09 décembre 2019

Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Première partie (1/4)

Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Troisième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/24/37680111.html

Quatrième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/31/37680217.html

 

 

Introduction

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                             Infusé de ce je qui joue du moi sous le fouet d’un ego à satisfaire, le récit autobiographique coule rarement du bec de ma théière : ce texte est une exception. Ici, impalpable mais omniprésent, le personnage principal est la musique, vecteur de tous les possibles derrière lequel le narrateur a voulu s’effacer, bien que la première personne figure parfois au fil du récit.

Ce texte, esquissé en 2010 sur le blog « Parole de Musique » en commentaire aux photos prises (N&B 1970 / papier 13X18 - numérisé 2005), relate un évènement alors inédit en France : le festival de rock d’Aix-en-Provence qui eut lieu du 1er au 3 août 1970. Et que certains nommèrent « Le Woodstock français ».

Ayant rencontré un assez bon accueil (spectateurs, amateurs de rock, gens de radio, journalistes et musiciens de l’époque sont venus déposer leur témoignage - souvent ému - sur le blog), ce texte a été repris (style & contenu) à plusieurs reprises en vue de le rendre lisible, et ce n’est qu’aujourd’hui (novembre 2019) que je me résous à le rendre public.

Ce même article de "Parole de Musique" (voir lien en fin de page), a fait également l'objet d'un mémoire de master de de la part d'une étudiante versaillaise en « Recherche en histoire culturelle et sociale » ayant élu pour thème les festivals de rock des années 70. Ceci notamment avec l’aide dont je fus capable, parmi d’autres, de lui fournir. Son mémoire « de MASTER 2  Discipline / Spécialité : Histoire Culturelle du XXe siècle », autant par son originalité (son unicité sans doute) que le talent déployé lui valut, à ce que je compris, un bon accueil. Et si j’y eus ma très modeste part (mes souvenirs, mes photographies et ma participation à la relecture du texte final), j’en suis d’autant plus heureux, aujourd’hui encore.

Mieux que fait d’un seul assemblage de mots, on comprendra que ce texte est d’une matière vivante - très vivante pour moi. Et je ne peux le parcourir sans une vive émotion.

Ces lignes, agrémentées de photographies prises, sauf indication contraire, par mes soins, relatent donc cet évènement, exceptionnel tant du point de vue du nombre et de la notoriété des artistes invités que par le celui des spectateurs - qui ne sera pas évoqué : l'exagération se voulant quelque peu le nerf du récit, il serait multiplié par mes soins jaloux !

Plus sérieusement, je me suis attaché à faire revivre ces trois journées et ces deux nuits avec le plus de précision possible malgré une rédaction tardive (2010-2019), aidé en ceci par mon épouse qui était présente, les revues (Rock & Folk, Best) et les affiches conservées, les dires de musiciens. Remerciements empressés à Philippe Andrieu pour les courriels échangés, à Didier Thibault, bassiste et leader de « Moving Gelatine Plates », groupe de jazz-rock toujours actif, à François Jouffa par ses commentaires éclairés. Les recherches internet ont été un complément appréciable (les gestionnaires des archives numérisées de l’INA, notamment, se sont montrés très coopératifs).

Europe 1 « grandes ondes » retransmit les principaux concerts de l’évènement en direct – la FM n’était pas encore née dans notre pays ; et je pus disposer de l’enregistrement original du concert de Léonard Cohen du 1er août, d’une qualité sonore modeste car pris sur la radio en GO, et expédié gracieusement sur CD par Philippe Andrieu, alors à Paris et frustré de n’avoir pu assister au festival, et que je remercie une nouvelle fois.

Si certaines imprécisions ou erreurs ont pu être corrigées par des personnes présentes au festival m’ayant contacté d’elles-mêmes et ayant eu accès à de meilleures informations que les miennes, d'autres demeureront dans ce texte, probablement pour toujours...

Cette brève tranche de vie demeure à ce jour une des plus fortes, des plus chargées d’émotion, et des plus intensément vécues de mon existence. Pour comprendre ceci, il importe de se replonger dans le contexte de l’époque (post-68 de surcroît), et de l’avoir vécue en passionné de cette musique qui comportait bien plus que des notes, et s’inventait alors elle-même chaque jour, dans l’ignorance mercantile qui, aujourd’hui, corrompt toute tentative, talentueuse, sincère, enthousiaste et passionnée soit-elle.

 

                       Pour finir, si, par un heureux hasard, lectrice, lecteur, tu y étais (je te tutoie), écris-moi ! Et si (sait-on jamais) tu avais des photos, même ratées, jaunies et tachées, expédie m’en donc une copie en échange des miennes !

 

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Blog « Parole de Musique » :

http://paroledemusique.canalblog.com/

 

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REMERCIEMENTS

 aux personnes qui, de près, de loin, ou même sans le savoir, ont contribué à la rédaction du texte final :

Lisak, Sonia, Imago, Morata, Edmée de Xhavée, Denis Chollet (qui inséra trois de mes images dans son ouvrage "Nos années de poudre ça n'a pas traîné"),, Cold Blue, Daria, Martine (pour ses mots), Old Nut, Johanna Amar (pour nos échanges lors de la rédaction de son mémoire), Didier Thibault (Bassiste et leader de MGP pour son aide), Arthur Cerf (rédacteur à « Snatch Magazine »), Philippe Andrieu (pour son aide et la transmission gracieuse de l’enregistrement original de Léonard Cohen), Popallthedays, Wilfrid (pour ses infos), Ronan, Pat, MGP, Ditibo, Les Cafards, Logan31, Chantsongs.

