09 décembre 2019

Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Première partie (1/4)

Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Troisième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/24/37680111.html

Quatrième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/31/37680217.html

 

 

Introduction

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                             Infusé de ce je qui joue du moi sous le fouet d’un ego à satisfaire, le récit autobiographique coule rarement du bec de ma théière : ce texte est une exception. Ici, impalpable mais omniprésent, le personnage principal est la musique, vecteur de tous les possibles derrière lequel le narrateur a voulu s’effacer, bien que la première personne figure parfois au fil du récit.

Ce texte, esquissé en 2010 sur le blog « Parole de Musique » en commentaire aux photos prises (N&B 1970 / papier 13X18 - numérisé 2005), relate un évènement alors inédit en France : le festival de rock d’Aix-en-Provence qui eut lieu du 1er au 3 août 1970. Et que certains nommèrent « Le Woodstock français ».

Ayant rencontré un assez bon accueil (spectateurs, amateurs de rock, gens de radio, journalistes et musiciens de l’époque sont venus déposer leur témoignage - souvent ému - sur le blog), ce texte a été repris (style & contenu) à plusieurs reprises en vue de le rendre lisible, et ce n’est qu’aujourd’hui (novembre 2019) que je me résous à le rendre public.

Ce même article de "Parole de Musique" (voir lien en fin de page), a fait également l'objet d'un mémoire de master de de la part d'une étudiante versaillaise en « Recherche en histoire culturelle et sociale » ayant élu pour thème les festivals de rock des années 70. Ceci notamment avec l’aide dont je fus capable, parmi d’autres, de lui fournir. Son mémoire « de MASTER 2  Discipline / Spécialité : Histoire Culturelle du XXe siècle », autant par son originalité (son unicité sans doute) que le talent déployé lui valut, à ce que je compris, un bon accueil. Et si j’y eus ma très modeste part (mes souvenirs, mes photographies et ma participation à la relecture du texte final), j’en suis d’autant plus heureux, aujourd’hui encore.

Mieux que fait d’un seul assemblage de mots, on comprendra que ce texte est d’une matière vivante - très vivante pour moi. Et je ne peux le parcourir sans une vive émotion.

Ces lignes, agrémentées de photographies prises, sauf indication contraire, par mes soins, relatent donc cet évènement, exceptionnel tant du point de vue du nombre et de la notoriété des artistes invités que par le celui des spectateurs - qui ne sera pas évoqué : l'exagération se voulant quelque peu le nerf du récit, il serait multiplié par mes soins jaloux !

Plus sérieusement, je me suis attaché à faire revivre ces trois journées et ces deux nuits avec le plus de précision possible malgré une rédaction tardive (2010-2019), aidé en ceci par mon épouse qui était présente, les revues (Rock & Folk, Best) et les affiches conservées, les dires de musiciens. Remerciements empressés à Philippe Andrieu pour les courriels échangés, à Didier Thibault, bassiste et leader de « Moving Gelatine Plates », groupe de jazz-rock toujours actif, à François Jouffa par ses commentaires éclairés. Les recherches internet ont été un complément appréciable (les gestionnaires des archives numérisées de l’INA, notamment, se sont montrés très coopératifs).

Europe 1 « grandes ondes » retransmit les principaux concerts de l’évènement en direct – la FM n’était pas encore née dans notre pays ; et je pus disposer de l’enregistrement original du concert de Léonard Cohen du 1er août, d’une qualité sonore modeste car pris sur la radio en GO, et expédié gracieusement sur CD par Philippe Andrieu, alors à Paris et frustré de n’avoir pu assister au festival, et que je remercie une nouvelle fois.

Si certaines imprécisions ou erreurs ont pu être corrigées par des personnes présentes au festival m’ayant contacté d’elles-mêmes et ayant eu accès à de meilleures informations que les miennes, d'autres demeureront dans ce texte, probablement pour toujours...

Cette brève tranche de vie demeure à ce jour une des plus fortes, des plus chargées d’émotion, et des plus intensément vécues de mon existence. Pour comprendre ceci, il importe de se replonger dans le contexte de l’époque (post-68 de surcroît), et de l’avoir vécue en passionné de cette musique qui comportait bien plus que des notes, et s’inventait alors elle-même chaque jour, dans l’ignorance mercantile qui, aujourd’hui, corrompt toute tentative, talentueuse, sincère, enthousiaste et passionnée soit-elle.

 

                       Pour finir, si, par un heureux hasard, lectrice, lecteur, tu y étais (je te tutoie), écris-moi ! Et si (sait-on jamais) tu avais des photos, même ratées, jaunies et tachées, expédie m’en donc une copie en échange des miennes !

 

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Blog « Parole de Musique » :

http://paroledemusique.canalblog.com/

 

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REMERCIEMENTS

 aux personnes qui, de près, de loin, ou même sans le savoir, ont contribué à la rédaction du texte final :

Lisak, Sonia, Imago, Morata, Edmée de Xhavée, Denis Chollet (qui inséra trois de mes images dans son ouvrage "Nos années de poudre ça n'a pas traîné"),, Cold Blue, Daria, Martine (pour ses mots), Old Nut, Johanna Amar (pour nos échanges lors de la rédaction de son mémoire), Didier Thibault (Bassiste et leader de MGP pour son aide), Arthur Cerf (rédacteur à « Snatch Magazine »), Philippe Andrieu (pour son aide et la transmission gracieuse de l’enregistrement original de Léonard Cohen), Popallthedays, Wilfrid (pour ses infos), Ronan, Pat, MGP, Ditibo, Les Cafards, Logan31, Chantsongs.

Remerciements à Gilles Pidard (Cinéma et Musiques, université Paris Diderot-Paris 7).

Site Philippe Andrieu :

http://philippe.andrieu.free.fr/concerts/19700801/002-19700801-colosseum-johnny-winter-pete-brown.php

Remerciements à « Lucyintheweb » qui récupéra mes images pour en faire un article sur son blog personnel, affichant même, sans le savoir, mon propre portrait plein écran :

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

Autre utilisation des mêmes images sur facebook :

https://www.facebook.com/lesinstantsdete/posts/2701936169840092?comment_id=2709122655788110

Moving Gelatine Plates :

http://rock6070.e-monsite.com/pages/blues-et-rock-en-france/moving-gelatine-plates.html

 Johanna Amar est diplômée d’un master de recherche en histoire culturelle et sociale à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est rattachée au laboratoire du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Son mémoire porte sur les « Premiers festivals de musique pop en France en 1970 » sous la direction d’Anaïs Fléchet :

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01872518/document

 

 

JCP, 03/10/2019

 

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C’est peut-être à travers leur musique que l’on perçoit le mieux les générations nouvelles.

 

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Aix en Provence, 1970 : image d'un couple inconnu (colorisée par les moyens modernes)

 

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Festival rock d’Aix-en-Provence, les 1, 2 & 3 août 1970

(RÉCIT)

             

                                En cette année 2019, le légendaire festival de Woodstock vient de fêter à New-York son cinquantième anniversaire. Ne nous sentons pas en reste, et célébrons par ces modestes lignes le 49ième de celui qui fut qualifié par certains de « Woodstock français ».

NOTE : les noms des groupes et des personnages qui ont animé ce festival historique comportent un lien internet vers des sites documentés.

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PREMIÈRE PARTIE : LA ROUTE DU ROCK

 

1

                                Lassés des soleils assassins du sud de l'Espagne, de ses campings poussiéreux à l'ombre rare, et de ses eaux minées d'urticantes méduses, ce fut un soulagement que d'apprendre l'évènement salvateur - comme sans précédent : Trois jours, trois jours pas moins en un vaste décor campagnard, près d'Aix en Provence, soumis là aux seules lois de Musique et de Paix. On attendait là des artistes de grand renom, tels The Flock, Pete Brown, Johnny Winter, Mungo Jerry, Rare Bird, Titanic, Léonard Cohen et Colosseum, en sus des meilleurs groupes français.

Sous l'éclairage aveuglant "Camping Gaz", lampe posée à même la carte Michelin, oreille collée au poste radio de réception lointaine sur les grandes ondes, l'addition laborieuse affichait mille-cinq-cent kilomètres : Benidorm-Aix en Provence.

Gratifiée de l'huile nouvelle que réclamaient ses capricieux rouages, la Renault Huit, chargée jusqu'au plafond de produits vitaux tels que Moscatel, Pastis, Cognac espagnol, Anis del Mono, Touron et cigarettes, s'élançait déjà sur l'autoroute, ses quarante-huit chevaux tous libérés pour ce galop torride, sans merci pour la mécanique. A l'issue d'un répit décidé à mi-parcours sur la Costa Brava pour une nuit, nous voici en pleine ville d’Aix, en quête de la billetterie pour le festival. La ville regorgeait de monde – et de beau monde – on n’avait jamais vu ça ... les Aixois non plus d’ailleurs, moins enthousiastes que nous pourtant à la vue de ces envahisseurs, le vêtement coloré, chevelus et rarement fortunés : cinquante-cinq francs l’entrée suffisaient à mettre à mal ces jeunes bourses, et de ce qui pouvait y rester, on tirait plus de quoi payer la baguette et la boîte de pâté que le menu des restaurants huppés du centre-ville.

 

 L'impensable affiche (presque tous se produisirent, certains gratuitement, d'autres, qui n'étaient pas à l'affiche, s'invitèrent)

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2

                             Quelques provisions de bouche faites, nous prîmes la direction du site du concert, repérable à l’embouteillage interminable d’autos et de piétons lourdement chargés, entrecoupé de compagnies entières de CRS armés et casqués : l'évènement, sans précédent sur le territoire, cette masse de jeunes dont la tenue comme la coiffure dénotait l'esprit mal nourri, exigeait les grandes précautions - encore heureux s’il ne fallait pas user de grenades lacrymogènes avant ce soir. Les ambulances se tenaient prêtes, un peu à l’écart, et un hélicoptère de la gendarmerie allait et venait, sous les huées et les poings levés de la foule bariolée.

