06 juin 2013

Jorge Luis Borges, Les ruines circulaires

300BBWL copie

 

Les ruines circulaires

 Nouvelle issue du recueil "Fictions"

 

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And if left dreaming about you…

Through the Looking-glass, IV.

 

 

                  Nul ne le vit débarquer dans la nuit unanime, nul ne vit le canot de bambou s’enfoncer dans la fange sacrée, mais, quelques jours plus tard, nul n’ignorait que l’homme taciturne venait du Sud et qu’il avait pour patrie un des villages infinis qui sont en amont, sur le flanc violent de la montagne, où la langue zende n’est pas contaminée par le grec et où la lèpre est rare. Ce qu’il y a de certain c’est que l’homme gris baisa la fange, monta sur la rive sans écarter (probablement sans sentir) les roseaux qui lui lacéraient la peau et se traîna, étourdi et ensanglanté, jusqu’à l’enceinte circulaire surmontée d’un tigre ou d’un cheval de pierre, autrefois couleur de feu et maintenant couleur de cendre. Cette enceinte est un temple dévoré par les incendies anciens et profané par la forêt paludéenne, dont le dieu ne reçoit pas les honneurs des hommes. L’étranger s’allongea contre le piédestal. Le soleil haut l’éveilla. Il constata sans étonnement que ses blessures s’étaient cicatrisées ; il ferma ses yeux pâles et s’endormit, non par faiblesse de la chair mais par décision de la volonté. Il savait que ce temple était le lieu requis pour son invincible dessein ; il savait que les arbres incessants n’avaient pas réussi à étrangler, en aval, les ruines d’un autre temple propice, aux dieux incendiés et morts également ; il savait que son devoir immédiat était de dormir. Vers minuit, il fut réveillé par le cri inconsolable d’un oiseau. Des traces de pieds nus, des figues et une cruche l’avertirent que les hommes de la région avaient épié respectueusement son sommeil et sollicitaient sa protection ou craignaient sa magie. Il sentit le froid de la peur et chercha dans la muraille dilapidée une niche sépulcrale et se couvrit de feuilles inconnues.

Le dessein qui le guidait n’était pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait rêver un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l’imposer à la réalité. Ce projet magique avait épuisé tout l’espace de son âme ; si quelqu’un lui avait demandé son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il n’aurait pas su répondre. Le temple inhabité et en ruine lui convenait, parce que c’était un minimum de monde visible ; le voisinage des paysans aussi, car ceux-ci se chargeaient de subvenir à ses besoins frugaux. Le riz et les fruits de leur tribut étaient un aliment suffisant pour son corps, consacré à la seule tâche de dormir et de rêver.

Au début, les rêves étaient chaotiques ; peu après ils furent de nature dialectique. L’étranger se rêvait au centre d’un amphithéâtre circulaire qui était en quelque sorte le temple incendié : des nuées d’élèves taciturnes fatiguaient les gradins ; les visages des derniers pendaient à des siècles de distance et à une hauteur stellaire, mais ils étaient tout à fait précis. L’homme leur dictait des leçons d’anatomie, de cosmographie, de magie ; les visages écoutaient avidement et essayaient de répondre avec intelligence, comme s’ils devinaient l’importance de cet examen qui rachèterait l’un d’eux de sa condition de vaine apparence et l’interpolerait dans un monde réel. L’homme, dans le rêve et dans le veille, considérait les réponses de ses fantômes, ne se laissait pas enjôler par les imposteurs, devinait à de certaines perplexités un entendement croissant. Il cherchait une âme qui méritât de participer à l’univers.

Au bout de neuf ou dix nuits il comprit avec quelque amertume qu’il ne pouvait rien espérer de ces élèves qui acceptaient passivement sa doctrine mais plutôt de ceux qui risquaient, parfois, une contradiction raisonnable. Les premiers, quoique dignes d’amour et d’affection, ne pouvaient accéder au rang d’individus ; les derniers préexistaient un peu plus. Un après-midi (maintenant les après-midi aussi étaient tributaires du sommeil, maintenant il ne veillait que quelques heures à l’aube) il licencia pour toujours le vaste collège illusoire et resta avec un seul élève. C’était un garçon taciturne, atrabilaire, parfois rebelle, aux traits anguleux qui répétaient ceux de son rêveur. Il ne fut pas longtemps déconcerté par la brusque élimination de ses condisciples ; ses progrès, au bout de quelques leçons particulières, purent étonner le maître. Pourtant, la catastrophe survint. L’homme, un jour, émergea du rêve comme d’un désert visqueux, regarda la vaine lumière de l’après-midi qu’il confondit tout d’abord avec l’aurore et comprit qu’il n’avait pas rêvé. Toute cette nuit-là et toute la journée, l’intolérable lucidité de l’insomnie s’abattit sur lui. Il voulut explorer la forêt, s’exténuer ; à peine obtint-il par la cigüe quelques moments de rêve débiles, veinés fugacement de visions de type rudimentaire : inutilisables. Il voulut rassembler le collège et à peine eut-il articulé quelques brèves paroles d’exhortation, que celui-ci se déforma, s’effaça. Dans sa veille presque perpétuelle, des larmes de colère brûlaient ses yeux pleins d’âge.

Il comprit que l’entreprise de modeler la matière incohérente et vertigineuse dont se composent les rêves est la plus ardue à laquelle puisse s’attaquer un homme, même s’il pénètre toutes les énigmes de l’ordre supérieur et inférieur : bien plus ardue que de tisser une corde de sable ou de monnayer le vent sans face. Il comprit qu’un échec initial était inévitable. Il jura d’oublier l’énorme hallucination qui l’avait égaré au début et chercha une autre méthode de travail. Avant de l’éprouver, il consacra un mois à la restauration des forces que le délire avait gaspillées. Il abandonna toute préméditation de rêve et presque sur-le-champ parvint à dormir pendant une raisonnable partie du jour. Les rares fois qu’il rêva durant cette période, il ne fit pas attention aux rêves. Pour reprendre son travail, il attendit que le disque de la lune fût parfait. Puis, l’après-midi, il se purifia dans les eaux du fleuve, adora les dieux planétaires, prononça les syllabes licites d’un nom puissant et s’endormit. Presque immédiatement, il rêva d’un cœur qui battait.

Il le rêva actif, chaud, secret, de la grandeur d’un poing fermé, grenat dans la pénombre d’un corps humain encore sans visage ni sexe ; il le rêva avec un minutieux amour pendant quatorze nuits lucides. Chaque nuit, il le percevait avec une plus grande évidence. Il ne le touchait pas : il se bornait à l’attester, à l’observer, parfois à le corriger du regard. Il le percevait, le vivait du fond de multiples distances et sous de nombreux angles. La quatorzième nuit il frôla de l’index l’artère pulmonaire et puis tout le cœur, du dehors et du dedans. L’examen le satisfit. Délibérément, il ne rêva pas pendant une nuit : puis il reprit le cœur, invoqua le nom d’une planète et essaya de voir un autre des organes principaux. Avant un an, il en arriva au squelette, aux paupières. Imaginer les cheveux innombrables fut peut-être la tâche la plus difficile. Il rêva un homme entier, un jeune homme, mais celui-ci ne se dressait pas ni ne parlait ni ne pouvait ouvrir les yeux. Nuit après nuit, l’homme le rêvait endormi.