Remerciements à Gilles Pidard (Cinéma et Musiques, université Paris Diderot-Paris 7).

Site Philippe Andrieu :

http://philippe.andrieu.free.fr/concerts/19700801/002-19700801-colosseum-johnny-winter-pete-brown.php

Remerciements à « Lucyintheweb » qui récupéra mes images pour en faire un article sur son blog personnel, affichant même, sans le savoir, mon propre portrait plein écran :

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

Autre utilisation des mêmes images sur facebook :

https://www.facebook.com/lesinstantsdete/posts/2701936169840092?comment_id=2709122655788110

Moving Gelatine Plates :

http://rock6070.e-monsite.com/pages/blues-et-rock-en-france/moving-gelatine-plates.html

 Johanna Amar est diplômée d’un master de recherche en histoire culturelle et sociale à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est rattachée au laboratoire du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Son mémoire porte sur les « Premiers festivals de musique pop en France en 1970 » sous la direction d’Anaïs Fléchet :

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01872518/document

 

 

JCP, 03/10/2019

 

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C’est peut-être à travers leur musique que l’on perçoit le mieux les générations nouvelles.

 

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Aix en Provence, 1970 : image d'un couple inconnu (colorisée par les moyens modernes)

 

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Festival rock d’Aix-en-Provence, les 1, 2 & 3 août 1970

(RÉCIT)

             

                                En cette année 2019, le légendaire festival de Woodstock vient de fêter à New-York son cinquantième anniversaire. Ne nous sentons pas en reste, et célébrons par ces modestes lignes le 49ième de celui qui fut qualifié par certains de « Woodstock français ».

NOTE : les noms des groupes et des personnages qui ont animé ce festival historique comportent un lien internet vers des sites documentés.

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PREMIÈRE PARTIE : LA ROUTE DU ROCK

 

1

                                Lassés des soleils assassins du sud de l'Espagne, de ses campings poussiéreux à l'ombre rare, et de ses eaux minées d'urticantes méduses, ce fut un soulagement que d'apprendre l'évènement salvateur - comme sans précédent : Trois jours, trois jours pas moins en un vaste décor campagnard, près d'Aix en Provence, soumis là aux seules lois de Musique et de Paix. On attendait là des artistes de grand renom, tels The Flock, Pete Brown, Johnny Winter, Mungo Jerry, Rare Bird, Titanic, Léonard Cohen et Colosseum, en sus des meilleurs groupes français.

Sous l'éclairage aveuglant "Camping Gaz", lampe posée à même la carte Michelin, oreille collée au poste radio de réception lointaine sur les grandes ondes, l'addition laborieuse affichait mille-cinq-cent kilomètres : Benidorm-Aix en Provence.

Gratifiée de l'huile nouvelle que réclamaient ses capricieux rouages, la Renault Huit, chargée jusqu'au plafond de produits vitaux tels que Moscatel, Pastis, Cognac espagnol, Anis del Mono, Touron et cigarettes, s'élançait déjà sur l'autoroute, ses quarante-huit chevaux tous libérés pour ce galop torride, sans merci pour la mécanique. A l'issue d'un répit décidé à mi-parcours sur la Costa Brava pour une nuit, nous voici en pleine ville d’Aix, en quête de la billetterie pour le festival. La ville regorgeait de monde – et de beau monde – on n’avait jamais vu ça ... les Aixois non plus d’ailleurs, moins enthousiastes que nous pourtant à la vue de ces envahisseurs, le vêtement coloré, chevelus et rarement fortunés : cinquante-cinq francs l’entrée suffisaient à mettre à mal ces jeunes bourses, et de ce qui pouvait y rester, on tirait plus de quoi payer la baguette et la boîte de pâté que le menu des restaurants huppés du centre-ville.

 

 L'impensable affiche (presque tous se produisirent, certains gratuitement, d'autres, qui n'étaient pas à l'affiche, s'invitèrent)

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2

                             Quelques provisions de bouche faites, nous prîmes la direction du site du concert, repérable à l’embouteillage interminable d’autos et de piétons lourdement chargés, entrecoupé de compagnies entières de CRS armés et casqués : l'évènement, sans précédent sur le territoire, cette masse de jeunes dont la tenue comme la coiffure dénotait l'esprit mal nourri, exigeait les grandes précautions - encore heureux s’il ne fallait pas user de grenades lacrymogènes avant ce soir. Les ambulances se tenaient prêtes, un peu à l’écart, et un hélicoptère de la gendarmerie allait et venait, sous les huées et les poings levés de la foule bariolée.

Nos auto-stoppeurs allemands expressément venus de leur pays lointain et l’auto laissés dans un immense champ, encombrés de nourriture et boisson, vêtements et couchage, il ne restait plus, ultime étape, qu’à pénétrer dans l’enceinte - dont nous longions, en fourmilière patiente, l’imposante clôture grillagée qui ne montrait pas sa fin. L’entrée n’était pas en vue que la file s’immobilisait déjà, alors qu'au loin la foule grandissante débordait des barrières qui ne parvenaient plus à la freiner, sous un désordre à la rumeur inquiétante. On patientait fébriles, parlant musique, prix excessif des places, possibilités de boire et se restaurer à l’intérieur, parfois dans le pauvre anglais appris au lycée, avec quelques voisins de notre pays de France - où avait lieu l’évènement !

Mais au loin, la rumeur de foule monte en clameur.

