04 juin 2018

Secrets de bois (0920)

 

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                                                                                                               Toulouse, parc du Boulingrin, ou "Du Grand Rond", im.JCP

                                                                                                             (Boulingrin virnt de l'anglais "bowling green", lieu de jeu de boules sur gazon)

Secrets de bois

 

« - Avoir tout l’or des rois ne me fait pas envie ;

La passion de ma vie, celle pour qui je vis,

Et pour qui, tout tremblant, boire et manger je laisse,

A vous je le confesse : c’est l’amour de la fesse.

 

- Qu’elle soit rude ou molle, mesquine ou généreuse,

Jeune vieille proprette ou mal entretenue,

Je suis amoureux fou de ces globes charnus,

Et mon esprit s’égare à leurs formes nombreuses.

 

- Car voyez-vous je suis - hormis le médecin -

Le seul vers qui l’on tourne et pose le bassin,

Et mon bois qui palpite à la caresse intime

Déroute ma raison sous la fesse sublime !

 

- Ce pour quoi vous, humains, êtes souvent punis,

Je pratique au grand jour l’art du toucher de fesse

Qu’aucune faculté au monde ne professe,

Car étant banc de bois, nul ne sait ma manie. »

 

Ainsi parlait le banc où je m’étais assis,

Lui livrant les secrets de mon anatomie ;

Et je me dis depuis, que fait de cette fibre

Où se porte l’assise, parfois j’aimerais vivre.

 

 

 

 

JCP 04 06 18, pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : "Le monologue du banc" :

 

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La main du vent (0910)

 

La main du vent

 

                                La rumeur qui s’élève, en écho sommeilleux au sable lourd des grèves, porte en elle les senteurs refroidies de mystérieux lointains.

Et si le présage se dissout à la foison du flot, demeure au pétillement sec de l’écume un désir de caverne océane où la lumière, méprisée des gorgones, est en danger de mort.

Cette mort-là laisse des restes en surface, et l’étendue des mers, plus vaste encore qu’au dire des cartes, abandonne ses profondeurs aux légendes marines. Sur la base erronée d’une vie possible, tout un monde neuf prend naissance, et meurt à peine enfanté.

Le chaos n’est pas loin mais la Nature, qui use d’autres moyens, saura l’éviter.

Le frisson du large est venu mourir sur le sable et, gravé du sel que tant d’humeur cristallise, se lit la parole éteinte des naufragés.

Aucune main ne retiendra le vent des âges.

 

JCP 06 05 18

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28 mai 2018

0909

 

Abstraction

 

De toute senteur froide un parfum sommeilleux peut transir les vapeurs,

et grandir des racines que l’on croit timorées.

 

Alors se développe une vie de hasard,

et la forêt des ombres dont les hauteurs s’ignorent

laisse entrer la lumière d’un or de minerai aux lueurs vacillantes.

 

Cernées d’une aube fade où tout s’invente encore,

les laves de glace qu’un lourd soleil fissure

montrent à leur tranchant des erreurs de couleur.

 

Il faut alors survivre à l’abstraction des terres.

 

JCP 06 05 18

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13 mai 2018

Le petit musicien (0904)

 

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                                                                                                    Mozart enfant, Heinrich Lössow, château de Linz (détail)

 

Le petit musicien

 

                                  Les deux pieds dans le vide, on l’a juché sur un tabouret plus haut que lui, et il sourit aux angelots joufflus qui soufflent dans leurs longues trompettes. Il est prêt. Il a longuement préparé les notes, il les a toutes dans sa tête, limpides, prêtes à jaillir, et ses trompettes à lui seront plus belles que celles des anges !

                                  Il étend lentement les bras, et le tissu trop lourd de sa jaquette neuve crisse doucement à ses épaules.

Il n’aime pas les vêtements neufs.

Les yeux fermés un moment, il écarte à rompre ses petits doigts impatients, qui s’abattent sur le grand clavier et font vibrer la nef, dans un écho qu’il savoure jusqu’à son extinction. Il laisse le silence glacé de la cathédrale l’envahir, puis relève les bras.

Cet accord tonitruant lui plaît. Il ne jouera pas ce que lui a demandé son Père. Il n’ouvre pas la partition.

Et le visage soudainement grave, il part dans une improvisation fulgurante qui laisse, il le voit tout en bas, l’assistance des quelques familiers béate.

                                  Ce n’est pas cette vieille musique, grinçante et crispée de Bach, ces anciens-là chient* du marbre, c’est SA musique qu’il joue, elle est libre et n’appartient qu’à lui ; et tout se succède au bout de ses doigts, qui courent au clavier plus vite que la pensée ; il ne sait où la musique l’emmène, mais il la suit et ne s’arrête pas !

