10 juin 2016

Fortune des sables

 

Fortune des sables

 

                                    Un soleil de pure flamme tombait ce jour là dans la vallée des sables morts. Et il faisait si chaud sur les vastes étendues entrecoupées de roches noires, qu'on n'aurait pas été surpris de voir les grands cactus enduire leur peau verte de crème solaire "Écran total".

Équipé d'un chapeau à large bord et d'un parasol déployé au dessus de ma tête fragile, le sable brûlant achevait de fondre les semelles de mes chaussures, lorsque je vis l'objet lumineux tomber, juste derrière la dune dont j'avais entrepris l'ascension. Une fumée roussâtre s'élevait du lieu de l'impact, et rejoignait les hauteurs du ciel assombri en tourbillon de tornade.

Aiguillonné par la curiosité, je poursuivis mon ascension sous le soleil de plomb, débarrassé des chaussures inutiles ; le sable se dérobait sous mes pieds nus, qui exhalaient une forte odeur de corne brûlée ; et je pus découvrir le cratère encore fumant creusé par l'objet tombé du ciel, qui refroidissait lentement, et qu'une attente résignée me permit de saisir.

Plutôt lourd, il n'était pas bien gros et tenait dans la main, tiède encore.

Mes doigts timides palpaient l'objet sphérique et rugueux, auquel adhérait une sorte de revêtement au relief et aux couleurs variées, qui entachait mes mains. Une fois placée entre sa surface et mes yeux la loupe de botaniste qui ne me quitte pas, j'y pus voir une minuscule créature, debout sur ses trois appendices marcheurs et coiffée d'un chapeau doré, qui s'adressa à moi en ces termes :

- Monsieur, dessine-moi un humain...

Déjà entendue, ou peut-être lue, la demande de l'être infime, qui connaissait parfaitement ma langue et m'observait de son œil unique sans cesse en mouvement, me troubla beaucoup. Je pus cependant lui répondre :

- Je n'ai pas le talent du dessinateur et du reste, je n'ai pris aujourd'hui ni papier ni crayon - ce qui était la stricte vérité. Mais la triple raison ne suffit pas à la chétive créature, qui  réitéra :

- Je t'offrirai un grand trésor, dessine-moi un humain...

M'interrogeant sur la taille et la valeur des trésors de fourmi, je tentai pourtant de graver du doigt dans le sable une silhouette, plus celle d'un pantin que d'un homme, mes pauvres talents rassemblés.

Mon tracé terminé, il y eut un éclair aveuglant, et je fus projeté au sol. Reprenant mes esprits assis dans le sable, je vis que mon dessin avait disparu : plus aucune trace de mon laborieux ouvrage ! Et, tout aussi prodigieux, la minuscule planète et son unique habitant s'étaient envolés eux aussi.

Il ne demeurait sur le sable qu'un morceau de verre de forme inégale, éblouissant de mille éclats au soleil, que j'emportai.

Et je fus surpris d'apprendre qu'il s'agissait d'un diamant, dont l'exceptionnelle grosseur comme la pureté relèguent désormais le très fameux Koh-i-Noor, gardé jour et nuit dans la tour de Londres, au rang de simple babiole.

Actuellement, je suis en pourparlers pour acheter la Corse (je commence modeste).

 

 

JCP 02 06 16 Pour Les Impromptus Littéraires : "Chasse au trésor." 

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02 mars 2016

A la poupe

           

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A la poupe

 

                                  Un grand déséquilibre, je devais le reconnaître, régnait en mon esprit troublé par les étranges manifestations de la nuit.

Tout a commencé lorsque, lassé du luxe tapageur et stérile d'une de ces innombrables soirées festives qui se donnaient à bord afin d'égayer la longue traversée, un profond désir de soulager ma respiration de la fumée du tabac, mon corps et mon esprit de l'alcool et de l'impérieuse musique de danse aux vaines gesticulations se fit ressentir. Je débouchai sur la coursive supérieure transfiguré par la douceur de la nuit, et par la sérénité du territoire sans fin où le puissant transatlantique creusait son écumeux sillage.

Je rejoignis la poupe au gaillard arrière et m'accoudai au bastingage, partie extrême de cette forteresse en mouvement, observatoire privilégié dominant l'immense plaine liquide sur laquelle une douce brise éveillait sans bruit de faibles sillons. A cette heure avancée de la nuit, seul un couple enlacé, indifférent au spectacle du ciel et des eaux, se tenait à l'écart, adossé contre la cloison du bâtiment.

La pleine lune, qui soulignait les reliefs du bâtiment de ses tons argentés, laissait pénétrer le regard au sein des ombres légères et la voûte céleste, d'une pureté inouïe, laissait paraître, méconnues dans notre hémisphère, la Croix du sud et la vaste constellation du Centaure. Les yeux mi-clos et l'esprit libéré de la pensée compulsive, perdu dans la contemplation, je goûtais ce présent du cosmos infini lorsque cela se produisit :

Spectacle renouvelé sous les rayons de la lune, ourlé de ses cordons d'écume, le sillage du paquebot qui s'élargissait apaisé au lointain parut soudainement éclaircir sa surface aplanie ; on eût dit qu'un astre, tombé tout au fond de ces eaux, en éclairait cette part infime et elle seule. La lumière venue des profondeurs s'intensifiait à chaque minute, et c'est bientôt que je pus voir, incrédule, à travers l'inouïe transparence des eaux monter des abysses une masse sombre, de forme allongée. Bientôt, un mât, puis deux, puis trois, équipés de leurs vergues et toutes voiles carguées crevèrent tour à tour la surface ; enfin, une longue nef de bois, ruisselante de toutes parts, émergea dans le sillage clair, alors que s'éteignait la lumière venue des eaux...