Dans les cosmogonies gnostiques les démiurges pétrissent un rouge Adam qui ne parvient pas à se mettre debout ; aussi inhabile et rude et élémentaire que cet Adam de poussière était l’Adam de rêve que les nuits du magicien avaient fabriqué. Un après-midi, l’homme détruisit presque toute son œuvre, mais il se repentit. (Il aurait mieux valu pour lui qu’il la détruisît.) Après avoir épuisé les vœux aux esprits de la terre et du fleuve, il se jeta aux pieds de l’effigie qui était peut-être un tigre et peut-être un poulain, et implora son secours inconnu. Ce crépuscule-là, il rêva de la statue. Il la rêva vivante, frémissante : ce n’était pas un atroce bâtard de tigre et de poulain, mais ces deux créatures véhémentes à la fois et aussi un taureau, une rose, une tempête. Ce dieu multiple lui révéla que son nom terrestre était Feu, que dans ce temple circulaire (et dans d’autres semblables) on lui avait offert des sacrifices et rendu un culte et qu’il animerait magiquement le fantôme rêvé, de sorte que toutes les créatures, excepté le Feu lui-même et le rêveur, le prendraient pour un homme en chair et en os. Il lui ordonna de l’envoyer, une fois instruit dans les rites, jusqu’à l’autre temple en ruine dont les pyramides persistent en aval, pour qu’une voix le glorifiât dans cet édifice désert. Dans le rêve de l’homme qui rêvait, le rêvé s’éveilla.

Le magicien exécuta ces ordres. Il consacra un délai (qui finalement embrassa deux ans) à lui découvrir les arcanes de l’univers et du culte du feu. Il souffrait intimement de se séparer de lui. Sous le prétexte de la nécessité pédagogique, il reculait chaque jour les heures consacrées au sommeil. Il refit aussi l’épaule droite, peut-être déficiente. Parfois, il était tourmenté par l’impression que tout cela était déjà arrivé… En général, ses jours étaient heureux ; en fermant les yeux il pensait : « Maintenant je serai avec mon fils. » Ou, plus rarement : « Le fils que j’ai engendré m’attend et n’existera pas si je n’y vais pas. »

Il l’accoutuma graduellement à la réalité. Une fois il lui ordonna de dresser un drapeau sur une cime lointaine. Le lendemain, le drapeau flottait sur la cime. Il essaya d’autres expériences analogues, de plus en plus audacieuses. Il comprit avec une certaine amertume que son enfant était prêt à naître – et peut-être impatient. Cette nuit-là il l’embrassa pour la première fois et l’envoya dans l’autre temple dont les vestiges blanchoient en aval, à un grand nombre de lieues de forêt inextricable et de marécage. Auparavant (pour qu’il ne sût jamais qu’il était un fantôme, pour qu’il se crût un homme comme les autres) il lui infusa l’oubli total de ses années d’apprentissage.

Sa victoire et sa paix furent ternies par l’ennui. Dans les crépuscules du soir et de l’aube, il se prosternait devant l’image de pierre, se figurant peut-être que son fils exécutait des rites identiques, dans d’autres ruines circulaires, en aval ; la nuit il ne rêvait pas, ou rêvait comme le font tous les hommes. Il percevait avec une certaine pâleur les sons et les formes de l’univers : le fils absent s’alimentait de ces diminutions de son âme. Le dessein de sa vie était comblé ; l’homme demeura dans une sorte d’extase. Au bout d’un temps que certains narrateurs de son histoire préfèrent calculer en années et d’autres en lustres, il fut réveillé à minuit par deux rameurs : il ne put voir leurs visages, mais ils lui parlèrent d’un magicien dans le temple du Nord, capable de marcher sur le feu et de ne pas se brûler. Le magicien se rappela brusquement les paroles du dieu. Il se rappela que de toutes les créatures du globe, le feu était la seule qui savait que son fils était un fantôme. Ce souvenir, apaisant tout d’abord, finit par le tourmenter. Il craignit que son fils ne méditât sur ce privilège anormal et découvrît  de quelque façon sa condition de pur simulacre. Ne pas être homme, être la projection du rêve d’un autre homme, quelle humiliation incomparable, quel vertige ! tout père s’intéresse aux enfants qu’il a procréés (qu’il a permis) dans une pure confusion ou dans le bonheur ; il est naturel que le magicien ait craint pour l’avenir de ce fils, pensé entraille par entraille et trait par trait, en mille et une nuits secrètes.

Le terme de ses réflexions fut brusque, mais il fut annoncé par quelques signes. D’abord (après une longue sécheresse) un nuage lointain sur une colline, léger comme un oiseau ; puis, vers le Sud, le ciel qui avait la couleur rose de la gencive des léopards ; puis les grandes fumées qui rouillèrent le métal des nuits ; ensuite la fuite panique des bêtes. Car ce qui était arrivé il y a bien des siècles se répéta. Les ruines du sanctuaire du dieu du feu furent détruites par le feu. Dans une aube sans oiseaux le magicien vit fondre sur les murs l’incendie concentrique. Un instant, il pensa se réfugier dans les eaux, mais il comprit aussitôt que la mort venait couronner sa vieillesse et l’absoudre de ses travaux. Il marcha sur les lambeaux de feu. Ceux-ci ne mordirent pas sa chair, ils le caressèrent et l’inondèrent sans chaleur et sans combustion. Avec soulagement, avec humiliation, avec terreur, il comprit que lui aussi était une apparence, qu’un autre était en train de le rêver.

 

 

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Jorge Luis Borges, La nuit des dons

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La nuit des dons

Nouvelle extraite du Livre de sable

 

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                 C’est dans l’ancien salon de thé de l’Aigle, rue Florida, à la hauteur de la rue Piedad, que nous entendîmes raconter l’histoire que voici.

On discutait du problème de la connaissance. L’un de nous évoqua la thèse platonicienne selon laquelle nous avons déjà tout connu dans un monde antérieur, de sorte que connaître c’est reconnaître ; mon père – je crois bien que c’est lui – déclara que Bacon prétendait que si apprendre c’est se souvenir, ignorer n’est en fait qu’avoir oublié. Un autre interlocuteur, un monsieur âgé, qui devait se sentir un peu perdu dans cette métaphysique, se résolut à prendre la parole. Il dit d’une voix lente et assurée :

- Je n’arrive pas à comprendre ce que sont exactement ces archétypes platoniciens. Qui peut se rappeler la première fois qu’il a vu la couleur jaune ou le noir, ou la première fois qu’il a discerné le goût d’un fruit car il était alors sans doute très jeune et il ne pouvait savoir qu’il inaugurait là une très longue série. Il y a certes des fois premières que personne n’oublie. Je pourrais vous raconter le souvenir que je garde d’une certaine nuit à laquelle je repense souvent, la nuit du 30 avril 1874.

