06 juin 2013

Arthur Rimbaud, sélection de 12 poèmes

 

 

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Rimbaud

Sélection de poésies 12

 

 

Première soirée

 

- Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d'aise
Ses petits pieds si fins, si fins.

- Je regardai, couleur de cire,
Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, - mouche au rosier.

- Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s'égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : "Veux-tu finir !"
- La première audace permise,
Le rire feignait de punir !

- Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
- Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : "Oh ! c'est encor mieux !...

Monsieur, j'ai deux mots à te dire..."
- Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D'un bon rire qui voulait bien...

- Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

 

 

 

Sensation

 

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.

 

 

 

Les effarés

 

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu'ils sont là tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.

 

 

 

 

Roman

 

I

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...

II

- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...

III

Le cœur fou robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...

- Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

 

 

 

Ophélie

 

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton œil bleu !

III

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

 

 

 

À la musique

 

Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

- L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : " En somme !..."

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
Déborde - vous savez, c'est de la contrebande ; -

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

- Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
- Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
- Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres.

 

 

 

Le dormeur du val


C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

 

 

Rêvé pour l'hiver

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou...

Et tu me diras : "Cherche !" en inclinant la tête,
- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
- Qui voyage beaucoup...

 

 

 

Le buffet

 

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;

- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

 

 

 

Ma bohème

 

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

 

 

 

Voyelles

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

 

 

 

Le bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

 

 

 

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La Parure, Guy de Maupassant (texte intégral)

 

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(nouvelle parue dans Le Gaulois le 17 février 1884)

 

 ◄►

 

                                C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot, pas d'espérance, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l'Instruction publique.

Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureusement comme une déclassée, car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.

Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent l'attention.

Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant d'un air enchanté : " Ah ! le bon pot­-au-­feu ! je ne sais rien de meilleur que cela..." elle songeait aux dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie ; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.

Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse.

 

Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une large enveloppe.

- Tiens, di-t­il, voici quelque chose pour toi.

Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui portait ces mots :

- Le ministre de l'Instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire honneur de venir passer la soirée à l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.

Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit l'invitation sur la table, murmurant :

- Que veux­-tu que je fasse de cela ?

- Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c'est une occasion, cela, une belle ! J'ai eu une peine infinie à l'obtenir. Tout le monde en veut ; c'est très recherché et on n'en donne pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.

- Elle le regardait d'un œil irrité, et elle déclara avec impatience :

- Que veux-­tu que je me mette sur le dos pour aller là ?

 Il n'y avait pas songé ; il balbutia :

- Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très bien, à moi...

Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche ; il bégaya :

- Qu'as-­tu ? Qu'as­-tu ?

Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides :

- Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi.

Il était désolé. Il reprit :

- Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait­-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de très simple ?

Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus immédiat et une exclamation effarée du commis économe. Enfin elle répondit en hésitant :

- Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs je pourrais arriver.

- Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par là, le dimanche. Il dit cependant :

- Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle robe.

 

Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari lui dit un soir :

- Qu'as­-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours. Et elle répondit :

- Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne pas aller à cette soirée. Il reprit :

- Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison­-ci. Pour dix francs, tu auras deux ou trois roses magnifiques.

- Elle n'était point convaincue.

- Non ... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au milieu de femmes riches.

Mais son mari s'écria :

- Que tu es bête ! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande­-lui de te prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela. Elle poussa un cri de joie :

- C'est vrai. Je n'y avais point pensé. Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse. Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret, l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel :

- Choisis, ma chère.

Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours :

- Tu n'as plus rien d'autre ? ­

- Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.

Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants; et son cœur se mit à battre d'un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle­-même. Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse :

- Peux­-tu me prêter cela, rien que cela ? ­

- Mais oui, certainement.

Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis s'enfuit avec son trésor.

 

Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.

Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des femmes.

Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s'amusaient beaucoup.

Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui s'enveloppaient de riches fourrures. Loisel la retenait :

- Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.

Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier. Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de loin.

Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.

Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures.

Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou ! Son mari, à moitié dévêtu déjà, demanda :

- Qu'est­-ce que tu as ?

Elle se tourna vers lui, affolée :

- J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de Mme Forestier.

Il se dressa, éperdu :

- Quoi !... comment!... Ce n'est pas possible!

Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point. Il demandait :

- Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal ? ­

- Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du ministère. ­

- Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendue tomber. Elle doit être dans le fiacre. ­

- Oui. C'est probable. As­-tu pris le numéro ? ­

- Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé ? ­

- Non.

Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.

- Je vais, dit­-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.

Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.

Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé. Il se rendit à la préfecture de Police, aux journaux, pour faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin où un soupçon d'espoir le poussait. Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet affreux désastre. Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie ; il n'avait rien découvert.

- Il faut, dit-­il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.

Elle écrivit sous sa dictée.

Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.

Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara :

- Il faut aviser à remplacer ce bijou.

Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres :

- Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière ; j'ai dû seulement fournir l'écrin.

Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d'angoisse.

Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais­ Royal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à trente­-six-mille.

Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente­-quatre-mille francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février. Loisel possédait dix-­huit-mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait le reste.

Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq-cents à l'autre, cinq louis par­-ci, trois louis par-­là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-­six mille-francs.

 

Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle­-ci lui dit, d'un air froissé :

- Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.

Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était aperçue de la substitution, qu'aurait­-elle pensé ? Ne l'aurait-­elle pas prise pour une voleuse ?

 

Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de logement ; on loua sous les toits une mansarde.

Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau, s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent.

Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, obtenir du temps. Le mari travaillait, le soir, à mettre au net les comptes d'un commerçant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.

Et cette vie dura dix ans.

Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de l'usure, et l'accumulation ses intérêts superposés.

Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.

Que serait-­il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait? qui sait? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver ! Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs­-Élysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Mme Loisel se sentit émue. Allait­-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?

Elle s'approcha.

- Bonjour, Jeanne.

L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :

- Mais... madame !... Je ne sais... Vous devez vous tromper. ­

- Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri :

- Oh ! . . . ma pauvre Mathilde , comme tu es changée ! ... ­

- Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue ; et bien des misères... et cela à cause de toi !... ­

- De moi... Comment ça ? ­

- Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour aller à la fête du ministère. ­

- Oui. Eh bien ? ­

- Eh bien, je l'ai perdue. ­

- Comment ! puisque tu me l'as rapportée. ­

- Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui n'avions rien... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente. Mme Forestier s'était arrêtée.

- Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ? ­

- Oui. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien pareilles."

Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve. Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains. "

- Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !...

 

 

FIN

 

450 efault copie

 "La Parure", de Claude Chabrol

Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler, Luis Sepúlveda

 

450qzNDL copie

 

Luis Sepúlveda

HISTOIRE D’UNE MOUETTE

ET DU CHAT QUI LUI APPRIT À VOLER

 

Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié

Éditions SUITES Métailié/Seuil, 2004

TITRE ORIGINAL Historia de una gaviota y del gato que le enseño a volar © Luis Sepúlveda, 1996 by arrangement witch Dr. Ray-Güde Mertin, Litterarische Agentur, Bad Homburg Traduction française © Éditions Métailié et Éditions du Seuil, Paris 1996 Illustration couverture : © Yann Arthus-Bertrand/Corbis

 

 À mes enfants Sebastián, Max et León, le meilleur équipage de mes rêves. Au port de Hambourg car c’est là qu’ils sont montés à bord et au chat Zorbas évidemment.

 

 

Première partie

 

1 Mer du Nord

— Banc de harengs à bâbord ! annonça la vigie et le vol de mouettes du Phare du Sable Rouge accueillit la nouvelle avec des cris de soulagement.

Il y avait six heures qu’elles volaient sans interruption et bien que les mouettes pilotes les aient conduites par des courants d’air chaud agréables pour planer au-dessus de l’océan, elles sentaient le besoin de refaire leurs forces, et pour cela quoi de mieux qu’une bonne ventrée de harengs.

Elles survolaient l’embouchure de l’Elbe dans la Mer du Nord. D’en haut elles voyaient les bateaux à la queue leu-leu, comme des animaux marins patients et disciplinés, attendant leur tour pour gagner la pleine mer et là, mettre le cap vers tous les ports de la planète.

Kengah, une mouette aux plumes argentées, aimait particulièrement regarder les pavillons des bateaux, car elle savait que chacun représentait une façon de parler, de nommer les choses avec des mots différents.

— Comme c’est difficile pour les hommes. Nous, les mouettes, nous crions de la même manière dans le monde entier, cria un jour Kengah à l’une de ses compagnes de vol.

— C’est comme ça. Et le plus étonnant c’est que parfois ils arrivent à se comprendre, répondit sa compagne.

Au-delà de la ligne de la côte, le paysage était d’un vert intense. C’était un immense pré dans lequel on distinguait les troupeaux de moutons en train de paître à l’abri des digues et les ailes paresseuses des moulins à vent.

Suivant les instructions des pilotes, la bande de mouettes du Phare du Sable Rouge prit un courant d’air froid et se jeta en piqué sur le banc de harengs. Cent vingt corps trouèrent la mer comme des flèches et en ressortant de l’eau chaque mouette tenait un hareng dans son bec. Délicieux harengs. Délicieux et gros. Juste ce qui leur fallait pour reprendre de l’énergie avant de continuer à voler jusqu’à Den Helder, où les rejoindraient les vols des îles Frisonnes.

Le plan de vol prévoyait de continuer ensuite jusqu’au Pas-de-Calais et à la Manche où elles seraient reçues par les bandes de la Baie de Seine et de Saint-Malo, en compagnie desquelles elles voleraient jusqu’au ciel de Biscaye.

Elles seraient alors un millier qu’on verrait comme un rapide nuage d’argent et que grossiraient les bandes de Belle-Ile, d’Oléron, des caps Machichaco, de l’Apio et de Peñas. Lorsque toutes les mouettes autorisées par la loi de la mer et des vents voleraient au-dessus de la Biscaye, la grande convention des mouettes des mers Baltique, du Nord et de l’Atlantique pourrait commencer.

Ce serait une belle réunion. Kengah y pensait en pêchant son troisième hareng. Comme tous les ans on y raconterait des histoires intéressantes, en particulier celles des mouettes du Cap de Peñas, voyageuses infatigables, qui parfois volaient jusqu’aux îles Canaries ou aux îles du Cap-Vert. Les femelles, comme elle, feraient de grands festins de sardines et de calamars pendant que les mâles construiraient les nids au bord d’une falaise. Elles y pondraient leurs œufs, les couveraient à l’abri de toutes les menaces, et quand les premières plumes résistantes pousseraient aux poussins viendrait la plus jolie partie du voyage : leur apprendre à voler dans le ciel de Biscaye.

Kengah plongea pour attraper un quatrième hareng et n’entendit pas le cri d’alarme qui ébranla l’air.

— Danger à tribord, décollage urgent !

Lorsque Kengah sortit la tête de l’eau, elle était seule sur l’immensité de l’océan.

 

 

 

2 Un chat grand noir et gros

— J’ai beaucoup de peine de te laisser tout seul, dit l’enfant en caressant le dos du chat grand noir et gros.

Puis il continua à remplir son sac à dos. Il prenait une cassette du groupe PUR, un de ses favoris, la rangeait, hésitait, la sortait et ne savait pas s’il la remettait dans le sac ou s’il la laissait sur la table. Il n’arrivait pas à décider ce qu’il allait emmener en vacances et ce qu’il allait laisser à la maison. Le chat grand noir et gros le regardait avec attention, assis sur le bord de la fenêtre, son endroit préféré.

— J’ai pris mes lunettes pour nager ? Zorbas, t’as pas vu mes lunettes ? Non, tu ne les connais pas, toi, tu n’aimes pas l’eau. Tu ne sais pas ce que tu perds. La natation est un des sports les plus amusants. Des croquettes ? proposa l’enfant en prenant une boîte de croquettes pour chat. Il lui en servit une ration plus que généreuse, et le chat grand noir et gros se mit à mastiquer lentement, pour faire durer le plaisir : quelles croquettes délicieuses, craquantes, au bon goût de poisson ! “C’est un garçon formidable”, pensa le chat la bouche pleine. “Comment ça, un garçon formidable ? Le meilleur”, corrigea-t-il en avalant.

Zorbas, le chat grand noir et gros, avait de bonnes raisons de penser cela de cet enfant qui dépensait son argent de poche en délicieuses croquettes, qui nettoyait la litière de la caisse où il faisait ses besoins et qui l’instruisait en lui parlant de choses importantes.

Ils passaient de longues heures ensemble sur le balcon à regarder l’activité incessante du port de Hambourg, et là, par exemple, le garçon lui disait :

— Tu vois ce bateau, Zorbas ? Tu sais d’où il vient ? Du Liberia, un pays d’Afrique très intéressant parce qu’il a été fondé par des hommes qui avaient été des esclaves. Quand je serai grand, je serai capitaine d’un grand voilier et j’irai au Liberia. Tu viendras avec moi, Zorbas. Tu seras un bon chat de mer. J’en suis sûr.

Comme tous les enfants des ports, il rêvait de voyages dans des pays lointains. Le chat grand noir et gros l’écoutait en ronronnant et se voyait aussi à bord d’un voilier sillonnant les mers. Oui. Le chat grand noir et gros avait beaucoup de tendresse pour le garçon et il n’oubliait pas qu’il lui devait la vie.

Zorbas avait contracté cette dette exactement le jour où il avait quitté le panier dans lequel il vivait avec ses sept frères. Le lait de sa mère était tiède et doux mais lui, il voulait goûter ces têtes de poisson que les gens du marché donnaient aux grands chats. Il ne pensait pas en manger une entière, non, il voulait la traîner jusqu’au panier et là, miauler à ses frères :

— Assez de téter notre pauvre mère ! Vous ne voyez pas comme elle a maigri ? Mangez du poisson, c’est la nourriture des chats des ports.

Peu de temps avant de quitter le panier, sa mère lui avait miaulé très sérieusement :

— Tu es agile et malin, c’est très bien, mais tu dois faire attention et ne pas sortir du panier. Demain ou après-demain les humains vont venir décider de ton destin et de celui de tes frères. Ils vont sûrement vous donner des noms sympathiques et vous serez assurés d’être nourris. C’est une grande chance de naître dans un port, car dans les ports on aime et on protège les chats. La seule chose que les humains attendent de nous, c’est que nous éloignions les rats. Oui, mon enfant, être chat de port est une grande chance, mais tu dois faire attention car il y a en toi quelque chose qui peut faire ton malheur. Mon enfant, si tu regardes tes frères, tu verras qu’ils sont gris ou rayés comme les tigres. Toi, tu es né tout noir, sauf la petite tache blanche que tu as sous le menton. Il y a des humains qui croient que les chats noirs portent malheur ; c’est pourquoi, mon petit, il ne faut pas sortir du panier.

Mais Zorbas, qui était alors une petite boule de charbon, quitta le panier. Il voulait goûter une de ces têtes de poisson. Et il voulait aussi voir un peu le monde.

Il n’alla pas très loin. La queue dressée et vibrante, en trottant vers un étal de poissonnier, il passa devant un grand oiseau qui somnolait, la tête penchée. C’était un oiseau très laid avec une énorme poche sous le bec. Soudain le petit chat sentit que le sol s’éloignait de ses pattes et, sans comprendre ce qui lui arrivait, il se retrouva en train de faire une cabriole en l’air. Se souvenant de l’une des premières leçons de sa mère, il chercha un endroit pour retomber sur ses quatre pattes, mais en bas l’oiseau l’attendait le bec ouvert. Il tomba dans la poche, il y faisait noir et ça sentait horriblement mauvais.

— Laisse-moi sortir ! Laisse-moi sortir ! miaula-t-il, désespéré.

— Ah bon. Tu parles. Quelle bête tu es ? croassa l’oiseau sans ouvrir le bec.

— Laisse-moi sortir ou je te griffe, miaula-t-il, menaçant.

— Je crois que tu es une grenouille. Tu es une grenouille ? croassa l’oiseau, toujours le bec fermé.

— Je m’étouffe, oiseau idiot ! miaula le petit Zorbas.

— Oui. Tu es une grenouille. Une grenouille noire. Comme c’est étrange, croassa l’oiseau.

— Je suis un chat et je suis en colère ! Laisse-moi sortir ou tu vas le regretter ! miaula le petit Zorbas en cherchant où planter ses griffes dans la poche sombre.

— Tu crois que je ne sais pas distinguer un chat d’une grenouille ? Les chats sont poilus, rapides et ils sentent la pantoufle. Toi, tu es une grenouille. Une fois j’ai mangé des grenouilles, c’était pas mauvais, mais elles étaient vertes. Dis donc, tu ne serais pas une grenouille vénéneuse par hasard ? croassa l’oiseau inquiet.

— Oui ! Je suis une grenouille vénéneuse et en plus je porte malheur !

— Quel problème ! L’autre jour j’ai avalé un hérisson vénéneux et il ne m’est rien arrivé. Quel problème ! Je t’avale ou je te crache ? réfléchit l’oiseau, mais il ne croassa rien de plus car il s’agita, battit des ailes et ouvrit finalement le bec.

Couvert de bave, le petit Zorbas sortit la tête et sauta par terre. Il vit alors le garçon qui tenait l’oiseau par le cou et le secouait.

— Tu es aveugle ou quoi ? Pélican imbécile ! Viens mon chat. Un peu plus tu finissais dans le ventre de cet oiseau, dit l’enfant, et il le prit dans ses bras. C’est ainsi qu’avait commencé cette amitié qui durait depuis cinq ans. Le baiser de l’enfant sur sa tête éloigna ses souvenirs. Il le vit enfiler son sac à dos, marcher vers la porte et de là lui dire encore adieu.

— À dans deux mois. Je penserai à toi tous les jours Zorbas, je te le promets.

— Au revoir Zorbas ! Au revoir mon gros ! crièrent les deux petits frères du garçon.

Le chat grand noir et gros entendit qu’on fermait la porte à double tour et il courut jusqu’à la fenêtre sur la rue pour voir sa famille adoptive avant qu’elle ne s’éloigne. Le chat grand noir et gros poussa un soupir de satisfaction. Pendant deux mois il allait être le seigneur et maître de l’appartement. Un ami de la famille viendrait tous les jours lui ouvrir une boîte de nourriture et changer sa litière. Deux mois pour se prélasser dans les fauteuils, sur les lits, ou sortir sur le balcon, grimper sur les toits, aller jusqu’aux branches du vieux marronnier et descendre le long de son tronc jusqu’à la cour, où il retrouvait les chats du quartier. Il n’allait pas s’ennuyer. Pas du tout.

C’est ce que pensait Zorbas, le chat grand noir et gros, car il ne savait pas ce qui allait lui tomber dessus très bientôt.

 

 

 

3 Hambourg en vue

Kengah déplia ses ailes pour prendre son envol, mais la vague fut plus rapide et la recouvrit toute. Quand elle sortit de l’eau, la lumière du jour avait disparu, et après avoir secoué énergiquement la tête, elle comprit que la malédiction des mers obscurcissait sa vue.

Kengah, la mouette aux plumes argentées, plongea sa tête dans l’eau à plusieurs reprises jusqu’à ce que quelques étincelles de lumière arrivent à ses pupilles couvertes de pétrole. La tache visqueuse, la peste noire, collait ses ailes à son corps et elle se mit à remuer les pattes dans l’espoir de nager vite et de sortir du centre de la vague noire.

Tous les muscles tétanisés par l’effort, elle atteignit enfin la limite de la tache de pétrole et le frais contact de l’eau propre. Lorsque, à force de cligner des yeux et de plonger sa tête sous l’eau, elle réussit à nettoyer ses yeux, elle regarda le ciel et ne vit que quelques nuages qui s’interposaient entre la mer et l’immensité de la voûte céleste. Ses compagnes de la bande du Phare du Sable rouge devaient être loin, très loin.

C’était la loi. Elle aussi, elle avait vu des mouettes surprises par les vagues noires mortelles, et malgré son désir de descendre leur apporter une aide aussi inutile qu’impossible, elle s’était éloignée, respectant la loi qui interdit d’assister à la mort de ses compagnes.

Les ailes immobilisées, collées au corps, les mouettes étaient des proies faciles pour les grands poissons, ou bien elles mouraient lentement asphyxiées par le pétrole, qui en glissant entre leurs plumes bouchait tous leurs pores.

C’était le sort qui l’attendait et elle désira disparaître rapidement dans le gosier d’un grand poisson.

La tache noire. La peste noire. Tandis qu’elle attendait l’issue fatale, Kengah maudit les humains.

— Pas tous. Il ne faut pas être injuste ! cria-t-elle faiblement. Souvent elle avait vu d’en haut comment les grands pétroliers profitaient des jours de brouillard côtier pour aller en haute mer nettoyer leurs réservoirs. Ils jetaient à la mer des milliers de litres d’une substance épaisse et pestilentielle qui était entraînée par les vagues.

Elle avait aussi vu que parfois des petites embarcations s’approchaient des pétroliers et les empêchaient de vider leurs réservoirs. Malheureusement, ces petits bateaux aux couleurs de l’arc-en-ciel n’arrivaient pas toujours à temps pour empêcher qu’on empoisonne les mers. Kengah passa les heures les plus longues de sa vie, posée sur l’eau à se demander, atterrée, si ce n’était pas la plus terrible des morts qui l’attendait ; pire que d’être dévorée par un poisson, pire que l’angoisse de l’asphyxie, mourir de faim.

Désespérée à l’idée d’une mort lente, elle remua et se rendit compte avec étonnement que le pétrole n’avait pas collé ses ailes contre son corps. Ses plumes étaient imprégnées de cette substance épaisse mais au moins elle pouvait étendre les ailes.

— J’ai peut-être encore une chance de sortir de là et, qui sait si en volant haut, très haut, le soleil ne fera pas fondre le pétrole. Une histoire racontée par une vieille mouette des îles Frisonnes revint à sa mémoire. Cela parlait d’un humain, nommé Icare, qui pour réaliser son rêve de voler s’était fabriqué des ailes avec des plumes d’aigle et avait volé très haut, tout près du soleil, si bien que la chaleur avait fait fondre la cire qui collait les plumes et qu’il était tombé.

Kengah battit des ailes, replia ses pattes, s’éleva de quelques centimètres et retomba dans l’eau. Avant de recommencer, elle plongea complètement et remua ses ailes sous l’eau. Cette fois elle s’éleva d’un mètre avant de retomber.

Ce maudit pétrole collait les plumes de sa queue, de sorte qu’elle ne pouvait pas guider son ascension. Elle replongea et avec son bec retira la couche de saleté qui couvrait sa queue.

Elle supporta la douleur de l’arrachage des plumes jusqu’à ce que sa queue soit un peu moins sale. Au cinquième essai, Kengah réussit à s’envoler.

Elle battait des ailes désespérément car le poids de la couche de pétrole l’empêchait de planer. Un seul arrêt et elle tomberait. Par chance, elle était jeune et ses muscles répondaient bien.

Elle vola très haut. Sans cesser de battre des ailes, elle regarda en bas et vit à peine la côte comme une ligne blanche. Elle vit aussi quelques bateaux comme de minuscules objets sur une nappe bleue. Elle monta plus haut, mais les effets du soleil qu’elle attendait ne l’atteignaient pas. Peut-être les rayons donnaient-ils une chaleur trop faible, peut-être la couche de pétrole était-elle trop épaisse.

Kengah comprit qu’elle n’aurait pas suffisamment de force pour continuer à battre des ailes et vola vers l’intérieur des terres en suivant la ligne verte et sinueuse de l’Elbe, à la recherche d’un endroit pour se poser.

Son battement d’ailes devint de plus en plus lourd et lent. Elle perdait ses forces. Elle ne volait plus aussi haut. Dans un effort désespéré pour reprendre de l’altitude, elle ferma les yeux et battit des ailes avec ses dernières énergies. Elle ne sut pas combien de temps elle vola les yeux fermés, mais quand elle les rouvrit elle était au-dessus d’une haute tour ornée d’une girouette d’or.

— Saint-Michel ! cria-t-elle en reconnaissant la tour de l’église de Hambourg.

Ses ailes refusèrent de la porter plus loin.

 

 

 

4 La fin d’un vol

Le chat grand noir et gros prenait le soleil sur le balcon en ronronnant et en pensant comme c’était bon d’être là à recevoir les rayons du soleil, le ventre en l’air, les quatre pattes repliées et la queue étirée.

Au moment précis où il se retournait paresseusement pour présenter son dos au soleil, il entendit le bourdonnement d’un objet volant qu’il ne sut pas identifier et qui s’approchait à grande vitesse. Inquiet, il se dressa d’un seul coup sur ses quatre pattes et arriva tout juste à se jeter de côté pour esquiver la mouette qui s’abattit sur le balcon.

C’était un oiseau très sale. Tout son corps était imprégné d’une substance noire et malodorante. Zorbas s’approcha et la mouette essaya de se redresser en traînant les ailes.

— Ce n’était pas un atterrissage très élégant, miaula-t-il.

— Je regrette. Je ne pouvais pas faire autrement, croassa la mouette.

— Dis donc, tu es dans un drôle d’état. Qu’est-ce que tu as sur le corps ? Tu sens vraiment mauvais !

— J’ai été atteinte par une vague noire. La peste noire. La malédiction des mers. Je vais mourir, croassa plaintivement la mouette.

— Mourir ? Ne dis pas ça. Tu es fatiguée et sale. C’est tout. Pourquoi ne vas-tu pas jusqu’au Zoo ? Ce n’est pas loin et il y a des vétérinaires qui pourront t’aider, miaula Zorbas.

— Je ne peux pas. C’était mon dernier vol, croassa la mouette d’une voix presque inaudible, et elle ferma les yeux.

— Ne meurs pas ! Repose-toi un peu et, tu verras, tu iras mieux. Tu as faim ? Je vais t’apporter un peu de ma nourriture mais ne meurs pas, miaula Zorbas en s’approchant de la mouette évanouie.

Surmontant son dégoût le chat lui lécha la tête. Cette substance qui la couvrait avait un goût horrible. Quand il lui passa la langue sur le cou il remarqua que la respiration de l’oiseau était de plus en plus faible.

— Écoute, mon amie. Je veux t’aider mais je ne sais pas comment. Essaye de te reposer pendant que je vais demander ce qu’on fait avec une mouette malade, miaula Zorbas avant de grimper sur le toit.

Il s’éloignait vers le marronnier quand il entendit la mouette l’appeler.

— Tu veux que je te laisse un peu à manger ? miaula-t-il, soulagé.

— Je vais pondre un œuf. Avec les dernières forces qui me restent je vais pondre un œuf. Chat, mon ami, on voit que tu es bon, que tu as de nobles sentiments. Je vais te demander de me promettre trois choses. Tu vas le faire ? demanda-t-elle en secouant maladroitement ses pattes dans un essai manqué pour se redresser.

Zorbas pensa que la pauvre mouette délirait et qu’avec un oiseau dans un état aussi lamentable on ne pouvait qu’être généreux.

— Je te promets tout ce que tu voudras. Mais maintenant repose-toi, miaula-t-il avec compassion.

— Je n’ai pas le temps de me reposer. Promets-moi que tu ne mangeras pas l’œuf, dit-elle en ouvrant les yeux.

— Je promets de ne pas manger l’œuf.

— Promets-moi de t’en occuper jusqu’à la naissance du poussin, croassa-t-elle en soulevant la tête.

— Je promets de m’occuper de l’œuf jusqu’à la naissance du poussin, miaula Zorbas.

— Et promets-moi que tu lui apprendras à voler, croassa-t-elle en regardant fixement le chat dans les yeux.

Alors Zorbas pensa que non seulement cette malheureuse mouette délirait, mais qu’elle était complètement folle.

— Je promets de lui apprendre à voler. Et maintenant repose-toi, je vais chercher de l’aide, miaula Zorbas en sautant sur le toit. Kengah regarda le ciel, remercia les bons vents qui l’avaient accompagnée et juste au moment où elle poussait son dernier soupir, un petit œuf blanc taché de bleu roula à côté de son corps imbibé de pétrole.

 

 

 

5 À la recherche d’un conseil

Zorbas descendit rapidement le long du tronc du marronnier, traversa la cour de l’immeuble à toute vitesse en évitant de se faire remarquer par les chiens vagabonds, sortit dans la rue, s’assura qu’il n’y avait pas d’auto, traversa et courut jusqu’au Cuneo, un restaurant italien du port.

Deux chats qui reniflaient une caisse à ordures le virent passer.

— Eh, mon pote, tu vois ce que je vois ? Quel joli petit gros ! miaula l’un des chats.

— Ouais, mon vieux. Comme il est noir, c’est pas une boule de graisse, c’est une boule de goudron. Où tu vas petite boule de goudron ? demanda l’autre. Même préoccupé par la mouette, Zorbas n’était pas disposé à laisser passer les provocations de ces deux voyous. Alors il s’arrêta, hérissa les poils de son dos et sauta sur le couvercle de la poubelle.

Lentement il étira une patte de devant, sortit une griffe longue comme une allumette et l’approcha du museau de l’un des provocateurs.

— Elle te plaît ? J’en ai neuf autres du même modèle. Tu veux les essayer ? miaula-t-il très calmement. Le chat qui avait la griffe sous le nez avala sa salive avant de répondre sans quitter la griffe des yeux.

— Non chef. Quelle belle journée ! Pas vrai ?

— Et toi, qu’est-ce que tu en dis ? demanda Zorbas à l’autre chat.

— Moi aussi je dis que c’est une bien belle journée, idéale pour se promener, un peu fraîche peut-être.

Cette affaire réglée, Zorbas reprit son chemin jusqu’à la porte du restaurant. À l’intérieur, les garçons préparaient les tables pour les clients de midi. Zorbas miaula trois fois et attendit assis sur le seuil. Peu après, Secrétario, un chat de gouttière très maigre avec seulement deux poils de moustache, un de chaque côté du nez, s’approcha de lui.

— Nous regrettons beaucoup, mais si vous n’avez pas réservé, nous ne pouvons pas vous accueillir. Nous sommes complet, miaula-t-il en guise de salut. Il allait ajouter quelque chose encore, mais Zorbas le coupa :

— Je dois miauler avec Colonello. C’est urgent !

— Urgent ! Toujours des urgences de dernière minute. Je vais voir ce que je peux faire, mais c’est bien parce qu’il s’agit d’une urgence, miaula Secrétario, et il rentra dans le restaurant. Colonello était un chat d’un âge indéterminé. Certains disaient qu’il avait le même âge que le restaurant qui l’abritait, d’autres soutenaient qu’il était encore beaucoup plus vieux. Mais cela n’avait pas d’importance, car Colonello avait un étrange talent pour conseiller ceux qui avaient des problèmes, et même s’il ne résolvait jamais aucune difficulté, ses conseils réconfortaient. Par son âge et par son talent Colonello était une autorité chez les chats du port.

Secrétario revint en courant.

— Suis-moi. Colonello va te recevoir, exceptionnellement.

Zorbas le suivit. Passant sous les tables et sous les chaises de la salle, ils arrivèrent à la porte de la cave. Ils descendirent en sautant les marches d’un escalier étroit et, en bas, trouvèrent Colonello, la queue dressée, en train d’examiner les bouchons des bouteilles de champagne.

— Porca miseria ! Les rats ont rongé les bouchons du meilleur champagne de la maison. Zorbas, caro amico, salua Colonello qui avait l’habitude de miauler des mots en italien.

— Excuse-moi de te déranger en plein travail, mais j’ai un problème grave et j’ai besoin de tes conseils, miaula Zorbas.

 — Je suis là pour ça, caro amico. Secrétario ! Sers à mi amico un peu de ces lasagnes alforno qu’on nous a données ce matin, ordonna Colonello.

— Mais vous les avez toutes mangées ! Je n’ai même pas pu les sentir, se plaignit Secrétario. Zorbas remercia en disant qu’il n’avait pas faim et raconta rapidement la tumultueuse arrivée de la mouette, son état lamentable et les promesses qu’il avait été obligé de faire. Le vieux chat écouta en silence, puis il réfléchit en caressant ses longues moustaches et finalement miaula avec énergie.

— Porca miseria ! Il faut se débrouiller pour que cette pauvre mouette puisse reprendre son vol. — Oui, mais comment ? demanda Zorbas.

— Le mieux c’est de consulter Jesaitout, indiqua Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais suggérer. Pourquoi faut-il toujours qu’il m’enlève les miaulements de la bouche, celui-là ? protesta Colonello.

— Oui ? C’est une bonne idée. Je vais aller voir Jesaitout, approuva Zorbas.

— On va y aller ensemble. Les problèmes d’un chat du port sont les problèmes de tous les chats du port, déclara solennellement Colonello. Les trois chats sortirent de la cave et coururent à travers le labyrinthe des cours des maisons alignées en face du port jusqu’au temple de Jesaitout.

 

 

 

6 Dans un endroit étrange

Jesaitout habitait un endroit assez difficile à décrire car, à première vue, cela aurait pu être un bric-à-brac d’objets étranges, un musée des extravagances, un dépôt de machines hors d’usage, la bibliothèque la plus chaotique du monde ou le laboratoire d’un savant inventeur d’engins impossibles à nommer. Mais ce n’était rien de tout cela, ou plutôt, c’était beaucoup plus que cela.

L’endroit s’appelait “Harry, Bazar du Port” et son propriétaire, Harry, était un vieux loup de mer qui au cours de cinquante ans de navigation sur les sept mers s’était employé à réunir toute sorte d’objets dans les centaines de ports qu’il avait connus.

Lorsque la vieillesse s’installa dans ses os, Harry décida de troquer sa vie de navigateur contre celle de marin à terre et d’ouvrir le bazar avec tous les objets qu’il avait réunis.

Il loua une maison de trois étages dans la rue du port, mais elle était trop petite pour exposer ses collections insolites, si bien qu’il loua la maison voisine, à deux étages, mais ce n’était toujours pas suffisant. Finalement, après avoir loué une troisième maison, il réussit à ranger tous ses objets – ranger évidemment selon son sens de l’ordre très particulier.

Dans les trois maisons réunies par des couloirs et des escaliers étroits, il y avait près d’un million d’objets parmi lesquels il faut signaler :

7200 chapeaux à bord souple pour que le vent les emporte

160 gouvernails de bateaux pris de vertige à force de faire le tour du monde

245 feux de navires qui avaient défié les brumes les plus épaisses

12 télégraphes de commandement écrasés par des capitaines irascibles

256 boussoles qui n’avaient jamais perdu le nord

6 éléphants de bois grandeur nature

2 girafes empaillées contemplant la savane

1 ours polaire naturalisé, dans le ventre duquel se trouvait la main, naturalisée aussi, d’un explorateur norvégien

700 ventilateurs dont les pales rappelaient les brises fraîches des crépuscules tropicaux

1200 hamacs de jute, garantissant les meilleurs rêves

1300 marionnettes de Sumatra qui n’avaient interprété que des histoires d’amour

123 projecteurs de diapositives montrant des paysages où l’on pouvait toujours être heureux

54 000 romans dans 47 langues

2 maquettes de la tour Eiffel, l’une construite avec un demi-million d’aiguilles à coudre et l’autre trois cent mille cure-dents

3 canons de bateaux corsaires anglais ayant attaqué Cartagena de Indias

17 ancres trouvées au fond de la Mer du Nord 200 tableaux de couchers de soleil

17 machines à écrire ayant appartenu à des écrivains célèbres

128 caleçons longs de flanelle pour hommes de plus de 2 mètres

7 fracs pour nains

500 pipes d’écume de mer

1 astrolabe s’obstinant à indiquer la position de la Croix du Sud

7 coquillages géants dans lesquels résonnait l’écho lointain de naufrages mythiques

12 kilomètres de soie rouge

2 écoutilles de sous-marins

Et beaucoup de choses encore qu’il serait trop long de nommer.

Pour visiter le bazar d’Harry on devait payer une entrée et une fois à l’intérieur il fallait un grand sens de l’orientation pour ne pas se perdre dans le labyrinthe de chambres sans fenêtres, couloirs étroits et escaliers qui faisaient communiquer les trois maisons.

Harry avait deux mascottes : un chimpanzé nommé Matias qui tenait la caisse à l’entrée, assurait la sécurité et jouait aux dames avec le vieux marin – évidemment très mal. Il buvait de la bière et essayait toujours de tricher en rendant la monnaie.

La deuxième mascotte c’était Jesaitout, un chat gris, petit et maigre, qui consacrait l’essentiel de son temps à l’étude des milliers de livres qu’il y avait là.

Colonello, Secrétario et Zorbas entrèrent dans le bazar la queue en l’air. Ils regrettèrent de ne pas voir Harry derrière le comptoir car le vieux marin avait toujours des paroles affectueuses et des saucisses pour eux.

— Un instant sacs à puces ! Vous oubliez de payer l’entrée ! glapit Matias.

— Et depuis quand est-ce qu’on paye, nous les chats ? demanda Secrétario.

— Sur la porte il y a : Entrée deux marks. Nulle part il est écrit que les chats entrent gratis. Huit marks ou vous fichez le camp ! glapit énergiquement le chimpanzé.

— Monsieur le singe, je crains que les mathématiques ne soient pas votre fort, miaula Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais dire. Une fois de plus vous m’enlevez les miaulements de la bouche, protesta Colonello.

— BLABLABLA ! Payez ou fichez le camp ! cria Matias.

Zorbas sauta sur le comptoir et regarda fixement le chimpanzé dans les yeux. Il soutint son regard jusqu’à ce que Matias cligne des yeux et commence à pleurer.

— Bon, en réalité, ça fait six marks. Tout le monde peut se tromper, reprit timidement Matias. Sans cesser de le regarder dans les yeux, Zorbas sortit une griffe de sa patte droite de devant. — Ça te plaît Matias ? J’en ai neuf autres pareilles. Tu peux les imaginer plantées dans ce cul rouge que tu as toujours à l’air ? miaula-t-il tranquillement.

— Pour cette fois je ferme les yeux. Vous pouvez passer, glapit le chimpanzé en prenant un air calme.

Les trois chats, la queue orgueilleusement dressée, disparurent dans le labyrinthe de couloirs.

 

 

 

7 Un chat qui sait tout

— Terrible ! Terrible ! Il est arrivé quelque chose de terrible, miaula Jesaitout en les voyant. Nerveux, il se promenait devant un énorme livre ouvert sur le sol, et par moments il portait ses pattes de devant à sa tête. Il avait l’air vraiment inconsolable.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? miaula Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais demander. Il semble que m’enlever les miaulements de la bouche soit une obsession chez vous, protesta Colonello.

— Allons. Ce n’est pas si grave, suggéra Zorbas.

— Quoi ! Pas si grave. C’est terrible ! Terrible. Ces maudites souris ont mangé une page entière de l’Atlas. La carte de Madagascar a disparu. C’est terrible ! insista Jesaitout en tirant sur ses moustaches.

— Secrétario, rappelez-moi qu’il faut organiser une battue contre ces mangeurs de Masagas… Masagamas… enfin vous voyez ce que je veux dire, miaula Colonello.

— Madagascar, précisa Secrétario.

 — Continuez. Continuez à m’enlever les miaulements de la bouche. Porca miseria ! s’exclama Colonello.

— On va te donner un coup de main, Jesaitout, mais maintenant nous sommes ici parce que nous avons un grand problème et comme tu sais tant de choses, tu peux peut-être nous aider, miaula Zorbas, et il lui raconta la triste histoire de la mouette.

Jesaitout écouta avec attention. Il approuvait en remuant la tête et quand les mouvements nerveux de sa queue exprimaient avec trop d’éloquence les sentiments qu’éveillaient en lui les miaulements de Zorbas, il essayait de la retenir avec ses pattes de derrière. - … et je l’ai laissée comme ça, très mal, il y a un instant… conclut Zorbas.

— Terrible histoire ! Terrible ! Voyons, laissez-moi réfléchir. Mouette, pétrole… pétrole… mouette… mouette malade… c’est ça. Il faut consulter l’encyclopédie ! s’exclama-t-il plein de jubilation.

— La quoi ? miaulèrent les trois chats.

— L’en-cy-clo-pé-die. Le livre du savoir. Il faut chercher dans les tomes 13 et 16, les lettres M et P, indiqua Jesaitout d’un ton décidé.

— Voyons cette enplico… empyco… hum ! proposa Colonello.

— En-cy-clo-pé-die, épela lentement Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais dire. Je vois que vous ne pouvez pas résister à la tentation de m’enlever les miaulements de la bouche, protesta Colonello.

Jesaitout grimpa sur un énorme meuble dans lequel étaient alignés de gros livres à l’air imposant et après avoir cherché les lettres M et P, il fit tomber les deux volumes. Il descendit et, d’une griffe très courte, usée à force de feuilleter les livres, il tourna les pages. Les trois chats gardaient un silence respectueux tandis qu’il marmottait des miaulements presque inaudibles.

— Je crois qu’on va y être. Comme c’est intéressant ! Merlan, Migration, Milan. Comme c’est intéressant ! Écoutez ça : Il semble que le milan soit un oiseau terrible ! Terrible ! Il est considéré comme l’un des rapaces les plus cruels ! Terrible ! s’exclama Jesaitout avec enthousiasme.

— Le milan ne nous intéresse pas. Nous sommes ici pour une mouette, l’interrompit Secrétario. — Auriez-vous l’amabilité de cesser de m’enlever les miaulements de la bouche ? grogna Colonello.

— Pardon. Mais pour moi l’encyclopédie est irrésistible. Chaque fois que je regarde dans ses pages j’apprends quelque chose de nouveau. Morue. Mouette. On y est ! s’écria Jesaitout. Mais ce que l’encyclopédie disait des mouettes ne leur fut pas très utile. Ils apprirent que la mouette qui les préoccupait appartenait à l’espèce argentée, appelée ainsi à cause de la couleur de ses plumes. Ce qu’ils trouvèrent sur le pétrole ne les amena pas non plus à savoir comment aider la mouette, même s’il leur fallut supporter une interminable dissertation de Jesaitout, qui parla longuement d’une guerre du pétrole dans les années 70.

— Par les piquants du hérisson ! Nous sommes toujours au même point, miaula Zorbas.

— C’est terrible ! Terrible ! C’est la première fois que l’encyclopédie me déçoit, s’exclama Jesaitout, désolé.

— Et dans cette enplico… encymolé… enfin tu vois ce que je veux dire. Il n’y a pas de conseils pratiques, du genre comment enlever les taches de pétrole ? s’enquit Colonello.

— Génial ! Terriblement génial ! C’est par là qu’on aurait dû commencer. Je prends tout de suite le tome 4, la lettre D, Détachant, annonça Jesaitout en grimpant sur le meuble.

— Vous vous rendez compte, si vous aviez évité cette odieuse habitude de m’enlever les miaulements de la bouche nous saurions déjà quoi faire, indiqua Colonello au silencieux Secrétario.

À la page consacrée au mot « Détachant » ils trouvèrent, outre la façon d’enlever les taches de confiture, d’encre de Chine, de sang et de sirop de framboise, la solution pour éliminer les taches de pétrole.

— « On nettoie la surface affectée avec un linge humecté de benzine » Ça y est ! miaula Jesaitout, euphorique.

— Ça y est pas du tout ! Et où on va trouver de la benzine ? grogna Zorbas avec une mauvaise humeur évidente.

— Mais, si je me souviens bien, dans la cave du restaurant il y a un pot avec des pinceaux qui trempent dans de la benzine. Secrétario sait ce qu’il doit faire, miaula Colonello.

— Pardon monsieur, mais je n’ai pas bien saisi votre idée, s’excusa Secrétario.

— Très simple : vous humectez convenablement votre queue avec la benzine et nous irons nous occuper de cette pauvre mouette, répondit Colonello en regardant ailleurs.

— Ah non ! Ça alors non ! Pas question ! protesta Secrétario.

— Je vous rappelle qu’au menu de ce soir il y a une double portion de foie à la crème, susurra Colonello.

— Tremper ma queue dans la benzine… Vous avez dit du foie à la crème ? miaula Secrétario consterné.

Jesaitout décida de les accompagner et les quatre chats coururent jusqu’à la sortie du bazar d’Harry. À leur passage le chimpanzé, qui venait de boire une bière, leur adressa un rot sonore.

 

 

 

8 Zorbas commence à tenir ses promesses

En arrivant sur le balcon les quatre chats comprirent qu’il était trop tard. Colonello, Jesaitout et Zorbas regardèrent avec respect le corps sans vie de la mouette tandis que Secrétario agitait sa queue dans le vent pour en chasser l’odeur de benzine.

— Je crois qu’on doit lui fermer les ailes. C’est ce qui se fait dans ces cas-là, affirma Colonello. Surmontant leur répugnance devant cet être imprégné de pétrole, ils replièrent ses ailes le long de son corps et en la déplaçant ils découvrirent l’œuf blanc taché de bleu.

— L’œuf ! Elle a réussi à pondre l’œuf ! s’exclama Zorbas.

— Tu t’es fourré dans une drôle d’histoire, caro amico, une drôle d’histoire, remarqua Colonello.

— Qu’est-ce que je vais faire avec l’œuf ? s’interrogea Zorbas de plus en plus angoissé.

— Avec un œuf on peut faire plein de choses. Une omelette par exemple, proposa Secrétario. — Oh oui ! Un coup d’œil dans l’encyclopédie nous dira comment préparer la meilleure des omelettes. Ce thème est traité dans le tome 15, lettre 0, assura Jesaitout.

— Pas question. Pas un miaulement de plus ! Zorbas a promis à cette pauvre mouette qu’il s’occuperait de l’œuf et du poussin ! Une promesse sur l’honneur faite par un chat du port engage tous les chats du port. Aussi on ne touche pas à cet œuf ! déclara solennellement Colonello.

— Mais je ne sais pas comment on s’occupe d’un œuf ! Je n’ai jamais eu d’œuf, moi ! miaula Zorbas désespéré.

Alors les chats regardèrent Jesaitout. Peut-être y avait-il quelque chose là-dessus dans sa fameuse ency-clo-pé-die.

— Je dois consulter le tome 15, lettre o. Il y a sûrement tout ce que nous devons savoir sur l’œuf, mais pour l’instant je conseille la chaleur, la chaleur du corps, beaucoup de chaleur du corps, indiqua Jesaitout sur un ton pédant et didactique.

— C’est-à-dire se coucher sur l’œuf, mais sans le casser, conseilla Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais suggérer. C’est effrayant cette capacité que vous avez de m’enlever les miaulements de la bouche. Zorbas, reste près de l’œuf, nous, nous allons accompagner Jesaitout pour voir ce que dit son enpylo… encymo… enfin tu sais ce que je veux dire. Nous reviendrons ce soir avec les informations et nous donnerons une sépulture à cette pauvre mouette, décida Colonello avant de sauter sur le toit.

Jesaitout et Secrétario le suivirent. Zorbas resta sur le balcon, avec l’œuf et la mouette morte. Il se coucha en faisant très attention et attira l’œuf contre son ventre. Il se sentait ridicule. Il pensait aux railleries que pourraient faire les deux voyous qu’il avait affrontés le matin si jamais ils le voyaient.

Mais une promesse est une promesse et, réchauffé par les rayons du soleil, il s’assoupit avec l’œuf blanc taché de bleu tout contre son ventre noir.

 

 

 

9 Une nuit triste

À la lumière de la lune Secrétario, Jesaitout et Zorbas creusèrent un trou au pied du marronnier. Peu auparavant ils avaient jeté la mouette du haut du balcon dans la cour en faisant attention qu’aucun humain ne les voie. Ils la déposèrent rapidement dans le trou et le recouvrirent de terre. Alors Colonello miaula gravement :

— Camarades chats, cette nuit nous disons adieu à la dépouille d’une malheureuse mouette dont nous ne connaissons même pas le nom. Tout ce que nous savons d’elle, grâce aux connaissances de notre camarade Jesaitout, c’est qu’elle appartenait à l’espèce des mouettes argentées et qu’elle venait peut-être de très loin, du pays où le fleuve rejoint la mer. Nous savons peu de choses d’elle, mais ce qui importe c’est qu’elle est arrivée mourante chez Zorbas, l’un des nôtres, et qu’elle a mis en lui toute sa confiance. Zorbas a promis de s’occuper de l’œuf qu’elle a pondu avant de mourir, du poussin qui naîtra et, ce qui est plus difficile, camarades, il a promis de lui apprendre à voler.

— Voler, tome 23, lettre v, entendit-on Jesaitout murmurer.

— C’est exactement ce que monsieur Colonello allait dire. Ne lui enlève pas les miaulements de la bouche, conseilla Secrétario.

- … Promesses difficiles à tenir, poursuivit Colonello impassible, mais nous savons qu’un chat du port respecte toujours ses miaulements. Pour l’y aider, j’ordonne que notre camarade Zorbas n’abandonne pas l’œuf jusqu’à la naissance du poussin et que notre camarade Jesaitout regarde dans son enplico… entiplo… enfin dans ses bouquins tout ce qui concerne l’art de voler. Et maintenant disons adieu à cette mouette, victime du malheur provoqué par les humains. Tendons nos cous vers la lune et miaulons le chant d’adieu des chats du port.

Au pied du vieil arbre les quatre chats se mirent à miauler une triste litanie et à leurs miaulements se joignirent très vite ceux des chats des alentours, puis ceux des chats de l’autre rive du fleuve, et aux miaulements s’unirent les hurlements des chiens, le pépiement plaintif des canaris en cage et des moineaux dans leurs nids, le coassement triste des grenouilles, jusqu’aux glapissements désordonnés de Matias le chimpanzé.

Les lumières de toutes les maisons de Hambourg s’allumèrent et les habitants s’interrogèrent sur les raisons de l’étrange tristesse qui s’était subitement emparée des animaux.

 

 

 

Deuxième partie

 

 

 

1 Portrait de chat en mère poule

Le chat grand noir et gros passa des jours couché contre l’œuf, le rapprochant avec toute la douceur de ses pattes de velours chaque fois qu’un mouvement involontaire de son corps l’éloignait de quelques centimètres. Ce furent des jours longs et inconfortables qui lui parurent parfois totalement inutiles, car il s’occupait d’un objet sans vie, une sorte de pierre fragile, même si elle était blanche tachée de bleu.

Un jour, ankylosé par le manque de mouvement, puisque, suivant les ordres de Colonello, il n’abandonnait l’œuf que pour aller manger et se rendre à la caisse où il faisait ses besoins, il eut la tentation de vérifier si un poussin de mouette grandissait vraiment à l’intérieur de l’ogive de calcaire. Il approcha alors une oreille de l’œuf, puis l’autre, mais il n’entendit rien. Il n’eut pas plus de chance lorsqu’il essaya de mirer l’intérieur de l’œuf en le plaçant à contre-jour. La coquille blanche tachée de bleu était épaisse et on ne voyait absolument rien à travers.

Toutes les nuits Colonello, Secrétario et Jesaitout venaient le voir, ils examinaient l’œuf pour vérifier si ce que Colonello appelait « les progrès espérés » se manifestait, mais après avoir constaté que l’œuf était le même qu’au premier jour, ils changeaient de sujet.

Jesaitout ne cessait de regretter que son encyclopédie n’indique pas la durée exacte de l’incubation et que la donnée la plus précise qu’il avait réussi à trouver dans ses gros livres était que cela pouvait durer entre dix-sept et trente jours, selon les caractéristiques de l’espèce à laquelle appartenait la mère.

 

Couver n’avait pas été facile pour le chat grand noir et gros. Il ne pouvait oublier le matin où l’ami de la famille chargé de s’occuper de lui avait pensé qu’il y avait trop de poussière par terre et avait décidé de passer l’aspirateur.

Tous les matins pendant les visites de l’ami, Zorbas avait caché l’œuf au milieu des pots de fleurs du balcon pour consacrer quelques minutes à ce brave type qui changeait sa litière et ouvrait ses boîtes de nourriture. Il lui miaulait sa gratitude, se frottait contre ses jambes et l’humain s’en allait en répétant qu’il était un chat très sympathique. Mais ce matin-là, après l’avoir vu passer l’aspirateur dans la salle de séjour et dans les chambres, il l’entendit dire :

— Et maintenant, le balcon. C’est entre les pots de fleurs qu’il y a le plus de saleté. En entendant le bruit d’un compotier volant en mille éclats, l’ami courut dans la cuisine et cria depuis la porte:

— Zorbas, tu es devenu fou ? Regarde ce que tu as fait ! Sors de là, chat idiot ! Il ne manquerait plus que tu t’enfonces un bout de verre dans une patte.

Quelles insultes injustes ! Zorbas sortit de la cuisine en prenant l’air penaud, la queue entre les pattes, et trotta jusqu’au balcon. Ce ne fut pas facile de faire rouler l’œuf jusque sous un lit, mais il y arriva et il y attendit que l’humain ait fini le ménage et s’en aille. Le soir du vingtième jour Zorbas somnolait et ne s’aperçut pas que l’œuf bougeait, légèrement, mais il bougeait, comme s’il voulait se mettre à rouler par terre.

Un chatouillement sur le ventre le réveilla. Il ouvrit les yeux et ne put s’empêcher de sauter en voyant que par une fente de l’œuf apparaissait et disparaissait une petite pointe jaune.

Zorbas prit l’œuf entre ses pattes de devant et vit comment le poussin donnait des coups de bec pour faire un trou par lequel sortir sa petite tête blanche et humide.

— Maman ! cria le poussin de mouette. Zorbas ne sut que répondre. Il savait qu’il était noir mais il crut que la chaleur de l’émotion le transformait en un chat violet.

 

 

 

2 Il n’est pas facile d’être maman

— Maman ! Maman ! cria le poussin qui avait quitté son œuf.

Il était blanc comme du lait et des plumes minces, clairsemées et courtes couvraient à moitié son corps. Il essaya de faire quelques pas et s’écroula contre le ventre de Zorbas.

— Maman ! J’ai faim ! piailla-t-il en lui picorant la peau.

Qu’est-ce qu’il allait lui donner à manger ? Jesaitout n’avait rien miaulé à ce sujet. Il savait que les mouettes se nourrissaient de poisson, mais d’où est-ce que, lui, il allait sortir un morceau de poisson ? Zorbas courut à la cuisine et revint en faisant rouler une pomme.

Le poussin se dressa sur ses pattes mal assurées et se précipita sur le fruit. Le petit bec jaune toucha la peau et se tordit comme s’il était en caoutchouc et en se redressant il catapulta le poussin en arrière en le faisant tomber.

— J’ai faim ! Maman ! J’ai faim ! cria-t-il en colère.

Zorbas, regrettant d’avoir vidé son plat avant la naissance du poussin, essaya de lui faire picorer une pomme de terre, ses croquettes – avec les vacances de la famille il n’y avait pas beaucoup de choix. Rien à faire. Le petit bec était tendre et se pliait contre la pomme de terre. Alors, dans son désespoir, il se souvint que le poussin était un oiseau et que les oiseaux mangeaient des insectes.

Il sortit sur le balcon et attendit qu’une mouche se pose à portée de ses griffes. Il ne tarda pas à en attraper une et la donna à l’affamé. Le poussin la mit dans son bec, la serra et l’avala en fermant les yeux.

— C’est bon ! Encore ! Maman, encore ! cria-t-il avec enthousiasme.

Zorbas sautait d’un bout à l’autre du balcon. Il avait chassé cinq mouches et une araignée lorsque du toit de la maison d’en face lui parvinrent les voix connues des chats voyous qu’il avait rencontrés quelques jours auparavant.

— Dis donc, regarde ! Le petit gros fait de la gym. Quel corps, c’est un vrai danseur, miaula l’un.

— Moi je crois qu’il fait de l’aérobic. Quel joli petit gros. Qu’il est gracieux et quel style ! Holà boule de graisse, tu vas te présenter à un concours de beauté ? miaula l’autre.

Les deux voyous riaient, à l’abri de l’autre côté de la cour.

Zorbas leur aurait volontiers fait goûter le fil de ses griffes, mais ils étaient loin, si bien qu’il revint vers l’affamé avec son butin d’insectes.

Le poussin dévora les cinq mouches mais refusa de goûter à l’araignée. Rassasié, il eut un hoquet et se blottit tout contre le ventre de Zorbas.

— Maman, j’ai sommeil.

— Écoute, je regrette mais je ne suis pas ta maman, miaula Zorbas.

— Bien sûr que si, tu es ma maman. Et tu es une très bonne maman, fit-il en fermant les yeux. À leur arrivée Colonello, Secrétario et Jesaitout trouvèrent le poussin endormi contre Zorbas.

— Félicitations ! C’est un très joli poussin. Il pesait combien à la naissance ? demanda Jesaitout. — Qu’est-ce que c’est, cette question ? Je ne suis pas la mère de ce poussin ! rétorqua Zorbas. — C’est la question qu’on pose d’habitude. Ne le prends pas mal. C’est vraiment un joli poussin, miaula Colonello.

— C’est terrible ! Terrible ! miaula Jesaitout en posant ses pattes sur sa bouche.

— Tu pourrais nous dire ce qui est terrible ? demanda Colonello.

— Le poussin n’a rien à manger. C’est terrible ! Terrible ! insista Jesaitout.

— Tu as raison. J’ai dû lui donner des mouches et je crois qu’il va très vite avoir encore faim, miaula Zorbas.

— Secrétario, qu’est-ce que vous attendez ? interrogea Colonello.

— Excusez-moi, monsieur, mais je ne vous suis pas, se défendit Secrétario.

— Allez au restaurant et ramenez une sardine, ordonna Colonello.

— Et pourquoi moi ? Hein ? Pourquoi c’est toujours moi qui fais les courses ? Moi qui trempe ma queue dans la benzine ? Moi qui vais chercher une sardine ? Pourquoi c’est toujours moi ? protesta Secrétario.

— Parce que ce soir, monsieur, il y a des calamars à la romaine pour le dîner. Ça ne vous semble pas une raison suffisante ? indiqua Colonello.

— Et ma queue qui empeste encore la benzine ?… Vous avez dit des calamars à la romaine ?… demanda Secrétario en sautant sur le toit.

— Maman, qui c’est ? cria le poussin en montrant les chats.

— Maman ! Il t’a dit maman ! C’est terriblement attendrissant !… arriva à s’exclamer Jesaitout avant que le regard de Zorbas ne lui conseille de fermer sa bouche.

— Bon, caro amico, tu as tenu ta première promesse, tu es en train de tenir la deuxième, il ne te reste plus que la troisième, déclara Colonello.

— La plus facile ! Lui apprendre à voler, miaula ironiquement Zorbas.

— On y arrivera. Je consulte l’encyclopédie, mais le savoir a besoin de temps, assura Jesaitout. — Maman, j’ai faim ! coupa le poussin.

 

 

 

3 Le danger à l’affût

Les difficultés commencèrent le lendemain de la naissance. Zorbas dut agir énergiquement pour éviter que l’ami de la famille ne le découvre. Dès qu’il l’entendit ouvrir la porte il retourna un pot de fleur vide sur le poussin et s’assit dessus. Par chance l’humain ne sortit pas sur le balcon, et de la cuisine on n’entendait pas les cris de protestation.

Comme d’habitude l’ami nettoya la caisse, changea la litière, ouvrit la boîte de nourriture et avant de partir vint à la porte du balcon.

— J’espère que tu n’es pas malade, Zorbas, c’est la première fois que tu n’accours pas quand j’ouvre une boîte. Qu’est-ce que tu fais assis sur ce pot ? On dirait que tu caches quelque chose. Bon, à demain, chat fou !

Et s’il avait eu l’idée de regarder sous le pot ? Rien que d’y penser il eut mal au ventre et dut courir jusqu’à sa caisse. Il était là, la queue bien dressée, soulagé, à penser aux paroles de l’humain. “Chat fou.” Il avait dit “chat fou”. Il avait peut-être raison, parce qu’il aurait été plus pratique de lui laisser voir le poussin. L’ami aurait pensé qu’il avait l’intention de le manger et il l’aurait emmené pour s’en occuper jusqu’à ce qu’il grandisse. Mais lui, il l’avait caché sous un pot, est-ce qu’il était fou ?

Non, pas du tout. Simplement il suivait rigoureusement le code d’honneur des chats du port. Il avait promis à la mouette agonisante qu’il apprendrait à voler au poussin, et il le ferait. Il ne savait pas comment, mais il le ferait.

Zorbas recouvrait consciencieusement ses excréments lorsque les cris effrayés du poussin le ramenèrent sur le balcon. Et ce qu’il vit lui glaça le sang. Les deux voyous étaient devant le poussin, excités ils remuaient la queue et l’un le maintenait d’une griffe posée sur le croupion. Par chance ils tournaient le dos à Zorbas et ne le virent pas arriver. Zorbas banda tous ses muscles.

— Qui aurait pensé qu’on allait trouver un déjeuner comme ça, mon pote. Il est petit mais il a l’air délicieux, miaula l’un.

— Maman, au secours ! criait le poussin.

— Dans les oiseaux, ce que je préfère ce sont les ailes. Là, elles sont petites mais les cuisses ont l’air bien charnues, remarqua l’autre.

Zorbas sauta. En l’air il sortit les dix griffes de ses pattes de devant et en retombant entre les deux voyous il fit cogner leurs têtes par terre. Ils essayèrent de se relever, mais ne le purent pas car chacun avait une oreille transpercée par une griffe.

— Maman ! Ils voulaient me manger ! cria le poussin.

— Nous, manger votre enfant ? Non, madame. Pas du tout ! miaula l’un la tête contre le sol.

 — Nous sommes végétariens, madame, super-végétariens, assura l’autre.

— Je ne suis pas « madame », imbéciles ! miaula Zorbas en les tirant par les oreilles pour

qu’ils puissent le voir.

En le reconnaissant les deux voyous se hérissèrent.

— Vous avez un très joli petit, mon ami. Ce sera un beau chat ! affirma l’un.

— Oui, ça se voit de loin. Quel joli chaton ! confirma l’autre.

— C’est pas un chat ! C’est un poussin de mouette, imbéciles !

— Je le dis toujours à mon copain, il faut avoir des enfants mouettes ! Pas vrai ? déclara le premier. Zorbas décida d’en finir avec cette farce, mais ces deux crétins allaient se souvenir de ses griffes. D’un mouvement décidé il replia ses pattes et ses griffes déchirèrent les oreilles des deux lâches. Miaulant de douleur, ils s’enfuirent en courant.

— J’ai une maman très courageuse, pépia le poussin.

Zorbas comprit que le balcon n’était pas un endroit sûr, il ne pouvait pas mettre le poussin dans l’appartement, il allait tout salir et l’ami de la famille le découvrirait. Il fallait chercher un endroit sûr.

 — Viens, on va se promener, miaula Zorbas avant de le prendre délicatement entre ses dents.

 

 

 

4 Pas de repos pour le danger

Réunis dans le bazar d’Harry les chats décidèrent que le poussin ne pouvait pas rester dans l’appartement de Zorbas. Les risques qu’il courait étaient nombreux et le plus grand n’était pas la présence menaçante des deux voyous mais bien l’ami de la famille.

— Les humains sont hélas imprévisibles ! Souvent, avec les meilleures intentions du monde ils causent les pires malheurs, déclara Colonello.

— C’est bien vrai. Prenons Harry, par exemple, c’est un brave homme, il a bon cœur, mais, comme il a une grande affection pour le chimpanzé et qu’il sait qu’il aime la bière, chaque fois que le singe a soif il lui en donne une bouteille. Ce pauvre Matias est un alcoolique qui a perdu toute honte, et quand il se soûle il se met à glapir des chansons terribles. Terribles ! miaula Jesaitout.

— Sans parler du mal qu’ils font intentionnellement. Pensez à cette pauvre mouette qui est morte par la faute de cette maudite manie d’empoisonner la mer avec des ordures, ajouta Secrétario. Après une courte délibération, ils décidèrent que Zorbas et le poussin vivraient dans le bazar jusqu’à ce que le poussin ait appris à voler. Zorbas irait chez lui tous les matins pour que l’humain ne s’inquiète pas et il reviendrait ensuite s’occuper du poussin.