Nos auto-stoppeurs allemands expressément venus de leur pays lointain et l’auto laissés dans un immense champ, encombrés de nourriture et boisson, vêtements et couchage, il ne restait plus, ultime étape, qu’à pénétrer dans l’enceinte - dont nous longions, en fourmilière patiente, l’imposante clôture grillagée qui ne montrait pas sa fin. L’entrée n’était pas en vue que la file s’immobilisait déjà, alors qu'au loin la foule grandissante débordait des barrières qui ne parvenaient plus à la freiner, sous un désordre à la rumeur inquiétante. On patientait fébriles, parlant musique, prix excessif des places, possibilités de boire et se restaurer à l’intérieur, parfois dans le pauvre anglais appris au lycée, avec quelques voisins de notre pays de France - où avait lieu l’évènement !

Mais au loin, la rumeur de foule monte en clameur.

Et les CRS, jusqu'alors masqués par les champs de maïs, soudain paraissent et se rapprochent, dans des alignements de casques et de boucliers éclatants sous le soleil. On a secoué, profané, renversé, piétiné même la clôture - symbole de la dictature de l’argent et de la société de consommation, enfin mise à bas d'un effort commun - l’affrontement est inévitable.

Des coups, des cris se font entendre, au loin on se bat semble-t-il. Les CRS se ressaisissent, referment les brèches où tant se sont engouffrés déjà, refoulent la horde sauvage et prennent position devant le grillage, relevé à la hâte.

Partant d'une éventualité non confirmée, les radios annoncent l’annulation du festival. L’information est reprise à l’intérieur de l’enceinte où nous avons pu pénétrer en payant - répréhensible moyen petit-bourgeois qu'il vaudra mieux taire, si l’on souhaite ici faire bonne figure.

 

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                    Ce fut donc sans violence que les barrières s’ouvrirent pour nous. Quelques milliers de personnes étaient déjà dans la place, perdus dans cette immense prairie toute entourée d’arbres - un lieu superbe - mais on était là pour la musique. Et c’est d'un empressement fébrile que tous s’approchent du saint lieu : la scène, immense, vrai pont de porte-avions, est envahie déjà d'une fourmilière de road-managers qui courent, portent, poussent, roulent, empilent, assemblent, câblent, testent les micros, les instruments : on ne nous a pas menti, c’est bien ici que ça se passe !

Dressées de part et d’autre de la scène, deux hautes colonnes de treillis métallique débordent d’un empilement gigantesque d’enceintes de sonorisation des meilleures marques, américaines : le fin du fin du haut-parleur, une débauche de « JBL », d' "Altec-Lansing" de toutes tailles, du jamais vu pour beaucoup au pays de France.

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Alors, en gamins fébriles au sapin lorsque le Père Noël s’est surpassé, la foule arpente l’étendue, ne se fixe pas, court de la scène au bocage, des stands de boissons à ceux de nourriture, où déjà l’on carbonise la merguez et tranche la baguette dans des fumées et des senteurs plutôt appétissantes.

On découvre les toilettes, que peut-être Cromagnon lui-même eût trouvées rustiques, simple plancher à claire-voie jeté sur une longue tranchée, près de la clôture, et masquées par une haie d’épineux qui, opportunément, se trouvait là. On avait creusé cette fosse de quelques coups de pelle mécanique. Elle serait refermée de même, et l’on peut ici augurer d’une herbe plus verte que partout ailleurs, questionnant peut-être quelque génération future de géologues fébriles, pelle et brosse en mains, quant à l’humus local particulièrement fertile.

La contemplation de cet incroyable alignement de postérieurs des deux sexes - certains plus remarquables que d'autres - dans l’exercice de leurs fonctions naturelles, fut pour beaucoup un choc révélateur : pourquoi exiger plus que le nécessaire, ces quelques planches ne suffisent-elles pas ? Qui n’a pas de papier en obtient immédiatement de son voisin, de sa voisine, tous heureux du partage et de la main tendue ! Certaines et certains y perdirent, dans la nécessité, d’un seul coup d’un seul, leur pudeur et leur ingénuité post-adolescentes, irrémédiablement tombées là, à la fosse.

Quant aux douches car, raffinement supérieur, il y en avait, un simple tube d’une bonne cinquantaine de mètres, suspendu à bonne hauteur et percé de loin en loin d’un groupe de trous faisait amplement l’affaire. Et les eaux qui, au mépris de tout robinet, coulaient en permanence, rejoignaient simplement le ruisseau, heureux de sa contribution à l’hygiène générale et trouvant là une distraction inégalée. Humbles et rares, quelques savonnettes circulaient de main en main, s’en retournant par le même chemin vers leur propriétaire, qui parfois ne les reconnaissait pas, rétrécies à peau de chagrin. Que de leçons à tirer : quelle décontraction paisible, quelle sérénité, quel bonheur dans cette nudité collective tant réprouvée des parents, des religions, des autorités et des traditions, dans cette absence d’arrière-pensées, dans ce rejet concerté - sans même avoir à le dire - des idées reçues ! Et l’on voyait couler et s’enfuir au loin une eau impure, chargée des noirs préjugés enfin lavés et qui, de ce ruisseau, rejoindraient la mer pour s’y noyer à jamais !

Il y avait pour sûr beaucoup à faire pour rendre meilleure la société d’interdits et de frustrations de nos pères, et tant à défaire aussi. On allait s’atteler à la tâche, lourde, longue et difficile soit-elle, tous unis, solidaires dans l’effort, on repousserait les barrières mentales avec les mêmes arguments que celles du vaste champ - il n’y aurait d'ailleurs plus de barrières - pourquoi des barrières... A-t-on demandé des barrières ?

Comme il fera bon vivre en ce monde neuf, créé par nous, créé pour nous, et non par et pour les dirigeants, au seul profit de cette minorité qui nous exploite vilement et s’enrichit, grasse de notre consentement encore aveugle et de notre labeur !

 

 

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Fin de la premiere partie (1/4)

 

 

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Le festival de pop music d'Aix en Provence en vidéo

À SUIVRE....

 

  JCP


Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Seconde partie (2/4)

 

SECONDE PARTIE : LEONARD COHEN ET LES AUTRES

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                            Cependant, au beau milieu de cette pelouse qu’un troupeau de moutons affamés n’aurait pas mieux réduite, il commençait à faire chaud, très chaud sous ce soleil du mois d’août sans la moindre brise. Certains, sans doute venus du nord et craignant le soleil de Provence, construisaient déjà des abris de branchages, recouverts du vêtement inutile de jour, de feuillage, et s’y logeaient avec délices. On renouait là avec les acquis d'une enfance proche encore, à laquelle les loisirs électroniques du vingt-et-unième siècle, addiction débilitante inconnue, n'avaient pas retiré savoir-faire, imagination, créativité, habileté manuelle et gestion de soi-même : les cabanes avaient du style et l'on rivalisait de conceptions comme de formes, simple auvent de branches tressées, hutte carrée percée de fenêtres, ou tipi à l'indienne autour de quelque arbre séculaire ; et l'on couronnait la construction de quelque oriflamme, chemise ou foulard bariolé que la chaleur rendait inutile.

Assis dans l'herbe on malmenait la guitare, chantant et percutant les peaux comme des forcenés : on était là pour la musique ! Les têtes oscillaient en cadence ; de chaque coin d’ombre s’exprimait, dans des reprises approximatives ou des créations stupéfiantes, tout le génie musical de cette époque, époque que nul encore ne savait bénie, où le plus marginal, le plus ésotérique des assemblages de notes jamais entendues ensemble était le bienvenu, pourvu qu’il soit éloigné des standards du passé, et que la musique de l'Ère Nouvelle soit originale et de qualité !

 

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Accoutumés au soleil, qu'il fût toulousain comme espagnol, nous nous plaçâmes en plein champ, marquant simplement la place de nos matelas, sacs et duvets disposés dans l’herbe. Le nombre des spectateurs grandissait d’heure en heure, parfois d'une lente progression, parfois dans des galopades à faire trembler le sol, lorsqu’un groupe venait de pratiquer une nouvelle brèche dans cette clôture, objet de toutes les haines où s’engouffrait alors, esquivant les CRS, un flot de resquilleurs essoufflés, hilares et poing levé, égratignés parfois et fondus au plus vite dans la masse présente.

Curieusement, on ne parlait plus de l’interdiction du festival, et la sonorisation géante diffusait les grands succès de la scène rock, ceux que les radios nationales passaient peu. Comme, immense et lancinant dans ce théâtre de verdure le « In a Gadda da Vida » de l’Iron Butterfly, long morceau occupant une face de microsillon, et mettant particulièrement en valeur, à l’issue du long solo « fuzzy » du guitariste, un des batteurs les plus appréciés de la scène Rock de ces années-là. Inoubliable comme le "Jingo" de Santana, jeune groupe venant de s'illustrer au fameux festival de Woodstock par son leader et guitariste, mais aussi par son très jeune batteur, Mike Shrieve, dix-sept ans, à l'incroyable talent déjà.

De temps à autre, quelque annonce de recherche se faisait depuis ladite sono, comme dans de telles assemblées où il est aisé de s’égarer, voire nécessiter soins et médicaments.

 

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                                   Mais déjà quelques accords de guitare, suivis d'une rafale  rageuse de coups de grosse caisse, font dresser les têtes et accourir les flâneurs : les trois musiciens de « Triangle » sont en place : c’est bel et bien parti ! Rapidement annoncés, ceux-ci démarrèrent en force avec leur tube : « Peut-être demain », solide hard-rock à la française ; un certain succès malgré la difficulté du rôle : ouvrir le festival. Le public attendait les grosses pointures...

Et ce fut dès la seconde prestation, que nous prîmes véritablement conscience de l’immensité de la scène qui permettait, lorsqu’un groupe jouait, que l’on désinstallât le matériel de celui qui précédait, et mit en place celui du suivant, tout cela simultanément : belle organisation, qui tournait parfaitement rond, au moins du point de vue du spectateur.