                                   Et les notes qui naissent là-haut, si haut, tombent sur ses épaules, frisson musical tantôt timide ou caressant, aimable, langoureux ou bien brutal et guerrier, perles évanescentes des fontaines dont le vent se joue, fleuves tranquilles ou torrents impétueux aux cascades tonitruantes qui font vibrer le plancher de l’abside en caisse de violon sans dimensions !

                                   Et toutes ces notes rejoignent en temps voulu le silence de leur extinction, dans cette mort si douce qui ne cesse de faire place à d’autres beautés, bouquet musical aux fleurs toujours renouvelées à l’appel de ses doigts sur le clavier d’ivoire.

                                    A la toute dernière, sa note préférée, peut-être un accord, il ne sait pas encore, il confiera le soin d’abaisser le rideau lourd de cet anéantissement final, naufrage silencieux où flotte en surface, parmi tant d’épaves dispersées, toute l’émotion de la musique qui s’éteint.

                                   Laissant alors courir encore un peu sa main droite sur la dernière variation de flûtes, vite, il amène à lui les deux tirettes de la gauche, lève haut les deux bras, et frappe le clavier de toutes ses forces, dans ce même accord de notes graves qu’il prolonge, celui du début, puis il laisse libre cours à la musique du silence, alors que le souffle des grands tuyaux se dissipe en écho sur les vieux murs.

                                    Ce moment-là, où les mains se séparent du clavier comme à regret, mais ne s’en éloignent pas encore assez pour susciter les applaudissements, est traversé de mille pensées incertaines. Il voudrait prolonger cette sensation troublante ; pourtant, il faut finir. Et le petit musicien qui se sait déjà grand relève lentement ses bras, saute du tabouret, bondit vers la balustrade et salue. Son père approche, et il voit à son sourire retenu, un œil sur la partition fermée que, même en désobéissant, tout était bien.

Il sait que son art doit évoluer, mais il sait aussi qu’aujourd’hui, il vient de faire un grand pas.

 Tout en bas, la nef retentit des applaudissements clairsemés mais vigoureux du petit public d’intimes qu’il entend monter à lui, à pas précipités et sonores par l’escalier de bois.

                                   Mozart, qui n'a pas encore dix ans, se passionnera pour « Le roi des instruments » comme il le nommait, et ne manquera pas d’en jouer. Pourtant, il ne le fait entendre que dans de rares compositions.

 

* On croit savoir que ces mots étaient les siens.

                                                                                                                      

JCP 25-26 04, 11-14 05 2018

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12 mai 2018

Diminuendo (0896)

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Diminuendo 1 (vers)

 

La toile de silence, où le peintre des sons

Du fond de sa pensée dépose ses frissons,

Lentement se déchire. Une faille se creuse

Où se fond la musique en notes silencieuses.

 

Le vide qui grandit ne laisse plus d’espoir

Au génie musicien, qui est venu s’asseoir

Oreille à fleur de touches du piano insonore,

Où des sons trop lointains semblent courir encore.

 

Pour ce soir de première, il ne dirige pas

Sa symphonie nouvelle, mais s’il ne l’entend pas,

L’expression du succès se lit sur les visages.

Ces sons venus d’un sourd traverseront les âges.

 

JCP 09 04 18

En savoir plus sur la surdité de Beethoven :

http://www.lvbeethoven.fr/Bio/Surdite.html

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08 mai 2018

Jour de pluie (0908)

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Jour de pluie

 

Un matin noir de pluie,

le rêve à la fenêtre renaît des anciens jours.

Sur la vitre embuée se dessinent du doigt

les motifs enfantins d’une jeunesse enfuie,

nostalgie de la pluie à l’éternel carreau.

 

Élargi de la main, le hublot un peu flou

ne laisse de beautés que d’un monde choisi,

et la pluie qui les hache

vient étoiler la vitre d’éclats de souvenirs.

 

La vision monotone embrasse un pays vague

dont l’image diffuse déroute la pensée,

et dans cet heureux vide

s’infuse à la buée une part de bonheur.

 

 

JCP 05 05 18

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28 avril 2018

Lithophagie (0902)

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Lithophagie

 

                 Indécise et troublante parenté, le bien-voyant lui-même y pourrait voir caillou venu là s’unir à la roche et pourvu d’algue fine : pourtant le galet s’ouvre et délivre à la vue tout un monde vivant humide, salé - comestible.

                 Le geste d’ouvrir, c’est au prix du sang qu’on l’a compris, nécessite la pratique sensée d’une lame épaisse et maltranchante.

                 Le coffre aux délices est tout de nacre constellé, et sa contemplation seule pourrait suffire, mais le plaisir réside en la moitié creuse : il y a là, dans cet appareil mou baignant au reste d’eau, à boire et à manger.

                  De bleu, de vert, de gris, un œil glauque cillé d’un beau noir nous regarde : va-t-on y mordre à vif ?

