23 janvier 2020

La Bibliothèque s'accroît : RAMUZ

 

 Trois nouveaux ouvrages en Bibliothèque :

 

Charles-Ferdinand RAMUZ

 

 

Aline

 

Si le soleil ne revenait pas

 

 Adam et Ève

 

Ces textes sont libres de droits

 

UN LIVRE PAPIER C'EST TELLEMENT MIEUX !

 

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Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse. Son œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'être humain. Ramuz s'est inspiré d'autres formes d'art (notamment la peinture et le cinéma) pour contribuer à la redéfinition du roman.

 

L’essentiel de son œuvre :

  • 1905 Aline
  • 1907 Les Circonstances de la vie
  • 1908 Le Village dans la montagne
  • 1908 Jean-Luc persécuté
  • 1910 Nouvelles et Morceaux
  • 1911 Aimé Pache, peintre vaudois
  • 1913 Vie de Samuel Belet1914 :
  • 1915 La Guerre dans le Haut-Pays
  • 1917 :
    • Le Règne de l'esprit malin
    • La Guérison des maladies
  • 1919 Les Signes parmi nous1920 :
  • 1921 :
    • Terre du ciel
  • 1922 :
    • Présence de la mort
    • La Séparation des races
  • 1923 Passage du poète
  • 1925 :
    • L'Amour du monde
    • 1925/1926
    • La Grande Peur dans la montagne
  • 1927 :
    • La Beauté sur la terre
    • Vendanges
  • 1932 :
    • Farinet ou la Fausse Monnaie
    • Adam et Ève, Lausanne : Mermod (Aujourd'hui).
  • 1933 :
    • Taille de l’homme
  • 1934 Derborence
  • 1936 :
    • La Suisse romande
    • Le Garçon savoyard
  • 1937 :
    • Si le soleil ne revenait pas
  • 1938 :
  • 1942 La Guerre aux papiers
  • 1943 :
    • avec Igor Strawinski : Noces et autres histoires russesPays de Vaud, Lausanne : Jean Marguerat.
    • René Auberjonois, Lausanne : Mermod.
  • 1944 Nouvelles
  • 1945 Vers

 

Postérité :

Prix et distinctions

 

Portrait de Ramuz, au recto du billet de 200 francs.

  • 1912 : prix Rambert pour Aimé Pache, peintre vaudois.
  • 1923 : prix Rambert pour Passage du poète.
  • 1943 et 1944 : la Société des écrivains suisses propose le nom de Charles Ferdinand Ramuz pour l'attribution du prix Nobel de Littérature. Ces deux candidatures seront des échecs.
  • 1972 : la Poste suisse émet un timbre d'une valeur faciale de 0,20 CHF représentant le portrait de l'écrivain vaudois accompagné de sa signature autographe
  • 1997 - 2018 : La Banque nationale suisse décide de consacrer à Charles Ferdinand Ramuz son billet de 200 francs suisses.
  • Plusieurs lieux de la région portent son nom : une avenue à Pully, un collège à Lausanne, ainsi que la médiathèque d'Évian-les-Bains.

 

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03 novembre 2013

Charles Ferdinand Ramuz, ALINE

 

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 Texte libre de droits

 

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I

 

                   Julien Damon rentrait de faucher. Il faisait une grande chaleur. Le ciel était comme de la tôle peinte, l’air ne bougeait pas. On voyait, l’un à côté de l’autre, les carrés blanchissants de l’avoine et les carrés blonds du froment ; plus loin, les vergers entouraient le village avec ses toits rouges et ses toits bruns.

 

Il était midi. C’est l’heure où les grenouilles souffrent au creux des mottes, à cause du soleil qui a bu la rosée, et leur gorge lisse saute à petits coups. Il y a sur les talus une odeur de corne brûlée.

 

Lorsque Julien passait près des buissons, les moineaux s’envolaient de dedans tous ensemble, comme quand une pierre éclate. Il allait tranquillement, ayant chaud, et aussi parce que son humeur était de ne pas se presser. Il fumait un bout de cigare et laissait sa tête pendre entre ses épaules carrées. Parfois, il s’arrêtait sous un arbre ; alors l’ombre entrait par sa chemise ouverte ; relevant son chapeau, il s’essuyait le front avec le bras. Puis il se remettait en chemin, sortant de l’ombre, et sa faux au soleil brillait comme une flamme. Il reprenait sa marche d’un pas égal. Il ne regardait pas autour de lui, connaissant toute chose et jusqu’aux pierres du chemin dans cette campagne où rien ne change, sinon les saisons qui s’y marquent par les foins qui mûrissent ou les feuilles qui tombent. Il songeait seulement que le dîner devait être prêt et qu’il avait faim.

 

Mais, comme il arrivait à la route, il s’arrêta tout à coup, mettant la main à plat au-dessus de ses yeux. C’était une femme qui venait. Elle semblait avoir une robe en poussière rose. Il se dit : « Est-ce que ça serait Aline ?… » Lorsque celle qui venait fut plus près, il vit que c’était bien Aline. Il eut un petit coup au cœur.

 

Elle marchait vite, ils se furent bientôt rejoints. Elle était maigre et un peu pâle, étant à l’âge de dix-sept ans, où les belles couleurs passent souvent aux filles, et elle avait des taches de rousseur sur le nez. Pourtant, elle était jolie. Son grand chapeau faisait de l’ombre, sur sa figure, jusqu’à sa bouche qu’elle tenait fermée. Ses cheveux blonds, bien lissés par devant, étaient noués derrière en lourdes tresses. Elle avait un panier au bras ; ses gros souliers dépassaient sa jupe courte.

 

Julien dit :

— Bonjour.

 

Elle répondit :

— Bonjour.

 

C’est de cette façon qu’ils commencèrent. Julien dit ensuite :

 

— D’où est-ce que tu viens ?

— De chez mon oncle.

— Il fait bien chaud.

— Oh ! oui.

— Et puis c’est loin.

— Trois quarts d’heure.

— C’est que c’est pénible avec ce soleil et cette poussière.

— Oh ! je suis habituée.

 

Ils se tenaient l’un devant l’autre comme des connaissances qui se font la politesse de causer un peu, s’étant rencontrées. Julien avait une main dans sa poche, l’autre sur le manche de sa faux, et il tournait la tête de côté tout en parlant. Mais les oreilles d’Aline étaient devenues rouges. Et, lui aussi, malgré son air, il avait quelque chose à dire, qui n’était pas facile à dire, c’est pourquoi il ne chercha d’abord qu’à gagner du temps.

 

Il demanda à Aline :

— Où est-ce que tu vas ?

 

Elle dit :

— Je rentre.

— Moi aussi. Veux-tu qu’on fasse route ensemble ?

 

Et, pendant qu’ils marchaient l’un près de l’autre, Julien allait fouillant dans sa tête, mais il y a des fois où on a les tuyaux de la tête bouchés. Il regardait en l’air. On apercevait dans les branches les cerises qui étaient blanches du côté de l’ombre et rouges du côté du soleil. Les abeilles buvaient aux fleurs toutes ensemble. Bientôt le village parut. Le temps passait. Alors Julien poussa plus profond encore, jusque là où les idées se cachent, et recommençant :

 

— J’ai fauché toute la matinée, c’est pas commode par ce sec. C’est des jours de la vie où on n’a pas courage à vivre.

— C’est vrai, répondit Aline, on n’a de plaisir à rien.

— Et puis, dit-il, ayant trouvé, il y a longtemps qu’on ne s’est pas revu.

 

Aline baissa la tête. Elle dit :

— C’est que c’est le moment où le jardin demande. Et puis, maman qui est toute seule…

 

Mais, comme il était têtu :

— Écoute, reprit-il, si tu étais gentille, eh bien, on se reverrait.

 

Aline pâlit.

 

— Hein ? dit-il.

— Je ne sais pas si je pourrai.

— Du diable pourtant ! on a des choses à se dire.

 

Ce fut le moment où elle hésita, et son cœur se balançait comme une pomme au bout de sa branche ; puis l’envie fut la plus forte.

 

— Si je me dépêche bien, dit-elle, peut-être une fois.

— Alors quand ?

— Quand tu voudras.

— Ça va-t-il ce soir, vers les Ouges ?

— Oh ! oui, peut-être.

 

Ils arrivaient au village ; les maisons se tenaient au bord de la route avec leurs jardins, leurs fontaines et leurs fumiers.

 

Julien dit encore :

— À ce soir.

 

Elle répondit :

— Je tâcherai bien.

— Pour sûr ?

— Pour sûr.

 

Aline vivait seule avec sa mère dans une petite maison. Elles avaient encore une chèvre et un champ qui leur faisait deux cents francs par an, étant bien loué. La vieille Henriette aimait l’argent, qui est doux à toucher, comme du velours, et il a une odeur aussi. Mais, si elle aimait l’argent, c’est qu’elle avait tant travaillé pour le gagner qu’il lui en restait un cou tordu, un dos voûté et des poignets comme deux cailloux. Les veines sous la peau de ses mains ressemblaient à des taches d’encre. Comme elle n’avait plus de dents, son menton remontait jusqu’à son nez quand elle mangeait. Elle allait dans la vie avec tranquillité et sans hésitation, ayant fait ce qu’il fallait faire ; elle voyait ce qui est bien, ce qui est mal ; et puis elle attendait de mourir à son heure, car Dieu est juste, et on ne va pas contre sa volonté. Elle avait un bonnet noir sur ses cheveux tirés aux tempes. Les jours s’en venaient, les jours s’en allaient et les plantes poussaient, chacune en sa saison.

 

Elle dit à Aline :

— Tu es restée bien longtemps.

 

Aline répondit :

— J’ai été aussi vite que j’ai pu.

 

Elle pensait à Julien, c’est pourquoi elle était distraite. Elle se rappelait les premières fois qu’elle l’avait vu, et ils se connaissaient depuis l’école, seulement il était déjà depuis longtemps dans les grands qu’elle était encore dans les toutes petites. Et, un jour, ils s’étaient rencontrés, Julien l’avait accompagnée, ensuite il était revenu : au commencement, elle n’y avait pas pris garde ; puis, peu à peu, elle avait eu plaisir à le voir, parce que l’amour entre dans le cœur sans qu’on l’entende ; mais, une fois dedans, il ferme la porte derrière lui.

 

L’après-midi passa lentement. La chaleur alourdit les heures comme la pluie les ailes des oiseaux. Aline cueillait des laitues avec un vieux couteau rouillé. Quand on coupe le tronc, il en sort un lait blanc qui fait des taches brunes sur les doigts et qui colle. Les lignes dures des toits tremblotaient sur le ciel uni, on entendait les poules glousser, les abeilles rebondissaient à la cime des fleurs comme des balles de résine. Le soleil paraissait sans mouvement. Il versait sa flamme et l’air se soulevait jusqu’aux basses branches des arbres où il se tenait un moment, puis retombait ; les fourmis couraient sur les pierres ; un merle voletait dans les haricots. Lorsque son tablier fut plein, Aline considéra le jour, le jardin, la campagne ; déjà le soleil descendait en vacillant vers la montagne à l’horizon ; un peu plus tard, il s’aplatit dessus comme une boule de cire qui fond. Des charrettes roulaient sur la route. L’heure était venue. Elle avait dit : « Pour sûr. »

 

Elle se sauva à travers les prés jusque vers les Ouges. C’était un endroit humide où un ruisseau s’était creusé un lit dans la terre noire ; et il y avait un bois à côté.

 

Elle arriva la première, mais Julien ne tarda pas. Il avait passé sa veste du dimanche par-dessus sa chemise. Ils s’assirent à la lisière du bois. Une cendre rose tombait du haut de l’air ; les oiseaux, au-dessus de leurs têtes, regagnaient leurs nids en battant de l’aile ; un chien aboyait au loin ; quelquefois, un bruit de voix venait jusqu’à eux.

 

Julien dit :

— Tu vois que tu as bien fait de venir. Qui est-ce qui nous verrait ?

 

Aline répondit :

— Et si on me cherche ?

— Tu as bien le droit de sortir un moment. On ne fait point de mal, ou quoi ?

— Oh ! non, dit-elle.

 

Et, tout à coup, elle sentit tellement de bonheur entrer dans son cœur que son cœur était trop petit. L’ombre caressait ses cheveux. Elle pensait qu’elle ne faisait point de mal, en effet. Elle était venue là parce que Julien était son bon ami. Et elle aurait aimé à ne pas parler et à ne pas bouger, pour voir le ciel et les arbres et tout ce qu’il y avait de doux dans l’air ; mais voilà que Julien dit :

 

— Je t’ai apporté quelque chose.

 

Il tira un petit paquet de sa poche.

— C’est pour toi.

 

Elle fut bien surprise d’abord ; et son grand bonheur s’en alla, et elle eut un peu peur ; elle dit :

— Je n’ose pas.

— Quelle bêtise !

 

Mais ensuite elle ouvrit la main ; le petit paquet était léger et noué d’une ficelle. Il y avait d’abord un papier gris ; dessous, un papier de soie attaché d’un ruban bleu ; enfin, dans le papier de soie, une boîte de carton. Un monsieur et une dame tout petits et assis sous une tonnelle étaient peints sur le couvercle.

 

— Qu’est-ce que c’est ?

— Regarde, je ne veux pas te dire.

 

Ayant ouvert la boîte, elle vit dans la ouate rose deux boucles d’oreilles en argent doré avec une boule de corail. Elle ne dit rien. Quelque chose se serrait dans sa poitrine.

 

Julien demanda :

— Est-ce que ça te plaît ?

— Oh ! tellement.

— J’ai acheté ça à Lausanne.

 

Elle reprit :

— Oh ! merci bien.

 

Et il la considérait d’un air satisfait, jouissant d’être assez riche pour acheter des cadeaux à sa bonne amie, sans se priver de son verre de vin et de son cigare.

 

— Touche voir, dit-il, c’est lourd.

 

Aline hocha la tête.

 

— Il y en a que c’est creux, tu sais ; ça, c’est du massif.

 

Il ajouta :

— Seulement, il te faut aussi me donner quelque chose.

— Oh ! dit-elle, je voudrais bien, mais je n’ai rien.

— Que oui, quelque chose que tu as.

— Quoi ? dit-elle.

— Oh ! dit-il, rien qu’un petit baiser.

 

Aline devint toute rouge. Julien répétait :

 

— Rien qu’un petit baiser, un tout petit, sur le bout du nez, pour rire.

— Oh ! alors non.

— Est-ce que tu sentiras seulement ? On n’a pas le temps de compter un que c’est fini.

— Oh ! non, dit-elle, je ne peux pas.

 

Elle savait bien que les baisers sont défendus. Celles qui se laissent embrasser, on se les montre entre filles en se poussant du coude. Et il y a encore le catéchisme, où on va pendant deux ans, à la maison d’école. Le pasteur lit dans un livre. On apprend ce qui est permis et ce qui n’est pas permis. On apprend aussi que les méchants sont punis et les justes récompensés. Et Aline était de bonne volonté pour le bien.

 

Mais Julien, s’enhardissant, lui avait passé le bras autour de la taille. Et elle chercha bien à se défendre, mais le crépuscule la poussait, l’herbe aussi, avec sa rosée, les branches, l’ombre qui disait : « Va vers lui. » Son cœur s’était gonflé et il pesait avec toutes ces choses, l’inclinant vers Julien. Elle sentit la bouche de Julien sur sa bouche, et son corps se fondit comme la neige dans le soleil. Elle rajusta ses cheveux défaits.

 

Les dernières clartés du jour se dissipaient à l’horizon. Elle comprit qu’il était tard et elle partit en courant.

 

Que la campagne était déserte ! Le frôlement de ses pieds dans l’herbe était pareil à un grand bruit. La première étoile était venue. Elle avait comme un petit grelot dans le cœur qui sonnait tout le temps, disant : « J’aime bien Julien… j’aime bien Julien… » Elle tenait la boîte dans sa main fermée ; elle pensait par moment : « Julien m’aime bien aussi. »

 

Les nuits d’été sont courtes. Au tout petit matin, les ouvriers partent faucher, pendant que l’herbe est encore tendre. On remue dans les maisons, les coqs chantent de poulailler en poulailler. La vieille Henriette se leva la première ; elle était toujours debout avant l’aube, ses habitudes étant réglées comme la mécanique des pendules. Et dès qu’elle fut habillée, elle alla appeler Aline.

 

Le soleil s’éleva d’un bond sur la forêt. C’était un nouveau jour de la vie. L’eau sur le fourneau se mit à bouillir. Quand le café fut prêt, les deux femmes s’assirent à table. Et Aline avait bien un peu honte, n’étant plus aujourd’hui ce qu’elle était la veille ; pourtant, elle mangeait et buvait ; et même, à la fin, elle dit :

 

— Maman, comment est-ce qu’on se fait des trous dans les oreilles ?

 

Henriette fut bien étonnée.

 

— Pour quoi faire ?

— Comme ça.

— Est-ce que je sais, moi ? c’est bon pour les dames.

 

Aline se tut. Mais, quand elle fut seule, elle alla devant son miroir et, prenant une aiguille, elle se l’enfonça dans l’oreille. Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier, tellement elle eut mal, et une petite perle de sang se forma sur la peau ; le trou pourtant n’était pas fait, elle vit que c’était trop difficile. Elle cacha la boîte au fond d’un tiroir ; elle se levait la nuit pour aller la regarder.

 

 

 

II

 

Une fois qu’elles avaient déjeuné, – et les vieilles n’aiment rien autant que leur café, – Henriette et Aline faisaient le ménage ; ensuite, elles portaient à manger à la chèvre. Comme elle était blanche, on l’appelait Blanchette ; elle mangeait en bougeant le museau ; il fallait encore la traire, l’heure du dîner était bientôt là. Alors, quand la journée a tourné, le temps va vite ; c’est comme un seau qui s’est rempli lentement, et qui se vide tout d’un coup. Si bien que ce n’était qu’après le souper qu’Henriette avait un petit moment à elle, pour aller faire une visite ou une emplette.

 

Mais c’était surtout le jardin qui prenait du temps, parce qu’il faut bêcher et arroser sans s’arrêter, si on veut avoir de bons légumes ; et il a besoin de beaucoup d’eau durant l’été, de bonne heure le matin et tard le soir, car l’eau avec le soleil met le feu aux plantes, comme on dit. Enfin, les mauvaises herbes viennent bien toutes seules, mais rien de ce qu’on sème et de ce qu’on plante, au contraire.

 

Henriette était fière de son jardin. C’était le plus beau du village ; la terre en était belle noire, les carreaux y étaient droits comme sur un papier, les choux gros comme la tête. Et, lorsqu’elle avait bien sarclé, elle levait son dos, et disait d’abord : « Aïe ! » parce que les reins lui faisaient mal, mais elle était bien contente quand même de voir comme tout était en ordre. Il y avait aussi des arbres qui donnaient des fruits, et un vieux prunier devant les fenêtres. Le soleil venait par-dessus l’église, il regardait dans le jardin avec son œil rond qui fait le jour ; on sentait l’odeur de la terre.

 

Aline, étant bonne travailleuse, aidait sa mère tant qu’elle pouvait. Elle tendait le cordeau ; elle comptait les graines dans le creux de sa main, parce qu’elle avait de bons yeux ; ou bien elle allait puiser l’eau et la pompe grinçait comme un âne qui crie, pendant qu’elle levait et abaissait ses bras nus.

 

Souvent aussi elle allait dans le village. Ses amies l’appelaient de dessus le pas de leur porte et elles avaient, comme elle, les cheveux ébouriffés et les manches retroussées, car c’est le sort des filles dans les familles de se rendre utiles de bonne heure ; il faut qu’elles sachent tenir une maison si elles veulent se marier. Aline souriait à toutes ; et c’était le bonheur qui soulevait ses lèvres et découvrait ses dents. Il semble que tout est facile quand on aime. Le soleil est plus clair, les fleurs sont plus belles, les hommes meilleurs. Le monde se découvre à vous, paré comme un champ de fête de ses arbres, de ses prairies et de ses montagnes.

 

Elle se regardait dans le miroir. Elle se disait : « Est-ce que je suis jolie ? je n’en suis pas sûre ; peut-être quand même un peu. » Et elle était devenue bien jolie ; ses joues étaient plus roses, ses lèvres plus rouges, ses yeux plus bleus. C’est la jeunesse qui vous sort du cœur, parce que le cœur est content, et elle est devant vous comme le matin sur les prés. Aline se disait quelquefois : « J’aime pourtant bien ma mère. Je ne suis pas gentille de me cacher d’elle » ; mais elle se disait qu’on ne peut pas faire autrement. Et puis l’idée lui passait vite. L’amour faisait qu’elle avait pitié des bêtes qui souffrent, des vers qu’on coupe en labourant, des fleurs qu’on écrase. Il y avait au village une petite fille qu’on menait dans une charrette à trois roues ; ses jambes avaient séché quand elle était petite, elle ne pouvait ni marcher, ni se tenir debout ; aussi n’avait-elle pas grandi, elle était restée comme un enfant, mais sa tête était très grosse. Et Aline pensait : « Mon Dieu ! la pauvre fille ! » « Et puis, pensait-elle, si j’étais comme elle ! » Et elle se réjouissait d’être alerte et vive, avec ses bonnes jambes, pour aller à ses rendez-vous.

 

Julien venait, les mains dans les poches. Quand il arrivait le premier, il se cachait. Aline le cherchait et, tout à coup, lorsqu’elle était tout près de lui, il criait : « Hou ! » dans l’ombre. Il s’amusait de la voir faire un saut en arrière, disant :

 

— Tu es bien peureuse !

 

Ils s’asseyaient l’un à côté de l’autre. Les escargots sortaient leurs cornes noires et tiraient leurs coquilles qui branlaient sur leur dos collant ; quand la terre était humide, les champignons poussaient en une seule nuit dans les feuilles pourries. Les noisettes étaient à peine formées encore et molles dans leur peau verte qui fait cracher, mais on trouvait quelquefois une fraise oubliée, qui vous tombait entre les doigts. Il faisait déjà noir dans le petit bois ; c’était comme une maison qu’ils avaient pour eux seuls et où on ne pouvait pas les voir, mais d’où ils pouvaient tout voir, car il y avait une porte ronde et des trous comme des fenêtres, avec le ciel comme une vitre. Les feuilles secouaient leurs gouttelettes sur eux, le ruisseau sonnait ses petites sonnettes, le temps était vite passé.

 

Elle disait :

— C’est le moment de rentrer.

 

Il répondait :

— Tu as bien le temps.

 

Et elle attendait encore, mais il fallait bien s’en aller une fois. Un dimanche matin, pendant qu’ils étaient ensemble, les cloches se mirent à sonner. Elles sonnaient pour avertir le monde, une heure avant le sermon. Et, comme elles étaient mal accordées, l’une très basse, l’autre très haute, l’une battant vite, l’autre à longs coups sourds, elles avaient l’air, par les champs, d’un ivrogne avec sa femme qui s’en vont se querellant. Quelquefois elles sonnaient plus fort dans un accès de colère, puis elles se radoucissaient ; le clocher brillait comme un tas de vieilles bouteilles.

 

Julien dit :

— Bourbaki a bu un coup de trop, ce matin.

 

Bourbaki, c’était le sonneur, et on lui avait donné ce surnom parce qu’il avait été à la frontière pendant la guerre de Septante et qu’il disait toujours quand il était saoul :

— Bourbaki ! je le connais.

Aline riait.

 

— Tu sais, dit-elle, une fois, le pasteur était déjà dans l’église qu’il sonnait toujours.

— C’est que le vin n’est pas cher, cette année.

— Et, une fois, il a roulé en bas de l’escalier, il s’est fait un trou à la tête.

 

Alors ils pensèrent à l’escalier de bois du clocher où on va pour voir loin dans le pays ; il est tout branlant, la charpente crie, les cordes des cloches traînent sur le palier. Et on voit par la lucarne la route qui est comme une bande d’étoffe pointue du bout, les toits qui sont rouges, les jardins qui sont verts et les tilleuls devant l’église qui sont ronds comme des choux.

 

Aline disait :

— Moi, j’aime bien les cloches.

— Elles ne sont pourtant pas bien belles.

— Ça ne fait rien, ça serait triste si elles ne sonnaient plus.

— Oh ! bien sûr.

— N’est-ce pas ?

 

Julien dit :

— Pourquoi est-ce que tu n’as pas mis tes boucles d’oreilles ?

— Je n’ose pas, maman les verrait.

— C’est dommage.

 

Aline répondit :

— Oh ! oui.

 

Ensuite les cloches cessèrent de sonner. On entendit encore comme un bourdonnement qui se tut et le silence du dimanche vint derrière.

 

Et Aline dit :

— Il va falloir que je rentre, j’ai juste le temps.

 

Julien la suivit du regard. Son chapeau blanc battait dans la brise, et, lorsqu’elle passait derrière les haies, on le voyait seul dans le bout des branches, sautant là comme un gros oiseau.

 

Mais les cloches sonnèrent pour la seconde fois. C’est à ce moment que le pasteur entre. Il entre et le chantre est à sa place sous la chaire. Quand le chantre chante, à chaque note, il se dresse sur la pointe de ses bottines à élastiques pour faire sortir sa voix et il la pousse en l’air devant lui comme une bulle de savon. Il y a des psaumes qu’on sait, d’autres qu’on ne sait pas ; ils sont tous de l’ancien temps, avec beaucoup de blanches et un silence entre elles pour qu’on puisse reprendre son souffle. Les carreaux ne sont pas très propres, le jour est un peu triste même quand il fait du soleil ; on entend par moment les gens qui causent sur la place.

 

Julien, resté seul, s’était couché sur le ventre, et il mâchait un brin d’herbe en songeant. Il était content parce qu’il se sentait comme un homme qui a une femme à lui. Et il se représentait Aline dans sa tête, avec ses petits bras minces, son cou brun en haut, blanc en bas, sa poitrine qui bougeait. Il se disait : « Pourquoi est-ce qu’elle va au sermon ? Je m’ennuie. » Il se disait encore que les baisers ne sont pas tout.

 

 

 

III

 

Seulement le monde est ainsi fait qu’à un bout, il y a les jeunes qui rient ou qui pleurent, parce que c’est l’âge où on rit et où on pleure beaucoup, et au milieu les hommes qui travaillent ; mais, à l’autre bout, les vieux qui regardent la vie, ayant vécu. Ils ont les yeux pointus comme des clous. Ils ont amassé de l’expérience pour les jeunes gens qui n’en ont pas. Ils branlent leurs figures creuses. Quand on n’a qu’une fille, on aime au moins qu’elle soit de la bonne espèce. Les filles de la bonne espèce savent faire la cuisine, travailler aux champs, tricoter leurs bas ; elles ne s’amusent qu’à temps perdu. Et la vieille Henriette, voyant qu’Aline commençait à sortir tous les soirs, comme il ne faut pas faire, s’inquiétait, à cause des tentations, et disait :

 

— Je ne veux pas que ça continue.

 

Un lundi soir, neuf heures sonnèrent qu’Aline n’était pas rentrée. On entendait les portes se fermer l’une après l’autre, les portes des granges, qui sont hautes et larges et qu’on pousse de l’épaule et qui grincent, celles des écuries, qui sont rouillées, celles des maisons, qui ne font presque pas de bruit. Le ciel était vert comme une prairie et les arbres déjà noirs dedans.

 

Henriette alluma la lampe. Ensuite elle se dit : « Elle n’est pas rentrée, qu’est-ce qu’elle fait ? » Ensuite le quart sonna, elle dit tout haut :

 

— Mon Dieu ! est-ce qu’il lui serait arrivé un malheur ?

 

Elle ouvrit la fenêtre et elle appela : « Aline ! Aline ! » deux fois et personne ne répondit, mais les groseilliers avaient un mauvais air dans le jardin, comme des bêtes accroupies. Ensuite la demie sonna.

 

Tout à coup Aline parut.

Henriette dit :

— D’où viens-tu ?

 

Comme elle avait couru, Aline ne put pas répondre tout de suite ; la lumière de la lampe l’éblouissait, elle mit la main sur ses yeux ; et elle se tenait là avec le cœur qui lui sautait, quand Henriette répéta, d’une voix dure :

 

— D’où viens-tu ?

 

Aline dit :

— J’ai été chez Élise.

— C’est bien les heures de rentrer.

 

Il se passa un petit moment. Aline s’était assise. Alors elle sentit que sa mère la regardait. Elle ne pouvait pas la voir, ayant détourné la tête, mais elle sentait ses yeux comme deux brûlures sur sa peau. Puis son sang commença à remuer, d’abord tout au fond, ensuite en montant, et il vint bientôt dans sa gorge, comme de l’eau bouillante qui fit un flot rouge sous ses joues et chanta dans ses oreilles ; toute sa tête fut en feu. Elle aurait voulu la cacher dans ses mains, mais sa mère était là ; et sa mère :

 

— Menteuse !

 

Aline ne répondit pas ; la racine de ses cheveux lui piquait la peau.

 

— Tu entends, dit Henriette, d’où est-ce que tu viens ?

 

Aline dit à voix basse comme les enfants qu’on gronde :

— J’ai été un petit bout dans le bois.

— Toute seule ?

— J’ai rencontré aussi Julien.

— Qui ça ?

— Julien.

 

Henriette dit :

— C’est du joli !

 

Elle ajouta :

— Ça n’a pas dix-huit ans ! une gamine !

 

Après quoi, elle secoua sa vieille main devant elle et reprit :

 

— À présent, c’est fini, tu sais.

 

Aline était comme un oiseau qui s’est bâti un nid : le vent souffle, le nid tombe. Elle voyait qu’elle n’avait pas bien connu le monde et tous les empêchements qu’il vous fait de s’aimer. On va où le cœur vous pousse, mais le cœur n’est pas le maître ; à peine si on s’est donné un ou deux baisers que c’en est déjà fini des baisers.

 

Et Henriette, de son côté, pensait : « Mon Dieu ! quelle peine ! quelle peine ! On souffre d’abord pour les avoir, ces enfants ; au commencement, ils sont si petits qu’on ne peut pas croire que ça pousse ; ils ont toute sorte de maladies ; bon ! ça fait un peu plaisir plus tard ; et, voilà, les garçons, il leur vient de la barbe, les filles mettent des jupes longues, on a plus de soucis qu’avant ; heureusement encore qu’on est là. »

 

C’est ainsi qu’Aline ne put plus sortir seule, en tous cas pas le soir où l’ombre porte au mal. Et Aline fut obéissante. Mais on lui avait pris ce qui fait que la vie est de nouveau douce, une fois passé le temps de l’enfance où elle a un goût sucré. Les premiers jours, elle secoua son chagrin, prenant de bonnes résolutions ; elle se disait : « C’était pas permis, je n’y pensais pas ; c’est dur, mais puisqu’il le faut… Si je rencontre Julien, je ferai semblant de ne pas le voir ; s’il m’aime, c’est lui qui viendra. Il finira peut-être par se dire : « Je veux me marier avec elle. » Ce sera bien plus agréable, je n’aime pas quand on se cache. » C’est ce qu’elle se disait. C’est ce qu’elle se disait au commencement, et elle allait dans le jardin, avec sa petite ombre bleue et l’été qui chantait parmi les carottes et dessus les murs.

 

Mais il se passa que son amour, ayant grandi comme une plante sous une dalle, dérangea ses raisonnements. Il poussa toujours plus fort, elle souffrit toujours plus. Il lui semblait que chaque jour en passant jetait une pierre dans son cœur ; il devenait si pesant qu’elle tombait de fatigue. Elle perdit ses joues roses et son appétit. Elle regardait vers la route, cherchant Julien des yeux : « Où est-il ? se disait-elle ; comme je voudrais le revoir ! »

 

Et, chaque soir, au soleil couchant, quand venait l’heure, elle se sentait un peu triste, revoyant le petit bois, le pré et le ruisseau où son esprit s’en retournait, car l’esprit a la liberté et il est rapide, mais le corps est attaché et l’esprit se moque de lui. Elle enviait les hirondelles qui sont libres dans le ciel.

 

Cependant le temps s’en allait quand même, à pas traînants, comme un mendiant sur la route. Elle continuait de travailler, elle portait la même robe, et le même chapeau ; qui est-ce qui se douterait de ce qui se passe en vous, quand en apparence, ainsi, rien ne change et que c’est dans le fond des yeux qu’il faudrait vous regarder ?

 

Et, de la sorte, le temps passa encore jusqu’à un certain soir où Aline était au jardin, et sa mère pensa bien faire. Aline était assise sous le prunier, la tête contre le tronc, quand la vieille Henriette arriva ; et elle avait son tricot, mais on n’y voyait plus assez pour tricoter, alors elle avait croisé les mains sur ses genoux.

 

Et, se tournant vers sa fille :

 

— Tu vois que tu avais bien tort de te faire tant de mauvais sang ; c’est des choses qui passent vite.

 

Ce fut tout ce qu’elle dit, mais une petite parole est suffisante. Aline sentit son cœur qui se levait tout droit, ayant retrouvé le courage et la volonté. Son cœur disait : « Non, c’est des choses qui ne passent pas. » Alors elle connut le véritable amour ; il éclata soudain comme un feu dans la nuit.

 

Car son premier amour était l’amour des petites filles qui sont seules, et un garçon passe. On aime quelqu’un de fort, parce qu’on est femme et faible, et que le monde est grand. Mais son nouvel amour marchait debout devant elle, à présent. Elle aurait voulu aller vers Julien tout de suite, se jeter contre lui, lui demander pardon.

 

Henriette était là et ne savait rien de toutes ces choses. Elle ne bougeait pas ; elle ne disait rien, n’ayant plus rien à dire. On voyait son nez courbe et un tas d’années sur son dos voûté. Et Aline, regardant sa mère, désira qu’elle mourût. C’est que l’amour va droit devant lui comme les pierres qui roulent des montagnes.

 

 

 

IV

 

Quand Henriette fut couchée, Aline prit une feuille de papier. C’était un papier bleuâtre, comme on en voit dans les vitrines des boutiques de village, parmi les pipes, les vieux savons, les épingles à cheveux. En haut, dans le coin, il y avait deux mains roses enlacées avec des belles manchettes de dentelles et une couronne de myosotis autour ; on lisait dessous : « Ne m’oubliez pas. » On se sert de ce papier entre amies pour les anniversaires et entre amoureux pour les billets doux ; on se le donne aussi en cadeau ; on en achète deux ou trois feuilles qui jaunissent sur les bords dans une armoire. Aline trempa sa plume dans l’encrier et écrivit au milieu de la page :

 

« Cher Julien, »

 

mais elle n’alla pas plus loin d’abord, parce qu’elle avait besoin de réfléchir. On a beau aimer tant qu’on peut, on ne sait pas toujours comment dire qu’on aime. Et il est plus difficile encore de l’écrire ; il semble que les mots s’accrochent à la plume et ne veulent pas se laisser amener sur le papier. La bougie brûlait sur la table. Parfois un moustique se jetait dans la flamme, alors on entendait un petit pétillement et il tombait dans la cire fondue. Il y avait un courant d’air ; de grandes ombres bougeaient sur le mur.

 

Mais, tout à coup, Aline reprit sa plume et elle ne s’arrêta plus, les idées lui étant venues. Comme elle avait perdu l’habitude d’écrire, depuis qu’elle n’allait plus à l’école, et que ses doigts s’étaient raidis, elle était obligée de s’appliquer beaucoup ; c’est pourquoi elle tirait la langue. La plume était rouillée. Pourtant toutes les lettres étaient bien arrondies et les majuscules avaient de belles boucles, des pleins et des déliés, comme sur les modèles d’écriture. Il arrivait seulement que les lignes remontaient du côté droit, car il est difficile d’écrire sur du papier tout blanc ; quelquefois aussi, à la fin des phrases, les mots étaient un peu tremblés. Aline écrivit pendant longtemps. Ensuite elle signa. C’était une longue lettre qui prenait presque deux pages. Il était dit dedans :

 

« Mon cher Julien,

 

« J’ai tellement peur que tu sois fâché que je veux te dire que je ne suis pas fâchée, seulement c’est maman qui ne veut pas que j’aille, parce qu’elle m’a vue et j’aurais bien voulu retourner, mais je n’ai pas pu ; seulement je ne peux plus ; si tu veux, nous nous reverrons comme avant, mais plus tard, j’ai pensé, si tu veux m’attendre demain soir vers les dix heures vers la maison, elle dort et si tu ne peux pas, mets une lettre sous la haie, là où il y a le prunier, mais tu pourras bien, parce que je t’aime et je te dis adieu à demain.

« Ton amie qui t’aime de tout son cœur.

 

« Aline. »

 

Lorsqu’elle relut sa lettre, elle ne put pas croire que c’était elle qui l’avait écrite. Il lui semblait que quelqu’un la lui avait dictée. Elle colla l’enveloppe et mit l’adresse : Monsieur Julien Damon. Comme l’écriture était grosse et que l’enveloppe était étroite, le dernier mot se trouvait être coupé en deux.

 

La bougie était presque brûlée. Elle pensa à sa mère qui dormait dans la chambre à côté. Qu’arriverait-il si sa mère savait ? Mais elle était bien résolue. Elle ouvrit la fenêtre et se glissa dehors. Il était onze heures. Le vent soufflait par intervalle sur la route déserte. Il y avait partout la nuit qui fait peur avec son silence et ses formes noires qui remuent, mais Aline avançait quand même, longeant les murs. Sur la place, l’auberge était encore éclairée. Ses fenêtres découpaient deux carrés rouges de pavés où on voyait l’angle du perron aux degrés usés et une mangeoire ; tout le reste était dans l’ombre. Sous la grosse lampe en cuivre de la salle à boire, la servante allait et venait, rangeant les escabeaux sur les tables, afin que tout fût prêt pour balayer le lendemain matin. Aline s’arrêta un instant. Puis la lettre, en tombant dans la boîte, fit un grand bruit. C’était fini. Alors son courage s’en alla d’un seul coup.

 

Elle rentra à la hâte. Les grillons criaient sans s’arrêter dans la campagne ; parfois la voix des crapauds, molle comme du coton, arrivait de l’étang. Un chat glissa près d’elle. Elle chancelait sur ses jambes.

 

La lumière pourtant la rassura. Elle craignait surtout que sa mère ne l’eût entendue, mais rien ne bougeait dans la maison. Elle dormit mal. Ses rêves se mêlaient à la réalité. Parfois elle se disait, sortant de ses songes : « C’est peut-être pour demain soir. » Puis elle pensait : « Non, c’est déjà pour ce soir ! » car minuit était passé. Elle frissonnait. Elle avait chaud à la tête et froid aux pieds. Enfin l’aube s’agita devant les croisées comme un lambeau de toile grise, elle entendit sa mère se lever et elle se leva, elle aussi.

 

Henriette lui dit :

— Comme tu es matineuse aujourd’hui !

 

Elle répondit :

— Je n’avais pas sommeil.

 

Elle sortit dans le jardin, les nuages se défaisaient un à un. De petits lambeaux de ciel bleu se montraient dans les déchirures. Les nids étaient vides, les oiseaux ne chantaient plus. Et des gouttelettes restées au creux des feuilles brillaient comme des morceaux de miroir.

 

Aline était comme quelqu’un qui va partir pour un grand voyage. Toute sorte d’attaches s’étaient brisées dans son cœur. Il y avait dedans le regret du passé et la crainte de l’inconnu ; mais il y avait aussi de grands désirs comme des vagues qui la portaient vers Julien.

 

Elle se mit à récurer la cuisine, frottant à genoux le carreau, un tablier de serpillière noué autour des reins. Elle frottait de toutes ses forces avec une brosse et du savon, pour faire passer le temps, pendant que l’eau faisait de l’écume et que ses mains devenaient violettes, à force de tordre le torchon.

 

Elle nettoya ensuite le râtelier aux assiettes luisantes, ternies au milieu par l’usure.

 

À l’heure du café, une voisine entra emprunter du cerfeuil pour sa soupe du soir. Ce sont des services qu’on se rend entre ménages. Elle s’assit pour faire un bout de causette.

 

— Voilà un air de bise.

— Oui.

— C’est pour le beau.

— Peut-être bien.

 

Aline n’entendait rien de ce qu’on disait. Il lui semblait qu’elle avait les oreilles bouchées avec de la cire. Mais comme le temps dure ! Et elle pensait : « Est-ce qu’on voit comment je suis par dedans ? » Elle croyait que tout le monde devait pouvoir lire dans son cœur. Déjà la journée penchait vers le soir. Depuis longtemps la voisine s’en était allée, portant son cerfeuil sous le bras dans une feuille de papier. Et Aline commença d’avoir bien peur.

 

Elle avait peur d’avoir osé faire ce qu’elle avait fait. Tout à coup, elle se dit : « Comme le temps va vite ! » elle venait de se dire : « Comme le temps va lentement ! » Mais l’amour est ainsi. Elle se disait encore : « Voilà le soleil qui se couche, il faudra bientôt que j’aille. Oh ! non. » Et aussitôt son cœur lui répondait : « Quel bonheur ! »

 

La nuit venait. Elle alla voir sous la haie s’il n’y avait point de lettre et il n’y en avait point. Elle pensa : « Il va venir ! » Henriette finissait de mettre en ordre la cuisine. Le soir ramène la fatigue, elle avait sommeil.

 

Elle dit à Aline :

— Tu vois, quand tu veux t’y mettre ! On a bien avancé aujourd’hui.

 

Et Aline répondit :

— Oh ! oui.

 

 

 

V

 

Le facteur qui fait sa tournée a des pantalons bleus, une casquette à liserés rouges, une blouse grise. Il range ses lettres dans son sac de cuir ; il va de maison en maison ; puis il sort du village, sa blouse grise gonfle au vent, il devient tout petit. Plus tard, il s’en revient, jette son sac sur un banc et dit :

 

— Ça y est.

 

Et, à chaque lettre qu’il tend, c’est des choses qui arrivent. Le facteur dit à Julien :

— C’est pour vous, aujourd’hui, ça ne vient pas de bien loin.

 

Comme Julien ne recevait pas beaucoup de lettres, il eut de l’étonnement, il pensa : « Ça vient du village. C’est une écriture de femme, pour sûr. Qu’est-ce que ça peut bien être ? » Il entra dans la grange pour lire.

 

— Tonnerre ! dit-il. Aline !

 

Alors il lut la lettre une seconde fois pour être bien sûr que c’était vrai. Il riait tout seul en se donnant des coups du plat de la main sur la cuisse. Il se disait : « Moi qui croyais que c’était fini, ça m’ennuyait bien ; et puis, voilà ! rien du tout. Faut-il qu’elle m’aime ! »

 

Il se mit à siffler, tellement il était heureux. La grange était haute comme une église ; on voyait le foin, la paille et, plus haut, dans l’ombre, le dessous des tuiles et les lattes du toit qui descendaient en pentes égales jusqu’au faîte des murs où un peu de jour passait ; on entendait, dans l’écurie, le ruminement des vaches et le bruit des chaînes ; le foin qui fermentait sentait fort ; la porte, dans le jour, brillait comme une plaque d’argent.

 

Julien enfonça ses mains dans ses poches. Il se sentait solide sur ses talons. On disait dans le village : « Pour un beau parti, c’est un beau parti. » Sa mère aimait à répéter : « On ne voit pas beaucoup de garçons comme lui. » Et, tout au fond de son idée, il trouvait que sa mère avait raison.

 

Le père Damon était syndic et riche. Il avait de la chance. C’est pourquoi son bien allait s’arrondissant tout seul année après année, comme une courge qui mûrit. C’est de ces gens qui sont partis sur le bon pied, les héritages viennent, et on n’a rien qu’un fils par-dessus le marché. Le monde est le monde ; les uns ont tout, les autres n’ont rien.

 

Il avait une grande maison bâtie en bonnes pierres, avec des murs peints en jaune, un large avant-toit et de grosses cheminées. Les chambres étaient à un bout, les écuries à l’autre bout ; le fumier, sur le devant, était lui-même gros, carré et bien lissé sur les côtés comme une autre maison plus basse. Les hirondelles nichaient sous les poutres de la remise ; elles partaient chaque automne, elles revenaient chaque printemps. Les contrevents étaient verts, et, parmi les tuiles brunes, il y avait deux grandes lettres L. D. faites de tuiles neuves d’un rouge vif qu’on distinguait de très loin.

 

Julien dîna de bon appétit, après quoi il attela les chevaux au char à échelles pour aller chercher le froment. Le champ moissonné, au penchant de la colline, ressemblait à un drap de toile jaune déroulé dans les prés gris. Les gerbes étaient couchées tout le long du champ, l’une à côté de l’autre. Et il n’y avait qu’un seul arbre, parce que les troncs gênent pour labourer.

 

Alors les ouvriers, qui s’étaient assis à l’ombre, empoignèrent leurs fourches ; ils les enfonçaient d’un seul coup dans les gerbes bien liées qu’ils chargeaient d’un mouvement sinueux des reins, les bras levés ; Julien, sur le char, les rangeait de manière que le poids fût partout également réparti.

 

Il songeait à Aline. Il se disait : « Elle a les yeux bien jolis ; on ne sait pas si elle les a bleus ou noirs ; ils sont bleus, mais noirs aussi suivant comme elle est tournée ; on dirait des yeux de poupée ; et puis elle a de bien jolis cheveux. Je suis rudement content de la revoir. C’est sa mère qui n’est pas commode ; c’est une vieille femme ; elle s’imagine des choses ; à dix heures qu’elle a dit. » Et il tâtait la lettre dans sa poche.

 

Les taons bourdonnaient autour de l’attelage ; il y en avait qui étaient gros comme des guêpes et velus, ceux-ci s’abattaient soudain ; d’autres, petits et minces, tournaient longtemps avant de se poser. Ils faisaient comme une buée noire et les chevaux, dedans, avec leurs ventres saignants et leurs queues battantes, clignaient doucement leurs grands yeux bleuâtres.

 

Toutefois, les gerbes furent vite chargées. Julien prit ses bêtes par la bride et cria : « Hue ! Coco. Hue ! Bichette. » Les traits se tendirent ; les roues enfoncées dans le sol se dégagèrent lentement. C’était la fin des cerises qui pendaient sèches aux hautes branches où les oiseaux viennent piquer autour du noyau qui blanchit. Le chemin descendait, les roues sautaient dans les ornières et les épis, dépassant la masse oscillante des gerbes, tintaient à chaque choc avec un bruit de métal.

 

Julien faisait claquer son fouet. Les filles qui moissonnaient au bord du chemin levaient la tête pour le voir passer. Quand la pente devenait raide, il serrait la mécanique qui grinçait. Les roues enrayées soulevaient une grosse poussière pleine de l’odeur du froment. Et lui, pendant ce temps, continuait à penser, se disant : « À dix heures, il y a bien ceux qui sortent de l’auberge, mais aujourd’hui ils seront fatigués ; un jour de moisson, ça coupe les bras ; on sera seuls, alors tant mieux. Elle fera tout ce que je voudrai. »

 

À mesure que le soleil baissait, les ombres des arbres s’allongeaient, puis elles pâlirent et se confondirent dans le crépuscule qui montait du fond des vallons. Des hommes et des femmes, le râteau sur l’épaule, s’en venaient le long de la route rose, et, disparaissant derrière les arbres, reparaissaient plus loin sur le ciel doré. On entendit un harmonica qui jouait. Mais la nuit, qui venait déjà, prit tous les bruits contre elle en passant et les emporta. Julien sortit de chez lui. Il cueillit une gaule dans un buisson, il la pliait entre ses doigts. L’air était frais et léger comme une eau fine. Toute sorte de choses embrouillées tournaient dans sa tête qui faisaient ensemble du plaisir. Il avait besoin de marcher.

 

Le village s’endormait comme tous les soirs ; c’est le moment où les étoiles s’allument ; elles brillent au ciel et les lumières sur la terre ; ensuite les lumières s’éteignent, le repos descend sur l’homme. Les grands lits ont des draps froids. Le maître se couche auprès de sa femme ; les ouvriers dorment sur le foin. Et les étoiles restent seules au-dessus des espaces noirs.

 

Julien, étant arrivé près de chez Henriette, s’arrêta de l’autre côté de la route, sous un saule qui est là, et attendit.

 

La vieille Henriette n’était pas couchée, il y avait deux lumières aux fenêtres de la maison. Julien se dit : « Aline doit m’attendre, mais la vieille n’est pas pressée d’aller se mettre au lit, ce n’est pas encore le moment. »

 

Il était bien sûr qu’Aline viendrait, pourtant il trouvait le temps long. Il se mit à compter jusqu’à cent, et, toutes les fois qu’il était à cent, il se disait : « Encore une minute ! »

 

Puis il dit :

— Voilà dix heures.

 

L’horloge sonnait rauque comme un cheval qui tousse, et on entendait le battant retomber. « Oui, voilà dix heures, la vieille ne dort toujours pas. Heureusement qu’on entend les heures, il fait bien trop nuit pour voir à sa montre, et puis Aline n’a point de montre. Il faudra que je lui en donne une, si ce n’est pas trop cher ; une en acier, c’est plus solide. »

 

Il se remettait à compter : « Un… deux… trois… dix… vingt. » Tous ces chiffres pour finir lui faisaient mal à la tête.

 

« Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ? À dix heures, pour des femmes, on est couchée, bien couchée ; ce serait le moment de dormir. Est-ce embêtant ! » Ses jambes devenaient raides comme des bâtons plantés dans la terre. « Elle s’est peut-être moquée de moi, pensait-il ; elle le paiera. » Mais, tout à coup, les deux lumières, l’une après l’autre, s’éteignirent.

 

Julien s’avança au milieu de la route. Il se disait : « Est-ce qu’elle me voit, à présent ? » Il y eut un petit bruit, comme un frôlement, une forme grise se montra à la fenêtre : c’était elle. Il la vit venir, elle était sans chapeau ; son visage était dans l’ombre comme un rond pâle.

 

— Est-ce que c’est toi ? dit-il.

 

Elle répondit :

— Oui, il faut faire doucement.

— Ah ! reprit-il, tu es tout de même une toute bonne !

 

Elle dit :

— Je t’aime bien.

 

Elle était contre lui, il sentait sa chaleur. Alors il la prit dans ses bras et la serra contre son ventre. Il lui semblait qu’il ne pourrait jamais la serrer assez fort. Il serrait si fort qu’Aline avait de la peine à respirer et lui aussi. Ils crurent qu’ils allaient mourir. La nuit avait attiré les nuages, ils couvraient de nouveau le ciel, ils étaient noirs dans l’obscurité. On voyait par les trous de petites étoiles qui tremblaient. Le vent passa dans les branches.

 

— Où est-ce qu’on va ? dit Aline.

— C’est vrai qu’on ne peut pas rester ici.

— Bien sûr que non. Allons dans le bois.

— Il fait trop nuit.

— Alors mène-moi.

 

Il répondit :

— Oui, laisse-moi faire.

 

Il l’emmena par un petit chemin qui se perdait par places dans l’herbe. Il était bordé de noyers. L’ombre s’écartait à leur passage et se refermait derrière eux, comme un rideau qui retombe. Aline s’inclinait vers Julien. Il éprouvait ce poids, il sentait le sang rouler dans ses veines, il avait la bouche sèche et de l’eau sous la langue. Ils allèrent ainsi un petit moment. Puis ils s’assirent au revers d’un talus ; l’herbe y était épaisse.

 

— On serait bien là pour dormir, dit Aline.

 

Julien répondit :

— N’est-ce pas que oui ?

— Tu ne sais pas comment j’ai été toute la journée ? Je me demandais : « Est-ce qu’il viendra ? » Ce soir, j’ai été voir s’il y avait une lettre, et il n’y avait point de lettre ; alors j’ai pensé que tu viendrais et j’ai été guérie parce que j’étais malade de ne plus t’avoir.

 

Julien dit :

— Embrasse-moi.

 

Elle l’embrassa.

 

Elle reprit :

— On est tellement bien ici. On est comme chez nous.

 

Ensuite elle s’abandonna, cédant peu à peu comme un jonc qui plie, et ils se trouvèrent étendus côte à côte, tellement près que leurs visages se touchaient. Elle vit encore au-dessus d’elle un coin du ciel noir ; puis elle ne vit plus rien.

 

Le vent avait éteint les dernières étoiles et portait les nuages d’un seul mouvement vers le nord. Bientôt, il commença de pleuvoir. Les gouttes tombèrent, d’abord larges et espacées, on aurait pu les compter ; puis elles devinrent fines et drues. L’air passa comme une grosse boule molle. On entendit une grenouille sauter dans le ruisseau. Aline soupira ; Julien répétait :

 

— Tu es une bonne, une toute bonne. Il ajouta :

— C’est que tu sais, il pleut.

— Est-ce vrai ? dit-elle. Mon Dieu ! je suis toute mouillée.

 

Il dit :

— Embrasse-moi quand même encore une fois.

 

 

 

VI

 

Comme elle se peignait devant son miroir, Aline vit la joie qui était cachée dans le fond de son cœur se lever près d’elle et l’appeler par son nom. Elle sourit. Ses cheveux lissés éclairaient son front ; elle était lavée d’eau fraîche. Et ce fut le jour de la plénitude, mais ce jour est court.

 

Elle avait d’abord failli être découverte, le vent ayant fait battre ses croisées après son départ.

 

— Qu’avais-tu besoin, dit Henriette, de laisser ta fenêtre ouverte, cette nuit ?

 

Elle n’avait pas su que répondre. Elle avait dit :

— C’est que je dormais.

 

Et elle fut bien grondée, mais sa mère ne s’était doutée de rien. Et il aurait mieux peut-être valu pour elle qu’il n’en fût pas ainsi, seulement il y a un arrangement des choses qui est fait depuis toujours ; nous entrons par celles des portes qui s’ouvrent d’elles-mêmes devant nous et les autres restent fermées.

 

Le fourneau fumait, la fumée sentait la vanille, le feu tirait mal, il faisait toujours un gros vent. Aline s’émerveillait des choses, car rien n’était plus comme avant. C’était bien sa mère, c’était bien la table et les chaises, le foyer noir et les fagots auprès, mais ce n’était plus rien de tout cela. Ou bien c’était tout cela avec autre chose encore. Elle, non plus, n’était plus comme avant. Elle ne serait jamais plus comme avant.

 

Cependant la vie l’avait reprise. Elle voyait qu’il faut être prudente et qu’elle ne l’avait pas été. Elle arrangea soigneusement tout dans sa tête. Quand elle s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, elle n’avait qu’un tout petit saut à faire, on pouvait sortir de la maison sans faire de bruit. Elle soufflerait sa lampe comme elle avait fait, mais ensuite elle écouterait à la cloison ; on reconnaît quand les gens dorment à leur façon de respirer ; puis elle attacherait les croisées avec des ficelles. Elle aurait aussi ses souliers à nettoyer en rentrant, sa jupe à brosser ; enfin il lui faudrait se coucher sans lumière. Elle pensait : « Il y a en tout quatre ou cinq choses. » Elle ne rougissait plus de mentir.

Quand le soir fut venu, elle fit donc comme elle avait pensé. Elle avait même troussé sa jupe. Julien avait bien dormi et bien mangé ; il rit, disant :

 

— On te voit les mollets, tu as du bonheur qu’il fasse nuit.

— C’est que tu sais, j’ai été grondée.

 

Elle raconta tout ce qui s’était passé pendant la journée, vidant son cœur comme on vide un sac, parce qu’il lui semblait que tout ce qui était à l’un était à l’autre et qu’ils n’avaient plus qu’une vie entre les deux.

 

— Et puis, disait-elle, pendant que je dînais, j’ai pensé que tu dînais aussi, pendant que je mangeais mon pain, j’ai pensé que tu mangeais ton pain, et j’ai été bien contente. Est-ce que tu penses à moi, quand je pense à toi ?

 

Il répondit :

— Bien sûr !

 

Chaque soir, ils se retrouvèrent. Ils suivaient le sentier jusqu’à l’endroit qu’ils s’étaient choisi. C’était un endroit solitaire ; une haie bordait le talus du côté du chemin ; de l’autre côté, les champs se relevaient en pente douce ; au fond, coulait une rigole ; un gros poirier les enveloppait de ses branches retombantes, l’herbe était molle comme un lit. Les étoiles les regardaient. Il y en a trop, on ne peut pas les compter. Il y en a qui sont jaunes, d’autres vertes, d’autres rouges. Les unes tremblent comme des chandelles dans le vent ; les autres sont fixes comme des clous enfoncés dans une planche. Il y en avait aussi qui étaient comme de la poussière.

 

La lune sortait de derrière la colline ; elle s’élargissait lentement, découpée dans le bas en dents de scie à cause des sapins ; puis elle se poussait toute ronde et cahotante sur les pentes du ciel. On voyait autour d’elle une lueur trouble comme une couronne. Sa lumière en tombant détachait des branches une ombre froide, et le ciel tout à coup était vide de ses étoiles.

 

— Tiens, disait Julien, voilà la lune qui se lève.

 

Aline répondait :

— On dirait que c’est le bois qui brûle.

— Comme elle est rouge !

— Et puis, à présent, elle est toute blanche.

— Elle est grande comme un gâteau.

 

Leurs voix se tenaient un moment au-dessus d’eux, avec incertitude ; bientôt, rabattues par la lune, elles s’égaraient dans les buissons.

 

Aline reprenait :

— Elle a deux yeux, un nez et une bouche comme une personne.

— Oh ! disait Julien, elle est comme une tête de mort.

— Ne parle pas de ça, disait Aline, ça porte malheur.

 

Les bêtes de la nuit bougeaient dans les haies, la chouette criait dans les bois ; c’était ensuite comme s’ils tombaient dans un trou ; ils y restaient longtemps, étourdis. Mais, peu à peu, la terre, le ciel, la nuit ressortaient autour d’eux ; et ils sentaient une fatigue douce dans tous leurs membres. Le plus souvent, ils parlaient peu, ils ne savaient pas que se dire.

 

Aline disait :

— Je t’aime tellement ! tellement !

 

Il répondait :

— Moi aussi.

 

C’était tout. Ils n’avaient pas besoin d’autre chose que de se voir et de se toucher. Aline mettait sa main dans celle de Julien et se blottissait contre son épaule ; le drap rugueux grattait contre sa joue.

 

Elle disait :

— Ça me pique, c’est comme du poil.

— C’est que c’est de la bonne étoffe.

 

Parfois ils parlaient du passé. Elle regrettait le temps perdu sans Julien. Quand on aime, le temps où on ne s’est pas aimé est comme une belle robe qu’on n’a pas mise.

 

— Sais-tu, dit-elle, j’étais toute petite, j’avais une poupée ; un jour, elle est tombée dans le ruisseau, on l’a repêchée avec une grande perche, seulement le son avait fondu. À présent, ça m’amuse, mais j’ai eu beaucoup de chagrin.

 

Il disait :

— C’est comme moi, une fois que je m’étais fourré dans les pois. C’est pas bien grand un carreau de pois, pourtant c’est haut ; quand on y est on ne voit plus rien ; ça a des branches qui cachent tout et qui vous prennent comme des bras. J’étais gourmand ; les pois, c’est bon ; et puis, on m’a cherché, moi je ne répondais rien, parce que j’avais peur d’être attrapé. Ah ! la… la… tu vois, trois quarts d’heure ; et puis, mes amis, quelle fouettée !

 

Ils riaient. Une fois, elle se mit à pleurer. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.

 

Il dit :

— Qu’as-tu ?

Elle répondit :

— Je ne sais pas.

— Est-ce que je t’ai fait du chagrin ?

— Oh ! non. C’est parce que je t’aime.

 

Mais l’idée de Julien était qu’on n’a pas besoin de pleurer parce qu’on aime. On n’a qu’à se prendre et à s’embrasser. Les femmes n’ont pas la tête bien solide. Elles pleurent pour le bonheur, elles pleurent pour le malheur. Il voyait qu’Aline n’était pas faite comme lui. Il eut un peu pitié d’elle.

 

Il pensait aux filles qu’il avait rencontrées. On part en bande le dimanche, on va dans les villages voisins. Et là, on fait des connaissances. Il y avait une grande fille rouge qui s’appelait Jeanne, qui riait en secouant la tête ; elle n’avait pas pleuré, celle-là. Et une autre petite et maigre qui avait toujours des pommes dans sa poche et qui disait :

 

— En veux-tu une ?

 

Et elle mordait dans sa pomme en ouvrant la bouche toute grande et on entendait la pomme craquer. Julien pensait : « Et puis, quand même, elles se ressemblent toutes. Elles ont les cheveux comme ci, comme ça, elles sont grandes ou bien petites, elles rient ou bien elles pleurent, ça n’y fait rien ; elles y viennent l’une après l’autre. Elles ne peuvent pas se passer de nous… » Mais Aline, tout à coup :

 

— À quoi penses-tu ? tu ne dis plus rien.

 

Il se rappela qu’elle était là.

 

— À quoi je pense ? À toi, bien sûr.

 

Alors il lui serra le bras pour la faire crier.

 

— Oh ! disait-elle en riant, lâche-moi, tu me fais mal.

 

Mais il serrait plus fort.

— C’est pour qu’on sache pourquoi tu pleures.

— Tu me fais bien mal, reprit-elle, tu sais.

 

Et lui :

— C’est que je ne serre presque pas, c’est à peine si je te touche. Ah ! si je voulais, tu verrais.

 

Ensuite, comme ils se levaient pour rentrer, il la prit des deux mains par la taille et la souleva pour lui faire voir qu’il était fort.

 

Il disait :

— Veux-tu que je te porte ?

— Tu ne pourrais pas bien longtemps.

— Moi ! attends que j’essaie.

 

Et il l’emporta dans ses bras le long de la haie, comme un petit enfant.

 

— Tu n’es pas bien lourde, disait-il. Ah ! non. J’en porterais d’autres.

 

Et, comme elle marchait de nouveau près de lui :

— Tu n’es pas bien grande non plus.

 

Il pensait : « Elle se laisse faire, elle est bien commode… seulement, ajoutait-il dans sa tête, c’est toujours la même chose. »

 

La semaine s’écoula. Le dimanche soir, on dansa au village.

 

On avait construit un pont de danse sous les ormes derrière l’auberge. Vers les cinq heures, la musique arriva. Ils étaient six, trois pistons, une clarinette, un bugle et un trombone. Alors, ayant bu un verre pour se donner du souffle, ils s’assirent sur l’estrade enguirlandée et la danse commença.

 

Les gros souliers battaient les planches en mesure ; les musiciens, gonflant leurs joues, regardaient à droite et à gauche sans s’occuper de leur musique, tant ils en avaient l’habitude. On n’entendait de loin que le trombone qui poussait ses grosses notes espacées comme un ronflement ; de plus près, les pistons aigus, mêlés au bruit des pas qui marquaient la cadence, faisaient un grand tapage. Après chaque danse, les musiciens remplissaient leurs verres qu’ils vidaient d’un seul coup, la foule envahissait l’auberge, et les filles avec leurs ceintures de toutes les couleurs se promenaient dans le village.

 

Des drapeaux rouges à croix blanche et d’autres verts et blancs flottaient aux fenêtres de la salle à boire ; il y avait aussi des lanternes de papier pendues au-dessus du perron. Tout autour du rond de danse, des branches de sapin qui sentaient la poix cachaient la charpente. Les enfants tiraient des pétards ; des charrettes aux brancards relevés attendaient devant les maisons ; le crépuscule était rose. Enfin la nuit tomba.

 

Aline et Julien écoutaient de loin la musique. Elle leur arrivait nette ou presque indistincte, selon que la brise hésitante la poussait jusqu’à eux ou la laissait retomber. Elle sortait de l’ombre et elle était triste.

 

Julien disait :

— Voilà qu’ils dansent une polka… à présent, c’est une valse. Quand même, si on avait pu y aller !

— On ne pouvait pas.

— Naturellement.

 

Il reprit :

— C’est que c’est bien joli au moins, c’est une bien bonne musique, des gens qui jouent toujours ensemble et qui les savent toutes par cœur. On commence tard, on n’a pas trop chaud. L’aubergiste a du fameux vin. Enfin, voilà !

Ils se turent. À la fin d’un air, la musique cessait ; elle reprenait presque aussitôt ; et, pendant les silences, on entendait des éclats de voix et de gros rires.

 

— Ils ne s’ennuient pas, recommença Julien.

— On est encore mieux ici.

— Oui, seulement adieu la danse.

— Écoute, dit Aline, si on en dansait une ; on entend assez la musique.

— Oh ! allons-y, si tu veux.

 

Elle dit :

— Je n’osais pas te le demander.

— Pourquoi pas ?

— Comme ça.

— Comme ça, dit-il, on sera du bal, nous aussi.

 

Ils dansèrent sous le grand poirier. Leurs haleines confondues leur échauffaient le visage. Aline fermait les yeux, la tête appuyée sur l’épaule de Julien ; leurs jambes se mêlaient. Parfois la musique faiblissait et ils piétinaient sur place ; quand elle recommençait, ils tournaient plus rapidement pour rattraper la mesure. Et toute la nuit tournait autour d’eux, avec le poirier, les collines, le bois, le ciel et les étoiles, comme dans une grande danse du monde.

 

Ils tournèrent ainsi longtemps. Mais Julien glissa sur l’herbe. Il se dit tout à coup que les autres dansaient sur un plancher avec de la lumière et de quoi boire, – eux dans un pré mouillé, sous un arbre, comme des fous. Une espèce de colère lui entra dans le cœur.

 

— J’en ai assez !

— Déjà ?

— Déjà ? il y a un bon quart d’heure qu’on tourne.

 

Ils se regardèrent, ils se voyaient à peine. Des noyers noirs et compacts comme des blocs de rocher fermaient la prairie.

 

Aline dit :

— Tu es fâché ?

— Oh ! dit-il, c’est la fatigue.

 

Elle soupira. L’orchestre commençait la dernière valse. Le vrai amour ne dure pas longtemps.

 

 

 

VII

 

Le lendemain, il se mit à pleuvoir. Le ciel pendant la nuit s’était chargé du côté de Genève, d’où vient le mauvais temps ; au petit matin, le soleil fut rouge. Les premières gouttes tombèrent peu après.

 

Mais les moissons étaient rentrées, la pluie arrivait au bon moment. Elle tombait sur les toits avec un bruit égal qui donne sommeil. Elle débordait des gouttières comme une chevelure. Il y avait sur la route des mares rondes et entre les mares de petits canaux entrecroisés comme les mailles d’un filet. Les regains nourris s’enflèrent et verdirent. Julien regardait pleuvoir. Il pensait : « Adieu pour ce soir. Après tout, on pourra se coucher de bonne heure. » Et cette idée lui était agréable, parce qu’il avait du sommeil en retard.

 

Mais le surlendemain, il plut encore. L’ennui est vite là quand on n’a rien à faire. Julien se dit : « Allons à l’auberge. » Alors, à l’auberge, il y eut Constant.

 

Les charpentiers démolissaient le pont de danse. On avait ôté les drapeaux et les guirlandes, et tout. L’auberge avait l’air d’avoir vieilli tout à coup, plus noire, toute ridée et montrant son crépi tombé par place sous les fenêtres. Tout était devenu mort comme quand l’orage a passé. On lisait sur un écriteau noir à lettres jaunes : Auberge Communale. L’enseigne en tôle où un paysan tient les cornes de la charrue pendait tristement au bout de sa potence.

 

Julien monta le perron. L’odeur du vin sortait par bouffées du corridor. C’est une odeur qu’on aime à sentir de nouveau. En entrant dans la salle, il revit les tables de bois brun, le poêle de faïence, les tableaux au mur, et il fut content. Constant était assis tout seul dans le bout d’une des tables. Et il fut content, lui aussi, car il s’ennuyait.

 

Il dit :

— Tiens ! c’est toi. Salut !

 

Ils s’assirent l’un en face de l’autre.

— Qu’est-ce qu’on prend ?

— Un demi.

— Va pour un demi.

 

Constant était un grand garçon avec une barbe de la même couleur que sa peau, c’est-à-dire rouge, et des cheveux ras un peu roux. C’était un tireur. On lui voyait des grains de poudre au coin de l’œil. Il se mettait devant la cible bien assis sur le talon, il visait longtemps en levant lentement son fusil de bas en haut. Le coup partait, le fanon rouge montait sur la butte. Il ne manquait presque jamais son carton. Alors il faisait sauter la douille et disait tranquillement :

 

— Encore un de décroché.

 

Et il allait chercher son prix qui était toujours le premier prix, une belle soupière ou une pendule-régulateur. C’est pourquoi il avait de l’importance. La servante apporta le demi-litre. Julien remplit les verres. Ils trinquèrent.

 

— À ta santé !

— À la tienne !

— Un joli petit nouveau, dit Constant.

 

Il reprit :

— Qu’est-ce que tu fais ? On ne te voit plus.

— C’est ces moissons, répondit Julien, a-t-on eu à faire !

— Rien que les moissons ? répondit Constant en hochant la tête d’un air malin. Charrette ! elles t’auront pris du temps cette année.

— Je pense bien, dit Julien, je les ai encore dans les bras.

— Et le soir, est-ce que tu moissonnes ? Et ce bal, toi qui n’en manquais pas un. Ah ! le gaillard.

 

Constant s’égayait. Ses épaules sautaient en l’air et retombaient. Entre deux bouffées, il crachait par terre. Ensuite il frottait avec le pied.

 

— Tu es un vieux fou, pourquoi n’es-tu pas venu ? est-ce qu’on se fâche, c’est bête. Un bal ! jusqu’au milieu de la nuit, roulement, tu sais, un bal, toutes les jolies filles, la Julie, l’Héloïse et des douzaines d’autres et une musique, il fallait voir, que les vieilles s’en mettaient et le vieux Gaudard qui est dans les huitante aussi, eux qui ont de la peine à se tenir debout, tonnerre ! Et on n’est que deux ou trois amis dans les jeunes, et en voilà un qui ne vient pas.

 

La servante écoutait, debout près de la vigneronne à jupe courte, qui souriait parmi les pampres sur une affiche clouée au mur. Constant vida son verre. Ensuite il poussa Julien du coude.

 

— Dis donc, qui est-ce ?

— Rien, dit Julien.

— Et ce qu’on dit par le village !

— Qu’est-ce qu’on dit par le village ?

— Rien, dit Constant du même ton.

 

Julien était mal à l’aise. Il avait posé ses poings devant lui, et il serrait les mâchoires d’un air têtu.

 

— Dis-moi au moins son nom.

 

Julien dit :

— Tu m’ennuies.

— Ah ! dit l’autre, tu es de mauvaise. Eh bien, c’est comme tu voudras.

 

Julien ne répondit rien. Ils sortirent. Sur la place, il y avait une grande flaque. Des enfants, les culottes troussées, couraient dedans en poussant des cris.

 

— Au revoir, dit Constant, ce sera pour une autre fois.

 

Il plut toute la journée. Julien eut le temps de s’asseoir l’esprit et de se regarder en dedans. Et il vit en dedans de lui que le meilleur encore est de vivre tranquille. Est-ce que ça vaut tant d’histoires, une petite fille, une robe bleue, un rien de plaisir ? Mais le plaisir durait encore ; de sorte qu’il prit le moyen parti.

 

Alors, le lendemain, le ciel secoua ses nuages comme un oiseau ses plumes ; et, lorsqu’Aline aperçut Julien, elle courut à sa rencontre, elle disait :

 

— Ah ! te voilà, quel bonheur ! c’est bien long, trois jours.

 

l répondit :

— Hein ? quelle pluie !

 

Le talus était trempé et le sol glissait.

 

Il reprit :

— On ne pourra pas rester là.

— Crois-tu ?

— On serait dans l’eau.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

— On ira faire un petit tour.

— Rien que ça ?

— Que veux-tu, c’est pas ma faute s’il a plu.

 

Comme ils marchaient, Aline eut une idée.

 

— Sais-tu ? Allons dans ta chambre.

— C’est pour rire ?

— Non, dit-elle.

— Et l’escalier qui est en bois, toute la maison entendrait.

— Eh bien, dans la mienne.

— Ah ! tu sais, dit-il, on pourrait croire des fois que tu as perdu la tête.

 

On entendait respirer les arbres, il semblait que la nuit bougeait ; elle était tiède. Une petite vapeur traînait sur les bois.

 

— Tout de même, dit Aline, on serait bien mieux chez nous.

 

Elle était inquiète, ne sachant pourquoi, parce que c’est l’air qu’on respire et ce qui va venir qui est déjà sur nous. Elle suivait Julien. Ils allaient au hasard. Alors il pensa que le moment était venu.

 

— Vois-tu, dit-il, c’est que tu es une femme, les femmes ne comprennent pas ce que c’est. Est-ce que vous sortez seulement ? Comment voulez-vous voir les choses ? Nous, qu’on est des hommes, on voit plus clair, il faut me croire. Tu sais comment ils sont jaloux au village, c’est plein de jaloux. Et toutes les mauvaises langues. Si on nous faisait des misères !

 

— Qu’est-ce que ça fait ?

— Qu’est-ce que ça fait ? ça fait beaucoup. On ne pourrait plus se revoir.

 

Il reprit :

— Je me suis dit, avec ce temps et puis tout le reste, on devrait s’arranger une fois la semaine…

 

Aline ne comprit pas tout de suite.

 

— Pour quoi faire ?

— Pour se rencontrer.

 

Elle disait parmi ses larmes :

— Non, je ne veux pas.

 

Il disait :

— Ça me fait aussi de la peine, c’est pour ton bien que je te dis ça.

 

Mais elle répétait :

— Non, non, je ne veux pas.

 

Ses larmes coulaient toujours.

— Tu n’es pas raisonnable, dit-il ; tu ne sais pas ce qui pourrait m’arriver.

 

Elle renifla et, se tournant vers lui :

 

— Quoi ? dit-elle.

— Est-ce qu’on sait ? veux-tu être gentille ? c’est pour moi.

 

C’était pour lui, elle dit oui avec la tête, ils s’arrêtèrent. Ils se trouvaient à mi-côte sur le versant de la colline. Le village se tenait au-dessous d’eux, tout emmêlé dans l’ombre avec ses arbres et ses toits ; les hommes étaient là, et les hommes sont méchants.

 

— Ah ! disait Julien, je t’aime encore mieux, mais non, ça n’est pas possible, je t’aime autant, je ne peux pas plus.

 

Il la baisa au front, ses lèvres étaient froides. Cependant elle éprouvait, parmi son chagrin, une espèce de bonheur triste comme un soleil d’hiver, ayant consenti. On peut tout donner à celui qu’on aime, quand l’amour est grand.

 

Les semaines passèrent encore. À présent, elles étaient bien vides et bien noires pour Aline, avec de temps en temps un jour comme une lumière dedans, et tout le reste du temps n’est plus rien. Et à son tour cette lumière pâlit. Cela se fit lentement. Elle pâlit et décrût par degrés, comme une lampe où l’huile manque. Il y avait quelque chose qui était changé, qui allait changeant toujours plus. Elle restait la même, mais Julien n’était plus le même. Il était pareil à un homme qui s’est assis à une table servie et se lève quand il n’a plus faim. Il se lève et on voit qu’il va s’en aller et qu’on ne peut plus le retenir, parce que l’amour qu’il avait était une faim qui passe comme la faim passe. Et voilà que la saison, elle aussi, s’élevait contre eux. Les jours devenaient courts, les nuits devenaient froides. Aline cherchait les étoiles des yeux et ne les trouvait plus. On avait fauché les regains. La lune, au commencement de sa carrière, était comme un anneau brisé. Quand on met les vaches en champ, elles sortent toutes ensemble en branlant leurs sonnailles. C’est l’automne qu’elles ramènent et qui sonne aux cloches sur les chemins. On cueillait les premières pommes.

 

Et un jour vint la peur. C’était une fois qu’ils étaient ensemble sous l’arbre. Un homme passa tout près d’eux. Ils s’étaient glissés en rampant dans la haie. Ils ne pouvaient rien voir à cause des branches, mais les pas se rapprochèrent. L’homme s’arrêta. Julien pensa qu’ils étaient découverts. Enfin on aperçut une petite lueur rouge, c’était l’homme qui allumait sa pipe. L’homme reprit son chemin ; les pas s’éloignèrent. On n’entendit plus rien. Aline se risqua dehors la première :

 

— Viens, dit-elle, c’est fini.

 

Seulement Julien avait eu si peur qu’il fut un moment sans parler. Sa voix tremblait.

 

Il dit :

— C’est bête ! Il vaudrait mieux qu’on s’en retourne chacun de son côté.

 

Le mercredi suivant, il ne vint pas au rendez-vous.

 

 

 

VIII

 

C’était un soir comme tous les soirs. Elle était à sa fenêtre. Lorsque Julien venait, il sifflait doucement. Quelquefois aussi, par les nuits claires, elle l’apercevait sous le saule. La route éclairait doucement dans l’ombre, les murs étaient tièdes encore, parce que c’était l’été ; mais, à présent, il faisait noir.

 

D’abord elle crut seulement que Julien était en retard. On ne fait pas toujours ce qu’on veut ; voilà ce qu’elle se disait. Mais, à mesure que le temps passait, elle devenait plus agitée, à cause de ses imaginations. On pense à la maladie, on pense à la mort : elle ne pensait pas à la seule chose véritable, qui est la cruauté des hommes.

 

Quand onze heures furent là, les jambes lui démangèrent d’attendre ; elle sortit sur la route. La route s’en va d’abord tout droit, puis elle se courbe vers la maison d’école ; de l’autre côté, elle descend dans le pays, sous les pommiers. Les jardins se tenaient derrière leurs barrières. Il n’y avait personne.

 

Elle prit dans la direction du village. Elle pensait au soir où elle avait porté la lettre ; c’était autrefois, le temps qui n’est plus. Comme la vie tourne ! La vie a un visage qui rit et un visage qui pleure ; elle tourne, on la voit rire ; elle tourne encore et on la voit pleurer.

 

Une fois qu’elle fut devant chez Julien, Aline s’arrêta. La maison, lourde et carrée, montrait ses volets fermés. Elle semblait dire : « Va-t’en ! » comme quelqu’un qui veut dormir. On n’entendait rien que la fontaine. Aline regardait vers la fenêtre de Julien. Est-ce qu’il ne devait pas la sentir dehors avec ses yeux tendus vers lui ? Mais rien ne bougeait sous le rond du ciel où est le silence.

