06 juin 2013

Boule de Suif, Maupassant

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                            Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d’une pensée ou d’une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sitôt qu’ils s’arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil ; des petits moblots alertes, faciles à l’épouvante et prompts à l’enthousiasme, prêts à l’attaque comme à la fuite ; puis, au milieu d’eux, quelques culottes rouges, débris d’une division moulue dans une grande bataille ; des artilleurs sombres alignés avec des fantassins divers ; et, parfois, le casque brillant d’un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des lignards.

Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques : « les Vengeurs de la Défaite — les Citoyens de la Tombe — les Partageurs de la Mort » — passaient à leur tour, avec des airs de bandits.

Leurs chefs, anciens commerçants en draps ou en graines, ex-marchands de suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d’armes, de flanelle et de galons, parlaient d’une voix retentissante, discutaient plans de campagne, et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs épaules de fanfarons ; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et débauchés.

Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.

La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances très prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres sentinelles, et se préparant au combat quand un petit lapin remuait sous des broussailles, était rentrée dans ses foyers. Ses armes, ses uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle épouvantait naguère les bornes des routes nationales à trois lieues à la ronde, avaient subitement disparu.

Les derniers soldats français venaient enfin de traverser la Seine pour gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard ; et, marchant après tous, le général, désespéré, ne pouvant rien tenter avec ces loques disparates, éperdu lui-même dans la grande débâcle d’un peuple habitué à vaincre et désastreusement battu malgré sa bravoure légendaire, s’en allait à pied, entre deux officiers d’ordonnance.

 

Puis un calme profond, une attente épouvantée et silencieuse avaient plané sur la cité. Beaucoup de bourgeois bedonnants, émasculés par le commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu’on ne considérât comme une arme leurs broches à rôtir ou leurs grands couteaux de cuisine.

La vie semblait arrêtée ; les boutiques étaient closes, la rue muette. Quelquefois un habitant, intimidé par ce silence, filait rapidement le long des murs.

L’angoisse de l’attente faisait désirer la venue de l’ennemi.

Dans l’après-midi du jour qui suivit le départ des troupes françaises, quelques uhlans, sortis on ne sait d’où, traversèrent la ville avec célérité. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la côte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur la place de l’Hôtel-de-Ville ; et par toutes les rues voisines, l’armée allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui faisaient sonner les pavés sous leur pas dur et rythmé.

Des commandements criés d’une voix inconnue et gutturale montaient le long des maisons qui semblaient mortes et désertes, tandis que, derrière les volets fermés, des yeux guettaient ces hommes victorieux, maîtres de la cité, des fortunes et des vies, de par le « droit de guerre ». Les habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l’affolement que donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car la même sensation reparaît chaque fois que l’ordre établi des choses est renversé, que la sécurité n’existe plus, que tout ce que protégeaient les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve à la merci d’une brutalité inconsciente et féroce. Le tremblement de terre écrasant sous les maisons croulantes un peuple entier ; le fleuve débordé qui roule les paysans noyés avec les cadavres des bœufs et les poutres arrachées aux toits, ou l’armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenant les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent toute croyance à la justice éternelle, toute la confiance qu’on nous enseigne en la protection du Ciel et en la raison de l’homme.

Mais à chaque porte des petits détachements frappaient, puis disparaissaient dans les maisons. C’était l’occupation après l’invasion. Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les vainqueurs.

 

Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un calme nouveau s’établit. Dans beaucoup de familles, l’officier prussien mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse, plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment ; puis on pouvait, un jour ou l’autre, avoir besoin de sa protection. En le ménageant on obtiendrait peut-être quelques hommes de moins à nourrir. Et pourquoi blesser quelqu’un dont on dépendait tout à fait ? Agir ainsi serait moins de la bravoure que de la témérité. — Et la témérité n’est plus un défaut des bourgeois de Rouen, comme au temps des défenses héroïques où s’illustra leur cité. — On se disait enfin, raison suprême tirée de l’urbanité française, qu’il demeurait bien permis d’être poli dans son intérieur pourvu qu’on ne se montrât pas familier, en public, avec le soldat étranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la maison on causait volontiers, et l’Allemand demeurait plus longtemps, chaque soir, à se chauffer au foyer commun.

 

La ville même reprenait peu à peu de son aspect ordinaire. Les Français ne sortaient guère encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui traînaient avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pavé, ne semblaient pas avoir pour les simples citoyens énormément plus de mépris que les officiers de chasseurs, qui, l’année d’avant, buvaient aux mêmes cafés.

Il y avait cependant quelque chose dans l’air, quelque chose de subtil et d’inconnu, une atmosphère étrangère intolérable, comme une odeur répandue, l’odeur de l’invasion. Elle emplissait les demeures et les places publiques, changeait le goût des aliments, donnait l’impression d’être en voyage, très loin, chez des tribus barbares et dangereuses.

Les vainqueurs exigeaient de l’argent, beaucoup d’argent. Les habitants payaient toujours ; ils étaient riches d’ailleurs. Mais plus un négociant normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute parcelle de sa fortune qu’il voit passer aux mains d’un autre.

Cependant, à deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de la rivière, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les pêcheurs ramenaient souvent du fond de l’eau quelque cadavre d’Allemand gonflé dans son uniforme, tué d’un coup de couteau ou de savate, la tête écrasée par une pierre, ou jeté à l’eau d’une poussée du haut d’un pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et légitimes, héroïsmes inconnus, attaques muettes, plus périlleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.

Car la haine de l’Étranger arme toujours quelques Intrépides prêts à mourir pour une Idée.

Enfin, comme les envahisseurs, bien qu’assujettissant la ville à leur inflexible discipline, n’avaient accompli aucune des horreurs que la renommée leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale, on s’enhardit, et le besoin du négoce travailla de nouveau le cœur des commerçants du pays. Quelques-uns avaient de gros intérêts engagés au Havre que l’armée française occupait, et ils voulurent tenter de gagner ce port en allant par terre à Dieppe où ils s’embarqueraient.

On employa l’influence des officiers allemands dont on avait fait la connaissance, et une autorisation de départ fut obtenue du général en chef.

Donc, une grande diligence à quatre chevaux ayant été retenue pour ce voyage, et dix personnes s’étant fait inscrire chez le voiturier, on résolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour éviter tout rassemblement.

 

Depuis quelque temps déjà la gelée avait durci la terre, et le lundi, vers trois heures, de gros nuages noirs venant du Nord apportèrent la neige qui tomba sans interruption pendant toute la soirée et toute la nuit.

À quatre heures et demie du matin, les voyageurs se réunirent dans la cour de l’Hôtel de Normandie, où l’on devait monter en voiture.

Ils étaient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous leurs couvertures. On se voyait mal dans l’obscurité ; et l’entassement des lourds vêtements d’hiver faisait ressembler tous ces corps à des curés obèses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se reconnurent, un troisième les aborda, ils causèrent : — « J’emmène ma femme, » — dit l’un. — « J’en fais autant. » — « Et moi aussi. » — Le premier ajouta : — « Nous ne reviendrons pas à Rouen, et si les Prussiens approchent du Havre nous gagnerons l’Angleterre. » — Tous avaient les mêmes projets, étant de complexion semblable.

 

Cependant on n’attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que portait un valet d’écurie, sortait de temps à autre d’une porte obscure pour disparaître immédiatement dans une autre. Des pieds de chevaux frappaient la terre, amortis par le fumier des litières, et une voix d’homme parlant aux bêtes et jurant s’entendait au fond du bâtiment. Un léger murmure de grelots annonça qu’on remuait les harnais ; ce murmure devint bientôt un frémissement clair et continu, rythmé par le mouvement de l’animal, s’arrêtant parfois, puis reprenant dans une brusque secousse qu’accompagnait le bruit mat d’un sabot ferré battant le sol.

La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois gelés s’étaient tus ; ils demeuraient immobiles et roidis.

Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en descendant vers la terre ; il effaçait les formes, poudrait les choses d’une mousse de glace ; et l’on n’entendait plus, dans le grand silence de la ville calme et ensevelie sous l’hiver, que ce froissement vague, innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutôt sensation que bruit, entremêlement d’atomes légers qui semblaient emplir l’espace, couvrir le monde.

L’homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d’une corde un cheval triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaça contre le timon, attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais, car il ne pouvait se servir que d’une main, l’autre portant sa lumière. Comme il allait chercher la seconde bête, il remarqua tous ces voyageurs immobiles, déjà blancs de neige, et leur dit : — « Pourquoi ne montez-vous pas dans la voiture, vous serez à l’abri, au moins. »

Ils n’y avaient pas songé, sans doute, et ils se précipitèrent. Les trois hommes installèrent leurs femmes dans le fond, montèrent ensuite ; puis les autres formes indécises et voilées prirent à leur tour les dernières places sans échanger une parole.

 

Le plancher était couvert de paille où les pieds s’enfoncèrent. Les dames du fond, ayant apporté des petites chaufferettes en cuivre avec un charbon chimique, allumèrent ces appareils, et, pendant quelque temps, à voix basse, elles en énumérèrent les avantages, se répétant des choses qu’elles savaient déjà depuis longtemps.

 

Enfin, la diligence étant attelée, avec six chevaux au lieu de quatre à cause du tirage plus pénible, une voix du dehors demanda : — « Tout le monde est-il monté ? » — Une voix du dedans répondit : — « Oui. » — On partit.

La voiture avançait lentement, lentement, à tout petits pas. Les roues s’enfonçaient dans la neige ; le coffre entier geignait avec des craquements sourds ; les bêtes glissaient, soufflaient, fumaient ; et le fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les côtés, se nouant et se déroulant comme un serpent mince, et cinglant brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort plus violent.

Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons légers qu’un voyageur, Rouennais pur sang, avait comparés à une pluie de coton, ne tombaient plus. Une lueur sale filtrait à travers de gros nuages obscurs et lourds qui rendaient plus éclatante la blancheur de la campagne où apparaissaient tantôt une ligne de grands arbres vêtus de givre, tantôt une chaumière avec un capuchon de neige.

 

Dans la voiture, on se regardait curieusement, à la triste clarté de cette aurore.

Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l’un de l’autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue Grand-Pont.

Ancien commis d’un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très mauvais vin aux petits débitants des campagnes et passait parmi ses connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de ruses et de jovialité.

Sa réputation de filou était si bien établie, qu’un soir, à la préfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant et fin, une gloire locale, ayant proposé aux dames qu’il voyait un peu somnolentes de faire une partie de « Loiseau vole », le mot lui-même vola à travers les salons du préfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait fait rire pendant un mois toutes les mâchoires de la province.

Loiseau était en outre célèbre par ses farces de toute nature, ses plaisanteries bonnes ou mauvaises ; et personne ne pouvait parler de lui sans ajouter immédiatement : — « Il est impayable, ce Loiseau. »

De taille exiguë, il présentait un ventre en ballon surmonté d’une face rougeaude entre deux favoris grisonnants.

Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision rapide, était l’ordre et l’arithmétique de la maison de commerce, qu’il animait par son activité joyeuse.

À côté d’eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure, M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire de trois filatures, officier de la Légion d’honneur et membre du Conseil général. Il était resté, tout le temps de l’Empire, chef de l’opposition bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement à la cause qu’il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre expression. Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari, demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen en garnison.

Elle faisait vis-à-vis à son époux, toute petite, toute mignonne, toute jolie, pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d’un œil navré l’intérieur lamentable de la voiture.

Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Bréville, portaient un des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte, vieux gentilhomme de grande tournure, s’efforçait d’accentuer, par les artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le Roy Henri IV qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse une dame de Bréville dont le mari, pour ce fait, était devenu comte et gouverneur de province.

 

Collègue de M. Carré-Lamadon au Conseil général, le comte Hubert représentait le parti orléaniste dans le département. L’histoire de son mariage avec la fille d’un petit armateur de Nantes était toujours demeurée mystérieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille galanterie, et dont l’entrée fût difficile.

La fortune des Bréville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on, cinq cent mille livres de revenu.

 

Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société rentée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la Religion et des Principes.

Par un hasard étrange, toutes les femmes se trouvaient sur le même banc ; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes sœurs qui égrenaient de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave. L’une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure. L’autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les illuminés.

En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les regards de tous.

L’homme, bien connu, était Cornudet le Démoc, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les frères et amis une assez belle fortune qu’il tenait de son père, ancien confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. Au Quatre Septembre, par suite d’une farce peut-être, il s’était cru nommé préfet, mais quand il voulut entrer en fonctions, les garçons de bureau, demeurés seuls maîtres de la place, refusèrent de le reconnaître, ce qui le contraignit à la retraite. Fort bon garçon, du reste, inoffensif et serviable, il s’était occupé avec une ardeur incomparable d’organiser la défense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous les jeunes arbres des forêts voisines, semé des pièges sur toutes les routes, et, à l’approche de l’ennemi, satisfait de ses préparatifs, il s’était vivement replié vers la ville.

Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre, où de nouveaux retranchements allaient être nécessaires.

 

La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses ; avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques.

Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.

Aussitôt qu’elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de « prostituée », de « honte publique » furent chuchotés si haut qu’elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu’un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l’exception de Loiseau, qui la guettait d’un air émoustillé.

 

Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignités d’épouses en face de cette vendue sans vergogne ; car l’amour légal le prend toujours de haut avec son libre confrère.

Les trois hommes aussi, rapprochés par un instinct de conservateurs à l’aspect de Cornudet, parlaient argent d’un certain ton dédaigneux pour les pauvres. Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait subir les Prussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et des récoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois millionnaire que ces ravages gêneraient à peine une année. M. Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l’industrie cotonnière, avait eu soin d’envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif qu’il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, il s’était arrangé pour vendre à l’Intendance française tous les vins communs qui lui restaient en cave, de sorte que l’État lui devait une somme formidable qu’il comptait bien toucher au Havre.

Et tous les trois se jetaient des coups d’œil rapides et amicaux. Bien que de conditions différentes, ils se sentaient frères par l’argent, de la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent, qui font sonner de l’or en mettant la main dans la poche de leur culotte.

 

La voiture allait si lentement qu’à dix heures du matin on n’avait pas fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des côtes à pied. On commençait à s’inquiéter, car on devait déjeuner à Tôtes et l’on désespérait maintenant d’y parvenir avant la nuit. Chacun guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la dégager.

L’appétit grandissait, troublait les esprits ; et aucune gargote, aucun marchand de vin ne se montraient, l’approche des Prussiens et le passage des troupes françaises affamées ayant effrayé toutes les industries.

Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du chemin, mais ils n’y trouvèrent pas même de pain, car le paysan défiant cachait ses réserves dans la crainte d’être pillé par les soldats qui, n’ayant rien à se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu’ils découvraient.

 

Vers une heure de l’après-midi, Loiseau annonça que décidément il se sentait un rude creux dans l’estomac. Tout le monde souffrait comme lui depuis longtemps ; et le violent besoin de manger, augmentant toujours, avait tué les conversations.

De temps en temps, quelqu’un bâillait ; un autre presque aussitôt l’imitait ; et chacun, à tour de rôle, suivant son caractère, son savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou modestement en portant vite sa main devant le trou béant d’où sortait une vapeur.

Boule de Suif, à plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait quelque chose sous ses jupons. Elle hésitait une seconde, regardait ses voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures étaient pâles et crispées. Loiseau affirma qu’il payerait mille francs un jambonneau. Sa femme fit un geste comme pour protester ; puis elle se calma. Elle souffrait toujours en entendant parler d’argent gaspillé, et ne comprenait même pas les plaisanteries sur ce sujet. « Le fait est que je ne me sens pas bien, dit le comte, comment n’ai-je pas songé à apporter des provisions ? » — Chacun se faisait le même reproche.

 

Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum ; il en offrit ; on refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu’il rendit la gourde, il remercia : « C’est bon tout de même, ça réchauffe, et ça trompe l’appétit. » — L’alcool le mit en belle humeur et il proposa de faire comme sur le petit navire de la chanson : de manger le plus gras des voyageurs. Cette allusion indirecte à Boule de Suif choqua les gens bien élevés. On ne répondit pas ; Cornudet seul eut un sourire. Les deux bonnes sœurs avaient cessé de marmotter leur rosaire, et, les mains enfoncées dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles, baissant obstinément les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance qu’il leur envoyait.

 

Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d’une plaine interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d’une serviette blanche.

Elle en sortit d’abord une petite assiette de faïence, une fine timbale en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers, tout découpés, avaient confi sous leur gelée ; et l’on apercevait encore dans le panier d’autres bonnes choses enveloppées, des pâtés, des fruits, des friandises, les provisions préparées pour un voyage de trois jours, afin de ne point toucher à la cuisine des auberges. Quatre goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle prit une aile de poulet et, délicatement, se mit à la manger avec un de ces petits pains qu’on appelle « Régence » en Normandie.

Tous les regards étaient tendus vers elle. Puis l’odeur se répandit, élargissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante avec une contraction douloureuse de la mâchoire sous les oreilles. Le mépris des dames pour cette fille devenait féroce, comme une envie de la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa timbale, son panier et ses provisions.

Mais Loiseau dévorait des yeux la terrine de poulet. Il dit : « À la bonne heure, madame a eu plus de précaution que nous. Il y a des personnes qui savent toujours penser à tout. » Elle leva la tête vers lui : « Si vous en désirez, monsieur ? C’est dur de jeûner depuis le matin. » Il salua : « Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n’en peux plus. À la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas, madame ? » Et, jetant un regard circulaire, il ajouta : «  Dans des moments comme celui-ci, on est bien aise de trouver des gens qui vous obligent. » — Il avait un journal qu’il étendit pour ne point tacher son pantalon, et sur la pointe d’un couteau toujours logé dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gelée, la dépeça des dents, puis la mâcha avec une satisfaction si évidente qu’il y eut dans la voiture un grand soupir de détresse.

Mais Boule de Suif, d’une voix humble et douce, proposa aux bonnes sœurs de partager sa collation. Elles acceptèrent toutes les deux instantanément, et, sans lever les yeux, se mirent à manger très vite après avoir balbutié des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus les offres de sa voisine, et l’on forma avec les religieuses une sorte de table en développant des journaux sur les genoux.

 

Les bouches s’ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient, mastiquaient, engloutissaient férocement. Loiseau, dans son coin, travaillait dur, et, à voix basse, il engageait sa femme à l’imiter. Elle résista longtemps, puis, après une crispation qui lui parcourut les entrailles, elle céda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda à leur « charmante compagne » si elle lui permettait d’offrir un petit morceau à Mme Loiseau. Elle dit : « Mais oui, certainement, monsieur, » avec un sourire aimable, et tendit la terrine.

Un embarras se produisit lorsqu’on eut débouché la première bouteille de bordeaux : il n’y avait qu’une timbale. On se la passa après l’avoir essuyée. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lèvres à la place humide encore des lèvres de sa voisine.

 

Alors, entourés de gens qui mangeaient, suffoqués par les émanations des nourritures, le comte et la comtesse de Bréville, ainsi que M. et Mme Carré-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gardé le nom de Tantale. Tout d’un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir qui fit retourner les têtes ; elle était aussi blanche que la neige du dehors ; ses yeux se fermèrent, son front tomba : elle avait perdu connaissance. Son mari, affolé, implorait le secours de tout le monde. Chacun perdait l’esprit, quand la plus âgée des bonnes sœurs, soutenant la tête de la malade, glissa entre ses lèvres la timbale de Boule de Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua, ouvrit les yeux, sourit et déclara d’une voix mourante qu’elle se sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelât plus, la religieuse la contraignit à boire un plein verre de bordeaux, et elle ajouta : — « C’est la faim, pas autre chose. »

 

Alors Boule de Suif, rougissante et embarrassée, balbutia en regardant les quatre voyageurs restés à jeun : « Mon Dieu, si j’osais offrir à ces messieurs et à ces dames… » Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la parole : « Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est frère et doit s’aider. Allons, mesdames, pas de cérémonie, acceptez, que diable ! Savons-nous si nous trouverons seulement une maison où passer la nuit ? Du train dont nous allons nous ne serons pas à Tôtes avant demain midi. » — On hésitait, personne n’osant assumer la responsabilité du « oui ».

Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille intimidée, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit : « Nous acceptons avec reconnaissance, madame. »

Le premier pas seul coûtait. Une fois le Rubicon passé, on s’en donna carrément. Le panier fut vidé. Il contenait encore un pâté de foie gras, un pâté de mauviettes, un morceau de langue fumée, des poires de Crassane, un pavé de Pont-l’Évêque, des petits-fours et une tasse pleine de cornichons et d’oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les femmes, adorant les crudités.

 

On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc on causa, avec réserve d’abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on s’abandonna davantage. Mmes de Bréville et Carré-Lamadon, qui avaient un grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec délicatesse. La comtesse surtout montra cette condescendance aimable des très nobles dames qu’aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme Loiseau, qui avait une âme de gendarme, resta revêche, parlant peu et mangeant beaucoup.

On s’entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Français ; et tous ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les histoires personnelles commencèrent bientôt, et Boule de Suif raconta, avec une émotion vraie, avec cette chaleur de parole qu’ont parfois les filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait quitté Rouen : « J’ai cru d’abord que je pourrais rester, dit-elle. J’avais ma maison pleine de provisions, et j’aimais mieux nourrir quelques soldats que m’expatrier je ne sais où. Mais quand je les ai vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi ! Ils m’ont tourné le sang de colère ; et j’ai pleuré de honte toute la journée. Oh ! si j’étais un homme, allez ! Je les regardais de ma fenêtre, ces gros porcs avec leur casque à pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m’empêcher de leur jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi ; alors j’ai sauté à la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles à étrangler que d’autres ! Et je l’aurais terminé, celui-là, si l’on ne m’avait pas tirée par les cheveux. Il a fallu me cacher après ça. Enfin, quand j’ai trouvé une occasion, je suis partie, et me voici. »

 

On la félicita beaucoup. Elle grandissait dans l’estime de ses compagnons qui ne s’étaient pas montrés si crânes ; et Cornudet, en l’écoutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d’apôtre ; de même un prêtre entend un dévot louer Dieu, car les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion. Il parla à son tour d’un ton doctrinaire, avec l’emphase apprise dans les proclamations qu’on collait chaque jour aux murs, et il finit par un morceau d’éloquence où il étrillait magistralement cette « crapule de Badinguet ».

Mais Boule de Suif aussitôt se fâcha, car elle était bonapartiste. Elle devenait plus rouge qu’une guigne, et, bégayant d’indignation : « J’aurais bien voulu vous voir à sa place, vous autres. Ça aurait été du propre, ah oui ! C’est vous qui l’avez trahi, cet homme ! On n’aurait plus qu’à quitter la France si l’on était gouverné par des polissons comme vous ! » Cornudet, impassible, gardait un sourire dédaigneux et supérieur, mais on sentait que les gros mots allaient arriver quand le comte s’interposa et calma, non sans peine, la fille exaspérée, en proclamant avec autorité que toutes les opinions sincères étaient respectables. Cependant la comtesse et la manufacturière, qui avaient dans l’âme la haine irraisonnée des gens comme il faut pour la République, et cette instinctive tendresse que nourrissent toutes les femmes pour les gouvernements à panache et despotiques, se sentaient, malgré elles, attirées vers cette prostituée pleine de dignité, dont les sentiments ressemblaient si fort aux leurs.

Le panier était vide. À dix on l’avait tari sans peine, en regrettant qu’il ne fût pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un peu refroidie néanmoins depuis qu’on avait fini de manger.

 

La nuit tombait, l’obscurité peu à peu devint profonde, et le froid, plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif, malgré sa graisse. Alors Mme de Bréville lui proposa sa chaufferette dont le charbon, depuis le matin, avait été plusieurs fois renouvelé, et l’autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds gelés. Mmes Carré-Lamadon et Loiseau donnèrent les leurs aux religieuses.

Le cocher avait allumé ses lanternes. Elles éclairaient d’une lueur vive un nuage de buée au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des deux côtés de la route, la neige qui semblait se dérouler sous le reflet mobile des lumières.

On ne distinguait plus rien dans la voiture ; mais tout à coup un mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet ; et Loiseau, dont l’œil fouillait l’ombre, crut voir l’homme à la grande barbe s’écarter vivement comme s’il eût reçu quelque bon coup lancé sans bruit.

Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C’était Tôtes. On avait marché onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos laissées en quatre fois aux chevaux pour manger l’avoine et souffler, faisait quatorze. On entra dans le bourg et devant l’Hôtel du Commerce on s’arrêta.

 

La portière s’ouvrit ! Un bruit bien connu fit tressaillir tous les voyageurs ; c’étaient les heurts d’un fourreau de sabre sur le sol. Aussitôt la voix d’un Allemand cria quelque chose.

Bien que la diligence fût immobile, personne ne descendait, comme si l’on se fût attendu à être massacré à la sortie. Alors le conducteur apparut, tenant à la main une de ses lanternes qui éclaira subitement jusqu’au fond de la voiture les deux rangs de têtes effarées, dont les bouches étaient ouvertes et les yeux écarquillés de surprise et d’épouvante.