— Ce ne serait pas mal que ce petit oiseau ait un nom, suggéra Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais proposer. Je crains qu’arrêter de m’enlever les miaulements de la bouche ne soit au-dessus de vos forces ! se plaignit Colonello.

— Je suis d’accord. Il doit avoir un nom, mais d’abord il faut savoir si c’est un mâle ou une femelle, miaula Zorbas. Il avait à peine terminé sa phrase que Jesaitout avait fait tomber de la bibliothèque un tome de l’encyclopédie : le volume 19 correspondant à la lettre S, et il le feuilletait en cherchant le mot “sexe”. Malheureusement l’encyclopédie ne disait rien sur la façon de reconnaître le sexe d’un poussin de mouette.

— Il faut bien dire que ton encyclopédie ne nous a pas été très utile, maugréa Zorbas.

— Je n’admets pas qu’on mette en doute l’efficacité de mon encyclopédie ! Tout le savoir est dans ces livres, répondit Jesaitout, vexé.

— Mouette. Oiseau de mer. Vent-debout, le seul qui puisse nous aider à savoir si c’est un oiseau ou une oiselle, c’est Vent-debout ! miaula Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais miauler. Je vous interdis de continuer à m’enlever les miaulements de la bouche ! grogna Colonello.

Pendant que les chats miaulaient, le poussin se promenait au milieu de douzaines d’oiseaux empaillés. Il y avait des merles, des perroquets, des toucans, des paons, des aigles, des faucons, qu’il regardait avec crainte. Soudain un animal aux yeux rouges, et qui n’était pas empaillé, lui barra la route.

— Maman ! À l’aide ! cria-t-il désespéré. Zorbas fut le premier à arriver près de lui, et à temps car à cet instant précis un rat tendait ses pattes de devant vers le cou du poussin. En voyant Zorbas, le rat s’enfuit vers une lézarde ouverte dans le mur.

— Il voulait me manger, cria le poussin en se serrant contre Zorbas.

— On n’avait pas pensé à ce danger. Je crois qu’il va falloir miauler avec les rats, déclara Zorbas.

— D’accord. Mais ne fais pas trop de concessions à ces insolents, conseilla Colonello. Zorbas s’approcha de la lézarde. Dedans il faisait très noir, mais il réussit à voir les yeux rouges du rat. — Je veux voir ton chef, miaula-t-il, décidé.

— Je suis le chef des rats, lui répondit-on dans l’obscurité.

— Si c’est toi le chef des rats, alors vous ne valez même pas les cafards. Préviens ton chef, insista Zorbas.

Zorbas entendit le rat s’éloigner. Ses griffes faisaient grincer le tuyau par lequel il se glissait. Quelques minutes après il vit reparaître les yeux rouges dans la pénombre.

— Le chef va te recevoir. Dans la cave des coquillages, derrière le coffre du pirate il y a une entrée, couina le rat. Zorbas descendit jusqu’à la cave. Il chercha derrière le coffre et vit dans le mur un trou par lequel il pouvait passer. Il écarta les toiles d’araignée et s’introduisit dans le monde des rats. Cela sentait l’humidité et les ordures.

— Suis les tuyaux d’égout, cria un rat qu’il ne put voir.

Il obéit. À mesure qu’il avançait en rampant sur le ventre il sentait que sa peau s’imprégnait de poussière et de saleté. Il avança dans l’obscurité jusqu’à un réservoir d’égout à peine éclairé par un faible rai de lumière du jour. Zorbas supposa qu’il était au-dessous de la rue et que le rai de lumière entrait par la grille de l’égout.

L’endroit empestait, mais était suffisamment haut pour qu’il puisse se redresser sur ses quatre pattes. Au milieu coulait un canal d’eaux immondes. C’est alors qu’il vit le chef des rats, un grand rongeur à la peau sombre, couturé de cicatrices et qui s’amusait à nettoyer les anneaux de sa queue avec une griffe.

— Eh bien, eh bien ! Regardez qui vient nous voir ! Le gros chat, couina le chef des rats.

— Le gros ! Le gros ! glapirent en chœur des dizaines de rats dont Zorbas ne voyait que les yeux rouges.

— Je veux que vous laissiez le poussin tranquille, miaula-t-il fermement.

— Alors comme ça les chats ont un poussin. Je savais. On raconte beaucoup de choses dans les égouts. On dit que c’est un poussin délicieux. Hé ! Hé ! Hé ! glapit le rat.

— Vraiment délicieux ! Hé ! Hé ! Hé ! reprit le chœur des rats.

— Vous le mangerez quand il sera grand ? Sans nous inviter ? Égoïstes ! couina le rat.

— Égoïstes !

— Égoïstes ! répétèrent les autres rats.

— Comme tu le sais j’ai liquidé plus de rats que j’ai de poils. S’il arrive quoi que ce soit au poussin vos heures sont comptées, affirma Zorbas avec sérénité.

— Écoute, boule de graisse, tu as pensé comment tu peux sortir d’ici ? On peut faire de toi un bon pâté de chat, menaça le rat.

— Pâté de chat ! Pâté de chat ! reprirent les autres rats.

Alors Zorbas sauta sur le chef des rats. Il lui tomba sur le dos en lui tenant la tête entre ses griffes.

— Tu es sur le point de perdre tes yeux. Tes sbires vont peut-être faire de moi un pâté de chat, mais tu ne pourras pas le voir. Alors, vous laissez le poussin tranquille ? miaula Zorbas.

— Comme tu es mal élevé ! Ça va. Ni pâté de chat, ni pâté de poussin. On peut tout négocier dans les égouts, couina le chef des rats.

— Négocions. Qu’est-ce que vous demandez en échange du respect de la vie du poussin ? demanda Zorbas.

— Le libre passage dans la cour. Colonello a ordonné qu’on nous coupe le chemin du marché. Libre passage dans la cour, couina le chef des rats.

— Libre passage dans la cour, reprit le chœur.

— D’accord. Vous pourrez passer dans la cour, mais la nuit, quand les humains ne vous verront pas. Nous les chats, nous devons faire attention à notre prestige, déclara Zorbas en lui lâchant la tête. Il sortit de l’égout à reculons, sans perdre de vue le chef des rats et les dizaines d’yeux rouges qui le regardaient pleins de haine.

 

 

 

5 Oiselle ou oisillon

Il leur fallut trois jours pour arriver à voir Vent-debout, un chat de mer, un authentique chat de mer.

Vent-debout était la mascotte du Hannes II, un puissant bateau de dragage chargé de nettoyer et d’enlever les écueils du fond de l’Elbe. L’équipage du Hannes II appréciait Vent-debout, un chat couleur de miel aux yeux bleus, qu’il considérait comme un compagnon supplémentaire pendant les durs travaux de dragage du fleuve.

Les jours de tempête ils le couvraient avec un ciré jaune à sa taille, semblable à ceux qu’ils utilisaient eux-mêmes, et Vent-debout se promenait sur le pont avec l’air sombre des marins qui affrontent le mauvais temps.

Le Hannes II avait nettoyé les ports de Rotterdam, Anvers, Copenhague, et Vent-debout racontait des histoires amusantes sur ces voyages. Oui. C’était un authentique chat de mer.

— Ahoy ! miaula Vent-debout en entrant dans le bazar.

Le chimpanzé cligna des yeux, perplexe, en voyant s’avancer le chat qui remuait son corps en chaloupant de gauche à droite à chaque pas et qui ignorait l’importance de sa dignité de caissier de l’établissement.

— Si tu ne sais pas dire bonjour, paie au moins l’entrée, sac à puces, glapit Matias.

— Idiot à tribord ! Par les crocs du barracuda ! Tu m’as appelé sac à puces ? Sache que cette fourrure a été piquée par tous les insectes de tous les ports. Un jour je te miaulerai l’histoire de certaine tique qui s’est hissée sur mon dos et qui pesait tellement que je ne pouvais pas la soulever. Par la barbe de la baleine ! Et je te miaulerai les poux de l’île de Cacatua, qui doivent sucer le sang de sept hommes à l’apéritif pour être rassasiés. Par les ailerons du requin ! Lève l’ancre, macaque. Ne me coupe pas le vent ! ordonna Vent-debout, et il suivit son chemin sans attendre la réponse du chimpanzé.

En arrivant dans la pièce des livres, il salua depuis le seuil les chats qui y étaient réunis.

— Miaou ! miaula Vent-debout qui aimait miauler le dialecte à la fois rêche et doux de Hambourg.

— Tu arrives enfin, capitano. Tu ne sais pas comme nous avons besoin de toi ! répondit Colonello.

Ils lui miaulèrent rapidement l’histoire de la mouette et des promesses de Zorbas, promesses qui, ils le répétèrent, les engageaient tous. Vent-debout écouta en hochant la tête, préoccupé.

— Par l’encre du calamar ! En mer il arrive des choses terribles. Parfois je me demande si quelques humains ne sont pas devenus fous, ils essayent de faire de l’océan une énorme poubelle. Je viens de draguer l’embouchure de l’Elbe et vous ne pouvez pas imaginer la quantité d’ordures que charrient les marées ! Par la carapace de la tortue ! Nous avons sorti des barils d’insecticide, des pneus, des tonnes de ces maudites bouteilles de plastique que les humains laissent sur les plages, indiqua Vent-debout avec colère.

— Terrible ! Terrible ! Si ça continue comme ça, bientôt le mot « pollution » occupera tout le tome 16, lettre P de l’encyclopédie, s’exclama Jesaitout scandalisé.

— Et qu’est-ce que je peux faire, moi, pour ce pauvre oiseau ? demanda Vent-debout.

— Toi seul, qui connais la mer, peux nous dire si ce poussin est un mâle ou une femelle, répondit Colonello.

Ils l’emmenèrent auprès du poussin qui dormait rassasié après avoir réglé son compte à un calamar apporté par Secrétario qui, selon les ordres de Colonello, était chargé de son alimentation.

Vent-debout tendit une patte de devant, lui examina la tête et ensuite souleva les plumes qui commençaient à pousser sur sa queue. Le poussin chercha Zorbas de ses yeux effrayés.

— Par les pattes du crabe ! C’est une jolie petite qui un jour pondra autant d’œufs que j’ai de poils sur la queue, s’exclama le chat de mer amusé. Zorbas lécha la tête de l’oiselle. Il regretta de ne pas avoir demandé son nom à la mère, car si la fille était appelée à poursuivre son vol interrompu par la négligence des humains, il aurait été beau qu’elle porte le même nom.

— Si on considère que l’oiselle a eu la chance, la fortune, de tomber sous notre protection, je propose qu’on l’appelle Afortunada, la fortunée, déclara Colonello.

— Par les ouïes de la merlu ! C’est un joli nom. Il me fait penser à une charmante mouette que j’ai vue en mer Baltique. Elle s’appelait comme ça, Afortunada, et elle était toute blanche, miaula Vent-debout.

— Un jour elle fera quelque chose de remarquable, d’extraordinaire, et son nom sera dans le tome 1 de l’encyclopédie, lettre A, assura Jesaitout. Tous tombèrent d’accord sur le nom proposé par Colonello. Alors les cinq chats se mirent en rond autour de l’oiselle, se dressèrent sur leurs pattes de derrière en tendant les pattes de devant pour former un toit de griffes et miaulèrent le rituel de baptême des chats du port.

— Nous te saluons Afortunada, la fortunée, amie des chats !

— Ahoy ! Ahoy ! Ahoy ! s’écria Vent-debout heureux.

 

 

 

6 Afortunada, vraiment fortunée

Afortunada grandit rapidement entourée de l’affection des chats. Au bout d’un mois dans le bazar d’Harry c’était une jeune mouette svelte, aux plumes soyeuses couleur d’argent.

Quand des touristes visitaient le bazar, suivant les instructions de Colonello, elle restait tranquille parmi les oiseaux empaillés, faisant semblant d’être l’un d’eux. Mais le soir, quand le musée fermait et que le vieux loup de mer se retirait, alors elle se promenait de sa démarche maladroite d’oiseau de mer, dans toutes les pièces, s’émerveillant devant les mille objets qu’il y avait là, tandis que Jesaitout cherchait et cherchait dans tous les livres la méthode pour que Zorbas lui apprenne à voler.

— Voler consiste à pousser l’air vers l’arrière et vers le bas. Ah bon ! Voilà quelque chose d’important, marmonnait-il, le nez fourré dans ses livres.

— Et pourquoi je dois voler ? demandait Afortunada, les ailes bien collées contre le corps.

— Parce que tu es une mouette et que les mouettes volent. C’est terrible ! Terrible que tu ne saches pas le faire ! répondait Jesaitout.

— Mais je ne veux pas voler. Je ne veux pas non plus être une mouette. Je veux être un chat et les chats ne volent pas, protestait Afortunada.

Un soir elle s’approcha du comptoir de l’entrée et fit une rencontre désagréable avec le chimpanzé.

— Ne viens pas faire caca par ici, espèce d’oiseau ! glapit Matias dès qu’il la vit.

— Pourquoi vous dites ça, Monsieur le singe ? pépia-t-elle timidement.

— C’est tout ce que savent faire les oiseaux. Caca. Et tu es un oiseau, répéta-t-il, très sûr de son affirmation.

— Vous vous trompez. Je suis un chat et un chat très propre. J’ai la même caisse que Jesaitout, pépia-t-elle en cherchant à gagner la sympathie du chimpanzé.

— Ah ! Ah ! Cette bande de sacs à puces t’a convaincue que tu es un des leurs. Regarde-toi : tu as deux pattes, les chats en ont quatre. Tu as des plumes, les chats ont des poils. Et la queue ? Hein ? Où est ta queue ? Tu es aussi folle que ce chat qui passe son temps à lire et à miauler : Terrible ! Terrible ! Espèce d’oiseau idiot ! Et tu veux savoir pourquoi tes amis te cajolent ? Parce qu’ils attendent que tu grossisses pour faire un grand banquet ! Ils te mangeront tout entière, avec tes plumes et tout ! glapit le chimpanzé.

Ce soir-là, les chats s’étonnèrent que la mouette ne vienne pas manger son plat préféré : les calamars que Secrétario chapardait dans la cuisine du restaurant. Inquiets, ils la cherchèrent et ce fut Zorbas qui la trouva, abattue et triste parmi les animaux empaillés.

— Tu n’as pas faim, Afortunada ? demanda Zorbas. Il y a des calamars.

La mouette n’ouvrit pas le bec.

— Tu n’es pas bien ? Tu es malade ? insista Zorbas inquiet.

— Tu veux que je mange pour que je grossisse ? demanda-t-elle sans le regarder.

— Pour que tu grandisses et que tu sois forte et en bonne santé, répondit Zorbas.

— Et quand je serai grosse, tu inviteras les rats pour me manger ? cria-t-elle les yeux pleins de larmes.

— D’où sors-tu toutes ces bêtises ? miaula énergiquement Zorbas.

Retenant ses sanglots, Afortunada raconta tout ce que Matias lui avait glapi. Zorbas lécha ses larmes et s’entendit soudain miauler comme il ne l’avait jamais fait auparavant.

— Tu es une mouette. Là, le chimpanzé a raison, mais seulement pour cela. Nous t’aimons tous, Afortunada. Et nous t’aimons parce que tu es une mouette, une jolie mouette. Nous ne te contredisons pas quand tu cries que tu es un chat, car nous sommes fiers que tu veuilles être comme nous, mais tu es différente et nous aimons que tu sois différente. Nous n’avons pas pu aider ta mère, mais toi nous le pouvons. Nous t’avons protégée depuis que tu es sortie de ton œuf. Nous t’avons donné toute notre tendresse sans jamais penser à faire de toi un chat. Nous t’aimons mouette. Nous sentons que toi aussi tu nous aimes, que nous sommes tes amis, ta famille, et il faut que tu saches qu’avec toi, nous avons appris quelque chose qui nous emplit d’orgueil : nous avons appris à apprécier, à respecter et à aimer un être différent. Il est très facile d’accepter et d’aimer ceux qui nous ressemblent, mais quelqu’un de différent c’est très difficile, et tu nous as aidés à y arriver.

Tu es une mouette et tu dois suivre ton destin de mouette. Tu dois voler. Quand tu y arriveras, Afortunada, je t’assure que tu seras heureuse et alors tes sentiments pour nous et nos sentiments pour toi seront plus intenses et plus beaux, car ce sera une affection entre des êtres totalement différents.

— J’ai peur de voler ! piailla Afortunada en se redressant.

— Quand ce sera le moment je serai avec toi. Je l’ai promis à ta mère, miaula Zorbas en lui léchant la tête.

La jeune mouette et le chat grand noir et gros se mirent à marcher. Lui, il lui léchait la tête avec tendresse et elle, elle lui couvrait le dos de l’une de ses ailes.

 

 

 

7 On apprend à voler

— Avant de commencer, récapitulons une dernière fois les aspects techniques, miaula Jesaitout. Depuis la plus haute étagère d’une bibliothèque, Colonello, Secrétario, Zorbas et Ventdebout observaient attentivement ce qui se passait en bas.

Là, il y avait Afortunada, debout à l’extrémité d’un couloir, appelé piste de décollage, et à l’autre extrémité Jesaitout, penché sur le tome 12, correspondant à la lettre L de l’encyclopédie. Le livre était ouvert à l’une des pages consacrées à Léonard de Vinci, et on y voyait un engin bizarre baptisé « machine à voler » par le grand maître italien.

— S’il vous plaît, vérifions d’abord la stabilité des points d’appui (a) et (b), indiqua Jesaitout. — Points (a) et (b) vérifiés, répéta Afortunada en sautant d’abord sur sa patte gauche et ensuite sur la droite.

— Parfait. Maintenant vérifions l’extension des points (c) et (d), miaula Jesaitout, qui se sentait aussi important qu’un ingénieur de la NASA.

— Extension des points (c) et (d) vérifiée ! cria Afortunada en étendant les deux ailes.

— Parfait. Répétons tout encore une fois, ordonna Jesaitout.

— Par les moustaches du turbot ! Laisse-la voler une bonne fois ! s’exclama Vent-debout.

— Je vous rappelle que je suis responsable du vol ! Tout doit être parfaitement assuré car les conséquences peuvent être terribles pour Afortunada. Terribles ! rétorqua Jesaitout.

— Il a raison. Il sait ce qu’il fait, intervint Secrétario.

— C’est exactement ce que j’allais, moi-même, miauler. Est-ce qu’un jour vous allez cesser de m’enlever les miaulements de la bouche ? grogna Colonello.

Afortunada était là, sur le point de tenter son premier vol. Au cours de la dernière semaine, en effet, deux événements avaient fait comprendre aux chats que la mouette désirait voler, même si elle dissimulait très bien ce désir. Le premier événement s’était déroulé un après-midi où Afortunada avait accompagné les chats prendre le soleil sur le toit du bazar d’Harry. Alors qu’ils étaient là à profiter des chauds rayons du soleil, ils virent planer au-dessus d’eux, très très haut, trois mouettes. Elles étaient belles, majestueuses, se découpant contre le bleu du ciel. Parfois elles avaient l’air immobiles, flottant simplement dans l’air, les ailes étendues, mais il leur suffisait d’un léger mouvement pour se déplacer avec une grâce et une élégance qui donnaient envie d’être avec elles là-haut. Soudain les chats cessèrent de regarder le ciel et posèrent les yeux sur Afortunada. La jeune mouette observait le vol de ses congénères et sans s’en rendre compte étendait les ailes.

— Regardez ça. Elle veut voler, fit remarquer Colonello.

— Oui ! Il est temps qu’elle vole. C’est maintenant une mouette grande et forte, approuva Zorbas.

— Afortunada. Vole ! Essaye ! suggéra Secrétario. En entendant les miaulements de ses amis Afortunada replia ses ailes et s’approcha d’eux. Elle se coucha près de Zorbas et fit résonner son bec comme si elle ronronnait. Le deuxième événement eut lieu le lendemain, tandis que les chats écoutaient Vent-debout raconter une histoire.

— … Et comme je vous le miaulais, les vagues étaient si hautes que nous ne pouvions pas voir la côte et, par la graisse du cachalot, pour comble de malheur notre boussole était cassée. Nous avions passé cinq jours et cinq nuits en pleine tempête et nous ne savions plus si nous naviguions vers la côte ou si nous nous enfoncions vers le large. Alors, au moment où nous nous sentions perdus, le timonier vit un vol de mouettes. Quelle joie mes amis ! Nous nous sommes efforcés de suivre le vol de mouettes et nous avons réussi à atteindre la terre ferme. Par les dents du barracuda ! Ces mouettes nous ont sauvé la vie. Si nous ne les avions pas vues, je ne serais pas là pour vous miauler cette histoire.

Afortunada, qui suivait toujours avec attention les histoires du chat de mer, l’écoutait en ouvrant de grands yeux.

— Les mouettes volent les jours de tempête ? demanda-t-elle.

— Par les tortillements de l’anguille ! Les mouettes sont les oiseaux les plus forts du monde. Aucun oiseau ne vole mieux qu’une mouette, affirma Vent-debout.

Les miaulements du chat pénétraient au plus profond du cœur d’Afortunada. Elle frappait le sol de ses pattes et remuait son bec avec nervosité.

— Tu veux voler, jeune fille ? demanda Zorbas. Afortunada les regarda un à un avant de répondre.

— Oui, s’il vous plaît, apprenez-moi à voler ! Les chats miaulèrent leur joie et se mirent immédiatement à l’œuvre. Ils avaient longtemps espéré ce moment. Avec toute la patience dont seuls les chats sont capables, ils avaient attendu que la jeune mouette leur fasse part de son désir de voler, car la vieille sagesse des chats leur avait fait comprendre que voler est une décision très personnelle.

Et le plus heureux de tous était Jesaitout, qui avait trouvé les principes du vol dans le tome 12, lettre L, de l’encyclopédie, et serait donc responsable de la direction des opérations.

— Prête pour le décollage ? demanda Jesaitout.

— Prête pour le décollage ! cria Afortunada.

— Commencez à avancer sur la piste en repoussant le sol à l’aide des points d’appui (a) et (b), ordonna Jesaitout.

Afortunada se mit à avancer, mais lentement, comme si elle patinait avec des patins mal graissés.

— Plus vite ! exigea Jesaitout.

La jeune mouette avança un peu plus vite.

— Maintenant étendez les points (c) et (d) ! indiqua Jesaitout.

Afortunada étendit ses ailes tout en avançant.

— Maintenant levez le point (e) !

Afortunada leva les plumes de sa queue.

— Et maintenant remuez de haut en bas les points (c) et (d) en poussant l’air vers le bas, repliez simultanément les point (a) et (b) ! miaula Jesaitout.

Afortunada battit des ailes, replia ses pattes, s’éleva de quelques centimètres, mais retomba immédiatement comme un sac. D’un bond les chats descendirent de l’étagère et coururent jusqu’à elle. Ses yeux étaient pleins de larmes.

— Je ne suis pas capable ! Je ne suis pas capable ! répétait-elle, affligée.

— On ne vole jamais du premier coup. Tu vas y arriver. Je te le promets, miaula Zorbas en lui léchant la tête. Jesaitout essayait de trouver l’erreur en examinant encore une fois la machine à voler de Léonard de Vinci.

 

 

 

8 Les chats décident de briser un tabou

Afortunada essaya dix-sept fois de s’envoler, et dix-sept fois elle retomba par terre après avoir réussi à s’élever de quelques centimètres.

Jesaitout, plus maigre encore que d’habitude, s’était arraché les poils de la moustache à la suite des douze premiers échecs, et se disculpait avec des miaulements tremblants.

— Je ne comprends pas. J’ai consciencieusement révisé la théorie du vol, j’ai comparé les instructions de Léonard de Vinci avec tout ce qui se trouve à l’article « Aérodynamique », tome 1, lettre A de l’encyclopédie, et pourtant on n’a pas réussi. C’est terrible ! Terrible !

Les chats acceptaient ses explications et toute leur attention se concentrait sur Afortunada, qui après chaque essai de vol manqué devenait de plus en plus triste et mélancolique. Après le dernier échec, Colonello décida d’arrêter les essais, son expérience lui disait que la mouette commençait à perdre confiance en elle et c’était très dangereux si elle voulait vraiment voler. — Peut-être qu’elle ne peut pas. Peut-être qu’elle a trop vécu avec nous et qu’elle a perdu sa capacité de voler, suggéra Secrétario.

— Si on suit les instructions techniques et si on respecte les lois de l’aérodynamique, on peut voler. N’oubliez pas que tout est dans l’encyclopédie, affirma Jesaitout.

— Par la queue de la raie ! C’est une mouette et les mouettes volent ! protesta Ventdebout.

— Elle doit voler. Je l’ai promis à sa mère et je le lui ai promis à elle, elle doit voler, répéta Zorbas.

— Et tenir cette promesse nous concerne tous, ajouta Colonello.

— Reconnaissons que nous sommes incapables de lui apprendre à voler et qu’il faut chercher de l’aide en dehors du monde des chats, suggéra Zorbas.

— Miaule clair, Zorbas. Où veux-tu en venir ? demanda sérieusement Colonello.

— Je demande l’autorisation de briser le tabou pour la première fois de ma vie, miaula Zorbas en regardant ses compagnons dans les yeux.

— Briser le tabou ! miaulèrent les chats en sortant leurs griffes et en se hérissant. “Miauler la langue des humains est tabou.”

C’est ce que disait la loi des chats, et ce n’était pas parce qu’ils n’avaient pas intérêt à communiquer avec les humains. Le grand risque c’était la réponse des humains. Que feraient-ils d’un chat qui parle ? Certainement ils l’enfermeraient dans une cage pour le soumettre à toutes sortes d’expériences stupides, car les humains sont en général incapables d’accepter qu’un être différent d’eux les comprenne et essaye de se faire comprendre.

Par exemple, les chats étaient au courant du triste sort des dauphins, qui s’étaient comportés de façon intelligente avec les humains et que ceux-ci avaient condamnés à faire les clowns dans des spectacles aquatiques. Et ils savaient aussi les humiliations que les humains font subir à tout animal qui se montre intelligent et réceptif avec eux. Par exemple, les lions, les grands félins, ont été obligés de vivre derrière des grilles et d’accepter qu’un crétin mette sa tête dans leur gueule, les perroquets sont en cage et répètent des sottises. De sorte que miauler dans le langage des humains était un très grand risque pour les chats.

— Reste auprès d’Afortunada. Nous allons nous retirer pour discuter ta requête, ordonna Colonello.

La conférence des chats dura de longues heures. De longues heures pendant lesquelles Zorbas resta couché près de la mouette qui ne cachait pas sa tristesse de ne pas savoir voler. Il faisait nuit quand la conférence prit fin.

Zorbas s’approcha pour connaître la décision.

— Nous, les chats, t’autorisons à briser le tabou une seule fois. Tu ne miauleras qu’avec un seul humain, et nous déciderons ensemble avec lequel d’entre eux, déclara solennellement Colonello.

 

 

 

9 Le choix de l’humain

Il ne fut pas facile de décider avec quel humain miaulerait Zorbas.

Les chats firent une liste de tous ceux qu’ils connaissaient et les écartèrent l’un après l’autre. — René, le cuisinier, est sans aucun doute un humain juste et bon. Il nous garde toujours une part de ses spécialités, que Secrétario et moi dévorons avec plaisir. Mais ce brave René ne s’y connaît qu’en épices et en casseroles, il ne nous serait pas d’un grand secours pour notre problème, affirma Colonello.

— Harry aussi est un brave type. Compréhensif et aimable avec tout le monde, même avec Matias auquel il pardonne des abus terribles. Terribles ! Comme s’inonder de patchouli, ce parfum qui a une odeur terrible, terrible ! De plus il connaît bien la mer et la navigation, mais je crois qu’il n’a pas la moindre idée sur le vol, assura Jesaitout.

— Carlo, le chef des garçons du restaurant, affirme que je lui appartiens et je le lui laisse croire parce qu’il est gentil. Malheureusement, il s’y connaît en football, basket-ball, volleyball, courses de chevaux, boxe, tous les sports, mais je ne l’ai jamais entendu parler de vol, expliqua Secrétario.

— Par les cils de l’anémone ! Mon capitaine est un homme très doux qui, au cours de sa dernière bagarre dans un bar d’Anvers, a affronté douze types qui l’avaient insulté et n’en a mis hors de combat que la moitié. Par ailleurs il a le vertige sur une chaise. Par les tentacules du poulpe ! Je ne pense pas qu’il puisse nous être utile, décida Vent-debout.

— Le garçon de chez moi me comprendrait. Mais il est en vacances. Et que peut savoir un enfant sur le vol ? miaula Zorbas.

— Porca miseria ! On a fini la liste, se désola Colonello.

— Non. Il y a un humain qui n’est pas sur la liste. Celui qui vit chez Bouboulina, indiqua Zorbas.

Bouboulina était une belle chatte blanche et noire qui passait de longues heures parmi les fleurs d’un balcon. Tous les chats du port se promenaient lentement devant elle, montrant l’élasticité de leur corps, le brillant de leur fourrure bien soignée, la longueur de leurs moustaches, l’élégance de leur queue dressée, ils essayaient de l’impressionner.

Mais Bouboulina paraissait indifférente et n’acceptait que les caresses d’un humain qui s’installait sur le balcon avec une machine à écrire. C’était un humain bizarre qui, parfois, riait en lisant ce qu’il venait d’écrire et d’autres fois froissait sans les lire les pages arrachées à la machine. De son balcon s’échappait toujours une musique douce et mélancolique qui endormait Bouboulina et provoquait de gros soupirs chez les chats qui passaient tout près.

— L’humain de Bouboulina ? Pourquoi lui ? demanda Colonello.

— Je ne sais pas. Il m’inspire confiance. Je l’ai entendu lire ce qu’il écrit. Ce sont de beaux mots qui rendent joyeux ou triste, mais qui donnent toujours du plaisir et le désir de continuer à écouter, expliqua Zorbas.

— Un poète ! Ce qu’il fait s’appelle poésie. Tome 16, lettre P de l’encyclopédie, précisa Jesaitout.

— Et qu’est-ce qui te fait penser qu’un humain sait voler ? voulut savoir Secrétario.

— Il ne sait peut-être pas voler avec des ailes d’oiseau, mais en l’entendant j’ai toujours pensé qu’il volait avec ses mots, répondit Zorbas.

— Que ceux qui sont d’accord pour que Zorbas miaule avec l’humain de Bouboulina lèvent la patte droite, ordonna Colonello.

C’est ainsi que Zorbas fut autorisé à miauler avec le poète.

 

 

 

10 Une chatte, un chat et un poète

Zorbas prit le chemin des toits pour arriver jusqu’au balcon de l’humain choisi. En voyant Bouboulina étendue parmi les fleurs il soupira avant de miauler :

— Bouboulina, n’aie pas peur. Je suis sur le toit.

— Qu’est-ce que tu veux ? Qui es-tu ? demanda la chatte en se levant.

— Ne t’en va pas, s’il te plaît. Je m’appelle Zorbas et j’habite près d’ici. J’ai besoin de ton aide. Je peux descendre sur le balcon ? La chatte lui fit un signe de tête.

Zorbas sauta sur le balcon et s’assit. Bouboulina s’approcha pour le sentir.

— Tu sens les livres, l’humidité, les vieux habits, l’oiseau, la poussière, mais on voit que ta peau est propre, constata la chatte.

— Ce sont les odeurs du bazar d’Harry. Ne t’étonne pas si je sens aussi le chimpanzé, l’avertit Zorbas.

Une musique douce arrivait jusqu’au balcon.

— Quelle belle musique ! miaula Zorbas.

— Vivaldi. Les Quatre Saisons. Qu’est-ce que tu attends de moi ? demanda Bouboulina.

— Que tu me fasses entrer et que tu m’amènes à ton humain.

— Impossible. Il travaille et personne, même pas moi, ne peut le déranger, affirma Bouboulina. — Je t’en prie. C’est urgent. Je te le demande au nom de tous les chats du port, implora Zorbas. — Pourquoi veux-tu le voir ?

— Je dois miauler avec lui !

— Mais c’est tabou ! Va-t’en ! miaula Bouboulina hérissée.

— Non. Et si tu ne veux pas m’amener à lui, qu’il vienne. Tu aimes le rock, minette ? Dans l’appartement, l’humain tapait à la machine à écrire. Il était heureux car il était sur le point de terminer un poème et les vers lui venaient avec une fluidité étonnante. Soudain du balcon lui parvinrent les miaulements d’un chat qui n’était pas sa Bouboulina. C’étaient des miaulements discordants et qui avaient cependant l’air d’avoir un rythme. Ennuyé mais intrigué, il sortit et dut se frotter les yeux pour croire ce qu’il voyait.

Sur le balcon, Bouboulina se bouchait les oreilles avec ses pattes de devant et en face d’elle un chat grand noir et gros, assis sur son derrière, tenait dans une de ses pattes de devant sa queue comme un instrument de musique et de l’autre patte la grattait comme une corde de guitare, en même temps il poussait des miaulements exaspérants. Remis de sa surprise, il ne put retenir son hilarité et au moment où il se pliait de rire en se tenant le ventre, Zorbas en profita pour se glisser dans l’appartement. Quand l’humain se retourna toujours en riant, il vit le chat grand noir et gros assis sur un fauteuil.

— Quel concert ! Tu es un séducteur original, mais je crains que Bouboulina n’aime pas ta

musique. Quel concert ! dit l’humain.

— Je sais que je chante très mal. Personne n’est parfait, répondit Zorbas dans le langage des humains. L’humain ouvrit la bouche, se frappa la tête et s’appuya contre un mur.

— Mais tu… tu… parles ! s’exclama l’humain.

— Toi aussi tu parles et je ne m’étonne pas. S’il te plaît calme-toi, conseilla Zorbas.

— Un… un… chat… qui parle, dit l’humain en se laissant tomber sur le sofa.

— Je ne parle pas, je miaule, mais dans ta langue. Je sais miauler dans beaucoup de langues, indiqua Zorbas.

L’humain porta ses mains à sa tête et se cacha les yeux en répétant « c’est la fatigue, c’est la fatigue, je travaille trop ».

Quand il enleva les mains de sur ses yeux, le chat grand noir et gros était toujours sur le fauteuil. — C’est une hallucination. Tu es une hallucination n’est-ce pas ? demanda l’humain.

— Non. Je suis un vrai chat qui miaule avec toi. Les chats du port t’ont choisi parmi beaucoup d’humains pour te confier un grand problème et pour que tu nous aides. Tu n’es pas fou. Je suis réel, affirma Zorbas.

— Et tu dis que tu miaules dans beaucoup de langues ? demanda l’humain incrédule.

— Oui, tu veux une preuve ? proposa Zorbas.

— Buon giorno, dit l’humain.

— Il est tard. Il vaut mieux dire Buona sera, corrigea Zorbas.

— Kalimera, insista l’humain.

— Kalispera. Je t’ai déjà dit qu’il est tard.

— Doberdan, cria l’humain.

— Dobreutra. Tu me crois maintenant ?

— Oui. Et si tout ça est un rêve, quelle importance ? Ça me plaît et je veux continuer à rêver, répondit l’humain.

— Alors je peux en venir au fait ? interrogea Zorbas.

L’humain approuva, mais lui demanda de respecter le rite de la conversation des humains. Il servit au chat une soucoupe de lait et il s’installa lui-même sur le sofa, un verre de cognac à la main.

— Miaule, chat, dit l’humain et Zorbas lui rapporta l’histoire de la mouette, de l’œuf, d’Afortunada et des efforts infructueux des chats pour lui apprendre à voler.

— Tu peux nous aider ? demanda Zorbas lorsqu’il eut fini son récit.

— Je crois que oui. Et cette nuit même, répondit l’humain.

— Cette nuit ? Tu es sûr ?

— Regarde par la fenêtre, chat, regarde le ciel. Qu’est-ce que tu vois ? demanda l’humain.

— Des nuages, des nuages noirs. Il va pleuvoir, observa Zorbas.

— C’est bien pour ça, dit l’humain.

— Je ne comprends pas. Je regrette, mais je ne comprends pas, reconnut Zorbas.

Alors l’humain alla dans son bureau, prit un livre et chercha dans ses pages.

— Écoute, chat. Je vais te lire quelque chose d’un poète appelé Bernardo Atxaga. Des vers d’un poème intitulé « Les Mouettes ».

 

Mais leur petit cœur

– cœur d’équilibristes –

ne soupire jamais autant

que pour cette pluie bête

qui amène le vent presque toujours

qui amène le soleil presque toujours

 

— Je comprends. J’étais sûr que tu pouvais nous aider, miaula Zorbas en sautant du fauteuil. Ils se donnèrent rendez-vous à minuit à la porte du bazar et le chat grand noir et gros courut informer ses compagnons.

 

 

 

11 Le vol

Une pluie fine tombait sur Hambourg et, des jardins, montait l’odeur de la terre humide. L’asphalte des rues brillait et les enseignes de néon se reflétaient déformées sur le sol mouillé. Un homme seul, enveloppé dans une gabardine, marchait dans la rue du port en direction du bazar d’Harry.

— Il n’en est pas question ! Même si vous me plantez vos cinquante griffes dans le derrière, je ne vous ouvrirai pas la porte, glapit le chimpanzé.

— Mais personne n’a l’intention de te faire de mal. Nous te demandons une faveur. C’est tout, miaula Zorbas.

— l’horaire d’ouverture, c’est de 9 h le matin à 18 h le soir. C’est le règlement et on doit le respecter, glapit Matias.

— Par les moustaches du morse ! Est-ce que tu ne pourrais pas être aimable une fois dans ta vie, macaque ? miaula Vent-debout.

— Je vous en prie, Monsieur le singe ! supplia Afortunada.

— Impossible ! Le règlement m’interdit de tendre la main et d’ouvrir le verrou que vous, comme vous n’avez pas de doigts, sacs à puces, vous ne pourrez pas ouvrir, précisa malicieusement Matias.

— Tu es un singe terrible ! Terrible ! s’écria Jesaitout.

— Il y a un humain dehors et il regarde sa montre, avertit Secrétario qui regardait par la fenêtre. — C’est le poète ! Il n’y a plus de temps à perdre, s’exclama Zorbas en courant à toute vitesse vers la fenêtre.

Les cloches de l’église Saint-Michel commencèrent à sonner les douze coups de minuit et l’humain sursauta au bruit des vitres cassées. Le chat grand noir et gros tomba dans la rue au milieu d’une pluie d’éclats de verre, mais il se releva sans s’occuper des blessures qu’il s’était faites à la tête, et il sauta de nouveau sur la fenêtre d’où il venait de sortir. L’humain s’approcha au moment précis où une mouette était hissée sur le bord de la fenêtre par plusieurs chats. Un chimpanzé se tripotait la figure en essayant de se cacher les yeux, les oreilles et la bouche en même temps.

— Aidez-la ! Qu’elle ne se blesse pas avec la vitre, miaula Zorbas.

— Venez ici tous les deux, dit l’humain en les prenant dans ses bras.

L’humain s’éloigna rapidement de la porte du bazar. Sous son imperméable il emportait un chat grand noir et gros et une mouette aux plumes argentées.

— Canailles ! Bandits ! Vous allez me le payer, glapit le chimpanzé.

— Tu l’as cherché ! Et tu sais ce que Harry va penser demain ? Que c’est toi qui as cassé le carreau, affirma Secrétario.

— Caramba ! Vous avez encore réussi à m’enlever les miaulements de la bouche, protesta Colonello.

— Par les crocs de la murène ! Sur le toit ! Nous allons voir voler notre Afortunada ! s’écria Vent-debout.

Le chat grand noir et gros et la mouette étaient bien installés sous l’imperméable, ils sentaient la chaleur du corps de l’humain qui marchait d’un pas rapide et sûr. Ils écoutaient leurs cœurs battre à des rythmes différents mais avec la même intensité.

— Chat, tu es blessé ? demanda l’humain en voyant des taches de sang sur les revers de son imperméable.

— Ça n’a pas d’importance. Où est-ce qu’on va ?

— Tu comprends le langage de l’humain ? demanda Afortunada.

— Oui. Et c’est un homme de cœur qui va t’aider à voler, lui assura Zorbas.

— Tu comprends le langage de la mouette ? demanda l’humain.

— Dis-moi où on va, insista Zorbas.

— On ne va plus, on est arrivés, répondit l’humain.

Zorbas sortit la tête. Ils étaient en face d’un grand bâtiment. Il leva les yeux et reconnut la tour Saint-Michel éclairée par des projecteurs. Les faisceaux de lumière frappaient en plein la structure svelte recouverte de cuivre, à laquelle le temps, la pluie et les vents avaient donné une patine verte.

— Les portes sont fermées, miaula Zorbas.

— Pas toutes. Je viens souvent ici fumer et penser, seul, les jours de tempête. Je connais une entrée, répondit l’humain. Ils firent le tour et entrèrent par une petite porte latérale que l’humain ouvrit avec son couteau. De sa poche il sortit une lampe et, éclairés par son mince rayon de lumière, ils commencèrent à monter un escalier en colimaçon qui paraissait interminable.

— J’ai peur, pépia Afortunada.

— Mais tu veux voler n’est-ce pas ? Interrogea Zorbas.

Du clocher de Saint-Michel, on voyait toute la ville. La pluie enveloppait la tour de la télévision et sur le port, les grues ressemblaient à des animaux au repos.

— Regarde là-bas, on voit le bazar d’Harry. C’est là que sont nos amis, miaula Zorbas.

— J’ai peur ! Maman ! cria Afortunada.

Zorbas sauta sur la balustrade qui protégeait le clocher. En bas, les autos ressemblaient à des insectes aux yeux brillants. L’humain prit la mouette dans ses mains.

— Non ! J’ai peur ! Zorbas ! Zorbas ! cria-t-elle en donnant des coups de bec sur les mains de l’homme.

— Attends ! Pose-la sur la balustrade, miaula Zorbas.

— Je ne voulais pas la lancer, dit l’humain.

— Tu vas voler, Afortunada. Respire. Sens la pluie. C’est de l’eau. Dans ta vie tu auras beaucoup de raisons d’être heureuse, et l’une d’elles s’appelle l’eau, une autre le vent, une autre le soleil qui arrive toujours comme une récompense après la pluie. Tu sens la pluie ? Ouvre les ailes, miaula Zorbas. La mouette ouvrit les ailes. Les projecteurs la baignaient de lumière et la pluie saupoudrait ses plumes de perles. L’humain et le chat la virent lever la tête, les yeux fermés.

— La pluie, l’eau. J’aime !

— Tu vas voler, assura Zorbas.

— Je t’aime. Tu es un chat très bon, cria-t-elle en s’approchant du bord de la balustrade.

— Tu vas voler. Le ciel tout entier sera à toi ! miaula Zorbas.

— Je ne t’oublierai jamais. Ni les autres chats, cria-t-elle les pattes à moitié au-dehors de la balustrade, comme le disaient les vers d’Atxaga, son petit cœur était celui des équilibristes.

— Vole ! miaula Zorbas en tendant une patte et en la touchant à peine.

Afortunada disparut de leur vue et l’humain et le chat craignirent le pire.

Elle était tombée comme une pierre. En retenant leur respiration, ils passèrent la tête par-dessus la balustrade et la virent qui battait des ailes, survolait le parking. Ensuite ils la virent monter bien plus haut que la girouette d’or qui couronnait la beauté singulière de Saint-Michel. Afortunada volait solitaire dans la nuit de Hambourg. Elle s’éloignait en battant énergiquement des ailes pour s’élever au-dessus des grues du port, au-dessus des mâts des bateaux, puis elle revenait en planant et tournait autour du clocher de l’église.

— Je vole ! Zorbas ! Je sais voler ! criait-elle euphorique depuis l’immensité du ciel gris. L’humain caressa le dos du chat.

— Eh bien, chat, on a réussi, dit-il en soupirant.

— Oui. Au bord du vide, elle a compris le plus important, miaula Zorbas.

— Ah oui ? Et qu’est-ce qu’elle a compris ? demanda l’humain.

— Que seul vole celui qui ose le faire, miaula Zorbas.

— Je pense que maintenant ma compagnie te gêne. Je t’attends en bas.

Et l’humain s’en alla. Zorbas resta à la contempler jusqu’à ne plus savoir si c’étaient les gouttes de pluie ou les larmes qui brouillaient ses yeux jaunes de chat grand noir et gros, de chat bon, de chat noble, de chat du port.

 

FIN

 

Laufenburg, Forêt-Noire, 1996

 

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Les Fleurs du Mal (sélection de 21 poèmes), Baudelaire

 

450 pie

 Illustration "Les Fleurs du Mal" par Carlos Schwabe, 1900

 

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Charles Baudelaire

 

Les Fleurs du Mal

 

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"Les Fleurs du Mal", dans ce livre atroce j’ai mis tout mon cœur, ma tendresse et ma haine"

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                       En ce monde soudainement triste et laid (ce qui n’est qu’une vue de notre esprit), la beauté nous est plus que jamais nécessaire. Hormis que parmi les beautés accessibles hier, peu le sont aujourd’hui.

Reste pourtant la poésie.

Qui s'adresse directement à l'esprit.

Toujours là.

Immortelle.

 

La poésie ne se lit pas.

On se laisse pénétrer par la beauté et le chant de ses mots.

Toutes portes ouvertes.

Libéré de la mesure du temps.

 

JCP

SÉLECTION DE  21 POÈMES

 

 sépar 75 k copie

 

 

L'Albatros

 

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

 

 

Élévation

 

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

 

 

 

L'ennemi


Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles* que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

 

* Baudelaire rêve de composer Les Fleurs du Mal

 

 

 

La vie antérieure

 

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

 

 

 

L'homme et la mer

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord*,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

 

* Pas de « s » pour la rime

 

 

 

Don Juan aux enfers

 

Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

 

 

 

La géante

 

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.

 

 

 

Parfum exotique

 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor* tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

 

* Sans « e » pour assurer la métrique (suppression d’une syllabe par cet artifice couramment admis)

 

 

 

Le parfum

 

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d'encens qui remplit une église,
Ou d'un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l'amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure.

 

 

 

Réversibilité

 

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !

 

 

 

Le flacon

 

Il est de forts parfums pour qui toute matière
Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'où jaillit toute vive une âme qui revient.

Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;

Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire,
Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire
Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !

 

 

 

L'invitation au voyage

 

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

 

 

 

Chant d’automne

 

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

 

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

 

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

 

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

 

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

 

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

 

 

 

Les hiboux


Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur œil rouge. Ils méditent.

Sans remuer ils se tiendront
Jusqu'à l'heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s'établiront.

Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement,

L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D'avoir voulu changer de place.

 

 

 

Spleen

 

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.


Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
- Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

 

 

 

À une passante

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

 

 

La servante au grand cœur

 

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certe*, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

 

* « e » supprimé pour la métrique (liaison)

 

 

Rêve parisien


I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J'avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.

Babel d'escaliers et d'arcades,
C'était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d'arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s'entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers ;

C'étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c'étaient
D'immenses glaces éblouies
Par tout ce qu'elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l'œil, rien pour les oreilles !)
Un silence d'éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J'ai vu l'horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

 

(Baudelaire détestait la campagne et appréciait peu la nature)

 

 

 

La mort des amants


Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

Et plus tard un Ange, entrouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

 

 

Le voyage


I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : " Ouvre l'œil ! "
Une voix de la hune, ardente et folle, crie .
" Amour... gloire... bonheur ! " Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

IV

" Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

- La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

" Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. "

V

Et puis, et puis encore ?

VI

" Ô cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
" Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! "

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. "

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : " Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ? "

À l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
" Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Electre ! "
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

 

 

 

Recueillement


Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche

 

 

 

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Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal (sélection)

 

 

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Le pigeon, Patrick Süskind (texte intégral)

 

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Patrick Süskind

 (Allemand, né en 1949)

 

Le Pigeon

 

 Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary

 Cet ouvrage est la traduction intégrale du livre de langue allemande :

"DIE TAUBE"

 

 

 ÉDITIONS YAPADVIRUS

 

 

1

                         LORSQUE lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan Noël avait déjà dépassé la cinquantaine, il avait derrière lui une période d’une bonne vingtaine d’années qui n’avait pas été marquée par le moindre événement, et jamais il n’aurait escompté que pût encore lui arriver rien de notable, sauf de mourir un jour. Et cela lui convenait tout à fait. Car il n’aimait pas les événements, et il avait une véritable horreur de ceux qui ébranlaient son équilibre intérieur et chamboulaient l’ordonnance de sa vie. La plupart des événements de ce genre se situaient, Dieu merci, fort loin dans les temps anciens de son enfance et de sa jeunesse, et il préférait ne plus s’en souvenir du tout, ou bien alors ce n’était qu’avec un extrême déplaisir. Ainsi, un après-midi d’été, du côté de Charenton, en juillet 1942, comme il revenait de pêcher à la ligne – il avait fait un orage, ce jour-là, et puis il avait plu, après une longue période de chaleur, et sur le chemin du retour, il avait ôté ses chaussures, avait marché pieds nus sur l’asphalte chaud et trempé, il avait pataugé dans les flaques, plaisir indescriptible… – il revenait donc de pêcher à la ligne et avait couru à la cuisine, pensant trouver sa mère en train de préparer le repas, et voilà que sa mère n’y était plus, il n’y avait plus que son tablier, jeté sur le dossier de la chaise. Son père lui avait dit que sa mère était partie, elle y avait été obligée, pour un voyage qui durerait assez longtemps. On l’a emmenée, dirent les voisins, on l’a d’abord menée au Vélodrome d’Hiver, puis au camp de Drancy, de là on part vers l’Est, et personne n’en revient. Et Jonathan ne comprit rien à cet événement, l’événement l’avait complètement désorienté, et quelques jours plus tard son père avait disparu lui aussi, et Jonathan et sa petite sœur se retrouvèrent dans un train qui roulait vers le sud, et d’abord des hommes complètement inconnus leur firent traverser un pré, les traînèrent à travers un bois et les mirent à nouveau dans un train qui roula vers le sud, très loin, incompréhensiblement loin, et un oncle qu’ils n’avaient encore jamais vu vint les chercher à Cavaillon et les emmena dans sa ferme, près de la localité de Puget, dans la vallée de la Durance, et les y cacha jusqu’à la fin de la guerre. Ensuite, il les fit travailler dans les champs de légumes.

Au début des années cinquante – Jonathan commençait à prendre goût à sa vie de travailleur agricole – l’oncle exigea qu’il parte pour l’armée, et Jonathan s’engagea docilement pour trois ans. Pendant la première année, il fut exclusivement occupé à s’accoutumer aux désagréments de la vie grégaire et brutale des casernes. La deuxième année, il fut embarqué pour l’Indochine. Il passa le plus clair de la troisième année à l’hôpital, avec une blessure au pied, une blessure à la jambe et une dysenterie amibienne. Quand il revint à Puget, au printemps 1954, sa sœur avait disparu ; émigrée au Canada, lui dit-on. L’oncle exigea alors que Jonathan se marie dans les plus brefs délais, et ce avec une jeune fille du nom de Marie Baccouche, du village voisin de Lauris, et Jonathan, qui n’avait encore jamais vu la jeune fille, fit gentiment ce qu’on lui disait, et le fit même de bon cœur ; car, bien qu’il n’eût qu’une idée peu précise de ce qu’était le mariage, il espérait néanmoins y trouver enfin cet état de calme monotone et exempt d’événements qui était tout ce qu’il désirait. Mais au bout de quatre mois déjà, Marie Baccouche mit au monde un petit garçon, et dès l’automne de la même année elle filait avec un Tunisien, fruitier à Marseille…

De toutes ces péripéties, Jonathan Noël tira la conclusion qu’on ne pouvait se fier aux humains et qu’on ne saurait vivre en paix qu’en les tenant à l’écart. Et comme de surcroît il était à présent l’objet des railleries du village – ce qui ne le dérangeait pas à cause des railleries en elles-mêmes, mais à cause de l’attention générale qu’il suscitait par là –, pour la première fois de sa vie il prit une décision par lui-même : il alla au Crédit Agricole, retira ses économies, fit sa valise et prit le train pour Paris.

Il eut alors, par deux fois, beaucoup de chance. Il trouva du travail comme vigile d’une banque de la rue de Sèvres, et il trouva un logement, une chambre de bonne, au sixième étage d’un immeuble de la rue de la Planche. On y accédait en passant par l’arrière-cour, par le petit escalier de service et par un étroit couloir prenant maigrement le jour par une seule fenêtre. Sur ce couloir donnaient deux douzaines de petites chambres aux portes numérotées et peintes en gris, et tout au fond se trouvait le numéro 24, la chambre de Jonathan. Elle mesurait trois mètres quarante de long, deux mètres vingt de large et deux mètres cinquante de haut, et offrait pour tout confort un lit, une table, une chaise, une ampoule électrique et un portemanteau, rien d’autre. Il fallut attendre les années soixante pour qu’on renforce les lignes électriques, de sorte qu’on put brancher un réchaud et un radiateur, et pour qu’on installe des conduites d’eau, si bien que les chambres furent dotées de lavabos et de chauffe-eau. Jusque-là, tous les habitants des chambres de bonne, sauf s’ils utilisaient indûment un réchaud à alcool, mangeaient froid, dormaient sans chauffage, et lavaient leurs chaussettes, leur petite vaisselle, et se lavaient eux-mêmes à l’eau froide, à un seul point d’eau, dans le couloir, juste à côté de la porte des w-c communs. Tout cela ne gênait nullement Jonathan. Ce n’était pas le confort qu’il recherchait, mais une demeure sûre, qui lui appartînt à lui et à lui seul, qui le mît à l’abri des surprises désagréables de la vie, et d’où personne ne pourrait plus le chasser. Et lorsqu’il pénétra pour la première fois dans la chambre numéro 24, il sut aussitôt à quoi s’en tenir ; c’est ça, c’est ce que tu voulais en fait depuis toujours, c’est là que tu demeureras. (Tout comme c’est, paraît-il, le cas de bien des hommes qui connaissent ce qu’on appelle le coup de foudre et qui, en un éclair éblouissant, savent que cette femme qu’ils n’avaient jamais vue est la femme de leur vie, qu’ils la posséderont et qu’ils resteront auprès d’elle jusqu’à la fin de leurs jours.)

Jonathan Noël loua cette chambre pour cinq mille anciens francs par mois ; de là il se rendait chaque matin à son travail dans la toute proche rue de Sèvres, rentrait le soir avec du pain, du saucisson, des pommes et du fromage, mangeait, dormait, et était heureux. Le dimanche, il ne quittait pas sa chambre, il y faisait le ménage et mettait des draps propres à son lit. Il vécut ainsi tranquille et content, année après année, lustre après lustre. Certaines réalités extérieures changèrent entretemps, comme le montant des loyers et le style des locataires. Dans les années cinquante, beaucoup de bonnes logeaient encore dans les autres chambres, et de jeunes couples, et quelques retraités. Par la suite, on vit fréquemment emménager et déménager des Espagnols, des Portugais, des Maghrébins. À partir de la fin des années soixante, il y eut une majorité d’étudiants. Finalement, les vingt-quatre chambrettes ne furent plus toutes louées. Beaucoup restèrent vides, ou bien servirent à leurs propriétaires, occupants des appartements bourgeois des étages moins élevés, de débarras ou de chambres de dépannage pour des hôtes occasionnels. Au cours des années, le numéro 24 de Jonathan était devenu un logis relativement confortable. Il avait acheté un lit neuf, installé un placard, recouvert de moquette grise ses sept mètres carrés et demi de sol, et habillé son coin-toilette-et-cuisine d’un beau papier plastifié de couleur rouge. Il possédait une radio, un appareil de télévision et un fer à repasser. Ses provisions n’étaient plus accrochées comme auparavant dans un sac, à l’extérieur de la fenêtre, il les conservait dans un minuscule frigo placé sous le lavabo, si bien que, même au plus fort de l’été, il n’avait plus son beurre qui coulait ou son jambon qui séchait. À la tête de son lit, il avait installé une étagère, où il n’y avait pas moins de dix-sept livres : une petite encyclopédie médicale en trois volumes, quelques beaux ouvrages illustrés sur l’homme de Cro-Magnon, la métallurgie de l’âge du bronze, l’Égypte des pharaons, les Étrusques, et la Révolution française ; un livre sur la marine à voile, un sur les drapeaux, un sur la faune tropicale, deux romans d’Alexandre Dumas père, les Mémoires de Saint-Simon, un livre de cuisine sur les repas à plat unique, le Petit Larousse et le Manuel des personnels de garde et de surveillance, comprenant en particulier les consignes concernant l’utilisation du pistolet réglementaire. Sous le lit était entreposée une douzaine de bouteilles de vin rouge, dont une de Château Cheval-Blanc, grand cru classé, que Jonathan gardait pour le jour où il prendrait sa retraite, en 1998. Une ingénieuse disposition des lampes électriques faisait qu’en trois différents endroits de sa chambre – à savoir au pied comme à la tête de son lit, et devant sa petite table – Jonathan pouvait s’asseoir et lire son journal sans être ébloui et sans se faire de l’ombre.

Du fait de ces nombreuses acquisitions, il est vrai que la chambre était devenue encore plus petite, elle s’était quasiment développée vers l’intérieur comme un coquillage qui aurait sécrété trop de nacre, et avec tous ses aménagements divers et raffinés elle ressemblait plutôt à une cabine de bateau, ou à un compartiment luxueux de wagon-lit, qu’à une modeste chambre de bonne. Mais elle avait conservé, trente années durant, sa qualité essentielle : elle était et demeurait pour Jonathan, dans un monde peu sûr, un îlot de sécurité, elle restait son ancrage et son refuge, sa maîtresse, oui, sa maîtresse, car elle l’accueillait tendrement en elle, sa petite chambre, lorsqu’il rentrait le soir, elle le réchauffait et le protégeait, elle nourrissait son corps et son âme, elle était toujours là quand il avait besoin d’elle, et elle ne l’abandonnait jamais. Elle était de fait la seule chose qui, dans sa vie, se fût avérée digne de confiance. Et c’est pourquoi il n’avait jamais songé un instant à se séparer d’elle-même maintenant qu’il avait plus de cinquante ans et qu’à l’occasion il éprouvait quelque peine à gravir jusqu’à elle tous ces escaliers, et que ses appointements lui auraient permis de louer un véritable appartement et d’avoir sa cuisine, ses w-c et sa salle de bain. Il restait fidèle à sa maîtresse, il était même sur le point de resserrer encore les liens qui les unissaient l’un à l’autre. Il entendait rendre leur liaison à tout jamais indissoluble, il voulait en effet l’acheter. Il avait déjà passé contrat avec Mme Lassalle, sa propriétaire. Cela allait lui coûter cinquantecinq mille nouveaux francs. Il en avait déjà versé quarante-sept mille. Les huit mille restants étaient payables à la fin de l’année. Et dès lors elle serait définitivement à lui, et rien au monde ne pourrait désormais les arracher l’un à l’autre, lui, Jonathan, et sa chambre chérie, jusqu’à ce que la mort les sépare. Voilà où en étaient les choses lorsqu’en août 1984, un vendredi matin, se produisit l’histoire du pigeon.

 

 

2

JONATHAN venait juste de se lever. Il avait mis ses pantoufles et son peignoir de bain, afin de se rendre, comme chaque matin avant de se raser, aux w-c de l’étage. Avant d’ouvrir la porte, il y appliqua son oreille pour s’assurer qu’il n’entendait personne dans le couloir. Il n’aimait pas rencontrer des voisins, et surtout pas en pyjama et en peignoir, et encore moins sur le chemin des w-c. Trouver les toilettes occupées eût déjà été passablement déplaisant ; mais ce qui était proprement atroce, c’était l’idée de se heurter à un autre locataire devant les toilettes. Une seule fois, cela lui était arrivé, dans l’été 1959, voilà vingt-cinq ans, et il frémissait rien que d’y repenser : cette frayeur simultanée à la vue de l’autre, cette perte simultanée de l’anonymat dans une entreprise qui précisément exigeait l’anonymat, cette façon simultanée de battre en retraite et d’avancer à nouveau, ce bredouillement simultané de politesses, je vous en prie, après vous, mais non, après vous Monsieur, j’ai tout le temps, non, vous d’abord, j’insiste… et tout cela en pyjama ! Non, il ne voulait plus jamais vivre un moment pareil, et d’ailleurs il ne l’avait jamais plus vécu, grâce à l’application prophylactique de son oreille. En l’appliquant ainsi sur la porte, il voyait, à travers, ce qui se passait dans le couloir. Il savait le sens de chaque grincement, de chaque bruit de serrure, il savait interpréter chaque clapotis et chaque sifflement discret, voire le silence lui-même. Et maintenant qu’il avait écouté seulement quelques secondes, l’oreille contre la porte, il avait la certitude qu’il n’y avait pas âme qui vive dans le couloir, que les toilettes étaient libres, que tout le monde dormait encore. De la main gauche il tourna le bouton du verrou de sécurité, de la droite la poignée de la serrure, le pêne rentra, Jonathan tira d’une secousse légère, et la porte s’entrebâilla, puis s’ouvrit.

Pour un peu, il avait déjà enjambé le seuil, son pied était déjà en l’air, le gauche, sa jambe était déjà lancée en avant… quand il le vit. Il était posé devant sa porte, à moins de vingt centimètres du seuil, dans la lueur blafarde du petit matin qui filtrait par la fenêtre. Il avait ses pattes rouges et crochues plantées sur le carrelage sang de bœuf du couloir, et son plumage lisse était d’un gris de plomb : le pigeon.

Il avait penché sa tête de côté et fixait Jonathan de son œil gauche. Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l’extérieur, et monstrueusement ouvert ; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue ; et, en même temps encore, il ne semblait être ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l’objectif d’une caméra qui avale toute lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. Il n’y avait pas d’éclat, pas de lueur dans cet œil, pas la moindre étincelle de vie. C’était un œil sans regard. Et il fixait Jonathan.

Une frayeur mortelle : c’est sans doute ainsi qu’après coup il aurait décrit ce moment, mais ce n’eût pas été juste, car la frayeur ne vint que plus tard. C’était bien plutôt une mortelle stupéfaction.

Pendant peut-être cinq, peut-être dix secondes – il lui parut à lui que c’était pour toujours –, il resta figé, la main sur la poignée et le pied levé pour faire son premier pas, sans pouvoir avancer ni reculer. Puis il se produisit un petit mouvement. Ou bien le pigeon prit appui sur son autre patte, ou bien il se rengorgea un petit peu, en tout cas une brève secousse parcourut son corps, et en même temps deux paupières se refermèrent d’un coup sec sur son œil, l’une d’en bas et l’autre d’en haut, pas vraiment des paupières, en fait, mais plutôt des sortes de clapets en caoutchouc qui, comme des lèvres surgies de nulle part, avalèrent l’œil. Pour un moment, il avait disparu. Et c’est là seulement que Jonathan sentit la fulguration de la frayeur, là que ses cheveux se hérissèrent d’une horreur panique. D’un bond en arrière, il se jeta dans sa chambre et claqua la porte avant que l’œil du pigeon ait eu le temps de se rouvrir. Il tourna, le verrou, fit en titubant les trois pas jusqu’à son lit et s’y assit en tremblant, son cœur battant la chamade. Il avait le front glacé et, sur sa nuque et le long de son échine, il sentit la sueur qui se mettait à ruisseler.