 

Alors, s’appuyant contre un mur, elle attendit longtemps encore. Et puis elle eut froid, étant sans châle et tête nue. L’air de la nuit l’enveloppait comme un linge humide. La solitude pesait sur elle comme un poing. Elle ne rentra qu’après minuit.

 

Le jour suivant, une troupe de montreurs de bêtes traversa le village. On était dans la matinée quand le tambour battit. Le chameau marchait en tête. Il avait des plaques de peau nue, des poils comme de la ficelle défaite, une bosse pendante, un long cou recourbé. Ses jambes allaient s’écartant l’une de l’autre à partir de ses genoux cagneux, d’où venait son allure comme celle d’un bateau qui roule. Le singe, habillé en général, était assis sur le dos de l’âne qui tirait une charrette. Il cherchait ses puces en faisant des grimaces. La chèvre suivait.

 

Mais, le tambour ayant battu pour la seconde fois, la représentation commença. Tout le village faisait cercle. Les hommes tenaient leur pipe au coin de la bouche et souriaient, parce qu’on est des hommes, pour dire : « C’est bon pour les enfants. » Le montreur avait un foulard rouge autour du cou et un chapeau de feutre pointu. Il fit d’abord coucher le chameau qui plia les jambes de devant, en balançant sa croupe un long moment en l’air comme un arbre qu’on coupe ; puis, s’abattit. Et l’homme, montant dessus, dit avec l’accent italien :

 

— Voilà comme oun charge le chameau au désert. On lui met dessus des tonneaux, des sacs, tout ce qu’on veut, mille kilos. Ils ne boivent pas pendant quinze jours.

 

— Ah ! disait-on, si on était tous comme ça, l’aubergiste n’irait pas bien loin.

 

Le singe tira du pistolet. Sa queue sortait de dessous les basques de sa tunique. Et comme, au milieu de ses tours, ayant lâché son sabre, il se grattait le crâne, l’homme le corrigea d’un coup de lanière.

 

La vieille Henriette ne parlait pas ; elle gardait toutes ses forces pour comprendre, tellement ce qu’elle voyait sortait de sa vie ordinaire. Les autres femmes se turent d’abord comme elle, puis elles se mirent à parler.

 

Elles disaient :

— Autrefois, on ne voyait pas de ces bêtes, d’où est-ce que ça vient ?

— Ça vient d’Afrique.

— Croyez-vous ?

— Oh ! je sais bien.

— Pas la chèvre ?

— Non, rien que le singe et le chameau.

— Vous souvenez-vous ? Dans le temps, il y avait les Calabrais, avec des peaux de mouton autour des jambes et des espèces de flûtes avec des vessies qui se gonflaient.

— On n’en voit plus.

— Dieu soit béni ! d’où est-ce que ça sortait ?

 

Et Aline était là aussi, mais Aline n’écoutait pas. Elle était triste, c’est pourquoi elle plaignait le singe. Il était si maigre, il avait de si grosses larmes dans les yeux. Quand on le battait, elle aurait voulu le prendre et l’emporter dans ses bras ; et le chameau de même, mais il était trop gros. Et puis les grimaces du singe la faisaient rire malgré son chagrin. Et puis elle redevenait triste à cause de la chèvre. On avait installé une sorte d’échafaudage, avec un dessus pointu et quatre étages. La chèvre y grimpait. À chaque étage, elle en faisait le tour et saluait, levant la patte. Pour monter plus haut, elle se dressait toute droite. Plus elle montait et plus la place était petite. Et l’échafaudage avait bien deux mètres de hauteur. On pensait : « Si elle tombe, elle se cassera les jambes. » L’homme faisait claquer son fouet.

 

Et c’est au moment où la chèvre, les sabots joints au sommet de la machine, tournait comme une toupie en faisant des révérences, qu’Aline aperçut Julien. Elle ne l’avait pas vu venir et il était là, tout à coup. Elle ne pensa plus ni au singe, ni à la chèvre, ni au chameau.

 

On faisait la quête, c’est le mauvais quart d’heure ; tout le monde tourna le dos. Le petit garçon pâle secouait son assiette, elle était presque vide. Le patron compta l’argent dans le creux de sa main en haussant les épaules, et un instant après, la représentation recommençait à l’autre bout du village.

 

Henriette s’en était allée. Aline avait suivi la troupe ; Julien aussi. Peu à peu, elle s’approcha de lui par derrière ; elle lui posa la main sur l’épaule et, comme il se retournait, elle lui sourit. Ses yeux étaient redevenus clairs comme les lacs de la montagne quand le soleil se lève.

 

Lui, il fut embarrassé. Pourtant personne ne faisait attention à eux, à cause des bêtes. D’en haut, les têtes rapprochées étaient comme une couronne sombre où les nuques et les visages figuraient des fleurs roses. D’en bas, on voyait la petite tête du singe et sa casquette à plumet attachée sous le menton. Le singe fit partir son pistolet.

 

Et Aline :

— Qu’as-tu fait, hier soir, Julien ? Pourquoi n’es-tu pas venu ?

 

Il répondit :

— On me voyait aller rôder tout le temps. C’est par précaution, tu comprends.

— Je t’ai attendu.

— Longtemps ?

— Oh ! oui, longtemps.

 

Le singe fouetté hurla. Julien dit :

— Ils tourmentent ces bêtes !

 

Il disait :

— Eh ! regarde le singe, il a le dedans des mains comme un homme.

 

Elle disait :

— C’est pour la semaine prochaine ; sûr, cette fois ?

— Que oui.

 

Mais il s’écartait déjà d’elle, et, se poussant du coude entre les groupes, il fut vite au premier rang. Il se tint là sans remuer jusqu’à la quête. Alors il jeta deux sous dans l’assiette, tandis que l’Italien, s’étant découvert, disait :

 

— Mesdames et Messieurs, avant de quitter votre honorable village, je tiens à vous remercier.

 

Le chameau allongea son long cou, le singe rongeait une carotte ; l’âne se mit à trottiner tirant la charrette où on voyait des morceaux de pain sec, la machine de la chèvre, et de l’étoffe rouge à galons dorés.

 

Et Julien, en s’en retournant, se représentait Aline, et comment elle était venue vers lui, et la promesse qu’il lui avait faite. Mais on promet et on ne tient pas. Les paroles s’oublient, ce n’est qu’un petit bruit qui s’en va en l’air avec les nuages. Les raisonnements sont plus solides, ils sont faits de pierre comme des maisons où on va se mettre pour être à l’abri. Il se disait : « C’est qu’elle s’y met trop ; elle est déjà comme une folle. Qu’est-ce que ça va être si ça continue ? Je ne peux pourtant pas me marier avec elle ; dans les bons ménages, on a des deux côtés. »

 

Ensuite il se disait : « Voilà, à présent, comment faire ? Une qui pleure, qui peut crier ! Elles font des scènes, ça serait du beau. » Le moyen, c’est de se cacher. « Elle vient, eh bien, on s’en va. Elle finira bien par comprendre. » Il ajoutait dans sa pensée : « Je ne suis pas seul après tout, elle en trouvera bien un autre. »

 

Les colchiques avaient fleuri, petites flammes qui tremblotent, que le vent souffle, qui ne sont rien, petites sœurs pâles de la brume.

 

 

 

IX

 

Quand Aline vit son malheur, elle n’y voulut pas croire. C’est ainsi que les petites filles qui ont peur de la nuit se cachent sous les couvertures. Elle s’était accrochée à tous les petits espoirs qu’il y avait sous sa main ; ils avaient cassé l’un après l’autre comme des branches sèches. On n’a pas même le temps de bien s’aimer ; le temps de s’aimer est comme un éclair.

 

L’automne s’était posé à la cime des arbres et les feuilles touchées jaunirent. Elles ressemblaient dans les branches à de jolis oiseaux clairs qui vont s’envoler. La lumière adoucie était molle comme un fruit trop mûr. Les chiens bâillaient en s’étirant dans la cour déserte des fermes. Vers le soir, les fumées des feux de broussailles traînaient sur les champs comme des chenilles.

 

Aline éprouvait qu’il est quelquefois tellement difficile de vivre qu’on aimerait mieux en finir tout de suite. On fermerait les yeux et on se laisserait aller comme la feuille dans le ruisseau. Mais elle songeait : « Ce n’est pas possible que ce soit pour toujours. » Elle séchait ses larmes, elle relevait la tête.

 

Un matin, la petite infirme mourut. Elle était dans sa charrette à roues de bois comme d’habitude ; à midi, on la trouva froide ; elle était morte sans que personne s’en doutât, on n’avait rien entendu, elle n’avait même pas bougé. Et on dit : « Comme ça se fait ! Enfin, à présent, au moins, elle ne souffrira plus. » Mais Aline comprit que c’était un signe pour elle.

 

Il vint de grandes pluies. Le temps était ainsi cette année-là. L’averse était comme des ficelles tendues ; le vent, pareil à une main, sautait de l’une à l’autre en les courbant et les brouillait ; on ne voyait plus rien qu’une sorte de toile grise qui se soulevait par moment, découvrant un coin de bois noir et triste au fond de la prairie.

 

Parfois Henriette, sa jupe relevée par-dessus la tête, courait mettre une seille sous la gouttière. Aline pensait : « Ah ! oui, c’est maman qui porte la seille. » Et Henriette se secouait dans la cuisine, en disant : « C’est plus un jardin, c’est un lac. »

 

Alors, durant la nuit, la maison repliait son toit comme des ailes, se faisant petite sous le ciel ; les nuages glissaient sur la lune ; elle se montrait un instant et semblait fuir. Et Aline voyait sa clarté vaciller et s’éteindre parmi le vent à sa fenêtre, car elle ne dormait pas.

 

Son chagrin l’empêchait de dormir. Elle cherchait tout le long des heures, dans sa tête, reprenant les jours un à un, comme un collier qu’on égrène. Elle n’accusait pas Julien, c’était elle qu’elle accusait. Un jour, elle avait un peu boudé, les garçons n’aiment pas qu’on boude. « Julien se sera fâché, mais il n’a rien dit, parce qu’il ne dit rien. » « Et puis, le soir de la danse, qu’est-ce qu’il a eu de ne plus vouloir ? C’était bien joli, j’ai pourtant fait tout ce qu’il a voulu. Ah ! mon Dieu, c’est bien difficile ! »

 

Elle pensait : « On ne sait pas ; il était bien bon, oui il était bien bon. Il m’a donné des boucles d’oreilles. On s’est fait des petits cadeaux. Le jour qu’il m’a apporté des framboises, je lui ai pourtant bien dit merci. Est-ce que peut-être il croit que je n’ai pas été contente ? »

 

Elle se tenait assise sur son lit, les yeux ouverts et fixés devant elle. L’obscurité était quelque chose de profond et d’épais comme une fourrure à poils noirs. De petits soleils rouges et bleus montaient dans l’air en tournant. Elle se frottait les yeux. Elle se demandait : « Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi est-ce que je suis comme ça ? Est-ce le bon Dieu qui me punit ? » Ses pensées étaient comme les abeilles qui sont sorties un jour d’orage, et ne peuvent plus rentrer à la ruche. Elle ne trouvait pas la bonne place dans son lit, son oreiller était brûlant ; tantôt elle se découvrait, et elle avait des frissons ; tantôt elle se recouvrait et les draps étaient lourds sur elle comme de la pierre. Et, lorsque le sommeil venait enfin, elle avait des rêves, avec leurs tromperies, où tantôt elle était heureuse, et qui se brisaient comme un vase qui tombe des mains au réveil ; d’autres pareils à la réalité, et bien tristes ; d’autres encore, si horribles, qu’elle criait en dormant.

 

Une fois, elle était en bas d’un grand arbre, et Julien était en haut qui lui disait : « Viens. » Elle fit comme il disait. Il était assis au bout d’une branche, elle s’assit à côté de lui. Mais voilà que l’arbre se mit à pencher et à craquer parce qu’ils étaient trop lourds, ensemble ; elle sentait Julien glisser et elle aussi ; ils tombaient dans le trou, l’air entrait dans sa bouche comme une plume qui chatouille, et un grand serrement à la gorge qui l’éveilla.

 

Une fois aussi, elle rêva qu’on l’enterrait. On la descendait dans un grand creux où il faisait tout noir. Il y avait un étroit carré de ciel au-dessus d’elle ; il devenait toujours plus petit, il fut enfin comme un point blanc ; en même temps, elle étouffait. Elle avait pâli. Ses belles couleurs étaient parties comme quand l’églantine s’effeuille. Elle avait beaucoup maigri ; ses poignets ronds étaient devenus carrés et trop minces ; elle avait des cordes sur les mains comme les vieilles femmes ; on voyait à ses tempes qui s’étaient enfoncées un petit bouquet de violettes ; elle ne mangeait plus.

 

Henriette lui disait :

— Allons, mange.

 

Elle répondait :

— Je n’ai pas faim.

 

Comme elle toussait, sa mère reprenait :

— Voilà que tu tousses, tu ne vas pas bien. Pourquoi ne veux-tu pas te soigner ?

— C’est le mauvais temps qui fait ça.

— Moi, je dis qu’il faut se soigner. On tousse, on s’en va de tousser. Si on consultait.

— Oh ! non.

 

Henriette se méfiait, parce qu’elle trouvait que cette maladie avait un drôle d’air. Seulement les femmes, comme on sait, ont beaucoup de mauvais moments à passer. Et Aline, de son côté, avait cru d’abord que c’était le chagrin qui la rendait malade. Mais ensuite elle eut de grandes douleurs dans le dos, dans l’estomac ; un matin, elle se mit à vomir.

 

Tout à coup, elle comprit.

 

Et la seule pensée qu’elle eut fut celle-ci : « Il faut que j’aille le lui dire tout de suite. »

 

 

 

X

 

À la fontaine, les laveuses lavaient le linge. Elles frottaient des deux mains sur la planche lisse, le savon faisait sa mousse, et l’eau était bleue et douce d’odeur. On a beaucoup d’ouvrage le matin. Une femme s’en revenait de la boutique avec une livre de sucre. Une autre balayait devant sa porte. Une grande fille menait un bébé par la main. On entendait le menuisier raboter dans sa boutique. Il faisait un petit temps gris un peu frais, et il soufflait un rien de bise. Le ciel avait des nuages blancs tout ronds qui se touchaient comme les pavés devant les écuries. Les vaches dans les champs branlaient leurs sonnailles de tous les côtés. Et une des laveuses dit en rinçant le linge :

 

— C’est le treize aujourd’hui.

— Non, dit une autre, c’est le quatorze.

— Tant mieux.

— Moi, reprit une troisième, moi je vous dis que c’est le treize.

 

À ce moment Aline passa. Elles s’arrêtèrent toutes de causer. Julien coupait du bois près de la porte de la grange, derrière la maison. Des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. À gauche, le verger rejoignait la campagne. On voyait par les trous des branches les pommes rouges d’un pommier tardif. Les autres n’avaient plus de fruits et presque plus de feuilles. Julien travaillait sans se presser, étant chez lui. Il avait ôté son gilet, parce que le mouvement donne chaud. Sa hache montait et retombait ; à chaque coup, il fendait une bûche. Et, quand Aline arriva, il resta une bonne minute comme il était, sa hache à la main.

 

Un pigeon s’envola au-dessus de leurs têtes. Julien ouvrit la bouche comme pour parler, mais il ne dit rien. Elle non plus ne dit rien au commencement, mais ensuite les paroles lui vinrent aux lèvres comme l’eau dans une pompe ; elles jaillirent toutes à la fois.

 

— Tu ne sais pas, dit-elle, je voudrais bien que non… seulement… oui, c’est la vérité. Je n’étais pas sûre… C’est la première fois… Et puis il a bien fallu, n’est-ce pas ? Et puisque c’est toi, il valait mieux que je te le dise tout de suite…

 

Elle parlait en tâtonnant avec ses mots comme une aveugle avec ses mains. Elle tordait entre ses doigts les attaches de son tablier. Elle avait les pommettes rouges comme deux petits feux allumés. Elle avait un corsage de toile bleue, une vieille jupe brune.

 

Julien dit :

— Quoi ?

 

Elle montra son ventre. Un second pigeon s’envola.

 

Julien dit :

— Charrette !

 

Il reprit :

— Charrette !

 

Son cou s’enfonça dans sa nuque ; il avança la tête comme un bélier qui va corner ; il se retint pourtant, pensant qu’Aline mentait peut-être ; il dit encore :

 

— Tu es folle !

 

Elle ne répondit pas.

 

Il dit :

— En es-tu sûre ?

— Oh ! oui.

— Sûre ? Sûre ?

— Oh ! oui.

 

Alors, il avança de nouveau la tête, et dit :

— Eh bien, tu n’es qu’une grosse bête ; ça ne me regarde plus.

 

Et, jetant sa hache, il s’en alla. Mais Aline le suivait, marchant à côté de lui comme un pauvre qui mendie, disant :

— Écoute, écoute, s’il te plaît ; on serait tellement bien les deux ! Tu es fâché, ça passera…

 

Il s’arrêta et dit :

— Fiche-moi le camp !

 

Alors elle se prit la joue comme si elle voulait la mordre avec ses doigts ; de l’autre main, elle tenait Julien par sa chemise ; elle s’attachait à lui pour le retenir ; elle aurait aimé à être battue et qu’il la battît bien fort, mais rester avec lui ; elle disait :

 

— Oh ! tu sais, je t’aime bien, je t’aime toujours plus et puis le petit est à toi, marions-nous, je serai tant bonne.

 

Il ne songeait pas à la battre ; il aurait seulement voulu qu’elle fût loin ou pouvoir souffler dessus comme sur un peu de fumée, c’est pourquoi il répétait :

 

— Je m’en moque. Fiche-moi le camp !

 

À ce moment, le père Damon sortit de l’écurie. Il était court et tassé, il écartait les jambes d’étonnement. Aline eut peur. Il lui parut que les arbres du verger s’abattaient tous ensemble et que la nuit venait dans le ciel. Elle courut. Les maisons du village couraient à sa rencontre, le long de la route. Elle avait comme de l’eau trouble dans les yeux. Et lorsqu’elle vit sa mère, les forces lui manquèrent. Elle tomba sur une chaise. Elle tenait sa tête dans ses mains.

 

Henriette eut de la peine à comprendre, mais une fois qu’elle eut compris, ce fut fini. Son amour allait à rebours. Il y a un amour sévère et rude qui châtie. Quand on est honnête, on a des enfants honnêtes. Elle eut d’abord une grande colère ; elle disait :

 

— Es-tu ma fille ?

 

Puis cette colère durcit le cœur.

— Une fille, une seule, et la voilà ! Je devrais te dire : « Va voir ailleurs comme il y fait. » Je te garde, mais va droit à présent ; si tu vas courbe…

 

Elle ferma la porte. Les idées se dressaient dans sa tête comme le bois vert dans le feu ; elle remuait le bras et toute sa bouche remuait avec. Puis elle regarda sa fille. Aline sur sa chaise était comme un paquet que les sanglots soulevaient du dedans. On ne voyait que ses cheveux défaits et ses mains toutes pleines de petites secousses. Elle lui dit :

 

— Va te mettre au lit.

 

Aline obéit. Elle se déshabilla sans penser à rien. Ses doigts allaient et venaient tout seuls, par un reste d’habitude. Elle se blottit sous les draps, ayant honte du jour même. Cependant Henriette fit de la camomille. On met sept fleurs dans une tasse, ni plus, ni moins, sept est le nombre ; la camomille est bonne pour toutes les maladies. Aline but : c’était amer comme sa vie. Ensuite elle se tourna vers le mur. Et la fatigue l’emporta sur sa douleur. L’ombre s’allongeait longuement sur ses paupières. Il lui semblait redevenir une toute petite fille ; c’est le temps où on joue aux haricots ; on fait un trou au pied d’un mur ; il y a des haricots de toutes les couleurs.

 

 

 

XI

 

Novembre était venu.

 

— Oui, dit un jour Henriette, il te faudrait au moins avoir de quoi mettre ton enfant au propre quand il sera là.

 

Aline prit son fil, de la toile et se mit à coudre. Sa mère avait fait le compte :

 

— Deux ou trois langes, quatre chemises, des mouchoirs : tu as de la besogne tant que tu voudras et juste le temps.

 

La toile était grossière, les petits des pauvres n’ont pas des draps fins. Aline cousait ; les doigts s’envolent, l’aiguille brille ; mais c’était un ouvrage qu’elle n’aimait pas beaucoup faire ; elle ne le faisait que parce qu’il le fallait. Et Henriette la surveillait, assise à côté d’elle, disant à tout moment :

 

— C’est pas comme ça. À quoi est-ce que ça sert de t’avoir appris ? Regarde-moi cet ourlet. C’est tout plissé, une misère ! Elle prenait l’ouvrage et le défaisait. Aline s’appliquait pourtant de son mieux. Seulement il faut que l’ourlet soit bien droit et il faut encore que les points soient égaux et faire attention de ne pas casser son fil : il y a tant de choses qu’on s’y perd. Et elles étaient là, rien que les deux, en face l’une de l’autre.

 

Elles étaient là rien que les deux. La cuisine avait quatre murs et une petite fenêtre. Il faisait triste. Elles ne parlaient pas. Et Aline pensait au petit qu’elle aurait. Elle se demandait : « Comment est-ce qu’il fera pour sortir ? Est-ce que ça fait mal ? Oh ! oui, ça doit faire bien mal ! » Elle se rappelait des amies qui avaient eu des petits frères. Elles disaient :

 

— On nous avait mises dans la chambre d’en haut, mais on a bien entendu maman crier tout de même.

 

Il y a la sage-femme qui vient et, des fois aussi, le médecin. Et Aline avait peur. Puis elle se disait : « Comment est-ce qu’il sera ? Je me demande. Comme ce serait drôle d’avoir un petit garçon ! Ou bien ce sera peut-être une petite fille. On ne sait jamais d’avance. C’est seulement quand ils sont là, ça fait toujours une surprise ; mais j’aimerais mieux un garçon. » Elle l’imaginait dans ses pensées ; il aurait une grosse tête et des cuisses comme des saucissons ficelés.

 

Elle voyait aussi la robe qu’il aurait mise.

 

Ils font bien plaisir quand ils commencent à parler. Mais, tout à coup, elle se souvenait qu’elle n’était pas comme les autres. Les autres, qui ont un mari, peuvent être joyeuses et rire ; elles mangent tout le jour pour avoir du lait. Le soir, à la fraîcheur, elles prennent leurs enfants ; elles s’en vont dans le village de porte en porte. On leur dit : « Comment allez-vous ? » – « Pas mal, merci. » – « Et le petit ? » – « Oh ! le petit, regardez-moi ça ! » – « Oh ! le beau petit ! » – « N’est-ce pas ? Savez-vous combien il pèse ? Il fait déjà ses cinq kilos. » – « Pas possible ! » Et la mère est tout heureuse qu’on ne veuille pas la croire.

 

Seulement, les enfants qui n’ont pas de père, ceux-là on n’ose pas les montrer. On les garde à la maison ; on les fait taire, quand ils crient ; ils deviennent grands et vont à l’école, les autres enfants ne jouent pas avec eux, on leur donne des surnoms. Aline pensait : « Ce n’est pas seulement moi qui suis punie, lui aussi sera puni. » Pourquoi ? Et pourquoi est-ce que Julien ne serait pas puni ? Elle sentait qu’il y a dans la vie des choses qui sont bien difficiles à comprendre.

 

Les feuilles tombaient. Quand les feuilles tombent, l’une tombe, l’autre suit. Elles se montrent le chemin, elles se disent l’une à l’autre : « Allons-y ! » et se plaignent un peu en touchant la terre qui est froide et noire. Les bois ressemblent à des fumées ; la campagne est mouillée et grise, avec les carrés noirs des forêts de sapins.

 

Il n’y avait plus dans le jardin que deux ou trois choux qui laissaient pendre leurs feuilles flétries ; les autres étaient cueillis et enfouis sous la paille, dans un coin. On ne se servait plus de la pompe. On voyait par la fenêtre, depuis que les feuilles étaient tombées, un beaucoup plus grand nombre de toits.

 

On entra dans le mois de décembre. Aline continuait à coudre. Elle cousait du matin au soir. Elle cousait une chemise, puis elle la mettait dans la corbeille. Il n’arrivait rien d’autre dans sa vie.

 

Elle ne sortait presque plus, parce qu’on se retournait pour la voir et que les garçons riaient en dessous. Quelquefois, pourtant, elle était si triste qu’elle ne pouvait pas rester assise plus longtemps, et elle sortait dans la campagne.

 

Elle allait un bout de chemin. L’herbe était courte et jaune comme du poil de bête et les buissons pareils à des pelotes de fil de fer. Elle marchait le haut du corps en arrière, car son ventre devenait lourd. On voyait qu’elle était bien maigre. Quand il faisait sec, elle s’asseyait un petit moment sous un arbre pour se reposer. Elle aurait voulu pleurer, elle ne pouvait pas pleurer. Elle s’en revenait ; sa mère lui disait :

 

— Qu’as-tu encore à courir ? quand on est comme tu es.

 

Et elle ne répondait pas, n’ayant plus le droit de rien dire. Elle n’avait plus que le droit de faire ce qu’on lui disait de faire. Et voici ce qu’elle aurait aimé faire, c’eût été d’aller vers sa mère et de lui demander pardon, de se mettre par terre devant elle, de poser sa tête sur ses genoux, pour que tout fût oublié, mais Henriette restait fermée et sombre ; et Aline n’osait pas. Elle se remettait à coudre, pendant qu’on allumait la lampe.

 

Elle n’avait personne pour la plaindre. Il y a des paroles qui font du bien comme l’huile sur les brûlures. Il n’y avait que le silence. L’estomac lui faisait toujours bien mal. Il lui était venu des taches jaunes le long du nez et un goût amer dans la bouche. Ses joues étaient comme du papier sale. Elle avait tellement vieilli qu’on ne l’aurait pas reconnue. Son ventre était devenu si gros qu’elle s’effrayait de le voir.

 

Vers la fin du mois, il gela. Les glaçons pendaient en longues barbes blanches aux fontaines. On entendit les sabots des vaches sonner sur la route durcie. Aline toussa davantage, couchant dans une chambre sans feu. Ensuite elle eut des engelures. Ses doigts étaient si gros, si raides, qu’elle ne pouvait plus les plier ; souvent la peau crevait et le sang sortait. Son aiguille lui paraissait pesante comme une barre de fer. Le petit chat jouait avec son peloton.

 

Quand vint Noël, les cloches sonnèrent. C’est le jour de la joie et des promesses. On « fait l’arbre » dans l’église et les enfants viennent et les femmes aussi viennent pour voir. D’abord il fait sombre et on chante ; puis on allume les bougies. Elles sont comme de petites larmes qui bougent parmi l’arbre vert et les noix d’or. Le sapin est un grand sapin qui touche presque le plafond. Il y a une bougie tout au bout, avec une grande étoile, parce que, dans la nuit de Noël, les bergers virent l’étoile et l’ayant suivie virent l’étable, la crèche et l’enfant Jésus. Mais Aline pensa que le bon Dieu l’avait abandonnée à cause de son péché.

 

Puis à minuit, la nuit de l’an, elle pensa : « Qu’est-ce qui va venir ? » Qu’est-ce qui peut venir, quand le malheur est là ? Deux ou trois mois qui passent et le petit enfant ; et les saisons qui tournent comme une ronde sous les arbres. L’année s’ouvrit devant elle : c’était comme une longue route nue. On ne voit rien, loin devant soi, rien que la route. Elle fermait les yeux. Est-ce qu’on peut arrêter le temps qui passe ? Ce n’est pas même de l’air qui passe, qu’on sent passer ; on ne sent pas le temps et on ne le voit pas, mais il passe quand même. Et le petit bougeait en elle. Elle se disait : « Les choses viennent, on ne peut pas les empêcher. »

 

Le froid dura longtemps, car l’hiver était rude. Puis le ciel, comme une bouche ouverte, souffla une grande haleine chaude qui fit mollir les routes et tomber la neige des toits et verdir l’herbe dans les prés. On dit : « Voilà l’hiver qui est bien malade. » Les enfants couraient devant les maisons…

 

Bientôt les vents de mars s’élancèrent d’au-delà les montagnes, bondissant par-dessus le lac qu’ils ont remué en passant. Alourdis d’eau, ils vinrent heurter les nuages dans un grand choc qui fendit le ciel ; le ciel croula avec un grand bruit. Le soleil éclata, les primevères fleurirent.

 

Il y a comme une voix qui encourage à vivre à cet endroit de l’année. Elle est dans l’oiseau qui crie, dans le jour, dans les bourgeons qui se gonflent. Le printemps saute sur un pied par les chemins. On voit les vieux qui viennent sur le pas de leur porte, ils hument l’air comme un qui a soif, ils font trois pas dans le jardin. Seulement on vit mieux aussi les taches bleues autour des yeux d’Aline et les deux trous qu’elle avait dans les joues.

 

 

 

XII

 

À la fin de mars, elles eurent une première alerte. Henriette pensa : « Pourvu que le petit ne vienne pas avant terme, ça serait tout à la fois. » Et comme elle était précautionneuse, elle appela la sage-femme.

 

La sage-femme arriva un matin. Elle entra sans heurter, elle dit :

 

— Bonjour, ça ne va pas ?

 

Elle avait une figure noire et une petite moustache. Elle prisait, ensuite elle éternuait et elle prisait de nouveau. Elle avait toujours une goutte brune qui lui pendait au bout du nez. On ne savait plus quel âge elle avait. Et si, parlant de quelqu’un, on disait :

 

— Il tourne bien mal, elle, elle répondait :

— C’est le plus gros garçon que j’aie vu.

 

Et si on parlait de quelqu’un d’autre :

— Lui est venu sans qu’on s’y attende.

 

Elle voyait le monde de cette façon-là. Elle avait toutes sortes de recettes dans son métier, et l’habitude faisait qu’elle s’essuyait tout le temps les mains à son tablier. Elle disait aux femmes :

 

— La belle affaire ! toutes y passent, il n’y a qu’à vouloir.

 

Et on disait d’elle :

— Il faudrait aller bien loin pour en trouver une pareille. Ça ne lui fait ni chaud, ni froid.

 

Et enfin, étant bien payée, avec un cadeau à chaque baptême, elle avait pu mettre de l’argent de côté, ce qui ajoutait à sa réputation.

 

Elle examina Aline. Elle la trouva, comme elle disait, pauvre de sang et bien nerveuse ; mais il est connu que la jeune génération ne vaut pas l’ancienne ; et puis les circonstances n’étaient pas pour aider. Elle tournait autour du lit en se mouchant dans son grand mouchoir rouge, parlant beaucoup, et répétant :

 

— Oui, oui, on n’en est pas encore là.

— Seulement, ajouta-t-elle, d’ici trois semaines, un mois…

 

Il arriva comme elle avait dit. Avril avait paru, poussant devant lui ses petits nuages comme des poules blanches dans un champ de bleuets. La journée avait été chaude. Les feuilles dépliées se dressaient, ayant pris des forces ; on voyait l’air trembler sur la campagne. Les douleurs commencèrent dans l’après-midi ; avec le soir, elles grandirent. La sage-femme dit :

 

— Hein ? je ne m’étais pas trompée.

 

Et comme Aline gémissait :

— Ma fille, reprit-elle, crie seulement, ça soulage ; et puis pousse quand tu sentiras que ça vient.

 

Après quoi, elle troussa ses manches pour être prête, mais rien ne pressait. Henriette avait mis sur le feu la grande marmite pleine d’eau. Les bûches pétillaient ; elle tournait autour, comme seulement occupée du ménage. Mais, quoiqu’elle s’en cachât, elle était bien émotionnée. Ce qu’il faut surtout, dans ces moments-là, c’est ne pas perdre la tête. Elle se raidissait. La vapeur était rose, l’eau bouillait.

 

La sage-femme but son café et mangea un morceau de pain et de fromage. Elle coupait son fromage sur la table avec la pointe de son couteau et piquait dedans d’une main ; de l’autre, elle tenait son pain, ou bien vidait sa tasse à petites gorgées ; et puis la remplissait, disant :

 

— Moi, j’aime le café, ça me donne des forces. Mais il me le faut chargé à la cartouche.

 

On continua d’attendre. Dans la nuit, les douleurs devinrent plus vives. Aline commença de crier. Elle criait par intervalles, doucement, puis plus fort, puis cessant tout à coup ; alors elle plaignait ; et les cris reprenaient, longs et ensuite aigus comme des pointes de rocher ; et quand elle était épuisée, sa tête tombait en arrière ; et puis sa gorge se resserrait et les cris recommençaient. La sage-femme se frotta le nez.

 

— Oui, oui, dit-elle de nouveau.

 

Elle se moucha de nouveau.

— Ne vous effrayez pas, je l’examine, tout va bien ; on crie, vous savez, c’est les nerfs.

 

Elle avait son amour-propre, qui était de faire seule. Mais, cette fois, c’était sérieux. Finalement, elle dit :

 

— Peut-être bien qu’un médecin ne serait pas de trop.

 

Le médecin arriva dans sa petite voiture. Il avait un petit cheval blanc qui trottait en levant haut les jambes. On entendit de loin le bruit clair des sabots sur la route, puis le roulement des roues ; et il parut. Il ôta sa pèlerine et son chapeau. Il se lava les mains avec de l’eau chaude et du savon. Il entra dans la chambre en cachant sa trousse derrière son dos. La porte resta ouverte pour qu’on pût aller et venir. Le petit chat, éclairé par le feu, dormait dans les copeaux, la tête entre ses pattes.

 

Quand tout fut fini, les lampes pâlirent ; c’était l’aube qui venait.

 

— Ah ! dit le médecin, il est heureux que les enfants ne fassent pas toujours tant de façons pour venir au monde. On n’en voudrait plus.

 

Et, montant sur le siège, il toucha du fouet le petit cheval qui partit comme le vent, ayant mangé son avoine. Mais la sage-femme était de mauvaise humeur. Elle dit :

 

— C’est encore un faiseur d’embarras. Je l’aurais eu aussi bien que lui.

 

Sur le lit, il y avait Aline, et le petit qui était né. On l’avait roulé dans ses langes. C’était un petit garçon. Aline était assoupie. Elle était blanche comme la mort et ses cils faisaient de l’ombre sur ses joues.

 

La chambre était en désordre. On avait tiré le lit au milieu du plancher. La seille où on avait baigné l’enfant était auprès et, dans le coin, un tas de linges et de serviettes. Des habits traînaient sur les meubles.

 

Cependant les voisines, averties par la voiture du médecin, frappaient à la porte l’une après l’autre. Il y avait longtemps qu’elles n’étaient pas revenues. Quand on a fait ce qu’Aline avait fait, les honnêtes gens restent chez eux. Mais la curiosité était la plus forte. Et elles s’excusaient, disant :

 

— Je suis venue voir comment ça allait.

 

La sage-femme leur répondait :

— Ça va bien.

— Tant mieux, je repasserai.

 

Et, une fois qu’elles étaient dehors, elles disaient :

 

— Au premier enfant que j’ai eu, ç’a été bien plus facile. J’ai laissé faire, voilà tout. Seulement, cette Aline, elle est punie, et c’est bien fait. A-t-on eu besoin d’un médecin, nous autres ? Et puis l’enfant, ça ne sera sûrement pas grand’- chose, s’il vit.

 

Alors toutes applaudissaient. Et les langues branlaient comme les clochettes des vaches quand le petit berger claque du fouet.

 

 

 

XIII

 

Aline resta quinze jours au lit. Ensuite on lui permit d’aller jusqu’au grand fauteuil à dossier droit, près de la fenêtre. Elle s’asseyait là et allongeait ses jambes engourdies. Elle était encore comme sont les malades qui ont du sommeil en retard dans tout le corps, et sont enfermés dans leur maladie, de telle façon qu’ils voient la vie comme un jardin dans le brouillard. Les gens qui passent, les nuages, les fleurs et le soleil semblent des choses d’un autre monde ; il y a une séparation qui s’est faite ; et la journée s’écoule d’un mouvement égal. Puis, tout à coup, un jour, elle aperçut l’enfant que la vieille Henriette tenait dans ses bras. Alors elle fut impatiente de l’avoir tout à elle, pour s’y attacher et s’y oublier ; car les petits coûtent beaucoup de peine, ils se salissent, il faut les bercer, leur donner à manger et beaucoup d’autres choses qu’elle aurait voulu faire, mais elle était trop faible encore.

 

Elle regardait dehors. Des moineaux, tombant par grappes, passaient devant les vitres comme des pierres noires. Un petit lilas se couvrait de verdure et ses feuilles encore froissées semblaient des papillons battant de l’aile aux souffles du printemps, mais la chambre était noire et triste, avec ses murs nus, ses poutres enfumées, sa fenêtre close. Henriette prétendait que l’air est mauvais pour les nouveaux nés. On respirait l’odeur aigre du lait.

 

L’enfant n’avait pesé que quatre livres le jour de sa naissance et son poids n’augmentait presque pas. Il avait une très grosse tête, comme tous les enfants qui viennent de naître, mais une tête plus grosse encore et un tout petit corps. Ce n’était rien qu’un peu de chair. Sa figure était comme une boule rouge où il y avait des plis qui étaient les yeux et la bouche, deux trous qui étaient les narines. Il tenait ses poings serrés contre ses joues. Il n’avait pas de cheveux, ni de sourcils, mais une espèce de poil sur le front et sur les épaules.

 

On le mettait coucher dans une corbeille à linge posée sur deux chaises, garnie d’une paillasse de feuilles de maïs, avec un petit drap, une couverture de laine et un gros édredon pour qu’il fût bien au chaud. Mais, sitôt qu’on l’avait posé dans son berceau, il commençait à crier. Il avait un petit cri si faible qu’il fallait s’approcher pour l’entendre et son visage se gonflait et il entrouvrait ses gencives nues. La sage-femme venait chaque jour, apportant les nouvelles :

 

— Vous savez, disait-elle à Henriette, on ne parle plus que de votre fille. Il faut voir ça, c’est comme un bâton dans une fourmilière. Et ce qu’on raconte ! que le bébé a une tache de vin comme la main sur la figure, parce que le père avait bu, et puis tout le reste ; ils ont méchante langue.

— Ah ! disait Henriette, laissez-les causer.

 

Peu à peu, cependant, Aline reprit des forces. Elle put se tenir debout, puis marcher. D’abord elle marchait en branlant sur elle-même ; le poids de sa tête était comme une lourde pierre qui la faisait pencher de côté. Mais ensuite ses pas s’affermirent. Elle prenait le petit contre elle et s’étonnait de ne pas le sentir, tant il était léger. Elle pensait : « Il ne pèse pas plus qu’une paille ; il faudra qu’il mange beaucoup. » Son grand bonheur aurait été de le nourrir elle-même, mais elle n’eut pas de lait, car tout lui fut refusé. Et l’enfant ne prenait le biberon qu’avec répugnance, se fatiguant vite ; le lait de vache était trop lourd pour son estomac.

 

Aline disait :

— Bois, mon petit, bois vite, si tu veux être un grand garçon.

 

Seulement les tout petits enfants ne comprennent pas ce qu’on leur dit. Ils n’ont qu’un peu de force pour remuer les jambes et il fait nuit encore dans leur tête comme dans une chambre aux contrevents tirés. L’amour lui-même n’y peut rien. Aline apprenait ce que toutes les mères apprennent quand le moment est venu. Elles se heurtent à cette vie obscure ; et puis il y a tous les soins à donner et il y a les cris qu’on doit apprendre à distinguer, ceux de la douleur, ceux de la faim, ceux dont on ignore la cause et dont on dit : « C’est de la méchanceté. »

 

Elle posait l’enfant sur la table et déroulait ses bandes. Le petit ventre nu se montrait, tout renflé et blanc comme un ventre de grenouille et la tête inerte roulait sur le coussin. Ou bien elle le baignait ; il était si petit qu’il suffisait d’une cuvette ; l’eau tiède ruisselait sur sa peau en petites boules brillantes comme de la rosée.

 

Aline avait encore les mains maladroites ; tantôt elles appuyaient trop fort et tantôt elles hésitaient. Il semble qu’un rien va briser ces membres fragiles. Elle se perdait par moment dans ces soins. Alors le monde s’en va. Il n’y a plus qu’un petit enfant sur la table. Elle souriait parfois comme au temps de son bonheur. Elle chantait :

 

Dodo, l’enfant do,

L’enfant dormira bientôt…

Dodo, l’enfant do,

Pour avoir du bon gâteau.

 

Mais son sourire ne s’ouvrait qu’à peine comme si un poids pesait dessus, et sa voix retombait comme un oiseau en cage, parce que l’enfant pleurait. Il était si malingre qu’il faisait pitié.

 

Sa douleur alors revenait. Un soir, on entendit de la musique dans le village. On dansait à l’auberge. Aline était assise près du berceau, et ses souvenirs l’entraînèrent en arrière jusque sous le grand poirier. Une autre fois qu’elle fouillait dans un tiroir, elle y trouva les boucles d’oreilles que Julien lui avait données dans le petit bois, au commencement de l’été. La boîte de carton aux personnages peints dessus était encore enveloppée de son papier de soie. Les grains de corail ressemblaient à deux gouttes de sang pâle. C’était tout ce qui restait de son amour, avec l’enfant. Elle se dit : « Et lui où est-il ? Ah ! il ne pense plus à moi. » Les larmes lui vinrent aux yeux et elle se moucha sans bruit.

 

Elle se soulevait ainsi, aussitôt reprise et ramenée, étant comme attachée à une chaîne qui l’empêchait de s’échapper. Elle s’encourageait pourtant avec des paroles qu’elle se répétait dans le fond de son cœur, se disant encore : « Il faut bien que je l’aime, ce petit ; il faut que je l’aime tant que je peux pour lui faire du bien et qu’il prenne de la vie. C’est un mauvais temps à passer. Quand il aura son année, ça ira tout seul. Il faut bien que je l’aime, puisqu’il n’a rien que moi. Maman est vieille ; on ne sait pas, à son âge, ce qui peut arriver. Et puis il deviendra grand, pour quand je serai vieille aussi. » Et sa chair tressaillait en se penchant sur lui.

 

Cependant l’enfant n’allait pas mieux, au contraire. On voyait sa peau se plisser comme celle d’un fruit qui sèche. Il ne pouvait presque plus remuer, une humeur jaune suintait de ses paupières. Aline regardait l’ombre se répandre sur son front bombé. Elle pensait : « Est-ce que c’est possible, est-ce que c’est possible ? » Elle sentait des forces invisibles et malfaisantes rôder autour de son enfant. Un tout petit qui n’a point fait de mal pourtant ! Elle pensait : « C’est ça qui l’étouffe. Il y a des choses qui se couchent sur lui. »

 

La sage-femme avait bon cœur et l’aidait. Le médecin venait aussi. Mais que faire ? Quand la maladie est là, que peut-on contre elle ? Les remèdes trompent le mal. On les prend pour les prendre et les docteurs font des ordonnances, mais est-ce qu’on sait où on va ? Les médecins ne sont pas les plus forts. La vie, qui est venue sans qu’on le veuille, s’en reva sans qu’on le veuille et malgré nous, qui sommes peu de chose ; on se tord les mains ; et elle est partie. Et puis les tout petits qui n’ont pas de raison ne peuvent pas se défendre. Un jour, ils serrent les gencives, ils deviennent verts, on dit : « Il est mort. »

 

— Quand même, disait la sage-femme, quand on pense que c’est ce Julien qui est cause de tout ça ! Il faudrait lui tordre le cou !

 

 

 

XIV

 

Julien, toutefois, était en bonne santé et content de vivre. Quand il s’était montré dans le village, après l’aventure d’Aline, on l’avait accueilli comme si rien ne s’était passé. On avait jugé qu’il avait bien fait, et puis ces histoires-là ne vous regardent pas. Julien payait à boire à l’auberge, ses amis le recherchaient. Et, comme on faisait cercle autour de lui, il finit par parler d’Aline ; il disait :

 

— Tu sais, c’est qu’elle ne voulait pas me lâcher ; comme une sangsue, je te dis, tant elle était prise, hein ?

 

Les autres admiraient ses cheveux frisés, son front bas et la grosse veine qui se gonflait entre ses sourcils quand il s’animait. Ils pensaient : « Celui-là, il a eu au moins une femme qui l’a aimé. »

 

Julien frappait du poing sur la table en riant. Le petit vin vert qui sent le soufre sautait dans les verres. Et, parmi le silence, on entendait un vieux qui disait à la table du fond :

 

— C’est une bête qui vaut bien ses quatre cents.

 

Mais le père et la mère Damon étaient inquiets pour l’avenir. Ils s’étaient dit : « Où est-ce qu’on s’arrête, une fois qu’on a commencé ? Il faut le marier le plus tôt possible ! » Ils lui avaient cherché une femme. Ils avaient eu de la peine. Ce n’est pas qu’il manque de filles qui seraient heureuses d’avoir un mari, mais les bonnes sont plus rares, et il faut bien des qualités. À la fin, pourtant, ils trouvèrent quelqu’un à leur convenance au village voisin. Celle qu’ils avaient choisie était riche et fille unique. Au milieu du mois de mai, Julien se fiança. C’était le soir. La sage-femme dit en entrant :

 

— Il y a du nouveau et du beau ! Voilà Julien qui vient de se fiancer.

 

Aline entendit de sa chambre. Elle sentit par tout son corps comme de la glace, puis comme du feu. Et, depuis ce moment-là, elle ne sut plus très bien ce qu’elle faisait.

 

D’abord le petit allait toujours plus mal. Il se refroidissait lentement. On avait beau chauffer des linges qu’on lui posait brûlants sur le ventre et mettre aussi des bouteilles d’eau bouillante autour de lui dans le berceau, il demeurait engourdi dans ses couvertures ; et ses yeux remuaient sans voir.

 

Vers onze heures, Henriette alla se coucher un moment car les deux femmes veillaient chacune son tour. Aline s’accouda près du berceau. Elle avait perdu conscience de ce qui l’entourait. Elle regarda son enfant. Elle pensa : « Quel nom est-ce que je vais lui donner, à ce petit ? Henri, à cause d’Henriette, ou bien peut-être… non. Il faudra, en tout cas, qu’on le baptise avant ses trois mois. » Mais elle se reprit bien vite : « Ah ! C’est vrai, il est trop malade, il faut attendre de voir. » Elle pensa : « Il a une bien grosse tête et les yeux tout collés ; mais il a un peu moins de poils sur la figure quand même. C’est des poils qui tombent vite, on ne les verra bientôt plus.»

 

Elle s’était levée, elle se mit à marcher dans la chambre. Il n’y avait qu’un étroit passage entre le lit et le berceau. Elle allait jusqu’à la fenêtre et s’en revenait, et recommençait. Quelque chose comme une main se tenait sur sa nuque et la poussait en avant. Ses pas retentissaient dans sa poitrine. Il lui semblait qu’elle marchait depuis deux jours.

 

Elle s’assit, elle prit les boucles d’oreilles dans sa poche ; elle les tournait et les retournait entre ses doigts. Elle pensait : « Elles sont bien jolies, ces boucles d’oreilles ; si je pouvais seulement les mettre, mais je ne peux pas les mettre. Il y a du corail au bout. C’est beau, le corail. »

 

Elle se remit à marcher. Et, pour la première fois, songeant au passé, elle sentit la colère et le besoin de vengeance entrer dans son cœur. Elle se disait : « Ils m’ont fait trop de mal. Le pauvre petit ! c’est leur faute ! Ce n’est pas à moi que je pense, c’est à lui. Ah ! mon Dieu. » Ses doigts se crispaient comme pour griffer, ses dents grincèrent. Elle répétait : « Ils m’ont fait trop de mal, ils m’ont fait trop de mal, ils m’ont fait trop de mal ! »

 

Le plancher craquait sous ses pas. Henriette cogna à la paroi et dit :

 

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, répondit-elle.

 

Elle se rassit. La bougie coulait en se consumant. Henriette éternua ; et puis on n’entendit plus rien, elle s’était endormie.

 

Minuit avait sonné. Tout à coup, Aline se mit à sangloter. Il se fit un grand cri dans sa tête : « Il est fiancé ! Il est fiancé ! C’est fini. Ah ! le pauvre petit, il vaudrait mieux qu’il meure. Et moi… »

 

L’enfant remua dans son berceau. Sa respiration était sifflante et rare, avec un bruit de déchirement. Aline considérait son fils de ses grands yeux hébétés. « C’est fini, pensait-elle, il va mourir, il va mourir ! » Ses paupières à elle restaient sèches. Elle voulut prendre l’enfant ; il vomit une sorte de bile verdâtre. Elle détourna la tête.

 

— Oh ! non, dit-elle, oh ! non, je ne veux pas.

 

Les matières épaisses et visqueuses s’étaient répandues sur la brassière et y restaient attachées. Les efforts que l’enfant faisait tordaient son petit corps. Il semblait que la vie se réfugiait plus profond, à chaque secousse, pour le faire souffrir plus longtemps. Aline frissonna.

 

Et, à ce moment, il y eut une force qui vint en elle et qui agit en elle sans qu’elle pût résister. Ses mains s’agitèrent convulsivement. Elle replia le traversin sur la tête du petit, elle pesa par-dessus de tout son poids. On entendit un faible bruit pareil au murmure de l’eau dans le goulot d’une fontaine ; elle appuya plus fort, on n’entendit plus rien. Elle ôta le coussin ; l’enfant avait la bouche et les yeux ouverts ; ses yeux étaient blancs, s’étant retournés. Un peu de sang avait coulé sur son menton.

 

Elle essuya le sang avec son tablier. Elle se dit : « Il est mort, il est mort ! » Elle n’éprouva aucune douleur, mais de la surprise. Elle souleva dans ses bras le petit cadavre ; puis, l’ayant étendu sur le lit, s’assit auprès et resta là. Soudain, elle vit le chameau, le petit singe et la chèvre savante ; tout revivait devant elle dans ses moindres détails. L’homme avait un foulard rouge, le ciel était gris. Le tambour battait, le chameau allongeait sa tête pointue. Puis Julien parut sur la place ; il portait un gilet à manches de coutil, le ruban de son chapeau avait une agrafe d’acier. Elle lui parlait, il répondait ; le singe agitait son épée et une petite fille qui avait la coqueluche toussait d’une toux sèche et rauque.

 

Mais ses rêves s’éparpillèrent tout d’un coup comme le brouillard dans le vent et elle se retrouva près du petit cadavre. La bougie fumait sur la table. Elle se dit de nouveau : « Il est mort ! il est mort ! » Elle poussa un cri, elle ouvrit la porte, elle sortit en courant.

 

La lune, à son dernier quartier, s’était couchée derrière les bois. Il n’y avait que les étoiles et leur cendre insensible qui tombait dans les arbres. La nuit était pure. L’air léger passait par bouffées, hérissant l’herbe. Aline courait au hasard en pleins champs, sautant les rigoles, butant aux talus. Devant elle de vagues formes occupaient l’espace. Derrière elle, sous le ciel paisible, les maisons du village, groupées autour de l’église, semblaient un troupeau de moutons couchés près du berger resté debout.

 

 

 

XV

 

Ce fut le taupier qui trouva Aline au petit matin. Il avait sa hotte sur le dos. Il était petit et si maigre que ses pantalons paraissaient pleins de vent. Sa barbe au creux de ses joues était semblable à la mousse grise qui croît sur les rochers. Il allait boitant tout le long du jour, tendant ses trappes de taupinière en taupinière. On lui donnait deux sous par taupe, ce qui lui faisait chaque jour deux ou trois francs, qu’il allait boire à l’auberge seul dans un coin.

 

Aline s’était pendue avec sa ceinture aux branches basses d’un pommier. Comme ses pieds touchaient terre, elle avait dû plier les genoux ; et elle était restée à demi suspendue, adossée au tronc de l’arbre. Le vent la berçait doucement ; on aurait dit de loin une petite fille qui s’amuse ; mais, de près, on voyait son visage bleui et ses yeux vitreux.

 

Alors le taupier posa sa hotte et courut au village, boitant plus fort et parlant tout seul.

 

Le soleil était levé quand la justice arriva. Il y avait le juge de paix, le greffier et deux ou trois hommes qui avaient suivi. Le juge était gros, avec une barbiche blanche. Le greffier était grand et tout rasé. Ils s’arrêtèrent au pied de l’arbre. On dépendit Aline, elle était froide. Ses bras pendaient. Ses tresses dénouées tombaient jusqu’à ses reins ; l’étoffe rude de la ceinture avait pénétré dans la peau.

 

Le greffier écrivait sur une feuille de papier, le juge tenait ses mains derrière son dos ; les autres, un peu à l’écart, causaient à voix basse ; et le taupier disait :

 

— C’est comme ça, je sortais de la haie là-bas, parce qu’il y a par là des prés pleins de souris que j’en avais pour toute la matinée ; et puis voilà, je vois du noir, une robe, mais pas la tête qui était cachée ; je me dis : « C’est drôle. » Je me dis : « C’en est une qui s’est levée matin toujours, et encore qu’est-ce qu’elle fait ? » Et puis voilà ! je suis venu voir ; et puis voilà…

 

Le pommier était tout rose comme un bouquet de fiancée ; les cerisiers alentour perdaient déjà leurs fleurs. L’herbe sentait l’oseille acide et la menthe doucereuse. Le bois était poudré de vert ; on entendait le ruisseau couler ; un grincement confus sortait des arbres. Quand le greffier eut fini d’écrire, on mit Aline sur un brancard et on l’emporta…

 

Cependant la maison était pleine de monde. Au milieu de la nuit, la vieille Henriette avait appelé, et alors on était venu. On avait vu de tout côté arriver les falots qui semblaient courir tout seuls au ras des chemins. Et puis les hommes étaient rentrés chez eux, mais les femmes étaient restées. Le malheur les attire comme le sucre les mouches.

 

Elles avaient couché Henriette dans le fauteuil, là où on avait mis Aline ; et elle se laissait faire. On lui donnait à boire et elle buvait. Mais, lorsqu’on apporta le corps, se dressant soudain toute droite, elle cria :

 

— C’est bien fait ! C’est bien fait ! elle ne l’a pas volé !

 

Et tomba sur le carreau. Toute la matinée, la boutique aussi fut pleine de monde. Il y avait sur les rayons des bocaux de verre pleins de sucre candi, de tablettes à la menthe ou de cannelle, bien alignés ; des caisses de fer-blanc où on met les biscuits et des boîtes de boutons. Une odeur fade régnait là, avec une odeur de salé, car un jambon et des saucisses étaient pendus à des chevilles au-dessus de la grande balance à chaînettes rouillées. Alors la boutiquière, au milieu de ses sacs, ayant pesé sa soude, s’appuya sur le comptoir et dit :

 

— Quelle affaire !

 

Les femmes parlaient toutes à la fois :

 

— On dit qu’avant de se pendre, elle a étouffé son petit.

— Est-ce qu’on sait jamais ?

— Enfin il est mort.

— Mais puisqu’il était bien malade…

— Le sang lui coulait par le nez.

— Et elle ?

— Ah ! elle, elle avait la langue qui lui sortait.

— Moi, j’ai toujours pensé que ça finirait mal.

— Cette Aline, disait une autre, elle avait l’air tellement douce ! Est-ce qu’on se serait attendu à ça ? C’est ce Julien après tout.

 

Et une autre :

 

— Le médecin a dit : « La mort est venue ra-ta-plan pour la mère, mais pour le petit !… »

 

Et la boutiquière ajouta :

— Mon Dieu ! quelle horreur.

 

Le soleil, qui s’était caché depuis un moment, sortit de derrière un nuage et la façade s’éclaira tout à coup. Sur le fumier voisin, un coq au bec ouvert chanta.

 

— Voyez-vous, les caractères, c’est ainsi ; avec ces eaux dormantes, il faut s’attendre à tout.

— Oh ! oui.

— Et qu’il y a à tous les deux de leur faute.

 

Les femmes à ce moment se turent. C’était le juge qui passait. On dit :

 

— En voilà un qui a de rudes corvées.

 

Puis aussitôt les conversations recommencèrent. Et l’animation grandissait à mesure que les nouvelles survenaient.

 

— Et Henriette ?

— On n’ose pas dire.

— Quoi ?

— Elle a dit que c’était bien fait.

— Pas possible !

— Et elle s’est roulée par terre. À présent, elle ne dit plus rien.

— Ça se comprend.

 

Puis, comme la matinée s’avançait, les femmes s’en allèrent une à une mettre la soupe sur le feu. On fit la toilette d’Aline. On lui ôta sa vieille robe usée, et on lui mit en échange celle qu’elle avait portée à sa première communion. Les manches étaient un peu courtes, la taille trop juste, la jupe laissait voir les chevilles, mais c’était la plus belle robe qu’elle avait, et il faut être bien mise pour aller en terre.

 

On disait :

— Comme elle est maigre, c’est une pitié.

— Oui, c’est que le chagrin, ça ronge.

— Faut-il qu’elle ait pourtant souffert !

 

Les femmes se montrèrent sur le cou l’anneau noir qu’avait fait la corde. Elles attachèrent une mentonnière autour de la tête pour retenir la mâchoire qui tombait. Elles chuchotaient à cause d’Henriette. Ensuite, ayant lavé l’enfant et l’ayant enroulé dans des langes propres, elles le posèrent sur le lit à côté de sa mère. Et ils étaient là, la mère et l’enfant, comme le jour où l’enfant était né.

 

Aline était pâle aussi comme ce jour-là, seulement son visage était calme, les traits s’étaient détendus, on n’aurait pas dit qu’elle avait tant souffert ; une grande paix était venue sur elle. On lui avait joint les mains sur la poitrine, on entrevoyait ses yeux sous les paupières mal closes. L’édredon à demi tiré cachait son corps jusqu’à la ceinture ; son corsage noir se détachait vivement sur le lit blanc.

 

Elle paraissait très longue et l’enfant tout petit. Quand tout fut prêt, on leur recouvrit la figure d’un mouchoir pour empêcher les mouches d’y venir. Comme le soir tombait, les femmes se préparèrent à veiller. Elles étaient trois pour se donner du courage. Elles s’assirent autour de la table. Les merles se poursuivaient en criant dans le jardin ; le crépuscule se glissa sous la porte comme une chatte brune.

 

Elles se dirent :

— On ne va pas rester comme ça sans lumière.

— Bien sûr que non.

 

Elles allèrent chercher la lampe en se hâtant, car la cuisine était déjà sombre et elles avaient un peu peur ; mais la lumière les tranquillisa. L’abat-jour de papier rose laissait la chambre dans l’obscurité ; la table était éclairée. On distinguait mal dans l’ombre le lit étroit et les deux formes sur le lit.

 

Au bout d’un moment, l’une des femmes reprit :

— J’ai froid aux pieds.

— Oh ! dit la seconde, c’est d’être assise qui fait ça.

 

Et la troisième :

— Mettez-vous au moins un châle sur les épaules.

 

Henriette n’avait pas bougé de sa place depuis sa chute du matin. Ses regards étaient tournés en dedans, ses mains ne remuaient pas, elle gardait la tête inclinée. Les femmes la considérèrent. Elles branlèrent la tête.

 

— Voilà ! dirent-elles.

— Oui, voilà !

— Quel coup quand même !

— Elle est assommée.

— Oh ! oui.

 

Puis elles parlèrent d’autre chose. Petit à petit, le sommeil les gagnait. Leurs pensées s’affaissèrent comme les branches sous la neige. Mais, à peine leurs yeux s’étaient-ils fermés, qu’ils se rouvraient d’eux-mêmes. Elles s’agitaient sur leurs chaises. Parfois elles échangeaient un regard. Elles sentaient la mort rôder autour d’elles ; l’air en était comme épaissi.

 

À la fin, pourtant, elles s’assoupirent l’une après l’autre. La lampe brûlait en grésillant, on n’entendait pas d’autre bruit.

 

Quelquefois seulement, une des dormeuses se mettait à souffler plus fort, accoudée sur la table, le front dans ses mains. Un papillon de nuit attiré par la flamme, frôlait l’abat-jour ; ou le vent passait dans les arbres.

 

Puis l’aube, s’étant levée sur la colline, descendit se mirer aux fontaines. Les bois s’ouvraient devant elle, l’herbe frissonnait sous ses pas. Une petite flamme trembla vers l’orient, des banderoles roses flottaient au sommet des sapins. Et l’espérance nouvelle, poussant la porte des maisons, souriait debout sur le seuil, pendant que, dans la chambre, la lampe achevait de s’éteindre et que les femmes s’éveillaient.

 

Le bruit de la mort d’Aline s’était vite répandu. La matinée n’était pas finie qu’on venait aux nouvelles de tous les environs.

 

— Est-ce vrai ?

— Oui, c’est vrai.

 

Il y avait des chars arrêtés devant l’auberge. Il y avait des femmes qui venaient de loin, qui passaient avec leurs souliers blancs de poussière, marchant à grands pas, et qui entraient chez une connaissance. Et aussi on commençait à plaindre Aline, parce qu’elle était morte et qu’on est moins dur pour les morts ; et puis, c’était trop triste ; et on disait :

 

— Elle est morte ; et puis, mourir comme ça !

— Comme ça !

— S’enlever la vie !

— Mon Dieu ! mon Dieu !

 

Alors on se taisait un moment pour se représenter le pommier, la corde, la petite Aline pendue ; on disait encore :

 

— Ah ! oui, c’est quand même drôle de vivre. Voilà, comme qui dirait, on commence, et puis on va vers le milieu, et puis on finit ; et, quand on a fini, c’est bien la même chose que si on n’avait pas commencé.

 

 

 

XVI

 

À la nuit close, on apporta le cercueil. Il était fait de quatre planches mal rabotées, vernies en noir. Le menuisier avait travaillé toute la journée dans sa boutique claire et ouverte au soleil, pleine de copeaux roses. Il plantait ses clous en sifflant. Comme il était habile, l’ouvrage avait été fini avant le soir. Alors il avait allumé sa pipe, et il s’était dit : « Ce sera bientôt le moment que j’aille jusque là-bas. »

 

On déposa le cercueil près du lit, puis on mit Aline dedans avec le petit enfant couché dans ses bras. Elle avait l’air de s’être endormie en le berçant et il semblait dormir aussi. On les couvrit d’un drap. On rabattit le couvercle pour voir s’il joignait bien, mais l’enfant prenait peu de place ; on n’avait plus qu’à attendre les porteurs.

 

Il y eut un orage pendant la nuit, c’était le premier de l’année. D’abord un silence, puis un bruit comme un char qui roule, et les éclairs étaient verts aux fenêtres. Au bout d’un moment, les nuages crevèrent et s’abattirent dans les branches ; puis les éclairs s’espacèrent, le tonnerre alla diminuant ; la pluie devint fine, tombant doucement partout, et les gouttières chantaient sous l’averse. Au matin, le vent dispersa les nuages ; le ciel parut descendre sur les chemins trempés de bleu.

 

Un peu avant onze heures, qui était l’heure de l’enterrement, le pasteur se prépara pour le culte. Il ôta le veston qu’il portait chez lui et mit un col propre, une cravate noire et sa redingote ; et encore son chapeau de soie ; en soupirant, car rien n’est difficile comme ces morts particulières ; il faut éviter toute allusion, consoler cependant et promettre le ciel, quand le ciel est douteux. C’est pourquoi il partit à regret, ayant sa Bible de cuir souple à tranches dorées sous le bras.

 

Le culte se fit dans la chambre d’Henriette. Il n’y avait pas beaucoup de monde, parce qu’Aline n’était pas morte de sa belle mort. Il n’y avait que quelques voisines et deux hommes, des cousins ; ils se tenaient assis le long du mur. Au milieu de la chambre, on avait mis une table et une chaise pour le pasteur.

 

Il fit d’abord une prière, on se leva, on se rassit. Le pasteur lut un passage des Psaumes. Il y est dit :

 

« L’œil de l’Éternel est sur ceux qui le craignent, sur ceux qui s’attendent à sa bonté pour délivrer leur âme de la mort et pour les faire vivre durant la famine.

« Notre âme s’attend à l’Éternel. Il est notre aide et notre bouclier. Car notre cœur se réjouit en lui, car nous nous confions en son saint nom.

« Que ta bonté soit sur nous, ô Éternel ! comme nous nous attendons à toi. »

 

La voix du pasteur s’élevait au commencement des phrases et retombait à la fin. Sa lecture finie, il se mit à parler sur ce qu’il avait lu, montrant que Dieu est miséricordieux et qu’il ne faut pas s’abandonner à sa douleur, mais lever la tête, parce que le jour du revoir est proche. Enfin il pria de nouveau.

 

On entendit des pas lourds dans la chambre à côté. Les porteurs venaient chercher le cercueil. Ils étaient de bonne humeur, ayant bu un verre à l’auberge en passant.

 

Ils disaient :

— Heureusement qu’elle n’est pas pesante, quand il y en a qui vont dans les cent kilos !

 

Les hommes avaient pris leurs chapeaux, les femmes tout en larmes entouraient Henriette. Henriette ne pleura pas. Seulement, lorsque le pasteur s’approcha d’elle, elle se dressa comme un ressort et l’on n’eut pas le temps de la retenir qu’elle avait ouvert la porte et vu la boîte noire et les hommes ; alors elle leva les bras et se jeta sur eux. Il fallut se mettre à trois ou quatre pour lui faire lâcher prise. On n’aurait jamais cru qu’une vieille femme pût être si forte. Et puis, comme on continuait à la tenir, elle se mit à crier.

 

Le cercueil s’en allait le long du chemin qui mène au cimetière. On doit traverser le village. Les gens étaient sortis devant chez eux pour voir. Le charron qui battait son fer près du gros soufflet de cuir jaune et du feu clair leva la tête et mit les mains sur ses hanches ; l’apprenti lâcha la corde du soufflet et le feu devint sombre. Un petit garçon qui tirait un cheval à roulettes s’était arrêté, un doigt dans la bouche. Une grosse fumée sortait du four communal. Et puis, une fois que le petit cortège fut passé, les gens rentrèrent chez eux, l’apprenti se pendit de nouveau à la corde, le charron reprit son marteau, l’enclume recommença de sonner dans le soleil. Le four communal fumait toujours.

 

Sitôt qu’on est hors du village, le chemin devient raide. Les flaques étaient sèches, la rigole tarie. Le capillaire sortait en touffes noires des fentes du mur. On marcha plus lentement. Une fois, les porteurs s’arrêtèrent pour s’essuyer le front. Puis on repartit. Le cimetière était sur la colline. De grands arbres en marquaient l’entrée. On approchait, les porteurs reprirent courage. La grille rouillée grinça. Le cercueil entra le premier, les deux parents suivirent ; et on vit dans un coin l’herbe haute, la fosse ouverte et le fossoyeur à côté, avec sa pelle. Henriette toutefois n’avait pas cessé de crier.

 

Tout ce qu’on pouvait faire ne servait à rien, les femmes disaient :

— Il faudrait pouvoir l’attacher.

— Oui, mais si on l’attache, elle deviendra enragée. Il vaut mieux que ça passe tout seul.

 

On reprenait :

— Voilà la troisième fois que ça lui arrive ; c’est des espèces de crises qu’elle a.

 

 

 

XVII

 

Vers le soir pourtant, Henriette se calma. Il arrive un moment où les forces s’épuisent ; la douleur reste, mais cachée, comme le feu qui se retire sous la cendre. Alors les femmes s’en allèrent.

 

On ne la vit pas de deux ou trois jours. Une après-midi, elle reparut. Elle était mise à son ordinaire, mais sa robe était froissée, comme si elle ne s’était pas déshabillée depuis le jour de l’enterrement. La dentelle de son bonnet noir lui pendait sur l’oreille, sa jupe était blanche au genou, son corsage à petites fleurs violettes sortait de sa ceinture. Elle but au goulot de la fontaine, puis elle ramassa sur la route un bouton perdu ; elle ne saluait personne ; parfois elle secouait la tête et agitait la main devant elle. On pensait : « Elle devient folle. »

 

Elle n’était pas folle, mais seulement perdue. Quand on n’est plus utile à rien, on ne sait pas que faire, ni où aller. Elle était toute seule. Elle serait morte qu’on ne s’en serait même pas aperçu.

 

Et on disait :

— Elle irait au moins rejoindre sa fille. À quoi est-ce que ça lui sert de rester par ici ?

 

On répondait :

— Voyez-vous, c’est ceux-là qui n’ont plus rien à faire dans la vie qui s’y cramponnent le plus.

 

Elle était comme une vieille vigne qui ne donne plus de fruits et dont les feuilles sont tombées, mais qui tient ferme encore à la muraille et résiste au vent. Puis les jours firent des semaines et les semaines des mois. Elle allait dans le village, entrant à la boulangerie acheter son pain et à la boutique son café ; les femmes la suivaient du regard, curieuses ; les enfants avaient peur d’elle, à cause de ses yeux qui s’étaient enfoncés. Sa peau faisait des plis sur ses os.

 

Le matin, elle était toujours au cimetière. C’est un endroit plein d’oiseaux, de fleurs et d’ombre. Il y a un vieux mur qui croule pierre à pierre parmi les orties et les coquelicots. Des ifs et des saules pleureurs ombragent les tombes aux noms effacés ; les couronnes de verre, suspendues aux croix de bois, tintent quand il fait du vent. Il y a aussi des tombes oubliées, pleines de mousse et de pervenches. Les fauvettes, les mésanges qui sont farouches et les chardonnerets qui sont verts et gris, avec un petit peu de rouge, nichent dans les branches. Et les marguerites, l’esparcette, la sauge, le trèfle, fleurs des champs semées là par la brise, s’ouvrent parmi les hautes graminées.

 

Henriette venait, portant, selon les jours, des boutures ou des graines, une bêche ou un plantoir. Aline avait toujours des fleurs. Sa petite tombe était comme un jardin. On ne voyait pas la terre, tellement les fleurs étaient serrées. Il y a des géraniums écarlates, des pensées comme un petit visage, des ne-m’oubliez-pas, des violettes ; et les violettes viennent les premières, puis viennent les myosotis qui aiment l’eau et les fontaines, puis les autres fleurs, chacune à son tour.

 

Quand elle avait fini, Henriette s’asseyait dans l’herbe à côté de la tombe, les bras autour des genoux. D’où elle était, on voit le lac et les montagnes de Savoie. Le pays, avec ses prairies, ses champs et ses bois, descend par lentes ondulations vers les eaux lisses et nuancées où les nuages du ciel traînent leurs ombres grises comme de grands filets. La montagne était bleue à cause de la distance. Elle soufflait parfois, comme une lessive qui sèche, une petite fumée ; et la petite fumée devenait un nuage rond qui s’en allait. Les bateaux à vapeur, s’approchant du rivage, semblaient des points noirs. Personne ne passait sur le chemin ; il n’y avait personne non plus dans le cimetière ; il n’y avait rien là que les oiseaux, l’herbe, les arbres, les fleurs, les morts.

 

Henriette ne bougeait pas. Alors les oiseaux venaient, sautillant autour d’elle. Elle était comme le tronc des arbres ou les pierres des tombes. Le soleil montait le long de ses jambes. Midi sonnait. Elle se levait.

 

La clé craquait dans la serrure rouillée. La maison était devenue branlante et bien triste, car les maisons sont comme les gens. On sentait le malheur qui était entré et qui s’était posé là, avec sa tête accoudée et son mauvais air qui pèse. De grosses araignées couraient dans le corridor ; le jardin était abandonné. Les légumes montaient en graine ; le pommier, mangé par la vermine, avait laissé tomber ses pommes avant la maturité ; les taupes avaient fait leurs trous dans les plates-bandes, les grenouilles sautaient sous les feuilles.

 

Et les hommes, revenant des champs :

— Quelle saleté que ce jardin !

— Ça pousse vite, la mauvaise herbe.

 

Et un troisième :

— Et puis dire que tout ça, c’est de la terre perdue. Si seulement on vous la donnait !

 

Henriette buvait son café. Elle mangeait son pain. Elle vivait. C’est le sang qui va quand même, monte au cœur et en redescend, quand le reste est presque mort. On est là, on se regarde, on se voit comme dans l’eau noire un buisson qui a brûlé ; et on s’en retourne en arrière, parce qu’en avant tout est fermé. Henriette entrait dans la chambre d’Aline. Le lit et le fauteuil y étaient à la même place. Il y avait encore une photographie au mur. Elle la prenait dans ses deux mains.

 

On y voyait Aline toute petite, avec une robe blanche et une chaise sculptée plus haute qu’elle ; dans le fond, un château peint, des feuillages ; sur le devant un tapis ; c’était comme chez les riches sur cette photographie. Aline avait les cheveux frisés et de grands yeux ; le temps de l’enfance est le beau temps où on ne sait rien de la vie.

 

Elles étaient montées tout en haut d’une grande maison, dans une chambre en verre. Ce jour-là, il faisait bien chaud. Comme Aline pleurait, le photographe avait été chercher un pantin à bonnet pointu et à grelots dorés. Elles étaient revenues par le chemin de fer. Henriette avait perdu son mari l’année avant. Il était mort d’avoir trop bu.

 

Elle remettait la photographie à sa place. La maison faisait de l’ombre sur la route. Le facteur passait, ouvrant son sac de cuir, pour y prendre une lettre. Les vaches qu’on venait de traire allaient boire à la fontaine. Un homme rentrait de la laiterie, sa hotte en fer sur le dos.

 

À l’automne, Julien se maria. On avait attendu la fin des récoltes, qui sont un temps où on a trop à faire pour se mettre en ménage. La mort d’Aline aussi avait été un mauvais moment à passer. Le père et la mère Damon avaient dit comme les autres :

 

— C’est bien triste !

 

Au fond ils pensaient : « À présent, on est débarrassé pour de bon. » Seulement on avait parlé d’eux, et pas en bien. Alors Julien avait été passer deux ou trois jours chez sa fiancée. Ensuite il était revenu. Et puis on avait oublié.

 

Les noces furent de bien belles noces. La fiancée arriva la veille avec sa robe, son voile et ses souliers fins dans un grand carton. Elle était large et haute. Elle avait les cheveux de trois couleurs, qui viennent de sortir tête nue au soleil. Julien l’attendait devant la porte. Et, quand elle sauta du char, sa jupe, en se relevant, découvrit sa jambe forte et ses grands pieds.

 

Le lendemain, les invités parurent. Les femmes avaient mis des robes de laine noire, les hommes des vestes de drap, et ceux de la ville des redingotes. On servit d’abord à manger et à boire. Il y avait du thé et du sirop pour les femmes ; du vin de trois espèces, de la viande froide, du jambon, de la salade ; des merveilles et des gaufres. Les deux chambres d’en bas étaient pleines. Les femmes riaient, parce que le vin fait rire, et qu’il faut bien s’amuser dans les noces.

 

Les Damon étaient heureux. La mère Damon suait dans son corsage de soie trop étroit ; sa figure semblait huilée ; et elle causait sans s’arrêter. À tout moment, le père Damon descendait à la cave et remontait, chargé de bouteilles qu’il débouchait entre ses genoux. Et Julien, parmi ses amis de noce et leurs demoiselles, était un peu gêné par son habit neuf et par son faux-col.

 

Après le repas, on partit pour l’église. Le sonneur guettait par la lucarne ; les cloches sonnèrent ; l’harmonium se mit à jouer ; quand les époux entrèrent, les filles du village chantèrent un cantique.

 

Les voitures se rangèrent devant le porche. Il y en avait trois. Leurs rideaux de coutil flottaient au vent. Les roues, fraîchement vernies, brillaient comme des flammes. Les cochers avaient des fouets à rubans mauves, roses et bleus, des gants de fil blanc ; les chevaux, des fleurs en papier de soie aux œillères.

 

Et lorsque la noce sortit, les mortiers tirèrent, bourrés jusqu’à la gueule de mottes de gazon, au risque d’éclater. C’étaient les garçons de la société de jeunesse et on leur payait à boire. La place était noire de monde. Les chevaux se cabraient, les femmes se bouchaient les oreilles ; il y en avait qui portaient des enfants dans leurs bras. Les mortiers tiraient toujours.

 

Cependant, les invités étaient montés dans les voitures qui partirent au grand trot. Julien et sa femme étaient dans la première. Quand Henriette la vit venir, et qu’elle vit ensuite Julien et le voile blanc de l’épouse, elle se leva de devant sa porte où elle se tenait assise, comme pour rentrer dans la maison. Mais la voiture avait déjà passé. Les autres suivirent. Elle, elle restait là, les mains pendantes. Le bruit des grelots, des roues, des voix alla s’affaiblissant, puis cessa tout à coup au tournant de la route ; et on ne vit plus rien qu’une petite poussière grise qui s’abattit lentement sur l’herbe courte des talus.

 

 

►◄

 

 

Ce livre numérique a été édité par la bibliothèque numérique romande https://ebooks-bnr.com/ en mars 2018. – Élaboration : Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : MicheleS (ELG), Jean-Marc (ELG), MichelB (ELG), PatriceC (ELG), Coolmicro (ELG), Sylvie (BNR), Françoise (BNR). – Sources : Ce livre numérique est réalisé d’après la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits que nous avons adaptée à notre édition de référence : C. F. Ramuz, Œuvres complètes 1, Petits poèmes en prose, Le Petit Village, Aline, La grande Guerre du Sonderbund, Fragments de journal inédit, Lausanne, H. L. Mermod, s. d. [1940]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page En ballade vers Froideville, a été prise par Laura Barr-Wells le 18.10.2011. – Dispositions : Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Biblio- – 115 – thèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu… – Qualité : Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître… – Autres sites de livres numériques : Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

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Charles-Ferdinand RAMUZ, Si le soleil ne revenait pas

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Charles Ferdinand Ramuz

 

SI LE SOLEIL NE REVENAIT PAS

 

 

Bibliothèque numérique romande ebooks-bnr.com

 

Cette édition se réfère à l’édition Mermod (1941) pour laquelle C. F. Ramuz a effectué un important travail de correction et voire de réécriture du texte original. La bibliothèque numérique romande dédie cette édition numérique de « Si le soleil ne revenait pas » à Donald Barr-Wells, décédé le 6 février 2018.

