17 septembre 2015

728 Au fond du panier

 

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Au fond du panier  

 

Au panier de crabes des mots qui se contredisent

entre lune et l'autre,

clair envers l'autre le poète choisit lune.

Et du clair ou de l'obscur,

plutôt qu'au clair de l'autre,

il sourit au clair de lune.

 

JCP 09 15

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16 septembre 2015

729 Tout le monde

Tout le monde  

 

Tout le monde observe et pourtant nul ne voit.

Moi seul laisse ouverte la fenêtre sur la vie.

 

Tout le monde écoute et personne n'entend.

Moi seul sais qu'il y a des oiseaux.

 

Tout le monde s'oublie à l'objet de lumière,

Assourdis tous aux tampons du mépris.

Moi seul dirait-on suis conscient d'exister.

 

Tout le monde s'abreuve au passé au futur ;

Moi seul ai conscience d'un moment présent.

 

Tout le monde est en ce monde qui n'est pas le monde ;

Moi seul en ce jour réside ici.

 

Tout le monde le porte fébrile à la main.

Moi seul le laisse inerte au fond du tiroir.

 

 

JCP 09 15 Pour les Impromptus Littéraires (mots en gras imposés)

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12 septembre 2015

Maudite parure

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Maudite parure

 

1

                                          Tout au fond de la vaste remise au sol de terre battue, une moue à la lèvre, l'antiquaire évaluait le mobilier qu'il venait d'acquérir pour un coup de chapeau, meubles misérables pour la plupart, d'où se détachait pourtant la commode aux poignées argentées, sans style, mais qui avait motivé son obole à des héritiers ignoblement pressés.

Il en retira les deux tiroirs supérieurs alors que celui du bas, demeurant bloqué, montrait par les ouvertures un empilage de vieux linge jauni, qu'il extirpa pour découvrir trois banals portraits de femmes montés en sous-verre, les deux premiers notablement anciens, le troisième plutôt récent. Il les déposa verticalement sur le dessus de la commode, adossés au mur, les observa un moment et s'en fut porter la brassée de sous-vêtements féminins - dont le contact soyeux l'émut un moment et ralentit son pas - au container des déchets du fond de la pièce.

 

 

2

A peine l'homme en eut-il laissé retomber le grand couvercle, qu'il crut discerner des chuchotements paraissant venir de l'autre bout de la remise déserte.

Suspectant des indésirables à cette heure tardive, voire des cambrioleurs, celui-ci s'avança de quelques pas silencieux pour se dissimuler derrière une armoire. On ne voyait rien ni personne mais on pouvait entendre, tout à fait distinctement maintenant, les voix de plusieurs femmes en grande conversation sur la mode, la parure et la beauté, alors que la source de ces voix semblait se confondre avec la nouvelle commode - auprès de laquelle on ne constatait aucune présence...

Peu porté sur les croyances et les voix tombées du ciel, l'antiquaire s'approcha sans bruit du meuble où trônaient les trois portraits, et ce qu'il entendit fit chanceler ses incrédulités comme ses jambes :

- Pour moi, amies très chères, déclarait la voix jaillie du premier portrait sans doute plus que séculaire, tout est dans le chapeau - où l'artiste amoncelle pour nous mille mignardises -, et que l'on élève en miroir aux alouettes, que dis-je, en phare rayonnant sur l'océan des hommes, phare qui retourne autant la jalousie des rivales que l'œil échauffé du galant : rien ne vaut croyez-moi le chapeau, qui flatte notre image à l'esprit masculin - si facile à tromper comme vous le savez.

Et, il me faut le dire, mariée contre mon gré à un gros imbécile rougeaud bien que fortuné, je ne dénombre plus les hommages rendus à mes chapeaux, prétexte pour en faire sans tarder de plus intimes à ma propre personne.

Je tire voyez-vous mes amants - pour ainsi dire - du chapeau.

Le chapeau c'est épatant ! 

- Ho la mémé, fit la seconde, blonde vaporeuse hollywoodienne, un chapeau, douze jupons enfilés l'un sur l'autre et ta triste chemise boutonnée ras du cou, c'est les cagots que tu vas piéger - et encore si ces tartuffes-là s'en vont pas après la messe retrouver quelque danseuse incognito !

