartier toulousain de hautes bâtisses, dont il éclairait les rues étroites à peine plus longuement que le fond d’un puits.

Ainsi les matinées, privées de la lumière naturelle, y étaient un peu sinistres car, bâtie en pleine agglomération, l’église, comme il a été dit, ne disposait que de modestes ouvertures, masquées encore par les immeubles proches.

Certes, dès l'aube, il s'abaissait de la voûte une féérie de couleurs venue du grand vitrail et dont la modulation changeante, qui s'étalait dans la nef au gré des rayons célestes, parvenait à l'égayer un peu. Mais ce matin, le cœur n'y était pas, et ce feu d'artifice lent, dont il reconnut encore l'éclatante beauté, ne le touchait pas : Dieu, il dut l’admettre, était atteint d’une sourde lassitude dont il ne connaissait que trop les raisons.

Il était las des hommes qui, il le voyait assez, lui échappaient de façon grandissante. Il n’était qu’à voir les bancs désertés à l’office du dimanche - encore que certains fidèles, il le savait, peu habités d’une foi sincère, croyaient monnayer leur salut de leur seule présence ici - vivant ailleurs dans le péché. Dieu devait faire avec.

Il avait mis tout son savoir-faire, toute son énergie, tout son cœur même, à les faire bons, et il avait bien cru un moment y être parvenu. Mais il convenait désormais, au terme de millénaires d'efforts incessants, qu'il avait bel et bien échoué : l'homme, tel qu'il avait cru l'avoir créé et façonné, était affublé de bien mauvaises valeurs, contraires pour la plupart à celles qu'il avait voulu lui insuffler.

Certes, et bien qu'il eût longuement hésité sur le nombre des membres moteurs - audacieusement porté à deux seulement -, la part physique semblait plutôt réussie. D’un désir ingénieusement dosé, la reproduction sexuée de même opérait à merveille, bien qu'il eut craint à certaines époques trop religieuses de regrettables limitations de ce côté-là... - On leur donne des lois débonnaires, se disait-il, mais il s'en trouve toujours pour les "interpréter"... quand ils n'en font pas prétexte à se massacrer avec un enthousiasme fou ; et tous en mon Nom - qu'ils salissent croyant l'honorer !

Aussi, certaines matinées d'hiver - comme celle-ci -, Dieu se trouvait quelque peu déprimé. Et la fraîcheur obscure du lieu, dont il ne souffrait guère d’habitude, ajoutait aujourd’hui à son humeur déjà sombre.

Mais à son insu, Dieu, hélas, n'était pas au bout de ses peines, car on percevait l'ouverture silencieuse de l'une des portes latérales de la grande église, recouverte du cuir matelassé qui la rendait insonore : le chignon masqué par un chapeau hors-mode, un visage compassé à la peau de parchemin où brillaient par places les excrétions de sueur des pensées aigries qui, depuis des temps immémoriaux avaient élu domicile au fond de cet esprit têtu, à pas secs et menus, Madame Léonie Lerussec, dévote des plus redoutables bien que d'âge avancé, connue de Dieu depuis près d'un siècle, opérait, hautaine et résolue, son entrée dans l'église.

Comme à son habitude celle-ci s’agenouilla, dos au troisième siège de la rangée quatre, travée de droite. Et un observateur attentif aurait pu remarquer avant son entrée combien la latte de bois, toujours dédiée à ses genoux assidus, était lisse et creusée.

Ses yeux brillaient déjà des larmes contenues qu’elle verserait, Dieu le savait, pour étayer ses prières au moment opportun.

Dieu faillit tomber en syncope :

- Non, pas elle, pas elle aujourd'hui, pas celle-là ! fit-il en lui-même, - je vais encore devoir entendre ses litanies, ressassées sans cesse et sans lassitude, ses requêtes impossibles, assorties la fois suivante des reproches de ne les avoir pas satisfaites... pas elle aujourd'hui, par pitié ! Il faillit dire tout haut "- Oh, Mon Dieu, pas elle, Seigneur, je vous en prie..." mais se reprit car, faiblesse de son état pourtant suprême, Dieu, contrairement à l'homme, ne peut s'en remettre qu'à lui-même et n'a qui prier.