"Vaisseau fantôme" fut la première pensée qui me traversa l'esprit lorsque les voiles brunes se déployèrent d'un seul mouvement - sans présence humaine visible ! Le bateau, taillé pour la haute mer et qui prenait déjà le vent à toute toile plein largue, ne laissait aucun sillage et courait aussi vite que notre paquebot, alors que seule une légère brise murmurait à peine à mes oreilles.

Les yeux écarquillés, je demeurai un long moment figé, inerte, vidé de la pensée, puis me retournai lentement, en recherche d'autres témoins de la fantastique apparition : les amoureux avaient rejoint leur cabine, et le vieux monsieur qui m'avait salué tout à l'heure avait dû faire de même en cette fin de nuit.

Me retournant, je vis alors le trois mâts virer de bord, reprendre le vent et quitter notre sillage, faire route tribord amures, puis s'éloigner à une allure inconcevable sur le flot toujours vierge de sa trace. Il ne fut à mes yeux bientôt plus qu'un point à l'horizon, où paraissaient déjà les premières lueurs de l'aurore. J'étais donc le seul à l'avoir vu, et nul ne pourrait confirmer l'incroyable vision...

Effondré : jamais encore je n'avais ressenti le poids de telle solitude que celle de ne pouvoir partager le prodigieux, le  jamais vu avec aucun être vivant - et ceci à jamais.

Je rejoignis ma cabine les yeux hagards, tête basse et trébuchant, et ne retrouvai un certain équilibre que le lendemain soir, racontant par le menu mon aventure visuelle à un steward désabusé, qui ponctuait courtoisement mon récit de quelques "En effet monsieur" et de "Tout à fait monsieur", affairé derrière son bar - au delà du huitième whisky-glace, qui embrumait mon esprit de vapeurs salutaires.

De ce jour demeure au fond de moi une part de trouble et de confusion, qui s'éveille aux nuits calmes des bords de mer, lorsque la lune caresse le flot de ses reflets d'argent. C'est alors que, glissant sur les eaux sans les repousser, paraît encore à mes yeux le "Hollandais volant" aux voiles brunes, que manœuvre un équipage de spectres insaisissables et qui, dit-on, n'accoste que tous les sept ans, laissant alors son capitaine tenter de briser la malédiction qui le frappe pour l'éternité en recherchant, quête improbable, l'amour sans conditions de celle qui le suivrait sans espoir de retour.

 

 

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JCP 03 2016

Pour les Impromptus Littéraires

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24 septembre 2015

Un amour de vent

       Un amour de Vent           

 

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                                  Partout les eaux ralentissent, quittent leur lit, se répandent sur les basses plaines, franchissent les portes des villes ; des fleuves désemparés remontent leur cours, ruinent les canaux subtils de leurs sources sous de grands travaux tempétueux de roche et de boue, s'éreintent au creusement de lits nouveaux, emportant hommes et bêtes sur leur passage.

La houle et la vague apaisées, les océans aplanis quittent les plages, effondrent les dunes, baignent les roches, rejoignent les rivières nouvelles, colonisant au passage les grands lacs de leurs eaux bleues.

Les arbres en tous lieux, comme chargés d'invisible fruit lourd, abaissent piteux leurs bras vaincus jusqu'au sol et les oiseaux, qui n'ont plus que de courtes envolées, se couchent à terre, les pattes repliées sous leur ventre tremblant.

Alors, la surface des terres et des mers s'obscurcit d'un soleil toujours caché : par un pur prodige, brumes et nuages s'abattent sur le sol, y demeurent figés en couche épaisse et compacte, humide et froide.

La Vie semble-t-il touche à sa fin.

Au mépris de leur corps baigné des éléments, des femmes, des hommes à genoux croient sauver leur âme, alors que circulent sans cesse d'étranges airs, qui n'envolent ni chapeaux des têtes ni linges des cordes tendues, mais désunissent et couchent les herbes, comme foulées toutes du pas des géants.

 

                                   Cependant, au sein des cieux lointains règne un silence pesant : Éole, affligé, se meurt d'amour pour la jolie Ventoline, qui lui refuse encore et toujours l'étreinte de ses douces vapeurs. Repoussé sans ménagements, bafoué depuis tant de séculies celui-ci, la tête piquée de mille étoiles et coiffé de la lune, les sens perdus dans un nord déglacé, un sud oxydé de ses larmes amères, ne sait plus l'orient ne sait plus l'occident, et dirige son souffle d'irrépressible chagrin - erreur plus qu'humaine car direction connue seule des venteux fous d'amour -, du haut vers le bas, frappant de stupeur des points cardinaux délaissés.

Et, par la pression sans retenue d'un fluide au sens erroné, Éole compresse, écrase et dévaste partout la terre à son insu, aveuglé de courroux par le refus persistant de la trop jolie Ventoline.

 

 

JCP 09 2015 Pour Les Impromptus Littéraires (sujet : l'erreur)

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12 septembre 2015

Maudite parure

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Maudite parure

 

1

                                          Tout au fond de la vaste remise au sol de terre battue, une moue à la lèvre, l'antiquaire évaluait le mobilier qu'il venait d'acquérir pour un coup de chapeau, meubles misérables pour la plupart, d'où se détachait pourtant la commode aux poignées argentées, sans style, mais qui avait motivé son obole à des héritiers ignoblement pressés.

Il en retira les deux tiroirs supérieurs alors que celui du bas, demeurant bloqué, montrait par les ouvertures un empilage de vieux linge jauni, qu'il extirpa pour découvrir trois banals portraits de femmes montés en sous-verre, les deux premiers notablement anciens, le troisième plutôt récent. Il les déposa verticalement sur le dessus de la commode, adossés au mur, les observa un moment et s'en fut porter la brassée de sous-vêtements féminins - dont le contact soyeux l'émut un moment et ralentit son pas - au container des déchets du fond de la pièce.