Tu te goures, le gugus, qu'est-ce qu'y veut ? - De la blonde à cheveux longs, de la cuisse résillée, un bon petit joufflu à la fesse et du mammaire en expo ; tout ça noyé au patchouli. Je vais te dire, t'y connais que dalle aux mecs, y a pas de sexe au chapeau, ça se saurait ; ouais ! 

- Ben... fit la troisième, brunette effrontée dégraissée jusqu'à l'os aux régimes minceur, moi, j'ai pas de recette comme vous, là... avec les hommes je reste nature : pantalon de cuir noir bien moulant (ça les rend fous, ça), bustier juste assez décolleté pour pas faire pute, cheveu ni trop long ni trop blond, coiffure soignée mais décontract', le bijou sobre, un peu de trompe-couillon aux yeux - c'est tout !

Et pour moi, ça marche tout à fait bien, je les secoue un peu de la parole et du geste, ils aiment ça je vous le dis, pas besoin d'artifices - si, d'accord, un parfum plutôt classe mais discret - moi c'est Chanel - voilà tout.

 

  

3

Soufflé par le prodige, Édouard l'antiquaire voulut s'approcher, mais le seul bruit de ses pas mit fin à l'incroyable entretien : il n'était pas vu, mais on l'entendait.

Il avait tout capté sans perdre un mot, et avait même cru voir bouger tour à tour les lèvres de carton glacé sur chacun des trois portraits. Quel était ce prodige ? cela laissait rêveur... allait-il à terme, en se faisant discret, apprendre tous les secrets de la femme ?...

Le monde vertigineux d'un savoir neuf - et tellement précieux ! - s'ouvrait à lui.

Ce fut un tonitruant : "- A ce soir chéri, ne m'attends pas pour te coucher !" qui le tira de ses spéculations.

Comme tous les jeudis, Henriette rejoignait ses amies pour une soirée "Entre femmes" qui lui laissait, il faut le dire, l'opportunité d'aller "Refaire le monde devant quelques bières" avec ses propres amis au très chaleureux pub "Le Dublin" du centre ville.

  

4

Mais ce soir, bizarrement, ce n'était pas tout à fait la même Henriette qui s'éloignait en faisant tinter à la main les clés de son auto :

Visiblement jaillie du coiffeur avec une teinture blonde-platine inusitée celle-ci, pour la première fois, portait un superbe chapeau rouge à faveurs noires retombantes - qu'elle avait dû sans doute lui cacher. Sa tenue se complétait d'un tout nouveau bustier décolleté à provoquer l'émeute, d'un pantalon de cuir noir moulant fesse et jambe dans un galbe jamais vu de lui, et, alors qu'elle s'éloignait dans le nuage d'un parfum capiteux qu'Édouard ne reconnaissait pas, son visage, complètement transfiguré, était outrancièrement maquillé !...

 

 

JCP 09 2015 Pour Les Impromptus Littéraires (trois portraits de femme)

 

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07 septembre 2015

718 Temps contraires

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Temps contraires

 

                                                     Un à un la rose reprend ses pétales fanés tombés à terre, se recoiffe, ravive ses couleurs et lentement se referme en bouton alors que le feuillage, qui décroît, rougit et se contracte en bourgeons minuscules.

Dans un tourbillon, le vent ramène les feuilles sèches qu'il a dispersées, les rend au peuplier satisfait qui les replace coquet, les ranime et les reverdit ; son tronc a minci, et le bois mort retrouve son écorce. Le feu qui ravageait la pinède quitte lentement la ramure, caresse les troncs plein de regrets, et disparaît dans l'herbe noire qui verdit à vue d'œil.

Sous l'orage qui menace il n'y a plus un souffle de vent, alors que le jour et la nuit alternent à une vitesse folle. L'épais rideau de pluie aspire maintenant ses flaques, s'élève et disparaît avec elles ; les nuages courent en tous sens, et se heurtent dans le froissement des dessous de satin.

Le berceau se vide et se fond au gravillon du grand parc, alors que celle qui fut sa mère repart en sautillant, sa poupée retrouvée dans les bras. L'homme assis sur le banc au bois neuf est tombé : il n'y a plus de banc.

