08 octobre 2018

L'âme du bois (0754)

 

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L'âme du bois

 

                                                                       A Rimbaud, à Baudelaire

 

Le tiroir arraché montre une litanie

De vieux tissus fanés, vestiges de la vie

A l'ombre de ces murs, qui virent tant de larmes

Aux départs sans retour sous les anciens vacarmes.

 

D'anciens sucs desséchés, sur un pâle satin,

Dénoncent indiscrets d'obscurs plaisirs éteints ;

Le froid des hivers morts se lit aux grosses laines,

Où transparaît toujours le labeur et la peine,

Et le rude drap bleu, reprisé délavé,

Porte à sa trame usée la sueur des étés.

 

Des larmes invisibles, au sein d'étoffes noires,

Et des mouchoirs froissés parlent des anciens deuils,

De proches réunis tout autour d'un cercueil,

Et de sombres veillées effacées des mémoires.

 

Entourés de rubans dans un tiroir secret*,

Dorment des mots d’amour aux nœuds jamais défaits,

Qu’une vie de labeur a chassé des mémoires,

Quand sous le cri du bois le ver fore l’armoire.

 

- Mémoire impermanente aux relents étouffés,

Tu finiras au feu d’un fol autodafé,

Et feras place nette aux coutumes nouvelles :

D’un éternel envol, la Vie montre son aile.

 

 

 

* Prononcer « secrait » (à la parisienne).

JCP  03/2016 – 10/2018

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06 octobre 2018

Au pays inconnu (0887)

 

 

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                                                                                           Image extraite du Voyage de Chihiro, dessin animé de Miyazaki

 

Au pays inconnu

 

                                                       A Hayao Miyazaki

 

Portées par la pensée, des fumées ont grandi,

Obscurcissant la vue d’un voile imaginaire,

Et les regards jetés sur le terrain maudit

Font du terreau fertile une mauvaise terre.

 

La fugace illusion des rails posés sous l’eau

Ont fait du train joyeux un dangereux bateau,

Qui coule et ressurgit privé de capitaine ;

Et sous l’œil indécis se prend la vie en haine.

 

Les espoirs d’horizons pourtant n’ont pas fléchi,

Et de l’œil au mental un lien ténu subsiste :

Le nuage grisé soudain s’évanouit,

Et se perd la notion d’un monde pointilliste.

 

L’homme qui se maudit et maudit son erreur

Sur le long ruban gris a repris sa vitesse,

Et mettant à profit son humeur vengeresse,

Parvient à raviver les couleurs du bonheur.

 

 

JCP 03 04 18

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24 septembre 2018

Le voyage de l'océan (0881)

 

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Le voyage de l’océan

 

Un océan bougon se plaignait aux rivières,

Et regrettait déçu de voir figée son aire.

- Ainsi leur disait-il, partout je vois courir

Votre eau vive et joyeuse et ne le puis souffrir :

De marées en ressacs je ne voyage guère,

Et mes nuits sont meublées par des pensées amères.

 

Vous autres connaissez montagnes et vallées,

Côtoyez les forêts comme les champs de blé,

Quand se borne ma vue aux limites sévères

De ces commencements que sont les bords des terres.

 

Et l’océan pleura.

On dit que celui-ci, du flot grandi soudain

De celui de ses larmes, emprunta des chemins

Qu’il se creusa lui-même. Il visita les villes,

Parcourut les campagnes, et ne laissa qu’une île

Nommée Himalaya.

 

 

JCP  03-09 2018

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10 septembre 2018

Doors of perception (0842)

 

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Doors of perception*

 

A Jim Morrison (1943-1971)

A Aldous Huxley (1894-1963)

 

 

Pas de fenêtres, seulement des portes fermées.

La maison semble inaccessible, pourtant quelqu’un vient de sortir.

L’homme s’éloigne à pas pressés, laissant la rue déserte ;

on ne sait que penser.

 

A la surface du mur quelque chose a bougé,

et la poussière tombée nous donne un peu d’espoir.

Le crépi enfle et se craquèle, une brique repoussée s’écrase sur le trottoir ;

pareille à toutes les autres, une porte nouvelle prend forme,

joue un moment sur ses gonds et se referme.

 

Est-ce donc ainsi que naissent les portes ?

Est-ce le signal d’un univers nouveau fait de portes fermées,

où l’homme ne pourra communiquer ?

 

 

* « Les Portes de la perception », essai de Aldous Huxley, duquel Jim Morrison tira le nom des « Doors ».

 

JCP 01-09 / 18

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21 juillet 2018

Désaiguillage (0901)

 

Désaiguillage

                                                                                                          À Martine

 

                Le nombre infini des aiguilles que le Temps dépose ici n’est pas des pins, mais de toutes horloges du temps qui viennent mourir en ce sous-bois, et ne connaîtront plus le cadran.

                Le cycle qui vient de s’interrompre affecte les passagers du Temps, et tout se fige dans une chorégraphie de silence, que seul le vent anime encore dans les hauts branchages.

                   Dans un bien-être permanent, nul ne vieillit ni ne meurt mais, de jour en jour, le temps immobile se charge de lassitudes lourdes.