Et les CRS, jusqu'alors masqués par les champs de maïs, soudain paraissent et se rapprochent, dans des alignements de casques et de boucliers éclatants sous le soleil. On a secoué, profané, renversé, piétiné même la clôture - symbole de la dictature de l’argent et de la société de consommation, enfin mise à bas d'un effort commun - l’affrontement est inévitable.

Des coups, des cris se font entendre, au loin on se bat semble-t-il. Les CRS se ressaisissent, referment les brèches où tant se sont engouffrés déjà, refoulent la horde sauvage et prennent position devant le grillage, relevé à la hâte.

Partant d'une éventualité non confirmée, les radios annoncent l’annulation du festival. L’information est reprise à l’intérieur de l’enceinte où nous avons pu pénétrer en payant - répréhensible moyen petit-bourgeois qu'il vaudra mieux taire, si l’on souhaite ici faire bonne figure.

 

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                    Ce fut donc sans violence que les barrières s’ouvrirent pour nous. Quelques milliers de personnes étaient déjà dans la place, perdus dans cette immense prairie toute entourée d’arbres - un lieu superbe - mais on était là pour la musique. Et c’est d'un empressement fébrile que tous s’approchent du saint lieu : la scène, immense, vrai pont de porte-avions, est envahie déjà d'une fourmilière de road-managers qui courent, portent, poussent, roulent, empilent, assemblent, câblent, testent les micros, les instruments : on ne nous a pas menti, c’est bien ici que ça se passe !

Dressées de part et d’autre de la scène, deux hautes colonnes de treillis métallique débordent d’un empilement gigantesque d’enceintes de sonorisation des meilleures marques, américaines : le fin du fin du haut-parleur, une débauche de « JBL », d' "Altec-Lansing" de toutes tailles, du jamais vu pour beaucoup au pays de France.

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Alors, en gamins fébriles au sapin lorsque le Père Noël s’est surpassé, la foule arpente l’étendue, ne se fixe pas, court de la scène au bocage, des stands de boissons à ceux de nourriture, où déjà l’on carbonise la merguez et tranche la baguette dans des fumées et des senteurs plutôt appétissantes.

On découvre les toilettes, que peut-être Cromagnon lui-même eût trouvées rustiques, simple plancher à claire-voie jeté sur une longue tranchée, près de la clôture, et masquées par une haie d’épineux qui, opportunément, se trouvait là. On avait creusé cette fosse de quelques coups de pelle mécanique. Elle serait refermée de même, et l’on peut ici augurer d’une herbe plus verte que partout ailleurs, questionnant peut-être quelque génération future de géologues fébriles, pelle et brosse en mains, quant à l’humus local particulièrement fertile.

La contemplation de cet incroyable alignement de postérieurs des deux sexes - certains plus remarquables que d'autres - dans l’exercice de leurs fonctions naturelles, fut pour beaucoup un choc révélateur : pourquoi exiger plus que le nécessaire, ces quelques planches ne suffisent-elles pas ? Qui n’a pas de papier en obtient immédiatement de son voisin, de sa voisine, tous heureux du partage et de la main tendue ! Certaines et certains y perdirent, dans la nécessité, d’un seul coup d’un seul, leur pudeur et leur ingénuité post-adolescentes, irrémédiablement tombées là, à la fosse.

Quant aux douches car, raffinement supérieur, il y en avait, un simple tube d’une bonne cinquantaine de mètres, suspendu à bonne hauteur et percé de loin en loin d’un groupe de trous faisait amplement l’affaire. Et les eaux qui, au mépris de tout robinet, coulaient en permanence, rejoignaient simplement le ruisseau, heureux de sa contribution à l’hygiène générale et trouvant là une distraction inégalée. Humbles et rares, quelques savonnettes circulaient de main en main, s’en retournant par le même chemin vers leur propriétaire, qui parfois ne les reconnaissait pas, rétrécies à peau de chagrin. Que de leçons à tirer : quelle décontraction paisible, quelle sérénité, quel bonheur dans cette nudité collective tant réprouvée des parents, des religions, des autorités et des traditions, dans cette absence d’arrière-pensées, dans ce rejet concerté - sans même avoir à le dire - des idées reçues ! Et l’on voyait couler et s’enfuir au loin une eau impure, chargée des noirs préjugés enfin lavés et qui, de ce ruisseau, rejoindraient la mer pour s’y noyer à jamais !

Il y avait pour sûr beaucoup à faire pour rendre meilleure la société d’interdits et de frustrations de nos pères, et tant à défaire aussi. On allait s’atteler à la tâche, lourde, longue et difficile soit-elle, tous unis, solidaires dans l’effort, on repousserait les barrières mentales avec les mêmes arguments que celles du vaste champ - il n’y aurait d'ailleurs plus de barrières - pourquoi des barrières... A-t-on demandé des barrières ?

Comme il fera bon vivre en ce monde neuf, créé par nous, créé pour nous, et non par et pour les dirigeants, au seul profit de cette minorité qui nous exploite vilement et s’enrichit, grasse de notre consentement encore aveugle et de notre labeur !

 

 

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Fin de la premiere partie (1/4)

 

 

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Le festival de pop music d'Aix en Provence en vidéo

À SUIVRE....