Dans la rue sombre, en un éclair le poignard quitte la plaie qui se referme, et disparaît ; l'homme se relève et ferme son blouson devenu trop grand ; sa calvitie fait place à son ancienne chevelure.

Et, si ce n'était le soleil assombri, où s'élargissent jour après jour de larges taches noires sous un grondement lointain, tout aurait pu continuer ainsi.

Peut-être.

 

 

JCP 07-09 2015

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03 septembre 2015

725 Voyage à Bergame

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Voyage à Bergame

 

Quel renoncement que d'avoir choisi...

Et sous mes yeux les belles Bergamasques

Sont mille regrets sont mille quasi-

Blessures à ma pauvre âme fantasque.

 

Hymen ne sait de l'amour que mineur

Sait du charbon sans son pic, opportune

Vie bien fade et privée de son bonheur,

Hurlant comme loup à la pleine lune !

 

Objets non possédés, vous êtes beaux...

Et comme à Bergame l'ombre des arbres

Veloute la peau, et comme ses eaux

Confèrent au sein la tenue du marbre...

 

 

JCP 09 15  Pour les Impromptus Littéraires (reprendre les derniers mots de chaque vers de "Clair de lune" de Verlaine)

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08 août 2015

Au mur

 

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A qui sait son langage

le soleil couchant

calligraphie de précieuses paroles

 

  

JCP

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29 juillet 2015

714 Vite le futur

Vite le futur

 

Bouteille de coca d'une main

                             de l'autre mon téléphone

impatient j'attends demain

qui déjà sonne à ma main

 

JCP 07 15

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21 juillet 2015

La machine à rien-faire (nouvelle)

 

La machine à rien-faire

 ◄► 

le cékoidon comp

                

                                                  ◄►

 

                           C'est à l'Inquet*, grand fouille-tout de la ville que je la vis, à même le pavé, pitoyable et poussiéreuse. Oh, ce n'était rien qu'un vieil assemblage de laiton, de fonte et d'acier, présenté sur le socle lourd des instruments anciens, imaginés aux mains de savants très ignorants, doctes déducteurs de lois passées de mode, et dont on rit aujourd'hui.

A son comportement empressé, on eût dit que le vieil homme trouvait en moi le client longtemps attendu, le seul en accord parfait avec l'objet qu'il n'aurait voulu vendre à nul autre : mon prix fut le sien, et les recommandations interminables. Comme qui, déchiré, vous cède son enfant qu'il ne peut plus nourrir - et je crus voir une larme à sa paupière lorsqu'il me tendit la machine lourde, emballée dans plusieurs épaisseurs de papier journal :

- Prenez-en grand soin jeune homme, le meilleur du génie mécanique du dix-neuvième siècle - celui que nul n'a su voir ! -, réside en ce bel objet ; je ne vous en dis pas plus ; vous me remercierez plus tard...

Je pris congé courtois, le volumineux paquet sous le bras.

Éreinté par la course et le poids, rendu dans mon modeste meublé j'opérai un nettoyage-lustrage en règle de la mystérieuse acquisition où parut, gravé sur sa base :

 

Maquina de pas-res fa **

 

Je dus m'asseoir : "Machine à rien-faire" dans l'occitan toulousain d'alors !

Surprise et déconvenue passées, la chose vint à me plaire : elle était si belle sous le grain de sa peau noire et le poli de ses commandes... "à rien-faire"... : inutile comme l'art véritable, œuvre sans doute unique de quelque visionnaire, impressionniste des mécaniques, Picasso méconnu des automates !

Fasciné-médusé sourire large, je passai le reste de ma journée à rien-faire à la machine ; alors que d'ordinaire cela se fait aussi bien sans aide - tous les oisifs vous le diront. Paisible et silencieux je demeurai là, caressant, manipulant sans cesse ses leviers, ses gâchettes ses cadrans, tournant ses molettes, repoussant ses boutons dorés, buvant goulûment la musique de ses rouages, m'enivrant des senteurs de sa matière patinée, où ne paraissait que la marque infime d'un usage respectueux.