La sono nous apprit alors que le festival était un fiasco financier considérable, et que Claude Clément, général en retraite qui avait obtenu ce beau terrain nommé domaine St. Pons, organisateur de la manifestation, allait boire hélas un triste bouillon - nul n'était certain de la poursuite du festival jusqu'à son terme. Des bruits, des informations contradictoires, invérifiables, se suivaient : les groupes ne pouvant être payés, on allait vider les lieux dès le lendemain, ou bien au contraire tout allait rentrer dans l’ordre, et le festival se déroulerait comme prévu. Les resquilleurs ne paradaient plus, et certains les montraient même du doigt, convaincus de leur responsabilité quant aux cachets manquants pour les artistes.

La vérité était qu’on ne pouvait mécontenter ce trop vaste public, installé désormais : on craignait trop l’émeute et la destruction dans des affrontements sanglants avec les CRS, dont on porterait la responsabilité : Mai 68 était trop proche dans les mémoires, une étincelle suffirait à raviver la terrible flamme qui n’était qu’en veilleuse. Mieux valait offrir ce pourquoi ces centaines de milliers de jeunes étaient venus, et qui les apaiserait à coup sûr : de la musique - quittes à perdre beaucoup d’argent ; on allait d’ailleurs aviser et tenter d’étancher l’hémorragie...

C’est ainsi que les groupes français, jouissant d’une notoriété moins vive qu’Anglais ou Américains, et satisfaits de se produire devant un public aussi imposant, déclarèrent tous abandonner leur cachet : ils furent acclamés pour ce geste plein de noblesse.

Mais un certain Canadien anglophone déjà fort connu, Leonard Cohen, ne souhaitait aucunement rabattre ses prétentions ; non seulement il maintenait son exorbitant cachet, mais il eut encore des exigences de diva : le comité dut à ses frais louer des chevaux, pour lui et sa troupe, et il parut sur scène juché sur le dos d’un superbe étalon blanc, pour lequel il fallut établir une montée de bois, au grand dam d’une bonne part du public, sous les huées et des sifflets nourris. Certains déclaraient, non sans raison, que les fantaisies et les prétentions exorbitantes de cet artiste à la personnalité décevante, qui croyait être ici la seule vedette, alors qu’on pouvait l’imaginer sincère et généreux à ses textes, avaient eu raison du festival, festival qui pourtant semblait se dérouler sans encombre, et sans défections notables. Une annonce officielle déclarait alors le festival "libre", et l'on retira les barrières - qui avaient assez souffert.

 

Leonard Cohen à Aix, 1er Août 1970

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Leonard Cohen et le cheval de location avec lequel il monta sur scène (image : Sylvie Lèbre de "Pop Music")

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Image : "X"

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Vidéo avec les chansons "Révolution",  "Bird on the Wire" et certaines de mes images :

"Bird on the wire"

Site Twitter Johanna Amar :

https://twitter.com/Johannaam78/status/797040749158207492

 

 

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FIN DE LA SECONDE PARTIE (2/4)

JCP

Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Troisième partie (3/4)

Première partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/10/02/37679962.html

Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Quatrième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/31/37680217.html

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TROISIÈME PARTIE : HARE KRISHNA, MOUNA...

 

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6

                     Ce fut « Rare Bird », groupe pop anglais, avec son tube du moment « Sympathy » qui suivit Triangle et les autres groupes français,  puis « The Flock », groupe américain dirigé par son talentueux violoniste : c’était parti pour trois de musique, d'amour et de paix.

Aux temps plus calmes des matinées, sous le beau soleil qui ne nous abandonnait pas plus que la musique, de vastes attroupements se produisaient autour d’un curieux groupe qui n’était pas à l’affiche, ignorant des guitares, tous "coiffés" et vêtus tels les moines bouddhistes - de blanc cependant ; l’un animait un orgue portatif, les autres diverses tablas et clochettes, et tous chantaient à l’unisson, sur un ton lancinant plus que répétitif les mêmes phrases, lancées à l’infini, dont voici un aperçu - qui ne sera pas traduit, tant certains mots sont explicites.

« Hare Krishna Hare Krishna
Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rame
Rama Rama Hare Hare

Love love
Love love
Drop out
Drop out
Be in
Be in

Take trips get high
Laugh joke and good bye
Beat drum and old tin pot
I'm high on you know what
Marijuana marijuana
Juana juana mari mari
High high high high
Way way up here
Ionosphere

Beads, flowers, freedom, happiness
Beads, flowers, freedom, happiness ... etc ».

Ce groupe, "Rahda Krishna Temple", qui parcourait le camp sans lassitude, eut un succès plus que notable, faisant opérer par places quelque « sitting » autour d’eux. Attentif et silencieux, le public les entourait alors. La musique et les incantations cessaient, laissant place à la voix de l’orateur qui présentait une philosophie de vie très librement inspirée de l'hindouisme. Ce n’était certes pas une religion, mais une manière de vivre tendant au bonheur universel, dans l’amour, le respect de l’autre, la tolérance universelle, la non-violence, et dans l’absence des trop nombreux interdits de notre société. Cela faisait mouche, une bonne part de ces idées-là était directement perçue et approuvée par ce public. Certains, intéressés, questionnaient l’orateur, des débats se créaient autour de commentaires témoignant plutôt de simple curiosité dans les débuts, puis qui prirent des tournures constructives et s’animaient longuement.

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Mais le discours de ces disciples de Krishna ne se contentait pas de prôner la paix et l’amour universel, il proposait même, tel Bacchus la consommation du vin, que l’on s’adonnât, pour mieux percevoir les bienfaits de la paix dans l’amour et la musique, à la consommation raisonnée du cannabis. Encouragements peu nécessaires, la verte feuille multilobée, odorante et fleurie, circulait ici à tout va, comme son agglomérat plus ou moins concentré, plus ou moins efficace et trafiqué, le hashish.

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Avec George Harrison des Beatles en 1969 (image : X.)

 

 7

                              Une péripétie vaut peut-être d’être contée ici : près de nous, un groupe d’Allemands - par ailleurs plutôt discrets - vendait quantité de drogues supposées douces, mais aussi de plus rudes, et satisfaisait à la demande importante, soulevant un assez bel attroupement. Ils s’effacèrent dès la nuit, et furent oubliés... Jusqu’au lendemain matin, où quantité des clients de la veille, la mine défaite et visiblement mécontents, vinrent m’agresser, personnellement : je ressemblais fâcheusement, barbe, carrure, yeux clairs et cheveux longs à leur faux dealer étranger. Fort heureusement l’entourage me soutint, déclarant l’Allemand et ses acolytes évidemment enfuis d'une part et que, exempt d'accent germanique comme ils pouvaient le constater d'autre part, ils se portaient garants de ma personne. Ces sans-scrupules vendaient au prix fort de l’"acide" et du "LSD" entièrement bidonnés, simples tablettes et comprimés de somnifère probablement, leur laissant le temps d’accomplir le forfait jusqu'à épuisement du stock - et d'opérer la nécessaire fuite clients endormis. Ils n'étaient pas là pour la musique.

Les organisateurs en furent avertis, et mirent le public en garde quant aux contrefaçons, l'engageant aussi bien à rouler quelque inoffensive feuille, plutôt que de partir dans des trips incertains sous des chimies incontrôlées ! Hélas, certains ne se satisfaisaient pas de ces amuse-gueules végétaux, déjà passés qu’ils étaient au stade d’où l’on ne revient pas sans dommages : la cuillère, la bougie et la seringue à poire, dangereux accessoires !

On ne déplora cependant aucun accident grave, qu’il soit « mauvais trip », maladie naturelle ou blessure sévère, pas plus que d’accouchement ni de décès sur le pré (au regret probable de certains journalistes ?) et le festival put se poursuivre, contre toute attente, sous les meilleurs auspices, dans le calme et en toute liberté.

La musique trouvait un peu de répit en fin de nuit (de trois à six heures approximativement), pour reprendre avant le petit déjeuner, qui se limitait pour la plupart à quelque biscuit trouvé au fond du sac. Pain et viennoiseries s’obtenaient sous les arbres au terme d’une queue considérable, et l'approvisionnement peinait à suivre. Pourtant nul ne se plaignait, et beaucoup oubliaient même la faim, ivres de musique et de liberté, certains de voir s’écouler là les heures essentielles, les heures les plus intenses de leur vie, fébriles à les vivre pleinement.

  

 

8

             Dès que la température matinale permettait de raréfier le vêtement, voire n'en porter aucun, nous étions à nouveau gratifiés des mêmes scansions krishniennes, mais aussi de discours divers, plus au moins talentueux comme applaudis, de personnages liés autant à la politique, au journalisme, qu’à la musique où à la radio. Les moments forts, ceux qui retenaient le plus l’attention du public étaient cependant les interventions de « Mouna », personnage haut en couleurs, penseur et philosophe, impliqué dans toutes les manifestations, comme dans l’aide sans partage à ceux qui avaient déjà sombré dans les drogues dures. A l’issue de ces trois jours, cet homme remarquable vit sa notoriété, déjà grande, atteindre des sommets. Décédé en 1999 à l’âge de quatre-vingt-huit ans, Mouna, comme le déclarait Cavanna, « était une manif à lui tout seul ».

Ne résistons pas à exhumer quelques-uns de ses aphorismes les plus savoureux :

 « - Le jour où un vélo écrasera une auto, il y aura vraiment du nouveau.

    - On vit peu mais on meurt longtemps.

    - Je préfère le vin d’ici à l’eau de là (emprunté bien sûr à Francis Blanche).

    - Riez et vous serez sauvé.

    - Les valeurs morales ne sont pas cotées en bourse.

    - Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain.

    - Au pays de la barbarie, je joue de l’orgue de Barbarie !

    - Nous sommes tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres.»

 

On pourra noter que certains humoristes reprirent, plus tard, ces traits d’humour.