Il se rappelait trop les suppliques de la dévote rébarbative, visant à la réussite d'une éducation ultra-vertueuse de ses trois filles (dont il ne put seulement freiner un échec retentissant sur ce registre difficile, comme tous les dieux vous le diront), l'obtention pour elles de « beaux » mariages, puis de « hautes » situations pour ses gendres, la cessation pure et simple des infidélités de son mari (Dieu, c'est rare en ce domaine, comprenait le pauvre homme...), la fortune au loto, la guérison de son arthrose dont souffraient tant ses genoux sur les bancs un peu rudes de l'église (si elle venait un peu moins me solliciter aussi, pensait Dieu...), etc... etc.

La liste des bienfaits, d'abord suggérés d'une voix doucereuse, puis demandés, enfin exigés à voix plus haute dans un verbiage torrentiel, aigu, que rien n'arrêtait, et dont s'était plaint le grand crucifix de bois, tant le repos de sa fibre s'en était trouvé perturbé, eh bien, cette liste de bienfaits était tout à fait interminable, car elle se voyait accrue à chaque visite, tel un fleuve qui, déjà vaste, se verrait grandi d'affluents nouveaux à chaque fin de semaine !

Par malheur, des circonstances fâcheuses avaient fait croire à la dévote que Dieu l'exauça dans le passé : ici ou là, quelques-unes de ses demandes se trouvèrent satisfaites - de façon tout à fait naturelle, comme cela se produit tant de fois sans l'intervention Divine (Dieu a tant à faire...).

Alors, l'église ne fut plus que cierges de calibre inusité, débordante de fleurs fraîches, d'offrandes et de napperons brodés déposés sur le grand autel, comme sur ceux des saints les plus subalternes qui, pour certains, se trouvaient remerciés sans avoir seulement été sollicités. Comme Saint Clément qui - outre la grandeur de ses vertus -, était connu pour détester les fleurs, et particulièrement les œillets blancs, dont le parfum révulsait ses vieux sinus. Il s'était fait à la poussière des vieux murs, jamais aux œillets blancs. De cela, Madame Léonie Lerussec n'eut cure, inondant les marches de son autel d'un océan de ces fleurs blanches : celui-ci en fut longuement affecté d'une allergique toux sèche, que Dieu lui-même eut une peine de tous les diables à endiguer. Aussi, à l'image de Dieu ce matin, Saint Clément tremblait-il sur son piédestal que quelque nouvelle coïncidence fâcheuse apportât son lot de fleurs coupées à ses pieds. Si seulement il avait pu s'extraire de ce socle de marbre, il eût offert toutes ces bottes d'œillets à Sainte Thérèse qui, elle, les adorait et n'en avait jamais ; la dévote semblait plutôt attachée aux Saints hommes, et ne remerciait pas les Saintes...

Dieu se lassait des œuvres de cette dévote exigeante et irascible qui, peut-être vieillissant encore (si cela se pouvait), allait, qui sait, lui demander un jour l'éternité sur terre !

 

3

Alors, au terme d'une décision qui lui coûta, Dieu, furtivement, tel le fantassin en mission-commando, mettant à profit les colonnes de marbre derrière lesquelles il disparaissait, progressant par bonds silencieux et discrets, réussit à rejoindre la sacristie sans être vu, au moment où la femme à la triste figure abaissait son œil torve vers le carreau, son recueillement avant la requête ayant - lui sembla-t-il - juste atteint la maturité nécessaire aux supplications.

- Il était temps..., se dit Dieu en lui-même.