Les vacances jadis étaient plus longues qu’aujourd’hui, mais je ne sais pourquoi nous nous étions attardés jusqu’à cette date dans la propriété de nos cousins, les Dorna, à quelques kilomètres de Lobos. À cette époque, l’un des péons, Rufino, m’initiait aux choses de la campagne. J’allais sur mes treize ans ; il était, lui, nettement plus âgé et il avait la réputation d’être un garçon plein d’allant. Il était adroit ; quand on jouait à se battre avec des bâtons durcis au feu, c’était toujours son adversaire qui se retrouvait avec le visage noirci. Un vendredi, il me proposa d’aller le lendemain soir nous distraire au village. J’acceptai, bien entendu, sans savoir très bien de quoi il s’agissait. Je le prévins que je ne savais pas danser ; il me répondit que la danse s’apprend facilement. Après le repas, vers sept heures et demie, nous sortîmes. Rufino était tiré à quatre épingles comme pour aller à une fête et il arborait un poignard en argent ; quant à moi, je n’avais pas emporté mon couteau par crainte des plaisanteries. Nous ne tardâmes pas à apercevoir les premières maisons. Vous n’avez jamais mis les pieds à Lobos ? Peu importe ; il n’y a pas un village de la province qui ne soit identique aux autres, jusque dans le fait de se croire différent. Mêmes rues de terre battue, mêmes ornières, mêmes maisons basses, comme pour donner plus d’importance à un homme à cheval. À un coin de rue, nous avons mis pied à terre devant une maison peinte en bleu clair ou en rose, portant cette inscription : L’Étoile. Attachés au piquet, il y avait plusieurs chevaux bien harnachés. La porte d’entrée, entrouverte, laissait passer un rai de lumière. Au fond du vestibule il y avait une grande pièce, avec des bancs de bois le long des murs et, entre les bancs, des portes sombres qui donnaient sur Dieu sait quoi. Un petit roquet à poil jaune vint en aboyant me faire fête. Il y avait pas mal de monde ; une demi-douzaine de femmes allaient et venaient en peignoirs à fleurs. Une dame respectable, entièrement vêtue de noir, me parut être la maîtresse de maison. Rufino la salua et lui dit :

— Je vous amène un nouvel ami, qui ne sait pas encore bien monter.

— Il apprendra vite, soyez sans crainte, répondit la dame. Je me sentis gêné. Pour détourner l’attention ou pour qu’on voie que j’étais un enfant, je me mis à jouer avec le chien, à l’extrémité de l’un des bancs. Des chandelles étaient allumées, fichées dans des bouteilles, sur une table de cuisine et je me souviens aussi d’un petit brasero dans un coin au fond de la pièce. Sur le mur blanchi à la chaux, en face de moi, il y avait une gravure représentant la Vierge de la Miséricorde.

Quelqu’un, entre deux plaisanteries, grattait une guitare, maladroitement. La timidité m’empêcha de refuser un verre de genièvre qui me mit la bouche en feu. Parmi les femmes il y en avait une qui me parut différente des autres. On l’appelait la Captive. Je lui trouvai un peu l’air d’une Indienne, mais ses traits étaient beaux comme un dessin et ses yeux très tristes. La tresse de ses cheveux lui arrivait à la ceinture. Rufino, qui s’aperçut que je la regardais, lui dit :

— Raconte encore l’histoire de l’attaque des Indiens, pour nous rafraîchir la mémoire.

La jeune fille se mit à parler comme si elle était seule et je compris d’une certaine façon qu’elle ne pouvait penser à rien d’autre et que ce qu’elle nous racontait là était la seule chose qui lui fût jamais arrivée dans la vie. Elle nous dit ceci :

— Quand on m’amena de Catamarca, j’étais très petite. Qu’est-ce que je pouvais savoir des attaques d’Indiens ? Dans l’estancia, on n’en parlait même pas, par peur. J’ai su peu à peu, comme un secret, que les Indiens pouvaient venir comme un orage, tuer les gens et voler les animaux. Ils emportaient les femmes à l’intérieur des terres et ils abusaient d’elles. Je me suis entêtée à ne pas le croire. Lucas, mon frère, qui fut par la suite tué à coups de lance, m’assurait que ce n’était que mensonges, mais quand une chose est vraie il suffit que quelqu’un la dise une seule fois pour qu’on sache aussitôt que c’est la vérité. Le gouvernement leur distribue de l’alcool, du tabac et du maté pour qu’ils se tiennent tranquilles, mais ils ont leurs sorciers très malins qui les conseillent. Sur un ordre du cacique, ils n’hésitent pas à foncer entre les fortins dispersés. À force d’y penser, j’avais presque envie qu’ils viennent et je ne cessais de regarder du côté où le soleil se couche. Je ne sais pas mesurer le temps qui passe, mais il y a eu des gelées et des étés, et des marquages de bétail et la mort du fils du contremaître avant que ne se produise l’invasion. C’était comme si le vent de la pampa les apportait. Moi j’avais vu une fleur de chardon et j’avais rêvé des Indiens. Cela s’est passé à l’aube. Les animaux l’ont su avant les gens, comme pour les tremblements de terre. Le bétail était inquiet et les oiseaux passaient et repassaient dans l’air. Nous avons couru regarder du côté où je regardais toujours.

— Qui les a prévenus ? demanda quelqu’un. La jeune fille, toujours comme si elle était très loin, répéta sa dernière phrase.

— Nous avons couru regarder du côté où je regardais toujours. On aurait dit que tout le désert s’était mis à marcher. À travers les barreaux de fer de la grille nous avons vu le nuage de poussière avant de voir les Indiens. Ils venaient nous attaquer. Ils tapaient sur leur bouche avec la main et poussaient de grands cris. À Santa Irene il y avait quelques longs fusils qui n’ont servi qu’à faire du bruit et à les exciter encore plus.

La Captive parlait comme on récite une prière, de mémoire, mais moi j’avais entendu dans la rue les Indiens du désert et leurs cris. Brusquement ils furent dans la pièce et ce fut comme s’ils entraient à cheval dans les chambres d’un rêve. C’était une bande d’ivrognes. Aujourd’hui, quand j’évoque la scène, je les vois très grands. Celui qui marchait en tête donna un coup de coude à Rufino, qui se trouvait près de la porte. Celui-ci pâlit et s’écarta. La dame, qui n’avait pas bougé de sa place, se leva et nous dit :

— C’est Juan Moreira(25).

Avec le temps, je ne sais plus si je me rappelle l’homme de cette nuit ou celui que je devais voir plus tard si souvent aux combats de coqs. Je pense à la tignasse et à la barbe noire de Podesta, mais aussi à un visage rouquin, grêlé de petite vérole. Le petit chien bondit joyeusement à sa rencontre. D’un coup de cravache Moreira l’envoya rouler au sol. Il tomba sur le dos et mourut en agitant ses pattes. C’est ici que commence pour de bon mon histoire.

Je gagnai sans bruit l’une des portes ; elle donnait sur un couloir étroit et un escalier. En haut, je me cachai dans une pièce obscure. En dehors du lit, qui était très bas, je ne sais quels autres meubles il pouvait y avoir. J’étais tout tremblant. En bas, les cris ne diminuaient pas et un bruit de verre brisé me parvint. J’entendis des pas de femme qui montaient et je vis une brève lumière. Puis la voix de la Captive m’appela comme dans un murmure.

— Moi je suis ici pour servir, mais seulement à des gens de paix. Approche-toi, je ne te ferai aucun mal.