À côté du cocher se tenait, en pleine lumière, un officier allemand, un grand jeune homme excessivement mince et blond, serré dans son uniforme comme une fille en son corset, et portant sur le côté sa casquette plate et cirée qui le faisait ressembler au chasseur d’un hôtel anglais. Sa moustache démesurée, à longs poils droits, s’amincissant indéfiniment de chaque côté et terminée par un seul fil blond, si mince qu’on n’en apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et, tirant la joue, imprimait aux lèvres un pli tombant.

Il invita en français d’Alsacien les voyageurs à sortir, disant d’un ton raide :

— Foulez-vous tescentre, messieurs et tames ? »

 

Les deux bonnes sœurs obéirent les premières avec une docilité de saintes filles habituées à toutes les soumissions. Le comte et la comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis de Loiseau poussant devant lui sa grande moitié. Celui-ci, en mettant pied à terre, dit à l’officier : « Bonjour monsieur », par un sentiment de prudence bien plus que par politesse. L’autre insolent comme les gens tout-puissants, le regarda sans répondre.

Boule de Suif et Cornudet, bien que près de la portière, descendirent les derniers, graves et hautains devant l’ennemi. La grosse fille tâchait de se dominer et d’être calme : Le Démoc tourmentait d’une main tragique et un peu tremblante sa longue barbe roussâtre. Ils voulaient garder de la dignité, comprenant qu’en ces rencontres-là chacun représente un peu son pays ; et pareillement révoltés par la souplesse de leurs compagnons, elle, tâchait de se montrer plus fière que ses voisines, les femmes honnêtes, tandis que lui, sentant bien qu’il devait l’exemple, continuait en toute son attitude sa mission de résistance commencée au défoncement des routes.

On entra dans la vaste cuisine de l’auberge, et l’Allemand, s’étant fait présenter l’autorisation de départ signée par le général en chef et où étaient mentionnés les noms, le signalement et la profession de chaque voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux renseignements écrits.

Puis il dit brusquement : — « C’est pien », et il disparut.

 

Alors on respira. On avait faim encore ; le souper fut commandé. Une demi-heure était nécessaire pour l’apprêter ; et, pendant que deux servantes avaient l’air de s’en occuper, on alla visiter les chambres. Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte vitrée marquée d’un numéro parlant.

Enfin on allait se mettre à table, quand le patron de l’auberge parut lui-même. C’était un ancien marchand de chevaux, un gros homme asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des chants de glaires dans le larynx. Son père lui avait transmis le nom de Follenvie.

Il demanda :

— Mademoiselle Élisabeth Rousset ?

Boule de Suif tressaillit, se retourna :

— C’est moi.

— Mademoiselle, l’officier prussien veut vous parler immédiatement.

— À moi ?

— Oui, si vous êtes bien mademoiselle Élisabeth Rousset.

Elle se troubla, réfléchit une seconde, puis déclara, carrément :

— C’est possible, mais je n’irai pas.

Un mouvement se fit autour d’elle ; chacun discutait, cherchait la cause de cet ordre. Le comte s’approcha :

— Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des difficultés considérables, non seulement pour vous, mais même pour tous vos compagnons. Il ne faut jamais résister aux gens qui sont les plus forts. Cette démarche assurément ne peut présenter aucun danger ; c’est sans doute pour quelque formalité oubliée.

Tout le monde se joignit à lui, on la pria, on la pressa, on la sermonna, et l’on finit par la convaincre ; car tous redoutaient les complications qui pourraient résulter d’un coup de tête. Elle dit enfin :

— C’est pour vous que je le fais, bien sûr !

La comtesse lui prit la main :

— Et nous vous remercions.

Elle sortit. On l’attendit pour se mettre à table. Chacun se désolait de n’avoir pas été demandé à la place de cette fille violente et irascible, et préparait mentalement des platitudes pour le cas où on l’appellerait à son tour.

Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge à suffoquer, exaspérée. Elle balbutiait : « Oh ! la canaille ! la canaille ! »

 

Tous s’empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien ; et comme le comte insistait, elle répondit avec une grande dignité : « Non, cela ne vous regarde pas, je ne peux pas parler. »

Alors on s’assit autour d’une haute soupière d’où sortait un parfum de choux. Malgré cette alerte, le souper fut gai. Le cidre était bon, le ménage Loiseau et les bonnes sœurs en prirent, par économie. Les autres demandèrent du vin ; Cornudet réclama de la bière. Il avait une façon particulière de déboucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de le considérer en penchant le verre, qu’il élevait ensuite entre la lampe et son œil pour bien apprécier la couleur. Quand il buvait, sa grande barbe, qui avait gardé la nuance de son breuvage aimé, semblait tressaillir de tendresse ; ses yeux louchaient pour ne point perdre de vue sa chope, et il avait l’air de remplir l’unique fonction pour laquelle il était né. On eût dit qu’il établissait en son esprit un rapprochement et comme une affinité entre les deux grandes passions qui occupaient toute sa vie : le Pale Ale et la Révolution ; et assurément il ne pouvait déguster l’un sans songer à l’autre.

M. et Mme Follenvie dînaient tout au bout de la table. L’homme, râlant comme une locomotive crevée, avait trop de tirage dans la poitrine pour pouvoir parler en mangeant : mais la femme ne se taisait jamais. Elle raconta toutes ses impressions à l’arrivée des Prussiens, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils disaient, les exécrant, d’abord, parce qu’ils lui coûtaient de l’argent, et, ensuite, parce qu’elle avait deux fils à l’armée. Elle s’adressait surtout à la comtesse, flattée de causer avec une dame de qualité.

Puis elle baissait la voix pour dire des choses délicates, et son mari, de temps en temps, l’interrompait :

— Tu ferais mieux de te taire, madame Follenvie.

Mais elle n’en tenait aucun compte, et continuait :

— Oui, madame, ces gens-là ça ne fait que manger des pommes de terre et du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut pas croire qu’ils sont propres. — Oh non ! — Ils ordurent partout, sauf le respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l’exercice pendant des heures et des jours ; ils sont là tous dans un champ : — et marche en avant, et marche en arrière, et tourne par-ci, et tourne par-là. — S’ils cultivaient la terre au moins, ou s’ils travaillaient aux routes dans leur pays ! — Mais non, madame, ces militaires, ça n’est profitable à personne ! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n’apprendre rien qu’à massacrer ! — Je ne suis qu’une vieille femme sans éducation, c’est vrai, mais en les voyant qui s’esquintent le tempérament à piétiner du matin au soir, je me dis : — Quand il y a des gens qui font tant de découvertes pour être utiles, faut-il que d’autres se donnent tant de mal pour être nuisibles ! Vraiment, n’est-ce pas une abomination de tuer des gens qu’ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien Polonais, ou bien Français ? — Si l’on se revenge sur quelqu’un qui vous a fait tort, c’est mal, puisqu’on vous condamne ; mais quand on extermine nos garçons comme du gibier, avec des fusils, c’est donc bien, puisqu’on donne des décorations à celui qui en détruit le plus ? — Non, voyez-vous, je ne comprendrai jamais ça !

Cornudet éleva la voix :

— La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible ; c’est un devoir sacré quand on défend la patrie.

La vieille femme baissa la tête :

— Oui, quand on se défend, c’est autre chose ; mais si l’on ne devrait pas plutôt tuer tous les rois qui font ça pour leur plaisir ?

L’œil de Cornudet s’enflamma :

— Bravo, citoyenne ! dit-il.

 

M. Carré-Lamadon réfléchissait profondément. Bien qu’il fût fanatique des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait songer à l’opulence qu’apporteraient dans un pays tant de bras inoccupés et par conséquent ruineux, tant de forces qu’on entretient improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu’il faudra des siècles pour achever.

Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l’aubergiste. Le gros homme riait, toussait, crachait ; son énorme ventre sautillait de joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.

Le souper à peine achevé, comme on était brisé de fatigue, on se coucha.

Cependant Loiseau, qui avait observé les choses, fit mettre au lit son épouse, puis colla tantôt son oreille et tantôt son œil au trou de la serrure, pour tâcher de découvrir ce qu’il appelait : « les mystères du corridor ».

Au bout d’une heure environ, il entendit un frôlement, regarda bien vite, et aperçut Boule de Suif qui paraissait plus replète encore sous un peignoir de cachemire bleu, brodé de dentelles blanches. Elle tenait un bougeoir à la main et se dirigeait vers le gros numéro tout au fond du couloir. Mais une porte, à côté, s’entrouvrit, et, quand elle revint au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles, la suivait. Ils parlaient bas, puis ils s’arrêtèrent. Boule de Suif semblait défendre l’entrée de sa chambre avec énergie. Loiseau, malheureusement, n’entendait pas les paroles, mais, à la fin, comme ils élevaient la voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait avec vivacité. Il disait :

— Voyons, vous êtes bête, qu’est-ce que ça vous fait ?

Elle avait l’air indigné et répondit :

— Non, mon cher, il y a des moments où ces choses-là ne se font pas ; et puis, ici, ce serait une honte.

Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle s’emporta, élevant encore le ton :

— Pourquoi ? Vous ne comprenez pas pourquoi ? Quand il y a des Prussiens dans la maison, dans la chambre à côté, peut-être ?

Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point caresser près de l’ennemi, dut réveiller en son cœur sa dignité défaillante, car, après l’avoir seulement embrassée, il regagna sa porte à pas de loup.

Loiseau, très allumé, quitta la serrure, battit un entrechat dans sa chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait la dure carcasse de sa compagne qu’il éveilla d’un baiser en murmurant : « M’aimes-tu, chérie ? »

Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientôt s’éleva quelque part, dans une direction indéterminée qui pouvait être la cave aussi bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, régulier, un bruit sourd et prolongé, avec des tremblements de chaudière sous pression. M. Follenvie dormait.

 

Comme on avait décidé qu’on partirait à huit heures le lendemain, tout le monde se trouva dans la cuisine ; mais la voiture, dont la bâche avait un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les écuries, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se résolurent à battre le pays et ils sortirent. Ils se trouvèrent sur la place, avec l’église au fond, et, des deux côtés, des maisons basses où l’on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu’ils virent épluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique du coiffeur. Un autre, barbu jusqu’aux yeux, embrassait un mioche qui pleurait et le berçait sur ses genoux pour tâcher de l’apaiser ; et les grosses paysannes dont les hommes étaient à « l’armée de la guerre », indiquaient par signes à leurs vainqueurs obéissants le travail qu’il fallait entreprendre : fendre du bois, tremper la soupe, moudre le café ; un d’eux même lavait le linge de son hôtesse, une aïeule tout impotente.

Le comte, étonné, interrogea le bedeau qui sortait du presbytère. Le vieux rat d’église lui répondit : « Oh ! ceux-là ne sont pas méchants ; c’est pas des Prussiens à ce qu’on dit. Ils sont de plus loin ; je ne sais pas bien d’où ; et ils ont tous laissé une femme et des enfants au pays ; ça ne les amuse pas, la guerre, allez ! Je suis sûr qu’on pleure bien aussi là-bas après les hommes ; et ça fournira une fameuse misère chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n’est pas trop malheureux pour le moment, parce qu’ils ne font pas de mal et qu’ils travaillent comme s’ils étaient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre pauvres gens, faut bien qu’on s’aide… C’est les grands qui font la guerre. »

Cornudet, indigné de l’entente cordiale établie entre les vainqueurs et les vaincus, se retira, préférant s’enfermer dans l’auberge. Loiseau eut un mot pour rire : « Ils repeuplent. » M. Carré-Lamadon eut un mot grave : « Ils réparent. » Mais on ne trouvait pas le cocher. À la fin on le découvrit dans le café du village, attablé fraternellement avec l’ordonnance de l’officier. Le comte l’interpella :

— Ne vous avait-on pas donné l’ordre d’atteler pour huit heures ?

— Ah ! bien oui, mais on m’en a donné un autre depuis.

— Lequel ?

— De ne pas atteler du tout.

— Qui vous a donné cet ordre ?

— Ma foi ! le commandant prussien.

— Pourquoi ?

— Je n’en sais rien. Allez lui demander. On me défend d’atteler, moi je n’attelle pas. — Voilà.

— C’est lui-même qui vous a dit cela ?

— Non, monsieur, c’est l’aubergiste qui m’a donné l’ordre de sa part.

— Quand ça ?

— Hier soir, comme j’allais me coucher.

Les trois hommes rentrèrent fort inquiets.

On demanda M. Follenvie, mais la servante répondit que Monsieur, à cause de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait même formellement défendu de le réveiller plus tôt, excepté en cas d’incendie.

On voulut voir l’officier, mais cela était impossible absolument, bien qu’il logeât dans l’auberge, M. Follenvie seul était autorisé à lui parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes remontèrent dans leurs chambres, et des futilités les occupèrent.

Cornudet s’installa sous la haute cheminée de la cuisine où flambait un grand feu. Il se fit apporter là une des petites tables du café, une canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les démocrates d’une considération presque égale à la sienne, comme si elle avait servi la patrie en servant à Cornudet. C’était une superbe pipe en écume admirablement culottée, aussi noire que les dents de son maître, mais parfumée, recourbée, luisante, familière à sa main, et complétant sa physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tantôt fixés sur la flamme du foyer, tantôt sur la mousse qui couronnait sa chope ; et chaque fois qu’il avait bu, il passait d’un air satisfait ses longs doigts maigres dans ses longs cheveux gras pendant qu’il humait sa moustache frangée d’écume.

 

Loiseau, sous prétexte de se dégourdir les jambes, alla placer du vin aux débitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent à causer politique. Ils prévoyaient l’avenir de la France. L’un croyait aux d’Orléans, l’autre à un sauveur inconnu, un héros qui se révèlerait quand tout serait désespéré : un du Guesclin, une Jeanne d’Arc peut-être ? ou un autre Napoléon Ier ? Ah ! si le prince impérial n’était pas si jeune ! Cornudet, les écoutant, souriait en homme qui sait le mot des destinées. Sa pipe embaumait la cuisine.

Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l’interrogea bien vite ; mais il ne put que répéter deux ou trois fois, sans une variante, ces paroles : L’officier m’a dit comme ça : « Monsieur Follenvie, vous défendrez qu’on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux pas qu’ils partent sans mon ordre. Vous entendez. Ça suffit. »

Alors on voulut voir l’officier. Le comte lui envoya sa carte où M. Carré-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit répondre qu’il admettrait ces deux hommes à lui parler quand il aurait déjeuné, c’est-à-dire vers une heure.

Les dames reparurent et l’on mangea quelque peu, malgré l’inquiétude. Boule de Suif semblait malade et prodigieusement troublée.

On achevait le café quand l’ordonnance vint chercher ces messieurs.

Loiseau se joignit aux deux premiers ; mais comme on essayait d’entraîner Cornudet pour donner plus de solennité à leur démarche, il déclara fièrement qu’il entendait n’avoir jamais aucun rapport avec les Allemands ; et il se remit dans sa cheminée, demandant une autre canette.

Les trois hommes montèrent et furent introduits dans la plus belle chambre de l’auberge où l’officier les reçut, étendu dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée, fumant une longue pipe de porcelaine, et enveloppé par une robe de chambre flamboyante, dérobée sans doute dans la demeure abandonnée de quelques bourgeois de mauvais goût. Il ne se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il présentait un magnifique échantillon de la goujaterie naturelle au militaire victorieux.

Au bout de quelques instants il dit enfin :

— Qu’est-ce que fous foulez ?

Le comte prit la parole :

— Nous désirons partir, Monsieur.

— Non.

— Oserai-je vous demander la cause de ce refus ?

— Parce que che ne feux pas.

— Je vous ferai respectueusement observer, Monsieur, que votre général en chef nous a délivré une permission de départ pour gagner Dieppe ; et je ne pense pas que nous ayons rien fait pour mériter vos rigueurs.

— Che ne feux pas… foilà tout… Fous poufez tescentre.

S’étant inclinés tous les trois, ils se retirèrent.

 

L’après-midi fut lamentable. On ne comprenait rien à ce caprice d’Allemand ; et les idées les plus singulières troublaient les têtes. Tout le monde se tenait dans la cuisine et l’on discutait sans fin, imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-être les garder comme otages — mais dans quel but ? — ou les emmener prisonniers ? ou, plutôt, leur demander une rançon considérable ? À cette pensée, une panique les affola. Les plus riches étaient les plus épouvantés, se voyant déjà contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs pleins d’or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient la cervelle pour découvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs richesses, se faire passer pour pauvres, très pauvres. Loiseau enleva sa chaîne de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta les appréhensions. La lampe fut allumée, et comme on avait encore deux heures avant le dîner, Mme Loiseau proposa une partie de trente-et-un. Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-même, ayant éteint sa pipe par politesse, y prit part.

Le comte battit les cartes — donna — Boule de Suif avait trente-et-un d’emblée ; et bientôt l’intérêt de la partie apaisa la crainte qui hantait les esprits. Mais Cornudet s’aperçut que le ménage Loiseau s’entendait pour tricher.

Comme on allait se mettre à table, M. Follenvie reparut ; et, de sa voix graillonnante, il prononça : « L’officier prussien fait demander à Mlle Élisabeth Rousset si elle n’a pas encore changé d’avis. »

Boule de Suif resta debout, toute pâle ; puis, devenant subitement cramoisie, elle eut un tel étouffement de colère qu’elle ne pouvait plus parler. Enfin elle éclata : « Vous lui direz à cette crapule, à ce saligaud, à cette Charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai ; vous entendez bien, jamais, jamais, jamais. »

 

Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entourée, interrogée, sollicitée par tout le monde de dévoiler le mystère de sa visite. Elle résista d’abord ; mais l’exaspération domina bientôt : « Ce qu’il veut ?… ce qu’il veut ? Il veut coucher avec moi ! » cria-t-elle. Personne ne se choqua du mot, tant l’indignation fut vive. Cornudet brisa sa chope en la reposant violemment sur la table. C’était une clameur de réprobation contre ce soudard ignoble, un souffle de colère, une union de tous pour la résistance, comme si l’on eût demandé à chacun une partie du sacrifice exigé d’elle. Le comte déclara avec dégoût que ces gens-là se conduisaient à la façon des anciens barbares. Les femmes surtout témoignèrent à Boule de Suif une commisération énergique et caressante. Les bonnes sœurs, qui ne se montraient qu’aux repas, avaient baissé la tête et ne disaient rien.

 

On dîna néanmoins lorsque la première fureur fut apaisée ; mais on parla peu : on songeait.

Les dames se retirèrent de bonne heure ; et les hommes, tout en fumant, organisèrent un écarté auquel fut convié M. Follenvie qu’on avait l’intention d’interroger habilement sur les moyens à employer pour vaincre la résistance de l’officier. Mais il ne songeait qu’à ses cartes, sans rien écouter, sans rien répondre ; et il répétait sans cesse : « Au jeu, messieurs, au jeu. » Son attention était si tendue qu’il en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d’orgue dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de l’asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu’aux enrouements aigus des jeunes coqs essayant de chanter.

Il refusa même de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle était « du matin », toujours levée avec le soleil, tandis que son homme était « du soir », toujours prêt à passer la nuit avec des amis. Il lui cria : « Tu placeras mon lait de poule devant le feu, » et se remit à sa partie. Quand on vit bien qu’on n’en pouvait rien tirer, on déclara qu’il était temps de s’en aller, et chacun gagna son lit.

 

On se leva encore d’assez bonne heure le lendemain avec un espoir indéterminé, un désir plus grand de s’en aller, une terreur du jour à passer dans cette horrible petite auberge.

Hélas ! les chevaux restaient à l’écurie, le cocher demeurait invisible. On alla, par désœuvrement, tourner autour de la voiture.

Le déjeuner fut bien triste ; et il s’était produit comme un refroidissement vis-à-vis de Boule de Suif, car la nuit, qui porte conseil, avait un peu modifié les jugements. On en voulait presque à cette fille, maintenant, de n’avoir pas été trouver secrètement le Prussien, afin de ménager, au réveil, une bonne surprise à ses compagnons. Quoi de plus simple ? Qui l’eût su, d’ailleurs ? Elle aurait pu sauver les apparences en faisant dire à l’officier qu’elle prenait en pitié leur détresse. Pour elle, ça avait si peu d’importance !

Mais personne n’avouait encore ces pensées.

 

Dans l’après-midi, comme on s’ennuyait à périr, le comte proposa de faire une promenade aux alentours du village. Chacun s’enveloppa avec soin et la petite société partit, à l’exception de Cornudet, qui préférait rester près du feu, et des bonnes sœurs, qui passaient leurs journées dans l’église ou chez le curé.

Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et les oreilles ; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas était une souffrance ; et lorsque la campagne se découvrit, elle leur apparut si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimitée que tout le monde aussitôt retourna, l’âme glacée et le cœur serré.

Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu derrière.

Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout à coup si cette « garce-là » allait les faire rester longtemps encore dans un pareil endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu’on ne pouvait exiger d’une femme un sacrifice aussi pénible, et qu’il devait venir d’elle-même. M. Carré-Lamadon remarqua que si les Français faisaient, comme il en était question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir lieu qu’à Tôtes. Cette réflexion rendit les deux autres soucieux.

— « Si l’on se sauvait à pied, » dit Loiseau.

Le comte haussa les épaules :

— « Y songez-vous, dans cette neige ? avec nos femmes ? Et puis nous serions tout de suite poursuivis, rattrapés en dix minutes, et ramenés prisonniers à la merci des soldats. »

C’était vrai ; on se tut.

 

Les dames parlaient toilette ; mais une certaine contrainte semblait les désunir.

Tout à coup, au bout de la rue, l’officier parut. Sur la neige qui fermait l’horizon, il profilait sa grande taille de guêpe en uniforme, et marchait, les genoux écartés, de ce mouvement particulier aux militaires qui s’efforcent de ne point maculer leurs bottes soigneusement cirées.

Il s’inclina en passant près des dames, et regarda dédaigneusement les hommes qui eurent, du reste, la dignité de ne point se découvrir, bien que Loiseau ébauchât un geste pour retirer sa coiffure.

Boule de Suif était devenue rouge jusqu’aux oreilles ; et les trois femmes mariées ressentaient une grande humiliation d’être ainsi rencontrées par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu’il avait si cavalièrement traitée.

 

Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carré-Lamadon, qui avait connu beaucoup d’officiers et qui les jugeait en connaisseur, trouvait celui-là pas mal du tout ; elle regrettait même qu’il ne fût pas Français, parce qu’il ferait un fort joli hussard dont toutes les femmes assurément raffoleraient.

Une fois rentrés, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent même échangées à propos de choses insignifiantes. Le dîner, silencieux, dura peu, et chacun monta se coucher, espérant dormir pour tuer le temps.

 

On descendit le lendemain avec des visages fatigués et des cœurs exaspérés. Les femmes parlaient à peine à Boule de Suif.

Une cloche tinta. C’était pour un baptême. La grosse fille avait un enfant élevé chez des paysans d’Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois l’an, et n’y songeait jamais ; mais la pensée de celui qu’on allait baptiser lui jeta au cœur une tendresse subite et violente pour le sien, et elle voulut absolument assister à la cérémonie.

Aussitôt qu’elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha les chaises, car on sentait bien qu’à la fin il fallait décider quelque chose. Loiseau eut une inspiration : il était d’avis de proposer à l’officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir les autres.

M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il redescendit presque aussitôt. L’Allemand, qui connaissait la nature humaine, l’avait mis à la porte. Il prétendait retenir tout le monde tant que son désir ne serait pas satisfait.

Alors le tempérament populacier de Mme Loiseau éclata : — « Nous n’allons pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c’est son métier, à cette gueuse, de faire ça avec tous les hommes, je trouve qu’elle n’a pas le droit de refuser l’un plutôt que l’autre. Je vous demande un peu, ça a pris tout ce qu’elle a trouvé dans Rouen, même des cochers ! oui, madame, le cocher de la préfecture ! Je le sais bien, moi, il achète son vin à la maison. Et aujourd’hui qu’il s’agit de nous tirer d’embarras, elle fait la mijaurée, cette morveuse !… Moi, je trouve qu’il se conduit très bien, cet officier. Il est peut-être privé depuis longtemps ; et nous étions là trois qu’il aurait sans doute préférées. Mais non, il se contente de celle à tout le monde. Il respecte les femmes mariées. Songez donc, il est le maître. Il n’avait qu’à dire : « Je veux », et il pouvait nous prendre de force avec ses soldats. »

Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme Carré-Lamadon brillaient, et elle était un peu pâle, comme si elle se sentait déjà prise de force par l’officier.

Les hommes, qui discutaient à l’écart, se rapprochèrent. Loiseau, furibond, voulait livrer « cette misérable » pieds et poings liés, à l’ennemi. Mais le comte, issu de trois générations d’ambassadeurs, et doué d’un physique de diplomate, était partisan de l’habileté : « Il faudrait la décider », — dit-il.

 

Alors on conspira.

Les femmes se serrèrent, le ton de la voix fut baissé, et la discussion devint générale, chacun donnant son avis. C’était fort convenable du reste. Ces dames surtout trouvaient des délicatesses de tournures, des subtilités d’expression charmantes, pour dire les choses les plus scabreuses. Un étranger n’aurait rien compris, tant les précautions du langage étaient observées. Mais la légère tranche de pudeur dont est bardée toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles s’épanouissaient dans cette aventure polissonne, s’amusaient follement au fond, se sentant dans leur élément, tripotant de l’amour avec la sensualité d’un cuisinier gourmand qui prépare le souper d’un autre.