 

 

2

A peine l'homme en eut-il laissé retomber le grand couvercle, qu'il crut discerner des chuchotements paraissant venir de l'autre bout de la remise déserte.

Suspectant des indésirables à cette heure tardive, voire des cambrioleurs, celui-ci s'avança de quelques pas silencieux pour se dissimuler derrière une armoire. On ne voyait rien ni personne mais on pouvait entendre, tout à fait distinctement maintenant, les voix de plusieurs femmes en grande conversation sur la mode, la parure et la beauté, alors que la source de ces voix semblait se confondre avec la nouvelle commode - auprès de laquelle on ne constatait aucune présence...

Peu porté sur les croyances et les voix tombées du ciel, l'antiquaire s'approcha sans bruit du meuble où trônaient les trois portraits, et ce qu'il entendit fit chanceler ses incrédulités comme ses jambes :

- Pour moi, amies très chères, déclarait la voix jaillie du premier portrait sans doute plus que séculaire, tout est dans le chapeau - où l'artiste amoncelle pour nous mille mignardises -, et que l'on élève en miroir aux alouettes, que dis-je, en phare rayonnant sur l'océan des hommes, phare qui retourne autant la jalousie des rivales que l'œil échauffé du galant : rien ne vaut croyez-moi le chapeau, qui flatte notre image à l'esprit masculin - si facile à tromper comme vous le savez.

Et, il me faut le dire, mariée contre mon gré à un gros imbécile rougeaud bien que fortuné, je ne dénombre plus les hommages rendus à mes chapeaux, prétexte pour en faire sans tarder de plus intimes à ma propre personne.

Je tire voyez-vous mes amants - pour ainsi dire - du chapeau.

Le chapeau c'est épatant ! 

- Ho la mémé, fit la seconde, blonde vaporeuse hollywoodienne, un chapeau, douze jupons enfilés l'un sur l'autre et ta triste chemise boutonnée ras du cou, c'est les cagots que tu vas piéger - et encore si ces tartuffes-là s'en vont pas après la messe retrouver quelque danseuse incognito !

Tu te goures, le gugus, qu'est-ce qu'y veut ? - De la blonde à cheveux longs, de la cuisse résillée, un bon petit joufflu à la fesse et du mammaire en expo ; tout ça noyé au patchouli. Je vais te dire, t'y connais que dalle aux mecs, y a pas de sexe au chapeau, ça se saurait ; ouais ! 

- Ben... fit la troisième, brunette effrontée dégraissée jusqu'à l'os aux régimes minceur, moi, j'ai pas de recette comme vous, là... avec les hommes je reste nature : pantalon de cuir noir bien moulant (ça les rend fous, ça), bustier juste assez décolleté pour pas faire pute, cheveu ni trop long ni trop blond, coiffure soignée mais décontract', le bijou sobre, un peu de trompe-couillon aux yeux - c'est tout !

Et pour moi, ça marche tout à fait bien, je les secoue un peu de la parole et du geste, ils aiment ça je vous le dis, pas besoin d'artifices - si, d'accord, un parfum plutôt classe mais discret - moi c'est Chanel - voilà tout.

 

  

3

Soufflé par le prodige, Édouard l'antiquaire voulut s'approcher, mais le seul bruit de ses pas mit fin à l'incroyable entretien : il n'était pas vu, mais on l'entendait.

Il avait tout capté sans perdre un mot, et avait même cru voir bouger tour à tour les lèvres de carton glacé sur chacun des trois portraits. Quel était ce prodige ? cela laissait rêveur... allait-il à terme, en se faisant discret, apprendre tous les secrets de la femme ?...

Le monde vertigineux d'un savoir neuf - et tellement précieux ! - s'ouvrait à lui.

Ce fut un tonitruant : "- A ce soir chéri, ne m'attends pas pour te coucher !" qui le tira de ses spéculations.

Comme tous les jeudis, Henriette rejoignait ses amies pour une soirée "Entre femmes" qui lui laissait, il faut le dire, l'opportunité d'aller "Refaire le monde devant quelques bières" avec ses propres amis au très chaleureux pub "Le Dublin" du centre ville.

  

4

Mais ce soir, bizarrement, ce n'était pas tout à fait la même Henriette qui s'éloignait en faisant tinter à la main les clés de son auto :

Visiblement jaillie du coiffeur avec une teinture blonde-platine inusitée celle-ci, pour la première fois, portait un superbe chapeau rouge à faveurs noires retombantes - qu'elle avait dû sans doute lui cacher. Sa tenue se complétait d'un tout nouveau bustier décolleté à provoquer l'émeute, d'un pantalon de cuir noir moulant fesse et jambe dans un galbe jamais vu de lui, et, alors qu'elle s'éloignait dans le nuage d'un parfum capiteux qu'Édouard ne reconnaissait pas, son visage, complètement transfiguré, était outrancièrement maquillé !...

 

 

JCP 09 2015 Pour Les Impromptus Littéraires (trois portraits de femme)

 

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21 juillet 2015

La machine à rien-faire (nouvelle)

 

La machine à rien-faire

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le cékoidon comp

                

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                           C'est à l'Inquet*, grand fouille-tout de la ville que je la vis, à même le pavé, pitoyable et poussiéreuse. Oh, ce n'était rien qu'un vieil assemblage de laiton, de fonte et d'acier, présenté sur le socle lourd des instruments anciens, imaginés aux mains de savants très ignorants, doctes déducteurs de lois passées de mode, et dont on rit aujourd'hui.

