27 octobre 2016

0035 Les tentacules du temps

 

Les tentacules du temps

 

                                                                 Venues de la pointe extrême de mes fondements intimes, en ces régions distantes de mon être - mais non de ma conscience -, régions à la fois douées de la meilleure part de ma sensibilité et soustraites à mon regard, diffuses sous le voile des fonds obscurs, me parviennent depuis quelque temps d'étranges sensations.

Un sentiment de crainte vient troubler le cours de ma vie, une vie que d'autres créatures disent longue, et dont je ne me soucie de tenir le compte, ignorant de la mesure d'un temps dont la substance même se dérobe à mon entendement.

Et c'est ainsi que, venue de ces appendices longs dont la forme, le nombre et la situation exactes m'échappe tant le maillage de leur multiplicité s'étire au fil du temps, l'idée d'une rupture possible dans le cours de mon existence, sereine jusqu'alors, s'empare insensiblement de moi. Une forme de panique lente qui impliquera, je le sens bien, certaines restrictions des présents que la vie m'a toujours offerts, et renouvelés ; en somme les effets de ce qui, dans le langage d'autres êtres vivants reliés tout comme moi à la Nature par des liens plus ou moins ténus, voire ignorés d'eux-mêmes, porte le nom de "vieillissement". Un terme qui, à l'image du temps et de ses enfantements de durée, n'éveille en moi rien de palpable.

Mais dans l'immédiat de ce présent qui semble me fuir - un présent mobile où de tout temps s'enracina le cours de mon existence -, la sensation se fait plus forte et, par trois fois, le flux nourricier sans lequel je ne serais pas s'est ralenti. On croirait que le réseau infini de mes capteurs vitaux, qui serait pareil à ce que d'autres espèces nomment poumons si on devait en inverser le relief, bute contre l'insurmontable, ou n'a plus la force de s'immiscer aux profondeurs, désorienté, oublieux de ces points cardinaux, mes guides de toujours.

Ah oui. Car il faut que je vous dise, je suis un chêne, un très vieux chêne - un arbre, savez-vous. Et mes vieilles, mes pauvres racines qui ne sont plus ce qu'elles étaient, vont je le crains m'instruire de la notion de ce temps que vous chérissez tant - vous autres humains.

 

JCP 26 10 16 Pour Les Impromptus Littéraires. Thème : vos racines.

Posté par J Claude à 18:26 - - Commentaires [8] - Permalien [#]

19 octobre 2016

Le vent des âges (Proses diverses, 0034)

 

Le vent des âges

 

◄►

Ce matin là, trois cheveux blancs dans la glace en me levant !

Les cheveux d'un autre assurément, rendus là par la fantaisie du vent. A ce malornement rien d'inquiétant : le vent les déposa, le vent les reprendra.

Le lendemain, six cheveux blancs dans la glace en me levant.

Le vent se joue de moi, pour sûr il faiblira.

Mais il n'est pire traître que le vent, tous les marins vous le diront...

Et ce fut ainsi que chacun des matins de ce monde m'apporta son lot de cheveux blancs supplémentaire.

Le vent ne fléchissait pas. Tantôt calme tantôt courroucé, il n'a pas d'âge, lui, et se moque bien de mes cheveux !

M'étant jusqu'à ces tristes jours considéré comme étranger à tout vieillissement, voire immortel, un souffle intérieur fait de panique réflexive m'investit alors, assassin du sommeil et pourvoyeur de rêves mauvais.

Redoutable, la déprime du blanc de l'âge se ruait sur moi.

Il y avait erreur sur la personne, On s'était trompé. Cela rentrerait dans l'ordre...

D'autres miroirs pourtant montraient la même image : celle d'un homme atteint par l'irréparable.

Des soins multiples, régimes alimentaires et traitements réputés souverains furent sans effet : chaque matin dans la glace, la couche neigeuse s'étalait plus encore.

Des solutions radicales, chapeau, perruque, tonte à ras, furent pensées sans trouver asile en mon âme dépitée, qui répugnait à ces artifices d'esthétique incertaine.

Je le vis bien, je n'existais plus. Dans la rue, personne ne se souciait de moi, et les femmes me croisaient sans le moindre regard pour moi. Un mort vivant.

Des cheveux blancs. Moi...

Acculé, rendu aux extrémités, un ami m'indiqua certain vieil homme, aux pouvoirs comme à la sagesse réputés. Quelque charlatan me dis-je, sonnant à la porte d'un modeste appartement du centre de la ville, très fréquentée ce jour-là.

Le cheveu noir malgré l'âge visible, enveloppé d'un kimono de soie noire ceint d'une ceinture rouge, le visage rond, jovial et sans rides, l'œil vif et doux à la fois, l'homme parla peu, mais approcha un moment ses mains des attributs capillaires fautifs, déclarant tout net :

- Le mal est réparé. Vous ne me devez rien. Retournez chez vous en regardant - c'est essentiel ! insista-t-il - toujours droit devant vous ; évitez tout miroir - instrument des vanités ! -, sinon le charme, sachez-le bien, sera brisé à l'instant même ; enfin, affichez le sourire et vous connaîtrez la paix.

Écoutant l'homme (on ne sait jamais...), je figeai mon regard droit devant moi, ignorant les vitrines des magasins, affichai de mon mieux un visage avenant éclairé d'un léger sourire, et vis que des passants croisés me souriaient également ; alors qu'une femme, plutôt jolie, croisait mon regard avec insistance, souriante elle aussi...

Ça fonctionnait. De son fluide puissant, le vieil homme m'avait rendu ma vraie toison, j'existais à nouveau !

 

Rentré chez moi pourtant, le fléau neigeux était toujours là, dans la glace.

Mais désormais je savais m'en libérer.

 

◄►

 

JCP 19 10 16 Pour les Impromptus Littéraires (sujet proposé par moi-même à l'occasion de la foire aux thèmes) : utiliser l'incipit "Ce matin là, trois cheveux blancs dans la glace en me levant."

Posté par J Claude à 07:56 - - Commentaires [2] - Permalien [#]