                  Le corps figé n’appelle plus aux plaisirs ni aux besoins de son ancien monde, soient-ils de boire, de contempler (la forêt de pins lasse le regard), de chère ou de chair. La vie ainsi réduite s’affuble d’indécises valeurs, et son intérêt s’érode à l’âme, où le néant s’insinue.

                  Sortir du bois se pense, mais l’idée de vieillir chasse sans cesse cette pensée qui s’obstine...

                 Pourtant, un par un et à pas lents, les passagers de ce voyage hors du Temps sortent du bois, préférant une mort annoncée à la vie sans vie de cette éternité-là.

                  Dans le cri rauque des carillons étouffés sous leurs cendres, le vent a dispersé les aiguilles.

 

 

 JCP 12  04 18

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04 juillet 2018

La sagesse facile

 

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La sagesse facile

 

La sagesse dit-on est vertu de vieillesse,

Et ne peut s’acquérir qu’au prix de longs efforts.

Mais l’autre vérité des privés de jeunesse

Est que tout grand désir s’échappe des vieux corps

Qui ne peuvent courir, de leurs jambes traîtresses,

Le marathon des fous quand la vigueur régresse.

 

 

 

JCP 09 07 18

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01 juillet 2018

Souvenirs d'avenir (0907)

 

Souvenirs d’avenir*

                                                                     À Éric Emmanuel Schmitt

 

 

Les fumées qui se dissipent

laissent voir dénudés les relents d’une vie non vécue,

mémoire précieuse d’un avenir volé au temps qui n’est pas encore né.

 

Et comme prise au futur des grottes,

l’eau anime l’horloge inexorable qui claque lentement ses gouttes,

vagissement séculaire d’intention lente qui naît à la roche.

 

Mais le bord de falaise habille le bout du pied d’un frisson de néant,

alors que les fulgurances du temps

ne laissent aux nouveaux nés qu’un avenir mort-né.

 

Et dans cet univers de croissance temporelle incontrôlée,

l’avancée du futur, où veillent des peurs inconnues,

ramène au réel d’un présent qu’il est urgent de vivre.

 

 

* Titre dédié à Éric-Emmanuel Shmitt (« La part de l’autre », réplique de « Onze-Heures-Trente »).

JCP  3-4 mai 2018

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04 juin 2018

Secrets de bois (0920)

 

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                                                                                                               Toulouse, parc du Boulingrin, ou "Du Grand Rond", im.JCP

                                                                                                             (Boulingrin virnt de l'anglais "bowling green", lieu de jeu de boules sur gazon)

Secrets de bois

 

« - Avoir tout l’or des rois ne me fait pas envie ;

La passion de ma vie, celle pour qui je vis,

Et pour qui, tout tremblant, boire et manger je laisse,

A vous je le confesse : c’est l’amour de la fesse.

 

- Qu’elle soit rude ou molle, mesquine ou généreuse,

Jeune vieille proprette ou mal entretenue,

Je suis amoureux fou de ces globes charnus,

Et mon esprit s’égare à leurs formes nombreuses.

 

- Car voyez-vous je suis - hormis le médecin -

Le seul vers qui l’on tourne et pose le bassin,

Et mon bois qui palpite à la caresse intime

Déroute ma raison sous la fesse sublime !

 

- Ce pour quoi vous, humains, êtes souvent punis,

Je pratique au grand jour l’art du toucher de fesse

Qu’aucune faculté au monde ne professe,

Car étant banc de bois, nul ne sait ma manie. »

 

Ainsi parlait le banc où je m’étais assis,

Lui livrant les secrets de mon anatomie ;

Et je me dis depuis, que fait de cette fibre

Où se porte l’assise, parfois j’aimerais vivre.

 

 

 

 

JCP 04 06 18, pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : "Le monologue du banc" :

 

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La main du vent (0910)

 

La main du vent

 

                                La rumeur qui s’élève, en écho sommeilleux au sable lourd des grèves, porte en elle les senteurs refroidies de mystérieux lointains.

Et si le présage se dissout à la foison du flot, demeure au pétillement sec de l’écume un désir de caverne océane où la lumière, méprisée des gorgones, est en danger de mort.

Cette mort-là laisse des restes en surface, et l’étendue des mers, plus vaste encore qu’au dire des cartes, abandonne ses profondeurs aux légendes marines. Sur la base erronée d’une vie possible, tout un monde neuf prend naissance, et meurt à peine enfanté.

Le chaos n’est pas loin mais la Nature, qui use d’autres moyens, saura l’éviter.

Le frisson du large est venu mourir sur le sable et, gravé du sel que tant d’humeur cristallise, se lit la parole éteinte des naufragés.

Aucune main ne retiendra le vent des âges.

 

JCP 06 05 18

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28 mai 2018

0909

 

Abstraction

 

De toute senteur froide un parfum sommeilleux peut transir les vapeurs,

et grandir des racines que l’on croit timorées.

 

Alors se développe une vie de hasard,

et la forêt des ombres dont les hauteurs s’ignorent

laisse entrer la lumière d’un or de minerai aux lueurs vacillantes.

 

Cernées d’une aube fade où tout s’invente encore,

les laves de glace qu’un lourd soleil fissure

montrent à leur tranchant des erreurs de couleur.

 

Il faut alors survivre à l’abstraction des terres.

 

JCP 06 05 18

Posté par J Claude à 14:23 - - Commentaires [4] - Permalien [#]