16 septembre 2019

"L'étrange destin de la planète Exomar". ÉPISODE 1/3

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 Jean-Claude Paillous

 

L’étrange destin de la planète Exomar

 (épisode 1/3)

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1  - Atterrissage

 

                                   C’est dans une nuée de poussière que l’astronef se posait sur la vaste plateforme, dont la tour de contrôle n’avait enregistré de trafic depuis des mois. L’approche requit plus de temps qu’à l’ordinaire, les cinq cylindres du train d’atterrissage marquant, dans des sifflements brefs, plusieurs ajustements saccadés : le pilote automatique de l’appareil paraissait hésiter.

Le vaisseau qui se posait sur l’astroport de la ville de Norcyca (planète Exomar) provenait d’Antorhaï, planète d’orbite immédiatement extérieure à celle d'Exomar, elle-même troisième par la taille du système héliocentrique Urdis de la galaxie RGS 9056. Exomar avait été atteinte en 7.398, et colonisée peu après pour ses ressources en métaux précieux et terres rares, utiles à l’hypertronique et à la construction spatiale. La ville de Norcyca, plaque tournante du trafic avec les provinces d’Exomar comme avec les autres planètes du Système Urdis, dans une dynamique de ruée vers les matières premières, s’était développée en ville champignon, et comptait aujourd’hui plus de 600.000 résidents.

Pour des difficultés que l’on tenait confidentielles sur Exomar, l’équipe de scientifiques venue d’Antorhaï, et qui descendait la passerelle en ce moment, était venue en renfort à ses homologues Exomariens. Antorhaï, première planète colonisée du Système Urdis, possédait les ressources humaines et les universités les plus réputées parmi les planètes habitées du Système. Faire appel au savoir-faire et à la connaissance de pointe revenait, immanquablement, à solliciter Antorhaï et, même si des noyaux de chercheurs et de concepteurs de plus en plus qualifiés s’étaient, au fil du temps, constitués sur d’autres planètes, Antorhaï demeurait le cerveau du système héliocentrique Urdis.

Les scientifiques se dirigèrent vers le sas grand ouvert qui les attendait en bout de plateforme, et la double porte métallique se referma sur eux dans un claquement sourd. On remit à chacun un appareil respiratoire individuel capable d’enrichir l’air respiré en oxygène, dont la teneur était ici de 21% inférieure au seuil humain requis. Cet appareil, dont on pouvait se passer sans gêne respiratoire notable au repos, ou lors du sommeil, devenait par contre indispensable dans l’effort physique ou lors d’une marche soutenue. La faune qui peuplait Exomar bien avant l’homme était adaptée à cette déficience, mais il était vivement déconseillé d’y amener ses propres animaux de compagnie.

Les deux femmes et les trois hommes furent accueillis par le chef de station, John Escart, et le scientifique Paul Courtis, accompagné de son aide Tania Kristov dans le hall qui jouxtait le sas, où déjà deux opérateurs décontaminaient matériel et bagages déposés par les arrivants.

Présentations et salutations d’usage s’achevèrent sur une banalité courtoise :

- Avez-vous fait bon voyage ? fit John Escart.

- C’eût été parfait répondit Laura - sans cette ceinture de Rydhas, qui nous a passablement malmenés. Mais vous connaissez l’obstacle, où tant de vaisseaux de première génération disparurent ; pourtant voyez, nous avons survécu ! fit-elle dans un rire aérien, mains tournées vers sa poitrine, geste qui eut le don d’éclairer le visage de son interlocuteur d’un sourire prolongé - sourire où l’on pouvait même lire plus.

- Dans ce cas, nous allons vous montrer vos quartiers où vous pourrez vous détendre jusqu’à la réunion de tierce-journée, et où nous vous ferons porter vos repas. Vous connaissez la durée de nos jours, tellement plus longs que les vôtres. Aussi avons-nous pensé que vous aimeriez passer vos premières journées entre repos et tourisme, pour mieux vous adapter à notre rythme de vie.

- Nous apprécions cette attention, répondit Édouard Lantani, premier pilote, je suis moi-même rompu de fatigue après ce long périple.

- Tania va vous conduire et s’occuper de votre confort.

Celle-ci les entraîna vers un des couloirs qui desservaient le vaste hall d’accueil.