 

 

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I

 

Vers les quatre heures et demie, ce jour-là, Denis Revaz sortit de chez lui. Il boitait assez bas.

 

C’était son genou qui n’« allait pas », comme il disait ; et on lui disait : « Comment va votre genou ? » il répondait : « Il ne va pas fort. »

 

Ainsi il a longé non sans difficulté la petite rue qui traverse le village, et on l’a vu ensuite s’engager sur sa gauche dans un sentier qui menait à une vieille maison.

 

À peine si on l’apercevait encore dans l’ombre, cette maison ; on distinguait pourtant que c’était une maison de pierre avec un toit couvert en grosses dalles d’ardoise, et il se confondait par sa couleur avec la nuit, mais est-ce bien la nuit ? ou est-ce le brouillard ? ou encore autre chose ? parce qu’il y avait déjà plus de quinze jours que le soleil était disparu derrière les montagnes pour ne reparaître que six mois plus tard.

 

Et puis c’était ce genou qui n’allait pas.

 

Revaz s’était arrêté pour laisser se calmer un instant la douleur ; alors, dans l’obscurité grandissante, par l’ouverture des fenêtres qu’il y avait sur le devant de la maison, une lueur roussâtre s’était mise à bouger comme une aile de chauve-souris.

 

Ces fenêtres n’avaient ni contrevents, ni rideaux, tandis que la façade elle-même, traversée par une large lézarde, faisait penser à une page de cahier qu’on aurait biffée à la plume ; et c’est dans le bas de cette façade qu’on voyait cette lueur monter, descendre, paraître, disparaître, comme un lambeau d’étoffe déteinte qu’on aurait agité derrière les carreaux.

 

Ce qui a fait que Revaz a été tout de suite assuré qu’Anzévui était chez lui (d’ailleurs comment n’y aurait-il pas été ?) et Revaz s’était remis en route malgré son genou malade, mais heureusement que le trajet n’était pas long.

 

Il est arrivé devant le perron. C’étaient trois marches sur le côté de la maison, et par un bout elles étaient enterrées dans la pente. C’étaient trois marches qui bougeaient sous le pied parce qu’elles étaient descellées ; elles menaient à une vieille porte cintrée dans le haut. Et il n’y avait plus de poignée à la porte ; c’était une grosse ficelle qui faisait manœuvrer à l’intérieur le loquet, car tout était ancien ici et ruiné, devant quoi Revaz s’était arrêté, ayant fait du bruit avec ses gros souliers à clous sur les marches de schiste ; pourtant on n’avait pas bougé dans la maison.

 

Il a cogné du poing contre la porte.

 

— Antoine Anzévui, êtes-vous là ?

On ne répondait pas :

— C’est moi Revaz, Denis Revaz ; est-ce qu’on ne pourrait pas entrer ?

 

Cependant il ne tirait toujours pas sur la cordelette et ainsi a dû attendre encore qu’on se levât à l’intérieur, comme il a entendu enfin qu’on faisait au bruit d’un meuble qui a été déplacé ; puis, la porte ayant été lentement tirée, quelque chose de blanc s’est montré dans l’entrebâillement :

 

— Ah ! c’est toi. Qu’est-ce que tu veux ?

— Je voudrais vous parler.

 

Alors la porte s’était ouverte toute grande, de sorte que Revaz n’avait eu qu’à entrer.

 

Au premier moment, on ne voyait rien ; puis on voyait qu’il y avait un feu qui brûlait sur le foyer.

 

Ensuite on voyait qu’il y avait un grand manteau qui s’avançait hors du mur vers le milieu de la pièce et, sous l’avancement, une vieille table de noyer était couverte de toute espèce d’objets disposés dessus pêle-mêle, tandis qu’un fauteuil à siège de paille défoncé était tiré entre elle et le feu.

 

La porte s’était refermée ; Anzévui s’avança devant Revaz en traînant les pieds. Il prit un escabeau qu’il plaça en face du fauteuil devant le feu : « Assieds-toi là », avait-il dit ; ensuite il avait regagné sa place ; mais alors on avait vu qu’elle était occupée par un gros livre à reliure de parchemin veiné de rouge, usée aux nervures, rongée dans les coins, qu’Anzévui souleva avec lenteur et respect, puis posa sur la table, les feuillets en dessous.

 

Il avait une grande barbe blanche ; il avait de longs cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules.

 

— Eh bien ? dit-il.

— Antoine Anzévui, dit Revaz, je suis bien fâché de vous déranger. Vous étiez en train d’étudier. Vous êtes un savant ; vous lisez dans les livres. Qu’est-ce que c’est ? c’est-il la Bible ?

 

Anzévui ne bougeait pas.

Il tenait l’une dans l’autre sur ses genoux ses mains noires ; et, comme il faut du temps pour s’habituer à l’obscurité, c’est seulement à présent que la vue pouvait percer jusqu’aux murs et permettait de distinguer que la pièce où on se trouvait était une très grande pièce. La lueur du feu faisait un demi-cercle sur les dalles disloquées ; elle s’élargissait parfois, gagnant jusqu’aux fenêtres qui étaient percées dans le mur opposé ; et on s’apercevait aussi que cette pièce avait été une très belle pièce, comme il arrive dans nos montagnes où on trouve souvent parmi les petites maisons de bois une de ces grandes maisons de pierre qui ont été bâties par un homme du village de retour au pays après s’être enrichi au service étranger. Seulement, avec le temps, et parce que l’argent a manqué, elles ont été négligées ; c’est ainsi qu’il y avait des trous dans le plafond, que la plupart des carreaux avaient été remplacés par des feuilles de papier d’emballage et que, la fumée du foyer s’étant déposée sur les murs passés à la chaux, il n’y avait dans la chambre qu’une seule tache encore blanche qui était les cheveux et la barbe d’Anzévui.

 

Anzévui était un homme qui se connaissait en maladies de toute espèce ; on venait de loin lui demander conseil parce qu’il allait chercher des herbes dans les montagnes, et on lui achetait ses herbes, et ses herbes vous guérissaient.

 

C’était de quoi Anzévui vivait ; c’était également la raison pour laquelle Revaz était venu, ce soir-là ; de sorte qu’il avait repris :

— Écoutez, Antoine Anzévui, il faut me dire si je vous dérange, j’aurais besoin de vos conseils ; j’ai le genou droit qui ne va pas.

— Qu’est-ce que tu t’es fait au genou ?

— Je ne sais pas, dit Revaz, je me le suis maillé. C’est en faisant les regains. C’est déjà vieux, comme vous voyez. J’ai dû faire un faux mouvement… Et, depuis ce temps-là, il ne désenfle pas, bien au contraire ; chaque fois que je bouge, tout est à recommencer.

— Montre-moi ça.

 

L’autre releva son pantalon. À la lueur du feu, on vit sa jambe qui était maigre, de couleur grise, avec des nœuds de veines vertes, et cependant il tirait sur l’étoffe qui était de la grosse mi-laine brune et résistait ; mais il continuait de la ramener en arrière.

 

— Vous comprenez, c’est pourquoi je me sers d’un bâton, je peux plus sortir sans bâton, c’est ennuyeux. Je suis comme les vieux. Et c’est pourquoi je me suis dit : « Je vais aller demander conseil à Anzévui », et c’est pourquoi je vous demande : « Qu’en pensez-vous, Antoine Anzévui ? »

 

Il était penché sur son genou, tenant des deux mains son pantalon ramené sur sa cuisse ; et son genou était comme une grosse betterave rouge, la jambe se renflant brusquement à la place de l’articulation en même temps qu’elle changeait de couleur, puis au-dessous de l’articulation elle s’amincissait de nouveau.

 

— Approche-toi, dit Anzévui.

 

Revaz, d’un coup de reins, avança son tabouret, puis l’avança encore un peu, l’autre n’ayant pas quitté son fauteuil, mais sa barbe vint en avant et en même temps il tendait la main ; alors on a été étonné de voir combien elle était précautionneuse et délicate, parce qu’il avait posé le doigt sur la place malade :

 

— Ça te fait mal ?

Revaz secoua la tête. Anzévui appuya plus fort, plus de côté :

— Et à présent ?

— Un peu.

Et Anzévui :

— C’est pas grand’chose. Je vais te donner une tisane. Tu prends une bonne poignée d’herbe, tu la mets sur le feu avec le contenu d’un verre d’eau ; tu la laisses bouillir un petit quart d’heure. Et puis, quand le liquide est bien réduit, tu l’étends toute bouillante dans un linge, tu te l’appliques sur le genou.

 

Il s’était levé. Il tendit la main, il vous tournait le dos. On le voit qui mettait la main dans des sacs de papier qui étaient rangés sur le bord de la table, tirant de l’un une poignée d’herbages rosâtres, de l’autre une autre d’herbages jaunes, puis une autre et une autre encore ; il mélangea le tout sur une feuille de journal qu’il tordit aux quatre coins :

 

— Tu peux seulement rebaisser ton pantalon, disait-il à Revaz.

 

Et Revaz :

— Combien est-ce qu’on vous doit ?

— Attends de voir l’effet que ça te fera. Tous les soirs, en te mettant au lit, un bon cataplasme bien chaud. Mais ça sera peut-être long et il ne faut pas te décourager … Quand tu seras au bout de la provision, tu n’auras qu’à revenir, si tu n’es pas tout à fait guéri.

 

Revaz avait rebaissé son pantalon ; Anzévui s’était rassis ; et heureusement qu’il y avait toute une pile de bûches contre le mur tout à côté de la cheminée, parce qu’Anzévui n’avait qu’à tendre le bras pour raviver le feu ; cependant qu’on devinait que Revaz était un peu gêné parce qu’il avait une dette et il aurait voulu s’en acquitter.

 

— Écoutez, disait-il, écoutez, Anzévui ; j’aimerais mieux si ça ne vous faisait rien…

 

Mais Anzévui n’a pas paru l’entendre. Anzévui avait repris son livre. Il s’était déplacé légèrement de côté et l’avait tiré à lui non sans peine, car il semblait peser lourd, ce livre, qu’Anzévui retourna de manière à l’avoir sur ses genoux. Il prit également un papier et un crayon qui étaient à côté du livre sur la table ; c’était une page de carnet déchirée tout de travers et un bout de crayon de charpentier, de forme plate, large et mince ; puis voilà qu’il mouillait le bout du crayon entre ses lèvres :

 

— Tu sais calculer, Revaz… hein ?... tu as l’habitude ? Eh bien, 8 fois 237, combien ça fait-il ?… Moi, je me fais vieux ; j’ai peut-être oublié mon arithmétique.

— Ma foi, dit Revaz, faire ce calcul de tête…

— Tiens. Anzévui lui avait passé le crayon, la feuille de papier ; et Revaz, au bout d’un instant :

— Ça ferait 1896…

— C’est bien ça… Ajoute 41.

— 1937.

— Tu vois, dit Anzévui.

 

Il avait repris le papier ; il examinait ses propres calculs ; pendant ce temps Revaz cherchait à voir ce qu’il y avait dans le livre, mais, à cause de son inclinaison et parce que, par rapport à lui, le texte en était renversé, il voyait seulement que les pages étaient partagées en deux colonnes, l’une imprimée en noir, l’autre en rouge, avec beaucoup de chiffres et toute espèce de signes qui étaient des croissants, des globes surmontés d’une croix et d’autres qui l’avaient en bas ; des lunes, des circonférences, des triangles.

 

— C’est bien ça… Et alors 4 et 13 : le 13 du 4… Peut-être que ça se voit déjà. Tu n’as rien remarqué ?…

— À quoi ?

— À l’air, à la couleur de l’air, parce qu’il se pourrait bien qu’il fût déjà malade. Le ciel, dit-il… Parce qu’il est possible qu’il s’assombrisse peu à peu… Les bêtes, parce qu’elles auront peur… Tu comprends ? C’est dans le voisinage du soleil que ça se passe… Tu n’as pas fait attention, ces jours-ci…

— Ma foi, nous autres, c’est bien sûr, on n’est pas tant privilégiés.

 

Il faut dire que, pour eux, chaque année, vers le 25 octobre, le soleil était vu pour la dernière fois et il ne reparaissait pour eux que le 13 avril. Le 25 octobre, à l’heure de midi, au-dessus de la montagne qui est au sud, il y avait encore une traînée de feu, une vague gerbe d’étincelles comme quand avec un bâton on attise un brasier ; et c’était fini pour six mois. Même quand le ciel est dans toute sa pureté, l’astre est trop bas derrière la chaîne pour s’annoncer autrement à nous que par une certaine coloration plus pâle de l’azur, qui dit qu’il est là, mais il passe sans se montrer.

 

C’est une commune haut perchée dans la montagne et sur son versant nord : ce qui donne un petit village qui n’a même pas d’église ; et il est accroché là, derrière un premier mamelon, au pied d’un autre mamelon lui-même dominé par des pointes de rocher. D’en bas, du fond de la grande vallée où coule le Rhône, on vous dit : « Vous voyez, là-haut ?… » On ne voit rien. On voit seulement les hautes pentes noires qui se dressent, moussues de taillis, barbues de sapins, tachées de gris de place en place par l’affleurement des roches qui sont suintantes d’humidité ; coupées par des gorges et à d’autres endroits couturées par d’énormes tubes d’acier où l’eau fait une chute de quinze cents mètres pour faire tourner les turbines des usines électriques qui sont dans le bas ; mais on a beau renverser la tête, on ne voit pas autre chose. Alors les gens vous disent : « Plus à droite. Là où la montagne fait avancement parce qu’il y a une vallée derrière. Juste sur la crête, vous voyez. Il y a une encoche dans la crête. Eh bien ?… » Alors on finit par apercevoir, entre les pointes des sapins qui font comme les dents d’une scie, une petite tache grise qui se confond presque tout d’abord avec la terre et les prés d’alentour ; c’est les toits couverts de bardeaux qui empruntent à la roche sa couleur. C’est les cent habitants à peine de Saint-Martin d’En Haut où ils n’ont même pas d’église, mais descendent pour la messe à Saint-Martin d’En Bas ; c’est presque séparé du monde par l’hiver, c’est séparé du soleil tout l’hiver à cause de la hauteur de la montagne.

 

— Et justement, a dit Anzévui, ce qu’il faudrait savoir, c’est si on ne va pas en être séparé pour toujours.

— On n’est pas tellement privilégiés, disait Revaz, mais enfin quoi ? on prend patience…

— Tu as pourtant refait les calculs et tu es arrivé au même résultat que moi… Eh bien, je vais te dire, parce que tu n’as pas compris. Eh bien, dans le livre, il y a une guerre ; – il y a justement une guerre à présent. Mais il y a aussi une guerre dans la région du soleil. 1896 et 41, ça fait le compte. Il est dit aussi, dans le livre, que le ciel s’obscurcira de plus en plus et, un jour, le soleil ne sera plus revu par nous, non plus seulement pour six mois, mais pour toujours.

 

Revaz demande :

— Rien que pour nous ?

— Pour tout le monde.

 

Un petit vent s’était mis à souffler ; il descendait dans la cheminée où il faisait tourbillonner la cendre mêlée à la fumée, tout en poussant par moment une espèce de long soupir.

 

Un petit vent s’était mis à souffler. Il passait par-dessous la porte, faisant bouger sur la table le bord redressé des sacs en papier qui craquaient ; il passait sur le toit où il déplaçait par moment de menus cailloux ronds qu’on entendait rouler tout le long de sa pente ; et Revaz : « Ah ! » et Revaz : « J’ai pas bien compris. Vous étudiez dans des livres. C’est-il écrit dans vos livres que le soleil ne reviendra pas ?… »

 

Il semblait à la fois effrayé et incrédule ; c’était un assez gros homme, d’une cinquantaine d’années :

— Voyons, c’est pas possible, depuis le temps qu’il fait son même tour.

— Savoir.

— Depuis le temps qu’il est habitué à nous et nous habitués à lui. Et, l’hiver, je sais bien, il nous quitte, mais ce n’est que pour un temps ; il ne nous quitte pas pour dire, il s’écarte seulement de nous…

— Il s’écartera tout à fait.

— On avait fait amitié avec lui et il nous était bien utile.

— Eh bien, il faudra apprendre à s’en passer.

— Alors quoi ? il fera nuit ?

— Voilà, disait Anzévui, c’est un dérangement qu’il y aura dans les astres ; c’est une maladie que feront les étoiles. Qu’est-ce que tu veux ? c’est écrit. Seulement, disait-il, l’important est que les calculs soient justes. Je me demandais si je ne m’étais pas trompé. Mais du moment qu’on les a faits ensemble.

 

Il disait :

— Veux-tu qu’on recompte ?

 

 

 

II

 

Revaz était rentré chez lui et, ayant déposé le paquet d’herbages sur la table de la cuisine, il avait dit à sa femme : « Tu en mettras une poignée dans un verre d’eau que tu feras bouillir pendant une demi-heure. C’est pour mon genou. »

 

— Où as-tu été ?

— Chez Anzévui.

 

Il avait dit ensuite :

— Et Lucien, où est-il ?

— Tu sais bien.

— Oh ! avait-il dit, c’est pas le moment de fréquenter ; il faudra que je lui en touche un mot…

 

Et la femme de Revaz aurait bien voulu l’interroger plus longuement, mais il avait déjà passé la porte. Lucien, c’était son fils qui avait une bonne amie ; et, lui, il avait dit : « C’est pas le moment. » Il sort, il faisait nuit ; le jour était tout à fait tombé. Toute espèce de lumière s’était finalement éteinte à la hauteur du sommet des montagnes, là où le soleil se couche sans qu’on puisse le voir d’ici, mais il s’y marque d’ordinaire par des taches rouges comme des traces de sang sur un linge. Ce soir-là, le ciel était uniformément noir. Seule, de-ci de-là, à une petite fenêtre ou à une des rangées de petites fenêtres qui étaient alignées, les unes au-dessus des autres, sur le devant des maisons, la lumière d’une lampe indiquait à peu près la direction de la rue ; sans quoi on eût été comme l’aveugle et tout à fait privé de la faculté de se conduire ; de même qu’on n’entendait rien, mais rien du tout, les gens s’étant enfermés chez eux et ayant mis entre eux et vous l’épaisseur de la porte bien fermée, l’épaisseur de leurs doubles fenêtres. C’est une petite rue, longue d’une cinquantaine de mètres au plus, où beaucoup de passages aboutissent, serpentant entre les fenils et ce qu’ils appellent des raccards, qui sont des espèces de remises où ils logent leurs provisions ; c’est une centaine de bâtiments, dont une vingtaine habités, lesquels pour la plupart bordent la rue. Quelques-uns ont deux et même trois étages, étant bâtis en beau bois de mélèze sur un soubassement de pierre passé à la chaux, mais ils étaient eux-mêmes couleur d’ombre et de nuit, ajoutant encore à l’obscurité.

 

Revaz s’avançait avec lenteur et précautions, à cause de son genou malade, faisant un bruit sourd avec sa canne, au milieu de ce petit village dont on dirait qu’on l’a serré entre ses mains pour en réduire le volume, avant de le poser là-haut dans la montagne, hors du monde. Il y fait d’habitude une petite tache ronde ; – à cette heure, on n’aurait même pas su qu’il existait sans la vitrine du café à Pralong.

 

Il y avait dans le café plusieurs lampes électriques qui donnaient une forte lumière sur les murs revêtus d’une boiserie passée au copal et sur les quatre tables entre lesquelles la grosse Sidonie s’essuyait justement les mains à son tablier. Plusieurs lampes, une T.S.F., quatre tables ; et, par une porte ouverte, on voyait la cuisine qui servait de comptoir.

 

Sidonie riait à cause d’une voix de femme qui sortait de la boîte en bois poli où il y avait des découpures en forme de feuillages, garnies à l’intérieur d’un fin treillis métallique (est-ce pour empêcher les mouches d’entrer ?) pendant que les hommes écoutaient d’un air sérieux : ils étaient six.

 

« … toi, tu t’la mettras sur la tête,

moi, je m’la mets dans l’estomac. »

 

C’était fini. Revaz posa sa canne dans un coin. Une autre grosse voix se fit alors entendre ; elle parlait du nez ; et voilà que Morand disait : « Il a le rhume. » C’était une conférence sur la musique chinoise. Les hommes se sont tournés vers Revaz ; ils lui ont dit : « Comment vas-tu ? » Morand, Follonnier, Lamon, Antide ; Morand Ernest, Follonnier Placide, Lamon Érasme, Antide Augustin ; c’est-à-dire quatre hommes d’âge et un jeune ; et il y en avait encore un dont on ne voyait pas la figure, parce qu’il la tenait penchée vers la table où ses bras étaient posés l’un sur l’autre.

 

— Ça ne marche toujours pas, ton genou ? disait Follonnier.

— Pas tant.

— Je sais ce que c’est ; quel âge as-tu ?

— Cinquante et un.

— Eh bien, c’est l’âge.

— C’est pas des maladies, disait Follonnier, c’est qu’on s’use. On est comme les outils qui ont trop servi ; il y a toujours une place où ça frotte plus qu’aux autres.

 

Revaz s’était assis avec un soupir.

— Vois-tu, les genoux, ça nous porte ; les genoux, c’est la charnière. Et, dans un pays comme le nôtre, tout en bosses et en creux, ça travaille, la charnière. Le mal se met aux places qui travaillent le plus. Par exemple, ceux qui boivent, c’est le coude. Ceux qui sont trop retenus d’argent, c’est les boyaux.

 

Il parlait et riait beaucoup : c’était un homme de bonne humeur et la grosse Sidonie s’amusait ; mais Revaz gardait une figure soucieuse, n’ayant même pas regardé Follonnier à qui il a dit seulement : « Je voudrais t’y voir. »

 

Et il y avait Arlettaz qui ne disait rien.

 

C’est ainsi qu’ils ont été ensemble, chez Pralong, s’y étant retrouvés comme souvent l’hiver où les soirées sont longues ; dès cinq heures on n’y voit plus, et même avant cinq heures, quand le ciel est bouché, comme il l’avait été particulièrement aujourd’hui ; alors ils sont là de six à neuf heures et soupent au retour, si le cœur leur en dit, mais le vin est nourrissant, de sorte que les femmes ne les attendent même pas ; ils les trouvent le plus souvent couchées quand ils reviennent, se couchant alors eux-mêmes à leur côté dans le grand lit pour une nouvelle nuit qui est retranchée de leur vie, comme quand on arrache un feuillet à un livre qui n’en a déjà plus beaucoup.

 

Ils sont, pour le moment, chez Pralong, ils parlent de leurs affaires en buvant un litre ou deux de muscat. Ils discutent sur le prix des mulets et des vaches, s’il est à la hausse ou à la baisse, s’il faut vendre ou bien acheter ; sur la qualité du regain, sur le taux des prêts hypothécaires, sur les prochaines élections, sur les nouvelles de la guerre, car il y a toujours des guerres (il y en avait une en Espagne, cette année-là) ; et, à présent que cette télégraphie sans fil existe, de temps en temps, ils se taisent pour écouter les nouvelles.

 

C’est une voix qui vient on ne sait pas d’où, née de nulle part ou de partout, née de rien, fille du néant. C’est de la musique, des violons, des trompettes, des tambours ; c’est une femme, une foule, des canons qui tonnent, des fusils qui partent, dix mille hommes ou un seul, le bruit du vent, le bruit des vagues. Et ce bruit a été d’abord des choses, mais elles ne sont plus pour nous que du bruit. L’oreille n’en distingue même pas le point d’origine. Son plus ou moins d’intensité est sans signification quant à la distance qu’il a parcourue, les lieues ne le fatiguent pas, il est insoucieux des myriamètres ; de sorte qu’il est faible et on vous dit : « C’est Genève », il a toute sa force, mais il vient de New-York. Dans la montagne, l’écho dévie bien les sons et, en les répercutant, les entrecroise, faisant venir de la paroi opposée le son qui y a été projeté ; mais les yeux ont vite fait de vous renseigner quand même sur sa provenance réelle, parce qu’on est soi-même une réalité dans un monde qui lui aussi est quelque chose de réel ; – ici, dans cette salle à boire, les clients avaient eu beau se pencher au commencement sur la boîte, cherchant à distinguer par les ouvertures comment c’était fait en dedans et à connaître le truc ; ils ont eu vite fait de voir qu’il n’y avait rien à voir, point de rouleaux, ni de rouages, ni de disque, ni d’aiguille, rien que des lampes, et c’était la grosse Sidonie qui décidait d’un simple mouvement des doigts quel pays allait se faire entendre : une femme comme nous ; de sorte qu’ayant connu le miracle, du même coup ils l’avaient accepté.

 

Maintenant ils n’écoutaient même plus ce que disait le poste qui était comme un robinet et le matin on ouvrait le robinet. C’était Revaz qu’on écoutait, parce qu’il s’était mis finalement à répondre à Follonnier.

Il lui disait :

— Je voudrais t’y voir. Regarde-moi ça.

Il avançait son genou dans la direction de Follonnier :

— Tâte seulement, c’est comme une tête d’enfant ; à peine si je peux plier la jambe.

— C’est du rhumatisme, disait Lamon.

— Du rhumatisme ? j’en ai dans l’épaule, elle n’a pas enflé, tandis que, ce genou, à mesure qu’on s’avance dans la journée, il devient plus gros, il devient plus lourd, il devient plus chaud… Alors…

 

On voyait qu’il avait quelque chose à dire, et il hésitait à le dire, mais il ne pouvait pourtant pas ne pas le dire :

— Eh bien, oui, dit-il, j’ai fini par aller demander conseil à Anzévui.

Follonnier éclata de rire.

— Et il t’a donné de ses plantes ?

— Oui, des compresses à faire tous les soirs.

— Bien entendu.

— C’est un savant, disait Lamon.

— Oui, il s’entend à profiter du monde.

— C’est un savant, disait Morand.

— Il sait des choses qu’on ne sait pas, nous autres, disait Revaz.

 

Arlettaz ne disait toujours rien.

 

— Il étudie dans des gros livres.

Et Augustin écoutait et Revaz :

— Et même, quand j’ai été le trouver, il était en train de lire dans un de ses livres, il faisait des calculs…

— Des calculs sur quoi ? demanda Follonnier.

— Des calculs sur le soleil.

 

Alors Follonnier se mit à rire plus encore, et les autres devenaient attentifs, tandis que la grosse Sidonie, attirée par le bruit, était apparue sur la porte de sa cuisine.

 

— En tout cas, disait Follonnier, il a toujours su se tirer d’affaire. Il a toujours été sans le sou, mais il a toujours su vous en tirer, à vous, qui n’êtes pourtant pas faciles à vous laisser faire. Il a eu la chance que le monde soit fait pour une bonne moitié de femmes, hein ? avec ses herbes et ses tisanes…

— C’est pas ça, disait Revaz.

— Et qu’il y ait eu des filles qui avaient des inquiétudes à leurs fins de mois…

— C’est pas ça.

— C’est quoi ?

— C’est le soleil.

— Le soleil ?

— Oui.

— Et qu’est-ce qu’il va arriver au soleil ?

— Du pas tant bon, dit Revaz.

 

Il avait ramené à lui sa jambe qu’il tenait allongée sous la table et prit son verre et son autre jambe était pliée à angle droit ; il a vidé son verre d’un seul coup comme pour se donner du courage ; tout le monde le regardait, sauf Arlettaz, et tout le monde s’était tourné vers lui :

 

— Eh bien, il dit que le soleil n’en a plus pour longtemps à nous éclairer, nous autres. Il a fait des calculs. Il dit qu’ils donnent 1937 et ils donnent 4 et 13. Ça ne fait plus que quatre ou cinq mois. Et puis alors il s’en ira.

— Qui ça ? Anzévui ?

— Non pas, le soleil.

 

Follonnier se tapa sur la cuisse. Mais, au même temps, Arlettaz avait relevé sa grosse tête à petits yeux :

 

— Tant mieux.

— Pourquoi ?

— Je n’aurai plus besoin de la chercher…

— Tu es fou, criait Follonnier, tu es fou, Arlettaz, mais pas tant que le conseiller, et lui pas tellement qu’Anzévui, mais celui-ci on le connaît ! Alors, taisez-vous, disait-il, parce que Revaz n’a pas fini de s’expliquer… Il fit de nouveau claquer sa cuisse :

 

— Alors ce soleil ?

— Eh bien, je sais pas, moi ; je ne suis pas un savant comme Anzévui ; j’ai pas lu ses livres…

— On te demande seulement de nous dire comment ça se passera, le soleil qui n’éclaire plus. Pourquoi est-ce qu’il n’éclairera plus ?

— Je sais pas, il y a extinction, ou bien c’est nous qu’on cesse de tourner…

— Oh ! justement, disait Follonnier, c’est qu’on tourne et on ne peut pas cesser de tourner. Comment veux-tu qu’on cesse de tourner ?

— Je sais pas.

— On tourne même doublement, parce qu’on tourne autour du soleil et ensuite autour de nous-mêmes, et ça fait la nuit et le jour. Pour qu’il n’y ait plus pour nous que la nuit, il faudrait qu’on soit comme la lune.

— Justement…

— Ou bien que le soleil éclate en morceaux ; comment est-ce qu’il peut éclater en morceaux ? Il faudrait qu’il rencontre une comète.

— Justement.

— Mais il n’y a point de comète… Ou bien qu’il se refroidisse tout à coup et qu’il devienne noir comme quand on pisse dans le feu…

 

Mais une voix plus forte dans le poste de télégraphie sans fil disait à ce moment : « Événements d’Espagne. Les nationaux approchent de Malaga… Un de leurs détachements s’avance par la route qui longe la mer, l’autre vient de déborder la ville en passant par la montagne… La prise de Malaga ne semble plus être qu’une question de jours. »

 

C’est ce qui a encouragé Revaz :

— Il m’a dit (c’est Anzévui) qu’il y aurait une guerre et qu’avant la fin de cette guerre, le soleil se détournerait de nous. Et c’est tout ce que je sais, mais je voulais vous en prévenir, parce que, si par hasard Anzévui avait dit vrai, il ne serait pas mauvais qu’on le sache à l’avance. Il y aurait peut-être des précautions à prendre.

— Quelles précautions ? mon pauvre ami.

— Je sais pas, s’enfermer chez soi, faire des provisions.

— Mon pauvre vieux, tu serais tout de suite gelé.

— Justement, si on avait assez de bois, on pourrait attendre…

— Attendre quoi ?

— Qu’il revienne.

— Moi, dit Arlettaz, j’espère qu’il ne reviendra pas, ça m’arrangerait bien qu’il ne revienne pas.

 

C’est que depuis deux ans il courait le pays à la recherche de sa fille, une grande belle fille de dix-neuf ans, qui avait quitté la maison ; et elle avait laissé sur la table de la cuisine un billet où elle avait écrit qu’elle allait chez une cousine qu’elle avait à Sion. Et lui, Arlettaz, une ou deux semaines plus tard, avait été à Sion pour la voir ; elle n’y était déjà plus. La cousine avait ri. « Oh ! elle n’est pas restée longtemps chez moi ; pas moyen de la retenir. » — « Et où est-elle ? » — « Je ne sais pas. » Alors Arlettaz s’était mis à chercher sa fille partout, étant absent de chez lui des semaines entières et reparaissant tout à coup ; il avait été jusqu’à un des bouts du pays, du côté allemand, et jusqu’au glacier du Rhône : il ne l’y avait pas trouvée ; et, de l’autre côté, jusque par-delà Saint-Maurice, tout aussi inutilement ; – tandis qu’il tournait maintenant vers vous dans une figure tout en plis et de parmi sa grosse barbe, deux petits yeux bleus étonnés :

 

— Ça serait enfin le repos ; et pas seulement pour les jambes, disait-il, parce qu’il n’y a pas seulement les jambes qui se fatiguent, mais l’esprit aussi, à cause qu’on est tout le temps forcé de penser et d’imaginer…

Car ça va faire près de trois ans ; et sa tête était retombée.

 

Follonnier, par deux fois, hausse les épaules, mais il était peut-être le seul à être tout à fait d’aplomb, une vague inquiétude ayant gagné tous ceux qui étaient là, y compris Augustin ; et Augustin disait :

— Enfin, il faut bien dire qu’il fait un drôle de temps, cet hiver. C’était un jeune homme.

— Vous ne trouvez pas ? depuis un ou deux mois, depuis qu’on n’a plus revu le soleil… Mais enfin, ça, c’est dans la règle. Ce qui ne l’est pas, hein ? c’est ce brouillard, ce plafond qu’on a sur la tête. Peut-être bien qu’Anzévui a raison ; peut-être bien que le soleil s’affaiblit…

 

— Voyons, dit Follonnier, il ne faudrait pourtant pas qu’on en oublie de boire ; qu’en dis-tu, Arlettaz, toi qui n’aimes pas le goût de l’eau ?…

 

Mais il ne semblait pas qu’on l’écoutât et même la grosse Sidonie sur le seuil de sa cuisine s’était tournée vers Augustin à qui on répondait :

— Ma foi, peut-être bien.

— Moi, disait Morand, tout ce que je sais, c’est qu’Anzévui est un homme qui a de l’instruction et beaucoup… Et, après tout, ce qu’il annonce, oui, ses prédictions…

— Je pense, moi aussi, que la chose est possible, disait Lamon, et même très possible, bien que ça ne se soit jamais vu, mais je dis que c’est un savant…

 

« Mesdames, Messieurs, veuillez écouter les prévisions météorologiques pour demain : Temps incertain… Précipitations dans la plaine, brouillard sur la montagne… Température douce… Les taches que l’on constate dans le soleil seront peut-être la cause de troubles assez inhabituels en cette saison. »

 

— Tu entends, des taches dans le soleil, disait Revaz.

— Hein ? des taches dans le soleil, disait Arlettaz.

 

Pendant ce temps, elle attendait son mari, et s’impatientait à l’attendre ; ils n’étaient mariés que depuis six mois. C’était Isabelle Antide, la femme d’Augustin. Elle l’attendait dans leur chambre à eux, toute boisée de beau mélèze neuf, avec la lumière électrique et, autour de l’ampoule, un abat-jour en perles roses.

Elle était assise sur une chaise à côté du grand lit recouvert d’une guipure à fond grenat, qui était un cadeau de ses amies de noces ; elle se disait : « Qu’est-ce qu’il peut bien faire ? »

 

À ce moment, Augustin avait voulu se lever de dessus son banc chez Pralong ; on lui avait dit :

— Tu es bien pressé.

 

Elle, elle se tenait à côté du grand lit et, autour d’elle, sur le mur, il y avait toute leur parenté en agrandissements ou simples portraits photographiques : sa mère à elle dans un cadre noir à filet d’or, un cousin qui était gendarme, un cousin qui était sergent dans l’armée, un cousin qui était dans les chemins de fer, tous les trois en uniforme ; et il y avait encore un tableau représentant sainte Cécile, en robe de satin bleu, qui levait ses belles mains à hauteur de sa figure, les doigts à demi engagés entre les cordes de l’instrument.

 

C’est une harpe à pédales.

 

Augustin s’était levé de nouveau, chez Pralong ; on lui avait dit : « Attends un moment. » Mais alors Follonnier s’était mis à rire : « Laissez-le faire ! On sait bien pourquoi il est si pressé. » On avait laissé aller Augustin.

 

Et eux, dans le café, avaient repris leur discussion ; lui, il avait été un instant dans la nuit, puis la porte de la chambre s’était ouverte d’elle-même en haut de l’escalier de bois parce qu’elle, elle était derrière ; et c’est elle qui l’a reçu sous la lumière de la lampe avec la lumière de ses yeux.

— Ah ! te voilà enfin.

Mais, tout de suite :

— Qu’est-ce que tu as ?

 

On leur avait bâti une petite maison à côté de la vieille où habitaient le père et la mère Antide ; on l’avait bâtie tout exprès pour eux l’été d’avant, avec une chambre et une cuisine au rez-de-chaussée, et deux chambres encore au-dessus.

 

— J’ai rien.

— Que si, dit-elle, je vois qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

— Ah ! c’est que c’est un savant, dit-il.

 

Elle avait la figure comme l’abricot quand il est bien mûr.

 

— Qui est-ce qui est tant savant que ça ?

 

Elle l’avait pris par le cou ; elle l’avait fait tomber sur une chaise ; elle s’est assise sur ses genoux.

Augustin a dit :

— Il lit dans les livres.

Et elle :

— Qui ça ?

— Anzévui.

— Et alors ?

— Alors, dit-il, ça ne va plus aller longtemps, parce que tout va s’arrêter…

— Quand ?

— Bientôt.

 

Mais elle l’a lâché. Elle s’est mise à rire. « Benêt ! dit-elle. Voyons, Augustin, voyons, est-ce que tu vas croire à ses histoires ?... Je le connais bien, ton Anzévui !… Quand on était petites filles, une fois on était montées à quatre ou cinq chercher des fleurs pour la Fête-Dieu dans le bois de Chassoures ; il y était justement. Tu sais bien, lui, c’est des plantes qu’il cherche ; on l’avait vu de loin qui les cherchait, mais lui ne nous avait pas vues. C’était il y a dix ans peut-être ; oh ! il n’était pas si vieux qu’aujourd’hui. Il avait bien une barbe, mais pas si longue et pas si blanche qu’à présent ; il n’était pas si mal habillé non plus, pourtant on avait déjà peur de lui, nous autres. On s’était cachées derrière des troncs. Et voilà qu’un peu plus loin, il y avait Brigitte, la vieille Brigitte, mais elle n’était pas si vieille non plus, et elle était en train de ramasser du bois. Sais-tu ce qu’il a fait, Anzévui ? il l’a appelée : elle ne voulait pas venir. Il lui disait des choses, oh ! des choses ; il lui disait : « Allons, arrive, on ne sera pas dérangés. » Mais elle lui a tiré la langue. Nous autres, on s’était mises à rire ; on riait même tellement qu’Ambroisine Pralong nous disait : « Taisez-vous, il va nous entendre… » Quant à lui, il s’était mis à courir après Brigitte qui s’était sauvée ; seulement elle avait de l’avance… Tais-toi, dit-elle, tais-toi… Elle le faisait taire avec sa bouche, parce qu’on voyait qu’Augustin avait envie de recommencer à parler. Elle lui mettait les lèvres sur les lèvres ; puis :

 

— Voilà ce que c’est, ton Anzévui. Ce n’est qu’un homme, et un pas très honnête homme. Tu sais, Ambroisine Pralong, elle a été chez lui, elle, il n’y a pas bien longtemps. Elle avait des tournements de tête ; elle disait : « Je ne sais pas ce que c’est. » Il lui a dit : « Ambroisine, tu as été avec des garçons. » Ah ! comme elle s’amusait en me racontant sa visite. Elle me disait : « Si seulement il avait pu dire vrai, ah ! si seulement c’était ça. » C’est qu’elle a bientôt vingt-quatre ans. « Ah ! disait-elle, il n’a pas été malin… Dieu sait pourtant si je voudrais… Mais on ne sait jamais ce qui peut arriver… » Tais-toi ! Tais-toi, disait-elle. Et en effet le faisait taire ; puis :

 

— Qu’est-ce que ça peut nous faire, ses histoires ? il est vieux à présent, il est très vieux, il va mourir. Il y a bien longtemps qu’il ne paie plus le loyer de sa maison ; elle lui coule sur la tête ; un de ces jours, elle va tomber. C’est peut-être de sa maison qu’il veut parler ou bien de lui, parce qu’elle ne durera plus guère…

 

Elle lui disait : « Tais-toi ! » Elle lui mettait un baiser sur un œil, et puis sur l’autre. Elle lui disait : « Tu as les joues douces aujourd’hui, tu es bien rasé. »

Elle lui mettait un baiser sur chaque joue. Et un autre baiser encore plus bas, de sorte qu’il ne pouvait plus rien dire, il ne pouvait que secouer la tête ; pour finir, il n’avait même plus eu la force de la secouer du tout.

 

 

 

III

 

À quelque temps de là, le fils aîné de Denis Revaz était venu rendre visite à ses parents, parce qu’il travaillait dans les vignes au bord du lac. Il était arrivé le samedi soir ; et, le dimanche, comme c’est la coutume, il avait été faire la tournée des ménages avec qui il était lié d’amitié.

 

C’est ainsi que, vers les deux heures, il s’était présenté chez Augustin Antide, qui était un peu son cousin. On l’avait fait asseoir ; on lui disait :

— Comment es-tu venu ?

— Avec le camion de la Consommation.

— Jusque où ?

— Jusqu’à Saint-Martin d’En Bas.

— Il n’y a pas trop de neige ?

— Oh ! disait-il, c’est qu’ils ont un bon camion et un bon chauffeur ; c’est un Italien. Il passe partout, par tous les temps. Mais quel drôle de pays que le nôtre ; c’est un pays triste, disait-il. — Et celui de là-bas ?

— Ici, c’est gris ; là-bas, c’est bleu. On a eu le beau, cette année, tout le temps de la vendange. Ici, on n’a point de soleil de tout l’hiver, là-bas ils en ont deux tout le long de l’année. Vous comprenez, ça fait une différence.

On lui disait :

— Deux ?

— Oui, il y a celui qui est dans le ciel et puis celui qui est dans l’eau.

On lui disait :

— Celui qui est dans l’eau ?

— Oui, c’est qu’il y a le lac. Oh ! c’est raide là-bas, c’est encore plus raide qu’ici. C’est une côte au bord de l’eau, c’est comme un côté de baignoire, ça a deux cents mètres de haut. Et la terre n’y tiendrait pas toute seule, mais ils ont fait partout des murs qu’ils ont mis les uns au-dessus des autres, qui la soutiennent ; et où ils cultivent la vigne avec des fossoirs, remontant chaque hiver dans des hottes la terre qui est descendue. Ils sont là, voyez-vous, comme sur des marches d’escalier, et ils sont dans l’air, voyez-vous, parce qu’il y a de l’air partout. Il y a au-dessus d’eux l’air qui est bleu, en face d’eux la montagne qui est bleue, au-dessous d’eux le lac qui est bleu. Le soleil vous tape sur la tête, mais il y en a un autre, celui d’en bas, qui vous tape dans le dos. Ça en fait deux : celui d’en haut, qui est en un point, tout rassemblé ; celui d’en bas qui est tout cassé en morceaux et éparpillé, parce qu’il y a l’eau qui le balance et en bombarde la côte ; ça en fait deux qui chauffent ensemble : c’est pourquoi ils ont du bon vin.

 

— Alors tu te plais là-bas ?

— Ma foi, disait Julien Revaz, pas tant : vous comprenez, on a l’ennui de chez soi… Ou du moins pas tant jusqu’à hier, et j’étais content de rentrer…

— Et, à présent, tu n’es plus content ?

— Oh ! dit-il, c’est à cause du changement de temps. Jusqu’à Sion, il a fait clair.

— Et depuis Sion ?

— Eh bien, vous voyez… Parce que c’est à Sion que j’ai trouvé le camion, et, jusqu’au Rhône, il a fait clair. Mais, là, il y avait une barre à travers la plaine ; c’était l’ombre des montagnes. Et, jusque-là, il n’y avait pas eu de neige, mais ensuite tout est devenu blanc. En même temps c’est l’air qui a changé, la couleur de l’air, la couleur des choses, parce que vous n’avez plus le soleil. Et il n’y a plus d’eau non plus pour le doubler.

 

— C’est vrai qu’il fait gris cette année, dit le père Antide.

— Alors, disait Julien Revaz, on est monté ; la route est ouverte jusqu’à Saint-Martin d’En Bas, mais c’est tout juste si le camion peut y passer ; il y a un bon mètre de neige de chaque côté du chemin. Et heureusement encore, dit-il, parce qu’on dérape, mais c’est un bon chauffeur. Je lui disais : « Qu’est-ce que tu transportes ? » — « Du macaroni, du riz, des harengs pour le Carême, du sucre, un sac de café. » Le difficile, c’est les tournants ; il me disait : « Ne fais pas attention. » Et moi, je levais la tête ; eh bien, voyez-vous, il n’y avait plus rien, ni Corne du Diable, ni Dents Rouges, ni Grimpion : rien que comme une voûte de cave avec des taches d’humidité…

 

— C’est vrai qu’il fait bien couvert cette année, dit la mère Antide.

— Et l’ennuyeux, disait Julien Revaz, c’est qu’on n’ait pas le temps de s’y habituer, oui, disait-il, à ces différences, à ces changements, on va trop vite. J’avais encore le lac dans la tête et les vignes, c’était encore plein de fleurs, dans ma tête, aux fentes des murs : bon, je me sens glisser de côté, tu penches, tu regardes où tu penches, tu vois que tu es au-dessus du vide. C’était au tournant des Goillettes et là, vous savez, on est juste au-dessus de la gorge de la Serine ; vous savez bien, là où le roc fait avancement ; c’est un à pic qui a bien trois cents mètres. Mais, moi, ce n’était pas seulement cet à pic qui m’inquiétait : c’est qu’il faisait gris, c’est qu’il faisait triste… Heureusement qu’on est bien arrivé à Saint-Martin d’En Bas et qu’on y a trouvé de quoi boire.

 

— Eh bien, dit Isabelle, il te faut reboire. Nous autres, notre soleil est en bouteilles… Hé ! Augustin… Augustin avait été chercher une bouteille et des verres.

— Notre soleil à nous, on le tient à la cave, on n’a pas besoin d’aller loin pour le trouver.

 

Ils burent ; on a dit à Julien Revaz :

— Comment ça va-t-il chez toi ?

— Justement, ça ne va pas.

— Ça ne va pas ?

— Eh bien, non, ça ne va pas tant bien. Le père se plaint de son genou. Mon frère, eh bien, vous savez qu’il fréquente, mais, là non plus, on ne sait pas bien ce qui se passe, parce que le père est fâché, le père dit : « Ce n’est pas le moment de penser à se marier » ; alors Lucien est obligé de voir sa bonne amie en cachette, et personne n’est content.

 

Il regardait autour de lui.

 

— Ils ont mauvaise mine, et, vous, c’est vrai que vous n’avez pas bonne mine non plus, vous êtes tout pâles. Oui, vous, le père Antide, et vous, la mère Antide, et toi aussi, Augustin.

— Et moi ? dit Isabelle.

— Oh ! pas vous.

— Et moi ? dit alors Jean qui était le frère d’Augustin.

— Oh ! pas toi ; et comment est-ce que ça se fait, dit-il, puisque vous vivez tous à l’ombre, qu’il y ait cette différence ? Est-ce l’âge ? Mais tu n’es pas vieux, Augustin. Si vous veniez d’où je viens, vous auriez le soleil écrit sur la figure, parce qu’il va durer, il dure, on ne connaît pas l’hiver là-bas ; le soleil renoue par-dessus l’hiver le temps où les feuilles de la vigne sont jaunes avec celui où les souches pleurent serré et mouillent la terre sous elles, tellement il leur sort d’eau par le travers des bois taillés…

 

Est-ce parce qu’il avait déjà beaucoup bu, mais il était parti, on ne pouvait plus l’arrêter :

— Il renoue par-dessus l’hiver l’automne au printemps…

— Écoute, disait Augustin.

— Il renoue par-dessus l’hiver les grappes mûres aux grappes vertes : qu’est-ce que vous allez faire sans lui ?

— C’est justement…

 

Isabelle avait tiré Augustin par la manche. Il n’en continuait pas moins :

— Tu ne sais pas encore, il y a du nouveau… Il paraît que ça ne va pas…

 

Isabelle lui a mis la main sur la bouche, mais il a fait un brusque mouvement en arrière :

— Le soleil… Sa voix a été étouffée de nouveau ; il reprend :

— C’est Anzévui, il est savant, eh bien…

 

Il tenait à présent Isabelle par les poignets :

— Il dit qu’il ne reviendra pas, le soleil, et que c’est écrit dans ses livres.

— Alors, avait dit Julien Revaz, tu y crois, à ses histoires ?… Oh ! disait-il, ça ne m’étonne pas que tu y croies : un pays comme le nôtre, un pays pauvre, un pays triste, un pays où il n’est pas là pendant six mois. Ça vous donne des idées.

— Et moi, dit Brigitte, j’ai vu Anzévui.

 

Elle était là depuis un moment, mais personne n’avait fait attention à elle. Elle était tout habillée de noir, avec un mouchoir noir noué autour de la tête, et, assise un peu en arrière du monde dans un coin, sa petite personne s’y confondait toute avec l’ombre. On lui a demandé :

— Vous l’avez vu ?

— Bien sûr, j’ai été le trouver.

— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Il m’a dit que c’était écrit…

— Et vous y croyez ?

— Moi, j’y crois.

 

L’étonnant est qu’à ce même moment Julien Revaz s’était levé.

 

On lui avait dit : « Qu’est-ce que tu fais ? »

— « Je m’en vais. »

— Mais voyons, tu as bien le temps. Tu nous avais dit que tu avais l’intention de rester jusqu’à demain.

— J’ai changé d’avis.

— Comment vas-tu t’y prendre pour t’en retourner ? Tu ne vas pourtant pas t’exposer à être sur la route de nuit…

— Je m’arrangerai bien. Au revoir ! Peut-être, au printemps prochain !

 

 

 

IV

 

« Le soleil vomira rouge, et puis il ne sera plus là. »

 

C’est ce qu’Anzévui avait dit à la vieille Brigitte et elle faisait peur aux femmes à qui elle racontait ce que lui avait dit Anzévui.

 

— Vous comprenez, il m’a demandé de venir tenir son ménage. Il se fait vieux, comprenez-vous ? Il marche difficilement, il toussote, il a trop couru dans sa vie, il est fatigué. Il est sous ses plantes ; si vous en voulez ?…

On lui disait :

— Peut-être bien… À l’occasion…

— Il se tient sous ses plantes ; des fois il tousse, des fois il ne tousse pas. C’est quand il allait rôder par la montagne ; il en faisait des bouquets, comprenez-vous ? Il les a pendus au plafond, la tête en bas. Oui, disait-elle, avec des ficelles, aux poutres et avec des ficelles. Il y en a qui font transpirer ; il y en a qui sont bonnes pour la poitrine ; d’autres, c’est pour l’estomac. Oh ! elles sont bien un peu vieilles, c’est sûr, ses plantes, mais enfin si vous en voulez… Et ça ne vous coûtera rien, disait-elle…

— Oh ! merci bien…

— Seulement il faudrait vous dépêcher, parce qu’il ne va plus y avoir que trois mois… Et lui, je pense qu’il passera en même temps que le soleil. Il dit qu’il va baisser comme lui, tout doucement, parce qu’il s’en va peu à peu, le soleil, et lui aussi il s’en va peu à peu ; et tant mieux pour lui, disait-elle, parce qu’il y a ceux qui devront tout lâcher d’un coup.

 

Justine Émonet venait d’avoir un enfant :

— C’est pas juste !

 

Elle le tenait dans ses bras, c’était un bébé en sucre. C’était un bébé en sucre, tellement il était bien enveloppé dans une couverture en grosse laine blanche ; elle lui ôtait de dessus la figure un mouchoir blanc aussi, dont elle l’avait couverte à cause du froid :

— Regardez-moi les belles couleurs qu’il a pourtant. Et il est intelligent, il sait déjà rire. Est-ce que ce serait juste qu’on finisse avant même d’avoir commencé ? Elle se baissait alors sur la petite place ronde et chaude qu’il y avait au creux de son bras gauche dans l’air froid ; dans l’air glacé ; elle y collait ses lèvres, elle n’arrivait pas à les décoller. Quant à Brigitte, elle continuait :

 

— Il m’a dit : « J’ai encore un peu d’argent dans le tiroir de la table. Il suffira bien. » J’y ai dit : « Oh ! vous n’avez plus besoin de grand-chose. Peut-être un peu de fromage. » — « J’en ai. »

— « Et puis du pain. » — « J’en ai aussi, mais il est sec. Il faudra le faire tremper. » J’ai dit : « Je le ferai tremper ; on vous fera des soupes au pain. » On s’est arrangé comme ça que c’est moi qui lui fais ses courses et, de temps en temps, je viens et je lui fais son lit ou je donne un coup de balai…

 

On a vu, à ce même moment, Cyprien Métrailler qui entrait chez son ami Tissières. Le jour continuait à être triste et bas. Il n’y avait plus de ciel ; il y avait seulement un brouillard jaunâtre qui était tendu d’une pente à l’autre, comme une vieille serpillière, un peu au-dessus du village, et les montagnes sont derrière, ou bien est-ce qu’elles n’existent plus, les pointues, les carrées, les rondes, celles qui sont comme des tours, celles qui sont comme des cornes, celles qui sont tout en rochers, celles qui sont tout en glace, et elles brillaient toutes ensemble autrefois sous le ciel bleu ? Métrailler avait trouvé Tissières qui se chauffait devant son feu. Métrailler s’était assis à côté de Tissières.

 

— Je m’ennuie. Et toi ?

— Je m’ennuie aussi.

— Eh bien, il te faut venir avec moi.

— Où ça ?

— Il te faut venir avec moi pour tâcher d’aller retrouver le soleil, quelque part au-dessus des forêts du Bisse(1). À nous deux, c’est bien le diable si on ne tire pas une chèvre, parce qu’elles doivent être descendues à présent.

 

Ils étaient de vieux amis, ils chassaient toujours ensemble, et pas seulement en temps de chasse, mais toute l’année ; et ils n’avaient jamais eu de permis, ce qui fait d’abord une économie, mais ce qui vous vaut surtout le plaisir de narguer le gouvernement. Ils connaissaient à fond tous les recoins de la montagne, tous ses passages, toutes ses cachettes, ce qui leur permettait de ne pas trop s’occuper des gardes-chasse. Seulement, ce jour-là, Tissières a secoué la tête. Métrailler lui a dit :

— Pourquoi ?

— Il y a trop de neige.

— Elle porte, disait Métrailler.

— Qu’en sais-tu ?

— Il a gelé fort toutes ces dernières nuits.

— Oui, mais il y a le vent.

— Il n’y a point eu de vent.

— Et puis c’est ce drôle de temps…

 

Tissières tendait le bras vers la fenêtre. Il faisait brun, en effet, entre les croisillons des vitres aux tout petits carreaux ; il faisait partout singulièrement brun et triste, avec une singulière immobilité de l’air, de sorte que le jour ne pénétrait qu’à peine dans la pièce.

 

— Le temps, disait Métrailler, qu’est-ce que tu veux que ça nous fasse, le temps ?

— Le brouillard…

— C’est pas du brouillard. Et puis, comme si c’était la première fois qu’on se mettait en route quand le ciel est couvert…

 

Mais Tissières ne voulut rien entendre. Il ne répondait même plus ; il secouait simplement la tête. Métrailler ne le reconnaissait pas.

Et il a dit :

— Eh bien, tant pis, j’irai quand même. Ça n’empêche rien, disait-il. Je veux aller retrouver le soleil, disait-il, parce qu’il se cache trop longtemps pour nous quand on reste enfermés dans le village ; et c’est bête, puisqu’on a des jambes ; et puis je m’ennuie, recommençait-il, et toi, je vois bien que tu t’ennuies aussi, seulement tu ne veux pas l’avouer.

 

Tissières ne disait toujours rien, en effet : alors Métrailler a pris congé. Il vivait avec son vieux père qui était devenu presque aveugle avec l’âge. Le père Métrailler ne voyait plus des choses du monde que la vague clarté qu’elles émettent, non leur forme ; il ne voyait plus du monde que des places sombres et des places claires ; et voilà que depuis quelque temps déjà il disait : « Est-ce que tout devient plus gris, parce que ça tend à s’égaliser ? »

On lui disait :

— C’est que le soleil n’est plus là.

On lui disait :

— Il vous faut attendre. Les choses sont sans couleur tant qu’il n’éclaire pas. Seulement prenez patience ; et le jour viendra bien où on pourra vous apporter un bouquet de gentianes et un bouquet de primevères ; vous ferez tout de suite la différence, vous verrez. Et c’est bientôt, père Métrailler.

 

Cependant Métrailler fils avait préparé son fusil. C’était un fusil à balles. C’était un mousqueton de cavalerie qui est une arme plus courte et plus légère que le fusil des fantassins. Un fusil trop long est gênant dans les rochers ; un fusil trop lourd serait mal commode, vu qu’il n’est pas toujours facile de prendre la position qu’il faut dans cette pierraille où on ne peut ni se mettre à genoux, ni rester debout, ni s’étendre, où il vous faut souvent lâcher votre coup à bras tendu et au jugé. Il avait préparé aussi tout ce qu’il lui fallait pour le lendemain en fait d’habits et de provisions ; et, maintenant, à la lumière de la lampe, vers les deux heures de l’après-midi, il était occupé à graisser son arme. Il avait complètement démonté la culasse dont les pièces étaient éparses devant lui sur la table, chacune étant posée sur un carré de chiffon, car il était un homme soigneux ; puis, prenant son fusil par le petit bout, il le dirigeait de telle façon que la lumière de la lampe (car d’ordinaire on vise le soleil, mais il n’y a plus de soleil) fût juste en face de lui à l’autre bout du canon. Et, de nouveau, il passait le cordeau dans le canon, jusqu’à ce qu’il ne restât plus la moindre tache sur l’acier où la lumière doit être comme un fil d’argent bien tendu, sans solution de continuité.

 

Personne ne le vit partir, le lendemain matin, parce qu’il n’était même pas six heures. Il avait pris grand soin en se levant de ne pas faire craquer son lit. Il avait réussi à poser ses pieds sur le plancher de façon qu’il restât parfaitement silencieux, ce qui n’était pas commode, vu la longueur des vieilles planches que l’âge a fini par faire jouer et qui sont simplement clouées sur les poutres qui les séparent de la chambre de dessous, sans aucun revêtement de plâtre. Il s’était habillé sans bruit ; il avait descendu l’escalier de bois, pieds nus, s’arrêtant à chaque marche ; il avait ainsi gagné la porte ; là, il s’était tenu immobile, un moment. Mais rien ne bougeait dans la maison et rien ne s’y faisait entendre que le battement régulier et sourd d’une vieille pendule à caisse. Il s’était réglé sur son battement pour tourner la clé dans la serrure, tirer à lui la lourde porte, la refermer.

 

Il a vu alors qu’il n’y avait rien à voir autour de lui ou que du moins il ne voyait rien, comme s’il avait lui-même perdu la vue. C’est en tâtonnant avec les mains qu’il avait fini par trouver le banc qui se trouvait placé tout contre le mur de la maison, à l’abri de l’avant-toit. Il s’y était assis pour mettre ses souliers. Il n’avait eu ensuite qu’à étendre la jambe pour que son pied rencontrât une bonne épaisseur de neige ; de sorte que, pour ce qui était du bruit, il n’avait plus rien à craindre ; mais il y avait l’obscurité et c’est ce qui le gênait. Métrailler levait la tête, il ne lui semblait pas qu’il la levât ; il la tournait de tout côté, il ne lui semblait pas qu’il la tournât, toute altitude se trouvant supprimée, toute profondeur et toute distance ; pendant qu’il se disait : « Cochon de Tissières ! » il se disait : « Qu’est-ce qu’il fait ? il dort, l’animal » ; et il se disait pour finir : « Eh bien, allons-y quand même ! » mais il y avait en lui une voix qui chuchotait : « Tu ne te tireras pas d’affaire tout seul, Cyprien ; tu ferais mieux de rester où tu es. »

 

Il s’était mis en route. Il lui fallait porter le pied de côté pour distinguer à travers la semelle la place et la direction du chemin. Il avait été ainsi amené à la rue, il l’avait suivie d’un bout à l’autre. Et, là, il était arrivé devant ce qui, en temps ordinaire, était toute une vaste vue ouverte sur la vallée, toute une perspective de hautes montagnes, de pâturages, de forêts, de rochers, de névés, de glaciers solitaires avec le double versant des pentes qui se rejoignaient bien plus bas dans les profondeurs ; mais il n’en restait rien dans la perfection de la nuit qui n’avait même plus de couleur, qui était seulement la négation de ce qui est ; il n’en restait qu’une faible lueur, quelque chose comme une émanation ou une vague phosphorescence.

 

Il avançait pourtant, n’écoutant point la voix de la prudence, laquelle voix lui répétait : « Ne va pas, Métrailler ! Même si tu devais tirer une chèvre, même si tu devais en tirer deux. Est-ce qu’il ne faudrait pas d’abord que tu sois sûr d’être en mesure de la descendre sur ton dos ? est-ce qu’il ne faudrait pas aussi que tu sois plus sûr que tu n’es de pouvoir te descendre toi-même, Cyprien, dans ces dessus ? »

 

Il s’est obstiné, tenant ses yeux fixés juste devant lui, où il faisait lever peu à peu par l’habitude qu’il en prenait, de dedans rien, une chose, une autre ; et opérait ainsi une séparation entre les choses qui sont en bas et celles qui sont en haut, entre le sol et l’air, entre ce qui résiste à votre venue et ce qui y cède, faisant sortir devant lui tantôt une barrière, tantôt plus loin un buisson, puis un bouquet de mélèzes, à quoi il avait reconnu qu’il était dans la bonne direction. Il s’élevait en travers de la pente qui domine le village. Il faut dire que la neige portait. Il faut dire qu’elle était peu à peu devenue distincte de la nuit à qui elle servait de base. Métrailler voyait maintenant ses pieds et même sa main quand il étendait le bras, étant d’ailleurs chaudement et solidement équipé (c’est un chasseur), pourvu de manger et de boire, armé aussi, son mousqueton pendu à l’épaule, les jambes prises dans des molletières, la tête et les oreilles dans le passe-montagne dont les deux brides se nouent sous le menton. Il a été encouragé ainsi dans sa résolution. Et, à mesure qu’il avançait, il séparait de plus en plus les éléments contraires ; il reconstruisait le monde tel qu’il devait être, tel qu’il allait être, imaginant le jour avant le jour, refaisant le jour d’avance avec ses yeux impatients. Les grands vents de la montagne n’avaient pas soufflé depuis longtemps sur le pays, étant restés enfermés dans leurs outres. Il y avait ainsi une grande égalité dans l’épaisseur et la consistance de la neige, qui, quand elle est au contraire chassée et partout promenée, devient comme le sable des déserts, s’entassant dans les replis du sol dont elle laisse à nu les exhaussements. Elle était du reste recouverte d’une mince feuille de glace pas plus épaisse qu’une vitre, laquelle cassait sous le pied avec un bruit comme quand un caillou arrive dans un carreau ; Métrailler laissait derrière lui des traces aussi nettes que si elles avaient été découpées avec des ciseaux dans une feuille de carton. Et il savait à chaque pas où il était, à cause de l’apparition d’objets qu’il attendait l’un après l’autre, tellement ils étaient connus de lui : c’était une croix, ou une grosse pierre, et il quittait la croix attendant de voir sortir devant lui la pierre, puis c’était un mélèze isolé. Il avait vu enfin paraître le village ; et le village, blanc sur blanc, aurait été pareil à rien du tout, s’il n’y avait pas eu le bois noir de ses façades qui, vues d’en haut et de côté, faisaient dedans comme des trous, comme s’il y avait eu des infiltrations d’eau dans la superposition des neiges. Et la nuit s’en allait quand même et c’est lui qui la dissipait. Il a tendu le bras en avant ; il voyait qu’au geste de son bras le jour s’éveillait par degré. Il se disait : « Et voilà ! ça y est ! Et, eux, ils sont morts là-dessous parce qu’ils consentent à la mort. Ils sont couchés ensemble dans le mauvais air sous un édredon, sous un plafond, sous un toit, puis sous un autre qui est la neige, et un troisième toit encore qui est la nuit ; eh bien, moi, je vais chercher la lumière parce que je suis vivant. Je vais leur ramener le soleil qu’ils n’ont plus ; et, pour le moment, je refais la lumière » ; parce qu’il croyait qu’il la faisait naître, quoique petite et incertaine encore, au-dessus de ce village qu’il a salué. D’ailleurs, presque en même temps, il l’avait perdu de vue. Il s’était engagé sur une arête qui surmontait la pente qu’il venait de dépasser. Là, en temps ordinaire, on est comme sur une corde raide. C’est le lieu de rencontre de deux penchants qui se trouvent ainsi coïncider à leur sommet ; c’est un chemin pas large, pendu dans les airs, d’où on a en temps ordinaire une vue magnifique sur les déserts haut perchés des glaciers et de la rocaille ; mais où il n’y avait rien d’autre, ce matin-là, que ce peu de neige et quelques bosses de rocher sur un espace de quelques mètres en avant de lui. Et, quand on se retournait, de quelques mètres derrière vous, pas autre chose. Une immensité vague et illimitée de fin brouillard, si c’était bien du brouillard et non pas un simple empêchement au jour ; car le jour s’était levé un peu, mais à présent il ne se levait plus, étant immobile et comme noué sur lui-même. Métrailler tira sa montre de sa poche ; il vit qu’il était huit heures. Et il poussa plus avant. Il y voyait très suffisamment pour se conduire, bien qu’il n’eût pas d’autres repères que ceux qui se trouvaient dans sa proximité immédiate, mais ils lui suffisaient, car on te connaît. On te connaît dans les plus petits détails, ô montagne ; tu es comme une femme avec qui on a longtemps couché ; il n’y a pas une tache, pas le moindre défaut, pas le moindre grain de beauté sur ta peau qu’on n’ait du moins touché une fois des doigts ou des lèvres. « Voilà comment tu es pour moi, se disait-il ; on peut souffler la lumière, je n’ai pas besoin de chandelle. Je vais suivre l’arête jusqu’au pied des rochers de Vire, et puis, par le couloir, j’arriverai au Grand-Dessus. Là on est en domination. Et même si Satan s’en mêlait, il n’empêchera pas que le soleil ne me fasse visite ; je leur en rapporterai, à ceux d’en bas, un peu dans mes poches ; je leur dirai : « Vous voyez bien qu’il existe toujours ! » parce qu’ils auraient fini par en douter… Je tirerai sûrement une chèvre pendant la traversée. Je leur rapporterai le soleil dans mes poches, la chèvre sur mon dos. »

 

C’est le temps, en effet, où les chamois, des gazons suspendus où ils passent l’été, descendent dans les basses combes où ils grattent la neige avec leurs petits sabots tranchants pour trouver la mousse qu’il y a dessous. Ils descendent ainsi jusque dans les forêts, et quelquefois jusqu’aux fenils où ils mangent le foin qui dépasse au dehors par l’intervalle entre les poutres. Métrailler s’était donc assuré, une fois de plus, que les six cartouches de son magasin étaient bien en place et il en avait une septième dans le canon de son fusil ; l’affaire n’étant plus maintenant que d’attendre que la vue se fût un peu élargie, comme il pensait bien que ce serait le cas quand il aurait gagné encore plus en hauteur.

 

Il avait maintenant laissé l’arête à sa gauche, se glissant dans le bas de son exhaussement. Entraînée par son propre poids, la neige n’avait guère tenu dans le haut des éboulis faits de menu gravier et de cailloux de petite grosseur que Métrailler s’était mis à longer et qui par place étaient à nu, quoique durcis et collés ensemble par la gelée. Il avançait toujours sans trop de peine ; alors, en même temps que lui, une sorte de chambre ronde de demi-clarté s’avançait, au milieu de laquelle il se déplaçait et elle se déplaçait du même mouvement que lui. Comme il avait fait halte, le bruit qu’il faisait avec ses semelles et son souffle s’était tu subitement ; et, dominant la secrète étendue, il l’avait imaginée et vue en esprit, qui venait seulement à lui par son silence et où il n’entendait plus que le bruit de son cœur. Elle venait, il écoutait ; il y avait seulement sous sa vareuse de gros drap brun ces coups réguliers qui étaient derrière ses côtes pareils aux battements d’une montre. Rien d’autre qui fût en vie et aussi bien derrière lui que devant lui et à sa droite qu’à sa gauche, si loin qu’il pût imaginer ; et la voix se faisait entendre de nouveau : « Retourne d’où tu es venu, Métrailler. Si tu glisses, il n’y aura personne pour te porter secours ; si tu te perds, qui t’entendra ? Si tu te cassais la jambe, qu’est-ce que tu ferais, Métrailler ? Il suffit d’un faux mouvement, Métrailler ; il y a de la glace sur les pierres. » Mais, lui, il secouait la tête pour dire non ; ayant gagné tout au travers des éboulis le pied de la paroi où se trouve le couloir qui mène au Grand-Dessus.

 

La montée dans le couloir fut longue et difficile. Il creusait avec la pointe de son soulier des trous dans la neige gelée et par ces trous de l’un à l’autre, comme à des degrés, se soulevait d’en bas, tandis qu’il se tenait avec les doigts dans la croûte dure comme aux barreaux d’une échelle.

 

Il se disait toujours : « Là-haut il y a le soleil. » Et, en effet, il semblait bien que le soleil dût bientôt se montrer, parce qu’il se faisait au-dessus de Métrailler un amincissement dans les nuées comme quand la trame d’un linge est usée, et, de l’autre côté de la crête, une coloration rousse avait commencé à paraître. Métrailler levait la tête, se disant : « Et Tissières verra bien, et eux, les autres, verront bien ! » s’enorgueillissant à présent de sa solitude. Il avait fini par arriver au Grand-Dessus. C’est une espèce de plateforme qui se détache de l’arête et culmine. Par le beau temps, la vue porte de là à plus de cent kilomètres de tous les côtés. On ne voyait rien, mais Métrailler ne cherchait pas à rien voir, de ce qui était la vue. Où il tenait son regard tourné, à présent, c’était vers en haut. Il s’était assis sur la neige gelée et levait la tête avec étonnement du côté d’une fenêtre qui venait d’être percée dans la voûte amincie du brouillard un peu au-dessus de lui vers le sud, de l’autre côté d’une grande chaîne qu’on commençait à deviner. Et c’est là qu’enfin, en effet, il était paru, le soleil, ou ce qui aurait pu être le soleil, et c’est là qu’il devait en effet sortir de derrière la chaîne pour aussitôt s’y recacher. Mais il était devenu rouge et la roche où Métrailler se tenait devint rouge ; et le soleil là-haut ne s’était pas montré, mais il semblait qu’on le montrât ; il ne s’était pas soulevé, il semblait qu’on le soulevât : échevelé, et tout enrubanné, tout enserpenté de nuées qui étaient elles-mêmes comme des caillots de sang.

 

Tout à fait pareil à une tête coupée autour de quoi la barbe et les cheveux pendraient encore fumants ; qu’on a levée en l’air un instant, puis qu’on a laissée retomber. Et déjà le brouillard et l’obscurité étaient revenus là où avait été sa place.

 

Alors, vers les quatre heures le père Métrailler était sorti de chez lui : « Est-ce qu’il fait jour encore ? Hé ! vous-autres, dites-moi ; Cyprien, où est-ce qu’il peut bien être ? »

 

— Hé ! vous autres, vous qui voyez. Parce qu’il est parti ce matin. Et voilà, je sors de chez moi parce qu’il faudrait l’aller chercher, seulement je n’y vois plus…

 

Il tâtait autour de lui le sol avec sa canne.

 

— Il n’a point fait de bruit, disait-il, il est sorti pieds nus de la maison. Et à présent où est-ce qu’il est ?

 

Il disait :

 

— Hé ! vous autres.

 

Car il était seul encore dans la rue, mais on venait, car il parlait haut et fort ; on venait, on lui parlait ; et il disait : « Toi, qui es-tu ? » et c’était Follonnier qui disait : « Placide Follonnier » ; puis Lamon qui disait : « Érasme Lamon » ; puis d’autres, des hommes, des femmes, et la vieille Brigitte encore.

 

Follonnier avait pris la parole :

 

— Ne vous en faites pas, sûrement qu’il va revenir, vous comprenez, il devait avoir des démangeaisons dans les jambes, à force de rester tranquille. C’est pas fait pour des garçons comme lui, la tranquillité. Il aura été faire un tour dans la montagne, du côté des chèvres, avec Tissières.

 

Mais quelqu’un, à ce moment-là :

— Il n’est pas avec Tissières.

— Comment le sais-tu ?

— Vous n’avez qu’à aller le lui demander, à Tissières, il n’a pas bougé de chez lui.

— Alors il faut vite aller le chercher, mon garçon, disait le père Métrailler… Ah ! disait-il, je ne vous vois pas, je vous vois tout pâles, vous êtes seulement comme les ombres de vous-mêmes ; ou bien si c’est que le jour est mauvais…

 

— C’est que le jour n’est pas tant bon et puis la nuit vient déjà ; vous savez bien qu’elle vient tôt, et puis le ciel est couvert.

 

Mais, lui, tournait de tout côté ses yeux déteints bordés de rouge, ses yeux comme des œufs de caille, c’est-à-dire gris et vaguement teintés de bleu. Cependant que Tissières était arrivé, et disait :

 

— J’ai pas voulu aller avec lui, je lui ai dit : « C’est pas prudent », mais il n’a pas voulu m’écouter…

 

Alors les larmes s’étaient mises à couler des yeux du vieux Métrailler, bien qu’il les gardât grands ouverts, et il ne faisait pas bouger ses paupières d’où l’eau suintait, avec difficulté, comme la résine de l’arbre. Puis il se porte brusquement en avant, faisant des trous dans la neige avec sa canne et on lui courait après ; on lui disait : « Où allez-vous ? » Il disait : « Je vais le chercher. » On le retenait par le bras, il se débattait : « Allez-vous le laisser périr tout seul ?... »

 

— On ne peut pas aller le chercher, il va faire nuit. Et puis où voulez-vous aller ?

— Eh bien, allumez des feux.

— Il y a du brouillard.

— Eh bien, il faut sonner la cloche, il faut tirer des coups de fusil ; il se dirigera d’après le son.

Tissières, va prendre ton fusil.

 

Le village avait été mis sens dessus dessous parce que Tissières va prendre son fusil d’ordonnance et des cartouches à blanc. Il tirait en l’air. De temps en temps, il lâchait un coup de feu, l’arme tournée vers le ciel qui était si bas qu’on aurait dit que Tissières allait le toucher avec le bout de son fusil. Pendant ce temps les maisons se vidaient une à une, laissant couler sur les perrons et jusque dans les ruelles leur contenu de femmes et d’enfants, qui demandaient : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

 

— C’est Métrailler qui est perdu.

 

Il allait faire nuit, les lampes s’allumaient dans les cuisines, et aussi des hommes étaient survenus, tenant à la main leur falot-tempête, qui a une anse comme un panier ; de ceux dont on se sert dans les écuries pleines de paille ou dans les granges pleines de foin ; c’est pourquoi il convient que la flamme en soit protégée. C’est pourquoi elle est entourée d’un globe de verre épais, lequel est entouré à son tour d’une armature de fils de fer qui le tient à l’abri des chocs.

 

Les falots faisaient un peu au-dessus de terre des points rouges qui bougeaient à peine comme les gouttelettes d’une pluie arrêtée en route. Et ceux qui les portaient disaient aussi : « Qu’est-ce qu’il y a ? » pendant que Tissières lâchait encore un coup de feu ; après quoi tout le monde faisait silence, pour écouter s’il n’allait pas y avoir de réponse ; quelque part, dans la montagne, au-delà de ce mur de brume, et à quoi la nuit qui venait allait ajouter comme un second mur.

 

Un coup de feu, et ils écoutent et il y a un coup de feu à votre gauche ; ils écoutent encore, il y a au bout d’un moment un deuxième coup de feu à votre droite, puis trois ou quatre coups de feu de suite, mais sourds, mous, ralentis qui ne vous parvenaient plus que tout juste, et qui se terminaient par une espèce de long soupir, c’est tout.

 

Alors on a vu le vieux Métrailler s’agiter de nouveau ; et il est parti droit devant lui avec sa canne, disant : « Si vous ne venez pas, moi, j’y vais. »

 

Il n’y avait plus qu’à le suivre.

 

Ils inclinaient leurs falots tempête pour tâcher de lire dans la neige les places où il avait passé, écrivant dans la neige bout à bout des lettres qui faisaient des mots, des mots qui faisaient des phrases comme sur les télégrammes ; ils se démenaient en désordre sans trop savoir ce qu’ils allaient faire, quand ils ont entendu tout à coup derrière eux le son d’un cornet.

 

On vit que c’était Jean Antide qui venait ; il soufflait dans son cornet de cuivre qui avait un bout de corne.

 

C’est le cornet des bergers des chèvres et il faut qu’on l’entende de loin quand le berger de grand matin va, de maison en maison, recueillant une à une les bêtes de son troupeau ; il faut qu’on l’entende de loin aussi le soir, quand il rentre, de manière que les femmes puissent venir chercher leurs bêtes sans le faire attendre.

 

Jean Antide avait été berger des chèvres ; alors il souffle dans son cornet et rit.

 

Le beau-frère d’Isabelle, faisant voir ses dents blanches qui brillaient dans la nuit à cause de sa figure brune et il avait les cheveux frisés, comme on voyait.

 

— Écoutez, si vous voulez, j’irai devant et je soufflerai dans mon cornet. Parce qu’il en connaît bien le son, Métrailler, si toutefois il est perdu. Je souffle de temps en temps un coup, ça va bien, et même je peux faire deux notes quand je veux.

 

Il a fait ses deux notes grâce à un changement dans la position de la langue ; le cuivre du cornet brillait à la clarté des falots-tempête qu’on soulevait pour le mieux voir.

 

— Et ça porte plus loin que tes coups de fusil, Tissières, et on distingue mieux aussi d’où le son vient ; c’est plus prolongé, c’est doux ; tandis que, toi, tu sautes à tous les bouts de la montagne, tu es partout et nulle part. Voulez-vous ?

 

On avait rattrapé le père Métrailler, on l’avait pris par le bras, Jean Antide allait devant ; ils étaient une douzaine. Les femmes disaient : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Elles avaient fait rentrer les enfants, puis, étant ressorties et ayant refermé derrière elles la porte de la maison, elles regardaient de loin ces points de feu qui allaient s’éloignant, ces gouttes roses, qui ont pâli, qui en pâlissant se sont étalées comme de l’encre sur un buvard et peu à peu ont été dissipées, bien qu’elles eussent dû, en temps ordinaire, continuer d’être longtemps visibles à cause de la pente bien découverte pour le village où elles s’élevaient peu à peu.

 

C’est le temps. Ce n’est pas seulement qu’il fasse nuit ; c’est que l’air n’est plus de l’air. L’air est grenu comme de la cendre, il est opaque comme du sable.