 

  JCP


Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Seconde partie (2/4)

 

SECONDE PARTIE : LEONARD COHEN ET LES AUTRES

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                            Cependant, au beau milieu de cette pelouse qu’un troupeau de moutons affamés n’aurait pas mieux réduite, il commençait à faire chaud, très chaud sous ce soleil du mois d’août sans la moindre brise. Certains, sans doute venus du nord et craignant le soleil de Provence, construisaient déjà des abris de branchages, recouverts du vêtement inutile de jour, de feuillage, et s’y logeaient avec délices. On renouait là avec les acquis d'une enfance proche encore, à laquelle les loisirs électroniques du vingt-et-unième siècle, addiction débilitante inconnue, n'avaient pas retiré savoir-faire, imagination, créativité, habileté manuelle et gestion de soi-même : les cabanes avaient du style et l'on rivalisait de conceptions comme de formes, simple auvent de branches tressées, hutte carrée percée de fenêtres, ou tipi à l'indienne autour de quelque arbre séculaire ; et l'on couronnait la construction de quelque oriflamme, chemise ou foulard bariolé que la chaleur rendait inutile.

Assis dans l'herbe on malmenait la guitare, chantant et percutant les peaux comme des forcenés : on était là pour la musique ! Les têtes oscillaient en cadence ; de chaque coin d’ombre s’exprimait, dans des reprises approximatives ou des créations stupéfiantes, tout le génie musical de cette époque, époque que nul encore ne savait bénie, où le plus marginal, le plus ésotérique des assemblages de notes jamais entendues ensemble était le bienvenu, pourvu qu’il soit éloigné des standards du passé, et que la musique de l'Ère Nouvelle soit originale et de qualité !

 

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Accoutumés au soleil, qu'il fût toulousain comme espagnol, nous nous plaçâmes en plein champ, marquant simplement la place de nos matelas, sacs et duvets disposés dans l’herbe. Le nombre des spectateurs grandissait d’heure en heure, parfois d'une lente progression, parfois dans des galopades à faire trembler le sol, lorsqu’un groupe venait de pratiquer une nouvelle brèche dans cette clôture, objet de toutes les haines où s’engouffrait alors, esquivant les CRS, un flot de resquilleurs essoufflés, hilares et poing levé, égratignés parfois et fondus au plus vite dans la masse présente.

Curieusement, on ne parlait plus de l’interdiction du festival, et la sonorisation géante diffusait les grands succès de la scène rock, ceux que les radios nationales passaient peu. Comme, immense et lancinant dans ce théâtre de verdure le « In a Gadda da Vida » de l’Iron Butterfly, long morceau occupant une face de microsillon, et mettant particulièrement en valeur, à l’issue du long solo « fuzzy » du guitariste, un des batteurs les plus appréciés de la scène Rock de ces années-là. Inoubliable comme le "Jingo" de Santana, jeune groupe venant de s'illustrer au fameux festival de Woodstock par son leader et guitariste, mais aussi par son très jeune batteur, Mike Shrieve, dix-sept ans, à l'incroyable talent déjà.

De temps à autre, quelque annonce de recherche se faisait depuis ladite sono, comme dans de telles assemblées où il est aisé de s’égarer, voire nécessiter soins et médicaments.

 

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                                   Mais déjà quelques accords de guitare, suivis d'une rafale  rageuse de coups de grosse caisse, font dresser les têtes et accourir les flâneurs : les trois musiciens de « Triangle » sont en place : c’est bel et bien parti ! Rapidement annoncés, ceux-ci démarrèrent en force avec leur tube : « Peut-être demain », solide hard-rock à la française ; un certain succès malgré la difficulté du rôle : ouvrir le festival. Le public attendait les grosses pointures...

Et ce fut dès la seconde prestation, que nous prîmes véritablement conscience de l’immensité de la scène qui permettait, lorsqu’un groupe jouait, que l’on désinstallât le matériel de celui qui précédait, et mit en place celui du suivant, tout cela simultanément : belle organisation, qui tournait parfaitement rond, au moins du point de vue du spectateur.

La sono nous apprit alors que le festival était un fiasco financier considérable, et que Claude Clément, général en retraite qui avait obtenu ce beau terrain nommé domaine St. Pons, organisateur de la manifestation, allait boire hélas un triste bouillon - nul n'était certain de la poursuite du festival jusqu'à son terme. Des bruits, des informations contradictoires, invérifiables, se suivaient : les groupes ne pouvant être payés, on allait vider les lieux dès le lendemain, ou bien au contraire tout allait rentrer dans l’ordre, et le festival se déroulerait comme prévu. Les resquilleurs ne paradaient plus, et certains les montraient même du doigt, convaincus de leur responsabilité quant aux cachets manquants pour les artistes.

La vérité était qu’on ne pouvait mécontenter ce trop vaste public, installé désormais : on craignait trop l’émeute et la destruction dans des affrontements sanglants avec les CRS, dont on porterait la responsabilité : Mai 68 était trop proche dans les mémoires, une étincelle suffirait à raviver la terrible flamme qui n’était qu’en veilleuse. Mieux valait offrir ce pourquoi ces centaines de milliers de jeunes étaient venus, et qui les apaiserait à coup sûr : de la musique - quittes à perdre beaucoup d’argent ; on allait d’ailleurs aviser et tenter d’étancher l’hémorragie...

C’est ainsi que les groupes français, jouissant d’une notoriété moins vive qu’Anglais ou Américains, et satisfaits de se produire devant un public aussi imposant, déclarèrent tous abandonner leur cachet : ils furent acclamés pour ce geste plein de noblesse.

