14 décembre 2018

Le Haut et le Bas (0951)

 

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Le Haut et le Bas

 

                                Extirpée pour un temps de son obscur logis, la Cave un jour vint trouver le Grenier et lui dit :

- Vous dont le front touche aux nuages, et qui du monde et ses lumières voyez toute l’image, sachez que ce regard si haut placé ne nous est pas donné à nous les Caves, et nous ne savons rien du jour qui - dit-on - alternerait avec la nuit. Ainsi, je serais très heureuse si vous pouviez m’entretenir de ces merveilles.

- Et que vous fait ceci, répondit le Grenier, demeurez donc en bas et ne vous souciez point du haut ! Car voyez-vous, ici, on est élevé en tout et l’on ne tient que propos supérieurs. Des astres familiers, des étoiles et du ciel vous ne sauriez rien comprendre, retournez donc sous terre et ne nous ennuyez pas de vos pauvres discours.

La cave, bouche bée, ne sachant que répondre au malotru, préféra se taire et rejoignit, tête basse, ses profondeurs familières.

Or il advint que la Terre, lasse des immobilités, voulut faire quelque exercice, et se mit à trembler. Terrifié, perdant déjà ses tuiles, le Grenier en appela à l’hospitalité de la Cave qui, elle, ressentait bien quelque chatouillis en ses bas fondements, mais n’en était guère incommodée.

- Vous tremblez, je le regrette, lui répondit la Cave, mais ne vous souciez donc point de nos affaires. Vous ne sauriez nouer de relation avec plus bas que vous, et ne comprendriez rien à notre morne et sombre vie, trop loin de cette lumière qui vous va si bien ; vous, nobles gens du haut.

Sur ces entrefaites, le Grenier s’écroula.

 

 

Jyssépé 12 / 2018 Publié aussi sur Les Impromptus Littéraires

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02 décembre 2018

Vieux pavé (0949)

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                                                                                                                                       Vieux Toulouse : rue Bédelières (im. JCP)

 

 

Vieux pavé

 

Ô délices des senteurs oubliées,

effluves d’un passé révolu

que faux marbre, métal poli, béton immortel et verre fumé,

trop ruisselants de moussante lessive,

ont à jamais bannis de notre connu olfactif…

 

Où êtes-vous, arômes putrides des fonds de cave où prospère le rat,

êtes-vous à jamais enfuies, exhalaisons des poutres moisies

ou du salpêtre au crépi décollé ?

Et vous, bouquets fins des urines fermentées,

cadavre de boisson où se lit misère et splendeur :

perdus pour toujours ?...

 

Ainsi nous te célébrons, rue Bédelières,

mémoire du passé, biographie vivante de l’émanation retrouvée,

page émouvante d’archéologie

où se met à jour l’excrétion qui se cache,

et te décernons le Grand Prix du Patrimoine Odoriférant !

 

 

 

Jyssépé 11 2018

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25 novembre 2018

Salutaire désaccord (0943)

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Salutaire désaccord

 

                     La Mort, quittant discrète au petit matin le chevet d’un trépassé, vint à rencontrer la Vie, toute assourdie encore, elle, des vagissements d’un nouveau-né.

S’étant, contre toute attente, saluées courtoisement, la Mort dit à la Vie :

- Quelle absurdité que notre sort, à toujours défaire ce que l’autre s’éreinte à faire, Vie, ne trouvez-vous-pas ?

- Certes, comme vous je suis lasse, mais l’Univers est ainsi fait que tout ce qui vit périsse par vos soins, et qu’en ce qui meurt j’aille encore puiser la vie.

- Que ne cessons-nous alors un labeur inutile, prenons un repos mérité ! poursuivit la Mort.

- Signons donc un accord, c’est convenu, Mort, jouissons ensemble de la vie !

- A ceci je ne vous suis pas : seule la mort est jouissance, où par mon action rien n’a plus lieu de se faire et d’où naît le repos : Vie, suivez-moi dans la mort !

- Apprenez alors que le plaisir est seul dans le faire et le vivant : Mort, rejoignons de concert ce qui vit et se meut !

- La vie n’est que souffrance, le faire est éreintant ; l’inerte seul vaut qu’on le loue : ténèbres et néant, voici le seul bonheur, me tuerai-je à vous le dire ?

 

Et la nuit terrassait déjà le jour que ce dialogue de sourdes n’avait trouvé le moindre accord.

Reconnaissons que la chose est heureuse.

 

 

JCP 11 2018

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15 novembre 2018

Eau (0939)

 

Eau

 

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JCP 11 2018

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08 novembre 2018

Impermanente forme (0937)

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                                                                                            "Impermanence de Coupe à Thé sur Plaque Bambou" par Jyssépé

 

Impermanente forme

 

Implacable incertitude, la tentation destructrice hante le rêve,

tempête de mer qui soulève et brise,

rassemble et recoud la poussière des eaux et la sépare encore :

L’amour du débris passe par la rupture.

 

Infinie pureté de l’éclat des cassures,

Surface sacrée où l’œil se refuse,

Idée naissante du malheur des porcelaines (ont-elles une âme ?),

Mais, Ô sublime grain d’image neuve,

forme indécise au ciseau des épaves

que transfigure - élan de vie unique -,

le geste pur exempt de tout vouloir !

 

Œuvre extravagante,

œuvre absolue d’un art fulgurant,

forme des formes témoin d’un seul présent,

trait de créateur au pinceau du hasard :

Artistiques débris des porcelaines !