  

 

9

                         Cependant, malgré la protection des larges attributs capillaires, le soleil des après-midis chauffait dangereusement les crânes : des décisions de survie s’imposaient. On résolut de rafraîchir la foule d’une forte lance à incendie disposée à demeure et dont les pompiers, par bonheur, n’avaient pas l’utilité. Ce fut une ruée instinctive, nul n’était besoin d’indiquer la marche à suivre, il suffisait de s’humecter amplement sous le jet pour retrouver un certain bien-être, échappant ainsi au risque d’insolation.

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Or, la gerbe salvatrice eut un effet pervers : le sol, changé en boue sous la mitraille du jet puissant, colorait les épidermes de façon peu seyante. La peau, séchée au soleil, tournait au bizarre : on n’arrivait guère à sortir propres de cette gangue d’autant que certains, en gamins au bac à sable, lançaient à tout va des poignées de boue, atteignant même le matériel d’un cameraman de l’ORTF fort dépité ! D’autres enfin, glissaient pieds nus sur la surface incertaine de cette patinoire improvisée, chutant et disparaissant jusqu'au cou dans le marécage. En outre, on souillait notablement le peu de vêtement porté, aussi fût-il rapidement abandonné, jeté dans l’herbe avec mépris. Alors, non seulement l’on se sentait tous égaux dans la nudité, mais encore il n’était par la boue qu’une seule et unique couleur de peau : le racisme n’avait plus de sens, aboli définitivement. La vivace hiérarchie esthétique du bronzage laissait aussi place à l’uniformité, et, en outre, nul ne brillant par la richesse du vêtement, on atteignait l’égalité vraie. On était bien les inventeurs du Monde Nouveau, qui naissait sous nos yeux de ce microcosme, et qu’il suffirait de répandre et de multiplier !

Ce fut à partir de ces moments d’intense activité, physique comme émotionnelle et mentale, qu’un pourcentage assez notable du public, clamant haut la vanité du vêtement, se refusa résolument et ostensiblement à en user - excepté dans la fraîcheur nocturne, où il dut bien reprendre ses droits jusqu’à l’aube, dans l'attente du nouveau soutien de l’astre solaire.

 

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FIN DE LA TROISIÈME PARTIE (3/4)

 

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Comme mon ego impatient me le dicte, l'image jaunie du couple se tenant par la main reçut le prix FNAC-CANAL+ pour le quarantième anniversaire de Woodstock, soit en 2009, et fut affichée dans les "FNAC".

JCP

Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Quatrième et dernière partie

Première partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/10/02/37679962.html

Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Troisième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/24/37680111.html

 

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QUATRIÈME & DERNIÈRE PARTIE : 0,7 mm X 3 = 2,1 mm*

 *  Voir en fin de texte

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10

                   Sur scène dès la nuit tombée, Mungo Jerry fit danser la mer des chevelures dans des rythmes fous, emmenant le public, levé d’un bloc par sa voix tempétueuse, dans une houle à donner le tournis, et dans l’écume vive des bras levés blanchis par les projecteurs, qui de temps à autre incendiaient la foule en délire. Ce fut un très beau succès populaire, incontestable moment fort du festival.

Le bluesman blanc Johnny Winter fut de même très acclamé, dans cette musique universelle, comprise de tous, émaillée des longs solos de ce talentueux guitariste américain au cheveu d’albinos.

Léonard Cohen, qui ne fit pas l'unanimité par son comportement, sut se racheter par sa musique et sa voix qui - un peu monocorde -, parvenait cependant à faire sombrer certains spectateurs dans un demi-sommeil, harassés par la rude journée au plein soleil et l'heure tardive. Ses interventions parlées, sur la paix dans le monde et l'utopique amour universel, furent applaudies, malgré la persistance de quelques sifflets.

"Titanic", groupe sans grande originalité venu des pays nordiques, proposait quant à lui un hard-rock traditionnel des plus chaleureux qui, s’il ne nécessitait pas vraiment l’écoute attentive par la richesse de sa musique, fit lever et danser le public durant la prestation entière. En tournée française, Titanic se produisit près d'Albi en 1973.

L’inénarrable Pete Brown, avec son groupe « Piblokto !», capable de longs solos inspirés et ses percussions, connu comme poète et compositeur, et à qui certains artistes de la scène Rock (Eric Clapton notamment) doivent quelques-uns de leurs meilleurs succès, fut également très applaudi. Pete Brown se produisit en 1972 au théâtre du Taur à Toulouse.

Cruellement juxtaposés à ces artistes, les groupes français souffrirent quelque peu de la comparaison : le rock, qui ne naquit pas chez nous, n’y trouvait pas encore ses meilleurs interprètes, et s’y enracinait difficilement. Ils se firent cependant connaitre et certains, comme Triangle, connurent une vraie notoriété des années durant (Pour mémoire, le tonitruant concert de la Halle aux Grains de Toulouse en 1971, qui laissa l'auteur de ces lignes dans une surdité notable jusqu'au lendemain). On ne proposait pas encore de bouchons d'oreille aux concerts de hard-rock, dont le niveau sonore atteint aujourd'hui l'intolérable...

Ce fut "Colosseum", talentueux groupe anglais de jazz-rock, aux solos de saxophone très attendus et applaudis de Dick Heckstall-Smith qui, la dernière nuit, clôtura pour ainsi dire le festival ; les groupes français qui le suivirent firent moins l’unanimité, desservis par la relative somnolence du public aux heures tardives.

Ci-dessous : Colosseum (Dick Heckstall-Smith au saxo, à droite)

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"Catherine Ribeiro + Alpes", à l’heure où les têtes émergeaient encore des duvets, put cependant étendre ici son auditoire et affermir sa jeune notoriété.

Alors, de lassitude, les musiciens ayant tous exprimé la quintessence de leur art, public et orateurs épuisés, il fallut bien débrancher amplis et projecteurs.

 

Un grand silence se fit alors dans la fraîcheur de cette fin de nuit, laissant scintiller un temps encore et s'éteindre insensiblement un dernier murmure au fond des oreilles comblées.

  

 

11

                              Malgré la chaleur de la veille, une fraîche rosée s'était posée sur l'herbe au cours de cette dernière nuit ; et s'extraire au petit matin de sa couverture ou de son duvet, à même le sol jonché de papiers, d'affaires oubliées, se faisait dans le regret des plus beaux rêves écourtés. Certains allumaient des feux de camp, auxquels les plus transis, moins prévoyants sur le vêtement emporté, venaient un moment se réchauffer. La musique s’était tue, mais de nombreux irréductibles n’entendaient pas se retirer encore ; alors que certains dormaient, abrutis pour une bonne part des excès de la nuit.

Et ces flammes paisibles qui s’élevaient couronnées de fumeroles, dressées de loin en loin parmi les corps étendus aux pieds des rares marcheurs silencieux, donnaient à la prairie dévastée, où la nuit s'attardait encore, des airs mornes de champ de bataille.

 

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Dernière fin de nuit, peu après la clôture du festival par "Catherine Ribeiro + Alpes". Des discussions animées ont encore lieu sur la scène au lever du jour. À gauche : cabane de feuillages. Qui en a une reste enveloppé dans sa couverture.

Puissant remède à l'amnésie, cette image de la fin du festival, prise tête et appareil photo émergeant seuls de mon duvet dans la fraîcheur matinale, restera pour toujours à mes yeux une des plus chargées de souvenir de mon existence.


 

La musique avait cessé. Pourtant le soleil revint.

Il paraissait frapper plus fort encore et dire à tous que le moment des adieux était venu, dans un silence troublé lourd à l'oreille : on démontait les tours, et seul parvenait le piétinement sourd des road-managers sur le vaste plancher de la scène que, progressivement, l’on déshabillait, dans un terrible striptease de squelette. On parlait peu, on parlait bas. On eût dit que la foule, assombrie, désemparée, avait perdu sa voix, abattue par la fin de l'évènement - si grand qu'elle n'avait encore les mots pour évoquer la moindre de ses minutes. On s’attardait encore, roulant son duvet, bourrant son sac la tête ailleurs, espérant - qui sait - un dernier riff de guitare.

 

Alors, dans un dernier regard vers la vaste scène déshabillée qui avait tant donné, de partout, dans une marche lente et silencieuse, tête basse et dos courbé, l’on convergeait vers la sortie, piétinant à rebours le grillage inutile, l'esprit débordant du rêve, et les cheveux un peu plus longs*.

 

 

* Voir titre pour plus de précisions

 

THIS IS THE END

 

 

"This is the end,

my only friend,

the end"

 

(Jim Morrison, The Doors, titre "The end").

 

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On y était

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JCP    Jan. 2010 & Sept.- Oct. 2012 ; revu 2014, 2017, 2019

Image de première page première partie : prise en N&B et colorisée (original primé au concours FNAC-Canal+ pour les 40 ans du festival de Woodstock).

Images / pellicule N&B Kodak 125 ASA / 6X6 Rolleicord (non équipé de mesure lumière). Agrandisseur Meopta 6X6 / objectif Belar. Papier photo Agfa 13X18 cm. blanc brillant, glaceuse-sécheuse. Scanner Epson.

 

Scènes de tournage du film "À cause du pop" sur le site du festival avec François Jouffa et... (?)


 

 

 

 

 

 

 

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Davantage d'images rock sur ce même festival et sur le début des années 70 :

http://paroledemusique.canalblog.com/archives/2012/10/04/16542405.html

 

Une des rares images trouvées sur le net, issue d'un article dans "La Provence" :

https://www.laprovence.com/article/sorties-loisirs/4061550/saint-pons-le-premier-woodstock-a-la-francaise-qui-eut-lieu-aux-milles.html

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 Ci-dessus : peut-être "Triangle" démarrant le festival le premier jour...

 

Une fan reprend mes images et me montre tenant l'affiche... :

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

 

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VIDÉO DU FESTIVAL (merci à l'I.N.A.):

 

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Lien plus bas (sous ce texte) : vidéo sur les moeurs conservatrices-castratrices-fascisantes et anti-jeunes de l'époque (interview des Aixois) : édifiant !, voire impensable, et pourtant il y a 50 ans seulement !