A son comportement empressé, on eût dit que le vieil homme trouvait en moi le client longtemps attendu, le seul en accord parfait avec l'objet qu'il n'aurait voulu vendre à nul autre : mon prix fut le sien, et les recommandations interminables. Comme qui, déchiré, vous cède son enfant qu'il ne peut plus nourrir - et je crus voir une larme à sa paupière lorsqu'il me tendit la machine lourde, emballée dans plusieurs épaisseurs de papier journal :

- Prenez-en grand soin jeune homme, le meilleur du génie mécanique du dix-neuvième siècle - celui que nul n'a su voir ! -, réside en ce bel objet ; je ne vous en dis pas plus ; vous me remercierez plus tard...

Je pris congé courtois, le volumineux paquet sous le bras.

Éreinté par la course et le poids, rendu dans mon modeste meublé j'opérai un nettoyage-lustrage en règle de la mystérieuse acquisition où parut, gravé sur sa base :

 

Maquina de pas-res fa **

 

Je dus m'asseoir : "Machine à rien-faire" dans l'occitan toulousain d'alors !

Surprise et déconvenue passées, la chose vint à me plaire : elle était si belle sous le grain de sa peau noire et le poli de ses commandes... "à rien-faire"... : inutile comme l'art véritable, œuvre sans doute unique de quelque visionnaire, impressionniste des mécaniques, Picasso méconnu des automates !

Fasciné-médusé sourire large, je passai le reste de ma journée à rien-faire à la machine ; alors que d'ordinaire cela se fait aussi bien sans aide - tous les oisifs vous le diront. Paisible et silencieux je demeurai là, caressant, manipulant sans cesse ses leviers, ses gâchettes ses cadrans, tournant ses molettes, repoussant ses boutons dorés, buvant goulûment la musique de ses rouages, m'enivrant des senteurs de sa matière patinée, où ne paraissait que la marque infime d'un usage respectueux.

Ainsi nourri jusqu'au soir de l'inutile, c'est dévorant les pauvres restes d'un poulet froid que la lumière enfin m'apparut :

- Le vieil homme avait raison : l'esprit le plus fin, le plus subtil, le plus méconnu du dix-neuvième siècle, à contre-courant de l'avancée technologique, de l'industrie, de l'entreprise et du capital réunis était bien là, sous l'aspect de cet objet d'un art absolu tombé dans l'oubli : le concepteur de génie, trop longtemps prisonnier de l'utile, martyr de l'efficace et du rentable - message probable à la postérité -, en poète de l'hermétisme des formes avait imaginé cet appareillage, dans l'espoir qu'une élite future en saurait extraire la portée sublime.

Mon ego me dicta : "- Pour toi seul qui es élite et génie réunis !", mais je déclinai modeste.

 

De nos jours, autre époque autres machines, le rien-faire se pratique en général devant des écrans colorés.

 

 

* Prononcer Inquet avec le "in" anglais et le "t" marqué.

("Hameçon" en français, marché aux puces toulousain qui parle de pêche aux affaires - comme d'arnaque et de pick-pockets).

** Le "A" de "maquina" se prononce "O" (intonation grave bouche ouverte) ;

"fa" se prononce fa.

Les "S" se prononcent.

 

 

JCP 07 15 Pour Les Impromptus Littéraires ; thème : le "Céquoidon" suivant image

(texte ajouté sur embase).

http://impromptuslitteraires.blogspot.fr/ 

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20 mai 2015

Fin de nuit sous la pluie

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                                    Toulouse, rue du May (im. JCP)

 

 

Fin de nuit sous la pluie

 

◄ ►

 

 

1

 

                                                         Au terme de trois accidents de réverbère - mal disposés sur un trottoir onduleux -, je finis par trouver la rue.

Ma rue.

Et la porte vitrée du petit commun.

Celui où j'habite.

Pourtant de cuir noir, le toucher lisse et l'odeur familière, mon blouson ne contenait dans ses poches ni mes clés ni mon portefeuille, mais un mouchoir sale, un peu de monnaie, une boîte de cachous et quelques papiers. Je découvris alors qu'il pleuvait et que, manches trop longues et fermeture bloquant à mi-course, ce blouson était celui d'un autre.

Collé au mur, cheveux mouillés comme à la douche et visage ruisselant, la soirée tequila au Macambo tournait au vinaigre : au terme de ces chaudes retrouvailles, le désordre de fin de soirée avait glissé jusqu'au porte-manteau, au moins pour deux des anciens élèves de l'INSA - dont moi-même.

Misant sur l'honnêteté sans faille des gens de science, restait le manque d'abri à quatre heures du matin sous la pluie - et la perspective d'un immédiat plus qu'ennuyeux : voiture inutile sans clé, impossibilité de réveiller l'immeuble tout entier où je ne connais encore personne - d'ailleurs, qui descendrait m'ouvrir en pleine nuit à Toulouse ?

Bistrots métro fermés, gare lointaine, dessous du pont Neuf bourré de SDF cuvant leur pinard verbe haut et geste imprévisible, je fus heureux d'un abribus tout en haut de l'avenue Jean-Jaurès, et me blottis tremblant contre la vitre glaciale, fesses mouillées sur le banc de tôle perforée - inoxydable à point nommé.

- Brrr !...

La pluie ne cessait pas et, sortant progressivement de son anesthésie éthylique, mon mental charriait des nuages noirs.

 

 

2

Soudain une voix de femme, forte et assurée :

- Y aura plus de bus à cette heure tu sais ; mais t'es tout mouillé... viens chez moi, je te réchaufferai...