Elle avait déjà ôté son peignoir. Je m’allongeai près d’elle et cherchai son visage avec mes mains. Je ne sais combien de temps passa. Il n’y eut pas un mot ni un baiser. Je lui défis sa tresse et jouai avec ses cheveux, qui étaient très lisses, et ensuite avec elle. Nous ne devions plus nous revoir et je ne sus jamais son nom. Une détonation nous fit sursauter. La Captive me dit :

— Tu peux sortir par l’autre escalier. C’est ce que je fis, et je me retrouvai dans la rue en terre battue. Il y avait clair de lune. Un sergent de la police, avec un fusil, la baïonnette au canon, surveillait le mur. Il rit et me dit :

— À ce que je vois, tu es de ceux qui se lèvent de bonne heure.

Je dus répondre quelque chose, mais il n’y prêta pas attention. Le long du mur un homme se laissait glisser. D’un bond, le sergent lui cloua sa lame d’acier dans le corps. L’homme roula au sol où il resta étendu sur le dos, gémissant et perdant son sang. Je me souvins du petit chien. Le sergent, pour l’achever une bonne fois, lui redonna un coup de baïonnette. Avec une sorte d’éclat de joie, il lui lança :

— Aujourd’hui, Moreira, ça t’aura servi à rien de prendre la fuite. De tous côtés accoururent les hommes en uniforme qui avaient cerné la maison, puis vinrent les voisins. Andrés Chirino eut du mal à extraire l’arme du corps. Tous voulaient lui serrer la main. Rufino dit en riant :

— Il a fini de crâner, ce dur !

J’allais de groupe en groupe, racontant aux gens ce que j’avais vu. Soudain, je me sentis très fatigué ; peut-être avais-je de la fièvre. Je m’éclipsai, j’allai chercher Rufino et nous rentrâmes. Nous chevauchions encore quand nous aperçûmes les blancheurs de l’aube. Plus que fatigué, je me sentais étourdi par un tel flot d’événements. »

— Par le grand fleuve de cette nuit-là, dit mon père.

L’autre acquiesça :

— C’est vrai.

Dans le bref espace de quelques heures j’avais connu l’amour et j’avais vu la mort. À tous les hommes il arrive que toute chose soit révélée ou, du moins, tout ce qu’il est donné à un homme de connaître, mais moi, c’est du jour au lendemain que ces deux choses essentielles me furent révélées. Les années passent, et j’ai si souvent raconté cette histoire que je ne sais plus très bien si c’est d’elle que je me souviens ou seulement des paroles avec lesquelles je la raconte. Peut-être en va-t-il de même pour la Captive avec son récit d’Indiens. Maintenant peu importe que ce soit moi ou un autre qui ait vu tuer Moreira.

 

 

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25 Héros d’un célèbre feuilleton policier de Eduardo Gutierrez et du drame lui aussi intitulé Juan Moreira, représenté par la compagnie théâtrale des frères Podesta.

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Jorge Luis Borges, L'autre

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L'autre

Nouvelle issue du recueil " Le livre de sable"

 

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                        Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison. Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le temps, peut-être, il le deviendra pour moi.

Je sais que ce fut presque atroce tant qu’il dura, et plus encore durant les nuits d’insomnie qui suivirent. Cela ne signifie pas que le récit que j’en ferai puisse émouvoir un tiers.

Il devait être dix heures du matin. Je m’étais allongé sur un banc face au fleuve Charles. À quelque cinq cents mètres sur ma droite il y avait un édifice élevé dont je ne sus jamais le nom. L’eau grise charriait de gros morceaux de glace. Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps. L’image millénaire d’Héraclite. J’avais bien dormi ; la veille, mon cours de l’après-midi était parvenu, je crois, à intéresser mes élèves. Alentour il n’y avait pas âme qui vive.

J’eus soudain l’impression (ce qui d’après les psychologues correspond à un état de fatigue) d’avoir déjà écu ce moment. À l’autre extrémité de mon banc, quelqu’un s’était assis. J’aurais préféré être seul, mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour ne pas paraître discourtois. L’autre s’était mis à siffloter. C’est alors que m’assaillit la première des anxiétés de cette matinée. Ce qu’il sifflait, ce qu’il essayait de siffler (je n’ai jamais eu beaucoup d’oreille) était la musique créole de La Tapera, d’Elias Régulés(7). Cet air me ramena à un patio, qui a disparu, et au souvenir d’Alvaro Melian Laflnur(8), qui est mort depuis si longtemps.

Puis vinrent les paroles. Celles du premier couplet. La voix n’était pas celle d’Alvaro, mais elle cherchait à ressembler à celle d’Alvaro. Je la reconnus avec horreur. Je m’approchai de lui et lui demandai :

— Monsieur, vous êtes Uruguayen ou Argentin ?

— Je suis Argentin, mais depuis 1914 je vis à Genève.

— Telle fut sa réponse. Il y eut un long silence. Je repris :

— Au numéro 17 de la rue Malagnou, en face de l’église russe ? Il me répondit que oui.

— En ce cas, lui dis-je résolument, vous vous appelez Jorge Luis Borges. Moi aussi je suis Jorge Luis Borges. Nous sommes en 1969, et dans la ville de Cambridge.

— Non, me répondit-il avec ma propre voix, un peu lointaine. Au bout d’un moment, il insista :

— Moi, je suis à Genève, sur un banc, à quelques pas du Rhône. Ce qui est étrange c’est que nous nous ressemblons, mais vous êtes bien plus âgé que moi, vous avez les cheveux gris. Je lui répondis :

— Je peux te prouver que je ne mens pas. Je vais te dire des choses qu’un inconnu ne pourrait pas savoir. À la maison, il y a un maté d’argent avec un pied en forme de serpent que notre arrière-grand-père a ramené du Pérou. Il y a aussi une cuvette d’argent qui pendait à l’arçon. Dans l’armoire de ta chambre il y a deux rangées de livres. Les trois volumes des Mille et Une Nuits de Lane, illustrés d’eaux-fortes et avec des notes en petits caractères entre les chapitres, le dictionnaire latin de Quicherat, la Germanie de Tacite en latin et dans la traduction de Gordon, un Don Quichotte de chez Garnier, les Tablas de Sangre de Rivera Indarte (9), avec une dédicace de l’auteur, le Sartus Resartus de Carlyle, une biographie d’Amiel et, caché derrière les autres, un livre broché sur les mœurs sexuelles des peuples balkaniques. Je n’ai pas oublié non plus une fin d’après-midi dans un premier étage de la place Dubourg.

— Dufour, corrigea-t-il.

— Parfaitement, Dufour. Cela te suffit ?

— Non, répondit-il. Ces preuves ne prouvent rien. Si je suis en train de vous rêver, il est naturel que vous sachiez ce que je sais. Votre catalogue prolixe est tout à fait vain. L’objection était juste. Je lui répondis :

— Si cette matinée et cette rencontre sont des rêves, chacun de nous deux doit penser qu’il est le rêveur. Peut-être cesserons-nous de rêver, peut-être non. Entre-temps nous sommes bien obligés d’accepter le rêve tout comme nous avons accepté l’univers et comme nous acceptons le fait d’avoir été engendrés, de regarder avec les yeux, de respirer.

— Et si le rêve se prolongeait ? dit-il avec anxiété.

Pour le calmer et me calmer moi-même, je feignis un aplomb qui assurément, me faisait défaut. Je lui dis :

— Mon rêve a déjà duré soixante-dix ans. En fin de compte, quand on se souvient, on ne peut se retrouver qu’avec soi-même. C’est ce qui est en train de nous arriver, à ceci près que nous sommes deux. Ne veux-tu pas savoir quelque chose de mon passé, qui est l’avenir qui t’attend ? Il acquiesça sans dire un mot. Je continuai, un peu perdu.