On peut comprendre l'ampleur et l'âpreté du combat mené par toute (du moins une bonne partie) de la jeunesse contre le dangereux esprit "adulte" incroyablement rétrograde. L'auteur de ces lignes dut mener ce combat, figurant lui-même parmi les premiers à vouloir mener sa vie à sa guise, simplement LIBRE et HEUREUX, deux mots qui n'entraient pas (y entrent-ils aujourd'hui ?) dans le vocabulaire de notre société où le consumérisme qui allait ravager la planète pointait déjà.

John Lennon :

 

"Quand je suis allé à l'école, ils m'ont demandé ce que je voulais être quand je serais grand.

 

J'ai répondu "Heureux".

 

Ils m'ont dit que je n'avais pas compris la question ;

j'ai répondu qu'ils n'avaient pas compris la vie."

 

 

LA VIDÉO DE LA HONTE :

https://www.ina.fr/video/CAF91056470

 

 

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REMERCIEMENTS

 

 aux personnes qui, de près, de loin, ou même sans le savoir, ont contribué à la rédaction du texte final :

 

Lisak, Sonia, Imago, Morata, Edmée de Xhavée, Denis Chollet (qui inséra trois de mes images dans son ouvrage "Nos années de poudre ça n'a pas traîné"),, Cold Blue, Daria, Martine (pour ses mots), Old Nut, Johanna Amar (pour nos échanges lors de la rédaction de son mémoire), Didier Thibault (Bassiste et leader de MGP pour son aide), Arthur Cerf (rédacteur à « Snatch Magazine »), Philippe Andrieu (pour son aide et la transmission gracieuse de l’enregistrement original de Léonard Cohen), Popallthedays, Wilfrid (pour ses infos), Ronan, Pat, MGP, Ditibo, Les Cafards, Logan31, Chantsongs.

Remerciements à Gilles Pidard (Cinéma et Musiques, université Paris Diderot-Paris 7).

 

Site Philippe Andrieu :

 

http://philippe.andrieu.free.fr/concerts/19700801/002-19700801-colosseum-johnny-winter-pete-brown.php

 

Remerciements à « Lucyintheweb » qui récupéra mes images pour en faire un article sur son blog personnel, affichant même, sans le savoir, mon propre portrait plein écran :

 

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

 

Autre utilisation des mêmes images sur facebook :

 

https://www.facebook.com/lesinstantsdete/posts/2701936169840092?comment_id=2709122655788110

 

Moving Gelatine Plates :

 

http://rock6070.e-monsite.com/pages/blues-et-rock-en-france/moving-gelatine-plates.html

 

Johanna Amar est diplômée d’un master de recherche en histoire culturelle et sociale à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est rattachée au laboratoire du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Son mémoire porte sur les « Premiers festivals de musique pop en France en 1970 » sous la direction d’Anaïs Fléchet :

 

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01872518/document

 

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Joseph Kessel était présent au festival de Biot dit "Popanalia" quelques jours plus tard (nous y étions aussi). Ce fut un échec retentissant, la foule ayant brisé toute barricade. Seule Joan Baez s'y produisit (image suivante)

 

 

 

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Aspect de notre campement à Biot, où nous pûmes voir Joan Baez

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JCP, 11/2019

 

 

 

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16 septembre 2019

"L'étrange destin de la planète Exomar". ÉPISODE 1/3

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 Jean-Claude Paillous

 

L’étrange destin de la planète Exomar

 (épisode 1/3)

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1  - Atterrissage

 

                                   C’est dans une nuée de poussière que l’astronef se posait sur la vaste plateforme, dont la tour de contrôle n’avait enregistré de trafic depuis des mois. L’approche requit plus de temps qu’à l’ordinaire, les cinq cylindres du train d’atterrissage marquant, dans des sifflements brefs, plusieurs ajustements saccadés : le pilote automatique de l’appareil paraissait hésiter.

Le vaisseau qui se posait sur l’astroport de la ville de Norcyca (planète Exomar) provenait d’Antorhaï, planète d’orbite immédiatement extérieure à celle d'Exomar, elle-même troisième par la taille du système héliocentrique Urdis de la galaxie RGS 9056. Exomar avait été atteinte en 7.398, et colonisée peu après pour ses ressources en métaux précieux et terres rares, utiles à l’hypertronique et à la construction spatiale. La ville de Norcyca, plaque tournante du trafic avec les provinces d’Exomar comme avec les autres planètes du Système Urdis, dans une dynamique de ruée vers les matières premières, s’était développée en ville champignon, et comptait aujourd’hui plus de 600.000 résidents.

Pour des difficultés que l’on tenait confidentielles sur Exomar, l’équipe de scientifiques venue d’Antorhaï, et qui descendait la passerelle en ce moment, était venue en renfort à ses homologues Exomariens. Antorhaï, première planète colonisée du Système Urdis, possédait les ressources humaines et les universités les plus réputées parmi les planètes habitées du Système. Faire appel au savoir-faire et à la connaissance de pointe revenait, immanquablement, à solliciter Antorhaï et, même si des noyaux de chercheurs et de concepteurs de plus en plus qualifiés s’étaient, au fil du temps, constitués sur d’autres planètes, Antorhaï demeurait le cerveau du système héliocentrique Urdis.

Les scientifiques se dirigèrent vers le sas grand ouvert qui les attendait en bout de plateforme, et la double porte métallique se referma sur eux dans un claquement sourd. On remit à chacun un appareil respiratoire individuel capable d’enrichir l’air respiré en oxygène, dont la teneur était ici de 21% inférieure au seuil humain requis. Cet appareil, dont on pouvait se passer sans gêne respiratoire notable au repos, ou lors du sommeil, devenait par contre indispensable dans l’effort physique ou lors d’une marche soutenue. La faune qui peuplait Exomar bien avant l’homme était adaptée à cette déficience, mais il était vivement déconseillé d’y amener ses propres animaux de compagnie.

Les deux femmes et les trois hommes furent accueillis par le chef de station, John Escart, et le scientifique Paul Courtis, accompagné de son aide Tania Kristov dans le hall qui jouxtait le sas, où déjà deux opérateurs décontaminaient matériel et bagages déposés par les arrivants.

Présentations et salutations d’usage s’achevèrent sur une banalité courtoise :

- Avez-vous fait bon voyage ? fit John Escart.

- C’eût été parfait répondit Laura - sans cette ceinture de Rydhas, qui nous a passablement malmenés. Mais vous connaissez l’obstacle, où tant de vaisseaux de première génération disparurent ; pourtant voyez, nous avons survécu ! fit-elle dans un rire aérien, mains tournées vers sa poitrine, geste qui eut le don d’éclairer le visage de son interlocuteur d’un sourire prolongé - sourire où l’on pouvait même lire plus.

- Dans ce cas, nous allons vous montrer vos quartiers où vous pourrez vous détendre jusqu’à la réunion de tierce-journée, et où nous vous ferons porter vos repas. Vous connaissez la durée de nos jours, tellement plus longs que les vôtres. Aussi avons-nous pensé que vous aimeriez passer vos premières journées entre repos et tourisme, pour mieux vous adapter à notre rythme de vie.

- Nous apprécions cette attention, répondit Édouard Lantani, premier pilote, je suis moi-même rompu de fatigue après ce long périple.

- Tania va vous conduire et s’occuper de votre confort.

Celle-ci les entraîna vers un des couloirs qui desservaient le vaste hall d’accueil.

 

 

2  - Réunion de travail

                                 Outre John Escart et Paul Courtis, deux autres personnes  attendaient les scientifiques antorhiens dans la salle où Tania les fit entrer. Les larges baies vitrées de la pièce au sol couvert de moquette claire dominaient le quartier le plus désolé de la métropole, désormais abandonné. Certains immeubles étaient partiellement affaissés, d’autres, murs éventrés, montraient une armature oxydée et tordue, et l’on aurait pu croire aux effets d’un tremblement de terre - désolation qui contrastait avec un ciel bleu et sans nuages. Les Antorhiens s’étaient approchés des vitres et observaient, interrogatifs, le quartier sinistré. Contre le flanc de la colline qui bordait la ville à l’ouest, dépassant d’un interminable alignement de bâtiments aux murs grisâtres, on apercevait les hautes tours de transformation faites de treillis métallique, où des émanations de vapeurs montraient des usines en activité. Dans le lointain, comme jaillie d’un mirage, brillait aux lueurs de l’étoile solaire Elistar déjà basse l’étendue vaste de la mer. Et plus au sud, au pied des hautes roches brunes qui bordaient la côte, on distinguait la station balnéaire de Sorhidor, destination estivale très prisée des Exomariens. Constatant que les regards retournaient au quartier sinistré, anticipant les questions, John Escart fit :

- Le voici notre problème : des mouvements de sol récurrents minent nos constructions les plus fragiles. Pour éviter tout mouvement de panique, nous avons prétexté jusqu’ici un effondrement des galeries d’exploitation désaffectées qui, en effet, sillonnent le sous-sol de ce quartier, le plus ancien de la ville. Mais aujourd’hui ces raisons ne suffisent plus : bien qu’au premier stade encore, d’autres cités présentent des symptômes identiques. Mais nous en parlerons mieux assis, fit-il montrant la table. Celle-ci, ovale et de bois clair, était chargée de documents épars, et l’on avait servi des boissons.

Tous assis, John poursuivit :

- Ces mouvements du sol sont très lents, mais vous avez pu juger de leurs effets, comme ici, approximativement sur une décennie. La piste où vous avez atterri se déforme de même. Le défaut de planéité, encore peu sensible, n’a pas échappé à votre pilote automatique, qui l’a signalé à notre tour de contrôle, et je vous présente nos excuses pour le désagrément.

- A peine perceptible, rétorqua Édouard Lantani, beaucoup d’entre nous ne l’auront même pas remarqué je pense.

Le murmure qui s’éleva du tour de table confirmait la présomption du pilote.

- Il nous est impossible d’engager des travaux pour ces fluctuations incessantes, les chantiers seraient permanents. Nous parons au plus pressé, ajouta John Escart.