Une professionnelle des situations désespérées se tenait campée devant moi, sous son parapluie, la cuisse affirmative résillée de noir.

- Je voudrais que j'ai pas un rond - et puis c'est pas le sujet ! répondis-je avec animosité : j'ai paumé mes clés et j'attends le jour pour rentrer chez moi - encore qu'il me faudra un serrurier...

Toute disposée à m'entendre (ces femmes là sont compatissantes), je lui fis connaître mes déboires, ce qui l'anima beaucoup (ces femmes-là sont férues de fête et de fêtards).

- Bon, bon, t'as l'air sincère et je te vois bien triste mon Loulou, y sera pas dit que Clara elle a pas bon cœur, allez, viens quand même te mettre au chaud, je rentrais moi aussi tu vois, je crèche tout à côté, viens, il est tard... fit-elle d'une voix soudainement adoucie.

- Mmm...

- T'as pas confiance bien sûr...

- Si...

- Ah mais j'ai pigé, t'as la trouille que mon mac se pointe ; rassure-toi : il est à l'hostau pour un bon moment - règlement de comptes ; y croyait faire dans le gros trafic, il a pas les épaules le pauvre Chou, enfin...

- Euh, t'en parles comme si tu l'aimais, je sais que vous êtes bizarres, les femmes, mais...

- Hé, c'est mon mac mais c'est mon mec, il est super avec moi, je suis sa reine qu'il dit toujours, sûr que je l'aime beaucoup... Bon, tu viens ou tu prends racine ?

- Ouais, c'est d'accord. T'es sympa ; en plus t'étais pas obligée ; je te suis.

- Sympa pour une pute ?

- Non, non, j'ai pas dit ça, au contraire, y a plein de filles qui feraient pas ça, t'es chouette.

 

 

3

Vaste et luxueux mais sans tapage, l'appartement était très classe (même pour une pute).

- Belle piaule, fis-je admiratif.

- Mon Robert m'en laisse assez, ça va pour moi. Quitte ces fringues et mets-toi à l'aise. Tu peux te désaper devant moi, je te sauterai pas dessus ; décontracte-toi, allez, t'es bien ; là... donne aussi ton slip, on va sécher tout ça.

J'eus le sentiment de me déshabiller - asexué - en consultation chez quelque toubib des chagrins, et le fait est que je sentais monter à ma lèvre un sourire sans cause apparente.

Bain à bulles dans la baignoire monumentale, peignoir de soie, canapé plus confortable qu'un lit, petit déjeuner royal en tête à tête avec cette jeune femme dont l'étrange beauté gommait la face connue, amabilité souriante... Je pris congé tout confondu vers neuf heures, incapable de retenir un "naturel" :

- Je peux repasser te voir à l'occasion ?

- Mais bien sûr mon Chou, viens boire le café quand tu veux ; tiens, appelle-moi d'abord à ce numéro là :

Elle glissa une carte dans la poche de mon blouson trop grand, puis m'embrassa bruyamment sur les deux joues comme le ferait une vieille amie, et je me retirai, vêtements séchés par des soins de mère, complètement déboussolé.

Il ne pleuvait plus et les réverbères, en ordre parfait sur le trottoir rectiligne, resplendissaient sous un soleil déjà haut.

 

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JCP  05 15 Pour Les Impromptus Littéraires, sujet proposé : "Quatre heures du mat', sans clés, sans bagnole, sans toit, il pleut" :

http://impromptuslitteraires.blogspot.fr/2015/05/jcp-4h-du-mat.html

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25 janvier 2015

Nouvelle 52 : La bête

 

La bête

 

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1

 

                                                                  De larges étendues d'obscurité, projections du relief environnant sous la pleine lune qui baignait l'immense cirque de montagne donnaient aux lieux une apparence sinistre ; le silence nocturne était à peine troublé par le souffle continu d'un vent léger, et ses lugubres vocalises dans la ramure des pins rabougris ; un grondement assourdi s'échappait du ravin tout proche où, de ressaut en cascade, jaillissaient des eaux que l'hiver finissant laissait encore bordées de glace. Des vapeurs glaciales s'élevaient de ce torrent sinueux, que le vent jetait sur les pelouses rases, les buissons, les arbres, les rochers, et, sous la clarté lunaire, le panorama inondé de rosée semblait parsemé d'éclats de cristal aux reflets bleutés. Une herbe rude parvenait ainsi à croître parmi ce chaos de roches dévalées des reliefs avoisinants ; pins et feuillus, écrasés par la neige et l'avalanche, s'élevaient péniblement, étêtés ou couchés à même le sol, où ils poursuivaient vaillamment une croissance incertaine.

Dans la lumière uniforme et pâle de cette fin de nuit, ce monde inhospitalier où régnait plus la pierre que le végétal paraissait pourtant habité : quelques  appentis grossiers, de troncs et de branchages, mettaient à profit un long renfoncement rocheux autrefois creusé par les eaux ; alors que, non loin, le maigre filet de fumée d'un feu mourant s'élevait de ce qui paraissait être l'âtre d'une peuplade primitive, assoupie à cette heure de la nuit. Sous la pureté de l'atmosphère, la voûte céleste resplendissait tant qu'on l'eût jugée compacte, et bâtie d'étoiles du bras géant de quelque couvreur - résident des galaxies lointaines.