Sa première pensée fut qu’il allait avoir un infarctus ou une attaque, ou pour le moins une syncope ; tu as l’âge qu’il faut pour toutes ces choses-là, songea-t-il ; passé cinquante ans, la moindre occasion est bonne pour ce genre de tuile. Et il se laissa tomber de côté sur son lit, tira la couverture sur ses épaules frissonnantes et attendit la douleur convulsive, l’élancement dans la poitrine ou dans l’épaule (il avait lu un jour dans sa petite encyclopédie médicale que tels étaient les symptômes infaillibles de l’infarctus), ou bien un lent obscurcissement de la conscience. Mais voilà qu’il ne se produisait rien de tel. Les battements du cœur se calmaient, le sang de nouveau irriguait uniformément la tête et les membres, et les signes de paralysie caractéristiques d’une attaque n’apparaissaient pas. Jonathan pouvait bouger les orteils et les doigts, et contraindre son visage à faire des grimaces, signe qu’organiquement et neurologiquement tout était à peu près en état de fonctionner.

Mais, en revanche, il tourbillonnait dans son cerveau une masse confuse d’idées terrifiantes sans coordination aucune, comme un vol de noirs corbeaux, et cela criait et battait des ailes dans sa tête et cela croassait : tu es fini ! tu es vieux et tu es fini, tu laisses un pigeon te faire une frayeur mortelle, un pigeon t’oblige à te réfugier dans ta chambre, te flanque par terre, te tient prisonnier. Tu vas mourir, Jonathan, tu vas mourir, si ce n’est tout de suite ce sera pour bientôt, et ta vie aura été ratée, tu l’as gâchée, car la voici toute chamboulée par un pigeon ; il faut que tu le tues, mais tu es incapable de le tuer, tu es incapable de tuer une mouche, ou bien si, une mouche encore à la rigueur, ou un moustique, ou un petit insecte, mais jamais une chose qui a du sang chaud, un être à sang chaud et qui pèse son poids comme un pigeon, tu tirerais plutôt sur un homme, pan-pan, c’est vite fait, ça fait juste un petit trou, de huit millimètres, c’est propre et c’est permis, en cas de légitime défense c’est permis, paragraphe un du règlement pour les personnels de surveillance ayant droit au port d’arme, c’est même recommandé, personne ne te fera le moindre reproche si tu abats un homme, au contraire, mais un pigeon ? comment abat-on un pigeon ? ça volette, un pigeon, ça se rate facilement, c’est troubler l’ordre public que de tirer sur un pigeon, c’est interdit, cela entraîne le retrait du port d’arme, la perte de ton emploi, tu te retrouves en prison si tu tires sur un pigeon, non, tu ne peux pas le tuer ; mais vivre, tu ne peux pas non plus vivre avec lui, jamais, dans une maison habitée par un pigeon un homme ne saurait continuer à vivre, un pigeon, c’est le chaos et l’anarchie en personne, ça voltige en tous sens de façon imprévisible, ça s’agrippe et ça vous picore les yeux, un pigeon, ça salit sans arrêt et ça dégage une nuée de bactéries pernicieuses et de virus de la méningite ; ça ne reste pas seul, un pigeon, ça en attire d’autres, ça s’accouple et ça se reproduit à une vitesse folle, tu vas être assiégé par une armée de pigeons, tu ne pourras plus quitter ta chambre, tu mourras de faim, tu seras asphyxié par tes excréments, tu seras forcé de te jeter par la fenêtre et tu iras te fracasser sur le trottoir ; non, tu seras trop lâche, tu resteras enfermé dans ta chambre et tu crieras au secours, tu crieras qu’on appelle les pompiers, pour qu’ils viennent avec des échelles et qu’ils te sauvent d’un pigeon, d’un pigeon ! Tu seras la risée de l’immeuble, la risée de tout le quartier, on s’exclamera : « Regardez M. Noël ! » et on te montrera du doigt : « Regardez, M. Noël a besoin qu’on vienne à son secours à cause d’un pigeon ! » Et on te mettra dans une clinique psychiatrique. Oh, Jonathan. Jonathan, ta situation est désespérée, tu es perdu, Jonathan !

Voilà les cris et les croassements qui retentissaient dans sa tête, et Jonathan en était si désorienté et si désespéré qu’il fit une chose qu’il n’avait plus faite depuis ses années d’enfance : dans sa détresse, il joignit les mains et pria. « Mon Dieu, mon Dieu, pria-t-il, pourquoi m’as-Tu abandonné ? Pourquoi ai-je droit de Ta part à pareil châtiment ? Notre Père qui est aux cieux, sauve-moi de ce pigeon ! Amen. » Ce n’était pas, on le voit, une prière en bonne et due forme, c’était plutôt, fait de pièces et de morceaux empruntés à ses rudiments d’instruction religieuse, un bredouillis qu’il émettait là. Mais cela l’aida tout de même, car cela exigeait un certain degré de concentration intellectuelle, et cela chassa toutes ces pensées confuses. Autre chose l’aida encore davantage. C’est qu’à peine sa prière terminée, il éprouva une si impérieuse envie de pisser qu’il se rendit compte qu’il allait souiller le lit où il était étendu, son beau matelas à ressorts, ou bien sa belle moquette grise, s’il ne trouvait pas moyen de se soulager autrement dans les secondes qui venaient. Cela le fit revenir tout à fait à lui. Il se leva en gémissant, jeta un regard désespéré vers la porte… Non, il ne pouvait franchir cette porte, même si ce maudit oiseau était à présent parti, il ne pourrait pas arriver jusqu’aux toilettes… Il alla vers le lavabo, ouvrit d’un coup son peignoir, rabattit d’un coup le pantalon de son pyjama, ouvrit le robinet et pissa dans le lavabo.

Il n’avait jamais fait une chose pareille. Quelle horreur, la simple idée de pisser carrément dans un beau lavabo blanc, impeccablement récuré, servant à la toilette et à la vaisselle ! Jamais il n’aurait cru qu’il tomberait si bas, jamais qu’il serait même physiquement capable de commettre un tel sacrilège. Et en voyant maintenant son urine couler sans la moindre retenue ni contrainte, se mélanger à l’eau et disparaître en gargouillant par la bonde, et en sentant comment le ballonnement de son bas-ventre s’atténuait merveilleusement, voilà que les larmes en même temps se mirent à lui couler des yeux, tellement il avait honte. Lorsqu’il eut fini, il laissa l’eau couler encore un moment et nettoya le lavabo à fond avec un détergent liquide, pour effacer jusqu’aux plus petites traces de son forfait. « Une exception n’est pas la règle », se dit-il à mi-voix comme pour s’excuser devant le lavabo, devant la chambre ou devant lui-même, « l’exception n’est pas la règle, c’était une situation d’urgence exceptionnelle, cela ne se reproduira sûrement pas… ».

Dès lors, il se calma. Les gestes de nettoyer, de ranger le flacon de détergent, de tordre son chiffon pour l’essorer – ces gestes souvent faits, familiers et rassurants – lui firent retrouver le sens pratique. Il regarda l’heure. Il était tout juste sept heures et quart passées. Normalement, à sept heures et quart, il était déjà rasé et il faisait son lit. Mais le retard était encore raisonnable, il allait pouvoir le rattraper, au besoin en renonçant à son petit déjeuner. S’il y renonçait, calcula-t-il, il serait même en avance de sept minutes sur son horaire habituel. Ce qui comptait, c’était uniquement qu’il quittât sa chambre à huit heures cinq, car il fallait qu’il fût à la banque à huit heures un quart. Comment il allait s’y prendre, il n’en savait rien encore, mais enfin il avait encore un délai de grâce de trois quarts d’heure. C’était beaucoup. Trois quarts d’heure, cela faisait beaucoup de temps lorsqu’on venait de voir la mort en face et d’échapper de justesse à un infarctus. Cela faisait deux fois plus de temps encore lorsqu’on n’était plus soumis à la pression impérieuse d’une vessie pleine. Il résolut donc de se comporter pour l’instant comme si rien ne s’était passé et de vaquer à ses habituelles occupations du matin. Il fit couler l’eau chaude dans le lavabo et se rasa. Tout en se rasant, il réfléchit sérieusement. « Jonathan Noël, se dit-il, tu as été soldat en Indochine deux années durant, et tu t’y es tiré de plus d’une situation critique. Si tu rassembles tout ton courage et toute ton ingéniosité, si tu te cuirasses en conséquence et si tu as de la chance, on peut penser que tu réussiras une sortie hors de cette chambre. Mais, la sortie effectuée, que se passera-t-il ? Qu’arrivera-t-il si effectivement tu contournes cette affreuse bête devant la porte, si tu atteins sain et sauf la cage de l’escalier et si tu prends le large ? Tu pourras te rendre à ton travail, tu pourras survivre sans encombre à cette journée… Mais que feras-tu alors ? Où iras-tu ce soir ? Où passeras-tu la nuit ? » Car ce pigeon – s’il réussissait à lui échapper une fois – il ne voulait pas le rencontrer une seconde fois, il ne voulait à aucun prix vivre sous le même toit que ce pigeon, pas un seul jour, pas une nuit, pas une heure : c’était pour lui une décision irrévocable. Il fallait donc qu’il se tînt prêt à passer cette nuit dans une pension, et peut-être aussi les nuits suivantes. Cela signifiait qu’il lui fallait emporter de quoi se raser, sa brosse à dents, et du linge de rechange. En outre, il avait besoin de son carnet de chèques et, par sécurité, aussi de son livret d’épargne. Il avait douze cents francs sur son compte courant. Cela suffirait pour deux semaines, à condition de trouver un hôtel bon marché. Si alors le pigeon bloquait toujours sa chambre, il faudrait entamer ses économies. Sur son compte d’épargne, il avait six mille francs, c’était énormément d’argent. De quoi vivre à l’hôtel pendant des mois. Et puis, par-dessus le marché, il touchait son salaire, trois mille sept cents francs par mois, impôts déduits. En revanche, il fallait payer à la fin de l’année huit mille francs à Mme Lassalle, le solde du prix de la chambre. De sa chambre. De cette chambre qu’il n’allait plus habiter du tout. Comment expliquer à Mme Lassalle qu’il sollicitait un délai pour ce dernier versement ? Il ne pouvait tout de même guère lui dire : « Madame, je ne puis vous verser ces derniers huit mille francs parce que j’habite depuis des mois à l’hôtel, du fait que la chambre que je veux vous acheter est bloquée par un pigeon… » Il ne pouvait tout de même guère lui dire cela. Il lui revint alors à l’esprit qu’il possédait encore cinq pièces d’or, cinq napoléons dont chacun valait bien ses six cents francs et qu’il s’était achetés en 1958, pendant la guerre d’Algérie, par peur de l’inflation. Il ne fallait surtout pas qu’il oublie d’emporter ces cinq napoléons… Et il possédait encore un mince bracelet d’or qui lui venait de sa mère. Et son poste à transistors. Et un stylo à bille en argent, très chic, que tous les employés de la banque avaient eu comme cadeau de Noël. S’il vendait tous ces trésors, il pourrait, en étant très économe, vivre à l’hôtel jusqu’à la fin de l’année et verser tout de même ses huit mille francs à Mme Lassalle. À partir du premier janvier, la situation serait déjà plus favorable, car alors il serait propriétaire de la chambre et n’aurait plus à payer de loyer. Et peut-être que le pigeon ne survivrait pas à l’hiver. Combien de temps cela vivait-il, un pigeon ? Deux ans, trois ans, dix ans ? Et si c’était un vieux pigeon ? Peut-être qu’il mourrait dans une semaine ? Peut-être qu’il allait mourir dès aujourd’hui ? Peut-être qu’il n’était venu que pour mourir…

Il avait fini de se raser ; il vida le lavabo, le rinça, le remplit de nouveau, se lava le torse et les pieds, se brossa les dents, vida encore le lavabo et le nettoya avec le chiffon. Puis il fit son lit. Sous l’armoire, il avait une vieille valise en carton où il entreposait son linge sale, pour le porter une fois par mois à la laverie. Il alla prendre cette valise, la vida et la posa sur le lit.

C’était avec cette valise qu’il avait fait en 1942 le trajet de Charenton à Cavaillon, et qu’il était arrivé à Paris en 1954. Quand il vit cette vieille valise posée sur son lit et qu’il commença de la remplir, non pas de linge sale, mais avec du linge propre, une paire de souliers bas, son nécessaire de toilette, un fer à repasser, un carnet de chèques et ses objets de valeur – comme pour un voyage –, voilà encore que les larmes lui vinrent aux yeux, non de honte cette fois, mais de désespoir muet. Il avait l’impression d’être rejeté trente ans en arrière dans sa vie, d’avoir perdu trente années de sa vie.

Lorsqu’il eut bouclé sa valise, il était huit heures moins un quart. Il s’habilla, en commençant par l’uniforme habituel : pantalon gris, chemise bleue, blouson de cuir, ceinturon de cuir avec l’étui du pistolet, casquette réglementaire grise. Puis il s’équipa pour la rencontre avec le pigeon. Ce qui lui répugnait le plus, c’était l’idée que le pigeon puisse entrer en contact physique avec lui, que, par exemple, il lui picore les chevilles ou qu’en s’envolant il lui effleure de ses ailes les mains ou le cou, ou bien, pis encore, qu’il se pose sur lui avec ses pattes écartées et crochues. Aussi ne mit-il pas ses souliers bas en cuir fin, mais ses grandes bottes inélégantes, avec semelles de peau de mouton, dont d’habitude il ne se servait qu’en janvier ou février ; il enfila son manteau d’hiver, le boutonna du bas jusqu’en haut, s’enroula une écharpe de laine autour du cou jusqu’à se couvrir le menton, et se protégea les mains avec des gants de cuir fourrés. Dans sa main droite, il prit son parapluie. Ainsi équipé, à huit heures moins sept, il était prêt à tenter sa sortie.

Il ôta sa casquette réglementaire et appliqua son oreille contre la porte. On n’entendait rien. Il remit sa casquette, se l’enfonça solidement sur le front, prit sa valise et la posa à portée de main près de la porte. Pour avoir la main droite libre, il accrocha le parapluie à son poignet, puis de la main droite il saisit le loquet, de la gauche le bouton du verrou de sécurité, tourna pour faire rentrer le pêne, et entrebâilla la porte. Il jeta au-dehors un regard inquisiteur.

Le pigeon n’était plus devant la porte. Sur le carreau où il s’était posé, il n’y avait plus désormais qu’une tache vert émeraude de la taille d’une pièce de cinq francs, et une minuscule plume, duveteuse et blanche, qui frémissait légèrement dans le courant d’air de la porte entrebâillée. Jonathan frissonna de dégoût. Pour un peu, il aurait immédiatement claqué la porte à nouveau. Sa nature instinctive voulait reculer, se réfugier dans sa chambre, à l’abri, fuir l’horreur qui se trouvait là, dehors. Mais alors il vit qu’il n’y avait pas là une tache unique, mais qu’il y avait beaucoup de taches. Toute la portion du couloir qu’il pouvait parcourir du regard était constellée de ces taches vert émeraude à l’éclat humide. Et il se passa alors cette chose étrange que la multiplicité de ces ignominies, loin d’augmenter le dégoût de Jonathan, accrut au contraire sa détermination à résister : la première tâche isolée et la première petite plume l’auraient sans doute fait reculer, et il aurait refermé la porte à jamais. Mais que le pigeon eût manifestement conchié tout le couloir, cette universalité de l’odieux phénomène mobilisa tout son courage. Il ouvrit grand la porte. Alors il vit le pigeon. Il était posé vers la droite, à une distance d’un mètre et demi, tassé dans un coin tout à l’extrémité du couloir. Il y avait si peu de lumière, et d’ailleurs Jonathan jeta dans sa direction un regard si bref, qu’il ne put distinguer la bête était endormie ou éveillée, si elle avait les yeux ouverts ou fermés. Il n’avait d’ailleurs aucune envie de le savoir. Il aurait préféré ne l’avoir pas du tout. Dans son livre sur la faune tropicale, il avait lu un jour que certains animaux, surtout les orangs-outans, ne se jetaient sur les hommes que si on les regardait dans les yeux ; si on les ignore, il paraîtrait qu’ils vous laissent tranquille. Peut-être que cela valait aussi pour les pigeons. En tout cas, Jonathan décida de faire comme si le pigeon n’existait plus et, au moins, de ne pas le regarder.

Il poussa lentement sa valise dans le couloir, tout à fait lentement et prudemment, entre les taches vertes. Puis il ouvrit le parapluie, le tint de la main gauche devant sa poitrine et son visage comme un bouclier, sortit dans le couloir, sans cesser de prendre garde aux taches sur le sol, et referma la porte derrière lui. Quoiqu’il se fût bien promis de faire comme si de rien n’était, l’angoisse le saisit tout de même à nouveau, et il sentit son cœur battre jusqu’au fond de sa gorge ; et quand, de ses doigts gantés, il ne parvint pas tout de suite à extraire sa clé de sa poche, il se mit à trembler de nervosité au point que le parapluie faillit lui échapper ; et quand il le rattrapa de la main droite pour le coincer entre son épaule et sa joue, voilà que la clé tomba pour le coup, et il s’en fallut de très peu qu’elle ne tombât en plein dans une de ces taches, et il dut se pencher pour la ramasser ; et lorsqu’il l’eut enfin bien en main, l’excitation fit qu’il la mit trois fois à côté de la serrure avant de l’y introduire et de lui faire faire deux tours. À ce moment, il eut l’impression d’entendre derrière lui un bruit d’ailes… À moins qu’il n’eût seulement heurté le mur avec le parapluie ?… Alors il entendit à nouveau, sans aucun doute possible, un battement d’ailes bref et sec, et là il fut saisi de panique. Il arracha la clé de la serrure, empoigna au vol sa valise et détala. Le parapluie ouvert raclait contre le mur, la valise bringuebalait contre les portes des autres chambres, à mi-distance les vantaux de la fenêtre obstruaient le couloir, il passa en force, tirant derrière lui le parapluie d’une manière si violente et maladroite que la toile partit en lambeaux, il n’y fit pas attention, tout lui était égal, il ne songeait qu’à partir, partir, partir.

Ce n’est qu’une fois arrivé sur le palier qu’il s’arrêta un instant pour refermer ce satané parapluie, et qu’il jeta un coup d’œil en arrière : par la fenêtre, les premiers rayons du soleil matinal tombaient dans le couloir, découpant dans la pénombre un bloc de lumière aux arêtes précises. On ne pouvait guère voir au travers, et ce n’est qu’en clignant des yeux et en y regardant à deux fois que Jonathan parvint à voir, tout au fond, le pigeon qui s’arrachait à son coin sombre, faisait en avant quelques pas rapides et vacillants, puis se posait à nouveau juste devant la porte de sa chambre.

Avec horreur il se détourna, et descendit l’escalier. Il était sûr à cet instant de ne jamais pouvoir revenir.

 

 

3

DE marche en marche, il se calma. Sur le palier du deuxième étage, une soudaine bouffée de chaleur lui rappela qu’il avait toujours son manteau d’hiver, son écharpe et ses bottes fourrées. D’un moment à l’autre, par l’une des portes de service donnant des cuisines sur l’escalier, une bonne pouvait sortir pour faire les courses, ou bien M. Rigaud, pour poser dehors ses bouteilles de vin vides, ou bien même éventuellement Mme Lassalle, pour une raison ou pour une autre ; elle se levait de bonne heure, Mme Lassalle, elle était d’ailleurs déjà debout, on sentait l’arôme envahissant de son café dans tout l’escalier ; et Mme Lassalle ouvrirait donc sa porte de service, et il se trouverait en face d’elle sur le palier, lui, Jonathan, grotesquement emmitouflé comme en plein hiver, sous ce soleil éclatant du mois d’août ; ce serait beaucoup trop gênant pour faire semblant de rien, il faudrait qu’il donne une explication, mais que pourrait-il bien trouver ? Il allait devoir inventer un mensonge, mais lequel ? Pour sa tenue présente, il n’existait pas d’explication plausible. On ne pouvait que penser qu’il était fou.

Peut-être qu’il était fou. Il posa sa valise, en retira sa paire de souliers bas et ôta prestement ses gants, son manteau, son écharpe et ses bottes ; il mit les souliers, fourra dans la valise l’écharpe, les gants et les bottes, et prit le manteau sur son bras. Dès lors, il jugea que son allure était justifiable aux yeux de n’importe qui. Au besoin, il pourrait toujours prétendre qu’il portait son linge à la laverie et son manteau chez le teinturier. Nettement soulagé, il reprit sa descente.

Dans la cour, il tomba sur la concierge, en train de rentrer les poubelles vides sur un petit chariot. Aussitôt il se sentit pris en faute et son pas fut hésitant. Il ne pouvait plus battre en retraite vers la pénombre de l’escalier, elle l’avait déjà vu, il fallait continuer d’avancer.

« Bonjour, monsieur Noël, dit-elle tandis qu’il passait près d’elle d’un pas délibérément martial. — Bonjour, madame Rocard », marmonna-t-il.

Ils ne se parlaient jamais davantage. Depuis dix ans qu’elle était dans l’immeuble, il ne lui avait jamais dit autre chose que « bonjour, madame » et « bonsoir, madame », et puis « merci, madame » quand elle lui tendait son courrier. Non qu’il eût quelque chose contre elle. Ce n’était pas une personne désagréable. Elle n’était pas différente de la concierge précédente, ni de celle qui avait encore précédé celle-là. Elle était comme toutes les concierges : d’un âge indéfinissable, entre la cinquantaine et soixante-dix ans ; comme toutes les concierges, elle avait le pas traînant, la silhouette massive, le teint blafard, et elle sentait le renfermé. Quand elle n’était pas en train de sortir ou de rentrer les poubelles, de nettoyer les escaliers ou de faire rapidement quelques courses, elle était assise sous l’éclairage au néon de sa petite loge donnant sur le couloir entre rue et cour, laissait sa télévision toujours allumée, faisait de la couture, du repassage ou bien la cuisine, et s’enivrait au gros rouge et au vermouth, comme n’importe quelle autre concierge. Non, il n’avait vraiment rien contre elle. Il avait seulement quelque chose contre les concierges en général, car les concierges étaient des gens qui, par profession, observaient en permanence les autres gens. Et Mme Rocard, tout spécialement, était quelqu’un qui l’observait tout spécialement en permanence, lui, Jonathan. Il était parfaitement impossible de passer devant Mme Rocard sans qu’elle s’en aperçût, ne fût-ce que d’un infime coup d’œil à peine perceptible. Même lorsqu’elle s’était assoupie sur sa chaise, dans sa loge – ce qui était surtout le cas dans les premières heures de l’après-midi et après le repas du soir –, le discret grincement de la porte d’entrée suffisait à l’éveiller pour quelques secondes et à lui faire observer qui passait. Nul être au monde ne remarquait Jonathan aussi souvent et aussi précisément que le faisait Mme Rocard. Il n’avait pas d’amis. À la banque, il faisait en quelque sorte partie des meubles. Les clients le considéraient comme un élément du décor, et non comme une personne. Au supermarché, dans la rue, dans l’autobus (mais quand prenait-il le bus ?), son anonymat était préservé par la masse des autres gens. Il n’y avait en tout et pour tout que Mme Rocard qui le connaissait et le reconnaissait quotidiennement et lui accordait au moins deux fois par jour son attention effrontée. À cette occasion, elle était en mesure d’apprendre sur son compte les choses les plus intimes : quels vêtements il portait ; combien de fois par semaine il changeait de chemise ; s’il s’était lavé les cheveux ; ce qu’il rapportait pour son dîner ; s’il recevait du courrier, et de qui. Et quoique Jonathan, on l’a déjà dit, n’eût vraiment rien à reprocher à Mme Rocard personnellement, et bien qu’il sût fort bien que ses regards indiscrets ne tenaient pas à sa curiosité, mais à sa conscience professionnelle, il n’en sentait pas moins ces regards peser toujours sur lui comme un reproche muet, et chaque fois qu’il passait devant Mme Rocard même après tant d’années –, il était brièvement envahi par une vague brûlante d’indignation : pourquoi diable s’occupe-t-elle une fois de plus de moi ? Pourquoi diable suis-je une fois encore examiné par elle ? Pourquoi ne me laisse-t-elle pas, une bonne fois pour toutes, mon intégrité, en ne faisant pas attention à moi ? Pourquoi les gens sont-ils si importuns ?

Et comme, ce jour-là, compte tenu de ce qui s’était passé, il était particulièrement susceptible, et qu’il pensait transporter avec lui, de la façon la plus visible, toute la misère de son existence, concrétisée par une valise et un manteau d’hiver, les regards de Mme Rocard le touchaient particulièrement au vif, et sa manière de lui lancer « bonjour, monsieur Noël » lui parut être un sarcasme, ni plus ni moins. Et la vague d’indignation que jusque-là il avait toujours endiguée déborda tout d’un coup et déferla en une rage avouée, et il fit ce qu’il n’avait encore jamais fait : alors qu’il avait déjà dépassé Mme Rocard, il s’arrêta, lâcha sa valise et y posa son manteau, puis se retourna ; se retourna, farouchement résolu à répondre enfin à l’insistance de ce regard et de ce bonjour en y opposant quelque chose. Il ne savait pas encore, en marchant vers elle, ce qu’il allait faire ou dire. Mais il savait qu’il allait faire ou dire quelque chose. La vague d’indignation qui avait débordé le porta vers elle, et son courage était sans limite.

Elle avait déchargé ses poubelles et s’apprêtait à regagner sa loge, quand il se planta devant elle, à peu près au milieu de la cour. Ils s’immobilisèrent à environ un demi-mètre de distance. Il n’avait jamais vu de si près son visage blafard. La peau de ses joues tombantes lui parut d’une finesse extrême, comme une soie ancienne et cassante, et ses yeux, ses yeux marron, quand on les voyait de près, n’avaient plus rien d’importun ni d’indiscret, ils avaient plutôt une sorte de douceur et de timidité de jeune fille. Mais Jonathan ne se laissa pas troubler par la vue de détails qui correspondaient bien peu à l’image qu’il avait en lui de Mme Rocard. Pour donner à son intervention un aspect plus officiel, il toucha du doigt sa casquette réglementaire et articula, d’une voix assez tranchante :

« Madame, j’ai un mot à vous dire. » (Pour l’instant, il ne savait toujours pas ce qu’en fait il voulait dire.)

« Oui, monsieur Noël ? » dit Mme Rocard en rejetant la tête en arrière d’un petit mouvement nerveux. On dirait un oiseau, pensa Jonathan ; un petit oiseau qui a peur. Et il répéta son exorde d’un ton tranchant :

« Madame, j’ai à vous dire ceci… » Et puis, à son propre étonnement, il entendit l’indignation, qui le portait toujours, prendre, sans qu’il y fût pour rien, la forme d’une phrase :

« Devant ma chambre, il y a un oiseau, madame. » Puis, plus concrètement :

« Un pigeon, madame. Il est posé devant ma chambre, sur le carrelage. »

Et ce n’est qu’à partir de là qu’il réussit à reprendre le contrôle des paroles qui jaillissaient en bouillonnant de son inconscient et à leur faire emprunter une certaine direction, en ajoutant à titre d’explication :

« Ce pigeon » madame, a déjà sali, avec ses fientes, tout le couloir du sixième étage. »

Mme Rocard se balança à plusieurs reprises d’un pied sur l’autre, rejeta encore un peu plus la tête en arrière et dit :

« D’où vient ce pigeon, monsieur ?

— Je n’en sais rien, dit Jonathan. Sans doute est-il entré par la fenêtre du couloir. Cette fenêtre est ouverte. Cette fenêtre devrait rester toujours fermée. C’est ce qui est dit dans le règlement de l’immeuble.

— C’est sans doute un des étudiants qui l’a ouverte, dit Mme Rocard, à cause de la chaleur.

— C’est bien possible, dit Jonathan. Il n’empêche qu’elle doit toujours rester fermée. Surtout en été. Quand il fait un orage, elle peut battre et se briser. C’est arrivé une fois, dans l’été 1962. À l’époque, cela a coûté cent cinquante francs de remplacer la vitre. Depuis, le règlement de l’immeuble stipule que cette fenêtre doit toujours rester fermée. »

Il se rendait bien compte que cette façon de se référer sans cesse au règlement avait quelque chose de ridicule. Et d’ailleurs cela ne l’intéressait nullement de savoir comment le pigeon était entré. Il ne voulait pas parler plus en détail de ce pigeon, car enfin cet affreux problème ne concernait que lui. Il voulait donner libre cours à l’indignation que lui causaient les regards indiscrets de Mme Rocard, et voilà tout, et c’était chose faite depuis ses premières phrases. L’indignation était à présent retombée. Maintenant, il ne savait plus comment continuer.

« Eh bien, il faut chasser ce pigeon, et refermer la fenêtre », dit Mme Rocard.

Elle disait cela comme si c’eût été la chose la plus simple du monde, et comme si tout, alors, pouvait rentrer dans l’ordre. Jonathan ne disait rien. Son regard était pris au piège au fond de ces yeux marron, et il avait le sentiment de s’y enfoncer comme dans un marécage doux et marron ; il fut obligé de fermer les yeux une seconde pour échapper à ce risque et se dégager, puis de se racler la gorge pour retrouver sa voix.

« Ce qu’il y a, commença-t-il en se raclant encore la gorge, c’est que c’est déjà taché partout. Rien que des taches vertes. Et aussi des plumes. Il a sali tout le couloir. C’est surtout ça, le problème.

— Naturellement, monsieur, dit Mme Rocard, il faut nettoyer le couloir. Mais d’abord on doit chasser ce pigeon.

— Oui, dit Jonathan. Oui, oui… »

Et il pensait : qu’est-ce qu’elle veut dire ? Qu’est-ce qu’elle veut ? Pourquoi dit-elle qu’on doit chasser le pigeon ? Est-ce que par hasard elle veut dire que c’est moi qui dois chasser ce pigeon ? Et il aurait voulu ne s’être jamais risqué à aborder Mme Rocard.

« Oui, oui, reprit-il en bredouillant, on… on doit le chasser. Je… je l’aurais chassé depuis longtemps moi-même, mais je n’en ai pas eu le temps. Je suis pressé. Comme vous voyez, j’ai là mon linge, et mon manteau d’hiver. Il faut que je porte le manteau chez le teinturier, et le linge à la laverie, ensuite il faut que j’aille à mon travail. Je suis très pressé, madame, c’est pour cela que je n’ai pas pu chasser le pigeon. Je voulais simplement vous signaler l’incident. Surtout à cause des taches. Le couloir est sali par les taches qu’a faites ce pigeon, c’est surtout cela le problème, et c’est contraire au règlement. Le règlement stipule que le couloir, l’escalier et les toilettes doivent toujours être tenus propres. »

Il ne se rappelait pas avoir jamais tenu, de toute sa vie, un discours aussi abracadabrant. Il lui semblait que les mensonges y sautaient aux yeux, et l’unique vérité qu’ils auraient dû dissimuler (à savoir que jamais, au grand jamais, il ne pourrait chasser ce pigeon, et que c’était au contraire le pigeon qui l’avait depuis longtemps chassé lui-même), cette vérité éclatait au grand jour et de la manière la plus gênante ; et même si Mme Rocard ne l’avait pas perçue à travers ses propos, elle ne pouvait pas ne pas la lire maintenant sur son visage, car il sentait qu’il avait terriblement chaud, que le sang lui montait à la tête et que ses joues étaient brûlantes de honte. Mais Mme Rocard fit comme si elle n’avait rien remarqué (ou peut-être n’avait-elle vraiment rien remarqué ?), elle dit seulement :

« Je vous remercie de m’avoir prévenue, monsieur. Je m’en occuperai, à l’occasion. »

Et elle baissa la tête, contourna Jonathan et, en traînant les pieds, se dirigea vers le réduit où se trouvaient ses toilettes, à côté de sa loge, et y disparut. Jonathan l’avait suivie des yeux. S’il avait eu encore le moindre espoir que quelqu’un le délivre du pigeon, cet espoir s’évanouit au spectacle désolant de Mme Rocard disparaissant dans le réduit de ses toilettes.

Elle ne va s’occuper de rien, songea-t-il, de rien du tout. Pourquoi le ferait-elle, d’ailleurs ? Elle n’est que concierge, après tout, et tenue à ce titre de balayer l’escalier et le couloir, et de nettoyer une fois par semaine le w-c commun, non de chasser un pigeon. Cet après-midi au plus tard, elle se soûlera au vermouth et oubliera toute l’affaire, si elle ne l’a pas déjà oubliée à cet instant…

 

 

4

JONATHAN fut ponctuellement à huit heures quinze devant la banque, cinq minutes exactement avant que n’arrivent le sous-directeur, M. Vilman, et Mme Roques, la caissière en chef. À eux trois, ils ouvrirent la grande porte : Jonathan la grille articulée extérieure, Mme Roques la porte extérieure en verre blindé, M. Vilman la porte intérieure en verre blindé. Puis, avec leurs clés spéciales, Jonathan et M. Vilman coupèrent le dispositif d’alarme ; ensuite, Jonathan et Mme Roques ouvrirent la porte coupe-feu à deux serrures qui donnait sur le sous-sol, où Mme Roques et M. Vilman disparurent alors, afin d’aller ouvrir la salle des coffres avec leurs clés complémentaires, tandis que Jonathan, ayant enfermé son parapluie, sa valise et son manteau d’hiver dans le placard métallique qui se trouvait à côté des toilettes, prenait place derrière la porte intérieure en verre blindé et faisait entrer les uns après les autres les employés qui arrivaient, appuyant pour cela sur deux boutons qui déverrouillaient électriquement, l’une après l’autre, les deux portes en verre blindé du sas d’accès. À huit heures quarante-cinq, le personnel était au complet, chacun s’était installé à son poste, derrière les guichets, à la caisse ou dans les bureaux, et Jonathan sortait de la banque pour prendre sa faction sur les marches de marbre, devant la grande porte. Son service proprement dit commençait.

Ce service, depuis trente ans, consistait purement et simplement, pour Jonathan, le matin de neuf heures à treize heures et l’après-midi de quatorze heures trente à dix-sept heures trente, à rester debout devant la grande porte, ou tout au plus à arpenter d’un pas posé la plus basse des marches de marbre. Vers neuf heures et demie, ainsi qu’entre seize heures trente et dix-sept heures, il y avait une petite diversion, provoquée par l’arrivée ou bien le départ de la limousine de M. Roedel, le directeur. Il s’agissait alors de quitter sa faction sur la marche de marbre, de longer rapidement, sur douze mètres environ, la façade de la banque jusqu’au porche qui donnait accès à la cour intérieure, d’en ouvrir la lourde grille de fer, de porter la main à la lisière de sa casquette en un respectueux salut, et de faire entrer la limousine. Une procédure analogue pouvait aussi se dérouler en début de matinée ou en fin d’après-midi, quand se présentait la camionnette blindée bleue de la Brink’s, pour les transports de fonds. Ce véhicule aussi exigeait qu’on ouvrit la grille, ses occupants aussi avaient droit à un salut, mais ce n’était pas le salut respectueux, la main bien tendue portée à la lisière de la casquette, c’était le petit salut plus expéditif, de collègue à collègue, l’index seul venant effleurer la casquette. À part cela, il ne se passait rien. Jonathan restait là debout, regardait fixement devant lui, et attendait. Parfois, il regardait ses pieds ; parfois, il regardait le trottoir ; parfois, il regardait le café, de l’autre côté de la rue. Parfois, sur la plus basse des marches, il faisait sept pas vers la gauche et sept pas vers la droite, ou bien il quittait la marche du bas et se mettait sur celle du milieu, et parfois, quand le soleil tapait trop fort et que la chaleur faisait sourdre la sueur contre le cuir de sa casquette, il gravissait même la troisième marche, qui était à l’ombre du fronton de la grande porte, et, après s’être brièvement découvert pour s’essuyer le front du bas de sa manche, il y restait debout, regardait fixement devant lui, et attendait.

Il avait calculé un jour que, jusqu’à sa retraite, il aurait passé, debout sur ces trois marches de marbre, soixante-quinze mille heures. Il serait alors à coup sûr la personne qui dans tout Paris – et sans doute aussi dans toute la France – serait restée le plus longtemps debout à un seul et même endroit. C’était vraisemblablement déjà le cas, bien qu’il n’eût encore passé que cinquante-cinq mille heures sur les marches de marbre. Car il n’y avait plus que de très rares vigiles à être ainsi, dans la ville, employés à poste fixe. La plupart des banques avaient passé contrat avec des sociétés de gardiennage et se faisaient fournir par elles ces jeunes types qui se plantaient devant leurs portes, jambes écartées et l’air vachard, et qui au bout de quelques mois, ou souvent de quelques semaines seulement, étaient remplacés par d’autres types à l’air tout aussi vachard, et ce, pour de prétendues raisons psychologiques : à ce qu’on disait, l’attention d’un vigile se relâchait s’il était trop longtemps affecté au même endroit, sa perception de ce qui se passait alentour s’émoussait, il devenait paresseux, négligent et donc inapte à sa mission…

Des âneries, tout ça ! Jonathan savait à quoi s’en tenir : l’attention du vigile se relâchait complètement en quelques heures déjà. Ce qui se passait autour de lui, et à plus forte raison ces centaines de personnes qui entraient dans la banque, dès le premier jour il ne les percevait pas consciemment, et d’ailleurs ce n’était nullement nécessaire, car de toute manière on ne pouvait pas distinguer un bandit d’un client. Et même si le vigile en avait été capable et s’était jeté au-devant du bandit, il se serait fait abattre et supprimer bien avant d’avoir même pu déboutonner l’étui de son pistolet, car le bandit possédait sur le vigile l’avantage irrattrapable de la surprise.

Une sorte de sphinx, voilà comment Jonathan – qui, en effet, avait lu un jour quelque chose sur les sphinx dans l’un de ses livres – voyait le vigile : une sorte de sphinx. Son efficacité ne tenait pas à quelque action, mais à sa simple présence physique. C’est elle et elle seule qu’il opposait au bandit potentiel. « Il faudra que tu passes devant moi », dit le sphinx au pilleur de sépultures, « je ne puis pas t’empêcher d’agir, mais il faudra que tu passes devant moi ; et si tu l’oses, alors gare à la vengeance des dieux, et des mânes du pharaon ! » Et le vigile, lui, dit : « Il faudra que tu passes devant moi, je ne puis pas t’empêcher d’agir, mais si tu l’oses, il faudra que tu m’abattes, et alors gare à la vengeance des tribunaux, sous la forme d’une condamnation pour meurtre ! »

Cela dit, Jonathan savait fort bien que le sphinx disposait de sanctions beaucoup plus efficaces que le vigile. La vengeance des dieux, un vigile ne pouvait en brandir la menace. Et même dans le cas où le bandit se moquait des sanctions, le sphinx ne courait guère de danger. Il était taillé dans le basalte, dans le rocher massif, il était coulé dans le bronze ou solidement scellé. Il survivait sans peine de cinq mille ans à un pillage… tandis que, si l’on tentait de piller une banque, le vigile ne pouvait immanquablement qu’y laisser sa vie au bout de cinq secondes. Et cependant ils se ressemblaient, trouvait Jonathan, le sphinx et le vigile, car leur pouvoir, à l’un comme à l’autre, n’était pas d’ordre instrumental, mais d’ordre symbolique. Et c’est avec la conscience de ce pouvoir symbolique qui faisait toute sa fierté et tout son amour propre, qui lui donnait énergie et endurance, qui le cuirassait mieux que l’attention, que son arme ou bien le verre blindé, que Jonathan Noël se tenait sur les marches de marbre de la banque et y restait en faction depuis bientôt trente ans, sans éprouver ni peur, ni doutes, ni le moindre sentiment d’insatisfaction, et sans prendre l’air vachard, jusqu’à ce jour. Mais aujourd’hui, tout était différent. Aujourd’hui, rien à faire, Jonathan n’arrivait pas à retrouver son calme de sphinx. Au bout de quelques minutes seulement, il sentit tout le poids de son corps peser douloureusement sur la plante de ses pieds, il reporta ce fardeau d’un pied sur l’autre et, en changeant ainsi plusieurs fois, se mit à perdre un peu l’équilibre et dut exécuter des petits pas de côté pour que son centre de gravité ne s’écartât point du strict fil à plomb sur lequel il l’avait jusqu’à présent toujours impeccablement maintenu. Et puis, tout d’un coup, il sentit des démangeaisons sur le haut de ses cuisses, sur les flancs de sa poitrine et derrière son cou. Au bout d’un moment, le front lui démangea comme s’il était devenu sec et rugueux, comme parfois en hiver, et pourtant il faisait à présent très chaud, et même anormalement chaud pour neuf heures un quart, son front était déjà humide comme il n’aurait dû l’être en fait que vers onze heures trente… La démangeaison gagnait les bras, la poitrine, les jambes, gagnait tous les endroits où il y avait de la peau, et Jonathan aurait voulu se gratter, goulûment et sans retenue aucune, mais c’était tout à fait hors de question, qu’un vigile se gratte en pleine rue ! Aussi il respira bien à fond, bomba le torse, puis courba l’échine, décontracta son dos, leva et rabaissa les épaules et, de la sorte, se frotta de l’intérieur contre ses propres vêtements, afin de se soulager. À vrai dire, ces contorsions et tressaillements insolites ne firent qu’accentuer l’impression de déséquilibre, et bientôt les petits pas de côté ne suffirent plus pour rester droit, et Jonathan se vit contraint de renoncer, contre toute habitude, à sa posture de sentinelle figée avant même que n’apparaisse, vers neuf heures et demie, la limousine de M. Roedel, et de passer déjà au va-et-vient, sept pas vers la gauche, sept pas vers la droite. Il s’efforça alors de river son regard sur l’arête de la deuxième marche de marbre et de l’y faire aller et venir comme une sorte de wagonnet sur un rail bien fixé, afin que cette image, constante et distillée avec monotonie, de l’arête de marbre ramène en lui l’impassibilité de sphinx à laquelle il aspirait, qui lui ferait oublier le poids de son corps, la démangeaison de sa peau et, plus généralement, tout cet étrange tumulte qui régnait dans son corps et dans son esprit. Mais il n’y avait rien à faire. Le wagonnet déraillait sans cesse. Chaque fois qu’il clignait des yeux, son regard lâchait cette satanée arête de pierre et dérapait vers autre chose : un bout de journal sur le trottoir ; un pied dans une chaussette bleue ; un dos de femme ; un panier à provisions avec des pains dedans ; la poignée de la porte extérieure en verre blindé ; la carotte rouge et lumineuse signalant le bureau de tabac du café d’en face ; une bicyclette, un chapeau de paille, un visage… Et nulle part il ne parvenait à s’agripper, à se fixer un nouveau point de repère qui lui permit de s’y retrouver et de se ressaisir. À peine venait-il de cadrer ce chapeau de paille sur sa droite qu’un autobus emportait le regard vers le bas de la rue, à gauche, pour passer le relais, quelques mètres plus loin, à une voiture de sport blanche qui faisait remonter le regard vers la droite où, entre-temps, le chapeau de paille avait disparu : l’œil le cherchait en vain dans la foule des passants, dans la foule des chapeaux, il s’accrochait à une rose qui se balançait sur un tout autre chapeau, il s’en arrachait, retombait enfin sur l’arête de la marche, ne pouvait à nouveau s’y poser tranquillement, s’égarait encore, sans pouvoir tenir en place, de point en point, de tache en tache, de ligne en ligne… On aurait dit qu’il y avait dans l’air cet ondoiement de grosse chaleur qu’on voit seulement par les après-midi de canicule. Des voiles transparents frémissaient devant les choses. Les contours des immeubles, les arêtes et les rebords des toits se détachaient avec un éclat cru et, en même temps, ils étaient flous, comme effrangés. Les bordures des caniveaux et les joints des dalles du trottoir, que d’habitude on aurait dit tracés à la règle, ondulaient en courbes chatoyantes. Et les femmes aujourd’hui semblaient toutes porter des robes de couleurs vives, elles passaient comme une flamme qui court, captaient irrésistiblement le regard et pourtant ne le laissaient pas se poser. Plus rien n’avait de contours nets. Rien ne se laissait plus fixer précisément. Tout tremblotait. Ce sont les yeux, pensa Jonathan. Du jour au lendemain, je suis devenu myope. Il me faut des lunettes. Enfant, il avait dû à un certain moment porter des lunettes, pas fortes, zéro dioptrie soixante-quinze de chaque côté. C’était très étrange, que cette myopie revînt le tracasser maintenant, à son âge. En vieillissant, on devenait plutôt presbyte, d’après ce qu’il avait lu, et si l’on était myope, ça s’atténuait Peut-être que ce n’était pas du tout d’une myopie classique qu’il souffrait, mais d’une affection à laquelle des lunettes ne pourraient rien : une cataracte, un glaucome, un décollement de la rétine, un cancer de l’œil, une tumeur au cerveau qui comprimait le nerf optique… Il était tellement occupé par cette idée atroce que des coups de klaxon réitérés ne parvinrent pas vraiment jusqu’à sa conscience. Ce n’est qu’à la quatrième ou cinquième fois – on klaxonnait à présent longuement – qu’il entendit et réagit et leva la tête : et effectivement, voilà que la limousine de M. Roedel était arrêtée devant la grille du porche ! On klaxonnait de nouveau, et l’on faisait même signe de la main, comme si l’on attendait depuis déjà quelques bonnes minutes. Devant la grille du porche ! La limousine de M. Roedel ! Jamais il n’avait raté son approche. D’habitude, il n’avait même pas besoin de regarder, il la sentait venir, il l’entendait au chuintement du moteur ; il aurait pu dormir, il se serait réveillé comme un chien quand approchait la limousine de M. Roedel. Il ne se hâta pas, il se précipita – dans son empressement, il manqua tomber –, il déverrouilla la grille, la fit coulisser, salua, fit passer la voiture ; il sentit que son cœur battait et que sa main tremblait contre sa casquette. Quand il eut fermé la grille et qu’il fut revenu devant la grande porte, il était inondé de sueur. « Tu as raté la limousine de M. Roedel », murmura-t-il à part lui d’une voix étranglée de désespoir, et « répéta, comme s’il ne parvenait pas lui-même à le comprendre : « Tu as raté la limousine de M, Roedel… Tu l’as ratée, tu n’as pas fait ce que tu devais, tu as gravement failli à ta mission, tu n’es pas seulement aveugle, tu es sourd, tu es vieux et fini, tu n’es plus capable d’être vigile. » Il était parvenu jusqu’à la marche la plus basse du perron de marbre, il la gravit et tenta de reprendre sa posture de factionnaire. Il se rendit compte tout de suite qu’il n’y arrivait pas. Les épaules ne voulaient plus tenir droites, les bras pendouillaient le long de la couture du pantalon. Il savait qu’en cet instant il avait une allure ridicule, et il ne pouvait rien y faire. Du fond de son désespoir muet, il regardait le trottoir, la chaussée, le café d’en face. La vibration de l’air avait cessé. Les choses étaient de nouveau d’aplomb, les lignes filaient tout droit, le monde devant ses yeux était limpide. Il entendait le bruit de la circulation, le souffle aigu des portes d’autobus, les commandes lancées par les garçons du café, et les talons hauts des femmes qui claquaient sur le trottoir. Ni sa vue ni son ouïe n’étaient amoindries en aucune façon. Mais la sueur ruisselait à flots de son front. Il se sentait faible. Il se retourna, monta sur la deuxième marche, monta sur la troisième et se mit à l’ombre, juste devant la colonne qui flanquait la porte extérieure en verre blindé. Il croisa les mains derrière son dos de telle sorte qu’elles touchaient la colonne. Puis il se laissa légèrement aller en arrière et s’appuya sur ses mains, sur la colonne, pour, la première fois de ses trente ans de service. Et quelques secondes durant, il ferma les yeux. Tellement il avait honte.

 

 

5

PENDANT la pause de midi, il alla chercher dans le placard métallique sa valise, son manteau et son parapluie, et il se rendit dans la rue Saint-Placide toute proche, où se trouvait un petit hôtel hébergeant surtout des étudiants et des travailleurs immigrés. Il demanda la chambre la moins chère, on lui en proposa une à cinquante-cinq francs, il la prit sans la voir, paya d’avance et laissa son bagage à la réception. Dans un stand, sur le trottoir, il s’acheta deux petits pains aux raisins et un carton de lait, puis gagna le square Boucicaut, devant les grands magasins du Bon Marché. Il s’assit sur un banc à l’ombre, et mangea. Deux bancs plus loin, un clochard s’était installé. Il avait une bouteille de vin blanc entre les cuisses, une demi-baguette dans une main et, à côté de lui sur le banc, un sachet en papier avec des sardines fumées. Il tirait les sardines du sachet l’une après l’autre par la queue, puis d’un coup de dent il leur coupait la tête, la crachait au loin et mettait tout le reste d’un seul coup dans sa bouche. Là-dessus une bouchée de pain, une bonne gorgée au goulot, et un soupir de contentement. Jonathan connaissait l’homme. En hiver, il était toujours assis devant l’entrée des livreurs du grand magasin, sur les grilles de la chaufferie ; et, en été, devant les boutiques de la rue de Sèvres, ou le porche du foyer, ou à côté du bureau de poste. Il vivait depuis des dizaines d’années dans ce quartier, depuis tout aussi longtemps que Jonathan. Et Jonathan se rappelait qu’à l’époque, trente ans plus tôt, lorsqu’il l’avait vu pour la première fois, il avait senti une espèce de furieuse jalousie monter en lui, une jalousie pour la manière insouciante dont cet homme menait sa vie. Tandis que Jonathan prenait son service tous les jours à neuf heures pile, le clochard ne rappliquait souvent que vers dix ou onze heures ; tandis que Jonathan devait se tenir au garde-à-vous, l’autre se vautrait tout à son aise sur son bout de carton, et en fumant ; tandis qu’heure après heure, jour après jour et année après année, Jonathan montait la garde devant une banque en y risquant sa vie et qu’il gagnait durement de quoi vivre en exerçant cette activité, ce type se contentait de s’en remettre à la pitié et à la charité de ses semblables, qui jetaient de l’argent liquide dans sa casquette. Et jamais il ne paraissait de mauvaise humeur, même pas quand la casquette restait vide ; jamais il ne semblait souffrir, ou avoir peur, ou même seulement s’ennuyer. Il émanait toujours de lui une assurance et une satisfaction révoltantes, l’aura ostentatoire et provocante de la liberté. Mais voilà qu’un jour, au milieu des années soixante, en automne, comme Jonathan allait à la poste de la rue Dupin, trébuchant presque en y entrant sur une bouteille de vin posée sur le bout de carton, entre un sac en plastique et la casquette qu’il connaissait bien, avec ses quelques pièces de monnaie, et comme pendant un instant il cherchait involontairement des yeux le clochard – non que celui-ci lui manquât en tant que personne, mais parce qu’il manquait le centre de cette nature morte à la bouteille, au carton et au sac –, voilà qu’il l’aperçut de l’autre côté de la chaussée, accroupi entre deux voitures arrêtées, et il vit qu’il faisait là ses besoins : il était à croupetons à côté du caniveau, la culotte baissée jusqu’aux genoux, son derrière était tourné vers Jonathan, le derrière était complètement nu, les gens passaient, tout le monde pouvait le voir, un derrière blanc comme un navet, bigarré de taches bleues et d’escarres rougeâtres, aussi mal en point que le derrière d’un vieillard grabataire – et cet homme n’était pas plus vieux que ne l’était alors Jonathan lui-même, trente ans peut-être, trente-cinq ans tout au plus. Et de ce pauvre derrière maltraité, voilà qu’un jet de brouet brun giclait sur le pavé, avec une violence et une abondance énormes, il se formait une mare, un lac qui déferlait sur les chaussures, et des éclaboussures en tous sens maculaient les chaussettes, les cuisses, le pantalon, la chemise, tout…

Ce spectacle était si misérable, si répugnant, si atroce qu’aujourd’hui encore Jonathan frissonnait rien qu’à se le rappeler. À l’époque, après être resté un moment figé d’effroi, il s’était jeté dans le bureau de poste comme en un refuge, il avait payé sa facture d’électricité, puis il avait acheté des timbres, quoiqu’il n’en eût pas besoin, uniquement pour prolonger sa visite et pour être sûr qu’en sortant de la poste il ne tomberait plus sur le clochard en train de poser culotte. Quand il ressortit enfin, il plissa les yeux, baissa la tête et se força à ne pas regarder de l’autre côté de la chaussée, mais carrément vers la gauche et vers le bout de la rue Dupin, et c’est d’ailleurs par là qu’il partit à grands pas, vers la gauche, bien qu’il n’eût rien à y faire, pour éviter surtout d’avoir à passer là où se trouvaient la bouteille, le carton ci la casquette ; et il prêtera s’imposer un long détour, par la rue du Cherche-Midi et le boulevard Raspail, avant de rejoindre la rue de la Planche et de regagner sa chambre et l’abri sûr qu’elle lui offrait. Dès lors, dans l’âme de Jonathan, il n’y eut plus la moindre place pour un sentiment de jalousie envers le clochard. Si jusque-là il avait encore, de temps à autre, senti poindre en lui un léger doute sur le sens qu’il pouvait y avoir pour un homme à passer un tiers de sa vie debout devant les portes d’une banque, en ouvrant parfois une grille et en saluant la limousine du directeur, toujours la même chose, en ayant peu de congés et un maigre salaire dont le plus clair filait aussitôt en impôts, loyer et cotisations sociales…, désormais, la réponse à ce doute sur le sens que tout cela pouvait avoir s’imposait à ses yeux avec la même lumineuse évidence qu’avait eue cette image effroyable aperçue dans la rue Dupin : oui, cela avait un sens. Cela avait même beaucoup de sens, car cela le préservait d’avoir à montrer son derrière en public et à déféquer sur la chaussée. Y avait-il rien de plus misérable que d’en être réduit à montrer son derrière en public et à déféquer sur la chaussée ? Y avait-il rien de plus humiliant que ces culottes baissées, cette posture accroupie, cette nudité laide et contrainte ? Y avait-il détresse plus honteuse que cette nécessité mortifiante de faire ses besoins sous les yeux de tout le monde ? Ses besoins ! À lui seul, le mot disait bien tout l’inconfort de la chose. Et comme tous les actes que nous impose une nécessité inéluctable, ces besoins exigeaient, pour être du moins tolérables, l’absence totale de nos semblables… ou en tout cas leur absence apparente : un bois, lorsqu’on se trouvait à la campagne ; un buisson, quand cela vous prenait en plein champ, ou du moins un sillon, ou le crépuscule du soir ou, à défaut, un terrain découvert où l’on pût voir à un kilomètre à la ronde et s’assurer qu’il n’y avait personne à l’horizon. Et en ville ? Là où cela grouillait de gens ? Où jamais il ne faisait vraiment sombre ? Où même une propriété abandonnée et en ruine ne mettait pas à l’abri des regards indiscrets ? En ville, rien ne permettait de se mettre à l’écart des hommes, sinon un réduit pourvu d’un bon verrou. Qui n’en possédait point, qui n’avait pas ce havre sûr pour ses besoins, était le plus misérable et le plus pitoyable des êtres humains, liberté ou pas. Jonathan aurait pu vivre avec peu d’argent. Il aurait pu s’imaginer portant une veste élimée et un pantalon en loques. À l’extrême limite et en mobilisant toute son imagination romanesque, il lui aurait même semblé pensable de dormir sur un bout de carton et de restreindre l’intimité de son chez-soi à quelque recoin, à une grille de chauffage ou à un palier dans l’escalier de la station de métro. Mais si, dans une grande ville, on n’avait même plus une porte à refermer derrière soi pour déféquer – ne fût-ce que la porte des w-c de l’étage –, si l’on était privé de cette liberté-là, de cette liberté fondamentale qui consiste à se retirer à l’écart des autres quand le besoin vous presse, alors, toutes les autres libertés étaient sans valeur. Alors, la vie n’avait plus de sens. Alors, mieux valait être mort. Lorsque Jonathan eut ainsi compris que l’essence de la liberté humaine consistait en la jouissance d’un w-c à l’étage et qu’il jouissait, lui, de cette liberté essentielle, il fut envahi d’un sentiment de profonde satisfaction. Oui, il avait eu bien raison d’organiser sa vie ainsi ! Il menait là une existence intégralement réussie. Elle ne comportait rien, absolument rien qui justifiât le moindre regret, ou la moindre jalousie envers autrui. Dès ce moment, c’est d’un pied en quelque sorte plus ferme qu’il monta la garde devant la banque. Il se dressait là comme coulé dans le bronze. Cette imperturbable satisfaction et assurance qu’il avait jusque-là cru percevoir dans le caractère du clochard, elle s’était déversée en lui comme un métal en fusion qui, en se refroidissant, lui avait fait une cuirasse intérieure et lui avait donné plus de poids. Désormais, rien ne pouvait plus l’ébranler, aucun doute ne pouvait plus le faire broncher. Il avait trouvé sa sérénité de sphinx. Envers le clochard – lorsqu’il le rencontrait ou qu’il l’apercevait assis quelque part –, il n’éprouvait plus dorénavant que ce sentiment qu’on désigne généralement par le terme de tolérance : un mélange fort tiède de dégoût, de mépris et de pitié. Cet être ne lui causait plus d’émotion. Cet être lui était indifférent. Il lui avait été indifférent jusqu’à ce jour où Jonathan, assis dans le square Boucicaut, avalait ses petits pains aux raisins en buvant du lait à même le carton. D’habitude, pendant la pause de midi, il rentrait chez lui. Il n’habitait qu’à cinq minutes de là. D’habitude, chez lui, il se préparait quelque chose sur son réchaud électrique, une omelette, des œufs sur le plat avec du jambon, des pâtes avec du fromage râpé, un reste de potage de la veille, et puis de la salade et une tasse de café. Cela faisait une éternité qu’il n’avait pas passé sa pause de midi assis sur un banc du square, à manger des petits pains aux raisins et à boire du lait à même le carton. En fait, il n’aimait pas particulièrement les choses sucrées. Ni le lait. Mais enfin il avait déjà dépensé cinquante-cinq francs, aujourd’hui, pour la chambre d’hôtel ; dans ces conditions, il aurait eu l’impression de jeter l’argent par les fenêtres s’il était allé dans un café et qu’il y eût commandé une omelette et une bière. Là-bas, sur son banc, le clochard avait fini son repas. Après les sardines et le pain, il avait encore pris du fromage, des poires et des gâteaux secs, il avait avalé une grande gorgée de vin blanc, poussé un soupir de profonde satisfaction, et puis avait roulé sa veste pour s’en faire un oreiller, il y avait logé sa tête et avait étendu de tout son long, sur le banc, son corps paresseux et repu pour faire la sieste. À présent, il dormait. Des moineaux arrivaient en sautillant et picoraient les miettes de pain ; puis, attirés par les moineaux, quelques pigeons s’approchèrent du banc en clopinant et piquèrent leurs becs noirs dans les têtes de sardines. Le clochard n’était nullement dérangé par les oiseaux. Il dormait profondément et paisiblement. Jonathan le regarda. Et, en le regardant, il fut saisi d’une inquiétude étrange. Cette inquiétude n’était pas alimentée par la jalousie, comme jadis, mais par l’étonnement : comment se faisait-il, se demandait Jonathan, qu’à plus de cinquante ans, cet homme vécût encore ? Avec son mode de vie complètement irresponsable, n’aurait-il pas dû depuis longtemps être emporté par le froid, la famine, la cirrhose du foie…, et en tout cas être mort ? Au lieu de cela, il mangeait et buvait du meilleur appétit, dormait du sommeil du juste et, dans son pantalon rapiécé – qui naturellement n’était plus depuis longtemps celui qu’il avait baissé à l’époque rue Dupin, mais un pantalon de velours côtelé plutôt chic, presque à la mode, juste un peu réparé par endroits – et avec sa veste de coton, il donnait l’impression d’un personnage bien installé dans l’existence, parfaitement en accord avec le monde et avec lui-même, et jouissant de la vie… Tandis que lui, Jonathan – et son étonnement augmentait peu à peu jusqu’à la nervosité et à la confusion mentale –, tandis que lui qui pourtant, toute sa vie, avait été quelqu’un de sage et de rangé, frugal, presque ascétique et propre et toujours ponctuel et docile digne de confiance et parfaitement comme il faut… ! lui qui avait gagné par lui-même chaque sou qu’il possédait, et qui avait toujours tout payé rubis sur l’ongle, facture d’électricité, loyer, étrennes à la concierge… et qui n’avait jamais fait de dettes n’avait jamais été à la charge de personne, qui n’avait même pas été malade et n’avait rien coûté à la Sécurité Sociale… qui jamais n’avait fait le moindre tort à qui que ce fût, et qui, jamais, jamais, n’avait voulu autre chose dans la vie que s’assurer et se préserver sa modeste petite tranquillité d’esprit… tandis que lui, dans sa cinquante-troisième année, se voyait précipité cul par-dessus tête dans une crise qui bouleversait le projet si ingénieusement élaboré pour toute son existence, qui le désarçonnait et le perturbait et lui faisait ingurgiter des petits pains aux raisins, à force de trouble et de peur. Oui, il avait peur ! Dieu sait qu’il tremblait et qu’il avait peur, rien qu’à regarder ce clochard endormi : il avait tout d’un coup une peur terrible de devenir inévitablement comme cette loque humaine, là-bas, sur le banc. Comme cela pouvait vous arriver vite, de devenir pauvre et de sombrer ! Comme il s’effritait vite, le fondement apparemment bien assis de toute une existence ! « Tu as raté la limousine de M. Roedel », songea-t-il à nouveau en un éclair. « Ce qui ne s’était jamais passé et n’aurait jamais dû se passer, c’est tout de même arrivé aujourd’hui : tu as raté la limousine. Et si aujourd’hui tu rates la limousine, peut-être que demain tu rateras ton service tout entier, ou bien que tu perdras la clé de la grille articulée, et le mois suivant tu es licencié de façon infamante, et tu ne trouves pas de nouveau travail, car qui voudrait d’un employé capable de telles défaillances ? Personne ne peut vivre de l’indemnité de chômage ; ta chambre, tu l’as de toute façon perdue depuis longtemps, elle est habitée par un pigeon, par une famille de pigeons qui salit et dévaste ta chambre ; les notes de l’hôtel atteignent des sommes énormes, tu te soûles pour oublier tes soucis, tu bois de plus en plus, tu bois toutes tes économies, tu deviens définitivement esclave de la bouteille, tu tombes malade, c’est la déchéance, la pouillerie, la décrépitude, on te met à la porte de la dernière et la moins chère des pensions, tu n’as plus un sou, tu n’as devant toi que le néant, tu es à la rue, tu dors et tu habites dans la rue, tu défèques dans la rue, c’est la fin, Jonathan, avant moins d’un an ce sera la fin, tu seras un clochard en haillons couché sur un banc de square comme cette loque, là-bas, qui est ton frère. Il avait maintenant la bouche sèche. Il détourna les yeux du spectre terrible qu’était l’homme endormi, et il avala la dernière bouchée de son petit pain aux raisins. Cela dura une éternité avant que cette bouchée ne soit dans l’estomac, elle descendait l’œsophage à la vitesse de l’escargot, parfois elle semblait même s’arrêter en chemin, elle oppressait et faisait mal, comme un clou enfoncé dans la poitrine, et Jonathan croyait que cette répugnante bouchée allait l’étouffer. Mais ensuite la chose repartait, faisait un petit bout de chemin, puis un autre, et enfin elle eut fini sa descente, et la douleur convulsive se dissipa. Jonathan respira un grand coup. À présent, il voulait partir. Il ne voulait pas rester plus longtemps, bien que sa pause de midi ne se terminât que dans une demi-heure. Il en avait assez. Il était dégoûté de cet endroit. Du dos de la main, il balaya les quelques miettes de petit pain qui étaient tombées sur son pantalon en dépit de ses précautions, tira sur les pinces de ses plis de pantalon, se leva et partit, sans jeter un nouveau regard vers le clochard. Il avait déjà regagné la rue de Sèvres quand il songea qu’il avait laissé son carton de lait vide sur le banc du square, et cela lui fut désagréable, car il détestait que d’autres gens laissent leurs détritus sur les bancs, ou simplement les jettent dans la rue, au lieu de les mettre dans les endroits faits pour les détritus, à savoir dans les corbeilles disposées un peu partout à cet effet. Pour sa part, jamais il n’avait ainsi jeté au petit bonheur des détritus, ni n’en avait laissé sur un banc de square, jamais, même par négligence ou par oubli – ce genre de choses ne lui arrivait tout simplement pas… Aussi ne voulait-il pas non plus que cela lui arrive aujourd’hui, surtout pas aujourd’hui, en cette journée critique où étaient déjà arrivés tant de malheurs. Il était déjà, de toute façon, sur la mauvaise pente ; il se comportait déjà, de toute façon, comme un énergumène, comme un individu irresponsable, presque comme un asocial… Rater la limousine de M. Roedel ! Manger à midi des petits pains aux raisins dans le square ! Si maintenant il ne faisait pas attention, surtout dans les petites choses, s’il ne résistait pas avec la dernière énergie à des étourderies apparemment accessoires, comme l’oubli de ce carton de lait, il perdrait bientôt pied et partirait à la dérive, et plus rien ne pourrait empêcher qu’il connaisse une fin lamentable. Il fit donc demi-tour et retourna dans le square. De loin, il vit que le banc où il s’était assis était toujours libre, et en s’approchant il eut le soulagement de constater, à travers les lattes peintes en vert du dossier, que le carton blanc était toujours là. Manifestement, sa négligence n’avait encore été remarquée par personne, il pouvait gommer cette faute impardonnable. Arrivant jusqu’au banc par-derrière, il se pencha très bas par-dessus le dossier, saisit le carton de lait de la main gauche et se redressa en se tournant nettement vers la droite, dans la direction approximative où il savait que se trouvait la plus proche corbeille à papiers… et il sentit alors que cela tirait brusquement et violemment sur son pantalon, vers le

bas et en oblique, mais sans qu’il pût rien faire pour que cette traction se relâchât, car elle était intervenue trop brusquement, alors qu’il était déjà en train d’exécuter son mouvement ascendant et giratoire en sens inverse. Et, en même temps, cela fit un vilain bruit, un « crrr ! » très fort, et il sentit passer sur sa cuisse gauche la caresse d’un courant d’air : il n’était pas douteux que l’air extérieur pénétrait là sans rencontrer d’obstacle. Pendant un moment, il fut si atterré qu’il n’osa pas regarder. Et puis ce « crrr ! » — il résonnait encore à ses oreilles – lui semblait avoir fait un bruit énorme, comme si non seulement quelque chose s’était déchiré à son pantalon, mais comme si une déchirure se produisait en lui-même, dans le banc, dans le square tout entier, comme la faille béante d’un séisme, et comme si tous les gens alentour l’avaient nécessairement entendu, ce terrible « crrr ! », et regardaient à présent Jonathan, qui l’avait produit. Mais personne ne regardait. Les vieilles dames continuaient à tricoter, les vieux messieurs à lire leurs journaux, les quelques enfants qui étaient dans l’aire de jeu continuaient leurs descentes sur le toboggan, et le clochard dormait Jonathan baissa lentement les yeux. La déchirure avait environ douze centimètres de long. Elle allait du bas de la poche gauche, qui lors du mouvement tournant s’était accrochée à une vis qui dépassait du banc, elle descendait le long de la cuisse, mais sans suivre proprement la couture, en plein milieu au contraire de la belle gabardine du pantalon d’uniforme, et puis elle repartait à angle droit sur environ la largeur de deux pouces jusqu’au pli, si bien que cela ne faisait pas juste une fente discrète dans le tissu, mais un accroc qu’il était impossible de ne pas voir, et sur lequel flottait un petit drapeau triangulaire. Jonathan sentit que son sang recevait une dose d’adrénaline, cette substance stimulante dont il avait lu un jour que les surrénales la sécrètent dans les moments de danger physique et de tension psychique extrêmes, pour mobiliser les ultimes réserves du corps en vue de la fuite, ou d’un combat à la vie, à la mort. De fait, il avait le sentiment d’être blessé. Il aurait dit que ce n’était pas seulement son pantalon, mais sa propre chair qui était ouverte sur douze centimètres et laissait s’écouler son sang, sa vie dont la circulation normale était pourtant si hermétiquement refermée sur elle-même ; et il allait nécessairement mourir de cette blessure s’il ne parvenait pas à la fermer très bientôt. Mais il y avait aussi cette adrénaline qui, alors qu’il pensait perdre tout son sang, lui donnait une vivacité merveilleuse. Son cœur battait puissamment, son courage était grand, ses pensées étaient d’un coup tout à fait claires et visaient un seul but : « Il faut tout de suite faire quelque chose », criait en lui une voix, « il faut immédiatement entreprendre quelque chose pour refermer cet accroc, sinon tu es perdu ! » Et tandis qu’il se demandait ce qu’il pourrait entreprendre, il savait déjà la réponse : si rapide est l’action de l’adrénaline, cette drogue magnifique, et tant il est vrai que la peur donne des ailes à l’intelligence et au dynamisme. Résolument, il empoigna de la main droite le carton de lait qu’il tenait encore de la main gauche, il le froissa en boule, le jeta n’importe où, sur le gazon, sur l’allée sablée, il ne s’en souciait pas. Il appliqua sa main gauche désormais libre sur l’accroc de sa cuisse gauche, et puis il partit à toute allure, tenant sa jambe gauche aussi raide que possible pour éviter que sa main ne dérape, et ramant furieusement du bras droit, se déhanchant fougueusement comme peuvent faire les boiteux, il sortit du square et prit la rue de Sèvres, il n’avait plus qu’une petite demi-heure. Au rayon « alimentation » du Bon Marché, au coin de la rue du Bac, il y avait une couturière. Il l’avait vue à peine quelques jours plus tôt. Elle était installée tout de suite près de l’entrée, à l’endroit où on laissait les chariots. Elle avait un écriteau accroché à sa machine à coudre et l’on pouvait y lire, il s’en souvenait précisément : Jeannine Topell – Retouches et réparations – Travail rapide et soigné. C’était cette femme qui allait l’aider. Il faudrait qu’elle l’aide – si elle n’était pas elle-même en train de faire la pause de midi. Mais elle ne serait pas en train de faire la pause, non, non, ce serait trop de déveine. Il ne pourrait pas avoir autant de déveine en un seul jour. Pas maintenant. Pas quand l’urgence était telle. Quand l’urgence était à son comble, c’est alors qu’on avait de la chance et qu’on trouvait de l’aide. Mme Topell serait à sa place et elle l’aiderait.