La gaieté revenait d’elle-même, tant l’histoire leur semblait drôle à la fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risquées, mais si bien dites qu’elles faisaient sourire. À son tour Loiseau lâcha quelques grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point ; et la pensée brutalement exprimée par sa femme dominait tous les esprits : « Puisque c’est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus qu’un autre ? » La gentille Mme Carré-Lamadon semblait même penser qu’à sa place elle refuserait celui-là moins qu’un autre.

On prépara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie. Chacun convint du rôle qu’il jouerait, des arguments dont il s’appuierait, des manœuvres qu’il devrait exécuter. On régla le plan des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l’assaut, pour forcer cette citadelle vivante à recevoir l’ennemi dans la place.

 

Cornudet cependant restait à l’écart, complètement étranger à cette affaire.

Une attention si profonde tendait les esprits, qu’on n’entendit point rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un léger : « Chut ! » qui fit relever tous les yeux. Elle était là. On se tut brusquement et un certain embarras empêcha d’abord de lui parler. La comtesse, plus assouplie que les autres aux duplicités des salons, l’interrogea : « Était-ce amusant, ce baptême ? »

La grosse fille, encore émue, raconta tout, et les figures, et les attitudes, et l’aspect même de l’église. Elle ajouta : « C’est si bon de prier quelquefois. »

Cependant, jusqu’au déjeuner, ces dames se contentèrent d’être aimables avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilité à leurs conseils.

Aussitôt à table, on commença les approches. Ce fut d’abord une conversation vague sur le dévouement. On cita des exemples anciens : Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrèce avec Sextus, Cléopâtre faisant passer par sa couche tous les généraux ennemis, et les réduisant à des servilités d’esclave. Alors se déroula une histoire fantaisiste, éclose dans l’imagination de ces millionnaires ignorants, où les citoyennes de Rome allaient endormir à Capoue Annibal entre leurs bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires. On cita toutes les femmes qui ont arrêté des conquérants, fait de leur corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont vaincu par leurs caresses héroïques des êtres hideux ou détestés, et sacrifié leur chasteté à la vengeance et au dévouement.

On parla même en termes voilés de cette Anglaise de grande famille qui s’était laissé inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la transmettre à Bonaparte sauvé miraculeusement, par une faiblesse subite, à l’heure du rendez-vous fatal.

Et tout cela s’était raconté d’une façon convenable et modérée, où parfois éclatait un enthousiasme voulu propre à exciter l’émulation.

On aurait pu croire, à la fin, que le seul rôle de la femme, ici-bas, était un perpétuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux caprices des soldatesques.

Les deux bonnes sœurs ne semblaient point entendre, perdues en des pensées profondes, Boule de Suif ne disait rien.

Pendant toute l’après-midi, on la laissa réfléchir. Mais, au lieu de l’appeler « madame » comme on avait fait jusque-là, on lui disait simplement « mademoiselle », sans que personne sût bien pourquoi, comme si l’on avait voulu la faire descendre d’un degré dans l’estime qu’elle avait escaladée, lui faire sentir sa situation honteuse.

 

Au moment où l’on servit le potage, M. Follenvie reparut, répétant sa phrase de la veille : « L’officier prussien fait demander à Mlle Élisabeth Rousset si elle n’a point encore changé d’avis. »

Boule de Suif répondit sèchement : « Non, monsieur. »

Mais au dîner la coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se battait les flancs pour découvrir des exemples nouveaux et ne trouvait rien, quand la comtesse, sans préméditation peut-être, éprouvant un vague besoin de rendre hommage à la Religion, interrogea la plus âgée des bonnes sœurs sur les grands faits de la vie des saints. Or, beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes à nos yeux ; mais l’Église absout sans peine ces forfaits quand ils sont accomplis pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C’était un argument puissant : la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces ententes tacites, de ces complaisances voilées, où excelle quiconque porte un habit ecclésiastique, soit simplement par l’effet d’une inintelligence heureuse, d’une secourable bêtise, la vieille religieuse apporta à la conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-là n’était pas troublée par les tâtonnements de la casuistique ; sa doctrine semblait une barre de fer ; sa foi n’hésitait jamais ; sa conscience n’avait point de scrupules.

Elle trouvait tout simple le sacrifice d’Abraham, car elle aurait immédiatement tué père et mère sur un ordre venu d’En Haut ; et rien, à son avis, ne pouvait déplaire au Seigneur quand l’intention était louable. La comtesse, mettant à profit l’autorité sacrée de sa complice inattendue, lui fit faire comme une paraphrase édifiante de cet axiome de morale : « La fin justifie les moyens. »

Elle l’interrogeait.

— Alors, ma sœur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et pardonne le fait quand le motif est pur ?

— Qui pourrait en douter, madame ? Une action blâmable en soi devient souvent méritoire par la pensée qui l’inspire.

Et elles continuaient ainsi, démêlant les volontés de Dieu, prévoyant ses décisions, le faisant s’intéresser à des choses qui, vraiment, ne le regardaient guère.

Tout cela était enveloppé, habile, discret. Mais chaque parole de la sainte fille en cornette faisait brèche dans la résistance indignée de la courtisane. Puis, la conversation se détournant un peu, la femme aux chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa supérieure, d’elle-même, et de sa mignonne voisine, la chère sœur Saint-Nicéphore. On les avait demandées au Havre pour soigner dans les hôpitaux des centaines de soldats atteints de la petite vérole. Elle les dépeignit, ces misérables, détailla leur maladie. Et tandis qu’elles étaient arrêtées en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de Français pouvaient mourir qu’elles auraient sauvés peut-être ! C’était sa spécialité, à elle, de soigner les militaires ; elle avait été en Crimée, en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se révéla tout à coup une de ces religieuses à tambours et à trompettes qui semblent faites pour suivre les camps, ramasser des blessés dans des remous des batailles, et, mieux qu’un chef, dompter d’un mot les grands soudards indisciplinés ; une vraie bonne sœur Ran-tan-plan dont la figure ravagée, crevée de trous sans nombre, paraissait une image des dévastations de la guerre.

Personne ne dit rien après elle, tant l’effet semblait excellent.

Aussitôt le repas terminé, on remonta bien vite dans les chambres pour ne descendre, le lendemain, qu’assez tard dans la matinée.

 

 

Le déjeuner fut tranquille. On donnait à la graine semée la veille le temps de germer et de pousser ses fruits.

La comtesse proposa de faire une promenade dans l’après-midi ; alors le comte, comme il était convenu, prit le bras de Boule de Suif, et demeura derrière les autres, avec elle.

Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu dédaigneux, que les hommes posés emploient avec les filles, l’appelant : « ma chère enfant », la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilité indiscutée. Il pénétra tout de suite au vif de la question :

— Donc, vous préférez nous laisser ici, exposés comme vous-même à toutes les violences qui suivraient un échec des troupes prussiennes, plutôt que de consentir à une de ces complaisances que vous avez eues si souvent en votre vie ?

Boule de Suif ne répondit rien.

Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il sut rester « monsieur le comte », tout en se montrant galant quand il le fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu’elle leur rendrait, parla de leur reconnaissance ; puis soudain, la tutoyant gaiement : — « Et tu sais, ma chère, il pourrait se vanter d’avoir goûté d’une jolie fille comme il n’en trouvera pas beaucoup dans son pays. »

Boule de Suif ne répondit pas et rejoignit la société.

Aussitôt rentrée, elle monta chez elle et ne reparut plus. L’inquiétude était extrême. Qu’allait-elle faire ? Si elle résistait, quel embarras !

L’heure du dîner sonna ; on l’attendit en vain. M. Follenvie, entrant alors, annonça que Mlle Rousset se sentait indisposée, et qu’on pouvait se mettre à table. Tout le monde dressa l’oreille. Le comte s’approcha de l’aubergiste, et, tout bas : « Ça y est ? — Oui. » Par convenance, il ne dit rien à ses compagnons, mais il leur fit seulement un léger signe de la tête. Aussitôt un grand soupir de soulagement sortit de toutes les poitrines, une allégresse parut sur les visages. Loiseau cria : « Saperlipopette ! je paye du champagne si l’on en trouve dans l’établissement » ; et Mme Loiseau eut une angoisse lorsque le patron revint avec quatre bouteilles aux mains. Chacun était devenu subitement communicatif et bruyant ; une joie égrillarde emplissait les cœurs. Le comte parut s’apercevoir que Mme Carré-Lamadon était charmante, le manufacturier fit des compliments à la comtesse. La conversation fut vive, enjouée, pleine de traits.

Tout à coup, Loiseau, la face anxieuse et levant les bras, hurla : « Silence ! » Tout le monde se tut, surpris, presque effrayé déjà. Alors il tendit l’oreille en faisant « Chut ! » des deux mains, leva les yeux vers le plafond, écouta de nouveau, et reprit, de sa voix naturelle : « Rassurez-vous, tout va bien. »

On hésitait à comprendre, mais bientôt un sourire passa.

 

Au bout d’un quart d’heure il recommença la même farce, la renouvela souvent dans la soirée ; et il faisait semblant d’interpeller quelqu’un à l’étage au-dessus, en lui donnant des conseils à double sens puisés dans son esprit de commis voyageur. Par moments il prenait un air triste pour soupirer : « Pauvre fille ; » ou bien il murmurait entre ses dents d’un air rageur : « Gueux de Prussien, va ! » Quelquefois, au moment où l’on n’y songeait plus, il poussait, d’une voix vibrante, plusieurs : « Assez ! assez ! » et ajoutait, comme se parlant à lui-même : « Pourvu que nous la revoyions ; qu’il ne l’en fasse pas mourir, le misérable ! »

Bien que ces plaisanteries fussent d’un goût déplorable, elles amusaient et ne blessaient personne, car l’indignation dépend des milieux comme le reste, et l’atmosphère qui s’était peu à peu créée autour d’eux était chargée de pensées grivoises.

Au dessert, les femmes elles-mêmes firent des allusions spirituelles et discrètes. Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup. Le comte, qui conservait, même en ses écarts, sa grande apparence de gravité, trouva une comparaison fort goûtée sur la fin des hivernages au pôle et la joie des naufragés qui voient s’ouvrir une route vers le sud.

Loiseau, lancé, se leva, un verre de champagne à la main : « Je bois à notre délivrance ! » Tout le monde fut debout ; on l’acclamait. Les deux bonnes sœurs, elles-mêmes, sollicitées par ces dames, consentirent à tremper leurs lèvres dans ce vin mousseux dont elles n’avaient jamais goûté. Elles déclarèrent que cela ressemblait à la limonade gazeuse, mais que c’était plus fin cependant.

Loiseau résuma la situation.

— C’est malheureux de ne pas avoir de piano parce qu’on pourrait pincer un quadrille.

Cornudet n’avait pas dit un mot, pas fait un geste ; il paraissait même plongé dans des pensées très graves, et tirait parfois, d’un geste furieux, sa grande barbe qu’il semblait vouloir allonger encore. Enfin, vers minuit, comme on allait se séparer, Loiseau, qui titubait, lui tapa soudain sur le ventre et lui dit en bredouillant : « Vous n’êtes pas farce, vous, ce soir ; vous ne dites rien, citoyen ? » Mais Cornudet releva brusquement la tête, et, parcourant la société d’un regard luisant et terrible : « Je vous dis à tous que vous venez de faire une infamie ! » Il se leva, gagna la porte, répéta encore une fois : « Une infamie ! » et disparut.

Cela jeta un froid d’abord. Loiseau, interloqué, restait bête ; mais il reprit son aplomb, puis, tout à coup, se tordit en répétant : « Ils sont trop verts, mon vieux, ils sont trop verts. » Comme on ne comprenait pas, il raconta les « mystères du corridor ». Alors il y eut une reprise de gaieté formidable. Ces dames s’amusaient comme des folles. Le comte et M. Carré-Lamadon pleuraient à force de rire. Ils ne pouvaient croire.

— Comment ! vous êtes sûr ? Il voulait…

— Je vous dis que je l’ai vu.

— Et, elle a refusé…

— Parce que le Prussien était dans la chambre à côté.

— Pas possible ?

— Je vous le jure.

Le comte étouffait. L’industriel se comprimait le ventre à deux mains. Loiseau continuait :

— Et, vous comprenez, ce soir, il ne la trouve pas drôle, mais pas du tout.

Et tous les trois repartaient, malades, essoufflés.

On se sépara là-dessus. Mais Mme Loiseau, qui était de la nature des orties, fit remarquer à son mari, au moment où ils se couchaient, que « cette chipie » de petite Carré-Lamadon avait ri jaune toute la soirée : « Tu sais, les femmes, quand ça en tient pour l’uniforme, qu’il soit Français ou bien Prussien, ça leur est, ma foi, bien égal. Si ce n’est pas une pitié, Seigneur Dieu ! »

 

Et toute la nuit, dans l’obscurité du corridor coururent comme des frémissements, des bruits légers, à peine sensibles, pareils à des souffles, des effleurements de pieds nus, d’imperceptibles craquements. Et l’on ne dormit que très tard, assurément, car des filets de lumière glissèrent longtemps sous les portes. Le champagne a de ces effets-là ; il trouble, dit-on, le sommeil.

Le lendemain, un clair soleil d’hiver rendait la neige éblouissante. La diligence, attelée enfin, attendait devant la porte, tandis qu’une armée de pigeons blancs, rengorgés dans leurs plumes épaisses, avec un œil rose, taché, au milieu, d’un point noir, se promenaient gravement entre les jambes des six chevaux, et cherchaient leur vie dans le crottin fumant qu’ils éparpillaient.

Le cocher, enveloppé dans sa peau de mouton, grillait une pipe sur le siège, et tous les voyageurs radieux faisaient rapidement empaqueter des provisions pour le reste du voyage.

 

On n’attendait plus que Boule de Suif. Elle parut.

Elle semblait un peu troublée, honteuse ; et elle s’avança timidement vers ses compagnons, qui, tous, d’un même mouvement, se détournèrent comme s’ils ne l’avaient pas aperçue. Le comte prit avec dignité le bras de sa femme et l’éloigna de ce contact impur.

La grosse fille s’arrêta, stupéfaite ; alors, ramassant tout son courage, elle aborda la femme du manufacturier d’un « bonjour, madame » humblement murmuré. L’autre fit de la tête seule un petit salut impertinent qu’elle accompagna d’un regard de vertu outragée. Tout le monde semblait affairé, et l’on se tenait loin d’elle comme si elle eût apporté une infection dans ses jupes. Puis on se précipita vers la voiture où elle arriva seule, la dernière, et reprit en silence la place qu’elle avait occupée pendant la première partie de la route.

On semblait ne pas la voir, ne pas la connaître ; mais Mme Loiseau, la considérant de loin avec indignation, dit à mi-voix à son mari : « Heureusement que je ne suis pas à côté d’elle. »

La lourde voiture s’ébranla, et le voyage recommença.

On ne parla point d’abord. Boule de Suif n’osait pas lever les yeux. Elle se sentait en même temps indignée contre tous ses voisins, et humiliée d’avoir cédé, souillée par les baisers de ce Prussien entre les bras duquel on l’avait hypocritement jetée.

Mais la comtesse, se tournant vers Mme Carré-Lamadon, rompit bientôt ce pénible silence.

— Vous connaissez, je crois, Mme d’Étrelles ?

— Oui, c’est une de mes amies.

— Quelle charmante femme !

— Ravissante ! Une vraie nature d’élite, fort instruite d’ailleurs, et artiste jusqu’au bout des doigts ; elle chante à ravir et dessine dans la perfection.

Le manufacturier causait avec le comte, et au milieu du fracas des vitres un mot parfois jaillissait : « Coupon — échéance — prime — à terme. »

Loiseau, qui avait chipé le vieux jeu de cartes de l’auberge, engraissé par cinq ans de frottement sur les tables mal essuyées, attaqua un bésigue avec sa femme.

Les bonnes sœurs prirent à leur ceinture le long rosaire qui pendait, firent ensemble le signe de la croix, et tout à coup leurs lèvres se mirent à remuer vivement, se hâtant de plus en plus, précipitant leur vague murmure comme pour une course d’oremus ; et de temps en temps elles baisaient une médaille, se signaient de nouveau, puis recommençaient leur marmottement rapide et continu.

Cornudet songeait, immobile.

 

Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes : « Il fait faim », dit-il.

Alors sa femme atteignit un paquet ficelé d’où elle fit sortir un morceau de veau froid. Elle le découpa proprement par tranches minces et fermes, et tous deux se mirent à manger.

— Si nous en faisions autant, dit la comtesse. On y consentit et elle déballa les provisions préparées pour les deux ménages. C’était, dans un de ces vases allongés dont le couvercle porte un lièvre en faïence, pour indiquer qu’un lièvre en pâté gît au-dessous, une charcuterie succulente, où de blanches rivières de lard traversaient la chair brune du gibier, mêlée à d’autres viandes hachées fin. Un beau carré de gruyère, apporté dans un journal, gardait imprimé : « faits divers » sur sa pâte onctueuse.

Les deux bonnes sœurs développèrent un rond de saucisson qui sentait l’ail ; et Cornudet, plongeant les deux mains en même temps dans les vastes poches de son paletot sac, tira de l’une quatre œufs durs et de l’autre le croûton d’un pain. Il détacha la coque, la jeta sous ses pieds dans la paille et se mit à mordre à même les œufs, faisant tomber sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, là-dedans, des étoiles.

Boule de Suif, dans la hâte et l’effarement de son lever, n’avait pu songer à rien ; et elle regardait, exaspérée, suffoquant de rage, tous ces gens qui mangeaient placidement. Une colère tumultueuse la crispa d’abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot d’injures qui lui montait aux lèvres ; mais elle ne pouvait pas parler tant l’exaspération l’étranglait.

Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de bonnes choses qu’ils avaient goulûment dévorées, à ses deux poulets luisants de gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de Bordeaux ; et sa fureur tombant soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupières, et bientôt deux grosses larmes, se détachant des yeux, roulèrent lentement sur ses joues. D’autres les suivirent plus rapides, coulant comme des gouttes d’eau qui filtrent d’une roche, et tombant régulièrement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu’on ne la verrait pas.

Mais la comtesse s’en aperçut et prévint son mari d’un signe. Il haussa les épaules comme pour dire : « Que voulez-vous, ce n’est pas ma faute. » Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura : « Elle pleure sa honte. »

Les deux bonnes sœurs s’étaient remises à prier, après avoir roulé dans un papier le reste de leur saucisson.

Alors Cornudet, qui digérait ses œufs, étendit ses longues jambes sous la banquette d’en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit à siffloter la Marseillaise.

Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assurément, ne plaisait point à ses voisins. Ils devinrent nerveux, agacés, et avaient l’air prêts à hurler comme des chiens qui entendent un orgue de barbarie. Il s’en aperçut, ne s’arrêta plus. Parfois même il fredonnait les paroles :

Amour sacré de la patrie,
Conduis, soutiens, nos bras vengeurs,
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !

 

On fuyait plus vite, la neige étant plus dure ; et jusqu’à Dieppe, pendant les longues heures mornes du voyage, à travers les cahots du chemin, par la nuit tombante, puis dans l’obscurité profonde de la voiture, il continua, avec une obstination féroce, son sifflement vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exaspérés à suivre le chant d’un bout à l’autre, à se rappeler chaque parole qu’ils appliquaient sur chaque mesure.

Et Boule de Suif pleurait toujours ; et parfois un sanglot, qu’elle n’avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les ténèbres.

 

 

FIN


La Parure, Guy de Maupassant (texte intégral)

 

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(nouvelle parue dans Le Gaulois le 17 février 1884)

 

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                                C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot, pas d'espérance, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l'Instruction publique.

Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureusement comme une déclassée, car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.

Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent l'attention.

Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant d'un air enchanté : " Ah ! le bon pot­-au-­feu ! je ne sais rien de meilleur que cela..." elle songeait aux dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie ; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.

Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse.

 

Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une large enveloppe.

- Tiens, di-t­il, voici quelque chose pour toi.

Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui portait ces mots :

- Le ministre de l'Instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire honneur de venir passer la soirée à l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.

Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit l'invitation sur la table, murmurant :

- Que veux­-tu que je fasse de cela ?

- Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c'est une occasion, cela, une belle ! J'ai eu une peine infinie à l'obtenir. Tout le monde en veut ; c'est très recherché et on n'en donne pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.

- Elle le regardait d'un œil irrité, et elle déclara avec impatience :

- Que veux-­tu que je me mette sur le dos pour aller là ?

 Il n'y avait pas songé ; il balbutia :

- Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très bien, à moi...

Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche ; il bégaya :

- Qu'as-­tu ? Qu'as­-tu ?

Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides :

- Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi.

Il était désolé. Il reprit :

- Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait­-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de très simple ?

Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus immédiat et une exclamation effarée du commis économe. Enfin elle répondit en hésitant :

- Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs je pourrais arriver.

- Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par là, le dimanche. Il dit cependant :

- Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle robe.

 

Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari lui dit un soir :

- Qu'as­-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours. Et elle répondit :

- Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne pas aller à cette soirée. Il reprit :

- Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison­-ci. Pour dix francs, tu auras deux ou trois roses magnifiques.

- Elle n'était point convaincue.

- Non ... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au milieu de femmes riches.

Mais son mari s'écria :

- Que tu es bête ! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande­-lui de te prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela. Elle poussa un cri de joie :

- C'est vrai. Je n'y avais point pensé. Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse. Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret, l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel :

- Choisis, ma chère.

Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours :

- Tu n'as plus rien d'autre ? ­

- Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.

Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants; et son cœur se mit à battre d'un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle­-même. Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse :

- Peux­-tu me prêter cela, rien que cela ? ­

- Mais oui, certainement.

Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis s'enfuit avec son trésor.

 

Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.

Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des femmes.

Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s'amusaient beaucoup.

Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui s'enveloppaient de riches fourrures. Loisel la retenait :

- Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.

Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier. Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de loin.

Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.

Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures.

Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou ! Son mari, à moitié dévêtu déjà, demanda :

- Qu'est­-ce que tu as ?

Elle se tourna vers lui, affolée :

- J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de Mme Forestier.

Il se dressa, éperdu :

- Quoi !... comment!... Ce n'est pas possible!

Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point. Il demandait :

- Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal ? ­

- Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du ministère. ­

- Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendue tomber. Elle doit être dans le fiacre. ­

- Oui. C'est probable. As­-tu pris le numéro ? ­

- Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé ? ­

- Non.

Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.

- Je vais, dit­-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.

Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.

Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé. Il se rendit à la préfecture de Police, aux journaux, pour faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin où un soupçon d'espoir le poussait. Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet affreux désastre. Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie ; il n'avait rien découvert.

- Il faut, dit-­il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.

Elle écrivit sous sa dictée.

Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.

Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara :

- Il faut aviser à remplacer ce bijou.

Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres :

- Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière ; j'ai dû seulement fournir l'écrin.

Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d'angoisse.

Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais­ Royal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à trente­-six-mille.

Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente­-quatre-mille francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février. Loisel possédait dix-­huit-mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait le reste.

Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq-cents à l'autre, cinq louis par­-ci, trois louis par-­là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-­six mille-francs.

 

Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle­-ci lui dit, d'un air froissé :

- Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.

Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était aperçue de la substitution, qu'aurait­-elle pensé ? Ne l'aurait-­elle pas prise pour une voleuse ?

 

Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de logement ; on loua sous les toits une mansarde.

Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau, s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent.

Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, obtenir du temps. Le mari travaillait, le soir, à mettre au net les comptes d'un commerçant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.

Et cette vie dura dix ans.

Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de l'usure, et l'accumulation ses intérêts superposés.

Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.

Que serait-­il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait? qui sait? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver ! Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs­-Élysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Mme Loisel se sentit émue. Allait­-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?

Elle s'approcha.

- Bonjour, Jeanne.

L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :

- Mais... madame !... Je ne sais... Vous devez vous tromper. ­

- Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri :

- Oh ! . . . ma pauvre Mathilde , comme tu es changée ! ... ­

- Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue ; et bien des misères... et cela à cause de toi !... ­

- De moi... Comment ça ? ­

- Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour aller à la fête du ministère. ­

- Oui. Eh bien ? ­

- Eh bien, je l'ai perdue. ­

- Comment ! puisque tu me l'as rapportée. ­

- Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui n'avions rien... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente. Mme Forestier s'était arrêtée.

- Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ? ­

- Oui. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien pareilles."

Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve. Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains. "

- Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !...

 

 

FIN

 

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 "La Parure", de Claude Chabrol

La maison Tellier, Guy de Maupassant (texte intégral)

 

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                                                               Bains à la Grenouillère, Claude Monet

 

Remerciements à :

https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Maupassant.htm

 

Édition de référence : Paris, Paul Ollendorff, Éditeur, 1891.

 

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            Hommage d’une affection profonde et d’une grande admiration

 Guy de Maupassant

 

GUY DE MAUPASSANT

 

 La maison Tellier

 

 

I

 

On allait là, chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement.