 

 

2  - Réunion de travail

                                 Outre John Escart et Paul Courtis, deux autres personnes  attendaient les scientifiques antorhiens dans la salle où Tania les fit entrer. Les larges baies vitrées de la pièce au sol couvert de moquette claire dominaient le quartier le plus désolé de la métropole, désormais abandonné. Certains immeubles étaient partiellement affaissés, d’autres, murs éventrés, montraient une armature oxydée et tordue, et l’on aurait pu croire aux effets d’un tremblement de terre - désolation qui contrastait avec un ciel bleu et sans nuages. Les Antorhiens s’étaient approchés des vitres et observaient, interrogatifs, le quartier sinistré. Contre le flanc de la colline qui bordait la ville à l’ouest, dépassant d’un interminable alignement de bâtiments aux murs grisâtres, on apercevait les hautes tours de transformation faites de treillis métallique, où des émanations de vapeurs montraient des usines en activité. Dans le lointain, comme jaillie d’un mirage, brillait aux lueurs de l’étoile solaire Elistar déjà basse l’étendue vaste de la mer. Et plus au sud, au pied des hautes roches brunes qui bordaient la côte, on distinguait la station balnéaire de Sorhidor, destination estivale très prisée des Exomariens. Constatant que les regards retournaient au quartier sinistré, anticipant les questions, John Escart fit :

- Le voici notre problème : des mouvements de sol récurrents minent nos constructions les plus fragiles. Pour éviter tout mouvement de panique, nous avons prétexté jusqu’ici un effondrement des galeries d’exploitation désaffectées qui, en effet, sillonnent le sous-sol de ce quartier, le plus ancien de la ville. Mais aujourd’hui ces raisons ne suffisent plus : bien qu’au premier stade encore, d’autres cités présentent des symptômes identiques. Mais nous en parlerons mieux assis, fit-il montrant la table. Celle-ci, ovale et de bois clair, était chargée de documents épars, et l’on avait servi des boissons.

Tous assis, John poursuivit :

- Ces mouvements du sol sont très lents, mais vous avez pu juger de leurs effets, comme ici, approximativement sur une décennie. La piste où vous avez atterri se déforme de même. Le défaut de planéité, encore peu sensible, n’a pas échappé à votre pilote automatique, qui l’a signalé à notre tour de contrôle, et je vous présente nos excuses pour le désagrément.

- A peine perceptible, rétorqua Édouard Lantani, beaucoup d’entre nous ne l’auront même pas remarqué je pense.

Le murmure qui s’éleva du tour de table confirmait la présomption du pilote.

- Il nous est impossible d’engager des travaux pour ces fluctuations incessantes, les chantiers seraient permanents. Nous parons au plus pressé, ajouta John Escart.

- Nous voici donc dans le vif du sujet, fit Ed Richardson, chef de la délégation scientifique antorhienne, homme mince et de grande taille à la chevelure grise assez peu soignée.  Nous sommes prêts, poursuivit-il, à effectuer des relevés topographiques à grande échelle durant une année exomarienne sur l’ensemble de la planète ; le matériel attend dans les soutes. Et sont réservés, conformément à votre demande, les créneaux horaires d’accès à notre télescope du mont Gorhis, où l’on est prêt à programmer les observations complémentaires à distance.

- Quand pouvez-vous commencer ? fit John.

- Sous quelques jours, à peine.

- Parfait, vous pourrez disposer d’un vaisseau léger, et d’un pilote rompu aux approches délicates.

Les questions de local d’entrepôt, de bureaux d’opérations et de personnel d’assistance étant réglées, la réunion s’étirait, chacune, chacun y allait de son hypothèse quant aux mouvements du sol, et les arguments devenaient fantaisistes. Ce fut Ed Richardson qui, voyant que l’on s’égarait, coupa court :

- Eh bien, je crois qu’il est inutile de pousser plus loin, nous nous mettrons au travail après cette visite aérienne de la planète, que j’ai hâte de voir, si nous devons toujours l’effectuer demain, John ?

- Certainement, rendez-vous demain à sept heures, salle d’embarquement 3A. Vos grandes vacances sur Exomar commencent !

Malgré la gravité du sujet discuté, on se quitta dans la bonne humeur.