Mais un certain Canadien anglophone déjà fort connu, Leonard Cohen, ne souhaitait aucunement rabattre ses prétentions ; non seulement il maintenait son exorbitant cachet, mais il eut encore des exigences de diva : le comité dut à ses frais louer des chevaux, pour lui et sa troupe, et il parut sur scène juché sur le dos d’un superbe étalon blanc, pour lequel il fallut établir une montée de bois, au grand dam d’une bonne part du public, sous les huées et des sifflets nourris. Certains déclaraient, non sans raison, que les fantaisies et les prétentions exorbitantes de cet artiste à la personnalité décevante, qui croyait être ici la seule vedette, alors qu’on pouvait l’imaginer sincère et généreux à ses textes, avaient eu raison du festival, festival qui pourtant semblait se dérouler sans encombre, et sans défections notables. Une annonce officielle déclarait alors le festival "libre", et l'on retira les barrières - qui avaient assez souffert.

 

Leonard Cohen à Aix, 1er Août 1970

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Leonard Cohen et le cheval de location avec lequel il monta sur scène (image : Sylvie Lèbre de "Pop Music")

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Image : "X"

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Vidéo avec les chansons "Révolution",  "Bird on the Wire" et certaines de mes images :

"Bird on the wire"

Site Twitter Johanna Amar :

https://twitter.com/Johannaam78/status/797040749158207492

 

 

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FIN DE LA SECONDE PARTIE (2/4)

JCP

Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Troisième partie (3/4)

Première partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/10/02/37679962.html

Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Quatrième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/31/37680217.html

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TROISIÈME PARTIE : HARE KRISHNA, MOUNA...

 

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6

                     Ce fut « Rare Bird », groupe pop anglais, avec son tube du moment « Sympathy » qui suivit Triangle et les autres groupes français,  puis « The Flock », groupe américain dirigé par son talentueux violoniste : c’était parti pour trois de musique, d'amour et de paix.

Aux temps plus calmes des matinées, sous le beau soleil qui ne nous abandonnait pas plus que la musique, de vastes attroupements se produisaient autour d’un curieux groupe qui n’était pas à l’affiche, ignorant des guitares, tous "coiffés" et vêtus tels les moines bouddhistes - de blanc cependant ; l’un animait un orgue portatif, les autres diverses tablas et clochettes, et tous chantaient à l’unisson, sur un ton lancinant plus que répétitif les mêmes phrases, lancées à l’infini, dont voici un aperçu - qui ne sera pas traduit, tant certains mots sont explicites.

« Hare Krishna Hare Krishna
Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rame
Rama Rama Hare Hare

Love love
Love love
Drop out
Drop out
Be in
Be in

Take trips get high
Laugh joke and good bye
Beat drum and old tin pot
I'm high on you know what
Marijuana marijuana
Juana juana mari mari
High high high high
Way way up here
Ionosphere

Beads, flowers, freedom, happiness
Beads, flowers, freedom, happiness ... etc ».

Ce groupe, "Rahda Krishna Temple", qui parcourait le camp sans lassitude, eut un succès plus que notable, faisant opérer par places quelque « sitting » autour d’eux. Attentif et silencieux, le public les entourait alors. La musique et les incantations cessaient, laissant place à la voix de l’orateur qui présentait une philosophie de vie très librement inspirée de l'hindouisme. Ce n’était certes pas une religion, mais une manière de vivre tendant au bonheur universel, dans l’amour, le respect de l’autre, la tolérance universelle, la non-violence, et dans l’absence des trop nombreux interdits de notre société. Cela faisait mouche, une bonne part de ces idées-là était directement perçue et approuvée par ce public. Certains, intéressés, questionnaient l’orateur, des débats se créaient autour de commentaires témoignant plutôt de simple curiosité dans les débuts, puis qui prirent des tournures constructives et s’animaient longuement.

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Mais le discours de ces disciples de Krishna ne se contentait pas de prôner la paix et l’amour universel, il proposait même, tel Bacchus la consommation du vin, que l’on s’adonnât, pour mieux percevoir les bienfaits de la paix dans l’amour et la musique, à la consommation raisonnée du cannabis. Encouragements peu nécessaires, la verte feuille multilobée, odorante et fleurie, circulait ici à tout va, comme son agglomérat plus ou moins concentré, plus ou moins efficace et trafiqué, le hashish.

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Avec George Harrison des Beatles en 1969 (image : X.)

 

 7

                              Une péripétie vaut peut-être d’être contée ici : près de nous, un groupe d’Allemands - par ailleurs plutôt discrets - vendait quantité de drogues supposées douces, mais aussi de plus rudes, et satisfaisait à la demande importante, soulevant un assez bel attroupement. Ils s’effacèrent dès la nuit, et furent oubliés... Jusqu’au lendemain matin, où quantité des clients de la veille, la mine défaite et visiblement mécontents, vinrent m’agresser, personnellement : je ressemblais fâcheusement, barbe, carrure, yeux clairs et cheveux longs à leur faux dealer étranger. Fort heureusement l’entourage me soutint, déclarant l’Allemand et ses acolytes évidemment enfuis d'une part et que, exempt d'accent germanique comme ils pouvaient le constater d'autre part, ils se portaient garants de ma personne. Ces sans-scrupules vendaient au prix fort de l’"acide" et du "LSD" entièrement bidonnés, simples tablettes et comprimés de somnifère probablement, leur laissant le temps d’accomplir le forfait jusqu'à épuisement du stock - et d'opérer la nécessaire fuite clients endormis. Ils n'étaient pas là pour la musique.