Mme Topell était à sa place ! Il la vit de l’entrée du rayon « alimentation », assise à sa machine et en train de coudre. Oui, on pouvait compter sur Mme Topell, même pendant la pause de midi elle était à son travail, rapide et soigné. Il courut jusqu’à elle, se planta près de la machine à coudre, ôta la main de sa cuisse, jeta un coup d’œil sur sa montre-bracelet, il était quatorze heures cinq, il se racla la gorge et commença :

« Madame… »

Mme Topell termina le plissé d’une jupe rouge qu’elle avait en chantier, arrêta la machine et releva le pied-de-biche pour dégager le tissu et couper les fils. Après quoi, elle leva la tête et regarda Jonathan. Elle portait une très grande paire de lunettes à grosse monture nacrée, avec des verres fortement bombés qui lui faisaient des yeux immenses et transformaient ses orbites en des lacs profonds et pleins d’ombre. Ses cheveux châtains tombaient droit jusque sur ses épaules et ses lèvres étaient fardées de violet argenté. Elle pouvait avoir dans les cinquante ans, ou peut-être cinquante-cinq, son allure était celle des dames capables de lire votre destinée dans les boules de verre ou les cartes, l’allure de ces dames qui ont connu des temps meilleurs et à qui cette appellation de « dame » ne convient plus vraiment, mais avec qui l’on se sent néanmoins tout de suite en confiance. Ses doigts aussi – elle repoussa un peu ses lunettes du bout des doigts vers le haut de son nez, pour mieux considérer Jonathan –, ses doigts aussi, courts, boudinés et pourtant – en dépit de tout ce travail manuel – soignés et vernis de violet argenté, étaient d’une semi-élégance qui inspirait confiance.

« Vous désirez ? » dit Mme Topell d’une voix légèrement rugueuse.

Jonathan se présenta de biais, montra l’accroc de son pantalon et demanda :

« Pouvez-vous réparer ça ? »

Et comme sa question lui parut formulée d’une manière un peu rogue qui pouvait trahir l’excitation due à l’adrénaline, il ajouta pour l’atténuer, sur un ton aussi anodin que possible :

 « C’est un accroc, une petite déchirure… un incident stupide. Est-ce qu’on peut y faire quelque chose ? »

Mme Topell déplaça le regard de ses yeux immenses le long de Jonathan, découvrit l’accroc sur la cuisse et se pencha en avant pour l’examiner. À cette occasion, la surface lisse de sa chevelure châtain se sépara en deux, des omoplates à la nuque, découvrant un cou blanc, court et grassouillet ; et en même temps il montait d’elle un parfum si lourd et si entêtant que Jonathan fut involontairement contraint de rejeter la tête en arrière et de déplacer d’un bond son regard, qui quitta les abords de cette nuque pour les lointains du supermarché ; et, l’espace d’un moment, il eut sous les yeux la totalité des lieux avec tous les rayonnages, les bacs réfrigérés, les présentoirs de fromages et de charcuterie, les tables d’offres spéciales, les pyramides de bouteilles et les montagnes de légumes, avec les clients zigzaguant au milieu de tout cela en poussant leurs chariots et en traînant derrière eux de petits enfants, avec les vendeurs et vendeuses, les magasiniers, les caissières…, une foule de gens, grouillante et bruyante, au bord de laquelle, livré à tous les regards, lui, Jonathan, était debout avec son pantalon en lambeaux… Et l’idée lui traversa le cerveau en un éclair que M. Vilman, ou Mme Roques, voire M. Roedel, pourraient fort bien se trouver là dans la foule et l’observer, lui, Jonathan, en train de se faire examiner en public une partie critique de son individu par une dame aux cheveux châtains qui avait connu des temps meilleurs. Et il commença de se sentir un peu mal, d’autant qu’à présent l’un des doigts boudinés de Mme Topell effleurait la peau de sa cuisse, ouvrant et refermant le petit volet de tissu déchiré… Mais voici que cette dame émergeait à nouveau de ces profondeurs, qu’elle se carrait en arrière sur sa chaise et que l’effluve direct de son parfum s’en trouvait interrompu, si bien que Jonathan put baisser à nouveau la tête et ramener son regard, depuis les espaces vertigineux du magasin, dans la région rassurante des grands verres de lunettes bombés de Mme Topell.

« Alors ? demanda-t-il, et il répéta : Alors ? Avec une sorte d’impatience angoissée, comme un patient debout devant une femme médecin dont il aurait redouté le diagnostic accablant.

— Pas de problème, dit Mme Topell. Il faut seulement mettre une pièce en dessous. Et il y aura une petite couture qui se verra. Pas moyen de faire autrement.

— Mais ça n’a pas d’importance, dit Jonathan ; une petite couture, ça n’a aucune importance, qui est-ce qui irait regarder à un endroit pareil ? »

Et il jeta un coup d’œil sur sa montre, il était quatorze heures quatorze. Il reprit :

« Vous pouvez donc arranger ça ? Vous pouvez m’aider, madame ?

— Oui, naturellement, dit Mme Topell en remontant sur son nez ses lunettes qui avaient un peu glissé pendant l’examen de l’accroc.

— Oh, je vous remercie, madame, dit Jonathan ; je vous remercie beaucoup. Vous me tirez d’un grand embarras. Mais je voudrais encore vous demander une petite faveur : pourriez-vous… auriez-vous l’extrême amabilité – il faut vous dire que je suis pressé, je n’ai plus que… (et il regarda de nouveau sa montre)… je n’ai plus que dix minutes devant moi. Pourriez-vous faire cela tout de suite ? Je veux dire là, immédiatement ? »

Il est des questions qui impliquent une réponse négative, du simple fait qu’on les pose. Et il est des demandes dont la parfaite inutilité éclate au grand jour, lorsqu’on les formule en regardant quelqu’un d’autre dans les yeux. Jonathan regardait les yeux immenses et bordés d’ombre de Mme Topell, et il sut aussitôt que tout cela n’avait pas de sens, que c’était sans espoir et sans issue. Il le savait déjà en finissant de bredouiller sa question, il l’avait senti physiquement, à la baisse du taux d’adrénaline dans son sang au moment où il avait regardé sa montre : dix minutes ! Il avait l’impression de baisser lui aussi, de sombrer comme quelqu’un qui se trouve debout sur un bloc de glace molle qui ne va pas tarder à fondre en eau. Dix minutes ! Comment voulait-il qu’en dix minutes il y eût quelqu’un qui pût repriser cet affreux accroc ? Jamais cela ne se pourrait. Jamais de la vie. Car enfin, on ne pouvait tout de même pas réparer l’accroc sur la cuisse elle-même. Il fallait mettre une pièce en dessous, et cela signifiait qu’il fallait quitter le pantalon. Mais, pendant ce temps, où trouver un autre pantalon, en plein milieu du rayon « alimentation » du Bon Marché ? Retirer son pantalon et rester là debout en caleçon… ?

Cela n’avait pas de sens. Pas le moindre sens.

« Tout de suite ? » demanda Mme Topell.

Et bien qu’il sût que tout cela n’avait pas de sens, et bien qu’il eût sombré dans un défaitisme sans fond, Jonathan confirma d’un signe de tête. Mme Topell sourit :

« Regardez, monsieur : tout ce que vous voyez là (et elle montra une tringle à vêtements de deux mètres de long, toute encombrée de robes, de vestes, de pantalons et de corsages), tout cela, je dois le faire tout de suite. Je travaille dix heures par jour.

— Oui, naturellement, dit Jonathan ; je comprends parfaitement, madame, c’était tout simplement une question stupide. Combien de temps pensez-vous que cela prendra, pour que mon accroc soit réparé ? »

Mme Topell s’occupait de nouveau de sa machine ; elle remit en place le tissu de la jupe rouge et rabaissa le pied-de-biche :

« Si vous m’apportez le pantalon lundi prochain, il sera fait dans trois semaines.

— Dans trois semaines ? répéta Jonathan abasourdi.

— Oui, dit Mme Topell, dans trois semaines. Cela ne peut pas aller plus vite. » Et elle remit la machine en marche, l’aiguille piqua en ronronnant, et en même temps Jonathan eut l’impression qu’il n’était plus du tout là. Certes, il voyait encore à portée de son bras, Mme Topell assise devant la console de sa machine à coudre, il voyait sa tête châtain avec ses lunettes nacrées, il voyait ses doigts grassouillets qui s’activaient agilement, et l’aiguille bourdonnante piquer l’ourlet de la jupe rouge… et il voyait encore vaguement, à l’arrière-plan, l’agitation du supermarché… mais soudain il ne se voyait plus lui-même, c’est à dire qu’il ne se voyait plus comme faisant partie du monde qui l’entourait ; il eut, quelques secondes durant, l’impression d’être placé très loin à l’extérieur et de regarder ce monde par le petit bout de la lorgnette. Et de nouveau, comme le matin, il fut pris de vertige et perdit un peu l’équilibre. Il fit un pas de côté, se détourna et gagna la sortie. Les mouvements de la marche le remirent dans le monde, l’effet de lorgnette disparut. Mais, intérieurement, son équilibre était toujours précaire. Au rayon « papeterie », il acheta un rouleau de ruban adhésif. Il en colla sur la déchirure de son pantalon de telle sorte que l’accroc triangulaire ne puisse plus béer à chaque pas. Puis il regagna son travail.

 

 

6

IL passa tout l’après-midi dans un état de détresse et de rage. Il se tenait devant la banque, sur la marche la plus haute, tout près de la colonne, mais il ne s’y appuyait pas, car il ne voulait pas céder à sa faiblesse. D’ailleurs il ne pouvait pas, car pour s’appuyer discrètement il eût fallu qu’il croisât les mains derrière son dos et ce n’était pas possible, car il fallait bien que sa main gauche restât pendante afin de dissimuler le collage sur sa cuisse. Au lieu de cela, pour rester ferme sur ses jambes, il fut obligé de les écarter de cette façon odieuse qu’avaient ces jeunes imbéciles, et il constata qu’alors la colonne vertébrale se cambrait, que le cou, d’habitude dégagé et bien droit, rentrait dans les épaules, suivi par la tête et la casquette, et que cela donnait ainsi automatiquement ce regard soupçonneux et méchant qui filtrait sous la visière, et cet air vachard qu’il méprisait tellement chez les autres vigiles. Il se sentit comme infirme, comme la caricature d’un vigile, comme la parodie de lui-même. Il se méprisa. Il se détesta, pendant ces heures. Il éprouvait pour lui-même tant de haine rageuse qu’il aurait voulu n’être plus dans sa propre peau, il aurait même voulu changer littéralement de peau, car la sienne le démangeait à présent sur tout le corps, et il ne pouvait plus se frotter contre ses vêtements, car sa peau transpirait par tous ses pores et ses vêtements y collaient comme une seconde peau. Et là où ils ne collaient pas, où il restait encore un petit peu d’air entre vêtements et peau, le long des jambes, des avant-bras, dans le sillon au-dessus du sternum, et surtout dans ce sillon-là, où cela le démangeait de manière vraiment insupportable, parce que la sueur y roulait à grosses gouttes qui chatouillaient…, il ne voulait précisément pas se gratter, non, il ne voulait pas s’accorder cette petite chance de soulagement, car, loin de modifier l’état d’immense détresse où il se trouvait, cela n’aurait fait que le souligner de façon encore plus nette et plus ridicule. Il voulait souffrir, à présent. Plus il souffrirait, mieux cela vaudrait. La souffrance lui convenait tout à fait, elle justifiait et attisait sa haine et sa rage ; et la rage et la haine attisaient en retour la souffrance, car elles lui faisaient de plus en plus bouillir le sang et faisaient sourdre des pores de sa peau d’incessantes vagues de sueur. Il avait le visage ruisselant, l’eau gouttait de son menton et des cheveux de sa nuque, et le bord de sa casquette entamait son front congestionné. Mais pour rien au monde il n’aurait ôté sa casquette, même pour un bref moment. Il fallait qu’elle demeurât vissée sur sa tête comme le couvercle d’une cocotte-minute et qu’elle encerclât ses tempes à la manière d’un anneau d’acier, sa tête dût-elle en éclater. Il ne voulait rien faire pour atténuer sa détresse. Il resta là complètement immobile, pendant des heures. Il nota seulement que sa colonne vertébrale se cambrait de plus en plus, que ses épaules, son cou et sa tête s’affaissaient toujours plus bas, que son corps adoptait une posture de plus en plus tassée, pataude. Et pour finir – sans qu’il pût ni ne voulût rien y faire – la haine de soi qui s’était ainsi accumulée déborda et jaillit hors de lui, jaillit par ces yeux qui avaient sous la visière un regard de plus en plus fixement méchant et sinistre, et se déversa sur le monde extérieur sous forme d’une haine tout à fait ordinaire. Tout ce qui tombait dans son champ de vision, Jonathan le revêtait de l’affreuse patine de sa haine ; on peut même dire que, par ses yeux, ce n’était plus du tout une image réelle du monde qui pénétrait en lui, mais que ses yeux, comme si le sens des rayons lumineux s’était inversé, ne servaient plus que de portes donnant sur l’extérieur, crachant sur le monde les caricatures grinçantes nées en lui : ces garçons de café, par exemple, à la terrasse du café d’en face, ces jeunes garçons stupides et bons à rien qui vaquaient mollement entre tables et chaises, effrontés, bavardant entre eux et ricanants et grimaçants et barrant la route aux passants et sifflant les filles, ces petits péteux qui ne faisaient rien que répercuter vers le comptoir, par la porte ouverte, la commande qu’on leur avait lancée : « Un express ! Un demi ! Un soda-citron ! », pour ensuite consentir à rentrer enfin, pour ressortir en feignant l’empressement et en jonglant avec la commande qu’ils servaient avec de fausses acrobaties de garçons de café : la tasse atterrissait sur la table au terme d’une trajectoire en spirale, la bouteille de Coca-Cola se trouvait coincée entre leurs cuisses et ouverte d’un coup sec, le ticket de caisse tenu d’abord entre les lèvres était craché dans une main qui le glissait ensuite sous le cendrier, tandis que déjà l’autre main encaissait à la table voisine et ramassait des tas d’argent, des prix astronomiques : cinq francs pour un express, onze francs pour un demi, avec quinze pour cent en sus pour leur service de singes, sans parler du pourboire supplémentaire ; car figurez-vous qu’ils en attendaient un, ces messieurs les bons à rien, avec leurs têtes à claques, un pourboire supplémentaire ! Sinon ils ne desserraient même pas les dents pour dire merci, sans même parler de dire au revoir ; sans pourboire supplémentaire, le client n’avait plus droit à un regard et, en quittant les lieux, ne voyait que dos dédaigneux et culs pleins de morgue, surmontés de ces porte-monnaie noirs et rebondis que les garçons arboraient à la ceinture parce qu’ils trouvaient ça chic et décontracté de faire ainsi étalage de leurs escarcelles, ces pauvres crétins, comme la vénus hottentote de son postérieur difforme… Ah, Jonathan aurait été capable de les poignarder du regard, ces imbéciles à l’air blasé dans leurs chemises de garçons de café aérées, fraîches et à manches courtes ! Il aurait voulu traverser en courant jusqu’à l’ombre de leur toile et les en tirer par les oreilles, et les gifler en pleine rue, pif, paf, aller et retour, à toute volée, et leur botter le derrière… Mais pas seulement à eux ! Non, pas seulement à ces morveux de garçons, car les clients aussi méritaient qu’on leur botte le derrière, cette bande de touristes abrutis, vautrés là en corsages d’été, chapeaux de paille et lunettes de soleil, à siroter des rafraîchissements à des prix exorbitants, pendant que d’autres étaient à la tâche, debout, à la sueur de leur front. Et les automobilistes, pareil ! Ces débiles mentaux dans leurs bagnoles puantes, en train de polluer l’air et de vous casser la tête, parce que d’un bout de la journée à l’autre ils n’avaient rien de mieux à faire que de passer et repasser à fond de train dans la rue de Sèvres. Ils trouvent que ça ne pue pas suffisamment ? Qu’il n’y a pas assez de boucan dans cette rue, dans toute la ville ? Cela ne suffit pas, cette chaleur brûlante qui tombe du ciel ? Est-ce qu’il faut encore que vous aspiriez dans vos moteurs le peu d’air respirable qui reste, pour le brûler et le renvoyer ensuite dans le nez des honnêtes citoyens, additionné de poison, de suie et de fumée brûlante ? Bande de salauds ! Bande d’assassins ! Il faudrait vous exterminer. Parfaitement ! Vous fouetter et vous exterminer. Vous fusiller. Un par un et tous ensemble. Oh ! Ce n’était pas l’envie qui lui manquait de dégainer et de tirer n’importe où, en plein dans le café, en plein dans les vitres, que ça dégringole à grand fracas, en plein dans ce magma de voitures, ou tout simplement en plein dans l’un des gigantesques immeubles d’en face de ces grands immeubles laids et menaçants, ou bien de tirer en l’air, vers le haut, dans le ciel, oui, dans le ciel brûlant, dans ce ciel horriblement pesant, brumeux, gris-bleu comme un pigeon, afin qu’il éclate, afin que cette capsule de plomb se déchire et s’effondre sous ce coup de feu, et s’écroule, écrasant tout, enterrant tout sous elle, tout, tout cet ignoble monde importun, bruyant et puant : la haine de Jonathan Noël était, cet après-midi-là, si universelle et si titanesque qu’il aurait voulu mettre le monde à feu et à sang, à cause d’un accroc à son pantalon !… Mais il n’en fit rien ; Dieu merci, il ne fit rien. Il ne tira pas vers le ciel, ni vers le café d’en face, ni sur les autos qui passaient. Il resta debout, à suer sans bouger. Car la même force qui faisait sourdre en lui cette haine fantastique et la projetait sur le monde à travers ses regards le paralysait si complètement qu’il ne pouvait bouger bras ni jambe, ni encore moins porter la main à son arme ou plier le doigt sur la détente ; il n’était même plus capable de dodeliner de la tête pour faire tomber du bout de son nez une petite goutte de sueur qui le gênait. Cette force le pétrifiait. Elle le métamorphosa effectivement, pendant ces heures, en une statue de sphinx, menaçante et impuissante. Elle avait quelque chose, cette force, de la tension électrique qui aimante un noyau de fer doux et le maintient en l’air, ou de la forte pression qui s’exerce dans la voûte d’un édifice et y retient chaque pierre à un emplacement tout à fait précis. Elle était du mode conditionnel. Tout son potentiel résidait dans le « je ferais, je pourrais, j’aurais envie », et Jonathan, proférant en pensée les plus épouvantables menaces et malédictions conditionnelles, savait fort bien dans le même instant que jamais il ne les mettrait à exécution. Il n’était pas homme à cela. Il n’était pas un de ces convulsionnaires prêts à commettre un crime par détresse psychique, par désarroi intellectuel ou par haine spontanée ; non parce qu’un tel crime lui aurait paru moralement répréhensible, mais tout simplement parce qu’il était absolument incapable, que ce fût par les actes ou par les mots, de s’exprimer. Il n’était pas fait pour agir, mais pour subir. Vers cinq heures de l’après-midi, il se trouvait dans un tel état de détresse qu’il crut que cette place, devant la colonne, sur la troisième marche de la banque, il ne la quitterait plus jamais et qu’il y mourrait. Il se sentait plus vieux d’au moins vingt ans, et plus petit de vingt centimètres, bombardé qu’il était depuis des heures par l’ardeur extérieure du soleil et l’ardeur intérieure de sa rage qui le liquéfiaient ou le ramollissaient, oui, c’était plutôt une impression de ramollissement qu’il avait, car il ne sentait déjà plus du tout l’humidité de la sueur ; il était ramolli et érodé, chauffé à blanc et écaillé comme un sphinx de pierre au bout de cinq mille ans, et avant longtemps il serait totalement desséché et calciné et ratatiné et émietté, il tomberait en poussière ou en cendre, à cet endroit où il se tenait encore à grand-peine sur ses jambes, et n’y serait plus qu’un minuscule tas d’ordure, jusqu’à ce qu’enfin un coup de vent violent l’emporte, ou que la femme de ménage le balaye, ou que la pluie l’entraîne. Oui, c’est ainsi qu’il allait finir : non sous les traits d’un respectable vieux monsieur vivant de sa retraite, avec un lit à lui entre quatre murs à lui, mais là, devant la porte de la banque, sous la forme d’un petit tas d’ordure ! Et il souhaitait en être déjà là, souhaitait que la déchéance s’accélère et que la fin arrive. Il souhaitait perdre conscience, sentir ses genoux se dérober, et s’effondrer. Il cherchait de toutes ses forces à perdre conscience et à s’effondrer. Enfant, il était capable de choses semblables. Capable de pleurer à volonté ; capable de retenir sa respiration assez longtemps pour perdre conscience, ou pour que son cœur cessât un instant de battre. À présent, il n’était plus capable de rien du tout. Il n’était plus du tout maître de lui. Il n’était littéralement plus capable de plier les genoux pour s’affaisser. Il n’était plus capable que de rester planté là et d’encaisser ce qui lui arrivait. Il entendit alors le chuintement discret de la limousine de M. Roedel. Non pas un coup de klaxon, mais juste ce discret chuintement, ce pépiement qui se faisait entendre quand la voiture, venant tout juste de démarrer, s’avançait du fond de la cour vers le porche. Et tandis que ce bruit infime frappait son oreille, y pénétrait, et que ce chuintement parcourait tous les nerfs de son corps comme un électrochoc, Jonathan sentit craquer ses articulation, et s’étirer sa colonne vertébrale. Il sentit que, sans qu’il y fût pour rien, sa jambe droite abandonnait l’écart et se ramenait contre la gauche le pied gauche pivotait sur son talon, le genou droit pliait pour faire un pas, puis le genou gauche, puis de nouveau le droit…, et qu’il mettait un pied devant l’autre, qu’il marchait pour de bon, qu’il courut même, qu’il dévalait les trois marches, longeait la façade d’une démarche élastique jusqu’au porche, ouvrait la grille, rectifiait la position, portait énergiquement la main droite à la visière de sa casquette et faisait sortir la limousine. Ce furent autant de gestes d’automate, sans aucune volonté propre, et sa conscience n’y eut part que dans la mesure 014 elle enregistra exactement déplacements et manipulations. Jonathan n’apporta dans cette affaire qu’une seule contribution personnelle, en décochant à la limousine qui filait en silence un regard noir et quantité de malédictions muettes. Mais ensuite, lorsqu’il eut repris sa faction, le feu de cette rage s’éteignit à son tour, cette seule impulsion propre qui fût encore en lui. Gravissant mécaniquement les trois marches, il sentit s’éteindre en lui le dernier reste de haine et, une fois en haut, ses yeux n’exprimèrent plus rien de venimeux ni d’écumant, il jeta désormais sur la rue un regard qui avait quelque chose de défait. Il lui sembla que ces yeux n’étaient plus du tout les siens, mais qu’il était lui-même logé en arrière de ses yeux et regardait à travers eux comme par des fenêtres rondes et mortes ; bien plus, il lui semblait que tout ce corps autour de lui n’était plus le sien, mais que lui, Jonathan – ou ce qui restait de lui –, n’était plus qu’un minuscule gnome recroquevillé dans la gigantesque bâtisse d’un corps étranger, qu’un nain désemparé, captif à l’intérieur d’une machinerie humaine beaucoup trop vaste, beaucoup trop complexe, qu’il n’était plus capable de maîtriser et de commander à sa guise, et qui n’était plus commandée, tout au plus, que par elle-même ou par quelque puissance autre. À l’instant, elle s’immobilisa devant la colonne – non plus avec la sérénité du sphinx, mais comme une marionnette posée ou raccrochée là –, et elle y resta pendant les dix minutes que durait encore son service, jusqu’à ce que M. Vilman, à dix-sept heures précises, apparût un instant à la porte extérieure en verre blindé et lançât : « Nous fermons ! » Alors, cette machine humaine, cette marionnette répondant au nom de Jonathan Noël se mit docilement en marche et rentra dans la banque, se posta devant le pupitre de verrouillage électrique des portes, le brancha et appuya alternativement sur les deux boutons commandant les deux portes en verre blindé du sas d’entrée, pour faire sortir les employés les uns après les autres ; puis, avec Mme Roques, elle ferma la porte coupe-feu menant à la salle des coffres, laquelle avait été préalablement fermée elle-même par Mme Roques et M. Vilman ; puis, avec M. Vilman, elle mit en route le dispositif d’alarme, débrancha le verrouillage électrique des portes, quitta la banque en compagnie de Mme Roques et de M. Vilman et, lorsque celui-ci eut fermé la porte blindée intérieure et celle-là l’extérieure, elle mit en place comme il convenait la grille articulée. Sur quoi la marionnette adressa à Mme Roques et à M. Vilman une discrète inclinaison de son corps de bois, puis ouvrit la bouche et souhaita aux deux le bonsoir et un agréable week-end, reçut à son tour leurs souhaits de bon week-end et, de Mme Roques, un « À lundi ! », puis elle attendit avec déférence que les deux se fussent éloignés de quelques pas, et se glissa dans le flot des passants pour se laisser emporter dans l’autre direction.

 

 

7

LA marche apaise. La marche recèle une énergie bénéfique. Cette façon de poser régulièrement un pied devant l’autre tout en ramant au même rythme avec ses bras, la fréquence accrue de la respiration, la légère stimulation du pouls, les activités oculaire et auriculaire indispensables pour déterminer sa direction et préserver son équilibre, la sensation de l’air qui vous frôle l’épiderme : autant de phénomènes qui, d’une manière tout à fait irrésistible, rameutent et rattachent le corps à l’esprit, et font que l’âme, si étiolée et estropiée qu’elle soit, prend de l’ampleur et grandit. C’est bien ce qui arriva à ce Jonathan dédoublé, gnome logé dans le corps d’une poupée trop grande. Pas après pas, il grandit et reprit les dimensions de son corps, il le remplit de l’intérieur, il s’en rendit progressivement maître et finit par coïncider avec lui. Cela se passa à peu près au coin de la rue du Bac. Et il traversa la rue du Bac (alors que la marionnette Jonathan, à cet endroit, aurait automatiquement pris à droite » suivant l’itinéraire habituel qui menait à la rue de la Planche), laissa sur sa gauche la rue Saint-Placide où se trouvait son hôtel et continua tout droit jusqu’à la rue de l’Abbé-Grégoire, qu’il prit jusqu’à la rue de Vaugirard pour gagner ensuite le jardin du Luxembourg. Il y pénétra et en fit trois fois le tour par l’allée la plus longue et la plus loin du centre, longeant comme les joggers la grille sous les arbres ; puis il piqua au sud et rejoignit le boulevard du Montparnasse, puis le cimetière du même nom, dont il fit le tour une fois, deux fois, continuant ensuite vers l’ouest en direction du quinzième arrondissement, qu’il traversa tout entier jusqu’à la Seine, pour remonter alors le quai vers le nord-est et se retrouver dans le septième, puis dans le sixième arrondissement et, continuant toujours – ces soirées d’été n’en finissent pas –, arriver de nouveau au Luxembourg ; au moment où il y parvenait, le jardin fermait tout juste. Il s’arrêta devant la grande grille, à gauche du Sénat. Il pouvait être neuf heures environ, mais il faisait encore presque grand jour. L’imminence de la nuit ne se devinait qu’à la nuance délicatement dorée que prenait la lumière, et aux franges mauves des ombres. La circulation, dans la rue de Vaugirard, était à présent plus réduite et presque sporadique. Les masses humaines s’étaient égaillées. Les petits groupes qui sortaient encore du jardin ou se formaient au coin des rues avaient vite fait de se disperser et de disparaître par bribes individuelles dans toutes les petites rues autour de l’Odéon et de l’église Saint-Sulpice. On allait prendre l’apéritif, on allait au restaurant, on rentrait chez soi. L’air était moelleux et sentait un peu les fleurs. Le silence s’était fait. Paris mangeait. Tout d’un coup, il s’aperçut à quel point il était fatigué. Il avait les jambes, le dos et les épaules endoloris d’avoir marché pendant des heures, et les pieds lui brûlaient dans ses chaussures. Et soudain il avait faim, tellement faim qu’il avait des crampes à l’estomac. Il avait envie d’un potage, d’une salade avec du pain blanc bien frais et d’un morceau de viande. Il connaissait un restaurant tout près, dans la rue des Canettes, où l’on avait tout cela au menu à quarante-sept francs cinquante, service compris. Mais il ne pouvait tout de même pas y aller dans l’état où il était, tout en sueur et sentant mauvais, et avec un pantalon déchiré. Il prit la direction de son hôtel. Sur son chemin, rue d’Assas, il y avait une épicerie tenue par des Tunisiens. Elle était encore ouverte. Il s’acheta une boîte de sardines à l’huile, un petit fromage de chèvre, une poire, une bouteille de vin rouge et un pain arabe.

 

 

8

LA chambre de l’hôtel était encore plus petite que la chambre de la rue de la Planche : à peine plus large, dans un sens, que la porte par laquelle on y entrait, et longue au plus de trois mètres dans l’autre. À vrai dire, les murs n’étaient pas droits, ils allaient en s’écartant à partir de la porte, jusqu’à être distants d’environ deux mètres, ensuite de quoi ils se resserraient brusquement et se rejoignaient pour former au fond une sorte d’abside à trois pans. Le plan de la chambre était donc celui d’un cercueil, et elle n’était pas beaucoup plus spacieuse qu’un cercueil. Sur un des côtés, il y avait le lit, sur l’autre était fixé le lavabo avec, en dessous, un bidet mobile ; dans l’abside, il y avait une chaise. À droite, au-dessus du lavabo, au ras du plafond, on avait découpé une fenêtre, ou plutôt une petite trappe vitrée qui donnait sur un puits à poussière et qu’on pouvait ouvrir et fermer à l’aide de deux cordons. Il pénétrait par cette trappe un faible courant d’air tiède et moite, qui apportait dans le cercueil quelques bruits très assourdis provenant du monde extérieur : tintements de vaisselle, bruits de chasse d’eau, bribes de mots espagnols et portugais, quelques rares éclats de rire, le pleurnichement d’un enfant et parfois, de très loin, le klaxon d’une voiture, Jonathan s’était assis sur le bord du lit, en caleçon et tricot de corps, et il mangeait. En guise de table il avait approché la chaise, il y avait posé sa valise en carton, et étalé par-dessus le sac où il avait rapporté ses achats. Il coupait en deux les sardines avec son couteau de poche, en piquait la moitié et la plaquait sur une bouchée de pain, qu’il se fourrait dans la bouche. Une fois mâchée, la chair friable et saturée d’huile formait avec le pain fade et non levé une masse au goût délicieux. Il manque peut-être quelques gouttes de citron, songea-t-il, mais c’était déjà là une gourmandise frivole, car en buvant à la bouteille, après chaque bouchée, une petite gorgée de vin rouge qu’il faisait rouler sur sa langue et entre ses dents, il mêlait l’arrière-goût métallique du poisson au parfum aigrelet et tenace du vin, et le résultat était si convaincant que Jonathan fut certain de n’avoir jamais de sa vie mieux dîné qu’en cet instant. La boîte contenait quatre sardines, cela fit huit bouchées posément mâchées avec du pain, et huit gorgées de vin pour les faire glisser. Il mangea très lentement. Il avait lu un jour dans une revue que manger précipitamment, surtout quand on avait très faim, était très mauvais pour la digestion et pouvait même entraîner des nausées et des vomissements. S’il mangea lentement, c’est aussi parce qu’il pensait que c’était son dernier repas. Quand il eut fini les sardines et saucé avec du pain l’huile qui restait dans la boîte, il mangea le fromage de chèvre et la poire. La poire était si ; juteuse qu’elle faillit lui glisser des doigts pendant qu’il la pelait, et le fromage de chèvre était si bien égoutté et si compact qu’il collait au couteau, et il avait soudain dans la bouche un goût tellement amer et sec que les gencives se rétractaient avec une sorte d’effroi et que la salive manquait, l’espace d’un instant. Mais il suffisait alors d’un peu de poire, d’un morceau de poire fondante et sucrée, pour que tout glisse à nouveau et se détache du palais et des dents, et fonde sur la langue et descende… Et encore un morceau de fromage, léger effroi, et puis à nouveau la poire qui arrangeait tout, et puis du fromage, et puis de la poire… C’était si délicieux qu’il racla au couteau tout ce qu’il restait de fromage sur le papier, et qu’il rongea tout ce qui entourait les pépins de la poire et qu’il avait d’abord détaché. Il resta assis là, pensif, un moment encore, se passant la langue sur les dents, avant de finir le pain et de boire le reste du vin. Puis il rassembla la boîte de sardines vide, les pelures de poire et le papier du fromage, les enveloppa dans le sac de l’épicerie avec les miettes de pain et déposa le tout, avec la bouteille vide, dans le coin derrière la porte ; il ôta sa valise de la chaise, remit la chaise à sa place dans l’abside, se lava les mains et se coucha. Il rabattit la couverture de laine au pied du lit et ne garda sur lui que le drap. Puis il éteignit la lampe. Il faisait tout à fait noir. Même d’en haut, du côté de la lucarne, il ne pénétrait pas dans la chambre le moindre rai de lumière ; mais uniquement le faible courant d’air moite et, de très, très loin, les bruits. Il faisait très lourd. « Demain, je me suicide », dit-il. Puis il s’endormit.

 

 

9

DANS la nuit, il y eut un orage. Ce fut l’un de ces orages qui n’éclatent pas d’un coup avec toute une série d’éclairs et de coups de tonnerre, mais qui prennent au contraire tout leur temps et retiennent longuement leurs forces. Deux heures durant, celui-là se tapit çà et là dans le ciel, avec de délicats éclairs de chaleur et des grondements discrets, glissant d’un quartier à l’autre de la ville comme s’il ne savait où se concentrer, et s’étendant de plus en plus, gonflant et gonflant sans cesse jusqu’à finir par recouvrir toute la ville comme une fine chape de plomb, puis attendant encore et se chargeant à force d’hésiter d’une tension plus puissante, toujours sans éclater… Sous cette chape, rien ne bougeait, ni le moindre souffle d’air dans l’atmosphère pesante, ni une feuille, ni un grain de poussière ne bougeait, la ville était là comme pétrifiée au point d’en trembler, pour ainsi dire, elle tremblait de cette tension paralysante, comme si c’avait été elle l’orage, et qu’elle avait attendu d’éclater vers le ciel. Et puis, enfin, c’était déjà vers le matin et il commençait de poindre un peu de lumière, il y eut une déflagration, une seule, aussi violente que ai la ville entière avait explosé, Jonathan fit un saut de carpe dans son lit. Il n’avait pas consciemment entendu la déflagration, il avait encore moins distingué que c’était un coup de tonnerre, c’était bien pis : la déflagration, à la seconde du réveil, l’avait traversé et secoué d’une frayeur totale, d’une frayeur dont il ignorait la cause, d’une frayeur mortelle. Tout ce qu’il perçut, ce fut le retentissement de cette déflagration, l’écho multiple du tonnerre et ses grondements en cascade. Cela faisait le bruit d’immeubles s’écroulant au-dehors comme des rangées de livres, et sa première pensée fut : ça y est, voilà, c’est la fin. Et il ne songeait pas seulement à sa propre fin, mais à la fin du monde, à l’apocalypse ; à un tremblement de terre, à la bombe atomique, ou aux deux à la fois…, en tout cas, à la fin absolue. Mais voici que, tout d’un coup, ce fut le silence total. On n’entendit plus de grondement, plus d’écroulement, plus de craquement, absolument rien, même pas l’écho de rien. Et ce silence soudain, qui durait, était presque plus épouvantable encore que le fracas d’un monde qui s’effondre. Car à présent Jonathan avait bien le sentiment d’être encore là, mais il lui semblait qu’à part lui il n’y avait plus rien, plus rien en face, plus rien en haut ni en bas, rien d’extérieur, rien d’autre d’après quoi il aurait pu se repérer. Toute espèce de perception, la vue, l’ouïe, le sens de l’équilibre, tout ce qui aurait pu lui dire où il était et ce qu’il était lui-même, tout cela sombrait dans le vide total de l’obscurité et du silence. Il ne sentait plus que son cœur qui battait la chamade et son corps qui tremblait Tout ce qu’il savait encore, c’est qu’il se trouvait dans un lit, mais il ne savait pas quel lit, ni où il était placé… à supposer qu’il fût placé et non en train de tomber dans quelque abîme sans fond, car il semblait tanguer, et Jonathan se cramponna des deux mains au matelas pour ne pas chavirer, pour ne pas perdre cette seule chose qu’il avait encore dans les mains. Il s’efforça de trouver prise dans l’obscurité avec ses yeux, dans le silence avec ses oreilles, il n’entendit rien, ne vit rien, absolument rien, son estomac se souleva, un affreux goût de sardine lui revint, « surtout ne pas rendre », pensa-t-il, « surtout ne pas vomir, surtout ne pas aller maintenant te retourner et te répandre au-dehors ! »… Et puis, après une éternité atroce, il vit tout de même quelque chose, à savoir une lueur infime, vers le haut, sur la droite, un tout petit peu de lumière. Il y riva son regard et s’y cramponna des yeux, à cette petite tache carrée de lumière, une ouverture, un passage entre l’intérieur et l’extérieur, une sorte de fenêtre dans une chambre…, mais quelle chambre ? Ce n’était pas sa chambre à lui ! Ce n’est pas ta chambre, jamais de la vie ! Dans ta chambre, la fenêtre se trouve au-dessus du pied de lit, et non comme ça, en haut, près du plafond. C’est… ce n’est pas non plus ta chambre chez ton oncle, c’est la chambre d’enfant dans la maison de tes parents, à Charenton… Non, ce n’est pas la chambre d’enfant, c’est la cave, oui, la cave, tu es dans la cave de la maison de tes parents, tu es un enfant, tu n’as fait que rêver que tu étais devenu une grande personne, un vieux vigile répugnant, à Paris, mais tu es un enfant et tu es dans la cave de la maison de tes parents, et dehors c’est la guerre, et tu es prisonnier sous les décombres, et oublié. Pourquoi n’arrivent-ils pas ? Pourquoi ne viennent-ils pas me sauver ? Pourquoi ce silence de mort ? Où sont les autres hommes ? Mon Dieu, où sont donc les autres hommes ? Je ne peux tout de même pas vivre sans les autres hommes ! Il était sur le point de crier. Il allait lancer dans le silence cette phrase criant qu’il ne pouvait tout de même pas vivre sans les autres hommes, tellement sa détresse était grande, tellement était désespérée cette peur d’être abandonné qu’éprouvait l’enfant sénile Jonathan Noël. Mais au moment où il allait crier, il reçut une réponse. Il entendit un bruit. On frappait. Tout doucement. Et l’on frappait encore. Puis une troisième fois et une quatrième fois, quelque part en haut. Et puis, au lieu de frapper, on se mit à tambouriner délicatement et régulièrement, et ce roulement de tambour devint de plus en plus fort, et finalement ce ne fut plus un roulement, mais un crépitement puissant et opulent, et Jonathan reconnut le crépitement de la pluie. Alors l’espace se remit tout d’un coup en ordre, et Jonathan reconnut dans la petite tache claire et carrée la lucarne donnant sur le puits à poussière, et reconnut dans la pénombre les contours de la chambre d’hôtel, le lavabo, la chaise, la valise, les murs. Il détacha du matelas ses mains crispées, il ramena ses jambes contre sa poitrine et les enserra dans ses bras. Ainsi replié sur lui-même, il resta assis longtemps, peut-être une demi-heure, à écouter le crépitement de la pluie. Puis il se leva et s’habilla. Il n’eut pas besoin d’allumer, il s’y retrouvait tout à fait dans la pénombre. Il prit sa valise, son manteau, son parapluie, et quitta la chambre. Il descendit sans bruit l’escalier. Le portier de nuit, à la réception, dormait. Jonathan passa devant lui sur la pointe des pieds et, pour ne pas le réveiller, n’appuya qu’un tout petit coup sur le bouton électrique commandant l’ouverture de la porte. Il y eut un petit « clic » et la porte s’ouvrit. Il sortit à l’air libre.

 

 

10

DEHORS, dans la rue, il se trouva plongé dans la lumière fraîche et gris-bleu du matin. Il ne pleuvait plus. Seuls les toits s’égouttaient encore, et les auvents ruisselaient, et les trottoirs étaient pleins de flaques. Jonathan descendit vers la rue de Sèvres. À perte de vue, on ne voyait personne, et pas une auto. Les immeubles étaient là, silencieux et modestes, dans une innocence presque touchante. C’était comme si la pluie les avait lavés de leur fierté, de leur arrogance pompeuse et de tout ce qu’ils avaient de menaçant. De l’autre côté, devant le rayon d’alimentation du Bon Marché, un chat fila le long des vitrines et disparut sous les éventaires de fruits et légumes vides. À droite, dans le square Boucicaut, les arbres craquaient d’humidité. Quelques merles commençaient à siffler, leurs roulades se répercutaient contre les façades, amplifiant encore le silence qui régnait sur la ville. Jonathan traversa la rue de Sèvres et prit par la rue du Bac, pour rentrer chez lui. À chaque pas, ses semelles trempées faisaient « floc » sur l’asphalte trempé. C’est comme de marcher pieds nus, pensa-t-il, songeant plus encore au bruit qu’à la sensation poisseuse d’humidité dans ses chaussures et ses chaussettes. Il eut soudain grande envie de quitter chaussures et chaussettes, et de continuer nu-pieds ; et s’il n’en fit rien, ce ne fut que par paresse, et non parce qu’il trouvait cela inconvenant. Mais il pataugeait avec application dans les flaques, flanquant ses pieds en plein milieu, marchant en zigzag d’une flaque à l’autre ; à un moment, il changea même de trottoir parce qu’il avait vu de l’autre côté une flaque particulièrement belle et grande, et il y posa bien à plat ses semelles clapotantes, faisant gicler l’eau contre les vitrines d’un côté et les voitures garées de l’autre, et sur ses jambes de pantalon, c’était un délice, il dégustait cette petite cochonnerie enfantine comme une grande liberté retrouvée. Et il était encore tout exalté et ravi lorsqu’il arriva rue de la Planche, pénétra dans l’immeuble, passa devant la loge fermée de Mme Rocard, traversa la cour et gravit l’étroit escalier de service. C’est seulement en haut, en approchant du sixième étage, qu’il eut le cœur serré en songeant au terme du trajet : là-haut, le pigeon l’attendait, la bête atroce. Il allait la trouver posée au fond du couloir, sur ses pattes rouges et crochues, entourée d’excréments et de duvet flottant alentour, elle serait là à attendre, avec son œil épouvantablement nu, et elle prendrait son essor en claquant des ailes et l’effleurerait, lui, Jonathan, impossible d’esquiver, dans le couloir exigu… Il posa sa valise et s’arrêta, bien qu’il n’eût plus que cinq marches à monter. Il ne voulait pas faire demi-tour. Il voulait seulement faire une petite pause d’une minute, reprendre un peu son souffle, laisser son cœur se calmer un peu avant de faire la dernière portion du trajet. Il regarda en arrière. Ses yeux suivirent, dans les profondeurs de l’escalier, les volutes ovales de la rampe, et il vit à chaque étage les rayons lumineux qui faisaient irruption par côté. La lumière du matin avait perdu sa teinte bleutée pour devenir plus jaune et plus chaude, lui sembla-t-il. Venant des appartements bourgeois, il entendit les premiers bruits de l’immeuble qui s’éveillait : le tintement de bols, le claquement sourd d’une porte de réfrigérateur, la musique en sourdine d’une radio. Et puis soudain parvint à sa narine un parfum familier, l’arôme du café de Mme Lassalle, et il en aspira quelques bouffées : il eut l’impression qu’il buvait de ce café. Il prit sa valise et se remit en marche. Tout d’un coup, il n’avait plus peur. En pénétrant dans le couloir, il vit aussitôt deux choses, d’un seul coup d’œil : la fenêtre refermée, et une serpillière étalée, pour qu’elle sèche, sur le petit lavabo, à côté des w-c de l’étage. Il ne voyait pas encore jusqu’au fond du couloir, la vive lumière qui passait à travers la fenêtre formait un bloc éblouissant qui lui barrait la vue. Il continua d’avancer avec une sorte d’absence de crainte, il traversa la lumière et pénétra dans l’ombre qui venait derrière. Le couloir était complètement vide. Le pigeon avait disparu. Les taches, sur le sol, étaient nettoyées. Sur le carrelage rouge ne frémissait pas la moindre plume ni le moindre duvet.

 

 

 

Fin

 

Du même auteur, lire aussi : "Le parfum" (roman) et "La contrebasse" (théâtre)

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La maison Tellier, Guy de Maupassant (texte intégral)

 

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                                                               Bains à la Grenouillère, Claude Monet

 

Remerciements à :

https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Maupassant.htm

 

Édition de référence : Paris, Paul Ollendorff, Éditeur, 1891.

 

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 Guy de Maupassant

 

GUY DE MAUPASSANT

 

 La maison Tellier

 

 

I

 

On allait là, chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement.

Ils s’y retrouvaient à six ou huit, toujours les mêmes, non pas des noceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens de la ville ; et l’on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les filles, ou bien on causait sérieusement avec Madame, que tout le monde respectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois restaient.

La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à l’encoignure d’une rue derrière l’église Saint-Étienne ; et, par les fenêtres, on apercevait le bassin plein de navires qu’on déchargeait, le grand marais salant appelé « la Retenue » et, derrière, la côte de la Vierge avec sa vieille chapelle toute grise.

Madame, issue d’une bonne famille de paysans du département de l’Eure, avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère. Le préjugé du déshonneur attaché à la prostitution, si violent et si vivace dans les villes, n’existe pas dans la campagne normande. Le paysan dit : – « C’est un bon métier » ; – et il envoie son enfant tenir un harem de filles comme il l’enverrait diriger un pensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, était venue par héritage d’un vieil oncle qui la possédait. Monsieur et Madame, autrefois aubergistes près d’Yvetot, avaient immédiatement liquidé, jugeant l’affaire de Fécamp plus avantageuse pour eux ; et ils étaient arrivés un beau matin prendre la direction de l’entreprise qui périclitait en l’absence des patrons.

C’étaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite par leur personnel et des voisins.

Monsieur mourut d’un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle profession l’entretenant dans la mollesse et l’immobilité, il était devenu très gros, et sa santé l’avait étouffé.

Madame, depuis son veuvage, était vainement désirée par tous les habitués de l’établissement ; mais on la disait absolument sage, et les pensionnaires elles-mêmes n’étaient parvenues à rien découvrir.

Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l’obscurité de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles n’avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient toujours un peu ; et quand un garçon mal élevé appelait de son nom propre l’établissement qu’elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elle avait l’âme délicate, et, bien que traitant ses femmes en amies, elle répétait volontiers qu’elles « n’étaient point du même panier ».

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une fraction de sa troupe ; et l’on allait folâtrer sur l’herbe au bord de la petite rivière qui coule dans les fonds de Valmont. C’étaient alors des parties de pensionnaires échappées, des courses folles, des jeux enfantins, toute une joie de recluses grisées par le grand air. On mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre, et l’on rentrait à la nuit tombante avec une fatigue délicieuse, un attendrissement doux ; et dans la voiture on embrassait Madame comme une mère très bonne, pleine de mansuétude et de complaisance.

La maison avait deux entrées. À l’encoignure, une sorte de café borgne s’ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des personnes chargées du commerce spécial du lieu étaient particulièrement destinées aux besoins de cette partie de la clientèle. Elles servaient, avec l’aide du garçon, nommé Frédéric, un petit blond imberbe et fort comme un bœuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de marbre branlantes, et, les bras jetés au cou des buveurs, assises en travers de leurs jambes, elles poussaient à la consommation.

Les trois autres dames (elles n’étaient que cinq) formaient une sorte d’aristocratie, et demeuraient réservées à la compagnie du premier, à moins pourtant qu’on n’eût besoin d’elles en bas et que le premier fût vide.

Le salon de Jupiter, où se réunissaient les bourgeois de l’endroit, était tapissé de papier bleu et agrémenté d’un grand dessin représentant Léda étendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d’un escalier tournant terminé par une porte étroite, humble d’apparence, donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit, derrière un treillage, une petite lanterne comme celles qu’on allume encore en certaines villes aux pieds des madones encastrées dans les murs.

Le bâtiment, humide et vieux, sentait légèrement le moisi. Par moments, un souffle d’eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une porte entrouverte en bas faisait éclater dans toute la demeure, comme une explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attablés au rez-de-chaussée, et mettait sur la figure des messieurs du premier une moue inquiète et dégoûtée. Madame, familière avec les clients ses amis, ne quittait point le salon, et s’intéressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des trois femmes ; elle était comme un repos dans le badinage polisson des particuliers ventrus qui se livraient chaque soir à cette débauche honnête et médiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles publiques.

Les trois dames du premier s’appelaient Fernande, Raphaële et Rosa la Rosse.

Le personnel étant restreint, on avait tâché que chacune d’elles fût comme un échantillon, un résumé de type féminin, afin que tout consommateur pût trouver là, à peu près du moins, la réalisation de son idéal.

Fernande représentait la belle blonde, très grande, presque obèse, molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient à disparaître, et dont la chevelure filasse, écourtée, claire et sans couleur, pareille à du chanvre peigné, lui couvrait insuffisamment le crâne.

Raphaële, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait le rôle indispensable de la belle Juive, maigre, avec des pommettes saillantes plâtrées de rouge. Ses cheveux noirs, lustrés à la moelle de bœuf, formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le droit n’avait pas été marqué d’une raie. Son nez arqué tombait sur une mâchoire accentuée où deux dents neuves, en haut, faisaient tache à côté de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte foncée comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes minuscules, chantait du matin au soir, d’une voix éraillée, des couplets alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un écureuil malgré sa graisse et l’exiguïté de ses pattes ; et son rire, une cascade de cris aigus, éclatait sans cesse, de-ci, de-là, dans une chambre, au grenier, dans le café, partout, à propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chaussée, Louise, surnommée Cocote, et Flora, dite Balançoire parce qu’elle boitait un peu, l’une toujours en Liberté avec une ceinture tricolore, l’autre en Espagnole de fantaisie avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte à chacun de ses pas inégaux, avaient l’air de filles de cuisine habillées pour un carnaval. Pareilles à toutes les femmes du peuple, ni plus laides, ni plus belles, vraies servantes d’auberge, on les désignait dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement troublée, régnait entre ces cinq femmes, grâce à la sagesse conciliante de Madame et à son intarissable bonne humeur.

L’établissement, unique dans la petite ville, était assidûment fréquenté. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut ; elle se montrait si aimable, si prévenante envers tout le monde ; son bon cœur était si connu, qu’une sorte de considération l’entourait. Les habitués faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur témoignait une amitié plus marquée ; et lorsqu’ils se rencontraient dans le jour pour leurs affaires, ils se disaient : « À ce soir, où vous savez », comme on se dit : « Au café, n’est-ce pas ? après dîner. »

Enfin la maison Tellier était une ressource, et rarement quelqu’un manquait au rendez-vous quotidien.

Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arrivé, M. Poulin, marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite lanterne, derrière son treillage, ne brillait point ; aucun bruit ne sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d’abord, avec plus de force ensuite ; personne ne répondit. Alors il remonta la rue à petits pas, et, comme il arrivait sur la place du Marché, il rencontra M. Duvert, l’armateur, qui se rendait au même endroit. Ils y retournèrent ensemble sans plus de succès. Mais un grand bruit éclata soudain tout près d’eux, et, ayant tourné la maison, ils aperçurent un rassemblement de matelots anglais et français qui heurtaient à coups de poings les volets fermés du café.

Les deux bourgeois aussitôt s’enfuirent pour n’être pas compromis, mais un léger « pss’t » les arrêta : c’était M. Tournevau, le saleur de poisson, qui, les ayant reconnus, les hélait. Ils lui dirent la chose, dont il fut d’autant plus affecté que lui, marié, père de famille et fort surveillé, ne venait là que le samedi, « securitatis causa », disait-il, faisant allusion à une mesure de police sanitaire dont le docteur Borde, son ami, lui avait révélé les périodiques retours. C’était justement son soir et il allait se trouver ainsi privé pour toute la semaine.

Les trois hommes firent un grand crochet jusqu’au quai, trouvèrent en route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitué, et M. Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue « aux Juifs » pour essayer une dernière tentative. Mais les matelots exaspérés faisaient le siège de la maison, jetaient des pierres, hurlaient ; et les cinq clients du premier étage, rebroussant chemin le plus vite possible, se mirent à errer par les rues.

Ils rencontrèrent encore M. Dupuis, l’agent d’assurances, puis M. Vasse, le juge au tribunal de commerce ; et une longue promenade commença qui les conduisit à la jetée d’abord. Ils s’assirent en ligne sur le parapet de granit et regardèrent moutonner les flots. L’écume, sur la crête des vagues, faisait dans l’ombre des blancheurs lumineuses, éteintes presque aussitôt qu’apparues, et le bruit monotone de la mer brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout le long de la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent restés là quelque temps, M. Tournevau déclara : – « Ça n’est pas gai. – Non certes », reprit M. Pimpesse ; et ils repartirent à petits pas.

Après avoir longé la rue que domine la côte et qu’on appelle : « Sous-le-Bois », ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue, passèrent près du chemin de fer et débouchèrent de nouveau place du Marché, où une querelle commença tout à coup entre le percepteur, M. Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau, à propos d’un champignon comestible que l’un d’eux affirmait avoir trouvé dans les environs.

Les esprits étant aigris par l’ennui, on en serait peut-être venu aux voies de fait si les autres ne s’étaient interposés. M. Pimpesse, furieux, se retira ; et aussitôt une nouvelle altercation s’éleva entre l’ancien maire, M. Poulin, et l’agent d’assurances, M. Dupuis, au sujet des appointements du percepteur et des bénéfices qu’il pouvait se créer. Les propos injurieux pleuvaient des deux côtés, quand une tempête de cris formidables se déchaîna, et la troupe des matelots, fatigués d’attendre en vain devant une maison fermée, déboucha sur la place. Ils se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue procession, et ils vociféraient furieusement. Le groupe des bourgeois se dissimula sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la direction de l’abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur diminuant comme un orage qui s’éloigne ; et le silence se rétablit.

M. Poulin et M. Dupuis, enragés l’un contre l’autre, partirent, chacun de son côté, sans se saluer. Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent instinctivement vers l’établissement Tellier. Il était toujours clos, muet, impénétrable. Un ivrogne, tranquille et obstiné, tapait des petits coups dans la devanture du café, puis s’arrêtait pour appeler à mi-voix le garçon Frédéric. Voyant qu’on ne lui répondait point, il prit le parti de s’asseoir sur la marche de la porte, et d’attendre les événements.

Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes du port reparut au bout de la rue. Les matelots français braillaient la Marseillaise, les anglais le Rule Britania. Il y eut un ruement général contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers le quai, où une bataille éclata entre les marins des deux nations. Dans la rixe, un Anglais eut le bras cassé, et un Français le nez fendu.

L’ivrogne, qui était resté devant la porte, pleurait maintenant comme pleurent les pochards ou les enfants contrariés.

Les bourgeois, enfin, se dispersèrent.

Peu à peu le calme revint sur la cité troublée. De place en place, encore par instants, un bruit de voix s’élevait, puis s’éteignait dans le lointain.

Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, désolé d’attendre au prochain samedi ; et il espérait on ne sait quel hasard, ne comprenant pas, s’exaspérant que la police laissât fermer ainsi un établissement d’utilité publique qu’elle surveille et tient sous sa garde.

Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison ; et il s’aperçut que sur l’auvent une pancarte était collée. Il alluma bien vite une allumette-bougie, et lut ces mots tracés d’une grande écriture inégale : « Fermé pour cause de première communion. »

Alors il s’éloigna, comprenant bien que c’était fini. L’ivrogne maintenant dormait, étendu tout de son long en travers de la porte inhospitalière.

Et le lendemain, tous les habitués, l’un après l’autre, trouvèrent moyen de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se donner une contenance ; et d’un coup d’œil furtif, chacun lisait l’avertissement mystérieux : « Fermé pour cause de première communion. »

 

 

 

II

C’est que Madame avait un frère établi menuisier en leur pays natal, Virville, dans l’Eure. Du temps que Madame était encore aubergiste à Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frère qu’elle nomma Constance, Constance Rivet ; étant elle-même une Rivet par son père. Le menuisier, qui savait sa sœur en bonne position, ne la perdait pas de vue, bien qu’ils ne se rencontrassent pas souvent, retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste loin l’un de l’autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans, et faisait, cette année-là, sa première communion, il saisit cette occasion d’un rapprochement, et il écrivit à sa sœur qu’il comptait sur elle pour la cérémonie. Les vieux parents étaient morts, elle ne pouvait refuser à sa filleule ; elle accepta. Son frère, qui s’appelait Joseph, espérait qu’à force de prévenances il arriverait peut-être à obtenir qu’on fît un testament en faveur de la petite, Madame étant sans enfants.