 

Jean Antide soufflait tantôt une note, tantôt deux notes. On tenait le père Métrailler par le bras.

 

Il continuait à ne faire aucun vent, de sorte que les traces du matin n’étaient nullement effacées. Ils s’étaient dit : « Il faut les suivre aussi longtemps qu’on pourra, parce que, lui-même, sûrement, il devra les suivre au retour », bien qu’ils pensassent pour la plupart qu’il lui était sûrement arrivé un malheur, sans quoi il aurait déjà été là. Et le vieux Métrailler leur disait : « Êtes-vous bien sûrs qu’on soit sur ses traces ? » — « Pardieu ! » disait-on. On voyait leurs bouches fumer quand ils se penchaient sur leurs lanternes, à cause du grand froid qu’il faisait et toujours aucun vent ; et, penchant leurs lanternes, ils n’avaient qu’à les porter un peu de côté pour rendre les traces encore plus visibles parce que le creux s’en remplissait d’ombre ; c’est pourquoi ils disaient : « On ne peut pas s’y tromper. »

 

Mais Métrailler disait à Jean Antide : « Fais une note » ; et il se passait un petit moment et il disait à Jean Antide : « Fais deux notes. »

 

Ainsi Cyprien était appelé comme la grive par l’appeau, mais c’était un appeau qui portait à grande distance, bien plus loin que la voix de l’homme, – eux qui s’arrêtaient, et prêtaient l’oreille, puis repartaient, faisant ensemble dans la neige un bruit comme quand on casse une vitre, puis il y avait un bruit d’enfoncement comme le « han ! » que pousse le bûcheron quand il abat sa hache sur un tronc.

 

Ils ont marché ainsi une bonne demi-heure, ils commençaient à se décourager. Même, si le père Métrailler n’avait pas été là qui les houspillait à aller quand même, disant tout le temps à Jean Antide : « Souffle ! » et puis de nouveau : « Souffle ! » et Antide soufflait, ils fussent sûrement pour finir revenus sur leurs pas. Mais Antide soufflait toujours ; c’est ainsi qu’ils étaient arrivés jusque sur l’arête, hésitant à s’y engager, quand Antide a soufflé une nouvelle fois.

 

Et tous, arrêtés là-haut, ils se retenaient de respirer ; ils ont dû attendre aussi que leur cœur eût cessé de battre et il leur a fallu du temps à cause de ses battements durs, comme des coups de pied dans une porte, et qui ne se sont calmés que peu à peu.

 

Ils écoutent, mais il n’y a rien.

 

Ils écoutent encore, il n’y a rien que ce bruit au-dedans de vous qui va mourant et laisse venir à sa suite l’immense silence qui est sur le monde comme si le monde n’était plus ; comme si on n’était plus au monde, comme si on était suspendu bien au-dessus de la terre dans le grand désert où les astres en tournant sont silencieux.

 

Ils écoutent, il n’y avait rien, toujours rien ; mais tout à coup c’est le vieux Métrailler qui avait levé le bras à hauteur de son oreille et avait pris le pavillon de son oreille dans sa main. « C’est lui, c’est lui !… vous entendez ? »

 

On n’osait pas le contredire ; on n’osait même rien dire.

 

Et tous ils faisaient silence encore une fois, puis on n’a pas su si c’était de joie ou parce qu’il pleurait, et peut-être qu’il pleurait de joie, mais il y avait des larmes dans la voix du vieux :

 

— Écoutez ! Écoutez, il appelle, ça se rapproche.

— Où ça ?

— Là, dans le fond. Où est-ce qu’on est ?

— On est monté, on est sur l’arête.

— Eh bien, là, dans le fond, à main droite… Vous n’entendez pas ? ah ! a-t-il dit, c’est que vous y voyez et que jamais tout ne nous est donné à la fois ; vous, vous avez vos yeux, mais, moi, j’ai mes oreilles.

 

On lui disait :

— Alors taisez-vous !

Il s’était tu ; et eux alors, l’un après l’autre, avaient commencé à entendre des appels qui venaient d’en bas et de tout à fait au fond de la gorge ; faibles, incertains, qui s’étaient tellement usés en route qu’ils étaient comme sans poids et sans force dans l’air.

 

— Souffle ! Souffle deux fois !

Jean Antide a soufflé dans sa corne.

— Souffle encore et souffle plus fort, qu’il sache bien qu’on est là.

 

Maintenant les appels devenaient plus distincts, parce qu’on devait s’être rapproché, on s’était avancé vers eux, on devait chercher à les rejoindre. Mais, eux, qu’est-ce qu’il leur fallait faire ? C’est Tissières qui a dit :

 

— Il faut aller à sa rencontre. Je m’en charge. Antide viendra avec moi. Prêtez-moi une lanterne, et toi, Antide, prends la lanterne.

 

On lui disait :

— Est-ce prudent ?

— Laissez-moi faire, disait-il ; le pays, ça me connaît.

 

Ils avaient fait asseoir le père Métrailler dans la neige, regardant au-dessous d’eux les lumières des lanternes qui s’élargissaient vite et se sont tellement élargies en s’affaiblissant qu’elles ont fini de nouveau par ne plus être ; mais il y avait le son du cornet et il y avait cette voix qui lui répondait ; et le son du cornet et la voix avaient dû pour finir se rejoindre, parce qu’à présent on n’entendait plus ni la voix, ni le cornet…

 

Ils durent porter Cyprien, ou presque, pour le ramener au village. Ils éclairent devant Métrailler le jeune la place où il devait poser le pied, parce que c’est à peine s’il se tenait debout. Il chancelait comme un qui a trop bu. Il avait la figure blanche ; son passe-montagne arraché lui pendait dans la nuque. Il n’avait plus de fusil, il n’avait plus de chapeau. Il ne disait rien. Aux questions qu’on lui avait posées, il avait répondu par des signes et tout juste ; de sorte que Tissières et Antide lui avaient passé le bras autour de la taille et lui-même avait jeté les siens autour de leur cou. Heureusement qu’on était à la descente, heureusement que la neige était dure.

 

Et il y avait son père qui disait :

— Comment est-il ? Est-il abîmé ?

— Bien sûr que non.

— Alors pourquoi est-ce qu’il ne parle pas ?

— C’est la fatigue.

 

Et le père Métrailler disait :

— Cyprien, c’est vrai que tu es là ? Est-ce vrai que tu n’es pas blessé ? Pourquoi est-ce qu’il ne répond pas ? Laissez-moi que je le touche.

 

 

 

V

 

Cependant on voyait Brigitte aller, tous les matins, ramasser du bois mort dans un bosquet de mélèzes qui était un peu au-dessus du village. Elle s’était ouvert ainsi, avec ses souliers bien trop grands pour elle, un petit chemin dans la neige ; et, comme elle faisait chaque jour plusieurs voyages, il se trouvait que le chemin durait, pareil à un bout de faux fil qu’on aurait oublié sur un drap de ménage. Et ainsi le trajet était facile de chez elle jusque dans le bois ; mais c’était sous les mélèzes que commençaient les complications, à cause que les branches mortes se trouvaient prises dans la neige gelée, d’où généralement elles ne sortaient que par le bout ; de sorte qu’il lui fallait creuser tout autour avec ses mains. On avait commencé par se moquer d’elle :

 

— Qu’est-ce que vous faites ? Vous manquez de bois ?

— Que non, disait-elle.

— Alors ? disait-on.

— C’est pour le cas où le soleil ne reviendrait pas.

 

Toute courbée devant vous sous le poids de son fagot, sa jupe noire frottée d’une espèce de poussière grise, sa figure devenue toute jaune avec des taches de café sur le fond de la pente blanc :

— Et, continuait-elle, bien sûr que j’avais comme toujours ma provision pour jusqu’au printemps, mais s’il n’y a point de printemps, si au lieu de faire plus clair à ce moment-là il se met à faire nuit, si au lieu que la chaleur vienne le froid augmente… Il faut prendre ses précautions.

 

Les femmes commençaient à être inquiètes :

— Voyons, est-ce vrai ? Voyons, disaient-elles, est-ce que c’est possible, des choses comme ça ?

— Il a dit que la terre peut parfaitement se mettre à pencher de côté parce qu’elle est en l’air. — En l’air ?

— Oui, en l’air, supportée par rien, une boule qui tourne en l’air et pas fixe ; et, si on ne la voit pas bouger, nous autres, c’est seulement qu’on bouge avec… Alors, vous comprenez, rien qu’un coup de pouce…

— Comment savez-vous ça ?

— C’est Anzévui qui me l’a dit. Attendez, disait-elle, que j’aille poser mon fagot…

 

Elle entrait chez elle, puis reparaissait, parce qu’elle aimait à causer ; il y avait toujours ce même ciel bas, immobile et sombre, sous lequel à présent beaucoup de femmes l’entouraient.

 

— Il ne parle plus guère, disait Brigitte, mais des fois il parle. Il tourne les pages de son livre, ça fait du bruit. Il est sous ses plantes devant son feu, oh ! disait-elle, c’est qu’il ne va pas tant bien, il s’affaiblit tous les jours un peu plus, il peut à peine se déplacer. Il va de son lit à son fauteuil et de son fauteuil à son lit. Il m’a dit : « Je ne durerai pas plus que le soleil. Quand ce sera sa fin, ce sera la mienne… Vous me trouverez mort en bas et, lui, vous le chercherez dans le ciel, mais il ne bougera pas davantage que moi. » Et je lui ai dit : « Quand est-ce que ce sera ? » et, lui, il m’a dit : « Attendez ! » Vous comprenez, il recommence tout le temps ses calculs, avec un bout de crayon sur un bout de papier… Il dit que c’est là le difficile, il m’a dit que ça allait faire encore quinze semaines ; alors, moi, chaque dimanche, j’enfonce un clou et j’en ai déjà planté sept… Et moi, disait-elle, j’ai allumé ma lampe à huile, parce que j’ai encore toute une bonbonne d’huile de colza, pour qu’au cas où la nuit viendrait subitement, j’aie du moins ma lumière à moi.

 

Elle avait fait comme elle disait. On voyait toutes les nuits la fenêtre de sa cuisine être éclairée, et toute la nuit elle était éclairée, puis le jour venait, mais elle ne s’éteignait pas. Tout le jour, elle continuait à luire avec persévérance dans la façade de bois noir, où elle continuait à être vue, tellement le jour était sombre, tandis que Brigitte tirait à elle un tabouret.

 

C’est qu’elle était de petite taille, mais heureusement que le plafond était bas. Elle allait prendre une hache, elle allait prendre une boîte de carton sur laquelle était écrit : Pointes 6 cm. Elle montait sur le tabouret, elle levait le bras, et, renversant le haut du corps en arrière, enfonçait la pointe brillante dans le côté de la poutre encroûtée de fumée où il y en avait déjà sept.

 

Elle comptait, et, à présent, ça fait huit.

Je plante un clou chaque dimanche.

 

Puis allait voir s’il y avait encore de l’huile dans la lampe, pendant que la mèche pendait avec sa petite flamme au bout du bec ; et la mèche va vers en bas, mais la flamme vers en haut. Car c’est un crésus, comme on les appelle ; un récipient de laiton rond et plat, avec un bec et une poignée en demi-cercle par le moyen de laquelle il est suspendu en équilibre à un fil de fer.

 

Elle remplissait la lampe d’huile : elle mouchait la mèche sans l’éteindre, et ainsi on aura sa lumière à soi quand la grande ne sera plus.

C’était le dimanche matin. Qu’est-ce qu’on voit ici en hiver ? on ne voit rien. Le jour était quelque chose de gris et de vague qui se détortillait lentement hors de la nuit de l’autre côté des nuées comme derrière un carreau dépoli.

 

Qu’est-ce qu’on entend ? rien du tout. Même pas le bruit des pas à cause de la neige, même pas le bruit du vent, parce qu’il n’y a toujours point de vent. De temps en temps une voix, quelquefois un enfant qui pleure, pas un oiseau, pas même la fontaine, parce qu’elle coule dans un chéneau de bois pour éviter qu’elle ne se prenne peu à peu dans la glace, comme il arrive, si on la laisse couler librement à l’air.

 

Ils ne sonnent même pas les cloches ici, parce qu’ils ne sont pas une paroisse.

 

Il faut qu’ils descendent pour la messe à Saint-Martin d’En Bas où est l’église, c’est-à-dire qu’ils ont à faire une bonne demi-heure de chemin.

 

Et, le dimanche matin, on se prépare à descendre : c’est à-dire que les hommes se rasent devant la fenêtre aux croisillons de laquelle ils pendent un petit miroir rond cerclé de métal ou un petit miroir carré à cadre de bois noir ; quelques-uns avec le rasoir à lame, les jeunes avec des rasoirs mécaniques qu’on se passe sur la joue comme quand on rabote du bois ; mais ni les uns, ni les autres n’y voyaient, ce matin-là, et ils disaient : « Charrette ! » parce qu’ils se coupaient.

 

On n’avait ouvert la route qu’avec le petit triangle, de sorte qu’elle était beaucoup plus étroite que dans la belle saison, n’ayant guère plus qu’un mètre de large ; en outre, c’est un chemin de surface, parce qu’il ne descend pas jusqu’à l’empierrement. On s’avance entre deux petits murs qui ont environ deux pieds de hauteur sur une épaisse couche de neige battue. On avait vu venir d’abord trois vieilles, parce qu’elles vont plus lentement et elles prennent leurs précautions. Trois vieilles, tout en noir, toutes petites et voûtées, mais, à mesure qu’on avance dans la vie, on décroît. Penchées en avant, les mains jointes, la tête dans un fichu noir, un châle de laine épais croisé sur la poitrine et noué dans le dos ; elles ne disaient rien. Quelquefois on entend jusqu’ici les cloches de Saint-Martin d’En Bas, parce qu’ils en ont quatre et un bon sonneur qui sait s’y prendre et qui se connaît en toute espèce de carillons ; mais aujourd’hui on ne les entendait pas, soit à cause de l’immobilité de l’air ou bien à cause de la neige qui est comme du coton partout et boit le son ; c’était un dimanche sans cloches. Et, dans la petite lumière, il y avait à présent les femmes qui venaient, puis venaient les filles. C’est alors qu’on a entendu le rire d’Isabelle. Ah ! elle, du moins, elle riait, elle du moins était brillante ; elle, elle se voyait de loin, ayant un corsage de soie bleu ciel, un tablier à fines rayures de toutes les couleurs, un mouchoir rose autour du cou.

 

Elle était avec deux amies, et, comme le chemin n’avait pas assez de largeur pour qu’on pût y passer trois de front, ses deux amies allaient un peu devant, sur chaque bord, elle un peu en arrière et au milieu.

 

On les voit qui se retournent, elles lui posent la question.

 

Elle, elle a regardé tout autour d’elle, comme pour s’assurer qu’on n’allait pas l’entendre :

 

— Bien sûr, c’est Augustin.

— Encore une !

— Pourquoi pas ?

 

Les deux autres s’étonnaient :

— Seulement, disait Isabelle, il faut savoir s’y prendre.

 

Et alors, comme quand le merle, bien avant les autres oiseaux, pousse en l’air ses notes vives dans le silence du matin, son rire de nouveau a été entendu.

 

— Ah ! il faut savoir y faire. Il me disait : « Tu as déjà deux robes. » Je lui disais : « Deux, qu’est-ce que c’est ? Est-ce que tu ne voudrais pas, des fois, que ta femme soit bien mise ? Allons toujours chez Anthamatten. » Augustin avait vendu un veau ; il faut savoir profiter de l’occasion. Je lui disais : « Ça ne fera que trois mètres en tout, à cinq francs le mètre. Et tu sais, c’est chez Anthamatten qu’on trouve les meilleures étoffes ; c’est du solide, c’est du durable, on n’est pas volé. » Il ne voulait pas. Mais on leur met alors la main sur l’épaule, ou bien on les prend par le bras ; il faut qu’ils sentent le chaud de vous à travers leur veste ou un peu plus bas. On leur dit : « Est-ce qu’on entre ? » Et, quand pour finir ils veulent bien, voyez-vous, c’est alors nous qu’on ne veut plus…

 

Et riait :

— On leur dit : « Peut-être que c’est trop cher ; allons-nous-en, ça vaut mieux. » Mais c’est à présent eux qui veulent, c’est eux qui vous forcent : « Pas de ça, puisqu’on y est ! » C’est eux qui choisissent la meilleure étoffe ; on n’a plus qu’à se laisser faire et puis à les récompenser. « Ah ! tu verras, on leur dit, tu verras, toutes les autres femmes vont être jalouses ! » Ils sont contents.

 

Elle riait.

— Et c’est justement… C’est justement quand il fait vilain qu’il faut se faire belles, c’est par les temps tristes qu’il faut être gai ; vous ne pensez pas ? Oh ! bien sûr, disait-elle, c’est dans le gros de l’hiver qu’on doit se tourner vers le printemps. Seulement, s’il n’y avait point de printemps, jamais plus : c’était de quoi les femmes plus âgées discutaient en descendant. Mais elles s’étaient dit : « Il ne faut pas leur en parler, à ceux d’en bas, ils se moqueraient de nous. » Et allaient, puis venaient les hommes par groupes, cinq ou six ensemble, habillés de brun ou de noir, avec des bonnets de poil ou des chapeaux de feutre, les mains dans les poches ; et il y avait le père Métrailler que son fils menait par le bras. Il y avait Revaz avec son genou, mais son genou allait mieux. Il disait : « Ça va mieux, il n’y a pas à dire… C’est Anzévui. » Il marchait à côté de Pralong ; il disait : « C’est ces compresses… L’enflure a disparu, j’ai seulement encore un peu de raideur dans la jambe, mais Anzévui m’a dit de la fatiguer. Et tu vois, ma canne ; eh bien, je la prends en cas de besoin, mais pour le moment… » Il la mettait sous son bras : « Tu vois ? »

 

— Ah ! disait-il, il est quand même intelligent, cet Anzévui : c’est un savant ; il ne comprend pas seulement les choses, mais la mécanique des choses. Tu vois que j’ai bien fait de l’écouter.

— Tu l’as revu ? demandait Pralong.

— Bien sûr, j’ai été lui montrer ma jambe. J’étais bien forcé : lui, ne sort plus. Oh ! il ne va pas tant bien, il est sous ses plantes, il fait ses calculs. Seulement, disait Revaz, s’il ne s’est pas trompé en ce qui touche mon genou, peut-être qu’il ne se trompe pas non plus en ce qui touche… Qu’en penses-tu ?

— C’est toujours pour le 13 avril ?

— À ce qu’il dit, mais le mieux serait de garder la chose pour nous…

— Et puis de se tenir prêt.

— Si tu veux.

— De mettre ses affaires en ordre…

 

Ils ont passé, ils ont disparu ; et maintenant c’était Follonnier qui venait avec Arlettaz. Arlettaz avait laissé pousser sa barbe. Il y avait bien trois semaines qu’il ne se rasait plus. Le poil avait poussé tout droit, noir et blanc, de tous les côtés, tout autour de sa figure, et il se mélangeait à ses cheveux qu’il n’avait pas coupés non plus, de sorte qu’il avait comme deux têtes, une de barbe, énorme et ronde, et au milieu une petite de peau, ronde aussi, où il y avait deux petits yeux bleus.

 

— Tu te souviens pourtant bien d’elle, Follonnier ? Il n’y a pas si longtemps qu’elle est partie. Combien ça va-t-il faire de temps ?

Il comptait dans sa tête :

— Ça fera trois ans au printemps… Eh bien, Follonnier, qu’en dis-tu, est-ce qu’elle n’était pas belle ?

— Oh ! que oui, disait Follonnier.

 

Ils étaient les derniers à venir sur le chemin et bien en arrière des autres, mais ils ne semblaient pas quand même être pressés, parce que tout le temps Arlettaz s’arrêtait.

 

— Je ne me rase plus, à quoi est-ce que ça servirait ? C’est qu’elle était belle, vois-tu…

 

Le chemin tourne. Le chemin est étroit et blanc. Le chemin est comme si on avait un tapis sous les pieds, à cause que la neige est élastique et porte : juste cette épaisseur de neige que le petit triangle a laissée entre nous et le macadam. La neige fait un petit mur du côté du mont, un autre petit mur du côté du vide ; on n’a pas besoin de s’occuper de la direction qu’on va prendre puisqu’elle vous est tout indiquée et qu’on est empêché par ces murs de s’en écarter. Mais, tout à coup, c’est Follonnier qui s’était arrêté, interrompant Arlettaz :

 

— Tu vois ?

 

Son bras s’était tellement abaissé qu’il semblait qu’il montrât le bout de ses semelles ; mais, par-dessus le petit mur de neige, c’est la ravine qu’il désignait. Il n’y avait plus qu’à laisser son regard rouler comme une pierre deux cents mètres plus bas :

 

— Là, à côté du sapin, tu vois ?… C’est carré, c’est gris, on dirait une grosse pierre. Eh bien, tu sais ce que c’est ? la voiture du docteur, celui qui s’est déroché l’année dernière.

 

Arlettaz avait seulement hoché la tête ; Arlettaz avait continué :

 

— Comme sur une médaille. Tu te rappelles, au café, quand ils me disaient pour me taquiner : « Alors quoi, Arlettaz, tu fais des affaires avec ta fille ; elle est ressemblante ; combien est-ce qu’il te donne, le gouvernement ? » Ils sortaient un écu de leur poche, tu te rappelles, Follonnier ? Moi, je ne disais rien, bien sûr, mais je pensais : « Ils ont raison, c’est ressemblant. » Ah ! dix-neuf ans, disait-il. Et comme sur une médaille ; ah ! belle et bien faite et grande ; et c’est à sa mère et à moi qu’elle devait ça, mais sa mère est morte ; alors est-ce qu’il n’était pas juste que je la garde ? Eh bien, dis donc, j’ai pas pu.

 

Follonnier a haussé les épaules ; Follonnier a dit : « On ne peut jamais. » La route tournait encore une fois, et la vue, en temps ordinaire, change du même coup tout entière parce que tantôt on va vers le nord, tantôt vers l’est, tantôt vers l’ouest. Tantôt on va dans la direction des montagnes qui se dressent de l’autre côté de la gorge à deux mille mètres au-dessus de vous, tantôt du côté de la plaine qui est à mille mètres plus bas et on plane au-dessus comme dans un avion ; – ce jour-là, on ne voyait rien qu’un bout de chemin devant soi, un bout de pente d’un côté, le trou de l’autre.

 

— Y comprends-tu quelque chose ?

— On ne comprend jamais rien à rien.

— Pourquoi est-ce qu’elle est partie ?

— Pourquoi est-ce qu’elle serait restée ?

— Parce que, disait Arlettaz, parce que… Tu dois pourtant m’accorder ça, Follonnier, que c’était ma fille… Et, une fille, à quoi est-ce que ça sert, si elle n’est pas là ? Une fille, c’est pour le plaisir, et, quand elle est loin, le plaisir est loin.

— Tu aurais dû le lui dire.

— J’osais pas.

 

Il a réfléchi, il a repris :

 

— Et aussi on ne sait pas bien…

 

Des corbeaux criaient de temps en temps dans les airs au-dessus de vous et n’étaient pas vus. De temps en temps, parmi les sapins redressés contre l’escarpement lui-même à pic, des geais qui n’étaient pas vus non plus faisaient entendre des grincements comme ceux d’une girouette rouillée, sous les à-coups d’une rafale. Et Arlettaz se disait : « C’est ça, j’ai pas su. » Il se disait encore : « Et peut-être que, si j’avais su ?… » On voyait Arlettaz secouer la tête, marchant les bras écartés, son chapeau à la main ; mais il n’y avait rien pour lui répondre que les cris des corbeaux et le ricanement des geais.

 

— Cette fois, disait Follonnier, c’est le camion d’Antonelli.

 

Il y avait cette fois une petite paroi de rocher qui était posée sur une autre petite paroi de rocher, avec un replat entre elles deux ; et là, sur ce replat, était le camion retourné, les roues en l’air, mais il ne lui en restait que deux.

 

— Et, disait Arlettaz, qu’est-ce qu’il faut faire ? Et tu sais que je l’ai cherchée. Deux ans que je la cherche, dis donc… Et tu comprends que, si on me dit que c’est la fin de tout, moi, je réponds : « Tant mieux ! » Comme ça je n’aurai plus besoin de la chercher. Jusqu’aux deux bouts du pays, aux sources du Rhône et au lac, ça va faire trois ans, ça me fera du repos. Et ça viendra au bon moment, dit-il, parce que je n’ai plus rien. Mais c’est là que sans doute Follonnier l’attendait :

 

— Plus rien ?

— Non, plus rien, disait Arlettaz ; c’est que ça coûte cher, ces voyages, et ils donnent soif, qu’est-ce que tu veux ? J’ai vendu mes chèvres, j’ai vendu mes vaches, j’ai vendu mes prés, il ne me reste que mes outils. Est-ce que tu m’achètes mes outils ?

— Non, dit Follonnier, en fait d’outils, j’ai déjà ce qu’il me faut. Mais il y a ton champ des Empeyres, si tu veux.

— Il n’est pas à vendre.

— À quoi est-ce qu’il te servira, si c’est la fin ?

— Et à toi ?

— Qu’est-ce qui te dit que je veux finir, moi ?

— C’est que c’est un bon champ ; on y fait le meilleur seigle du pays. Dis donc, Follonnier, tu le voudrais, ce champ ?

— Oh ! disait Follonnier, j’y tiens pas… Seulement, je vois bien ce qu’il te faut. Tu as raison, tu veux avoir ta liberté. Et tu te dis que, si c’est la fin, il ne serait pas mauvais d’avoir un peu d’argent en poche pour l’attendre. Moi, si je t’achetais ce champ, ce serait bien pour te rendre service…

 

La route traversait un bois de mélèzes qui avait perdu ses petites plumes vertes, mais la neige avait pris leur place avec son léger duvet. Le bois était gris et blanc au lieu d’être vert et gris. Il était comme une fumée avec des trous dedans et par ces trous on ne savait plus si, ce qu’on voyait, c’étaient les branches chargées de neige ou la pente qui était derrière.

 

Puis Saint-Martin d’En Bas était paru, qui se trouve au fond d’un repli et serre autour d’une grande église de pierre beaucoup de maisons aux toits bas.

 

— Combien ?

— Ma foi.

 

Ils firent encore quelques pas sans rien dire, puis Follonnier :

 

— Dans les cinq cents.

— Quinze cents, dit Arlettaz.

 

L’église ne sonnait plus depuis longtemps. On a entendu qu’ils avaient commencé à chanter sous les voûtes, parce que la porte reste ouverte à cause de ceux qui n’entrent pas, mais écoutent la messe depuis dehors, devant la porte, ôtant par moment leurs chapeaux.

 

— Écoute, dit Follonnier, veux-tu qu’on reparle de la chose ce soir chez Pralong ? Apporte un papier pour le cas où, des fois, on arriverait à s’entendre.

 

Ils avaient assisté à la messe, ils étaient remontés à Saint-Martin d’En Haut ; il y avait eu une courte journée de six ou sept heures, c’est tout, à cause du ciel malade et de la hauteur des montagnes ; après quoi on avait vu dans l’ombre trembler une goutte de feu. C’est que la journée est finie. Encore une. Et puis combien encore en tout ?

 

Combien ça va-t-il faire encore de semaines ?

 

— Et combien est-ce que tu dépenses par semaine ?

 

Pralong n’avait pas l’air d’écouter. Pralong lisait le journal. La grosse Sidonie était en train de régler la T.S.F. Mais Follonnier n’avait plus lâché Arlettaz, sachant bien qu’il ne faut jamais abandonner une affaire avant qu’on ne l’ait menée à bonne fin. Il avait donc fait asseoir Arlettaz en face de lui.

 

C’est un beau parleur, il disait à Arlettaz :

 

— Voyons, combien est-ce qu’il te faut par jour ?

 

Il avait sa pipe au coin de la bouche, et il y avait une espèce de sourire de l’autre côté de sa bouche ; mais ses yeux, eux, ne bougeaient pas, tandis qu’il regardait Arlettaz avec fixité :

 

— Combien est-ce qu’il te faut par jour ? et qu’est-ce que tu bois par jour ? Oh ! tu peux compter largement, disait-il… Eh bien, c’est ça, mettons cinq litres. Et puis il te faudra aussi aller chez le coiffeur. La nourriture, le vin, les impôts, mais bah ! les impôts ne comptent plus, si tout est fini en avril… Ça ne fait rien, mets le tout ensemble.

 

— Il y a aussi les déplacements, c’est ce qui coûte le plus cher.

— Quels déplacements ?

— Oh ! dit Arlettaz, il faudrait pourtant bien que j’aille à présent jusqu’au Bouveret ; c’est le seul bout du canton que je n’aie pas encore tenu ; et, Dieu sait ? c’est au bord de l’eau ; peut-être qu’elle aime l’eau…

— Tu m’as dit que ce n’était plus la peine.

— J’aimerais mieux qu’elle soit avec moi, quand le temps en sera venu, parce qu’on passerait ensemble.

— Eh bien, mets les déplacements.

— J’ai déjà été à Brigue, j’ai déjà été chez les Allemands (2) et, de l’autre côté, j’ai fait Martigny, Saint-Maurice, Monthey ; il n’y a que ces bords du lac où les poissons sont logés par étages, les petits en haut, les gros au fond.

 

— 750 ?

— Non.

— 800 ?

— Non.

 

Les garçons étaient entrés. Ils étaient six jeunes gens, dont Lucien Revaz ; ils ont dit : « Bonsoir, Sidonie. »

 

— Et moi qui me disais que tu étais détaché de tout.

 

Mais ils prenaient Sidonie par la taille, parce qu’ils étaient plusieurs et qu’être plusieurs rend entreprenant. Ils étaient gais, ils n’ont pas écouté ce que les deux hommes pouvaient bien se dire ; ils avaient été s’asseoir à l’autre bout de la salle à boire, trois sur un banc, trois sur l’autre banc. « Tu me lâches ? sans quoi attention ! » disait Sidonie en levant la main, et, eux, ils riaient.

 

— Eh bien apporte-nous à boire, lui disaient-ils.

 

Ils s’installent, ils portent leurs figures à la rencontre les unes des autres, étant soutenus plus en dessous par leurs coudes qu’ils ont appliqués sur le bois peint en brun des tables, et il y a tout autour d’eux un lambrissage qui monte jusqu’à mi-hauteur des murs. Ils avaient fait marcher la T.S.F., c’était une valse ; puis étaient venues des nouvelles de la guerre d’Espagne ; alors ils s’étaient tus tous ensemble, ils avaient écouté, et ensuite étaient restés un moment encore silencieux. C’est alors qu’on avait entendu Arlettaz qui disait :

 

— Je suis détaché…

— On ne le dirait pas, a répondu Follonnier.

 

Eux, ils se poussent du coude. Ils se penchent de nouveau les uns vers les autres :

 

— C’est la faute d’Anzévui ; ils ont tous perdu la tête.

 

Ils se sont tournés vers Arlettaz. Ils voient que les poils de sa barbe qui sont raides pointent en avant de deux bons centimètres tout autour de sa figure, au-dessus de la chemise au col déchiré, sous un bonnet de poil, qui semble les continuer ; et, au milieu, il y a le rond de sa figure, et, dans le rond de sa figure, il y a deux petits yeux bleus. « Il ne lui manquait plus que ça, pensaient-ils ; il était déjà devenu fou à cause de sa fille ; le voilà à présent devenu fou deux fois. » Ils se poussent du coude, ils parlent à voix basse ; mais Lucien, tout à coup : « Il n’y a pas que lui. »

 

Il disait :

 

— Il y a mon père…

 

Il appelle Sidonie :

 

— Toi, tu es au courant. Eh bien, as-tu seulement vu Gabrielle aujourd’hui ? Et, moi, j’ai pas pu aller la trouver. C’est mon père qui me défend… Il a, lui aussi, perdu la tête, parce que je pensais me marier à la fin de l’hiver ; eh bien, mon père ne veut pas. Elle n’ose plus venir me voir ; moi, je n’ose plus aller chez elle… Et on n’a point d’argent, ni l’un ni l’autre.

 

Il dit :

 

— C’est Sidonie qui fait nos commissions… Tu es une bonne fille, Sidonie.

 

Il a dit :

 

— Il y a mon frère qui est dans le vignoble ; eh bien, je crois que je vais aller le rejoindre parce qu’il a du moins le lac pour se distraire, lui, de l’eau, du bleu et deux soleils à ce qu’il dit ; et nous rien que du blanc…

— Du blanc ! disait un des garçons, c’est plutôt du gris.

— Oui, du gris et point de soleil.

— Et encore moins dans quelque temps…

 

Mais alors ils éclatent de rire ; et Follonnier à l’autre table dit :

 

— Neuf cents.

 

Puis ils ne disent plus rien du tout, c’est-à-dire Follonnier et Arlettaz, et ne se regardent même plus, bien qu’assis en face l’un de l’autre ; tout ce qu’ils font c’est de temps en temps lever leur verre et se disent : « Santé ! » C’est qu’Arlettaz a soif et Sidonie rapporte un litre. Follonnier articule un chiffre, Arlettaz secoue la tête, c’est tout. Et c’est de l’autre côté de la salle à boire que vient maintenant tout le bruit, parce que c’est de la jeunesse et que la jeunesse est bruyante. Ils disaient à Sidonie :

 

— Dis donc, tu viens avec nous ? Oh ! c’est qu’on a besoin de toi, il faut qu’il soit embêté, Anzévui, tu comprends. Il nous faut une fille… Tu lui dirais : « Monsieur Anzévui, ça ne va pas, ça ne va pas. Il me faudrait de la tisane de fenouil… » Ils regardaient son ventre qui bombait sous le tablier, car elle était forte de sa personne :

 

— Et Dieu sait peut-être que tu n’auras pas besoin de dire un mensonge.

— Malhonnêtes ! Lâchez-moi !

— Dieu sait ; tu diras à Anzévui : « C’est cette fin de mois ; est-ce que je peux entrer ? » Nous, pendant ce temps, on se cache.

 

Mais elle s’était sauvée dans la cuisine dont on l’entend qui ferme la porte à double tour :

 

— Mille !

 

Le mot avait été lâché par Follonnier, mais, eux, à la table du fond ils ne l’avaient pas entendu : ils riaient trop et de trop bon cœur. C’est Arlettaz qui l’a reçu en plein dans son bonnet de poil, parce qu’il continuait à baisser la tête ; le mot a fait que le bonnet de poil s’est relevé, amenant à sa suite une petite figure ronde qui était au milieu de sa barbe comme la lune dans un halo. Et, cette fois, il ne l’avait pas secouée, il n’avait pas dit non, il n’avait rien dit : il regardait seulement Follonnier avec ses deux petits yeux bleus.

 

— Oh ! c’est bien parce que c’est toi, disait Follonnier, et c’est bien parce que j’ai souci de t’assurer une bonne fin de vie ; c’est la moitié de plus qu’il ne vaut, ce champ… Mais enfin, disait-il, si tu es content comme ça. As-tu le papier ?… Arlettaz ne disait toujours rien.

 

— Je pensais bien que tu ne l’aurais pas, c’est bien pourquoi j’en ai préparé un.

 

Il tire de la poche intérieure de son veston un vieux portefeuille en cuir brun, tout déchiré, qui était noué d’une ficelle ; il a dénoué la ficelle difficilement avec ses gros doigts, y mettant plus de temps peut-être encore qu’il n’aurait fallu, mais c’était un moyen de ne pas trop laisser voir le sourire de contentement qu’il n’avait pas pu empêcher de se marquer sur son visage ; il sort du portefeuille un papier plié qu’il a tendu à Arlettaz, qui continuait à être immobile et silencieux.

 

— Tiens.

 

Il y avait sur le papier : « Le soussigné déclare vendre au citoyen Follonnier Placide son champ des Empeyres pour la somme de (il y avait un blanc). Dessous : Signature. »

 

— C’est en attendant qu’on aille chez le notaire, parce qu’il faudra d’abord qu’on prenne rendez-vous. Si tu es d’accord, tu signes.

 

— Combien est-ce que tu me donnes d’avance, argent comptant ? dit Arlettaz, j’ai plus rien.

— Combien veux-tu ?

— Cent francs.

— Cinquante.

 

Mais cette fois Arlettaz avait tenu bon. Il voulait ses cent francs et tout de suite. Follonnier soupira. Et puis :

 

— Il nous faudrait une plume et de l’encre ; on ajoutera sur le papier : reçu 100 francs, et tu signes. Hé ! Sidonie. Il vit qu’elle n’était plus là, il vit que la porte de la cuisine était fermée. Dans leur coin, les garçons s’étaient mis à parler bas ; et l’un ou l’autre, de temps en temps, jetait vers les deux hommes un regard par-dessus l’épaule. Follonnier se lève. Follonnier cherche à ouvrir la porte de la cuisine, elle était fermée à clé :

 

— Hé ! Sidonie, où es-tu ?… C’est pour avoir de quoi écrire.

 

Elle avait entr’ouvert la porte dont elle retenait le bas avec le pied.

— Qu’est-ce qu’il y a ? disait Follonnier, qu’est-ce qu’il te prend ? il me faudrait une plume et de l’encre… Où, disait-il, où ça, qu’est-ce que tu dis ? Parce qu’elle se refusait à le laisser entrer :

— Derrière la caisse de la T.S.F.

 

Elle avait refermé la porte ; il avait été voir derrière le poste de T.S.F. ; il s’était aperçu qu’il ne fonctionnait plus, quelqu’un avait dû tourner le bouton, puis était revenu s’asseoir ; et eux, les garçons :

 

— Alors, c’est entendu, on y va. C’est toi, Lucien, qui feras la fille. Seulement Sidonie ne voudra jamais nous prêter ses habits.

— Il faudra pourtant bien qu’elle vienne, si elle veut qu’on la paie.

— Une vieille jupe, un caraco, un fichu et puis de quoi te faire la figure belle blanche, Lucien ; et puis une allumette pour les sourcils, tout sera dit… Et quelque chose pour faire rond par devant.

 

— Tu roules ta veste en boule. Ils regardaient toujours à la dérobée vers l’autre table, comme pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été entendus ; c’est ainsi qu’ils ont vu Arlettaz qui prenait la plume et Arlettaz a dû écrire quelque chose, puis Follonnier avait tendu la main comme s’il s’attendait à ce qu’on lui passât le papier, mais Arlettaz n’y avait pas consenti : alors Follonnier avait rouvert son portefeuille. Arlettaz s’était mis à taper avec son litre vide sur la table ; heureusement qu’il était fait de gros verre avec un cul épais, parce qu’on ne venait pas et Arlettaz tapait de plus en plus fort. Enfin la porte de la cuisine s’est ouverte :

 

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Et Arlettaz :

— Un litre. J’ai de l’argent.

 

Follonnier se lève et dit :

— Moi, je vais me coucher.

 

Il avait bien fallu que Sidonie vînt pour finir, à cause qu’il y a des obligations dans le métier, et, s’étant glissée par l’ouverture de la porte qu’elle avait seulement entrebâillée, était venue jusqu’à la table d’Arlettaz avec son litre.

 

— Oh ! disaient-ils, hé ! Sidonie, écoute, on te promet, on te laissera tranquille, on a quelque chose à te demander.

— Oh ! Sidonie, tu ne veux pas nous croire, eh bien, regarde…

 

Et Lucien et les autres, avec l’index de la main droite mis sur l’index de la main gauche, faisaient le signe de la croix. Arlettaz avait rempli son verre, l’avait vidé d’un coup, l’avait rempli de nouveau.

 

— Qu’est-ce que vous me voulez encore ? disait Sidonie.

 

Elle leur parlait de dessus le seuil de la cuisine, toute pleine de méfiance, prête à refermer la porte sur elle en cas de besoin ; et eux, riaient bas, eux d’un mouvement d’épaules désignaient Arlettaz assis à sa table, la tête penchée en avant sur ses bras rejoints ; mais il ne paraissait rien voir et ne paraissait rien entendre, étant tout occupé à des choses qui se passaient au dedans de lui, les yeux retournés vers l’intérieur.

 

— Tu viens ?

 

Elle a fait un pas de leur côté, ils lui ont fait signe de s’approcher encore.

— Écoute… Elle a vu qu’elle pouvait s’approcher tout à fait.

— Écoute, tu n’aurais pas une vieille jupe et un vieux caraco à nous prêter ?

— Pourquoi faire ?

 

Ils parlaient bas. Ils ont montré Arlettaz.

 

— On te dira ça une autre fois.

— Et puis un peu de farine et d’eau…

— Et puis un miroir…

 

Et ils ont dit :

 

— Si on allait à la cuisine ?…

 

Sidonie était intriguée ; en même temps, elle voyait bien que les garçons ne pensaient plus à elle, ayant sans doute leur idée ; la curiosité a été la plus forte :

 

— Si vous voulez.

 

Ils ont passé devant Arlettaz ; Arlettaz n’a pas bougé. On ne savait pas si, ce qu’on voyait, c’était son bonnet de poil ou bien le dessus de sa tête. On ne savait pas si, ce qu’on voyait, c’était sa barbe ou ses cheveux. Ils avaient pensé : « Il est saoul, ça lui arrive. » Et, étant entrés dans la cuisine, ayant poussé la porte derrière eux :

 

— Tu comprends, Sidonie, puisque tu ne veux pas venir, c’est Revaz qui va faire la fille. Oui, mets-toi là qu’il te copie… Il faudrait seulement encore un traversin, tu en as un ; on te le rapportera. On va aller en visite chez Anzévui avec une fille, mais c’est blanc, les filles, et c’est rond les filles, alors il faut que tu nous aides…

— Sidonie, disaient-ils, il faut que tu nous donnes un baiser…

 

Mais cette fois elle avait ri, puis était sortie de la pièce, pendant qu’eux allaient fouiller dans l’armoire où ils ont trouvé de la farine et ils en ont mis un peu dans une tasse. Sidonie revenait avec des habits sur le bras. C’était une jupe et un corsage.

 

Elle disait :

 

— Ah ! les malins. Et puis, demandait-elle, vous irez ? et puis quoi ?

— C’est pour lui faire peur, dis donc… Est-ce qu’il ne le mérite pas ?

— Comment est-ce que vous allez lui faire peur ?

— Eh bien, tu comprends, Revaz, c’est une fille et il entre.

 

Anzévui doit avoir l’habitude de recevoir des visites la nuit. Il vous dit : « C’est cinq francs » ; on les lui donne, on peut entrer… Il te faut seulement faire attention, Lucien, qu’il ne te reconnaisse pas… Pendant que Revaz enfilait la jupe, puis c’est Sidonie elle-même qui lui a arrangé la poitrine, parce qu’elle s’y connaissait.

 

— Et puis fais attention à ce que tu vas lui dire et puis fais attention à ta voix. Essaie d’abord, puisqu’on est là, on te dira si ça va.

— « Eh ! monsieur Anzévui, mon pauvre monsieur Anzévui, ça ne va pas. » Revaz avait une petite voix de fille ; on disait :

— Ça va.

— « Je ne sais pas ; ça n’a pas voulu venir le mois dernier ; ça va faire déjà quinze jours. Alors je suis venue voir si vous n’auriez pas quelque chose pour moi… quelque chose, monsieur Anzévui… »

— Ça va.

 

Ils éclataient de rire, puis se tiennent devant Lucien Revaz avec la tasse de farine et, avec le coin d’un linge qu’ils ont mouillé, lui faisaient le visage blanc.

— Parce qu’il faut, bien sûr, que tu aies mauvaise mine et puis ça va cacher ta barbe… À présent, mets ton fichu. Avance-le un peu sur le front… As-tu une allumette ? bon, allume-la.

 

Et, avec le charbon de l’allumette, ils lui ont mis du noir sous les yeux.

 

— Il te faudrait encore un peu de rouge à lèvres, comme les demoiselles de la ville. T’en as pas, Sidonie ? tant pis… Dis donc, un peu de sirop ? Parce qu’il y avait tout plein de bouteilles de sirop à moitié vides sur un rayon à côté de la porte ; et ils débouchent une bouteille de sirop de framboise avec quoi ils ont humecté l’autre coin du linge qu’ils ont passé sur la bouche de Lucien, lui tendant le miroir :

 

— Qu’en dis-tu ? — Ah ! charrette.

 

Lucien ne s’était pas trouvé vilain, même il s’est trouvé joli. Il s’était mis à rire pour mieux montrer ses dents qui étaient devenues plus blanches à cause des lèvres rouges :

 

— Eh bien, ça y est. Est-ce qu’on y va ?

— On y va. Et tu comprends, Sidonie, nous autres, on va faire la police, parce qu’on laissera entrer Revaz et puis on cogne à la porte : « Ouvrez-nous, au nom de la loi ! Inutile de chercher à vous expliquer, on a tout entendu… Arrivez !… »

 

Ils parlaient maintenant tout haut, et Sidonie a dit :

 

— Attention, il y a Arlettaz. Il pourrait vous vendre…

 

Mais quelqu’un, qui avait entre-bâillé la porte, passant la tête par l’ouverture, a regardé ce que faisait Arlettaz ; Arlettaz n’avait pas bougé, seulement son litre était vide.

 

— Il te faudra aller le lui remplir, ont-ils dit à Sidonie… Êtes-vous prêts ? se disaient-ils les uns aux autres… Parce que, tu comprends, on emmène Anzévui ; on lui dira qu’on va l’enfermer ; et il se trouvera bien quelque part un creux avec une bonne épaisseur de neige en poudre pour l’y envoyer nager…

 

Ils n’ont pas eu besoin de passer par la salle à boire : la cuisine avait une seconde porte qui ouvrait sur le dehors. Il était peut-être onze heures du soir. Il n’y avait pas une seule étoile. Heureusement qu’un des garçons a sorti de sa poche une lampe électrique. Ils sont modernes. Ils aiment les nouveautés. On n’avait qu’à peser sur un bouton. Ils s’étaient ainsi avancés tout le long de la ruelle ; alors ils avaient vu ces deux gouttes de feu pendre dans rien du tout, l’une plus proche et un peu au-dessous d’eux à main droite, l’autre plus lointaine et vague, au-dessus d’eux.

 

— Regarde-moi ça ! disaient-ils. C’est encore de sa faute au vieux… Montrant le point de feu d’en bas : c’était la lampe à huile de Brigitte parce qu’elle ne s’éteint plus jamais ; et il y avait là-haut l’autre fenêtre éclairée : c’est ce vieux fou, parce qu’il passe une partie de la nuit à lire dans ses livres ; juste de quoi attirer le malheur sur la commune, disaient-ils, parce qu’il doit être un peu sorcier, mais on va lui montrer qu’on l’est encore plus que lui, quand on veut.

 

Lucien Revaz s’est avancé tout seul dans la direction de la fenêtre éclairée ; eux, avaient été se cacher, deux d’un côté de la maison, trois de l’autre. Ils regardaient Revaz s’approcher et le distinguaient vaguement à cause de la lueur qui dépassait un peu le mur et dans laquelle il était entré : tout à fait une fille de chez nous, une pauvre fille ; laquelle alors avait joint ses mains sur sa ceinture et penchait la tête sous son fichu, pendant qu’ils étouffaient leurs rires, les garçons.

 

— Monsieur Anzévui… Oh ! mon pauvre monsieur Anzévui, ouvrez-moi…

 

Elle a heurté aux carreaux. Les autres regardaient de derrière chacun des angles de la maison et il s’est passé un petit moment, pendant qu’elle recommençait :

 

— Ouvrez-moi, monsieur Anzévui, c’est que j’ai besoin de vous. Oh ! je suis bien malheureuse… On ne venait pas ; elle cogne de nouveau aux carreaux.

 

— Monsieur Anzévui, c’est que c’est pressant… Oh ! monsieur Anzévui, ayez pitié de moi.

 

Mais alors les garçons avaient vu Revaz reculer un peu, reculer un peu plus encore ; puis faire brusquement demi-tour et disparaître dans la nuit. Ils s’y sont jetés à sa suite, essayant bien de le rejoindre, mais ils n’osaient pas appeler ; et il y avait seulement la lumière de la lampe de poche qui s’allumait soudain, faisant un rond blanc sur la neige, puis s’éteignait tout aussitôt.

 

 

 

VI

 

« Je plante un clou ; ça en fait douze… Je plante un clou tous les dimanches ; ensuite je vais voir s’il y a encore de l’huile dans la lampe, et il faut aussi la moucher. » Je monte sur un tabouret avec ma hache, je tiens la pointe de la main gauche et avec le dos de la hache je tape dessus. » La lampe éclairera quand le soleil sera éteint. Si le soleil s’en va tout à fait, elle, elle me reste. » C’est pourquoi il faut y mettre tous ses soins. Il faut veiller à ce que l’huile n’épaississe pas dans le récipient ; il faut prendre garde à ce que la mèche ne soit ni trop courte, ni trop longue ; quand elle est trop courte elle s’éteint, quand elle est trop longue elle charbonne. »

 

Elle s’était assise près de la fenêtre, elle était pleine de contentement ; elle ne savait pas pourquoi. Car le jour venait et ne venait pas. Il venait bien, parce que c’était l’heure, mais est-ce le jour ou le brouillard, cette coloration de l’air ? Ce n’était pas le vrai jour, c’était une fausse lumière ; et elle semblait monter de la neige à la couche accrue, comme si le peu de clarté qu’il y avait dans le peu d’espace qu’on pouvait voir provenait d’en bas, non d’en haut. Mais, Brigitte, elle était au chaud derrière sa fenêtre ; elle, elle avait sa lumière à elle, de sorte qu’elle n’avait qu’à laisser faire et était dans le repos.

 

« Et il dit qu’il ne sait pas, il ne sait pas bien encore, mais il calcule. Il est sous ses plantes et il calcule. Il voit que la terre va balancer un peu et le soleil n’éclairera plus, et, nous, nous serons dans la nuit, mais qu’est-ce que ça fait ? si nous sommes prêtes, nous autres, si nous avons notre petite lampe, et nous serons assises sous notre petite lampe, disant : « Que ce qui doit s’accomplir trouve son accomplissement. »

 

Elle écoutait ; on n’entendait rien. Il avait encore neigé pendant la nuit. Il n’y avait pas eu de vent, et la neige tombait du ciel, puis tombait, comme quand un arbre perd ses feuilles. Il n’y avait jamais eu autant de nez d’enfants aplatis derrière les vitres que ce matin-là, parce qu’on les empêchait de sortir. Sitôt levés, ils couraient à la fenêtre où leur haleine faisait fondre la glace ; du dehors, on voyait leurs figures être au milieu d’un petit rond noir, avec un nez écrasé et deux yeux qui vous regardaient. Elle se tenait bien tranquille.

 

« À midi, pensait-elle, j’irai chez Anzévui. Il est bien tranquille, lui aussi ; c’est que tous les deux on a fait sa vie. » Et on la repasse dans sa tête avant qu’elle finisse, songeant aux moments de bonheur qu’on a eus, qui font dedans comme des nœuds à une corde, ce qui l’empêche de vous glisser trop vite dans les mains, c’est ce qu’elle se disait ; pendant qu’Isabelle était dans son lit avec son mari Augustin Antide, et il y avait au-dessus du lit leur cousin le gendarme dans son bel uniforme.

 

— Quelle heure est-il ?

— Huit heures.

— Déjà.

 

C’était à cause du peu de jour qui se voyait dans les petites fenêtres, car on ne peut pas dire qu’il entrait. Il venait, il se heurtait au verre et là il était arrêté.

 

« L’été, j’y mettrai des fleurs dans des caisses ; mais, toi, qu’est-ce que tu fais, Augustin ? Qu’as-tu besoin de bouger comme ça ? »

 

— Je vais me lever.

— Tu as le temps.

— Et les bêtes ?

— Tu sais bien que c’est Jean qui gouverne ce matin. Ah ! l’agité…

 

Puis, se penchant à son oreille : « Qu’est-ce qu’il y a, Augustin ? On ne va pas pouvoir aller à la messe aujourd’hui ; il y a trop de neige. Et voilà alors que, pour une fois qu’on aurait l’occasion de faire la grasse matinée, tu ne peux pas rester en place. »

 

Elle passait doucement sa jambe contre sa jambe à lui, doucement frottait sa cuisse à sa cuisse ; puis, parce qu’il lui tournait le dos, a avancé à sa rencontre la bonne chaleur de sa poitrine.

 

— Ah ! le grand fou, disait-elle. Et puis elle lui disait : « Bouge pas ! » Et lui passant un bras par-dessous, l’autre bras par-dessus le corps, avec ses mains va le chercher.

 

— Est-ce que c’est à cause d’Anzévui ? Eh bien, si le soleil, sais-tu ce qu’on ferait ? si le soleil ne revenait pas. Dis donc, sais-tu ce qu’on ferait, nous deux ? On se mettrait au lit pour ne pas avoir froid. Elle lui soufflait chaud dans la nuque, peu à peu l’amenait à elle, peu à peu le faisait se tourner de son côté :

— Et puis sais-tu ce qu’on ferait ?

 

Alors elle a été le chercher avec sa bouche, et, faisant dans la nuit comme si elle se trompait :

 

— Augustin, où es-tu ? Oh ! disait-elle, c’est pas toi. C’est ton menton, tu piques… Et ça, qu’est-ce que c’est ? c’est ton nez, c’est pas toi… Mais, dis, sais-tu ce qu’on ferait ensuite ?… parce qu’il n’y aurait plus besoin de bouger ou on bougerait seulement un petit peu. Augustin, dis, si le soleil ne revenait pas… Eh bien, on serait là, on serait là ensemble… On ne verrait rien, on n’entendrait rien, on ne saurait rien ; et on ne serait que nous deux, parce que c’est bon, rien que nous deux.

 

Puis les mots ne sont plus venus ; mais c’est une souris qui est sortie de son trou dans le grenier au-dessus d’eux, et trotte ; puis il y a quelque chose qui dégringole, puis c’est comme si on roulait une noix ; – ce qui n’avait pas empêché, un instant plus tard, Augustin de se jeter à bas du lit et de s’habiller hâtivement.

 

Or, le lendemain ou deux jours après, Cyprien Métrailler était dans sa cuisine avec Tissières. C’était au commencement de l’après-midi ; eux, ils étaient dans la cuisine, et le père Métrailler était monté se reposer un moment dans sa chambre. On n’a pas beaucoup d’ouvrage l’hiver à la montagne, et il vaut encore mieux dormir que de ne rien faire. Toute la matinée, Métrailler avait été occupé à couper du bois et c’était le vieux qui le ramassait, empilant ensuite les morceaux contre le mur, ce qui est une besogne où on n’a pas besoin des yeux, parce que les mains y suffisent. Le vieux se baissait : on le voyait tâtonner sur le sol autour de lui ; et, ramassant les morceaux un à un, à mesure qu’il les rencontrait sous sa main, les logeait au creux de son bras comme un enfant qu’il aurait eu. Le vieux Métrailler tenait à montrer qu’il pouvait encore être utile. C’est ainsi que midi était venu.

 

Eux, étaient à présent dans la cuisine, c’est-à-dire juste au-dessous de la chambre du père Métrailler, avec une bouteille de marc. Cyprien avait posé la bouteille et les deux petits verres sur un tabouret, entre eux deux ; et, de temps en temps, ils tiraient tous les deux sur leur pipe, les pieds au chaud, ayant parlé de choses et d’autres, puis ils n’avaient plus rien dit. On voyait par la fenêtre au-dessus d’un premier toit, un second toit, c’était tout. Et ils n’étaient chacun, avec ses deux pentes, qu’un étroit triangle de bois noir, mais il y avait dessus deux énormes plumiers blancs de plus d’un demi-mètre d’épaisseur. Deux énormes sacs de plumes à demi-gonflés dans une couette bien propre, avec cette seule particularité qu’ils se présentaient par la tranche et sur cette tranche les différentes couches étaient marquées par un trait plus sombre, par le plus ou moins de densité de la neige, par son plus ou moins d’épaisseur. Ainsi venaient ces masses blanches qui s’appuyaient contre le gris du ciel, et c’était froid contre ce gris qui était triste.

 

Tout à coup Tissières avait levé la tête ; et, sans regarder Métrailler :

 

— Dis donc… Puis :

— Tu ne m’as jamais dit ce qui t’était arrivé.

— Quand ça ? — Quand on a été te chercher, tu sais…

— Oh ! je serais bien revenu tout seul…

 

Ils ne se regardaient ni l’un ni l’autre, parce que Tissières regardait le feu en fumant sa pipe, et Métrailler ses pieds, les coudes sur les genoux, penché en avant.

 

— C’est vrai ?

— Tu as bien vu ; j’étais pas loin d’être arrivé…

— Oui, mais où étais-tu ?

— Ah bien, oui, disait Métrailler, j’étais dans les fonds…

— Et il faisait nuit.

— Et puis quoi ? disait Métrailler.

 

Les mots lui sortaient difficilement de la bouche ; il ne répondait qu’avec peine et comme malgré lui. Seulement il semblait assez que Tissières fût décidé à tout savoir et à ne pas se laisser décourager par les silences de son collègue, de sorte qu’il avait poursuivi quand même :

— Ma foi, moi, j’étais inquiet, parce que ces fonds, la nuit… Et, nous autres, on suivait tes traces et on avait un falot : toi…

 

Cyprien s’était redressé, il a retiré sa pipe de sa bouche :

 

— Est-ce que je ne connais pas la montagne aussi bien que toi ?

— C’est pas ce que je veux dire ; seulement, disait-il, comment est-ce que tu avais fait, toi, pour perdre tes traces au retour ?

 

Ils étaient deux amis, ils chassaient toujours ensemble ; et voilà que Métrailler avait brusquement rebaissé la tête, ayant vu sans doute qu’il ne lui serait pas facile de tromper Tissières.

 

Il lui a dit : « Tu ne bois pas ? » Il a rempli les verres qui étaient vides. Ils ont bu, l’un et l’autre ; c’était un bon marc réchauffant. C’est une bouffée de chaleur avec un parfum qui vous descend par un tuyau jusque dans le ventre et par un autre vous monte dans la tête où elle vous dégèle les idées qu’on a. Si bien que Métrailler s’était décidé :

 

— Tu comprends, j’étais monté jusqu’au Grand-Dessus.

— Au Grand-Dessus !

— Oui.

— Pourquoi faire ? et puis tu as pu ?

— J’ai pu. Pourquoi est-ce que je n’aurais pas pu ? Et puis écoute bien. Tu te rappelles ce qu’a dit Anzévui. Eh bien, moi, ça m’a fait l’ennui du soleil et je me suis dit : « Allons le chercher… » Tu n’as pas voulu, toi ; c’est bien ta faute, tout ça, Tissières : oh ! je ne t’en veux pas, c’est oublié. Mais Dieu sait peut-être que, si tu avais été là, on aurait tiré une chèvre, quand même on n’y voyait pas à plus de vingt pas. Enfin on aurait été deux. Et tu aurais vu, toi aussi.

 

— Quoi ?

— Eh bien, dit Métrailler, la tête coupée, parce que c’est tout ce que j’ai vu.

— La tête coupée ?

— Ma foi oui, et, nous autres, on est dans le brouillard, mais peut-être vaut-il mieux qu’on y reste jusqu’à ce que… Parce qu’à moi ça m’a porté un coup. J’ai lâché mon fusil. J’ai voulu aller le chercher, j’ai glissé…

 

Mais alors on a entendu un craquement dans la chambre au-dessus d’eux, puis presque en même temps un bruit comme celui d’un corps qui tombe. Les deux hommes ont grimpé en courant l’escalier. Ils ont trouvé le père Métrailler étendu sur le plancher, à côté de son lit. Un peu d’écume lui sortait de la bouche ; il avait les yeux tout blancs. Ils l’ont pris l’un par les épaules, l’autre par les pieds ; il était raide, quoique chaud ; et eux le soulevaient comme s’il avait été une statue, une statue taillée dans de la pierre grise. Il y avait seulement un peu de sang sur le plancher parce qu’il était tombé à la renverse ; il y a eu seulement un peu de sang au creux de l’oreiller quand ils l’eurent couché sur le lit.

 

— C’est rien, disait Métrailler, père, c’est rien ? Dites donc, père, c’est moi, vous m’entendez ?

 

Tandis que Tissières avait ouvert la fenêtre et appelait par la fenêtre, puis est sorti en courant. Et alors le monde est venu. Et il est venu même plus de monde qu’on n’aurait voulu. Tout le village était arrivé, on disait : « Qu’est-ce qu’il y a ? » — « C’est le vieux Métrailler. » — « Qu’est-ce qu’il a eu ? » — « C’est un coup de sang, il est tombé de son lit. » Et les femmes disaient : « Il faut lui mettre des sangsues derrière les oreilles. » — « Oui, mais où les prendre ? » — « Il faut le faire boire chaud. » — « On ne peut pas lui ouvrir la bouche. » — « Il faut téléphoner au médecin. »

 

Et c’est bien à quoi on s’était décidé, mais le médecin ne put se mettre en route que le lendemain matin. Il avait fait la moitié du chemin dans son automobile, l’autre sur un mulet qu’on avait envoyé à sa rencontre. C’est Jean Antide, le beau-frère d’Isabelle, qui menait le mulet par la bride. Il la tenait solidement dans son poing fermé à côté du mors, parce que le pied vous manquait tout à coup là où la neige avait été entassée par le vent, tandis qu’à d’autres places le sol était gelé sous la neige qui le recouvrait et le fer du sabot ne mordait même pas.

 

On les vit venir vers les onze heures. Le vieux Métrailler n’avait pas bougé de toute la nuit : et c’était Brigitte qui l’avait veillé, avec d’autres femmes. On les a vus venir de loin, le médecin et Jean. Le mulet était sans jambes ; à côté du mulet il y avait un garçon sans jambes, un personnage raccourci. C’était comme si le ventre du mulet avait enflé. Il traînait presque au ras des gonfles (qui est le nom qu’on donne à ces accumulations de neige que fait le vent). Car il vient comme avec une pelle ; et c’est comme si toute une équipe d’hommes à certaines places avait travaillé, comblant entièrement le vide qu’il y a dans le bas des talus. Puis tout à coup la bête et l’homme se mettaient à pousser par en bas, s’allongeaient, étaient grandis, redevenaient complets : c’était aux places où le chemin avait été au contraire balayé, et eux apparaissaient dans toute leur hauteur avec, sur le mulet, le médecin et à côté Jean, avec sa figure drôlement brune, qui parlait en faisant des gestes : tantôt montrant le village qui était en vue, tantôt par-delà le brouillard des choses qu’on ne voyait pas, des choses qui avaient été, des choses qui ne sont plus, mais qui seront peut-être de nouveau, une fois ou l’autre : là-haut, sur la droite, et là-haut en face de lui, là où par le beau temps brille une pointe blanche, là où on voit par le beau temps des points noirs qui se déplacent devant une paroi de rochers : elle est rose, elle est grise, elle brille au soleil comme du verre ; elle est comme de l’or quand vient le soir. Mais, aujourd’hui, on ne voyait rien ; et eux seulement avaient été vus par les enfants qui les guettaient ; qui se mirent à courir jusqu’à la maison des Métrailler ; qui couraient en criant : « Les voilà ! les voilà ! »

 

Le vieux Métrailler n’avait pas bougé. Est-ce qu’il n’y avait pas une malédiction sur lui ? Il n’y avait plus que Brigitte et Cyprien dans la chambre.

 

On entre, les gros souliers à clous ont fait du bruit dans l’escalier. On entre : c’était le médecin, un homme encore jeune ; le vieux ne bouge pas. Et Cyprien avait commencé à raconter comment l’accident était arrivé.

 

Le médecin avait pris le poignet du père Métrailler, puis avait sorti sa montre. Le vieux Métrailler ne bouge pas. Il avait un peu d’écume autour des lèvres, comme les vieux mulets pas bien soignés ; un petit bruit régulier comme celui d’une lime à bois sortait de sa bouche. Le médecin a haussé les épaules. Il a dit : « Avez-vous de l’eau chaude ? »

 

— C’est qu’il n’y voyait presque plus, disait Cyprien.

— Quel âge a-t-il ?

— Septante-cinq.

— On va essayer de lui laver la bouche.

 

Il avait ouvert sa sacoche ; Brigitte avait été chercher de l’eau à la cuisine ; il a secoué dans le verre quelques gouttes d’un liquide brun :

 

— Il me faudrait une cuillère, une cuillère à soupe. Il disait à Cyprien :

— Il vous faut m’aider.

 

Ils ont cherché à asseoir le malade sur le lit, mais il résistait sans qu’il en eût conscience ; son corps tout entier résistait, par une espèce de volonté à lui et c’est que ses jointures ne voulaient plus jouer ; de sorte qu’ils n’ont pu qu’incliner un peu le corps du père Métrailler en lui glissant un traversin sous les épaules.

 

Le père Métrailler ne bougeait toujours pas. Ses yeux mi-clos ne vous regardaient plus ; en se penchant un peu, on aurait vu par-dessous les paupières qu’ils étaient gris comme sa peau. Ses yeux ne vous regardaient plus, ni personne, ni aucune chose ; et le médecin disait : « Enfin quoi ? il ne souffre pas, c’est déjà autant de gagné… » essayant pendant ce temps de lui ouvrir la bouche avec le manche de la cuillère qu’il avait introduit entre les gencives édentées ; et disait à Cyprien :

 

— C’est seulement pour essayer de lui faciliter la respiration. Tenez-lui la tête, c’est ça. Mais le manche pliait, les mâchoires restaient soudées ; et tout ce que le médecin avait pu faire avait été d’humecter un linge, avec lequel il lui avait lavé les lèvres et, l’enroulant autour de son doigt, l’avait passé sur le palais ; alors l’écume est reparue, tandis que le bruit de lime se faisait plus marqué, comme quand le menuisier reprend courage à son travail.

 

— Je vais essayer quand même de lui faire une piqûre… Vous lui mettrez un linge glacé sur la tête ; vous ferez chauffer du vinaigre, vous le lui appliquerez autour des chevilles. Il faut tout essayer, bien sûr… Vous n’aurez qu’à me donner un coup de téléphone, demain matin, s’il est encore là…

 

On entendait devant la maison le bruit de nombreuses personnes qui parlaient à voix basse. Car tout faisait silence à présent dans la chambre où brûlait une petite flamme d’alcool bleue et jaune. C’est tout le village qui avait profité de la présence du médecin pour venir lui demander une consultation, comme ils font ; et c’est bien un peu pourquoi, dans les montagnes, les médecins consentent à ces longs voyages qui leur feraient perdre sans cela toute la journée, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins. Le médecin avait remis la seringue dans sa boîte :

 

— Attendons, disait-il, on ne sait jamais… Enfin téléphonez-moi et bon courage…

 

Il a serré la main à Cyprien, il est sorti. Et tout de suite Justine Émonet l’avait arrêté :

 

— Oh ! monsieur le docteur, je ne sais pas ce qu’il y a, c’est mon petit qui ne va pas.

 

Puis on avait vu Revaz s’approcher, c’était à cause de son genou.

 

Lui, là-haut, ne bougeait pas. Il a continué à ne pas bouger. Il a continué à faire son petit bruit régulier comme celui du ver au cœur d’une poutre. Le soir était venu, les gens s’en étaient retournés chez eux ; alors le bruit a commencé à se faire plus espacé, plus faible, comme le chant du grillon quand vient le mauvais temps. Revaz était arrivé, Revaz était entré dans la chambre, Revaz avait pris Cyprien à part :

 

— Sais-tu ? mon genou, le médecin l’a vu… Eh bien, il m’a dit qu’il était guéri. C’était une crise de rhumatisme articulaire. Eh bien, disait Revaz, qui est-ce qui l’a guéri ? Veux-tu que j’aille le chercher ? Cyprien secouait la tête :

 

— Il porte malheur, disait-il.

— Enfin qu’est-ce que tu vas faire ?

— J’en sais rien.

— Et tu vois bien que ton père va passer : alors qu’est-ce que ça te coûte d’essayer encore ?… — Oh ! bien sûr, disait Brigitte, qui s’était approchée. C’est qu’il est savant, lui, il voit profond… Et il y a son livre à lui, et c’est un vieux livre et un bien plus vieux livre que ceux des docteurs d’à présent… Il saura, lui, ce qu’il faut faire.

 

Cyprien n’avait plus rien dit. Revaz avait donc été chercher Anzévui. Et Anzévui tout d’abord n’avait pas voulu venir, mais Revaz lui disait : « Montrez-leur ce que vous pouvez faire… Vous m’avez déjà guéri le genou et lui, le vieux, Dieu sait où est le mal, mais vous le trouverez, le mal, et l’irez chercher où il est. »

 

Anzévui disait :

 

— C’est trop loin ; j’ai trop de peine à marcher.

— Le chemin est fait, vous savez bien, puisque c’est Brigitte qui le fait ; et moi, je suis solide de nouveau sur mes jambes. Il vous faudrait seulement un paletot.

 

Il y avait, pendus à un clou, une vieille pèlerine que Revaz lui a jetée sur les épaules et un gros cache-nez de laine qu’il lui a mis autour du cou. Alors Anzévui s’est penché sur son bâton. Il avait d’un côté son bâton, de l’autre Revaz ; et, appuyé d’une main sur la grosse tige d’épine à corbin, son autre bras était passé sur celui de Revaz, qui le soutenait. Ainsi il faisait un pas, puis encore un, dans la nuit noire. Il avançait le pied, puis s’arrêtait, puis il avançait l’autre pied. Revaz lui disait : « Là, faites attention, il y a une bosse, là il y a une bonne place, ça y est » ; et on n’y voyait goutte et ils étaient sans lumière. Seulement, ce soir-là, toutes les fenêtres du village étaient éclairées juste en avant d’eux et un peu au-dessous d’eux, de sorte que les bords surélevés du chemin se distinguaient à peu près ; où ils se sont avancés peu à peu les deux hommes, tandis qu’on entendait par moment Anzévui soupirer, et il toussotait ; mais Revaz disait : « On approche, on y est presque… Et puis c’est un brave homme, vous savez, et il était déjà en train de perdre la vue ; et il faudrait bien empêcher que tous les malheurs ne lui tombent dessus à la fois… Attention ! bon, allez-y toujours, je vous tiens… Et puis je crois bien qu’il avait votre âge, voyez-vous… Oui, c’est un coup de sang… Il est tombé à la renverse en voulant sortir de son lit… »

 

Ils durent se mettre à deux pour lui faire monter l’escalier. On avait fait sortir le monde de la chambre ; on avait poussé le fauteuil au chevet du lit ; on avait dit à Anzévui : « Mettez-vous là. » Il s’était laissé aller en arrière contre le dossier ; il tenait son bâton entre ses jambes. Le grand chapeau de feutre aux bords usés qu’il avait gardé sur sa tête laissait échapper de côté deux longues mèches de cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules et par devant sa barbe lui tombait jusque sur le ventre. Il regardait le vieux Métrailler avec ses petits yeux gris. Il l’a regardé ainsi un long moment sans bouger (sauf un léger tremblement qui était dans ses mains et un autre léger tremblement qui faisait remuer sa barbe sur sa poitrine) ; puis :

 

— Martin !...

— Martin, disait-il, tu me reconnais ?

 

Mais l’autre n’avait toujours pas bougé ; alors Anzévui l’avait considéré de nouveau, en hochant la tête ; après quoi, il avait dit :

 

— Martin, je vois ce que c’est ; il te faut seulement aller.

 

Alors on avait vu le corps du vieux brusquement se détendre ; sa souplesse lui avait été rendue comme à de la terre gelée quand un vent chaud souffle dessus ; il a levé un peu les mains, sa bouche s’est entr’ouverte comme s’il allait dire quelque chose ; et sa mâchoire est allée vers en bas lentement, à quoi on a vu qu’il était mort.

 

Alors les vieux du village sont venus, l’un après l’autre, lui faire visite, et ils n’étaient guère que trois ou quatre, pendant qu’on entendait les coups de marteau dans l’atelier du menuisier. Ils se tenaient sur le pas de la porte, ils regardaient vers le lit, ils disaient :

 

— C’est toi, Martin Métrailler ?

 

Ils s’avançaient, ils prenaient sur la table la brindille de mélèze qui trempait dans l’eau bénite ; et debout devant le lit :

— Au revoir, Martin Métrailler, bon voyage ! Tu as été un brave homme, Martin Métrailler… Ils le regardaient encore une fois ; on lui avait mis ses habits du dimanche, c’étaient des habits noirs. On lui avait mis sa chemise du dimanche, c’était une chemise blanche, et sa cravate du dimanche, c’était une cravate en soie ; ses mains, qui étaient comme deux paquets de petites choses dures et longues enveloppées dans du vieux papier de journal, tenaient le crucifix sur sa poitrine.

— Tu as été un bon camarade. Et puis :

— Tu te rappelles, à la grande cible, le dimanche du patron… Eh bien, c’est fini, Métrailler. Mais ça ne fait rien, disaient-ils. Tu as peut-être de la chance. Tu es mort de ta mort à toi, tu es mort quand tu as voulu…

 

Le menuisier avait fini de planter ses clous. Le menuisier s’était mis à peindre le cercueil en noir. Et, le lendemain matin, ils sont partis pour Saint-Martin d’En Bas où les morts sont enterrés dans le petit cimetière qui entoure l’église. Il continuait à geler dur ; la neige, sous les pas des porteurs, plaignait comme un enfant malade. Le chemin avait été ouvert à la pelle une fois de plus ; il était bordé par place de murs de neige de plus d’un mètre et il avait peu de largeur ; alors ils soulevaient le brancard à bout de bras et la caisse noire là-haut balançait d’arrière en avant, semblable, tout parmi le moutonnement de la neige, à un petit bateau sur une petite mer.

 

Est-ce pour te montrer le pays encore une fois, Métrailler, parce qu’il est grand et beau, vu d’ici d’ordinaire ? Est-ce que c’est pour que tu le voies de plus haut encore comme quand on plane, comme quand on est dans les airs, comme quand le bon-oiseau sur ses ailes ouvertes a au-dessous de lui tout un grand vide bleu ? – mais on ne voyait rien, on continuait à ne rien voir. Et la terre dans le cimetière était même tellement gelée qu’en attendant qu’on pût s’y attaquer, il leur avait fallu déposer le cercueil sous un tas de neige, dans lequel ils avaient enfoncé la croix.

 

 

 

VII

 

« Je plante un clou ; ça en fait quinze. »

 

C’était de nouveau un dimanche ; Follonnier s’était dit : « C’est demain qu’on doit descendre ; il faut que j’aille voir chez Arlettaz si c’est toujours entendu. »

 

La maison d’Arlettaz autrefois était une des plus jolies du village. Il avait de l’argent, en ce temps-là ; il avait aussi une fille qui venait bien, en ce temps-là, ce qui faisait qu’Arlettaz était content. Il avait fait repeindre les contrevents de sa maison ; et puis, quand Adrienne avait eu dix-sept ans, avait fait remettre à neuf la cuisine. Des rideaux blancs bien propres et bien repassés, tenus relevés par des embrasses rouges, se voyaient à toutes les fenêtres ; tout le jour la cheminée fumait gaiement son joli bleu qui se hâtait, le long des pentes, pour aller retrouver plus haut le bleu du ciel.

 

« Aujourd’hui c’est différent », pense Follonnier, en levant la tête vers les contrevents qui ne tiennent plus, et les vitres au premier étage sont cassées. C’est là qu’elle était ; à présent elle n’y est plus, et tout change. On n’avait même pas ouvert le chemin sur le côté de la maison ; il fallait passer par-dessus un gros tas de neige où des traces de pas faisaient une espèce de sentier. « Les choses changent », c’est ce que pensait Follonnier. Il heurte ; on ne répond pas, il s’y attendait ; si bien qu’après avoir heurté encore une fois, comme par acquit de conscience, il avait pesé sur la poignée sans plus de façons. En effet, Arlettaz était là. On ne l’a pas distingué d’abord à cause de l’obscurité ; ce n’est qu’ensuite qu’on a vu la tache plus claire de sa figure se tourner lentement vers vous, et qu’il était assis devant une bouteille de goutte et un verre, à une grande table couverte de toute espèce d’ustensiles de cuisine et d’écuelles sales, son chapeau sur la tête ; car le feu était éteint.

 

Il faut croire que Follonnier avait l’habitude des lieux. Il s’est simplement avancé jusqu’à la hauteur d’Arlettaz :

 

— Ben, je vois que tu n’es pas prêt. Oh ! c’est pas pressant, a-t-il dit.

 

Il s’est assis en face d’Arlettaz, de l’autre côté de la table ; puis a relevé le col de sa veste, en disant : « Il ne fait pas chaud, chez toi » ; puis :

 

— Tu sais que c’est demain.

 

Alors Arlettaz a dit :

— Quoi ?

— Demain qu’on va chez le notaire ; il nous attend. J’ai le papier.

— Ah !

— Tu ne veux pas venir ?

— Que si, dit Arlettaz, j’ai plus rien.

— Et les cent francs ? Arlettaz montre la bouteille.

— Alors on a dit mille francs ; tu m’en as avancé cent ; tu ne vas plus me donner que 900 francs, voleur !

— 900, dit Follonnier, 900 comptant, 900 sur la table.

— Voleur !

— 900 en billets de banque ou en écus, comme tu voudras.

— Voleur !

— Je vois que tu n’es pas de bonne humeur, ce matin… Mais, si on descend, c’est ce que je voulais te dire, il faudrait… Il faudrait, puisqu’on descend, que tu t’arranges un peu. Il faudrait te raser. Et puis Lamon a une tondeuse…

— À quoi ça servirait-il ?

— Bien sûr, ça ne sert à rien, mais enfin il y a le monde.

— Je me fous du monde.

— Comme tu voudras.

 

Arlettaz a rempli à nouveau son verre de goutte, sans même penser à en offrir à Follonnier, ce qui est une grande impolitesse ; et Follonnier :

 

— Alors, c’est entendu ; je passe te prendre demain matin de bonne heure.