Ils s’y retrouvaient à six ou huit, toujours les mêmes, non pas des noceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens de la ville ; et l’on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les filles, ou bien on causait sérieusement avec Madame, que tout le monde respectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois restaient.

La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à l’encoignure d’une rue derrière l’église Saint-Étienne ; et, par les fenêtres, on apercevait le bassin plein de navires qu’on déchargeait, le grand marais salant appelé « la Retenue » et, derrière, la côte de la Vierge avec sa vieille chapelle toute grise.

Madame, issue d’une bonne famille de paysans du département de l’Eure, avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère. Le préjugé du déshonneur attaché à la prostitution, si violent et si vivace dans les villes, n’existe pas dans la campagne normande. Le paysan dit : – « C’est un bon métier » ; – et il envoie son enfant tenir un harem de filles comme il l’enverrait diriger un pensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, était venue par héritage d’un vieil oncle qui la possédait. Monsieur et Madame, autrefois aubergistes près d’Yvetot, avaient immédiatement liquidé, jugeant l’affaire de Fécamp plus avantageuse pour eux ; et ils étaient arrivés un beau matin prendre la direction de l’entreprise qui périclitait en l’absence des patrons.

C’étaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite par leur personnel et des voisins.

Monsieur mourut d’un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle profession l’entretenant dans la mollesse et l’immobilité, il était devenu très gros, et sa santé l’avait étouffé.

Madame, depuis son veuvage, était vainement désirée par tous les habitués de l’établissement ; mais on la disait absolument sage, et les pensionnaires elles-mêmes n’étaient parvenues à rien découvrir.

Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l’obscurité de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles n’avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient toujours un peu ; et quand un garçon mal élevé appelait de son nom propre l’établissement qu’elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elle avait l’âme délicate, et, bien que traitant ses femmes en amies, elle répétait volontiers qu’elles « n’étaient point du même panier ».

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une fraction de sa troupe ; et l’on allait folâtrer sur l’herbe au bord de la petite rivière qui coule dans les fonds de Valmont. C’étaient alors des parties de pensionnaires échappées, des courses folles, des jeux enfantins, toute une joie de recluses grisées par le grand air. On mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre, et l’on rentrait à la nuit tombante avec une fatigue délicieuse, un attendrissement doux ; et dans la voiture on embrassait Madame comme une mère très bonne, pleine de mansuétude et de complaisance.

La maison avait deux entrées. À l’encoignure, une sorte de café borgne s’ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des personnes chargées du commerce spécial du lieu étaient particulièrement destinées aux besoins de cette partie de la clientèle. Elles servaient, avec l’aide du garçon, nommé Frédéric, un petit blond imberbe et fort comme un bœuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de marbre branlantes, et, les bras jetés au cou des buveurs, assises en travers de leurs jambes, elles poussaient à la consommation.

Les trois autres dames (elles n’étaient que cinq) formaient une sorte d’aristocratie, et demeuraient réservées à la compagnie du premier, à moins pourtant qu’on n’eût besoin d’elles en bas et que le premier fût vide.

Le salon de Jupiter, où se réunissaient les bourgeois de l’endroit, était tapissé de papier bleu et agrémenté d’un grand dessin représentant Léda étendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d’un escalier tournant terminé par une porte étroite, humble d’apparence, donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit, derrière un treillage, une petite lanterne comme celles qu’on allume encore en certaines villes aux pieds des madones encastrées dans les murs.

Le bâtiment, humide et vieux, sentait légèrement le moisi. Par moments, un souffle d’eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une porte entrouverte en bas faisait éclater dans toute la demeure, comme une explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attablés au rez-de-chaussée, et mettait sur la figure des messieurs du premier une moue inquiète et dégoûtée. Madame, familière avec les clients ses amis, ne quittait point le salon, et s’intéressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des trois femmes ; elle était comme un repos dans le badinage polisson des particuliers ventrus qui se livraient chaque soir à cette débauche honnête et médiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles publiques.

Les trois dames du premier s’appelaient Fernande, Raphaële et Rosa la Rosse.

Le personnel étant restreint, on avait tâché que chacune d’elles fût comme un échantillon, un résumé de type féminin, afin que tout consommateur pût trouver là, à peu près du moins, la réalisation de son idéal.

Fernande représentait la belle blonde, très grande, presque obèse, molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient à disparaître, et dont la chevelure filasse, écourtée, claire et sans couleur, pareille à du chanvre peigné, lui couvrait insuffisamment le crâne.

Raphaële, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait le rôle indispensable de la belle Juive, maigre, avec des pommettes saillantes plâtrées de rouge. Ses cheveux noirs, lustrés à la moelle de bœuf, formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le droit n’avait pas été marqué d’une raie. Son nez arqué tombait sur une mâchoire accentuée où deux dents neuves, en haut, faisaient tache à côté de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte foncée comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes minuscules, chantait du matin au soir, d’une voix éraillée, des couplets alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un écureuil malgré sa graisse et l’exiguïté de ses pattes ; et son rire, une cascade de cris aigus, éclatait sans cesse, de-ci, de-là, dans une chambre, au grenier, dans le café, partout, à propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chaussée, Louise, surnommée Cocote, et Flora, dite Balançoire parce qu’elle boitait un peu, l’une toujours en Liberté avec une ceinture tricolore, l’autre en Espagnole de fantaisie avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte à chacun de ses pas inégaux, avaient l’air de filles de cuisine habillées pour un carnaval. Pareilles à toutes les femmes du peuple, ni plus laides, ni plus belles, vraies servantes d’auberge, on les désignait dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement troublée, régnait entre ces cinq femmes, grâce à la sagesse conciliante de Madame et à son intarissable bonne humeur.

L’établissement, unique dans la petite ville, était assidûment fréquenté. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut ; elle se montrait si aimable, si prévenante envers tout le monde ; son bon cœur était si connu, qu’une sorte de considération l’entourait. Les habitués faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur témoignait une amitié plus marquée ; et lorsqu’ils se rencontraient dans le jour pour leurs affaires, ils se disaient : « À ce soir, où vous savez », comme on se dit : « Au café, n’est-ce pas ? après dîner. »

Enfin la maison Tellier était une ressource, et rarement quelqu’un manquait au rendez-vous quotidien.

Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arrivé, M. Poulin, marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite lanterne, derrière son treillage, ne brillait point ; aucun bruit ne sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d’abord, avec plus de force ensuite ; personne ne répondit. Alors il remonta la rue à petits pas, et, comme il arrivait sur la place du Marché, il rencontra M. Duvert, l’armateur, qui se rendait au même endroit. Ils y retournèrent ensemble sans plus de succès. Mais un grand bruit éclata soudain tout près d’eux, et, ayant tourné la maison, ils aperçurent un rassemblement de matelots anglais et français qui heurtaient à coups de poings les volets fermés du café.

Les deux bourgeois aussitôt s’enfuirent pour n’être pas compromis, mais un léger « pss’t » les arrêta : c’était M. Tournevau, le saleur de poisson, qui, les ayant reconnus, les hélait. Ils lui dirent la chose, dont il fut d’autant plus affecté que lui, marié, père de famille et fort surveillé, ne venait là que le samedi, « securitatis causa », disait-il, faisant allusion à une mesure de police sanitaire dont le docteur Borde, son ami, lui avait révélé les périodiques retours. C’était justement son soir et il allait se trouver ainsi privé pour toute la semaine.

Les trois hommes firent un grand crochet jusqu’au quai, trouvèrent en route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitué, et M. Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue « aux Juifs » pour essayer une dernière tentative. Mais les matelots exaspérés faisaient le siège de la maison, jetaient des pierres, hurlaient ; et les cinq clients du premier étage, rebroussant chemin le plus vite possible, se mirent à errer par les rues.

Ils rencontrèrent encore M. Dupuis, l’agent d’assurances, puis M. Vasse, le juge au tribunal de commerce ; et une longue promenade commença qui les conduisit à la jetée d’abord. Ils s’assirent en ligne sur le parapet de granit et regardèrent moutonner les flots. L’écume, sur la crête des vagues, faisait dans l’ombre des blancheurs lumineuses, éteintes presque aussitôt qu’apparues, et le bruit monotone de la mer brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout le long de la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent restés là quelque temps, M. Tournevau déclara : – « Ça n’est pas gai. – Non certes », reprit M. Pimpesse ; et ils repartirent à petits pas.

Après avoir longé la rue que domine la côte et qu’on appelle : « Sous-le-Bois », ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue, passèrent près du chemin de fer et débouchèrent de nouveau place du Marché, où une querelle commença tout à coup entre le percepteur, M. Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau, à propos d’un champignon comestible que l’un d’eux affirmait avoir trouvé dans les environs.

Les esprits étant aigris par l’ennui, on en serait peut-être venu aux voies de fait si les autres ne s’étaient interposés. M. Pimpesse, furieux, se retira ; et aussitôt une nouvelle altercation s’éleva entre l’ancien maire, M. Poulin, et l’agent d’assurances, M. Dupuis, au sujet des appointements du percepteur et des bénéfices qu’il pouvait se créer. Les propos injurieux pleuvaient des deux côtés, quand une tempête de cris formidables se déchaîna, et la troupe des matelots, fatigués d’attendre en vain devant une maison fermée, déboucha sur la place. Ils se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue procession, et ils vociféraient furieusement. Le groupe des bourgeois se dissimula sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la direction de l’abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur diminuant comme un orage qui s’éloigne ; et le silence se rétablit.

M. Poulin et M. Dupuis, enragés l’un contre l’autre, partirent, chacun de son côté, sans se saluer. Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent instinctivement vers l’établissement Tellier. Il était toujours clos, muet, impénétrable. Un ivrogne, tranquille et obstiné, tapait des petits coups dans la devanture du café, puis s’arrêtait pour appeler à mi-voix le garçon Frédéric. Voyant qu’on ne lui répondait point, il prit le parti de s’asseoir sur la marche de la porte, et d’attendre les événements.

Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes du port reparut au bout de la rue. Les matelots français braillaient la Marseillaise, les anglais le Rule Britania. Il y eut un ruement général contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers le quai, où une bataille éclata entre les marins des deux nations. Dans la rixe, un Anglais eut le bras cassé, et un Français le nez fendu.

L’ivrogne, qui était resté devant la porte, pleurait maintenant comme pleurent les pochards ou les enfants contrariés.

Les bourgeois, enfin, se dispersèrent.

Peu à peu le calme revint sur la cité troublée. De place en place, encore par instants, un bruit de voix s’élevait, puis s’éteignait dans le lointain.

Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, désolé d’attendre au prochain samedi ; et il espérait on ne sait quel hasard, ne comprenant pas, s’exaspérant que la police laissât fermer ainsi un établissement d’utilité publique qu’elle surveille et tient sous sa garde.

Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison ; et il s’aperçut que sur l’auvent une pancarte était collée. Il alluma bien vite une allumette-bougie, et lut ces mots tracés d’une grande écriture inégale : « Fermé pour cause de première communion. »

Alors il s’éloigna, comprenant bien que c’était fini. L’ivrogne maintenant dormait, étendu tout de son long en travers de la porte inhospitalière.

Et le lendemain, tous les habitués, l’un après l’autre, trouvèrent moyen de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se donner une contenance ; et d’un coup d’œil furtif, chacun lisait l’avertissement mystérieux : « Fermé pour cause de première communion. »

 

 

 

II

C’est que Madame avait un frère établi menuisier en leur pays natal, Virville, dans l’Eure. Du temps que Madame était encore aubergiste à Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frère qu’elle nomma Constance, Constance Rivet ; étant elle-même une Rivet par son père. Le menuisier, qui savait sa sœur en bonne position, ne la perdait pas de vue, bien qu’ils ne se rencontrassent pas souvent, retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste loin l’un de l’autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans, et faisait, cette année-là, sa première communion, il saisit cette occasion d’un rapprochement, et il écrivit à sa sœur qu’il comptait sur elle pour la cérémonie. Les vieux parents étaient morts, elle ne pouvait refuser à sa filleule ; elle accepta. Son frère, qui s’appelait Joseph, espérait qu’à force de prévenances il arriverait peut-être à obtenir qu’on fît un testament en faveur de la petite, Madame étant sans enfants.

La profession de sa sœur ne gênait nullement ses scrupules, et, du reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en parlant d’elle : « Madame Tellier est une bourgeoise de Fécamp », ce qui laissait supposer qu’elle pouvait vivre de ses rentes. De Fécamp à Virville on comptait au moins vingt lieues ; et vingt lieues de terre pour des paysans sont plus difficiles à franchir que l’Océan pour un civilisé. Les gens de Virville n’avaient jamais dépassé Rouen ; rien n’attirait ceux de Fécamp dans un petit village de cinq cents feux, perdu au milieu des plaines et faisant partie d’un autre département. Enfin on ne savait rien.

Mais, l’époque de la communion approchant, Madame éprouva un grand embarras. Elle n’avait point de sous-maîtresse, et ne se souciait nullement de laisser sa maison, même pendant un jour. Toutes les rivalités entre les dames d’en haut et celles d’en bas éclateraient infailliblement ; puis Frédéric se griserait sans doute, et quand il était gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin elle se décida à emmener tout son monde, sauf le garçon à qui elle donna sa liberté jusqu’au surlendemain.

Le frère consulté ne fit aucune opposition, et se chargea de loger la compagnie entière pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train express de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon de seconde classe.

Jusqu’à Beuzeville elles furent seules et jacassèrent comme des pies. Mais à cette gare un couple monta. L’homme, vieux paysan, vêtu d’une blouse bleue, avec un col plissé, des manches larges serrées aux poignets et ornées d’une petite broderie blanche, couvert d’un antique chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait hérissé, tenait d’une main un immense parapluie vert, et de l’autre un vaste panier qui laissait passer les têtes effarées de trois canards. La femme, raide en sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu comme un bec. Elle s’assit en face de son homme et demeura sans bouger, saisie de se trouver au milieu d’une si belle société.

Et c’était, en effet, dans le wagon, un éblouissement de couleurs éclatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds à la tête, portait là-dessus un châle de faux cachemire français, rouge, aveuglant, fulgurant. Fernande soufflait dans une robe écossaise dont le corsage, lacé à toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en un double dôme toujours agité qui semblait liquide sous l’étoffe.

Raphaële, avec une coiffure emplumée simulant un nid plein d’oiseaux, portait une toilette lilas, pailletée d’or, quelque chose d’oriental qui seyait à sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose à larges volants, avait l’air d’une enfant trop grasse, d’une naine obèse ; et les deux Pompes semblaient s’être taillé des accoutrements étranges au milieu de vieux rideaux de fenêtre, ces vieux rideaux à ramages datant de la Restauration.

Sitôt qu’elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames prirent une contenance grave, et se mirent à parler de choses relevées pour donner une bonne opinion d’elles. Mais à Bolbec apparut un monsieur à favoris blonds, avec des bagues et une chaîne en or, qui mit dans le filet sur sa tête plusieurs paquets enveloppés de toile cirée. Il avait un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec aisance : « Ces dames changent de garnison ? » Cette question jeta dans le groupe une confusion embarrassée. Madame enfin reprit contenance, et elle répondit sèchement, pour venger l’honneur du corps : « Vous pourriez bien être poli ! » Il s’excusa : « Pardon, je voulais dire de monastère. » Madame, ne trouvant rien à répliquer, ou jugeant peut-être la rectification suffisante, fit un salut digne en pinçant les lèvres.

Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le vieux paysan, se mit à cligner de l’œil aux trois canards dont les têtes sortaient du grand panier ; puis, quand il sentit qu’il captivait déjà son public, il commença à chatouiller ces animaux sous le bec, en leur tenant des discours drôles pour dérider la société : « Nous avons quitté notre petite ma-mare ! couen ! couen ! couen ! – pour faire connaissance avec la petite broche, – couen ! couen ! couen ! » Les malheureuses bêtes tournaient le cou afin d’éviter les caresses, faisaient des efforts affreux pour sortir de leur prison d’osier ; puis soudain toutes trois ensemble poussèrent un lamentable cri de détresse : – Couen ! couen ! couen ! couen ! – Alors ce fut une explosion de rires parmi les femmes. Elles se penchaient, elles se poussaient pour voir : on s’intéressait follement aux canards ; et le monsieur redoublait de grâce, d’esprit et d’agaceries.

Rosa s’en mêla, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin, elle embrassa les trois bêtes sur le nez. Aussitôt chaque femme voulut les baiser à son tour ; et le monsieur asseyait ces dames sur ses genoux, les faisait sauter, les pinçait ; tout à coup il les tutoya.

Les deux paysans, plus affolés encore que leurs volailles, roulaient des yeux de possédés sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles figures plissées n’avaient pas un sourire, pas un tressaillement.

Alors le monsieur, qui était commis voyageur, offrit par farce des bretelles à ces dames, et, s’emparant d’un de ses paquets, il l’ouvrit. C’était une ruse, le paquet contenait des jarretières. Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de métal formées par deux amours enlacés et dorés. Les filles poussèrent des cris de joie, puis examinèrent les échantillons, reprises par la gravité naturelle à toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles se consultaient de l’œil ou d’un mot chuchoté, se répondaient de même, et Madame maniait avec envie une paire de jarretières orangées, plus larges, plus imposantes que les autres : de vraies jarretières de patronne.

Le monsieur attendait, nourrissant une idée :

« Allons, mes petites chattes, dit-il, il faut les essayer. » Ce fut une tempête d’exclamations ; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait son heure. Il déclara : « Vous ne voulez pas, je remballe. » Puis finalement : « J’offrirai une paire, au choix, à celles qui feront l’essai. » Mais elles ne voulaient pas, très dignes, la taille redressée. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu’il leur renouvela la proposition. Flora Balançoire surtout, torturée de désir, hésitait visiblement. Il la pressa : « Vas-y, ma fille, un peu de courage ; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette. » Alors elle se décida, et relevant sa robe, montra une forte jambe de vachère, mal serrée en un bas grossier. Le monsieur, se baissant, accrocha la jarretière sous le genou d’abord, puis au-dessus ; et il chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire lilas et demanda : « À qui le tour ? » Toutes ensemble s’écrièrent : « À moi ! à moi ! » Il commença par Rosa la Rosse, qui découvrit une chose informe, toute ronde, sans cheville, un vrai « boudin de jambe », comme disait Raphaële. Fernande fut complimentée par le commis voyageur qu’enthousiasmèrent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la belle Juive eurent moins de succès. Louise Cocote, par plaisanterie, coiffa le Monsieur de sa jupe ; et Madame fut obligée d’intervenir pour arrêter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-même tendit sa jambe, une belle jambe normande, grasse et musclée ; et le voyageur, surpris et ravi, ôta galamment son chapeau pour saluer ce maître mollet en vrai chevalier français.

Les deux paysans, figés dans l’ahurissement, regardaient de côté, d’un seul œil ; et ils ressemblaient si absolument à des poulets que l’homme aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez « Co-co-ri-co ». Ce qui déchaîna de nouveau un ouragan de gaieté.

Les vieux descendirent à Motteville, avec leur panier, leurs canards et leur parapluie ; et l’on entendit la femme dire à son homme en s’éloignant : « C’est des traînées qui s’en vont encore à ce satané Paris. »

Le plaisant commis Porteballe descendit lui-même à Rouen, après s’être montré si grossier que Madame se vit obligée de le remettre vertement à sa place. Elle ajouta, comme morale : « Ça nous apprendra à causer au premier venu. »

À Oissel, elles changèrent de train, et trouvèrent à une gare suivante M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de chaises et attelée d’un cheval blanc.

Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida à monter dans sa carriole. Trois s’assirent sur trois chaises au fond ; Raphaële, Madame et son frère, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n’ayant point de siège, se plaça tant bien que mal sur les genoux de la grande Fernande ; puis l’équipage se mit en route. Mais, aussitôt, le trot saccadé du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises commencèrent à danser, jetant les voyageuses en l’air, à droite, à gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarées, des cris d’effroi, coupés soudain par une secousse plus forte. Elles se cramponnaient aux côtés du véhicule ; les chapeaux tombaient dans le dos, sur le nez ou vers l’épaule ; et le cheval blanc allait toujours, allongeant la tête, et la queue droite, une petite queue de rat sans poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un pied tendu sur le brancard, l’autre jambe repliée sous lui, les coudes très élevés, tenait les rênes, et de sa gorge s’échappait à tout instant une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet, accélérait son allure.

Des deux côtés de la route la campagne verte se déroulait. Les colzas en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante d’où s’élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et douce, portée très loin par le vent. Dans les seigles déjà grands des bluets montraient leurs petites têtes azurées que les femmes voulaient cueillir, mais M. Rivet refusa d’arrêter. Puis parfois, un champ tout entier semblait arrosé de sang tant les coquelicots l’avaient envahi. Et au milieu de ces plaines colorées ainsi par les fleurs de la terre, la carriole, qui paraissait porter elle-même un bouquet de fleurs aux teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait derrière les grands arbres d’une ferme, pour reparaître au bout du feuillage et promener de nouveau à travers les récoltes jaunes et vertes, piquées de rouge ou de bleu, cette éclatante charretée de femmes qui fuyait sous le soleil.

Une heure sonnait quand on arriva devant la porte du menuisier.

Elles étaient brisées de fatigue et pâles de faim, n’ayant rien pris depuis le départ. Mme Rivet se précipita, les fit descendre l’une après l’autre, les embrassant aussitôt qu’elles touchaient terre ; et elle ne se lassait point de bécoter sa belle-sœur, qu’elle désirait accaparer. On mangea dans l’atelier débarrassé des établis pour le dîner du lendemain.

Une bonne omelette que suivit une andouille grillée, arrosée de bon cidre piquant, rendit la gaieté à tout le monde. Rivet, pour trinquer, avait pris un verre, et sa femme servait, faisait la cuisine, apportait les plats, les enlevait, murmurant à l’oreille de chacun : – « En avez-vous à votre désir ? » – Des tas de planches dressées contre les murs et des empilements de copeaux balayés dans les coins répandaient un parfum de bois varlopé, une odeur de menuiserie, ce souffle résineux qui pénètre au fond des poumons.

On réclama la petite, mais elle était à l’église, ne devant rentrer que le soir.

La compagnie alors sortit pour faire un tour dans le pays.

C’était un tout petit village que traversait une grande route. Une dizaine de maisons rangées le long de cette voie unique abritaient les commerçants de l’endroit, le boucher, l’épicier, le menuisier, le cafetier, le savetier et le boulanger. L’église, au bout de cette sorte de rue, était entourée d’un étroit cimetière ; et quatre tilleuls démesurés, plantés devant son portail, l’ombrageaient tout entière. Elle était bâtie en silex taillé, sans style aucun, et coiffée d’un clocher d’ardoises. Après elle la campagne recommençait, coupée çà et là de bouquets d’arbres cachant les fermes.

Rivet, par cérémonie, et bien qu’en vêtements d’ouvrier, avait pris le bras de sa sœur qu’il promenait avec majesté. Sa femme, tout émue par la robe à filets d’or de Raphaële, s’était placée entre elle et Fernande. La boulotte Rosa trottait derrière avec Louise Cocote et Flora Balançoire, qui boitillait, exténuée.

Les habitants venaient aux portes, les enfants arrêtaient leurs jeux, un rideau soulevé laissait entrevoir une tête coiffée d’un bonnet d’indienne ; une vieille à béquille et presque aveugle se signa comme devant une procession ; et chacun suivait longtemps du regard toutes les belles dames de la ville qui étaient venues de si loin pour la première communion de la petite à Joseph Rivet. Une immense considération rejaillissait sur le menuisier.

En passant devant l’église, elles entendirent des chants d’enfants : un cantique crié vers le ciel par des petites voix aiguës ; mais Madame empêcha qu’on entrât, pour ne point troubler ces chérubins.

Après un tour dans la campagne, et l’énumération des principales propriétés, du rendement de la terre et de la production du bétail, Joseph Rivet ramena son troupeau de femmes et l’installa dans son logis.

La place étant fort restreinte, on les avait réparties deux par deux dans les pièces. Rivet, pour cette fois, dormirait dans l’atelier, sur les copeaux ; sa femme partagerait son lit avec sa belle-sœur, et, dans la chambre à côté, Fernande et Raphaële reposeraient ensemble. Louise et Flora se trouvaient installées dans la cuisine sur un matelas jeté par terre et Rosa occupait seule un petit cabinet noir au-dessus de l’escalier, contre l’entrée d’une soupente étroite où coucherait, cette nuit-là, la communiante.

Lorsque rentra la petite fille, ce fut sur elle une pluie de baisers ; toutes les femmes la voulaient caresser, avec ce besoin d’expansion tendre, cette habitude professionnelle de chatteries, qui, dans le wagon, les avait fait toutes embrasser les canards. Chacune l’assit sur ses genoux, mania ses fins cheveux blonds, la serra dans ses bras en des élans d’affection véhémente et spontanée.

L’enfant bien sage, toute pénétrée de piété, comme fermée par l’absolution, se laissait faire, patiente et recueillie.