Ainsi nourri jusqu'au soir de l'inutile, c'est dévorant les pauvres restes d'un poulet froid que la lumière enfin m'apparut :

- Le vieil homme avait raison : l'esprit le plus fin, le plus subtil, le plus méconnu du dix-neuvième siècle, à contre-courant de l'avancée technologique, de l'industrie, de l'entreprise et du capital réunis était bien là, sous l'aspect de cet objet d'un art absolu tombé dans l'oubli : le concepteur de génie, trop longtemps prisonnier de l'utile, martyr de l'efficace et du rentable - message probable à la postérité -, en poète de l'hermétisme des formes avait imaginé cet appareillage, dans l'espoir qu'une élite future en saurait extraire la portée sublime.

Mon ego me dicta : "- Pour toi seul qui es élite et génie réunis !", mais je déclinai modeste.

 

De nos jours, autre époque autres machines, le rien-faire se pratique en général devant des écrans colorés.

 

 

* Prononcer Inquet avec le "in" anglais et le "t" marqué.

("Hameçon" en français, marché aux puces toulousain qui parle de pêche aux affaires - comme d'arnaque et de pick-pockets).

** Le "A" de "maquina" se prononce "O" (intonation grave bouche ouverte) ;

"fa" se prononce fa.

Les "S" se prononcent.

 

 

JCP 07 15 Pour Les Impromptus Littéraires ; thème : le "Céquoidon" suivant image

(texte ajouté sur embase).

http://impromptuslitteraires.blogspot.fr/ 

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17 juillet 2015

709 Aux rivages de lumière

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La Garonne aux Quinze Sols (nord de Toulouse)

 

Aux rivages de lumière

 

L'aube des faucheurs

jette par les champs mille étincelles lentes

que le soleil allume à la lame qui court,

à l'herbe qui ploie et se couche ;

et sous l'azur du ciel où se fond...

- Assez !, foin de la moisson qui prend son temps sous la plume des poètes romantiques vêtus de frac, canne et chapeau dans la poussière des champs !

Qui pourrait, aujourd'hui encore, anachronique désuétude s'extasier ainsi - béat -, sur les soi-disant beautés de la nature ?... me déclarait convaincu mon voisin René. Il s'agit bien de perdre son temps à ça !

La coque brillante et noire de ma nouvelle auto, ma vaste piscine couverte et chauffée, mon habitation automatisée télécommandée isolée sécurisée ecologisée, ma pelouse toujours verte et rase exempte de l'arbre à la feuille odieuse, mes enfants ma femme vêtus de prestige, la voici la contemplation du bonheur du monde, la joie de vivre et de posséder conquise de ma vaillance et de mon labeur : chaque minute de vie est un combat, le savez-vous ?

Je laissai là mon voisin, persuadé de son bonheur par les médias mercantiles, et je lui tus que je ne saurais être heureux sur le champ de sa bataille - ne me sachant d'ailleurs pas en guerre.

Alors, le vêtement et l'auto démodés mais tellement confortables, je fus en secret observer puissamment l'écoulement du fleuve, à l'ombre des grands arbres où chante la fauvette, où bondit l'écureuil où plane le milan noir, un ouvrage de poésie et un peu d'eau dans mon sac.

Et je m'en retournai le soleil bas, taché d'horreurs mystiques*, la brise du soir éparpillant mon cheveu négligé, peut-être plus enchanté de vivre encore que mon voisin René.

 

* Que Rimbaud me pardonne.

 

JCP 07 15  Pour Les Impromptus Littéraires

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11 juillet 2015

706 Au parc

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Au parc

 

Libre et pourtant captive,

jaillie d'un rocher de hasard

l'eau qui ruisselle emplit la mare des ans.

Sous les ramures ennemies

qu'emmêle au soleil une guerre lente,

la feuille des eaux sourit au gibier d'ignorance ;

et, venu des âges lointains,

Apollon sous la mousse a souri

aux verseuses qu'un rayon incendie.

Jeunes cris, parlers plus anciens

mêlés dans l'air un moment

sont bus par le souffle du vent,

et la paix diffuse retombe sur le grand parc.

 

 

JCP 07 15

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