— Mère est en pleine forme, dans sa maison, au coin de Charcas et de Maipu, à Buenos Aires, mais Père est mort depuis une trentaine d’années. Il est mort d’une maladie de cœur. Une crise d’hémiplégie l’a emporté, sa main gauche posée sur sa main droite était comme la main d’un enfant sur celle d’un géant. Il est mort avec l’impatience de mourir, mais sans une plainte. Notre grand-mère était morte dans la même maison. Quelques jours avant la fin, elle nous avait fait venir auprès d’elle et elle nous avait dit : « Je suis une très vieille femme qui est en train de mourir très lentement. Que personne ne s’affole d’une chose aussi commune et aussi banale. » Norah, ta sœur, s’est mariée et a deux garçons. À propos, comment vont-ils à la maison ?

— Bien. Père, toujours avec ses plaisanteries contre la foi. Hier soir il nous a dit que Jésus était comme les gauchos qui ne veulent jamais se compromettre, et que c’est pour cela qu’il prêchait par paraboles.

Il hésita puis il me dit :

— Et vous ?

— Je ne sais pas le nombre de livres que tu écriras, mais je sais qu’il y en aura trop. Tu écriras des poésies qui te procureront un plaisir non partagé, et des contes de caractère fantastique. Tu donneras des cours comme ton père et comme tant d’autres personnes de notre famille.

Je fus heureux qu’il ne me demandât rien sur l’échec ou le succès de ces livres. Je repris, sur un autre ton :

— Pour ce qui est de l’Histoire… Il y a eu une autre guerre, presque entre les mêmes protagonistes. La France n’a pas tardé à capituler ; l’Angleterre et l’Amérique ont livré contre un dictateur allemand, qui s’appelait Hitler, la bataille cyclique de Waterloo. Vers 1946, Buenos Aires a engendré un nouveau Rosas un dictateur assez semblable à notre parent. En 1955, la province de Cordoba nous a sauvés, comme l’avait fait autrefois la province d’Entre-Rios. Aujourd’hui les choses vont mal. La Russie est en train de s’emparer de la planète ; l’Amérique, entravée par la superstition de la démocratie, ne se résout pas à être un empire. De jour en jour notre pays devient plus provincial. Plus provincial et plus suffisant, comme s’il refusait de voir. Je ne serais pas surpris que l’enseignement du latin soit remplacé par celui du guarani.

Je remarquai qu’il ne me prêtait guère attention. La peur élémentaire de l’impossible qui apparaît pourtant comme certain l’effrayait. Moi qui n’ai pas été père, j’éprouvai pour ce pauvre garçon, qui m’était plus intime que s’il eût été chair de ma chair, un élan d’amour. Je vis qu’il serrait un livre entre ses mains. Je lui demandai ce que c’était.

— Les Possédés ou, à mon sens, les Démons de Fedor Dostoïevski, me répliqua-t-il non sans vanité.

— Je l’ai pratiquement oublié. Comment est-ce ?

Dès que j’eus parlé, je compris que ma question était un blasphème.

— Le maître russe, trancha-t-il, a pénétré plus avant que quiconque dans les labyrinthes de l’âme slave.

Cette tentative de rhétorique me fit penser qu’il s’était rasséréné.

Je lui demandai quels autres livres de ce maître il avait parcourus. Il énuméra deux ou trois titres, dont Le Double. Je lui demandai si, en les lisant, il distinguait bien les personnages, comme chez Joseph Conrad, et s’il comptait poursuivre l’examen de l’œuvre complète.

— À vrai dire non, me répondit-il un peu surpris. Je lui demandai ce qu’il était en train d’écrire et il me dit qu’il préparait un recueil de vers qui s’intitulerait Hymnes rouges. Il avait également songé à l’appeler Rythmes rouges.

— Pourquoi pas ? lui dis-je. Tu peux alléguer de bons antécédents. Le vers d’azur de Ruben Dario(10) et la chanson grise de Verlaine.

Sans m’écouter, il m’expliqua que son livre chanterait la fraternité de tous les hommes. Le poète de notre temps ne saurait tourner le dos à son époque. Je demeurai pensif et lui demandai s’il se sentait véritablement frère de tous. Par exemple de tous les croquemorts, de tous les facteurs, de tous les scaphandriers, de tous ceux qui habitent à des numéros pairs, de tous les gens aphones, etc. Il me dit que son livre se référait à la grande masse des opprimés et des parias.

— Ta masse d’opprimés et de parias n’est, lui répondis-je, qu’une abstraction. Seuls les individus existent, si tant est que quelqu’un existe. L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui, a proclamé un certain Grec. Nous deux, sur ce banc de Genève ou de Cambridge, en sommes peut-être la preuve. Sauf dans les pages sévères de l’Histoire, les faits mémorables se passent de phrases mémorables. Un homme sur le point de mourir cherche à se rappeler une gravure entrevue dans son enfance ; les soldats qui vont monter à l’assaut parlent de la boue ou du sergent. Notre situation était unique et, à vrai dire, nous n’y étions pas préparés. Nous avons, fatalement, parlé de littérature ; je crains de n’avoir rien dit d’autre que ce que je dis d’habitude aux journalistes. Mon alter ego croyait à l’invention ou à la découverte de métaphores nouvelles ; moi, à celles qui correspondent à des affinités intimes et évidentes et que notre imagination a déjà acceptées. La vieillesse des hommes et le crépuscule, les rêves et la vie, le temps qui passe et l’eau. Je lui exposai mon opinion, qu’il exposerait dans un livre, des années plus tard. Il m’écoutait à peine. Soudain, il dit :

— Si vous avez été moi, comment expliquer que vous ayez oublié votre rencontre avec un monsieur âgé qui, en 1918, vous a dit que lui aussi était Borges ?

Je n’avais pas pensé à cette difficulté. Je lui répondis sans conviction :

— Peut-être le fait a-t-il été si étrange que j’ai tenté de l’oublier. Il risqua une timide question : — Comment se porte votre mémoire ?

Je compris que pour un garçon qui n’avait pas encore vingt ans, un homme de plus de soixante-dix ans était quasiment un mort. Je lui répondis :

— La plupart du temps elle ressemble à l’oubli, mais elle retrouve encore ce qu’on lui demande. J’apprends l’anglo-saxon et je ne suis pas le dernier de la classe. Notre conversation durait déjà depuis trop longtemps pour être un songe. Il me vint brusquement une idée.

— Je peux te prouver immédiatement, lui dis-je, que tu n’es pas en train de rêver de moi. Écoute bien ce vers que tu n’as jamais lu, que je sache. Lentement, je déclamai le vers célèbre :

 

L’hydre-univers tordant son corps écaillé d’astres.

 

Je sentis sa stupeur presque craintive. Il le répéta à voix basse en savourant chacun des mots resplendissants.

— C’est vrai, murmura-t-il. Je ne pourrai jamais, moi, écrire un tel vers.

Hugo nous avait réunis.

Auparavant, il avait répété avec ferveur, je m’en souviens maintenant, ce court poème où Walt Whitman se remémore une nuit partagée devant la mer et durant laquelle il avait été vraiment heureux.