 

 

FIN DE L'ÉPISODE 1/3

SUITE :

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"L'étrange destin de la planète Exomar". ÉPISODE 2/3, suite

 

 

L’étrange destin de la planète Exomar (2/3, suite)

 

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3  - En visite

                                Les scientifiques venus d’Antorhaï virent Exomar, et furent conquis. Rivières, torrents, lacs, forêts, océans et montagnes, offraient sur les trois continents toute variété de paysage à la contemplation. L’univers exomarien comptait un vaste désert de sable blanc aux éperons rocheux qui, tels de longs dos écailleux de dinosaures enfouis, couronnaient les dunes en un réseau de reliefs rougeâtres à la beauté envoûtante. Une chaîne de hauts volcans éteints, envahis d’une végétation luxuriante, bordait vers l’équateur l’océan des tempêtes, ainsi nommé aux premières heures de la colonisation, océan qui s’était avéré par la suite plutôt paisible. Les pôles cependant, aux rigueurs glaciaires, présentaient un enchevêtrement de pics noirâtres élevés, ceinturés de glaciers dont la surface, étrangement granuleuse vue depuis le vaisseau, résultait des orages de glace qui la pilonnaient régulièrement. Difficilement prévisible, ce dangereux bombardement s’opposait à l’exploration des pôles, délaissés à la suite de tentatives dramatiques.

- Ces pôles sont le côté obscur de notre planète, fit John Escart dans un rire jovial, qu’il interrompit soudainement pour tendre la main vers les hublots :

- Regardez !

Il fit remarquer la rare position des deux lunes jumelles qu’on aurait cru s’allant percuter, bien que d’orbites distantes. Lentement, l’une éclipsa l’autre, alors que la troisième émergeait au sud, énorme dans le ciel, et rougie sous la lumière faiblissante du couchant, qui éclairait des visages fascinés à travers les hublots. En silence, ils contemplèrent longuement le spectacle grandiose.

- Unique dans tout le Système Urdis souligna John, avec une certaine fierté. Jugeant à la fois de l’heure tardive et de l’étirement horaire qui se lisait sur les visages, celui-ci conclut :

- Je crois que nous vous avons montré l’essentiel des beautés de notre monde depuis le ciel, mais vous aurez l’occasion de visiter nos sites touristiques majeurs depuis le sol, au cours de votre long séjour.

 

 

4  Étude scientifique

                                  L’équipe antorhienne se mit au travail dès le surlendemain. Le vaisseau mis à disposition leur permit de sillonner la planète selon un programme préétabli, y posant une myriade de balises émettrices qui diffusaient leurs trois dimensions spatiales, ajoutées à l’indispensable quatrième : la mesure du temps tel qu’il s’écoulait sur Exomar. Un supracomputer centralisant les mesures affichait chiffres et graphiques en consultation permanente. Ils contactèrent les opérateurs du télescope du mont Gorhis, sollicitant images et mesures à période fixe, accessibles sur une fréquence sécurisée.

Une année exomarienne leur suffit pour constater l’irréfutable : Exomar était sujette à une déformation constante. Ses pôles se rapprochaient l’un de l’autre, et la matière s’étirait au niveau de l’équateur comme qui écrase entre ses doigts une boulette de mie de pain. Le cercle équatorial, non seulement grandissait, mais se muait en ellipse. Ceci à une vitesse effarante à l’échelle cosmique, propre à envisager une évacuation de la planète au terme de quelques siècles à peine. Ils notèrent de plus un raccourcissement du jour exomarien, peu significatif les premiers mois, mais dont la diminution croissante confirma leurs craintes : sous une force centrifuge titanesque, la transformation paraissait bien provenir d’un emballement de la vitesse de rotation de la planète.

Tous furent affligés qu’un tel épilogue soit possible pour Exomar - où il faisait si bon vivre. Et, difficile soit-il de l’annoncer, il fallut le faire auprès des populations - qui avaient déjà d’elles-mêmes pressenti le mal, mais n’y voyaient pas telle ampleur.