 

Seulement Arlettaz ne semble pas avoir entendu ; il est de nouveau dans les nuages ; il regarde devant lui du milieu de sa grosse barbe où ses oreilles ont disparu :

 

— J’ai retrouvé sa lettre ; tu te souviens ? je te l’avais montrée. Elle l’avait mise à la poste à Martigny…

 

Il fouille dans la poche de sa veste et finit par en sortir une feuille de papier pliée en quatre, toute coupée aux angles : « J’avais pas compris », disait-il.

— Tu te souviens, j’avais été la chercher chez sa cousine à Sion et elle n’y était plus. Eh bien, c’est quelque chose comme trois mois après qu’elle me l’a écrite, cette lettre. Pourquoi est-ce qu’elle me l’a écrite ? Il avait relu : « Mon cher père, je vais bien, j’ai une bonne place. Je vous écris pour vous dire de ne pas vous inquiéter de moi. Je vous donnerai bientôt plus longuement de mes nouvelles. »

 

— Bête ! disait-il, j’avais pas compris. Une belle fille : qu’est-ce qu’on peut en faire d’une belle fille ?… Ah ! dit-il tout à coup, il vaut mieux dans ces conditions qu’elle disparaisse. Et tout, dit-il, et toi, et moi…

— Et ça.

 

Il montrait les murs et par les fenêtres les choses du dehors qu’on pouvait voir ; il a vidé son verre d’un coup, il hausse les épaules.

 

— Ça ne fait rien, disait Follonnier, je viens te prendre demain matin. Ce sera quand même pour toi une bonne occasion de voir si tu ne la trouveras pas peut-être, cette fois-ci. Si tu veux, on ira la chercher ensemble, en sortant de chez le notaire…

 

Arlettaz n’avait dit ni oui ni non. Ce qui n’empêche pas que le lendemain, au petit jour, les deux hommes s’étaient mis en route. À mesure qu’il faisait plus clair, l’accoutrement d’Arlettaz étonnait davantage par le contraste que sa tenue offrait avec la netteté de la neige alentour. C’était effrangé, ça ne tenait plus ; c’étaient deux vestes, l’une brune, l’autre noire, qu’il avait passées l’une par-dessus l’autre et celle de dessus était plus courte que celle de dessous. C’était un pantalon déchiré aux genoux et un chapeau sans couleur qui tenait à peine sur sa tête, tellement ses cheveux étaient épais ; tandis qu’il s’était noué en guise de col un bas de femme autour du cou. Il marchait difficilement, ayant les pieds pris dans de vieux souliers presque aussi larges qu’ils étaient longs, couleur de pierre, lourds comme la pierre, durs comme la pierre, de sorte qu’il les traînait après lui, n’ayant pas la force de les soulever. Mais qu’est-ce que ça fait ? et à quoi ça peut-il servir d’être bien mis, puisque tout va s’en aller, toi aussi, moi aussi, et puis elle ; mais enfin la consolation est qu’on s’en ira ensemble, elle et moi, au même moment, tout d’un coup ; – c’est ce qu’il se disait en hochant la tête, les mains dans les poches, son bâton sous le bras. Ils étaient arrivés à Saint-Martin d’En Bas ; on leur disait : « Où allez-vous ? » — « On va faire un tour. » Et Arlettaz avait déjà soif et aurait bien voulu s’arrêter à l’auberge : « Juste le temps de boire un verre », disait-il ; mais Follonnier : « Pas de ça ! pas avant qu’on soit allé chez le notaire. Il faut que tu y voies clair pour signer. Si tu es sage, c’est moi qui te paie à boire à Sion, une fois qu’on aura fini nos affaires. » Arlettaz s’était arrêté devant l’auberge ; il y avait des enfants qui se moquaient de lui ; ils criaient : « Eh ! le moustachu ! » en éclatant de rire ; « eh ! la barbichette ! » puis, comme Follonnier se tournait vers eux, ils se sont dispersés en tout sens à grand bruit comme un vol de moineaux.

 

Arlettaz avait fini par céder, Follonnier l’ayant précédé sur le chemin où ils ont rencontré un peu plus bas un camion qui les a amenés jusqu’à la ville. Là, ils avaient été chez le notaire. Arlettaz ne disait plus rien. On l’avait fait asseoir à côté du pupitre où le notaire, l’acte en mains, s’était mis à en lire l’énoncé de derrière ses lunettes, s’arrêtant longuement sur la somme à payer : « Mille, nous avons dit mille. » Arlettaz n’avait pas bronché. Il avait dit seulement : « J’aimerais qu’on me paie en petits billets. » — « Oh ! on nous fera bien de la monnaie », avait dit Follonnier. — « Des billets de cinquante francs et de vingt francs ? Je vais envoyer mon commis faire le change. Vous êtes d’accord ? Voulez-vous signer ? »

 

Ils avaient signé l’un et l’autre.

 

Il n’y avait pas beaucoup de monde dans les rues. Ils avaient bu, puis ils avaient mangé. Puis voilà que Follonnier avait dit : « À présent, veux-tu qu’on aille la chercher ? Où est-ce qu’on va d’abord ? » Arlettaz ne savait plus. Il disait : « J’ai déjà été partout et il y a bien sa cousine, mais elle rit quand elle me voit venir. » Il disait : « Allons dans la rue. » Puis il a dit : « C’est moi qui paie à présent ; allons la chercher dans les cafés parce qu’il y a les sommelières. » Ils avaient été dans les cafés et Arlettaz disait aux servantes : « D’où êtes-vous ? » Elles disaient : « Est-ce que ça vous regarde ? » — « Oh ! disait-il, c’est que j’ai ma fille qui est, je crois bien, dans le métier. » — « Comment s’appelle-t-elle ? » — « Adrienne Arlettaz. » — « On ne connaît pas. » — « Une grande fille, oh ! plus grande que vous, disait Arlettaz, et plus forte ; oh ! disait Arlettaz, et puis bien plus belle que vous… » — « Espèce de malhonnête ! » Mais lui ne riait pas : « Vingt-deux ans, elle aura justement vingt-deux ans à la fin du mois… Si vous voulez voir son portrait ? » Il tirait de son porte-monnaie une pièce de cinq francs : « Hein ? disait-il, vous voyez, c’est le gouvernement ; des cheveux qui faisaient trois fois le tour de sa tête, et grande et forte, je vous dis, et de beau port… Vous ne l’avez pas vue ? » Et, de ces filles, les unes riaient, les autres se détournaient en haussant les épaules ; mais, lui, était de plus en plus dans les fumées du vin, tandis qu’il cherchait dans toutes ses poches avec ses mains noires sa pipe, ne la trouvait pas, l’oubliait ; puis se fâchait contre sa pipe qu’il se mettait à chercher de nouveau ; heureusement que Follonnier était de bonne humeur et veillait sur lui, faisant la monnaie à sa place ; et puis, vers les deux heures, l’avait pris par le bras.

 

Ils avaient eu de la chance. Ils avaient eu d’abord la nouvelle occasion d’une camionnette qui les avait menés jusqu’au pied de la montagne, de l’autre côté de la vallée ; là, celle d’une autre voiture qui montait jusqu’à mi-chemin de Saint-Martin d’En Bas ; il ne leur restait plus qu’une heure pour y arriver ; et Follonnier tenait toujours Arlettaz par le bras, tantôt le tirant en avant, tantôt l’empêchant d’aller de côté, parce qu’il n’était plus bien solide sur ses jambes. Arlettaz parlait, parlait tout le temps… Se désolait au sujet de son champ, se reprochait de l’avoir vendu, puis n’y pensait plus, pensant à sa fille ; puis, s’adressant aux sapins qui bordaient la route, il leur disait : « Je suis seul. » Puis c’était aux corbeaux qu’il tenait un discours, il leur disait : « Je suis tout seul dans la vie. » Et maintenant on ne savait plus à qui il s’adressait, parce que les corbeaux étaient rentrés dans l’épaisseur des bois. « Oh ! c’est pas gai, disait-il, mais heureusement que ça tire à sa fin. Bonjour, disait-il, ou bien si c’est bonne nuit. Bonjour, les lampes ! »

Car elles venaient d’apparaître dans le lointain aux fenêtres de Saint-Martin d’En Bas : « Et qui êtes-vous ? disait-il, mais vous vous éteindrez bientôt, voilà tout, toutes, c’est comme nous. »

 

— Tais-toi, disait Follonnier, on arrive.

— Voleur ! disait Arlettaz. Et puis :

— Hein ? si c’était possible, elle serait là, dis, et pas toi ; tu es trop laid, tu es trop gros, tu es mal mis. Dis, si elle revenait ! J’aurais été la chercher ; elle aurait fait une moitié du chemin, moi, j’aurais fait l’autre moitié ; et on voit de loin que c’est elle rien qu’à sa façon de tenir la tête.

— On y est, disait Follonnier.

 

Arlettaz s’est mis à pleurer ; il a ôté le bas de femme qui lui entourait le cou, parce qu’il avait trop chaud. Il riait parce qu’il avait vu la lumière de l’auberge ; il s’était remis à pleurer. Et, de devant la porte, il appelait le monde (vers les cinq heures du soir, à Saint-Martin d’En Bas) ; disant : « Venez ! venez tous, c’est moi qui paie. J’ai de l’argent, j’en ai trop. Car combien de temps ça va-t-il durer, hé ! Follonnier, où es-tu ? Voyez-vous, c’est un voleur… Mon champ des Empeyres, eh bien, disait-il, c’était un beau champ… »

 

On l’avait fait entrer. « Qui est-ce qui dira le contraire ? le plus beau champ du pays, une pose, et d’un seul tenant, en belle exposition, tout près du village ; une pose de bon seigle hâtif : eh bien ! savez-vous ce qu’il m’en a donné ? Voleur, où es-tu ? »

 

On accourait ; il a dit :

 

— Entrons, c’est moi qui paie. Hé ! Follonnier. Mais Follonnier avait disparu, ce qui avait fait rire Arlettaz. Et pour vous donner confiance, voilà qu’il tirait de sa poche tous les billets qui y étaient, près de neuf cents francs en petites coupures, ce qui faisait beaucoup de morceaux de papier.

 

Il les tenait à la poignée :

 

— Hardi, disait-il, allons-y ; il n’y a plus que quinze jours. Vous êtes combien ? comptez vous !… Hé ! patron, dix litres…

 

Aux environs de minuit, le patron, qui était en train de fermer son établissement, avait été à l’écurie ; et là, donnant un coup de pied dans les jambes de la vache, donnant un autre coup de pied dans le ventre du mulet, il avait fait une petite place à Arlettaz entre la vache et le mulet.

 

 

 

VIII

 

Quant à Métrailler, il s’était dit : « Il faut que j’en aie le cœur net. » Car, depuis la mort de son père, il ne pensait plus qu’à une chose et qui était qu’Anzévui devait avoir jeté un sort au vieux. « Mais je vais aller trouver Anzévui et il faudra bien qu’il me dise ce qui en est. »

 

Il s’était mis en route un peu après midi.

 

Sur le chemin, il avait rencontré Brigitte qui justement rentrait chez elle.

 

— Où vas-tu ? lui avait-elle demandé.

 

Il ne lui avait rien répondu. Et elle, tournée vers lui qui passait devant elle :

— Ne te tourmente pas, voyons, Métrailler ; tout va bien… Mais, lui, écoute, ne le tourmente pas non plus, parce qu’il baisse. J’ai donné un coup de balai ; tu le trouveras sous ses plantes. Fais doucement.

 

Métrailler ne l’écoutait pas. Il a heurté à la porte, il entre. Il voit le feu. Il y a un bon feu. Anzévui est assis dans son fauteuil de paille avec un vieux traversin dans le dos ; sa tête va en avant à cause de son poids, sa barbe traîne sur ses genoux.

 

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je voulais vous voir.

— Eh bien ?

— Et puis vous parler.

— Eh bien, dit Anzévui, assieds-toi.

 

Il tousse. Les plantes étaient attachées par leurs racines aux poutres et pendaient, la tête en bas, comme des chauves-souris. Devant Anzévui il y avait une table ; sur la table, il y avait le livre ; il était recouvert d’un parchemin marbré de rouge comme certains savons dont on se servait autrefois pour les lessives à la fontaine.

 

Métrailler disait :

 

— Voilà. Est-ce vous ?

— Quoi ?

— Oui, disait Métrailler, vous êtes venu et il est mort.

— Et toi, disait Anzévui, est-ce que tu ne mourras pas aussi ?

 

Métrailler s’était tu un moment, ayant besoin de réfléchir ; il avait recommencé :

 

— Mais peut-être qu’il ne serait pas mort si vous n’aviez pas été là. Ils disaient que vous alliez le guérir et Revaz me disait aussi que vous lui aviez guéri le genou …

— Il a obéi.

— Oh ! disait Métrailler, je sais bien qu’il n’allait pas fort et que le médecin ne lui avait rien pu, mais on disait que vous étiez plus savant que les médecins ; eh bien, au lieu de le refaire, vous l’avez laissé se défaire.

— C’était écrit.

— Mais écoutez bien, père Antoine, parce qu’ils prétendent aussi que vous allez arrêter la lune et les étoiles et que le soleil ne reviendra plus ; alors je me suis dit que, si vous avez pouvoir sur les astres, vous en aviez d’autant plus sur les hommes et que vous pouviez aussi bien les faire mourir que les remettre en santé.

 

Anzévui a dit :

 

— C’est pas moi. C’est dans le livre. Il tousse. Et de nouveau il baisse la tête, ce qui entraîne sa barbe, qui ruisselle sur sa poitrine comme une mince épaisseur d’eau sur un lit de débris d’ardoise.

— Moi, j’obéis. Je ne fais que lire ce qui est écrit. J’ai vu que ton père avait fait son temps. Il était comme un homme qui s’est accroché à un buisson pour ne pas être emporté par l’eau ; je lui ai dit : « Lâche tout. »

 

La flamme du feu était sur sa figure et ensuite n’y était plus ; alors il y avait de l’ombre autour de ses yeux comme il y a de l’eau dans les creux d’une pierre. Métrailler n’a plus rien dit ; Anzévui ne disait rien non plus. Puis Anzévui tousse. Et Métrailler alors :

 

— Ah ! c’est que j’y ai été.

— Où ?

— Sur la montagne, au Grand-Dessus.

— Quoi faire ?

— Voir si le soleil n’y était plus ; et il y était bien encore, mais…

— C’est que ça balance.

 

Anzévui tousse.

 

— C’est pas moi, c’est dans le livre.

 

Il l’a pris sur ses genoux, pendant que la flamme du feu baissait, baissait encore comme si elle allait s’éteindre ; et lui :

— J’y vois plus. Métrailler, mets du bois.

 

Il y avait du bois de fagot empilé au pied du mur :

 

— Mets-y de la brindille d’abord, et puis des gros rangs qui tiennent le feu.

 

On le voit alors tout entier avec les grosses rides qu’il avait sur le front, ses longs cheveux, sa barbe blanche, ses petits yeux qui étaient clairs comme si on venait de les laver dans de l’eau fraîche ; et, s’étant mis à tourner les pages du livre :

 

— C’est là-dedans… Laisse-les rire, s’ils veulent rire. On va être comme la lune qui n’a qu’un côté qui voit clair. Nous, on sera du mauvais côté.

— Il était rouge, disait Cyprien ; il était comme une tête coupée. Il y avait plein de sang autour. — C’est qu’il va finir. Il y aura balancement. Et, nous autres, on ne le verra plus, parce qu’on va être du côté de la terre où il fera nuit tout le temps.

— C’est quand ?

— Bientôt. Tu vois, c’est là. J’ai fait le compte. Ça fait 37. Il lui montrait la page où des lettres noires étaient sur deux colonnes et il y avait une grande marge dans laquelle beaucoup de signes et des chiffres imprimés à l’encre rouge se voyaient : la lune, le soleil, les signes du zodiaque.

— J’ai compté, recompté et compté à nouveau, puis compté encore une fois : ça fait 37, puis ça fait 4, et puis ça doit faire douze ou treize, ce qui est justement la date où le soleil doit revenir pour nous. Eh bien, il ne reviendra pas. Et, au lieu qu’il fasse plus clair ce jour-là, il fera plus sombre, et plus sombre encore et toujours plus sombre. La modification des axes. C’est que la terre tourne en l’air, disait-il.

Et puis il a été essoufflé.

 

— Et puis elle ne tournera plus. Elle tourne de deux manières encore pour le moment, elle ne tournera plus que d’une.

— Et puis ?

— Et puis il fera nuit, il fera nuit pour nous. Il faudra allumer les lampes tout le jour. Il fera froid, toujours plus froid. Qu’est-ce qu’on peut avoir aujourd’hui ? trois ou quatre sous zéro. Et au commencement d’avril on a quatre au-dessus d’ordinaire. Eh bien, disait-il, il fera moins dix et puis moins vingt. L’eau sera comme de la pierre, les sapins se fendront en deux, on cassera le fromage à la hache, le pain deviendra dur comme une meule de moulin. C’est alors que Métrailler commença à avoir peur. Il considérait Anzévui qui respirait avec difficulté : Anzévui a ouvert la bouche. Anzévui tousse, tousse encore ; puis, la flamme ayant baissé de nouveau, ses yeux sont devenus comme les yeux d’un mort.

 

Il avait fini par reprendre son souffle :

— C’est ainsi.

— Eh bien, disait Métrailler, mon pauvre père, alors, il a bien fait de s’en aller ?

— Il a obéi.

— Et nous autres, qu’est-ce qu’il nous faut faire ?

— Il vous faut obéir aussi.

— C’est tout ?

— C’est tout.

 

Anzévui a ôté le livre de dessus ses genoux parce que c’était un gros livre et que le poids le fatiguait. Il y avait dedans tout le passé, tout le présent, tout l’avenir : ça fait lourd. C’était au mois de février ; c’était même déjà le 25 février. Métrailler avait pris congé d’Anzévui : c’était le temps où, dans les pays plus favorisés, les premières fleurs s’ouvrent et il y en a même, de ces pays, où la vigne pleure déjà. Là-bas, où est le fils Revaz, sur ces murs tournés au midi, peut-être qu’il fait un beau soleil et il y a des grappes jaunes ou violettes qui pendent dans les fentes de la pierre. Il fait bleu au-dessous de vous, il fait bleu en face de vous, il fait bleu au-dessus de vous : il y a trois espèces de bleu. C’est l’eau, la montagne et le ciel. Dans ce premier printemps, pensait-il, quand le ciel enfin s’est fendu en deux ; et il y a dans l’angle d’un mur, bien à l’abri, un petit pêcher de plein vent qui est comme un peu de ouate rose, celle qu’il y a sous les boucles d’oreilles qu’on achète à sa bonne amie ; moi, je n’en ai plus, ça ne fait rien. Mais est-ce que ce sera pour eux là-bas comme pour nous ? est-ce que ça s’éteindra pour eux aussi en une seule fois, tout à coup ? Parce qu’à présent ils sont au moins dans le soleil et s’en réjouissent ; dans la lumière et en pleine lumière ; dans les couleurs, dans toute espèce de couleurs ; nous, c’est noir et gris ; nous, pendant six mois, c’est noir et gris ; pour nous, du milieu d’octobre au milieu d’avril, rien ne change (il levait la tête) : ni en haut, ni en bas, et dans le milieu non plus. Ça baissera, avec une pauvre lumière ; il n’y aura plus de lumière du tout ; il n’y aura plus rien nulle part ; et, regardant les maisons du village, il n’y aura plus eux, pensait-il, il n’y aura plus moi, il n’y aura plus nous. À ce moment, il vit une petite fille qui était agenouillée devant une croix de bois. Cette croix se dressait dans l’angle que forme le sentier qui conduit chez Anzévui avec le chemin du village. Elle était supportée par un soubassement de pierre ; la petite fille l’avait débarrassé de sa neige avec le coin de son tablier ; puis s’était mise à genoux. De plus près, Métrailler avait vu que c’était la petite Lucienne Émonet. Elle avait peut-être huit ans, mais elle portait déjà des jupes longues comme une femme. C’était une vraie petite femme. Elle avait, comme les femmes, un fichu noir  sur la tête, un châle noué autour de la taille, des gros souliers à clous comme les femmes de là-haut. Elle ne l’avait pas vu venir ; Métrailler s’était arrêté, il se disait : « Qu’est-ce qu’elle fait là ? » Et il avait attendu qu’elle se fût relevée pour la rejoindre.

 

— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu vas te mouiller.

— Que non ! dit-elle.

 

Il y avait seulement comme un peu de farine sur son tablier à petits carreaux ; elle l’a brossé de la main :

— Vous voyez, c’est déjà parti.

 

C’est qu’il faisait froid encore et la neige était aussi sèche que la poussière des routes sur les objets qu’elle recouvrait autour de vous ; seules les mains de Lucienne étaient humides, rouges et couvertes d’engelures, mais les mains des petites filles en ont l’habitude, là-haut. Et Métrailler lui disait encore :

 

— Je t’ai dérangée ?

— Que non, je ne savais même pas que vous étiez là.

 

Ils marchaient l’un à côté de l’autre ; tout à coup Métrailler lui a demandé :

— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ?

— Oh ! oui.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est ma tante Justine.

— Est-ce qu’elle est malade ?

— Non, pas elle, mais elle a un bébé, et elle est inquiète à cause de lui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est tout petit et qu’elle dit qu’il va mourir.

— Ah ! dit Métrailler.

— Elle dit que nous allons tous mourir parce qu’il n’y aura plus de soleil. Elle dit que ça n’est pas juste. Et que, si c’est juste pour les vieux et les hommes et les femmes d’âge, ça ne l’est pas pour les petits enfants qui n’ont encore fait de mal à personne.

— Alors, dit Métrailler, tu es venue prier le soleil ?

— Oh ! non, dit-elle.

— C’est dommage, c’est pas le moment ; ça n’est pas le temps qu’il faut pour ça, continuait Métrailler. Il se cache, le soleil ; il ne t’a pas vue, il n’a pas pu t’entendre ; on ne sait même pas où il est aujourd’hui, tellement il y a loin de lui à nous.

— Voyons, disait-elle, c’est pas le soleil.

— Et qui c’est ?

— C’est le bon Dieu.

— Ah !

— Oui, dit-elle, parce que c’est le bon Dieu qui commande au soleil. Il fera bien revenir le soleil, s’il veut, lui ; et il voudra bien, n’est-ce pas ?

 

Tout à coup, Métrailler s’était senti délivré ; il se sentait léger de corps, il se disait : « À quoi est-ce que je pensais ? j’avais perdu la tête. C’est le mauvais temps qui vous donnait ces idées, c’est Anzévui ; c’est d’être enfermé sans rien faire tout le long du jour. C’est les femmes, parce qu’elles sont portées de nature à croire tout ce qu’on leur raconte ; c’est les vieux, parce qu’ils sont malades… »

 

— Bien sûr, a dit Isabelle.

 

Elle éclata de rire en renversant la tête ; le dessous de son menton bougeait comme la gorge du pigeon. Car il la voyait de bas en haut. Il avait continué son chemin ; il passait justement devant chez elle. Elle, elle était sur le perron de sa maison, et lui au-dessous d’elle, étant au milieu du passage. Elle éclatait de rire parce qu’elle lui avait dit : « D’où venez-vous ? » et lui, avait dit : « De chez Anzévui. »

 

— Bien sûr que non, c’est des histoires de vieilles femmes, mais montez un moment vous mettre au chaud. Je suis seule : c’est mon mari, mon vieux fou de mari…

— Où est-il ?

— Il a été chercher du bois, il fait comme Brigitte ; il me dit : « Elle a raison, c’est une femme prévoyante. » Il est parti avec Jean et la luge pour en chercher.

 

Métrailler était entré. Il faisait bon. Il y avait un fourneau. C’était un ménage bien monté, et à la nouvelle mode. C’était neuf, c’est une maison neuve. C’était en beau bois de mélèze passé au vernis qui brillait, avec des nœuds comme des yeux, des veines comme sur un bras d’homme. Isabelle avait allumé l’ampoule électrique qui pendait au-dessus de la table dans un abat-jour en papier rose finement plissé :

 

— Croyez-vous qu’il soit bête tout de même, ce pauvre Augustin, mon pauvre mari. Mais il ne veut rien entendre. Il dit : « On ne sait jamais. »

— Et Jean ?

— Oh ! ça le fait rire, mais il a bon cœur. Et puis, vous comprenez, il est le cadet, et puis, vous comprenez, il n’est pas majeur. Ils ont fait déjà six voyages.

Elle disait :

— Il vous faut toujours boire un verre ; ils ne vont pas tarder à être là.

 

Elle avait été remplir à la cave un litre en verre blanc qui laissait voir la couleur que le vin avait et c’est une couleur qui se reconnaît vite. Métrailler avait montré le litre du doigt :

— Eh bien, disait-il, le soleil… Est-ce qu’on ne dirait pas qu’il est déjà revenu ? Le vin est beau à regarder, c’est un commencement ; puis voilà, à présent, qu’il regarde Isabelle :

 

— Et, vous aussi, vous êtes belle à regarder. Et vous nous l’avez conservé, vous aussi, vous avez bien fait.

— Oh ! dit-elle, c’est que je l’aime…

— Vous avez bien fait, voyez-vous, et c’est bon de l’avoir de nouveau devant soi, sans quoi on perdrait l’espérance…

 

Il la regardait :

— C’est que vous prenez bien le soleil, disait-il, et moi pas. Vous, il vous dore ; moi, il me brûle.

— Eh bien, c’est peut-être qu’il y en a qu’il aime et qu’il y en a qu’il n’aime pas.

— Moi, je reste gris comme un caillou ou bien je deviens rouge comme une écrevisse. Moi, j’ai la peau qui se fendille comme la terre des jardins. Vous, ça vous mûrit, ça vous arrondit ; moi, ça me sèche, ça me creuse. Et pourtant Dieu sait, disait-il, s’il me connaît bien, le soleil, depuis le temps qu’il me voit circuler tout près de lui, là-haut, parmi les rochers, et sur la neige, et sur la glace, et sans ombrelle ; mais peut-être que vous avez raison, peut-être qu’il a ses préférences…

— Ah ! c’est que nous, dit-elle, on est dans les prés ; nous, c’est les foins ; nous, on manie le râteau et la fourche. Nous, on est dans le vert, disait-elle, on est parmi les sauterelles ; il nous regarde par-dessus les sapins. Oh ! il n’est pas aimable avec toutes les filles… Moi, je ne fais semblant de rien ; il me dit : « Ah ! c’est toi ? » je lui dis : « Oui, c’est moi. » Je lui tourne le dos ; alors il vient, il vous chatouille, c’est pour vous dire qu’il est là, les bras, les épaules, le dos…

 

Elle était assise sur la table ; elle lui parlait par-dessus l’épaule :

 

— Nous, on ne lui demande rien ; on ne prend que ce qu’il nous donne ; c’est pourquoi il nous veut du bien.

— Et, nous, peut-être qu’il nous veut du mal, disait Métrailler.

 

Elle montrait ses dents qui brillaient sous la lampe, elle a montré le bout de sa langue avec laquelle elle se mouillait les lèvres, tout en baissant la tête comme une petite fille qui a de la timidité :

 

— C’est pourquoi vous avez eu peur. Oh ! vous n’êtes pas le seul ; mais vous, vous n’avez plus peur, ou quoi ? On n’a plus peur quand on est avec moi… Santé ! Métrailler… Car elle avait son verre à elle, qu’elle lève ; et pendant ce temps s’appuyait sur la table de l’autre main :

— Car c’est bientôt fini, bientôt on saura à quoi s’en tenir ; et eux aussi, les pauvres.

— Qui est-ce ?

— Eh bien, Denis Revaz, sa femme, Brigitte, Justine Émonet, Morand, Lamon.

 

Elle dit :

 

— Et Augustin… Et puis Arlettaz, parce qu’il boit tout.

— Il a de quoi ?

— Bien sûr, il a vendu son dernier champ à Follonnier.

— Ah ! Follonnier, c’est un malin.

— Un tout malin, dit-elle, parce qu’il l’a eu pour la moitié de sa valeur, ce champ, vous comprenez ; et lui, le pauvre, tous les soirs il faut qu’on le rapporte chez lui, parce qu’il dit qu’il faut qu’il se dépêche s’il ne veut pas laisser de l’argent…

— À qui ?

 

Elle dit :

— Au diable, et qu’il n’a que le temps, et Pralong ne dit pas non.

 

Puis elle s’était remise à rire :

 

— Il ne faut pas faire des enfants si on n’est pas capable de les garder. Qu’en pensez-vous, Métrailler ?

 

Puis, tout à coup :

— Il ne faut pas prendre femme si on ne sait pas…

 

Puis tout à coup se tait ; et est assise sur la table, sous la lampe à abat-jour rose où elle montre tour à tour sa nuque qui est belle à voir, son chignon plein de reflets bleus, tour à tour le contour pelucheux de sa joue ou dans le coin de sa paupière son œil qui semble frotté d’huile :

— Il l’aimait bien pourtant (elle parlait à présent d’Arlettaz), seulement il ne savait pas bien aimer. Il faut savoir. Et nous autres, les filles, ce n’est peut-être pas de cet amour-là qu’on a besoin ; oui, un amour de cette espèce. Il n’a pas su. Elle était un peu plus âgée que moi, elle avait bien trois ou quatre ans de plus que moi. Quel âge pensez-vous que j’aie, Métrailler ?

 

Les mains à plat sur la table, sous la lampe, un soir que la nuit commence à venir, bien qu’elle vienne déjà plus tard :

 

— Je n’ai même pas dix-neuf ans : peut-être que je me suis mariée trop jeune. Augustin, lui, il a vingt-trois ans ; il a quatre ans de plus que moi. Il a juste l’âge de la fille d’Arlettaz. Oh ! je me souviens bien d’elle, elle s’appelait Adrienne ; et on était encore des petites filles et elle une grande fille, mais elle nous disait : « Je m’ennuie. » Et on lui disait : « Pourquoi est-ce que tu t’ennuies ? » – « Parce que c’est trop petit, ici. » Écoutez, Métrailler, vous qui êtes un  homme raisonnable, est-ce que vous trouvez que c’est trop petit, ici ? Est-ce que vous trouvez qu’à vingt-trois ans on soit vieux ?…

 

Mais il s’est fait un bruit devant la maison ; c’était un bruit de pas assourdi qu’accompagnait un sifflement léger : les glissoires de la luge chargée dans la neige. Métrailler a été regarder par la fenêtre ; mais, elle, elle est restée assise sur la table jusqu’à ce qu’ils fussent venus, ayant rentré leur charge de bois dans le bûcher ; et Augustin était maigre et pâle avec des cheveux plats et rares, Jean tout brun, les joues rouges, les yeux vifs, les cheveux frisés. On voyait qu’Augustin était inquiet ; il a dit :

 

— Qu’est-ce que vous faites là ? C’est ça, vous buvez et, nous, on s’éreinte… Vous êtes au chaud, vous vous reposez ; nous, on est à la fois gelés et en sueur ; on a la chemise qui nous colle au dos et on ne sent plus le bout de ses doigts…

 

Elle a dit :

 

— Jean, va chercher deux verres. Elle était restée où elle était ; Augustin, lui, s’est laissé tomber au bout du banc, puis va en avant avec le haut du corps, les coudes remontés, en secouant la tête. Et comme Métrailler lui disait :

— D’où viens-tu comme ça ?

— D’où je viens ? est-ce que ça se demande ? On n’a plus que quinze jours. Va demander à Brigitte où elle en est de sa provision : c’est qu’elle s’y est prise à temps… Elle a su faire. C’est qu’il en faudra du bois, hein ? si on veut tenir le coup.

 

 

 

IX

 

Ce matin-là, avant dix heures, il était déjà assis devant sa chopine vide. Il tapait avec le cul du verre sur la table ; la grosse Sidonie arrivait. Et la grosse Sidonie allait lui remplir sa chopine, puis inscrivait sur une ardoise le montant de la consommation ; ce qui faisait, le soir venu, un beau total, parce que tout le monde depuis quelque temps buvait sur le compte d’Arlettaz.

 

Mais c’est lui qui l’avait voulu. Il tirait tout un paquet de billets de sa poche : « Il faut m’en débarrasser ; sans quoi j’en laisserais et à qui serviraient-ils ? À la nuit, à rien du tout, à plus personne. »

 

C’est que la saison s’avance, c’est que les temps seront bientôt là. Moi, j’attends.

 

Il était seul. La T.S.F. ne fonctionnait pas. Ce n’était pas encore le moment où la salle à boire se remplit. Lui, est là assis et laisse les choses se faire, sans rien dire, sans bouger, allumant de temps en temps sa pipe, la laissant s’éteindre, puis la rallumant à travers le couvercle de laiton percé de trous, qu’il oubliait de relever ; et ses doigts tremblaient tellement que la flamme se promenait tout autour du fourneau sans jamais réussir à se fixer dessus.

 

Follonnier est entré.

— Eh bien, comment ça va ?

 

Follonnier s’assied en face d’Arlettaz. Arlettaz n’a pas répondu. Follonnier est de bonne humeur :

 

— Tu as de la chance, Arlettaz ; tu as fait une bonne affaire.

— Voleur ! Et, en même temps, Arlettaz tape avec le cul de la bouteille sur la table :

— Encore une, dit-il, et un verre.

 

C’est comme ça que ça allait. À mesure que les temps s’approchent, on buvait davantage chez Pralong, et à crédit.

 

— Voleur ! disait Arlettaz.

— On le sait, disait Follonnier.

— Eh bien, je te dis voleur quand même. Un champ qui me venait de ma mère ! Et pas seulement de ma mère, mais du père de ma mère, et puis du père du père… (mais il s’embrouillait) ; le plus beau champ de la paroisse, le plus plat, le mieux exposé, et sans le plus petit caillou, tu sais, tellement il avait été trié motte à motte à la main… Enfin, puisque c’est fini. Parce que c’est fini, ou quoi ?

— Bien sûr que c’est fini.

— Alors il faut boire.

— Est-ce que tu as été au Bouveret, comme tu disais que tu voulais faire ?

— Au Bouveret ?

— Chercher ta fille… Tu ne te souviens pas ? Tu disais que tu avais déjà été partout, sauf de ce côté-là.

— C’est plus la peine… Puisqu’on va se revoir, disait Arlettaz… Parce que, le soleil, dis donc, ce n’est pas seulement pour nous d’ici qu’il va s’en aller, pas seulement pour nous de Saint-Martin d’En Haut, qu’en dis-tu ? mais pour tout le monde ?…

 

Follonnier hochait la tête.

 

— Pour ceux de Saint-Martin d’En Bas, aussi, hein ? Et ceux de la vallée aussi ? Et ceux du bord du lac ? Bon. Alors…

— Alors ?

— Alors pour elle aussi… On se reverra quand même, Adrienne et moi. Oh ! dit-il, ce sera bien le moment. Mais alors à quoi bon courir ?

 

Des garçons étaient entrés, des jeunes, et Pralong lui-même :

 

— Puisqu’on va se retrouver…

 

Ils s’étaient mis à boire. Ils regardaient Arlettaz : sa barbe et ses cheveux avaient encore poussé. Et, à mesure qu’ils poussaient, comme dans un encadrement, sa figure au milieu devenait plus petite, plus réduite et était plissée, comme une pomme à la fin de l’hiver. Il portait toujours ses deux vestes l’une sur l’autre, mais les manches de celle de dessus, étant ouvertes sur le côté, pendaient de chaque côté de ses bras, laissant voir celles de dessous. De sorte qu’il semblait avoir mis des manchettes brunes, étant lui-même en habit noir, comme pour des espèces de noces ; mais sans col et peut-être bien sans chemise ou bien avec des lambeaux de chemise, mais il ne savait pas lui-même, parce qu’il ne se déshabillait plus depuis longtemps. Et les hommes le regardaient, mais lui ne regarde personne ; il regarde quelque chose à travers vous, comme si vous étiez en verre, sans vous voir.

 

— Ça sera bien le moment, disait-il.

 

Puis il s’est mis à se sourire à lui-même, ou s’il sourit à ce qu’il voit ? il demande :

 

— Comment est-ce que ce sera ?

— Ça sera beau, dit Follonnier.

 

Ils étaient tous autour de lui.

 

— On sera changés ?

— Bien sûr, et pas seulement changés, mais transfigurés… Transfigurés, ça veut dire qu’on n’aura plus la même figure…

— Oh ! dit-il, elle, elle n’aura pas besoin d’en changer.

— C’est toi qui en changeras, tu seras joli à regarder. Hé ! dis donc, Arlettaz, tu seras jeune…

 

Et un des garçons :

— Vous serez rasé.

Un autre :

— Vous serez tondu.

Un autre :

— Bien habillé.

— Voyons, voyons, disait Follonnier. Hé ! vous autres, allez-vous être sérieux ou quoi ?… Écoute, Arlettaz, tu te rappelles bien ce qui est dit dans les Écritures ? c’est qu’on sera ensemble au ciel une fois, les uns et les autres, pour toujours. Tu as raison, tu la retrouveras…

 

Mais on voyait qu’Arlettaz était un peu inquiet.

 

Il a dit :

— Comment est-ce qu’on fera pour se reconnaître ?

— C’est la lumière, dit Follonnier. On a vécu longtemps dans l’obscurité. Et tout à coup il y aura la lumière, une bien plus grande lumière qu’il n’y en a jamais eu ici ; on sera refaits par elle, renouvelés. Et portés par elle les uns vers les autres.

— Et puis il y a les anges, dit Lucien Revaz.

— Bien sûr, disaient les garçons.

— Le soleil, tu comprends, notre soleil à nous, eh bien, ce n’est rien, il a des taches : c’est un commencement de soleil, un essai, une imitation, un faux soleil, rien de plus…

 

Et, parce qu’ils voyaient bien qu’Arlettaz était déjà dans les vapeurs du vin et qu’il n’y avait plus à se gêner avec lui :

— Quel âge avez-vous ?

— Cinquante-deux.

— Vous en aurez vingt. Et, elle, quel âge est-ce qu’elle a ?

— Elle en aurait eu vingt-trois, le dix mai.

— Elle en aura dix-huit, parce que c’est le bel âge ; vous serez comme des amoureux.

— Taisez-vous, les garçons !

 

Seulement, Follonnier s’était mis à rire lui-même ; d’ailleurs, il voyait bien que les garçons étaient partis et qu’il n’y aurait plus moyen de les arrêter ; eux, en effet, continuaient :

 

— C’est qu’on se souvient bien d’elle, nous aussi, c’est qu’on l’a bien connue et ce n’est pas notre faute, à nous, si elle n’est pas restée ici. Qu’est-ce que vous voulez ? père Arlettaz, elle était trop belle, elle était trop belle pour nous. Mais là où on sera bientôt, il n’y aura plus de différences. Tout le monde sera jeune, tout le monde sera heureux. Sur les tableaux…

 

Ils se poussaient du coude sous la table :

 

— Vous savez bien, ceux de l’église… Eh bien, oui, elle aura des ailes ; elle sera comme un ange… Elle vous reconnaîtra de loin et d’en haut. Et c’est d’en haut qu’elle viendra…

 

L’un a dit :

— Rouge et grise comme un hochequeue.

L’autre :

— Verte, rouge et jaune comme un chardonneret.

Un autre encore :

— Noire et blanche comme une pie.

 

Mais alors ils avaient vu deux grosses larmes qui coulaient lentement sur les joues du père Arlettaz comme la gomme sur le tronc d’un pêcher. Il ne disait plus rien, il ne bougeait pas ; et il y avait ces deux grosses larmes qui avaient de la peine à descendre, tellement sa vieille peau était rugueuse et inégale.

 

 

 

X

 

Le père Revaz, lui, avait appelé sa femme. Il était assis devant une espèce de bureau qu’il y avait dans leur chambre à coucher et dont le couvercle en se rabattant formait pupitre ; il avait fait asseoir sa femme à côté de lui :

— Écoute, on ne sait pas ce qu’il va arriver, c’est pourquoi il nous faut mettre nos affaires en ordre. Tu vas d’abord écrire à Julien de revenir.

C’était celui de leurs deux fils qui travaillait dans le vignoble.

— Écris-lui qu’il s’arrange pour avoir un congé de quelques jours. Oui, dit-il, j’aimerais qu’il soit là, si jamais ça tourne mal.

 

Le père Revaz avait mauvaise mine, bien que son genou fût guéri. Il était gris de teint, trop gros : les joues molles et salies de barbe.

 

— Ah ! reprenait-il, a-t-on pourtant travaillé, ma pauvre femme ! S’est-on pourtant levé d’assez bonne heure le matin, l’été, et assez couché tard, dis donc, ce qui faisait bien quinze heures de temps ; et a-t-on assez couru les chemins, dis donc, combien de fois dans l’année d’ici aux mayens et d’ici aux vignes d’en bas. Et, justement, c’est au moment où on aurait pu commencer à profiter de son travail… Dommage !

 

Elle le considérait avec étonnement, elle-même grosse et pâle, ne l’ayant jamais entendu parler si longtemps ; mais il avait rabattu le couvercle du secrétaire :

 

— Enfin, c’est entendu que tu écris à Julien tout de suite. Et il y a Alphonsine (c’était leur fille), mais elle est mariée et il faut la laisser avec son mari… On sera les quatre, on sera ensemble et pour le reste tout est en ordre… J’ai partagé l’argent en trois. Il a ouvert un tiroir, il en a tiré trois paquets ficelés sur chacun desquels il avait écrit le nom d’un des enfants.

 

— J’ai fait à chacun sa part… Il n’y aura pas besoin que la justice s’en mêle… Quant à la maison et aux terres, tout est noté là-dedans.

 

Il a sorti du tiroir une enveloppe jaune où on lisait : « Dernières dispositions ».

 

— C’est pour que tu saches ce que tu auras à faire, si c’est moi toutefois qui m’en vais le premier.

— Mais, puisque, disait-elle, on s’en ira tous ensemble ou bien…

Elle hésitait :

— Ou bien personne ne s’en ira… Ça n’est pas comme si tu étais malade… Voyons, Denis, est-ce que tu y crois ?

— On ne sait jamais. Tu as fait des provisions ?

— Oh ! dit-elle, oui. On a du beurre pour trois mois et du fromage pour six mois… Et j’ai fait faire du pain pour huit. On a trois jambons, trente paires de saucisses, vingt-cinq saucissons. Dix-huit kilos de sucre…

 

Elle réfléchissait :

 

— Un bon sac de polenta, et il y a du foin de quoi nourrir les bêtes jusqu’au mois de juillet…

— Ça va bien, disait-il, parce qu’on ne pourra plus circuler.

— Circuler ?

— On ne pourra plus sortir de chez soi.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il fera nuit et qu’il fera trop froid.

— Qui est-ce qui t’a dit ça ?

— C’est Anzévui… Parce que jusqu’à présent il y avait la nuit, mais il y avait le jour ; jusqu’à présent il pouvait faire sombre, mais ensuite il faisait clair ; et il n’y aura plus que la nuit et puis la nuit et puis la nuit, et il fera d’abord huit degrés au-dessous, puis quinze, puis vingt degrés… Tu as assez de bois ?

 

— Voyons, dit-elle, tu sais bien ; on ne sait plus où le mettre. Il y en a des piles contre tous les murs de la maison…

— Savoir si on pourra aller les prendre…

— Il y en a plein le bûcher, plein la remise.

— Il te faudra en faire un tas dans la cuisine ; c’est plus prudent… Et puis encore prépare-nous des habits chauds, tout ce que tu pourras nous trouver en fait d’habits et on les rajoutera à mesure les uns par-dessus les autres.

 

Il a réfléchi encore ; puis a dit :

 

— Je crois que c’est tout.

 

Il n’était même pas deux heures ; ils avaient déjà allumé la lampe, pourtant la chambre donnait au midi. Et ils sont restés là l’un à côté de l’autre sans plus rien dire, pendant que la mère Revaz regardait, sur le couvercle rabattu où les veines, par une disposition du bois, étaient comme une gerbe d’épis, trembler les grosses mains molles et trop pâles. Pourquoi est-ce qu’elles avaient tellement pâli ? À ce moment, on était entré dans la cuisine. Le premier mouvement de Revaz avait été de refermer le secrétaire ; puis il avait pensé : « C’est sûrement Lucien. »

 

Il avait appelé :

— Lucien !

 

Et lui, avait ouvert la porte et regardait avec étonnement son père et sa mère assis sous la lampe devant le bureau.

 

— J’ai mis en ordre mes affaires, disait le père Revaz ; c’est pour le cas où… enfin tu sais bien…

 

Lucien disait :

 

— Non, je ne sais pas.

— Eh bien, ça ne fait rien… J’ai fait vos parts. Il y a trois paquets. Il y a le tien, il y a celui de ton frère, il y a celui de ta sœur. Et j’ai déjà montré où je les avais mis à ta mère. Mais peut-être que ta mère… oui, disait-il, il faut toujours compter avec les empêchements. Et si ta mère… Eh bien, toi, tu sauras… Là, tu vois… Il lui a montré les paquets. Puis il a dit : « Voilà le tien… Il y a votre nom à chacun dessus… »

 

Il a refermé le tiroir.

 

— Et pour le moment qu’est-ce que tu fais ?

— J’étais en train de réparer la herse.

— C’est pas pressant, a dit Revaz… Tu ferais mieux d’aller faire du bois…

 

Mais lui, n’avait pensé qu’à une chose et c’était : « On aura de l’argent, le père est bien plus riche que je ne croyais. Il ne m’avait jamais parlé de ce qu’il pouvait bien avoir, mais cette fois j’ai vu l’enveloppe… Il faut vite que j’aille le dire à Gabrielle. » Il avait empoigné sa hache ; puis, l’ayant cachée au pied d’un arbre dans le bois qui borde la route, avait couru à Saint-Martin d’En Bas. Non loin du village, il avait rencontré un gamin à qui il avait donné dix centimes :

 

— Tu sais où habite Gabrielle Dussex ?… Eh bien, va lui dire que je l’attends, mais tu ne le diras à personne qu’à elle. Si tu fais bien la commission, il y aura encore dix centimes pour toi. Le gamin était parti en courant. Et cependant Lucien se répétait : « C’était un gros paquet tout de même. Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir dedans ? Des billets ? Mais alors on sera riches !… »

 

Il avait été s’asseoir devant un fenil sur un tas de poutres. D’où il était, on domine Saint-Martin d’En Bas. D’où il était, on voit le village qui est dans son creux au-dessous de vous, semblable, en cette saison, à un fond effondré de glacier, c’est-à-dire plein de crevasses. « Ça va bien, disait-il. Je vais demander à mon père de me faire une avance ; il ne pourra pas me la refuser. Seulement, elle, est-ce qu’elle va venir ? elle doit être fâchée depuis que je lui ai dit qu’on ne pourrait plus se voir comme on voulait ?... » Mais il a vu qu’elle venait quand même. Il voyait qu’il y a des moments dans la vie où tout change d’aspect par un retournement des choses. Elle était apparue là-bas et s’en venait marquée en sombre sur le chemin lui-même marqué en sombre, à cause des patins des luges et du frottement des souliers. Par moment, elle tournait la tête vers le village ; puis elle continuait à s’avancer quand même, ce qui a fait qu’il s’est mis debout et lève son chapeau en l’air. « Tu comprends, disait-il par avance, c’est que tout ça, c’est du passé… Viens vite ! Hé ! Gabrielle. » Il l’appelait à haute voix maintenant : « Hé ! viens vite qu’on t’explique… » Elle, on voyait qu’elle était fine et douce, un peu timide, un peu moqueuse, mince et grande. Elle s’était arrêtée, elle a souri sous son fichu. Et lui : « Tu es venue quand même, tu n’as pas eu peur qu’on te voie ? » — « Oh ! disait-elle, pourquoi pas ? Est-ce que je fais quelque chose de défendu ? » — « J’avais à te parler, oh ! disait-il, les nouvelles sont bonnes, mais où est-ce qu’on pourrait se mettre pour causer tranquillement ? »

 

Elle avait dit :

 

— On n’a qu’à entrer dans le fenil ; il est à nous.

 

Elle avait été prendre la clé qui était cachée sous des poutres ; ils avaient laissé la porte ouverte, ils se sont assis dans le foin.

 

— Tu comprends, c’est que mon père est tourmenté par ces histoires qu’on raconte. Tu es au courant ? non. Ça ne fait rien. Mais enfin, lui, ne voulait pas entendre parler, pour le moment, de ce mariage… Eh bien, tu sais, tout va changer.

 

— Quand ?

— Bientôt, dans une semaine ou deux, vers le douze ou le treize, parce que le père a eu peur, mais alors il va bien voir qu’il avait eu tort d’avoir peur. Et puis c’est qu’il a de l’argent.

 

Elle avait dénoué les pointes de son fichu qu’elle avait rejetées en arrière sur ses épaules ; on voyait qu’elle était blonde avec des cheveux fins et doux noués en chignon sur la nuque. Elle écoutait sans trop comprendre.

 

Et lui :

 

— Il faut que je te dise tout… Eh bien, j’y ai cru, moi aussi, pendant un temps.

— À quoi ?

 

Le foin derrière eux était plein de pétillements ; est-ce que c’est les sauterelles qui sont restées prises dans sa masse ou les longs fétus élastiques qui ont été pliés en deux et se détendent brusquement ?

— Est-ce que tu connais le père Anzévui ?

— Bien sûr, on va chez lui pour les remèdes.

— Eh bien, c’est un savant, il lit toute la journée dans des gros livres. Et une fois il a dit à mon père… Oh ! il avait fait ses calculs, il les avait faits et refaits. Et mon père l’a cru. Et toi ?

— Et toi ?

— Moi pas, mais mon père me disait : « Il vous faut attendre. » Et moi j’ai fini par me dire aussi : « Il nous faut attendre. » C’est que, moi aussi, j’ai eu peur. J’étais en fille…

 

Elle a ouvert les yeux tout grands :

 

— J’étais en fille, j’avais emprunté la jupe et le caraco de Sidonie, celle qui est chez Pralong, tu sais. On était une bande de garçons. On s’était dit qu’on allait faire une farce à Anzévui. Ils m’avaient dit : « C’est toi qui feras la fille… » J’ai fait la fille, oui, avec de la farine et puis une allumette pour les sourcils. Tu es fâchée ?… Voyons, Gabrielle, laisse-moi te raconter… Parce qu’on arrive, eux s’étaient cachés, et c’est moi qui cogne à la vitre. Eh bien, il était assis devant son feu. C’était minuit. Je disais : « C’est moi, monsieur Anzévui », tu comprends, avec une toute petite voix de fille. Je disais : « Monsieur Anzévui, ouvrez-moi ; j’ai besoin de vous. » Je cogne de nouveau à la vitre. Et, lui, jusqu’alors avait été assis devant son feu, me tournant le dos, et il était tout noir devant son feu, mais le voilà qui se lève. Il avait changé de couleur, il était tout blanc devant moi. C’était sa barbe. Mais alors, moi, j’ai eu peur, parce qu’il était comme un nuage…

 

— Et qu’est-ce que tu as fait ?

— Je me suis sauvé…

 

Il disait :

 

— Tu comprends, ça dérange… J’ai pensé : « Ça n’est pas un homme, c’est plus qu’un homme » ; j’étais dérangé.

— Et à présent ?

— Ah ! justement, c’est ce que j’étais venu te dire. Moi, je n’y crois plus, à ces histoires, mais mon père y croit toujours. Alors il a mis ses affaires en ordre ; il a fait trois paquets ; tu comprends, on est trois : il y a mon frère, ma sœur, moi. Et tout à l’heure il m’a appelé, il m’a dit : « Voilà le tien. » Eh bien, je l’ai vu ; il est gros. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, ça doit être des billets ; et bien sûr que je ne sais pas s’ils sont de mille ou de cinquante, mais enfin il y en a, il y en a beaucoup. On va pouvoir se marier.

 

Elle souriait ; elle a dit :

 

— Mais, toi, pourquoi est-ce que tu as changé ?

— Parce qu’ils se sont moqués de moi.

— Qui ça ?

— Les garçons, Métrailler, Tissières.

— Et puis ?

— Eh bien, c’est aussi l’argent, cette après-midi. Ça m’a fait plaisir, ça encourage. C’est pas possible que ça aille mal quand on sait qu’on en aura. Tu ne trouves pas ?

 

— Oh ! dit-elle, moi, c’est pas tant l’argent que toi, depuis le temps qu’on ne t’avait pas vu.

— J’osais pas, j’étais triste.

— C’est oublié, puisque tu es là.

 

Mais lui, qui suivait son idée :

 

— Moi, n’est-ce pas ? je savais bien qu’on avait une maison à nous, des champs, des prés, de la vigne ; je ne pouvais pas ne pas le savoir puisqu’on les cultive, mais de l’argent… Eh bien, on en aura aussi, de l’argent. On va pouvoir faire les annonces.

 

— Attendons.

— Pourquoi attendre ? Enfin oui, si tu veux, jusqu’au treize, puisque c’est le treize… Mais, dis donc, ne trouves-tu pas que c’est quand même une drôle d’histoire ?… Oui, disait-il, le temps qu’il a fait cet hiver. Et bien sûr qu’on ne voit pas le soleil chez nous pendant six mois et chez vous pas beaucoup plus, mais ce n’est rien : l’affaire est qu’il n’a pas fait beau une seule fois depuis octobre, il n’a pas fait clair une seule fois, il n’y a pas eu un seul jour sans brouillard ; alors les vieux, tu comprends, les femmes, les malades… Et ce grand fou avec ses livres…

 

— Oh ! dit-elle, c’est peut-être que ce soleil-là n’est pas seul à compter. Il n’y en a pas qu’un, tu sais.

— Et l’autre, où est-il ?

 

Elle a souri en penchant la tête ; elle a porté sa main sur sa poitrine un peu à gauche.

 

 

 

XI

 

Isabelle avait fait venir Jeanne Emery, la couturière ; c’était le vendredi. Elles avaient été s’installer dans la chambre d’en haut. Jeanne Emery avait apporté sa machine à coudre. Un bon feu brûlait dans le poêle de pierre allumé dès le matin. Isabelle avait posé un carton sur la table qui avait été poussée jusque contre les fenêtres à cause du mauvais jour ; et, l’ayant ouvert :

 

— Est-ce qu’il y en a assez, est-ce que tu pourras faire ?

— Ma foi !

 

C’était une pièce d’alpaga bleu toute pleine à ses cassures de jolis reflets argent.

 

— J’avais demandé à Augustin de me laisser écrire à Anthamatten pour lui redemander de l’étoffe ; eh bien, représente-toi, il n’a pas voulu. C’est la première fois.

— Qu’est-ce qu’il a ?

 

Elle se touche le front ; puis pose le doigt sur ses lèvres.

 

— Il ne faut pas en parler : c’est des bêtises. Qu’est-ce que tu veux ? il ne pense plus qu’à son bois. Il est encore parti pour la forêt, ce matin, avec Jean…

— Eh bien, dit Jeanne Emery, on va toujours prendre les mesures. On va voir ce qu’il faut d’étoffe pour la jupe et on se rendra bien compte ensuite de ce qu’il en restera pour le caraco.

— Oh ! disait Isabelle, c’est drôle, c’est la première fois qu’Augustin me refuse quelque chose. Et pourtant, je sais y faire. Je lui ai dit : « C’est pour le printemps. C’est le printemps qui va venir, Augustin. » Il a haussé les épaules. Il a mauvaise mine : ils sont comme ça cinq ou six à avoir mauvaise mine dans le village, tu sais pourquoi. Et, moi, j’avais beau lui dire : « Ne trouves-tu pas pourtant que c’est à nous de commencer, à nous, les femmes, oui, à nous de nous faire belles ? ça encouragera le beau temps. » Il m’a dit : « Tais-toi ! tu ne sais pas ce que tu dis. ». Et je lui disais : « Voyons, Augustin, viens ici. » Je lui disais : « Est-ce que c’est encore non ? » Je lui ai donné, pour commencer, un baiser sur le bout du nez en attendant qu’il dise oui et que ce soit le tour du bon ; mais, le bon, il n’est pas venu… Tant pis !

 

Jeanne Emery avait pris son centimètre. Isabelle a ôté son corsage. Il s’était mis alors à faire clair dans la chambre comme si le soleil était déjà revenu. Il a semblé qu’on avait avancé de deux bons mois dans la saison.

— Oh ! disait Jeanne Emery, ce n’est pas seulement la figure, dis… Ce n’est pas seulement la figure que tu as dorée. Comment fais-tu ?

— Je fais rien, disait Isabelle.

— 87.

C’était la hauteur de la jupe.

— Tu la veux courte, hein ?

— Bien sûr… Quand c’est court, c’est plus commode pour aller danser aux mayens…

 

Jeanne Emery inscrivait les chiffres sur un carnet. 69. C’était le tour de taille.

 

— Et puis tu l’as fine, tu sais.

Mais Isabelle a soupiré :

— Qu’est-ce que tu veux ? c’est pas ma faute. C’est qu’il est paresseux, disait-elle, et pas adroit. Voilà déjà huit mois, hein ? qu’est-ce qu’il faut faire ? Oui, huit mois qu’on est mariés. Moi qui disais à Augustin : « Il faut que les enfants viennent en été, il faut qu’ils viennent quand le temps est beau, si on veut qu’ils profitent… » Et voilà, il ne viendra pas, l’enfant, s’il vient, avant l’hiver prochain ; et il ne viendra peut-être jamais. Jeanne Emery, je te dis : « Fais-la courte. »

 

Elles étaient bonnes amies, bien que Jeanne fût un peu plus âgée qu’Isabelle, et entre amies on se dit tout.

 

— Fais-moi une jupe de fille, et on pourra recommencer à aller danser aux mayens…

— Avec qui ?

— Avec qui voudra. Tu viendras, Jeanne ?

— Attends, disait Jeanne, il faut que je mesure la pièce à présent.

— Il y en a trois mètres cinquante.

— Attends, un, deux, trois ; pas tout à fait. Et il va falloir compter deux mètres cinquante pour la jupe… Il ne me restera même pas un mètre…

 

Elle venait avec sa chevillière en toile cirée, et Isabelle : « Bigre ! ça fait froid » ; la lui a posée sur la peau depuis la nuque jusqu’à l’épaule, et depuis l’épaule au poignet :

 

— C’est que tu es ronde ! Je n’aurai pas de quoi faire le col.

— Eh bien, n’en fais point.

— Qu’est-ce qu’on dira ?

— J’ai des fichus, personne n’y verra rien… Oh ! disait-elle, j’ai toute espèce de choses ; c’est quand on était fiancés, quand il me faisait encore des cadeaux, c’est quand on allait à la foire ensemble…

 

Elle est descendue l’escalier ; elle remonte avec une petite boîte toute couverte de coquillages, les gros collés sur le couvercle, les plus petits sur le côté ; qu’elle portait dans les deux mains ; avec un fermoir doré et une serrure :

 

— Et, ça aussi, ça vient du temps où on était fiancés.

 

Il y avait dans la boîte, pliés en quatre, des mouchoirs de soie, une broche en or, des boucles d’oreilles, un collier de corail, des épingles à cheveux, des peignes en cuivre.

 

— Tu vois, il y a de quoi faire, parce que c’était le beau temps, mais il reviendra, le beau temps ; on le fera bien revenir s’il ne veut pas revenir tout seul… Écoute, Jeanne, coupe toujours la jupe ; pour le reste, on s’arrangera. Quand est-ce que je pourrai essayer ?

— Dimanche après-midi, veux-tu ?

— Chez toi ?

— Chez moi, si tu veux.

— J’aime mieux, disait Isabelle ; j’aime autant qu’il ne sache rien.

 

Elle a essayé ses fichus devant la glace ; elle faisait soleil dans la glace. Elle faisait dans la glace une belle couleur qui était renvoyée sur elle et autour d’elle : c’était celle de l’abricot, c’était celle du muscat tout à la fin de la saison. Elle mettait autour de son cou ces carrés de soie qu’elle pliait en diagonale ; ils avaient des franges, elles étaient frisées, et entre les franges on voyait sa peau.

 

Et Jeanne Emery disait :

 

— Comment fais-tu avec tes cheveux pour qu’ils brillent tellement ?

— Je les lave avec de la soude.

— Et ensuite comment fais-tu ?

— Je les sèche devant le feu.

 

 

Moi, je plante un clou, c’est le dernier. « Et puis, pensait Brigitte, je ne bougerai plus. »

 

Elle avait encore été changer l’huile de sa lampe ; elle en avait mouché la mèche, elle était revenue s’asseoir ; et elle était là qui se disait : « Je serai prête quand le moment sera venu, mais comment est-ce que ce sera ? » Il continuait à faire sombre sur le village ; nulle part, ni en dehors de la maison, ni en dedans, il n’y avait le moindre bruit ; elle avait joint ses mains dans le creux de sa jupe, elle penchait la tête, faisant silence en elle-même : « Là où il y a le 13 un feu sur la montagne, il n’y aura plus rien du tout. Dans trois jours. Je ne bouge pas. Il faisait vert là-haut, il faisait jaune, il faisait rose, dans le temps ; et c’était tout à coup comme quand on jette une brassée de bois dans le feu : eh bien, il fera gris, et puis le gris deviendra plus sombre, et toujours un peu plus sombre. Je ne bouge pas. J’apprends. »

 

J’aurai allumé mon feu, j’ai une bouteille pleine d’huile : et, voilà, je me tiendrai bien tranquille jusqu’à ce qu’il fasse nuit ; mais il ne fera pas tout à fait nuit pour moi, ni tout de suite, parce que j’aurai ma lampe allumée et elle durera bien autant que moi. »

 

Anzévui a dit qu’il fera froid et toujours plus froid, mais j’aurai mon feu ; il durera bien aussi longtemps que j’aurai la force de tendre le bras. » Aussi longtemps que mon cœur battra, aussi longtemps que mon vieux sang aura gardé assez de chaleur sous ma vieille peau ; – ensuite que Votre volonté soit faite, à Vous qui décidez de tout, parce que, Vous voyez, je ne me défends pas, je ne proteste pas, je ne me débats pas, je ne discute pas ; et la flamme de la lampe sera là pour le dire quand Vous viendrez, entrant doucement dans les maisons l’une après l’autre et puis ce sera la mienne. »

 

Elle avait fermé les yeux, elle les rouvre ; c’était l’heure de descendre à la messe. Elle s’est enveloppée dans son châle, elle s’est noué autour de la tête un fichu de laine noire ; elle a été prendre son livre de messe, et, en même temps, ouvrant un tiroir, quatre petits objets durs et ronds, empaquetés chacun dans un morceau de journal, et qu’elle a mis dans sa poche. Elle ne marchait pas vite, c’est pourquoi elle est partie un peu d’avance ; et ainsi elle s’est trouvée être seule sur le chemin. Il était ouvert cette fois et bien battu, parce qu’il n’avait pas neigé depuis longtemps. Et, même quand la neige ne fond pas, à mesure qu’on avance dans la saison, elle se tasse et toujours davantage, diminuant sans cesse d’épaisseur ; de sorte qu’on circulait sans peine, et, à cause de la salissure que les pieds à la longue apportent où ils frottent, il n’y avait même plus besoin de mettre des pions de bas sur ses souliers, comme font les vieilles femmes pour s’empêcher de glisser. Ainsi la messe avait eu lieu, ce dimanche-là, comme tous les autres dimanches ; comme tous les autres dimanches, ceux de Saint-Martin d’En Haut y avaient assisté ; il ne s’est rien passé du tout ; même les hommes de ce Saint-Martin-là étaient restés un moment à causer devant l’église ; et il n’y a eu que Brigitte, parce qu’elle avait toujours les quatre petits paquets dans sa poche, qui s’est hâtée, à travers le village, jusqu’à une maison où habitait une sœur qu’elle avait.

 

— Eh ! disait sa sœur, qu’est-ce qui t’amène ?

— Je suis venue vous dire bonjour.

— Il y a bien longtemps qu’on ne t’avait pas vue. Reste à dîner avec nous.

— Je ne peux pas.

— Pourquoi est-ce que tu ne peux pas ?

— J’ai un ménage à faire.

— Bah ! dit sa sœur, une vieille fille comme toi.

— C’est pas le mien… C’est celui d’Anzévui.

— Le vieux aux herbes ?

— Oui.

— Comment va-t-il ?

— Il ne va pas bien… Mais, dit-elle, où sont les enfants ?

— Ils ne sont pas rentrés.

— Ah ! dit Brigitte.

— Que si, en voilà toujours deux.

 

C’étaient deux grandes filles qui étaient entrées à ce moment. Brigitte a pris deux des petits paquets dans sa poche :

 

— Je vous avais apporté, dit-elle, un petit… un petit souvenir. Il y en a un pour chacun.

 

Tout le monde était bien étonné, parce que Brigitte était pauvre. Des souvenirs ? qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?

 

— Va chercher tes frères. Ils doivent être au café. Dis-leur que leur tante Brigitte est là… C’est ce que la mère avait dit à la plus grande de ses deux filles qui est sortie et est revenue, un instant après, avec deux garçons d’une vingtaine d’années.

 

Et Brigitte leur avait tendu à chacun son petit paquet. Ils disaient : « On peut voir ? »

 

C’était une pièce de cinq francs.

 

Ils disaient : « Oh ! merci bien… »

 

Elle disait : « C’est un souvenir. »

 

Mais eux riaient : « Ça ne pouvait pas mieux tomber. Il y a justement réunion de la Société de Tir, cette après-midi. Et on ne voulait pas y aller… »

 

— Ils ont fait leur service militaire tous les deux, disait leur mère ; ils sont tous les deux fusiliers…

— On ne voulait pas y aller parce qu’il faut boire et que ça coûte… Mais on va avoir de quoi faire… Merci bien.

 

 

 

XII

 

Il faut dire que la saison a été, jusqu’à la fin, de telle sorte qu’elle semblait donner raison à ceux qui avaient cru Anzévui. Il disait : « C’est que le soleil est malade. Il n’a plus assez de vertu pour dissiper le brouillard. »

 

Il disait : « Il baisse tous les jours un peu plus, il est diminué tous les jours un peu davantage, il se refroidit, il se rétrécit ; mais n’en dites rien à personne pour ne pas effrayer le monde avant le temps. »

 

C’est pourquoi Brigitte n’avait rien dit. Et lui, toussait sous ses plantes, mais ceux qui étaient au courant hochaient la tête : « On ne peut pas lui donner tort. »

 

Car, même au gros de l’hiver, même dans ces villages où le soleil ne se montre pas de tout le jour, rien n’est plus beau à voir, d’ordinaire, que la pureté du ciel et l’éclat de la neige. Même ici où on ne voit pas le soleil pendant six mois, on le sent qui est là, derrière les montagnes, et envoie en délégation ses couleurs, qui sont le rose pâle, le jaune clair, le roux, dont un pinceau minutieux revêt autour de vous les pentes. La neige sur les toits est comme du linge qu’on vient de passer au bleu ; elle est sur le côté des toits comme des piles de draps de lit pliés en quatre dont on voit les épaisseurs, lesquelles débordent ; et la masse dépassante, de temps en temps, se rompt et tombe, avec un bruit d’écrasement, comme un fruit mûr. La neige est à la pointe des pieux comme des bonnets en laine d’agneau. L’air est à la fois immobile et animé d’un mouvement secret ; il ne se respire pas, il se boit. Il est plus transparent que le cristal, si loin que porte le regard, de sorte qu’au lieu de ternir les choses ou de les brouiller, il les rend nettes, il les rapproche, comme des verres de lunette. Et il y a un moment où le soleil, tout en restant caché pour vous, éclaire brusquement les montagnes qui sont plus au fond de la vallée, toute une grande chaîne en demi-cercle qui est là : alors c’est comme un tas de copeaux où on viendrait de mettre l’allumette. Voilà ces grandes vues sur des lieues de montagnes et, pendant qu’on est soi-même dans l’ombre, de toutes parts elles flamboient ; des centaines de sommets alignés dans le ciel, de toutes les formes, de toutes les couleurs ; les triangulaires, les carrés, ceux à plusieurs pans, les arrondis, ceux qui ne sont qu’un redressement de l’arête, ceux qui dégagés à leur base se dressent dans l’isolement, comme des colonnes, comme des tours, comme des troncs d’arbres ; les pointus, les usés, les émoussés, les pas pointus ; ceux qui sont comme un tas de blé mûr, ceux qui sont transparents comme de l’air durci, comme des superpositions de blocs d’air ; ceux qui sont comme un glaçon dont un enfant a sucé la pointe ; – tandis qu’à leur pied les grandes pentes juxtaposent des bandes d’ombre et de lumière, rompues un peu plus bas par le pointillé des forêts. Tout s’entend jusqu’au fond de l’espace, tout se voit jusqu’au fond du ciel : même la légère fumée, comme celle d’un petit train, que soulève sur une crête le passage d’un skieur. Et, une fois que la nuit est venue et que tout s’est éteint, autant il y avait d’étincelles sur la terre blanche, autant il y a maintenant de scintillations dans le ciel noir.

 

Cet hiver-là, la neige restait grise, le ciel bas, tout était triste ; même, ces derniers jours, on eût dit que le peu de lumière qu’il y avait s’affaiblissait encore, particulièrement le dimanche après-midi où Julien Revaz était arrivé.

 

— Qu’est-ce qui se passe ? disait-il, c’est mon père qui m’a appelé.

— Des sottises, disait Follonnier… Mais enfin tant mieux pour toi ; ça va te faire des vacances.

On disait à Revaz :

 

— Et là-bas, quel temps fait-il ?

 

C’était plus tard, dans la soirée, chez Pralong ; malgré l’allongement des journées, il avait fallu, dès les quatre heures, allumer les lampes. Et les hommes avaient fait le chemin de chez eux chez Pralong, les inquiets et les pas inquiets, les mains dans les poches. Ils n’avaient pas quitté leurs bonnets faits avec des peaux de bête. Ils n’avaient pas quitté leurs vêtements d’hiver, c’est-à-dire qu’ils portaient comme en décembre, sous leur veste, de gros gilets à manches en laine non dégraissée. Car il continue à geler ; il gèle non seulement la nuit, mais tout le long du jour.

 

Ils avaient allumé leurs pipes, leurs cigares.

 

Les nouvelles de la guerre n’étaient pas meilleures. La T.S.F. les leur avait communiquées vers les sept heures. Il y avait eu ensuite un concert d’accordéons. Là-dessus, Julien Revaz était entré. Ils avaient appelé Sidonie :

 

— Dis donc, Sidonie, si tu les faisais taire ?

 

Elle vous supprime la musique rien qu’en tournant un bouton ; et, s’ils ne se voyaient plus très bien les uns les autres dans la fumée, du moins à présent pouvaient-ils s’entendre ; de sorte qu’ils disaient :

 

— Hé ! Julien, où es-tu ? Viens te mettre ici. Comment ça va-t-il par là-bas ?

— Pas mal.

— Et le temps ?

— Eh bien quoi ? Il fait beau, il fait mauvais, c’est de saison. Aujourd’hui, on a le soleil ; le jour d’après, le ciel fait la grimace.

— C’est pas comme ici.

— Eh ! dit Julien.

— Oui, c’est drôle. On n’a jamais autant brûlé d’électricité que cet hiver. Et ton père ?…

— Ben ! qu’est-ce que vous voulez ? c’est lui qui m’a dit de revenir. J’ai demandé congé. J’ai dû raconter là-bas qu’il était malade… Et puis quoi ? dit-il, c’est que c’est vrai, il a mauvaise mine, ma mère aussi… Ben, croyez-vous ?…

— Des sottises ! disait Follonnier… Si tu nous racontais plutôt ce que vous faites au bord du lac.

— C’est comme toujours ; on remonte la terre, on taille la vigne…

— Eh bien, on n’a encore rien pu faire par ici…

— On porte le fumier. Il fait des jours où c’est déjà le printemps ; on se dit : « On y est ! » on ôte son gilet, il y en a même qui ôtent leur chemise, et il pleut le lendemain ; mais ça n’empêche pas qu’on est déjà bien avancé et que ça chauffe déjà fort quand le lac au tournant d’un mur vous vient contre avec son soleil.

— C’est qu’ils en ont deux, disait Follonnier, et nous point.

 

Il se mit à rire.

 

— C’est pas juste ! Ils en ont trop, et nous autres, pas assez… Comment veux-tu, nous autres, qu’on remonte la terre ? il nous faudrait gratter la neige comme des poules. Comment veux-tu qu’on porte le fumier ? les tas glisseraient sur la neige et descendraient chez le voisin, et le voisin chez son voisin. Est-ce que ça ferait le compte ? Qu’en penses-tu, Arlettaz ?

 

Car Arlettaz était là comme toujours et Arlettaz était assis dans un coin devant cinq ou six litres vides : et Arlettaz a dit : « Voleur ! » et c’est tout. Alors Follonnier a ri de nouveau ; il disait à Julien Revaz :

 

— Tu vois comment on est, nous autres. Pas commodes, pas tant polis… C’est qu’on vit trop haut et trop à l’ombre, nous autres, parce qu’il y a trop de montagnes et qu’elles sont trop près de nous ; ça nous donne mauvaise mine, on est comme des pommes de terre qui sont restées trop longtemps en cave ; ça nous donne aussi l’humeur triste : pas à moi, dit-il, mais regardez… Toi aussi, Julien, je vois bien, quand même tu viens de là-bas.

 

— Il y a déjà des fleurs, disait-il, là-bas, il y a déjà des oiseaux qui chantent : et c’est de voir que rien ne bouge encore par ici et il y en a qui disent que rien ne va plus jamais bouger.

— Ah ! voilà, mais santé ! Julien. Encore quelques jours de patience et puis tu verras, tout ira bien. Hé ! Arlettaz…

— Voleur ! dit Arlettaz.

— C’est tout ce que tu sais nous dire ?

— Voleur !

 

Mais on voyait qu’Arlettaz ne se tenait même plus assis. On commence par ne pas pouvoir se tenir debout : lui, il avait beau être bien tassé sur son banc et bien calé sur ses deux coudes : on le voyait qui glissait de côté ; ses yeux se fermaient, ses yeux se rouvraient. Qu’est-ce qu’il va falloir en faire, hein ? Holà, Arlettaz !

 

Il a essayé de tourner la tête vers vous ; elle ne lui obéissait plus.

 

Voilà comment nous sommes, ce dimanche soir, à quatorze cents mètres, par temps bouché, assis ensemble une quinzaine chez Pralong, où c’est à peine si les lampes électriques arrivent encore à éclairer dans la fumée ; on dirait des jaunes d’œufs qui ont coulé. Ils regardaient tous à présent vers Arlettaz. Tout à coup, un de ses bras a quitté l’appui de la table ; et sa tête est venue donner sur le rebord du plateau de bois peint en brun.

 

— Eh !

 

Il ne cherche même pas à se relever, son chapeau est tombé par terre. Sa barbe trempe dans le vin répandu, parce qu’il a renversé son verre ; son bras pend le long de son corps comme une branche cassée. On est venu, on l’a redressé, on l’a remis d’aplomb sur ses deux coudes, on lui parle, il ne paraît pas vous entendre.

 

— Hé ! Sidonie, dit Follonnier, combien est-ce qu’il te doit ?

— Il y a trois litres ce matin, quatre cette après-midi et puis ce soir…

 

Elle compte les litres qui sont sur la table :

 

— Cinq et quatre et trois, douze…

— Douze à un franc cinquante, dix-huit francs. Eh bien, on va te payer. Et puis, vous autres, vous allez venir me donner un coup de main.

 

Il fouille dans la poche du pantalon d’Arlettaz. Il dit : « Mon pauvre Arlettaz, je te vole encore une fois, vois-tu, mais il le faut bien. »

 

Il a retiré sa main pleine de petite monnaie, de billets pliés, de pièces d’argent : « Tiens, tu es encore riche. » Puis : « Vous voyez, vous autres ? Cinq, dix, douze, quatorze », alignant à mesure sur la table les écus, les pièces, les piécettes… « Dix-sept francs cinquante, dix-huit francs ; ça fait le compte. Et, vous voyez, je remets ce qui reste où je l’ai pris ; si jamais il m’accuse encore, vous me servirez de témoins. »

 

Il riait. La soirée finissait mieux qu’elle n’avait commencé. Il y avait de la distraction. Ils ont dit : « Maintenant il s’agit de le porter chez lui, sans quoi il va rouler sur le plancher. » Ils s’y sont mis à cinq ou six ; les autres s’amusaient de les voir faire. Ils avaient tapé sur l’épaule d’Arlettaz ; ils lui avaient dit : « Arlettaz, il te faut venir, c’est l’heure, Pralong ferme… » Ce n’était pas vrai : « Tu viens, Arlettaz ? » disaient-ils. Mais il n’entendait même pas, étant enfermé en lui-même, le front appuyé sur le bras, si bien qu’on ne voyait plus que le mauvais côté de sa tête continuée en arrière des oreilles par la barbe ; alors voilà que Follonnier l’a empoigné par les cheveux : « Allons ! tu entends ? » disait Follonnier, et il lui a relevé la tête, mais sitôt qu’on la lâchait, elle retombait.

 

— Eh ! Lamon, prends-le par les pieds.

 

Les autres s’étaient mis debout pour ne rien perdre du spectacle : ils faisaient cercle autour de Follonnier :

 

— Eh ! Revaz, donne-nous, toi aussi, un coup de main. Occupez-vous du bas, moi je me veille le haut… C’est ça, tirez-le de côté. Attention au banc. Ça y est.

 

Il disait :

— Voyons, Arlettaz, sois gentil. Tu seras tout de même mieux dans ton lit…

 

Et puis, s’étant penché à l’oreille d’Arlettaz :

— Et puis tu sais, si tu te laisses faire, ta fille… Oui, elle reviendra.

 

Arlettaz s’était tout à coup redressé :

— Adrienne ?

— Tu ne voudrais pourtant pas qu’elle te voie en pareil état ?

— Où est-ce qu’elle est ?

— Viens toujours.

— Voleur ! a dit Arlettaz.