La profession de sa sœur ne gênait nullement ses scrupules, et, du reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en parlant d’elle : « Madame Tellier est une bourgeoise de Fécamp », ce qui laissait supposer qu’elle pouvait vivre de ses rentes. De Fécamp à Virville on comptait au moins vingt lieues ; et vingt lieues de terre pour des paysans sont plus difficiles à franchir que l’Océan pour un civilisé. Les gens de Virville n’avaient jamais dépassé Rouen ; rien n’attirait ceux de Fécamp dans un petit village de cinq cents feux, perdu au milieu des plaines et faisant partie d’un autre département. Enfin on ne savait rien.

Mais, l’époque de la communion approchant, Madame éprouva un grand embarras. Elle n’avait point de sous-maîtresse, et ne se souciait nullement de laisser sa maison, même pendant un jour. Toutes les rivalités entre les dames d’en haut et celles d’en bas éclateraient infailliblement ; puis Frédéric se griserait sans doute, et quand il était gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin elle se décida à emmener tout son monde, sauf le garçon à qui elle donna sa liberté jusqu’au surlendemain.

Le frère consulté ne fit aucune opposition, et se chargea de loger la compagnie entière pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train express de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon de seconde classe.

Jusqu’à Beuzeville elles furent seules et jacassèrent comme des pies. Mais à cette gare un couple monta. L’homme, vieux paysan, vêtu d’une blouse bleue, avec un col plissé, des manches larges serrées aux poignets et ornées d’une petite broderie blanche, couvert d’un antique chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait hérissé, tenait d’une main un immense parapluie vert, et de l’autre un vaste panier qui laissait passer les têtes effarées de trois canards. La femme, raide en sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu comme un bec. Elle s’assit en face de son homme et demeura sans bouger, saisie de se trouver au milieu d’une si belle société.

Et c’était, en effet, dans le wagon, un éblouissement de couleurs éclatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds à la tête, portait là-dessus un châle de faux cachemire français, rouge, aveuglant, fulgurant. Fernande soufflait dans une robe écossaise dont le corsage, lacé à toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en un double dôme toujours agité qui semblait liquide sous l’étoffe.

Raphaële, avec une coiffure emplumée simulant un nid plein d’oiseaux, portait une toilette lilas, pailletée d’or, quelque chose d’oriental qui seyait à sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose à larges volants, avait l’air d’une enfant trop grasse, d’une naine obèse ; et les deux Pompes semblaient s’être taillé des accoutrements étranges au milieu de vieux rideaux de fenêtre, ces vieux rideaux à ramages datant de la Restauration.

Sitôt qu’elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames prirent une contenance grave, et se mirent à parler de choses relevées pour donner une bonne opinion d’elles. Mais à Bolbec apparut un monsieur à favoris blonds, avec des bagues et une chaîne en or, qui mit dans le filet sur sa tête plusieurs paquets enveloppés de toile cirée. Il avait un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec aisance : « Ces dames changent de garnison ? » Cette question jeta dans le groupe une confusion embarrassée. Madame enfin reprit contenance, et elle répondit sèchement, pour venger l’honneur du corps : « Vous pourriez bien être poli ! » Il s’excusa : « Pardon, je voulais dire de monastère. » Madame, ne trouvant rien à répliquer, ou jugeant peut-être la rectification suffisante, fit un salut digne en pinçant les lèvres.

Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le vieux paysan, se mit à cligner de l’œil aux trois canards dont les têtes sortaient du grand panier ; puis, quand il sentit qu’il captivait déjà son public, il commença à chatouiller ces animaux sous le bec, en leur tenant des discours drôles pour dérider la société : « Nous avons quitté notre petite ma-mare ! couen ! couen ! couen ! – pour faire connaissance avec la petite broche, – couen ! couen ! couen ! » Les malheureuses bêtes tournaient le cou afin d’éviter les caresses, faisaient des efforts affreux pour sortir de leur prison d’osier ; puis soudain toutes trois ensemble poussèrent un lamentable cri de détresse : – Couen ! couen ! couen ! couen ! – Alors ce fut une explosion de rires parmi les femmes. Elles se penchaient, elles se poussaient pour voir : on s’intéressait follement aux canards ; et le monsieur redoublait de grâce, d’esprit et d’agaceries.

Rosa s’en mêla, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin, elle embrassa les trois bêtes sur le nez. Aussitôt chaque femme voulut les baiser à son tour ; et le monsieur asseyait ces dames sur ses genoux, les faisait sauter, les pinçait ; tout à coup il les tutoya.

Les deux paysans, plus affolés encore que leurs volailles, roulaient des yeux de possédés sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles figures plissées n’avaient pas un sourire, pas un tressaillement.

Alors le monsieur, qui était commis voyageur, offrit par farce des bretelles à ces dames, et, s’emparant d’un de ses paquets, il l’ouvrit. C’était une ruse, le paquet contenait des jarretières. Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de métal formées par deux amours enlacés et dorés. Les filles poussèrent des cris de joie, puis examinèrent les échantillons, reprises par la gravité naturelle à toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles se consultaient de l’œil ou d’un mot chuchoté, se répondaient de même, et Madame maniait avec envie une paire de jarretières orangées, plus larges, plus imposantes que les autres : de vraies jarretières de patronne.

Le monsieur attendait, nourrissant une idée :

« Allons, mes petites chattes, dit-il, il faut les essayer. » Ce fut une tempête d’exclamations ; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait son heure. Il déclara : « Vous ne voulez pas, je remballe. » Puis finalement : « J’offrirai une paire, au choix, à celles qui feront l’essai. » Mais elles ne voulaient pas, très dignes, la taille redressée. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu’il leur renouvela la proposition. Flora Balançoire surtout, torturée de désir, hésitait visiblement. Il la pressa : « Vas-y, ma fille, un peu de courage ; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette. » Alors elle se décida, et relevant sa robe, montra une forte jambe de vachère, mal serrée en un bas grossier. Le monsieur, se baissant, accrocha la jarretière sous le genou d’abord, puis au-dessus ; et il chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire lilas et demanda : « À qui le tour ? » Toutes ensemble s’écrièrent : « À moi ! à moi ! » Il commença par Rosa la Rosse, qui découvrit une chose informe, toute ronde, sans cheville, un vrai « boudin de jambe », comme disait Raphaële. Fernande fut complimentée par le commis voyageur qu’enthousiasmèrent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la belle Juive eurent moins de succès. Louise Cocote, par plaisanterie, coiffa le Monsieur de sa jupe ; et Madame fut obligée d’intervenir pour arrêter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-même tendit sa jambe, une belle jambe normande, grasse et musclée ; et le voyageur, surpris et ravi, ôta galamment son chapeau pour saluer ce maître mollet en vrai chevalier français.

Les deux paysans, figés dans l’ahurissement, regardaient de côté, d’un seul œil ; et ils ressemblaient si absolument à des poulets que l’homme aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez « Co-co-ri-co ». Ce qui déchaîna de nouveau un ouragan de gaieté.

Les vieux descendirent à Motteville, avec leur panier, leurs canards et leur parapluie ; et l’on entendit la femme dire à son homme en s’éloignant : « C’est des traînées qui s’en vont encore à ce satané Paris. »

Le plaisant commis Porteballe descendit lui-même à Rouen, après s’être montré si grossier que Madame se vit obligée de le remettre vertement à sa place. Elle ajouta, comme morale : « Ça nous apprendra à causer au premier venu. »

À Oissel, elles changèrent de train, et trouvèrent à une gare suivante M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de chaises et attelée d’un cheval blanc.

Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida à monter dans sa carriole. Trois s’assirent sur trois chaises au fond ; Raphaële, Madame et son frère, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n’ayant point de siège, se plaça tant bien que mal sur les genoux de la grande Fernande ; puis l’équipage se mit en route. Mais, aussitôt, le trot saccadé du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises commencèrent à danser, jetant les voyageuses en l’air, à droite, à gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarées, des cris d’effroi, coupés soudain par une secousse plus forte. Elles se cramponnaient aux côtés du véhicule ; les chapeaux tombaient dans le dos, sur le nez ou vers l’épaule ; et le cheval blanc allait toujours, allongeant la tête, et la queue droite, une petite queue de rat sans poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un pied tendu sur le brancard, l’autre jambe repliée sous lui, les coudes très élevés, tenait les rênes, et de sa gorge s’échappait à tout instant une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet, accélérait son allure.

Des deux côtés de la route la campagne verte se déroulait. Les colzas en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante d’où s’élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et douce, portée très loin par le vent. Dans les seigles déjà grands des bluets montraient leurs petites têtes azurées que les femmes voulaient cueillir, mais M. Rivet refusa d’arrêter. Puis parfois, un champ tout entier semblait arrosé de sang tant les coquelicots l’avaient envahi. Et au milieu de ces plaines colorées ainsi par les fleurs de la terre, la carriole, qui paraissait porter elle-même un bouquet de fleurs aux teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait derrière les grands arbres d’une ferme, pour reparaître au bout du feuillage et promener de nouveau à travers les récoltes jaunes et vertes, piquées de rouge ou de bleu, cette éclatante charretée de femmes qui fuyait sous le soleil.

Une heure sonnait quand on arriva devant la porte du menuisier.

Elles étaient brisées de fatigue et pâles de faim, n’ayant rien pris depuis le départ. Mme Rivet se précipita, les fit descendre l’une après l’autre, les embrassant aussitôt qu’elles touchaient terre ; et elle ne se lassait point de bécoter sa belle-sœur, qu’elle désirait accaparer. On mangea dans l’atelier débarrassé des établis pour le dîner du lendemain.

Une bonne omelette que suivit une andouille grillée, arrosée de bon cidre piquant, rendit la gaieté à tout le monde. Rivet, pour trinquer, avait pris un verre, et sa femme servait, faisait la cuisine, apportait les plats, les enlevait, murmurant à l’oreille de chacun : – « En avez-vous à votre désir ? » – Des tas de planches dressées contre les murs et des empilements de copeaux balayés dans les coins répandaient un parfum de bois varlopé, une odeur de menuiserie, ce souffle résineux qui pénètre au fond des poumons.

On réclama la petite, mais elle était à l’église, ne devant rentrer que le soir.

La compagnie alors sortit pour faire un tour dans le pays.

C’était un tout petit village que traversait une grande route. Une dizaine de maisons rangées le long de cette voie unique abritaient les commerçants de l’endroit, le boucher, l’épicier, le menuisier, le cafetier, le savetier et le boulanger. L’église, au bout de cette sorte de rue, était entourée d’un étroit cimetière ; et quatre tilleuls démesurés, plantés devant son portail, l’ombrageaient tout entière. Elle était bâtie en silex taillé, sans style aucun, et coiffée d’un clocher d’ardoises. Après elle la campagne recommençait, coupée çà et là de bouquets d’arbres cachant les fermes.

Rivet, par cérémonie, et bien qu’en vêtements d’ouvrier, avait pris le bras de sa sœur qu’il promenait avec majesté. Sa femme, tout émue par la robe à filets d’or de Raphaële, s’était placée entre elle et Fernande. La boulotte Rosa trottait derrière avec Louise Cocote et Flora Balançoire, qui boitillait, exténuée.

Les habitants venaient aux portes, les enfants arrêtaient leurs jeux, un rideau soulevé laissait entrevoir une tête coiffée d’un bonnet d’indienne ; une vieille à béquille et presque aveugle se signa comme devant une procession ; et chacun suivait longtemps du regard toutes les belles dames de la ville qui étaient venues de si loin pour la première communion de la petite à Joseph Rivet. Une immense considération rejaillissait sur le menuisier.

En passant devant l’église, elles entendirent des chants d’enfants : un cantique crié vers le ciel par des petites voix aiguës ; mais Madame empêcha qu’on entrât, pour ne point troubler ces chérubins.

Après un tour dans la campagne, et l’énumération des principales propriétés, du rendement de la terre et de la production du bétail, Joseph Rivet ramena son troupeau de femmes et l’installa dans son logis.

La place étant fort restreinte, on les avait réparties deux par deux dans les pièces. Rivet, pour cette fois, dormirait dans l’atelier, sur les copeaux ; sa femme partagerait son lit avec sa belle-sœur, et, dans la chambre à côté, Fernande et Raphaële reposeraient ensemble. Louise et Flora se trouvaient installées dans la cuisine sur un matelas jeté par terre et Rosa occupait seule un petit cabinet noir au-dessus de l’escalier, contre l’entrée d’une soupente étroite où coucherait, cette nuit-là, la communiante.

Lorsque rentra la petite fille, ce fut sur elle une pluie de baisers ; toutes les femmes la voulaient caresser, avec ce besoin d’expansion tendre, cette habitude professionnelle de chatteries, qui, dans le wagon, les avait fait toutes embrasser les canards. Chacune l’assit sur ses genoux, mania ses fins cheveux blonds, la serra dans ses bras en des élans d’affection véhémente et spontanée.

L’enfant bien sage, toute pénétrée de piété, comme fermée par l’absolution, se laissait faire, patiente et recueillie.

La journée ayant été pénible pour tout le monde, on se coucha bien vite après dîner. Ce silence illimité des champs qui semble presque religieux enveloppait le petit village, un silence tranquille, pénétrant, et large jusqu’aux astres. Les filles, accoutumées aux soirées tumultueuses du logis public, se sentaient émues par ce muet repos de la campagne endormie. Elles avaient des frissons sur la peau, non de froid, mais des frissons de solitude venus du cœur inquiet et troublé.

Sitôt qu’elles furent en leur lit, deux par deux, elles s’étreignirent comme pour se défendre contre cet envahissement du calme et profond sommeil de la terre. Mais Rosa la Rosse, seule en son cabinet noir, et peu habituée à dormir les bras vides, se sentit saisie par une émotion vague et pénible. Elle se retournait sur sa couche, ne pouvant obtenir le sommeil, quand elle entendit, derrière la cloison de bois contre sa tête, de faibles sanglots comme ceux d’un enfant qui pleure. Effrayée, elle appela faiblement, et une petite voix entrecoupée lui répondit. C’était la fillette qui, couchant toujours dans la chambre de sa mère, avait peur en sa soupente étroite.

Rosa, ravie, se leva, et doucement, pour ne réveiller personne, alla chercher l’enfant. Elle l’amena dans son lit bien chaud, la pressa contre sa poitrine en l’embrassant, la dorlota, l’enveloppa de sa tendresse aux manifestations exagérées, puis, calmée elle-même, s’endormit. Et jusqu’au jour la communiante reposa son front sur le sein nu de la prostituée.

Dès cinq heures, à l’Angélus, la petite cloche de l’église sonnant à toute volée réveilla ces dames qui dormaient ordinairement leur matinée entière, seul repos des fatigues nocturnes. Les paysans dans le village étaient déjà debout. Les femmes du pays allaient affairées de porte en porte, causant vivement, apportant avec précaution de courtes robes de mousseline empesées comme du carton, ou des cierges démesurés, avec un nœud de soie frangée d’or au milieu, et des découpures de cire indiquant la place de la main. Le soleil déjà haut rayonnait dans un ciel tout bleu qui gardait vers l’horizon une teinte un peu rosée, comme une trace affaiblie de l’aurore. Des familles de poules se promenaient devant leurs maisons ; et, de place en place, un coq noir au cou luisant levait sa tête coiffée de pourpre, battait des ailes, et jetait au vent son chant de cuivre que répétaient les autres coqs.

Des carrioles arrivaient des communes voisines, déchargeant au seuil des portes les hautes Normandes en robes sombres, au fichu croisé sur la poitrine et retenu par un bijou d’argent séculaire. Les hommes avaient passé la blouse bleue sur la redingote neuve ou sur le vieil habit de drap vert dont les deux basques passaient.

Quand les chevaux furent à l’écurie, il y eut ainsi tout le long de la grande route une double ligne de guimbardes rustiques, charrettes, cabriolets, tilburys, chars à bancs, voitures de toute forme et de tout âge, penchées sur le nez ou bien cul par terre et les brancards au ciel.

La maison du menuisier était pleine d’une activité de ruche. Ces dames, en caraco et en jupon, les cheveux répandus sur le dos, des cheveux maigres et courts qu’on aurait dits ternis et rongés par l’usage, s’occupaient à habiller l’enfant.

La petite, debout sur une table, ne remuait pas, tandis que Mme Tellier dirigeait les mouvements de son bataillon volant. On la débarbouilla, on la peigna, on la coiffa, on la vêtit, et, à l’aide d’une multitude d’épingles, on disposa les plis de la robe, on pinça la taille trop large, on organisa l’élégance de la toilette. Puis quand ce fut terminé, on fit asseoir la patiente en lui recommandant de ne plus bouger ; et la troupe agitée des femmes courut se parer à son tour. La petite église recommençait à sonner. Son tintement frêle de cloche pauvre montait se perdre à travers le ciel, comme une voix trop faible, vite noyée dans l’immensité bleue.

Les communiants sortaient des portes, allaient vers le bâtiment communal qui contenait les deux écoles et la mairie, et situé tout au bout du pays, tandis que la « maison de Dieu » occupait l’autre bout.

Les parents, en tenue de fête, avec une physionomie gauche et ces mouvements inhabiles des corps toujours courbés sur le travail, suivaient leurs mioches. Les petites filles disparaissaient dans un nuage de tulle neigeux semblable à de la crème fouettée, tandis que les petits hommes, pareils à des embryons de garçons de café, la tête encollée de pommade, marchaient les jambes écartées, pour ne point tacher leur culotte noire. C’était une gloire pour une famille quand un grand nombre de parents, venus de loin, entouraient l’enfant : aussi le triomphe du menuisier fut-il complet. Le régiment Tellier, patronne en tête, suivait Constance ; et le père donnant le bras à sa sœur, la mère marchant à côté de Raphaële, Fernande avec Rosa, et les deux Pompes ensemble, la troupe se déployait majestueusement comme un état-major en grand uniforme. L’effet dans le village fut foudroyant.

 À l’école, les filles se rangèrent sous la cornette de la bonne sœur, les garçons sous le chapeau de l’instituteur, un bel homme qui représentait ; et l’on partit en attaquant un cantique.

Les enfants mâles en tête allongeaient leurs deux files entre les deux rangées de voitures dételées, les filles suivaient dans le même ordre ; et tous les habitants ayant cédé le pas aux dames de la ville par considération, elles arrivaient immédiatement après les petites, prolongeant encore la double ligne de la procession, trois à gauche et trois à droite, avec leurs toilettes éclatantes comme un bouquet de feu d’artifice.

Leur entrée dans l’église affola la population. On se pressait, on se retournait, on se poussait pour les voir. Et les dévotes parlaient presque haut, stupéfaites par le spectacle de ces dames plus chamarrées que les chasubles des chantres. Le maire offrit son banc, le premier banc à droite auprès du chœur, et Mme Tellier y prit place avec sa belle-sœur, Fernande et Raphaële. Rosa la Rosse et les deux Pompes occupèrent le second banc en compagnie du menuisier.

Le chœur de l’église était plein d’enfants à genoux, filles d’un côté, garçons de l’autre, et les longs cierges qu’ils tenaient en main semblaient des lances inclinées en tous sens.

Devant le lutrin, trois hommes debout chantaient d’une voix pleine. Ils prolongeaient indéfiniment les syllabes du latin sonore, éternisant les Amen avec des a-a indéfinis que le serpent soutenait de sa note monotone poussée sans fin, mugie par l’instrument de cuivre à large gueule. La voix pointue d’un enfant donnait la réplique, et, de temps en temps, un prêtre assis dans une stalle et coiffé d’une barrette carrée se levait, bredouillant quelque chose et s’asseyait de nouveau, tandis que les trois chantres repartaient, l’œil fixé sur le gros livre de plain-chant ouvert devant eux et porté par les ailes déployées d’un aigle de bois monté sur pivot.

Puis un silence se fit. Toute l’assistance, d’un seul mouvement, se mit à genoux, et l’officiant parut, vieux, vénérable, avec des cheveux blancs, incliné sur le calice qu’il portait de sa main gauche. Devant lui marchaient les deux servants en robe rouge, et derrière, apparut une foule de chantres à gros souliers qui s’alignèrent des deux côtés du chœur.

Une petite clochette tinta au milieu du grand silence. L’office divin commençait. Le prêtre circulait lentement devant le tabernacle d’or, faisait des génuflexions, psalmodiait de sa voix cassée, chevrotante de vieillesse, les prières préparatoires. Aussitôt qu’il s’était tu, tous les chantres et le serpent éclataient d’un seul coup, et des hommes aussi chantaient dans l’église, d’une voix moins forte, plus humble, comme doivent chanter les assistants.

Soudain le Kyrie Eleison jaillit vers le ciel, poussé par toutes les poitrines et tous les cœurs. Des grains de poussière et des fragments de bois vermoulu tombèrent même de la voûte ancienne secouée par cette explosion de cris. Le soleil qui frappait sur les ardoises du toit faisait une fournaise de la petite église ; et une grande émotion, une attente anxieuse, les approches de l’ineffable mystère, étreignaient le cœur des enfants, serraient la gorge de leurs mères.

Le prêtre, qui s’était assis quelque temps, remonta vers l’autel, et, tête nue, couvert de ses cheveux d’argent, avec des gestes tremblants, il approchait de l’acte surnaturel.

Il se tourna vers les fidèles, et, les mains tendues vers eux, prononça : « Orate, fratres », « priez, mes frères. » Ils priaient tous. Le vieux curé balbutiait maintenant tout bas les paroles mystérieuses et suprêmes ; la clochette tintait coup sur coup ; la foule prosternée appelait Dieu ; les enfants défaillaient d’une anxiété démesurée.

C’est alors que Rosa, le front dans ses mains, se rappela tout à coup sa mère, l’église de son village, sa première communion. Elle se crut revenue à ce jour-là, quand elle était si petite, toute noyée en sa robe blanche, et elle se mit à pleurer. Elle pleura doucement d’abord : les larmes lentes sortaient de ses paupières, puis, avec ses souvenirs, son émotion grandit, et, le cou gonflé, la poitrine battante, elle sanglota. Elle avait tiré son mouchoir, s’essuyait les yeux, se tamponnait le nez et la bouche pour ne point crier : ce fut en vain ; une espèce de râle sortit de sa gorge, et deux autres soupirs profonds, déchirants, lui répondirent ; car ses deux voisines, abattues près d’elle, Louise et Flora, étreintes des mêmes souvenances lointaines gémissaient aussi avec des torrents de larmes.

Mais comme les larmes sont contagieuses, Madame, à son tour, sentit bientôt ses paupières humides, et, se tournant vers sa belle-sœur, elle vit que tout son banc pleurait aussi.

Le prêtre engendrait le corps de Dieu. Les enfants n’avaient plus de pensée, jetés sur les dalles par une espèce de peur dévote ; et, dans l’église, de place en place, une femme, une mère, une sœur, saisie par l’étrange sympathie des émotions poignantes, bouleversée aussi par ces belles dames à genoux que secouaient des frissons et des hoquets, trempait son mouchoir d’indienne à carreaux et, de la main gauche, pressait violemment son cœur bondissant.

Comme la flammèche qui jette le feu à travers un champ mûr, les larmes de Rosa et de ses compagnes gagnèrent en un instant toute la foule.

Hommes, femmes, vieillards, jeunes gars en blouse neuve, tous bientôt sanglotèrent, et sur leur tête semblait planer quelque chose de surhumain, une âme épandue, le souffle prodigieux d’un être invisible et tout-puissant.

Alors, dans le chœur de l’église, un petit coup sec retentit : la bonne sœur, en frappant sur son livre, donnait le signal de la communion ; et les enfants, grelottant d’une fièvre divine, s’approchèrent de la table sainte.

Toute une file s’agenouillait. Le vieux curé, tenant en main le ciboire d’argent doré, passait devant eux, leur offrant, entre deux doigts, l’hostie sacrée, le corps du Christ, la rédemption du monde. Ils ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les yeux fermés, la face toute pâle ; et la longue nappe étendue sous leurs mentons frémissait comme de l’eau qui coule. Soudain dans l’église une sorte de folie courut, une rumeur de foule en délire, une tempête de sanglots avec des cris étouffés. Cela passa comme ces coups de vent qui courbent les forêts ; et le prêtre restait debout, immobile, une hostie à la main, paralysé par l’émotion, se disant : « C’est Dieu, c’est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa présence, qui descend à ma voix sur son peuple agenouillé. » Et il balbutiait des prières affolées, sans trouver les mots, des prières de l’âme, dans un élan furieux vers le ciel.

Il acheva de donner la communion avec une telle surexcitation de foi que ses jambes défaillaient sous lui, et quand lui-même eut bu le sang de son Seigneur, il s’abîma dans un acte de remerciement éperdu.

Derrière lui le peuple peu à peu se calmait. Les chantres, relevés dans la dignité du surplis blanc, repartaient d’une voix moins sûre, encore mouillée ; et le serpent aussi semblait enroué comme si l’instrument lui-même eût pleuré.

Alors, le prêtre, levant les mains, leur fit signe de se taire, et passant entre les deux haies de communiants perdus en des extases de bonheur, il s’approcha jusqu’à la grille du chœur.

L’assemblée s’était assise au milieu d’un bruit de chaises, et tout le monde à présent se mouchait avec force. Dès qu’on aperçut le curé, on fit silence, et il commença à parler d’un ton très bas, hésitant, voilé. – « Mes chers frères, mes chères sœurs, mes enfants, je vous remercie du fond du cœur ; vous venez de me donner la plus grande joie de ma vie. J’ai senti Dieu qui descendait sur nous à mon appel. Il est venu, il était là, présent, qui emplissait vos âmes, faisait déborder vos yeux. Je suis le plus vieux prêtre du diocèse, j’en suis aussi, aujourd’hui, le plus heureux. Un miracle s’est fait parmi nous, un vrai, un grand, un sublime miracle. Pendant que Jésus-Christ pénétrait pour la première fois dans le corps de ces petits, le Saint-Esprit, l’oiseau céleste, le souffle de Dieu, s’est abattu sur vous, s’est emparé de vous, vous a saisis, courbés comme des roseaux sous la brise. »

Puis, d’une voix plus claire, se tournant vers les deux bancs où se trouvaient les invitées du menuisier : « Merci surtout à vous, mes chères sœurs, qui êtes venues de si loin, et dont la présence parmi nous, dont la foi visible, dont la piété si vive ont été pour tous un salutaire exemple. Vous êtes l’édification de ma paroisse ; votre émotion a échauffé les cœurs ; sans vous, peut-être, ce grand jour n’aurait pas eu ce caractère vraiment divin. Il suffit parfois d’une seule brebis d’élite pour décider le Seigneur à descendre sur le troupeau. » La voix lui manquait. Il ajouta : « C’est la grâce que je vous souhaite. Ainsi soit-il. » Et il remonta vers l’autel pour terminer l’office.

Maintenant on avait hâte de partir. Les enfants eux-mêmes s’agitaient, las d’une si longue tension d’esprit. Ils avaient faim, d’ailleurs, et les parents peu à peu s’en allaient, sans attendre le dernier évangile, pour terminer les apprêts du repas.

Ce fut une cohue à la sortie, une cohue bruyante, un charivari de voix criardes où chantait l’accent normand. La population formait deux haies, et lorsque parurent les enfants, chaque famille se précipita sur le sien.

Constance se trouva saisie, entourée, embrassée par toute la maisonnée de femmes. Rosa surtout ne se lassait pas de l’étreindre. Enfin elle lui prit une main, Mme Tellier s’empara de l’autre ; Raphaële et Fernande relevèrent sa longue jupe de mousseline pour qu’elle ne traînât point dans la poussière ; Louise et Flora fermaient la marche avec Mme Rivet ; et l’enfant, recueillie, toute pénétrée par le Dieu qu’elle portait en elle, se mit en route au milieu de cette escorte d’honneur.

 

Le festin était servi dans l’atelier sur de longues planches portées par des traverses.

La porte ouverte, donnant sur la rue, laissait entrer toute la joie du village. On se régalait partout. Par chaque fenêtre on apercevait des tablées de monde endimanché, et des cris sortaient des maisons en goguette. Les paysans, en bras de chemise, buvaient du cidre pur à plein verre, et au milieu de chaque compagnie on apercevait deux enfants, ici deux filles, là deux garçons, dînant dans l’une des deux familles.

Quelquefois, sous la lourde chaleur de midi, un char à bancs traversait le pays au trot sautillant d’un vieux bidet, et l’homme en blouse qui conduisait jetait un regard d’envie sur toute cette ripaille étalée.

Dans la demeure du menuisier, la gaieté gardait un certain air de réserve, un reste de l’émotion du matin. Rivet seul était en train et buvait outre mesure. Mme Tellier regardait l’heure à tout moment, car pour ne point chômer deux jours de suite on devait reprendre le train de 3 h 55 qui les mettrait à Fécamp vers le soir.

Le menuisier faisait tous ses efforts pour détourner l’attention et garder son monde jusqu’au lendemain ; mais Madame ne se laissait point distraire ; et elle ne plaisantait jamais quand il s’agissait des affaires.

Aussitôt que le café fut pris, elle ordonna à ses pensionnaires de se préparer bien vite ; puis, se tournant vers son frère : – « Toi, tu vas atteler tout de suite » ; et elle-même alla terminer ses derniers préparatifs.

Quand elle redescendit, sa belle-sœur l’attendait pour lui parler de la petite ; et une longue conversation eut lieu où rien ne fut résolu. La paysanne finassait, faussement attendrie, et Mme Tellier, qui tenait l’enfant sur ses genoux, ne s’engageait à rien, promettait vaguement : on s’occuperait d’elle, on avait du temps, on se reverrait d’ailleurs.

Cependant la voiture n’arrivait point, et les femmes ne descendaient pas. On entendait même en haut de grands rires, des bousculades, des poussées de cris, des battements de mains. Alors, tandis que l’épouse du menuisier se rendait à l’écurie pour voir si l’équipage était prêt, Madame, à la fin, monta.

Rivet, très pochard et à moitié dévêtu, essayait, mais en vain, de violenter Rosa qui défaillait de rire. Les deux Pompes le retenaient par les bras, et tentaient de le calmer, choquées de cette scène après la cérémonie du matin ; mais Raphaële et Fernande l’excitaient, tordues de gaieté, se tenant les côtes ; et elles jetaient des cris aigus à chacun des efforts inutiles de l’ivrogne. L’homme furieux, la face rouge, tout débraillé, secouant en des efforts violents les deux femmes cramponnées à lui, tirait de toutes ses forces sur la jupe de Rosa en bredouillant : – « Salope, tu ne veux pas ? » – Mais Madame, indignée, s’élança, saisit son frère par les épaules, et le jeta dehors si violemment qu’il alla frapper contre le mur.

Une minute plus tard, on l’entendait dans la cour qui se pompait de l’eau sur la tête ; et quand il repartit dans sa carriole, il était déjà tout apaisé.

On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit de son allure vive et dansante.

Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se dégageait. Les filles s’amusaient maintenant des cahots de la guimbarde, poussaient même les chaises des voisines, éclataient de rire à tout instant, mises en train d’ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.

Une lumière folle emplissait les champs, une lumière miroitant aux yeux ; et les roues soulevaient deux sillons de poussière qui voltigeaient longtemps derrière la voiture sur la grand-route.

Tout à coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter ; et celle-ci entama gaillardement le Gros Curé de Meudon. Mais Madame tout de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour. Elle ajouta : – « Chante-nous plutôt quelque chose de Béranger. » – Alors Rosa, après avoir hésité quelques secondes, fixa son choix, et de sa voix usée commença la Grand-mère :

 

    Ma grand’mère, un soir à sa fête,

    De vin pur ayant bu deux doigts,

    Nous disait, en branlant la tête :

    Que d’amoureux j’eus autrefois !  

 

          Combien je regrette  

          Mon bras si dodu,  

          Ma jambe bien faite,  

          Et le temps perdu !

 

Et le chœur des filles, que Madame elle-même conduisait, reprit :

          Combien je regrette

          Mon bras si dodu,  

          Ma jambe bien faite,  

          Et le temps perdu !

 

– Ça, c’est tapé ! déclara Rivet, allumé par la cadence ; et Rosa aussitôt continua :

 

  Quoi, maman, vous n’étiez pas sage !

  – Non, vraiment ! et de mes appas,

  Seule, à quinze ans, j’appris l’usage,

  Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlèrent le refrain ; et Rivet tapait du pied sur son brancard, battait la mesure avec les rênes sur le dos du bidet blanc qui, comme s’il eût été lui-même enlevé par l’entrain du rythme, prit le galop, un galop de tempête, précipitant ces dames en tas les unes sur les autres dans le fond de la voiture.

Elles se relevèrent en riant comme des folles.

Et la chanson continua, braillée à tue-tête à travers la campagne, sous le ciel brûlant, au milieu des récoltes mûrissantes, au train enragé du petit cheval qui s’emballait maintenant à tous les retours du refrain, et piquait chaque fois ses cent mètres de galop, à la grande joie des voyageurs. De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et regardait à travers son loup de fil de fer cette carriole enragée et hurlante emportée dans la poussière.

Quand on descendit devant la gare, le menuisier s’attendrit : – « C’est dommage que vous partiez, on aurait bien rigolé. »

Madame lui répondit censément : – « Toute chose a son temps, on ne peut pas s’amuser toujours. » – Alors une idée illumina l’esprit de Rivet : – « Tiens, dit-il, j’irai vous voir à Fécamp le mois prochain. » – Et il regarda Rosa d’un air rusé, avec un œil brillant et polisson. – « Allons, conclut Madame, il faut être sage ; tu viendras si tu veux, mais tu ne feras point de bêtises. »

Il ne répondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se mit immédiatement à embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de Rosa, il s’acharna à trouver sa bouche que celle-ci, riant derrière ses lèvres fermées, lui dérobait chaque fois par un rapide mouvement de côté. Il la tenait en ses bras ; mais il n’en pouvait venir à bout, gêné par son grand fouet qu’il avait gardé à sa main et que, dans ses efforts, il agitait désespérément derrière le dos de la fille.

– Les voyageurs pour Rouen, en voiture, cria l’employé. Elles montèrent.

Un mince coup de sifflet partit, répété tout de suite par le sifflement puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur pendant que les roues commençaient à tourner un peu avec un effort visible.

Rivet, quittant l’intérieur de la gare, courut à la barrière pour voir encore une fois Rosa ; et comme le wagon plein de cette marchandise humaine passait devant lui, il se mit à faire claquer son fouet en sautant et chantant de toutes ses forces :

  Combien je regrette  

  Mon bras si dodu,  

  Ma jambe bien faite,  

  Et le temps perdu !

Puis il regarda s’éloigner un mouchoir blanc qu’on agitait.

 

 

III

Elles dormirent jusqu’à l’arrivée, du sommeil paisible des consciences satisfaites ; et quand elles rentrèrent au logis, rafraîchies, reposées pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s’empêcher de dire : – « C’est égal, il m’ennuyait déjà de la maison. »

On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on attendit les clients habituels ; et la petite lanterne allumée, la petite lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie le troupeau était revenu.

En un clin d’œil la nouvelle se répandit, on ne sait comment, on ne sait par qui, M. Philippe, le fils du banquier, poussa même la complaisance jusqu’à prévenir par un exprès M. Tournevau, emprisonné dans sa famille.

Le saleur avait justement chaque dimanche plusieurs cousins à dîner, et l’on prenait le café quand un homme se présenta avec une lettre à la main. M. Tournevau, très ému, rompit l’enveloppe et devint pâle : il n’y avait que ces mots tracés au crayon : « Chargement de morues retrouvé ; navire entré au port ; bonne affaire pour vous. Venez vite. »

Il fouilla dans ses poches, donna vingt centimes au porteur, et rougissant soudain jusqu’aux oreilles : « Il faut, dit-il, que je sorte. » Et il tendit à sa femme le billet laconique et mystérieux. Il sonna, puis, lorsque parut la bonne : – « Mon pardessus vite, vite, et mon chapeau. » – À peine dans la rue, il se mit à courir en sifflant un air, et le chemin lui parut deux fois plus long tant son impatience était vive.

L’établissement Tellier avait un air de fête. Au rez-de-chaussée les voix tapageuses des hommes du port faisaient un assourdissant vacarme. Louise et Flora ne savaient à qui répondre, buvaient avec l’un, buvaient avec l’autre, méritaient mieux que jamais leur sobriquet des « deux Pompes ». On les appelait partout à la fois ; elles ne pouvaient déjà suffire à la besogne, et la nuit pour elles s’annonçait laborieuse.

Le cénacle du premier fut au complet dès neuf heures. M. Vasse, le juge au tribunal de commerce, le soupirant attitré mais platonique de Madame, causait tout bas avec elle dans un coin ; et ils souriaient tous les deux comme si une entente était près de se faire. M. Poulin, l’ancien maire, tenait Rosa à cheval sur ses jambes ; et elle, nez à nez avec lui, promenait ses mains courtes dans les favoris blancs du bonhomme. Un bout de cuisse nue passait sous la jupe de soie jaune relevée, coupant le drap noir du pantalon, et les bas rouges étaient serrés par une jarretière bleue, cadeau du commis voyageur. La grande Fernande, étendue sur le sopha, avait les deux pieds sur le ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur le gilet du jeune M. Philippe dont elle accrochait le cou de sa main droite, tandis que de la gauche, elle tenait une cigarette.

Raphaële semblait en pourparlers avec M. Dupuis, l’agent d’assurances, et elle termina l’entretien par ces mots : – « Oui, mon chéri, ce soir, je veux bien. » – Puis, faisant seule un tour de valse rapide à travers le salon : – « Ce soir, tout ce qu’on voudra », cria-t-elle.

La porte s’ouvrit brusquement et M. Tournevau parut. Des cris d’enthousiasme éclatèrent : – « Vive Tournevau ! » – Et Raphaële, qui pivotait toujours, alla tomber sur son cœur. Il la saisit d’un enlacement formidable, et sans dire un mot, l’enlevant de terre comme une plume, il traversa le salon, gagna la porte du fond, et disparut dans l’escalier des chambres avec son fardeau vivant, au milieu des applaudissements.

Rosa, qui allumait l’ancien maire, l’embrassant coup sur coup et tirant sur ses deux favoris en même temps pour maintenir droite sa tête, profita de l’exemple : – « Allons, fais comme lui », dit-elle. Alors le bonhomme se leva, et rajustant son gilet, suivit la fille en fouillant dans la poche où dormait son argent.

Fernande et Madame restèrent seules avec les quatre hommes, et M. Philippe s’écria : – « Je paie du champagne : Mme Tellier, envoyez chercher trois bouteilles. »

– Alors Fernande l’étreignant lui demanda dans l’oreille : – « Fais-nous danser, dis, tu veux ? » – Il se leva, et, s’asseyant devant l’épinette séculaire, endormie en un coin, fit sortir une valse, une valse enrouée, larmoyante, du ventre geignant de la machine. La grande fille enlaça le percepteur, Madame s’abandonna aux bras de M. Vasse ; et les deux couples tournèrent en échangeant des baisers. M. Vasse, qui avait jadis dansé dans le monde, faisait des grâces, et Madame le regardait d’un œil captivé, de cet œil qui répond « oui », un « oui » plus discret et plus délicieux qu’une parole !

Frédéric apporta le champagne. Le premier bouchon partit, et M. Philippe exécuta l’invitation d’un quadrille. Les quatre danseurs le marchèrent à la façon mondaine, convenablement, dignement, avec des manières, des inclinations et des saluts.

Après quoi l’on se mit à boire. Alors M. Tournevau reparut, satisfait, soulagé, radieux. Il s’écria : – « Je ne sais pas ce qu’a Raphaële, mais elle est parfaite ce soir. » – Puis, comme on lui tendait un verre, il le vida d’un trait en murmurant : – « Bigre, rien que ça de luxe ! »

Sur-le-champ, M. Philippe entama une polka vive, et M. Tournevau s’élança avec la belle Juive qu’il tenait en l’air, sans laisser ses pieds toucher terre. M. Pimpesse et M. Vasse étaient repartis d’un nouvel élan. De temps en temps un des couples s’arrêtait près de la cheminée pour lamper une flûte de vin mousseux ; et cette danse menaçait de s’éterniser, quand Rosa entrouvrit la porte avec un bougeoir à la main. Elle était en cheveux, en savates, en chemise, tout animée, toute rouge : – « Je veux danser », cria-t-elle. Raphaële demanda : – « Et ton vieux ? » Rosa s’esclaffa : – « Lui ? il dort déjà, il dort tout de suite. » Elle saisit M. Dupuis resté sans emploi sur le divan, et la polka recommença.

Mais les bouteilles étaient vides : – « J’en paie une », déclara M. Tournevau. – « Moi aussi », annonça M. Vasse. – « Moi de même », conclut M. Dupuis. Alors tout le monde applaudit. Cela s’organisait, devenait un vrai bal. De temps en temps même, Louise et Flora montaient bien vite, faisaient rapidement un tour de valse, pendant que leurs clients, en bas, s’impatientaient ; puis elles retournaient en courant à leur café, avec le cœur gonflé de regrets.

À minuit on dansait encore. Parfois une des filles disparaissait, et quand on la cherchait pour faire un vis-à-vis, on s’apercevait tout à coup qu’un des hommes aussi manquait.

– D’où venez-vous donc ? demanda plaisamment M. Philippe, juste au moment où M. Pimpesse rentrait avec Fernande. – « De voir dormir M. Poulin », répondit le percepteur. Le mot eut un succès énorme ; et tous, à tour de rôle, montaient voir dormir M. Poulin avec l’une ou l’autre des demoiselles, qui se montrèrent, cette nuit-là, d’une complaisance inconcevable. Madame fermait les yeux ; et elle avait dans les coins de longs apartés avec M. Vasse comme pour régler les derniers détails d’une affaire entendue déjà.

Enfin, à une heure, les deux hommes mariés, M. Tournevau et M. Pimpesse, déclarèrent qu’ils se retiraient, et voulurent régler leur compte. On ne compta que le champagne, et, encore, à six francs la bouteille au lieu de dix francs, prix ordinaire. Et comme ils s’étonnaient de cette générosité, Madame, radieuse, leur répondit :

– Ça n’est pas tous les jours fête.

 

 

FIN

 

  

Jonathan Livingston le goéland, Richard BACH (texte intégral)

 

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 ÉDITIONS YAPADVIRUS

 

Première partie

 

                          C’était le matin et l’or d’un soleil tout neuf tremblait sur les rides d’une mer paisible.

À une encablure du rivage, le bateau de pêche, relevant ses filets, invitait au petit déjeuner, et son appel transmis dans les airs attira mille goélands virevoltant et se disputant les débris de poisson.

Une nouvelle journée de labeur commençait ainsi.

Mais, seul, loin du bateau et du rivage, Jonathan Livingston le Goéland s’exerçait. À une trentaine de mètres d’altitude, il abaissait ses pattes palmées, relevait son bec et s’efforçait douloureusement d’imprimer à ses ailes une plus forte cambrure. Cette cambrure freinait son vol. Il se sentait ralentir jusqu’à ce que sur sa tête le vent ne fût plus qu’un léger souffle et que là en bas, sous lui, s’immobilise l’Océan. Les yeux à demi fermés, retenant sa respiration, se concentrant furieusement, il s’efforçait d’incurver ses ailes un peu plus... un peu plus encore... Puis la perte de vitesse ébouriffait ses plumes, il décrochait et tombait.

Les goélands, nous le savons tous, n’ont jamais la moindre défaillance en vol ; ils ne connaissent pas la perte de vitesse. Tomber des airs toute sustentation enfuie, c’est pour eux la honte, c’est pour eux le déshonneur.

Mais Jonathan Livingston le Goéland, sans la moindre vergogne, tordant à nouveau ses ailes, les cambrait en frémissant – ralentissant, ralentissant, pour s’effondrer encore en perte de vitesse...

Jonathan Livingston le Goéland n’était certes pas un oiseau ordinaire.

La plupart des goélands ne se soucient d’apprendre, en fait de technique de vol, que les rudiments, c’est-à-dire le moyen de quitter le rivage pour quêter leur pâture, puis de revenir s’y poser. Pour la majorité des goélands, ce n’est pas voler mais manger qui importe. Pour ce goéland-là cependant, l’important n’était pas de manger, mais de voler.

Jonathan Livingston le Goéland aimait par-dessus tout à voler.

Cette façon d’envisager les choses – il ne devait pas tarder à s’en apercevoir à ses dépens – n’est pas la bonne pour être populaire parmi les autres oiseaux du clan. Ses parents eux-mêmes étaient consternés de voir Jonathan passer des journées entières, solitaire, à effectuer des centaines de planés à basse altitude, à expérimenter toujours.

Il se demandait pourquoi, par exemple, lorsqu’il survolait l’eau à une hauteur de la moitié de son envergure, il pouvait demeurer en l’air plus longtemps à moindre effort. Ses planés ne se terminaient pas par l’habituel éclaboussement que provoque sur la mer l’impact des pattes abaissées mais par un long sillage plat lorsqu’il touchait la surface, pattes escamotées. Quand il se mit, au milieu de la plage, à atterrir sur le ventre puis à mesurer à pas comptés la longueur de sa glissade sur le sable, ses parents furent vraiment plongés dans une véritable consternation.

— Mais Jon, lui demanda sa mère, pourquoi, mais pourquoi ? t’est-il donc si difficile, Jon, d’être comme tous les autres membres de la communauté ? Ne peux-tu pas laisser le vol en rase-mottes aux pélicans et aux albatros ? Pourquoi ne manges-tu pas ? Fiston, tu n’as plus que la plume et les os !

— Maman, cela m’est égal de n’avoir que la plume et les os. Ce que je veux, c’est savoir ce qu’il m’est possible et ce qu’il ne m’est pas possible de faire dans les airs, un point c’est tout. Et je ne désire pas autre chose.

— Voyons, Jonathan, lui dit non sans bienveillance son père, l’hiver n’est pas loin. Les bateaux vont se faire rares et les poissons de surface gagner les profondeurs. Si étudier est pour toi un tel besoin, alors étudie tout ce qui concerne notre nourriture et les façons de se la procurer. Ces questions d’aérodynamique, c’est très beau, mais nous ne vivons pas de vol plané. N’oublie jamais que la seule raison du vol, c’est de trouver à manger !

Jonathan, obéissant, acquiesça.

 

 

 

Durant les quelques jours suivants, Jonathan s’efforça de se comporter à l’instar des autres goélands. Il s’y efforça vraiment, criant et se battant avec ses congénères autour des quais et des bateaux de pêche, plongeant pour attraper des déchets de poisson et des croûtons de pain. Mais le cœur n’y était pas. « Cela ne rime à rien, se disait-il, abandonnant délibérément un anchois durement gagné à un vieux goéland affamé qui lui donnait la chasse. Dire que je pourrais consacrer toutes ces heures à apprendre à voler. Il y a tant et tant à apprendre ! » Il ne fallut donc pas longtemps à Jonathan le Goéland pour se retrouver à nouveau seul en pleine mer, occupé à apprendre, affamé mais heureux. L’objet de son étude était maintenant la vitesse et, en une semaine d’entraînement, il apprit plus sur la vitesse que n’en savait le plus rapide des goélands vivants. Battant des ailes de toutes ses forces, à une hauteur de trois cents mètres il se retournait pour piquer à tombeau ouvert vers les vagues, et il comprit alors pourquoi les goélands s’abstiennent de s’engager dans des piqués prolongés. En moins de sept secondes il atteignait les cent dix kilomètres à l’heure, vitesse à laquelle les ailes des goélands deviennent instables. Et à chaque fois la même mésaventure lui advenait. Quelque soin qu’il prît à mettre en jeu dans cet exercice toutes ses facultés, il perdait aux vitesses élevées tout contrôle sur ses

mouvements.

... Grimper à trois cents mètres. Accélérer d’abord à l’horizontale, tout droit, à pleine puissance de ses muscles, puis piquer par l’avant, ailes battantes, à la verticale... Alors invariablement son aile gauche décrochait au sommet d’un battement, il roulait brutalement vers la gauche puis, pour retrouver son équilibre, essayait de tendre l’aile droite, et c’était alors de ce côté que se déclenchait une vrille folle.

Il ne parvenait pas à maîtriser son coup d’aile ascendant. Dix fois il s’y essaya, et dix fois, à l’instant où il dépassait les cent dix kilomètres à l’heure, il perdait sa sustentation dans un éperdu désordre de plumes et allait s’abattre sur l’eau.

« La clé du problème, finit-il par penser en se séchant, doit résider dans la nécessité de garder les ailes immobiles aux grandes vitesses – c’est sans doute cela : battre des ailes jusqu’à quatre- vingt-dix puis les conserver immobiles ! »

Il monta à six cents mètres, il tenta encore une fois de s’engager sur le dos et de piquer à la verticale, bec tendu, ailes totalement déployées et raidies à partir de l’instant où il dépassait quatre-vingts kilomètres à l’heure. Cela exigeait un terrible effort qui fut couronné de succès. En dix secondes Jonathan dépassa les cent trente-cinq kilomètres à l’heure, établissant ainsi un record mondial de vitesse pour goélands.

Mais bien court fut son triomphe. À l’instant où il amorçait sa ressource[1], quand il voulut modifier l’angle d’attaque de ses ailes, il fut victime du même incontrôlable et terrible désastre que précédemment mais, cette fois, à cent trente-cinq kilomètres à l’heure, cela fit sur lui l’effet de la dynamite. Jonathan le Goéland s’écartela littéralement au milieu des airs et s’écrasa sur une mer dure comme pierre.

Lorsqu’il revint à lui, la nuit était depuis longtemps tombée et, au clair de lune, il flottait à la surface de l’Océan. Ses ailes dépenaillées étaient de plomb mais l’échec lui pesait davantage encore. Sans forces, il souhaitait que leur poids fût suffisant pour l’entraîner doucement vers le fond et pour qu’ainsi tout fût consommé.

Tandis qu’il sombrait, une étrange voix profonde parlait en lui.

« Il n’y a pas d’illusions à me faire, je suis un goéland. De par ma nature un être borné. Si j’étais fait pour apprendre tant de choses sur le vol, j’aurais des cartes marines en guise de cervelle. Si j’étais fait pour voler à grande vitesse, j’aurais les ailes courtes du faucon et je me nourrirais de souris et non pas de poisson. Mon père avait raison. Il me faut oublier toutes ces folies. Je dois à tire-d’aile revenir chez moi, vers ceux de ma race, et me contenter d1’être ce que je suis, c’est-à-dire un pauvre goéland borné. »

La voix se tut et Jonathan approuva. La place d’un goéland, la nuit, est sur le rivage et il jura que désormais il serait un goéland comme les autres. Tout le monde s’en trouverait mieux d’ailleurs.

Péniblement, il parvint à décoller de l’eau noire et il se dirigea vers la terre, bien heureux alors de ce qu’il avait appris sur l’art d’économiser ses forces en planant à basse altitude.

« Eh bien, oui, pensa-t-il, j’en ai assez de tout ce que j’ai appris. Je suis un goéland comme tous les autres goélands et je me contenterai de voler comme vole n’importe lequel d’entre eux. »

Et dans sa hâte à gagner le rivage, il se mit à battre des ailes avec énergie, se hissant non sans peine à une trentaine de mètres.

D’avoir décidé de redevenir l’un quelconque des membres de la communauté, il se sentit réconforté. Il combattrait désormais cette force qui le poussait à apprendre. Il n’y aurait plus de défi et donc plus d’échec. Il était plaisant de ne plus penser, enfin, et de voler ainsi dans le noir, vers les lumières de la plage !

«Le noir ! La voix en lui s’étrangla. Les goélands jamais ne volent dans le noir ! » Mais Jonathan ne l’entendit pas. Tout était si beau – la lune là-haut, les lumières se reflétant sur l’eau, allumant dans la nuit comme des faisceaux de phares montrant la route. Tout était tellement paisible et silencieux...

« Hé ! Veux-tu descendre ! Ne sais-tu pas que les goélands ne volent jamais dans le noir ? Si tu étais fait pour voler dans le noir, tu aurais les yeux de la chouette ! Tu aurais des cartes marines en guise de cervelle ! Tu aurais les ailes courtes du faucon ! »

Et soudain, là, dans la nuit, à trente mètres de la surface des flots, Jonathan Livingston le Goéland sursauta – sa souffrance était oubliée, ses sages résolutions s’évanouirent.

« Évidemment ! Des ailes courtes ! Des ailes courtes de faucon !

« Voilà la solution ! J’étais stupide ! Tout ce dont j’ai besoin c’est d’une aile minuscule. Tout ce qu’il me faut faire c’est replier la plus grande partie de mes ailes et ne voler qu’avec l’aide des seules extrémités.

« Des ailes courtes ! »

Il se hissa derechef à six cents mètres au- dessus de l’Océan sombre et, sans se laisser arrêter un seul instant par l’éventualité d’un échec ou même de la mort, il plaqua, serrée, contre son corps, la partie antérieure de ses ailes, n’opposant à l’air que la mince lame de ses rémiges, et piqua à la verticale vers les flots.

Le mugissement du vent devint monstrueux dans ses oreilles. Cent cinq, cent quarante-cinq, cent quatre-vingts kilomètres à l’heure, et toujours plus vite... La poussée du vent sur sa voilure[2] à deux cents kilomètres à l’heure était maintenant bien moindre qu’elle ne l’avait été à cent cinq. Une minime torsion des extrémités de ses ailes lui permit de redresser à l’horizontale, volant au ras des vagues tel un gris boulet de canon sous la clarté de la lune.

Les paupières presque closes, les yeux réduits à deux fentes pour se protéger du vent, il se réjouit. « Deux cents kilomètres à l’heure ! Et tout bien contrôlé ! Alors, si je pique de quinze cents mètres au lieu de six cents, je me demande quelle allure... »

Ses promesses d’un instant étaient oubliées, balayées par le grand vent de la vitesse. Il n’éprouvait aucun remords à se renier. De telles promesses étaient bonnes pour les goélands qui se contentent de la médiocrité. Lui qui a frôlé, qui a entrevu la perfection peut se dispenser de les tenir !

Quand le jour se leva, Jonathan le Goéland s’entraînait encore. Vues des quinze cents mètres d’altitude où il évoluait, les barques de pêche n’étaient que des copeaux de bois posés sur l’eau plate et bleue, et le vol des goélands en quête du petit déjeuner qu’un tourbillon de poussière dans un rayon de soleil. Il vivait, frémissant de bonheur, fier de dominer sa peur ! Alors, sans autre forme de procès, il plaqua encore une fois contre lui la partie antérieure de ses ailes, déploya les courtes et tranchantes extrémités de sa voilure et piqua droit vers la mer. À l’instant où il dépassait en chute libre les douze cents mètres, il avait déjà atteint sa vitesse limite, le vent devenant alors une sorte de mur contre lequel il butait. Il fonçait à trois cent soixante kilomètres à l’heure. Il avala sa salive, sachant que si ses ailes se dépliaient à pareille vitesse il éclaterait en mille petits morceaux de goéland. Mais la vitesse c’était la puissance, la vitesse était joie et la vitesse était beauté pure !

À trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, il amorça sa ressource. Ses bouts de plans vibrèrent, sonores, dans le vent formidable tandis que le bateau et la volée de goélands basculaient, se ruant vers lui à la vitesse des météores, dans Taxe de sa trajectoire. Il ne pouvait plus freiner. Il ne savait même pas comment virer à pareille vitesse. Une collision et ce serait la mort sans phrases. Il ferma les yeux...

 

 

 

C’est ainsi que ce matin-là, tout juste après le lever du soleil, Jonathan Livingston le Goéland fonça, les yeux fermés, à la vitesse de trois cent quatre-vingts kilomètres à l’heure, les plumes sifflant au vent, au beau milieu du vol de la tribu en quête du petit déjeuner. Le Goéland de la chance, une fois de plus, lui sourit et nul n’en mourut.

Le temps de relever son bec droit vers le ciel et il montait encore à cent quarante kilomètres à l’heure. Lorsqu’il eut ralenti à trente et qu’il put enfin redéployer ses ailes, le bateau, à douze cents mètres au-dessous de lui, n’était qu’une miette de pain flottant sur la mer... Ses pensées étaient triomphales. « La vitesse limite ! Un goéland volant à trois cent soixante kilomètres à l’heure ! Quel exploit ! Quelle percée vers l’avenir ! »

C’était sans nul doute le plus grand événement de l’histoire de la communauté des goélands ! Et dès lors une ère nouvelle s’ouvrirait pour Jonathan le Goéland !

Revenu à sa zone solitaire d’entraînement, il replia ses ailes pour repartir en piqué d’une hauteur de deux mille quatre cents mètres et se mit immédiatement à chercher comment virer.

Une seule rémige, découvrit-il, déplacée d’une fraction de centimètre lors d’un vol à très grande vitesse, permettait un virage souple et majestueux. Avant toutefois de le constater, il remarqua qu’aux vitesses extrêmes plusieurs plumes dressées simultanément le faisaient tournoyer comme une balle de fusil... Jonathan venait de réussir la première acrobatie aérienne de toute l’histoire terrestre des goélands.

Il ne perdit pas son temps, ce jour-là, à causer avec les autres goélands, mais il vola bien après le coucher du soleil. Il découvrit le looping, le tonneau lent, le tonneau à facettes, la vrille inversée, la cabriole de la mouette, la roue.

 

Lorsque Jonathan le Goéland rejoignit les siens sur le rivage, il faisait nuit noire. Il éprouvait des vertiges et il était terriblement las. Malgré cela, dans sa joie, il effectua à l’atterrissage un dernier looping suivi d’un tonneau déclenché, juste avant de se poser.

Quand ils apprendraient ce qu’il avait réalisé, les exploits qu’il avait accomplis, pensait-il, les goélands seraient fous de joie. Combien désormais les perspectives de leur vie allaient s’étendre ! Au lieu du terne labeur consistant à aller et venir entre les bateaux de pêche et le rivage, il allait y avoir pour eux une raison de vivre ! Désormais ils pourraient sortir de leur ignorance, se révéler des créatures pleines de noblesse, d’habileté et d’intelligence. Être libres !

Apprendre à voler ! Apprendre à voler ! Les années à venir vrombissaient et rayonnaient de promesses...

Au moment où il atterrit, les goélands étaient assemblés en Grand Conseil et, semblait-il, se tenaient ainsi depuis un certain temps. En fait, ils l’attendaient. — Jonathan Livingston le Goéland ! Veuille te placer debout au centre de l’Assemblée !

La voix de l’Ancien, alors qu’il clamait ces paroles, était hautement cérémonieuse. Etre invité à se tenir debout au centre de l’Assemblée ne pouvait signifier que grande honte, ou grand honneur. Le Cercle de l’Honneur était, pour les goélands, le mode traditionnel pour désigner les chefs de rang élevé.

« Bien sûr, se dit-il, c’est la volée de goélands que j’ai rencontrés ce matin, qui ont assisté au grand exploit et l’ont raconté ! Mais je ne veux aucun honneur, je n’ai aucune envie de devenir un chef, je veux seulement partager ma découverte, montrer ces horizons qui s’ouvrent à nous. »

Il s’avança.

— Jonathan Livingston le Goéland, dit l’Ancien, tiens-toi debout en signe de honte au centre de l’Assemblée, bien en vue de tous les goélands tes semblables ! Ce fut comme si on l’eût frappé d’un coup de massue. Ses pattes flageolèrent, ses plumes retombèrent, un grand bruit lui emplit les oreilles. Placé au centre en signe de honte ? Impossible ! Et le grand exploit ? Ils ne comprennent rien ! Ils commettent une erreur, une terrible erreur !

— ... pour sa totale absence de sens des responsabilités, continuait la voix pompeuse, ... l’amenant à bafouer la traditionnelle dignité de la famille des goélands...

Être placé au centre en signe de honte, cela voulait dire qu’il allait être mis au ban de la société des goélands, exilé, condamné à mener une vie solitaire sur les Falaises lointaines.

— … un jour, Jonathan Livingston le Goéland, tu apprendras que l’irresponsabilité ne paie pas. La vie, c’est peut-être pour toi l’inconnu et l’insondable, mais nous, nous sommes mis au monde pour manger et demeurer vivants aussi longtemps que possible !

Un goéland jamais ne réplique au Grand Conseil ; pourtant la voix de Jonathan s’éleva :

— Irresponsabilité ? Mes frères ! s’écria-t-il, qui donc est plus responsable que le goéland qui découvre un sens plus noble à la vie et poursuit un plus haut dessein que ceux qui l’ont précédé ? Mille années durant, nous avons joué des ailes et du bec pour ramasser des têtes de poisson, mais désormais nous avons une raison de vivre : apprendre, découvrir, être libres ! Offrez- moi seulement une chance de vous convaincre, laissez-moi vous montrer ce que j’ai découvert... Ce fut comme si Jonathan eût parlé à des pierres.

— La fraternité est rompue, entonnèrent en chœur les goélands, et unanimement, faisant solennellement la sourde oreille, ils tournèrent le dos à Jonathan.

 

Jonathan le Goéland s’en alla passer, bien au-delà des Falaises lointaines, solitaire, le reste de ses jours. Son unique chagrin, il ne le devait pas à la solitude, mais au fait que les autres goélands ne voulaient pas croire à la gloire du vol, au fait qu’ils se refusaient à ouvrir les yeux et à voir !

Lui, il en savait chaque jour davantage. Il apprit qu’un piqué vertical à grande vitesse pouvait l’amener à découvrir les rares et savoureux poissons qui nagent à trois mètres au-dessous de la surface de l’Océan. Pour survivre, il n’avait plus besoin des bateaux de pêche et de leur pain rassis. Il apprit à dormir dans les airs. Il prenait un cap à la tombée de la nuit, par le travers du vent de terre, et pouvait, entre le crépuscule et l’aube, parcourir quelque cent cinquante kilomètres. Sans se départir d’une complète maîtrise de soi, il traversait en grimpant à tire d’aile les épais brouillards marins, les survolait en des cieux baignés d’une éblouissante clarté, alors que tous les autres goélands restaient cloués au sol dans la brume et la pluie. Il apprit à se laisser porter par les vents ascendants bien loin vers l’intérieur des terres où il pouvait se repaître de délicats insectes.

Ce qu’il avait autrefois souhaité pour la communauté, il le conquérait maintenant pour lui seul. Il apprenait à voler et ne trouvait pas trop élevé le prix payé. Jonathan le Goéland comprit que l’ennui, la peur et la colère sont les raisons pour lesquelles la vie des goélands est si brève et, comme il les avait chassés de ses pensées, il vivait pleinement une existence prolongée et belle.

 

 

 

C’est un soir qu’ils arrivèrent, rencontrant Jonathan qui planait, serein et solitaire, dans son ciel bien-aimé. Les deux goélands qui apparurent à toucher ses ailes étaient purs comme la lumière des étoiles, et l’aura qui émanait d’eux, dans l’air de la nuit profonde, était douce et amicale. Mais plus merveilleuse que tout au monde était la grâce avec laquelle ils volaient, leurs rémiges ramant avec précision et régularité à trois centimètres des siennes.

Sans mot dire, Jonathan voulut les éprouver -et cette épreuve, aucun goéland ne l’avait jamais passée. Il cambra ses ailes, ralentissant jusqu’à la limite de la perte de vitesse – les deux oiseaux radieux ralentirent avec lui, en souplesse, ailes encastrées dans les siennes. Ils n’ignoraient donc rien du vol lent.

Il replia alors ses ailes, et partit en piqué à deux-cents kilomètres à l’heure – ils piquèrent avec lui en formation impeccable.