 

 

JCP 11 2018

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02 novembre 2018

Clavecin (0771)

 

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L'orchestre de chambre de Toulouse à St. Pierre des Cuisines. Direction Gilles Colliard, clavecin Samuel Crowther, violoncelle Anne Gaurier

 

Clavecin

 

Cliquetis vif, son de rideau de perles,

Aigus déclics qui sous la main déferlent,

Ondée de sable ou bien mouche au carreau,

Piaillement de volée de moineaux.

- Faible instrument, le dernier rang te voit,

Doux clavecin, mais il ne t’entend pas.*

 

 

* Dans le cas présenté (image), clavecin non soliste dans une salle de 500 spectateurs.

JCP 12 / 2016 – 11 /2018

 

Sonates de Scarlatti par le regretté Scott Ross (1951-1989) :

https://www.youtube.com/watch?v=9pUftGTLRnQ&list=RD9pUftGTLRnQ&start_radio=1&t=21

 

Toccatas_Danses

 

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27 octobre 2018

Au parc 3 (715)

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Au parc (3)

 

 

Bruit de l'eau cascade blanche au soleil.

 

Cris d'enfants ballon blanc sur l'herbe rase aux senteurs fraîches,

ombre et soleil au couteau de l'été ;

la grille est grande ouverte ; un vélo passe.

 

Des pas sur le gravillon.

Sur le banc la vieille dame a souri.

Le vent qui court s'habille coquet d'un nuage de pétales,

rejette soudain sa robe fripée dans l’herbe

et s'enfuit, invisible et nu parmi les arbres.

Le silence des tout petits bruits retombe sur le grand parc.

 

Bruit de l'eau cascade blanche au soleil.

 

 

 

JCP 07 2015 Au jardin public du Grand Rond (Toulouse), image JCP

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14 octobre 2018

Doors of perception (0842)

 

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Doors of perception*

 

A Jim Morrison (1943-1971)

A Aldous Huxley (1894-1963)

 

 

Pas de fenêtres, seulement des portes fermées.

La maison semble inaccessible, pourtant quelqu’un vient de sortir.

L’homme s’éloigne à pas pressés, laissant la rue déserte ;

on ne sait que penser.

 

A la surface du mur quelque chose a bougé,

et la poussière tombée nous donne un peu d’espoir.

Le crépi enfle et se craquèle, une brique repoussée s’écrase sur le trottoir ;

pareille à toutes les autres, une porte nouvelle prend forme,

joue un moment sur ses gonds et se referme.

 

Est-ce donc ainsi que naissent les portes ?

Est-ce le signal d’un univers nouveau fait de portes fermées,

où l’homme ne pourra communiquer ?

 

 

* « Les Portes de la perception », essai de Aldous Huxley, duquel Jim Morrison tira le nom des « Doors ».

 

JCP 01-09 / 18

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08 octobre 2018

L'âme du bois (0754)

 

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L'âme du bois

 

                                                                       A Rimbaud, à Baudelaire

 

Le tiroir arraché montre une litanie

De vieux tissus fanés, vestiges de la vie

A l'ombre de ces murs, qui virent tant de larmes

Aux départs sans retour sous les anciens vacarmes.

 

D'anciens sucs desséchés, sur un pâle satin,

Dénoncent indiscrets d'obscurs plaisirs éteints ;

Le froid des hivers morts se lit aux grosses laines,

Où transparaît toujours le labeur et la peine,

Et le rude drap bleu, reprisé délavé,

Porte à sa trame usée la sueur des étés.

 

Des larmes invisibles, au sein d'étoffes noires,

Et des mouchoirs froissés parlent des anciens deuils,

De proches réunis tout autour d'un cercueil,

Et de sombres veillées effacées des mémoires.

 

Entourés de rubans dans un tiroir secret*,

Dorment des mots d’amour aux nœuds jamais défaits,

Qu’une vie de labeur a chassé des mémoires,

Quand sous le cri du bois le ver fore l’armoire.

 

- Mémoire impermanente aux relents étouffés,

Tu finiras au feu d’un fol autodafé,

Et feras place nette aux coutumes nouvelles :

D’un éternel envol, la Vie montre son aile.

 

 

 

* Prononcer « secrait » (à la parisienne).

JCP  03/2016 – 10/2018

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06 octobre 2018

Au pays inconnu (0887)

 

 

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                                                                                           Image extraite du Voyage de Chihiro, dessin animé de Miyazaki

 

Au pays inconnu

 

                                                       A Hayao Miyazaki

 

Portées par la pensée, des fumées ont grandi,

Obscurcissant la vue d’un voile imaginaire,

Et les regards jetés sur le terrain maudit

Font du terreau fertile une mauvaise terre.

 

La fugace illusion des rails posés sous l’eau

Ont fait du train joyeux un dangereux bateau,

Qui coule et ressurgit privé de capitaine ;

Et sous l’œil indécis se prend la vie en haine.

 

Les espoirs d’horizons pourtant n’ont pas fléchi,

Et de l’œil au mental un lien ténu subsiste :

Le nuage grisé soudain s’évanouit,

Et se perd la notion d’un monde pointilliste.

 

L’homme qui se maudit et maudit son erreur

Sur le long ruban gris a repris sa vitesse,

Et mettant à profit son humeur vengeresse,

Parvient à raviver les couleurs du bonheur.

 

 

JCP 03 04 18

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