Dieu fut tout droit au panneau électrique de la sacristie, un peu intimidé par le nombre et la forme complexe des commutateurs qui le peuplaient (Dieu se faisait mal à la technologie galopante de l’homme, dont il avait pourtant si peu gratifié Ève comme Adam), put y lire (il savait) : "COUPURE GÉNÉRALE", et abaissa vivement le court levier rouge y afférant.

Cela fit un grand : " CLAC !", et l'église tout entière fut plongée dans une profonde obscurité.

Madame Léonie Lerussec eut un vif sursaut, entrouvrit ses yeux dont la profonde méditation avait à peine affecté l'acuité, et constata, terrifiée, que, en sus des lieux plongés dans le noir, la petite veilleuse rouge avait été éteinte...

Elle patienta silencieuse, crut un moment à une panne technique ne dépendant pas du Ciel puis, lassée d'une trop longue attente, s'en fut précipitamment, le rouge au front et sans génuflexion !

 

                           Alors, le geste apaisé, Dieu ralluma un à un les grands lustres de la nef, et s'octroya un somme réparateur sur une des grandes stalles de bois sculpté du chœur - côté sud. Et, malgré le confort spartiate, il put retrouver ce calme intérieur qui toujours fut le sien, perdu dans un moment d’égarement que nul ne soupçonnerait jamais.

Corps et âme dispos, Dieu bâilla discrètement, fit quelques étirements et ranima, d'un geste indécis devant le tableau électrique :

La petite veilleuse rouge.

 

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JCP 16-17/01/2013 & 05/12/2014 – révision 11/2019

DROITS RÉSERVÉS JCP

 

Quelques images de l'église de la Daurade

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Depuis les quais (aujourd'hui entièrement rénovés)

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Au tout début du 20ième siècle (remarquer les platanes récemment plantés)

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4 janvier 2019

Cuisine Innovante : cuisiner une plaque d'égout (recette 01-P48)

                                     

                         Certaines recettes de cet art qui s’apparente à celui du mandala tant il est voué à l’éphémère seront désormais présentées ici. On pourrait croire illusoire la quête de succulences inédites, tant les médias ont tout montré et rebattu : des préparations résolument innovantes autour de produits neufs - il en existe - prouveront le contraire aux plus blasés des gourmets !

 

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  01 – La plaque d’égout

                             Donner la préférence à des exemplaires frais dont la face inférieure, exposée aux remugles égoutiers, ne l’a pas été plus d'une décennie (quelques beaux sujets sont présentés en fin d'article).

La plaque d'égout se fait exclusivement en civet, daube ou blanquette, avec un vin puissant (J.P. Coffe osa jadis le terme trivial de "couillu" que, attentifs aux nouvelles susceptibilités néoféministes, nous écartons ici).
La plaque une fois découpée en morceaux de bouche ainsi que toute daube (ébavurer soigneusement), opérer au four une cuisson lente à basse température (750-800 degrés).

Suivant la teneur en carbone du métal compter huit à dix jours à feu régulier. Assaisonner selon goût.

Précuites à la vapeur et tranchées en gros cubes, les traverses de chemin de fer (les choisir bien grasses) et les douves de barrique ayant connu le vin noir de Cahors sont alors plongées dans une marmite avec les morceaux de plaque et le vin. La cuisson se poursuit ainsi thermostat 4 (feu doux) 8 à 10 heures.

C'est prêt.

Servir très chaud.

 

Accompagnements & variantes

Certains chefs lyonnais préconisent un écumage en surface des flocons d'oxyde, qui se consomment en beignets, ou froids en vinaigrette. Accompagner alors ces hors d'oeuvre d'une salade de feuillard ou d'un aïoli à la semence de tapissier.

Cuisine végétarienne : la semence de tapissier nécessite 40-50 jours en germoir pour obtenir des pousses charnues. Éliminer l'oxydation résiduelle à la paille de fer.

Boisson préconisée : huile multigrade 10W50 ou 25W40 selon préférence. Servir à discrétion en gobelet métal dès l’apéritif afin de préparer les estomacs.