La journée ayant été pénible pour tout le monde, on se coucha bien vite après dîner. Ce silence illimité des champs qui semble presque religieux enveloppait le petit village, un silence tranquille, pénétrant, et large jusqu’aux astres. Les filles, accoutumées aux soirées tumultueuses du logis public, se sentaient émues par ce muet repos de la campagne endormie. Elles avaient des frissons sur la peau, non de froid, mais des frissons de solitude venus du cœur inquiet et troublé.

Sitôt qu’elles furent en leur lit, deux par deux, elles s’étreignirent comme pour se défendre contre cet envahissement du calme et profond sommeil de la terre. Mais Rosa la Rosse, seule en son cabinet noir, et peu habituée à dormir les bras vides, se sentit saisie par une émotion vague et pénible. Elle se retournait sur sa couche, ne pouvant obtenir le sommeil, quand elle entendit, derrière la cloison de bois contre sa tête, de faibles sanglots comme ceux d’un enfant qui pleure. Effrayée, elle appela faiblement, et une petite voix entrecoupée lui répondit. C’était la fillette qui, couchant toujours dans la chambre de sa mère, avait peur en sa soupente étroite.

Rosa, ravie, se leva, et doucement, pour ne réveiller personne, alla chercher l’enfant. Elle l’amena dans son lit bien chaud, la pressa contre sa poitrine en l’embrassant, la dorlota, l’enveloppa de sa tendresse aux manifestations exagérées, puis, calmée elle-même, s’endormit. Et jusqu’au jour la communiante reposa son front sur le sein nu de la prostituée.

Dès cinq heures, à l’Angélus, la petite cloche de l’église sonnant à toute volée réveilla ces dames qui dormaient ordinairement leur matinée entière, seul repos des fatigues nocturnes. Les paysans dans le village étaient déjà debout. Les femmes du pays allaient affairées de porte en porte, causant vivement, apportant avec précaution de courtes robes de mousseline empesées comme du carton, ou des cierges démesurés, avec un nœud de soie frangée d’or au milieu, et des découpures de cire indiquant la place de la main. Le soleil déjà haut rayonnait dans un ciel tout bleu qui gardait vers l’horizon une teinte un peu rosée, comme une trace affaiblie de l’aurore. Des familles de poules se promenaient devant leurs maisons ; et, de place en place, un coq noir au cou luisant levait sa tête coiffée de pourpre, battait des ailes, et jetait au vent son chant de cuivre que répétaient les autres coqs.

Des carrioles arrivaient des communes voisines, déchargeant au seuil des portes les hautes Normandes en robes sombres, au fichu croisé sur la poitrine et retenu par un bijou d’argent séculaire. Les hommes avaient passé la blouse bleue sur la redingote neuve ou sur le vieil habit de drap vert dont les deux basques passaient.

Quand les chevaux furent à l’écurie, il y eut ainsi tout le long de la grande route une double ligne de guimbardes rustiques, charrettes, cabriolets, tilburys, chars à bancs, voitures de toute forme et de tout âge, penchées sur le nez ou bien cul par terre et les brancards au ciel.

La maison du menuisier était pleine d’une activité de ruche. Ces dames, en caraco et en jupon, les cheveux répandus sur le dos, des cheveux maigres et courts qu’on aurait dits ternis et rongés par l’usage, s’occupaient à habiller l’enfant.

La petite, debout sur une table, ne remuait pas, tandis que Mme Tellier dirigeait les mouvements de son bataillon volant. On la débarbouilla, on la peigna, on la coiffa, on la vêtit, et, à l’aide d’une multitude d’épingles, on disposa les plis de la robe, on pinça la taille trop large, on organisa l’élégance de la toilette. Puis quand ce fut terminé, on fit asseoir la patiente en lui recommandant de ne plus bouger ; et la troupe agitée des femmes courut se parer à son tour. La petite église recommençait à sonner. Son tintement frêle de cloche pauvre montait se perdre à travers le ciel, comme une voix trop faible, vite noyée dans l’immensité bleue.

Les communiants sortaient des portes, allaient vers le bâtiment communal qui contenait les deux écoles et la mairie, et situé tout au bout du pays, tandis que la « maison de Dieu » occupait l’autre bout.

Les parents, en tenue de fête, avec une physionomie gauche et ces mouvements inhabiles des corps toujours courbés sur le travail, suivaient leurs mioches. Les petites filles disparaissaient dans un nuage de tulle neigeux semblable à de la crème fouettée, tandis que les petits hommes, pareils à des embryons de garçons de café, la tête encollée de pommade, marchaient les jambes écartées, pour ne point tacher leur culotte noire. C’était une gloire pour une famille quand un grand nombre de parents, venus de loin, entouraient l’enfant : aussi le triomphe du menuisier fut-il complet. Le régiment Tellier, patronne en tête, suivait Constance ; et le père donnant le bras à sa sœur, la mère marchant à côté de Raphaële, Fernande avec Rosa, et les deux Pompes ensemble, la troupe se déployait majestueusement comme un état-major en grand uniforme. L’effet dans le village fut foudroyant.

 À l’école, les filles se rangèrent sous la cornette de la bonne sœur, les garçons sous le chapeau de l’instituteur, un bel homme qui représentait ; et l’on partit en attaquant un cantique.

Les enfants mâles en tête allongeaient leurs deux files entre les deux rangées de voitures dételées, les filles suivaient dans le même ordre ; et tous les habitants ayant cédé le pas aux dames de la ville par considération, elles arrivaient immédiatement après les petites, prolongeant encore la double ligne de la procession, trois à gauche et trois à droite, avec leurs toilettes éclatantes comme un bouquet de feu d’artifice.

Leur entrée dans l’église affola la population. On se pressait, on se retournait, on se poussait pour les voir. Et les dévotes parlaient presque haut, stupéfaites par le spectacle de ces dames plus chamarrées que les chasubles des chantres. Le maire offrit son banc, le premier banc à droite auprès du chœur, et Mme Tellier y prit place avec sa belle-sœur, Fernande et Raphaële. Rosa la Rosse et les deux Pompes occupèrent le second banc en compagnie du menuisier.

Le chœur de l’église était plein d’enfants à genoux, filles d’un côté, garçons de l’autre, et les longs cierges qu’ils tenaient en main semblaient des lances inclinées en tous sens.

Devant le lutrin, trois hommes debout chantaient d’une voix pleine. Ils prolongeaient indéfiniment les syllabes du latin sonore, éternisant les Amen avec des a-a indéfinis que le serpent soutenait de sa note monotone poussée sans fin, mugie par l’instrument de cuivre à large gueule. La voix pointue d’un enfant donnait la réplique, et, de temps en temps, un prêtre assis dans une stalle et coiffé d’une barrette carrée se levait, bredouillant quelque chose et s’asseyait de nouveau, tandis que les trois chantres repartaient, l’œil fixé sur le gros livre de plain-chant ouvert devant eux et porté par les ailes déployées d’un aigle de bois monté sur pivot.

Puis un silence se fit. Toute l’assistance, d’un seul mouvement, se mit à genoux, et l’officiant parut, vieux, vénérable, avec des cheveux blancs, incliné sur le calice qu’il portait de sa main gauche. Devant lui marchaient les deux servants en robe rouge, et derrière, apparut une foule de chantres à gros souliers qui s’alignèrent des deux côtés du chœur.

Une petite clochette tinta au milieu du grand silence. L’office divin commençait. Le prêtre circulait lentement devant le tabernacle d’or, faisait des génuflexions, psalmodiait de sa voix cassée, chevrotante de vieillesse, les prières préparatoires. Aussitôt qu’il s’était tu, tous les chantres et le serpent éclataient d’un seul coup, et des hommes aussi chantaient dans l’église, d’une voix moins forte, plus humble, comme doivent chanter les assistants.

Soudain le Kyrie Eleison jaillit vers le ciel, poussé par toutes les poitrines et tous les cœurs. Des grains de poussière et des fragments de bois vermoulu tombèrent même de la voûte ancienne secouée par cette explosion de cris. Le soleil qui frappait sur les ardoises du toit faisait une fournaise de la petite église ; et une grande émotion, une attente anxieuse, les approches de l’ineffable mystère, étreignaient le cœur des enfants, serraient la gorge de leurs mères.

Le prêtre, qui s’était assis quelque temps, remonta vers l’autel, et, tête nue, couvert de ses cheveux d’argent, avec des gestes tremblants, il approchait de l’acte surnaturel.

Il se tourna vers les fidèles, et, les mains tendues vers eux, prononça : « Orate, fratres », « priez, mes frères. » Ils priaient tous. Le vieux curé balbutiait maintenant tout bas les paroles mystérieuses et suprêmes ; la clochette tintait coup sur coup ; la foule prosternée appelait Dieu ; les enfants défaillaient d’une anxiété démesurée.

C’est alors que Rosa, le front dans ses mains, se rappela tout à coup sa mère, l’église de son village, sa première communion. Elle se crut revenue à ce jour-là, quand elle était si petite, toute noyée en sa robe blanche, et elle se mit à pleurer. Elle pleura doucement d’abord : les larmes lentes sortaient de ses paupières, puis, avec ses souvenirs, son émotion grandit, et, le cou gonflé, la poitrine battante, elle sanglota. Elle avait tiré son mouchoir, s’essuyait les yeux, se tamponnait le nez et la bouche pour ne point crier : ce fut en vain ; une espèce de râle sortit de sa gorge, et deux autres soupirs profonds, déchirants, lui répondirent ; car ses deux voisines, abattues près d’elle, Louise et Flora, étreintes des mêmes souvenances lointaines gémissaient aussi avec des torrents de larmes.

Mais comme les larmes sont contagieuses, Madame, à son tour, sentit bientôt ses paupières humides, et, se tournant vers sa belle-sœur, elle vit que tout son banc pleurait aussi.

Le prêtre engendrait le corps de Dieu. Les enfants n’avaient plus de pensée, jetés sur les dalles par une espèce de peur dévote ; et, dans l’église, de place en place, une femme, une mère, une sœur, saisie par l’étrange sympathie des émotions poignantes, bouleversée aussi par ces belles dames à genoux que secouaient des frissons et des hoquets, trempait son mouchoir d’indienne à carreaux et, de la main gauche, pressait violemment son cœur bondissant.

Comme la flammèche qui jette le feu à travers un champ mûr, les larmes de Rosa et de ses compagnes gagnèrent en un instant toute la foule.

Hommes, femmes, vieillards, jeunes gars en blouse neuve, tous bientôt sanglotèrent, et sur leur tête semblait planer quelque chose de surhumain, une âme épandue, le souffle prodigieux d’un être invisible et tout-puissant.

Alors, dans le chœur de l’église, un petit coup sec retentit : la bonne sœur, en frappant sur son livre, donnait le signal de la communion ; et les enfants, grelottant d’une fièvre divine, s’approchèrent de la table sainte.

Toute une file s’agenouillait. Le vieux curé, tenant en main le ciboire d’argent doré, passait devant eux, leur offrant, entre deux doigts, l’hostie sacrée, le corps du Christ, la rédemption du monde. Ils ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les yeux fermés, la face toute pâle ; et la longue nappe étendue sous leurs mentons frémissait comme de l’eau qui coule. Soudain dans l’église une sorte de folie courut, une rumeur de foule en délire, une tempête de sanglots avec des cris étouffés. Cela passa comme ces coups de vent qui courbent les forêts ; et le prêtre restait debout, immobile, une hostie à la main, paralysé par l’émotion, se disant : « C’est Dieu, c’est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa présence, qui descend à ma voix sur son peuple agenouillé. » Et il balbutiait des prières affolées, sans trouver les mots, des prières de l’âme, dans un élan furieux vers le ciel.

Il acheva de donner la communion avec une telle surexcitation de foi que ses jambes défaillaient sous lui, et quand lui-même eut bu le sang de son Seigneur, il s’abîma dans un acte de remerciement éperdu.

Derrière lui le peuple peu à peu se calmait. Les chantres, relevés dans la dignité du surplis blanc, repartaient d’une voix moins sûre, encore mouillée ; et le serpent aussi semblait enroué comme si l’instrument lui-même eût pleuré.

Alors, le prêtre, levant les mains, leur fit signe de se taire, et passant entre les deux haies de communiants perdus en des extases de bonheur, il s’approcha jusqu’à la grille du chœur.

L’assemblée s’était assise au milieu d’un bruit de chaises, et tout le monde à présent se mouchait avec force. Dès qu’on aperçut le curé, on fit silence, et il commença à parler d’un ton très bas, hésitant, voilé. – « Mes chers frères, mes chères sœurs, mes enfants, je vous remercie du fond du cœur ; vous venez de me donner la plus grande joie de ma vie. J’ai senti Dieu qui descendait sur nous à mon appel. Il est venu, il était là, présent, qui emplissait vos âmes, faisait déborder vos yeux. Je suis le plus vieux prêtre du diocèse, j’en suis aussi, aujourd’hui, le plus heureux. Un miracle s’est fait parmi nous, un vrai, un grand, un sublime miracle. Pendant que Jésus-Christ pénétrait pour la première fois dans le corps de ces petits, le Saint-Esprit, l’oiseau céleste, le souffle de Dieu, s’est abattu sur vous, s’est emparé de vous, vous a saisis, courbés comme des roseaux sous la brise. »

Puis, d’une voix plus claire, se tournant vers les deux bancs où se trouvaient les invitées du menuisier : « Merci surtout à vous, mes chères sœurs, qui êtes venues de si loin, et dont la présence parmi nous, dont la foi visible, dont la piété si vive ont été pour tous un salutaire exemple. Vous êtes l’édification de ma paroisse ; votre émotion a échauffé les cœurs ; sans vous, peut-être, ce grand jour n’aurait pas eu ce caractère vraiment divin. Il suffit parfois d’une seule brebis d’élite pour décider le Seigneur à descendre sur le troupeau. » La voix lui manquait. Il ajouta : « C’est la grâce que je vous souhaite. Ainsi soit-il. » Et il remonta vers l’autel pour terminer l’office.

Maintenant on avait hâte de partir. Les enfants eux-mêmes s’agitaient, las d’une si longue tension d’esprit. Ils avaient faim, d’ailleurs, et les parents peu à peu s’en allaient, sans attendre le dernier évangile, pour terminer les apprêts du repas.

Ce fut une cohue à la sortie, une cohue bruyante, un charivari de voix criardes où chantait l’accent normand. La population formait deux haies, et lorsque parurent les enfants, chaque famille se précipita sur le sien.

Constance se trouva saisie, entourée, embrassée par toute la maisonnée de femmes. Rosa surtout ne se lassait pas de l’étreindre. Enfin elle lui prit une main, Mme Tellier s’empara de l’autre ; Raphaële et Fernande relevèrent sa longue jupe de mousseline pour qu’elle ne traînât point dans la poussière ; Louise et Flora fermaient la marche avec Mme Rivet ; et l’enfant, recueillie, toute pénétrée par le Dieu qu’elle portait en elle, se mit en route au milieu de cette escorte d’honneur.

 

Le festin était servi dans l’atelier sur de longues planches portées par des traverses.

La porte ouverte, donnant sur la rue, laissait entrer toute la joie du village. On se régalait partout. Par chaque fenêtre on apercevait des tablées de monde endimanché, et des cris sortaient des maisons en goguette. Les paysans, en bras de chemise, buvaient du cidre pur à plein verre, et au milieu de chaque compagnie on apercevait deux enfants, ici deux filles, là deux garçons, dînant dans l’une des deux familles.

Quelquefois, sous la lourde chaleur de midi, un char à bancs traversait le pays au trot sautillant d’un vieux bidet, et l’homme en blouse qui conduisait jetait un regard d’envie sur toute cette ripaille étalée.

Dans la demeure du menuisier, la gaieté gardait un certain air de réserve, un reste de l’émotion du matin. Rivet seul était en train et buvait outre mesure. Mme Tellier regardait l’heure à tout moment, car pour ne point chômer deux jours de suite on devait reprendre le train de 3 h 55 qui les mettrait à Fécamp vers le soir.

Le menuisier faisait tous ses efforts pour détourner l’attention et garder son monde jusqu’au lendemain ; mais Madame ne se laissait point distraire ; et elle ne plaisantait jamais quand il s’agissait des affaires.

Aussitôt que le café fut pris, elle ordonna à ses pensionnaires de se préparer bien vite ; puis, se tournant vers son frère : – « Toi, tu vas atteler tout de suite » ; et elle-même alla terminer ses derniers préparatifs.

Quand elle redescendit, sa belle-sœur l’attendait pour lui parler de la petite ; et une longue conversation eut lieu où rien ne fut résolu. La paysanne finassait, faussement attendrie, et Mme Tellier, qui tenait l’enfant sur ses genoux, ne s’engageait à rien, promettait vaguement : on s’occuperait d’elle, on avait du temps, on se reverrait d’ailleurs.

Cependant la voiture n’arrivait point, et les femmes ne descendaient pas. On entendait même en haut de grands rires, des bousculades, des poussées de cris, des battements de mains. Alors, tandis que l’épouse du menuisier se rendait à l’écurie pour voir si l’équipage était prêt, Madame, à la fin, monta.

Rivet, très pochard et à moitié dévêtu, essayait, mais en vain, de violenter Rosa qui défaillait de rire. Les deux Pompes le retenaient par les bras, et tentaient de le calmer, choquées de cette scène après la cérémonie du matin ; mais Raphaële et Fernande l’excitaient, tordues de gaieté, se tenant les côtes ; et elles jetaient des cris aigus à chacun des efforts inutiles de l’ivrogne. L’homme furieux, la face rouge, tout débraillé, secouant en des efforts violents les deux femmes cramponnées à lui, tirait de toutes ses forces sur la jupe de Rosa en bredouillant : – « Salope, tu ne veux pas ? » – Mais Madame, indignée, s’élança, saisit son frère par les épaules, et le jeta dehors si violemment qu’il alla frapper contre le mur.

Une minute plus tard, on l’entendait dans la cour qui se pompait de l’eau sur la tête ; et quand il repartit dans sa carriole, il était déjà tout apaisé.

On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit de son allure vive et dansante.

Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se dégageait. Les filles s’amusaient maintenant des cahots de la guimbarde, poussaient même les chaises des voisines, éclataient de rire à tout instant, mises en train d’ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.

Une lumière folle emplissait les champs, une lumière miroitant aux yeux ; et les roues soulevaient deux sillons de poussière qui voltigeaient longtemps derrière la voiture sur la grand-route.

Tout à coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter ; et celle-ci entama gaillardement le Gros Curé de Meudon. Mais Madame tout de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour. Elle ajouta : – « Chante-nous plutôt quelque chose de Béranger. » – Alors Rosa, après avoir hésité quelques secondes, fixa son choix, et de sa voix usée commença la Grand-mère :

 

    Ma grand’mère, un soir à sa fête,

    De vin pur ayant bu deux doigts,

    Nous disait, en branlant la tête :

    Que d’amoureux j’eus autrefois !  

 

          Combien je regrette  

          Mon bras si dodu,  

          Ma jambe bien faite,  

          Et le temps perdu !

 

Et le chœur des filles, que Madame elle-même conduisait, reprit :

          Combien je regrette

          Mon bras si dodu,  

          Ma jambe bien faite,  

          Et le temps perdu !

 

– Ça, c’est tapé ! déclara Rivet, allumé par la cadence ; et Rosa aussitôt continua :

 

  Quoi, maman, vous n’étiez pas sage !

  – Non, vraiment ! et de mes appas,

  Seule, à quinze ans, j’appris l’usage,

  Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlèrent le refrain ; et Rivet tapait du pied sur son brancard, battait la mesure avec les rênes sur le dos du bidet blanc qui, comme s’il eût été lui-même enlevé par l’entrain du rythme, prit le galop, un galop de tempête, précipitant ces dames en tas les unes sur les autres dans le fond de la voiture.

Elles se relevèrent en riant comme des folles.

Et la chanson continua, braillée à tue-tête à travers la campagne, sous le ciel brûlant, au milieu des récoltes mûrissantes, au train enragé du petit cheval qui s’emballait maintenant à tous les retours du refrain, et piquait chaque fois ses cent mètres de galop, à la grande joie des voyageurs. De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et regardait à travers son loup de fil de fer cette carriole enragée et hurlante emportée dans la poussière.

Quand on descendit devant la gare, le menuisier s’attendrit : – « C’est dommage que vous partiez, on aurait bien rigolé. »

Madame lui répondit censément : – « Toute chose a son temps, on ne peut pas s’amuser toujours. » – Alors une idée illumina l’esprit de Rivet : – « Tiens, dit-il, j’irai vous voir à Fécamp le mois prochain. » – Et il regarda Rosa d’un air rusé, avec un œil brillant et polisson. – « Allons, conclut Madame, il faut être sage ; tu viendras si tu veux, mais tu ne feras point de bêtises. »

Il ne répondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se mit immédiatement à embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de Rosa, il s’acharna à trouver sa bouche que celle-ci, riant derrière ses lèvres fermées, lui dérobait chaque fois par un rapide mouvement de côté. Il la tenait en ses bras ; mais il n’en pouvait venir à bout, gêné par son grand fouet qu’il avait gardé à sa main et que, dans ses efforts, il agitait désespérément derrière le dos de la fille.

– Les voyageurs pour Rouen, en voiture, cria l’employé. Elles montèrent.

Un mince coup de sifflet partit, répété tout de suite par le sifflement puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur pendant que les roues commençaient à tourner un peu avec un effort visible.

Rivet, quittant l’intérieur de la gare, courut à la barrière pour voir encore une fois Rosa ; et comme le wagon plein de cette marchandise humaine passait devant lui, il se mit à faire claquer son fouet en sautant et chantant de toutes ses forces :

  Combien je regrette  

  Mon bras si dodu,  

  Ma jambe bien faite,  

  Et le temps perdu !

Puis il regarda s’éloigner un mouchoir blanc qu’on agitait.

 

 

III

Elles dormirent jusqu’à l’arrivée, du sommeil paisible des consciences satisfaites ; et quand elles rentrèrent au logis, rafraîchies, reposées pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s’empêcher de dire : – « C’est égal, il m’ennuyait déjà de la maison. »

On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on attendit les clients habituels ; et la petite lanterne allumée, la petite lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie le troupeau était revenu.

En un clin d’œil la nouvelle se répandit, on ne sait comment, on ne sait par qui, M. Philippe, le fils du banquier, poussa même la complaisance jusqu’à prévenir par un exprès M. Tournevau, emprisonné dans sa famille.

Le saleur avait justement chaque dimanche plusieurs cousins à dîner, et l’on prenait le café quand un homme se présenta avec une lettre à la main. M. Tournevau, très ému, rompit l’enveloppe et devint pâle : il n’y avait que ces mots tracés au crayon : « Chargement de morues retrouvé ; navire entré au port ; bonne affaire pour vous. Venez vite. »

Il fouilla dans ses poches, donna vingt centimes au porteur, et rougissant soudain jusqu’aux oreilles : « Il faut, dit-il, que je sorte. » Et il tendit à sa femme le billet laconique et mystérieux. Il sonna, puis, lorsque parut la bonne : – « Mon pardessus vite, vite, et mon chapeau. » – À peine dans la rue, il se mit à courir en sifflant un air, et le chemin lui parut deux fois plus long tant son impatience était vive.

L’établissement Tellier avait un air de fête. Au rez-de-chaussée les voix tapageuses des hommes du port faisaient un assourdissant vacarme. Louise et Flora ne savaient à qui répondre, buvaient avec l’un, buvaient avec l’autre, méritaient mieux que jamais leur sobriquet des « deux Pompes ». On les appelait partout à la fois ; elles ne pouvaient déjà suffire à la besogne, et la nuit pour elles s’annonçait laborieuse.

Le cénacle du premier fut au complet dès neuf heures. M. Vasse, le juge au tribunal de commerce, le soupirant attitré mais platonique de Madame, causait tout bas avec elle dans un coin ; et ils souriaient tous les deux comme si une entente était près de se faire. M. Poulin, l’ancien maire, tenait Rosa à cheval sur ses jambes ; et elle, nez à nez avec lui, promenait ses mains courtes dans les favoris blancs du bonhomme. Un bout de cuisse nue passait sous la jupe de soie jaune relevée, coupant le drap noir du pantalon, et les bas rouges étaient serrés par une jarretière bleue, cadeau du commis voyageur. La grande Fernande, étendue sur le sopha, avait les deux pieds sur le ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur le gilet du jeune M. Philippe dont elle accrochait le cou de sa main droite, tandis que de la gauche, elle tenait une cigarette.

Raphaële semblait en pourparlers avec M. Dupuis, l’agent d’assurances, et elle termina l’entretien par ces mots : – « Oui, mon chéri, ce soir, je veux bien. » – Puis, faisant seule un tour de valse rapide à travers le salon : – « Ce soir, tout ce qu’on voudra », cria-t-elle.

La porte s’ouvrit brusquement et M. Tournevau parut. Des cris d’enthousiasme éclatèrent : – « Vive Tournevau ! » – Et Raphaële, qui pivotait toujours, alla tomber sur son cœur. Il la saisit d’un enlacement formidable, et sans dire un mot, l’enlevant de terre comme une plume, il traversa le salon, gagna la porte du fond, et disparut dans l’escalier des chambres avec son fardeau vivant, au milieu des applaudissements.