Finalement, il convertit la vitesse de sa chute libre en une chandelle qui lui permit d’enrouler un long tonneau lent vertical – ils exécutèrent le tonneau avec lui en se jouant...

Jonathan se remit à voler en palier, demeurant un bon moment silencieux.

— Fort bien, dit-il enfin. Oui êtes-vous ?

— Nous sommes les tiens, Jonathan, nous sommes tes frères, répondirent-ils avec assurance et calme. Nous sommes venus te chercher pour te mener plus haut encore, pour te guider vers ta patrie.

— De patrie, je n’en ai point. Les miens, je les ignore. Je suis un exclu. Tenez, vous voyez bien, nous volons à la crête des grandes ondes de la montagne. Encore quelques dizaines de mètres d’altitude et il me faudra renoncer à hisser plus haut ma vieille carcasse.

— Mais non, Jonathan, tu peux t’élever davantage encore, car tu as voulu apprendre. Ton apprentissage élémentaire est terminé et il est temps pour toi de passer à une autre école. Jonathan le Goéland avait eu l’intuition, toute sa vie durant, qu’un jour elle s’illuminerait de cet instant unique. Oui, ils avaient raison ! Il volerait ainsi plus haut encore et le moment était bien venu pour lui d’aller vivre en sa vraie patrie.

Longuement il promena un ultime regard sur les cieux, sur cette magnifique terre argentée où il avait appris tant de choses.

— Je suis prêt, dit-il enfin.

Et Jonathan Livingston le Goéland, accompagnant les deux goélands-étoiles, s’enleva pour disparaître avec eux dans le ciel d’un noir absolu.

 

 

 

Deuxième partie

 

« C’est donc cela, le paradis », pensa Jonathan, et il ne put s’empêcher de sourire intérieurement. Il était sans doute assez irrespectueux d’analyser le paradis au moment même où il y était conduit.

Comme il s’élevait de la terre, montant dans les nuages en formation serrée avec les deux oiseaux brillants, il constata que son propre corps devenait aussi radieux que les leurs. Et pourtant, le jeune Jonathan le Goéland, qui avait vécu derrière ses yeux dorés, était toujours présent, car seule son enveloppe extérieure changeait. Il se sentait toujours un vrai goéland, mais déjà il volait beaucoup mieux que son ancien corps n’avait jamais volé. « Oui, pensa-t-il, je suis persuadé qu’avec un effort moindre je pourrais doubler ma vitesse et accomplir des performances deux fois supérieures à celles réalisées lors de mes plus beaux jours terrestres ! »

 

Ses plumes étaient désormais d’une éclatante blancheur et ses ailes lisses et parfaites comme des voiles d’argent poli. Heureux, il se mit à étudier leurs réactions afin d’en utiliser au mieux les forces nouvelles.

À trois cent quatre-vingts kilomètres à l’heure, il sentit qu’il approchait de la vitesse maximale de son vol en palier. À quatre cents, il estima qu’il était impossible d’aller plus vite. Il en fut un peu chagrin. Il y avait donc une limite à ce que son nouveau corps pouvait accomplir et, bien que son ancien record fût pulvérisé, il était tout de même une frontière qu’il ne ferait reculer que moyennant un grand effort. « C’est injuste, pensa-t-il, il ne devrait pas y avoir de telles limites au paradis. »

Les nuages s’entrouvrirent, les goélands qui l’escortaient lui crièrent : «Bon atterrissage, Jonathan ! » et s’évanouirent dans l’espace.

 

Il vit qu’il survolait la mer vers un rivage tourmenté. Une poignée de goélands s’y exerçaient à utiliser les courants ascendants engendrés par les falaises. Bien loin, au nord, à la limite de l’horizon, quelques autres de ses congénères volaient. Spectacles nouveaux, nouvelles pensées – les questions se pressaient dans sa tête. «Pourquoi ces goélands sont-ils en si petit nombre alors que le ciel devrait en être rempli ? Et pourquoi suis-je tout à coup si las ? Comment m’imaginer que les goélands au paradis puissent être las ou avoir envie de dormir ? »

Où avait-il entendu cela ? Les souvenirs de la vie qu’il avait menée sur terre se détachaient de lui par lambeaux. La terre avait été un lieu où il avait beaucoup appris, bien sûr, mais les détails s’en effaçaient. Il y était vaguement question d’oiseaux se disputant leur pâture, et aussi de sa condition d’exclu...

Des goélands, au nombre d’une douzaine, qui se trouvaient près du rivage, vinrent à sa rencontre. Sans que nul d’entre eux ne dît mot, il comprit qu’il était le bienvenu et qu’il était désormais chez lui. Cela avait été une bien longue journée, une journée dont, déjà, il oubliait l’aurore.

Il vira pour atterrir sur la plage, battant des ailes afin de demeurer stationnaire à trois centimètres du sol, se laissant choir ensuite légèrement sur le sable. Les autres goélands se posèrent eux aussi mais sans qu’aucun n’agitât la moindre plume. Ailes brillantes déployées, ils se laissaient porter par le vent puis cambraient leurs pennes et s’immobilisaient à l’instant même où leurs pattes touchaient le sol. C’était étonnant d’assurance mais pour l’instant Jonathan, muet, trop las pour essayer de les imiter, dormait déjà paisiblement sur la plage.

 

 

 

Dans les jours qui suivirent, Jonathan comprit qu’en ces lieux il y avait encore autant à apprendre sur le vol que dans l’existence dont il avait pris congé. Avec, toutefois, une différence. Les goélands d’ici partageaient sa façon de penser. Pour chacun d’eux, l’important était de voler et d’atteindre la perfection dans ce qu’ils aimaient le plus : voler. Ils étaient tous de magnifiques oiseaux et, heure par heure, chaque jour, ils s’exerçaient en vol aux techniques aériennes les plus avancées.

Longtemps Jonathan oublia le monde d’où il était venu, où les siens vivaient, aveugles aux joies du vol, ne se servant de leurs ailes qu’aux fins de trouver et de se disputer la nourriture. Puis, un jour, les souvenirs remontèrent un court instant à sa mémoire.

Ce fut un matin où il était parti avec son moniteur, cependant qu’ils faisaient tous deux, ailes repliées, une pause sur la plage après une séance de tonneaux déclenchés.

— Sullivan, que sont-ils devenus ? interrogea-t-il silencieusement, habitué désormais à la facile télépathie qui pour eux remplaçait les sons rauques et criards des goélands terrestres. Pourquoi ne sommes-nous pas ici plus nombreux ? Dans l’univers d’où je viens, ils étaient...

— ... des milliers et des milliers de goélands ? Je le sais.

Sullivan hocha la tête.

— La seule réponse que je puisse te faire, Jonathan, c’est que je n’ai jamais rencontré, sur un million d’oiseaux, un seul qui fût semblable à toi. Pour la plupart nous progressons si lentement ! Nous passons d’un monde dans un autre qui lui est presque identique, oubliant sur-lechamp d’où nous venons, peu soucieux de comprendre vers quoi nous sommes conduits, ne vivant que pour l’instant présent. As-tu idée du nombre de vies qu’il nous aura fallu vivre avant que de soupçonner qu’il puisse y avoir mieux à faire dans l’existence que manger, ou se battre, ou bien conquérir le pouvoir aux dépens de la communauté ? Mille vies, Jon, dix mille ! et cent autres vies ensuite avant que nous ne commencions à comprendre qu’il existe une chose qui se nomme perfection, et cent autres encore pour admettre que notre seule raison de vivre est de dégager cette perfection et de la proclamer Cette règle est toujours valable pour nous, bien sûr, car nous ne choisissons le prochain monde où nous vivrons qu’en fonction de ce que nous apprenons dans celui-ci. N’apprenons rien et le prochain monde sera identique, avec les mêmes poids morts à soulever, les mêmes interdits à combattre...

Il déploya ses ailes et se tourna face au vent.

— Mais toi, Jon, tu en as tant appris en une seule vie que tu n’as pas eu à voyager au travers de mille vies avant d’atteindre celle-ci.

Un instant plus tard, il reprit l’air pour s’entraîner. Les tonneaux à facettes, en formation, étaient d’une exécution difficile car, durant une partie de la figure, Jonathan, la tête en bas, devait penser à inverser la cambrure de son aile et la retourner en harmonie parfaite avec celle de son moniteur.

— Essayons encore une fois, disait Sullivan, inlassable. Essayons encore.

Puis finalement : « Bien ! »

Et ils passèrent aux loopings à l’envers.

 

Un soir que les goélands qui n’étaient pas de vol de nuit se tenaient assemblés sur le sable, méditant, Jonathan s’arma de courage et s’avança vers l’Ancien des goélands qui, disait- on, devait bientôt quitter leur monde.

— Chiang..., murmura-t-il un peu nerveusement. Le vieux goéland le regarda avec bonté.

— Oui, mon fils ?

Au lieu d’affaiblir l’Ancien, l’âge avait accru sa puissance ; il pouvait, en vol, surclasser tous les autres goélands de la communauté et il avait acquis la parfaite maîtrise de domaines où les autres n’osaient s’aventurer qu’à petits pas.

— Chiang, n’est-il pas vrai que ce monde-ci n’a rien à voir avec le paradis ?

La lune éclaira le sourire de l’Ancien.

— Ah ! Tu as découvert cela tout seul, Jonathan le Goéland ?

— Je le crois, mais alors quoi ? Où allons-nous ? Existe-t-il, ce lieu que l’on nomme le paradis ?

— Non, Jon, il n’existe rien de tel. Le paradis n’est pas un espace et ce n’est pas non plus une durée dans le temps. Le paradis, c’est simplement d’être soi-même parfait.

Il demeura un moment silencieux et ajouta :

— Tu es, n’est-il pas vrai, un oiseau très rapide ?

— J’…aime la vitesse, balbutia Jonathan, interloqué mais fier de ce que l’Ancien l’eût remarqué.  

— Sois persuadé, Jonathan, que tu commenceras à toucher au paradis à l’instant même où tu accéderas à la vitesse absolue. Et cela ne veut pas dire au moment où tu voleras à quinze cents kilomètres à l’heure ou à quinze cent mille kilomètres à l’heure, ou même à la vitesse de la lumière. Car tout nombre nous limite et la perfection n’a pas de bornes. La vitesse absolue, mon enfant, c’est l’omniprésence.

Sans avertissement, Chiang disparut pour simultanément apparaître à une quinzaine de mètres de distance, puis il s’éclipsa à nouveau et dans le même milliardième de seconde il était déjà là, revenu à toucher l’épaule de Jonathan...

— Tu verras, cela peut être assez drôle.

Jonathan fut si éberlué de ce qu’il venait de voir qu’il en oublia de poser ses questions à propos du paradis.

— Comment faites-vous cela ? Quel effet cela vous fait-il ? Jusqu’où pouvez-vous aller ?

— Tu dois pouvoir te rendre en tout endroit existant à tout moment où tu souhaites y aller, répondit l’Ancien. J’ai voyagé vers tous les pays et en toutes les époques auxquels j’étais capable de penser.

Il parcourut des yeux l’étendue des flots.

— C’est étrange. Les goélands qui, par amour du voyage, méprisent la perfection ne vont, lentement, nulle part. Ceux qui, par amour de la perfection, oublient le voyage peuvent instantanément aller n’importe où. Souviens-toi, Jonathan, le paradis n’est ni un lieu, ni un instant, car instant et lieu sont des notions totalement dénuées de sens. Le paradis, c’est... Devant la perspective de conquérir de nouveaux fragments d’inconnu, Jonathan le Goéland frémissait déjà d’impatience.

— Pouvez-vous m’enseigner à voler comme cela ?

— Bien sûr, si tel est ton désir.

— Oui, je le veux. Quand pouvons-nous commencer ?

— À l’instant, si cela te fait plaisir.

— Oui, je veux apprendre à voler comme cela, dit Jonathan, et une étrange lueur brillait dans son regard. Dites-moi ce qu’il faut faire.

Chiang parla alors lentement tout en observant son cadet.

— Pour voler à la vitesse de la pensée vers tout lieu existant, dit-il, il te faut commencer par être convaincu que tu es déjà arrivé à destination...

Selon Chiang, la bonne méthode pour Jonathan consistait à cesser de se considérer lui- même comme pris au piège d’un corps limité par les trois dimensions, ayant une envergure d’un mètre sept centimètres et dont les déplacements pouvaient être tracés sur un planisphère. Le secret de Chiang ne pouvait résider que dans la conviction absolue que son être, aussi parfait qu’un nombre imaginé et pas encore transcrit en chiffres, était partout présent dans la durée et dans l’espace.

 

 

 

Jour après jour, Jonathan s’efforça farouchement d’accéder à cet état, de l’aurore naissante à minuit passé, mais en dépit de tous ses efforts il ne progressa pas de l’épaisseur d’un duvet.

— Oublie la foi ! lui répétait Chiang sans cesse. Tu n’as eu nul besoin d’avoir la foi pour voler, tout ce qu’il t’a fallu, c’est comprendre le vol, ce qui d’ailleurs signifie exactement la même chose. Va, essaie encore...

... Un beau jour, posé sur le rivage, Jonathan fermant les yeux et se concentrant eut la révélation subite de ce que Chiang voulait dire. « Mais oui, c’est vrai ! Je suis un goéland parfait et sans limites ! » Il en ressentit un grand choc joyeux.

— Bravo ! dit Chiang, triomphant.

Quand Jonathan ouvrit les yeux, il se retrouva seul avec l’Ancien sur un rivage différent – un rivage où les arbres poussaient jusqu’au bord des flots, sous un ciel où gravitaient, jaunes, deux soleils jumeaux.

— Tu as enfin saisi le principe, dit Chiang, mais tu verras que la maîtrise totale demande plus de travail...

Jonathan était stupéfait.

— Où sommes-nous ? demanda-t-il.

Sans se laisser impressionner le moins du monde par l’étrange environnement, l’Ancien balaya d’un geste la question de son disciple.

— Bah ! Nous sommes, de toute évidence, sur quelque planète dont le ciel est vert et à laquelle une étoile double tient lieu de Soleil.

Jonathan poussa un cri de victoire qui était aussi le premier son émis par lui depuis qu’il avait quitté la Terre.

— Ça marche ! Ça marche !

— Oui, bien sûr, ça marche, Jon, dit Chiang. Ça marche toujours lorsqu’on sait ce qu’on fait. Et maintenant, voici comment te contrôler totalement...

 

À leur retour, il faisait nuit. Les autres goélands fixaient respectueusement Jonathan de leurs yeux d’or car ils l’avaient vu disparaître de l’endroit où il était resté si longtemps immobile.

Il ne supporta pas plus d’une minute leurs félicitations.

— Je suis ici le nouveau venu ! Je suis un débutant ! C’est moi qui ai tant à apprendre de vous !

— Je me le demande, Jon, dit Sullivan qui se tenait près de lui. Apprendre te fait moins peur qu’à aucun des goélands que j’ai rencontrés depuis mille ans.

Le silence tomba sur le petit groupe. Jonathan, embarrassé, se dandinait d’une patte sur l’autre. — Nous pouvons désormais, si tu le désires, nous mettre à travailler sur la durée, dit Chiang, jusqu’à ce que tu sois capable de survoler le passé et l’avenir, et c’est alors que tu seras prêt à entreprendre le plus difficile, le plus puissant, le plus merveilleux de tous les exercices. Tu seras prêt à prendre ton vol pour aller là-haut connaître le sens de la bonté et de l’amour...

Un mois – ou quelque période qui lui donna l’impression de correspondre à la durée d’un mois – passa et Jonathan apprenait avec une effarante célérité. Il avait toujours tiré très vite la leçon des faits et maintenant, devenu le disciple attitré de l’Ancien en personne, il assimilait les notions nouvelles comme l’eût fait un ordinateur ailé.

 

Vint alors le jour où Chiang disparut. Il conversait tranquillement avec eux tous, les exhortant à ne jamais mettre fin à leur poursuite de la connaissance, à leur entraînement physique, à leurs efforts en vue de comprendre le principe invisible de toute vie parfaite. Alors qu’il parlait, ses plumes devinrent de plus en plus étincelantes jusqu’à ce que tous les goélands eussent baissé les yeux tant ils étaient éblouis.

— Jonathan – et ce furent là ses dernières paroles –, continue à étudier l’Amour !

Lorsque les goélands purent à nouveau ouvrir les yeux, Chiang avait disparu.

 

 

 

Au fil des jours, Jonathan se surprenait de plus en plus à penser à la Terre d’où il était venu. S’il avait connu alors la dixième, la centième partie de ce qu’il savait ici, combien sa vie s’en serait trouvée enrichie ! Il demeurait posé sur le sable, se demandant s’il n’y avait pas quelque part là- bas un goéland luttant pour échapper à la servitude, entrevoyant lui aussi dans le vol autre chose qu’un moyen de locomotion permettant d’aller ramasser un croûton de pain jeté d’une barque. Peut-être même y en avait-il un autre, réduit à la condition d’exclu pour avoir proclamé sa vérité face au clan.

Plus Jonathan apprenait à pratiquer la bonté, plus il s’appliquait à comprendre la nature de l’amour, plus profond était son besoin de retourner sur la Terre. Car, en dépit de son passé solitaire, Jonathan le Goéland était un apôtre-né et, pour lui, démontrer l’Amour, c’était transmettre à un goéland trébuchant dans la solitude, à la recherche de la vérité, un peu de cette vérité que lui, Jonathan, avait découverte.

Son ami Sullivan, désormais adepte du vol à la vitesse de la pensée et partisan, lui aussi, de l’aide à autrui, se montrait sceptique.

— Jon, tu as été jadis banni. Pourquoi crois-tu que l’un quelconque des goélands que tu as autrefois connus t’écouterait à présent ? Tu connais le proverbe et il est véridique : Le goéland voit le plus loin qui vole le plus haut. Les goélands du pays d’où tu viens restent accrochés au sol à pousser des cris rauques et à se battre entre eux. Ils sont à mille lieux du paradis et tu espères pouvoir leur en montrer le chemin ? Jon, ils ne voient pas plus loin que le bout de leurs propres ailes ! Reste avec nous, aide nos petits nouveaux. Ils sont les seuls goélands à planer assez haut pour comprendre ce que tu as à leur dire...

Il se tut un instant avant d’ajouter :

— Qu’aurais-tu dit si Chiang s’en était retourné vers ses anciens mondes à lui ? Où en serais-tu aujourd’hui ?

Cet ultime argument porta. Sullivan avait raison. Le goéland voit le plus loin qui vole le plus haut.

Jonathan demeura donc à travailler avec les oiseaux nouveau venus, tous très intelligents et prompts à assimiler renseignement qu’il leur dispensait. Mais la nostalgie qu’il avait éprouvée lui revenait souvent et il ne pouvait s’empêcher de songer qu’il y avait peut-être là-bas, sur la Terre, un ou deux goélands capables eux aussi d’apprendre. Combien plus savant eût-il été à présent si Chiang était venu à lui le jour même de son bannissement !

— Sully, je dois m’en retourner, finit-il par dire un jour Tes élèves font merveille, ils peuvent t’aider à perfectionner les nouveaux venus.

Sullivan soupira mais s’abstint de discuter.

— Je crois, Jonathan, que tu me manqueras...

— Sully, n’as-tu pas honte ! lui reprocha amicalement Jonathan. Soyons sérieux ! Qu’essayons-nous d’atteindre chaque jour ? Si notre amitié ne dépend que de notions telles que l’espace et le temps, alors, quand finalement nous aurons transcendé l’espace et le temps, notre fraternelle amitié sera détruite ! Si c’est ainsi que nous concevons l’espace, tout en nous sera limité. Si nous concevons ainsi le temps, seul nous restera l’instant présent. N’es-tu pas convaincu que nous pourrons nous rencontrer quand même une fois ou deux dans le temps et dans l’espace ?

Sullivan le Goéland ne put s’empêcher de rire.

— Fol oiseau que tu es, fit-il gentiment. Si quelqu’un s’avère un jour capable de montrer à un goéland posé sur le sol comment voir à quinze cents mètres, ce sera Jonathan Livingston le Goéland.

Il baissa les yeux vers le sable.

— Au revoir, Jon, au revoir, mon ami.

— Au revoir, Sully, à bientôt donc.

Alors Jonathan se concentra en pensée sur l’image des grands rassemblements de goélands survolant les rivages d’antan et, avec l’assurance que donne l’habitude, il connut une fois encore qu’il n’était pas plume et os mais liberté et espace que rien au monde ne pouvait plus limiter.

 

 

 

Fletcher Lynd le Goéland était très jeune encore et convaincu qu’aucun oiseau n’avait jamais été traité aussi durement que lui ou avec autant d’injustice par aucune communauté.

« Peu m’importe ce qu’ils disent », pensait-il, farouche, et sa vue se brouillait de larmes cependant qu’il volait vers les Falaises lointaines. « Le vol, c’est tellement autre chose que de sautiller d’un point à un autre en battant des ailes ! Peuh ! Un moustique peut le faire. Un seul petit tonneau bien barriqué autour d’un Ancien, pour rire un brin, et me voilà réduit à la condition d’exclu. Sont-ils aveugles ? Sont-ils incapables de penser à la gloire que ce serait pour nous que d’apprendre vraiment à voler ? Je n’ai cure de ce qu’ils pensent. Je leur montrerai ce que c’est que voler ! Je serai un vrai hors-la-loi si c’est là ce qu’ils cherchent et je leur ferai regretter... »

C’est alors que la voix s’insinua en lui et, bien qu’elle fût très douce, elle le fit sursauter si violemment qu’il perdit l’équilibre.

— Ne les juge pas trop sévèrement, Fletcher le Goéland. En te rejetant, les autres goélands n’ont fait de tort qu’à eux-mêmes et un jour ils le comprendront, et un jour ils verront ce que tu vois. Pardonne-leur et aide-les à y parvenir.

À deux centimètres du plan droit de Fletcher volait le plus étincelant de tous les goélands blancs du monde. Il glissait dans les airs sans effort apparent, sans mouvoir une seule plume, avec une vitesse proche de la vitesse limite de Fletcher.

Il y eut chez le jeune oiseau un instant de stupeur totale.

— Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Suis-je fou ? Suis-je mort ? et que vois-je ?

Basse et calme, dans sa pensée en quête d’une réponse, la voix interrogea :

— Fletcher Lynd le Goéland, veux-tu voler ?

— Oui, je veux voler !

— Fletcher Lynd le Goéland, veux-tu voler au point d’oublier les tiens et apprendre, puis revenir un jour vers eux les aider ?

Aussi blessé dans son orgueil que fût Fletcher le Goéland, il ne pouvait mentir à cet être magnifique.

— Oui, je le veux, murmura-t-il.

— Alors, Fletcher, lui dit l’être éblouissant dont la voix était empreinte de bonté, commençons par le vol en palier...

 

 

 

Troisième partie

 

Jonathan, attentif, décrivant des cercles, survolait lentement les Falaises lointaines. En tant qu’élève, ce rude gaillard de Fletcher approchait de très près l’idéal. Il était puissant et léger et il volait vite, mais mieux encore il avait le feu sacré.

En cette minute même il arrivait, forme ronflante, grise et floue, frôlant son moniteur à deux cent vingt kilomètres à l’heure. Ensuite, sans ralentir, il s’arrachait au piqué pour tenter de tourner un tonneau lent vertical à seize facettes, tout en les comptant à haute voix : — ...huit... neuf... dix... vous voyez, Jonathan -aïe ! -, je n’ai plus de vitesse... onze... ah ! je voudrais bien arriver à faire de bons arrêts bien nets pareils aux vôtres !... douze... sacrebleu ! j’y- arriverai-pas... treize... oh !... ces trois dernières facettes !... quatorze... aaakk !

Le décrochage en coup de fouet, au faîte de sa trajectoire ascendante, mit le comble à sa rage d’avoir échoué. Il culbuta à la renverse, tomba, repartit brutalement en vrille sur le dos et, haletant, finit par reprendre le contrôle de la situation à une trentaine de mètres au-dessous du niveau du maître.

— Vous perdez votre temps avec moi, Jonathan, je suis trop borné ! Je suis trop stupide ! J’essaie, j’essaie, mais je ne réussirai jamais !

Jonathan hocha la tête en abaissant vers lui son regard.

— Une chose en tout cas est certaine, jamais tu n’y parviendras tant que tu feras des ressources aussi brutales. Mon petit Fletcher, tu perds ainsi au départ soixante kilomètres à l’heure ! Souplesse ! Fermeté mais souplesse ! Compris ?

Il descendit rejoindre le jeune goéland.

— Essayons maintenant ensemble, en formation. Accompagne bien ma ressource. Vois comment nous amorçons la manœuvre en douceur...

 

Au bout de trois mois, Jonathan avait six autres élèves, tous des exclus, tous intéressés par cette étrange notion nouvelle du vol pour la joie de voler. Pourtant, il leur était plus aisé de réussir de hautes performances que de comprendre la raison profonde pour laquelle ils les réalisaient. — Chacun de nous, en vérité, est une idée du Grand Goéland, une image illimitée de la liberté, leur expliquait Jonathan lors de leurs réunions du soir sur la plage. Le vol de précision n’est qu’un pas de plus franchi dans l’expression de notre vraie nature. Tout ce qui nous limite, nous devons l’éliminer. C’est le pourquoi de tout cet entraînement aux vols à haute vitesse et aux acrobaties aériennes...

Ses élèves, épuisés par les vols de la journée, sommeillaient. Ils aimaient l’entraînement à cause de la vitesse, parce que c’était grisant et que cela leur permettait aussi d’étancher une soif de savoir qui grandissait à chaque leçon. Mais aucun d’entre eux, pas même Fletcher Lynd le Goéland, n’était parvenu à admettre que le vol des idées pût être aussi réel que celui de la plume et du vent.

— Votre corps, d’une extrémité d’aile à l’autre, disait parfois Jonathan, n’existe que dans votre pensée, qui lui donne une forme palpable. Brisez les chaînes de vos pensées et vous briserez aussi les chaînes qui retiennent votre corps prisonnier...

Mais quelle que fût sa façon de leur dire, ce n’était pour eux que l’expression de quelque plaisante construction de l’esprit et le besoin de dormir prenait vite le dessus.

À peine un mois passé, Jonathan leur fit savoir que le moment était venu de s’en retourner tous vers le clan.

— Nous ne sommes pas prêts ! objecta Henry Calvin le Goéland. Nous serons mal reçus ! Nous sommes des exclus ! Comment pouvons-nous aller là où nous ne sommes pas les bienvenus ? — Nous sommes libres d’aller où bon nous semble et d’être ce que nous sommes, répondit Jonathan en décollant du sable et mettant le cap à l’est vers les territoires du clan.

Une brève angoisse étreignit ses élèves car, selon la loi du clan, un exclu ne doit jamais revenir au sein du groupe et jamais, en dix mille ans, cette loi n’avait été transgressée. La loi leur ordonnait de rester ; Jonathan leur demandait de l’accompagner là-bas. Il volait déjà à quinze cents mètres du rivage. S’ils hésitaient plus longtemps à le suivre, il allait devoir affronter, seul, une communauté hostile.

— Ma foi, après tout, si nous n’appartenons pas à la communauté, pourquoi obéir à sa loi ? dit Fletcher embarrassé. En outre, s’il y a bataille, nous serons plus utiles là-bas qu’ici...

Ils arrivèrent donc de l’ouest, ce matin-là, formés en double losange de parade, rémiges encastrées. À deux cents kilomètres à l’heure, ils survolèrent la plage du Conseil du clan ; Jonathan en tête, Fletcher à son aile droite, Henry Calvin luttant crânement pour maintenir sa position à gauche. Puis toute la formation passa lentement sur le dos, par la droite, comme un seul et unique oiseau... puis redressa... puis roula une seconde fois... puis à nouveau revint en palier, tandis que le vent les fouettait tous.

Le passage de la formation trancha aussi net qu’un couteau géant les couacs et les cris rauques de la vie quotidienne communautaire et quatre mille paires d’yeux écarquillés de goélands se mirent à les observer. Un à un, chacun des huit intrus décrivit un looping serré qui s’acheva en fin de boucle sur le sable par un atterrissage de précision, pattes tendues, parfaitement amorti. Puis, comme si ce genre d’exercice appartenait à la routine, Jonathan le Goéland entreprit la critique du vol effectué.

— Tout d’abord, dit-il avec un sourire narquois, vous avez tous un peu ramé au rassemblement...

 

 

 

La nouvelle se répandit dans la communauté comme une traînée de poudre. Ces oiseaux sont des exclus ! Et ils sont revenus ! Et cela... cela est impensable ! Les prophéties de Fletcher, l’éventualité d’un affrontement, s’évanouirent dans la confusion générale du clan.

— Oui, d’accord, ce sont des exclus, dirent certains parmi les goélands les plus jeunes, mais alors, où ont-ils appris à voler comme cela ?

Le message de l’Ancien mit près d’une heure à faire le tour de la communauté. « Ignorez-les. Tout goéland qui parlera à un exclu sera exclu lui-même. Tout goéland qui regardera un exclu sera en infraction avec la loi du clan. »

Désormais, Jonathan ne vit plus que des dos gris tournés vers lui, mais ne parut pas les remarquer. Il tint ses séances d’entraînement juste au-dessus de la plage du Conseil et pour la première fois poussa ses élèves jusqu’à la limite de leurs possibilités, et même au-delà.

— Martin le Goéland ! s’écriait-il à travers l’espace, tu prétends savoir ce qu’est le vol lent. Eh bien, tu ne sais rien du tout tant que tu ne m’as pas prouvé le contraire ! Vole !

C’est ainsi que le petit Martin William le Goéland, piqué au vif par les sarcasmes de son maître, s’étonnant lui-même, devint le magicien du vol lent. Dans la brise la plus légère, il parvenait à incurver ses rémiges de façon à s’élever, sans un seul battement d’ailes, du sable aux nuages puis à revenir à son point de départ.

 

Charles-Roland le Goéland se fit porter par les ondes du grand vent de la montagne à plus de sept mille mètres d’altitude et, bleui par le froid de l’air raréfié, redescendit, éberlué et ravi, résolu à monter plus haut encore le lendemain.

De même Fletcher le Goéland, qui plus que tout autre aimait la voltige, réussit son tonneau vertical à seize facettes et le jour suivant le couronna d’un triple déclenché vertical, ses plumes blanches étincelant aux rayons du soleil, au- dessus d’une plage d’où plus d’un œil furtif l’observait.

À toute heure, Jonathan, démontrant, suggérant, insistant, guidant, était là, aux côtés de chacun de ses élèves. Il volait avec eux, de nuit, dans les nuages, dans la tempête, pour l’amour de l’art, tandis que les membres du clan croupissaient misérablement au sol.

Quand le vol était terminé, les élèves se détendaient sur le sable et, avec le temps, écoutaient désormais Jonathan plus attentivement. Il énonçait bien encore quelques idées folles qu’ils ne parvenaient pas à saisir mais aussi quelques- unes, excellentes, qui étaient à leur portée.

Petit à petit, la nuit, un second cercle commença à se former autour de celui des élèves – un cercle de goélands curieux, attentifs, debout dans l’obscurité des heures durant, ne souhaitant ni se voir les uns les autres ni être vus, s’éclipsant avant l’aube.

Ce fut un mois après le Grand Retour que le premier goéland du clan passa la ligne de démarcation pour demander à apprendre à voler. Par ce geste, Terrence Lowell le Goéland devint un oiseau condamné, portant le stigmate des Exclus ; et par surcroît, le huitième élève de Jonathan...

La nuit suivante, ce fut Kirk Maynard le Goéland qui arriva du clan, boitillant, traînant son aile gauche sur le sable. Il s’effondra aux pieds de Jonathan.

— Aidez-moi, dit-il très bas, d’une voix agonisante. Plus que n’importe quoi je désire voler ! — Alors viens, dit Jonathan. Monte avec moi bien loin de la Terre, et nous allons tout de suite essayer.

— Mais mon aile ? Vous ne comprenez pas ? Mon aile est paralysée !

— Maynard le Goéland, tu es libre d’être à l’instant toi-même, vraiment toi-même et rien ne saurait t’en empêcher. Ainsi dit la Loi du Grand Goéland, qui est fondamentale.

— Voulez-vous dire que je suis capable de voler quand même ?

— Je dis que tu es libre.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, Kirk Maynard le Goéland, sans effort apparent, déploya ses ailes et s’enleva dans la nuit noire. Les goélands du clan furent tirés de leur sommeil par le cri qu’il poussa à deux cents mètres de hauteur, de toute la force de ses poumons.

— Je vole ! Écoutez tous ! Je vole ! Je vole !

À l’aube, ils étaient près d’un millier d’oiseaux à faire cercle autour du petit groupe des élèves et ils observaient Maynard avec curiosité. Ils ne se souciaient plus d’être vus ou non et ils écoutèrent Jonathan le Goéland en s’efforçant de le comprendre.

Il parla de choses fort simples, disant qu’il appartient à un goéland de voler, que la liberté est dans la nature même de son être, que tout ce qui entrave cette liberté doit être rejeté, qu’il s’agisse d’un rite, d’une superstition ou d’un quelconque interdit.

— Rejeté ? demanda une voix partant de la multitude. Rejeté, même s’il s’agit en l’occurrence de la Loi du clan ?

— La seule loi digne de ce nom est celle qui montre le chemin de la liberté, dit Jonathan. Il n’en est point d’autre.

— Comment voulez-vous que nous parvenions à voler comme vous le faites ? fit une autre voix. Vous êtes un voilier exceptionnel, comblé de tous les dons et d’essence divine, bien au-dessus de tous les autres oiseaux !

— Regardez Fletcher, et Lowell, et Charles-Roland, et Judy-Lee ! Sont-ils aussi des voiliers exceptionnels comblés de tous les dons et d’essence divine ? Pas plus que vous ne l’êtes, pas plus que je ne le suis. La seule différence est qu’ils ont commencé à comprendre ce qu’ils sont vraiment et qu’ils ont commencé à mettre en œuvre les moyens que la nature leur a accordés.

 

À l’exception de Fletcher, les élèves de Jonathan se sentaient mal à l’aise, car ils n’avaient pas encore bien compris que c’était là ce qu’ils faisaient eux-mêmes...

Chaque jour s’accroissait la foule de ceux qui venaient poser des questions, ou admirer, ou critiquer.

— On prétend au clan que si vous n’êtes pas le fils du Grand Goéland en personne, dit un matin Fletcher à Jonathan après l’entraînement aux vitesses de pointe, alors vous êtes mille années en avance sur votre temps.

Jonathan soupira. « C’est cela le prix du malentendu, pensa-t-il. Il fait de vous un démon ou il vous proclame dieu. »

— Qu’en penses-tu, Fletch ? Sommes-nous en avance sur notre temps ?

Long silence.

— Bah, cette façon de voler a toujours été là, à la portée de tous, prête à être apprise par quiconque la voulait découvrir ; cela n’a rien à voir avec notre temps.

voulait découvrir ; cela n’a rien à voir avec notre temps. Tout au plus sommes-nous peut-être en avance sur une mode, en avance sur la façon de voler de la plupart des goélands.

— C’est déjà quelque chose, dit Jonathan en effectuant un tonneau qui fit un instant miroiter son ventre. C’est même beaucoup mieux que d’être en avance sur notre temps.

 

 

 

L’accident se produisit tout juste une semaine après cet entretien. Fletcher exposait les notions élémentaires du vol aux vitesses critiques à un petit groupe d’élèves nouveaux. Il venait à peine de sortir d’un piqué de deux mille mètres et il passait, comme un long éclair gris, à quelques centimètres au-dessus de la plage lorsqu’un bébé-oiseau, qui n’en était qu’à son premier vol, traversa sa route, appelant sa mère. Ne disposant que d’une fraction de seconde pour éviter l’oisillon, Fletcher Lynd le Goéland vint percuter sur sa gauche, à plus de trois cents kilomètres à l’heure, contre un rocher de granit.

Pour lui, ce fut comme si ce roc était la porte massive et solide s’ouvrant brutalement sur un autre monde. Un sursaut d’effroi, le choc et le noir au moment de l’impact, puis il se retrouva dérivant dans un très étrange ciel, sans mémoire, se ressouvenant, puis oubliant à nouveau, angoissé, triste et aussi navré, terriblement navré...

La voix se fit alors entendre en lui comme elle s’y était fait entendre le jour de sa première rencontre avec Jonathan Livingston le Goéland.

— La bonne méthode, mon cher Fletcher, consiste à n’essayer de transcender nos limites que l’une après l’autre, avec patience. Nous ne devions nous attaquer à l’étude du vol à travers le roc qu’après avoir avancé encore un peu dans notre programme...

— Jonathan !

— ... également connu en tant que fils du Grand Goéland, répondit son maître avec un humour froid.

— Mais que faisons-nous ici ? Le rocher ! N’ai-je pas... ne suis-je pas... mort ?

— Oh ! voyons, Fletch, réfléchis ! Si tu es maintenant en train de me parler, alors de toute évidence tu n’es pas mort. Ce que tu as réussi à faire, c’est de sauter, d’une manière assez brusque j’en conviens, d’un niveau de connaissances à un autre. Tu as, à présent, le choix. Tu peux demeurer où tu te trouves et poursuivre ton étude à ce niveau qui – soit dit en passant – est considérablement au-dessus de celui que tu as quitté, ou bien tu peux revenir en arrière et continuer de travailler avec le clan. Les Anciens souhaitaient voir se produire quelque désastre et ils sont enchantés de constater que tu as si bien comblé leurs vœux.

— Je veux retourner vers le clan, bien sûr, j’ai à peine commencé à entraîner ma nouvelle classe !

— Fort bien ! Fletcher, tu comprends maintenant ce que je voulais dire à propos du corps qui n’est rien d’autre qu’un effet de la pensée !

Fletcher, au pied du rocher, remua la tête, déploya ses ailes et ouvrit les yeux au beau milieu du clan tout entier rassemblé. Lorsqu’il bougea pour la première fois, il s’éleva de la foule un grand concert de cris et de grincements de becs.

— Il vit ! Lui qui était mort est maintenant vivant !

— Le fils du Grand Goéland ! Il l’a touché du bout des ailes ! Il l’a ressuscité !

— Non ! Il nie, c’est un démon, un démon ! Un démon venu pour détruire le clan !

Ils étaient quatre mille goélands réunis, effarés par ce qui venait d’arriver et le cri de démon les secoua comme un vent de tempête. Becs aiguisés pointés, yeux exorbités, ils s’approchèrent, prêts à déchirer.

— Te sentirais-tu mieux, Fletch, si nous partions d’ici ? s’enquit Jonathan avec sollicitude.

— Je n’y verrais certes aucune objection...

Instantanément, ils réapparurent ensemble à un kilomètre de là et les becs meurtriers de la foule se refermèrent sur le vide.

— Comment se fait-il, fit observer Jonathan, rêveur, que la chose la plus difficile au monde soit de convaincre un oiseau de ce qu’il est libre et de ce qu’il peut s’en convaincre aisément s’il consacre une partie de son temps à s’y exercer ? Pourquoi faut-il que cela soit si difficile ?

Les paupières de Fletcher battaient encore, ses yeux s’ajustant au nouveau décor...

— Par quelle magie avons-nous été transportés ici ?

— Tu as voulu échapper à ces imbéciles, n’est-il pas vrai ?

— Oui, mais comment avez-vous...

 — Il en va de cela comme de toute autre chose, Fletcher : question d’entraînement.

La matinée ne s’était pas écoulée que le clan avait déjà oublié sa crise de démence mais Fletcher, lui, n’avait pas oublié.

— Vous souvenez-vous, Jonathan, de ce que vous avez dit il y a bien longtemps à propos de votre amour de la communauté, assez fort pour vous pousser à retourner vers elle, l’aider à apprendre ?

— Oui, bien sûr.

— Je ne comprends pas comment vous faites pour aimer cette racaille à plumes qui vient tout juste de tenter de vous tuer.

— Oh ! Fletch, ce n’est pas cela qu’il s’agit d’aimer ! Tu n’aimes ni la haine, ni le mal, c’est évident. Il faut t’efforcer de voir le Goéland véritable – celui qui est bon – en chacun de tes semblables et l’aider à le découvrir en lui-même. C’est là ce que j’entends par amour. C’est au fond un bon tour à leur jouer lorsqu’on sait s’y prendre. Je me souviens par exemple d’un jeune oiseau intraitable. Il s’appelait Fletcher Lynd le Goéland, exclu de fraîche date. Prêt à lutter à mort contre le clan, il commençait à bâtir sur les Falaises lointaines son propre enfer d’amertume, et le voici aujourd’hui, échafaudant son propre paradis, qui va mener vers ce paradis toute la communauté...

Fletcher se tourna vers son maître et dans son œil passa une lueur d’effroi.

— Moi, guider autrui ? Que voulez-vous dire en parlant de faire de moi le guide ? Ici, c’est vous. Vous n’avez pas le droit de partir !

— Ah ! vraiment ? Ne penses-tu pas qu’il puisse y avoir d’autres clans, d’autres Fletcher qui, plus que ce clan-là et que ce Fletcher-ci, ont besoin d’un maître capable de les guider vers la lumière ?

— Moi ? Mais, Jon, je ne suis qu’un goéland quelconque alors que vous êtes...

— … le Fils Unique du Grand Goéland, je suppose ? soupira Jonathan en contemplant la mer. Tu n’as plus besoin de moi. Ce qu’il te faut désormais, c’est continuer de découvrir par toi-même, chaque jour un peu plus, le véritable et illimité Fletcher le Goéland qui est en toi. C’est lui qui est ton maître. Il te faut le comprendre et l’exercer.

À cet instant même, le corps de Jonathan se mit à vaciller, comme vibrant dans les airs, puis devint progressivement transparent...

— Ne les laisse pas répandre sur mon compte des bruits absurdes ou faire de moi un dieu. D’accord, Fletcher ? Tu sais, je ne suis qu’un goéland qui aime voler, Fletcher ? Tu sais, je ne suis qu’un goéland qui aime voler, pas plus...

— Jonathan !

— Pauvre Fletcher, ne te fie pas à tes yeux, mon vieux. Tout ce qu’ils te montrent, ce sont des limites, les tiennes. Regarde avec ton esprit, découvre ce dont d’ores et déjà tu as la conviction et tu trouveras la voie de l’envol...

L’éblouissement s’éteignit. Jonathan le Goéland s’était évanoui dans l’espace.

 

 

 

Fletcher le Goéland se hissa dans le ciel face à un groupe d’élèves nouveaux, impatients de prendre leur première leçon.

— Tout d’abord, leur dit-il en appuyant sur les mots, il vous faut comprendre que le goéland n’est que l’image d’une liberté sans limites créée par le Grand Goéland et que votre corps perceptible, d’un bout d’aile à l’autre, n’existe que dans votre conscience !

Les jeunes goélands ne purent s’empêcher d’échanger des regards sceptiques. «Eh bien, alors, pensaient-ils, cela ne ressemble guère à un exposé sur les règles à observer pour réussir un looping. »

Fletcher comprit, soupira et reprit :

— Hum ! Ah !... fort bien, dit-il en les observant d’un œil critique. Commençons par le vol à l’horizontale.

Et, en disant ces mots, il comprit soudain toute l’honnêteté de son ami lorsqu’il se défendait de n’être pas plus d’essence divine que lui, Fletcher, ne l’était.

« Sans limites, Jonathan ? pensa-t-il. Le temps alors n’est pas très éloigné où je vais pouvoir apparaître dans l’air impalpable de ta plage à toi, et te sortir à propos de voltige un ou deux bons petits tours de mon sac ! »

Et encore qu’il s’efforçât de se donner l’air sévère qu’il convient à un moniteur de prendre en présence d’élèves, Fletcher le Goéland les vit tout à coup, l’espace d’un instant, tels qu’ils étaient et ce ne fut point de l’affection mais un amour profond qu’il ressentit pour eux.

« Tu as raison, Jonathan, il n’y a pas de limites », se dit- il avec le sourire.

C’est ainsi que Fletcher s’engagea sur la route qui menait à la sagesse...

 

 

►◄

FIN

 

 

 ÉDITIONS YAPADVIRUS

 

 

 

 

[1] La « ressource » consiste à ramener un avion en vol horizontal après un piqué prolongé.

[2] Terme d'usage pour les ailes.

01 janvier 2010

Hésiode, La Théogonie

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Buste possible (bien qu'incertain)

 

Hésiode

Poète grec, né au 8ième siècle Av. J-C, décédé au début du 7ième siècle av. J-C

La Théogonie

Traduction : Leconte de Lisle

 

 

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                      Avant tout chantons les Muses Hélikoniades qui du Hélikôn habitent la grande et sainte montagne, et, de leurs pieds légers, autour de la Fontaine violette et de l’autel du très-puissant Kroniôn, bondissent ; et qui, dans le Permessos ayant lavé leur corps délicat, ou dans la Hippoukrènè, ou dans l’Olmios sacré, au faîte du Hélikôn mènent les danses belles et désirables, et agitent les pieds avec force.

 

De là, se précipitant, enveloppées d’un air épais, elles vont dans la nuit, élevant leur belle voix et louent Zeus tempêtueux et la vénérable Hèrè, l’Argienne, qui marche avec des sandales dorées, et la fille de Zeus tempêtueux, Athènè aux yeux clairs, et Phoibos Apollôn, et Artémis joyeuse de ses flèches, et Poseidaôn qui contient la terre et qui la secoue, et Thémis la vénérable, et Aphroditè aux paupières arrondies, et Hèbè ornée d’une couronne d’or, et la belle Diônè, et Éôs, et le grand Hèlios, et la luisante Sélènè, et Lètô, et Iapétos, et le subtil Kronos, [20] et Gaia, et le grand Okéanos, et la noire Nyx, et la race sacrée des autres Immortels qui vivent toujours.

Autrefois, à Hésiodos elles enseignèrent un beau chant, tandis que, sous le Hélikôn sacré, il paissait ses agneaux. Et d’abord, elles me parlèrent ainsi, ces Déesses, les Muses Olympiades, filles de Zeus tempêtueux :

 

— Pasteurs, qui dormez en plein air, race vile, qui n’êtes que des ventres, nous savons dire des mensonges nombreux semblables aux choses vraies, mais nous savons aussi, quand il nous plaît, dire la vérité.

 

Ainsi parlèrent les Filles véridiques du grand Zeus, et [30] elles me donnèrent un sceptre, un rameau de vert laurier admirable à cueillir ; et elles m’inspirèrent une voix divine, afin que je pusse dire les choses passées et futures ; et elles m’ordonnèrent de chanter la race des heureux Immortels, mais, elles-mêmes, de toujours les chanter au commencement et à la fin. Mais pourquoi rester autour du chêne et du rocher ?

 

Commençons par les Muses qui, du Père Zeus, en chantant, réjouissent la grande âme dans l’Olympos, et rappellent les choses passées, présentes et futures.

Elles chantent ensemble, et leur voix infatigable [40] coule, suave, de leur bouche. Et elles rient, les demeures du Père Zeus tonnant, à la voix de lys et sonore des Déesses. Et il résonne, le faîte du neigeux Olympos, demeure des Immortels.

 

Élevant leur voix sacrée, elles célèbrent d’abord la race des Dieux vénérables que, dès l’origine, Gaia et le large Ouranos engendrèrent ; car de ceux-ci sont nés les Dieux, source des biens.

 

Puis, de nouveau, par Zeus, père des Dieux et des hommes, les Déesses commencent et finissent leur chant, disant qu’il est le plus fort des Dieux et le plus puissant. [50] Enfin, la race des hommes et des Géants robustes, elles la chantent, et elles réjouissent l’âme de Zeus dans l’Olympos, les Muses Olympiades, filles de Zeus tempétueux.

Elle les enfanta dans la Piériè, s’étant unie au Père Kronide, Mnèmosynè, qui commandait aux collines d’Eleuthèr, pour être l’oubli des maux et la fin des peines. Pendant neuf nuits, uni à Mnèmosynè, le sage Zeus, loin des Immortels, monta sur le lit sacré ; mais, après une année, et le déroulement du cours des mois, et le passage de jours nombreux, [60] elle enfanta neuf filles unanimes à qui la musique plaisait, et qui, dans leur sein, avaient un cœur tranquille. Et ce fut près du faîte du neigeux Olympos où se forment leurs Chœurs splendides et où sont leurs belles demeures. Auprès d’elles, dans les festins, se tiennent les Kharites et Iméros. Exhalant de leur bouche une voix aimable, elles chantent. Et les lois universelles et les coutumes vénérables des Immortels, elles les célèbrent d’une voix aimable.

 

Et elles montèrent dans l’Olympos, fières de leur belle voix et de leur chant ambroisien. Et de toutes parts retentissait la terre noire aux sons de leurs hymnes. [70] Et, sous leurs pieds, un bruit charmant s’élevait, tandis qu’elles allaient vers leur Père qui règne dans l’Ouranos et qui porte le tonnerre et la foudre ardente, et qui, ayant dompté son père Kronos, ordonne avec équité à tous les Immortels et leur dispense les honneurs.

 

Voilà ce que chantaient les Muses qui ont des demeures Olympiennes, les neuf filles engendrées par le grand Zeus : Kléiô, et Euterpè, et Thaléia, et Melpomènè, et Terpsikhorè, et Ératô, et Polymnia, et Ouraniè, et Kalliopè qui excelle entre toutes les autres, [80] car elle accompagne les Rois vénérables.

 

Quand les filles du grand Zeus veulent honorer l’un d’entre eux, dès qu’elles voient un de ces Rois nourris par Zeus venir au jour, elles mettent sur sa langue une douce harmonie, et les paroles coulent suaves de sa bouche, et les peuples le regardent tous, quand il dispense la justice par d’équitables jugements, et que, parlant avec adresse, il apaise tout à coup une grande dissension.

Et, en effet, les Rois prudents, à leurs peuples, dans l’Agora, font rendre tous les biens qu’on leur a enlevés ; [90] et ils le font aisément, à l’aide de persuasives paroles. Et si l’un d’eux marche par la ville, comme un Dieu, il apaise par sa douce majesté, et il brille au milieu de la foule. Tel est le don sacré des Muses aux hommes.

 

C’est aux Muses, c’est à l’Archer Apollôn que sont dus, sur la terre, les Aoides et les Kitharistes ; mais les Rois viennent de Zeus. Et il est heureux celui que les Muses aiment ! Une douce voix coule de sa bouche. Si quelqu’un, l’âme blessée d’une récente douleur, s’attriste, gémissant dans son cœur ; [100] qu’un Aoide, nourri par les Muses, célèbre la gloire des anciens hommes et loue les Dieux heureux qui habitent l’Olympos, aussitôt il oublie ses maux, et de ses douleurs il ne se souvient plus, car les dons des Déesses l’ont guéri.

 

Salut, filles de Zeus ! Donnez-moi votre chant qui ravit ! Célébrez la race sacrée des Immortels qui vivent toujours, et qui sont nés de Gaïa et d’Ouranos étoilé, et de la ténébreuse Nyx et de l’amer Pontos.

Dites comment sont nés les Dieux et Gaia, et les Fleuves, et l’immense Pontos qui bout furieux, [110] et les Astres resplendissants, et, au-dessus, le large Ouranos, et les Dieux, source des biens qui naquirent d’eux ; et comment, s’étant partagé les honneurs et les richesses dès l’origine, ils s’emparèrent de l’Olympos aux nombreux sommets.

Dites-moi ces choses, Muses aux demeures Olympiennes, et quelles furent, au commencement, les premières d’entre elles.

Avant toutes choses fut Khaos, et puis Gaia au large sein, siège toujours solide de tous les Immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympos et le Tartaros sombre dans les profondeurs de la terre spacieuse, [120] et puis Érôs, le plus beau d’entre les Dieux Immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les Dieux et de tous les hommes dompte l’intelligence et la sagesse dans leur poitrine.

 

Et de Khaos naquirent Érébos et la noire Nyx. Et, de Nyx, Aithèr et Hèmérè naquirent, car elle les conçut, s’étant unie d’amour à Érébos.

Et, d’abord, Gaia enfanta son égal en grandeur, l’Ouranos étoilé, afin qu’il la couvrit tout entière et qu’il fût une demeure sûre pour les Dieux heureux.

Et puis, elle enfante les hautes montagnes, fraîches retraites des divines [130] Nymphes qui habitent les montagnes coupées de gorges, et puis la mer stérile qui bout furieuse, Pontos ; mais pour cela, ne s’étant point unie d’amour. Et puis, unie à Ouranos : elle enfante Okéanos aux tourbillons profonds, et Koios, et Kréios, et Hypériôn, et Iapétos, et Théia, et Rhéia, et Thémis, et Mnèmosynè, et Phoibè couronnée d’or, et l’aimable Téthys. Et le dernier qu’elle enfante fut le subtil Kronos, le plus terrible de ses enfants, qui prit en haine son père vigoureux.

Et elle enfanta aussi les Kyklôpes au cœur violent, [140] Brontès, Stéropès et le courageux Argès, qui remirent à Zeus le tonnerre et forgèrent la foudre. Et en tout ils étaient semblables aux autres Dieux, mais ils avaient un œil unique au milieu du font. Et ils étaient nommés Kyklôpes, parce que, sur leur front, s’ouvrait un œil unique et circulaire. Et la vigueur, la force et la puissance éclataient dans leurs travaux.

 

Et puis, de Gaia et d’Ouranos naquirent trois autres fils, grands, très-forts, horribles à nommer, Kottos, Briaréôs et Gygès, race superbe. [150] Et cent bras se roidissaient de leurs épaules, et chacun d’eux avait cinquante têtes qui s’élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et leur force était immense, invincible, dans leur grande taille. De tous les enfants nés de Gaia et d’Ouranos ils étaient les plus puissants. Et ils étaient odieux à leur père, dès l’origine. Et comme ils naissaient l’un après l’autre, il les ensevelissait, les privant de la lumière, dans les profondeurs de la terre. Et il se réjouissait de cette action mauvaise, et la grande Gaia gémissait en elle-même, pleine de douleur. [160] Puis, elle conçut un dessein mauvais et artificieux.

 

Dès qu’elle eut créé la race du blanc acier, elle en fit une grande faux, et, avertissant ses chers enfants, elle les excita et leur dit le cœur plein de tristesse :

— Mes chers enfants, fils d’un père coupable, si vous voulez obéir, nous tirerons vengeance de l’action injurieuse de votre père, car, le premier, il a médité un dessein cruel.

Elle parla ainsi et la crainte les envahit tous, et aucun d’eux ne parla. Enfin, ayant repris courage, le grand et subtil Kronos répondit ainsi à sa mère vénérable :

— [170] Mère, certes, je le promets, j’accomplirai cette vengeance. En effet, je n’ai plus de respect pour notre père, car, le premier, il a médité un dessein cruel.

Il parla ainsi, et la grande Gaia se réjouit dans son cœur. Et elle le cacha dans une embuscade, et elle lui mit en main la faux aux dents tranchantes, et elle lui confia tout son dessein. Et le grand Ouranos vint, amenant la nuit, et, sur Gaia, plein d’un désir d’amour, il s’étendit tout entier et de toutes parts. Et, hors de l’embuscade, son fils le saisit de la main gauche, et, de la droite, il saisit la faux horrible, immense, [180] aux dents tranchantes. Et les parties génitales de son père, il les coupa rapidement, et il les rejeta derrière lui. Et elles ne s’échappèrent point en vain de sa main.

 

Toutes les gouttes qui en coulèrent, sanglantes, Gaia les recueillit ; et, les années étant révolues, elle enfanta les robustes Érinnyes et les grands Géants aux armes éclatantes, tenant en main de longues lances, et les Nymphes que sur la terre immense on nomme Mélies. Et les parties qu’il avait coupées Kronos les mutila avec l’acier, et il les jeta, de la terre ferme, dans la mer aux flots agités. [190] Elles flottèrent longtemps sur la mer, et une blanche écume jaillit du débris immortel, et une jeune fille en sortit. Et, d’abord, vers la divine Kythérè celle-ci fut portée ; et, de là, dans Kypros entourée des flots.

Elle aborda, la belle et vénérable Déesse, et l’herbe croissait sous ses pieds charmants. Et elle fut nommée Aphroditè, la Déesse aux belles bandelettes, née de l’écume, et Kythéréia, par les Dieux et par les hommes. Aphroditè, parce que de l’écume elle avait été nourrie, et Kythéréia, parce qu’elle aborda Kythérè ; et Kyprigénéia, parce qu’elle arriva dans Kypros entourée des flots, [200] et Philommèdéa, parce qu’elle était sortie des parties génitales.

 

Érôs l’accompagnait, et le bel Iméros la suivait, à peine née, tandis qu’elle se rendait à l’Assemblée des Dieux. Et, dès l’origine, elle eut cet honneur de présider, par le choix de la Moire, parmi les hommes et les Dieux immortels, aux entretiens des Vierges, aux sourires, aux séductions, au doux charme, à la tendresse et aux caresses.

Et il les surnomma les Titans, lui, le Père, le grand Ouranos, maudissant les fils qu’il avait engendrés, disant qu’ils avaient étendu la main [210] pour commettre un grand crime dont il serait tiré vengeance dans l’avenir.

 

Et Nyx enfanta l’odieux Môros et la Kèr noire et Thanatos. Elle enfanta aussi Hypnos et la foule des Songes. Et la divine et sombre Nyx ne s’était unie pour cela à aucun Dieu. Et puis, elle enfanta Mômos et Oizys plein de douleurs, et les Hespérides, à qui, par delà l’illustre Okéanos, les Pommes d’or sont confiées, et les arbres qui les portent. Et elle enfanta les Moires et les Kères inhumaines, Klothô, Lakhésis et Atropos, qui aux hommes mortels naissants dispensent les biens et les maux, [220] et des hommes et des Dieux poursuivent les crimes, et ne renoncent jamais à leur colère inexorable qu’après avoir tiré du coupable une vengeance terrible.

 

Et puis elle enfanta Némésis, ce fléau des hommes mortels, la funeste Nyx ; puis Apatè et Philotès, et l’accablante Gèras et l’opiniâtre Éris. Et puis, l’odieuse Éris enfanta le dur Ponos, et Lèthè, et Loimos, et Algos par qui l’on pleure, et Ysminè, et Phonos, et les Batailles, et le Carnage des guerriers, et les Parjures, et les Paroles mensongères, [230] et les Contestations, et le Mépris des Lois, et Atè, qui sont inséparables ; et Horkos, terrible aux hommes terrestres, et qui frappe si l’un d’eux tente de se parjurer.

 

Et Pontos engendra Néreus, véridique et ennemi du mensonge, le plus âgé de ses fils. On le nomme le Vieillard, parce qu’il est doux et véridique, et qu’il n’oublie point la justice, et que ses décisions sont équitables et sages. Et puis, Pontos engendra le grand Thaumas et le robuste Phorkys, et Kètô aux belles joues, après s’être uni à Gaia, et Eurybia, qui, dans sa poitrine, avait un cœur d’acier.

 

[240] Et de Néreus naquit la race charmante des Déesses, dans la mer stérile, et de Dôris à la belle chevelure, fille du fleuve sans fin Okéanos : Prôtô, et Eukratè, et Saô, et Amphitritè, et Eudorè, et Thétis, et Galènè, et Glaukè, et Kymothoè, et la rapide Spéô, et la riante Thaliè, et la gracieuse Mélitè, et Euliménè, et Agavè, et Pasithéè, et Ératô, et Euneikè aux bras roses, et Dôtô, et Prôtô, et Phérousa, et Dynaménè, et Nèsaiè, et Aktaiè, et Protomédéia, [250] et Dôris, et Panopè, et la belle Galatéia, et la charmante Hippothoè, et Hipponoè aux bras roses, et Kymodokè qui apaise aisément les flots de la noire mer et le souffle des vents sacrés, avec Kymatolègè et avec Amphitritè ornée de beaux pieds ; et Kymô, et Eionè, et Halimèdè richement couronnée, et la joyeuse Glaukonomè, et Pontoporéia, et Leiagorè, et Evagorè, et Laomédéia, et Poulynomè, et Autonoè, et Lysianassa, et Evarnè douée d’un aimable naturel et d’une forme parfaite, [260] et Psamathè au beau corps, et la divine Ménippè, et Nésô, et Eupompè, et Thémistô, et Pronoè, et Némertès qui avait l’âme de son père immortel.

Ainsi, de l’irréprochable Néreus naquirent cinquante filles habiles aux irréprochables travaux.

Et Thaumas épousa la fille du très-profond Okéanos, Eléktrè, qui enfanta la rapide Iris et les Harpyes aux beaux cheveux, Aellô et Okypétè, qui égalaient la rapidité des vents et des oiseaux à l’aide de leurs promptes ailes, volant au travers de l’air.

[270]

 

Et Kètô donna à Phorkys les Graies aux belles joues, blanches dès leur naissance. Et c’est pour cela qu’elles sont nommées Graies par les Dieux immortels et par les hommes qui marchent sur la terre : Péphrèdô au beau péplos et Enyô au péplos couleur de safran ; et les Gorgones qui habitent au delà de l’illustre Okéanos, aux dernières extrémités, vers la nuit, où sont les Hespérides aux voix sonores ; les Gorgones Sthéinô et Euryalè, et Médousa accablée de maux. Et celle-ci était mortelle, mais les autres étaient immortelles et exemptes de vieillesse toutes deux. Et Poseidaôn aux cheveux noirs s’unit à Médousa dans une molle prairie, sur des fleurs printanières. [280] Et lorsque Perseus lui eut coupé la tête, le grand Khrysaôr naquit d’elle, et le cheval Pégasos aussi. Et celui-ci fut ainsi nommé parce que ce fut près des sources Okéaniennes qu’il naquit et celui-là parce qu’il tenait une épée d’or dans ses mains.

 

Et Perseus, s’envolant loin de la terre féconde en troupeaux, parvint jusqu’aux Dieux. Et il habite dans les demeures de Zeus, et il porte le tonnerre et la foudre du sage Zeus.

Et Khrysaôr engendra Géryôn aux trois têtes, s’étant uni à Kallirhoè, fille de l’illustre Okéanos. Mais la Force Hèrakléenne dépouilla Géryôn de ses armes [290] et lui enleva ses bœufs aux pieds flexibles, dans Erythéiè entourée des flots, le jour même où il conduisit ces bœufs aux larges fronts dans la divine Tirynthos, ayant traversé la mer et tué Orthos et le bouclier Eurytiôn dans le noir enclos, au delà de l’illustre Okéanos.

 

Et Kallirhoè donna le jour à un enfant monstrueux, invincible, nullement semblable aux hommes mortels et aux Dieux immortels. Elle enfanta, dans un antre creux, la divine Ekhidna au cœur ferme, moitié nymphe aux yeux noirs, aux belles joues, moitié serpent monstrueux, horrible, immense, aux couleurs variées, [300] nourri de chairs crues dans les antres de la terre divine. Et sa demeure est au fond d’une caverne, sous une roche creuse, loin des Dieux immortels et des hommes mortels ; car les Dieux lui ont donné ces demeures illustres. Et elle était enfermée dans Arimos, sous la terre, la morne Ekhidna, la Nymphe immortelle, préservée de la vieillesse et de toute atteinte. Et l’on dit que Typhaôn s’unit d’amour avec elle, ce Vent impétueux et violent, avec cette belle Nymphe aux yeux noirs.

Et elle devint enceinte, et elle enfanta [310] le monstrueux et ineffable Kerbéros, chien d’Aidès, mangeur de chair crue, à la voix d’airain, aux cinquante têtes, impudent et vigoureux. Et puis elle enfanta l’odieuse Hydre de Lernaia, qui fut nourrie par la divine Hèrè aux bras blancs, pour servir sa haine insatiable contre la Force Hèrakléenne. Mais il la tua avec l’airain mortel, le fils de Zeus, l’Amphitryôniade, aidé du brave Iolaos, et d’après les conseils de la dévastatrice Athènaiè.