- Nous voici donc dans le vif du sujet, fit Ed Richardson, chef de la délégation scientifique antorhienne, homme mince et de grande taille à la chevelure grise assez peu soignée.  Nous sommes prêts, poursuivit-il, à effectuer des relevés topographiques à grande échelle durant une année exomarienne sur l’ensemble de la planète ; le matériel attend dans les soutes. Et sont réservés, conformément à votre demande, les créneaux horaires d’accès à notre télescope du mont Gorhis, où l’on est prêt à programmer les observations complémentaires à distance.

- Quand pouvez-vous commencer ? fit John.

- Sous quelques jours, à peine.

- Parfait, vous pourrez disposer d’un vaisseau léger, et d’un pilote rompu aux approches délicates.

Les questions de local d’entrepôt, de bureaux d’opérations et de personnel d’assistance étant réglées, la réunion s’étirait, chacune, chacun y allait de son hypothèse quant aux mouvements du sol, et les arguments devenaient fantaisistes. Ce fut Ed Richardson qui, voyant que l’on s’égarait, coupa court :

- Eh bien, je crois qu’il est inutile de pousser plus loin, nous nous mettrons au travail après cette visite aérienne de la planète, que j’ai hâte de voir, si nous devons toujours l’effectuer demain, John ?

- Certainement, rendez-vous demain à sept heures, salle d’embarquement 3A. Vos grandes vacances sur Exomar commencent !

Malgré la gravité du sujet discuté, on se quitta dans la bonne humeur.

 

 

FIN DE L'ÉPISODE 1/3

SUITE :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/09/23/37636045.html

 

DROITS RÉSERVÉS JCP

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"L'étrange destin de la planète Exomar". ÉPISODE 2/3, suite

 

 

L’étrange destin de la planète Exomar (2/3, suite)

 

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3  - En visite

                                Les scientifiques venus d’Antorhaï virent Exomar, et furent conquis. Rivières, torrents, lacs, forêts, océans et montagnes, offraient sur les trois continents toute variété de paysage à la contemplation. L’univers exomarien comptait un vaste désert de sable blanc aux éperons rocheux qui, tels de longs dos écailleux de dinosaures enfouis, couronnaient les dunes en un réseau de reliefs rougeâtres à la beauté envoûtante. Une chaîne de hauts volcans éteints, envahis d’une végétation luxuriante, bordait vers l’équateur l’océan des tempêtes, ainsi nommé aux premières heures de la colonisation, océan qui s’était avéré par la suite plutôt paisible. Les pôles cependant, aux rigueurs glaciaires, présentaient un enchevêtrement de pics noirâtres élevés, ceinturés de glaciers dont la surface, étrangement granuleuse vue depuis le vaisseau, résultait des orages de glace qui la pilonnaient régulièrement. Difficilement prévisible, ce dangereux bombardement s’opposait à l’exploration des pôles, délaissés à la suite de tentatives dramatiques.

- Ces pôles sont le côté obscur de notre planète, fit John Escart dans un rire jovial, qu’il interrompit soudainement pour tendre la main vers les hublots :

- Regardez !

Il fit remarquer la rare position des deux lunes jumelles qu’on aurait cru s’allant percuter, bien que d’orbites distantes. Lentement, l’une éclipsa l’autre, alors que la troisième émergeait au sud, énorme dans le ciel, et rougie sous la lumière faiblissante du couchant, qui éclairait des visages fascinés à travers les hublots. En silence, ils contemplèrent longuement le spectacle grandiose.

- Unique dans tout le Système Urdis souligna John, avec une certaine fierté. Jugeant à la fois de l’heure tardive et de l’étirement horaire qui se lisait sur les visages, celui-ci conclut :

- Je crois que nous vous avons montré l’essentiel des beautés de notre monde depuis le ciel, mais vous aurez l’occasion de visiter nos sites touristiques majeurs depuis le sol, au cours de votre long séjour.

 

 

4  Étude scientifique

                                  L’équipe antorhienne se mit au travail dès le surlendemain. Le vaisseau mis à disposition leur permit de sillonner la planète selon un programme préétabli, y posant une myriade de balises émettrices qui diffusaient leurs trois dimensions spatiales, ajoutées à l’indispensable quatrième : la mesure du temps tel qu’il s’écoulait sur Exomar. Un supracomputer centralisant les mesures affichait chiffres et graphiques en consultation permanente. Ils contactèrent les opérateurs du télescope du mont Gorhis, sollicitant images et mesures à période fixe, accessibles sur une fréquence sécurisée.

Une année exomarienne leur suffit pour constater l’irréfutable : Exomar était sujette à une déformation constante. Ses pôles se rapprochaient l’un de l’autre, et la matière s’étirait au niveau de l’équateur comme qui écrase entre ses doigts une boulette de mie de pain. Le cercle équatorial, non seulement grandissait, mais se muait en ellipse. Ceci à une vitesse effarante à l’échelle cosmique, propre à envisager une évacuation de la planète au terme de quelques siècles à peine. Ils notèrent de plus un raccourcissement du jour exomarien, peu significatif les premiers mois, mais dont la diminution croissante confirma leurs craintes : sous une force centrifuge titanesque, la transformation paraissait bien provenir d’un emballement de la vitesse de rotation de la planète.

Tous furent affligés qu’un tel épilogue soit possible pour Exomar - où il faisait si bon vivre. Et, difficile soit-il de l’annoncer, il fallut le faire auprès des populations - qui avaient déjà d’elles-mêmes pressenti le mal, mais n’y voyaient pas telle ampleur.

 

 

FIN DE L'ÉPISODE 2/3

Suite et fin :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/09/30/37636052.html

 

DROITS RÉSERVÉS JCP

 

 

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"L'étrange destin de la planète Exomar". ÉPISODE 3/3, suite & fin

 

L’étrange destin de la planète Exomar (3/3, suite & fin)

 

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5 - Loi cosmique

                                             Inexorable, la transformation de la planète se poursuivit, et il fallut neuf siècles à Exomar pour se figer dans la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, en 8.856 : une sorte de galette de forme elliptique, dont la longueur atteint 29.000 kilomètres et la largeur 18.000, pour une épaisseur inégale de 7 à 12 milliers de kilomètres. Des reliefs avaient subsisté, certains renversés ou étirés ; d’autres au contraire, compressés par les masses en mouvement, s’étaient élevés en aiguilles vertigineuses. Enfin, libérées par les pressions formidables, des coulures de lave s’étaient répandues en vastes cordons de soudure paraissant unir à jamais, refroidies, plaques tectoniques et reliefs.

Inconnue de l’homme, une catastrophe naturelle de cette ampleur occasionna d’importantes pertes humaines. Malgré une vaste campagne d’information apte à presser l’évacuation, qui se fit vers Antorhaï, nombre d’incrédules demeurèrent sur Exomar et y périrent. D’autres ne purent être informés à temps et d’autres encore, venus trouver sur Exomar une vie proche de la nature en contempteurs du progrès, n’eurent pas davantage connaissance de la menace, malgré des secousses telluriques pourtant annonciatrices.

Océans, lacs, fleuves et torrents, quelque temps mêlés dans le bouleversement, avaient fini par trouver leur nouveau lit, et le calme était revenu sur la planète plate, dont les journées s’étaient désormais stabilisées à 19 heures GMU, en lieu des 42 précédentes. Les variations de température y étaient plus modestes, les régions polaires, dont les glaces avaient fondu à la rencontre des laves libérées et grandi les mers, s’étant réduites lentement. L’année se chiffrait à 697 jours.

L’humain disparu (on disait que certains, ayant refusé de partir, auraient survécu, fait peu probable en ce chaos meurtrier vite privé de nourriture…), d’autres espèces, insectes, oiseaux et petits mammifères en majorité, purent s’adapter. Et le végétal, par la graine ensevelie ou portée par les flots, reparut dans sa splendeur première, d’autant que non exploité - autrement que par les animaux pour leur seule survie.

Mais l’homme, ce curieux, ce découvreur insatiable et cupide, ne laissa pas longtemps Exomar à sa paix tranquille, et l’on vit bientôt des quantités croissantes de colons s’y installer à nouveau, d’autant que l’atmosphère y étant devenue directement respirable, on se passait du suroxygèneur. Cet argument, ajouté à un sol fertile et un climat favorable, fut décisif pour le repeuplement.

Ainsi, tout semblait retourner à la normale sur Exomar, et on aurait pu lui prédire un avenir radieux - pour une planète de morphologie plate (on s’accorda sur le néologisme « slimimorphe »). Car il n’y avait d’autre cas dans l’univers connu de planète de ce type. Cette caractéristique, que les astrophysiciens de tout temps virent impossible, voire hérétique à leur doctrine, couvrait leur front du rouge de la honte et certains, par leur ego blessé, prédisaient à peine quelques siècles de vie à ce « biscuit mal cuit », dont ils déconseillaient vivement qu’on allât s’y établir. Contrairement à ses collègues scientifiques, Hubert Lesélène, de l’université Beckeroise d’Antorhaï, affirmait avoir eu vent de tel slimimorphisme, en vigueur autrefois sur certaine planète, mais il ne fut pas écouté. L’heure était à l’effondrement des intelligences, et le « Principe d’Incertitude » de la vieille école de Copenhague, triste manifestation du non-savoir des premiers temps de la science, fut exhumé et enseigné.

Ainsi discréditée, la communauté scientifique demeurait abattue.

On vit des suicides.

Mais cet état d’incertitude ne ralentissait pas - tels ceux qui emménagent à flanc de volcan -, le flot grandissant des colons. Tout au contraire, l’attrait de la nouveauté était le plus puissant des facteurs poussant le touriste curieux à venir en visite, et peu après à s’installer sur Exomar, première planète slimimorphe de la création en cours.