 

Il s’est laissé retomber sur la table ; mais Follonnier et le patron l’avaient empoigné par les épaules. On leur a ouvert la porte. La fumée cherchait à sortir et ne pouvait pas sortir, parce qu’en même temps le brouillard cherchait à entrer. Il y a eu lutte et rivalité entre le brouillard et la fumée, ce qui faisait une espèce de voûte au-dessus d’eux qui se tenaient penchés ; puis quelqu’un a dit, tellement il faisait sombre : « Il faudrait une lanterne. » On avait été chercher une lanterne. Heureusement. Sans lanterne on n’aurait même pas vu le chemin. Arlettaz gémissait. La lanterne allait devant, puis venaient ceux qui tenaient Arlettaz par les pieds, puis ceux qui le tenaient par les épaules, et Arlettaz pendait entre eux de sorte que le milieu de son corps traînait par terre où c’est gelé, où c’est un mélange de glace et de terre ; mais on ne voyait rien, tandis que par moment il essayait de se débattre, puis il y renonçait, puis plaignait ; et eux disaient : « On va y être » ; avançant derrière le rond pâle que faisait le falot sur le sol. Les lumières étaient éteintes dans les maisons qu’on ne voyait pas. Follonnier disait : « Ça va ? » Ils disaient : « Ça va » ; puis il y a eu un moment où ça n’est plus allé : ils ont déposé Arlettaz par terre. Et il est resté là sans bouger, comme un mort. Ils riaient ; la lanterne est repartie ; ils disaient : « Heureusement que le mort est léger. »

 

— On arrive, disait Follonnier.

 

La lanterne a pris à droite : « Va devant voir si c’est ouvert. »

Il n’y a plus eu de lanterne, mais une voix est venue, qui disait : « Oui, c’est ouvert. »

 

— Alors éclaire-nous, on ne sait plus où on met les pieds.

 

Parce qu’ils butaient contre des pierres, puis ils ont vu qu’il y avait, en travers du chemin, deux vieilles marches mal dégagées d’une croûte de terre et de glace qui en rendait la tranche glissante ; alors ils avaient essayé de remettre Arlettaz sur ses jambes, mais n’y avaient pas réussi.

 

Ils ont passé difficilement la porte de la cuisine, et, d’ordinaire, on ne porte pas les morts chez eux, on les en sort ; eux, ils portaient chez lui le mort.

 

À peine s’ils ont pu traverser la pièce tellement elle était encombrée. Il leur a fallu écarter du pied toute espèce d’objets qui traînaient par terre avant de parvenir à ce qui avait été un lit et qu’on reconnaissait pour être un lit aux montants de bois, entre lesquels il y avait un amas de chiffons sales qui étaient des lambeaux de draps et des débris de couverture.

 

Il était environ dix heures ; elle, elle s’étonnait qu’Augustin, son mari, ne fût pas encore de retour. Il l’avait quittée après le souper pour aller dire bonsoir à ses parents ; c’était la maison d’à côté. Eux, on leur avait construit une petite maison neuve rien que pour eux, quand ils s’étaient mariés : ainsi les vieux, comme il convient, sont parmi les vieilles choses ; eux, sont les jeunes, c’est pourquoi on les met parmi les choses neuves. Elle se demandait : « Qu’est-ce qu’il fait ? » Elle s’ennuyait vite quand elle était seule. À quoi ça servirait-il d’être belle, comme on est, s’il n’y avait pas des cœurs pour en être troublés, et des voix pour le dire au monde ? Elle avait passé une partie de l’après-midi avec Jeanne Emery, elle avait rencontré des gens en rentrant chez elle, elle avait ri comme toujours et bavardé ; à présent, plus personne. Et, quand l’aiguille du réveille-matin, qui était placé au-dessus du fourneau sur un rayon orné d’une dentelle de papier rose, eut dépassé le chiffre X, elle n’y avait plus tenu, elle s’était levée.

 

Elle les avait trouvés, les trois, qui étaient assis dans la cuisine de l’ancienne maison, Augustin, son père et sa mère.

 

Ils ne disaient rien, tous les trois.

 

Eux, le vieux et la vieille, ils étaient usés. Eux, il était dans la nature qu’ils fussent déshabitués de parler, parce que le sang se refroidit et puis qu’à force d’avoir dit, on finit par n’avoir plus rien à dire. Il y avait un journal sur la table, mais ni le père ni la mère Antide ne le lisait ; et c’est encore dans la nature, bien sûr, parce qu’ils étaient l’un et l’autre fatigués, mais Augustin ? Il ne parlait pas, il ne lisait pas, lui non plus ; ils étaient là tous les trois à se taire ; et, comme elle avait poussé la porte, ils ont tourné, tous les trois à la fois vers elle trois mêmes figures ravagées, de sorte qu’Augustin semblait aussi vieux que ses parents.

 

— Eh bien ?…

 

Ils ne répondaient pas ; ils étaient comme Arlettaz tout à l’heure.

 

— Savez-vous quelle heure il est ?

— Ma foi… a dit le père Antide.

 

Et la mère Antide, elle, a levé une de ses mains qui étaient posées l’une sur l’autre devant elle ; elle la laisse retomber comme pour dire : « Qu’est-ce que ça peut faire ? Est-ce qu’on s’occupe encore du temps quand on sait que le temps est une chose qui va finir ? » Isabelle avait pris Augustin par le bras, elle lui a dit : « Est-ce que tu viens ? »

 

— Et Jean, où est-il ? disait-elle.

— Oh ! dit la mère Antide, il y a longtemps qu’il est allé se coucher. Il est insoucieux, lui, il est jeune. Nous autres…

 

Isabelle n’avait pas eu l’air d’entendre. Et Augustin s’est laissé faire, il l’a suivie ; il tendait la main dans la nuit, demandant : « Eh ! où est-ce que tu es ? » Mais, elle, elle a ouvert la porte de leur petite maison à eux, faisant ainsi avancer jusqu’à lui la lumière de la lampe comme un tapis qu’on déroulerait sur les marches du perron. Il y avait maintenant autour d’eux sur les murs leurs parents qui les regardaient ; et le sergent d’artillerie croise les bras sur sa poitrine de façon à mettre en valeur les galons qu’il a sur les manches. Le lit était si haut perché qu’il fallait s’aider d’une chaise pour y atteindre. Le lit avait un beau couvre-pieds de dentelle à fond grenat. C’est un lit à la vieille mode avec une garniture à la nouvelle mode ; c’est qu’on est jeunes, n’est-ce pas ?

 

— Augustin…

 

Elle s’était couchée à côté de lui, elle avait éteint la lampe ; et il n’y avait plus rien eu à voir, ni à entendre, nulle part, dans le monde vide et silencieux. Ils en avaient été retirés, ils avaient été transportés dans un autre monde qui n’était qu’à eux. Elle avait fermé les portes, toutes les portes ; j’ai tout fermé, Augustin, disait-elle ; et on est chez nous à présent, on est chez nous, rien que les deux. Est-ce qu’elle lui parle avec des mots véritables ou si c’est en dedans qu’elle lui parle, parce qu’il y a beaucoup de façons de parler ? Mais il faut essayer encore et une dernière fois essayer : alors elle lui parle avec son pied qui va chercher le sien, avec sa main impatiente, avec son corps gourmand de lui ; il ne semble pas comprendre.

 

Il s’est tourné du côté du mur ; elle l’appelle à haute voix :

 

— Augustin ! Hé ! Augustin… Ah ! dit-elle, tu ne dormais pas ?… Eh bien, écoute, il y a une chose que je voulais te demander : « Est-ce que tu viendrais avec moi ? »

 

Il ne s’est même pas retourné.

 

— Où ça ?

— Là-haut, sur les crêtes.

 

Il ne disait de nouveau plus rien. Et elle :

 

— Oh ! Augustin, est-ce que tu es muet ? ou bien est-ce que tu ne m’entends pas ? C’est comme si je te parlais du haut d’une montagne et, toi, tu serais dans le bas. Comme si je t’appelais d’un côté de la vallée et, toi, tu serais de l’autre côté. Est-ce qu’on est si loin l’un de l’autre en même temps qu’on est si près ? Augustin, tu ne réponds rien : est-ce que tu viendras avec moi ?

 

— Quand ça ?

 

Elle a fait le compte ; elle a dit :

— Ça doit être le 13, mercredi prochain.

 

Il a demandé :

— Quoi faire ?

— Aller dire bonjour au soleil, Augustin. Parce qu’il va revenir quand même.

 

Mais il a grogné quelque chose, et puis s’écarte d’elle, gagnant, dans la largeur du lit, toujours plus du côté du mur.

 

 

 

XIII

 

Alors Jean était occupé à la remise le lendemain matin quand Isabelle est arrivée. Il était assis sur le gros plot de bois où est enfoncée la petite enclume qui sert à battre les faux ; il était en train de réparer une pelle, ce qui a fait qu’il avait dû lever la tête, recevant le jour de face, bien que ce fût un pauvre jour.

 

Elle a dit :

— Je suis vite venue parce qu’Augustin est allé au village. Heureusement que tu es là.

 

Il a posé la pelle en travers de ses genoux :

 

— Comment ça va ?

— Et toi ?

— Ça va bien, merci.

 

Il lui a fait le salut militaire en portant la main à ses cheveux frisés ; ses dents ont été belles blanches dans le bas de sa figure qui avait la couleur du bois dont sont faits les façades des chalets. Il était assis, elle était debout.

 

Elle a repris :

— Tu as bien dormi ?

— Oh ! moi, je dors toujours bien, tu sais.

— Eh bien, moi, je n’ai pas dormi, dit-elle.

 

Et puis regarde par la porte ouverte vers le chemin qui mène au village si Augustin n’allait pas se montrer peut-être, mais on ne voyait personne ; d’ailleurs, elle le verrait venir de loin.

 

— Il te faut prendre ton cornet, Jean, le cornet de quand tu gardais les chèvres, et puis tu souffleras dedans.

— Pourquoi faire ?

— Écoute, lui dit-elle, je ne t’ai pas encore expliqué ; c’est mercredi prochain. Tu sais bien ce qu’ils disent. Eh bien, nous, on ira, veux-tu ? Juste au moment où ils disent que le soleil ne se montrera plus jamais, nous on monte dans la montagne pour l’aider à sortir. Parce qu’il sortira, tu sais.

— Et Augustin ?

— Il ne veut pas venir. Et toi ?

— Moi je veux bien.

— Alors tu iras vite prévenir Métrailler parce qu’il connaît mieux les passages que nous. Demande à Métrailler de prendre son fusil. Moi, je dirai à Jeanne Emery de venir, on sera cinq ou six, on ne dira rien à personne, on partira de bon matin. Et, toi, tu souffleras dans ton cornet, comme quand tu gardais les chèvres…

 

Elle regardait toujours de temps en temps vers le chemin ; lui, riait assis sur son plot ; ils sont là, les deux, qui se parlent, avec des figures heureuses, pendant qu’elle jouait sur sa poitrine avec les pointes de son fichu.

 

— Tu étais petit, je me souviens, et moi pas beaucoup plus grande que toi. Tu te souviens ? Quand tu partais avec tes chèvres de bonne heure le matin ; nous, on regardait de derrière les vitres. Nous autres, on regardait pieds nus et en chemise ; et il y avait la grande blanche qui partait toujours en avant, il y avait la petite noire qui ne voulait jamais suivre, il y avait la mère Émonet qui était toujours en retard ; alors tu te mettais en colère et tu soufflais de toutes tes forces dans ton cornet.

— Je me souviens ; c’est pas si vieux.

— Eh bien, tu vas recommencer. Frotte-le avec de la poudre blanche pour qu’il soit bien brillant quand le soleil reviendra. C’est un instrument de cuivre avec une embouchure de corne noire ; lui, riait.

— Une bonne idée, disait Jean ; ça nous fera une promenade. Et puis ça marquera mieux la différence, disait-il. Parce qu’il y a ceux qui vivent dans les chambres et il y a ceux qui vivent en plein air. Nous, on est ceux qui vivent en plein air.

— Je vais m’entendre avec Jeanne Emery. On se donnera rendez-vous chez elle. Il faudra seulement qu’on se garde le secret les uns aux autres, ceux qui viendront. Toi, Métrailler, Tissières, Jeanne Emery, moi, et puis on verra… Métrailler avec son fusil, toi avec ton cornet. Et on le fera sortir d’où il est, le soleil, même s’il ne veut pas.

— Moi, je pense bien qu’il voudra.

— Parce qu’ici, au village, tu te rappelles, il ne se montre guère que vers les dix heures ; nous on l’aura avant huit heures et on le leur annoncera.

— C’est entendu.

 

Jean se lève. Il s’approche d’Isabelle :

 

— Seulement, Isabelle, puisqu’on s’entend bien entre nous, est-ce que tu me donnes quelque chose ?

 

Elle a dit :

— Quoi ?

— Oh ! dit-il, veux-tu ? sur le front.

 

Elle le prend par les deux oreilles. Et vite jette encore un regard du côté du chemin : et puis là où c’est doux, étroit, là où l’os est juste sous la peau, de sorte qu’elle est bien tendue ; au-dessous de l’endroit où sur une même ligne les cheveux sont plantés dru, comme au bord d’un champ de blé les tiges mêlées par le vent :

— Oh ! bien sûr, disait-elle, et c’est juste, puisque, lui, il ne veut pas.

 

Alors il a fait encore une journée triste, puis il a fait une seconde journée triste. C’était vers les dix heures du soir. Les lumières en s’éteignant aux fenêtres retranchaient les maisons du monde, et faisaient d’elles de la nuit dans la nuit. Les maisons avaient renoncé, l’une après l’autre, à être. Il n’y avait plus eu dans toute cette mort qu’une faible lueur qui indiquât la place du village et marquât encore qu’il était en vie ; c’était la lampe de Brigitte qui continuait à briller, mais à peine ; et est-ce qu’elle ne va pas s’éteindre et qu’est-ce qu’il restera de nous si elle s’éteint ?

 

Denis Revaz s’était couché, mais n’avait pas pu s’endormir.

Il était peut-être onze heures quand il s’est dit : « Est-ce qu’on m’appelle ou bien si je rêve ?… »

 

Mais on l’appelait de nouveau ; alors il a poussé sa femme du coude :

— Dis donc, Euphrosine, tu as entendu ?

 

Leurs deux garçons devaient dormir depuis longtemps ; mais, elle, il a bien vu qu’elle avait dû rester éveillée, bien qu’elle fût sans mouvement à ses côtés ; l’un et l’autre là sans rien dire, tous deux pensant sans doute aux mêmes choses ; parce qu’elle avait répondu tout bas :

 

— Qu’est-ce que c’est ?

— Denis !

 

Il n’a pas pu douter cette fois qu’on ne l’appelât ; la voix venait de devant la maison ; elle était à la fois faible et impérieuse, elle n’était qu’un murmure et en même temps comme un cri ; et il s’est assis sur le lit. Il a dit à sa femme : « Toi, tu restes là ! » puis est sorti du lit sans allumer la lampe, passe son pantalon, sa veste, ne faisant aucun bruit, à cause de ses garçons ; et on continuait d’appeler tout bas pendant ce temps : « Hé ! Denis ! hé ! vous entendez, Denis ? » puis il y avait un silence, puis la voix reprenait, et maintenant il lui semblait la reconnaître… Et c’était bien qui il pensait, parce qu’ayant ouvert la porte, il avait reconnu Brigitte.

 

— Denis, il vous faut vite venir, représentez-vous ; ah ! mon Dieu !

Il dit : « Quoi ? »

— Venez vite, son feu s’est éteint.

— Le feu de qui ?

 

Brigitte a dit :

— Anzévui…

— Eh bien ?

— Eh bien, dit-elle, il ne l’aurait pas laissé éteindre si… Je le connais, moi. À neuf heures, ça bougeait encore dans ses vitres. Et moi, je me suis endormie. Mais j’ai été réveillée en sursaut un moment après, comme s’il y avait quelqu’un qui me disait qu’il s’était passé quelque chose ; et là-haut ça ne bougeait plus… Denis, il vous faut venir.

— Je veux bien, mais il faudrait être deux ou trois.

— Appelez vos garçons. Il secoua la tête :

— Non, disait-il, pas eux. Mais vous ? Est-ce que vous ne pourriez pas aller chercher quelqu’un pendant que je me prépare ?

 

Elle était revenue avec Follonnier et Métrailler ; ainsi ils ont été les quatre. De la maison de Revaz on ne pouvait pas voir celle d’Anzévui. Il fallait être arrivé au tournant du chemin pour qu’elle se montrât enfin ; et, ce soir-là, elle ne s’est pas montrée. La lueur qui en marquait la place, et qui était un peu comme quand le garde-voie élève et abaisse son drapeau déteint, avait été roulée et emportée. La neige elle-même était sans couleur ; elle faisait seulement dans le bas de la nuit une vague lueur comme celle qui passe au-dessous d’un rideau qui traîne. C’est cette dernière nuit, ils viennent, ils étaient les quatre, ils étaient finalement arrivés devant la porte d’Anzévui, ils entrent ; et ils avaient été jusqu’alors dans la nuit, mais ils se sont trouvés dans une autre plus grande nuit.

 

— Charrette ! dit Métrailler, est-ce que j’ai des allumettes ?

— J’en ai, dit Follonnier.

 

Ils se tenaient sur le pas de la porte. Là, Follonnier frotte une allumette soufrée, puis tend le bras vers l’intérieur de la pièce. Seulement la petite flamme bleue n’avait pas éclairé et la flamme plus vive qui est venue ensuite pas assez :

 

— Oh ! disait Brigitte, c’est qu’il faudrait pouvoir aller chercher une bougie. Elle doit être sur le manteau de la cheminée, parce qu’il s’éclairait avec son feu et seulement avec son feu.

— J’y vais, dit Follonnier.

 

Il frotte encore une allumette, puis s’arrête. Le silence qui remplissait la pièce était comme quelque chose qui vous empêchait d’avancer. Brigitte avait fini par aller rejoindre Follonnier. L’allumette s’était éteinte ; ils se cognent à la table, puis voient la table, et Brigitte tout bas a dit : « C’est là. » Elle tenait Follonnier par le pan de sa veste : puis, la bougie ayant été allumée, ils ont été vus tous les deux.

 

— Qu’est-ce que je vous disais ?

 

Follonnier, élevant la bougie, s’était tourné vers les deux autres qui étaient restés sur le pas de la porte et qui s’approchent : Brigitte était là, les mains jointes, tournée vers le fauteuil qui se distinguait maintenant.

 

Elle s’est signée trois fois de suite.

 

Et, dans le fauteuil, il y avait le père Anzévui, parce qu’il était mort comme quand on s’endort, comme la lampe qui s’éteint faute d’huile, comme la fontaine qui cesse de couler par manque d’eau, comme se tait le son de la cloche quand le battant n’est plus en mouvement. Ses mains s’étaient seulement ouvertes ; le livre avait glissé de ses genoux ; sa tête avait penché de côté ; on ne voyait plus sa figure, mais seulement ses cheveux et sa barbe qui faisaient une tache blanche comme celle qu’il y a dans le haut des montagnes où l’hiver dure tout l’été.

 

— Bien quoi ?

 

C’était Follonnier. Il ne pouvait pas rester longtemps sans rien dire.

 

— Bien quoi ? il était vieux, il avait fait son temps, qu’est-ce que vous voulez ? il ne faisait besoin à personne. Il faut nous y mettre, disait Follonnier, pendant qu’il est chaud. Il a posé la bougie sur la table.

— C’est pas lui seulement, c’est nous, disait Brigitte, c’est nous autres… Oh ! allez doucement, disait-elle, ayant vu Follonnier et Métrailler qui s’approchaient du corps, se préparant à l’emporter ; et le père Revaz, lui, n’avait pas bougé de sa place, mais on voyait sa mâchoire trembler ; allez doucement, s’il vous plaît ; et où est-ce que vous voulez le mettre ?

 

— Il a bien un lit ? a dit Follonnier.

— Oh ! disait-elle, il n’est pas fait : il n’y couchait plus ces derniers temps ; il avait trop de peine à respirer. Attendez que j’aille faire de l’ordre.

 

À présent elle s’affairait ; et elle disait : « Éclairez-moi », s’étant dirigée vers l’angle de la pièce où il y avait, en effet, un vieux lit de sapin fait d’un simple cadre de bois avec une paillasse et des couvertures. Le traversin était sans housse, la paillasse sans draps. Mais elle a lissé la paillasse du mieux qu’elle a pu de la main, elle a mis le traversin où il fallait ; et eux, alors, avaient apporté Anzévui, c’est-à-dire Cyprien et Follonnier.

 

— Il ne pèse pas plus lourd qu’Arlettaz, disait Follonnier, et il se laisse encore mieux faire ; il n’est pas non plus beaucoup mieux logé que lui…

 

Pendant qu’ils couchaient Anzévui sur sa paillasse ; et Brigitte lui a joint les mains, et on lui a fermé la bouche en lui nouant un mouchoir autour de la tête ; puis Brigitte : « Il faut que j’aille chercher l’eau bénite et mon chapelet » ; alors Revaz lui avait dit :

 

— Je vais avec vous.

 

Il n’était pas revenu.

 

Brigitte, elle, à son retour avait tout disposé autour du mort comme c’est l’habitude jusqu’au moment où ils nous quitteront pour toujours ; elle avait allumé les bougies, mis une nappe propre sur le coin de la table ; elle s’était assise à côté du lit. Elle hochait la tête :

 

— C’est bien ce qu’il m’avait annoncé, parce qu’il m’avait dit : « Je passerai en même temps que lui. »

— Bah !

— C’est signe qu’il a vu clair, c’est signe qu’il ne s’est pas trompé.

— Il a confondu, disait Follonnier. Il s’est pris pour le soleil.

— Oh ! taisez-vous, disait Brigitte.

 

À ce moment, Métrailler s’était levé de dessus sa chaise :

 

— Ah ! tu nous quittes ? disait Follonnier.

— Oui, il faut que j’aille ; je vous enverrai quelqu’un.

— Moi, je reste encore un moment.

— Moi, je vais rester tout le temps, dit Brigitte. Seulement, Cyprien, disait-elle, regardez en passant si ma lampe brûle bien toujours.

 

Elle, c’est dès cinq heures, cette même nuit, qu’elle s’est réveillée, car, même par temps couvert, il commence à faire clair de bonne heure en avril. Elle bouge un genou, elle bouge l’autre. Elle les bouge juste assez pour qu’Augustin finisse par lui dire : « Qu’est-ce que tu fais ? » mais sans trop se réveiller. « Je sais pas, j’ai soif, je vais boire un verre d’eau à la cuisine. » Elle se glisse hors du lit. Elle n’avait pas allumé la lampe. Ses pieds sont légers et prudents. Elle est sortie de la maison. Elle a été ensuite dans la neige et dans la nuit, mais le chemin n’était pas long, si bien qu’elle a vu bientôt briller les fenêtres de la chambre de Jeanne Emery, qui étaient déjà éclairées. Et, de dessous les fenêtres de Jeanne Emery, elle n’a eu qu’à dire : « Jeanne, c’est moi. »

 

— Quelle heure est-il ? ils vont venir, disait Isabelle.

— Oh ! dit Jeanne, on a le temps.

— Tu es prête ?

— Je suis prête.

— Et mon costume ?

— Le voilà.

 

Sur le lit étaient étalés l’un à côté de l’autre la jupe et le corsage d’Isabelle : « Seulement, disait Jeanne Emery, j’ai peur que tu n’aies pas assez chaud, parce que c’est léger. »

 

— Oh ! disait Isabelle, j’ai mon châle.

 

Puis s’est mise devant le miroir, puis Jeanne a approché au bout de son fil l’ampoule électrique qu’elle a accrochée à un clou :

 

— C’est que j’ai manqué d’étoffe, disait Jeanne.

— Ça ne fait rien, j’ai mes colliers.

 

Elle levait les bras en riant devant le miroir. Son rire était comme de l’eau qui coule, ses dents comme les petites pierres blanches qu’on voit bouger au fond de l’eau.

 

— Ça me serre !

— Attends, disait Jeanne Emery.

 

Jeanne Emery tirait des deux mains sur le caraco :

 

— Il n’est pas en place et puis tu es ronde. Oh ! disait-elle, on va te voir par devant jusqu’au bas du cou.

— Ça ne fait rien, c’est le printemps. Où est-ce que tu as mis mon collier ? et où as-tu mis mes boucles d’oreilles ?

 

Le collier a été comme une entaille rouge à son cou brun, il y a eu comme deux gouttes de sang qui ont perlé à ses oreilles. Puis, inclinant le miroir, elle s’y est regardée des pieds à la tête ; elle avait les pieds petits dans ses gros souliers à clous. Elle se regarde encore ; elle a le mollet rond sous ses épais bas de laine, la taille fine, la nuque pleine.

 

— Dis donc, Jeanne, tu crois que ça va ?

 

Et Jeanne Emery :

— Je crois que ça va.

 

Alors Isabelle a pris son châle et se l’est noué autour de la poitrine ; a attaché sous son menton un fichu noir à petits bouquets de toutes couleurs :

 

— Ça y est !

 

Au même moment on a entendu la voix de Jean sous les fenêtres :

 

— Êtes-vous là ?

 

Isabelle lui a dit :

— As-tu ton cornet ?

 

Il l’a tiré de dessous sa veste.

 

Ensuite Métrailler et Tissières étaient parus ; Isabelle a dit à Métrailler :

— Et vous, avez-vous votre fusil ?

 

Mais on avait déjà vu le canon qui dépassait par-dessus son épaule.

 

— Et des cartouches, Métrailler ?

 

Il a fouillé dans sa poche : il en avait plein la main ; c’étaient des cartouches à balles comme celles dont on se sert pour aller chasser le chamois.

 

— J’en ai, vous voyez, et plus qu’il n’en faut. Parce qu’il faudra tirer combien de fois ?…

— Treize fois de suite.

— Pourquoi treize ?

— Parce que c’est le treize du mois.

 

À ce moment, ils avaient eu une surprise, car il n’y a pas eu que Lucien Revaz, le cadet, qui s’est présenté, mais aussi Julien qu’on n’attendait pas :

 

— Tiens, vous venez ?

— Tiens, tu viens, toi aussi ?

— Oui, disait Julien, parce que je suis pressé, moi aussi, de le voir et je m’en ennuie.

 

- Et cependant Métrailler avait dit :

— Vous savez qu’Anzévui est mort.

— Eh bien, voilà, ça y est, c’est fini ! disait Isabelle, tout commence ou tout recommence. Allez devant, Métrailler, c’est vous qui nous montrerez le chemin, et puis toi, Jean, tu vas ensuite.

 

Elle avait ouvert la porte et Métrailler :

— Oui, seulement il y en a d’autres qui prétendent que c’est la fin pour tout le monde du moment, qu’Anzévui est mort.

 

Mais Isabelle avait fait entendre son rire, et il a été de nouveau comme le chant du merle avant le temps.

 

Ils se sont tus d’abord parce qu’ils avaient à longer une partie de la rue qui traverse le village. Ils marchaient deux par deux, Métrailler en tête ; Jean était à côté d’Isabelle et elle lui avait pris la main. Du côté du levant, dans le bout du village, la lampe de Brigitte éclairait doucement derrière les carreaux. Et ils ont vu ensuite qu’il y avait, cette nuit-là, une autre fenêtre éclairée et beaucoup plus qu’à l’ordinaire, d’une lumière moins incertaine, et moins variable, et plus fixe : c’étaient les bougies qui brûlaient sur le coin de la table dans la cuisine d’Anzévui.

 

Ils avaient donc passé en silence près de la maison d’Anzévui ; ils avaient commencé à monter. La neige était gelée, parce qu’il n’avait pas cessé de geler la nuit. Mais, le jour, elle avait commencé à fondre d’en dessous, de sorte que son épaisseur était déjà diminuée. Métrailler marchait en tête, et la piste qu’il ouvrait était reprise par Tissières, puis par les autres, et élargie ; pendant qu’au-dessous d’eux le village continuait à dormir sous beaucoup de petits toits à peine aperçus, à peine dessinés sur leurs bords par un trait bleu. Aucun changement n’était encore visible autour d’eux, ni à leurs pieds ; il a fallu qu’ils se fussent élevés davantage pour que la neige prît enfin une apparence de couleur. Était-ce bien, d’ailleurs, une couleur ? On vit quelque chose de pâle naître peu à peu au-dessous de soi, sans dessin, ni contours, mais une vague clarté s’en dégageait quand même : c’est d’en bas que naissait le jour, et eux ils ont été portés par lui dans l’air encore occupé par la nuit. Est-ce qu’il faut que tu souffles dans ton cornet, Jean ? Oh ! pas encore. Car il y avait au-dessus d’eux la crête dont ils n’étaient pas loin, mais qu’ils avaient à atteindre d’abord, parce qu’on domine de là les deux versants, on est au point de rencontre des deux pentes de la montagne ; on peut se pencher d’un côté, on peut se pencher de l’autre, ayant un pays tout entier, puis un autre pays tout entier au-dessous de soi.

 

Et alors est-ce que tu vas pouvoir souffler dans ton cornet ?

 

Ils étaient les sept, ils sont arrivés sur l’arête. La neige en avait été balayée par les vents. C’est qu’ici ils ne sont contenus par rien, qu’ils soufflent du nord ou du sud. Eux, se sont trouvés faire face à ce dos où les blocs, posés à la suite l’un de l’autre, ont eu soudain une couleur et une forme ; ils sont devenus gris et on voit qu’ils sont gris ; ils ne sont pas seulement gris, mais veinés et on voit leurs veines, et tachés et on voit leurs taches. Dans les vides qu’ils laissaient entre eux un peu de neige était restée, on voyait la neige ; ailleurs on voyait la terre et il y avait dessus un peu de gazon jauni. Du jaune, du blanc, du gris, du brun. C’est alors qu’Isabelle avait tendu le bras :

 

— Regardez là-bas ; qu’est-ce que j’ai dit ?

 

Ils s’étaient arrêtés. On la voyait maintenant, elle ; elle aussi, elle les voyait. On voyait la couleur de leurs visages, on voyait la couleur de leurs vêtements : les guêtres de Métrailler, les jambières de Tissières, la moustache de Julien Revaz ; et, elle, ses joues brunes qui étaient dans leur milieu comme la pêche quand elle mûrit :

 

— Ça va être le beau temps. Souffle dans ton cornet, Jean, qu’ils nous entendent du village. Souffle comme à la caserne. Dis-leur : « Debout, les vieux, c’est le moment. »

 

Jean a soufflé dans son cornet. Alors on a vu le village renaître peu à peu à lui-même. De là-haut, ils l’ont vu ressusciter à la lumière, ayant baissé la tête en même temps que Jean tournait vers lui l’embouchure de son instrument. L’air avait été nettoyé entre eux et lui, l’air était devenu tout à fait transparent ; et là au fond, les toits s’apercevaient parfaitement, étroitement serrés l’un contre l’autre, faisant des carrés un peu bleus et qui penchaient dans des sens différents. Le cornet de Jean les désignait : et, au-dessus du bleu des toits, un autre bleu plus pâle s’était mis alors à bouger, ayant un mouvement comme celui des vagues que le vent doucement balance sur le lac par les beaux jours. Ils venaient, là en bas, d’allumer le feu dans les cuisines. Les femmes étaient devant leur fourneau ou bien penchées sur le foyer ; elles ont dit : « Qu’est-ce qu’on entend ? »

 

Elles lèvent la tête, elles se disent : « Qu’est-ce qu’on entend ? mais c’est le cornet du berger des chèvres » ; puis, se tournant vers la fenêtre : « Tiens ! il va faire beau aujourd’hui. »

 

« Oh ! mon petit, qu’est-ce qu’il y a ? » Justine Émonet avait pris son enfant contre elle, l’ayant soulevé droit en l’air ; elle avait appliqué sa tête contre sa tête et, joue à joue, elle lui parlait ; mais, lui, continuant d’ouvrir une grande bouche sans dents dans une figure toute rouge et où les yeux étaient disparus dans les plis de la peau que les cris faisaient remonter, tout à coup il perdait le souffle, et il y avait un long silence, d’où il ne sortait plus que par une espèce de déchirement.

 

— Oh ! mon petit, mon petit, qu’est-ce qu’il y a ? Où as-tu mal ? est-ce que vraiment tout est fini ?

 

Mais alors le grand jour est entré par la fenêtre ; elle s’en approche, elle se met dedans ; puis tourne l’enfant en pleine lumière :

 

— Oh ! se disait-elle, il n’a plus d’yeux tant il pleure, mais il est rouge, il est beau rouge. Il ne serait pas si rouge s’il n’était pas en bonne santé. Est-ce que ce serait peut-être seulement qu’il a faim ?

 

Elle s’est assise près de la fenêtre, elle a ouvert son caraco. Et, tout à coup, les cris se taisent. Elle a pris le bout de son sein entre ses doigts, elle se penche en avant ; la petite tête à fin duvet d’oiseau s’est alors tournée de côté. Et il s’est fait un petit bruit, à cause de quelque chose qui va de moi à lui, à cause d’une circulation. De sorte qu’elle ne bougeait plus ; elle levait seulement les yeux, non pas la tête ; et un sourire était sur sa figure penchée comme une seconde lumière, cependant qu’elle regardait par les petits carreaux la neige qui devenait rose, comme si les œillets de son jardin fleurissaient tous en même temps.

 

Jean Antide, là-haut, souffle dans son cornet ; voilà la mère Revaz qui appelle son mari : « Denis, Denis, viens voir, tu t’es trompé… Le temps s’éclaire… Sûrement qu’on va voir le soleil aujourd’hui » ; et Jean Antide, là-haut : « Ça y est », et il remet le cornet sous sa veste, parce qu’Isabelle lui a dit :

 

— Ça suffit pour le moment.

 

Puis a dit à Métrailler : « Il nous faut suivre la crête jusqu’en Sézymes ; on peut ? dites-donc, Métrailler. »

 

— Bien sûr qu’on peut, puisqu’il fait beau.

 

Ils ont marché sur ce dos de pierre qui était ensuite un dos de terre ; ils marchent, tantôt sur le roc où les clous grincent comme les dents contre un os, tantôt sur une épaisseur d’herbe pareille sous les pieds à un tapis de feutre. Ils sont parvenus ensuite à un élargissement où poussaient quelques mélèzes déjetés qui avaient l’air de fumées grises poussées de côté par le vent ; mais à travers ces fumées tout à coup qu’est-ce qu’on voit là-bas, sur notre gauche ?

 

— Jean, souffle dans ton cornet.

 

Il a soufflé dans son cornet et Métrailler continuait à tendre la main à Isabelle ; aux places difficiles, Métrailler qui était plus haut qu’elle la tirait par devant, Jean la poussait par derrière :

 

— Eh ! Jean, tu vois, souffle de nouveau.

 

Le cornet s’est mis à briller.

 

Et elle disait :

— J’ai trop chaud.

 

Ils s’étaient arrêtés de nouveau sur une pointe ; on commençait à voir la terre dans toute son étendue, le ciel au-dessus d’eux commençait à se dévoiler ; elle disait : « J’ai trop chaud » ; elle a ôté son fichu de tête.

 

Brune et rose, on voyait son cou, on voyait ses boucles d’oreilles, on voyait ses cheveux où un peu de neige qui avait fondu faisait des gouttelettes et elles ont été comme quand la rosée, à la pointe de l’herbe, brille dans le jour.

 

— Ah ! dit-elle ; mais on va y être, ou quoi ? et sa poitrine se gonflait sous son châle.

 

— On y est presque, disait Métrailler ; il n’y a plus qu’une dernière tirée. On sera juste là-haut au bon moment ; eh ! la dorée…

 

Regardant Isabelle :

— Et, vous deux, les dorés, disait-il en regardant Jean : et il y a nous autres, les brûlés, n’est-ce pas, Tissières ? Eh bien, c’est nous qu’on tire ; vous, vous n’avez qu’à vous laisser tirer.

 

Les nuages, à l’horizon, se rassemblaient en flocons comme fait le lait quand il caille ; les flocons étaient gris, ils sont devenus roses, ils se sont disposés en lignes régulières et tremblées comme celles que fait l’eau dans le sable au bord de la mer. Et c’est à gauche que ça a commencé. Une première pointe y a paru, comme une bougie avec sa flamme. Eux, ils étaient encore dans l’ombre, mais là-bas, du côté du levant, tous ces feux l’un après l’autre s’étaient maintenant allumés. Et pas seulement les imaginés, pas seulement ceux qu’on s’invente à soi-même, pas seulement ceux qu’on se représente en fermant les yeux, comme avant ; – mais les réels, les véritables, ceux qui se voient, qui pourraient se toucher, qui sont là, qui vous tirent le regard dehors, qui vous arrachent à vous-même. Les vapeurs se roulaient en boules qui étaient posées les unes à côté des autres comme des ballons prêts à partir, sur quelque étage plat de la montagne ; et tous ces globes et ballons, l’un après l’autre, ont été lâchés, découvrant derrière eux mille pointes qui s’aperçoivent, avec leurs robes éclatantes, agenouillées dans le matin.

 

— Souffle, Jean : ou bien si tu n’as plus de souffle…

 

Il souffle encore ; il n’y avait plus devant eux qu’un dernier escarpement qu’ils surmontent ; alors, au-dessus des montagnes, le ciel s’est doré tout à coup, devenu pareil avec ses rayons à un grand éventail qui s’ouvre. Isabelle a dit à Métrailler :

 

— Préparez-vous !

— Oh ! ça n’y est pas encore tout à fait.

Alors elle a dit :

— J’ai trop chaud.

 

C’est que l’air était de plus en plus tiède, c’était aussi le mouvement qu’on s’est donné.

 

— Tu vois, disait Lucien Revaz à son frère, si tu as bien fait de venir !

 

Tandis qu’elle, elle ôte son châle, et on a vu le collier rouge dans le bas de son cou nu.

 

— Oh ! disait Jeanne Emery, tu vois bien, ton caraco, il est trop court !

— Tant pis, et puis à Jean : « Et toi, trouves-tu ? » et rit et a fait bouger sous l’étoffe mince ses belles épaules.

— Il vient ?

— Pas tout à fait encore.

— Dommage, a-t-elle dit, dommage qu’on ne puisse pas descendre ensuite à notre mayen. Il est juste là-dessous.

— Je sais bien, disait Métrailler, mais il y a trop de neige et elle va se mettre à fondre.

— Dommage ! on pourrait y danser. Jean, est-ce que tu as ta musique à bouche ? Eh bien, garde-la dans ta poche, et on ira y faire les foins ensemble ; ce sera bientôt, disait-elle ; le temps va vite, qu’en dis-tu, Jean ? Puis :

 

— Métrailler, vous êtes prêt ?

 

Elle était en avant de nous, elle nous tournait le dos ; on voyait ses tresses pendre sur sa nuque comme une grappe de raisins noirs. Et le duvet qui était sur ses joues s’est illuminé tout à coup, en même temps que la ligne de son cou et le contour de ses épaules ont été marqués par un trait de feu.

 

Métrailler lève son fusil en l’air.

 

Un, deux, trois, quatre, voilà qu’ils comptaient les coups au village. Ils disaient : « Où est-ce qu’on tire ? » Ils ont compté jusqu’à treize coups. Et ni Brigitte, ni une autre vieille, qui veillaient Anzévui, n’avaient encore bougé ; mais alors on a entendu une mouche qui s’était réveillée se mettre à bourdonner quelque part dans la pièce.

 

— Eh ! a dit la vieille, dites donc, hein ? il semble bien qu’il se soit trompé…

 

Brigitte n’a rien répondu, mais elle s’était levée ; elle avait été prendre un linge, elle l’a étendu sur la figure du mort.

 

 

 

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1 – Petit canal (parfois en bois) courant à flanc de coteaux destiné à assurer l’irrigation des villages ou des prairies pour faire pousser le fourrage nécessaire à l’élevage. Certains de ces ouvrages sont étonnants et franchissent des parois à pic ou s’accrochent à elles. Aujourd’hui de très nombreux bisses ont disparu. (BNR.)

 

2 – Le Valais est francophone, en aval du Rhône, jusqu’au lac Léman et germanophone à partir de Sierre – et donc Brigue – en remontant vers les sources du Rhône. (BNR.)

 

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Ce livre numérique a été édité par la bibliothèque numérique romande https://ebooks-bnr.com/ en février 2018. — Élaboration : Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : pour les ELG : Jean-Marc, MichelB, Coolmicro ; pour la BNR : Sylvie, Françoise. — Sources : Ce livre numérique est réalisé à partir de la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits que nous avons corrigée et adaptée en fonction de notre édition de référence, Œuvres complètes 18 Le Garçon savoyard Si le soleil ne revenait pas, Lausanne, Mermod. 1941. La photo de première page, Le cirque de Creux de Champ le matin, a été prise par Laura Barr-Wells le 14.02.2012. — Dispositions : Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu… – 192 – — Qualité : Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître… — Autres sites de livres numériques : Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

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Ramuz, Adam et Ève

 

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Avertissement

Pour qui ne connaîtrait pas cet écrivain, Ramuz compte autant d'admirateurs que de détracteurs. Ceci tient essentiellement à son style unique qui, ayant été longuement critiqué, a vu sa marginalité accentuée, avant qu'il soit enfin reconnu, et désormais admiré par de nombreux passionnés de littérature.

Écrivain suisse francophone, ses écrits - et son style - ont été notablement inspirés, comme ici, par le monde paysan et montagnard de son pays, dont il cherche à reproduire au plus près parler et mentalité, au prix de quelques expressions et métaphores rarement, voire jamais lues, voire déplaisantes, voire savoureuses...

Reste que son style, comme vous le verrez dès les premières pages, peut pour le moins déconcerter et porter à abandonner la lecture (nul n'est tenu à la contrainte). Ou à poursuivre plus avant dans son oeuvre ("Derborence" est dans ce cas recommandé en priorité).

 

 

JCP

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Charles-Ferdinand RAMUZ, Adam & Ève

 

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PREMIÈRE PARTIE

 

I

 

                            Mme Chappaz jeta dans la poêle pleine d’huile bouillante les pommes de terre coupées en tranches minces, et elle recula vivement, tout en renversant la tête en arrière.

Puis elle s’est mise à secouer la poêle à petits coups, pendant que l’huile à la surface du récipient faisait des bosses, comme quand le lac « brasse » par le mauvais temps.

C’est alors qu’elle a vu Bolomey qui arrivait.

Quelle heure peut-il bien être ? L’horloge a sonné un coup dans le corridor. Une heure de l’après-midi. « C’est drôle », a pensé Mme Chappaz qui secoue de nouveau sa poêle, ayant sur les joues deux petits bouquets de roses minutieusement peints comme sur un vieux cadran de pendule.

Bolomey s’était assis à une des tables sous les arbres dont les bourgeons venaient seulement de s’entrouvrir, de sorte qu’ils étaient tout entourés encore d’une fine poussière, comme si on avait secoué dessus le contenu d’un vieux sac à ciment ; et Mme Chappaz : « À ces heures ! » Elle a pris dans le four le plat qu’elle y avait mis chauffer ; elle empoigne la poche plate percée de trous qui brillait comme de l’argent, étant fraîchement étamée ; elle s’est tournée vers sa fille Lydie qui entrait :

— Va lui demander ce qu’il veut.

— Qui ?

— Tu ne vois pas ?

— Tiens, c’est Louis, a dit Lydie ; qu’est-ce qu’il fait par là ?…

Lydie alors a déposé sur la table son plateau de bois à poignées, où il y avait une soupière et des assiettes ; une grande fille qui a dit : « Il fait chaud », et elle mord dans une pomme.

Lui, n’avait pas bougé de sa place. Il s’y était assis et accoudé ; elle venait, il ne bouge pas. La cuisine ouvrait directement sur la terrasse ; il avait dû pourtant entendre le bruit que la porte avait fait en s’ouvrant et qu’on venait : il n’a pas bougé. Elle lui a dit :

— Bonjour, Monsieur Louis.

Il n’a rien répondu.

— Qu’est-ce que vous prenez ?

— Un café.

— Nature ? Il a hoché la tête ; c’est tout.

Elle a repris sa pomme, qu’elle avait fourrée avant de sortir dans la poche de son tablier et a mordu dedans tout en s’en retournant, pendant que les pommes de terre saupoudrées de gros sel attendaient sur leur plat ovale. Elle mordait dans sa pomme :

— Un café nature.

— Va toujours servir ces messieurs, dit Mme Chappaz ; je prépare le café pendant ce temps.

Mme Chappaz prit un linge où elle s’essuya les mains. La grande cafetière de cuivre était au chaud sur un coin du fourneau : « Qu’est-ce qu’il peut bien lui être arrivé, qu’il soit ici à des heures pareilles ? » Elle regarde Bolomey par la fenêtre ; elle voit qu’il est assis tout seul sur la terrasse et il ne bouge toujours pas. Puis elle le voit qui hoche la tête. Elle s’est essuyé les mains, elle pend le linge à son clou ; elle prend un verre sur le rayon où ils étaient rangés en grand nombre les uns à côté des autres ; elle voit Bolomey qui tire un papier de sa veste, qui l’a lu (c’était vite lu) ; alors il semble réfléchir, le plie à nouveau, le remet où il l’avait pris ; et, légèrement balancée par un peu de vent, l’ombre bougeait sur ses épaules, percée de trous comme une éponge. Elle avait retourné le verre qui était un verre ordinaire, haut et étroit, ayant un large pied épais et plein de bulles ; elle regarde de nouveau ; elle voit qu’il ne bouge plus. Elle prend une cuillère dans le tiroir, trois morceaux de sucre qu’elle pose l’un à côté de l’autre sur un petit disque de nickel guère plus grand qu’une pièce de cinq francs, – à pas plus de dix ou quinze mètres d’elle sous les arbres, où il y a des tables, avec son chapeau de tous les jours, son veston de tous les jours, son pantalon de tous les jours, bien reconnaissable et méconnaissable. « Il aurait mieux fait d’épouser Lydie, se disait Mme Chappaz ; peut-être qu’elle se serait calmée. Et, pour lui aussi, ça aurait mieux valu. »

Elle soupire. Elle soupire bruyamment, secouant la tête comme Bolomey vient de faire, un garçon qui a du bien, un garçon qui est indépendant depuis que sa mère est morte, – et son orgueil était cette cafetière en cuivre bien fourbie au brillant belge, qu’elle vient de soulever, versant dans le verre un liquide brunâtre et trouble. « C’est dommage, puisqu’on est voisins, pense-t-elle. Et ça doit mal aller chez lui… » rangeant sur un plateau d’aluminium le verre, la cuillère, le sucre : « c’est dommage. Et puis il y a Lydie, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse de cette grande fille ?… » Lydie revenait justement :

— Tâche de savoir ce qu’il a. Ça ne doit pas aller avec sa femme.

— Tu crois ?… Tu es bien curieuse, maman.

Lydie, elle, ne l’est pas. Elle fait son service. Des clients à la salle à manger, d’autres dans la salle à boire, celui-ci enfin qui est seul sur la terrasse : elle passe de l’un à l’autre avec un poulet, un litre de vin, un café. C’est le métier. Elle avait fini de manger sa pomme. Elle voit qu’il fait aussi doux dehors que dans la cuisine, où le fourneau pourtant brûle depuis de bonne heure le matin, mais c’est qu’elle est basse et humide. L’hiver se tient réfugié dans nos maisons particulières alors qu’il a été chassé depuis longtemps par le printemps de dessous le grand ciel qui est à tout le monde. Grande, et est-ce qu’elle est maigre ? On ne sait pas bien. À cause peut-être de son chandail de laine, qui est de couleur trop claire, et d’un vert un peu faux parmi ces autres verts. Il est brun, lui, de la tête aux pieds ; elle, elle est jaune et verte. Elle pose le plateau où est le café à côté de Bolomey sur la table pas nettoyée, mais c’est qu’on n’avait pas encore fait la toilette de la terrasse. On voyait la plupart des chaises et des tables, qui étaient pliantes et en fer, être encore empilées contre le mur sous un petit avant-toit, parmi les toiles d’araignées et entre des tas de feuilles mortes que la bise avait poussées là de son balai méticuleux. Elle était sans gêne et semblait sans timidité ; lui, avait les coudes dans la poussière.

Elle a dit :

— Vous auriez pu au moins me laisser donner un coup de torchon, Monsieur Louis.

Peut-être que Mme Chappaz les surveillait par la fenêtre, mais on ne pouvait pas voir ce qui se passait derrière les vitres que le soleil faisait briller.

Bolomey n’a rien répondu.

 

Ah ! il faisait doux ; ah ! il faisait beau dans le monde. Il faisait tiède. Le vent passe, il vient de tous les côtés. Il vient de l’ouest où est la Sorge dans son vallon, il vient du nord où est le mont couvert de bois, il vient du sud où est le lac ; il vient de partout à la fois, faisant des remous où un premier papillon jaune monte et descend, tandis que ses ailes bougent comme les pages d’un livre ouvert, car c’est l’air qui les fait bouger.

Et lui et elle étaient dans ce vent ; elle lui a dit :

— Alors quoi, ça ne va pas ?

Il a haussé les épaules, étant toujours accoudé, dans son habit de grosse laine brune, devant le café qui fume dans le verre et les trois morceaux de sucre, – en avril, vers le 15 ou le 16 avril. — Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?

Il ne répond rien.

— Oh ! moi, a-t-elle dit, vous savez, ce n’est pas pour vous questionner… Mais si vous aviez besoin d’un coup de main, n’est-ce pas ?…

Il secoue la tête, il n’a toujours rien répondu. On voyait qu’il y avait en elle beaucoup de hardiesse. Une autre se serait rebutée : elle, elle ne s’en allait pas. Est-ce seulement sa nature, ou si c’est parce qu’on était bien ici, dans ce mélange d’ombre et de soleil, dans cet air tiède qui sent bon, qui sent l’herbe, la feuille verte, la mousse, le sapin, l’eau du lac ? Elle reste là, elle a dit :

— Attendez, je vais chercher un torchon.

Il ne bouge pas. Elle revient.

— Excusez-moi, c’est tout de suite fait. Ah ! ces oiseaux !…

Levant la tête, et il y en a en effet plein les arbres, des gros et des petits, criant tous à la fois et se poursuivant dans les branches. Elle doit élever la voix, parce qu’on ne s’entend plus.

— Levez les coudes ; là… C’était dégoûtant…

Il y a des merles, des mésanges, des pinsons, des fauvettes, sans compter des moineaux en grand nombre, qui bougeaient dans les branches, parmi les pousses vertes, comme des feuilles mortes, pas encore tombées ; puis voilà qu’elles tombent :

— Comme ça, ça va mieux, hein ?

Elle avait mis le torchon sous son bras ; lui continuait à ne rien dire. Et tout à coup :

— Écoutez.

Il s’arrête. On a été étonné de sa voix qui était changée, et il a regardé autour de lui.

— Je voulais vous demander…

Regarde encore autour de lui :

— Mais n’en dites rien à personne… Est-ce que vous ne l’auriez pas vue ? Vous ne l’avez pas vue passer ?…

Elle a dit :

— Non.

Et c’est tout, et elle a dit non tout de suite, sans même s’être informée de qui il s’agissait, comme si elle le savait bien (et en effet elle le savait bien, il n’avait pas eu besoin de le lui dire) :

— Oh ! alors, a-t-il dit, alors…

Un oiseau passe tenant dans son bec un brin de paille qui a brillé dans le soleil comme une petite chaîne d’or. C’est des choses qui arrivent. Elle ne semblait ni étonnée, ni désireuse d’en savoir davantage, ni excitée par la curiosité comme sont généralement les femmes ; – calme, au contraire, un peu plus attentive seulement.

— Il y a combien de temps que vous étiez ?…

Il a dit :

— Six mois.

— Oh ! dit-elle, elle a peut-être été faire une course.

 

Avec sa grande bouche, ses belles dents, son visage un peu maigre aux traits chiffonnés, ses cheveux bruns et raides coupés à hauteur des oreilles ; – une grande fille, qui connaît la vie. Et peut-être est-ce bien pourquoi il s’est ainsi adressé à elle. Il est là tout seul, il a besoin peut-être d’avoir quelqu’un qui partage son chagrin. Car il secoue la tête encore, tirant le papier de sa poche :

— Elle m’a laissé un mot. Seulement, je n’y pouvais pas croire.

Tenant le papier plié en quatre, au bout de ses doigts, tandis que le café devenait froid dans son verre.

 

 

 

II

 

Il y avait un peu plus d’une année que la mère de Bolomey était morte ; elle était morte le jour de Noël. Il ne se rappelait pas d’avoir connu son père, l’ayant perdu quand lui-même n’était qu’un tout petit garçon. C’était donc le jour de Noël. Il y avait un peu de neige, ce soir-là, pas beaucoup. Il était sorti, vers les six heures, pour aller acheter du tabac au village.

— Tu ne t’attardes pas, Louis, avait-elle dit. Je t’attends pour le souper.

La nuit était déjà tombée, mais elle était toute blanche d’étoiles ; elles étaient aussi nombreuses que les grains de sable au bord de la mer. Il y avait une vapeur dans le milieu du ciel qui éclairait doucement, faite d’une poussière d’astres, – un chemin blanc et nous les hommes étions dessous, sur nos chemins à nous. La cérémonie venait justement de finir à l’église, comme Bolomey arrivait sur la place, sous les étoiles, par un peu de neige, de sorte que beaucoup de femmes et d’enfants rentraient chez eux, et quelques hommes, parce que Jésus est né. Il avait rencontré des connaissances ; il avait été boire un verre avec des amis, étant bien obligé d’ailleurs d’entrer dans le café pour y acheter son tabac, car la boutique était fermée.

Il s’était ainsi mis légèrement en retard. C’est pourquoi au retour il se hâtait sous la Voie lactée pas changée, cette écharpe qu’il semblait que le vent eût fait se tordre sur elle-même, blanche et vaguement transparente, au-dessus de lui ; et il y avait au-dessous de lui un peu de neige blanche et vaguement transparente.

Il s’était étonné de loin, voyant que la porte de la maison, malgré le froid, était ouverte. Il se dépêchait, mais n’a pas compris, pendant qu’il était sous la Voie lactée qui se tord dans le milieu du ciel depuis toujours au-dessus de nous. Il a fallu qu’il eût d’abord poussé la porte du jardin.

Elle était drôlement couchée devant la porte dans la neige.

Qu’est-ce qu’elle a ? elle a glissé, elle s’est peut-être cassé la jambe. « Mère… » il l’appelle de loin. « Mère ! parce qu’il lui parle, qu’est-ce qu’il y a ? je viens. »

La porte de la maison continuait à être grande ouverte. Ah ! si drôlement couchée de côté, la joue droite dans la neige, et elle serrait encore une bûche sur sa poitrine des deux mains, comme si c’était un petit enfant qu’elle eût tenu, parce qu’elle revenait du bûcher : ce soir-là, le soir de Noël.

À peine si elle avait encore ouvert les yeux quand il l’avait prise dans ses bras, si légère et en même temps si lourde. Une vieille femme. Soixante-quatorze ans. Quelques vieux os, et puis beaucoup de vêtements autour et plusieurs épaisseurs de laine ; toute froide déjà, tout immobile, – qu’il avait portée sur son lit, puis il avait couru chercher le médecin.

 

Et il s’était trouvé seul dans la vie. Seul dans cette petite maison à toit brun dans les arbres où ils avaient vécu trente-six ans ensemble, elle et lui ; et il faisait le jardin, il soignait ses ruches, il allait pêcher ou chasser, il distillait les fruits du verger, il faisait du cidre avec ses poires et ses pommes, ayant ainsi ensemble un petit bien qui leur permettait de vivre, les deux ; – qu’est-ce qu’il reste de tout ça ? Il voit : c’est lui ; il reste moi.

Il doit maintenant apprendre à tenir le ménage. Il va être midi ; il est seul. Il s’était habillé, ce matin-là, une fois de plus, et, une fois de plus, avait remis ses vêtements pour les ôter, le soir venu ; il voyait que tout est recommencement dans la vie. C’était il n’y avait pas encore tout à fait une année. Une chose n’est faite, que pour être défaite, puis être refaite par nous, puis être défaite à nouveau. On y consent parce qu’il faut bien, mais avec fatigue. De sorte que même ses réveils étaient tristes, voyant devant lui la journée qu’il connaissait tout entière d’avance faire place déjà à la suivante, toute pareille, qui la niait.

 

Il s’était levé, ce matin-là, comme toujours ; il avait été travailler au jardin. Il faut bien se défendre contre les choses, quand même on sait qu’elles sont plus fortes que vous et l’emporteront pour finir.

Attacher des branches, – qui retomberont. Écheniller un rosier, – où la vermine se remettra. Il allait devant les ruches autrefois peintes en belles couleurs et qui peu à peu étaient devenues grises : alors il faudra les repeindre. Il voyait la nature tourner autour de lui avec ses saisons, ses nuits, ses sautes de vents, toute en répétitions. Et alors, lui aussi, il voyait qu’il se répétait, allant avec lui-même et son ombre sans fantaisie le long des touffes d’œillets de poète qui se resèment avec entêtement, – faisant toujours une même ombre à la même distance et à la même place, devant, puis à côté de lui.

 

Il y avait aussi dans la cuisine une vieille horloge à caisse sur le cadran de laquelle il allait jeter un coup d’œil de temps en temps, mais il connaissait l’heure d’avance. Il se disait : « Il doit être onze heures moins le quart », il était onze heures moins vingt. Ah ! là non plus, point de surprise.

 

C’était en mai ; c’était cinq mois après la mort de sa mère ; il avait empoigné les deux gros arrosoirs peints en vert à l’extérieur et en rouge au dedans. Il a porté les arrosoirs au filet d’eau qui coulait par un tuyau de fer dans un vieux bassin de granit ; c’est une toute petite source, parce que l’eau est rare dans la région. Il bourre sa pipe. Il fait une ombre qui est à présent derrière lui. Et il voit que tout est en vie pourtant autour de lui : il y a la chanson de l’eau ; il y a la rencontre d’une chose avec une chose, et le plaisir qu’elles y prennent. Elles vous le disent. Il écoute, en tirant sur sa pipe, l’histoire que l’eau commençait dans l’arrosoir d’une voix très haute, mais qui descend et s’assourdit. Tout est en vie, – regardez la terre qui a chaud, car il faisait très chaud ce jour-là, et il faisait sec depuis longtemps ; – et le plaisir qu’elle a à me voir venir, parce que je lui apporte la pluie, sous les hautes passe-roses pas encore ouvertes, sous les rosiers qui commencent à fleurir, – ouvrant toutes ses petites bouches, puis faisant entendre un bruit comme quand le chien courant après une longue chasse se jette sur sa soupe.

 

Une cloche s’était mise alors à sonner midi au village, de l’autre côté du vallon. Certains jours on ne l’entendait pas du tout, certains autres jours très bien.

 

Ça dépendait du vent et du temps ; c’était selon que le vent soufflait de l’est ou de l’ouest ; aujourd’hui, il devait souffler de l’ouest, et le vent prend le son en passant et il vous l’apporte en cadeau, disant la présence des hommes au-delà des régions désertes qu’il y a entre eux et nous. Eux, là-bas, revenant de leurs vignes ou des champs, vont s’asseoir devant un morceau de lard, puis iront dormir un moment ; ils donnent l’exemple.

 

Bolomey pose les arrosoirs retournés contre le mur, puis détourne ses yeux d’une certaine place qui est devant la porte et qu’il lui faut franchir quand même. Il allume son feu, il est seul.

Il met sa pipe qui s’est éteinte dans sa poche où elle fait une place chaude.

Il prend une assiette dans le vaisselier et un verre.

Il frotte avec un papier de journal le dedans de la poêle qu’il a d’abord mise chauffer légèrement sur le feu.

Il est seul ; il fait les travaux de l’homme et ceux de la femme.

Il casse deux œufs sur le bord de la poêle où il a mis un morceau de beurre.

Il vient s’asseoir à la table devant une bouteille entamée et son omelette ; il n’a pas faim.

 

C’était il n’y avait pas encore tout à fait une année, vers les midi et demi, et cinq mois après la mort de sa mère. Il n’y avait pas bien longtemps qu’elle était assise encore en face de lui : – là où étaient les vieilles rides sous le bonnet à ruche noire, il n’y a que de l’air, c’est tout, et il y a l’ombre, et c’est tout. Il y a l’ombre qui est traversée par une barre de soleil posée de champ sur le carreau par un de ses bouts. L’égouttoir pendu à un clou, la planche à hacher sa voisine. Il se dit : « Et il y a moi ? » Mais il se dit aussi : « Est-ce que j’existe seulement, est-ce que je compte ? » étant silencieux, étant secret, étant solitaire, tandis que la vie se poursuit.

 

Séparé de la vie, séparé de la nourriture. Il se verse à boire, il vide son verre d’un coup. Et ça ira ainsi, pense-t-il, jusqu’au bout. Le pain passe mal, l’omelette est rêche sur sa langue : à quoi est-ce qu’on peut bien servir ? Le grand bruit dure, qui est la vie ; lui, fait silence, n’ayant rien à dire, n’ayant personne à qui parler. Il repousse son assiette, il bourre sa pipe pour se consoler, mais est-ce qu’on se console ? Il bourre sa pipe qu’il allume, puis souffle devant lui une grosse bouffée de fumée qui prend forme dans le soleil en même temps qu’elle se revêt d’une belle couleur bleue.

 

Il s’est levé. Où est-ce qu’il va ?

 

On le voit qui sort dans le corridor ; il suit le corridor jusqu’à la porte d’entrée. Il titube dans la lumière comme un homme qui a trop bu. Frappé sur la tête et en pleine figure, il recule. L’air est comme une machine à battre en plein fonctionnement, avec ses roues, ses palettes, ses trémies, son tuyautage, tout un système d’engrenages ; elle bourdonne, elle gémit, elle craque, elle crie, elle ronfle, elle crache, elle tousse au-dessus de lui et autour de lui. Et plus bas que lui, et plus haut que lui, dans les arbres, parmi les rosiers, à ras de terre.

Ah ! ça vit trop, pense-t-il, ça s’agite trop, ça s’amuse trop (pour moi) ; il est triste, il est fatigué. Et la tête lui tournait, c’est pourquoi il avait cherché des yeux un endroit tranquille où il pourrait aller s’étendre.

 

Il jette encore un regard dans le vallon où nul être de son espèce ne se voyait, parmi toutes ces autres espèces d’êtres errantes et retentissantes, et en même temps plein d’un grand silence pour le cœur. Il y avait, dans le bout du jardin, un coin de pré où l’épaisseur de la terre végétale donnait naissance à une haute herbe bien verte et drue ; il s’y est laissé tomber dans l’ombre d’un gros noyer qui se dressait là. N’être plus, s’oublier soi-même. Il défait sa taille d’homme qui le gêne, se laissant aller en arrière sur le coude, puis avec le dos contre la pente qui le reçoit.

 

L’herbe s’est pliée sous lui, tandis que sur le côté de son corps elle le domine et le dépasse, comme si elle voulait dire : « Il n’y a plus personne, je l’ai repris, ne vous occupez plus de lui. »

Il ne voyait plus rien lui-même, sauf beaucoup de petites fleurs plus hautes que lui : des clochettes blanches, des clochettes bleues, des boutons d’or qui se penchaient sur sa personne. Elles semblaient lui dire : « Qui es-tu ? » Lui, disait : « Je ne suis rien, ne vous inquiétez pas de moi. »

 

Et, au-dessus de lui, ayant mis les mains sous sa tête, le ciel alors s’était montré entre les frêles pousses brunes du noyer pas encore complètement ouvertes (car l’arbre est tardif, c’est le plus tardif de tous les arbres de chez nous), ne donnant qu’une ombre clairsemée. Le ciel était tout bleu ; il était vu comme de haut en bas. Il était vu comme quand on se penche sur un lac du haut d’un rocher, et il y a une voile dessus qui était un petit nuage, comme dans un retournement du monde.

 

Il avait fermé les yeux, il les a rouverts et le monde se retournait. On voyait la voile glisser, se gonfler, et puis pencher de côté : c’était un petit nuage. Puis elle s’en va, toute légère, ne pesant pas plus qu’une pensée dans l’esprit, – et passe.

 

Ah ! se dit-il, où est-elle ? il la cherche des yeux et ne la trouve plus.

 

Il n’y a plus de nuage.

Il était bien.

Il était comme quand on va mourir.

 

 

*** *** ***

 

Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam ; et Adam s’endormit et Dieu prit une de ses côtes, et il resserra la chair à la place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise à Adam et la fit venir vers Adam.

 

 

 

III

 

— Ah ! dit-il, ah ! je vous demande pardon…

Il se frottait les yeux. Elle était là, tandis qu’il n’avait pas bougé, étant étendu encore tout de son long sur la pente du talus. Elle était là et elle ne disait rien dans sa surprise ; alors il avait commencé à la voir, il s’était dit : « C’est quelqu’un. » Il s’était dit : « C’est une femme. » – « Et puis, non, se disait-il, ce n’est personne ; c’est seulement un rêve que j’ai fait. »

 

Car elle ne bougeait pas non plus. Mais il la regarde mieux et avait vu qu’elle ne se défaisait pas, bien au contraire, et qu’elle durait, étant quelque chose d’opaque, quelque chose de consistant, étant une réalité, ayant une forme et un poids ; alors il s’est tourné légèrement de côté sur le coude.

 

— Oh ! Monsieur…

Elle parlait.

— Oh ! Monsieur, vous ne pourriez pas me dire où est le chemin… Je crois que je me suis perdue.

Elle a une robe bleue, des bas de soie couleur chair. Il la voit de bas en haut.

— Ah ! dit-il, le chemin est tout près, là derrière. Elle a dit :

— Ah ! je vous remercie…

 

Il voit qu’elle a les cheveux noirs et bouclés (de bas en haut). Les joues rondes et brunes, de bas en haut, les épaules larges. Et voilà qu’elle se rassurait, pendant qu’il se mettait assis, parce qu’au lieu de se sauver, pendant qu’il se mettait assis, elle est demeurée là, ayant seulement reculé d’un pas ou deux. Il se frotte encore les yeux ; puis la regarde encore, puis sa propre personne :

— Excusez-moi, Mademoiselle, on n’est pas en tenue…

Il dit :

— C’est qu’il fait chaud.

 

Montrant sa chemise qui est ouverte sur sa poitrine et le pantalon de toile qu’il a, avec une ceinture de cuir, c’est tout ; pendant que les sauterelles lui sautent dessus, ouvrant leurs ailes rouges dans la belle herbe ou bien sont suspendues à la tige d’une fleur. Et tout d’un coup un grand changement s’était opéré en lui, pendant qu’elle recommençait à parler :

— Oh ! Monsieur, c’est moi…

Elle voulait dire : « C’est moi qui m’excuse » ; elle parle à présent d’une voix naturelle ; elle tenait son chapeau des deux mains contre sa jupe gonflée de vent, où le mélange de l’ombre et du soleil faisait comme une broderie.

 

— J’aurais dû faire attention, j’ai été distraite. Je ne vous avais pas vu. Et puis je me suis dit : « Eh ! un homme, eh ! un homme ! » Alors je n’ai plus eu la force de bouger.

Il a dit :

— Ça va mieux ?

— Oh ! oui.

Elle a ri en montrant ses dents ; elles étaient comme les petites pierres blanches qu’il y a au fond des ruisseaux. Puis recommence :

— Alors je n’ai qu’à prendre à droite, n’est-ce pas ?

Il dit :

— Oh ! je vais vous montrer, parce qu’on s’y connaît un peu.

 

Il se lève. Il est grand, pas beaucoup plus grand qu’elle. Grand, large d’épaules, solidement bâti, et elle de même. Il élève sa taille à côté de la sienne dans l’ombre du noyer où il a été étendu, mais il est debout. Il reboutonne d’une main le devant de sa chemise, qui est une chemise bleue à rayures blanches. Il était mort ; il est vivant. Il dormait, il est réveillé. Il est ressuscité dans son corps dans un monde ressuscité. Il s’est approché d’elle, le chant des oiseaux l’accompagne. Il vient, il marche avec elle ; il sort dans le soleil, elle sort dans le soleil ; ils sont deux, ils sont grands tous les deux, ils sont presque de la même taille, ils sont accordés (c’est ce qu’il lui semble) et comme depuis toujours et comme pour toujours (c’est ce qu’il lui semble), pendant qu’il disait :

— Vous comprenez, on est ici tout près de chez moi, alors je m’y connais…

Le chant des oiseaux les accompagne ; il se retourne :

— J’habite là.

— Ah ! dit-elle, c’est joli. — N’est-ce pas que c’est joli ?

Et puis il dit :

— Vous, vous avez pris par la passerelle ?…

Elle dit oui.

— Eh bien, on va faire quelques pas ensemble. Oh ! ça ne me dérange pas du tout… Alors vous faisiez un petit tour… Ah ! chez votre oncle… Ah ! pour quelques jours, ah ! c’est ça… La maison neuve ?… Ah ! il est retraité… Des chemins de fer ?…

 

Il parle, elle parle un peu ; il questionne, elle répond ; ils montent l’un à côté de l’autre la pente, parmi l’herbe haute, puis moins haute, l’herbe drue, puis moins drue, l’herbe verte, puis moins verte ; – la pente où le terrain enfin devient du sable avec quelques touffes de thym pleines d’abeilles. Elle s’appelle Adrienne, elle s’appelle Adrienne Parisod ; moi je m’appelle Louis, je m’appelle Louis Bolomey…

 

Le café est froid dans son verre. Il est toujours sur la terrasse ; il est seul, – il est seul de nouveau. Oh ! comment est-ce que c’est possible ? Il n’y a pas encore une année. Car, à l’automne, il l’avait épousée ; et on est seulement en avril.

 

Il a sorti de sa poche une pièce de cinquante centimes qu’il pose à côté de son verre resté plein. Où est-elle ?

Il cogne sur la table pour appeler et on ne vient pas : pourquoi est-ce que Lydie est partie ?

 

Et il voit qu’on ne vient pas, alors il se lève ; et retraverse la terrasse en sens inverse.

 

Six mois après son mariage.

Il avance sous un ciel tout dallé de petits nuages blancs, carrés et courts, juxtaposés, comme lorsque la glace vient de céder sur un étang ; et ils ne laissent entre eux que d’étroites fentes de ciel où le soleil se montre, se recache presque tout de suite, puis se montre de nouveau.

 

Lui, s’est avancé jusqu’à la vue : Où es-tu ? elle n’est pas là. D’où il se tient, on voit tout le vallon : il voit seulement qu’elle n’est pas là. On voit la pente qui descend jusqu’à la rivière, comment elle est plantée ou pas plantée, cultivée par places, pas à d’autres, avec de l’herbe, des buissons, puis des endroits où on exploite le sable, – il voit seulement qu’elle n’y est pas. C’est beau à regarder, c’est ennuyeux à regarder. Il regarde quand même ; il voit comment la route fait une grande courbe pour aller chercher la rivière, qu’elle passe sur un pont bas.

 

À ce moment, le soleil s’est caché : il n’y a plus eu de différences entre les choses. Tout devient gris et égal pour la vue comme après une petite pluie ; on n’apercevait plus que vaguement le tracé de la route, – qu’il suit de l’œil, – qui passe la rivière, puis remonte l’autre versant en une longue ligne oblique. Il attend avec patience que le soleil soit reparu, qui revient en effet bientôt, ayant eu pitié de lui, et lui a dit : « Voilà », comme quand on déplie une carte sur la table : hélas !  personne, toujours personne. On constate seulement qu’en amont de la route, il y a le viaduc du chemin de fer aux nombreuses et belles arches. La voie ferrée ne descend pas comme la route chercher l’eau, mais va tout droit d’un bord à l’autre du vallon soutenue par ses arches dans les airs ; c’est beau. Il compte ces arches de pierre, et elles sont de plus en plus hautes à mesure qu’on se rapproche du milieu du viaduc, puis diminuent de nouveau ; où est-elle ? en belle pierre grise veloutée qui brille doucement dans le soleil reparu. Les trains passent dessus ; les trains vont à plat et droit devant eux de l’un à l’autre bout du monde. Mais le soleil se cache de nouveau et Bolomey se dit :

« Quoi faire ? Pourquoi est-ce qu’elle est partie ? »

Il ne comprend pas, il ne comprendra jamais. Il s’est assis près d’un buisson sous les nuages et tire de sa poche le papier qui est plié en quatre dans une enveloppe pas collée : c’est une simple feuille de carnet, finement quadrillée en rose, où on a écrit à l’encre violette quelque chose ; et c’était posé sur la table. C’était un matin. Il était sorti. Il avait été voir ce que donnait le repeuplement de la Sorge. La société de pisciculture, car il était pêcheur aussi. Il y avait dans le fond des mares des petites fumées grises qui se dissipaient dès qu’on approchait. Et ce papier, quand il était rentré vers midi, était posé bien en vue sur la table de la cuisine ; mais il se dit une fois de plus : « Est-ce vrai ? est-ce possible ? » et il ne peut pas y croire, dépliant la feuille qu’il tire de son enveloppe.

 

Un train passe. Sa grande voix s’élève brusquement, comme quand il y a un coup de vent avant l’orage ; et toutes les autres voix se taisent, étouffées par lui, qui n’est qu’un fil noir. Mon cher Louis… Un mince trait noir jetant des étincelles, qui sont le soleil dans les vitres. Je m’en vais, ne m’en veux pas. Oh ! cher Louis… Car le soleil est reparu pendant que la rumeur grandit, grandit encore, remplit un instant l’espace, – puis, s’affaissant sur elle-même, tout à coup elle n’est plus.

 

On entend un merle. On entend le bruit de la Sorge. On entend les appels d’un klaxon sur la route. Il s’entend lui-même, il entend sa voix, parce qu’il lit tout haut et c’est sa voix qui dit : Je t’écris ce petit mot pour que tu ne sois pas fâché contre moi… Il entend son cœur. Je voudrais que tu ne sois pas fâché contre moi, peut-être est-ce seulement que je suis trop jeune… Qu’est-ce que ça veut dire ?

Elle s’ennuyait. Elle est partie.

Et, s’étant remis debout, voilà qu’il la demande aux arbres ; il leur dit :

« Vous ne l’avez pas vue ? »

Les terrains sablonneux d’en face, ayant été creusés pour l’exploitation du gravier, sont comme des caisses posées en retrait les unes sur les autres : « Vous ne l’avez pas vue ? Et, toi, tu ne l’as pas vue ? » C’est un cerisier, avec ses bouquets de fleurs grises, parce qu’elles ne sont pas encore entièrement ouvertes ; – tandis que les jeux de l’ombre et du soleil sur les étages de la gravière déplacent continuellement leur système d’empilage. « Tu ne l’as pas vue ? Toi non plus ? »

Cette fois, c’est un poirier pointu. Un haut poirier de poires étrangle-chat et l’ombre qu’il projette en réponse est comme les tristes restes d’un de ces grands feux de broussaille qu’on allume au premier printemps, quand les merles commencent à chanter. Non. Le poirier dit non avec son ombre.

Et toi ? c’est un petit bouleau. Il lui a dit : « Est-ce que tu comprends ? Après six mois seulement de mariage ? » Le petit bouleau a fait avec ses branches un mouvement plein d’indifférence, parce qu’un coup de vent à deux ou trois reprises le balance d’arrière en avant.

 

Alors pourquoi ? Il ne comprend pas, mais personne ne peut comprendre. Il est arrivé au bord de la rivière ; c’est sa vieille amie pourtant, c’est sa compagne de toujours : il ne la reconnaît plus. Elle, elle ne se tait pas assez. Elle parle trop, elle, et trop en désordre, – trouble, volubile, surabondante, riant et pleurant pêle-mêle. Tant de fois on est venu s’asseoir à côté d’elle. Il y avait des moments de l’année où l’eau était si calme qu’on se voyait dedans. Vous étiez devant vous-même, dans ces morceaux de miroir à peine rattachés ensemble par une mince chaînette dont on voyait briller les mailles parmi les pierres. Tout occupée de vous, toute pleine de vous, avec une petite voix comme quand un enfant lit laborieusement dans son livre une histoire. Tant de fois, pense-t-il, et cependant tu ne me reconnais pas. C’est une course précipitée ; elle passe, elle n’est déjà plus. C’est nouveau sans cesse et déjà passé. Écoulement, rapidité. Ça se construit et se détruit sans cesse comme nous ; ça s’élève, ça retombe. Ça vient, c’est déjà loin ; ça revient et c’est déjà loin.

L’eau jaune avait gagné les berges où elle avait entrelacé les longues herbes sèches de l’année précédente aux nouvelles petites pousses d’un beau vert, faisant comme un ouvrage de vannerie à mailles fines. La branche retombante d’un buisson qui trempait du bout dans le courant s’agitait inutilement, avec toujours le même geste.

 

 

 

IV

 

— Alors, a dit Gourdou, à un homme qui travaillait dans son champ, il faut croire que la terre est toujours basse par ici.

— Et heureusement encore que je ne suis pas tant grand !

— Toujours trop.

Gourdou interpelle un homme en passant, et avec familiarité, car il connaît tout le monde et tout le monde le connaît dans le pays, depuis vingt ans et plus qu’il y fait ses tournées. Il a un peu bu, pas trop. Il est grand et fort, corpulent, et encore vif et souple, malgré l’âge, car il a près de septante, comme il dit, septante ans, c’est-à-dire soixante-dix ; les joues rouges semées de poils blancs et de boutons comme des framboises. Un beau teint de soleil couchant. Les cheveux frisés sur le front, mais on ne peut pas les voir pour le moment, à cause de son chapeau de feutre ; à part quoi toute sa personne est vue, tout l’ensemble de son personnage, parce qu’il vient d’en haut, ayant sa canne d’épine à corbin dans la main droite, sur la hanche gauche un gros bissac de cuir. Il nous voit de haut en bas, quand il vient ; il nous domine.

 

Il est raccommodeur de faïence et rétameur ; c’est lui qui répare la vaisselle cassée ; c’est lui qui remet à neuf les fourchettes et les cuillères ; – il est tape-seillon comme on dit.

Le lac est gris clair comme du fer-blanc, lisse comme un toit de tôle. Il faut voir comment c’est ici et que c’est assez désert et peu peuplé, pendant que Gourdou vient à travers le vignoble, qui est là-haut comme beaucoup de serpillières mises à sécher en plein soleil ; puis, au moment où la pente faiblit, la couleur du pays change. Le pays noircit. Le pays tout à coup se couvre de vergers pleins d’arbres assez petits et bas, des pruniers, des poiriers, des cerisiers surtout, qui font de loin comme une planche de persil. Et il y a peu de monde dans les champs ; mais Gourdou parle à ce monde de près ou de loin, tout en venant.