 

 

FIN DE L'ÉPISODE 2/3

Suite et fin :

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"L'étrange destin de la planète Exomar". ÉPISODE 3/3, suite & fin

 

L’étrange destin de la planète Exomar (3/3, suite & fin)

 

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5 - Loi cosmique

                                             Inexorable, la transformation de la planète se poursuivit, et il fallut neuf siècles à Exomar pour se figer dans la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, en 8.856 : une sorte de galette de forme elliptique, dont la longueur atteint 29.000 kilomètres et la largeur 18.000, pour une épaisseur inégale de 7 à 12 milliers de kilomètres. Des reliefs avaient subsisté, certains renversés ou étirés ; d’autres au contraire, compressés par les masses en mouvement, s’étaient élevés en aiguilles vertigineuses. Enfin, libérées par les pressions formidables, des coulures de lave s’étaient répandues en vastes cordons de soudure paraissant unir à jamais, refroidies, plaques tectoniques et reliefs.

Inconnue de l’homme, une catastrophe naturelle de cette ampleur occasionna d’importantes pertes humaines. Malgré une vaste campagne d’information apte à presser l’évacuation, qui se fit vers Antorhaï, nombre d’incrédules demeurèrent sur Exomar et y périrent. D’autres ne purent être informés à temps et d’autres encore, venus trouver sur Exomar une vie proche de la nature en contempteurs du progrès, n’eurent pas davantage connaissance de la menace, malgré des secousses telluriques pourtant annonciatrices.

Océans, lacs, fleuves et torrents, quelque temps mêlés dans le bouleversement, avaient fini par trouver leur nouveau lit, et le calme était revenu sur la planète plate, dont les journées s’étaient désormais stabilisées à 19 heures GMU, en lieu des 42 précédentes. Les variations de température y étaient plus modestes, les régions polaires, dont les glaces avaient fondu à la rencontre des laves libérées et grandi les mers, s’étant réduites lentement. L’année se chiffrait à 697 jours.

L’humain disparu (on disait que certains, ayant refusé de partir, auraient survécu, fait peu probable en ce chaos meurtrier vite privé de nourriture…), d’autres espèces, insectes, oiseaux et petits mammifères en majorité, purent s’adapter. Et le végétal, par la graine ensevelie ou portée par les flots, reparut dans sa splendeur première, d’autant que non exploité - autrement que par les animaux pour leur seule survie.

Mais l’homme, ce curieux, ce découvreur insatiable et cupide, ne laissa pas longtemps Exomar à sa paix tranquille, et l’on vit bientôt des quantités croissantes de colons s’y installer à nouveau, d’autant que l’atmosphère y étant devenue directement respirable, on se passait du suroxygèneur. Cet argument, ajouté à un sol fertile et un climat favorable, fut décisif pour le repeuplement.

Ainsi, tout semblait retourner à la normale sur Exomar, et on aurait pu lui prédire un avenir radieux - pour une planète de morphologie plate (on s’accorda sur le néologisme « slimimorphe »). Car il n’y avait d’autre cas dans l’univers connu de planète de ce type. Cette caractéristique, que les astrophysiciens de tout temps virent impossible, voire hérétique à leur doctrine, couvrait leur front du rouge de la honte et certains, par leur ego blessé, prédisaient à peine quelques siècles de vie à ce « biscuit mal cuit », dont ils déconseillaient vivement qu’on allât s’y établir. Contrairement à ses collègues scientifiques, Hubert Lesélène, de l’université Beckeroise d’Antorhaï, affirmait avoir eu vent de tel slimimorphisme, en vigueur autrefois sur certaine planète, mais il ne fut pas écouté. L’heure était à l’effondrement des intelligences, et le « Principe d’Incertitude » de la vieille école de Copenhague, triste manifestation du non-savoir des premiers temps de la science, fut exhumé et enseigné.

Ainsi discréditée, la communauté scientifique demeurait abattue.

On vit des suicides.

Mais cet état d’incertitude ne ralentissait pas - tels ceux qui emménagent à flanc de volcan -, le flot grandissant des colons. Tout au contraire, l’attrait de la nouveauté était le plus puissant des facteurs poussant le touriste curieux à venir en visite, et peu après à s’installer sur Exomar, première planète slimimorphe de la création en cours.