 

 

 

 6 - Destinée

                                        Cependant, à quelques dizaines d’années-lumière à peine de là, assis les pieds ballants au bord d’un large trou noir dont il avait aménagé la bordure en siège confortable, une sorte d’humanoïde très âgé, la peau fossilisée par des millénaires d’exposition aux rigueurs du cosmos, longue barbe et cheveux blancs emmêlés débordant sur une robe immaculée ceinte d’une corde de fibre dorée, n’avait rien perdu de l’étrange transformation d’Exomar. Excepté qu’il l’avait vue, lui, assujetti à son propre espace-temps, évoluer en un claquement de doigts. Quelque peu désabusé par cet Univers ennuyeux où plus rien de notable n’advenait, la planète aplatie avait réveillé l’attention du vieillard, lui qui affectait un demi-sommeil de chat depuis si longtemps. Cela évoquait en lui, fugitivement, certains souvenirs de jeunesse profondément enfouis en sa mémoire sommeilleuse. Mais tout demeurait vague en son esprit, d’où rien de précis ne parvenait à émerger.

- Jésus, viens voir, fit-il à son fils qui s’occupait, pour tuer le temps, à pétanquer des astéroïdes, et dont la fougue impatiente s’étiolait dans l’inaction.

- Oui, Père.

- Vois-tu cette curieuse planète plate, tout à l’orient-boréal de la DPU 8534 ? (il s’agissait bien de la galaxie RGS 9056, que père et fils nommaient ainsi, selon leur propre catalogue), on la dirait peuplée fit-il, la désignant de son index noueux.

- En effet, Père, comme c’est étrange ! Enfin du neuf à contempler, que dis-je : du jamais vu…

- Si, … si… je crois bien que ça me rappelle quelque chose… ça va me revenir, il y a si longtemps…

- Eh bien, poursuivit le Père, descends donc un peu sur cette planète, interroge les gens, discrètement bien entendu, et vois si l’on ne pourrait pas y implanter quelque religion nouvelle, comme au bon vieux temps, te souviens-tu ? Je ne sais pourquoi, mais cette platitude m’inspire et je vais, à tout hasard, leur préparer une de ces doctrines dont tu me diras des nouvelles…

- Ah, oui, Père, c’est une excellente idée répondit Jésus… mais en douceur s’il te plaît : de vieilles douleurs s’éveillent encore en mes extrémités, surtout par les nuits d’orage cosmique.

- Sois rassuré, ton vieux père s’est assagi, tu n’auras pas à te plaindre de moi. Mais ne tarde pas, d’autres convoitent peut-être la même matière première encore vierge…

Alors Jésus, heureux de reprendre du service, étendit les bras et, d’une gracieuse flexion-extension, plongea sans plus attendre, les mains jointes, dans le vide sidéral.

- Hé, attends ! Trop tard, il ne m’entend déjà plus…

 

Il aurait voulu lui dire qu’il ne pourrait plus compter sur les émissaires ailés. Ceux-ci en effet, exaspérés par les brûlantes pénétrations atmosphériques, et dont même la plume titane n’avait amélioré le sort, refusant désormais toute mission, s’étaient retirés sur les îles côtières d’une très vieille planète… Et voilà… dont il avait aussi perdu le nom !… ; incarnés tous en grands oiseaux blancs qui passaient leur temps à plonger dans les eaux tête première comme des fous - voyez comme on devient ; mon Dieu !

Jésus s’en passerait, voilà tout ; et d’ailleurs, reconnaissant ses erreurs passées, il allait concevoir une religion tout à fait aimable et douce, poser les bases d’un concept innovant de vie heureuse en planète, et lever certains interdits - concurrence oblige !

Le Fils ne fut bientôt qu’un tout petit point aux confins de l’espace, et le Père se remit en position d’observation au bord du trou noir. Peu sensible au formidable pouvoir d’attraction de ces objets du ciel profond - légère brise pour lui -, il aimait à contempler le flot, hétéroclite et incessant, de tout ce qui pouvait s’engouffrer dans la gueule grande ouverte de ces véritables éboueurs du cosmos. Et rien n’égalait, comme en ce moment précis, le spectacle d’une géante rouge qui disparaissait, étirée en lourdes larmes de feu, illuminant un moment le gosier vorace dans ce feulement sourd qui parvenait encore à l’effrayer. Venus comme un énorme étirement de guimauve, les longs filaments d’une naine blanche en fusion encore lointaine, et dont la forte densité opposait résistance, furent aspirés, entraînant avec eux le globe laiteux, en méduse échouée sur la grève, et que le ressac étire. Dans des vapeurs irisées, le chuintement lourd de la succion gargantuesque lui offrit quelques frissons. Le flot d’une ceinture d’astéroïdes, avalée en chapelet de petits pois dans un chant de crécelle, le divertit un moment, puis il revint à son état semi-méditatif habituel, en syntonisation large sur la mélodie envoûtante des ondes cosmiques, dont il savait apprécier les litanies, rythmant leur cadence lente du bout du pied.

L’univers, qu’il ne se lassait pas de contempler, provoquait toujours en lui le même questionnement :

- Quel Créateur fou a bien pu réaliser tout cela…

Il fut alors traversé d’une pensée tendre pour son fils dont l’image de la mère, sa propre épouse pourtant, sans doute logée dans la même région mémorielle que l’intrigante planète d’autrefois, ne lui revenait pas non plus.

- Ainsi vont les mystères célestes, se dit-il résolu. Pourtant, par les nuits glaciales des hivers cosmiques, il avait parfois souhaité la présence de la femme - à laquelle les simples mortels vouaient tant de passion.

D’un effort de mémoire qui lui coûta, il put revoir les premiers succès religieux de son fils sur cette très vieille planète… tiens, liée à une idée de platitude aussi… oui, celle des Anges contestataires, c’est bien ça ! Les portes de sa mémoire consentaient enfin à s’entrouvrir, et une oreille exercée aurait pu entendre gémir leurs gonds rouillés.

Le vieillard s’écria : - La Terre, bien sûr, c’était la Terre !

Une planète bien mal habitée, en effet déclarée plate autrefois par quelques résidents à robe écarlate, aujourd’hui petite boule gris-lune et déserte, d’où s’élevaient encore quelques fumeroles.

Les imbéciles !

Imitant la force brutale de leur soleil et l’emprisonnant dans des tubes, ils étaient parvenus à s’entretuer. Jusqu’au dernier !

Plus besoin de religion dans ce triste coin de l’univers.

« Aimez-vous les uns les autres »… Jésus, qui jadis leur porta cette bonne parole, en était demeuré traumatisé trois millénaires, et s’était peu à peu désintéressé de la religion. Lui aussi devait avoir oublié la Terre dont, tacitement, on ne parlait plus.

Que de souvenirs… et tout ce temps… tout ce temps qui s’écoulait si vite sans qu’on pût le retenir ! Combien de systèmes, combien d’étoiles, de planètes, de galaxies entières avait-il vu s’écrouler, s’éteindre en nébulosités dans des explosions aux fulgurances prodigieuses, dans des fusions de couleurs jamais vues, et combien d’autres, plus discrètement, s’étaient formées et se formaient encore, en ce moment même, étincelles lointaines...

Mais Jésus, malgré son visage encore frais, ses impatiences, sa démarche féline, n’était plus très jeune lui aussi : saurait-il encore prêcher, saurait-il convaincre ? Cependant, on ne l’apercevait déjà plus. N’aurait-il rien perdu de sa célérité, jadis plus prompte que la pensée ? Peut-être avait-il déjà pris pied sur la planète plate, peut-être même en ce moment réunissait-il les foules…

- S’il subsistait encore chez l’homme quelque demande religieuse…

 

Et le vieil homme laissa échapper, dans un souffle las :

- On sait jamais…

 
 
 

 FIN

 
 

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Note de l’auteur

L’écriture de ces lignes n’a pu se faire sans une pensée émue pour les pionniers de l’astrophysique, dont certains périrent dans les flammes de l’Inquisition pour simple curiosité scientifique. En ces temps-là, où l’obscurantisme religieux tenait lieu de science, le texte ci-dessus n’aurait pas manqué d’avoir un effet semblable.

A tout humain combustible :

Au nom de la liberté, tolérons, acceptons les religions, mais au nom de la même liberté soyons vigilants.

 

 Place du Salin, Toulouse, lieu d’autodafé jusqu’au 17ème siècle.

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 Jouxtent la place : l’église réformée du Salin, l’Institut Catholique de Toulouse, le Palais de Justice de Toulouse.

On notera au passage que le dernier autodafé eut lieu en 1619 : triste quadricentenaire.

 

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 JCP 01-05/2018 revu 04 et 09/2019 (La lecture du panneau ci-dessus a inspiré une bonne part de cette nouvelle).

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02 avril 2019

Tsunami (P0051)

                                                   

                                      C’était en ces montagnes qui ferment tout au sud le beau pays de France et que d’aucuns, venus du nord, croient douces. Ici, une invisible ligne-frontière pourfend sans état d’âme lacs et sommets sans qu’ils en souffrent - autrement qu’à apprendre le parler du voisin.

Le périple était long, la charge pénible, et le risque était celui, banal, de la haute-montagne, incluant la chute, la blessure et la mort. Tout vrai montagnard sait. Au nord de ce sud-là, l’été, dans sa jeunesse, obéit encore au vieil hiver qui s’octroie dans l’ombre d’éternels territoires blancs.

Le sac lourdement chargé enfin déposé sur la paille d’hiver que la neige abandonne, tente montée sans empressement tout au bord du lac superbe, un repas généreux tiré du sac couronna la rude journée d’ascension. Dans la contemplation du vaste paysage, les sombres aiguilles le clôturant au sud étaient dominées toutes par le sommet longtemps rêvé, curieux pain de sucre à la cime tronquée de biais, but suprême d’un lendemain espéré beau. Et se dessine au loin une part du chemin à parcourir qui, vu du bas, parmi roche et névés, semble difficile.

Coucher de soleil étincelant mais bref reflété par les eaux du lac, la nuit tombe. Il faut dormir : le minuscule réveil à pile est sur cinq heures.

Mais au creux du sommeil un rêve se précise :

Cascades et rochers, neiges croûteuses et glacées, tout coule et s’écroule à mon passage et me poursuit ! J'esquive et reste sauf, mais pour combien de temps ? Des torrents débordés me pourchassent, et je cours à toutes jambes devant ces eaux grondeuses, qui déjà m’atteignent aux jambes et me renversent : je suis dans l’eau glacée, je suffoque, le froid me réveille.