On peut frire dans la même huile quelques rayons de bicyclette, salés au sulfate de batterie (l'exiger récolté au pôle +) et servis en amuse-bouche, ou bien une chiffonnade de barbelés saupoudrée de fibre carbone (le croustillant !) servie en sauce aigre-dure.

Que la digestion vous soit douce (compter environ 72 heures d’incapacité selon les aptitudes digestives des convives).

 

En préparation :

- Cuisiner un Père Noël

- Le taxi à la menthe

- L’ange au vin de messe

- Dépecer une moto

- Saler un tractopelle

- Fondue de trottinettes

 

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Ci-dessous : quelques exemplaires de plaques tout à fait appétissantes dont la récolte, au moment où paraîtront ces lignes, aura probablement été déjà faite (ville de Toulouse).

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 Noter ci-dessous le bleuté parfaitement à point de l'oxyde de surface, prometteur d'un croustillant incomparable !

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Jyssépé 01 / 2019

24 septembre 2019

Le ruban de Möbius

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La poésie se loge ici dans la non-perception de la forme, là où la raison s'égare...

 

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Le ruban de Möbius (August Ferdinand Möbius, 1790-1868), présente des particularités géométriques étonnantes, voire stupéfiantes selon le degré émotif de qui s’y intéresse - le rencontrant pour la première fois.

 

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Réaliser soi-même l'expérience :

(Rien n'est montré de ce qui s'obtient : place à la découverte personnelle.)

 

Accessoires nécessaires :

- Papier (A4 par exemple)

- Ciseaux

- Bande adhésive type scotch

- Stylo feutre ou crayon

 

Moebius_1

Premier exercice :

1 - Découpez un ruban ABCD selon croquis.

2 - Assemblez-le (scotch) selon un anneau vrillé, A coïncidant avec C et D avec B.

3 - Découpez-le suivant la ligne médiane (ciseaux).

4 - Que constatez-vous ?

 

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Second exercice :

5 - Réitérez l’opération sur le ruban déjà découpé (découpez-le à nouveau suivant la ligne médiane).

6 - Que constatez-vous ?

 

Troisième exercice :

7 - Confectionnez un autre ruban identique au premier et assemblez-le de la même façon.

8 - Au lieu de le découper suivant la ligne médiane, découpez-le en suivant une ligne tracée au tiers du bord.

9 - Que constatez-vous ?

- Étonnant, non ? Pourquoi obtient-on un résultat tout différent de celui de l'exercice 1 ?...

 

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Remarques :

1 - Le ruban de Möbius n’a qu’une face et ne possède qu’un seul côté :

Pour vous en convaincre, passez un feutre tout au long de son bord... qui n'en finit pas ;

et suivez ensuite la face unique avec le même feutre (ou avec le doigt).

 

2 - Ci-dessous :

- Le ruban de Möbius (en vert) a été choisi comme symbole du recyclage (continuité).

- Quelques réalisations artistiques autour du célèbre ruban.

 

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En savoir plus :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ruban_de_M%C3%B6bius

 

Jyssépé

13 décembre 2019

Méditation : la simplicité du Zen

 

 

DU CÔTÉ DU ZEN

 

 

 

 sépar 75 k copie

 

 

                         On peut assister actuellement à un certain attrait pour la « méditation*», dont les médias donnent une image lointaine et vaguement « branchée », lorsqu’elle n’est pas orientée vers le mercantile.

Le bonheur paisible auquel nous avons tous droit est de plus en plus inatteignable : la société « moderne » et tout ce qu’elle implique aujourd’hui s’y oppose. Résolument et de façon croissante. Le léger mal de vivre, l’insomnie passagère, comme les maladies nerveuses graves qui en découlent sont en nette expansion, et particulièrement dans notre pays (1er consommateur européen de psychotropes) où il semblerait que « rien ne va ».

Une réalité.

Y a-t-il des solutions à cela ?

Elles seraient politiques, mais il n’y a pas de ministre du bonheur.

C’est regrettable.