Les organisateurs en furent avertis, et mirent le public en garde quant aux contrefaçons, l'engageant aussi bien à rouler quelque inoffensive feuille, plutôt que de partir dans des trips incertains sous des chimies incontrôlées ! Hélas, certains ne se satisfaisaient pas de ces amuse-gueules végétaux, déjà passés qu’ils étaient au stade d’où l’on ne revient pas sans dommages : la cuillère, la bougie et la seringue à poire, dangereux accessoires !

On ne déplora cependant aucun accident grave, qu’il soit « mauvais trip », maladie naturelle ou blessure sévère, pas plus que d’accouchement ni de décès sur le pré (au regret probable de certains journalistes ?) et le festival put se poursuivre, contre toute attente, sous les meilleurs auspices, dans le calme et en toute liberté.

La musique trouvait un peu de répit en fin de nuit (de trois à six heures approximativement), pour reprendre avant le petit déjeuner, qui se limitait pour la plupart à quelque biscuit trouvé au fond du sac. Pain et viennoiseries s’obtenaient sous les arbres au terme d’une queue considérable, et l'approvisionnement peinait à suivre. Pourtant nul ne se plaignait, et beaucoup oubliaient même la faim, ivres de musique et de liberté, certains de voir s’écouler là les heures essentielles, les heures les plus intenses de leur vie, fébriles à les vivre pleinement.

  

 

8

             Dès que la température matinale permettait de raréfier le vêtement, voire n'en porter aucun, nous étions à nouveau gratifiés des mêmes scansions krishniennes, mais aussi de discours divers, plus au moins talentueux comme applaudis, de personnages liés autant à la politique, au journalisme, qu’à la musique où à la radio. Les moments forts, ceux qui retenaient le plus l’attention du public étaient cependant les interventions de « Mouna », personnage haut en couleurs, penseur et philosophe, impliqué dans toutes les manifestations, comme dans l’aide sans partage à ceux qui avaient déjà sombré dans les drogues dures. A l’issue de ces trois jours, cet homme remarquable vit sa notoriété, déjà grande, atteindre des sommets. Décédé en 1999 à l’âge de quatre-vingt-huit ans, Mouna, comme le déclarait Cavanna, « était une manif à lui tout seul ».

Ne résistons pas à exhumer quelques-uns de ses aphorismes les plus savoureux :

 « - Le jour où un vélo écrasera une auto, il y aura vraiment du nouveau.

    - On vit peu mais on meurt longtemps.

    - Je préfère le vin d’ici à l’eau de là (emprunté bien sûr à Francis Blanche).

    - Riez et vous serez sauvé.

    - Les valeurs morales ne sont pas cotées en bourse.

    - Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain.

    - Au pays de la barbarie, je joue de l’orgue de Barbarie !

    - Nous sommes tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres.»

 

On pourra noter que certains humoristes reprirent, plus tard, ces traits d’humour.

  

 

9

                         Cependant, malgré la protection des larges attributs capillaires, le soleil des après-midis chauffait dangereusement les crânes : des décisions de survie s’imposaient. On résolut de rafraîchir la foule d’une forte lance à incendie disposée à demeure et dont les pompiers, par bonheur, n’avaient pas l’utilité. Ce fut une ruée instinctive, nul n’était besoin d’indiquer la marche à suivre, il suffisait de s’humecter amplement sous le jet pour retrouver un certain bien-être, échappant ainsi au risque d’insolation.

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Or, la gerbe salvatrice eut un effet pervers : le sol, changé en boue sous la mitraille du jet puissant, colorait les épidermes de façon peu seyante. La peau, séchée au soleil, tournait au bizarre : on n’arrivait guère à sortir propres de cette gangue d’autant que certains, en gamins au bac à sable, lançaient à tout va des poignées de boue, atteignant même le matériel d’un cameraman de l’ORTF fort dépité ! D’autres enfin, glissaient pieds nus sur la surface incertaine de cette patinoire improvisée, chutant et disparaissant jusqu'au cou dans le marécage. En outre, on souillait notablement le peu de vêtement porté, aussi fût-il rapidement abandonné, jeté dans l’herbe avec mépris. Alors, non seulement l’on se sentait tous égaux dans la nudité, mais encore il n’était par la boue qu’une seule et unique couleur de peau : le racisme n’avait plus de sens, aboli définitivement. La vivace hiérarchie esthétique du bronzage laissait aussi place à l’uniformité, et, en outre, nul ne brillant par la richesse du vêtement, on atteignait l’égalité vraie. On était bien les inventeurs du Monde Nouveau, qui naissait sous nos yeux de ce microcosme, et qu’il suffirait de répandre et de multiplier !

Ce fut à partir de ces moments d’intense activité, physique comme émotionnelle et mentale, qu’un pourcentage assez notable du public, clamant haut la vanité du vêtement, se refusa résolument et ostensiblement à en user - excepté dans la fraîcheur nocturne, où il dut bien reprendre ses droits jusqu’à l’aube, dans l'attente du nouveau soutien de l’astre solaire.

 

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FIN DE LA TROISIÈME PARTIE (3/4)

 

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Comme mon ego impatient me le dicte, l'image jaunie du couple se tenant par la main reçut le prix FNAC-CANAL+ pour le quarantième anniversaire de Woodstock, soit en 2009, et fut affichée dans les "FNAC".