 

 

 

2

                                              En sus de leur aspect sauvage, ces lieux étaient affligés d'un isolement à nul autre pareil : lors de la formation de ces montagnes, qualifiées aujourd'hui de "jeunes" par les géologues, un effondrement de la roche en formation sur plusieurs centaines de mètres produisit un cirque immense, entièrement cerclé d'une haute paroi rocheuse lui donnant l'aspect d'un fond de boite au bord soudé. La vie parvint pourtant à se développer au sein de cet espace unique en ces montagnes, dont la frontière était infranchissable pour les civilisations qui y virent le jour. Cette falaise, refermée sur elle-même en un cercle grossier, lisse, élevée, n'offrait aucune prise propre au franchissement par les hordes primitives, ignorantes de la corde et craintives ; franchissement dont elles écartèrent d'elles-mêmes toute volonté, étant affligées de croyances terrifiantes qui les en éloignaient.

En effet, outre son aspect peu engageant, la roche, compacte et lisse, se trouvant haute en teneur d'un oxyde ferreux particulièrement dense, attirait systématiquement la foudre qui gravait à chaque orage - puissants en ces montagnes élevées -, ses sillons dans la paroi. Ce ciselage fréquent de la pierre par les Cieux eux-mêmes qui, au gré de la foudre des dieux, offrait un aspect changeant au vaste enclos rocheux, fut dès les temps premiers élevé au niveau du sacré. Témoins de l'expression divine par le doigt armé, nulle créature humaine ne s'aventurait à l'approche de ces lieux, où s'étalait l'écriture céleste bien avant certain mont des Oliviers ; on n'osait même y porter seulement ses yeux par crainte d'être atteint de cécité sous la vindicte divine. Si les activités vitales devaient porter certains hommes en vue de la falaise sacrée, ceux-ci ralentissaient le pas, baissant la tête, et longeaient la muraille infranchissable à bonne distance. Le chasseur cessait de poursuivre le gibier qui s'en approchait, respectant la volonté divine de protéger la bête.

Au fil des siècles, seuls les prêtres, désignés par les diverses communautés qui se succédèrent là, furent investis de l'immunité nécessaire à l'approche de la paroi sans danger pour leur personne. Évoluant au cours des ères, des rites imposants relatifs à la roche sacrée furent mis sur pied, pour atteindre enfin un culte exigeant jusqu'au sacrifice humain - nécessaire à conjurer les famines persistantes, comme les intempéries. Ainsi, les hommes de culte étaient seuls capables d'interpréter les signes gravés à la roche par la foudre, manifestation évidente du langage divin. Langage très vite développé et utilisé par ces hommes-là pour rassembler dans l'obéissance religieuse et la vénération naïve, s'assurant ainsi pour la première fois de l'histoire humaine un pouvoir sans limites, épaulé par la crainte, le maintien dans l'ignorance et la menace du sacrifice humain.

Des bois maigres, mais vastes et quelque peu giboyeux, ainsi que le torrent qui traversait le cirque pour se jeter en un gouffre sans fond, d'où s'élevaient en un grondement terrifiant la parole et les vapeurs redoutables que dispensait là le dieu des eaux, assuraient la suffisance vitale à une population peu nombreuse, sédentarisée à jamais par la crainte d'un nombre de dieux que le temps grandissait.

Cet enclos naturel infranchissable l'était pour les mêmes raisons depuis l'extérieur : nul autre clan voisin - rares en ces montagnes inhospitalières -, n'approchait ces lieux de malédiction d'où certains aventureux, frappés par la foudre, ne revenaient pas.

Il est dans l'histoire des peuples des invasions meurtrières qui, la paix venue, voient fleurir des populations nouvelles, plus fortes dans la fusion bénéfique du savoir et des cultures. Ce n'était pas le cas dans cette Arche, qu'un Noé déserteur eût abandonnée pour toujours à l'ancre, aux rigueurs des immensités océanes.

Conséquemment, la vie était rude dans l'autarcie de ce creuset où ne tombait aucun apport extérieur, figée dans un passé dont les connaissances et le savoir-faire suffisaient juste à la survie.

 

 

3

                                     Cependant, écartant les branchages qui la fermaient et les repoussant avec soin derrière lui, un homme s'extrayait de l'une des habitations, à l'heure matinale où les oiseaux dorment encore.

Celui-ci, qui s'avançait sur le terrain caillouteux à la végétation épineuse et rare, portait un énorme gourdin. Cette arme redoutable, qu'il tenait lourdement appuyée sur son épaule, et sous laquelle il courbait le dos, était hérissée de nombreux silex, dont le poli brillait d'éclats bleutés sous les rayons de l'astre de la nuit, nuit d'une semaine, d'un mois, d'une année qu'il ne pouvait nommer, car ni lui, ni personne de son espèce n'avait jamais imaginé devoir le faire.

Son vêtement de peaux de bêtes, qui laissait nus bras et jambes malgré la fraîcheur de l'air, sa chevelure longue et désordonnée, sa barbe hirsute et luisante de la graisse animale des viandes ingérées dénotaient les temps reculés.

Cependant, sous l'éclairage lunaire, l'homme progressait rapidement vers une épaisse lame rocheuse couronnée de maigres arbrisseaux. Celui-ci gravit sans hésiter ce premier obstacle, se laissant couler dans l'ombre du versant opposé d'un pas plus attentionné ; puis il reprit son rythme soutenu parmi quelques traces de sentier qui s'étendaient devant lui en montée lente, traces qui signalaient plus le passage des animaux sauvages que celui de l'homme.

Celui-ci marchait depuis plusieurs heures, alors que les premiers rayons du soleil paraissaient enfin au dessus de l'immense falaise, qui maintenant émergeait de la brume et se découpait à l'horizon. Perçant l'ombre au détour d'un rocher, il fut frappé de plein fouet par la lumière naissante, et, levant sa main libre vers ses yeux, il marqua un arrêt, adossant son arme contre le tronc d'un pin.

Figé dans une sorte de prière, il se prosterna trois fois face au soleil, lança dans sa direction une incantation répétitive à voix basse, enfin demeura prostré un long moment, les yeux fermés face au soleil.