— Si Whitman l’a chantée, observai-je, c’est parce qu’il la souhaitait et qu’elle n’eut pas lieu. Le poème est plus beau si nous devinons qu’il est l’expression d’un désir et non point le récit d’un fait.

Il me regarda un long moment.

— Vous le connaissez mal, s’écria-t-il. Whitman est incapable de mentir.

Un demi-siècle ne passe pas en vain. Au travers de cette conversation entre personnes de lectures mélangées et de goûts divers, je compris que nous ne pouvions pas nous comprendre. Nous étions trop différents et trop semblables. Nous ne pouvions nous prendre en défaut, ce qui rend le dialogue difficile. Chacun des deux était la copie caricaturale de l’autre. La situation était trop anormale pour durer beaucoup mus longtemps. Conseiller ou discuter était inutile, car son inévitable destin était d’être celui que je suis. Je me rappelai soudain une histoire de Coleridge. Quelqu’un rêve qu’il traverse le paradis et on lui donne une fleur comme preuve de son passage. Au réveil, la fleur est là. J’eus l’idée d’un artifice semblable.

— Écoute, lui dis-je, as-tu quelque argent sur toi ?

— Oui, me répondit-il. J’ai une vingtaine de francs. Ce soir j’invite Simon Jichlinski(11) au Crocodile.

— Dis à Simon qu’il exercera la médecine à Carroudge, et qu’il fera beaucoup de bien… Maintenant, donne-moi une de tes pièces. Il sortit trois pièces d’argent et quelque menue monnaie. Sans comprendre, il m’offrit l’une des grosses pièces. Je lui remis en échange l’un de ces imprudents billets américains qui ont des valeurs très diverses mais toujours la même taille. Il l’examina avec avidité.

— Ce n’est pas possible, s’écria-t-il. Il est daté de 1964 !

Quelques mois plus tard, on m’apprit que les billets de banque n’étaient jamais datés.

— Tout ceci tient du miracle, parvint-il à dire, et les miracles font peur. Les gens qui furent témoins de la résurrection de Lazare ont dû en garder un souvenir horrifié.

Nous n’avons pas changé, pensai-je. Toujours les références livresques. Il déchira le billet en petits morceaux et rempocha sa pièce. J’avais eu l’intention de la jeter dans le fleuve. La trajectoire de la monnaie d’argent se perdant dans le fleuve d’argent eût illustré mon récit d’une image frappante, mais le sort en avait décidé autrement. Je répondis que le surnaturel, s’il se produit deux fois, cesse d’être terrifiant. Je lui proposai de nous revoir le lendemain, sur ce même banc situé à la fois dans deux époques et dans deux endroits. Il accepta d’emblée et me dit, sans regarder sa montre, qu’il était en retard. Nous mentions tous les deux et chacun de nous savait que son interlocuteur mentait. Je lui dis qu’on allait venir me chercher.

— Vous chercher ?

— Oui. Quand tu auras mon âge, tu auras perdu presque complètement la vue. Tu ne verras que du jaune, des ombres et des lumières. Ne t’inquiète pas. La cécité progressive n’est pas une chose tragique. C’est comme un soir d’été qui tombe lentement.

Nous nous sommes quittés sans que nos corps se soient effleurés. Le lendemain je n’allai pas au rendez-vous. L’autre non plus, probablement. J’ai beaucoup réfléchi à cette rencontre que je n’ai racontée à personne. Je crois en avoir trouvé la clef. La rencontre fut réelle, mais l’autre bavarda avec moi en rêve et c’est pourquoi il a pu m’oublier ; moi, j’ai parlé avec lui en état de veille et son souvenir me tourmente encore. L’autre rêva de moi, mais sans rigueur. Il rêva, je le comprends maintenant, l’impossible date sur le dollar.

 

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7 Elias Régulés. Poète Uruguayen né en 1860 à Montevideo, auteur de Versos criollos (1915). 8 Alvaro Melian Lafinur. Cousin uruguayen du père de Borges, né en 1889. Ce poète mineur devait devenir membre de l’Académie eue des Lettres en 1936. Il joua un rôle très important dans l’éducation du jeune Borges.

9 José Rivera Indarte (1814-1845). Proscrit argentin de la génération de 1837, qui émigra en Uruguay pour fuir la tyrannie de Rosas.

10 Ruben Dario (1867-1916). Célèbre écrivain hispano-américain, rénovateur de la poésie. Il est l’auteur de Azul (1888), Prosas profanas (1896), Cantos de vida y esperanza (1905).

11Ami genevois de Borges dès son premier séjour durant la guerre de 1914-1918.

Jorge Luis Borges, La biblioteca de Babel (dans sa langue d'origine)

J300orge Luis Borges copie

 

Jorge Luis Borges

Argentine

(Buenos Aires 1899 – Genève 1986)

Ses ouvrages du domaine de l’essai et de la nouvelle sont considérés comme des classiques du 20ième siècle.

 

La Biblioteca de Babel

 

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                          El universo (que otros llaman la Biblioteca) se compone de un número indefinido, y tal vez infinito, de galerías hexagonales, con vastos pozos de ventilación en el medio, cercados por barandas bajísimas. Desde cualquier hexágono, se ven los pisos inferiores y superiores: interminablemente. La distribución de las galerías es invariable. Veinte anaqueles, a cinco largos anaqueles por lado, cubren todos los lados menos dos; su altura, que es la de los pisos, excede apenas la de un bibliotecario normal. Una de las caras libres da a un angosto zaguán, que desemboca en otra galería, idéntica a la primera y a todas. A izquierda y a derecha del zaguán hay dos gabinetes minúsculos. Uno permite dormir de pie; otro, satisfacer las necesidades fecales. Por ahí pasa la escalera espiral, que se abisma y se eleva hacia lo remoto. En el zaguán hay un espejo, que fielmente duplica las apariencias. Los hombres suelen inferir de ese espejo que la Biblioteca no es infinita (si lo fuera realmente ta qué esa duplicación ilusoria?); yo prefiero soñar que las superficies bruñidas figuran y prometen el infinito... La luz procede de unas frutas esféricas que llevan el nombre de lámparas. Hay dos en cada hexágono: transversales. La luz que emiten es insuficiente, incesante.

Como todos los hombres de la Biblioteca, he viajado en mi juventud; he peregrinado en busca de un libro, acaso del catálogo de catálogos; ahora que mis ojos casi no pueden descifrar lo que escribo, me preparo a morir a unas pocas leguas del hexágono en que nací. Muerto, no faltarán manos piadosas que me tiren por la baranda; mi sepultura será el aire insondable: mi cuerpo se hundirá largamente y se corromperá y disolverá en el viento engendrado por la caída, que es infinita. Yo afirmo que la Biblioteca es interminable. Los idealistas arguyen que las salas hexagonales son una forma necesaria del espacio absoluto o, por lo menos, de nuestra intuición del espacio. Razonan que es inconcebible una sala triangular o pentagonal. (Los místicos pretenden que el éxtasis les revela una cámara circular con un gran libro circular de lomo continuo, que da toda la vuelta de las paredes; pero su testimonio es sospechoso; sus palabras, oscuras. Ese libro cíclico es Dios.) Básteme, por ahora, repetir el dictamen clásico: «La Biblioteca es una esfera cuyo centro cabal es cualquier hexágono, cuya circunferencia es inaccesible». 