JCP

Vieilles nuits de musique, d'amour et de paix (récit). Quatrième et dernière partie

Première partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/10/02/37679962.html

Seconde partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/17/37680094.html

Troisième partie : http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/24/37680111.html

 

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QUATRIÈME & DERNIÈRE PARTIE : 0,7 mm X 3 = 2,1 mm*

 *  Voir en fin de texte

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10

                   Sur scène dès la nuit tombée, Mungo Jerry fit danser la mer des chevelures dans des rythmes fous, emmenant le public, levé d’un bloc par sa voix tempétueuse, dans une houle à donner le tournis, et dans l’écume vive des bras levés blanchis par les projecteurs, qui de temps à autre incendiaient la foule en délire. Ce fut un très beau succès populaire, incontestable moment fort du festival.

Le bluesman blanc Johnny Winter fut de même très acclamé, dans cette musique universelle, comprise de tous, émaillée des longs solos de ce talentueux guitariste américain au cheveu d’albinos.

Léonard Cohen, qui ne fit pas l'unanimité par son comportement, sut se racheter par sa musique et sa voix qui - un peu monocorde -, parvenait cependant à faire sombrer certains spectateurs dans un demi-sommeil, harassés par la rude journée au plein soleil et l'heure tardive. Ses interventions parlées, sur la paix dans le monde et l'utopique amour universel, furent applaudies, malgré la persistance de quelques sifflets.

"Titanic", groupe sans grande originalité venu des pays nordiques, proposait quant à lui un hard-rock traditionnel des plus chaleureux qui, s’il ne nécessitait pas vraiment l’écoute attentive par la richesse de sa musique, fit lever et danser le public durant la prestation entière. En tournée française, Titanic se produisit près d'Albi en 1973.

L’inénarrable Pete Brown, avec son groupe « Piblokto !», capable de longs solos inspirés et ses percussions, connu comme poète et compositeur, et à qui certains artistes de la scène Rock (Eric Clapton notamment) doivent quelques-uns de leurs meilleurs succès, fut également très applaudi. Pete Brown se produisit en 1972 au théâtre du Taur à Toulouse.

Cruellement juxtaposés à ces artistes, les groupes français souffrirent quelque peu de la comparaison : le rock, qui ne naquit pas chez nous, n’y trouvait pas encore ses meilleurs interprètes, et s’y enracinait difficilement. Ils se firent cependant connaitre et certains, comme Triangle, connurent une vraie notoriété des années durant (Pour mémoire, le tonitruant concert de la Halle aux Grains de Toulouse en 1971, qui laissa l'auteur de ces lignes dans une surdité notable jusqu'au lendemain). On ne proposait pas encore de bouchons d'oreille aux concerts de hard-rock, dont le niveau sonore atteint aujourd'hui l'intolérable...

Ce fut "Colosseum", talentueux groupe anglais de jazz-rock, aux solos de saxophone très attendus et applaudis de Dick Heckstall-Smith qui, la dernière nuit, clôtura pour ainsi dire le festival ; les groupes français qui le suivirent firent moins l’unanimité, desservis par la relative somnolence du public aux heures tardives.

Ci-dessous : Colosseum (Dick Heckstall-Smith au saxo, à droite)

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"Catherine Ribeiro + Alpes", à l’heure où les têtes émergeaient encore des duvets, put cependant étendre ici son auditoire et affermir sa jeune notoriété.

Alors, de lassitude, les musiciens ayant tous exprimé la quintessence de leur art, public et orateurs épuisés, il fallut bien débrancher amplis et projecteurs.

 

Un grand silence se fit alors dans la fraîcheur de cette fin de nuit, laissant scintiller un temps encore et s'éteindre insensiblement un dernier murmure au fond des oreilles comblées.

  

 

11

                              Malgré la chaleur de la veille, une fraîche rosée s'était posée sur l'herbe au cours de cette dernière nuit ; et s'extraire au petit matin de sa couverture ou de son duvet, à même le sol jonché de papiers, d'affaires oubliées, se faisait dans le regret des plus beaux rêves écourtés. Certains allumaient des feux de camp, auxquels les plus transis, moins prévoyants sur le vêtement emporté, venaient un moment se réchauffer. La musique s’était tue, mais de nombreux irréductibles n’entendaient pas se retirer encore ; alors que certains dormaient, abrutis pour une bonne part des excès de la nuit.

Et ces flammes paisibles qui s’élevaient couronnées de fumeroles, dressées de loin en loin parmi les corps étendus aux pieds des rares marcheurs silencieux, donnaient à la prairie dévastée, où la nuit s'attardait encore, des airs mornes de champ de bataille.

 

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Dernière fin de nuit, peu après la clôture du festival par "Catherine Ribeiro + Alpes". Des discussions animées ont encore lieu sur la scène au lever du jour. À gauche : cabane de feuillages. Qui en a une reste enveloppé dans sa couverture.

Puissant remède à l'amnésie, cette image de la fin du festival, prise tête et appareil photo émergeant seuls de mon duvet dans la fraîcheur matinale, restera pour toujours à mes yeux une des plus chargées de souvenir de mon existence.


 

La musique avait cessé. Pourtant le soleil revint.

Il paraissait frapper plus fort encore et dire à tous que le moment des adieux était venu, dans un silence troublé lourd à l'oreille : on démontait les tours, et seul parvenait le piétinement sourd des road-managers sur le vaste plancher de la scène que, progressivement, l’on déshabillait, dans un terrible striptease de squelette. On parlait peu, on parlait bas. On eût dit que la foule, assombrie, désemparée, avait perdu sa voix, abattue par la fin de l'évènement - si grand qu'elle n'avait encore les mots pour évoquer la moindre de ses minutes. On s’attardait encore, roulant son duvet, bourrant son sac la tête ailleurs, espérant - qui sait - un dernier riff de guitare.