— Ah ! éparpillés ! leur dit-il. Ah ! posés les uns à côté des autres ! Ah ! appliqués quand même pour pas grand’chose à un travail toujours le même ! ah ! couchés tard ! ah ! levés tôt ! Il lui arrive de parler tout seul, disant des choses tristes d’une voix gaie.

— Rien ne nous est donné qu’on ne le prenne, c’est à dire qu’il faut y mettre tout son temps et toute sa peine pour le morceau de pain qui fait besoin et l’assiette de soupe qui fait besoin, couchés tard, et levés matin, est-ce vrai ?

 

Maintenant il parle tout haut.

— Séparés et collés ensemble. Unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans : frères et étrangers, père et fille et étrangers, mère et fils, mari et femme…

 

Il repousse sa sacoche, il lève celle de ses mains qui tient la canne ; à qui est-ce qu’il parle, est-ce que c’est au vallon ? Le soleil est devenu rouge comme de la cire à cacheter derrière le brouillard ; on peut le regarder en face. Rouge et rond comme un cachet sur une lettre. Et le lac à présent est comme du papier sale. Le vallon se tient un peu plus en avant que le lac, un peu plus près de nous, ouvrant sa poche pas cultivée au milieu des terres cultivées.

À qui est-ce que Gourdou parle ? Est-ce au pays ou est-ce aux gens ? car il continue à parler. Et à présent il n’y a plus personne, mais il continue à parler.

— Ah ! oui, c’est qu’on est séparés !…

Il rit.

— Séparés dans la vie, séparés dans la mort.

Car on meurt seul, comme on est né. Pendant qu’on voit une femme qui pousse sur le chemin dans une voiture d’enfants à roues de bois, dont les galons déchirés pendent, une charge de bois mort qu’elle ramène de la forêt, – vue de loin, vue d’en haut pendant qu’il parle ; et des automobiles passent, une rouge, qui est découverte, une noire, qui est fermée, un camion qui traîne derrière lui une queue de fumée bleue que la vitesse soulève. — Posés les uns à côté des autres pour un petit moment, dit-il, ô les condamnés à mort ; mais ça ne fait rien, dit-il ; et condamnés aux travaux forcés, mais ça ne fait rien ; ils ne savent pas. Moi, je sais… Et puis il dit :

— Mais, moi, j’ai truqué…

La famille Chappaz était au complet. Mme Chappaz lisait la Feuille d’Avis dans la cuisine. Ses deux filles, Lydie et l’aînée, Mme Métraux, étaient en train de ranger la vaisselle. Dans la chambre voisine, dont la porte était entr’ouverte, il y avait son gendre, M. Métraux, et ses deux petites-filles : Gladys la plus grande (c’est des noms bien distingués, mais ils sont à la mode depuis quelques années dans nos villages) et Éliane. Gladys avait six ans, Éliane quatre. M. Métraux était comptable à la Verrerie de Saint-Prex. Elle a un nœud dans les cheveux, un énorme nœud grenat : c’est la petite. Elle porte par-dessus sa robe une sorte de jaquette en laine mauve crochetée : c’est la grande, c’est Gladys. La petite s’endort sur un livre d’images, mais la grande est debout, à côté de son père, devant un poste de T.S.F. à quatre lampes. Il fait beau, ce soir ; M. Métraux tourne un bouton : ça tousse, ça crachote. M. Métraux tourne un autre bouton : une voix enrhumée s’est mise à parler en italien.

— Oh ! papa, papa, d’où est-ce que ça vient ?

— Ça, c’est Milan.

— Où est-ce que c’est, Milan ?

Métraux fait un geste vague du côté de la montagne qui est au sud et que d’ailleurs on ne voit pas d’ici ; Éliane s’est tout à fait endormie sur son livre.

— C’est loin ? a dit Gladys.

M. Métraux est distrait :

— Oui.

— C’est plus loin que Morges ?

— Tu m’ennuies ! dit M. Métraux.

Et l’appareil tousse de nouveau, siffle, crache, puis émet une espèce de râle intermittent, – d’où tout à coup le chant d’un violon est né, et monte, solitaire et nu, couvrant le bruit de vaisselle qui arrive de la cuisine.

— Papa, et ça d’où est-ce que ça vient ?

— Ça vient de Stuttgart… C’est un opéra.

— Qu’est-ce que c’est, un opéra ?

— Tais-toi, je t’ai dit, tu m’ennuies.

— Oh ! écoute, papa, comment est-ce que ça vient ?… Ça vient à pied, ou quoi ?… Papa… Ou bien est-ce que ça a des ailes ?…

— Oui, dit M. Métraux, ça a des ailes…

Parce que l’orchestre éclate maintenant au complet, mais la petite voix n’a qu’à se faire encore plus aiguë :

— Alors, papa, est-ce que c’est comme les anges, tu sais ceux qu’il y avait sur la feuille de l’école du dimanche ?…

— Dis donc, Henriette… C’est Métraux qui appelle sa femme.

— Est-ce qu’on les voit, dis, papa ?

— Tu ne pourrais pas venir chercher les enfants ? dit Métraux, accompagné seulement par les flûtes. C’est pourtant l’heure de les mettre au lit. Puis par une clarinette.

— Je viens. Elle entre.

— Maman…

— Allons, Gladys, dépêche-toi… Dis bonsoir à ton père. Je t’expliquerai tout ça en te couchant… Oui, c’est des anges, seulement on ne les voit pas… On ne voit jamais les anges, viens vite… Pendant que les timbales commençaient à rouler de plus en plus vite, avec un effet de rapprochement, comme quand un gros camion cahote sur le pavé.

 

Gourdou, pendant ce temps, était entré par derrière, c’est-à-dire du côté où la bise souffle, du côté défavorisé, – la terrasse étant au midi. Il fallait traverser une espèce de hangar, fermé seulement à un de ses bouts par une paroi de planches ; on arrivait ensuite dans un corridor pas éclairé.

— Musique, disait-il, musique…

Il cherchait de la main la porte de la salle à boire qui se voyait mal dans l’obscurité. « Musique… » il l’a trouvée, il l’ouvre, il entre :

— Ah ! c’est pas vous, a-t-il dit, qui la faites…

Il y avait trois hommes qui étaient assis à une des tables, tout à côté d’un grand poêle en faïence blanche d’où débordait largement dans la salle l’énorme pavillon rose d’un phonographe qui se taisait :

— Je pensais bien, a dit Gourdou. C’est le patron… Bonsoir !

 

Eux, disent bonsoir ; on se connaît bien. C’étaient trois hommes des environs. On n’entendait plus rien, à présent, sauf qu’il y avait un peu de vent au-dessus du toit dans les branches. Mais une grande voix de femme a tout à coup percé le mur. Une grande voix de femme disant l’amour dans un long cri, et il monte, il monte, il monte encore ; puis brusquement se brise dans son élan comme la hampe d’un jet d’eau à bout de course, – se brise, retombe, s’éparpille.

— Charrette ! a dit Gourdou. Est-ce qu’on ne pourrait pas mettre deux sous dans l’appareil ?… Pour lui faire concurrence…

— Oh ! il ne marche plus bien, a dit quelqu’un.

— C’est dommage, a dit Gourdou.

Et la voix de femme reprend, plus basse, plus insinuante, obstinée, ressassant sans fin une même plainte ; – alors Gourdou donne un coup de poing sur la table.

— Hé ! y a-t-il quelqu’un ?

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? a dit Lydie, qui est entrée.

La voix s’est tue.

— Ah ! bonsoir, Mademoiselle Lydie. C’est vous qui faites tout ce bruit ?

— Ah ! j’aimerais bien, a dit Lydie.

On voit par la porte restée ouverte Mme Chappaz qui lit son journal dans la cuisine.

Bulletin météorologique… vent du sud-ouest… Dépression sur la Finlande…

— C’était beau, hein ? a-t-elle repris.

— Ah ! a dit Gourdou, ça vous intéresse ?

Refroidissement général… Mais elle hausse les épaules ; elle disait :

— C’était Stuttgart.

Pendant que la voix continue : Précipitation à brève échéance… Pluie ou neige selon les régions…

— C’était du Wagner… C’est dommage… Mais mon beau-frère est trop impatient pour jamais laisser finir un morceau. Elle soupire.

— Et qu’est-ce que vous prenez ?

On voit sur le poêle le phonographe avec son pavillon rose qui se renfonce dans son silence comme s’il boudait.

— Si vous aviez un bout de saucisson, j’ai couru toute la journée.

La porte de la cuisine s’est refermée derrière Lydie. Et Gourdou, qui ne se tait plus : « Savez-vous encore où vous êtes, vous ? » C’est aux trois hommes qu’il s’adresse.

— Eh bien, vous avez de la chance. Parce que, c’est vrai, disait-il, on ne sait plus où on est au jour d’aujourd’hui. Est-ce en Allemagne, à Rome, à Bordeaux ?

Il s’était mis à boire et à manger ; il avait dit : « À votre santé. » On lui avait dit : « À votre santé. »

— En tout cas, pas chez nous… On lui avait dit : « Alors, toujours en tournée ? »

— Chez nous, est-ce que ça existe encore ? dites donc, vous qui en êtes, avec toutes ces importations, toutes ces primeurs, toutes ces musiques. On est trop petits et puis trop muets. Ça nous vient dessus, on se laisse faire, on est recouverts… Mangeant et buvant :

— Hein ? disait-il. Et la campagne, est-ce que ça existe toujours ?… Ah ! et comment est-ce qu’elle va ?… Pas trop mal, ah ! tant mieux. Vous comprenez, moi, je ne sais plus. Je ne sais plus où je suis, je passe… Moi, je n’ai rien, ni terre, ni maison, ni titres, ni femme. Vous êtes attachés, moi pas. Je suis indépendant de l’eau et du soleil, du ciel et de la terre…

 

Lydie, ayant fini de laver la vaisselle, avait été se mettre devant la fenêtre qui donnait sur la terrasse. Sa sœur Henriette couchait les enfants. Mme Chappaz lisait toujours le journal. Métraux continuait à tourner les boutons de son appareil. Lydie regardait par la fenêtre : c’était un mélange de vent et de lune. Elle pensait : « C’était beau, cette femme. Et maintenant où est-ce que c’est ? » C’est fini. Il n’y a plus que quelque chose de gris devant vous, comme du sable en suspension dans de l’eau. On sent qu’il fait plus frais déjà : le temps va changer. Quelquefois une feuille morte raclait la terre devant la porte, faisant un bruit qu’on entendait. C’est dépeuplé, c’est vide, pourquoi ? Elle s’ennuie. Pourquoi est-ce qu’on s’ennuie toute sa vie ? Elle voyait les tables de bois peintes en vert surnager vaguement au fond de l’ombre ; puis il y a eu un bruit de pas. Le gris de la lune a bougé un peu. Elle entend qu’on vient, et à présent on n’en peut plus douter : quelqu’un qui traîne les pieds quelque part là-bas sous les arbres. Comme quand on est très las, comme quand on vient de faire une longue marche. C’est lui, de nouveau. Bolomey. Ah ! après tout ce temps (et elle a vite fait le compte) : il était une heure de l’après-midi, il va être neuf heures du soir. Le pauvre garçon ! Il a dû aller la chercher, et il l’a cherchée tout ce temps, et il ne l’aura pas trouvée.

 

En effet, une forme noire se glisse le long d’une des tables et se laisse tomber là. Elle ouvre sans bruit la porte pendant que sa mère lui tourne le dos.

— Comment ? c’est vous, Monsieur Louis ?

C’est bien lui. Il était penché en avant, on le voit mal. Mais sa figure dans l’ombre grise fait un rond pâle qui se voit, – qu’il lève, qu’il a tourné vers vous.

— Oh ! a-t-elle dit, vous auriez dû être là il y a un petit moment… C’était beau, vous savez !

Mais elle s’est reprise :

— Et puis non, peut-être que non. Ça vous aurait peut-être fait de la peine.

Il n’a rien répondu.

— Ça ne va pas, hein ?… Ça ne va pas tant… C’est mon beau-frère… Oh ! à présent, c’est des bêtises… Le bulletin météorologique… N’écoutez pas.

 

Elle recommence.

— C’est pourtant drôle, ces machines, hein ? Il a dit :

— Quelles machines ?

— Ces télégraphies sans fil, ces caisses de bois… C’était une femme, ah ! si vous l’aviez entendue !

Pendant qu’éclatent là-bas, derrière les carreaux, les accents d’une retraite militaire, avec clairons et tambours.

— On ne peut pas comprendre…

C’est Bolomey qui parle. La marche se tait brusquement : qu’est-ce qu’on ne comprend pas ? On a vu que Métraux doit avoir sommeil, parce que tout à coup la lumière de la chambre s’est éteinte ; elle a dit :

— C’est mon beau-frère ; il va se coucher.

On le voit en effet derrière les vitres de la cuisine qui a dit quelque chose à Mme Chappaz, qui lève la tête de dessus son journal, puis il sort.

— Et vous, a-t-elle dit (et elle ne le voit plus qu’à peine), je suis sûre que vous n’avez pas soupé… Voulez-vous que je vous fasse chauffer un peu de soupe ?…

Il a dit :

— Vous ne l’avez toujours pas vue ?

Elle a dit :

— Non.

Il a dit :

— On ne comprend pas.

— Il vous faut entrer quand même, dit-elle, sans quoi vous allez prendre froid…

Elle en a été étonnée, mais il se lève. Ils entrent dans la cuisine. Mme Chappaz lève la tête. Elle regarde Bolomey à travers ses lunettes avec curiosité :

— Eh ! Monsieur Bolomey, à ces heures…

Elle ne s’est pas levée, il ne répond rien.

— Écoute, maman, il reste bien un peu de soupe.

— Bien sûr, dit Mme Chappaz.

— Entrez toujours, Monsieur Louis, a dit Lydie.

Il se laisse faire. Les yeux de Mme Chappaz l’interrogent encore quand il passe. Elle a deux bouquets de roses peints sur les joues ; ils brillent comme s’ils avaient été vernis. Et, un peu plus haut, les lunettes brillent aussi, cachant par moment le regard. Bolomey est entré dans la salle à boire.

— Ah ! a dit Gourdou, tiens, c’est Bolomey.

Il est seul, les trois autres hommes étant partis depuis un moment déjà. Il est tête nue, il s’adosse au mur en fumant sa pipe. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Bolomey s’est assis sans rien dire, son chapeau sur la tête ; lui, tire une bouffée de sa pipe, puis a regardé Bolomey de nouveau. Ils ne sont que les deux.

On entend dans la cuisine un bruit de casseroles qu’on remue ; on entend aussi par moment le vent qui fait bouger une branche et la branche, comme une main, passe et repasse doucement sur le toit.

 

— Alors, a dit Gourdou, ça ne va pas, ou quoi ?

Il tire une bouffée de sa pipe.

— Et qu’est-ce que c’est qui ne va pas ?

On voit le chapeau de Bolomey qui se lève ; on voit le menton, une moustache, on voit un nez, on voit deux yeux ; et tout de suite, cette fois :

— Peut-être que vous l’avez vue ?…

Mais Gourdou secoue la tête :

— Ma foi non ; j’ai pourtant couru les routes tout le jour.

— Ah !

Le chapeau de feutre va en avant. De nouveau Bolomey n’a plus eu de figure. Il l’avait demandée aux arbres, maintenant il la demande encore aux hommes ; puis il a recommencé :

— Je ne comprends pas.

— Qui est-ce qui peut se vanter de comprendre ?

Et, comme Lydie venait d’entrer avec l’assiette de soupe qu’elle pose devant Bolomey :

— N’est-ce pas ? personne, Mademoiselle Lydie ? ni vous, ni moi, et lui non plus.

— Oh ! vous !… dit-elle.

— Et le plus étonnant, dit-il, c’est que ça l’étonne de ne pas comprendre !

Il a ri. Bolomey s’était mis à manger. Il l’avait demandée aux arbres, aux buissons, à la rivière, à chaque repli de terrain, aux routes, aux chemins, aux sentiers ; mais, maintenant, une grande faim lui était venue. Il mangeait, il n’écoutait plus.

 

— Tu as voulu être propriétaire, Bolomey ; tu as voulu avoir une propriété, une maison, un peu de terre, et puis une petite femme à toi… Dis ?

Bolomey n’écoute pas.

— Comme si ça n’était pas périssable ! comme si ça pouvait durer !

— Voyons, Gourdou, a dit Lydie, taisez-vous !

— Non, disait Gourdou, pourquoi me taire ? je commence seulement. Hé ! Bolomey.

 

Bolomey relève la tête.

— Un peu de viande froide, hein, Monsieur Louis ? disait Lydie.

— Si vous voulez.

Le rouge lui est revenu sur la figure, il est repeint des couleurs de la vie. Et, Lydie étant de nouveau sortie :

— Je n’avais pas mangé depuis ce matin, la tête me tournait… Elle ne me tourne plus, dit-il, ça va mieux… C’est que tout ça, c’est impossible.

— As-tu été au catéchisme ?

— Oui.

— Il y a longtemps ?

— Il y a… dix-neuf… il y a vingt ans… Ah ! c’est peut-être, a-t-il dit tout à coup, c’est peut-être la différence d’âge.

Lydie lui apportait justement des tranches de jambon et de veau sur un plat avec une garniture de cornichons, tenant de l’autre main trois décis de vin blanc :

— Parce qu’elle aurait eu vingt ans, cet été, et moi j’en aurai trente-six au mois de mai…

— Moi, vingt-cinq, a dit Lydie… Et vous ? a-t-elle dit à Gourdou.

Mais Gourdou secoue la tête :

— C’est pas ça, a dit Gourdou…

Dans un nuage de fumée bleue où il disparaît, puis il reparaît peu à peu, parce qu’elle s’élève et se dissipe ; puis il a dit :

— Moi, septante…

 

Bolomey mange de nouveau avec appétit ; Lydie est debout devant lui, de l’autre côté de la table. Et voilà Gourdou qui recommence :

— C’est pas ça ! L’âge, ça ne compte pas. C’est quelque chose de bien plus grave. Tu ne te rappelles pas, Bolomey, c’est dans le Livre ! Parce qu’on n’était pas comme ça avant, dit-il. Vous ne vous en souvenez pas, Mademoiselle Lydie, du serpent ?… Eh ! eh ! regardez-moi, Mademoiselle Lydie. Alors elle a eu l’air gênée, et, comme elle haussait les épaules :

— Oui, oui, disait Gourdou, le serpent, et qui est-ce qui l’a écouté ?…

Il s’est mis à rire bruyamment pendant qu’elle disait :

— Qu’est-ce que vous voulez, comme dessert, Monsieur Louis ?… Il y a des noix. Ou bien une pomme, il y a des pommes…

— Une pomme, a dit Gourdou.

 

Elle est sortie précipitamment de la pièce. Bolomey finissait de manger ; Bolomey a eu soif : il remplit son verre.

— Avec quoi est-ce que tu l’as aimée ? avec toi ? ce n’est pas assez. Et qu’est-ce que tu as aimé en elle ? elle… Gourdou a dit :

— Ce n’est pas assez… Le verre de Bolomey est resté arrêté à mi-hauteur entre sa bouche et la table :

— Et puis, viens ici, a dit Gourdou. Rapproche-toi… C’est ça, mets-toi là ; comme ça on pourra du moins boire ensemble.

 

Est-ce qu’il n’avait pas lui-même déjà un peu trop bu ? Parce qu’ayant Bolomey en face de lui à présent, il se penche de son côté, il se met à parler plus bas :

— Hein ? quand elle avait mal aux dents, tu avais mal aux dents, toi aussi, c’est pas assez. Quand elle était triste, tu étais triste ; quand elle était contente, tu étais content, je vois ça, mais c’est pas assez. Parce qu’il ne s’agit encore que de toi, et d’elle. Et tu n’es qu’une créature et elle n’est qu’une créature. Tu as oublié… On a été chassé une fois, il y a longtemps, et on oublie. C’est tellement vieux.

 

Alors il s’est mis à appeler :

— Mademoiselle Lydie !

On répond dans la cuisine :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Vous n’auriez pas une Bible à nous prêter ?

La porte de la cuisine s’était ouverte ; on a entendu la voix de Mme Chappaz qui disait :

— J’ai bien la mienne, mais je ne vous la prête pas, j’y tiens trop. C’est ma Bible de mariage. Puis elle a dit :

— Mais il doit y en avoir une dans l’armoire de la chambre. C’est un pensionnaire qui l’a oubliée. Tu n’as qu’à aller voir, Lydie. Elle est avec les catalogues de graines et les almanachs. On entend la porte de l’armoire qui s’ouvre :

— Tu la trouves ?… Une petite Bible noire à tranche rouge. Mais qu’est-ce que vous voulez faire avec une Bible, Monsieur Gourdou ?… Bolomey écoute et ne bouge pas. On n’a pas vu Mme Chappaz. On a vu seulement Lydie qui a apporté la Bible. C’est un livre de petit format et pas trop épais, parce qu’il est imprimé sur du papier aussi mince que du papier à cigarettes.

— Merci bien, Mademoiselle Lydie.

Elle sort tout de suite : elle referme la porte.

— Et tu n’as pas besoin de chercher bien loin. C’est au chapitre II, page 3. Tu commences au verset 21. Et puis tu lis le chapitre III jusqu’à la fin, c’est tout. 24 versets, 29 en tout ; un peu plus d’une page. Oh ! dit-il, ce n’est qu’une explication, mais c’est la bonne…

 

 

 

V

 

Bolomey s’était mis à lire dans le Livre pendant qu’il neigeait sur le monde, et Adam est seul, page 3.

 

Il avait allumé du feu parce qu’il faisait froid, ce jour-là ; et, pendant que le feu brûlait derrière lui, secouant l’assemblage en feuilles de tôle du fourneau, page 3, Adam est d’abord couché tout seul, puis une femme est près de lui.

« Ah ! c’est comme moi », pense Bolomey.

 

Il avait ouvert le Livre sur la table de la cuisine ; un jour blanc, qui venait de la terre, non du ciel, entrait par la fenêtre et, frappant le plafond, était renvoyé sur les pages. Il neigeait en plein mois d’avril. Ça arrive. Il neigeait blanc sur les fleurs blanches des poiriers et des cerisiers ; il neigeait gris sur les boutons des pommiers qui sont roses. Bolomey était assis à sa table devant le Livre ; il y avait un silence qui était comme avant le commencement de la vie ou après la fin de la vie. De temps en temps seulement, un paquet de neige tombait d’une branche avec un bruit de fruit mûr ; de temps en temps, une troupe de corbeaux passait en criant au-dessus de la maison ou bien encore une bûche éclatait dans le fourneau comme quand on claque du fouet. C’était tout.

On entendait le bruit que faisait Bolomey en tournant les pages.

Il avait lu le chapitre III encore une fois ; puis il a fermé les yeux et il voyait.

 

Pendant qu’il était assis à sa table et que la neige couvrait le jardin derrière les carreaux, il voyait qu’il faisait un temps orageux, il voyait que le soleil était brûlant comme avant l’orage, parce que le sort de l’homme va être désormais de vivre, ou bien dans les trop grandes chaleurs, ou bien dans les trop grands froids. Ils venaient de sortir du Jardin : ils n’y pourraient jamais rentrer.

Ils étaient condamnés désormais aux saisons et à tourner en rond avec elles d’un bout de l’année à l’autre, passant des bises d’hiver qui vous fendent la peau des mains aux ardeurs de l’été qui vous consument le visage. Ils sortent de ce qui est fait pour l’homme et pour l’agrément de l’homme, ils entrent dans ce qui est fait contre lui ; ils sortent de ce qui aidait l’homme pour entrer dans ce qui le nie ; et Dieu avait placé un chérubin avec une lame d’épée de feu à la sortie du Jardin pour les empêcher d’y rentrer.

Oh ! il voit.

La neige tombe ou il fait trop chaud, c’est la même chose. C’est contre nous. C’est pour nous empêcher de vivre.

 

Ils sortaient du Jardin ; ils avaient devant eux l’aridité d’un sol pas cultivé. Ils vont avoir faim, ils vont avoir soif, oh ! ils ne connaissaient avant ni la faim, ni la soif. Ils vont connaître la fatigue. C’est notre Père et notre Mère : alors il les voit qui ont peur d’abord et se rejettent en arrière ; ils disent non devant la vie, – qui commence, qui finit (elle ne finissait, ni ne commençait) ; et ils sont pourtant forcés d’avancer.

L’homme va devant, la femme est derrière ; Adam va devant, Ève suit. Il a dû se laisser tomber en avant une première fois, allongeant la jambe et elle de même, et ils tombent et ils se redressent : ils tombent à nouveau, ils se redressent à nouveau.

 

Oh ! il voit, et il comprend tout. C’est Bolomey. Il a lu dans le Livre. Il vient de lire le chapitre III.

Il neige, il y a du feu dans le fourneau. Il ferme les yeux ; il est seul dans sa cuisine, seul dans la vie ; il se dit : « C’est à cause d’eux. » Il se dit : « C’est ça, la condamnation. »

 

Il fait le compte. Ils étaient maintenant un et un, elle et lui. Un et un, ça fait deux. Mais c’est ça, la condamnation, parce qu’un et un à présent ça fait deux et qu’avant ça ne faisait qu’un, – et on cherche à comprendre et on ne peut pas comprendre. Il voit qu’ils sont séparés, et nous sommes séparés. Il voit qu’ils sont désunis et nous sommes désunis. Car ce qui se passe hors d’eux-mêmes n’est que l’image de ce qui se passe en eux-mêmes ; car ils sont bien chassés du Jardin, mais c’est qu’ils sont premièrement chassés de leur nature véritable ; et ils se rejettent en arrière, parce qu’ils ont peur, mais c’est premièrement d’eux-mêmes qu’ils ont peur. Ils reculent, ils se refusent, ils disent non ; et puis, parce qu’un poids est en eux qui est leur faute, ils tombent quand même en avant. C’est leur façon de dire oui, et ils sont bien forcés de dire oui.

 

Elle est pourtant belle encore, belle et grande. Bolomey la voit de dos, et la voit tout entière, parce qu’Adam va devant et est caché par elle, mais elle ne l’est pas par lui. Oh ! notre Mère à nous, quand même, oh ! belle et grande ! Sa robe de peau, à cause des efforts qu’elle fait pour avancer, s’est détachée de ses épaules et lui tombe sur les genoux. Oh ! pas encore fanée par l’âge et la fatigue, pas encore desséchée par le trop dur travail et le trop grand soleil. Oh ! qu’est-ce que c’est que ces restes qui sont en nous dans le malheur, qu’est-ce que c’est que ce goût du bonheur et le goût de ce qui est beau qui est en nous quand tout est laid, le goût de ce qui est grand quand tout est petit ; le goût de ce qui est pur quand tout est corrompu ? – mais elle sort seulement du Jardin, elle, et la grâce est encore sur elle, et la force encore sur elle, comme on voit à ses bras, et on voit à ses reins, et on voit à ses hanches.

Elle s’arrête encore, il lui est dit : « Va ! » Elle repart, et Adam s’arrête et repart. Elle penche la tête, alors ses cheveux vont en avant sur ses joues. Elle pose ses pieds délicats sur les pierres avec précaution, puis elle se fatigue de la précaution. Elle tombe en avant, puis se retient, et puis retombe. Belle et grande, forte et douce.

Sa peau finement nuancée se creuse toute de plis et d’ombres qui s’effacent et se portent ailleurs, comme sur un bassin d’eau vive quand passe un souffle de vent. Lisse et brillante, lisse et mouvante, grande et pure, les épaules larges, les hanches saillantes, les bras lumineux, les bras ronds. Elle se penche encore, elle se redresse ; et son corps se défait et se refait sans cesse, un et divers, lié et libre, épars, puis de nouveau rassemblé.

L’ombre qu’il y a entre ses épaules est comme le blé dans le van. Sa cheville mince ploie, son mollet est comme de la soie, il y a des pétales de rose à son talon.

Mais alors où est-ce qu’elle va ? Est-ce qu’elle le sait elle-même ? Car elle s’est arrêtée encore une fois et elle a dit : « Adam ! » mais il ne se retourne même pas :

— Adam !

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Où est-ce qu’on va ?

— Est-ce que je sais ?

Il ne sait pas. Est-ce que nous le savons nous-mêmes ? Oh ! à présent Bolomey comprend tout.

 

On est ici dans les duretés de l’hiver, ils sont là-bas dans les duretés de l’été, parce que les saisons sont des choses pleines de méchanceté, à présent. Il y a des saisons à présent, et il n’y en avait point avant. Ils venaient là-bas d’entrer dans le temps avec leurs corps habitués à être beaux, non pas à souffrir.

Adam tire Ève par le poignet et tombe en avant, alors il avance. Il tombe et, en tombant, il la fait avancer. Adam porte son corps en avant, lui donnant une pente ; c’est cette pente en avant qui entraîne Adam, et Ève est entraînée par lui.

 

Oh ! Bolomey comprend tout, parce que c’est simple à comprendre : notre démarche, à nous aussi, n’est plus qu’une suite de chutes. Ils tombent, ils tomberont sans fin, – jusqu’à la fin : nous de même.

Leur front est lourd à cause de la faute et là où est la conscience de la faute, là également est le plus grand poids. Ils sont tirés tous deux en avant par le front. Ils sont menés par lui vers une fin et c’est en lui que se tient aussi la conscience de cette fin : c’est pourquoi leur front est penché vers la terre.

 

On entendait le vent gémir, pendant que Bolomey hochait lentement la tête sous son chapeau de feutre au ruban noir devenu rouge à cause de beaucoup d’averses et beaucoup de soleil pendant beaucoup d’années, – et, nous, nous sommes sortis d’eux, pense-t-il, nos malheurs tellement emmêlés dans les leurs et tellement noués aux leurs qu’on ne pourra plus jamais les débrouiller ; tout à fait comme des filards (ces grands filets à larges mailles dont on se sert pour transporter le foin à la montagne), une fois qu’ils sont pris l’un dans l’autre, pense Bolomey ; – avancés, malgré nous, dans le temps et dans la succession des temps, c’est-à-dire vers la mort ; – condamnés aux travaux forcés, condamnés à faire, puis à défaire, puis à refaire, jusqu’à ce que nous soyons défaits nous-mêmes ; parce qu’ils ont été chassés du Jardin une fois, lui et elle, Adam et Ève, ô notre Père et notre Mère à nous ; chassés une fois du Jardin et pour toujours ; – alors on ne se maintient soi-même en vie qu’en détruisant et tout est guerre, rien ne s’élève que sur des ruines pour devenir ruine à son tour.

 

 

 

VI

 

Il allait chercher ses provisions au village : il revenait, il se rasseyait à sa table ; – il avait neigé, il ne neigeait plus. Le soleil a brillé sur les prés reverdis où ont séjourné quelques heures encore des lambeaux d’étoffe grisâtre, vite effilochés sur leurs bords ; il se rasseyait à sa table, il se disait : « Comment est-ce que c’était avant ? » Comment est-ce qu’il était, le Jardin ? se disait-il, est-ce qu’il était grand ? Comment grand ? comme le district, comme le canton ?

 

Il se donne bien de la peine.

Il fait un grand effort dans le fond de sa tête, se disant : « Il fallait bien qu’il fût grand, parce qu’il est dit dans le Livre que trois fleuves l’arrosaient : et le nom du premier est Piscon, c’est celui qui coule dans le pays de Havila où on trouve de l’or ; et le nom du second est Guihon, et le nom du troisième est Hiddekel. »

 

Il met ensemble les choses qu’il connaît dans le pays qui est le sien et qui s’étend du Jura au lac et du lac aux Alpes ; il y fait couler trois Sorges (c’est la rivière) dans trois directions différentes. Il a choisi pour en garnir le fond les plus jolies pierres (ah ! il les connaît bien aussi) et de la plus jolie forme : des ovales, des rondes, des plates, quelques-unes à forme de cristaux, d’autres comme des coquillages, blanches comme des dents d’enfant, roses comme la gencive, bleues comme le bleu de l’œil, grises comme la souris ; – il choisit également les plus beaux arbres, il les plante sur le bord des trois rivières dans son pays. Les grands noyers, les petits pêchers de plein vent, des cerisiers en fleurs, d’autres avec leurs cerises (puisqu’il n’y a plus de saisons), des arbres avec la promesse de leurs fruits, d’autres qui l’ont déjà tenue ; des arbres pour leurs fleurs, des arbres pour leurs fruits, d’autres pour leur verdure.

Tous les verts : le clair, le sombre, le lustré, le mat, – oh ! entrelacés bellement. Le houx entremêlé au hêtre aux jeunes pousses, le cyprès parmi les saules pleureurs, à côté des platanes les hauts peupliers d’Italie ; ceux qui sont pointus, ceux qui s’étalent, ceux qui s’élancent, ceux qui traînent sur le sol, ceux qui aiment l’air, – dans une riche disposition.

 

Et puis par terre toutes les fleurs, qu’il mêle à la mousse, mêle au gazon et au sable pour faire doux sous leurs pieds qu’ils ont nus. Il a fait venir aussi toutes les bêtes qu’il connaît, disant : « Où es-tu, le petit renard fauve ? où es-tu, toi, le joli blaireau noir et blanc, dit tasson ? le lièvre, où es-tu, le lièvre ? » L’écureuil brun, l’écureuil rouge, celui qui joint ses pattes de devant, agenouillé à la pointe du sapin, comme s’il faisait sa prière ; celui qui chemine dans les airs d’une branche à l’autre avec tant d’adresse par-dessus le vide, ô grosses queues, longues queues, queues en panaches, ô petites têtes ! Toutes les bêtes et en amitié. Le gros sanglier aussi. Tous les oiseaux. Le hochequeue qui bat la mesure avec ses plumes de derrière ; le roitelet qui a sa maison au-dessus de l’eau dans la mousse humide ; les gris, les bruns, les roux, les lents, les nonchalants, les vifs, les agités, le merle paresseux, ceux qui aiment à voler, les pigeons qui se promènent sur les chemins comme des dames ; la fauvette, trois espèces de mésanges, le rouge-gorge, le moineau boulu, la huppe ébouriffée, le pic qui grimpe au tronc des arbres comme un homme, l’alouette qui scintille comme une étoile en plein jour dans le ciel.

 

Il se dit : « Il faut qu’ils y soient en amitié les uns avec les autres : c’est-à-dire encore la pie, le corbeau, l’épervier (dit le bon oiseau), toutes les espèces d’oiseaux de proie aussi : le milan, le hibou, l’effraie, – les oiseaux de jour et de nuit, car il n’y a plus ni jour ni nuit. » Il les fait chanter tous ensemble. L’air bouge comme un carreau de vitre dans son ciment. On donne des coups de marteau. On repique avec un outil dentelé les moellons de la voûte bleue. On tape sur des tôles.

 

Et lui, alors, sous le bruit, il s’avance, tout penché en avant pour ne pas être vu ; il est dans un pays qu’il connaît bien, puisque c’est le sien ; il va s’avancer en pensée jusqu’au-dessus du vallon où ils sont ; il n’a qu’à se glisser derrière un buisson qui surplombe. Ils sont nus, ils n’ont pas honte d’être nus.

Bolomey les voit de haut en bas ; ils sont étendus au bord de l’eau, sur le sable.

 

Oh ! Bolomey regarde bien, il regarde tant qu’il peut. Il les voit couchés sur le sable ; ils sont en conversation sans avoir besoin de parler. S’ils parlent, c’est pour le plaisir. S’ils parlent, c’est comme l’oiseau, pour le plaisir, comme l’eau qui coule, comme l’air qui passe.

 

Ils n’ont pas besoin de bouger ; s’ils bougent, c’est pour le plaisir de bouger. Les truites sautent dans la rivière, faisant beaucoup de points brillants ; le renard joue au bord de l’eau avec le petit du lièvre. Tout est beau, tout est bon ; eux, bougent ou ils ne bougent pas, selon qu’il est plus agréable pour eux de bouger ou le contraire, car ils n’ont pas besoin de se déplacer pour se nourrir, ils n’ont qu’à tendre la main ; ils n’ont qu’à se baisser pour boire.

 

Ils n’ont pas besoin d’être vêtus, étant vêtus d’air agréablement et agréablement enveloppés dans un tissu soyeux d’ombre et de soleil. Ils sont en pleine sécurité : s’ils se lèvent, c’est empêchés de vieillir, et s’ils sont assis, c’est empêchés de vieillir, et couchés, c’est empêchés de vieillir ; et Bolomey, à mesure qu’il regarde, s’enfonce davantage dans ses réflexions. Car comment comprendre à présent ; à présent que tout est gâté ? Et ils sont deux, mais ils sont un.

 

C’est justement, pense Bolomey, ce que l’homme, à présent, cherche vainement pour lui-même et de quoi il a faim et soif plus que de tout. Car elle est moi, et je suis elle (et c’est de quoi, depuis, on est privé). Il les voit, ils sont deux et un : ils sont la négation du nombre et en même temps tous les nombres, étant riches au fond d’eux-mêmes d’une infinie postérité, qu’ils n’ont pas encore été condamnés à dérouler misérablement derrière eux dans le temps, pièce à pièce, par morts et naissances successives, – pertes et récupérations.

 

Il regarde. Il les voit au-dessous de lui et en même temps au dedans de lui. Il les voit tout ensemble en arrière de lui dans le temps, et au-dessous de lui dans l’espace.

 

C’est le pays d’ici, c’est un pays qui est tous les pays, avec trois rivières, comme il est écrit. Adam se lève, il tend la main et le pinson vient se poser sur sa main. Il appelle : le blaireau vient se frotter à ses jambes. Il cueille une grappe de raisins : le renard vient, et mange et boit tout à la fois entre ses doigts. Elle se lève ; elle déploie son grand corps devant les eaux dans leur richesse, riche lui-même de ses trésors : sa nuque creuse, ses larges flancs, sa peau dorée ; les truites sautent hors de la rivière. Elle s’approche d’Adam, elle s’appuie sur son épaule. Elle ne bouge plus ; leurs cheveux sont mélangés. Elle a passé son bras derrière le cou d’Adam ; elle ne bouge pas, elle ne bougera plus jamais, – alors il tressaille, parce qu’elle touche innocemment avec son sein le milieu de son bras, et avec sa hanche le bas de sa hanche. Pas condamnés encore et n’ayant pas connu la faute ; nouée à lui comme la liane est à l’arbre, et la guirlande à son tuteur : alors est-ce qu’il faut croire à notre propre condamnation ? est-ce qu’il faut y croire même si on ne comprend pas ? voyant seulement que ce temps-là (qui n’était pas encore le temps) est quelque chose de fini pour toujours.

 

— Hé ! Bolomey.

Il était tellement enfoncé dans ses pensées qu’il n’a pas entendu d’abord qu’on l’appelait. Il avait été acheter ses provisions au village et il en revenait, les ayant mises dans un sac de serpillière qu’il avait jeté sur son épaule : une miche de pain, un paquet d’allumettes, du fromage, du tabac.

Il baissait la tête. À peine s’il répondait aux bonjours qu’on lui disait en passant. Il ne faisait pas attention aux femmes qui s’appelaient du geste dans leurs jardins par-dessus la barrière, pendant que la terre bien ratissée était rose, ou grise comme de la cendre, ou brune à cause du fumier qu’on y avait mis, et fumait entre les haies des groseilliers saupoudrées de vert pâle.

 

— Hé ! Bolomey.

C’était Gourdou. Gourdou qui lève le bras, étant sur le point de rejoindre la route où Bolomey s’était engagé ; Gourdou qui faisait sa tournée, Gourdou qui est venu, Gourdou qui a dit :

— Eh bien, tu n’entends pas… Comment ça va-t-il ? Allons boire un verre.

Bolomey s’était laissé faire ; ils sont entrés ensemble dans le café de la gare, qui, comme son nom l’indique, est à côté de la station.

— J’ai fini… Et toi ? Oh ! toi, a-t-il dit, tu n’as jamais fini, parce que tu ne commences pas… Toi, tu tournes avec le temps et le temps est sans fin, parce qu’il est sans commencement. Il y avait une dizaine de jours qu’ils s’étaient rencontrés à la Croix Blanche. Il avait neigé, puis il n’avait plus neigé. Il était tombé de la neige, elle avait fondu, le soleil avait reparu, le soleil s’était recaché ; oh ! nous tournons en effet avec les saisons, pris dedans, comme sur un pont de danse.

Il s’est assis en face de Gourdou, Gourdou le regarde.

Bolomey se met machinalement sur une chaise cannée face à Gourdou, qui est sur une chaise cannée de l’autre côté de la table. Gourdou le regarde, Gourdou lui a dit :

— Alors ça ne va toujours pas ? Gourdou lui a dit : — Pas tant, hein ?… Gourdou lui a dit : — Tu as lu ?

Une petite locomotive à vapeur, qu’on voyait par la fenêtre, faisait des manœuvres sur une voie de garage. Il lui pendait au derrière une sorte de mèche en coton blanc, pendant que des boules de fumée, pareilles à des tampons de ouate, sortaient tout le temps de sa cheminée.

 

— Qu’est-ce que tu veux ? c’est une explication ; c’est même la seule explication. On criait : « Six mètres. » Un homme, en blouse bleue et à casquette d’uniforme, criait : « Six mètres » ; alors la petite locomotive allait en arrière. « Quatre mètres… » et l’homme à la blouse lève le bras, tout en soufflant dans un sifflet.

 

— Autrement, a dit Gourdou, personne n’y pourrait rien comprendre.

On avait juste le temps de voir qu’il y avait un homme qui se tenait debout entre les tampons du wagon que le convoi refoulé par la locomotive allait rejoindre ; puis le choc s’est communiqué d’une voiture à l’autre, tout le long du convoi, comme quand le son est renvoyé de roche en roche par l’écho.

— L’explication que rien n’aille bien, disait Gourdou, et, quand ça va bien, c’est encore pis, puisqu’on sait que ça doit finir.

On ne pouvait pas savoir s’il parlait sérieusement ou non. On voyait ses cheveux blancs qui frisaient sur son front plissé, tout couvert de taches rouges. Cependant la locomotive s’était mise à souffler et à cracher, entraînant à sa suite le wagon tamponné ; et Gourdou a ri. La locomotive revenait. Ah ! tout se répète. De nouveau l’homme crie : « Six mètres » ; puis il crie : « Quatre mètres » ; puis il souffle dans son sifflet ; et Gourdou rit encore un peu parmi l’espèce de barbe blanche et rose qu’il a sur toute la figure, et qui est comme du moisi.

 

— Et tu comprends, c’est qu’ils avaient voulu savoir, dans le Jardin, au temps d’autrefois… La pomme, c’est savoir. Au lieu de se laisser faire, ils ont voulu faire. Et ils n’ont plus rien eu, en voulant tout avoir. Alors, nous, à notre tour, on est dans rien depuis ce moment-là ; et nous tous, j’entends toi, j’entends moi, j’entends nous, j’entends tout le monde.

« Six mètres… Quatre mètres… Halte ! » puis l’homme siffle ; tout recommence. Le convoi est revenu ; ils y ajoutent un wagon. Ils ajoutent un nombre à un nombre, une unité à une unité. Jusqu’où, jusqu’à quand ? c’est la vie. Et Gourdou riait de nouveau, mais Bolomey, lui, ne riait pas ; il lève la tête, c’est tout. Il regarde Gourdou, puis il baisse la tête, considérant les dessins que font les veines et les nœuds du noyer sur le plat de la table bien entretenue à la cire.

 

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? Bolomey parle aux veines du bois. Il lui est répondu :

— Cinq mètres. Le temps est clair, qu’est-ce qu’il faut faire ? Le ciel est dans les rails qui brillent blanc. Répétitions et recommencements partout.

— Justement, c’est la différence ; car eux avant ne se répétaient pas… C’est Gourdou qui le dit, – alors il baisse la voix :

— C’est le temps qui fait ça. Et il n’y avait point de temps. Et tout était toujours nouveau. Car, le plus petit temps, c’est la même chose que le plus grand temps. Une drôle de conversation qu’ils avaient ainsi, ce soir-là, pendant que la locomotive continuait à manœuvrer et l’homme d’équipe à lever le bras, un mouchoir rouge autour du cou.

 

Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Bolomey a posé la question tout bas. Il semble qu’il l’a posée d’abord aux dessins inscrits en noir dans le bois de la table brune, tout bas, puis plus haut : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? »

— Est-ce que tu ne sais pas ? « Quatre mètres… deux mètres cinquante. »

Bolomey de nouveau hoche la tête :

— Et vous, est-ce que vous savez ? Qu’est-ce qu’il va falloir que je fasse ?

— Ah ! disait Gourdou, si c’est comme ça… Il y a un moyen, il est dans le Livre. Tu n’as qu’à lire. Il a dit :

— Est-ce que tu l’as toujours ?

Bolomey fait signe que oui.

— Les soirées vont devenir courtes, c’est dommage, mais enfin tu pourras toujours le lire de jour. Et puis on dort trop, on dort toujours trop. Tu dors trop, ou quoi ? Tu dormiras moins. C’est que c’est long, tu sais. Il y a toute la Genèse. Puis viennent l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome. Ensuite il y a, attends… Josué, je crois bien, les Juges, puis Samuel et c’est pas fini. Il y a les Rois, il y a les deux livres des Rois… Et puis, je ne sais plus, les Chroniques, Esther, Job, et puis les Psaumes, les Proverbes, et c’est pas fini… Il y a l’Ecclésiaste, Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, les Prophètes… Alors il a dit :

— Et ça n’est encore que la première partie. Parce qu’il y a une seconde partie. Mais quoi ? Est-ce que tu n’as pas été au catéchisme ? Tu ne te rappelles pas ? Eh bien, tu n’auras qu’à lire… Oui, cette seconde partie. Et tu verras… Il s’arrête.

— Parce qu’on a été rachetés, à ce qu’on dit. Mais tu verras comment. Et que ce n’est pas pour cette vie. Il s’est mis à rire ; il disait :

— L’espérance et la charité. Tu ne te souviens pas, Bolomey ? Et il est défendu d’aimer la créature. La créature pour elle-même. Il faut l’aimer dans Celui qui l’a faite.

Il s’arrête.

— L’amour ne va pas tout droit, Bolomey. L’amour monte pour redescendre. « On n’aime pas tout droit » ; alors on voit Bolomey qui secoue la tête, qui se lève, qui dit :

— Il faut que j’aille.

— Tu n’as pourtant personne qui t’attende…

 

Mais Bolomey n’écoute pas ; il appelle le patron, c’est lui qui paie.

— Laisse-moi ça, disait Gourdou.

Bolomey n’a pas voulu. Et on entend encore : « Deux mètres… Halte ! » tandis que le retentissement des tampons fait bouger les vitres ; mais il est déjà sorti. Il a jeté son sac sur son dos. C’est le soir. C’est sur la route qu’il suit d’abord un petit moment, la route qui est toute noire (non pas rose), entre ses talus d’herbe verte. Une première automobile passe, puis deux, puis trois, puis plusieurs à la file, dans les deux directions, se croisant sans cesse en jetant des feux et faisant jouer leurs klaxons ; mais Bolomey quitte la route.

Il tire à droite. Il grimpe au talus.

Il arrive dans des feuilles mortes toutes transpercées de bas en haut par les anémones blanches et vertes, c’est-à-dire dans un petit bois. Le même feuillage léger et clair est au-dessus de lui dans le bout des branches. Sur le sentier qu’il suit, il y a par place des flaques rondes comme des verres de lunettes qu’il doit contourner.

Et ça fait combien de fois qu’il le suit, ce même sentier, car c’est un des sentiers qui mènent de chez lui au village, ou inversement, comme aujourd’hui.

Pourtant il se dit : « Où est-ce que je suis ? »

L’abeille commence à se taire ; les oiseaux, eux, pas encore.

Il leur a dit : « Taisez-vous, menteurs ! » Ô bruits de la terre, on ne va plus pouvoir vous aimer, c’est donc fini, taisez-vous ! Et toi, terre chaude, terre verte, terre rose, terre jaune, disparais, parce que tu mens.

Car il voit bien qu’elle est belle. Il ne peut pas s’empêcher de regarder autour de lui. Ah ! faux Jardin ! Mais pourquoi est-ce qu’alors il en reste ainsi partout des traces ou des copies ? – ne pouvant pas s’empêcher de voir, ni d’entendre, ni de sentir. Ah ! trompeuses similitudes, car il fait bon pourtant, se dit-il ; goûtant l’air avec sa bouche, le touchant avec ses mains, qui est rond, doux, élastique, l’air qui est frais, l’air qui est pur, est-ce que c’est vrai ? Il fait beau pourtant dans le monde, se dit-il ; mais c’est que ça ne tient plus ce que ça promet, car qu’est-ce que ça ne promet pas ? respirant avec toute sa poitrine, et une certaine vie vous est promise et elle ne vous est pas donnée…

 

Tout est promis, mais rien n’est tenu, se dit-il. Ça ment. Taisez-vous ! dit-il aux merles, aux pinsons, aux fauvettes. Il marche dans un épais tapis de tendres feuilles pâles tachées de blanc, où c’est comme si un peu de neige était tombée ; alors il pèse de tout son corps, écrasant sous ses pieds les tiges frêles, faisant des trous sombres et profonds dans leur belle continuité. Ah ! détruire les apparences ! Taisez-vous ! oiseaux, et ils ne veulent pas se taire ; bon ! je vais siffler ou chanter.

Il siffle et il chante ; ainsi je ne vous entends plus. Si on n’a pas tout, ne rien avoir. Elle, ou rien. Toute la vie, ou rien, tout de suite. Taisez-vous ! les oiseaux.

On n’aime pas directement ; oh ! si c’est comme ça !

Et puis : « Oh ! Adrienne, se disait-il, pourquoi ? » mais il se répond : « C’est écrit. »

 

Les hêtres cependant sont devenus plus grands dans la partie du bois où il est arrivé, taisez-vous ! plus forts, plus pleins, d’une plus humaine portée et ils renflent sous leur écorce lisse leurs flancs bombés et infléchis, comme une femme qui a ôté sa robe ; alors elle a été de nouveau là. Oh ! Adrienne. Il se détourne, mais elle est là, il se détourne encore, tenté de toute part, de toute part repoussé. Ah ! ah ! puisque rien n’est vrai, puisque tout finit, puisque tout nous trompe : il ferme les yeux, il avance les yeux fermés, les bras tendus, dans une grande nuit qu’il se fait ; puisque rien n’est vrai, puisque tout nous trompe, et il siffle et chante toujours, et il ne voit rien et n’entend plus. Chasseur, pêcheur, jardinier, ami des ruches, – rien du tout. Fils d’une femme, et puis plus de femme. Mari d’une femme, et puis plus de femme.

 

À ce moment, il sent que le sol s’incline sous ses pas ; c’est qu’il est arrivé à la sortie du bois, là où le vallon commence. Il a bien fallu qu’il regarde ; il voit que ces lieux connus sont inconnus, que ces lieux habités sont déserts. On voit tout, et c’est comme si on ne voyait rien, car la rivière brille toujours par place entre les buissons qui l’entaillent, mais à quoi est-ce qu’elle sert ? Ils n’y sont plus, les deux (ceux qui y avaient été mis), et il y a une beauté partout, mais c’est une beauté étrangère. Rien ne sert à rien, comme il voit, ni ces couleurs jaunes, ni ces couleurs roses, pendant que les oiseaux chantent moins fort déjà, ni tous ces petits nuages qui passent là-haut, tout ce fin duvet de nuages qui est là-haut, comme si les oiseaux y avaient perdu leurs plumes.

 

Pendant qu’il se laisse tomber dans l’herbe, car à quoi est-ce que ça sert d’exister ? Que je marche ou ne marche pas, que j’avance ou non, que je sois debout sur mes jambes ou couché comme je suis et immobile comme je suis : rien, – puisque tout doit finir. Rien parce qu’on a été chassé, c’est écrit.

Il regarde : ils ne sont plus là, ils ne sont plus où il les avait mis. L’amour doit monter pour descendre ; il ne compte plus pour nous.

Rien ne compte, puisque tout finit. On n’aime plus directement, est-ce la peine ?

 

Il voit que la nuit va venir. Il fait beau, les oiseaux se taisent sur sa tête. Il y a des fleurs partout autour de lui : des touffes de primevères larges comme des assiettes, des violettes sombres comme si des gouttes d’acide avaient fait des trous dans le gazon, des pervenches comme des yeux d’enfant qui le regardent : il voit seulement qu’il est seul.

Il voit qu’on ne peut pas ne pas être seul dans la vie.

Car elle serait là, à présent, qu’il n’en serait pas moins solitaire, et elle de même, l’être et l’être séparés à cause d’une malédiction.

Et voilà qu’elle vient alors ; il voudrait l’empêcher, il ne peut pas. Elle est au dedans de lui, elle l’habite. Elle habite le soir. Il voit leur petite maison, là-bas, et fermant les yeux il la voit, elle, et ouvrant les yeux il la voit, – dans la nuit qui monte, gagnée par l’ombre.

Elle ne dit rien. Ses bras pendent, ses beaux bras nus, hors de sa robe de toile bleue.

Elle ne dit rien ; elle dit : « Eh bien ? » puis elle ne dit rien et en même temps : « C’est comme ça. »

Il ne bouge pas, il est couché en haut de la pente qui descend vers la rivière ; le sac de serpillière où sont ses provisions est jeté dans l’herbe à côté de lui : ah ! en quoi est-ce qu’elle est faite ? mais en quoi sommes-nous faits ?

C’est ce qu’il se dit. Elle ne pèse pas, moi non plus, car rien n’a plus de poids. « Oui », dit-elle. Elle hoche la tête. Et puis quoi ?

— Oui, dit-il.

Elle a dit :

— N’est-ce pas ?

— Oui, dit-il.

Elle dit :

— Tu comprends ?

Il a dit :

— Je comprends.

Elle a dit :

— Quand même, je serais devenue vieille et tu n’aurais pas pu l’empêcher, moi non plus.

— C’est vrai.

— Toi aussi tu serais devenu vieux.

— C’est vrai.

 

Oh ! comme ses belles joues s’en vont ! Il voit que c’est plein de cordes à son cou. Où est la place de sa poitrine ? « Va-t’en ! » Il se met à rire. Tu as bien fait de t’en aller, je ne veux plus te voir ; je ne veux plus vous voir, choses du monde, parce que vous êtes périssables, et qu’en étant vous nous trompez.

Et il voit qu’elle n’est plus là. Il voit qu’il n’y a plus personne. Il voit qu’autour des choses l’air de plus en plus s’épaissit, les détruisant. Il rit. Rien. Il encourage la nuit à se faire.

Tout commence à faire silence autour de lui pendant qu’il se laisse aller en arrière ; et il est vu encore un petit moment, puis il ne l’est plus.

 

 

 

VI

 

Elle heurta une première fois, puis, au bout d’un petit moment, comme on n’avait pas répondu, elle a heurté de nouveau.

— Monsieur Louis, vous êtes là ?

Il a fermé le Livre où on voit que toutes les bêtes des champs et les oiseaux des cieux ont été formés de la terre ; il a été le cacher dans l’armoire.

— Monsieur Louis, Monsieur Louis !… Derrière la porte… Il avait été ouvrir.

— Ah ! Monsieur Louis, j’avais peur que vous ne soyez pas là… C’est qu’il y a tellement longtemps qu’on ne vous a pas vu… Ma mère m’a dit : « Il te faut aller voir, Lydie… Peut-être qu’il est malade… »

Il a dit qu’il n’était pas malade.

— Alors pourquoi n’êtes-vous pas revenu ? Ça vous aurait distrait. Il y a le sans-fil ; mon beau-frère m’a appris à m’en servir, je le ferai marcher pour vous, si vous voulez… Oh ! c’est beau.

Elle reprend tout à coup :

— Vous avez mauvaise mine, Monsieur Louis. Puis, regardant autour d’elle, hardie et timide à la fois :

— Oh ! vous voyez bien, Monsieur Louis, vous n’avez même pas fait le jardin, a-t-elle dit ; vous vivez trop enfermé, ça ne vous vaut rien. Et le ménage ? Vous lavez la vaisselle ?… Ma foi ! non, elle n’est pas lavée… Elle était entrée dans la cuisine.

— C’est plein de poussière partout. Est-ce que vous faites seulement votre lit ? Il faudra que je vienne vous donner un coup de main…

 

Elle était maintenant debout à côté de l’évier, et lui debout de l’autre côté de la table :

— Parce que ça n’est pas des ouvrages d’homme, tout ça. Les hommes, c’est fait pour vivre à l’air ; nous autres femmes, pour être à l’ombre. Déjà rien qu’à cause du teint… Dites donc, vous n’avez pas de nouvelles ?

Il a dit :

— De qui ?

— Mais d’elle, bien sûr, de qui voulez-vous qu’il s’agisse ?

Alors il s’était mis à se taire pendant qu’elle continuait à parler avec assurance. Ils étaient ensemble dans la cuisine. Elle était assise, lui debout. Elle levait vers lui ses beaux yeux un peu tristes, puis moqueurs, puis indifférents (comme si elle pensait à autre chose) dans sa figure fatiguée :

— Alors quoi, vous n’avez pas été la chercher ?… Vous ne vous êtes même pas informé d’elle ?…

 

Il avait un vieux pantalon, un vieil habit de drap brun avec des boutons de laiton ; une chemise sans col, grisâtre ; il n’était pas rasé, il était assez gros, assez fort, pas très grand :

— Vous ne savez pas où elle est ?… Vous n’auriez eu pourtant qu’à aller chez son oncle, parce que sûrement qu’il doit savoir, lui, où elle est. Vous êtes trop fier… Monsieur Louis, disait-elle… Il n’est pas bien effrayant, son oncle. Et puis, elle, elle était bien jeune, vous savez, sans expérience. Oh ! on est des femmes, on se comprend bien entre nous… Oui, quand on est triste, quand on est découragée. Vingt ans, même pas, hein ? Ah ! pensez donc, Monsieur Louis, quand on est seule tout le jour…

 

Il continuait à ne rien dire ; il n’a rien dit de tout ce temps.

— C’est que vous voulez trop avoir, Monsieur Louis… Vous voulez tout avoir : tout ou rien. Tout, et, nous autres, on ne peut vous apporter qu’un petit peu de quelque chose… D’ailleurs, vous, qu’est-ce que vous nous apportez ?

Elle a dit :

— Je parle des hommes. Nous, c’est les femmes ; voilà comment ça va. Parce que vous êtes d’un côté, nous de l’autre… Et vous dites : tout. Et nous, oh ! on voudrait bien, voyez-vous, mais on ne peut donner que ce qu’on a.

 

S’étant mise à parler plus bas dans la cuisine devant la table où traînaient des assiettes sales, des verres qui avaient servi, un plat à moitié vide, sur une toile cirée à carreaux blancs et rouges qui n’avait pas été lavée depuis longtemps.

— Il y en a qui sont trop grandes, d’autres trop petites… Il y en a qui savent coudre et pas faire la cuisine…

Elle a baissé les yeux.

— Il y en a qui savent seulement chanter… Il y en a qui savent seulement… Mais tout à coup elle s’est mise à rire, s’étant levée :

— Allons, bonsoir, Monsieur Louis… Et à un de ces prochains jours.

 

Cette seconde fois, ses deux petites nièces, Gladys et Éliane, avaient accompagné Lydie jusqu’à la porte du jardin. Il faisait chaud. Il n’y a plus de printemps, maintenant, chez nous. À peine la dernière neige a-t-elle fondu que l’été commence. Il faisait chaud et lourd comme au mois d’août ; l’herbe était déjà haute sur les bords du chemin, – c’est l’été, – déjà brunissante. Il était assis sur le vieux banc de bois peint en vert qui était à côté de la porte de la maison. Lydie avait dit aux petites filles :

— À présent, il vous faut rentrer.

Et elles ne voulaient pas, mais Lydie s’était fâchée. C’était de l’autre côté de la barrière du jardin :

— C’est bon ; pas tant de ces affaires… Gladys, donne la main à ta petite sœur… Et puis vous vous dépêchez… Il y a déjà longtemps que vous devriez être au lit…

 

Les petites filles s’en étaient retournées. On a entendu crier le portail qui est en bois. C’est vieux, c’est usé, c’est à moitié pourri, ça crie. Il n’avait pas bougé de son banc. Il lui avait dit bonsoir.

— C’est joli chez vous, avait-elle dit.

 

Le jardin descendait en assez forte pente du chemin jusqu’à la maison, de sorte que, d’où ils étaient, ils avaient les plantes des pensées (elles commençaient à passer) plus haut que la tête. On avait les soucis en fleurs sensiblement au-dessus de sa personne ; il fallait lever les yeux pour atteindre le bas des arbres fruitiers avec leurs champignons gris ou moussus de vert et de jaune.

 

Il avait dit :

— Vous trouvez ? Un gros bourdon pas encore couché avait heurté maladroitement l’arrosoir qui était posé debout au pied du mur ; deux merles se battaient dans les plates-bandes, où les vieilles hautes tiges sèches des phlox vivaces se dressaient au milieu de leurs repousses vertes déjà hautes de deux pieds.

— Oui, a-t-elle dit, et, moi, j’aime…

Pendant que les merles s’étaient envolés, se poursuivant avec des cris aigus dans les arbres.

— Oui, disait-elle, ça me repose. Chez nous, il y a trop d’allants et de venants, tandis qu’ici… Ici, c’est fait pour être deux, dit-elle. On ne voit rien, on n’est pas vu. Il n’y a que les oiseaux et les arbres. Et des fleurs, si seulement vous vouliez bien vous donner la peine de les soigner… Ah ! vous êtes paresseux…

 

Elle secoue un peu sa tête qu’elle tenait appuyée au mur et renversée, tandis que, lui, était assis les coudes sur les genoux, la tête en avant. Il a fait un petit peu de fumée avec sa pipe. On voyait la couleur bleue de la fumée se défaire dans l’air qui devenait gris.

Elle a dit :

— Moi aussi, je suis paresseuse.

Elle a dit :

— Ça ne fait rien ; si j’allais travailler ? Vous savez, ce soir, je fais votre chambre.

 

Il avait été lâche, il l’avait laissée entrer. Il ne bouge pas d’où il est, il ne remue seulement pas la jambe, ni l’autre jambe. On a entendu le bruit de l’espagnolette, puis la fenêtre qui est à côté de celle de la cuisine s’était éclairée.

 

— Comment, Monsieur Louis, disait-elle, vous laissez tout fermé par un temps pareil ? Oh ! a-t-elle dit, c’était le moment que je vienne !

 

Alors elle a ouvert aussi l’autre fenêtre qu’on ne voit pas et qui donne au midi sur l’autre face de la maison. Il laisse faire ; sa pipe était éteinte, il l’a mise dans sa poche. Il entend qu’on secoue les draps ; il entend qu’on tapote le gros plumier ; il ne fait qu’entendre, il ne veut pas voir, il se refuse à tourner la tête. C’est drôle comme on a les idées mal en ordre, quelquefois.

 

Il se dit : « J’aurais dû l’empêcher d’entrer. » Il se dit : « Pourquoi est-ce que je l’aurais empêchée ? C’est une bonne fille quand même ; et on se connaît depuis longtemps. »

Puis, comme il l’entend qui s’approche de la fenêtre et elle dispose les oreillers à l’air du soir sur le rebord, il s’est levé dans son malaise ; il se met à marcher le long des allées qu’on commence à ne plus bien distinguer de leurs bordures d’œilletons. Et il va un petit moment ainsi de long en large, puis il n’y voit plus du tout sous les arbres, il est ramené vers la maison.

 

— Dites donc, Monsieur Louis, vous ne la faites jamais, votre chambre ?

Il dit : — Moi ? Il a dit : — Que si !

 — Quand ça ?

— Quand ça me chante.

— Oh ! bien, dit-elle, il faut croire que ça ne vous chante pas souvent.

 

Alors elle s’avance de nouveau jusqu’à la fenêtre ; il voit sa main et le bas de son bras ; il se détourne, c’est comme ça. On est des hommes. Mais c’est fini quand même, ces choses-là, pense-t-il. C’est gâté ; je sais à présent que c’est gâté, je sais à présent pourquoi c’est gâté.

 

On a empoigné les oreillers des deux mains ; la fenêtre qui était à moitié bouchée est débouchée, comme il peut voir aux quatre angles bien nets qu’elle projette de nouveau en clair sur la terre brune et les feuilles vertes. Il hoche la tête : « C’est fini… » Oh ! comment est-ce qu’on est fait ? Car la soirée s’avance, et un oiseau de nuit s’est mis à crier dans le bois ; alors il entend qu’on lui dit :

— Vous ne voulez pas venir voir, Monsieur Louis, comme c’est propre…

Puis on s’est reprise :

— Non, attendez.

 

À ce moment, il était à l’autre bout de l’espèce de terrasse qui s’allongeait entre la maison et le jardin, étroite, bordée plus loin par la remise, puis le bûcher.

Il se retourne. Il la voit qui sort de la maison, qui traverse la terrasse, qui va jusqu’aux plates-bandes, qui se penche sur les plates-bandes ; il la voit à peine, elle est seulement une tache blanche qui bouge dans l’ombre un petit moment, puis on repasse devant lui.

— C’est tout de suite prêt.

Puis de nouveau la voix vient de la chambre, pendant que deux bras se tendent et tirent à eux les contrevents :

— Vous pouvez venir.

Pourquoi pas ? Mais il se met à rire : « C’est fini ! » C’est ce qu’il se dit en lui-même.

— Monsieur Louis !

Ah ! se dit-il, si j’y allais ! Pourquoi pas ? se dit-il de nouveau. Est-ce que j’ai peur ? Peur de quoi ? Bien sûr que j’irai ! Et il fait un pas. Puis : non. Il s’arrête.

— Vous venez, Monsieur Louis ?

Alors il voit qu’il se remet à avancer comme s’il y avait dans ses jambes une force étrangère à sa volonté ; il voit qu’il est entré dans le corridor ; il voit que la porte de sa chambre est ouverte, il voit par la porte ouverte qu’elle est là et qu’elle l’attend. Il a fait avec ses souliers un grand bruit maladroit sur le carreau rouge.

— Eh bien, a-t-elle dit, vous voyez ?

Il se prend le menton dans sa main gauche, il a son chapeau sur la tête.

— Ça ne vous semble pas plus joli qu’avant, quand même ?

 

Son autre main est dans sa poche. La lampe éclaire doucement sous l’abat-jour ; il y a dans l’angle, entre les fenêtres, le grand vieux lit de noyer à deux places. En face, contre le mur, il y a un vieux canapé en cerisier, de ceux qu’on nomme « lits de repos », recouvert d’une étoffe à carreaux bleus et blancs. Et puis il y a la table ; c’est une table ronde avec un tapis vert ; elle est poussée entre le lit et le canapé. Sur la table, il y a un verre. Et, dans le verre, un bouquet fraîchement cueilli montre ses tiges pâles, couvertes de fines bulles d’air, qui trempent dans la belle eau pure.

 

— Vous n’avez pas l’air bien content, Monsieur Louis.

Il a dit :

— Que si ! Il se reprend : — Et merci, seulement vous n’auriez pas dû prendre toute cette peine.

— Oh ! a-t-elle dit, ne parlez pas comme ça.

— Pourquoi ?

 — Ah ! Parce que ce n’est plus la peine de rien, si on commence seulement à y penser. Elle continue :

— Écoutez, Monsieur Louis… Ce Gourdou, vous le connaissez ?

— Qui est-ce qui ne le connaît pas ?

— Eh bien, il ne vous faut pas l’écouter. On ne sait jamais s’il a bu ou s’il n’a pas bu, s’il est sérieux ou s’il se moque du monde… Ses histoires… Elle a repris :

— C’est pas vrai… C’est trop ancien pour être vrai ; ça a changé, on a changé. Oui, cette histoire d’Adam et d’Ève. Ça l’amuse de tromper le monde. Lui n’a rien, vous comprenez. Ni maison, ni enfants, ni femme. Et c’est aussi qu’il a passé l’âge. C’est un vieux. Il est jaloux comme les vieux, Monsieur Louis. Il n’aime pas que les choses s’arrangent, une fois qu’elles sont dérangées…

 

Et puis, dit-elle, si c’était vrai, oh ! si c’était vrai, on serait trop malheureux ! Alors voilà qu’ayant tiré à elle une chaise, elle s’y est laissée tomber. Il la regarde. Ses bras pendent le long de son corps. « Qui voit ses veines voit ses peines », c’est un proverbe de chez nous. Il voit ses bras, oh ! un peu trop maigres, c’est dommage, comme il se disait, car on ne s’empêche jamais de penser ; il voit, malgré ce qu’elle dit, les marques de sa condamnation aux veines gonflées qu’il y a sous sa peau et aux taches bleues qu’elles font par place.

 

— D’ailleurs, je vous comprends, Monsieur Louis…

La chouette a recommencé à crier dans le bois.

— Oui, j’ai été comme vous. C’est la même chose, la même chose pour vous que pour moi.

Elle lève la tête ; elle souriait timidement :

— Vous ne vous souvenez peut-être pas, oh ! c’est que c’est déjà vieux ; ça va faire combien déjà ?… Ça va faire, dit-elle, cinq ans. Vous n’avez peut-être pas su… Il devait m’épouser… Édouard Saugy, de Saint-Prex, le dragon. Ah ! vous ne l’avez pas connu ? Oh ! n’est-ce pas ? ce n’était pas encore officiel, seulement… Oui, dit-elle… Alors elle soupire.

— Ah ! oui, moi aussi… Vous savez, j’ai lu ; oui, c’est vrai, on est chassé ; seulement, dans la Bible, ils sont deux. Oui, ils sont deux à être chassés et dans la vie… Alors elle a levé soudain les yeux sur lui et il voit que ses yeux sont beaux. Elle baisse brusquement la tête. Il se met à lui dire :

— Ah ! alors, vous aussi…

Elle relève la tête ; il voit que ses yeux sont devenus brillants.

— Seulement, moi, je ne suis pas comme vous, Monsieur Louis… Elle change encore une fois :

— Moi, me suis-je dit, je vais prendre les choses comme elles viennent. Tant pis. Dites donc, Monsieur Louis, j’ai pas raison ? Et il voit que ses yeux sont devenus moqueurs :

— Sans quoi, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Et vous-même, disait-elle, vous voyez bien où vous en êtes…

Ayant baissé de nouveau la tête :

— Moi, je prends ce qui se présente… Les occasions ne manquent pas… Oh ! ma mère sait tout, ma sœur aussi. Elles ont fini par me laisser tranquille.

Il voit ses yeux levés sur lui encore une fois ; il voit qu’ils sont durs, ils sont fixes ; elle les détourne tout à coup.

— Au mois de février encore. Les ouvriers électriciens. Quand ils sont venus réparer la ligne. Un grand, tout en bleu, avec une petite moustache blonde. Ah ! dit-elle, celui-là… Il voulait absolument m’emmener, pensez-vous ? Oui, à Genève.

 

Et il voit que ses yeux deviennent troubles, pendant qu’elle rit :

— Eh ! oui, Monsieur Louis. Puisqu’on n’est plus dans le Jardin, c’est bien le moins qu’on ait la liberté…

Alors il n’avait plus osé la regarder.

— Sans quoi qu’est-ce qu’on deviendrait ?… Il faut se contenter d’une moyenne, une toute petite moyenne… Puisqu’on ne peut pas avoir autre chose. Qu’est-ce que vous en pensez, Monsieur Louis ? Un petit plaisir, un chagrin, et puis un petit plaisir de nouveau. On prend ce qui vient.

 

Alors l’oiseau de nuit a crié encore une fois ; et on n’a plus rien entendu que le bruit de la rivière, comme quand on marche dans les feuilles sèches. Il parlait pauvrement. Il disait :

— Ah ! vous aussi… Il a répété :

— Ah ! vous aussi, je ne savais pas.

Pendant qu’elle s’était levée, et, lui, il a fait un pas en avant :

— Alors, comme ça, a-t-il dit, on a été chassés tous les deux ?

— Eh bien ? dit-elle. — Vous êtes un homme, il ne faut pas l’oublier, et moi une femme ; on n’est pas des anges, qu’en pensez-vous ? Car elle n’était partie qu’au petit matin. — Est-ce qu’on fait du mal à quelqu’un, dites ? Et puis c’est qu’on a besoin de se consoler, n’est-ce pas ? On fait comme on peut…

 

Il voit que la lampe sous son abat-jour transparent continue à brûler doucement un peu au-dessus et en avant d’eux ; ils sont deux, ils sont deux ensemble. L’oiseau de nuit a crié de nouveau.

— N’est-ce pas, nous autres, on sait vivre, on a fait ses expériences ; on se dit : « Ça ira comme ça pourra. »

 

Elle s’est tue un petit moment ; il s’était soulevé sur le coude, et, sans quitter sa place, il avait tourné le commutateur. Alors une grande nuit s’est faite et il a semblé que l’oiseau de nuit s’était mis à crier plus fort, tandis qu’il ne bougeait plus.

— Dites donc, Monsieur Louis, est-ce qu’on ne pourrait pas se tutoyer ?… À présent… Oh ! seulement quand on serait seuls, bien entendu, mais voilà qu’on est seuls ; alors dis moi : tu, et je te dis : tu… Elle a repris :

— Et puis tire-toi seulement vers moi. Tu es tellement au bord que tu vas tomber…

Elle disait :

— Oh ! touche seulement, c’est rond, on ne dirait pas, on me croit maigre… Eh bien, est-ce que je suis si maigre que ça, hein ?… Elle a dit ensuite :

— Écoute, qu’est-ce qu’on peut demander de plus à la vie ?… Embrasse-moi.

Elle disait plus bas :

— Et puis toutes les femmes se ressemblent.

 

L’oiseau de nuit criait toujours. Et, approchant sa bouche de son oreille :

— Et puis les hommes aussi… Oh ! disait-elle, je ne suis pas si méchante qu’on croit, tu verras… Oh ! disait-elle, oh ! Louis…

 

 

 

VIII

 

J’ai été élevé un peu trop solitairement par ma mère. Voilà ce que c’est d’habiter une maison écartée comme la nôtre. Il me fallait une demi-heure pour aller à l’école. J’étais seul, j’ai été gâté. J’étais nourri, logé, chauffé, blanchi, sans avoir à m’occuper de rien.

Et puis, voilà, ma mère est morte.

 

Son cœur a été triste alors, mais il se disait : « Chacun son tour. » Ah ! mais pourquoi (se disait-il) chacun son tour ? j’avais pourtant besoin d’elle. Pourquoi est-ce qu’il faut qu’on meure ?

 

C’est dans le Livre où il est écrit : Tu retourneras à la terre, car tu en as été pris ; parce que tu es poudre, tu retourneras aussi à la poudre. C’est la condamnation, se dit-il. Il marchait derrière les porteurs dans un pays tout blanc ; eux, étaient noirs dans tout ce blanc. Elle était tombée tout à coup de côté, la joue contre la terre gelée ; c’est pourquoi il marche à présent derrière elle, ne pouvant pas empêcher qu’on ne l’emporte, n’ayant pas pu empêcher qu’on ne la cloue dans la caisse noire, n’empêchant rien, ah ! rien du tout ! bien docile, au contraire, bien sage, bien appliqué à suivre, habillé de noir, dans la neige, avec quelques parents et amis, dans la neige, habillés de noir… Et il y a un long chemin jusqu’au cimetière, un encore plus long chemin que celui de l’école. On n’empêche rien, c’est la condamnation. Il faut remonter la rivière jusqu’à la route ; il faut s’engager sur la route, passer le pont, et voilà comment on est fait. Il faut tourner avec la route à flanc de mont, pousser ensuite jusqu’au village, et là laisser le village à sa gauche, et aller encore.

 

On voit enfin ce petit mur construit en carré au milieu des champs. La grille est peinte en noir et argent. Il y a quelques thuyas ou cyprès, comme des fumées. Ah ! fumées nous-mêmes, pense-t-il. J’aurais eu besoin d’elle jusqu’au bout, et voilà qu’on me l’a prise, – parmi les couronnes de verre qui étaient là passées autour des croix de bois.

Et on veut dire non, on ne peut pas.

On dit non, ça ne sert à rien. Pourquoi ? Je me pose ces questions, parce que j’ai été élevé solitairement dans une maison écartée par ma mère qui était restée veuve de bonne heure. Ils vous disent : « C’est déjà de la chance d’avoir pu la garder avec vous si longtemps. »

Qu’est-ce que ça veut dire : longtemps ? Est-ce qu’il y a une mesure pour ces choses-là qui sont du cœur ; une mesure comme pour les femmes au marché, qui vous vendent les noisettes au verre, les poires à l’assiette, les pommes de terre aux cinq litres ou aux dix litres ? Qu’est-ce que c’est que longtemps quand on a besoin de toujours ? c’est ce qu’il se dit ; et, toujours, ça n’existe pas.

 

C’est la grande condamnation, car la grande condamnation est d’avoir surtout besoin de la chose dont on est le plus privé.

Et quand Adrienne est venue, j’ai cru aussi que c’était pour toujours. Toujours – et ça fait six mois. Toujours, c’est six mois pour les hommes.

On est condamné.

On est dans le temps qui est sans mesure, car la plus grande longueur de temps, se dit-il, est comme rien auprès de ce qui ne se mesure pas, qui est la seule chose qui compte pour le cœur, se dit-il, tant pis, – pendant qu’il est dans son jardin.

 

Alors on ira doucement, on ira tout petitement, il ne faut pas se faire remarquer, – ce qui vient, ce qui se présente, elle a raison peut-être, Lydie. Ne rien demander de plus que ce qu’on a, et aller tout doux dans la vie : un jour, un jour, et puis un jour, jusqu’à ce que ce soit fini ; manger, boire, dormir, et de temps en temps un petit plaisir, pense-t-il… ah ! c’est quand même une bonne fille ! Et raisonnable, pendant qu’il se penche sur la terre noire, et c’est dur de se pencher. Mais il le faut bien, – sur la terre noire, sur la terre humide et toute tiède, mais il le faut bien, parce qu’on est en retard.