A cada uno de los muros de cada hexágono corresponden cinco anaqueles; cada anaquel encierra treinta y dos libros de formato uniforme; cada libro es de cuatrocientas diez páginas; cada página, de cuarenta renglones, cada renglón, de unas ochenta letras de color negro. También hay letras en el dorso de cada libro; esas letras no indican o prefiguran lo que dirán las páginas. Sé que esa inconexión, alguna vez, pareció misteriosa. Antes de resumir la solución (cuyo descubrimiento, a pesar de sus trágicas proyecciones, es quizá el hecho capital de la historia) quiero rememorar algunos axiomas.

El primero: La Biblioteca existe ab aeterno. De esa verdad cuyo corolario inmediato es la eternidad futura del mundo, ninguna mente razonable puede dudar. El hombre, el imperfecto bibliotecario, puede ser obra del azar o de los demiurgos malévolos; el universo, con su elegante dotación de anaqueles, de tomos enigmáticos, de infatigables escaleras para el viajero y de letrinas para el bibliotecario sentado, sólo puede ser obra de un dios. Para percibir la distancia que hay entre lo divino y lo humano, basta comparar estos rudos símbolos trémulos que mi falible mano garabatea en la tapa de un libro, con las letras orgánicas del interior: puntuales, delicadas, negrísimas, inimitablemente simétricas.

El segundo: «El número de símbolos ortográficos es veinticinco».1 Esa comprobación permitió, hace trescientos años, formular una teoría general de la Biblioteca y resolver satisfactoriamente el problema que ninguna conjetura había descifrado: la naturaleza informe y caótica de casi todos los libros. Uno, que mi padre vio en un hexágono del circuito quince noventa y cuatro, constaba de las letras MCV perversamente repetidas desde el renglón primero hasta el último. Otro (muy consultado en esta zona) es un mero laberinto de letras, pero la página penúltima dice «Oh tiempo tus pirámides». Ya se sabe: por una línea razonable o una recta noticia hay leguas de insensatas cacofonías, de fárragos verbales y de incoherencias. (Yo sé de una región cerril cuyos bibliotecarios repudian la supersticiosa y vana costumbre de buscar sentido en los libros y la equiparan a la de buscarlo en los sueños o en las líneas caóticas de la mano... Admiten que los inventores de la escritura imitaron los veinticinco símbolos naturales, pero sostienen que esa aplicación es casual y que los libros nada significan en sí. Ese dictamen, ya veremos, no es del todo falaz.)

Durante mucho tiempo se creyó que esos libros impenetrables correspondían a lenguas pretéritas o remotas. Es verdad que los hombres más antiguos, los primeros bibliotecarios, usaban un lenguaje asaz diferente del que hablamos ahora; es verdad que unas millas a la derecha la lengua es dialectal y que noventa pisos más arriba, es incomprensible. Todo eso, lo repito, es verdad, pero cuatrocientas diez páginas de inalterable MCV no pueden corresponder a ningún idioma, por dialectal o rudimentario que sea. Algunos insinuaron que cada letra podía influir en la subsiguiente y que el valor de MCV en la tercera línea de la página 71 no era el que puede tener la misma serie en otra posición de otra página, pero esa vaga tesis no prosperó. Otros pensaron en criptografías; universalmente esa conjetura ha sido aceptada, aunque no en el sentido en que la formularon sus inventores.

Hace quinientos años, el jefe de un hexágono superior2 dio con un libro tan confuso como los otros, pero que tenía casi dos hojas de líneas homogéneas. Mostró su hallazgo a un descifrador ambulante, que le dijo que estaban redactadas en portugués; otros le dijeron que en yiddish. Antes de un siglo pudo establecerse el idioma: un dialecto samoyedo-lituano del guaraní, con inflexiones de árabe clásico. También se descifró el contenido: nociones de análisis combinatorio, ilustradas por ejemplos de variaciones con repetición ilimitada. Esos ejemplos permitieron que un bibliotecario de genio descubriera la ley fundamental de la Biblioteca. Este pensador observó que todos los libros, por diversos que sean, constan de elementos iguales: el espacio, el punto, la coma, las veintidós letras del alfabeto. También alegó un hecho que todos los viajeros han confirmado: «No hay, en la vasta Biblioteca, dos libros idénticos». De esas premisas incontrovertibles dedujo que la Biblioteca es total y que sus anaqueles registran todas las posibles combinaciones de los veintitantos símbolos ortográficos (número, aunque vastísimo, no infinito) o sea todo lo que es dable expresar: en todos los idiomas. Todo: la historia minuciosa del porvenir, las autobiografías de los arcángeles, el catálogo fiel de la Biblioteca, miles y miles de catálogos falsos, la demostración de la falacia de esos catálogos, la demostración de la falacia del catálogo verdadero, el evangelio gnóstico de Basílides, el comentario de ese evangelio, el comentario del comentario de ese evangelio, la relación verídica de tu muerte, la versión de cada libro a todas las lenguas, las interpolaciones de cada libro en todos los libros.

Cuando se proclamó que la Biblioteca abarcaba todos los libros, la primera impresión fue de extravagante felicidad. Todos los hombres se sintieron señores de un tesoro intacto y secreto. No había problema personal o mundial cuya elocuente solución no existiera: en algún hexágono. El universo estaba justificado, el universo bruscamente usurpó las dimensiones ilimitadas de la esperanza. En aquel tiempo se habló mucho de las Vindicaciones: libros de apología y de profecía, que para siempre vindicaban los actos de cada hombre del universo y guardaban arcanos prodigiosos para su porvenir. Miles de codiciosos abandonaron el dulce hexágono natal y se lanzaron escaleras arriba, urgidos por el vano propósito de encontrar su Vindicación. Esos peregrinos disputaban en los corredores estrechos, proferían oscuras maldiciones, se estrangulaban en las escaleras divinas, arrojaban los libros engañosos al fondo de los túneles, morían despeñados por los hombres de regiones remotas. Otros se enloquecieron... Las Vindicaciones existen (yo he visto dos que se refieren a personas del porvenir, a personas acaso no imaginarias) pero los buscadores no recordaban que la posibilidad de que un hombre encuentre la suya, o alguna pérfida variación de la suya, es computable en cero.

También se esperó entonces la aclaración de los misterios básicos de la humanidad: el origen de la Biblioteca y del tiempo. Es verosímil que esos graves misterios puedan explicarse en palabras: si no basta el lenguaje de los filósofos, la multiforme Biblioteca habrá producido el idioma inaudito que se requiere y los vocabularios y gramáticas de ese idioma. Hace ya cuatro siglos que los hombres fatigan los hexágonos... Hay buscadores oficiales, inquisidores. Yo los he visto en el desempeño de su función: llegan siempre rendidos; hablan de una escalera sin peldaños que casi los mató; hablan de galerías y de escaleras con el bibliotecario; alguna vez, toman el libro más cercano y lo hojean, en busca de palabras infames. Visiblemente, nadie espera descubrir nada.