Ne reste qu’à apprendre à sourire sous le séisme.

Trois méthodes sont disponibles :

1 - L’alcool, les drogues, les dépendances de tout ordre dont celles, puissamment encouragées, à la consommation et au smartphone, apportent l’apaisement d’un instant avant de devoir en renouveler l’usage, toujours plus intensif et à l’infini. Vous pratiquez plus ou moins cette méthode : tout ça ne suffit pas pour atteindre le vrai bonheur, vous le savez.

2 - La pharmacopée, qui propose des produits immédiatement efficaces (somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs) aux séquelles considérables. Si vous êtes liés.es à cette solution, vous êtes conscients.es qu’elle n’est pas sans risques et, à terme, vous savez qu'elle ne peut suffire.

3 - La troisième possibilité est la « méditation ».

Pratiquée assidument, elle a permis à de nombreuses personnes, depuis 2.500 ans, de retrouver le sourire même sous des conditions de vie peu satisfaisantes.

Elle est gratuite, facile et sans séquelles. Et même bonne pour la santé en général.

Seul bémol pour les gens pressés : elle exige du temps au quotidien.

Donc impossible pour une large majorité de personnes.

Hélas.

C’était la bonne solution.

Reste donc les deux premières.

Indétrônables, elles.

Désolé, tout ça pour rien.

La méditation, une aimable utopie sans doute…

 

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Vous persistez malgré tout à lire ces lignes ?

Bienvenue.

Nous ne changerons pas le monde, mais nous pouvons changer l’idée que nous nous en faisons. C’est par là qu’il faut attaquer : le mental et non le physique et la satisfaction des sens (qui n’est pas pour autant interdite !).

Ceci étant, la méditation n’est en aucun cas à considérer comme un médicament (il serait assez long d’en expliquer ici les raisons), que l’on abandonnera dès que « ça ira mieux ». Attacher un but ou un profit à cette pratique la corrompt immanquablement et la rend inopérante (certains disent plutôt le contraire, vous l’aurez peut-être remarqué).

Pourquoi plutôt le zen ?

Le zen est la branche du bouddhisme la moins attachée au rite, et donc la plus apte à une pratique laïque. Le zen peut se superposer à la majorité des croyances monothéistes, c’est déjà le choix de certaines personnes.

Zazen (méditation assise en japonais) est la méditation des origines. Pure, simple, dépouillée et non déformée, sans enflure ni décorum. Authentique, elle ne fait appel à aucune croyance, à aucun dieu : Bouddha était un homme qui espérait simplement rendre les humains plus heureux - sur terre. Uniquement cela.

 

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L’affiche ci-dessous propose une journée entière consacrée à la méditation. Peut-être ne pouvez-vous pas vous réserver tout ce temps : vous trouverez plus bas des options plus brèves.

- Ah, sous la direction d’un moine zen : c’est non, dites-vous.

- Pensez-vous qu’il soit des personnes mieux à même d’enseigner la méditation qu’un moine zen rompu à cela et avant tout à cela depuis de nombreuses années ? Leur nom m’intéresse !

Kensan Jean-Michel Pierre est un homme comme vous et moi qui, entre autres talents, possède ceux qu'on attribue à un moine zen. Comme dévouement, écoute, compréhension, compassion, calme, patience, simplicité.

- Pourquoi en groupe ? ajoutez-vous.

- Pour d’évidentes raisons qui font que l’on progresse plus rapidement et, surtout, sur la bonne voie. Celle dont, seul, on risquerait de dévier par une connaissance approximative de la pratique.

Des séances plus courtes (1 heure, 4 heures) sont proposées au dojo de St Simon (Toulouse) :

http://www.sudtoulousezen.fr/

 

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À bientôt peut-être au dojo. En toute simplicité !

Jean-Claude

 

* Il n’existe toujours pas de mot pour exprimer cette pratique dans sa réalité, le mot « méditation » en exprimant l’opposé, puisqu’il fait éminemment appel à la pensée.

 

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