 

Il râtelle les feuilles mortes dont le dessus est sec et le dessous à moitié pourri. Il se penche, dans sa chemise ouverte, sur les petites tiges qui ont poussé blanc dans les plates-bandes, ayant été privées de lumière ; une goutte de sueur lui coule le long de la joue et tombe en faisant un petit bruit sur son soulier, ou lui entre dans la bouche, ou, s’introduisant sous la paupière, lui brûle le globe de l’œil.

 

Il se redresse, il passe sur son front son bras nu. Il est écrit : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.

Oh ! il voit, car il est écrit : La terre sera maudite à cause de toi, et elle est maudite. Il est écrit : Tu en mangeras les fruits tous les jours de ta vie, et on est maudit. Car on est quand même attaché à la vie et elle se défait tout le temps et on la refait. La nature lutte contre nous, il nous faut lutter contre elle. Elle est malade, elle est gâtée, – nous aussi. Et, malades, il nous faut nous battre tout le temps contre ses maladies à elle, – jusqu’à la mort, comme il se dit.

 

Il voit les dartres et les champignons qui sont aux troncs des arbres. La chenille au bout des branches tisse son nid en velours blanc. Il y a sur les pousses vertes des rosiers une telle épaisseur de vermine verte qu’elle y fait comme une seconde écorce ; une même épaisseur noire est sur les tiges du sureau. Pourquoi tout est-il ainsi gâté et compromis d’avance, pendant que les mauvaises herbes poussent partout, pleines d’épines et de piquants, dangereuses à toucher, les chardons, les orties, les ronces ?

Et il faut pourtant, – pour manger. Arracher, desherber, racler, trier ; – on fait des tas, on y met le feu. Ils fument gris, ils fument blanc. Leur fumée traîne à terre comme une grosse chenille velue, puis, tout à coup, le vent la redresse et la fait basculer, vous l’envoyant dessus. On est pris dedans. On tousse, les yeux vous pleurent. On se protège la figure avec les mains, mais à ce moment la fumée s’écarte (il voit ces choses en pensée, tout en retournant la terre), puis se répand à travers l’air où elle fait comme un rideau. Il y a des trous dans ce rideau. On voit par les trous. Un coin de bois, on ne le voit plus.

Un… Qu’est-ce que c’est ? ah ! ça c’est un pommier.

Ah ! misère. Il est en train de retourner la terre : c’est dur… Sa chemise colle à son corps, il a un goût amer sur la langue. Il faut : tant pis. Jour après jour, tant pis. Ne rien désirer. Ce qui vient, l’occasion : manger, boire, dormir, ça fait un jour ; dormir, boire, manger, ça fait encore un jour.

 

Et les jours viendront se mettre l’un sur l’autre derrière nous comme les pages d’un livre, tandis que l’épaisseur de ceux qui restent à vivre diminue toujours plus. Il a été boire à la fontaine. Il change de costume. Il met son chapeau, il traîne les pieds. Il va sous le grand ciel rose, qui est au-dessus de nous comme une tromperie, avec son calme et sa pureté. Il a les mains dans les poches.

 

Il pousse la porte de la cuisine :

— Ah ! a dit Mme Chappaz en le voyant entrer, comment, c’est vous ? depuis le temps !

— Oui, dit-il, j’ai eu des ennuis…

— Ah ! dit Mme Chappaz.

 

Des bouquets de roses sont peints sur ses joues bien vernies ; sa poitrine fait étagère sous son menton dans une blouse de coton gris :

— J’espère bien que ça va mieux.

Bolomey a dit que oui…

— Et vous savez, Monsieur Bolomey, pendant que vous… vous êtes seul chez vous, oui, en attendant… eh bien, vous n’auriez qu’à venir manger ici… On s’arrangera, c’est facile… N’est-ce pas ? avec le monde qu’on a… Écoutez, a-telle dit, je vais appeler Lydie…

Mais il a dit :

— Non, ne la dérangez pas. Donnez-moi seulement une bouteille de bière et un verre…

— Eh bien, c’est ça, Monsieur Bolomey ; mais où est-ce que vous allez vous mettre ?

Il fait un signe de tête vers les bosquets où on ne va guère la semaine.

 

Il a été s’asseoir à l’écart derrière les fusains, la bouteille de bière sous le bras, son verre à la main. Il commence à faire nuit. On entend de l’autre côté des buissons un bruit de voix, et puis le bruit des gens qui se lèvent, et ils font alors un bruit de monnaie, et ils paient, puis s’en vont. Quelques-uns sont venus en auto et mettent le moteur en marche. Neuf heures. On ira comme ça tout doux. Un petit plaisir après le travail ; un verre de bière et elle est bien fraîche. Et un peu de musique aussi de temps en temps, pourquoi pas ? parce que le poste de sans-fil de Métraux s’était mis à fonctionner… Bulletin météorologique… Forte dépression sur l’Irlande… Température en hausse… Maximum, vingt-sept degrés, minimum seize. Silence. Tout à coup le saxophone a été introduit par un battement de tambour mêlé à des fuites de merles. Et ça se met à balancer autour de Bolomey. L’air balance. Les branches balancent (M. Métraux a laissé la fenêtre grande ouverte, parce qu’il fait chaud).

C’est fort, c’est douloureux et doux. Ça fait de la peine au cœur et ça divertit. On danse. Le divertissement des corps, et c’est pour ne plus penser. Alors aller comme ça, c’est ce qu’il se dit. De la bière fraîche, un air de danse, laisser faire.

 

— Coucou !…

Elle lui a mis les mains sur les yeux. Et il a tenté de se défaire d’elle, mais elle le serrait fortement, lui renversant la tête, et la forme de ses bras nus était contre les côtés de son cou. Et, se baissant vers lui : « Tu as eu peur ?… » dans la musique.

— Tu as eu peur, dis, petit ?

Alors la chaleur de son souffle et puis sa bouche, dans la musique ; ah ! laisser faire, pendant qu’elle le tient renversé contre elle des deux mains et sa bouche par-dessus ses mains va le chercher. Il laisse faire ; la musique.

Elle a dit : « C’est gentil d’être venu. »

 

Il la laissait dire et faire. Elle se glisse contre lui dans la musique ; elle s’est assise sur ses genoux.

— Je n’aurais peut-être pas pu aller te rejoindre, ce soir ; comme ça, je t’aurai eu quand même, dis…

Il a senti le goût de ses lèvres, encore une fois. Et elles le quittent, mais alors c’est lui qui les cherche, comme la musique dit de faire, et puis c’est aussi ce que dit la vie, ou quoi ? prendre ce qui vient ; autant de trouvé, se dit-il, serrant contre lui ce grand corps qui se dénoue et se répand comme quand on coupe le lien d’une gerbe.

— Oh ! fais seulement. On est bien cachés.

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

I

 

— Hé ! Bolomey !

Il lui semble qu’on l’a appelé.

C’était à quelque temps de là, et il s’est dit : « Est-ce Gourdou ? » car il était encore à moitié endormi.

Il avait ouvert les yeux, il a vu qu’il n’y avait personne dans la chambre. Il a vu qu’il faisait grand jour ; un beau soleil entrait par l’entrebâillement des contrevents ; et encore une fois il est appelé : « Hé ! Louis ! » il a répondu présent comme au service militaire.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu n’es pas sérieux.

Il a demandé :

— Pourquoi ?

On lui a dit :

— Toutes ces histoires.

Il interroge, on répond. Il y a quelqu’un au fond de lui-même qui parle :

— Bolomey, tu es tombé sur la tête, tu as été étourdi par le coup. Mais c’est fini… Hé ! Louis… Il dit :

— Voilà.

— Regarde le beau temps qu’il fait, ce matin… Tu n’as qu’à vouloir, elle reviendra.

 

Il se réveille de plus en plus et, à mesure qu’il se réveille, il lui semble qu’il rejoint davantage la voix et la vérité qu’elle annonce ; il voit qu’il fait beau et clair dans le monde. Il s’est mis assis sur son lit, il regarde ; il voit que les rideaux s’avancent et entrent ensemble joyeusement dans la chambre comme une voile gonflée de vent.

Si c’était seulement qu’on n’a pas su s’y prendre ! Il repousse les contrevents qui empêchent le jour d’entrer ; il dit : « Qu’il entre ! » il dit : « Qu’il entre tout grand et tout entier », tandis qu’il rabat des deux mains les vieux panneaux de bois qui claquent contre le mur en même temps.

Et il voit que c’est un jardin, et que c’est le Jardin quand même. Chaque brin d’herbe y jette ses feux, chaque feuille porte son collier, chaque branche est comme un écrin de pierreries ; c’est bleu, rouge, jaune, violet, blanc ; ça brille de mille petites flammes de couleur qui bougent les unes devant les autres ; – est-ce que tu vois ?

 

Il dit : « Je vois. » – « Alors, viens ; tu es attendu. »

 

Est-ce qu’on lui parle ou si c’est lui qui parle ? il ne sait plus. Ce qui lui est dit et lui-même, c’est à présent la même chose.

Tout est changé, ce matin-là. Il sort dans le jardin parmi les cris du merle. Il regarde ce jardin, c’est le mien ; il est mal fermé, je le fermerai.

Les ruches ont perdu leurs couleurs, je les repeindrai. Les plates-bandes n’ont pas encore été retournées, je les retournerai, je suis là pour ça.

Tout y est dans un grand désordre, mais on y mettra de l’ordre, car l’ordre est en nous. L’ordre est en moi. Je n’étais plus ; je recommence à être. Il est entré dans la journée comme s’il était né avec elle, comme s’il venait seulement de naître ; il fait tout le tour du jardin.

 

Ensuite il a eu faim ; il y a du bonheur sur sa langue. Il casse les branches sèches enfagotées qu’il défagote, ah ! ça fait plaisir, avec des gestes attentionnés.

Il y a du bonheur jusqu’au bout de ses doigts. Les choses savent bien à qui elles ont affaire ; elles nous connaissent, les choses ; elles se plient à nous avec amitié ou bien entrent en lutte avec nous, car il y a accord ou désaccord.

 

Il est accordé tout à coup. Accordé aux choses et au monde, pense-t-il, accordé aux choses du monde, passant ses doigts pleins de précautions et caressants dans le nœud d’osier qui docilement cède et vient en arrière et est défait par les mêmes chemins qu’il avait suivis pour se faire.

C’est nous qui nous gâtons nous-mêmes, hein ? pense-t-il, ce matin-là, parce que tout change, avec nos rêvasseries, pendant qu’il a pris juste la quantité de bois qu’il faut dans ses deux poings, ni trop, ni trop peu, avançant le genou, debout sur l’autre pied dans un bel équilibre. Et les branches se cassent en deux avec un bruit gai dans la cuisine.

 

Il faudra seulement blanchir les murs, mais ce sera facile, se disait-il, ayant mis la double poignée de brindilles dans le fourneau sur le papier de journal chiffonné. Tout de suite une belle flamme se dresse, vive et claire, comme le coq qui chante en battant des ailes.

C’est des travaux de femme ; ça ne fait rien. Il se met un tablier de femme autour du ventre. Il verse l’eau dans la casserole ; elle est raide et brillante comme une corde neuve. Il va chercher le bidon où est le lait ; lui, s’étale au contraire dans sa chute et il s’ouvre en s’amincissant comme une feuille de papier. Chaque chose a sa nature, chaque chose veut être aimée dans sa nature.

Oh ! il y en a tant ! et ça va faire tant d’amours !

Car nous sommes là pour deviner les choses dans leurs natures particulières : alors elles nous en sont reconnaissantes, n’est-ce pas ? Une parenté intervient. Il n’est plus seul, il est parmi des amis, et des amies, lui semble-t-il, écoutant maintenant grogner le feu comme le chien de garde dans sa niche.

 

Le gros, l’épais, le tendre, le résistant, le dur, le lisse, le grenu, le brillant, le mat : il y a un langage des choses, seulement les hommes ne veulent pas l’entendre, c’est ce qu’il se dit ; et c’est pourquoi les hommes sont malheureux.

On n’est pas séparé, on communique, c’est ce qu’il se dit, prenant dans sa paume le gros bol de faïence, rond et tiède comme un sein. Il a faim. Il est dans la vie. Il s’est assis à la table sous un rayon de soleil tout neuf comme une planche de sapin qu’on vient seulement de raboter et qui, partant du haut de la fenêtre, pose par son autre bout sur le carreau.

 

Il raisonne son cas, il se dit : « Je suis un homme. » La vie passe d’une chose à l’autre. La vie entre en lui avec le pain qu’il mâche, pendant que dans la cafetière de fer-blanc le café qui s’égoutte sonne à coups séparés comme une petite cloche.

Alors voilà, se dit-il, comment est-ce que j’ai pu croire à ces histoires ? c’est peut-être une explication, mais c’est une mauvaise explication.

Il boit, il mange, le sang lui chante au cou et aux tempes.

On va voir.

Il se coupe encore un morceau de pain et de fromage. Le sang lui bat aux poignets. Le sang lui dit : « Maintenant debout. » Il retrousse ses manches. Il n’a que sa chemise et un pantalon de toile ; sa chemise est largement ouverte sur sa poitrine.

Il se dit : « Quel âge est-ce que j’ai ? »

Il empoigne la pelle carrée, la bêche à trois dents.

Trente-six ans ; c’est la jeunesse.

Son épaule gauche est dans l’ombre, son épaule droite dans le soleil, où il se penche, enfonçant d’un seul coup la pelle plate dans la terre.

Tout à coup la peine devient plaisir ; retournement.

Ça la fera revenir, c’est pour elle.

Plus c’est dur, plus c’est agréable ; retournement. C’est pour elle. Je l’attends, je prépare tout pour son retour. Elle reviendra sûrement. Il s’est redressé un moment, les mains sur le manche de sa pelle ; puis, la plantant dans le sol, il bourre sa pipe ; et les oiseaux éclatent de rire au-dessus de sa tête comme pour dire : « Il a enfin compris. »

C’est moqueur, ces merles.

L’oiseau de la pluie siffle ironiquement à petits coups au-dessus de vous : « Pluie… pluie… » et tu l’as cru, ou quoi ? ça fait rire l’oiseau… « Bolomey, tu crois tout », dit l’oiseau.

 

Le pic tape à petits coups avec son marteau pointu contre un tronc, pendant que Bolomey le cherche des yeux sans le découvrir. Ah ! il fait beau, il regarde le monde qui est rond autour de lui, la pipe à la bouche, le ciel qui est rond au-dessus du monde.

Je n’ai seulement pas su faire ; c’est clair. Je ne connaissais pas bien les femmes ; j’ai vécu trop seul.

Sa pelle déjà repolie par le frottement brille au soleil. Ah ! c’est délicat (j’entends les femmes) ! Ah ! c’est difficile ! Je n’ai pas su ; eh bien, on recommencera, c’est-à-dire on commencera.

 

Hé ! l’oiseau, hé ! le merle, ou quoi ?

Le petit rouge-gorge se tient juste à côté de lui, plein de confiance, perché dans le bout d’un tuteur, puis se laisse tomber sans crainte entre ses jambes, parmi les mottes que Bolomey vient de retourner, voyez-vous ça ! Eh ! le coquin, dit-il, pendant qu’il fait un geste pour le chasser ; mais le petit oiseau d’un coup d’aile retourne simplement d’où il est venu.

 

Il a confiance ; il faut avoir confiance. Je dirai à Adrienne : « Tout recommence » ; ce sera comme si on ne s’était jamais vu.

C’est un jardin, c’est le Jardin. Je le fermerai seulement pour empêcher le malheur d’y rentrer. Il regarde devant lui et voit que la plate-bande où il travaille sera bientôt entièrement retournée ; il se dit : « J’irai ce soir, il ne faut pas attendre ; j’irai faire ma commande chez Chevalley à Rolle ; je prendrai le train de cinq heures. »

 

C’est ce qu’il a fait. Et elle (Lydie), quand elle est venue ce soir-là, elle ne l’a pas trouvé.

 

 

 

II

 

Il avait pris les mesures avec une chevillière d’arpenteur. Il tendait sa chevillière d’une borne à l’autre. Elle était jaune, plate, en tissu gommé, avec les décimètres et les mètres marqués dessus par un trait noir et numérotés ; et le vent venait et la soulevait, la faisant flotter dans les airs. Il avait été obligé, étant seul, de l’attacher à un de ses bouts ; il tirait dessus pour la tendre. Il avait un carnet de poche ; il inscrivait les mesures sur son carnet. 22 mètres.

Ensuite commençait un autre segment de droite, faisant angle avec le premier ; il inscrivait : 15 mètres. C’est grand, chez nous ; il faisait l’addition. 22 + 15 + 20, total 57 mètres. Un vrai jardin.

Le vent venait pendant qu’il déplaçait de nouveau la chevillière et elle montait en l’air joyeusement au-dessus des touffes de coquelicots, des grosses marguerites, des sauges velues ; mais, de ce côté-ci de la barrière, se disait-il, quand elle sera en place, vous allez voir toutes les espèces de cultures qu’on aura : en fleurs, en fruits, en légumes.

 

Il commence à remonter la pente de l’autre côté du jardin ; les limites passent tout juste au-delà du tronc du noyer, qui est encore chez lui, comme il voit, – là où il était couché, là où elle lui a été donnée.

Il inscrit de nouveau : 36 mètres. Puis 17 mètres encore, ce qui le ramène au chemin ; et, la clôture qui le bordait étant encore en bon état, il n’a pas eu besoin de mesurer plus loin. 36 +17 = 53. Il met les trois chiffres l’un sous l’autre.

Puis il regarde encore une fois le jardin qui est au-dessous de lui, avec ses pruniers, ses cerisiers, ses poiriers, ses buissons de citronnelle, plein d’abeilles, plein d’oiseaux, ayant en son milieu le toit de la vieille maison tout recousu de pièces rouges ; et ça lui chante dans le cœur, parce qu’il pense : « Il est beau », il pense : « On y sera bien. »

 

Il descend vite s’habiller. Il a pris le train de cinq heures. 160 mètres de clôture Chabourit, avec un pieu tous les deux ou trois mètres. Chevalley a dit : « Je peux vous la livrer quand vous voudrez. »

— Combien ?

— Sept francs le mètre, pose comprise.

— Oh ! je la poserai moi-même.

— C’est que c’est tout un travail.

— Ça ne fait rien.

— Eh bien, alors, on arrondira la somme. 160 mètres à sept francs. Chevalley fait le compte. — On vous les laissera rendus à 1050 francs.

— 1000, a dit Louis.

 

Chevalley a cédé pour finir. Les affaires sont faciles : cette affaire-là s’est bien arrangée. Ils ont été boire un verre au café de la Gare en attendant le départ du train de 6 h. 40.

Bolomey monte dans le train. On voit qu’il fait beau. Le train est plein de gens qui chantent. Il n’a plus peur de voir les gens ; il ne recherche plus les chemins détournés. Il va droit devant lui, ce qui le mène au beau milieu du village où c’est plein de citoyennes et de citoyens en bleu et en blanc qui sont assis devant les maisons.

 

— Alors, comment ça va-t-il ? Il y avait longtemps qu’on ne vous avait pas vu.

— Oh ! disait-il, j’ai eu des ennuis.

— Ah ! ça arrive, ça arrive à tout le monde.

Sans rien lui demander d’ailleurs par politesse (et puis on savait bien de quoi il s’agissait).

— Oui, disait-il, mais à présent…

Il donnait avec la main un coup sec comme quand on tranche une branche avec la serpe :

— Fini !

— Ah ! bien, tant mieux.

 

Il a été invité à souper par ses cousins Reymond, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps. Il s’est tenu assis dans la cuisine devant une bonne soupe aux légumes, aux « herbettes », comme on dit chez nous.

Ça va bien. Il a parlé un peu avec ses cousins Reymond.

Des petites filles jouaient à « bête noire » dans les jardins pleins de pivoines qu’on voyait par la fenêtre, grosses comme des figures. Et on voyait les figures des petites filles qui se glissaient silencieusement, entre les buissons, sous les arbres ; puis elles criaient : « Bête noire ! » puis elles revenaient en courant.

Reymond a allumé la lampe. Bolomey avait dit à Reymond :

— Eh bien, sortons un moment, veux-tu ? On te le permettra bien, ou quoi ? avait-il demandé en s’adressant à Mme Reymond. Qu’en pensez-vous, Madame Reymond ? Pour une fois. C’est qu’il faut bien refaire connaissance.

 

Ils avaient été boire. Bolomey n’était rentré chez lui qu’après minuit, ce soir-là. La lune n’était pas encore levée.

Il avait travaillé de nouveau tout le jour au jardin, il s’était couché de bonne heure. La lune n’était pas encore levée, vers les onze heures, quand elle est sortie sans faire de bruit de sa chambre. Elle s’est trouvée sous les étoiles, et point de lune, mais énormément d’étoiles, faisant des lignes, des triangles, des carrés, comme s’ils étaient dessinés à la craie sur la planche noire, au-dessus d’elle, entre les arbres, entre les pommiers, les cerisiers, les poiriers, les pruniers.

 

Une belle nuit.

L’herbe haute sifflait avec douceur autour de ses chevilles, étouffant le bruit de ses pas. Elle sent le mouillé de l’herbe faire froid sur sa peau à travers la toile de ses espadrilles. Elle respirait le bon air, elle pensait à des choses agréables. Un petit bois s’était élevé à sa gauche avec ses étages de branches faisant une grande maison, où les oiseaux dorment et les bêtes qui bougent le jour ne bougent plus. Ça sent l’écorce, ça sent la mousse.

Tout à coup le bois avait pris fin, pendant qu’un souffle d’air plus vif passait par-dessus le chemin et elle ; alors elle a eu un petit frisson de plaisir dans les épaules, et c’est bon.

La lune se levait justement derrière les montagnes que le bois en se retirant avait découvertes par-delà un grand espace de pays. Elles étaient tellement bleues qu’on ne distinguait la place où elles commençaient dans le ciel que parce que c’était là que les étoiles prenaient fin.

 

Tout à coup, Lydie s’est arrêtée : « Il y a le feu ! » Elle s’était arrêtée et le cœur lui a battu : « Il y a le feu à la montagne. » Car une grande lueur rouge avait paru derrière, courant rapidement le long de son arête, qui est apparue toute noire et toute dentelée dans l’intumescence du brasier. Puis Lydie s’était mise à rire : « La lune ! » bien qu’elle ne se montrât toujours pas, et, à cause de sa forme ronde, elle a joué longtemps encore derrière les rochers pointus. Mais Lydie riait déjà, attendant sa venue ; puis : « Bonjour la lune », pendant que l’astre se montrait tout juste dans le bout à la fois et des deux côtés du sommet : ah ! quelle grandeur ! – lui dormait pendant ce temps. Énorme, rougeâtre, sans épaisseur, ronde comme une feuille à gâteaux ; puis, à mesure qu’elle montait, elle blanchissait davantage, et elle a été pour finir de la couleur des étoiles, tandis qu’il tombait d’elle quelque chose de gris et de cotonneux, comme beaucoup de petites plumes, – comme une fine poussière de poudre de riz.

 

Lydie s’était remise en marche.

Il a été réveillé par le tout petit bruit qu’a fait le portail du jardin quand on l’a ouvert.

Cette toute petite voix plaintive l’avait tiré de son sommeil, comme il arrive, alors que de bien plus grands bruits, mais habituels, ne vous dérangent nullement. Il voit, lui aussi, que la lune s’est levée et elle entre dans la chambre par l’entrebâillement des contrevents, la partageant en deux régions, dans l’une desquelles il est et il y a l’autre (on a refermé le portail).

 

Elle ne faisait aucun bruit en venant.

Il était dans la nuit de ce côté-ci de la lumière, et, de l’autre côté de la lumière, il y avait également la nuit, tandis qu’il ne bouge pas, s’amusant à ne pas bouger, et considère cette mince cloison de verre, qui se dresse là entre lui et rien.

 

Il est dans l’amusement, parce qu’il s’est dit : « C’est elle », et ne bouge pas pendant qu’on vient (ou il suppose qu’on doit venir, car ces semelles de corde sont singulièrement silencieuses).

Puis un caillou a roulé quand même sur la terre battue de l’allée. Ah ! il s’amuse. « Car il va falloir lui faire comprendre… »

Il va falloir. En effet, on l’appelle.

Son nom vient une première fois, seulement chuchoté, comme si on était sûr qu’il devait entendre : « Louis ! » puis encore une fois : « Louis ! »

Il ne répond pas.

On se déplace légèrement dans la lune.

Lydie est tellement près de lui qu’il lui semble à présent qu’il va l’entendre respirer et il entend aussi le frottement de sa jupe contre ses jambes, ce qui est un doux bruit, mais il ne répond toujours pas.

 

On a été alors jusqu’à la porte de la maison. On a heurté tout doucement : « Y a-t-il quelqu’un ? » pendant que les trois coups une seconde fois résonnent dans le corridor.

 

Ah ! il s’amuse.

Parce qu’il entend qu’on s’éloigne, puis un moment il n’y a plus personne, puis on revient (on a dû faire le tour de la maison). Il se laisse glisser tout doucement hors de son lit.

Il n’a même pas dérangé en s’y heurtant cette cloison de lune où il entre. Elle le laisse entrer sans se déformer, ni se ployer, car telle est sa substance. Elle est là, cette cloison, il tend les mains, elle est sur ses mains, elle n’a pas bougé. Il y entre, il y est à moitié, c’est-à-dire avec une moitié de son corps, puis n’y est plus, puis y est de nouveau et s’y avance et l’a eue sur la tête : il est dans l’amusement.

Il n’a eu qu’à se pencher à l’intérieur des contrevents et à regarder par la fente.

Et il voit que Lydie, elle non plus, n’est pas loin : il s’amuse.

Elle est un peu plus bleue que l’air qui est légèrement bleu, elle est transparente comme une fumée ; et c’est ça, les femmes : des fumées, – sauf une, se dit-il. Il voit que le jardin est bleu et noir, clair et sombre ; le jardin est en deux parties, il est dans l’amusement.

 

Il a dit :

— Qui est là ?

Puis, d’une voix qu’il s’efforce de rendre naturelle :

— C’est toi, Adrienne ? Pendant qu’il rit en dedans.

Et il regarde toujours ; il voit alors que Lydie s’est tournée vers lui, elle est toute claire sur ce fond noir qu’elle touche presque ; et, d’une voix d’abord un peu surprise, puis très nette :

— Non, c’est pas Adrienne.

 

Alors c’est lui qui a feint la surprise.

— Ah ! a-t-il dit, c’est toi, Lydie ?

— Ah ! c’est toi, Louis ? a-t-elle dit. Eh bien, tu as le sommeil lourd, si c’est toi.

Il a dit :

— C’est moi.

 

Elle n’a pas bougé ; elle lui parle, les mains croisées l’une sur l’autre, comme pleine d’indifférence.

— Eh bien, je n’aurais pas pensé… Il faut croire que tu as la conscience tranquille. Est-ce que tu dormais déjà hier soir ? parce que je suis déjà venue hier soir.

Il disait :

— Ah ! tu es venue ?

— J’ai heurté, je t’ai appelé ; tu n’étais pas là. Ou bien si c’est que tu ne m’as pas entendue ?

 

Elle parlait tranquillement, sans avoir bougé de sa place.

Il a dit :

— C’est que j’étais fatigué.

— Hier soir ?

— Non, ce soir.

— Et hier soir ?

— Hier soir, j’étais en route. C’est qu’il y a du changement… J’étais à Rolle, hier soir.

— Et qu’est-ce que tu y as été faire ?

— Ah ! tu le verras bien une fois. C’est qu’il y a du changement, dit-il. J’ai déjà commencé ; tu n’as pas vu ? Alors elle regarde et voit dans la lune autour d’elle les carreaux retournés, les haies taillées, les pierres et les mauvaises herbes mises en tas au bord des allées :

— Et il fallait faire de l’ordre, disait-il, et ça n’est pas fini, et ça donne sommeil.

— Oh ! dit-elle, je comprends.

 

Il a baissé un peu la voix :

— Et je ne te dis pas d’entrer, parce qu’il y a déjà quelqu’un.

Il ne se montrait toujours pas, de sorte qu’il semblait parler à rien et c’est rien qui lui répondait. Elle n’avait fait qu’un petit mouvement avec les mains ; celle qui était dessus était maintenant dessous.

— D’abord, est-ce que je t’ai demandé d’entrer ?

Elle se met à rire :

— Oh ! Louis, dit-elle, tu es drôle.

Elle n’a pas bougé.

— J’avais été faire un petit tour, et j’ai vu en passant, par-dessus la barrière… C’est de la curiosité. Qu’est-ce que tu fais ?

Il a dit :

— Je fais le jardin, parce qu’il n’était pas fait.

 

Et, tout à coup, il a ouvert tout grands les contrevents, les repoussant l’un et l’autre de chaque main, qui sont venus battre contre la muraille comme quand un grand vent se lève. Il est dans le contentement, il dit :

— Et le jardin se fait… Alors ce sera pour une autre fois…

— Oh ! dit-elle, bien sûr, pour une autre fois…

Elle lui a tourné le dos.

— Où vas-tu ?

— Je m’en vais.

— Écoute, dit-il, ne t’en va pas !

— Que veux-tu que je fasse ? Et puis, dit-elle, s’il y a quelqu’un…

— Oh ! c’est quelqu’un de commode, dit-il, et qu’on ne dérange pas facilement.

 

Elle attendait, de nouveau.

— Je voulais te dire, tu comprends, j’ai commandé une barrière, alors il faudra que tu viennes m’aider, parce que je veux la poser moi-même… Sept francs le mètre. En châtaignier. On enfonce les pieux, ils sont en chêne ; et puis on la fixe et puis c’est fermé. Ce sera fermé partout, tu comprends… Dis, tu ne viendras pas m’aider ? Il lui parle de la fenêtre. Il se tient debout dans le cadre où on le voit jusqu’à mi-corps, comme sur un tableau, recevant la lune en face et peint par elle ; elle, debout un peu plus haut et qui la reçoit dans le dos.

— Et que vas-tu faire avec ce jardin ? a-t-elle dit.

— Ah ! a-t-il dit, c’est pour nous.

— Pour nous ? a-t-elle dit.

— Oui, pour elle et pour moi.

— Ah ! a-t-elle dit. Et quand est-ce qu’elle revient ?

— Oh ! a-t-il dit, elle est déjà là.

 

Il rit. Il est dans l’amusement.

— Alors, tu n’y crois plus, Louis, à ces histoires ? Et Gourdou qu’est-ce qu’il va dire ? Et, tu sais, à présent, moi, j’y crois…

— Je n’y crois pas, Lydie, moi…

Alors elle a dit de nouveau :

— Eh bien, je rentre. Bonne nuit.

 

Elle a soupiré un petit peu, mais est-ce qu’il a seulement entendu ? Elle soupire, puis se détourne, baissant la tête. Il la regarde ; il la voit qui tourne lentement dans la lune sur elle-même, puis se met à monter l’allée, entrant dans l’ombre par en bas, de sorte qu’elle a été de deux couleurs d’abord et puis la couleur sombre a gagné toujours plus de bas en haut, le long de sa personne.

 

— Eh bien ! adieu, a-t-il dit, puisque tu es pressée. Adieu et à bientôt, ou quoi ?

Elle ne répondait rien. On ne pouvait plus la voir. Il a pris les contrevents par les poignées ; ils viennent l’un et l’autre contre lui en grinçant.

C’est alors que la voix de Lydie s’était fait entendre de nouveau. Il a retenu le mouvement de ses bras, de sorte que les deux panneaux étaient encore de l’un et de l’autre côté d’une barre de lumière ; et voilà qu’on disait :

— Où est-elle ?

— Elle est dans ma tête.

— Alors elle te défend de sortir ?

Il a dit :

— Je ne sais pas très bien si c’est la tête ou le cœur.

 

Elle s’était tue ; puis, tout à coup :

— Et l’hiver, Louis ? Et le mauvais temps ? Et la maladie ?

— Eh ! Bolomey, disait-on, et la mort ?

 

 

 

III

 

L’homme, ayant sauté à bas de son siège, a sifflé entre ses doigts. Il avait arrêté son attelage devant le portail du jardin ; il va caresser ses chevaux, qui sont deux beaux chevaux à la forte encolure, avec de longues crinières pâles comme des cheveux de femme décolorés par le soleil. Comme on ne venait pas, il a sifflé de nouveau.

Bolomey était en train de creuser des trous dans la terre. Il est venu. L’homme lui a dit :

— Je ne pouvais pas quitter à cause des bêtes. Je vous amène la barrière.

Bolomey a dit :

— Ça va bien.

 

Ils se sont mis les deux à la décharger. Elle était découpée en morceaux ayant à peu près trois mètres chacun. Ils les ont empilés à côté du portail. Ça fait un tas, c’est en attendant. Et les pieux ont été dressés à côté du tas, parce qu’ils vont bientôt servir de même. Pourquoi est-ce qu’on serait condamné, en effet ? pourquoi est-ce qu’on ne serait pas libre de faire chacun sa vie ?

Il avait mangé à midi de bon appétit dans sa cuisine, puis s’est remis tout de suite à sa besogne sous le grand soleil.

Il creuse des trous. Un trou tous les trois mètres à peu près. Dans chaque trou, il introduisait un pieu, qui était un pieu de chêne à la pointe soigneusement enduite de goudron. Il l’enfonçait avec un maillet de bois ; après quoi, il ne lui restait qu’à bien tasser la terre tout autour, comme il faisait également, dans son pantalon de toile bleue et sa chemise de flanelle coton à rayures roses, ayant autour de la taille une étroite ceinture de cuir, rajeuni, plein de force et d’entrain, pourquoi ?

 

Ah ! c’est que nous sommes d’avant la faute, nous autres, par notre seule volonté. La malédiction pèse sur ceux qui y croient.

Il voyait que ceux-ci se condamnent eux-mêmes (et pas nous), puis recommençait à creuser ses trous, levant le pic, enfonçant d’un coup de semelle dans l’herbe haute la pelle plate. Il voyait que nous sommes nos propres maîtres ; c’est nous qui créons la réalité.

Nous autres, on se fait notre vie ; on se la fait comme on l’entend. Grande ou petite, claire ou sombre, belle ou triste, – vous allez voir, c’est un travail.

Alors il fait bon travailler, parce qu’on a besoin de dépenser sa force et de la faire servir à quelque chose, c’est-à-dire de transformer, c’est-à-dire d’amener ce qui vous entoure à être à votre ressemblance, – vous allez voir.

 

Enfonçant sa pelle, tranchant les racines fines du chiendent, ou le gros pivot du pissenlit qui est vertical et saignait blanc, partagé dans le sens de sa hauteur contre le côté de la motte luisante. Et ainsi il n’a pas vu venir celui qui avait été la seconde visite de la journée : un petit homme sans menton avec une grosse moustache, qui s’est approché lentement sur le chemin, puis s’arrête, regardant du côté de la maison entre les arbres comme s’il cherchait quelqu’un.

 

Le bruit que Bolomey faisait avec sa pelle l’a empêché d’entendre le portail s’ouvrir ; ensuite il a donné des coups de maillet sur le pieu, ce qui l’a empêché d’entendre qu’on venait. Et le petit homme était depuis un moment derrière lui, quand tout à coup s’étant retourné :

— Eh ! Monsieur Burnier…

Il donne encore un coup de maillet sur son pieu, puis s’avance.

— Je vous dérange ?

— Non, a dit Bolomey.

Bolomey lui tend la main.

— C’est que j’aurais à vous parler, si vous aviez un petit moment.

 

Puis il regarde autour de lui.

— Ça devient beau chez vous. Qu’est-ce que vous faites ?

— Vous voyez, je fais de l’ordre ; ça en avait bien besoin.

— Et vous fermez ?

— Oui, a dit Bolomey. C’est pour savoir où on commence et où on finit. Je ne le savais plus.

— Ah ! Et justement, a dit Burnier, puisque vous faites des transformations…

 

Ils avaient été s’asseoir sur le banc devant la maison, jusqu’où la pointe d’un poirier avait développé son ombre ; ils y tenaient tout juste, l’un et l’autre, ayant à leur droite comme à leur gauche la vivacité de l’astre et encore sur le mur de la maison au-dessus d’eux.

— Parce que voilà, disait Burnier, vous devinez bien un peu ce qui m’amène.

 

Il parlait lentement et avec précaution, retournant chaque mot comme une pièce de monnaie dont on veut s’assurer d’abord de la valeur ; et, levant une main, puis levant l’autre main, il se tournait vers Bolomey :

— Ah ! c’est qu’on a bien regretté… oui, ma femme et moi…

Assis à côté de Bolomey qu’il regardait, puis ne regardait plus :

— Oui, n’est-ce pas, nous deux, parce qu’on n’y est pour rien, Monsieur Bolomey, parce qu’on n’a rien su nous-mêmes, voyez-vous… Oui, quand elle vous a eu… quand elle est… oui… eh bien, elle est allée directement chez sa mère à Genève… Et on n’a jamais compris pourquoi…

 

Il s’arrête ; il regarde Bolomey qui ne le regarde pas.

— C’est ma sœur qui nous l’a écrit… Qu’est-ce que vous voulez ? un coup de tête… C’est jeune… Et vous, je dois vous dire, on vous a attendu un peu. On a été étonnés de ne pas vous voir venir… On vous aurait expliqué. Et puis on aurait pu vous donner son adresse.

 

Il regarde de nouveau timidement vers Bolomey. Bolomey ne dit rien, il est tout à fait tranquille ; et voilà que le soleil, qui est sorti de derrière le poirier, avant de disparaître derrière l’arbre voisin (c’est un grand cerisier aux branches retombantes), allonge jusqu’à eux ses rayons, les frappant en plein visage, si bien qu’ils sont obligés l’un et l’autre de baisser la tête.

Burnier sous son chapeau de paille, Bolomey sous son chapeau de jonc.

— C’est pourtant une brave fille.

 

Burnier hoche la tête pour bien l’affirmer.

— Et on n’y a rien compris, on vous dit, ni ma femme, ni moi, ni sa mère, ni personne… On n’y a rien compris du tout. C’est ombrageux, c’est jeune, ça ne sait pas, voyez-vous. Et on avait pensé… Oui, que vous lui auriez écrit… Vous seriez seulement venu nous demander son adresse… Oh ! elle n’a pas été bien loin, comme je vous dis… Et à présent elle a pris une place de demoiselle de magasin à Genève. Oh ! elle a bonne façon, vous savez bien… Et puis il le fallait, parce que ma sœur est remariée et elle a deux enfants de son second lit… Mais elle s’ennuie, la petite…

 

Il parlait beaucoup, en cherchant ses mots. « Ah ! se disait Bolomey, déjà… » Il ne disait rien. Et Burnier s’étonnait de son silence, c’est pourquoi il a continué :

— Alors, j’en ai parlé à ma femme, parce qu’on l’aime bien et puis c’est notre nièce…

 

Le soleil a glissé peu à peu derrière le cerisier aux branches qui ressemblent à des tresses en paille noire, beaucoup de tresses en paille noire qui à présent pendent devant l’astre, si bien qu’il ne nous gêne plus.

— Oh ! il suffirait, Monsieur Bolomey… Oui, on en a parlé, ma femme et moi, et puis ma sœur qui est venue…

 

Bolomey se lève, Bolomey a dit :

— Attendez, je vais chercher une bouteille. « Je les laisserai venir, pense-t-il, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle vienne. Parce qu’elle viendra pour finir… »

Il reparaît, une bouteille sous le bras, deux verres à la main ; et, tirant son couteau de sa poche, il a ouvert le tire-bouchon, parce que c’est un couteau militaire avec une grande lame, une petite lame, un outil à ouvrir les boîtes de conserve, un outil à percer le cuir ou poinçon. Il se penche, tenant la bouteille entre ses jambes, pendant qu’on voit une veine se gonfler sur le côté de son cou. Le bruit sec et clair du bouchon.

— Regardez-moi la belle couleur qu’il a ! dit Bolomey, versant le vin dans les verres. C’est du vingt-neuf…

 

Burnier a bu :

— Ah ! il est bon !

— N’est-ce pas qu’il est bon ?… Et, a dit Bolomey, c’est que tout est bon. Il suffit de savoir s’y prendre. Vous ne croyez pas ?

— Ma foi, a dit Burnier…

— Voyons, vous, vous avez une retraite, vous avez une maison à vous, une jolie maison neuve. Alors de quoi vous plaignez-vous ?

Burnier a dit :

— Je ne me plains pas.

— Et un jardin. Est-ce qu’il est fermé ? a dit Bolomey.

— Qui ça ?

— Votre jardin ?… À votre santé.

 

Il remplit les verres. Et voilà comment ça va, parce que Burnier a dit :

— Oui… mais enfin pas comme le vôtre… un simple treillage en fil de fer…

— C’est pour l’empêcher de sortir une fois qu’elle sera là.

 

Bolomey rit. Burnier a toussoté. L’essentiel de ce qu’il a à dire n’est pas encore dit ; et il perd le fil, et c’est Bolomey qui le lui fait perdre.

— Écoutez, Monsieur Bolomey.

— C’est de la bonne fabrication. Les pieux sont en chêne, les lattes en châtaignier, ça résiste à l’eau de pluie…

— Écoutez, Monsieur Bolomey…

— Et c’est une bonne protection, parce qu’une fois qu’on est derrière…

— Monsieur Bolomey, je voulais vous dire… Vous ne lui écririez pas un mot ?… Parce que je crois qu’elle s’ennuie, parce que je crois qu’elle aimerait bien revenir, seulement il faudrait d’abord qu’elle sache…

— Ah ! vous voyez ! Je savais bien, a dit Bolomey.

— Qu’est-ce que vous saviez ?

— Non, j’écris pas.

— Alors, Monsieur Bolomey, j’ai pensé qu’on pourrait peut-être arranger les choses autrement. Si elle venait chez nous. Je vous ferais dire…

— Non, je n’irai pas.

— Je vous assure, c’est une bonne fille, disait Burnier. Elle vous aime bien, je crois. Oh ! elle n’a rien à vous reprocher. Vous aviez vos habitudes, voilà tout, c’est naturel. Je crois qu’elle était un peu seule. Mais maintenant qu’elle est majeure, et puis qu’elle a vu ce qu’il en était… — Eh bien, j’attends, dit Bolomey.

— Mais qu’est-ce qu’il va falloir lui dire ?

— Il ne faut rien lui dire.

 

Tout à coup il s’est mis à rire et, remplissant encore une fois les verres, il disait :

— Monsieur Burnier, vous ne buvez pas ? La bouteille n’est même pas vide. Et puis il y en a d’autres, vous savez.

— Oh ! merci, disait Burnier.

— Ah ! les femmes ! disait Bolomey.

— Ah ! oui, les femmes ! disait Burnier.

— Santé !

— C’est difficile, disait Burnier.

— C’est beau, disait Bolomey.

— Et moi, disait Burnier, je ne peux pas encore en dire trop de mal.

— Et moi, disait Bolomey, je n’en dis point de mal.

— Mais alors qu’est-ce qu’il faut faire ? a dit Burnier en se levant.

— Il ne faut rien faire, a dit Bolomey.

— Ah ! a dit Burnier, qui ne comprenait toujours pas.

— Il faut attendre.

— Eh bien, on attendra. Puis : — Mais réfléchissez, Monsieur Bolomey…

 

Pendant qu’il se lève :

— Je sais bien que c’est elle qui a les torts, et elle le sait bien aussi.

 

Lui, il est gai. Lui, il s’amuse. Il continue à s’amuser. Il regarde l’heure à sa montre. Il voit qu’il est six heures passées. Il va chercher ses outils qu’il a laissés sur place et il faut faire de l’ordre pour la nuit.

Il rentre. Il casse deux œufs dans la poêle. « Ah ! se disait-il, Burnier n’a pas compris, mais c’est que personne ne peut comprendre. Moi, je comprends ; ça me suffit. » Il change de chemise ; il met un col propre et une cravate, s’étant lavé à grande eau. Il met un col devant sa glace, il met une cravate ; il s’est rasé. Il se tient devant son miroir et s’y voit très bien, car il fait clair encore sur le monde, quoique le soleil soit couché depuis un moment déjà. Mais c’est que tout le ciel est frotté de lumière. Elle ne vient pas d’un seul côté, comme des fois. Elle vient sur lui de partout et il est tout entier dedans, pendant qu’il se peigne devant la glace les cheveux, puis la moustache.

 

 

 

IV

 

— D’où viens-tu ?

— Du village.

— Et tu y as été toute seule ?

— Oh ! oui.

— Tu n’as pas peur de te perdre ?

— Oh ! non.

 

C’est Gourdou avec la petite Gladys qu’il a rejointe sur le chemin de l’auberge.

— Qu’est-ce que tu as dans ton panier ?

— Du beurre.

On voit l’auberge dans les arbres. Et, à l’angle du toit, plus haut, quand on regarde, il y a un petit quartier de lune tout ébréché sur un de ses bords. Gourdou a dit :

— Sais-tu ce que c’est ? La petite Gladys a dit :

— C’est la lune.

— Non, a dit Gourdou, c’est l’écuelle du chien.

— Quel chien ?

— Le chien du bon Dieu…

 

Il portait sur la hanche gauche sa grosse musette de cuir pleine d’outils, ce qui le faisait pencher un peu à droite ; elle portait son panier au bras droit, ce qui la faisait pencher du côté gauche. Ils penchaient l’un vers l’autre, la petite et le vieux.

— Tu comprends, disait Gourdou, le ciel, c’est le palais du bon Dieu…

— Qu’est-ce que c’est qu’un palais ?

— C’est une grande maison avec des colonnes où vivent les rois et les reines.

— Et, lui, a dit la petite, où est-ce qu’il est ?

— Lui, on ne le voit pas.

— Pourquoi est-ce qu’on ne le voit pas ?

— Tu es bien curieuse, a dit Gourdou ; tu ferais mieux de me laisser te raconter mon histoire… Tu veux ?… Eh bien, il y avait dans ce palais une princesse et il y avait bal au palais… Mais la petite, de nouveau, n’a plus pu se tenir :

— Comment est-ce que c’est, un bal ?

— C’est quand des messieurs et des dames sont ensemble.

— Ah ! a dit la petite, comme la tante Lydie avec M. Bolomey.

— Non, a dit Gourdou, parce qu’il y a beaucoup plus de monde dans les bals ; beaucoup de dames, beaucoup de messieurs, et il y a de la musique et on danse…

— Qui est-ce qui fait la musique ?

— Est-ce que tu vas te taire ? dit Gourdou. On parlera plus tard de la musique ; pour le moment, c’est de la princesse qu’il s’agit. Et il y avait bal, comme je t’ai dit. Et la princesse s’était faite belle pour aller au bal. Elle avait mis son collier de perles. Il lui faisait quatre fois le tour du cou, et ça faisait beaucoup de perles. Mais voilà que le fil du collier s’est cassé ; les perles ont roulé partout. Et, comme elle courait après pour les ramasser, elle a marché sur l’écuelle du chien, tu vois, là, dans le coin, qui s’est cassée par le milieu.

— Et les perles ? dit Gladys.

— On va les voir dans un moment. En voilà déjà une… Gourdou lui a montré du doigt une première étoile qui, dans le ciel clair, avait paru sur l’horizon.

— Et le chien ? dit Gladys.

— Le chien, il s’est sauvé.

— Et où est-ce que c’était ? dit Gladys.

— C’était dans la cour du palais. Une grande cour qui est bleue, le jour, et noire la nuit…

— Est-ce qu’elle sera bientôt noire ?

— Bientôt.

— Oh ! je voudrais voir.

— Oh ! c’est que tu seras au lit… Bonjour, Madame Chappaz, reprit-il. Comment allez-vous ? Et la petite :

— Grand’mère, grand’mère… Tu sais la lune, c’est pas la lune. C’est l’écuelle du chien. Et on la lui a cassée, et le chien s’est sauvé… Pourquoi est-ce qu’ils ne l’attachent pas ?

 

Elle avait posé son panier sur la table de la cuisine, pendant que Mme Chappaz s’affairait devant le fourneau. Gourdou avait été s’installer dans la salle à boire, ayant jeté comme toujours son bissac à côté de lui sur le plancher.

Tout était silencieux, ce soir-là, dans la salle à boire. Les trois fenêtres et les deux portes étant fermées, les bruits n’y arrivaient qu’à peine, tout étouffés et amortis, même celui du poste de Métraux, qui lui aussi avait fermé sa fenêtre (on avait dû le prévenir qu’il importunait les dîneurs).

Gourdou s’est trouvé seul dans le silence, auquel l’énorme pavillon rose du phonographe, tout béant au-dessus de lui, ajoutait encore son apport.

Du temps passe. Il semblait qu’on l’eût oublié. Enfin, comme par hasard, la porte de la cuisine a été poussée, et on avait vu paraître Lydie, qui a dit :

— Ah ! vous étiez là… Il me semblait bien.

— Bonsoir, Mademoiselle Lydie.

— Qu’est-ce que vous prenez ? Comme toujours ?

— On ne vous souhaite même plus le bonsoir ? a dit Gourdou.

— Bonsoir, a-t-elle dit. — Comment est-ce que ça va ?

 

Mais elle était déjà sortie, pendant que la porte reste ouverte et on entend que les dîneurs de la terrasse s’en vont les uns après les autres : une portière d’automobile claque, un moteur ronfle, une femme rit très fort. Puis une petite voix toute proche :

— Grand’mère, je veux voir les perles.

— Je t’ai déjà dit d’aller te coucher.

Mais la petite insiste : alors Gourdou se lève.

— C’est les perles du collier de la princesse, Madame Chappaz. On doit les voir maintenant. Le ciel a noirci, en effet, au-dessus des arbres et des hommes.

— Seulement, a dit Gourdou, tu promets que tu monteras tout de suite après.

Gladys a dit :

— Oh ! oui, je promets.

 

Gourdou a pris la petite par la main.

— Et il y en a une là-bas, tu vois ; eh ! une autre et puis une autre ; ça fait trois ; parce que Gourdou et la petite se sont avancés jusque sur le chemin d’où la vue est plus découverte à cause de l’écartement plus grand des feuillages.

— Quatre, a dit Gladys, et puis cinq, six, sept… Combien il y avait de perles à son collier ?

— Oh ! a dit Gourdou, il y en avait bien deux cents… Est-ce que tu peux compter jusqu’à deux cents ?…

— Moi, oh ! jusqu’à cent mille… Mais alors elle ne les a pas retrouvées ?

— Qui ?

— La princesse.

— Quoi ?

— Ses perles.

 

Mme Métraux appelle l’enfant de la fenêtre du premier étage.

— Et l’assiette du chien ?

Hélas ! on ne la voit plus. Un grand tilleul se tient debout contre le côté du ciel où elle est.

— Encore une… encore une…

— Gladys !

— Tu viens ? disait Gourdou ; tu sais ce que tu as promis.

 

Ils sont rentrés ensemble dans la cuisine. Mme Chappaz s’était laissée tomber sur une chaise devant son filtre à café. C’est un métier qui est tout par bourrées. L’hiver personne, et, quand il pleut, personne ; puis, pour peu seulement que la chaleur et le soleil reviennent, on ne sait plus où donner de la tête. Tout ou rien. Et on va tant qu’il faut, mais ensuite on n’en peut plus. Gourdou a passé à côté d’elle ; elle ne disait rien, étant tout occupée à s’éponger le front avec un grand mouchoir rouge à ramages jaunes.

Il est rentré dans la salle à boire. Il attend de nouveau un moment, on ne vient pas. Il donne un grand coup de poing sur la table. Et Lydie est revenue (où était-elle ?) ; neuf heures du soir.

— Eh bien, les clients, a-t-il dit, on les oublie ?

 

Elle sort, elle rentre. Elle pose devant lui une chopine de vin blanc. Puis voilà que tout à coup elle a bâillé, ayant eu juste le temps de porter la main à sa bouche, pendant qu’il la regarde, et il a ôté son chapeau, ce qui laisse voir son front rouge traversé de rides et surmonté de petits cheveux blancs, très courts, assez rares.

— Alors on s’ennuie ?

Elle hausse les épaules.

— Ou bien si c’est la fatigue ?

Elle soupire.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas, Mademoiselle Lydie ?

La lampe électrique l’éclaire de dos, en sorte qu’on voit mal ses traits ; lui, il est dans l’ombre qu’elle fait. On voit mal sa figure à elle, mais parfaitement bien, sur le fond éclairé qui en dessine le contour, son grand corps robuste et maigre, bien que déjà un peu voûté. Ses bras pendent.

— Rien.

— On est triste ?

— Et vous ?

— Moi, jamais.

Il a dit :

— Je ne peux pas, je n’ai plus rien.

Mais elle :

— C’est justement quand on n’a rien… à cause de ce qu’on voudrait avoir.

— Ah ! a-t-il dit, qu’est-ce que vous voudriez avoir, Mademoiselle Lydie ?… Un bracelet, une robe neuve, une montre en or ?… Non, c’est pas ça, a-t-il dit, je sais. Il continue : — Moi, voyez-vous, c’est simple, parce que je suis détaché… Ni terres, ni maisons, ni argent, ni titres, ni enfants, ni femme… Un peu trop vieux, dit-il ; il rit. De temps en temps, un verre de vin. Et on prend ce qui vient, et s’il ne vient rien…

 

Elle hausse les épaules. Mais alors il a dit :

— Je vois ce que c’est ; il n’est pas là. À ce même moment, on a entendu une voix qui venait de la cuisine :

— Bonsoir, Madame Chappaz !

— Eh ! mon Dieu, vous m’avez fait peur… Je crois bien que je m’endormais…

— Je vous rapportais le livre. — Quel livre ?

— Vous ne vous souvenez pas, le livre que vous m’avez prêté…

 

Et la Bible a fait du bruit parce qu’on l’a jetée sur la table.

— Ah ! disait Mme Chappaz, vous auriez pu seulement la garder.

— Ma foi, non !

— Pourquoi ?

— C’est des mensonges, a dit la voix.

— Oh ! Monsieur Bolomey, on ne parle pas comme ça.

 

Mais Bolomey a déjà passé à autre chose, parce qu’on l’entend qui demande :

— Et Mademoiselle Lydie ? elle n’est pas là ?

— Que si, disait Mme Chappaz… Elle était ici tout à l’heure. Hé ! Lydie. On ne répond pas.

— Il vous faudrait aller voir, Monsieur Louis… Aïe ! disait-elle, aïe, mes reins…

 

Alors Gourdou avait regardé autour de lui et il s’est aperçu que Lydie était sortie. Il y avait une seconde porte qui ouvrait sur le corridor ; elle avait dû s’échapper par là, pendant qu’il se versait à boire. De sorte qu’il a été seul de nouveau. De sorte qu’il était seul quand Bolomey est entré.

 

Il ne bougeait plus d’où il est, c’est-à-dire sous le pavillon trop rose du phonographe : il a seulement levé la tête. Et c’est lui qui commence (sans avoir rien dit d’autre) au moment où Bolomey entre :

— Je vois que tu as changé d’avis.

Bolomey a dit :

— J’ai changé d’avis.

— Oh ! dit Gourdou, j’ai tout entendu… Alors tu n’y crois plus, à mon explication ?

Bolomey a dit :

— Je n’y crois plus. C’est mon droit.

— C’est ton droit.

 

Et c’est ce que Gourdou a dit encore, pendant que Bolomey prenait place en face de lui, étant de belle humeur, et ayant besoin de causer, comme on le voyait tout de suite, parce qu’il rit encore ; il a dit : J’espère bien que c’est mon droit » ; il a dit : « Comment allez-vous ?… Toujours en route ?… Et toujours dans les mêmes dispositions, ou quoi ? Toujours heureux de tromper le monde, Monsieur Gourdou ? »

— Tu ne crois pas aux inventions ?

— Non.

Gourdou a dit :

— C’est pourtant beau, les inventions…

 

On entrait de nouveau. C’était Mme Métraux. Elle tenait à la main une chopine pleine et un verre qu’elle pose devant Bolomey.

— Je ne sais pas où est ma sœur, a-t-elle dit ; alors c’est moi qui fais le service.

 

La nuit était maintenant tout à fait installée là-haut. Toutes les perles du collier étaient visibles, avec leurs divers orients, les unes roses, les autres bleues, les autres blanches, certaines argentées et brillantes, certaines mates :

— Mais, dites donc, Gourdou, qu’est-ce que vous avez raconté à ma fille ? Elle m’a demandé avant de s’endormir de la porter à la fenêtre, parce qu’elle voulait voir les perles et puis il y avait l’écuelle du chien…

— C’est les inventions de Gourdou, a dit Bolomey. Et puis il y a le Jardin. Et puis il y a qu’on en a été chassés, Madame Métraux, oui, vous, lui, moi…

Mais Mme Métraux a dit :

— Ah ! ça, c’est dans la Bible.

— Moi, j’en refais un. Je refais le mien.

— Oh ! Monsieur Bolomey…

— Moi, je suis rentré de l’exil… C’est comme ça. Il y avait une femme et un homme ; eh bien, il y aura une femme et un homme. C’est moi qui l’ai décidé…

 

Alors, comme une grosse voix de nez s’était fait sourdement entendre quelque part derrière la cloison, tout à coup Bolomey avait montré le phonographe :

— Est-ce qu’il marche ? Il faut bien faire concurrence à la radio de votre mari… Comment est-ce qu’on fait ? on met deux sous ?

— Attendez, a dit Mme Métraux, il faut d’abord le remonter.

 

Elle va prendre la manivelle qui est enfermée dans l’armoire.

— À présent, il vous faut choisir le disque.

— Une danse, Madame Métraux.

— La Valse de Faust ?

— Non, quelque chose de plus vif.

— Un one-step ?

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est comme une polka.

— Allez-y !

 

Il a mis deux sous dans l’appareil. Une, deux… Le phonographe avait été descendu du poêle ; on l’avait posé à votre hauteur sur une table, tourné vers vous.

Et Bolomey ne s’entend plus parler, il ne s’entend plus penser, ça va bien. « Une, deux, une, deux… » Plein la bouche, plein les yeux, plein les oreilles. Et tous les autres bruits se sont tus, pendant qu’il se débat dans le bruit, comme s’il était seul au monde, puis voit qu’il n’est pas seul, et rit.

Il voit Gourdou qui écoute, les bras croisés sur la table ; il voit Mme Chappaz qui est debout sur le pas de la porte.

Il crie : « Ça va bien ! » il se lève ; il disait : « Une, deux, une, deux… » Il s’approche de Mme Métraux :

— Est-ce qu’on la danse ensemble ?

Elle a dit :

— Et Lydie ?

Et Mme Chappaz :

— Il faudrait appeler Lydie.

Elle appelle :

— Lydie !… Lydie !… Lydie ne vient pas.

Et lui :

— Dansons-la toujours… en attendant. Sans quoi, a-t-il repris, la danse va être finie.

Mme Métraux disait :

 — En attendant quoi ?

Il la tenait serrée contre lui. Elle était plus petite et plus forte que sa sœur.

Et puis tout à coup le phonographe s’est mis à faire un bruit avec la gorge comme quand on est enrhumé ; alors Mme Métraux, s’étant dégagée de ses bras, avait couru à l’appareil. – Plus rien.

 

Mais ça va bien et on a soif.

Il a dit : « Donnez-moi à boire. »

Gourdou le regarde. Il est revenu s’asseoir en face de Gourdou, pendant que Mme Métraux lui apporte encore trois décis. Mme Chappaz est montée se coucher. Il se fait tard. Pourtant Gourdou ne bouge pas et, comme Bolomey lève son verre :

— Dis donc, c’est vrai ? tu n’y crois plus ?

 

Parce qu’il revient en arrière. Il vous ramène où il en est resté. Et Bolomey secoue la tête, et Gourdou a dit :

— Eh bien, tu verras.

Bolomey a ri. Il tire son porte-monnaie de sa poche. Il a dit à Gourdou :

— Avez-vous deux sous ?

— Jusqu’où as-tu lu ?

— Ma foi, jusqu’à la fin de l’histoire.

— Quelle histoire ?

— Votre histoire.

— Et pas plus loin ?… Ah ! mon pauvre ami. C’est que tu es encore au commencement de tout…

— Ça, c’est vrai, dit Bolomey, pendant qu’il se lève, ayant finalement trouvé une pièce de dix centimes ; au recommencement de tout, mais un recommencement à moi… Il se reprend :

— Un recommencement à nous.

Puis a simplement retourné le disque, parce que Mme Métraux n’est plus là : encore un morceau de musique, c’est un tango comme il est indiqué en rouge et blanc sur le disque de caoutchouc ; c’est doux, c’est des violons, c’est une flûte, pendant qu’il reprend sa place, c’est un peu triste ; – c’est hésitant, ça s’interrompt, et Gourdou continuait :

— Tu verras, il y a trois amours, trois étages de l’amour : la chair, le cœur, l’esprit.

Est-ce qu’il est sérieux, ou non ? Est-ce seulement qu’il a trop bu ?

— Et il faut d’abord qu’ils n’en fassent qu’un. Et puis qu’au-dessus il y ait quelqu’un. Car on ne peut aimer que ce qui dure. On n’aime ce qui ne dure pas qu’au nom de ce qui peut durer. Il hoche la tête.

— Oui… Et, toi, tu ne sais pas encore. C’est triste, c’est lent.

— Voyons, dit Bolomey, voyons, Gourdou. C’est langoureux, c’est alangui ; heureusement que le morceau est à sa fin, et puis Bolomey n’y tient plus, il s’est levé ; d’ailleurs il se fait tard, tout le monde a été dormir ; il dit : « Au revoir », et Gourdou : « À bientôt. »

 

Bolomey cherche Mme Métraux pour lui payer ce qu’il lui doit ; elle est dans la cuisine qui est la seule pièce encore éclairée avec la salle à boire.

— Alors vous vous en allez, Monsieur Bolomey ? vous n’avez pas vu ma sœur ?

— Non.

— Et Gourdou ?

— Il est toujours là.

— Je vais lui dire qu’on va fermer, il est onze heures. Mais peut-être qu’il reste à coucher.

 

Lui, il est déjà sous les étoiles. Il voit qu’elles sont belles. Il fait d’abord quelques pas sous les arbres, puis les arbres commencent à s’espacer, laissant paraître une bande de ciel non moins opaque, ni moins noire que l’épaisseur de leur feuillage. Il pense : « Ah ! c’est comme des œufs de chenille (c’est un paysan). Comme des œufs de chenille, quand on racle le tronc d’un poirier, et il y a des poches sous l’écorce. Ça grouille, ça bouge, c’est blanc ! »

 

Ah ! il est rassuré, pourquoi ? Il est content, pourquoi ? Toutes les étoiles dans le ciel et de tous les côtés à présent, quelques-unes si basses à côté de vous qu’il semble qu’on va pouvoir les cueillir en passant. C’est si calme, c’est si tranquille, c’est plein de bonnes intentions. Ça bouge un petit peu sur place, chaque grain, et puis ça bouge encore d’un grand mouvement général. C’est le balancement du monde. Et on est dedans. Il consent à nous, parce qu’on y consent. Il ne peut nous en venir que du bien, comme il pense, dans l’air frais et tiède qui sent bon, où il s’avance tête nue et bien habillé, parce qu’il s’est mis en dimanche ; et je ne sais pas vos noms, voyez-vous, il faut que vous m’excusiez, disait-il aux étoiles, et puis vous êtes trop nombreuses ; mais, dites-moi, j’ai raison, hein ? j’ai raison d’avoir confiance ?

 

Il a eu envie de chanter.

— Dis donc.

On a parlé tout bas à côté de lui. Il devine que c’est Lydie au son de sa voix, pendant qu’on entend remuer les branches.

— C’est toi ?

— C’est moi.

Alors on l’a vue vaguement, claire dans le noir du feuillage, qui s’avance.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Oh ! a-t-elle dit, j’avais mal à la tête. J’ai été prendre l’air. Elle a repris :

— Et toi, tu rentres ?

— Oui.

— Eh bien, bonne nuit.

On la voit quand même assez bien pour distinguer qu’elle se détourne, étant sur le bord du chemin, puis a fait quelques pas, comme si elle s’en allait. Il l’appelle :

— Lydie !

Il a dit :

— On t’a cherchée partout, il y a un moment ; tu n’étais pas là, c’est dommage. On a dansé. On aurait dansé ensemble.

On entend qu’elle s’est arrêtée.

— Tu rentres, Bolomey ? a-t-elle dit de nouveau.

— Oui, et toi ?

— Moi aussi.

Elle s’en reva. Elle s’en reva un petit peu sur le chemin, très lentement, à tout petits pas, comme si elle n’y croyait pas elle-même ; lui, était toujours arrêté et la regardait s’en aller. Alors voilà qu’elle s’arrête encore une fois :

— Il fait bon, tu ne trouves pas, ce soir, Louis ?

— Oh ! oui, joliment.

— C’est dommage de dormir. Il faudrait profiter, le temps est court, Louis…

— Ah ! dit-il, c’est que…

— Et mon mal de tête a passé.

Elle se rapproche. Elle fait un ou deux pas dans sa direction.

— Dis donc, Louis… Et c’est aussi que j’ai cherché longtemps, Louis, et je croyais avoir trouvé…

Mais il a dit :

— Moi, j’ai trouvé.

— Alors, ça ne va pas, dit-elle.

— Et puis il faut encore que je me lève de bonne heure demain matin, j’ai à faire par-dessus la tête.

Elle semble réfléchir, elle soupire :

— Eh bien, bonne nuit.

Cette fois, elle s’en va pour de bon. Et, lui, riait, puis il appelle :

— Hé ! Lydie. On n’en reste pas moins bons amis, ou quoi ?… Hé ! Lydie… Et puis je compte sur toi, parce qu’il te faudra venir m’aider un de ces jours… C’est lui qui a élevé la voix, parce qu’elle continuait à s’éloigner : — Tu sais, je ferme… On a apporté la barrière… Je ferme le jardin… Si tu venais m’aider à faire mon bonheur ?

 

 

 

V

 

Lydie n’est venue ni le lendemain, ni le surlendemain. Il ne comptait plus sur elle. Il s’est tiré d’affaire comme il a pu, tordant son fil de fer avec la pince, fixant provisoirement les pièces à leurs pieux, puis les clouant dans le méchant soleil trop chaud du commencement de septembre dont il ne s’apercevait même pas.

Il est rare qu’il passe quelqu’un par ici, parce qu’on y est à l’écart des routes et que le sol est trop ingrat pour qu’on se donne la peine de le cultiver. Des buissons, quelques prairies naturelles, qui étaient fauchées depuis longtemps, quelques arbres fruitiers, c’est tout. De temps en temps seulement, un pêcheur, avec ses bottes de caoutchouc et son panier à couvercle, remontait au-dessous de Bolomey la rivière.

 

Et lui, ayant enfoncé un nouveau pieu, relevait la tête, et ne voyait plus rien, sauf qu’il y avait encore, de l’autre côté de la Sorge, deux ou trois ouvriers terrassiers, pas plus grands que le doigt, posés en permanence l’un au-dessus de l’autre sur les étages de la carrière.

Le bruit et la vie sont autour de lui, mais à distance ; l’air est comme une feuille de verre qui laisse bien passer ce qui se voit, mais pour le reste vous en sépare et c’est tant mieux.

Car il y a encore la route et sur la route les automobiles, toutes ces caisses roulantes, des caisses noires ou de couleur, klaxonnant ou jetant leurs feux ; mais à peine si Bolomey les entend, pas plus grosses elles-mêmes que des jouets d’enfants, – des jouets d’hommes ; les unes derrière les autres, circulant mécaniquement dans les deux sens, comme sur une de ces chevillières qu’on voit fonctionner dans la vitrine des boutiques à l’approche du Nouvel-An.

 

Il est seul. Il fait son ouvrage. Il sait pourquoi il le fait, il sait où il va. Et il a fixé encore un tronçon de la barrière (c’était ce troisième jour), de sorte qu’en ce moment il n’en restait plus qu’un à poser. Il ne comptait plus sur Lydie, c’est pourquoi il a été tout surpris quand il l’a vue qui venait. Et plus surpris encore quand il a vu comme elle était changée. À peine s’il l’a reconnue. Tout en blanc, avec une robe neuve, toute belle, tout endimanchée. Toute comme quand on va danser, et on ne danse pas, se dit-il. Et puis c’est aussi sa démarche qui est vive, c’est son visage qui est gai ; c’est sa voix. Parce qu’elle lui crie de loin :

— Tu ne m’attendais plus ? Eh bien, tu vois, je viens quand même. Et s’approche :

— Tu ne sais pas l’ouvrage qu’on a eu.

Il a dit :

— Oh ! je comprends bien.

 

Elle s’était arrêtée devant lui, entre les deux pieux ; et le dernier tronçon de barrière était posé debout contre la partie qui était déjà en place, tandis qu’il tenait la pince à fil de fer dans la main droite, le rouleau de fil de fer dans l’autre main. Une alouette était dans le ciel. On l’entendait grincer quelque part là-haut, on ne savait où, comme sur le clocher la vieille girouette, les jours où le vent souffle fort. Et, comme son cri était venu :

— Où est-ce qu’elle est ? dit Lydie en levant la tête.

— Là-haut, tu vois ?

 

Elle ne voyait rien, étant éblouie par le grand jour. Elle met la main pour se protéger le regard dans le haut de son visage ; il l’avait prise par l’épaule.

— Là-bas, du côté de la route, un peu avant le pont.

— Oh ! dit-elle, oh ! c’est tout petit, oh ! dit-elle, on ne voit rien, c’est seulement comme de l’air qui tremble.

— C’est qu’elle est haut perchée et puis elle n’est pas grosse et puis elle est grise.

 

Et sa main à elle retombe. Elle a dit alors :

— Tu vas bien ?

Il a dit :

— Oui, et toi ?

— Moi, je vais bien, merci… Et je venais t’aider, tu sais…

— Tu arrives trop tard.

— Tu as pu faire seul ?

— Tu vois.

— Et ça ? Car il y a la dernière pièce de la barrière, pas encore posée, qu’elle montre.

 — Il y a ça, et puis c’est tout.

— Eh bien ?

— Oh ! dit-il, belle comme tu es ! Laisse-moi seulement faire, tu pourrais abîmer ta robe. Pourquoi t’es-tu faite si belle ?

— Parce qu’il faisait beau.

— C’est pas une raison.

— Et puis, c’est mon jour de sortie… Et puis, dit-elle, qui sait ? pour toi…

Elle a ri. Puis :

— Allons-y !

Il disait :

— Fais attention au fil de fer.

Il disait :

— Tu prends la pièce par un bout, moi par l’autre. C’est ça, tu n’as qu’à me suivre. Pendant qu’il avançait et elle comme lui sous leur commune charge, de manière à faire se rejoindre la partie de la barrière pas encore posée et celle qui l’était déjà.

— Ça y est !

Puis il a dit : « Tu n’as qu’à la tenir », pendant qu’il la fixait à un de ses bouts, – et les hommes travaillaient toujours là-bas dans la gravière, les autos roulaient sur la route, l’alouette grinçait au-dessus d’eux, s’agitant sur place en plein ciel.

C’est fait. Il montre sa pince à fil de fer, et dit :

— Elle est bonne.

Il dit à Lydie :

— Ça, c’est pour pincer, tu vois. Cette autre partie-là, ça coupe. Et puis il y a un second tranchant. Là-dedans. Au-dessous du mécanisme. C’est pour le gros fil de fer. Le couteau, c’est pour le petit.

S’approchant d’elle avec l’outil, puis sans la regarder :

— Écoute, il te faut passer de l’autre côté de la barrière. Tu la soulèveras pendant que je tords le fil de fer. Il lui a fait un passage où elle a passé tout juste ; il le referme.

Et tout à coup :

— Lâche seulement.

 

Elle était derrière la clôture, et la clôture était complètement fermée ; il s’est redressé, il s’est mis à rire :

— Ah !

Puis il a dit :

— C’est que tu es du mauvais côté. Tant pis, a-t-il dit, c’est fait ! Eh bien, adieu, a-t-il dit.

 

Mais elle n’a pas eu l’air malheureuse. Elle n’a pas eu l’air gênée, ni intimidée, ni même surprise, – comme si elle savait désormais des choses que lui-même ne savait pas.

— Qui sait ? dit-elle, c’est peut-être au revoir.

— Oh ! ça me fait chagrin, Mademoiselle Lydie…

— Oh ! il ne faut pas que ça vous fasse chagrin, Monsieur Bolomey.

 

Elle sourit dans sa figure qui est seulement un peu tirée, un peu trop pâle :

— Qu’est-ce que vous voulez ? Je vois que vous n’avez plus besoin de moi.

Elle a ajouté :

— Pour le moment.

Alors il a été un peu inquiet :

— Comment ? pour le moment ?

 — Oh ! fit-elle, c’est façon de dire…

— Ah ! bien, dit-il, alors on peut s’embrasser quand même. Venez par ici… Par-dessus la barrière. Et il s’approche, mais, elle, elle reste où elle est.

— Sur le front, en souvenir ? Vous ne voulez pas ? sur la joue ?

Mais elle a dit :

— Pas à présent.

— Quand alors ?

— Oh ! a-t-elle dit, une autre fois.

— Tant pis pour vous, disait Louis.

Et elle :

— Est-ce qu’elle est là ?

— Oh ! pas encore. Ça n’est pas prêt.

Et elle : — Vous savez, je suis toujours à votre service si vous avez besoin de moi. Si, par exemple, elle ne venait pas. S’il fallait aller la chercher…

— Oh ! a-t-il dit, elle viendra bien toute seule.

— On ne sait jamais, dit-elle.

 

Alors Bolomey a fait le tour du jardin où on ne pouvait plus entrer que par la porte et il l’avait fermée à clé. Il passe sous les pommes rondes qui déjà jaunissent ou rougissent ; les cerises sont cueillies, les groseilles sont cueillies, les framboises trop mûres deviennent brunes et tombent parmi les feuilles vertes des petites fougères qui poussent à leur pied. Il passe sous les pommes rondes, sous les poires étirées en longueur, pareilles dans leur forme à une goutte d’eau qui pend.

Elle reviendra. Elle ne pourra pas ne pas revenir. On l’attend. On y mettra le temps qu’il faut, car rien ne presse, mais elle reviendra quand même.

Il pense : « Il y a de l’ordre » ; il pense : « J’ai fait de l’ordre » ; il pense : « L’ordre vient de moi. J’ai tout arrangé ou vais le faire » ; – le long des plates-bandes bien plantées et semées et au soleil sont les carreaux où il cultive ses légumes et il a dit à Mme Chappaz : « En voulez-vous ? » et Mme Chappaz : « Ma foi, à l’occasion, si j’en manque… J’enverrai Lydie… »

 

Ça va bien. Les touffes des petits soleils sont plus hautes que sa personne. Les soucis, il y en a tant qu’on les arrache comme de la mauvaise herbe.

Ça va être beau, c’est pour toi. Il s’est trouvé alors devant le rucher, qui montre ses trois rangs de ruches : elles ont perdu leurs belles couleurs comme les filles qui ont des chagrins d’amour. Ça l’amuse. Ah ! il y a encore de l’ouvrage, ah ! je n’ai pas fini encore, pense-t-il. J’irai de main à Rolle. Un kilo de blanc, un kilo de rouge, un kilo de vert. Car tout ça est loin d’être encore en état, le jardin est loin d’être prêt ; mais on a le temps, j’irai à Rolle : trois pots de couleur et des pinceaux, car il faut bien qu’elle m’entende et elle ne pourra pas ne pas entendre quand ici tout dira : « C’est prêt », et tout lui dira : « Viens-tu ? »

 

Je vais lui parler de loin par les couleurs. Pendant que les abeilles passent au-dessus de lui dans les deux sens, allant et venant comme quand il y a une averse de grêle que le vent rebrousse et redresse ; et chaque grain lui siffle aux oreilles, pendant qu’on entend les coups secs de ceux qui heurtent le bois.

 

Il lui parle ; je mets le rouge, parce que le rouge, c’est l’amour. Et je mets l’amour au commencement ; je mets l’amour dans les dessous et à la base. Les trois ruches du rang d’en bas.

J’irai à Rolle : « Bonjour, Monsieur Giroud. Vous n’auriez pas un beau rouge écarlate, un beau rouge couleur de sang, pas le sombre qui est celui des veines, l’autre, celui des artères ; car, vous savez, on a deux espèces de sang, l’un qui va, l’autre qui revient, l’un qui est usé et fatigué, l’autre qui est tout frais, tout neuf ; l’un qui emporte ce qui est brûlé, l’autre qui apporte de quoi faire le feu. »

 

Il s’imagine dans la boutique, il s’amuse : « Et justement un rouge couleur de feu. » – « Bien sûr, dit M. Giroud, qu’on en a, vous n’avez qu’à choisir parmi les échantillons… »

 

Les ruches d’en bas pour dire l’amour, celles du milieu pour dire l’espérance. « Car maintenant il me faudrait un beau vert, Monsieur Giroud. Quelque chose de frais, quelque chose de clair, quelque chose qui se voie de loin, quelque chose qui fasse plaisir comme un champ de trèfle avant qu’il ait fleuri… » – « Du vert de Schweinfurth ? » – « C’est ça. »

Et à présent du blanc. Ce que vous avez de plus blanc. Il cherche ses mots. Il veut dire : ce que vous avez de plus pur. Pour les ruches de la rangée d’en haut, car en haut il y a la pureté, parce qu’il y a l’innocence. Et elle ne nous a pas été prise pour toujours.

 

Gourdou a menti et le Livre ment. C’est une histoire des temps passés, une histoire bonne pour les enfants, une histoire de vieille femme. L’innocence, il faut se la refaire ; il faut la retrouver en soi. Du blanc pur. Comme du beau linge. Et alors elle lui est apparue, vague encore, mais il l’a vue quand même un peu parmi les branches, parce que c’est sa place, oh ! comme la première fois, oh ! comme dans le vrai Jardin, – mais pourquoi est-ce que le mien ne serait pas vrai de nouveau, aussi vrai que l’autre et véritable ?

 

Il ne bouge pas, il attend.

 

 

 

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