 

 

 

 6 - Destinée

                                        Cependant, à quelques dizaines d’années-lumière à peine de là, assis les pieds ballants au bord d’un large trou noir dont il avait aménagé la bordure en siège confortable, une sorte d’humanoïde très âgé, la peau fossilisée par des millénaires d’exposition aux rigueurs du cosmos, longue barbe et cheveux blancs emmêlés débordant sur une robe immaculée ceinte d’une corde de fibre dorée, n’avait rien perdu de l’étrange transformation d’Exomar. Excepté qu’il l’avait vue, lui, assujetti à son propre espace-temps, évoluer en un claquement de doigts. Quelque peu désabusé par cet Univers ennuyeux où plus rien de notable n’advenait, la planète aplatie avait réveillé l’attention du vieillard, lui qui affectait un demi-sommeil de chat depuis si longtemps. Cela évoquait en lui, fugitivement, certains souvenirs de jeunesse profondément enfouis en sa mémoire sommeilleuse. Mais tout demeurait vague en son esprit, d’où rien de précis ne parvenait à émerger.

- Jésus, viens voir, fit-il à son fils qui s’occupait, pour tuer le temps, à pétanquer des astéroïdes, et dont la fougue impatiente s’étiolait dans l’inaction.

- Oui, Père.

- Vois-tu cette curieuse planète plate, tout à l’orient-boréal de la DPU 8534 ? (il s’agissait bien de la galaxie RGS 9056, que père et fils nommaient ainsi, selon leur propre catalogue), on la dirait peuplée fit-il, la désignant de son index noueux.

- En effet, Père, comme c’est étrange ! Enfin du neuf à contempler, que dis-je : du jamais vu…

- Si, … si… je crois bien que ça me rappelle quelque chose… ça va me revenir, il y a si longtemps…

- Eh bien, poursuivit le Père, descends donc un peu sur cette planète, interroge les gens, discrètement bien entendu, et vois si l’on ne pourrait pas y implanter quelque religion nouvelle, comme au bon vieux temps, te souviens-tu ? Je ne sais pourquoi, mais cette platitude m’inspire et je vais, à tout hasard, leur préparer une de ces doctrines dont tu me diras des nouvelles…

- Ah, oui, Père, c’est une excellente idée répondit Jésus… mais en douceur s’il te plaît : de vieilles douleurs s’éveillent encore en mes extrémités, surtout par les nuits d’orage cosmique.

- Sois rassuré, ton vieux père s’est assagi, tu n’auras pas à te plaindre de moi. Mais ne tarde pas, d’autres convoitent peut-être la même matière première encore vierge…

Alors Jésus, heureux de reprendre du service, étendit les bras et, d’une gracieuse flexion-extension, plongea sans plus attendre, les mains jointes, dans le vide sidéral.

- Hé, attends ! Trop tard, il ne m’entend déjà plus…

 

Il aurait voulu lui dire qu’il ne pourrait plus compter sur les émissaires ailés. Ceux-ci en effet, exaspérés par les brûlantes pénétrations atmosphériques, et dont même la plume titane n’avait amélioré le sort, refusant désormais toute mission, s’étaient retirés sur les îles côtières d’une très vieille planète… Et voilà… dont il avait aussi perdu le nom !… ; incarnés tous en grands oiseaux blancs qui passaient leur temps à plonger dans les eaux tête première comme des fous - voyez comme on devient ; mon Dieu !

Jésus s’en passerait, voilà tout ; et d’ailleurs, reconnaissant ses erreurs passées, il allait concevoir une religion tout à fait aimable et douce, poser les bases d’un concept innovant de vie heureuse en planète, et lever certains interdits - concurrence oblige !

Le Fils ne fut bientôt qu’un tout petit point aux confins de l’espace, et le Père se remit en position d’observation au bord du trou noir. Peu sensible au formidable pouvoir d’attraction de ces objets du ciel profond - légère brise pour lui -, il aimait à contempler le flot, hétéroclite et incessant, de tout ce qui pouvait s’engouffrer dans la gueule grande ouverte de ces véritables éboueurs du cosmos. Et rien n’égalait, comme en ce moment précis, le spectacle d’une géante rouge qui disparaissait, étirée en lourdes larmes de feu, illuminant un moment le gosier vorace dans ce feulement sourd qui parvenait encore à l’effrayer. Venus comme un énorme étirement de guimauve, les longs filaments d’une naine blanche en fusion encore lointaine, et dont la forte densité opposait résistance, furent aspirés, entraînant avec eux le globe laiteux, en méduse échouée sur la grève, et que le ressac étire. Dans des vapeurs irisées, le chuintement lourd de la succion gargantuesque lui offrit quelques frissons. Le flot d’une ceinture d’astéroïdes, avalée en chapelet de petits pois dans un chant de crécelle, le divertit un moment, puis il revint à son état semi-méditatif habituel, en syntonisation large sur la mélodie envoûtante des ondes cosmiques, dont il savait apprécier les litanies, rythmant leur cadence lente du bout du pied.