                  Passé le sursaut d’éthique, on se délecte aux saveurs océanes sans retenue, en appelant derechef au tendre galet de mer (on voit bien qu’il n’en a pas le poli), qu’en nombre on arrache fébrile à la roche.

 

 

JCP 15  04 18

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10 avril 2018

Grand café Florida (0893)

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                                                                                                                                                           Image JCP 11/2015

 

                                                                                                                               Aux serveurs du Florida

Grand Café Florida

 

Laissant l’histoire en marche, j’aime arrêter ma course

A bord du guéridon, et laisser la grande ourse

Guider ma rêverie, d’où parfois naît le vers

Qui se puise aux acteurs de ce théâtre ouvert :

 

Sur ce joli minois que l’on croyait fermé,

D’une pensée secrète un sourire a germé,

Et pour le vieux monsieur sanglé dans son costume,

Il n’est de vêtement que d’ancienne coutume.

 

Barbe taillée de frais, un cadre dynamique

Cravate et complet gris étudie ses mimiques,

Et d’un air inspiré touche un ordinateur :

- Est-il chef d’entreprise ou facétieux bluffeur ?

 

Téléphone greffé dès la sortie d’école,

La horde jean troué, adolescentes folles,

Ose jusqu’au blanc sec. Les rires fusent haut

Sur les tons immatures des enfants du préau !

 

Assis près du pilier, sa place favorite,

Verre d’eau et café, un groupe parle bas,

Gérant quelque trafic qu’on suppose illicite,

Et que la métropole tolère ici où là.

 

Heureux de leur assiette, des touristes chinois

Piquent dans tous les plats, et se lèvent en joie ;

Deux femmes d’âge mûr se confient les souffrances

Des amours imparfaits, comme de leur absence.

 

Des senteurs se répandent, on sert gaufre et café,

Un parfum de coquette perce le cassoulet,

Des bruits de voix grandissent, des chaises qu’on déplace :

Grand Café Florida, un cœur bat sur la place !

 

 

JCP 07-10 Avril 2018, (Toulouse).

 

- Garçon, un Capitole, et sans mousse s'il vous plaît !

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                                                                                                                        image JCP 2016

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09 avril 2018

Les sanglots de la mer (0883)

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Plage de Kerhilio, Erdeven, Morbihan

 

 

Les sanglots de la mer

                            La mer, probablement lassée d’un incessant ressac, est venue faire escale sur la plage. Un homme est assis sur la grève encore humide et les eaux, en moutons attentifs, se sont rassemblées tout autour de lui.

Dans cette paix que l’on sait contenue, se devine un moment rare et le vent, couché sur le sable, parle de silence. Quelque chose de doux vibre dans l’air sous le soleil qui se voile, et l’on entend le tintement clair des coquillages brisés, dont la houle fait sable.

Accoudée à sa vague, soudain la mer s’adresse à l’homme médusé :

- A toi seul je le dis : si je suis naviguée, je ne navigue guère, et j’envie les eaux libres, libres de voyager. Les torrents les ruisseaux, les fleuves les rivières dont le cours n’a de cesse, courent joyeux tous continents, ivres des merveilles d’un voyage sans fin. Et parfois m’a-t-on dit, leur cours se multiplie.

Moi seule reste là, bornée de roches, cernée de grèves, aux griffes de l’ennui.

Hors la lente marée, qui de ma robe trousse un peu la couture et mes justes colères, je ne serais qu’eaux mortes, ne sachant rien des terres dont je baigne les bords…

Sous le regard de l’homme attristé, et versant à la vague de longues larmes d’écume blanche, les eaux se retirèrent lentement.

Ainsi parlait la mer.

 

JCP 01 04 18

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02 avril 2018

La tectonique des tablettes (0884)

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La tectonique des tablettes

 

Insidieuse saveur, enthousiasme infini,

Tous ses doigts entachés et tablette finie,

Seul le papier d’alu, qu’elle roule et déroule,

Reste du chocolat, incomestible boule.

 

Et déjà monte en elle, indicibles aigreurs,

Le symptôme hépatique ; elle sait son malheur

Et connaît ses faiblesses : pas plus de trois tablettes,

Ou c’est la maladie qui la tient aux toilettes.

 

Elle le sait pourtant, le chocolat chez soi

C’est se vouloir du mal, l’abîme devant soi ;

Elle avait tout jeté, et voilà qu’on lui offre,

Impossibles amants, de quoi s’emplir le coffre !

 

- Le plaisir maintenant, la douleur au tournant,

L’amour le chocolat, on le voit sont complices :

Souffrance de l’absence ou le foie qui se plisse* ;

C’est dit jusqu’à demain, je n’aurai plus d’amant !

 

 

* Ça fait très mal.

 

JCP 02 04 18 Pour Les Impromptus Littéraires : « Du chocolat ».

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