 

Et puis Ekhidna enfanta Khimaira au souffle terrible, [320] affreuse, énorme, cruelle et robuste. Elle avait trois têtes : la première d’un lion farouche, l’autre d’une chèvre, et la troisième d’un dragon vigoureux. Lion par le front, dragon par derrière, chèvre par le milieu, elle soufflait horriblement l’impétuosité d’une flamme ardente. Pégasos et le brave Bellérophontès la tuèrent.

Et puis Ekhidna enfanta la Sphinx, ce fléau des fils de Kadmos, après s’être unie à Orthos ; et puis le Lion Néméen que nourrit Hèrè, l’épouse vénérable de Zeus, et qu’elle plaça dans la fertile Néméiè, pour la ruine des hommes. [330] Et là il ravageait les tribus des hommes, régnant sur le Trètos, Néméiè et l’Apésas. Mais la puissance de la Force Hèrakléenne le dompta.

Enfin, Kètô, unie d’amour à Phorkys, enfanta un serpent terrible qui dans les flancs de la terre noire, aux extrémités du monde, garde les Pommes d’or.

Telle est la race de Kètô et de Phorkys.

 

Et Téthys conçut d’Okéanos et enfanta les Fleuves tourbillonnants : Le Néilos, et l’Alphéios, et l’Eridanos aux tourbillons profonds, et le Strymôn, et le Méandros, et l’Istros au beau cours, [340] et le Phasis, et le Rhèsos, et le Haliakmôn, et le Heptaporos, et le Grènikos, et l’Aisépos, et le divin Simoïs, et le Pènéios, et le Hermos, et le Kaikos au cours charmant, et le grand Saggarios, et le Ladôn, et le Parthénios, et l’Evénos, et l’Ardèskos et le divin Skamandros.

Et Téthys enfanta aussi la race sacrée des Nymphes qui, sur la terre, élèvent les jeunes hommes à l’aide du Roi Apollôn et des Fleuves, car elles ont reçu cette tâche de Zeus : Peithô, et Admètè, et Ianthè, et Eléktrè, [350] et Dôris, et Prymnô, et Ouraniè semblable aux Déesses, et Hippô, et Klyménè, et Rhodia, et Kallirhoè et Zeuxô, et Klytiè, et Idya, et Pasithoè, et Plexaurè, et Galaxaurè, et l’aimable Diônè, et Mélobosis, et Thoè, et la belle Polydorè, et Kerkéis d’un heureux naturel, et Ploutô aux yeux de bœuf, et Perséis, et Ianeira, et Akastè, et Xanthè, et gracieuse Pétraiè, et Ménesthô, et Europè, et Métis, et Eurynomè, et Télestô au péplos couleur de safran et Krisiè, et Asiè, et l’aimable Kalypsô, [360] et Eudorè et Tykhè, et Amphirô et Styx qui l’emporte sur toutes les autres.

Et elles sont nées de Téthys et d’Okéanos, ces Nymphes, les aînées de toutes, car il en est une multitude d’autres. Et, en effet, il y a trois mille filles rapides d’Okéanos dispersées sur la terre et dans les lacs profonds, et qui habitent de toutes parts, illustre race de Déesses. Et il y a autant de fleuves au cours retentissant, fils d’Okéanos, enfantés par la vénérable Téthys. Et il serait difficile à un homme de dire tous leurs noms ; [370] mais ceux qui habitent leurs bords les connaissent tous.

 

Et Théia enfante le grand Hèlios et la luisante Sélènè, et Éôs qui apporte la lumière à tous les hommes terrestres et aux Dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Et elle les enfanta, s’étant unie d’amour à Hypériôn.

Et Eurybiè, s’étant unie d’amour à Kréios, enfanta le grand Astraios et Pallas, car c’était une Déesse puissante, et Persès qui excellait dans tous les travaux. Éôs, unie à Astraios, enfanta les Vents impétueux : l’agile Zéphyros et le rapide Boréas, et [380] Notos. Et elle les enfanta, s’étant unie à un Dieu. Puis, elle enfanta l’Étoile porte-lumière, née au matin, et les Astres resplendissants dont Ouranos est couronné.

 

Et Styx, fille d’Okéanos, unie à Pallas, enfanta, dans ses demeures, Zèlos et Nikè aux beaux pieds, et Kratos et Biè, ces enfants très-illustres. Et leur demeure et leur séjour ne les éloignent point de Zeus, et ils n’ont point d’autre chemin que celui où le Dieu les précède ; mais ils restent toujours auprès de Zeus qui tonne puissamment. Ainsi l’obtint Styx, l’incorruptible Okéanide, [390] le jour même où le foudroyant Olympien appela tous les Dieux immortels dans le large Ouranos, leur disant qu’aucun des Dieux qui combattrait avec lui contre les Titans ne serait privé de récompenses, mais qu’il garderait les honneurs qu’il possédait déjà parmi les Dieux immortels. Et il dit que ceux qui de Kronos n’avaient eu ni honneurs ni récompenses recevraient ces honneurs et ces récompenses selon la justice.

 

Et, la première, Styx vint dans l’Olympos avec ses enfants, selon les conseils de son père bien-aimé ; et Zeus l’honora, et il lui fit des dons précieux, [400] et il voulut qu’elle fût le grand Serment des Dieux et que ses enfants demeurassent toujours avec lui. Et de même, les promesses faites aux autres Dieux, il les tint, car il est très-puissant, et il règne.

Et Phoibè monta sur le lit désiré de Koios, et la Déesse fut enceinte par l’amour d’un Dieu, et elle enfanta Lètô au péplos bleu, toujours charmante, douce aux hommes et aux Dieux immortels, aimable dès sa naissance, et qui fit entrer la joie dans l’Olympos. Et Phoibè enfanta aussi l’illustre [410] Astériè, que Persès autrefois, conduisit dans sa vaste demeure, afin qu’elle fût nommée son épouse. Et Astériè, devenue enceinte, enfante Hékatè, qu’entre toutes Zeus Kronide honora. Et il lui donna, pour sa part illustre, de commander sur la terre et sur la mer stérile. Déjà cette part lui avait été faite par Ouranos étoilé, et elle était très-honorée par les Dieux immortels.

 

Et en effet, aujourd’hui quand un des hommes terrestres fait, selon la coutume, des sacrifices expiatoires, il invoque Hékatè, et une grande faveur lui est accordée promptement, et la Déesse bienveillante exauce sa prière [420] et le comble de richesses, car cela lui est facile.

Tous les honneurs que les enfants de Gaia et d’Ouranos ont reçus de la Moire, Hékatè les possède, car le Kronide ne lui enlevé ni la puissance ni aucun des honneurs qu’elle possédait sous les anciens Dieux Titans ; mais elle possède tout ce qui lui avait été accordé au commencement. Et parce qu’elle est fille unique, la Déesse est non moins honorée sur la terre et dans l’Ouranos que sur la mer ; et elle est encore plus puissante, parce que Zeus l’honore. Celui qu’elle veut aider magnifiquement, elle l’aide, [430] et il brille dans les assemblées des hommes, si elle le veut. Quand les guerriers s’arment pour le combat terrible, alors la Déesse favorise qui elle veut, et à ceux-ci elle accorde une prompte victoire et elle donne la gloire.

Elle s’assied auprès des Rois vénérables, quand ils jugent. Quand les guerriers, réunis, se livrent aux luttes, la Déesse leur est propice et les aide. À celui qui l’emporte par son courage et sa force un beau prix est promptement accordé, et, joyeux, il donne la gloire à ses parents. Elle favorise les cavaliers, quand elle le veut ; [440] et ceux qui fendent la glauque mer agitée, quand ils supplient Hékatè et le retentissant Poseidaôn, la Déesse illustre leur accorde aisément une proie abondante, ou, la leur montrant, elle la leur ravit aisément, si elle veut. Avec Hermès, elle multiplie, dans les étables, les troupeaux de bœufs, et les troupeaux de chèvres, et les troupeaux de brebis laineuses ; et, à son gré, elle en accroît le nombre ou le diminue. Enfin, comme elle est la fille unique de sa mère, elle est revêtue de tous les honneurs parmi les Dieux, [450] et le Kronide en a fait la nourrice de tous les hommes qui, après elle, de leurs yeux verront la lumière de l’étincelante Éôs. Ainsi, dès le commencement, elle nourrit les jeunes hommes, et tels sont ses honneurs.

 

Et Rhéia, domptée par Kronos, enfanta une illustre race : Istiè, Dèmètèr, Hèrè aux sandales dorées, et le puissant Aidès qui habite sous terre et dont le cœur est inexorable, et le retentissant Poseidaôn, et le sage Zeus, père des Dieux et des hommes, dont le tonnerre ébranle la terre large.

Mais le grand Kronos les engloutirait, [460] à mesure que du sein sacré de leur mère ils tombaient sur ses genoux. Et il faisait ainsi, afin que nul, parmi les illustres Ouranides, ne possédât jamais le pouvoir suprême entre les Immortels. Il avait appris, en effet, de Gaia et d’Ouranos étoilé qu’il était destiné à être dompté par son propre fils, par les desseins du grand Zeus, malgré sa force. Et c’est pourquoi, non sans habileté, il méditait ses ruses et dévorait ses enfants. Et Rhéia était accablée d’une grande douleur.

Mais quand Zeus, père des Dieux et des hommes allait être enfanté par elle, [470] elle supplia ses chers parents, Gaia et Ouranos étoilé, de lui enseigner par quels moyens elle cacherait l’enfantement de son cher fils, et elle pourrait punir les fureurs paternelles contre ses autres enfants que le grand et subtil Kronos avait dévorés. Et Gaia et Ouranos exaucèrent leur fille bien-aimée, et ils lui révélèrent quelles seraient les destinées et du Roi Kronos et de son fils magnanime.

Et ils l’envoyèrent à Lyktos, riche cité de la Krètè, au moment où elle allait enfanter le dernier de ses fils, le grand Zeus. Et la grande Gaia le reçut [480] dans la vaste Krètè, pour le nourrir et l’élever. Et d’abord, elle le porta à travers la noire nuit à Lyktos ; Puis, le saisissant de ses mains, elle le cacha sous un antre élevé, dans les flancs de la terre divine, sur le mont Aragaios couvert d’épaisses forêts. Puis, ayant enveloppé de lange une pierre énorme, Rhéia la donna au grand Prince Ouranide, à l’antique Roi des Dieux. Et celui-ci la saisit et l’engloutit dans son ventre.

Insensé ! Il ne prévoyait pas dans son esprit que, grâce à cette pierre, son fils, invincible et en sûreté, [490] survivrait, et, le domptant bientôt par la force de ses mains, lui ravirait sa puissance et commanderait lui-même aux Immortels. Et la vigueur et les membres robustes du jeune Roi croissaient rapidement. Et, le temps étant révolu, circonvenu par le conseil rusé de Gaia, le subtil Kronos rendit toute sa race, vaincu par les artifices et par la force de son fils.

Et, d’abord, il vomit la pierre qu’il avait avalée la dernière. Et Zeus attacha fortement celle-ci sur la terre spacieuse, sur la divine Pythô, au fond des gorges du Parnèsios, [500] pour être un monument futur et une merveille pour les hommes mortels.

 

Et Zeus délivra de leurs chaînes accablantes ses oncles, les Ouranides, qu’avait enchaînés leur père en démence. Et ils lui rendirent grâce de ce bienfait, et ils lui donnèrent le tonnerre, et la blanche foudre, et l’éclair, que, jusque-là, la grande Gaia avait cachés dans son sein. Et, depuis, confiant dans ces armes, Zeus commande aux hommes et aux Dieux.

 

Et Iapétos épousa l’Okéanide aux beaux pieds, Klyménè, et partagea le même lit qu’elle. Et elle enfanta le magnanime Atlas, [510] et Ménoitios fier de sa gloire, et Promètheus subtil et rusé, et l’insensé Epimètheus qui fut, dès l’origine, funeste aux hommes industrieux ; car, le premier, il épousa une Vierge imaginée par Zeus. Pour l’injurieux Ménoitios, le prévoyant Zeus l’engloutit dans l’Érébos, le frappant de la blanche foudre, à cause de sa méchanceté et de son insolence orgueilleuse. Par une dure nécessité, Atlas soutient le large Ouranos, aux extrémités de la terre, en face des sonores Hespérides, se tenant debout. Et il le soutient de sa tête et de ses mains infatigables, [520] car le prudent Zeus lui a fait cette destinée.

 

Et Zeus attacha par des chaînes solides le subtil Promètheus, et il l’attacha avec de durs liens autour d’une colonne. Et il lui envoya un aigle aux ailes déployées qui mangeait son foie immortel. Et il en renaissait autant, durant la nuit, qu’en avait mangé tout le jour l’oiseau aux ailes déployées. Mais le fils vigoureux d’Alkmènè aux beaux pieds, Hèraklès, tua l’aigle, et chassa ce mal horrible loin du Iapétionide, et le délivra de ce supplice. Et ce ne fut pas contre la volonté de Zeus Olympien qui règne dans les hauteurs, mais afin que [530] la gloire de Hèraklès, né dans Thèbè, fût encore plus grande sur la terre nourricière. Ainsi, voulant honorer son très-illustre fils, il renonça à la colère qu’il avait conçue autrefois contre Promètheus qui avait lutté de ruses avec le puissant Kroniôn.

Et, en effet, quand les Dieux et les hommes mortels se disputaient dans Mèkônè, Promètheus montra un grand bœuf qu’à dessein il avait partagé, voulant tromper l’esprit de Zeus.

D’une part, les chairs et les entrailles gosses, il les mit dans la peau, en les recouvrant du ventre de l’animal ; [540] et, de l’autre côté, avec une ruse adroite, les os blancs du bœuf, il les disposa habilement et les recouvrit d’une belle graisse. Et alors, le Père des Dieux et des hommes lui dit :

— Iapétionide ! Le plus illustre des princes, ô cher, que tu as fait des parts inégales !

Ainsi parla Zeus toujours plein de prudence. Et le subtil Promètheus lui répondit, souriant en lui-même, car il n’avait point oublié sa ruse :

— Très-glorieux Zeus, le plus grand des Dieux éternels, choisis de ces parts, celle que ton cœur te persuadera de choisir.

[550] Il parla ainsi, plein de ruse ; mais Zeus, dans sa sagesse éternelle, ne se méprit point et reconnut cette fraude, et, dans son esprit, prépara des calamités aux hommes mortels ; et ces malheurs devaient s’accomplir. De l’une et l’autre main, il enleva la blanche graisse, et il s’irrita dans son esprit, et la colère envahit son cœur, dès qu’il eut vu les os blancs du bœuf et cette ruse adroite. Et c’est depuis ce temps que la race des hommes, pour les Dieux, brûle les os blancs sur les autels parfumés. Et alors, très-irrité, Zeus qui amasse les nuées lui dit :

— Iapétionide ! Très-habile entre tous, [560] ô cher, tu n’as point oublié tes ruses adroites.

Et il parla ainsi, plein de colère, Zeus dont la sagesse est éternelle. Et depuis ce temps, se souvenant toujours de cette fraude, il refusa la force du feu inextinguible aux misérables hommes mortels qui habitent sur la terre.

 

Mais le fils excellent d’Iapétos le trompa encore, lui ayant dérobé une portion splendide du feu inextinguible qu’il cacha dans une férule creuse. Et il fut mordu au fond de son cœur, Zeus qui tonne dans les hauteurs ; et la colère ébranla tout son cœur, dès qu’il eut vu, parmi les hommes, resplendir l’éclat du feu. [570] Et, à cause de ce feu, il les frappa d’une prompte calamité.

Et l’illustre Boiteux fit avec de la terre, par ordre du Kronide, une forme semblable à une chaste Vierge. Et Athènè aux yeux clairs l’orna et la recouvrit d’une blanche tunique ; et, sur sa tête, elle posa un voile ingénieusement fait et admirable à voir. Puis, une guirlande fleurie de fleurs nouvelles fut mise sur sa tête par Pallas Athènè. Et autour de son front une couronne d’or fut posée, qu’avait faite lui-même l’illustre Boiteux, [580] qui l’avait travaillée de ses mains pour complaire au Père Zeus. Et, dans cette couronne, de nombreuses images étaient sculptées, admirables à voir, de tous les animaux que nourrissent la terre ferme et la mer. Et de ces images jaillissait une grâce resplendissante, admirable, et elles semblaient vivantes.

Et quand il eut formé cette belle calamité, en retour d’une bonne œuvre, il conduisit, là où étaient réunis les Dieux et les hommes, cette Vierge ornée par la Déesse aux yeux clairs, née d’un père puissant. Et l’admiration saisit les Dieux immortels et les hommes mortels, dès qu’ils eurent vu cette calamité fatale aux hommes. [590] Car c’est d’elle que sort la race des femmes femelles, la plus pernicieuse race de femmes, le plus cruel fléau qui soit parmi les hommes mortels, car elles s’attachent, non à la pauvreté, mais à la richesse.

 

Et de même que les abeilles, dans leurs ruches couvertes de toits, nourrissent les frelons qui ne font que le mal, et que, pendant le jour, jusqu’au déclin de Hèlios, matinales, elles travaillent et font leurs cellules blanches, tandis que les frelons, pénétrant dans les ruches couvertes de toits, s’emplissent le ventre du fruit d’un travail étranger ; [600] ainsi il donna ces femmes funestes aux hommes mortels, Zeus qui tonne dans les hauteurs, ces femmes qui ne font que le mal.

Et il leur envoya aussi une autre calamité, en retour d’une bonne œuvre. Celui qui, fuyant le mariage et le souci pénible des femmes, ne prend point d’épouse, s’il atteint la vieillesse lourde, sera privé des soins donnés au vieillard ; et, s’il n’a point vécu pauvre, du moins, à sa mort ses biens seront partagés entre ses parents éloignés. Pour celui que la Moire a soumis au mariage, s’il a une femme chaste et ornée de sagesse, sa vie n’en sera pas moins mêlée de bien et de mal ; [610] pour celui qui aura épousé une femme d’un mauvais naturel, il aura dans sa poitrine une douleur sans fin, et son âme et son cœur seront la proie d’un mal irrémédiable ; car il n’est point permis de tromper Zeus, et on ne lui échappe point.

 

Ainsi Promètheus Iapétionide, qui n’était digne d’aucun châtiment, excita la lourde colère de Zeus, et, sous le coup de la nécessité, malgré toute sa science, il subit une chaîne pesante.

Dès que le Père Ouranos se fut irrité dans son cœur contre Briaréôs, Kottos et Gygès, il les lia d’une forte chaîne, et, admirant leur courage formidable, et leur beauté, [620] et leur haute taille, il les renferma sous la terre large. Et là, sous la terre, pénétrés de douleurs, ils demeuraient aux extrémités de la vaste terre, gémissants, et le cœur plein d’une grande tristesse. Mais le Kronide et les autres Dieux immortels que Rhéia aux beaux cheveux avait conçus de Kronos les rendirent à la lumière, d’après les conseils de Gaia. Gaia, en effet, leur fit entendre longuement qu’à l’aide des Géants ils remporteraient la victoire et une gloire éclatante.

Et ils combattirent longtemps, accablés de rudes travaux, [630] les Dieux Titans et tous les Dieux nés de Kronos. Et ils se livraient des batailles terribles. Et, du sommet de l’Othrys, les Titans glorieux, et, du faîte de l’Olympos, les Dieux, source des biens, que Rhéia aux beaux cheveux avait conçus de Kronos, luttant les uns contre les autres avec de cruelles fatigues, combattaient sans relâche depuis plus de dix ans.

 

Et cette guerre n’avait ni trêve, ni fin, et elle se perpétuait entre eux à chances égales. Mais, quand Zeus offrit aux Géants ces mets excellents, [640] le Nektar et l’Ambroisie, dont les Dieux eux-mêmes se nourrissent, un plus grand courage s’enfla dans leurs poitrines ; et quand ils eurent goûté le Nektar et l’Ambroisie, alors le Père des Dieux et des hommes leur parla ainsi :

— Écoutez-moi, illustre enfants de Gaia et d’Ouranos, afin que je vous dise ce que mon cœur m’inspire dans ma poitrine. Déjà, depuis trop longtemps, les uns contre les autres, pour la victoire et pour l’empire, nous combattons chaque jour, les Dieux Titans et nous qui sommes nés de Kronos. Mais vous, votre force immense et vos mains invincibles, [650] employez-les contre les Titans dans la mêlée terrible. Souvenez-vous de notre douce amitié, et n’oubliez pas qu’après tant de maux, délivrés d’une lourde chaîne, vous avez été rendus à la lumière, par nos soins, du fond des ténèbres noires.

Il parla ainsi, et l’irréprochable Kottos lui répondit :

— Vénérable ! Nous n’ignorons point ce que tu dis, mais nous savons aussi combien tu excelles en sagesse et en intelligence. Loin des Immortels tu as repoussé un mal horrible, et, par ta prudence, du fond des ténèbres noires, [660] nous sommes revenus sur nos pas, délivrés de nos rudes chaînes, ô Roi, fils de Kronos, après avoir souffert désespérément. Et c’est pourquoi, maintenant, d’un cœur ferme et dans une sage volonté, nous t’assurerons l’empire dans cette lutte cruelle, en combattant contre les Titans, au milieu des rudes combats.

Il parla ainsi et les Dieux, source des biens, applaudirent à ses paroles. Et leur cœur désira la guerre plus que jamais. Et tous engagèrent la violente bataille, en ce jour, tous, tant qu’ils étaient, mâles et femelles, les Dieux Titans et les Dieux né de Kronos, et ceux que Zeus avait rendus à la lumière du fond de l’Érébos souterrain, [670] violents, robustes, possédant des forces infinies ; car cent bras se roidissaient de leurs épaules, et chacun d’eux avait cinquante têtes qui s’élevaient du dos, au-dessus de leurs membres robustes. Et opposés aux Titans dans cette guerre désastreux, ils portaient dans leurs mains solides d’énormes rochers. Et les Titans, de l’autre côté, affermissaient leurs phalanges avec ardeur, et la vigueur des bras et le courage éclataient des deux parts.

 

Et la mer immense résonna horriblement, et la terre mugissait avec force, et le large Ouranos gémissait, tout ébranlé, [680] et le grand Olympos tremblait sur sa base au choc des Dieux ; et un vaste retentissement pénétra dans le Tartaros noir, bruit sonore des pieds, tumulte de la mêlée, et violence des coups.

Et, les uns contre les autres, ils lançaient les traits lamentables, et leur clameur confondue montait jusqu’à l’Ouranos étoilé, tandis qu’ils s’exhortaient et qu’ils se heurtaient avec de grands cris.

 

Et, alors, Zeus cessa de contenir ses forces, et son âme s’emplit aussitôt de colère, et il déploya toute sa vigueur, tandis que de l’Ouranos et de l’Olympos [690] il se précipitait flamboyant. Et les foudres, avec le tonnerre et l’éclair, volaient rapidement de sa main robuste, roulant au loin la flamme sacrée. Et, de toutes parts, la terre féconde mugissait, flamboyante, et les grandes forêts crépitaient dans le feu, et toute la terre brûlait, et les flots d’Okéanos et l’immense Pontos s’embrasaient, et une chaude vapeur enveloppait les Titans terrestres. Et la flamme dans l’air divin montait largement, et les yeux des plus braves étaient éblouis par la splendeur irradiante de la foudre et de l’éclair.

 

[700] Et l’immense incendie envahit le Khaos, et il semblait qu’on vît de ses yeux et qu’on entendit de ses oreilles le bouleversement de ces temps où, jadis, la terre et le large Ouranos élevé se heurtaient, lorsque, dans un retentissement sans bornes, l’une allait être fracassée par l’autre qui se ruait d’en haut, tant était horrible le bruit du combat des Dieux !

Et tous les Vents soulevaient avec rage des tourbillons de poussière, au bruit du tonnerre, des éclairs et de l’ardente foudre, ces traits du grand Zeus. Et ils jetaient leurs bruits et leurs clameurs à travers les deux partis. Et un immense fracas [710] enveloppait l’effrayant combat, et la vigueur des bras se déployait des deux côtés.

 

Mais la victoire pencha. Jusque-là, se ruant les uns sur les autres, tous avaient bravement combattu dans le terrible combat ; mais alors, au premier rang, engageant une lutte violente, Kottos, Briaréôs et Gygès insatiable de combats, lancèrent trois cents rochers, de leurs mains robustes, coup sur coup, et ils embrasèrent de leurs traits les Dieux Titans, et, dans la profondeur de la terre large, ils les précipitèrent chargés de durs liens, ayant dompté de leurs mains ces adversaires au grand cœur. [720] Et ils les enfoncèrent sous la terre, aussi loin que la terre est loin de l’Ouranos ; car l’espace est le même de la terre au noir Tartaros.

Roulant neuf nuits et neuf jours, une enclume d’airain, tombée de l’Ouranos, arriverait le dixième jour sur la terre ; et, roulant neuf nuits et neuf jours, une enclume d’airain, tombée de la terre, arriverait le dixième jour au Tartaros.

Un enclos d’airain l’environne, et la nuit répand murs d’ombre autour de l’ouverture, et, au-dessus, sont les racines de la terre et de la mer stérile. Et là, les Dieux Titans, sous le noir brouillard, [730] sont cachés, par l’ordre de Zeus qui amasse les nuées, dans ce lieu infect, aux extrémités de la terre immense.

 

Et ce lieu n’a point d’issue. Poseidaôn en a fait les portes d’airain et un mur l’entoure de toutes parts ; et là, Gygès, Kottos et Briaréos au grand cœur habitent, sûrs gardiens de Zeus tempêtueux. Et là, de la terre sombre et du Tartaros noir, de la mer stérile et de l’Ouranos étoilé, sont rangées les sources et les limites, affreuses, infectes et détestées des Dieux eux-mêmes.

[740] C’est un gouffre énorme, et, de toute une année, il n’en atteindrait pas le fond celui qui en passerait les portes ; mais il serait emporté çà et là par une impétueuse tempête, affreuse. Et il est horrible aux Dieux immortels eux-mêmes, ce gouffre monstrueux. Et là, de la nuit noire, la demeure horrible se dresse, toute couverte de sombres nuées.

À l’entrée, le fils d’Iapétos soutient le large Ouranos, debout, de sa tête et de ses mains infatigables, et plein de vigueur. Et Nyx et Hèméra vont tout autour, s’appelant l’une l’autre et passant tour à tour le large seuil d’airain. [750] Et, en effet, l’une entre et l’autre sort, et jamais ce lieu ne les renferme toutes deux ; mais toujours, l’une existant hors de ce lieu, se meut sur la terre, et l’autre rentre, en attendant que l’heure du départ arrive. Et Hèméra apporte la lumière perçante aux hommes terrestres ; et, portant dans ses mains Hypnos, frère de Thanatos, vient à son tour la dangereuse Nyx enveloppée d’une nuée noire. Car c’est là qu’habitent les enfants de l’obscure Nyx, Hypnos et Thanatos, Dieux terribles. Et jamais [760] le brillant Hèlios ne les éclaire de ses rayons, soit qu’il gravisse l’Ouranos, soit qu’il en descende. L’un, sur la terre et sur le large dos de la mer, tranquille, se promène, doux aux hommes ; mais le cœur de l’autre est d’airain, et son âme est d’airain dans sa poitrine, et il ne lâche point le premier qu’il a saisi parmi les hommes ; et il est odieux aux Immortels eux-mêmes.

Et, tout au fond, sont les demeures sonores du Dieu souterrain, du puissant Aidès et de la terrible Perséphonéiè.

 

Et un chien féroce, [770] effroyable, en garde les portes, et, dans sa mauvaise ruse ceux qui entrent, il les flatte de la queue et des deux oreilles ; mais il ne les laisse plus sortir, et, plein de vigilance, il dévore tous ceux qui veulent repasser le seuil du puissant Aidès et de la terrible Perséphonéiè.

Et là habite aussi la Déesse effroyable aux Immortels, l’horrible Styx, fille aînée d’Okéanos au prompt reflux. Loin des Dieux, elle habite des demeures illustres, couvertes de rochers énormes, et dont l’enceinte est soutenue jusqu’à l’Ouranos par des colonnes d’argent.

[780] Parfois, la fille de Thaumas, Iris aux pieds légers, vole en messagère sur le vaste dos de la mer, quand une querelle ou une dissension s’élève parmi les Dieux. Si quelque habitant des demeures Olympiennes a menti, Zeus, alors, envoie Iris, pour le grand serment des Dieux, chercher au loin, dans une aiguière d’or, l’Eau fameuse, glacée, qui tombe d’une roche escarpée et haute.

Dans le sein de la terre spacieuse, l’Eau du Fleuve sacré devient, en coulant dans la nuit noire, un bras de l’Okéanos, et la dixième partie en est réservée. [790] Les neuf autres, autour de la terre et du large dos de la mer, en tourbillons d’argent retombent dans la mer ; mais ce qui flue du rocher est le grand châtiment des Dieux.

 

Si, en faisant des libations, un Dieu s’est parjuré parmi les Immortels qui habitent le faîte du neigeux Olympos, il gît sans haleine toute une année, et il ne goûte plus ni l’Ambroisie, ni le Nektar ; mais, il gît sans haleine, et muet, sur son lit, et un affreux engourdissement l’enveloppe. [800] Et quand son mal a cessé après une longue année, un autre tourment très-cruel le saisit.

Pendant neuf ans, il est relégué loin des Dieux éternels et jamais il ne se mêle ni à leurs conseils, ni à leurs repas. Et, la dixième année seulement, il prend part à l’assemblée des Dieux qui habitent les demeures Olympiennes.

Et ainsi les Dieux consacrèrent au Serment l’Eau incorruptible de Styx, cette Eau antique qui traverse ce lieu aride où, de la terre sombre et du Tartaros noir, et de la mer stérile, et de l’Ouranos étoilé, [810] sont rangées les sources et les limites, affreuses, infectes, et détestées des Dieux eux-mêmes.

 

Et là sont les splendides portes et le seuil d’airain, immuable, construit sur de profondes bases et surgi de lui-même. Et devant ce seuil, loin de tous les Dieux, les Titans habitent, par-delà le Khaos couvert de brouillards ; mais les illustres alliés de Zeus qui tonne fortement ont leurs demeures aux de l’Okéanos, — Gygès et Kottos. Pour le vigoureux Briaréôs, Poseidaôn qui frémit profondément en a fait son gendre, et il lui a donné Kymopoléia, sa fille, afin qu’il l’épousât. [820] Et dès que Zeus eut chassé les Titans de l’Ouranos, la grande Gaia enfanta son dernier-né Typhôeus, ayant été unie d’amour au Tartaros par Aphroditè d’or.

 

Et elles étaient actives au travail les mains, et ils étaient infatigables les pieds du Dieu robuste. Et de ses épaules sortaient cinquante têtes d’un horrible Dragon, dardant des langues noires. Et des yeux de ces têtes monstrueuses, à travers les sourcils, flambait du feu, et de toutes ces têtes qui regardaient, jaillissait ce feu. Et des voix sortaient de toutes ces têtes affreuses, rendant [830] des sons de toutes sortes, ineffables, semblables aux voix mêmes des Dieux, ou à la voix énorme d’un taureau mugissant et féroce, ou à celle d’un lion à l’âme farouche, ou, chose prodigieuse, à l’aboiement des petits chiens, ou au bruit strident des hautes montagnes.

Et peut-être qu’en ce jour une œuvre fatale eût été accomplie, et que Typhôeus eût commandé aux mortels et aux Immortels, si le Père des hommes et des Dieux ne l’eût compris aussitôt. Et il tonna avec puissance et avec force, et, de toutes parts, la terre reçut [840] un ébranlement horrible, et, au-dessus d’elle, le large Ouranos, et Pontos, et Okéanos, et la profondeur de la terre.

 

Et sous les pieds immortels le grand Olympos chancela, quand le Roi se leva, et la terre gémit. Et, de tous côtés, se répandirent sur la noire mer, et la flamme, et le tonnerre, et l’éclair, et les tourbillons de feu du Monstre, des vents et de la foudre ardente.

Et toute la terre, et tout l’Ouranos, et toute la mer brûlaient, et les flots bouillonnaient au loin et le long des rivages, sous le choc des Dieux, et l’ébranlement était irrésistible.

 

[850] Et il s’épouvanta, Aidès qui commande aux Morts ; et les Titans frémirent, enfermés dans le Tartaros, autour de Kronos, en entendant cette clameur inextinguible et ce terrible combat.

Et Zeus, ayant réuni toutes ses forces, saisit ses armes, le tonnerre, l’éclair et la foudre brûlante, et, sautant de l’Olympos, frappa Typhôeus. Et il incendia toutes les énormes têtes du Monstre farouche, et il le dompta lui-même sous les coups. Et Typhôeus tomba mutilé et la grande Gaia en gémit.

Et la flamme de la foudre jaillissait et du corps de ce Roi tombé [860] dans les gorges boisées d’une âpre montagne. Et toute la terre immense brûlait dans une vapeur ardente, et coulait comme l’étain chauffé par les forgerons dans une fournaise à large gueule, ou comme le fer, le plus solide des métaux, dans les gorges d’une montagne, dompté par l’ardeur du feu, coule sur la terre divine, entre les mains de Hèphaistos. Ainsi, la terre coulait sous l’éclair du feu ardent, et Zeus, irrité, plongea Typhôeus dans le large Tartaros.

 

Et de Typhôeus sort la force des vents au souffle humide, [870] excepté Notos, Boréas et le rapide Zéphyros, qui sont issus des Dieux, et toujours très-utiles aux hommes. Mais les autres vents, sans utilité, soulèvent la mer, et, se précipitant sur le noir Pontos, terrible fléau des hommes, ils forment des tourbillons violents. Et ils soufflent çà et là, et dispersent les nefs et perdent les matelots ; car il n’y a point de remède et la ruine de ceux qui les rencontrent sur la mer. Et sur la face de la terre immense et fleurie, les beaux travaux des hommes nés d’elle, [880] ils les détruisent, les remplissant de poussière et d’un bruit odieux.

 

Cependant, après que les Dieux heureux eurent accompli leur œuvre, en luttant contre les Titans pour les honneurs et la puissance, ils engagèrent, par le conseil de Gaia, le prévoyant Zeus à régner et à commander aux Immortels. Et le Kronide leur partagea les honneurs avec équité.

Et, d’abord, le Roi des Dieux, Zeus, prit pour femme Mètis, la plus sage d’entre les Immortels et les hommes mortels. Mais, comme elle allait enfanter la déesse Athènè aux yeux clairs, alors, abusant son esprit par la ruse [890] et par de flatteuses paroles, Zeus la renferma dans son ventre, par les conseils de Gaia et d’Ouranos étoilé.

Et ils le lui avaient conseillé, pour que la puissance royale ne fût possédée par aucun des autres Dieux éternels que Zeus ; car il était dans la destinée que, de Mètis, naîtraient de sages enfants, et, d’abord, la Vierge Tritogénéia aux yeux clairs, aussi puissante que son père et aussi sage. Puis, un fils, roi des Dieux et des hommes, devait être enfanté par Métis et posséder un grand courage. Mais, auparavant, Zeus la renferma dans son ventre [900] afin que la Déesse lui donnât la science du bien et du mal.

 

Et puis, il épousa la splendide Thémis, qui enfanta les Heures, Eunomiè, Dikè et la florissante Eirènè, qui mûrissent les travaux des hommes mortels ; et les Moires, à qui Zeus, très-sage, accorda les plus grands honneurs, Klôthô, Lakhésis et Atropos, qui donnent aux hommes mortels de posséder les biens ou de subir les maux.

 

Et Eurynomè enfanta les trois Kharites aux belles joues, elle, l’Okéanide, qui avait une beauté parfaite : Aglaiè, Euphrosynè et l’aimable Thaliè. [910] Et le désir, émanant de leurs paupières, énerve les forces ; et leurs regards sont doux sous leurs sourcils.

Puis, Zeus entra dans la couche de Dèmètèr qui nourrit toutes choses, et celle-ci enfanta Perséphonéiè aux beaux bras, que Aidôneus enleva à sa mère et que lui accorda le sage Zeus. Puis, Zeus aima Mnèmosynè aux beaux cheveux, de qui sont nées les Muses ceintes de mitres d’or, les neuf Muses à qui plaisaient les festins et la douceur du chant.

Et Lètô enfanta Apollôn et Artémis joyeuse de ses flèches, les plus beaux parmi les Ouraniens, et elle les enfanta [920] s’étant unie à Zeus tempêtueux.

 

Enfin, Zeus épousa la dernière, la splendide Hèrè qui enfanta Hèbè, Arès et Eieithyia, après s’être unie au Roi des Dieux et des hommes. Et lui-même fit sortir de sa tête Tritogénéia aux yeux clairs, ardente, excitant le tumulte, conduisant les armées, indomptée, vénérable, à qui plaisent les clameurs, les guerres et les mêlées. Mais Hèrè, sans s’unir à Zeus, enfanta l’illustre Hèphaistos. Elle enfanta usant de ses propres forces et luttant contre son époux, Hèphaistos, habile dans les arts entre tous les Ouraniens.

 

[930] Et d’Amphitritè et du retentissant Poseidâon naquit le grand et puissant Tritôn qui, de la mer, habite la profondeur, auprès de sa mère bien-aimée et de son père royal, dans les demeures d’or du grand Dieu.

Et d’Arès, briseur de boucliers, Kythéréia conçut Phobos et Deimos, Dieux violents, qui dispersent les phalanges des guerriers, dans la guerre horrible, et accompagnent Arès destructeur des cités. Et elle enfanta aussi Harmoniè, que le magnanime Kadmos épousa.

Et, de Zeus, la fille d’Atlas, Maiè, conçut le glorieux Hermès, héraut des Dieux, après être montée sur le lit sacré.

 

[940] Et la fille de Kadmos, Sémélè, enfanta un fils illustre, s’étant unie à Zeus, le joyeux Dionysos. Mortelles, elle enfanta un Immortel, et, maintenant, tous deux sont Dieux.

Et Alkmènè enfanta la Force Hèrakléenne, s’étant unie à Zeus qui amasse les nuées.

Et l’illustre Hèphaistos, qui boite des deux pieds, épousa l’éclatante Aglaiè, la plus jeune des Kharites.

Et Dionysos aux cheveux d’or épousa la blonde Ariadnè, fille de Minôs, et il l’épousa dans la fleur de la jeunesse, et le Kroniôn la mit à l’abri de la vieillesse et la fit Immortelle.

 

[950] Et le robuste fils d’Alkmènè aux beaux pieds, lui, la Force Hèrakléenne, épousa Hèbè, après ses terribles travaux. Il épousa cette fille du grand Zeus et de Hèrè aux sandales dorées, Hèbè, la chaste Déesse, dans le neigeux Olympos. Heureux, après avoir accompli d’illustres actions, parmi les Dieux il habite, immortel, et à l’abri de la vieillesse.

Et, de l’infatigable Hèlios, l’illustre Okéanide Perséis, conçut Kirkè et le prince Aiètès. Et Aiètès, fils de Hèlios qui donne la lumière aux hommes, épousa la fille du fleuve sans fin Okéanos, [960] d’après le conseil des Dieux, l’illustre Idyia aux belles joues, qui enfanta Mèdéia aux beaux pieds, s’étant unie à Aiètès, et domptée par Aphroditè d’or.

 

Et, maintenant, salut, vous qui avez des demeures Olympiennes, et vous, Îles, Continents, gouffres salés de Pontos !

Et, maintenant, chantez harmonieusement, Muses Olympiades, filles de Zeus tempêtueux, la foule de ces Déesses qui, ayant partagé le lit d’hommes mortels, bien qu’immortelles, enfantèrent une race semblable aux Dieux.

 

Dèmètèr, la plus illustre des Déesses, enfanta Ploutos, [970] s’étant unie d’amour au héros Iasios, en un champ trois fois labouré, dans la fertile Krètè, le bon Ploutos qui va par toute la terre et sur le large dos de la mer. Et tout homme qu’il rencontre ou qui vient à lui, il le fait riche et il lui donne une grande félicité.

Et, de Kadmos, Harmoniè, fille d’Aphroditè d’or, conçut Inô, Sémélè, Agavè aux belles joues, et Autonoè, qu’Aristaios aux cheveux épais épousa. Et elle enfanta aussi Polydôros, dans Thèbè ceinte de belles murailles.

Et la fille d’Okéanos, au magnanime Khrysaôr [980] unie d’amour par Aphroditè d’or, Kallirhoè, enfanta le plus illustre des mortel Gèryôn, que tua la Force Hèrakléenne, à cause des bœufs aux pieds flexibles, dans Erythéia entourée des flots.

Et Éôs donna à Tithôn Memnôn au casque d’airain, prince des Aithiopiens, et le roi Hèmathiôn. Et, de Képhalos, elle conçut un fils illustre, le brave Phaéthôn, homme semblable aux Dieux, qui, orné de la fleur de sa brillante jeunesse, ne songeait qu’aux jeux enfantins. Mais Aphroditè, qui aime les sourires, en fit, [990] l’ayant enlevé, le gardien nocturne de ses temples, tel qu’un génie divin.

 

Et par la volonté des Dieux éternels, l’Aisonide enleva la fille du prince Aiètès nourri par Zeus, après avoir subi de pénibles et nombreux travaux que lui avait imposés le grand prince orgueilleux Péliès, injurieux, impie et coupable de grands crimes. Et l’Aisonide revint dans Iolkos, après avoir beaucoup souffert, emportant dans sa nef rapide la belle jeune fille aux yeux noirs qu’il épousa dans sa florissante beauté, et qui, [1000] domptée par Iasôn, pasteur des peuples, enfanta Mèdéios que le Phillyride Kheirôn éleva sur les montagnes. Et ainsi s’accomplissait la volonté du grand Zeus.

 

Et la fille de Nèreus, le Vieillard de la mer, Psamathè, la plus illustre des Déesses, enfanta Phôkos, unie à Aiakos par Aphroditè d’or.

Et la Déesse Thétis aux pieds d’argent, domptée par Pèleus, enfanta Akhilleus au cœur de lion, le plus indomptable des hommes.

Et Kythéréia à la belle couronne enfanta Ainéias, après s’être unie d’amour au héros Ankhisès, [1010] sur le faîte de l’Ida aux nombreuses gorges et couvert de forêts.

Et Kirkè, fille de Hèlios Hypérionide, conçut du patient Odysseus Agrios et l’irréprochable et robuste Latinos, qui, tous deux, dans la retraite des îles sacrées, commandent à tous les illustres Tyrrhéniens.

Et Kalypsô, la plus illustre des Déesses, conçut d’Odysseus Nausithoos et Nausinoos, après s’être unie d’amour.

 

Et, ainsi, ayant partagé le lit [1020] d’hommes mortels, ces Immortelles conçurent des enfants semblables aux Dieux.

Et, maintenant, chantez harmonieusement la foule des autres femmes, ô Muses Olympiades, filles de Zeus tempêtueux !

 

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Fin de la théogonie

 

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JULIEN GRACQ, "Liberté grande"

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JULIEN GRACQ

(1910-2007)

Liberté grande

(Poésie en prose)

 

 

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                       Publier en libre-service numérique gratuit l’intégralité des poèmes du recueil de Julien Gracq « Liberté grande » - poèmes désormais libres de droits -, poursuit le but de faire mieux connaître un de nos plus grands écrivains, hélas encore bien peu cité comme tel.

Julien Gracq qui – déclare-t-il – a « commis dans sa jeunesse quelques vers lamartiniens » qu’il a sans doute jugés indignes de publication, est avant tout un écrivain de romans et d’essais qui ne ressemblent pas aux autres. Ceci dans un style unique, infiniment évocateur et souvent poétique.

 

Et, pour le mieux situer, lorsque, à l’issue de la publication de son ouvrage-phare « Le rivage des Syrtes », le Prix Goncourt lui fut attribué, il le refusa – simplement et irrévocablement. Geste unique qui fut remarqué. Et longtemps commenté.

 

Cet auteur de talent – dont les ouvrages sont désormais étudiés dans les classes littéraires – a tout de même laissé un recueil de poésie, un seul, celui-ci, de 49 textes en prose. Les ayant lus et relus, beaucoup, – comme l’auteur de ce blog – regrettent ce trop modeste nombre.

 

- Étant toujours bien entendu qu’ « un livre papier c’est tellement mieux »  – à plus forte raison s’il s’agit d’un recueil de poésie ! (Cet ouvrage, mince et peu coûteux, est en vente dans toutes les « bonnes librairies ».)

 

JCP

 index

 

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La mise en page et les retours à la ligne n'ont pu être respectés dans leur intégrité absolue.

 

 

 

 

Au bord du beau Bendème

J'avais longtemps erré, aux heures déclinantes de l'après-midi, par les ruelles fraîches du quartier de cimetières et d'émeutes qui borde la cathédrale mixte.
Une nonchalance appuyée, comme de doigts bagués qui tambourinent discrètement un coffre à bijoux dans la pénombre des beaux salons mérovingiens des antiquaires, à chaque spire de ce colimaçon aveugle de bâtisses alourdissait ma démarche.

La prison d'air transparente colportait la sonorité des gongs. Le seul répit qui me fût accordé çà et là était celui de bancs vermoulus qui soulignaient les stations funèbres d'un chemin de croix blasonné d'enseignes romaines et de phalères, compliqué comme le canevas du métropolitain. De quel Calvaire borgne, de quelle Babel suburbaine ce labyrinthe était-il le piédestal ? Des portes parfois battaient avec mystère, mais c'était toujours au-delà d'un coude de la rue, et la poursuite décevante de ce sésame crapuleux des faubourgs m'excitait jusqu'à la démangeaison.

Ces appels graves comme des cors, cette anxieuse poursuite à travers des clairières de gravats, des échafaudages d'échelles, tout un Hoggar calciné de boutiques aveugles m'amenèrent soudain, derrière les tamis d'une pluie fine, en présence de l'abside du bâtiment le plus ambigu qu'il m'ait été donné de voir, — me glissèrent le mot de passe qui neutralisait la sentinelle de la poterne, et sous les gros fanaux lisses et glauques des vitraux, les larmes aux yeux je me sentis fondre jusqu'à mi-corps dans l'herbe musculeuse et chevelue d'une prairie océanique.

Aubrac

Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu'à droite la banquette où l'herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre, jusqu'à ce que l'œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse avec le soir — ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l'automne.

Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide, à l'heure plus froide où tes pieds nus s'enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles l'odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.

Bonne Promenade du Matin

Quelques encablures à peine de ma chambre, j'étais parfois surpris, à peine entamée ma promenade matinale, par des éclats dissonants de cuivre provenant d'une gracieuse maisonnette de briques en démolition.
Sur les thèmes choisis de ce mystérieux orphéon des ruines, j'imaginais derrière cette façade de plâtras tristes toute une théorie de tonnelles ingénues et matinales, où des électriciens en cotte rouge, de blondes marcheuses des trottoirs de l'aube, des cortèges au sérieux travesti professionnel face au soleil levant dissipaient à part soi leurs brumes nocturnes dans quelques-unes de ces chopes d'étain ouvragées qui font si belle figure au premier plan d'une bacchanale
d'opéra-comique.
Se figure-t-on rien de plus charmant, avant le départ hâtif vers le travail sous les brandebourgs et les galaxies avenantes d'un bleu de chauffe, que le chœur rafraîchi de rosée, éventé de girandoles éteintes, qu'élèvent vers le soleil ces machinistes ingénus pour tout le jour condamnés à une dissimulation d'apaches dans les coulisses les plus poussiéreuses d'une ville moderne ?
Un bal-minute, l'envol dans le chien et loup de l'aurore d'un jupon de dentelles, c'était la limite de ce que je pouvais imaginer des scandales de cette minuscule enceinte dissimulée aux arpenteurs de bitume par la retombée conventionnelle d'une courtine de plâtres promise aux trois coups du démolisseur.
Mais déjà une jolie taverne de poutres mal équarries se permettait de faire chanter ses volets dans le soleil de l'aube, comme s'ouvrent les élytres matinales des joyeuses bestioles des jardins.
Déjà la rue m'appelait accueillante; les pavés en grand arroi reprenaient leur place dans leurs alvéoles — rien, n'est-ce pas, ne s'était passé — et comme un loup sur le visage le plus troublant d'une femme aux débauches folâtres, après leur entrechat matinal les réverbères et les poubelles branlantes avaient repris leur faction de conserve sous l'œil militaire des balayeurs municipaux.

Cortège

Hommes 40 — chevaux 8, à cette seule inscription réglementaire s'annonçait de loin — dans l'attente de marques plus expressives de la glorieuse résurrection, — le boggie mortuaire — non sans qu'eussent défilé en belle ordonnance — seulement ralentis pour un moment par l'escalade de la rampe — les salons de première classe où les bijoux de jais étincelaient aux doigts des jolies bridgeuses — en train de tuer le temps que concrétisait seulement d'un moment à l'autre — celui que le mort voulût bien consacrer à jouer enfin cartes sur table — le coup d'œil jeté à travers la portière sur l'étendue mouvante et pluvieuse d'un paysage indifférent.

Gang

Il y avait, toujours chargé au plein cœur de la ville, ce quartier tournant projetant par saccades vers les routes de banlieue le flot de ses voitures comme le barillet d'un revolver.
C'est de là que nous partions pour les voyages-surprise et les soirs bordés d'églantines, les beaux matins des documentaires de pêche à la truite qui brassent à poignées tout un saladier de pierreries.
Les doigts serrés sur le bordage de tôle, et le fleuve d'air sculptant un bec d'aigle et la majesté d'une figure de proue sous le casque de toile blanche.
Au bout des robes blanches sur chaque boulevard d'huile noire, une forêt qui s'ouvre en coup de vent comme la mer Rouge — à l'enfilade de chaque flaque solaire, le lingot de glace que tronçonnent les massifs d'arbres — au bout de chaque branche, une fleur qui se déplie dans un
claquement de linge — au bout de chaque bras, la rose brûlante d'un revolver.

Gomorrhe

En ce temps-là — c'était les jours les plus longs de l'année — à travers les halliers du Cinglais de grands chars de combat tenaient l'affût au coude des laies forestières, la volée de leurs pièces charbonnée contre le soleil couchant des châteaux Louis XIII.

La lumière était désheurée — l'ombre des buissons au travers de la route plus délectable que l'eau fraîche, à cause de ces mouches de fer brillantes et du remue-ménage dans le ciel de mauvais guêpier. C'était d'aller à l'air libre qui plaisait : le large des routes, les portes battantes — à même la pelouse d'herbe surie dans la gentilhommière évacuée le camp volant sous les platanes, au large de la ville irrespirable. De grosses gouttes d'orage tombaient dans les plats; par les doubles fenêtres ouvertes, on voyait les lits de camp d'enfants sous les portraits de famille, dans un salon plus déployé qu'une charge de cavalerie. L'Orne coulait devant
— très lente — parmi les troènes et les prairies de fleurs pleines de joncs. Cela me plaisait que la vie fût ainsi desserrée, et qu'on fît sa couchée dans les maisons vagues comme au fond d'un bois noir.

Quand j'arrivai à la côte de May, le versant était mi-parti d'ombre et de soleil; les oiseaux chantaient moins fort; une jeune fille que je connaissais allait devant moi sur la route très blanche : je la rejoignis. Je compris que son étape aussi était à Jaur et qu'invités, nous devions coucher dans la même maison. Nous allâmes.
C'était une contrée charmante : ces côtes qui montaient entre des forêts, la fraîcheur des feuilles et les bas-côtés d'argile humide qui gardent des flaques jusqu'au cœur de l'été. Quelquefois nous parlions et quelquefois nous nous taisions. Il y avait des bouquets de sapins noirs plantés à l'embranchement des routes, ou parfois un calvaire — mais le plus beau, c'était cette soirée d'été qui tenait les champs éveillés si tard, surnaturellement, comme les jours où l'on moissonne, à cause de {'heure allemande. A Thury, je m'arrêtai pour dîner à l'auberge : le soleil bas flambait encore aux carreaux et aux cuivres des armoires — je relevais les yeux entre les plats sur la route vide, qui coulait limpide et toute pure devant la porte ouverte, comme une rivière qu'on fait passer à travers son jardin. Je repartis tout éclairé par la chanson d'une bouteille de vin, comme une lanterne par sa bougie. Derrière moi, les sirènes l'une après l'autre amorçaient leur décrue sur la ville marquée pour le feu. Il n'y aurait plus à s'inquiéter jamais. La route devant était toute blanche de lune, si délicatement éclairée qu'on distinguait, sur les bas-côtés, les jeunes lames de l'herbe entre les graviers fins. Le clocher de Jaur flanquait le chemin à quelques jets de pierre, dans la nuit marquée d'un signe tendre, comme une robe blanche dans l'ombre d'un jardin — la route allait vers le Sud, toute sablée entre les tentes des pommiers ronds dans la nuit ouverte, et je chantais parce que j'étais attendu.

Grand Hôtel

Je suis d'une race tapageuse qui préfère à toute chose les après-midi affairés d'une ville de grand luxe, avant un gala d'opéra solennisant la plus longue pente de la journée, les après-midi torrides où le soleil bourdonne derrière les futaies épaisses des stores déployés sur la façade de l'hôtel comme une fête nautique, un pavoisement blanc et orgueilleux de régates au-dessus de l'huile noire de l'asphalte où le reflet tout mangé de flaques des feuillages se fait grêle irréellement.

Je ne saurais sans dommage faire grâce au luxe d'aucun de ces détails de mauvais goût qui mystérieusement le poétisent : fourrures estivales, cascades mélancoliques des pourboires sonnant au long des escaliers de pierres tombales, fumoirs aux voix empanachées assommées par les cuirs de Cordoue, bars-nickels de garde-malades d'où l'horizon fuit vers les jetées — mais le luxe c'est surtout, pelotonné au fond de la voiture dans les coussins au cœur d'une soirée chaude, d'un horizon merveilleusement vert et dilaté de musiques proches, la face renversée contre le ciel vert comme des prairies, tout uni le long du visage le vent délicieux de la vitesse coûteuse, comme la belle simplicité retrouvée^ la largesse princière, le dénûment antique de l'or pur coulant entre les doigts.

Inabordable

C'est une femme jeune sous les pas de laquelle les images se lèvent à foison.
Parfois, dans un sentier d'avril, elle dresse une main molle et douce comme de la plume et calme comme à regret les inquiétudes du paysage, — ou bien le paraphe mystérieux de sa démarche entre des marges de bitume le dispute au plus bel instrument du littérateur.
J'aime à suivre dans les méandres d'une rue colorée le fil de cette mélodie de mort subite que son apparition répercute d'un bord à l'autre de l'horizon de façades.
Quelle rue sonore — d'un saccage de théâtre, de devantures brisées, de crieurs de journaux hurlant le plus bel assassinat du siècle, quelle verroterie colorée de sang, quel beau sang écumeux et chantant comme des trilles, comme des arpèges, quelle molle inflexion de saxophone vaudra jamais pour moi le regard qu'elle verse du coin de son œil précis et calme, le ruisseau magnétique de son regard qui coule à pleins bords entre les maisons comme la salive acide d'un glacier ?

Intimité

C'est l'heure de la rentrée des vignes et des abreuvoirs, l'heure dernière. Les puits sont vides, et il y a une fourrure de tourterelles au bord des hangars, un liséré de satin comme une neige rouge aux très anciens costumes qui se penchent aux croisées, sous ces nuques d'oiseaux de proie — sous les porches battants passent des vents étrangers, qui sentent les chaumes et les palmes — les chars s'encapuchonnent — on a froid ici — des odeurs creusent des faims étranges sous les tilleuls et les abeilles, des pains dorés fléchissent les tables de la cuisine. On entend des clameurs et des appels très tard, du côté des clairières rouges, au large de la maison vide où chante la bouilloire oubliée sur les braises calmes. Le sommeil des persiennes sur l'aquarium de la chambre basse ranime doucement le globe aux fleurs d'orange comme un œuf nocturne au creux des chaumes, la main qui tisonne le loquet de fer, l'horloge qui éclabousse l'enclume du silence. Le marécage et le clair de lune brouillé des étables festonnent la nuit fleurie qui monte du creux des armoires, le parfum de grotte et de suaire moisi, le terrier rêche du lit de ménage, la nudité mystique de l'épouse auprès du lis consolateur des nuits noires.

Isabelle Elisabeth

La singularité du visage d'Isabelle était faite de ces blancheurs de linge, de ces éclatantes étendues de mer calme entre deux coups de ressac, de ces plages accueillantes de lumière lisse d'un après-midi de juillet sur un toit d'ardoises.
Une encolure choisie, faite pour les nobles harnais du cheval de bataille, ses seins plantés comme des chevilles pour l'escalade d'un bel arbre, la prise qu'ils appelaient de deux mains
ouvertes et accueillantes, des yeux compliqués et préhensiles comme la vrille du pois de senteur, des volontés brutales et folâtres comme un coup de mer contre une jetée par le jour du plus beau temps, je me rappelle tout comme si c'était hier.
Par-dessus toute qualité, j'admirais qu'elle pût être à ce point ambiguë — ses mains changent comme le vent, ses pieds lisses se posent par le monde sur je ne sais quel sonore ouragan de tuiles, et, singulière comme ces transmutations à vue qu'un prince charmant d'un haussement de sourcil encourage dans les enlacements de la Belle et de la Bête, c'est tout à coup d'un profil perdu de cette figure étrange sur un fond de forêts et de feuilles changeantes qu'est faite — maniaque et toujours à je ne sais quel souvenir perdu attentive — la beauté du visage d'Elisabeth.

L'appareillage ambigu

À minuit, par un clair de lune coupant comme un rasoir, je détachais l'amarre de la galère funèbre, — et voguais. De longues étendues de terre plaine, des vols de ramiers blancs fantomatiques contre les berges, c'était le premier éveil de cette marine féerique que j'improvisais dans le creux du paysage nocturne. Solennels et funèbres, des chevaliers aux armures de sable me saluaient sur les berges du flamboiement fleurdelisé de leurs bannières — une haie d'oriflammes dessinait sur l'eau bleue comme du pétrole la carrière ouverte au triomphateur. A l'horizon, les vagues se perdaient dans de grands points d'orgue — parfois une trombe ardente, un gantelet de cristal, un doigt pointé comme l'index d'un cadran solaire figuraient le zodiaque familier de ces périples mal définis.

A des fanaux soudain plus clairs, au branle-bas humide d'un appareillage nocturne, à mille feux Saint-Elme brillant sur les agrès, je pouvais déceler l'approche des brises du large comme le souffle d'une cave humide, puis c'était le coudoiement amical des pétroliers, d'immenses estacades de brumes, les balustrades géantes où s'accoudaient pour l'adieu vat les figurants majestueux avec leurs barbes de neige, leurs fracs et leurs éventails de théâtre, les éclaboussures salines et noires de suie où frissonnaient des épaules de marbre et, porté déjà sur l'encolure de la première houle et tout à coup en selle, le coup de clairon du lâchez tout saluait le débordement de la jetée.

L'averse

V oici le monde couvé sous la pluie, la chaleur moite, le toit des gouttes et des brindilles, et les molles couvertures d'air aux mille piqûres d'éclaboussements.
Voici la belle sur son lit d'eau, toute éveillée par la soudaine transparence fraîche, toute coïncidante à une pure idée d'elle-même, toute dessinée
comme l'eau par le verre.
Dans l'air où nagent les balbutiantes étoiles de l'eau, une main d'air sort de l'alcôve verdissante aux parfums d'herbe et suspend à l'embrasse de lianes les courtines
emperlées et l'arithmétique crépitante du boulier de cristal.

L'Explorateur

J'ai vécu de peu de choses comme de ces quelques ruelles vides et béantes en plein midi qui s'ensauvageaient sans bruit dans un parfum de sève et de bête libre, leurs maisons évacuées comme un raz-de-marée sous l'écume des feuilles. Pareilles à ce panache de l'explosion d'une poudrière qui dégonfle une ville, de grandes masses de verdure orageuse roulaient un ciel sombre au-dessus des toits crevés.

L'après-midi me retrouve devant un haut mur de parc aveugle, tendant l'oreille, comme on surprend un bruissement de feuilles derrière une porte. A l'air libre, trempé soudain de soleil tournoyant comme par une fanfare, mes pieds amoureusement ravivant la pente secrète d'une colline longue comme une joue, je redescendais chaque soir aux champs calmes, les mains
pleines comme celui qui touche une femme, appuyant le front encore, les yeux fermés, ainsi que le cœur manque et qu'on marche en dormant, au songe odorant et au vide sous le soleil de
ce village accoude à la forêt comme un après-midi d'été au balcon de sa nuit sauvage.

La barrière de Ross

Il faut se lever matin pour voir le jour monter à l'horizon de la banquise, à l'heure où le soleil des latitudes australes étale au loin des chemins sur la mer. Miss Jane portait son ombrelle, et moi un élégant fusil à deux coups. A chaque défilé de glacier, nous nous embrassions dans les crevasses de menthe, et retardions à plaisir le moment de voir le soleil à boulets rouges s'ouvrir un chemin dans un chantilly de glace pailletée. Nous longions de préférence le bord de la mer là où, la falaise respirant régulièrement avec la marée, son doux roulis de pachyderme nous prédisposait à l'amour. Les vagues battaient sur les murs de glace des neiges bleues et vertes, et jetaient à nos pieds dans les anses des fleurs géantes de cristaux, mais l'approche du jour était surtout sensible à ce léger ourlet de phosphore qui courait sur les festons de leur crête, comme quand les capitales nocturnes se prennent à voguer sur l'étalé de leur haute mer. Au Cap de la Dévastation, dans les fissures de la glace poussaient des edelweiss couleur de nuit bleue, et nous étions toujours sûrs de voir se renouveler de jour en jour une provision fraîche de ces œufs d'oiseaux de mer dont Jane pensait qu'ils ont la vertu d'éclaircir le teint. Sur la bouche de Jane, c'était un rite pour moi que de renouveler chaque jour pour l'y cueillir de mes lèvres cet adage puéril. Parfois les nuages nous dérobant le pied de la falaise annonçaient un ciel couvert pour l'après-midi, et Jane s'informait d'une voix menue si j'avais soigneusement enveloppé les sandwiches au chester. Enfin la falaise devenait plus haute et toute crayeuse de soleil, c'était la Pointe de la Désolation, et sur un signe de Jane j'étendais la couverture sur la neige fraîche. Nous demeurions là longtemps couchés, à écouter battre du poitrail les chevaux sauvages de la mer dans les cavernes de glace. L'horizon du large était un demi-cercle d'un bleu diamanté que sous-tendait le mur de glace, où parfois un flocon de vapeur naissait, décollé de la mer comme une voile blanche — et Jane me citait les vers de Lermontov. J'aurais passé là des après-midi entières, la main dans les siennes, à suivre le croassement des oiseaux de mer, et à lancer des morceaux de glace que nous écoutions tomber dans le gouffre, pendant que Jane comptait les secondes, la langue un peu tirée
d'application comme une écolière. Alors nous nous étreignions si longtemps et de si près que dans la neige fondue se creusait une seule rigole plus étroite qu'un berceau d'enfant, et, quand nous nous relevions, la couverture entre les mamelons blancs faisait songer à ces mulets d'Asie qui descendent des montagnes bâtés de neige.