Rosa, qui allumait l’ancien maire, l’embrassant coup sur coup et tirant sur ses deux favoris en même temps pour maintenir droite sa tête, profita de l’exemple : – « Allons, fais comme lui », dit-elle. Alors le bonhomme se leva, et rajustant son gilet, suivit la fille en fouillant dans la poche où dormait son argent.

Fernande et Madame restèrent seules avec les quatre hommes, et M. Philippe s’écria : – « Je paie du champagne : Mme Tellier, envoyez chercher trois bouteilles. »

– Alors Fernande l’étreignant lui demanda dans l’oreille : – « Fais-nous danser, dis, tu veux ? » – Il se leva, et, s’asseyant devant l’épinette séculaire, endormie en un coin, fit sortir une valse, une valse enrouée, larmoyante, du ventre geignant de la machine. La grande fille enlaça le percepteur, Madame s’abandonna aux bras de M. Vasse ; et les deux couples tournèrent en échangeant des baisers. M. Vasse, qui avait jadis dansé dans le monde, faisait des grâces, et Madame le regardait d’un œil captivé, de cet œil qui répond « oui », un « oui » plus discret et plus délicieux qu’une parole !

Frédéric apporta le champagne. Le premier bouchon partit, et M. Philippe exécuta l’invitation d’un quadrille. Les quatre danseurs le marchèrent à la façon mondaine, convenablement, dignement, avec des manières, des inclinations et des saluts.

Après quoi l’on se mit à boire. Alors M. Tournevau reparut, satisfait, soulagé, radieux. Il s’écria : – « Je ne sais pas ce qu’a Raphaële, mais elle est parfaite ce soir. » – Puis, comme on lui tendait un verre, il le vida d’un trait en murmurant : – « Bigre, rien que ça de luxe ! »

Sur-le-champ, M. Philippe entama une polka vive, et M. Tournevau s’élança avec la belle Juive qu’il tenait en l’air, sans laisser ses pieds toucher terre. M. Pimpesse et M. Vasse étaient repartis d’un nouvel élan. De temps en temps un des couples s’arrêtait près de la cheminée pour lamper une flûte de vin mousseux ; et cette danse menaçait de s’éterniser, quand Rosa entrouvrit la porte avec un bougeoir à la main. Elle était en cheveux, en savates, en chemise, tout animée, toute rouge : – « Je veux danser », cria-t-elle. Raphaële demanda : – « Et ton vieux ? » Rosa s’esclaffa : – « Lui ? il dort déjà, il dort tout de suite. » Elle saisit M. Dupuis resté sans emploi sur le divan, et la polka recommença.

Mais les bouteilles étaient vides : – « J’en paie une », déclara M. Tournevau. – « Moi aussi », annonça M. Vasse. – « Moi de même », conclut M. Dupuis. Alors tout le monde applaudit. Cela s’organisait, devenait un vrai bal. De temps en temps même, Louise et Flora montaient bien vite, faisaient rapidement un tour de valse, pendant que leurs clients, en bas, s’impatientaient ; puis elles retournaient en courant à leur café, avec le cœur gonflé de regrets.

À minuit on dansait encore. Parfois une des filles disparaissait, et quand on la cherchait pour faire un vis-à-vis, on s’apercevait tout à coup qu’un des hommes aussi manquait.

– D’où venez-vous donc ? demanda plaisamment M. Philippe, juste au moment où M. Pimpesse rentrait avec Fernande. – « De voir dormir M. Poulin », répondit le percepteur. Le mot eut un succès énorme ; et tous, à tour de rôle, montaient voir dormir M. Poulin avec l’une ou l’autre des demoiselles, qui se montrèrent, cette nuit-là, d’une complaisance inconcevable. Madame fermait les yeux ; et elle avait dans les coins de longs apartés avec M. Vasse comme pour régler les derniers détails d’une affaire entendue déjà.

Enfin, à une heure, les deux hommes mariés, M. Tournevau et M. Pimpesse, déclarèrent qu’ils se retiraient, et voulurent régler leur compte. On ne compta que le champagne, et, encore, à six francs la bouteille au lieu de dix francs, prix ordinaire. Et comme ils s’étonnaient de cette générosité, Madame, radieuse, leur répondit :

– Ça n’est pas tous les jours fête.

 

 

FIN

 

  

01 janvier 2010

Guy de Maupassant, poésie

 Maupass re-1 copie

 

Guy de Maupassant

 

(1850-1893)

 

DES VERS

(1880)

 

 

 

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LE MUR[1]

 

Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon

Illuminé jetait des lueurs d'incendies,

Et de grandes clartés couraient sur le gazon.

Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies

De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.

Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,

L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine,

S'en venait caresser les épaules, mêlant

Les émanations des bois et de la plaine

À celles de la chair parfumée, et troublant

D'une oscillation la flamme des bougies.

On respirait les fleurs des champs et des cheveux.

Quelquefois, traversant les ombres élargies,

Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,

Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.

 

Les femmes regardaient, assises mollement,

Muettes, l'œil noyé, de moment en moment

Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,

Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or,

Par ce grand océan d'astres. Une tendresse

Douce les oppressait, comme un besoin plus fort

D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,

Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer.

La musique chantait et semblait parfumée ;

La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée,

Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.

Mais un frisson passa parmi les robes blanches ;

Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,

Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,

On voyait s'élever, comme un feu dans les branches,

La lune énorme et rouge à travers les sapins.

Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,

Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,

Comme une face pâle errant autour du monde.

 

Chacun se dispersa par les chemins ombreux

Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,

La lune clairsemait sa lumière charmante.

La nuit douce rendait les hommes amoureux,

Au fond de leurs regards allumant une flamme.

Et les femmes allaient, graves, le front penché,

Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme.

Les brises charriaient des langueurs de péché.

 

J'errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête.

Un petit rire aigu me fit tourner la tête,

Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais,

Hélas ! d'une façon discrète, car jamais

Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle :

« Votre bras, et faisons un tour de parc », dit-elle.

Elle était gaie et folle et se moquait de tout,

Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve :

« Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,

Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve ;

Retournons. » Je lui pris le bras et l'entraînai.

Alors elle courut, vagabonde et fantasque,

Et le vent de sa robe, au hasard promené,

Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.

Puis elle s'arrêta, soufflant ; et doucement

Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée.

Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,

Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée,

On distinguait parfois comme un son de baiser.

Alors elle jetait au ciel une roulade !

Vite tout se taisait. On entendait passer

Une fuite rapide ; et quelque amant maussade

Et resté seul pestait contre les indiscrets.

 

Un rossignol chantait dans un arbre, tout près,

Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.

 

Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,

Se dressa, toute blanche, une haute muraille,

Ainsi que dans un conte un palais de métal.

Elle semblait guetter de loin notre passage.

« La lumière est propice à qui veut rester sage,

Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.

Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit. »

Elle s'assit, riant de me voir la maudire.

Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire !

Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi,

Paraissaient s'apprêter à se moquer de moi.

 

Donc, nous étions assis devant le grand mur blême ;

Et moi, je n'osais pas lui dire : « Je vous aime ! »

Mais comme j'étouffais, je lui pris les deux mains.

Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette

Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.

 

Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,

Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.

 

La lune nous couvrait de ses rayons pâlis

Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,

Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis.

Elle glissait très haut, très placide et très lente,

Et pénétrait nos chairs d'une langueur troublante.

 

J'épiais ma compagne, et je sentais grandir

Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,

Cet étrange tourment où nous jette une femme

Lorsque fermente en nous la fièvre du désir !

Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,

Le baiser qui consent, le « oui » d'un œil fermé,

L'adorable inconnu des robes qu'on soulève,

Le corps qui s'abandonne, immobile et pâmé,

Et qu'en réalité la dame ne nous laisse

Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse !

 

Ma gorge était aride ; et des frissons ardents

Me vinrent, qui faisaient s'entrechoquer mes dents,

Une fureur d'esclave en révolte, et la joie

De ma force pouvant saisir, comme une proie,

Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain

Je ferais sangloter le tranquille dédain !

 

Elle riait, moqueuse, effrontément jolie ;

Son haleine faisait une fine vapeur

Dont j'avais soif. Mon cœur bondit ; une folie

Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,

Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère,

Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,

Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux !

 

La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.

 

Déjà je la prenais, impétueux et fort,

Quand je fus repoussé par un suprême effort.

Alors recommença notre lutte éperdue

Près du mur qui semblait une toile tendue.

Or, dans un brusque élan nous étant retournés,

Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.

Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,

Nos ombres agitaient une étrange mimique,

S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour.

Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,

Avec des gestes fous de pantins en furie,

Esquissant drôlement la charge de l'Amour.

Elles se tortillaient farces ou convulsives,

Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers ;

Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,

Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.

Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,

Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,

Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,

Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.

 

La chose étant très gaie et très inattendue,

Elle se mit à rire. – Et comment se fâcher,

Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher

Lorsqu'on rit ? Un instant de gravité perdue

Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant !

 

Le rossignol chantait dans son arbre. La lune

Du fond du ciel serein recherchait vainement

Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.

 

UN COUP DE SOLEIL[2]

 

C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête.

La foule circulait bruyante et sans souci.

Je ne sais trop pourquoi j'étais heureux aussi ;

Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.

Le soleil excitait les puissances du corps,

Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon être,

Et je sentais en moi bouillonner ces transports

Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître.

Une femme passait ; elle me regarda.

Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,

De quel emportement mon âme fut saisie,

Mais il me vint soudain comme une frénésie

De me jeter sur elle, un désir furieux

De l'étreindre en mes bras et de baiser sa bouche !

Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,

Et je crus la presser dans un baiser farouche.

Je la serrais, je la ployais, la renversant.

Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant,

Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace

Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais.

Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.

Et moi, toujours, vers l'astre embrasé je montais,

La pressant sur mon sein d'une étreinte si forte

Que dans mes bras crispés je vis qu'elle était morte…

 

TERREUR[3]

 

Ce soir-là j'avais lu fort longtemps quelque auteur.

Il était bien minuit, et tout à coup j'eus peur.

Peur de quoi ? je ne sais, mais une peur horrible.

Je compris, haletant et frissonnant d'effroi,

Qu'il allait se passer une chose terrible…

Alors il me sembla sentir derrière moi

Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure

Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux :

Et je n'entendais rien, cependant. Ô torture !

De sentir qu’il se baisse à toucher mes cheveux,

Qu’il est prêt à poser sa main sur mon épaule,

Et que je vais mourir si cette main me frôle!…

Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près ;

Et moi, pour mon salut éternel, je n'aurais

Ni fait un mouvement ni détourné la tête…

Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,

Mes pensers tournoyaient comme affolés d'horreur.

Une sueur de mort me glaçait chaque membre,

Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre

Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.

 

Un craquement se fit soudain ; fou d'épouvante,

Ayant poussé le plus terrible hurlement

Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,

Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement

 

UNE CONQUÊTE

 

Un jeune homme marchait le long du boulevard

Et sans songer à rien, il allait seul et vite,

N'effleurant même pas de son vague regard

Ces filles dont le rire en passant vous invite.

 

Mais un parfum si doux le frappa tout à coup

Qu'il releva les yeux. Une femme divine

Passait. À parler franc, il ne vit que son cou ;

Il était souple et rond sur une taille fine.

 

Il la suivit – pourquoi ? – Pour rien ; ainsi qu'on suit

Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,

Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.

On suit ; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.

 

Il cherchait son histoire en regardant ses bas.

Élégante ? Beaucoup le sont. – La destinée

L'avait-elle fait naître en haut ou bien en bas ?

Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée ?

 

Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,

Elle se retourna. C'était une merveille.

Il sentit en son cœur naître comme un lien

Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille

 

Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés

Par un attroupement au détour d'une rue.

Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés

Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.

 

Il ressentit d'abord un véritable ennui,

Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,

Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,

Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.

 

Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue ;

Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent ?

Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent,

De rêver, près du feu, d'une belle inconnue ?

 

De ce moment si court, huit jours il fut heureux.

Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes

Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux

Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.

 

Ses rêves étaient sots à dormir tout debout ;

Il bâtissait sans fin de grandes aventures.

Lorsque l'âme est naïve et qu'un sang jeune bout,

Notre espoir se nourrit aux folles impostures.

 

Il la suivait alors aux pays étrangers ;

Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade

Et comme un chevalier d'une ancienne ballade

Il l'arrachait toujours à d'étranges dangers.

 

Parfois au flanc des monts, au bord d'un précipice,

Ils allaient échangeant de doux propos d'amour ;

Souvent même il savait saisir l'instant propice

Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.

 

Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières

D'une chaise de poste emportée au galop,

Ils restaient là songeurs durant des nuits entières,

Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.

 

Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine,

Aux balustres sculptés des gothiques balcons ;

Tantôt folle et légère et suivant par la plaine

Le lévrier rapide ou le vol des faucons.

 

Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle ;

La dame au vieux baron était vite infidèle.

Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds

Avec sa châtelaine il s'égarait toujours.

 

Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte,

À ses meilleurs amis il défendait sa porte ;

Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,

Sur un vieux banc désert, seul, il allait s'asseoir.

 

Un matin, il était encore de bonne heure,

Il s'éveillait, bâillant et se frottant les yeux ;

Une troupe d'amis envahit sa demeure

Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.

 

Le plan du jour était d'aller à la campagne,

D'essayer un canot et d'errer dans les bois,

De scandaliser fort les honnêtes bourgeois,

Et de dîner sur l'herbe avec glace et champagne.

 

Il répondit d'abord, plein d'un parfait dédain,

Que leur fête pour lui n'était guère attrayante ;

Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,

Et qu'il se trouva seul, il réfléchit soudain

 

Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries ;

Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant

Soulève mollement les tristes rêveries

Comme des rameaux morts qu'emporte le courant ;

 

Et que c'est une ivresse entraînante et profonde

De courir au hasard et boire à pleins poumons

Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,

L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde ;

 

Que la rive murmure et fait un bruit charmant,

Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées,

Et que l'esprit s'égare et flotte doucement,

Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.

 

Alors il appela son groom, sauta du lit,

S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare,

Partit tranquillement en fumant un cigare,

Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.

 

Des larmes de la nuit la plaine était humide ;

Une brume légère au loin flottait encor ;

Les gais oiseaux chantaient ; et le beau soleil d'or

Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.

 

Lorsque la sève monte et que le bois verdit,

Que de tous les côtés la grande vie éclate,

Quand au soleil levant tout chante et resplendit,

Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.

 

Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné,

Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête ;

L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête,

Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.

 

Le canot lentement allait à la dérive ;

Un vent léger faisait murmurer les roseaux,

Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive

Et qui puise son âme au sein calme des eaux.

 

Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,

Leur chant rythmé frappa l'écho des environs ;

Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume

De moment en moment tombaient les avirons.

 

Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,

D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux ;

Un rire aigu partit d'une barque voisine

Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.

 

Elle ! dans une barque ! Étendue à l'arrière,

Elle tenait la barre et passait en chantant !

Il resta consterné, pâle et le cœur battant,

Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.

 

Il était triste encore à l'heure du dîner !

On s'arrêta devant une petite auberge,

Dans un jardin charmant par des vignes borné,

Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.

 

Mais d'autres canotiers étaient déjà venus ;

Ils lançaient des jurons d'une voix formidable,

Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table

Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.

 

Elle était avec eux et buvait une absinthe !

Il demeura muet. La drôlesse sourit,

L'appela. – Lui restait stupide. – Elle reprit :

« Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte ? »

 

Or il s'approcha d'elle en tremblant ; il dîna

À ses côtés, et même au dessert s'étonna

De l'avoir pu rêver d'une haute famille,

Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.

 

Elle disait : « Mon singe », et « mon rat », et « mon chat »,

Lui donnait à manger au bout de sa fourchette.

Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,

Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha !

 

Poète au cœur naïf il cherchait une perle ;

Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.

J'approuve le bon sens de cet adage ancien :

« Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle. »

 

NUIT DE NEIGE[4]

 

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.

Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.

Mais on entend parfois, comme une morne plainte,

Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

 

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.

L'hiver s'est abattu sur toute floraison ;

Des arbres dépouillés dressent à l'horizon

Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

 

La lune est large et pâle et semble se hâter.

On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.

De son morne regard elle parcourt la terre,

Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

 

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,

Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant ;

Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,

Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

 

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !

Un vent glacé frissonne et court par les allées ;

Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,

Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

 

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas

Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;

De leur œil inquiet ils regardent la neige,

Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.

 

ENVOI D'AMOUR DANS LE JARDIN DES TUILERIES

 

Accours, petit enfant dont j'adore la mère

Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,

Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère

Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.

Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,

Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés ;

Je leur ferai porter un fardeau de baisers,

Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,

Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,

Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure

Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure !

Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer !

Alors elle dira, frissonnante et troublée

Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,

Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée :

« Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant ? »

 

AU BORD DE L'EAU[5]

 

I

 

Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir ;

Les canards engourdis s'endormaient dans la vase,

Et l'air brûlait si fort qu'on s'attendait à voir

Les arbres s'enflammer du sommet à la base.

J'étais couché sur l'herbe auprès du vieux bateau

Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,

Des bulles de savon qui se crevaient bientôt

S'en allaient au courant, laissant de longues traces.

Et je m'assoupissais lorsque je vis venir,

Sous la grande lumière et la chaleur torride,

Une fille marchant d'un pas ferme et rapide,

Avec ses bras levés en l'air, pour maintenir

Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.

La hanche large avec la taille mince, faite

Ainsi qu'une Vénus de marbre, elle avançait

Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.

Je la suivis, prenant l'étroite passerelle

Jusqu'au seuil du lavoir, où j'entrai derrière elle.

 

Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,

D'un geste souple et fort abattit son fardeau.

Elle avait tout au plus la toilette permise ;

Elle lavait son linge ; et chaque mouvement

Des bras et de la hanche accusait nettement,

Sous le jupon collant et la mince chemise,

Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.

Elle travaillait dur ; puis, quand elle était lasse,

Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,

Tendait son corps flexible en renversant ses reins.

Mais le puissant soleil faisait craquer les planches ;

Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.

Les femmes haletaient ; on voyait sous leurs manches

La moiteur de leurs bras par place transpirer

Une rougeur montait à sa gorge sanguine.

Elle fixa sur moi son regard effronté,

Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine

Surgit, double et luisante, en pleine liberté,

Écartée aux sommets et d'une ampleur solide.

Elle battait alors son linge, et chaque coup

Agitait par moment d'un soubresaut rapide

Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

 

Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,

À chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.

Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur !

Elle me regardait d'un air un peu moqueur ;

J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide

De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.

Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,

M'aborda la première et se mit à causer.

Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.

Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.

Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,

Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles ;

Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas

De me trouver le soir au bout de la prairie.

 

Tout ce qui m'emplissait s'éloigna sur ses pas ;

Mon passé disparut ainsi qu'une eau tarie !

Pourtant j'étais joyeux, car en moi j'entendais

Les ivresses chanter avec leur voix sonore.

Vers le ciel obscurci toujours je regardais,

Et la nuit qui tombait me semblait une aurore !

 

II

 

Elle était la première au lieu du rendez-vous.

J'accourus auprès d'elle et me mis à genoux,

Et promenant mes mains tout autour de sa taille

Je l'attirais. Mais elle, aussitôt, se leva

Et par les prés baignés de lune se sauva.

Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille

Qu'elle ne voyait point son pied fut arrêté.

 

Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,

Auprès d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai.

Elle, que j'avais vue impudique et hardie,

Était pâle et troublée et pleurait lentement,

Tandis que je sentais comme un enivrement

De force qui montait de sa faiblesse émue.

 

Quel est donc et d'où vient ce ferment qui remue

Les entrailles de l'homme à l'heure de l'amour ?

 

La lune illuminait les champs comme en plein jour.

Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade

Des grenouilles faisaient un grand charivari ;

Une caille très loin jetait son double cri,

Et, comme préludant à quelque sérénade,

Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.

Le vent me paraissait chargé d'amours lointaines,

Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines

Que l'on entend venir avec de longs frissons,

Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies.

Un rut puissant tombait des brises attiédies.

Et je pensai : « Combien, sous le ciel infini,

Par cette douce nuit d'été, combien nous sommes

Qu'une angoisse soulève et que l'instinct unit

Parmi les animaux comme parmi les hommes. »

Et moi j'aurais voulu, seul, être tous ceux-là !

 

Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym, dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande

Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé

Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.

Elle se débattait ; mais je trouvai ses lèvres !

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.

Elle se renversa, râlant sous ma caresse ;

Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,

Haletait fortement avec de longs sanglots ;

Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos ;

Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.

Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,

Un cri d'amour monta, si terrible et si fort

Que des oiseaux dans l'ombre effarés s'envolèrent.

Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix

Se turent ; un silence énorme emplit l'espace.

Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,

Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

 

Mais quand le jour parut, comme elle était restée,

Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard.

La senteur de sa peau me hantait ; son regard

M'attachait comme une ancre au fond du cœur jetée.

Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,

Un lien nous tenait, l'affinité des chairs.

 

III

 

Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,

Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit,

J'ai caressé sur l'herbe ainsi que dans un lit

Cette fille superbe, ignorante et lascive.

Et le matin, mordus encor du souvenir,

Quoique tout alanguis des baisers de la veille,

Dès l'heure où, dans la plaine, un chant d'oiseau s'éveille,

Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

 

Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,

Nous nous laissions surprendre embrassés, par l'aurore.

Vite, nous revenions le long des clairs chemins,

Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.

Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies,

Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies,

Sans songer qu'un soleil se levait quelque part,

Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,

Que toutes ces clartés tombaient de son regard.

Elle allait au lavoir avec les autres femmes ;

Je la suivais, rempli d'attente et de désir.

La regarder sans fin était mon seul plaisir,

Et je restais debout dans la même posture,

Muré dans mon amour comme en une prison.

Les lignes de son corps fermaient mon horizon ;

Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture.

Je demeurais près d'elle, épiant le moment

Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête ;

Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,

Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.

Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe ;

J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne

Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.

Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées,

Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,

Un double insecte noir qui passait les allées.

Grave, elle ramassait ces petits amoureux

Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes

Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes

Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

 

Puis le cœur tout plein d'elle, à cette heure tardive

Où j'attendais, guettant les détours de la rive,

Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,

Le désir allumé dans sa prunelle brune,

Sa jupe balayant tous les rayons de Lune

Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,

Je songeais à l'amour de ces filles bibliques,

Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir,

Éperdus et suivant leurs formes impudiques,

Des anges qui passaient dans les ombres du soir.

 

IV

 

Un jour que le patron dormait devant la porte,

Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.

Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé

Qui peine en plein soleil ; mais je trouvais moins forte

Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.

Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants

Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges,

Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau

Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau.

Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges

D'où jaillirent soudain des crises de baisers,

Ainsi que d'un brasier partent des étincelles,

Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés.

On n'entendait plus rien hormis les sauterelles,

Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris

Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.

Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,

Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur ;

Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,

Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt,

Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.

 

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas

Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.

 

Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie

Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé

Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,

Promener mon esprit par toutes nos caresses,

Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

 

Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses,

Elle était là, debout, me regardant venir.

 

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,

Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange

Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant

Nous travaille et nous force à mêler notre sang.

Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses ;

L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés ;

Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses

Changent nos jours futurs comme autant de baisers.

Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme

Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.

Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau

Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau,

Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche !

Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat

Dans cet accouplement mortel comme un combat.

Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,

Et désignant l'endroit du retour continu,

La marque de nos corps est entrée au sol nu.

 

Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes,

On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.

Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau,

Nous embrassant encore aux secousses des rames.

Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,

Comme on fait aux gens morts en état de péché.

 

Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,

Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,

Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,

En nous voyant passer, l'un à l'autre liés,

Diront, en se signant, et l'esprit en prière :

« Voilà le mort d'amour avec sa lavandière. »

 

LES OIES SAUVAGES

 

Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.

La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.

Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,

Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

 

Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur ;

Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.

Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu,

Allant toujours plus vite, en leur vol éperdu,

Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

 

Le guide qui conduit ces pèlerins des airs

Delà les océans, les bois et les déserts,

Comme pour exciter leur allure trop lente,

De moment en moment jette son cri perçant.

 

Comme un double ruban la caravane ondoie,

Bruit étrangement, et par le ciel déploie

Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.

 

Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,

Engourdis par le froid, cheminent gravement.

Un enfant en haillons en sifflant les promène,

Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.

Ils entendent le cri de la tribu qui passe,

Ils érigent leur tête ; et regardant s'enfuir

Les libres voyageurs au travers de l'espace,

Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.

Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,

Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,

À cet appel errant se lever grandissantes

La liberté première au fond du cœur dormant,

La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.

Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,

Et jetant par le ciel des cris désespérés

Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

 

DÉCOUVERTE

 

J'étais enfant. J'aimais les grands combats,

Les Chevaliers et leur pesante armure,

Et tous les preux qui tombèrent là-bas

Pour racheter la Sainte Sépulture.

 

L'Anglais Richard faisait battre mon cœur

Et je l'aimais, quand après ses conquêtes

Il revenait, et que son bras vainqueur

Avait coupé tout un collier de têtes.

 

D'une Beauté je prenais les couleurs,

Une baguette était mon cimeterre ;

Puis je partais à la guerre des fleurs

Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

 

Je possédais au vent libre des cieux

Un banc de mousse où s'élevait mon trône ;

Je méprisais les rois ambitieux,

Des rameaux verts j'avais fait ma couronne.

 

J'étais heureux et ravi. Mais un jour

Je vis venir une jeune compagne.

J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour,

Et les châteaux que j'avais en Espagne.