A la desaforada esperanza, sucedió, como es natural, una depresión excesiva. La certidumbre de que algún anaquel en algún hexágono encerraba libros preciosos y de que esos libros preciosos eran inaccesibles, pareció casi intolerable. Una secta blasfema sugirió que cesaran las buscas y que todos los hombres barajaran letras y símbolos, hasta construir, mediante un improbable don del azar, esos libros canónicos. Las autoridades se vieron obligadas a promulgar órdenes severas. La secta desapareció, pero en mi niñez he visto hombres viejos que largamente se ocultaban en las letrinas, con unos discos de metal en un cubilete prohibido, y débilmente remedaban el divino desorden.

Otros, inversamente, creyeron que lo primordial era eliminar las obras inútiles. Invadían los hexágonos, exhibían credenciales no siempre falsas, hojeaban con fastidio un volumen y condenaban anaqueles enteros: a su furor higiénico, ascético, se debe la insensata perdición de millones de libros. Su nombre es execrado, pero quienes deploran los «tesoros» que su frenesí destruyó, negligen dos hechos notorios. Uno: la Biblioteca es tan enorme que toda reducción de origen humano resulta infinitesimal. Otro: cada ejemplar único, irreemplazable, pero (como la Biblioteca es total) hay siempre varios centenares de miles de facsímiles imperfectos: de obras que no difieren sino por una letra o por una coma. Contra la opinión general, me atrevo a suponer que las consecuencias de las depredaciones cometidas por los Purificadores, han sido exageradas por el horror que esos fanáticos provocaron. Los urgía el delirio de conquistar los libros del Hexágono Carmesí: libros de formato menor que los naturales; omnipotentes, ilustrados y mágicos.

También sabemos de otra superstición de aquel tiempo: la del Hombre del Libro. En algún anaquel de algún hexágono (razonaron los hombres) debe existir un libro que sea la cifra y el compendio perfecto de todos los demás: algún bibliotecario lo ha recorrido y es análogo a un dios. En el lenguaje de esta zona persisten aún vestigios del culto de ese funcionario remoto. Muchos peregrinaron en busca de Él. Durante un siglo fatigaron en vano los más diversos rumbos. ¿Cómo localizar el venerado hexágono secreto que lo hospedaba? Alguien propuso un método regresivo: Para localizar el libro A, consultar previamente un libro B que indique el sitio de A; para localizar el libro B, consultar previamente un libro C, y así hasta lo infinito... En aventuras de ésas, he prodigado y consumado mis años. No me parece inverosímil que en algún anaquel del universo haya un libro total;1 ruego a los dioses ignorados que un hombre -¡uno solo, aunque sea, hace miles de años!- lo haya examinado y leído. Si el honor y la sabiduría y la felicidad no son para mí, que sean para otros. Que el cielo exista, aunque mi lugar sea el infierno. Que yo sea ultrajado y aniquilado, pero que en un instante, en un ser, Tu enorme biblioteca se justifique.

Afirman los impíos que el disparate es normal en la Biblioteca y que lo razonable (y aun la humilde y pura coherencia) es una casi milagrosa excepción. Hablan (lo sé) de «la Biblioteca febril, cuyos azarosos volúmenes corren el incesante albur de cambiarse en otros y que todo lo afirman, lo niegan y lo confunden como una divinidad que delira». Esas palabras, que no sólo denuncian el desorden sino que lo ejemplifican también, notoriamente prueban su gusto pésimo y su desesperada ignorancia. En efecto, la Biblioteca incluye todas las estructuras verbales, todas las variaciones que permiten los veinticinco símbolos ortográficos, pero no un solo disparate absoluto. Inútil observar que el mejor volumen de los muchos hexágonos que administro se titula Trueno peinado, y otro El calambre de yeso y otro Axaxaxas mlö. Esas proposiciones, a primera vista incoherentes, sin duda son capaces de una justificación criptográfica o alegórica; esa justificación es verbal y, ex hypothesi, ya figura en la Biblioteca. No puedo combinar unos caracteres

 

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que la divina Biblioteca no haya previsto y que en alguna de sus lenguas secretas no encierren un terrible sentido. Nadie puede articular una sílaba que no esté llena de ternuras y de temores; que no sea en alguno de esos lenguajes el nombre poderoso de un dios. Hablar es incurrir en tautologías. Esta epístola inútil y palabrera ya existe en uno de los treinta volúmenes de los cinco anaqueles de uno de los incontables hexágonos -y también su refutación. (Un número n de lenguajes posibles usa el mismo vocabulario; en algunos, el símbolo biblioteca admite la correcta definición «ubicuo y perdurable sistema de galerías hexagonales», pero biblioteca es «pan» o «pirámide» o cualquier otra cosa, y las siete palabras que la definen tienen otro valor. Tú, que me lees, ¿estás seguro de entender mi lenguaje?)

La escritura metódica me distrae de la presente condición de los hombres. La certidumbre de que todo está escrito nos anula o nos afantasma. Yo conozco distritos en que los jóvenes se prosternan ante los libros y besan con barbarie las páginas, pero no saben descifrar una sola letra. Las epidemias, las discordias heréticas, las peregrinaciones que inevitablemente degeneran en bandolerismo, han diezmado la población. Creo haber mencionado los suicidios, cada año más frecuentes. Quizá me engañen la vejez y el temor, pero sospecho que la especie humana -la única- está por extinguirse y que la Biblioteca perdurará: iluminada, solitaria, infinita, perfectamente inmóvil, armada de volúmenes preciosos, inútil, incorruptible, secreta. Acabo de escribir infinita. No he interpolado ese adjetivo por una costumbre retórica; digo que no es ilógico pensar que el mundo es infinito. Quienes lo juzgan limitado, postulan que en lugares remotos los corredores y escaleras y hexágonos pueden inconcebiblemente cesar -lo cual es absurdo-. Quienes lo imaginan sin límites, olvidan que los tiene el número posible de libros. Yo me atrevo a insinuar esta solución del antiguo problema: La Biblioteca es ilimitada y periódica. Si un eterno viajero la atravesara en cualquier dirección, comprobaría al cabo de los siglos que los mismos volúmenes se repiten en el mismo desorden (que, repetido, sería un orden: el Orden). Mi soledad se alegra con esa elegante esperanza.1

 

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1941, Mar del Plata

 

1 El manuscrito original no contiene guarismos o mayúsculas. La puntuación ha sido limitada a la coma y al punto. Esos dos signos, el espacio y las veintidós letras del alfabeto son los veinticinco símbolos suficientes que enumera el desconocido. (Nota del Editor.) 2 Antes, por cada tres hexágonos había un hombre. El suicidio y las enfermedades pulmonares han destruido esa proporción. Memoria de indecible melancolía: a veces he viajado muchas noches por corredores y escaleras pulidas sin hallar un solo bibliotecario.

1 Lo repito: basta que un libro sea posible para que exista. Sólo está excluido lo imposible. Por ejemplo: ningún libro es también una escalera, aunque sin duda hay libros que discuten y niegan y demuestran esa posibilidad y otros cuya estructura corresponde a la de una escalera.

1 Letizia Álvarez de Toledo ha observado que la vasta Biblioteca es inútil; en rigor, bastaría un solo volumen, de formato común, impreso en cuerpo nueve o en cuerpo diez, que constara de un número infinito de hojas infinitamente delgadas. (Cavalieri a principios del siglo XVII, dijo que todo cuerpo sólido es la superposición de un número infinito de planos.) El manejo de ese vademecum sedoso no sería cómodo: cada hoja aparente se desdoblaría en otras análogas; la inconcebible hoja central no tendría revés.