Reprenant alors sa massue, l'homme leva furtivement les yeux vers la falaise redoutée, lointaine encore, et se remit en marche.

Il avança jusqu'au soleil faiblissant, et vint arrêter sa course à quelques centaines de pas de la grande muraille, vers laquelle il ne se hasardait pas encore à lever un regard prolongé.

Il le fallait pourtant :

La mission qu'il avait à remplir, la mission qui lui avait été confiée à l'issue de la cérémonie, hier au soir, était d'importance : la survie même du clan, frappé de famine tout au long de l'hiver long et rigoureux qu'il venait d'endurer, tenait à la réussite de son expédition. Des enfants moururent, des vieillards affaiblis succombèrent ; le gibier raréfié, la cueillette inopérante en hiver, le poisson sous une épaisseur de glace jamais vue les avait contraints à la consommation de racines, d'écorces et d'herbes bouillies, mettant à mal les estomacs les plus aguerris. Malgré les privations, il était un des rares à avoir conservé ses forces intactes - on l'avait choisi ; on lui avait réservé le dernier quartier de viande, dont le fumet délicieusement faisandé courait encore entre ses dents.

Le vieux chamane lui avait - longuement préparé - tendu le breuvage d'invincibilité, les femmes avaient peint son visage et ses membres aux couleurs de l'ocre des héros ; enfin, le grand prêtre avait longuement officié devant le clan réuni, apaisant les dieux devant la Pierre levée, lui conférant ainsi le pouvoir d'approcher la falaise sacrée en simple mortel.

Les dieux avaient-ils compris, accepteraient-ils de lui laisser accomplir sa mission malgré le sacrilège qu'il se devait de commettre : le laisseraient-ils, lui, approcher la muraille sacrée ?

Il devait avoir confiance. Les dieux seraient avec lui.

C'est alors, ayant chassé la crainte de son esprit et tout en levant les yeux vers la surface divine, qu'il aperçut le signe : au sol, deux traces étranges, faisant leur chemin parmi le lit de cailloux mêlé de buissons, se dirigeaient vers la falaise. Assurément les dieux, lui accordant leur assentiment, le guidaient vers sa mission sacrée, il lui suffisait de suivre le double signe !

A nouveau, celui-ci se prosterna trois fois, en direction de la falaise cette fois-ci, récita une longue prière apprise la veille même, et se remit en route pour l'approche ultime, empli de la puissance divine et confiant.

 

 

4

                                          Cependant la gestuelle de l'homme, son posé de pied, attentionné sur le sol pierreux, avaient changé : on pouvait y déceler l'action de chasse.

D'une pierre qui soudain échappait à son pied, il fit un écart et stoppa net son avancée. L'homme avait découvert et observait avec acuité un vaste orifice au pied de la paroi rocheuse vers lequel, vraisemblablement, les signes divins le dirigeaient et qui, encore noyé dans l'ombre à cette heure matinale, n'était que ténèbres. Il lui fallut une dizaine de minutes - prises à notre système actuel de mesure du temps - pour disparaître sous le silence de ses pas furtifs dans la gueule béante de la caverne.

L'homme, qui avait progressé dans l'antre obscur jusqu'à ce que la visibilité faiblissante lui fasse craindre le pas sonore, s'était adossé à la paroi humide : il écoutait sans bouger, dans l'attente d'une meilleure accoutumance visuelle à l'obscurité.

Soudain dans le noir, deux yeux lumineux grands ouverts l'observent : la bête est là ! Rassemblant tout son courage et pénétré de l'esprit divin, l'homme arme sa massue, qu'il empoigne de ses deux mains fermes et tient levée au dessus de la tête, prêt à frapper, exactement entre les deux yeux comme le lui avait appris son père, qui, lui-même, tenait cette technique de chasse de son propre père, chasseur émérite entre tous.

Un grondement effrayant se fait entendre, les yeux approchent, grandissent ; on n'entend et ne voit rien d'autre dans l'obscurité ; ses propres yeux rivés à ces disques lumineux gigantesques, le chasseur ressent dans toute sa fibre la bête accourir ; le sol tremble sous ses pieds ; son corps n'apparaît pas encore, mais on le devine énorme. "- Tu dois la laisser approcher, asséner le coup à distance exacte des deux yeux, frapper au tout dernier moment, de toutes les forces que te confèrent les dieux, à bout portant !" ; ces paroles de son père aujourd'hui disparu dans des conditions hélas identiques lui reviennent ; l'homme ajuste la position, retient sa frappe encore : il doit réussir ou périr, un seul coup, un seul est possible ; il sait combien de son geste abouti il peut abréger la longue famine du clan, couper court aux intentions du grand prêtre et empêcher tout sacrifice humain, retourner acclamé - choisir une femme ! En un éclair, tout cela emplit son esprit, puis le vide s'y fait aussitôt ; alors, sûr de lui, dans un unique élan de tout son corps, tel un spasme lui paraissant interminable, l'homme abaisse la massue de toutes les forces réunies, les siennes, celles des dieux, et frappe exactement entre ces grands yeux jaunes et ronds qui approchent encore dans une vacarme inconnu de lui, et que nous appellerions : "roulement métallique d'un train sur ses rails dans un tunnel".

 

 

 

5

Car il s'agissait du tout premier train qui paraissait en ces lieux : on inaugurait enfin la ligne Paris-Artimille, qui franchissant là le dernier tunnel avant la frontière. Le conducteur, croyant bien entendre un choc frontal au niveau des phares, ralentit un peu puis, les instruments de bord paraissant n'indiquer aucune anomalie, celui-ci reprit progressivement l'allure de croisière habituelle.