 

Elle s'assit sous les marronniers verts ;

Or je crus voir, tant je la trouvais belle,

Dans ses yeux bleus comme un autre univers,

Et je restai tout songeur auprès d'elle.

 

Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté

En regardant cette fillette blonde ?

Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté

Quand, dans la brume, il entrevit un monde.

 

L'OISELEUR

 

L'oiseleur Amour se promène

Lorsque les coteaux sont fleuris,

Fouillant les buissons et la plaine ;

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu'il a pris.

 

Aussitôt que la nuit s'efface

Il vient, tend avec soin son fil,

Jette la glu de place en place,

Puis sème, pour cacher la trace,

Quelques brins d'avoine ou de mil.

 

Il s'embusque au coin d'une haie,

Se couche aux berges des ruisseaux,

Glisse en rampant sous la futaie,

De crainte que son pied n'effraie

Les rapides petits oiseaux.

 

Sous le muguet et la pervenche

L'enfant rusé cache ses rets,

Ou bien sous l'aubépine blanche

Où tombent, comme une avalanche,

Linots, pinsons, chardonnerets.

 

Parfois d'une souple baguette

D'osier vert ou de romarin

Il fait un piège, et puis il guette

Les petits oiseaux en goguette

Qui viennent becqueter son grain.

 

Étourdi, joyeux et rapide,

Bientôt approche un oiselet :

Il regarde d'un air candide,

S'enhardit, goûte au grain perfide,

Et se prend la patte au filet.

 

Et l'oiseleur Amour l'emmène

Loin des coteaux frais et fleuris,

Loin des buissons et de la plaine,

Et chaque soir sa cage est pleine

Des petits oiseaux qu'il a pris.

 

L'AÏEUL

 

L'aïeul mourait froid et rigide.

Il avait quatre-vingt-dix ans.

La blancheur de son front livide

Semblait blanche sur ses draps blancs.

Il entr'ouvrit son grand œil pâle,

Et puis il parla d'une voix

Lointaine et vague comme un râle,

Ou comme un souffle au fond des bois.

 

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

Aux clairs matins de grand soleil

L'arbre fermentait sous la sève,

Mon cœur battait d'un sang vermeil.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

Comme la vie est douce et brève !

Je me souviens, je me souviens

Des jours passés, des jours anciens !

J'étais jeune ! je me souviens !

 

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

L'onde sent un frisson courir

À toute brise qui s'élève ;

Mon sein tremblait à tout désir.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve,

Ce souffle ardent qui nous soulève ?

Je me souviens, je me souviens !

Force et jeunesse ! ô joyeux biens !

L'amour ! l'amour ! je me souviens !

 

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?

Ma poitrine est pleine du bruit

Que font les vagues sur la grève,

Ma pensée hésite et me fuit.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve

Que je commence ou que j'achève ?

Je me souviens, je me souviens !

On va m'étendre près des miens ;

La mort ! la mort ! je me souviens !

 

DÉSIRS

 

Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,

De monter dans l'espace en poussant de grands cris,

De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,

Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

 

D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines

En refermant dessus leurs deux bras écartés ;

Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,

Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.

 

Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle :

Je voudrais être beau comme les anciens dieux,

Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle

Au lointain souvenir de mon corps radieux.

 

Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,

Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain ;

Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,

Comme on cueille des fruits en étendant la main.

 

Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes ;

Ces arômes divers nous les rendent plus doux.

J'aimerais promener mes caresses errantes

Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

 

J'adorerais surtout les rencontres des rues,

Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,

Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues,

Les baisers échangés au seul gré du hasard.

 

Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune

Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras ;

Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas

La blonde dont le front s'argente au clair de lune.

 

Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,

Partir d'un pied léger vers une autre chimère.

– Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent :

On trouverait au fond une saveur amère.

 

LA DERNIÈRE ESCAPADE[6]

 

I

 

Un grand château bien vieux aux murs très élevés.

Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,

S'élançant longue et droite aux fentes des pavés

Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse.

Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu,

S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée.

Sa tête fut, un soir, par le vent emportée ;

Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu,

S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure,

Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,

L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,

L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure.

Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs,

Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,

Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide.

Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,

Que la lézarde marque au front comme une ride,

Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné,

Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,

À l'aspect désolé des choses négligées.

 

Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend ;

Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,

Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,

Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,

Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.

Les arbres ont poussé des branches si mêlées

Que le soleil, jetant son averse de feu,

Ne pénètre jamais la noirceur des allées.

Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,

Et la voûte a grandi comme une cathédrale ;

Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,

L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.

 

Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent

Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,

Des valets ont paru, soutenant par les bras

Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.

Ils traînent lentement sur les marches verdies

Les hésitations de leurs jambes roidies,

Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.

Très vieux, – l'homme et la femme, – et branlant du menton,

Ils ont le front si lourd et la peau si fanée

Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça

Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.

Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,

Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.

Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,

Et regardent tout près, par terre, fixement.

Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement

Semble seul habiter cette décrépitude,

Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude

De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,

Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.

 

II

 

Mais un souffle de feu sur la plaine s'élève.

Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève,

Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer.

Partout la chaleur monte ainsi qu'une marée

Et, sur chaque prairie, une foule dorée

De jaunes papillons flotte et semble danser.

Épanouie au loin la campagne grésille,

C'est un bruit continu qui remplit l'horizon,

Car, affolé dans les profondeurs du gazon,

Le peuple assourdissant des criquets s'égosille.

Une fièvre de vie enflammée a couru,

Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière,

Ainsi qu'aux premiers jours d'un passé disparu,

Le vieux château reprend son sourire de pierre.

 

Alors les deux vieillards s'animent peu à peu :

Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,

Les membres desséchés lentement se détendent ;

Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,

Et leurs esprits, confus comme après un réveil,

S'étonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent.

Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.

L'homme se tourne un peu vers son antique amie,

La regarde un instant et dit : « Il fait bien bon. »

Elle, levant sa tête encor tout endormie

Et parcourant de l'œil les horizons connus,

Lui répond : « Oui, voilà les beaux jours revenus. »

Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.

Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres ;

Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau

Les traversent parfois d'une brusque secousse,

Ainsi qu'un vin trop fort montant à leur cerveau.

Ils balancent leurs fronts d'une façon très douce

Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois.

Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix :

« C'était un jour pareil que vous êtes venue

Au premier rendez-vous, dans la grande avenue. »

Puis ils n'ont plus rien dit ; mais leurs pensers amers

Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,

Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,

S'en retournent toujours par le même sillage.

Il reprit : « C'est bien loin, cela ne revient pas.

Et notre banc de pierre, au fond du parc, – là-bas ? »

La femme fit un saut comme d'un trait blessée :

« Allons le voir », dit-elle, et, la gorge oppressée,

Tous deux se sont levés soudain d'un même effort !

 

Coupe prodigieux tant il est grêle et pâle.

Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons d'or,

Elle, sous les dessins étranges d'un vieux châle !

 

III

 

Ils guettèrent, ayant grand'peur d'être aperçus ;

Et puis, voûtés, avec le dos rond des bossus,

Humbles d'être si vieux quand tout semblait revivre,

Ainsi que des enfants ils se prirent la main

Et partirent, barrant la largeur du chemin.

Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre,

Heurtait l'autre d'un coup d'épaule quelquefois,

Et des zigzags guidaient leur douteux équilibre.

Leurs bâtons supportant chaque bras resté libre

Trottaient à leurs côtés comme deux pieds de bois.

 

Mais, d'arrêts en arrêts dans leur course essoufflée,

Ils gagnèrent le parc et puis la grande allée.

Leur passé se levait et marchait devant eux,

Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places,

L'empreinte fraîche encor de leurs pieds amoureux ;

Comme si les chemins avaient gardé leurs traces,

Attendant chaque jour le couple habituel.

Ils allaient, tout chétifs, près des arbres énormes,

Perdus sous la hauteur des chênes et des ormes

Qui versaient autour d'eux un soir perpétuel.

 

Et comme un livre ancien dont on tourne la page :

« C'est ici », disait l'un. L'autre disait : « C'est là :

La place où je baisai vos doigts ? – Oui, la voilà.

– Vos lèvres ? – Oui ! c'est elle ! » Et leur pèlerinage,

De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts,

Continuait ainsi qu'un chemin de la croix.

Ils débordaient tous deux d'allégresses passées,

Élans que prend le cœur vers les bonheurs finis,

En songeant que jadis, les tailles enlacées,

Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis,

Muets, le sein troublé de fièvres inconnues,

Ils avaient parcouru ces mêmes avenues !

 

IV

 

Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux.

« C'est lui ! » dit-il. « C'est lui ! » reprit-elle. Ils s'assirent,

Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux

Les profondes noirceurs des arbres s'éclaircirent.

Mais voilà que dans l'herbe ils virent s'approcher

Un crapaud centenaire aux formes empâtées.

Il imitait, avec ses pattes écartées,

Des mouvements d'enfant qui ne sait pas marcher.

Un sanglot convulsif fit râler leurs haleines ;

Lui ! le premier témoin de leurs amours lointaines

Qui venait chaque soir écouter leurs serments !

Et seul il reconnut ces reliques d'amants,

Car hâtant sa démarche épaisse et patiente,

Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris,

Contre les pieds tremblants des amoureux flétris

Il traîna lentement sa grosseur confiante.

Ils pleuraient. – Mais soudain un petit chant d'oiseau

Partit des profondeurs du bois. C'était le même

Qu'ils avaient entendu quatre-vingts ans plus tôt !

Et dans l'effarement d'un délire suprême,

Du fond des jours finis devant eux accourus,

Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,

Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,

Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,

Et ses réveils à deux si doux, las et brisés,

Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,

Les senteurs des forêts aux sèves excitantes

Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers !…

 

Mais comme ils s'imprégnaient de tendresse, l'allée

S'ouvrit, laissant passer une brise affolée ;

Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois,

Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,

Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

 

Ils ont senti, brûlés de chaleurs d'épidermes,

Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,

Et se sont regardés comme pour s'embrasser !

Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages

Apparus à travers l'éloignement des âges

Et qui les emplissaient de ces désirs éteints,

L'une tout contre l'autre, étaient deux vieilles faces

Se souriant avec de hideuses grimaces !

Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints

D'une terreur rapide et formidable comme

L'angoisse de la mort !…

« Allons-nous-en ! » dit l'homme.

Mais ils ne purent pas se lever ; incrustés

Dans la rigidité du banc, épouvantés

D'être si loin, étant si vieux et si débiles.

Et leurs corps demeuraient tellement immobiles

Qu'ils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis

Tous deux, soudain, d'un grand élan, se sont enfuis.

 

Ils geignaient de détresse, et sur leur dos la voûte

Versait comme une pluie un froid lourd goutte à goutte ;

Ils suffoquaient, frappés par des souffles glacés,

Des courants d'air de cave et des odeurs moisies

Qui germaient là-dessous depuis cent ans passés.

Et sur leurs cœurs, fardeau pesant, leurs poésies

Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs,

Et faisaient trébucher leurs pas lents et poussifs.

 

V

 

La femme s'abattit comme un ressort qui casse ;

Lui, resta sans comprendre et l'attendit, debout,

Inquiet, la croyant seulement un peu lasse,

Car sa robe tremblait toujours. Puis tout à coup

L'épouvante lui vint ainsi qu'une bourrasque.

Il se pencha, lui prit les bras, et d'un effort

Terrible, il la leva, quoiqu'il fût très peu fort.

Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque

Il vit qu'elle étouffait et qu'elle allait mourir,

Et pour chercher de l'aide il se mit à courir

Avec de petits bonds effrayants et grotesques,

Décrivant, sans la main qui lui servait d'appui,

Au galop saccadé par son bâton conduit,

Des chemins compliqués comme des arabesques.

Son souffle était rapide et dur comme une toux.

Mais il sentit fléchir sa jambe vacillante,

Si molle qu'il semblait danser sur ses genoux.

Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante,

Et les arbres jouaient avec lui, le poussant,

Le rejetant de l'un à l'autre et paraissant

S'amuser lâchement avec cette agonie.

Il comprit que la lutte horrible était finie,

Et, comme un naufragé qui se noie, il jeta

Un petit cri plaintif en tombant sur la face.

Faible gémissement qu'aucun vent n'emporta !

Il entendit encor, quelque part dans l'espace,

Les longs croassements lugubres d'un corbeau

Mêlés aux sons lointains d'une cloche cassée.

Et puis tout bruit cessa. L'ombre épaisse et glacée

S'appesantit sur eux, lourde comme un tombeau.

 

VI

 

Ils restaient là. Le jour s'éteignit. Les ténèbres

Emplirent tout le ciel de leurs houles funèbres.

Ils restaient là, roulés comme deux petits tas

De feuilles, grelottant leurs fièvres acharnées,

Si vagues dans la nuit qu'on ne les trouva pas.

Ils formaient un obstacle aux bête étonnées

En barrant le sentier tracé de chaque soir.

Les unes s'arrêtaient, timides, pour les voir ;

D'autres les parcouraient ainsi que des épaves ;

Des limaces rampaient sur eux, traînant leurs baves ;

Des insectes fouillaient les replis de leurs corps,

Et d'autres s'installaient dessus, les croyant morts.

 

Mais un frisson bientôt courut par les allées.

Une averse entr'ouvrit les feuilles flagellées,

Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit.

Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore,

La pluie, en flots épais, tomba toute la nuit.

 

Puis, lorsque reparut la clarté de l'aurore,

Sous l'égout persistant des hauts feuillages verts

On ramassa, tout froids en leurs habits humides,

Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides

Ainsi que les noyés qu'on trouve au fond des mers.

 

PROMENADE À SEIZE ANS

 

La terre souriait au ciel bleu. L'herbe verte

De gouttes de rosée était encor couverte.

Tout chantait par le monde ainsi que dans mon cœur.

Caché dans un buisson, quelque merle moqueur

Sifflait. Me raillait-il ? Moi, je n'y songeais guère.

Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre

Du matin jusqu'au soir, je ne sais plus pourquoi.

Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.

Je gravis une pente et m'assis sur la mousse

À ses pieds. Devant nous une colline rousse

Fuyait sous le soleil jusques à l'horizon.

Elle dit : « Voyez donc ce mont, et ce gazon

Jauni, cette ravine au voyageur rebelle ! »

Pour moi je ne vis rien, sinon qu'elle était belle.

Alors elle chanta. Combien j'aimais sa voix !

Il fallut revenir et traverser le bois.

Un jeune orme tombé barrait toute la route ;

J'accourus ; je le tins en l'air comme une voûte

Et, le front couronné du dôme verdoyant,

La belle enfant passa sous l'arbre en souriant.

Émus de nous sentir côte à côte, et timides,

Nous regardions nos pieds et les herbes humides.

Les champs autour de nous étaient silencieux.

Parfois, sans me parler, elle levait les yeux ;

Alors il me semblait (je me trompe peut-être)

Que dans nos jeunes cœurs nos regards faisaient naître

Beaucoup d'autres pensers, et qu'ils causaient tout bas

Bien mieux que nous, disant ce que nous n'osions pas.

 

SOMMATION SANS RESPECT

 

Je connaissais fort peu votre mari, madame ;

Il était gros et laid, je n'en savais pas plus.

Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,

Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

 

Je sentais que cet être inoffensif et bête

Se trouvait trop petit pour être dangereux,

Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,

Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

 

Et puis, que m'importait d'ailleurs ? Mais aujourd'hui

Il vous vient à l'esprit je ne sais quel caprice.

Vous parlez de serments, devoir et sacrifice

Et remords éternels !… Et tout cela pour lui ?

 

Y songez-vous, madame ? Et vous croyez vous née,

Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d'espoir,

Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir

Auprès de ce magot qui vous a profanée ?

 

Quoi ! Pourriez-vous avoir un instant de remords ?

Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,

Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,

Qui m'étonnerait bien s'il laissait de sa race ?

 

Regardez-le, madame, il a les yeux percés

Comme deux petits trous dans un muid de résine.

Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés,

Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,

 

En toute occasion doit le gêner beaucoup.

Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou

Pour ne point maculer son plastron de chemise

Qu'il a d'ailleurs poivré de tabac, car il prise.

 

Une fois au salon il s'assied à l'écart,

Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue

À la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car

Il sait qu'en digérant il ronfle comme un orgue.

 

Il fait des jeux de mots avec sérénité ;

Vous appelle : « ma chatte » et : « ma cocotte aimée »,

Et veut, pour toute gloire et toute renommée,

Être, en leurs différends, des voisins consulté.

 

On dit partout de lui que c'est un bien brave homme.

Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, économe,

Surveille la servante et lui prend le mollet,

Mais ne va pas plus haut… Elle le trouve laid.

 

Il cache la bougie et tient compte du sucre,

Volontiers se mettrait à ravauder ses bas

Et, bien qu'il ait très fort au cœur l'amour du lucre,

Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas

 

Il ne vous comprend point plus qu'un âne un poème.

Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,

Et si je lui disais soudain que je vous aime,

Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.

 

Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,

Grotesque épouvantail que sur l'amour on juche,

Comme on met dans un arbre un mannequin de bois

Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.

 

Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie ;

Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement.

Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,

Nous le ferons crever dans un embrassement.

 

LA CHANSON DU RAYON DE LUNE

 

Faite pour une nouvelle

 

Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.

Sais-tu d'où je viens ? Regarde là-haut.

Ma mère est brillante, et la nuit est brune.

Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau ;

Je m'étends sur l'herbe et cours sur la dune ;

Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,

Comme un maraudeur qui cherche fortune.

Je n'ai jamais froid ; je n'ai jamais chaud.

Je suis si petit que je passe

Où nul autre ne passerait.

Aux vitres je colle ma face

Et j'ai surpris plus d'un secret.

Je me couche de place en place

Et les bêtes de la forêt,

Les amoureux au pied distrait,

Pour mieux s'aimer suivent ma trace.

Puis, quand je me perds dans l'espace,

Je laisse au cœur un long regret.

 

Rossignol et fauvette

Pour moi chantent au faîte

Des ormes ou des pins.

J'aime à mettre ma tête

Au terrier des lapins,

Lors, quittant sa retraite

Avec des bonds soudains,

Chacun part et se jette

À travers les chemins.

Au fond des creux ravins

Je réveille les daims

Et la biche inquiète.

Elle évente, muette,

Le chasseur qui la guette

La mort entre les mains,

Ou les appels lointains

Du grand cerf qui s'apprête

Aux amours clandestins.

 

Ma mère soulève

Les flots écumeux,

Alors je me lève,

Et sur chaque grève

J'agite mes feux.

Puis j'endors la sève

Par le bois ombreux ;

Et ma clarté brève,

Dans les chemins creux,

Parfois semble un glaive

Au passant peureux.

Je donne le rêve

Aux esprits joyeux,

Un instant de trêve

Aux cœurs malheureux.

 

Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.

Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut ?

Sous les arbres noirs la nuit était brune ;

Tu pouvais te perdre et glisser dans l'eau,

Errer par les bois, vaguer sur la dune,

Te heurter, dans l'ombre, au tronc du bouleau.

Je veux te montrer la route opportune ;

Et voilà pourquoi je viens de là-haut.

 

FIN D'AMOUR

 

Le gai soleil chauffait les plaines réveillées.

Des caresses flottaient sous les calmes feuillées.

Offrant à tout désir son calice embaumé,

Où scintillait encor la goutte de rosée,

Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée,

Laissait boire le suc en sa gorge enfermé.

De larges papillons se reposant sur elles

Les épuisaient avec un battement des ailes,

Et l'on se demandait lequel était vivant,

Car la bête avait l'air d'une fleur animée.

Des appels de tendresse éclataient dans le vent.

Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée !

Et dans la brune rose où se lèvent les jours

On entendait chanter des couples d'alouettes,

Des étalons hennir leurs fringantes amours,

Tandis qu'offrant leurs cœurs avec des pirouettes

Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois.

Une joie amoureuse, épandue et puissante,

Semant par l'horizon sa fièvre grandissante,

Pour troubler tous les cœurs prenait toutes les voix,

Et sous l'abri de la ramure hospitalière

Des arbres, habités par des peuples menus,

Par ces êtres pareils à des grains de poussière,

Des foules d'animaux de nos yeux inconnus,

Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes,

Mêlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.

 

Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin

Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.

Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main ;

L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

 

Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus :

« Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus. »

Il fit un geste pour répondre : « Est-ce ma faute ? »

Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte.

Elle reprit : « Un an ! rien qu'un an ! et voilà

Comment tout cet amour éternel s'envola !

Mon âme vibre encor de tes douces paroles !

J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles !

Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain ?

Tu m'embrassais hier, mon Amour ; et ta main,

Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche.

Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche ?

Pourquoi ? réponds ! » – Il dit : « – Est-ce que je le sais ? »

Elle mit son regard dans le sien pour y lire :

« Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,

Et comme chaque étreinte était un long délire ? »

Il se leva, roulant entre ses doigts distraits

La mince cigarette, et, d'une voix lassée :

« Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets ?

On ne rappelle pas une chose passée,

Et nous n'y pouvons rien, mon amie ! »

À pas lents

Ils partirent, le front penché, les bras ballants.

Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,

Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.

Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge

Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.

Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête,

L'Amour était partout comme une grande fête.

Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.

Un gars qui s'en allait au travail entonna

Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,

La servante de ferme embusquée à l'attendre.

 

Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité

Et la guettait parfois d'un regard de côté ;

Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,

À travers la verdure encor claire et récente,

Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas ;

Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.

Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,

Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce,

Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.

 

Il attendit d'abord, immobile et surpris,

Espérant que bientôt elle serait calmée,

Et sa lèvre lançait des filets de fumée

Qu'il regardait monter, se perdre dans l'air pur.

Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur :

« Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle. »

« Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en », dit-elle.

Et relevant sur lui ses yeux noyés de pleurs :

« Oh ! comme j'avais l'âme éperdue et ravie !

Et maintenant elle est si pleine de douleurs !…

Quand on aime, pourquoi n'est-ce pas pour la vie ?

Pourquoi cesser d'aimer ? Moi, je t'aime… Et jamais

Tu ne m'aimeras plus ainsi que tu m'aimais ! »

Il dit : « Je n'y peux rien. La vie est ainsi faite.

Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplète.

Le bonheur n'a qu'un temps. Je ne t'ai point promis

Que cela durerait jusqu'au bord de la tombe.

Un amour naît, vieillit comme le reste, et tombe.

Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis

Et nous aurons, après cette dure secousse,

L'affection des vieux amants, sereine et douce. »

Et pour la relever il la prit par le bras.

Mais elle sanglota : « Non, tu ne comprends pas. »

Et, se tordant les mains dans une douleur folle,

Elle criait : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Lui, sans parole,

La regardait. Il dit : « Tu ne veux pas finir,

Je m'en vais » et partit pour ne plus revenir.

 

Elle se sentit seule et releva la tête.

Des légions d'oiseaux faisaient une tempête

De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain

Jetait un trille aigu dans l'air frais du matin,

Et son souple gosier semblait rouler des perles.

Dans tout le gai feuillage éclataient des chansons :

Le hautbois des linots et le sifflet des merles,

Et le petit refrain alerte des pinsons.

Quelques hardis pierrots, sur l'herbe de la sente,

S'aimaient, le bec ouvert et l'aile frémissante.

Elle sentait partout, sous le bois reverdi,

Courir et palpiter un souffle ardent et tendre ;

Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit :

« Amour ! l'homme est trop bas pour jamais te comprendre ! »

 

PROPOS DES RUES

 

Quand sur le boulevard je vais flâner un brin,

Combien de fois j'entends, sans mourir de chagrin,

Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables,

Causer, en se faisant des sourires aimables.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Comment, c'est vous ?

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Par quel hasard ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Et la santé ?

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Pas mal, et vous ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Merci, très bien.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Quel temps superbe !

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

S'il peut continuer, nous aurons un été

Magnifique !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

C'est vrai.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Demain je vais à l'herbe !

Dans ma propriété.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

C'est le moment, tout part.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oui. – Chez moi les lilas ont un peu de retard ;

Le fond de l'air est sec et les nuits sont très fraîches.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oui – pas mal.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Quoi de neuf, en outre ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Rien.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Madame

Va bien ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Un peu grippée.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! par le temps qui court,

Tout le monde est malade. – Avez-vous vu le drame

De Machin ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Moi ? – Non pas – Qu'en dit-on ?

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Presque un four.

Ce n'est pas assez fait au courant de la plume.

Ce n'est point du Sardou. Très fort, Sardou !

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Très fort !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Machin s'applique trop. C'est bon dans un volume,

On y remarque moins le travail et l'effort ;

Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose !

Quand à tous les faiseurs de livres d'aujourd'hui

Je m'en prive. – Je n'ai plus l'âge où l'on peut lire

Beaucoup ; et mon journal suffit à mon ennui.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Le journal… et… le sexe !…

– Ils ont ce petit rire

Par lequel on avoue un vice comme il faut. –

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et la table ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! ça non. – Je n'ai pas ce défaut.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et vous vous occupez toujours de politique ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Beaucoup, c'est même là ma consolation !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Oh ! consacrer sa vie à la Chose publique,

Certes, c'est une grande et noble ambition.

Nous avons maintenant une fière phalange

D'orateurs à la Chambre.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Ils sont très forts, très forts.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts !

À propos, lisez-vous ce Zola ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Quelle fange ! ! !

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Et l'on viendra se plaindre après que tout est cher,

Et qu'on fraude, et qu'on trompe, et qu'on vole, et qu'on pille !

On sape la morale, on détruit la famille.