L’univers, qu’il ne se lassait pas de contempler, provoquait toujours en lui le même questionnement :

- Quel Créateur fou a bien pu réaliser tout cela…

Il fut alors traversé d’une pensée tendre pour son fils dont l’image de la mère, sa propre épouse pourtant, sans doute logée dans la même région mémorielle que l’intrigante planète d’autrefois, ne lui revenait pas non plus.

- Ainsi vont les mystères célestes, se dit-il résolu. Pourtant, par les nuits glaciales des hivers cosmiques, il avait parfois souhaité la présence de la femme - à laquelle les simples mortels vouaient tant de passion.

D’un effort de mémoire qui lui coûta, il put revoir les premiers succès religieux de son fils sur cette très vieille planète… tiens, liée à une idée de platitude aussi… oui, celle des Anges contestataires, c’est bien ça ! Les portes de sa mémoire consentaient enfin à s’entrouvrir, et une oreille exercée aurait pu entendre gémir leurs gonds rouillés.

Le vieillard s’écria : - La Terre, bien sûr, c’était la Terre !

Une planète bien mal habitée, en effet déclarée plate autrefois par quelques résidents à robe écarlate, aujourd’hui petite boule gris-lune et déserte, d’où s’élevaient encore quelques fumeroles.

Les imbéciles !

Imitant la force brutale de leur soleil et l’emprisonnant dans des tubes, ils étaient parvenus à s’entretuer. Jusqu’au dernier !

Plus besoin de religion dans ce triste coin de l’univers.

« Aimez-vous les uns les autres »… Jésus, qui jadis leur porta cette bonne parole, en était demeuré traumatisé trois millénaires, et s’était peu à peu désintéressé de la religion. Lui aussi devait avoir oublié la Terre dont, tacitement, on ne parlait plus.

Que de souvenirs… et tout ce temps… tout ce temps qui s’écoulait si vite sans qu’on pût le retenir ! Combien de systèmes, combien d’étoiles, de planètes, de galaxies entières avait-il vu s’écrouler, s’éteindre en nébulosités dans des explosions aux fulgurances prodigieuses, dans des fusions de couleurs jamais vues, et combien d’autres, plus discrètement, s’étaient formées et se formaient encore, en ce moment même, étincelles lointaines...

Mais Jésus, malgré son visage encore frais, ses impatiences, sa démarche féline, n’était plus très jeune lui aussi : saurait-il encore prêcher, saurait-il convaincre ? Cependant, on ne l’apercevait déjà plus. N’aurait-il rien perdu de sa célérité, jadis plus prompte que la pensée ? Peut-être avait-il déjà pris pied sur la planète plate, peut-être même en ce moment réunissait-il les foules…

- S’il subsistait encore chez l’homme quelque demande religieuse…

 

Et le vieil homme laissa échapper, dans un souffle las :

- On sait jamais…

 
 
 

 FIN

 
 

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Note de l’auteur

L’écriture de ces lignes n’a pu se faire sans une pensée émue pour les pionniers de l’astrophysique, dont certains périrent dans les flammes de l’Inquisition pour simple curiosité scientifique. En ces temps-là, où l’obscurantisme religieux tenait lieu de science, le texte ci-dessus n’aurait pas manqué d’avoir un effet semblable.

A tout humain combustible :

Au nom de la liberté, tolérons, acceptons les religions, mais au nom de la même liberté soyons vigilants.

 

 Place du Salin, Toulouse, lieu d’autodafé jusqu’au 17ème siècle.

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 Jouxtent la place : l’église réformée du Salin, l’Institut Catholique de Toulouse, le Palais de Justice de Toulouse.

On notera au passage que le dernier autodafé eut lieu en 1619 : triste quadricentenaire.

 

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 JCP 01-05/2018 revu 04 et 09/2019 (La lecture du panneau ci-dessus a inspiré une bonne part de cette nouvelle).

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