"Quelque pierre tombée sur la voie" se dit-il, je demanderai vérification dès l'arrêt frontalier... 

 

 

 

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 JCP

 

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29 mai 2014

Nouvelle : "Le Ciné j'y vais jamais"

Nouvelle écrite pour "La Petite Fabrique d'Écriture" sur le thème "cinéma"

DEMI6TASSE anigif 660

  

Le ciné j'y vais jamais

 

                                                           Jour de congé ; j'étais bien peinard sous la tonnelle, la bibine pas loin, et super beau temps avec ça ; alors, je me disais tout bas à l'oreille : "Les gosses sont tranquilles, ta femme bosse, tu vas bien profiter. Rien faire du tout pour une fois - tu vas le faire consciencieusement, et au soleil."

- Papa, tu nous emmènes au ciné ?

Un coup de canon m'aurait pas fait plus d'effet : mon sang n'a fait qu'un tour.

- Heu, quoi, vous êtes pas bien, là ?... j'étais sonné.

- On s'ennuie papa, on sait pas quoi faire. Les DVD on a tout vu et la télé que tu nous mets, c'est pour les bébés, pas pour nous.

- Et la Nintendo alors ?

- On a plus envie du tout, on veut aller voir Alice et le Lapin, tous les copains ils l'ont vu - c'est super !

- Le dessin animé, "Alice au pays des merveilles", c'est ça ? mais c'est un vieux machin, ça, pour dire, je l'ai vu quand j'avais votre âge, ça vous plaira pas, c'est bête comme tout et...

- Oui papa, c'est celui-là, on veut le voir !

Je me suis dit "- T'auras essayé, mais là, t'es foutu, va falloir y aller."

Alors on y est allés.

Ça faisait une paye que j'avais pas mis le nez au ciné - j'y vais jamais, moi. J'ai de suite vu que c'était pas comme avant : le spectateur a plus un poil d'éducation, faut voir pour le croire ! Et ça tripote les téléphones dans le noir - quand t'en a pas qui sonnent (y sont là pour quoi ?...), et je te grignote ici, et là je te froisse un sac à bonbons, et je quitte pas la casquette ; on est dans une autre époque, le savoir vivre ils l'ont viré - c'est la loi nouvelle et c'est leur loi, faut supporter. Après tout, pour ce que je fais ici, allez, vivement la fin du film, fera encore beau en sortant et la bière attend au frigo. Je te les gave donc de pop-corn (il leur faut ça y parait...) et voilà que ça commence : lumière.

Sûr, quand ils font le noir, t'es comme un gosse, t'as toujours l'émotion - surtout pour celui qui saurait pas qu'il va s'enquiquiner une plombe et plus, enfin...

Ouais, un peu vieux le film, même "remastérisé" que c'est dit au générique... Bien vrai,  plein les feuilles la musique qui couvre les dialogues, pas de doute pour moi, c'est bien "remodernisé". Faut être avec son époque, quoi ; un mauvais moment à passer, c'est pour les enfants - la bonne cause, allez.

Alors, voilà t-il pas que dans les cinq minutes je t'ouvre des cocards plus grands que ceux des gosses au sapin de Décembre : j'avais dû voir ce film d'un œil imbécile ; il y du génie là dedans, et j'avais pas su le voir ! Le lapin avec sa montre qui court partout, et ces deux là qu'arrêtent pas de boire du thé, fadas à en couper les tasses en deux au couteau, comme qui coupe une pomme : dé-li-rant. Du coup j'ose pas trop me marrer devant les enfants qui, eux, s'amusent mais sans plus : un film pour les gosses, mais fait pour les adultes, je regrette pas mon après-midi ! Et tout à l'avenant, la chenille qui crache des lettres de fumée, les bouffeurs d'huîtres (pathétique, ça...), les roses peintes en rouge, la reine qui fait couper les tronches à tout va, le roi tout petit, le chat qui disparait, le procès absurde, bref : je me poile à fond - tout en me retenant de le montrer dans le sonore. Je leur ai dit que ce vieux machin qu'a plus d'un demi-siècle valait rien du tout, maintenant faut assurer : je bloque le zygomatique en position repos alors qu'il veut y aller à fond, et ça fait mal... je serre les dents - faut se comporter en père.

Fini le film, j'en reste pétrifié dans mon fauteuil alors que les gosses sont presque sortis.

- Alors, ça t'a plu papa, qu'elle me dit l'aînée...

- Oui, c'est amusant, j'y dis en me retenant.

- Parce que nous, on est déçus, on s'attendait pas à ça, bof.

- Oui, pas terrible qu'y dit le petit, on comprend pas ce qui leur a plu là-dedans aux copains...

- Ah, voyez, je vous l'avais dit que ça vous plairait pas, que je leur case.

- Et cette robe qu'elle porte Alice, c'est bon pour les bonnes-sœurs ça, tu as vu papa, me dit la grande.

- Vous avez raison, mais la prochaine fois, faut écouter papa, hein ?

On est rentrés ; j'ai retrouvé ma bière sous la tonnelle, toute inondée de la lumière d'or des derniers rayons du soleil, et je l'ai bue lentement en me remémorant les bons moments de ce sacré dessin animé ; et je me suis marré tout seul comme un fou - mon zygomatique était dans une de ces colères !

 

Je crois que je me laisserai plus facilement amener au ciné par les gosses dorénavant...

 

JCP 28 05 2014

Sur "La Petite fabrique d'écriture" :

http://azacamopol.over-blog.com/article-le-cine-j-y-vais-jamais-de-jean-claude-123759574.html

 

Posté par J Claude à 11:40 - - Commentaires [1] - Permalien [#]