Où tombons-nous ?

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Hélas !… Allons, adieu mon cher,

L'heure me presse.

 

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ

Adieu. Compliments à madame.

 

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ

Je n'y manquerai pas. Mes respects, s'il vous plaît,

À votre demoiselle.

 

– Et chacun s'en allait. –

 

Et des prêtres savants disent qu'ils ont une âme !

Et que s'il est un signe où l'on voit sûrement

Qu'un Dieu fit naître l'homme au-dessus de la bête,

C'est qu'il mit la pensée auguste dans sa tête,

Et que ce noble esprit progresse incessamment !

Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe,

Et la sottise humaine obstinément persiste !

Entre l'homme et le veau si mon cœur hésitait,

Ma raison saurait bien le choix qu'il faudrait faire !

Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu'on préfère

La bêtise qui parle à celle qui se tait !

 

VÉNUS RUSTIQUE

 

Les Dieux sont éternels. Il en naît parmi nous

Autant qu'il en naissait dans l'antique Italie,

Mais on ne reste plus des siècles à genoux,

Et, sitôt qu'ils sont morts, le peuple les oublie.

Il en naîtra toujours, et les derniers venus

Régneront malgré tout sur la foule incrédule,

Tous les héros sont faits de la race d'Hercule.

La vieille terre enfante encore des Vénus.

 

I

 

Un jour de grand soleil, sur une grève immense,

Un pêcheur qui suivait, la hotte sur le dos,

Cette ligne d'écume où l'Océan commence,

Entendit à ses pieds quelques frêles sanglots.

Une petite enfant gisait, abandonnée,

Toute nue, et jetée en proie au flot amer,

Au flot qui monte et noie ; à moins qu'elle fût née

De l'éternel baiser du sable et de la mer.

 

Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,

Couchée en ses filets l'emporta triomphant,

Et, comme au bercement d'une barque qui flotte,

Le roulis de son dos fit s'endormir l'enfant.

Bientôt il ne fut plus qu'un point insaisissable,

Et le vaste horizon se referma sur lui,

Tandis que se déroule au bord de l'eau qui luit

Le chapelet sans fin de ses pas sur le sable.

 

Tout le pays aima l'enfant trouvée ainsi ;

Et personne n'avait de plus grave souci

Que de baiser son corps mignon, rose de vie,

Et son ventre à fossette, et ses petits bras nus.

Elle tendait les mains, par les baisers ravie,

Et sa joie éclatait en rires continus.

 

Quand elle put enfin s'en aller par les rues,

Posant l'un devant l'autre, avec de grands efforts,

Ses pieds sur qui roulait et chancelait son corps,

Les femmes l'acclamaient, pour la voir accourues.

Plus tard, vêtue à peine avec de courts haillons,

Montrant sa jambe fine en ses élans de chèvre,

À travers l'herbe haute au niveau de sa lèvre

Elle courut la plaine après les papillons,

Et sa joue attirait tous les baisers des bouches,

Comme une fleur séduit le peuple ailé des mouches.

Quand ils la rencontraient dans les champs, les garçons

L'embrassaient follement de la tête aux chevilles,

Avec la même ardeur et les mêmes frissons

Qu'en caressant le col charnu des grandes filles.

Les vieillards la faisaient danser sur leurs genoux ;

Ils enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,

Et pleins des souvenirs de l'ancien temps si doux,

Effleuraient ses cheveux de leurs lèvres flétries.

 

Bientôt, quand elle alla rôder par les chemins,

Elle eut à ses côtés un troupeau de gamins

Qui fuyaient le logis ou désertaient la classe.

D'un signe elle domptait les petits et les grands,

Et du matin au soir, sans être jamais lasse,

Elle traîna partout ces amoureux errants.

Leurs cœurs, pour la séduire, inventaient mainte fraude.

Les uns, la nuit venue, allaient à la maraude,

Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins,

Et ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins ;

D'autres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,

Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,

Grimpaient de branche en branche au sommet des forêts.

 

Quelquefois on allait à la pêche aux crevettes.

Elle, la jambe nue et poussant son filet,

Cueillait la bête alerte avec un coup rapide ;

Eux regardaient trembler, à travers l'eau limpide,

Les contours incertains de son petit mollet.

Puis, lorsqu'on retournait, le soir, vers le village,

Ils s'arrêtaient parfois au milieu de la plage,

Et se pressant contre elle, émus, tremblant beaucoup,

La mangeaient de baisers en lui serrant le cou,

Tandis que grave et fière, et sans trouble, et sans crainte,

Muette, elle tendait la joue à leur étreinte.

 

II

 

Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté

Avait l'odeur d'un fruit en sa maturité.

Ses cheveux étaient blonds, presque roux. Sur sa face

Le dur soleil des champs avait marqué sa trace :

Des petits grains de feu, charmant et clairsemés.

Le doux effort des seins en sa robe enfermés

Gonflait l'étoffe, usant aux sommets son corsage.

Tout vêtement semblait taillé pour son usage,

Tant on la sentait souple et superbe dedans.

Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents,

Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.

Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire ;

En la voyant venir ils couraient au-devant.

Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles,

Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,

Au vent de ses jupons, les passions charnelles.

Sa grâce enguenillée avait l'air d'un défi,

Et ses gestes étaient si simples et si justes,

Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle fît,

Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.

 

Et l'on disait au loin, qu'après avoir touché

Sa main, on lui restait pour la vie attaché.

 

Pendant les durs hivers, quand l'âpre froid pénètre

Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits,

Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,

Des ombres s'approchaient, la nuit, de sa fenêtre,

Et, tachant la pâleur morne de l'horizon,

Rôdaient comme des loups autour de sa maison.

 

Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres

Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés,

Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés,

Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,

Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.

Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,

Versant une chaleur meurtrière à la plaine ;

Les travailleurs courbés se taisaient, hors d'haleine.

Seules les larges faux, abattant les épis,

Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis ;

Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à l'aise

Dans sa chemise large et nouée à son col,

Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise

Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.

Elle marchait alerte et portait à l'épaule

La gerbe de froment ou la botte de foin.

Les hommes se dressaient en la voyant de loin,

Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle,

Et semblaient aspirer avec des souffles forts

La troublante senteur qui venait de son corps,

Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine !

 

Puis, voilà qu'au déclin d'un long jour de moisson,

Quand l'Astre rouge allait plonger à l'horizon,

On vit soudain, dressés au sommet de la plaine

Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux,

Debout dans le soleil, se battre à coups de faux !

 

Et l'ombre ensevelit la campagne apaisée.

L'herbe rase sua des gouttes de rosée ;

Le couchant s'éteignit, tandis qu'à l'orient

Une étoile mettait au ciel un point brillant.

Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent :

Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux ;

La terre s'endormit sous un pesant repos,

Et dans le ciel tout noir les astres s'allumèrent.

 

Elle prit un chemin s'enfonçant dans un bois,

Et se mit à danser en courant, affolée

Par la puissante odeur des feuilles, et parfois

Regardant, à travers les arbres de l'allée,

Le clair miroitement du ciel poudré de feu.

Sur sa tête planait comme un silence bleu,

Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse

De la nuit, la subtile et si molle langueur

De l'ombre tiède qui fait défaillir le cœur,

Et qui vous met à l'âme une vague détresse

D'être seul. – Mais des pas voilés, des bonds craintifs,

Ces bruits légers et sourds que font les marches douces

Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,

Emplirent les taillis de frôlements furtifs.

D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.

 

Elle s'assit, sentant un engourdissement

Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu'aux hanches,

Un besoin de jeter au loin son vêtement,

De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre

Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.

Et parfois elle avait de rapides frissons,

Une chaleur courant de la peau jusqu'aux moelles.

 

Les points de feu des vers luisants dans les buissons

Mettaient à ses côtés comme un troupeau d'étoiles.

 

Mais un corps tout à coup s'abattit sur son corps ;

Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche,

Et dans l'épais gazon, moelleux comme une couche,

Deux bras d'homme crispés lièrent ses efforts.

Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme

Tout du long sur le sol, comme un bœuf qu'on assomme ;

Un autre le tenait couché sous son genou

Et le faisait râler en lui serrant le cou.

Mais lui-même roula, la face martelée

Par un poing furieux. – À travers les halliers

On entendait venir des pas multipliés. –

Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mêlée,

Un tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs

Lorsque la blonde biche a fait bramer les mâles.

C'étaient des hurlements de colère, des râles,

Des poitrines craquant sous l'étreinte des nerfs,

Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,

Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre écarté,

Et suivant le combat d'un œil plein de fierté,

De la lutte féroce elle attendait l'issue.

Or quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant,

Il s'élança vers elle, ivre et couvert de sang ;

Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcôve

Elle reçut sans peur ses caresses de fauve !

 

III

 

Quand le feu prend soudain dans un village, on voit

L'incendie égrener, ainsi qu'une semence,

Ses flammes à travers le pays ; chaque toit

S'allume à son voisin comme une torche immense,

Et l'horizon entier flamboie. Un feu d'amour

Qui ravageait les cœurs, brûlait les corps, et, comme

L'incendie, emportait sa flamme d'homme en homme,

Eut bientôt embrasé le pays d'alentour.

Par les chemins des bois, par les ravines creuses,

Où la poussait, le soir, un instinct hasardeux,

Son pied semblait tracer des routes amoureuses,

Et ses amants luttaient sitôt qu'ils étaient deux.

Elle s'abandonnait sans résistance, née

Pour cette œuvre charnelle, et le jour ou la nuit,

Sans jamais un soupir de bonheur ou d'ennui,

Acceptait leurs baisers comme une destinée.

Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux

Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,

Cueillant ce fruit d'ivresse éternelle que sème

La Beauté dans ces flancs de déesse qu'elle aime,

Gardait au fond du cœur un long frémissement

Et, grelottant d'amour comme on tremble de fièvre,

Il la cherchait sans cesse avec acharnement,

Laissant tomber des mots éperdus de sa lèvre.

 

IV

 

Les animaux aussi l'aimaient étrangement.

Elle avait avec eux des caresses humaines,

Et près d'elle ils prenaient des allures d'amant.

Ils frottaient à son corps ou leurs poils ou leurs laines ;

Les chiens la poursuivaient en léchant ses talons ;

Elle faisait, de loin, hennir les étalons,

Se cabrer les taureaux comme auprès des génisses,

Et l'on voyait, trompé par ces ardeurs factices,

Les coqs battre de l'aile et les boucs s'attaquer

Front contre front, dressés sur leurs jambes de faunes.

Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes

Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.

Tous les oiseaux du bois chantaient à son passage,

Ou parfois d'un coup d'aile errant la caressaient,

Nourrissant leurs petits cachés en son corsage.

Elle emplissait d'amour des troupeaux qui passaient,

Et les graves béliers aux cornes recourbées,

N'écoutant plus l'appel chevrotant du berger,

Et les brebis, poussant un bêlement léger,

Suivaient, d'un trot menu, ses grandes enjambées.

 

V

 

Certains soirs, échappant à tous, elle partait

Pour aller se baigner dans l'eau fraîche. La lune

Illuminait le sable et la mer qui montait.

Elle hâtait le pas, et sur la blonde dune

Aux lointains infinis et sans rien de vivant,

Sa grande ombre rampait très vite en la suivant.

En un tas sur la plage elle posait ses hardes,

S'avançait toute nue et mouillait son pied blanc

Dans le flot qui roulait des écumes blafardes,

Puis, ouvrant les deux bras, s'y jetait d'un élan.

Elle sortait du bain heureuse et ruisselante,

Se couchait tout du long sur la dune, enfonçant

Dans le sable son corps magnifique et puissant,

Et, quand elle partait d'une marche plus lente,

Son contour demeurait près du flot incrusté.

On eût dit à le voir qu'une haute statue

De bronze avait été sur la grève abattue,

Et le ciel contemplait ce moule de Beauté

Avec ses milliers d'yeux. – Puis la vague furtive

L'atteignant refaisait toute plate la rive !

 

VI

 

C'était l'Être absolu, créé selon les lois

Primitives, le type éternel de la race

Qui dans le cours des temps reparaît quelquefois,

Dont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse

Tous les vouloirs humains, et dont l'Art saint est né.

Ainsi que l'Homme aima Cléopâtre et Phryné

On l'aimait ; et son cœur répandait, comme une onde,

Sa tendresse abondante et sereine sur tous.

Elle ne détestait qu'un être par le monde :

C'était un vieux berger perfide à qui les loups

Obéissaient.

Jadis une Bohémienne

Le jeta tout petit dans le fond d'un fossé.

Un pâtre du pays qui l'avait ramassé

L'éleva, puis mourut, lui laissant une haine

Pour quiconque était riche ou paraissait heureux,

Et, disait-on, beaucoup de secrets ténébreux.

 

L'enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,

Menant paître au hasard des chèvres ou des oies,

Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,

Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.

Alors qu'il s'endormait roulé dans son manteau,

Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches ;

Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,

Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine

Ce filet de fumée au-dessus des maisons

Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.

 

Il vieillit. – Un effroi grandit à ses côtés.

On en parlait, le soir, dans les longues veillées,

Et d'étranges récits à son nom chuchotés

Tenaient jusqu'au matin les femmes réveillées.

À son gré, disait-on, il guidait les destins,

Sur les toits ennemis faisait choir des désastres,

Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,

Épelait l'avenir au fond des cieux lointains.

Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,

Ne se mêlant jamais aux hommes et souvent,

Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,

Des voix lui répondaient qui n'étaient point du monde.

On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,

Car il savait dompter les taureaux furieux.

 

Et puis d'autres rumeurs coururent la contrée.

 

Une fille, qu'un soir il avait rencontrée,

Sentit à son aspect un trouble la saisir.

Il ne lui parla pas ; mais, dans la nuit suivante,

Elle se réveilla frissonnant d'épouvante ;

Elle entendait, au loin, l'appel de son désir.

Se sentant impuissante à soutenir la lutte,

Malgré l'obscurité redoutable, elle alla

Partager avec lui la paille de sa hutte !

 

Lors, suivant son caprice impur, il appela

Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,

Sans révolte pourtant, et sans pudeurs rebelles,

Prêtaient des seins de vierge aux choses qu'il voulait

Et paraissaient l'aimer bien qu'il fût vieux et laid.

 

Il était si velu du front et de la lèvre,

Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,

Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,

Sa figure semblait pleine de poils de chèvre !

Et son pied bot mettait sur la cime du mont,

Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,

Comme un sautillement sinistre de démon.

 

Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs obscènes,

Près d'un coteau désert et sans verdure encor

Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient d'un manteau d'or,

Par un brillant matin d'avril, rencontra celle

Que le pays entier adorait. – Il reçut

Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperçut,

Et frémit de désir tant il la trouva belle.

Et leurs regards croisés s'attaquèrent. – Ce fut

La rencontre de Dieux ennemis sur la terre !

Il eut l'étonnement d'un chasseur à l'affût

Qui cherche une gazelle et trouve une panthère !

Elle passa. – La fleur de ses lourds cheveux blonds

Se confondit, au pied de la côte embaumée,

Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs d'ajoncs.

Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée,

Et malgré le dégoût qu'elle sentait pour lui,

Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.

 

Elle erra jusqu'au soir ; mais, à la nuit venue,

Elle s'épouvanta, pour la première fois,

De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.

Alors, en traversant une noire avenue,

Entre les rangs pressés des chênes, tout à coup,

Elle crut voir le pâtre immobile et debout.

Mais, comme elle partit d'une course affolée,

Elle ne sut jamais, dans son effarement,

Si ce qu'elle avait vu n'était pas seulement

Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'allée.

 

Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,

Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans l'aile,

S'affaissait sous la peur incessante et mortelle.

Même elle n'osait plus sortir de sa maison,

Car sitôt qu'elle allait aux champs, elle était sûre

De voir le Vieux paraître au détour d'un chemin ;

Son œil rusé semblait dire : « C'est pour demain »,

Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.

 

Bientôt un poids si lourd courba sa volonté

Qu'en son cœur engourdi de crainte vint à naître

Un besoin d'obéir à la fatalité.

Et, décidée enfin à se rendre à son Maître,

Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.

 

La neige dont le sol était partout couvert

Étalait sa blancheur immobile. Une brise,

Qui paraissait venir du bout du monde, errait

Glaciale, et faisait craquer par la forêt

Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.

Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu'un fil

De lumière, indiquait à peine son profil.

La souffrance du froid étreignait jusqu'aux pierres.

 

Elle marchait, les pieds gelés, et sans songer,

Certaine qu'elle allait trouver le vieux berger,

Et tachant d'un point noir les plaines solitaires.

Mais elle s'arrêta clouée au sol : là-bas,

Sur la neige, couraient deux bêtes effrayantes ;

Elles semblaient jouer et prenaient leurs ébats,

Et l'ombre agrandissait leurs gambades géantes.

Puis, poussant par la nuit leurs élans vagabonds,

Toutes deux, dans l'ardeur d'une gaieté folâtre,

Du fond de l'horizon vinrent en quelques bonds.

Elle les reconnut : c'étaient les chiens du pâtre.

 

Hors d'haleine, efflanqués par la faim, l'œil ardent

Sous la ronce des poils emmêlés de leur tête,

Ils sautaient devant elle avec des cris de fête

Et ce rire velu qui découvre la dent.

Comme deux grands Seigneurs vont en une province

Quérir et ramener la Belle de leur Prince,

Et, la guidant vers lui, caracolent autour,

Ainsi la conduisaient ces messagers d'amour.

 

Mais l'Homme qui guettait, debout sur une butte,

Vint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.

La porte était ouverte, il la poussa dedans,

La dévêtant déjà de ses regards ardents,

Et des pieds à la tête il tressaillit de joie,

Ainsi qu'on fait au choc d'un bonheur qu'on attend.

Depuis qu'il l'avait vue il était haletant

Comme un limier qui chasse et n'atteint point sa proie !

 

Or, quand elle sentit traîner contre sa peau

La caresse visqueuse ainsi qu'une limace

De ce vieux qui gardait l'odeur de son troupeau,

Tout son être frémit sous ce baiser de glace.

Mais lui, tenant ce corps d'amour, aux flancs si doux,

Que tant de fiers garçons devaient déjà connaître,

Et fait pour être aimé si follement de tous,

En son cœur de vieillard difforme, sentit naître

La jalousie aiguë et sans pardon. Il eut

Un besoin vague et fort de vengeance cruelle !

 

Elle subit d'abord l'amant maigre et poilu,

Puis, comme elle luttait, il se rua sur elle

En la frappant du poing pour qu'elle consentît,

Et le silence épais des neiges amortit

Quelques cris, comme ceux des gens qu'on assassine.

Tout à coup, les deux chiens poussèrent longuement

Par la plaine déserte un triste hurlement,

Et des frissons de peur couraient sur leur échine.

 

Dans la cabane alors ce fut comme un combat :

Les heurts désespérés d'un corps qui se débat

Sonnant contre les murs de l'étroite demeure ;

Puis, comme les sanglots d'une femme qui pleure !

Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa

Après un faible appel de secours qui passa

Et mourut sans écho dan les champs !

Le jour pâle

Commençait à tomber faiblement du ciel gris.

Un vent plus froid geignait avec le bruit d'un râle.

Le givre avait roidi les arbres rabougris

Qui semblaient morts. C'était partout la fin des choses.

 

Mais, comme on lève un voile, un nuage glissant

Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses.

Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang

Et le coteau désert au bout des plaines blanches,

Et la hutte du pâtre, et la glace des branches.

On eût dit qu'un grand meurtre emplissait l'horizon !

– Et le berger parut au seuil de sa maison. –

Il était rouge aussi, plus rouge que l'aurore !

Même, lorsque le ciel cramoisi fut lavé,

Quand tout redevint blanc sous le soleil levé,

Lui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,

Comme s'il eût trempé son visage et sa main,

Avant que de sortir, dans un flot de carmin.

Il se pencha, prenant de la neige, et la trace

De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.

S'étant agenouillé pour se laver la face,

Une eau rouge en coula, qu'il regardait, tremblant,

Avec des soubresauts de peur. – Puis il s'enfuit.

 

Il dévale du mont, roule dans les ornières,

Perce d'épais fourrés pareils à des crinières,

Et fait mille détours comme un loup qu'on poursuit !

Il s'arrête. – Son œil que la terreur dilate

Guette de tous côtés s'il est loin d'un hameau ;

Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d'eau,

Pour effacer encor quelque tache écarlate !

Puis il repart. – Mais en son cœur surgit l'effroi

D'errer jusqu'à la mort, sans rencontrer personne,

Par la neige si vaste et sous un ciel si froid !

Il écoute. – Il entend une cloche qui sonne,

Et va vers le village à pas précipités.

Les paysans déjà causaient de porte en porte ;

Il leur crie en courant : « Venez tous, Elle est morte ! »

Il passe. – Il va frapper aux logis écartés,

Répétant : « Venez donc, venez, je l'ai tuée ! »

Alors une rumeur grandit, continuée

Jusqu'aux hameaux voisins. Et chacun, se levant

Et quittant sa maison, accompagne le pâtre.

Mais lui n'arrête pas sa course opiniâtre ;

Il marche. – Le troupeau des hommes le suivant

Déroule par les prés sans tache un ruban sombre.

Tout pays qu'on traverse augmente encor leur nombre ;

Ils vont, tumultueux, là-bas, vers la hauteur

Où les guide, essoufflé, leur sinistre pasteur !

 

Ils ont compris quelle est la femme assassinée,

Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment

Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement

Planer sur cette mort comme une Destinée.

 

Elle avait la Beauté, lui la Ruse ; il fallait

Qu'un des deux succombât. Deux Puissances égales

Ne règnent pas toujours. Deux Idoles rivales

Ne se partagent point le ciel, et le Dieu laid

Ne pardonne jamais au Dieu beau.

 

Sur la cime

De la côte, et devant la hutte on s'arrêta.

Il osa seul entrer en face de son crime,

Et, ramassant la morte aimée, il l'apporta,

Pour la leur jeter, nue, et d'un geste d'outrage,

Comme s'il eût crié : « Tenez, je vous la rends ! »

Puis il gagna sa hutte et s'enferma dedans.

On l'y laissa, mordu d'amour, et plein de rage.

 

Sur la neige gisait le corps éblouissant

Où n'apparaissait plus une goutte de sang ;

Car les chiens, la trouvant immobile et couchée,

L'avaient avec tendresse obstinément léchée.

Elle semblait vivante, endormie. Un reflet

De beauté surhumaine illuminait sa face.

Mais le couteau restait planté, juste à la place

Où s'ouvrait une route entre ses seins de lait.

Sa figure faisait une tache dorée

Sur la blancheur du sol. – Les hommes éperdus

La contemplaient ainsi qu'une chose sacrée !

Et ses cheveux ardents, en cercle répandus,

Luisaient comme la queue en feu d'une comète,

Comme un soleil tombé de la voûte des cieux ;

On eût dit des rayons qui sortaient de sa tête,

L'auréole qu'on met autour du front des dieux !

 

Mais quelques paysans, des vieux au cœur pudique,

Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,

Couvrirent brusquement sa claire nudité,

Et les jeunes, ayant coupé de longues branches,

Construit une civière et retroussé leurs manches,

Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emporté !

 

La foule, sans parole, à pas lents l'accompagne

Et, jusqu'aux bords lointains de la pâle campagne,

Rampe, comme un serpent, l'immense défilé.

Et puis tout redevint muet et dépeuplé !

 

Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte isolée,

Sent une solitude horrible autour de lui,

Comme si l'univers tout entier l'avait fuit.

Il sort et n'aperçoit que la plaine gelée !…

La peur l'étreint. N'osant rester seul plus longtemps,

Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.

Comme ils n'accourent point, il s'étonne, il regarde ;

Mais il ne les voit pas gambader par les champs…

Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte…

Il se met à hurler à la façon des fous !

 

Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous,

Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.

 

 

 

►◄

 

Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :

 

Ebooks libres et gratuits

http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

 

Adresse du site web du groupe :

http://www.ebooksgratuits.com/

 

Novembre 2005

 

– Élaboration de ce livre électronique :

Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à l’élaboration de ce livre, sont : Céline, Coolmicro et Fred.

 

– Source :

http://maupassant.free.fr : le site de référence sur Maupassant, à consulter impérativement : l’œuvre intégrale, bibliographie, biographie, etc.

 

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[1] Le Mur a paru dans la Revue moderne et naturaliste de janvier 1880.

[2] Un coup de soleil a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.

[3] Terreur a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.

[4] Nuit de neige a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.

[5] Au bord de l'eau a paru dans la République des Lettres du 20 mars 1876 sous le pseudonyme de Guy de Valmont. Sa publication ne provoqua aucun émoi, mais quand, en novembre 1879, une autre revue, la Revue moderne et naturaliste, redonna sous un autre titre Une fille, le même poème légèrement écourté, le parquet d'Étampes – ville où s'imprimait ce périodique – estima que cette pièce outrageait les moeurs et fit ouvrir contre son auteur et contre Allien, gérant de la revue, une information judiciaire. Il fallut alors à Guy le soutien de Flaubert pour le tirer de ce mauvais pas.

Inquiétante au départ pour Maupassant, l'affaire allait tourner à son avantage. La presse avait parlé de lui et son nom n'était plus celui d'un inconnu.

[6] La Dernière Escapade a paru dans la République des Lettres du 24 septembre 1876.

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