- Et me réveille vraiment, car ce n'est plus un rêve : duvet noyé, l’eau est dans la tente ! Je tire la fermeture et malgré le noir où je suis plongé, je vois mes souliers, aspirés par le ressac bouillonnant, s’échapper sous la toile. Assis dans l’eau, tous vêtements noyés, le lac déborde par vagues !

Une fermeture éclair plus tard, grelottant dans la nuit, à quatre pattes sur la pelouse où l’eau se retire peu à peu, une muraille blanche oscille lentement devant moi, tel un navire à quai me cachant la vue. Une faible lueur à l’est annonce le lever du jour.

Alors je sus :

L’énorme pont de neige et de glace qui enjambe le torrent alimentant tout lac de montagne et subsistant tard en saison, sollicité par les premières chaleurs, avait basculé tout entier dans les eaux du lac en pleine nuit, créé un raz de marée et inondé tente et occupant endormi : quel réveil ! Tente qui, de bonne conception, résista*.

Stupide : camper à deux mètres du bord !

Soleil d’été enfin levé haut et fort (une chance), je pus courir me sécher tant bien que mal devant le poêle du refuge le plus proche où je passai la nuit suivante (duvet mouillé…) - non sans avoir escaladé sans dommage le Maupas malgré son final délicat, but de ce périple qui faillit tourner court au bord d’un « paisible » lac de montagne.

Le prestige - rare - de mourir noyé en altitude sous les marées lacustres d’un improbable mont Saint-Michel des montagnes m’ayant été refusé, je dus bien retourner, sauf mais heureux, vers les plates campagnes au vert imbécile et sans panache, des banlieues toulousaines.

Et ce fut avec verve et faconde plus que marseillaises que je me plus à conter cette histoire, plus rare pour l’humain que pour le lac de montagne en début d’été.

Ce modeste vécu, au fil des ans, finit même par se dire aventure de haute bravoure, dont la rhétorique de dithyrambe alambiqué sut transporter son auditoire plus haut que les sommets pyrénéens ! Car, qu’est-ce à la fin que conter sans embellir, sinon manquer de respect pour qui écoute, et risquer de lasser - rose sans parfum - d’un dire sans saveur.

 

 

 

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 * Non, c'était pas du "Quechua" .

Jyssépé 02-04 2019

 

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En images (mi-Juillet 1992)

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                                                                                                             Toit des Pyrénées, l'Aneto (3.404 m., Espagne)

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Pics du Luchonnais, supérieurs à 3.000 m. pour la plupart.

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Flèche : la tente

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                                                                                         Le Maupas (3.109 m.)

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Jyssépé

 

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18 décembre 2018

Conte

 

Le cimetière de Noël

Conte de Noël

 

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Ceci se passait, il y a longtemps déjà, un 24 Décembre.

 

Premièrement

Dans ces lieux de cessation, où l’espoir et la sacro-sainte impatience trouvent un éternel répit, une tombe, mieux célébrée que d’autres par un monceau de fleurs fraîches, attira mon regard. Encadrée de bronze, la photo d’un défunt, curieusement en tenue de Père Noël, était posée sur la grande dalle de granit.

Une femme vêtue de rouge vif se recueillait là en silence et, comme je passais derrière elle, le bruit du gravillon sous mes pas l’ayant sans doute tirée de sa méditation, celle-ci se retourna :

- Ah, c’est toi, fit-elle à ma grande surprise et à voix basse, je savais que tu viendrais.

La beauté de ce visage inconnu, son regard grave et brouillé de larmes, la solennité du lieu et le trouble dans lequel j’étais jeté me laissèrent sans voix, et je ne sus qu’émettre un léger grommellement, certain que cette personne allait reconnaître incessamment sa méprise.

- Ah, mon pauvre Jacques, fit-elle tout au contraire en s’approchant familièrement de moi, tout est allé si vite… et dire que c’est ma faute s’il se trouve là aujourd’hui…

Une réplique du Don Giovanni de Mozart me traversa dans un éclair : « - La burla mi da gusto *», mais la réalité de la situation la chassa tout aussi vite de mon esprit. Tétanisé par ces beaux yeux aux longs cils où perlait la rosée d’autant de larmes, et qui plongeaient si profondément dans les miens, incapable de briser le malentendu dans je ne sais quelle attente, je demeurai muet.

Et cette inconnue, si belle (était-ce là la cause de mon mutisme ?), me conta, longuement et d’une voix qui, d’un moment à l’autre et dans l’oubli des pleurs se faisait plus charmeuse, le dernier jour du disparu couché là - son cher époux.

Relater ici ce récit dans son entier lasserait Lectrice et Lecteur tant il fut long : l’ombre des grands cyprès effleurait déjà l’horizon lorsqu’il prit fin, et je sentais mes jambes atteintes par la fraîcheur des marbres environnants, alors que je me laissais toujours bercer, un discret demi-sourire à la lèvre, par le flot si doux de sa parole, jusqu’à percevoir un changement de rythme et de ton à ces mots :

- Aussi, voilà ce que je te demande, Jacques, fais-le pour lui, fais-le pour moi, s’il te plaît.

Incapable d’une autre réponse je murmurai, presque à mon insu :

- Oui.

 

Secondement

Et voici pourquoi je suis là aujourd’hui, veille de Noël, à l’autre bout de la ville devant les vastes portes coulissantes de ce supermarché, gelé plus profond que l’os, en costume de Père-Noël pour la première fois de ma vie !

 

Troisièmement

Cette narration aurait pu prendre fin ici même, tant le contenu en est personnel.

Cependant, porté à satisfaire la curiosité maladive que tout Lecteur porte en lui (la Lectrice est plus exigeante encore), voici - en résumé car tout ne sera pas dit -, les raisons de mon bref noviciat en robe rouge et blanche à capuche :

Quelques jours à peine avant Noël, la jeune femme, reculant au garage sa nouvelle auto lourdement affligée des derniers perfectionnements dont elle n’avait pu assimiler toute la portée, écrasa tout à fait proprement son mari, Père-Noël de son état en saison, contre le mur du fond où il pestait accroupi contre une clé à pipe égarée. Tué sur le coup, l’homme ne souffrit point (ceci pour les âmes sensibles).

Cette femme remarquable, égarée un moment devant celui qu’elle prit pour un autre, affligée par la douleur et trompée par le rideau déformant de ses larmes, vit aujourd’hui avec un certain Jacques Lantier, dont le métier de couvreur facilite grandement la tâche saisonnière de Père-Noël, qu’elle lui assigne désormais à ma suite. Éphémère fonction d’une nuit de Noël qui me marqua pour toujours…

 

Finalement

Quant à ma personne, les veilles de Noël sont à jamais l’occasion de faire revivre cet impérissable et singulier souvenir, une larme douce au bord de la paupière…

J’adhère aujourd’hui au Cercle des Père-Noëls Indépendants.

 

 

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* « La plaisanterie est à mon goût ». Leporello, Acte II, Sc. 3.

 Jyssépé 12 / 2018. Publié aussi sur Les Impromptus Littéraires

   

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07 juin 2016

Dictature végétale *

                           Plus vaste que les terres connues, plus large encore que les mers réunies, le réseau de fils dont la maille infinie véhiculait le flux continu des électrons, modulés tous par la parole, le son, l'image et le mot, s'est tu ce matin.

Le Grand Réseau n'est plus.

Aussi faut-il craindre que ces lignes, pour ainsi dire confiées à une bouteille à la mer en un pays sans mers, ne soient point lues : "Internet Explorer a cessé de fonctionner", annonce un message railleur, venu des soubassements de mon ordinateur privé désormais de sa fenêtre sur le monde !

Sont-ce les prémices de la nouvelle guerre, mondiale, totale, finale ? Allons-nous tous trépasser carbonisés, poussière grise envolée aux quatre vents ? La terre outragée va t'elle se voir libérée de la moisissure humaine qui ronge sa peau, va t'elle reprendre sa liberté, et peut-être, certaine enfin d'en finir avec les ravages de la science et de la technologie, va t'elle, l'humain disparu sans regrets, rappeler le dinosaure ami à la cervelle trop modeste pour lui porter nuisance ?

Ces mots sont peut-être mes derniers, mornés sous ce clavier avant d'avoir connu meilleur asile... j'attends l'explosion finale, curieusement peu inquiet (on nous a tant prédit la fin de ce monde...)

Cependant, plutôt que de céder à la panique, j'interrogeai du regard mon ami le grand cèdre, celui qui, désormais grandi, ombrage mes vieux jours. Voyant alors à son écorce un relief incertain, à ses aiguilles une manie fuyante, et à sa branche un étrange cintre, je connus sans provoquer d'interrogatoire son incontestable culpabilité : entre deux de ses puissantes racines, assurément, coupable facétie, le traître avait broyé ma connexion enterrée !

Arrosé sans compter dans son jeune âge, et gratifié des meilleurs des azotes comme des sels les plus fins, quel message le noble végétal me transmettait-il ? Quelles insuffisances, quels manques affectifs me faisait-il payer de ce terrible forfait ?

Par le câble brisé où, je dois le dire, tant de choses captivantes passaient, sans doute je dus négliger quelque peu mon ami de bois... peut-être exprimait-il un dépit jaloux, lentement mué en invisible et sournoise vengeance souterraine ?...

Je ne lui en tins pas rigueur - d'autres que moi l'eussent abattu sur le champ -, et rétablis mon contact avec le vaste monde d'un simple câble aérien, éloigné par prudence des grands bras d'un ami trop possessif.

Ayant fait en mon âme une amende honorable, désormais je ne manque pas de saluer - d'un sourire un peu crispé - sa dictatoriale présence quatre fois par jour, espérant apaisé pour toujours son insaisissable courroux de végétal.

 

* Il s'agit d'un récit de faits réels.

JCP 06 06 16 Pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : "Coupure internet."

 

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