 

Alors, dans un dernier regard vers la vaste scène déshabillée qui avait tant donné, de partout, dans une marche lente et silencieuse, tête basse et dos courbé, l’on convergeait vers la sortie, piétinant à rebours le grillage inutile, l'esprit débordant du rêve, et les cheveux un peu plus longs*.

 

 

* Voir titre pour plus de précisions

 

THIS IS THE END

 

 

"This is the end,

my only friend,

the end"

 

(Jim Morrison, The Doors, titre "The end").

 

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On y était

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JCP    Jan. 2010 & Sept.- Oct. 2012 ; revu 2014, 2017, 2019

Image de première page première partie : prise en N&B et colorisée (original primé au concours FNAC-Canal+ pour les 40 ans du festival de Woodstock).

Images / pellicule N&B Kodak 125 ASA / 6X6 Rolleicord (non équipé de mesure lumière). Agrandisseur Meopta 6X6 / objectif Belar. Papier photo Agfa 13X18 cm. blanc brillant, glaceuse-sécheuse. Scanner Epson.

 

Scènes de tournage du film "À cause du pop" sur le site du festival avec François Jouffa et... (?)


 

 

 

 

 

 

 

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Davantage d'images rock sur ce même festival et sur le début des années 70 :

http://paroledemusique.canalblog.com/archives/2012/10/04/16542405.html

 

Une des rares images trouvées sur le net, issue d'un article dans "La Provence" :

https://www.laprovence.com/article/sorties-loisirs/4061550/saint-pons-le-premier-woodstock-a-la-francaise-qui-eut-lieu-aux-milles.html

henry-ely-aix-festival-pop-de-saint-pons-1970-17

 Ci-dessus : peut-être "Triangle" démarrant le festival le premier jour...

 

Une fan reprend mes images et me montre tenant l'affiche... :

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

 

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VIDÉO DU FESTIVAL (merci à l'I.N.A.):

 

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Lien plus bas (sous ce texte) : vidéo sur les moeurs conservatrices-castratrices-fascisantes et anti-jeunes de l'époque (interview des Aixois) : édifiant !, voire impensable, et pourtant il y a 50 ans seulement !

On peut comprendre l'ampleur et l'âpreté du combat mené par toute (du moins une bonne partie) de la jeunesse contre le dangereux esprit "adulte" incroyablement rétrograde. L'auteur de ces lignes dut mener ce combat, figurant lui-même parmi les premiers à vouloir mener sa vie à sa guise, simplement LIBRE et HEUREUX, deux mots qui n'entraient pas (y entrent-ils aujourd'hui ?) dans le vocabulaire de notre société où le consumérisme qui allait ravager la planète pointait déjà.

John Lennon :

 

"Quand je suis allé à l'école, ils m'ont demandé ce que je voulais être quand je serais grand.

 

J'ai répondu "Heureux".

 

Ils m'ont dit que je n'avais pas compris la question ;

j'ai répondu qu'ils n'avaient pas compris la vie."

 

 

LA VIDÉO DE LA HONTE :

https://www.ina.fr/video/CAF91056470

 

 

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REMERCIEMENTS

 

 aux personnes qui, de près, de loin, ou même sans le savoir, ont contribué à la rédaction du texte final :

 

Lisak, Sonia, Imago, Morata, Edmée de Xhavée, Denis Chollet (qui inséra trois de mes images dans son ouvrage "Nos années de poudre ça n'a pas traîné"),, Cold Blue, Daria, Martine (pour ses mots), Old Nut, Johanna Amar (pour nos échanges lors de la rédaction de son mémoire), Didier Thibault (Bassiste et leader de MGP pour son aide), Arthur Cerf (rédacteur à « Snatch Magazine »), Philippe Andrieu (pour son aide et la transmission gracieuse de l’enregistrement original de Léonard Cohen), Popallthedays, Wilfrid (pour ses infos), Ronan, Pat, MGP, Ditibo, Les Cafards, Logan31, Chantsongs.

Remerciements à Gilles Pidard (Cinéma et Musiques, université Paris Diderot-Paris 7).

 

Site Philippe Andrieu :

 

http://philippe.andrieu.free.fr/concerts/19700801/002-19700801-colosseum-johnny-winter-pete-brown.php

 

Remerciements à « Lucyintheweb » qui récupéra mes images pour en faire un article sur son blog personnel, affichant même, sans le savoir, mon propre portrait plein écran :

 

http://www.lucyintheweb.net/lucy/forum/viewtopic.php?t=7169

 

Autre utilisation des mêmes images sur facebook :

 

https://www.facebook.com/lesinstantsdete/posts/2701936169840092?comment_id=2709122655788110

 

Moving Gelatine Plates :

 

http://rock6070.e-monsite.com/pages/blues-et-rock-en-france/moving-gelatine-plates.html

 

Johanna Amar est diplômée d’un master de recherche en histoire culturelle et sociale à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est rattachée au laboratoire du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Son mémoire porte sur les « Premiers festivals de musique pop en France en 1970 » sous la direction d’Anaïs Fléchet :

 

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01872518/document

 

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Joseph Kessel était présent au festival de Biot dit "Popanalia" quelques jours plus tard (nous y étions aussi). Ce fut un échec retentissant, la foule ayant brisé toute barricade. Seule Joan Baez s'y produisit (image suivante)

 

 

 

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Aspect de notre campement à Biot, où nous pûmes voir Joan Baez

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JCP, 11/2019

 

 

 

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Posté par J Claude à 01:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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