Puis le bleu de la mer s'approfondissait et la falaise devenait violette; c'était l'heure où le froid brusque du soir détache de la banquise ces burgs de cristal qui croulent dans une poussière de glace avec le bruit de l'éclatement d'un monde, et retournent sous la volute cyclopéenne d'une vague bleue un ventre de paquebot gercé d'algues sombres, ou l’ébrouement lourd d'un bain de plésiosaures. Pour nous seuls s'allumait de proche en proche, jusqu'au bord de l'horizon, cette canonnade de fin de monde comme un Waterloo des solitudes, — et longtemps encore la nuit tombée, très froide, était trouée dans le grand silence du jaillissement lointain de fantômes des hauts geysers de plumes blanches — mais j'avais déjà serré dans les miennes la main glacée de Jane, et nous revenions à la lumière des pures étoiles antarctiques.

La Basilique de Pythagore

Il y a dans un coin de ma mémoire cette ville alerte dont je n'ai pas encore voulu jouir.
Les boulevards tournent avec les rayons du soleil et l'ombre est de tout temps réservée aux rues de traverse et au quartier désuet des conspirateurs.
C'est là que je m'achemine à midi sonné par des ruelles où le vent perpétuel rebrousse les herbes.
De très vieux hôtels à baldaquins de pierre s'entremêlent çà et là à quelques-unes de ces charmantes gares de campagne désaffectées que la ville a avalées au passage — aussi bien conservées, ma foi, que Jonas dans sa baleine.
Au coin de la rue se balance la pancarte bleue défraîchie de la salle d'attente des premières classes.
Une maison hospitalière y donne — pourquoi pas ? — ses jeux folâtres; par la grille du guichet il m'est donné parfois de surprendre, au creux d'un ballot de cotonnades, les ébats les moins condamnables.
On se croit tout à coup — dans une apothéose de madras de couleur et cette ombre, cette ombre fraîche ! — au cœur de quelle Caroline du Sud !
Et la poussière ! — cette fine poussière de charbon des gares très patinées, dont l'odeur enivre.
Tout autour, un jardin, accueillant, — des colchiques, des bougainvilliers.
Il est défendu de s'arrêter longtemps.
L'ombre d'un gratte-ciel tout blanc éteint la petite gare, on pense tout à coup à la Sicile, aux rues en falaise de je ne sais quelle Salerne de béton où dans un ouragan de mouches l'ombre des loggias de l'Hôtel de ville haut perché écrase les maisons du port et leurs belles lingeries multicolores, leur grand pavois des jours de fête, qui sont tous les jours.
Il y a aussi une débauche d'horloges de fer, comme de grandes araignées.
Si débonnaires, si tranquilles.
Le ferraillement énorme d'un tramway entre au cœur de tout cela comme un tremblement de terre, une explosion de vaisselle, ou le tintamarre réjouissant de ces tubes de métal accordés qu'ébranlent les portes des magasins pleins de pénombre où l'on marchande des bibelots d'osier, des porcelaines, des flacons treillissés de parfums exotiques.
Pour en revenir à la petite gare, dans son jardin s'est réfugié un cèdre.
Entre les murailles verticales qu'il touche et qui font sauter le cœur de joie à leur élan lisse, il étend ses branches comme ces niveaux d'eaux croupies des puits très profonds, les années de sécheresse.

On a dû le descendre là au bout d'une corde, et c’est dans cette galerie de forage, sous ce culot de verdure, sous ces clapets de verdure dominés par cent trente-cinq étages et l'éclat neuf en plein jour de toutes les étoiles, c'est là que je donne mes rendez-vous d'amour et mes baisers voraces, mes premiers baisers.

La bonne auberge

Les hommes sont coupés à mi-hauteur par la guillotine de l'habit noir — les femmes prennent sous le baiser la vibration tranchante du cristal, puis éclatent et sèment sous la neige d'adorables camélias de sang. On décharge successivement sur le perron d'entrée avec un bruit de fardiers le landau du lord-maire : roses-thé et héliotropes — le mail-coach de la magistrature : fouet et roues en réséda — la voiture tous terrains de la préfecture des mœurs : hortensias et jonquilles.

Et maintenant que faire ? les couples noués, les présentations terminées, les revolvers sortent des poches et la fête commence dans un tir aux pigeons flamboyant de verre cassé. À l'aube louche, les habits noirs, mal à l'aise, s'esquivent deux par deux comme des croque-morts dans les sentiers de feuilles — les planchers désertés étalent une Bérésina de fins débris de verre; les plantes vertes : des arbres de Noël de neige craquante et de verre filé — plusieurs âmes blanches gagnent les hautes régions du ciel sous la forme de délicats petits anges — légères comme une inconséquence dans un problème de métaphysique. On préfère ne savoir que penser d'une désinvolture qui désarme jusqu'aux soupçons de la justice.

La justice

J'ai écouté les plaidoiries sans lassitude, parfois un tic nerveux dans l'épaule gauche. Une araignée au milieu du prétoire montait et descendait au bout de son fil, pareille au lustre compliqué des théâtres. Tout le monde, comprends-tu, saisissait l'allusion; on aurait entendu voler une mouche. Les effets de manches des professionnels répandaient de grandes ondes d'un parfum d'amandes amères. Enfin j'ai trouvé ça particulier, je n'irai pas jusqu'à dire sui generis. Il y en a eu un à mort, trois à perpétuité, les autres se sont éclipsés sur la pointe du pied, avec de grands gestes de théâtre, derrière un trompe-l'œil élégant de volants de dentelles. Quand on a relevé le rideau pour la troisième fois, j'étais seul dans la salle à remercier le président, qui crachait des noyaux de cerises dans sa toque. Je te jure, c'était confondant.

La rivière Susquehannah

Le long de la rivière Susquehannah roulent l'hiver des trains de marchandises, et les berges hollandaises sont une rangée de vide-bouteilles patronisés par les chauffeurs de locomotives avec leurs jolis bonnets de madapolam. Des ballets silencieux de patineurs parfois se dénouent devant la ventouse à l'haleine de perle d'un wagon engourdi par la neige sur sa voie de garage — mais d'un bout à l'autre de la journée l'impression dominante est un carillon de grosses cloches de bois.

A midi, dans le blizzard et son coton saupoudré de suie, l'éclairage est une aube sibérienne indifférente, avec le choc des rondins coupés et le ronflement des manches de toile des elevators — des lointains indécis, à dix mètres, révèlent un homme d'équipe, les mains dans les poches, qui traverse en sifflotant une voie de garage. Les somnambules, à l'odeur de chien mouillé, sont groupés à l'écart dans une salle d'attente aveuglée par un poêle. Chacun paraît s'occuper peu de son voisin, et les allées et venues mal réveillées n'épouser qu'une convenance de pure forme, en l'attente de la cloche de six heures comme au théâtre, avec les beaux groupes noirs qui s'éloignent sur la neige. Il y a aussi les hangars abandonnés où l'on boit des grogs fumants dans l'odeur de goudron et de sapins de Noël comme une gorgée de sciure de bois fraîche, et dans le terrain vague des voies les petits bars de panneaux démontables autour d'une chromolithographie qui représente Trotsky recevant les parlementaires allemands devant la gare de Brest-Litovsk.

La sieste en Flandre Hollandaise

Au bord de l'Escaut oriental jusqu'à la banlieue d'Anvers, la Flandre hollandaise allonge une sorte de désert cultivé, une lisière habitable où la vie florale et grasse des bas pays semble se faire plus discrète qu'ailleurs. On n'y va, et on ne le traverse guère. Le pays se relie mal à la Zélande par quelques lignes de bacs qui traversent l'Escaut — du côté de la Belgique, au long des petites routes pavées, surgit très vite la silhouette d'un poste de douane, fleuri et endormi comme un chalet de ville d'eaux à la saison morte, où des douaniers hollandais flambant neuf dans leurs uniformes de surplus de la Royal Air Force somnolent dans une pièce ombragée et
dévisagent avec une curiosité sans fièvre le touriste qui s'aventure dans ces solitudes excentriques.

On bavarde sans hâte sous les arbres et dans la pièce minuscule comme dans le bureau d'octroi d'une petite ville, et on devine que les douaniers connaissent tout leur monde, car
quiconque passe ici la frontière : journaliers hollandais qui vont travailler à Bruges, ou patrons belges du pilotage d'Anvers qui rejoignent Flessingue, ne saurait en général aller guère plus loin. La frontière passée, la sensation intime qui nous renseigne, en l'absence même de tout repère visible, sur les approches d'un lieu à l'écart s'insinue très vite dans l'esprit du voyageur. Il faut pénétrer là au crépuscule, quand les douaniers de l'équipe de jour rejoignent tout près de là leurs maisonnettes-jouets de briques rouges, pédalant tout droits sur leurs bicyclettes à long col de cygne, et que derrière soi les lignes verticales des clochers et des tours de Bruges, pareilles sur ces plaines basses au skyline lointain d'une ville d'Amérique, commencent à bleuir aux créneaux des files de peupliers. Les routes vides semblent perdre leur sang peu à peu en courant vers le nord, s'étoilent et s'étiolent en chemins plus petits qui fuient indéfiniment derrière leurs lignes d'arbres au travers du désert verdoyant.

Aucun toit ne pointe plus derrière les masses des arbres, et aucune lumière ne brille encore. Le soir s'emplit d'une odeur d'herbe et de feuilles juteuses, aussi submergeante que celle d'une bête mouillée; les troupeaux couchés dans le lointain déjà brumeux des grandes prairies semblent pris dans les remous figés de l'herbe haute comme dans la glu d'une banquise molle; l'impression se fait jour que la vie, empêtrée dans cette verdure féroce, va s'engourdir là, finir, un peu plus loin : derrière ce rideau de peupliers. Il fait bon rouler dans la fraîcheur du soir sur ces routes touffues et sourdes, dont on arrive très vite à douter qu'elles mènent nulle part, zigzaguant sur la crête des digues entre les caissons titanesques des polders que le soir égalise, et qui se succèdent dans leur symétrie monotone comme d'immenses bacs où se décanterait pesamment une eau grasse sous sa moquette crémeuse d'écume verte. La végétation perd ici le caractère fantasque et inégal qu'on lui voit dans les pays vallonnés : elle monte plutôt, sur le fond plat des cases de ce damier énorme — égale, vorace, submergeante, étale — comme le niveau de la mer dans un bassin de marée, ou plutôt comme dans une rizière qu'on inonde, et où le tapis serré de pousses vertes qui lutte de vitesse avec l'eau semble se soulever comme une croûte flottante. Il n'y a pas de couture à cette robe verte — pas de lacune à ce revêtement pelucheux et universel : les pavés inégaux des routes suintent d'herbe juteuse, et le sommet même des digues est un tapis ondulant et silencieux où le sillage isolé d'un cycliste se referme comme la passée d'un doigt dans une fourrure.
Pourtant la route continue, toujours plus rétrécie et plus inégale — une dernière courbe, et un raidillon minuscule escalade une digue qui fermait la vue : pour l'instant la lèpre verte n'a pas mangé plus loin et on voit l'Escaut, large et gris, découvrant à regret à marée basse aux morsures de son adversaire les grandes flaques vulnérables de peau nue de ses vasières où l'herbe croche et s'agrippe. Les fumées des cargos qui remontent à Anvers défilent avec une insolence paresseuse entre les cuirassements hostiles de ces berges vautrées dans une somnolence lourde et agricole — sitôt leur revers dévalé, on ne voit plus rien; pourtant on s'avise alors de la proximité du large au souffle plus vif qui lave ces campagnes amples et aérées, a leurs ciels changeants et rapides qui font courir l'ombre des nuages sur les lacs
d'herbe, et aux rappels des oiseaux de mer dont tournoient un moment par-dessus les peupliers les nuées criardes, avant de regagner les vasières pour la nuit. Le point de vue change :
un instant, pour l'œil prévenu, sur cet océan colmaté des prairies, les voilures serrées des peupliers reprennent la fuite perspective et noble des escadres de ligne sous leurs tours de toile, telles qu'on les voit dans les vieux tableaux hollandais d'histoire, au rez-de-chaussée du Rïjkmuseum.

Tout ce pays, très récemment endigué, vient de sortir de l'eau, c'est visible, dans l'éclatement floral d'un lendemain de déluge. Pourtant le vide et le silence de ces campagnes exubérantes intriguent. On dirait que la vie s'intimide devant cette étoffe neuve et roide taillée à lés trop réguliers et trop amples, s'accroche mal à ce parcellement dépaysant de cyclope. Elle chemine agrippée aux digues, comme un insecte en suivant les raies du plancher, envahit précautionneusement par les bandes cet éden de verdure préfabriqué dont la géométrie distendue et austère la désoriente : on dirait qu'une espèce d'agoraphobie la refoule d'instinct vers les bordures ombragées des grands viviers d'herbes. Il n'y a pas de villes et guère de villages : l'homme s'est découragé de préférer un lieu à un autre dans la juxtaposition sans nervures de ce carrelage agricole; sa prise s'affermit d'abord dans les angles, à la façon des toiles d'araignée colonisant une maison neuve. Parfois un village minuscule s'accote ainsi dans l'angle aigu de deux digues : on ne le voit guère qu'en arrivant dessus; les toits des maisonnettes-jouets affleurent tout juste au niveau de la digue : l'œil plonge sur les accotements fleuris des fenêtres et dans les menues pièces carrelées, d'une propreté effrayante, et l'on voit le départ des raides petits escaliers de guillotine. Il n'y a personne, les jardinets sont vides, le village est si petit qu'on le tiendrait dans la main, il se chauffe là, tout coi, bercé dans le soleil pâle, étalant sans gêne aux yeux son menu farniente domestique, comme les hamacs de l'équipage sous les panneaux ouverts du poste d'avant. L'opulence s'est réfugiée dans les grandes fermes neuves et correctes aux briques luisantes : quelquefois, après avoir zigzagué jusqu'à la lassitude aux angles droits de ces cases béantes et pourtant si apparemment destinées, du haut d'une digue soudain on en découvre une, et on éprouve un petit tressaillement intime à constater que l'alvéole, cette fois, est habitée, mais aucun chemin ne rayonne d'elle, aucune éraflure à l'entour ne griffe le tapis vert immaculé, nul de ces liens ténus que tisse le long ménage des champs ne l'arrime au paysage — simplement elle est posée là, un signe épuré et curieusement abstrait de l'occupation plutôt que de la présence, indifférente et amovible comme une pièce sur la case d'un échiquier. Il n'y a pas d'allées et venues autour des bâtisses muettes, et pas même de chant de coq dans leur cour : sous leurs toits qui chevauchent les pignons jusqu'à terre, comme la fourche d'un cavalier distendue par un ventre énorme, elles ont la rumination pesante d'un souffleur enfoui jusqu'aux narines dans le plancton ou d'un troupeau vautré dans l'après-midi de la Prairie; leurs noms mêmes : Baarn, Graauw, Saaftingen, semblent bâiller en leur milieu sur leur double voyelle traînante comme sur un mugissement paresseux et bucolique. Pourtant on se laisse aller à s'imaginer pleine de charme la vie de ces fermes cossues et rebondies, aux doux flancs farcis d'herbe engrangée — un charme fait d'oubli et d'ensevelissement plus subtil derrière l'anonymat déroutant de leurs
bâtisses pareilles : aucun lieu du monde peut-être où l'on doive se sentir aussi indifféremment vivre quelque part — quelque part perdu dans le lotissement hospitalier de savane, dans le large aménagé des herbes, muré au cœur du labyrinthe sans repères de l'écran mille fois replié et redoublé sur lui-même des peupliers. Le désert a ses perspectives où l'imagination s'engouffre, la forêt la vie cachée de sa pénombre et de ses bruits — ici la sensation intime qu'on s'est perdu, pour être sans fièvre, se fait plus subtile et plus absorbante. On peut cheminer pendant des heures d'une case à l'autre de cet immense jeu de l'oie, dans le bruissement obsédant des peupliers et l'odeur d'herbe écrasée, jamais la vue ne va plus loin que la prochaine digue et le prochain rideau d'arbres; du fond plat de chacune des alvéoles,
nul ne voit et nul n'est vu; derrière la première digue s'allonge une digue pareille, et derrière l'écran des arbres un autre rideau de peupliers. Nulle angoisse dans ce labyrinthe impeccable et soigné, au vert profond de pelouse anglaise : l'homme est là tout près, et les routes carrossables; il suffirait de faire un signe, mais c'est l'envie de faire ce signe qui manque, et on s'aperçoit que le besoin cesserait très vite, pris dans le dédale obsédant des chambres de verdure, de s'orienter vers aucun point de ralliement. L'idée tout à coup vous traverse qu'on pourrait s'étendre là, ne plus penser à rien, enfoui dans le manteau épais et l'odeur de feuilles fraîches, le visage lavé par le vent léger, le bruissement doux et perpétuel des peupliers dans les oreilles vous apprivoisant à la rumeur même de la plénitude. Une certaine base, essentielle à la vie, précipite seulement dans cet immense volume de calme. Tout est soudain très loin, les contours de toute pensée se dissolvent dans la brume verte, la dernière chambre du labyrinthe donne sur une disposition intime de l'âme où l'on craint de regarder : la fleur mystérieuse qu'elle abrite, c'est à la plante humaine qu'il est demandé de la faire s'entrouvrir dans une ivresse d'acquiescement aux esprits profonds de l'Indifférence.

On cède de tout son long à l'herbe. La pensée évacue ses postes de guet fastidieux et replie le réseau de ses antennes inutiles; elle reflue de toutes parts vers la ligne d'arrêt de la pure conscience d'être; elle n'est plus aux frontières du corps qu'une légère sueur qui ne semble faite que pour nous rafraîchir en s'évaporant à mesure, dissiper dans le néant un trop-plein de sève qui monte, dans l'épaisse sécrétion végétale, de l'apoplexie de cette nature verte et de cette argile qui se souvient intimement de la mer. Le monde reflue sur nous compact dans le retrait des pointes acérées de l'interrogation qui le dilacère; le corps qui fait fléchir sous l'herbe la vase encore molle ne se sent plus fait que pour prêter à la respiration vorace qui le soulève le sentiment d'une liberté fonctionnelle encore inconnue : on dirait que les pores de la terre sont ici plus ouverts qu'ailleurs. Plus d'horizon, mais plutôt l'opacité immatérielle d'un voile de tulle qu'approche de ce sommeil éveillé comme une moustiquaire une débauche sans mesure d'inattention : la contraction de cette fine bulle de transparence emprisonne autour de nous sans mutilation un morceau indifférencié de nature suffisante : rien de plus que ce froissement d'herbe frais sous les paumes, le scintillement sur le ciel des feuilles de tremble qui semble aiguiser l'immobilité, et dans ce milieu où toutes les pressions s'annulent et s'équilibrent, un ludion désancré qui flotte jusqu'à la nausée entre l'herbe et les nuages. Ce moment, et ce lieu exigu de la terre, tient en nous sa totalité et sa suffisance — il n'y a plus d'ailleurs t— il n'y a jamais eu d'ailleurs — toutes choses communient parfaitement dans le perméable; on se sent là, aux lisières attirantes de l'absorption, une goutte entre les gouttes, exprimée un moment avant d'y rentrer de l'éponge molle de la terre.

La vallée de Josaphat

Le paysage au fil de la route, comme au fil d'une flèche son empennage. Je suis seul. L'auberge vide où les pas résonnent sur le carreau des déluges. Une bouteille tinte, les bruits s'engluent, le temps coule en cahots boiteux, puis oublie de couler. Le bon lit de la terre fraîche rabat les gestes pauvres. Le tintement solennel de l'eau. Le verre s'est refermé sur la table comme sur la huche son couvercle. Sous une brume de glèbe fauchée, on entend couler le fleuve de la route mystérieuse. Dormir, la tête sur la table, au centre de la ronde de fraîcheur.

Les yeux bougent comme le tournesol et l'héliotrope et sur les ruisseaux de lait du crépi de la chambre se diluent dans la tache d'encre d'un papillon noir.

La vie de voyage

Nous quittions la ville vers trois heures du matin, quand les maisons ténébreuses des avenues se relancent de façade en façade les oiseaux de nuit, comme un tir aux pigeons de coussins de soie. L'aube se levait en ruban de lumière bleue sur les rails d'un tramway des faubourgs, — mais, dès avant la terre promise, le ciel change ! c'est la pluie sur les vitrages d'un hôtel désaffecté de la plage, le déjeuner de pain gris sur lequel la mer fait le bruit des larmes.

A qui s'en prendre ? tout désorientés, perplexes, nous faisons les cent pas sur l'estacade, en jetant nos morceaux de pain dans la mer. Voici : maintenant j'ai jeté sur mes épaules la pèlerine des pauvres, rattaché mes chaussures au coin amer d'une borne, et, tout seul maintenant sous la gargoulette des gouttières, j'attends l'heure de l'ouverture des épiceries.

Le couvent du Pantocrator

Le couvent du Pantocrator sous les belles feuilles de ses platanes luit comme une femme qui se concentre avant de jouir. Le difficile est d'en tenter l'escalade et cependant ces chambres
serpentant comme des méandres, ces toits où ruisselle l'huile du soleil, ces toits vernis, ces toits de beurre, ce labyrinthe de figuiers et de flaques de lumière à la pointe d'un précipice vertical, c'est cela seul qui m'attire et c'est là que s'orientent les voiles de cette tartane sur cette mer plate comme un bruit de ressac.

Ecoute la balancelle du vent sur les faîtages, du vent lent comme les vagues — puis c'est la pluie douce sur les carreaux treillissés de plomb, la pluie argentine, la pluie domestique entre les claires étagères à vaisselle et la niche familière du chien, c'est le couvent sur lequel tournent les heures, la grisaille des heures, la cloche des passe-temps, sur lequel les soleils tournent, et sur lequel la mer festonne ses vagues, la langue tirée, avec 1'application d'une brodeuse, d'une Pénélope rassise et tranquille, d'une empoisonneuse de village entre ses fioles accueillantes et le pain quelle coupe à la maisonnée — le pain qui soutient et qui délasse — le pain qui nourrit.

Le Grand Jeu

Ce je ne sais quoi d'inconsistant qui flotte sur les quartiers proches des gares — la fécondité des grands nuages blancs de juin sur les prairies vertes, tout mangés d'azur sur les bords comme des veines bleues qui deviennent lait dans une mamelle — ce tendre glacis d'eau sur les yeux, sur les lèvres, cet ombilic de Vénus anadyomène par où baignera toujours pour moi dans quelle eau-mère la plus touchante des femmes — le hérissement soudain des eaux et des feuilles dans la lumière poudreuse d'un matin d'été brumeux le long des prairies couchées et des saules des grands fleuves — ce choc au cœur devant les paysages solennels de clairières, plus émouvantes entre les lisières de forêts rangées que le champ de bataille encore vierge,
le concert prodigieux de silence qui sépare deux armées avant le chant de la trompette

— ce tendre rose de fleur, cette effusion de pétales qui s'éveille au cœur du métal chauffé et rougit pour moi seul les grands drapeaux de tôle, l'estampage immaculé des arums et des lis, — le crépuscule soudain, la petite mort mélancolique des cloches dans les après-midi écrasés de soleil des dimanches — les grands sphinx qui s'allongent au crépuscule sur les étangs brumeux des stades — le front à perte de vue sur les plaines d'un bois de légende comme le mur d'une cataracte de silence — aux douze coups de minuit le fantasme interdit d'un théâtre d'or et de pourpre, glacé, nacré, cloisonné, lamelle comme un coquillage, déserté comme
une termitière après l'égorgement rituel, dans un maëlstrom de pinces et de griffes, du couple royal — les délirantes géométries euclidiennes des gares de triage — les majestueuses processions de meubles d'un autre âge, les grands charrois de lits-clos des trains de marchandises, — le visage souverain, clos et scellé comme un marbre, d'un coureur de demi-fond suspendu au-dessus d'un virage, comme un homme qui plonge à cheval dans la mer — le mancenillier abondant des lustres de Venise — le charme des forêts désaffectées des environs de Paris, où parfois un seul château d'eau veille sur d'immenses solitudes — j'ai parfois songé à retourner ces vignettes obsédantes, ces tarots d'un jeu de cartes fourbe — à chercher pour qui ces figures à jamais en moi singulières pouvaient n'avoir qu'un même envers.

Le jardin engourdi

Quelle tranquillité maintenant que midi sonné fait glisser la journée insensiblement sur sa pente la plus tragique.
Les poiriers compliqués, branchus et durs comme des coraux, les asters, les mille feuilles, les herbes de la Saint-Jean poussent au travers des semis de coquilles d'huîtres, et les beaux galets font des chemins de plaisir, des routes douces entre les pelouses comme le contournement d'un sein.
Par derrière le mur de mousses, la mer, debout à quarante-cinq degrés comme dans une chute d'automobile, grise comme la belle tonalité de la planète vue de Sirius, vraiment reposante — la mer fondamentale, à la fois juge et partie.

Le passager clandestin

Quelquefois j'étais transporté sur un rivage démesuré de ville glorieuse, enverguée à l'air de ses mille mâts, criant dans l'air comme un geyser éteint ses cris figés de pierre, une pyramide haute de murs à la patine soyeuse où dans les rues du soir se prenait comme une glace au-dessus de la banquise de la mer le cristal noble de l'air sonore, et très loin par-delà les hautes murailles des trompettes calmes sans cesse protégeaient une solennité mystérieuse, — un port du large lavé des vents et dévasté par une mer où plongeaient rouge les soleils rapides, et là, couché au bout d'un môle, au ras des vagues penchées toutes et courant bouclées d'un seul souffle emportant, — sur mes épaules, les tours et les dômes dorés fumants d'une poussière de soleil dans le bleu exténué sous le harnais de la journée chaude, — fasciné par un songe salé d'embrun solaire et sur mon dos l'énorme gonflement de bulles de ces carapaces séculaires, les corridors de crime de ces millions d'alvéoles, les places désertes autour des statues de gloire et des spectres du grand jour, les porches des palais aveugles empanachés noir d'un claquement ténébreux d'oriflammes, comme un homme qui crie en plein midi — la ville aspirée avec moi dans le miroir débordant du soir se déhalait sur la mer dans un grésillement de braise, fendait l'eau d'une poitrine monstrueuse sous ses colonnes de toile, sur une houle de rumeurs et de silence, sous le brouillard de lumière vivante et le buisson ardent de ses drapeaux.

Le vent froid de la nuit

Je l'attendais le soir dans le pavillon de chasse, près de la Rivière Morte. Les sapins dans le vent hasardeux de la nuit secouaient des froissements de suaire et des craquements d'incendie. La nuit noire était doublée de gel, comme le satin blanc sous un habit de soirée, — au-dehors, des mains frisées couraient de toutes parts sur la neige.
Les murs étaient de grands rideaux sombres, et sur les steppes de neige des nappes blanches, à perte de vue, comme des feux se décollent des étangs gelés, se levait la lumière mystique des bougies. J'étais le roi d'un peuple de forêts bleues, comme un pèlerinage avec ses bannières se range immobile sur les bords d'un lac de glace. Au plafond de la caverne bougeait par instants, immobile comme la moire d'une étoffe, le cyclone des pensées noires.

En habit de soirée, accoudé à la cheminée et maniant un revolver dans un geste de théâtre, j'interrogeais par désœuvrement l'eau verte et dormante de ces glaces très anciennes; une rafale plus forte parfois l'embuait d'une sueur fine comme celle des carafes, mais j'émergeais de nouveau, spectral et fixe, comme un marié sur la plaque du photographe qui se dégage des remous de plantes vertes. Ah ! les heures creuses de la nuit, pareilles à un qui voyage sur les os légers et pneumatiques d'un rapide — mais soudain elle était là, assise toute droite dans ses longues étoffes blanches.

Les affinites électives

Un grand palais aux corridors nuageux — par-devant des perspectives de soleil et de brumes, ce plain-chant matinal du soleil sur les bancs de brouillard qui se déchirent aux pointes des phares, un novembre perpétuel d'averses chantantes, d'oiseaux perdus qui d'un seul cri débarrassent le large, — par-derrière une pelouse domestique avec volière et vue de gazomètre — je me retirais là pour des semaines, pour des vacances libres, des parties de plaisir, de seul à seul multipliés comme un jeu de glaces, comme des perspectives en trompe-l'œil.

Les méandres des corniches s'accommodaient de ce jour spécial des monuments battus par les marées. Le seul mobilier était de sextants, de sphères méridiennes, d'astrolabes faussés et en général tout ce qui peut jeter un doute pour une cervelle pensante sur la prévision accablante d'une suite de jours par trop conforme à l'index du calendrier. Par les jours de soleil trop cru, on étalait sur des espars une tapisserie de brumes, à l'aplomb architectural des moulures pendait à sécher la belle lessive des trois-mâts longs courriers, un luxe de batistes lourdes comme des brocarts, de vélums fantomatiques, et, gonflé, pansu, énorme comme l'armoire vernie de la coque d'où jaillissent les suaires géants du beau temps, le palais voguait sur un entredeux de planètes, un éther fécondé de béantes mamelles blanches, de cumulus de toiles, d'un maelstrom claquant de blancheurs, l'impudeur géante d'un lâcher de voiles de mariée.

Les hautes terres du Sertalejo

Il me suffit de fermer les yeux pour que revienne le souvenir de cette saison légère où nous vagabondions, Orlando et moi, par les hautes terres du Sertalejo. Je revois les cieux balayés, d'une clarté lustrale de grève lavée, où les nuages au dessin pur posaient des volutes nacrées de coquillages — les longues pentes vertes basculées au-dessus des abîmes, où les doigts du vent plongeaient dans les hautes herbes — les lacs de montagne, serrés au cœur de l’étoilement dentelé des cimes comme un peu d'eau de la nuit au creux d'une feuille. Mais par-dessus tout, avec la fascination d'un accord longuement tenu où courent se noyer comme en une eau dormante les arabesques de la mélodie, revient me hanter le silence : un silence de haute lande, de planète dévastée et lisse où rien n'effrange plus sur le sol les ombres des
nuages, et où la lumière du soleil éclate dans le tonnerre silencieux d'une floraison.

Nous avancions par courtes étapes, car dans ces plateaux la fatigue tombe soudain comme un manteau de plomb sur les épaules, et l'air raréfié des hautes altitudes nous enfiévrait le cœur. Nous nous mettions en route au petit matin, où l'air sentait la neige et l'étoile et mordait le ventre — nous repliions les tentes et nettoyions les fusils. Nous cheminions quelque temps côte à côte, ranimés par la bonne conversation du matin, puis un étranglement de la piste, un défilé pierreux nous disjoignait — les paroles se faisaient plus rares — et le silence retombait sur notre maigre file indienne. Derrière nous, Jorge guidai c les mulets, et nous froissions du
genou avec un râpement morne, comme un gué interminable, le désert d'herbes peigné par le vent.

Nous traversions souvent d'immenses étendues de cette herbe sèche et craquante, couleur de paille, qu'on appelle le pajonal — et nul désert de sable ne pourrait donner l'idée de la tristesse de cette prairie momifiée et morte, comme desséchée sur pied par un mal mystérieux. Le bleu du ciel sur cette mer de paille virait à une teinte d'orage, le crissement de faux des pieds dans les tiges sèches agaçait les dents de sa grêle menue. Ces jours-là, l'étape était plus silencieuse que de coutume, et nous allions, absorbés par le crépitement incessant de ce frêle bruit de mort, dans un malaise vague : il nous semblait parfois que nous foulions le scalp de la planète.

Nulle part peut-être la nature ne m'avait paru atteindre à une netteté de lignes, à une austérité aussi lunaire. A l'horizon, l'air acide décapait cruellement chaque ligne, l'aiguisait, lui donnait sur l'œil l'attaque mordante du fil d'un rasoir. Sur ces chaumes tristes ne vibrait pas même une buée tremblante de chaleur. Nous marchions, le souffle court, les yeux meurtris, la bouche sèche, jusqu'à ce que devant nous un sillage brusque étoilât les herbes, et qu'un coup de feu brisât en miettes pour une minute le piège de cristal qui nous serrait les tempes de son gel.

En croisant sur ces hautes surfaces, parfois nous voyions venir à nous des montagnes. C'étaient toujours de ces grands volcans, aux lignes nobles, qui portent leur couronne avec une majesté solitaire de rois pasteurs sur les hautes steppes des Cordillères. Us s'annonçaient d'habitude au crépuscule, sous l'aspect d'un nuage blanc en forme de cône ancré au-dessus de l'horizon dans la brume violette. Le matin les suspendait sur l'horizon, collés au ciel d'une ventouse de neige plus incandescente que de la lave, liés seulement à la terre par un double cil d'ombre d'une ligne pure, à peine distinct encore des bancs de brouillard — pareils, sur le haut lieu de cette immense table, au geste symétrique et solennel des bras dans l'ostension. Puis, à mesure que nous fendions les herbes, l'apparition dérivait sur l'horizon plat selon une orbe d'astre, avivant successivement tous les coins du ciel — comme une blessure où la vie se fait plus attentive — d'un épiderme d'ange que le soir empourprait de fusées de rougeurs.
L'apparition s'effaçait, et il se faisait ce plus profond silence que le ciel de nuit connaît après le passage d'une comète.

Par les nuits de ces grands pâturages, nous sentions les poumons dans notre poitrine jouer comme une bête qui s'éveille d'aise, élastique et fine, à l'épiderme subtil. Le vent du soir dans les hautes herbes balayait de la terre la dernière trace de moiteur, l'offrait au ciel nocturne dans la fraîcheur d'une grève lavée des mers froides. Nous recherchions d'instinct pour le campement du soir l'emplacement d'un tertre bas; la flamme avivée par le vent faisait courir au loin une moire de cercles sur le luisant de l'herbe. Nous demeurions là longtemps, assis près du feu, surpris de cette lueur à l'horizon qui ne voulait pas mourir au-dessus des touffes noires. Le froid tombait : Jorge passait son poncho et s'éloignait vers les mules. Enfoui jusqu'au rebord de son manteau dans les herbes, il oscillait bizarrement à contre-jour sur la surface comme une statue portée sur un brancard. Une inquiétude exaltante prolongeait la veillée : sur ces plaines battantes comme une mer, le campement nous pesait comme l'ancre à un navire — comme par un soir de lune de détacher une barque, l'envie nous prenait de dériver, de nous laisser glisser dans les ténèbres extérieures comme dans un lit ouvert, odorant et plus secret. Orlando s'endormait : je me coulais dans les herbes, lissant du dos de la main les tiges déjà glacées, jusqu'à l'endroit éloigné où Jorge veillait près des mules, et je trouvais au fond de cette nuit deux yeux ouverts, comme le feu et la soupe chaude au bout d'une étape lointaine. Le feu mourait : avant le matin un peu de braise rose était le point le plus vivant de ces hautes terres, jusqu'à l'extrême horizon.

Il y a un allégement pour le cœur qui s'abandonne au pur voyage, et pour l'âme en migration, ne fût-ce que pour une saison brève, loin des maisons des hommes, un éventement d'ailes, une fraîcheur de résurrection. Dans ces nuits où le froid prenait possession de la terre comme un nouveau règne, mon cœur se repaissait de sa force. Etendu de mon long sur ce toit du monde, les paumes ouvertes sur l'herbe glacée, mes yeux se diluaient comme une encre aux profondeurs clémentes du ciel nocturne, le gonflement de ma poitrine déferlait comme une marée à l'approfondissement infini des espaces, mon regard brûlait dans l'air pur comme le pur regard sans but d'une vigie, l'écorce fendue des pierres en livrait le froid vivant jusqu'à mon cœur. Au cœur de la nuit dissolvante, toutes amarres rompues, toute pesanteur larguée, docile au souffle et porté sur de l'eau, j'étais un lieu pur d'échange et d'alliance. A demi-endormi déjà, dans l'excès de mon contentement, je serrais dans mes doigts la main de Jorge, en signe d'adieu et en signe de nouvel avènement.

Les jardins suspendus

Je suis entré dans la nuit fraîche des marronniers.

C'est toujours vers les lisières des villes de province, à l'insertion soudaine des quartiers d'usines désaffectées où tremblent au vent des bouquets de niasse, des déchets de lingerie comme des pariétaires au long des grilles lépreuses des fenêtres, dans un silence plus prenant que celui d'une émeute avant le premier coup de feu, que j'aime à suivre au fil des basses voûtes noires ces traînées longtemps humides sur l'asphalte où tiédissent englués au sol les pétales blancs et roses, et ces lourdeurs humides de l'air sous le tunnel de branches le plus impénétrable que j'aie jamais vu. Le vide des pavés sur la droite, intercepté par la retombée des arbres, surprend comme une étendue marine et l'on peut cheminer seul selon la pente vers des rivières tristes, cimetière tout l'hiver des embarcations de plaisance, des places envahies silencieusement par les gazons et les jeux sans bruit des enfants pauvres, avec parfois un wagon de marchandises engourdi ou la vocalise dérisoire d'un cerf-volant. Rien ne me va davantage au cœur alors que la terrasse étouffée de verdures noires d'un café somnolent de ces boulevards excentriques. La solitude est celle des franges habitées d'où l'on tourne l'épaule aux fenêtres — comme du haut des falaises d'un vélodrome plein à craquer le regard étourdi jusqu'à l'écœurement qui flotte sur les terrains vagues où pend du linge à sécher aux guimbardes des nomades, ou le laisser-aller incompréhensible de somnolence des gares de triage de banlieue. Les heures glissant sans effort et sans trace sur le cadran plumeux d'un ciel océanique entre les feuilles, l'averse incolore et battante dont rien ne protège, la salle vide, le bâillement domestique submergeant sans effort le comptoir — quelle halte ! — et vertigineusement, de n'aller à rien tout au long de ces singuliers boulevards de ceinture, du harassement dépaysant comme sous l'alizé de ces grands atolls de feuillages, sentir immobile circuler au flanc de la cité ce réseau de mort subite, et les grands coups de lance du désert jusques au cœur menacé des villes de ces tranchées familières du vent.

Les nuits blanches

Comme la figure de proue d'un vaisseau à trois ponts fourvoyé dans ce port de galères, au-dessus de la Méditerranée plate dont le blanc des vagues semble toujours fatigué d'un excès de sel se levait pour moi derrière une correcte, une impeccable rangée de verres à alcools, le visage de cette femme violente.

Derrière, c'était les grands pins mélancoliques, de ceux dont l'orientation des branches ne laisse guère filtrer que les rayons horizontaux du soleil à cette heure du couchant où les routes sont belles, pures, livrées à la chanson des fontaines. On entendait dans le fond du port des marteaux sur les coques, infinis, inlassables comme une chanson de toile au-dessus d'un bâti naïf de tapisserie balayé de deux tresses blondes, circonvenu d'un lacis incessant de soucis domestiques, avec au milieu ces deux yeux doux, fatigués sous les boucles, la sœur même des fontaines intarissables. On ne se fatiguait pas de boire, un liquide clair comme une vitre, un alcool chantant et matinal. Mais c'était à la fin un alanguissement de bon aloi, et tout à coup comme si l'on avait dépassé l'heure permise, — surpris le port sous cette lumière défendue où descendent à l'improviste pour un coup de main les beaux pirates des nuits septentrionales, les lavandières bretonnes à la faveur d'un rideau de brumes — c'était tout à coup le murmure des peupliers et la morsure du froid humide — puis le claquement d'une portière et c'était la sortie des théâtres dans le Pétrograd des nuits blanches, un arroi de fourrures inimaginable, l'opacité laiteuse et dure de la Baltique — dans une aube salie de crachements rudes, prolongée des
lustres irréels, la rue qui déverse une troïka sur les falaises du large, un morne infini de houles grises comme une fin du monde — c'était déjà l'heure d'aller aux îles.

Les trompettes d'Aïda

De grands paysages secrets, intimes comme le rêve, sans cesse tournoyaient et se volatilisaient sur elle comme l'encens léger des nuages sur la flèche incandescente d'une cime.
Sa venue était pareille à la face de lumière d'une forêt contemplée d'une tour, au soleil qu'exténuent les brouillards d'une côte pluvieuse, au chant fortifiant de la trompette sur les places agrandies du matin.

Près d'elle j'ai rêvé parfois d'un cavalier barbare, au bonnet pointu, à califourchon sur son cheval nain comme sur une raide chaise d'église, tout seul et minuscule d'un trot de jouet mécanique à travers les steppes de la Mongolie — et d'autres fois c'était quelque vieil empereur bulgaroctone, pareil à une châsse parcheminée entrant dans Sainte-Sophie pour les actions de grâces, pendant que sous l'herbe des siècles sombre le pavé couleur d'os de Byzance et que l'orgasme surhumain des trompettes tétanise le soleil couchant.

Moïse

Les yeux fermés sous les feuilles fraîches de ses troènes, le chemin d'eau m'emportait chaque après-midi à reculons comme une Ophélie passée dans sa bouée de fleurs, dissolvant lentement du front les clôtures molles.

Couché plus bas qu'aucune autre créature vivante sur l'oreiller fondamental, tombait sur moi la face des arbres comme la rosée d'un visage penché sur un lit de malade, et mettant le monde doucement à flot sur ma route comme un liège, j'étais fiancé aux anneaux sonores des ponts comme une gaze, de plain-pied avec le mufle bénin des vaches. L'ombre de la forêt sur la rivière mêlait à l'eau noire une douce tisane de feuilles mortes et d'oubli. Midi me trouvait dérivant au large ensoleillé de vastes grèves scintillantes, les mains closes sur le cœur, les paupières éclatantes de langueur, puis le somptueux froissement des roseaux dévorait les rives d'une palissade théâtrale de murmures, et mollement entravé comme d'une robe par les tiges aux longues traînes, engourdi au fond d'une impasse verte, les doux maillons de soleil de l'eau qui me portait comme un ventre, comme un qui regarde au fond d'un puits redescendaient jusqu'à moi en se dénouant sur le visage d'une femme.

Paris à l'aube

Il y a dans toute trajectoire un passage à vide qui retient le cœur de battre et écartèle le temps : celui où la fusée, au sommet amorti de sa course, se pose sur le lit de l'air avant de s'épanouir — où le gymnaste entre deux trapèzes, un instant interminable, appuie notre diaphragme à un vide de nausée — une perte de vitesse où la ville qu'on habite, et que recompose pour nous jour après jour, comme ces larves de lenteur qui flottent sur la moire d'une hélice, l'accélération seule, le volant lancé à fond d'un maelström d'orbites folles, se change en fantôme rien qu'à laisser sentir un peu son immense corps. Le jour qui se lève sur Paris n'a pas affaire avec l'exultation de la planète, avec le lever de soleil orchestral de la Beauce ou de la Champagne : il est le reflux aveugle d'une marée interne du sang — il est l'affleurement sur un visage vivant, à la surface d'une vie close, d'un signe de secrète et rongeante fatigue — l'heure où la vie se retire vers sa laisse la plus basse et où les moribonds s'éteignent — il est ce moment poignant, cette heure douteuse, où d'une tête aimée sur l'oreiller le visage s'envole, et, comme à un homme qui marche sur la neige, un masque inconnu s'oriente selon l'éclairage incomparable de la mort.

Ce cœur a beaucoup battu, et connaît maintenant que tant de beauté est mortelle. Il y eut des matins où, au fond des brumes du lit, le premier claquement amical d'un volet sur les ténèbres était la veilleuse rassurante qui brille toujours à la fenêtre d'un malade en danger — où les rues noires étaient les intervalles douteux d'une flotte à l'ancre d'étraves sourcilleuses, et où l'écho rassurant des pas sur l'asphalte ne pouvait donner le change sur son aptitude découverte à l'engloutissement. Dans l'air acide de l'aube qui se lève sur Paris, il traîne encore aujourd'hui par les rues vides, au pas du premier promeneur, quelque chose du coup de talon rude du marin qui éprouve le pont de son navire — il fond dans la bouche avec la première lampée d'air un goût de pain quotidien. La ville se dresse, ailée, effilochant son cocon de brumes jaunes, deux fois émouvante de sa force et de sa fragilité. Quiconque traverse Paris avant que ne se lève le jour traverse avec gêne un chantier engourdi en pleine marche, qui appelle instantanément l'herbe folle, une machinerie géante débrayée brutalement par le sommeil de l'œil et de la paume de l'homme, et déjà insensiblement érodée, ravalée à l'état panique de paysage par je ne sais quelle housse de pesanteur. Un désert à perte de vue de murs, de chaussées luisantes, et de miroirs d'eau claire propose chaque matin aux hommes la tâche exténuante de le fleurir tout entier, de le vêtir et de l'aveugler — comme ces maisons abattues qu'une palissade si exactement remplace, — d'une toile sans couture de circuits, de trajectoires et de rumeurs. Dans ces échafaudages machinés, ce labyrinthe de pistes luisantes, ces entassements de colonnes, le matin, comme un flot qui se retire, décèle à un troublant manque de réponse ce caractère de provocation pure à une activité incompréhensible qui demeure à une capitale aussi secret, aussi essentiel qu'à une femme la nudité. Cette heure aventureuse où Rastignac, du haut du Père-Lachaise, répond au défi, est en vérité une heure interdite. Un peuple entier a sécrété une carcasse à sa mesure monstrueuse pour y plaquer à bout de bras de toute sa hauteur la robe de ses millions de désirs. L'œil sacrilège qui glisse à travers la nudité grelottante d'une aube dans les rues de Paris surprend quelque chose du scandale d'un fond de mer entrouverte, de cet instantané plein de malaise d'une coupure encore exsangue que le sang dans une seconde va combler jusqu'à son bord. Une grêle rude de caresses s'apprête à fondre sur cette vacance amoureuse : le labyrinthe béant d'un ventre endormi et découvert féminise la ville, accroche à ses grottes secrètes les ressorts d'un éréthisme inlassable, attire dans ses rues à la première heure l'affamé et le solitaire, et
communique à la flânerie matinale le caractère absorbant et coupable de la possession.

Il y a une ivresse trouble à traverser, tremblante à l'extrême bord du repos nocturne, cette frange baudelairienne du « rêve parisien » où la ville, rédimée de toute servitude, s'engrène une minute aux formes pures de l'espace et du temps, où le long des failles lisses des rues comme dans un port saccagé s'égalise la marée des brumes, et où la cité, entraînée au fil de son fleuve, écoute maniaquement sonner l'heure aux horloges plus attentives, dans cette
majesté fascinante qui rebâtit de marbre une capitale à la veille d'un tremblement de terre. Le corps géant s'est dépris une fois de plus d'un coup de reins dédaigneux de tout ce qui le manie, comme une divinité aux yeux vides et bleuâtres qui se recouche, à nouveau déserte, pour peser sur l'horizon d'un poids pur.
L'étrangeté inabordable de la forêt vierge en une nuit revient expulser l'homme de l'ouvrage de ses mains.

Les yeux qu'on frotte clignent une seconde sur le gel de cette nécropole pétrifiante, une main secourable empoigne les outils, le soleil libéré d'un million d'énergies refoule à ses brouillards le fantôme d'une lucidité inhumaine, un sang tumultueux et confiant bouillonne à tous les canaux, ouate un timbre de mort, brouille des perspectives inexorables, une face aveugle et sourde, médusante, se dilue dans le jour qui monte avec les étoiles : pour Paris, comme pour la sentinelle biblique, le matin vient, et la nuit aussi.

Paysage

Victime de ce singulier désœuvrement qui s'accorde à la chute du jour avec les fins de dîners solitaires, j'avais gagné ce soir-là la grande table d'orientation du cimetière de l'Ouest.
Seuls peuvent rivaliser avec les sillons clairs des plaines à céréales, les avenues inégales creusées dans l'émotion passagère d'une Méditerranée, ces sérieux alignements de tombes enjambant les ondulations des collines qui se permettent, dans les faubourgs d'usines, d'engourdir parfois un coin du paysage sous leurs croûtes de pierre comme une Baltique sous ses banquises.

C'était comme un sort jeté à la belle chevelure frissonnante de la planète par une gorgone des pâturages, les immobiles chardons de pierre, les chicots de granité, les troncs sciés à mi-corps, le champ d'abatis des chapelles funéraires meublant de leur bric-à-brac dément une clairière canadienne désertée par les défricheurs à l'heure où fume la bonne soupe du soir.

Çà et là une hache oubliée, le grand arroi des pelles près d'une fosse fraîchement remuée ne laissaient pas que d'ajouter à l'illusion.
Des buissons de ronces s'entrelaçant de traîtreux fils de fer, c'était aussi tout à coup toute la musique des bombardements, quand le paysage aéré, allégé par un souffle folâtre, laisse pour une minute un jeu plus libre aux règles de la pesanteur — enfin il n'était pas défendu, sans doute, de fourrager dans l'imprévu de ces curieuses poubelles, on s'étonnait même de l'absence frétillante autour des boîtes à ordures du caniche matinal.

Quelque part, un clairon sonnait derrière une colline un remugle désenchanté de caserne, un de ces decrescendo solennels de cuivre qui s'accordent si bien à la croissance insouciante de l'herbe entre les pavés, des pâquerettes entre les tombes, et une petite revendeuse des faubourgs pourchassait au coin des stèles les premières violettes.

Pleine eau

Le cri d'un coq traîne par les rues vides, dans cette chaude après-midi de juin où il n'y a personne.
Le silence, profond comme un grenier à blé abandonné, gorgé de chaleur et de poussière.
Quel désœuvrement sous les voûtes basses de ces tilleuls, sur ces marteaux de portes où bâillent mille gueules de bronze !
Quel après-midi de dimanche distingué, qui fait rêver de gants noirs à crispins de dentelles aux bras des jeunes filles, d'ombrelles sages, de parfums inoffensifs, des steppes arides du cinq à sept !
Seul un petit nuage, alerte, blanc, — comme le nageur éclatant porté sur l'écume ombre soudain de stupidité la foule plantée sur la plage — couvre de confusion tout à coup le paysage endormi et fait rêver d'extravagance au fond de l'avenue un arbre qui n'a jamais encore volé.

Pour galvaniser L'urbanisme

Gêné que je suis toujours, sur les lisières d'une ville où cependant il serait pour nous d'une telle séduction de voir par exemple les beaux chiendents des steppes friser au pied même de l'extravagante priapée des gratte-ciel, déçu par le dégradé avilissant, la visqueuse matière interstitielle des banlieues, et, sur les plans, leurs cancéreuses auréoles, je rêve depuis peu d'une Ville qui s'ouvrît, tranchée net comme par l'outil, et pour ainsi dire saignante d'un vif sang noir d'asphalte à toutes ses artères coupées, sur la plus grasse, la plus abandonnée, la plus secrète des campagnes bocagères. Que ne pourrait-on espérer d'une ville, féminine entre toutes, qui consentît, sur l'autel d'une solitaire préoccupation esthétique, le sacrifice de cet embonpoint, moins pléthorique encore que gangreneux, où s'empêtre perversement comme dans les bouffissures de l'enfance la beauté la plus mûre et la plus glorieuse d'avoir été fatiguée par les siècles, le visage d'une grande cité. Le papillon sorti du cocon brillant des couleurs du rêve pour la plus courte, je le veux bien, la plus condamnée des existences, c'est
à peine s'il donnerait l'idée de cette fantastique vision du vaisseau de Paris prêt à larguer ses amarres pour un voyage au fond même du songe, et secouant avec la vermine de sa coque le rémore inévitable, les câbles et les étais pourris des Servitudes Economiques. Oui, même oubliée la salle où l'on projetait l'Age d'Or, il pourrait être spécialement agréable, terminée la représentation de quelque Vaisseau Fantôme, de poser sur le perron de l'Opéra un pied distrait et pour une fois à peine surpris par la caresse de l'herbe fraîche, d'écouter percer derrière les orages marins du théâtre la cloche d'une vraie vache, et de ne s'étonner que vaguement qu'une galopade rustique, commencée entre les piliers, soudain fasse rapetisser à l'infini comme par un truc de scène des coursiers échevelés sur un océan vert prairie plus réussi que nature.

Serais-je le seul ? Je songe maintenant à ce goût panoramique du contraste, à ce choix du dépouillement dans le site où s'édifieront les constructions les plus superflues, les plus abandonnées au luxe, palaces de skieurs, caravansérails, dancings des déserts, des Saharas, des pics à glaciers, où trouve à s'avouer avec naïveté je ne sais quel besoin moderne d'ironie et d'érémitisme. Revient surtout me hanter cette phrase d'un poème de Rimbaud, que sans doute j'interprète si mal — à ma manière : « Ce soir, à Circeto des hautes glaces... » J'imagine, dans un décor capable à lui seul de proscrire toute idée simplement galante, ce rendez-vous solennel et sans lendemain. Au-dessus de vallées plus abruptes, plus profondes, plus noires que la nuit polaire, de culminations énormes de montagnes serrées dans la nuit épaule contre épaule sous leur pèlerine de forêts — comme dans la « pyramide humaine » au-dessus des nuques de jeunes Atlas raidis par l'effort une gracieuse apparition, bras étendus, semble s'envoler sur la pointe d'un seul pied, — ou plus encore comme à là lueur du jour la céleste Visitation des neiges éternelles, leur attouchement à chaque cime de gloire dans une lumière de Pentecôte, — l'œil dressé sous un angle impossible perçoit en plein ciel d'hiver nocturne des phares tournoyants dans les sarabandes de la neige, de splendides et longues voitures glissant sans bruit le long des avenues balayées, où parfois un glacier dénude familièrement la blancheur incongrue d'une épaule énorme — et toutes pleines de jouets somptueux, d'enfants calmes, de profondes fourrures, et se hâtant tout au long des interminables et nobles façades des palais d'hiver vers la Noël mystérieuse et nostalgique de cette capitale des glaces.

Le souvenir charmant que j'ai gardé de cette ville où les feux de bengale roses éclataient dans les collines de neige, où la jeunesse dorée des quartiers riches, à minuit, s'amusait à jeter dans les précipices qui ceinturent ce belvédère de glace des torches enflammées qui rapetissaient mollement, régulièrement, dans la transparence noire, jusqu'à ce que, le souffle coupé par une nausée vague, on relevât les yeux vers la nuit piquetée d'étoiles froides, et qu'on sentît la
planète pivoter sur cette extrême pointe. Devant le perron du casino, deux avenues immaculées, escarpées, majestueuses, entrecroisaient une courbe à double évolution; lancées comme dans un toboggan, moteur calé, des voitures en ramenaient, vers les jolies banlieues verticales, les derniers fêtards sur le rythme doux des aérolithes, la lumière électrique, si pauvre toujours et si grelottante sur les rues blanches, je l'ai vue s'enrichir de sous-entendus d'au-delà, de magnifiques points d'orgue à chaque pli de la neige, plus suspecte et plus que les plaines de toutes les Russies lourde, pouvait-on croire, de cadavres de contrebande sous cet éclairage pestilentiel.

Mais, à quatre heures du matin, dans l'air glacé, les immenses avenues vides sous leurs lumières clignotantes ! Une brume vague montait des abîmes, et, complice de la somnolence du froid extrême, mêlait les étoiles aux lumières infimes de la vallée. Accoudé à un parapet de pierre, l'œil aux gouffres frais et nuageux, humides au matin comme une bouche, ma rêverie enfin prenait un sens. Sur les kilomètres vertigineux de ces avenues démesurées, on n'entendait plus que le bruissement des lampes à arc et les craquements secs des glaciers tout proches, comme une bête qui secoue sa chaîne dans la nuit. Parfois, au bout d'une perspective, un ivrogne enjambait la rampe d'un boulevard extérieur comme un bastingage.

Villes ! — trop mollement situées !

Et pourtant, des villes réelles, une me toucherait encore jusqu'à l'exaltation : je veux parler de Saint-Nazaire. Sur une terre basse, balayée devant par la mer, minée derrière par les marais, elle n'est guère, — jetées sur ce gazon ras qui fait valoir comme le poil lustré d'une bête la membrure vigoureuse des côtes bretonnes, — qu'un troupeau de maisons blanches et grises, maladroitement semées comme des moutons sur la lande, mais plus denses au centre, et comme agglutinées par la peur des grands coups de vent de mer. Assez tragique est l'abord de cette ville, que je me suis toujours imaginée mal ancrée au sol, prête à céder à je ne sais quelle
dérive sournoise. Des boqueteaux de grues géantes aux bras horizontaux se lèvent comme des pinèdes pardessus les berges boueuses, en migration perpétuelle, de ce grand fleuve gris du nord appelant comme une rédemption la blancheur des cygnes de légende qu'est devenue dans un mélancolique avatar final la rivière lumineuse et molle de la Touraine.

Par la vitre du wagon, on songe aussi, pris dans le champ d'un périscope, au camp d'atterrissage des géants martiens à tripodes de Wells.

Je lui dus, par un bel été, la surprise d'une de ces poétiques collusions, de ces drôles d'idées qui naissent parfois aux choses et laissent soudain interdite la pire fantaisie. Pardessus les toits de ses maisons basses, la ville, en moquerie profonde, je pense, de ses dérisoires attaches terrestres, avait hissé en guise de nef de sa cathédrale absente — haute de trente mètres et visible mieux que les clochers de Chartres à dix lieues à la ronde, la coque énorme entre ses tins du paquebot « Normandie ». Ville glissant de partout à la mer comme sa voguante cathédrale de tôle, ville où je me suis senti le plus parfaitement, sur le vague boulevard de
brumes qui domine le large, entre les belles géographies sur l'asphalte d'une averse matinale et tôt séchée, dériver comme la gabare sans mâts du poète sous son doux ciel aventureux.

Mais ce Saint-Nazaire que je rêve du fond de ma chambre existe-t-il encore ? Lui et tant d'autres. Villes impossibles comme celles que bâtit l'opium, aux lisses façades glaciales, aux pavés muets, aux frontons perdus dans les nuages, villes de Quincey et de Baudelaire, Broadways du rêve aux vertigineuses tranchées de granit — villes hypnotisées de Chirico — bâties par la harpe d'Amphion, détruites par la trompette de Jéricho — de tout temps ne fut-il pas inscrit dans la plus touchante des fables que vos pierres, suspendues aux cordes de la lyre, n'attendaient jamais, pour se mettre en mouvement, que les plus fragiles inspirations de la poésie. C'est à ce mythe qui fait dépendre, avec combien de lucidité, du souffle le plus pur de l'esprit la remise en question des sujétions les plus accablantes de la pesanteur que je voudrais confier les secrets espoirs que je continue à nourrir de n'être pas éternellement prisonnier de telle sordide rue de boutiques qu'il m'est donné (!) par exemple d'habiter en ce moment.

Pourquoi ne m'accrocherais-je pas à de telles pensées pour me donner le cœur de sourire parfois de leurs villes de pierres et de briques ? Libre à eux de croire s'y loger.
Le diable après tout n'y perd rien et, tout boiteux qu'il est, paraît-il, comme la justice, n'aura jamais fini d'en faire sauter les toits.

Robespierre

Cette beauté d'ange que l'on prête malgré soi, — par-delà les pages poussiéreuses d'un livre feuilleté jamais autrement que dans la fièvre, — à quelques-uns des terroristes mineurs : Saint-Just, Jacques Roux, Robespierre le Jeune, — cette beauté que leur conserve pour nous à travers les siècles, nageant autour d'une guirlande de gracieuses têtes coupées comme un baume d'Egypte, le surnom de l'Incorruptible — ces blancheurs de cous de Jean-Baptiste affilées par la guillotine, ces bouillons de dentelles, ces gants blancs et ces culottes jaunes, ces bouquets d'épis, ces cantiques, ce déjeuner de soleil avant les grandes cènes révolutionnaires, ces blondeurs de blé mûrissant, ces arcs flexibles des bouches engluées par un songe de mort, ces roucoulements de Jean-Jacques sous la sombre verdure des premiers marronniers de mai, verts comme jamais du beau sang rouge des couperets, ces madrigaux funèbres de Brummels somnambules, une botte de pervenches à la main, ces affaissements de fleur, de vierges aristocrates dans le panier à son — comme si, de savoir être un jour portées seules au bout d'une pique, toute la beauté fascinante de la nuit de l'homme eût dû affluer au visage magnétique de ces têtes de Méduse — cette chasteté surhumaine, cette ascèse, cette beauté sauvage de fleur coupée qui fait pâlir le visage de toutes les femmes — c'est la langue de feu qui pour moi çà et là descend mystérieusement au milieu des silhouettes rapides comme des éclairs des grandes rues mouvantes comme sur l'écran d'une allée d'arbres en flammes dans la campagne par une nuit de juin, et me désigne à certaine extase panique le visage inoubliable de quelques guillotinés de naissance.

Roof-Garden

Sur le rempart il y a un petit champ vert où poussent les églantines, les ravenelles, et les avoines de la nouvelle journée.

Parfois coulant comme un fleuve jaune, parfois un écheveau sous des ongles d'air, parfois la paille douce d'une chevelure blonde prise dans un rouet. Avec le soir, les chaumes sont un
reposoir où montent les fumées charmantes de la ville comme les corolles d'un bombardement de fête et de silence, et par les archères on voit le ciel écumer de nuages légers et les campagnes comme la poitrine d'une femme sous l'énorme chaleur. On épierre le champ à même sur le vide et la carapace des toits, et il y a des chemins couverts et des routes douces dans les herbes, les pierres, et la forêt balsamique des orties jusqu'à la plate-forme rase où le ciel sur la mer de paille est un orage mexicain, où l'air coule comme de l'huile dans la gueule d'un canon de bronze, et l'herbe folle au-dessus du fleuve frissonne sans cause comme l'épaule d'un cheval.

Salon meublé

Dans le jour très sombre — de cette nuance spécialement sinistre que laissent filtrer par un après-midi d'août torride les persiennes rabattues sur une chambre mortuaire — sur les murs peints de cet enduit translucide, visqueux pour l'œil et au toucher dur comme le verre, qui tapisse les cavernes à stalactites, une légère écharpe d'eau sans bruit, comme sur les ardoises des vespasiennes, frissonnante, moirée, douce comme de la soie.
Les rigoles confluant dans un demi-jour à l'angle gauche de la pièce nourrissent avant de s'échapper une minuscule cressonnière.
Côté droit, dans une grande cage de Faraday à l'épreuve des coups de foudre, jetée négligemment sur le bras d'une chaise curule comme au retour d'une promenade matinale, la toge ensanglantée de César, reconnaissable à son étiquette de musée et l'aspect sui generis de déchirures particulièrement authentiques.
Une horloge suisse rustique, à deux tons, avec caille et coucou, sonnant les demies et les quarts pour le silence d'aquarium.
Sur la cheminée, victimes de je ne sais quelle spécialement préméditée mise en évidence au milieu d'un profusion de bibelots beaucoup plus somptueux, un paquet de scaferlati entamé et la photographie en premier communiant (carton fort, angles abattus, tranche épaisse et dorée, travail sérieux pour familles catholiques, avec la signature du photographe) du président
Sadi-Carnot.
Dans la pénombre du fond du salon, un wagon de marchandises avec son échauguette, sur sa voie de garage légèrement persillée de pâquerettes et d'ombellifères, laisse suinter par sa porte entrebâillée l'étincellement d'un service en porcelaine de Sèvres, et le bel arrangement des petits verres à liqueur.

Scandales mondains

Le jour se lève dans une pluie d'éclairs de chaleur, salué par de maternelles chutes de neige.
Le travailleur à la chaîne, habile à scander de l'index le mol écoulement des minutes, soudain croit à une rémission particulière de son rêve, et s'endort.
Les bielles et les courroies de transmission sont tout à coup jonchées de primevères.
Le monde sommeille, le temps à peine d'éternuer un Ave Maria.

Ce canal sous la lumière éclatante de février.
Au bas de l'avenue en falaise, les vagues courtes rendent le bleu de l'eau insoutenable comme un empâtement rêche de peinture.
Devant, le pavillon du Yacht-Club, si noble, ces belles fenêtres Renaissance, ce quai long, ces quelques yoles sautillantes et, derrière, ce vague néant des prairies suburbaines entre les remblais de chemin de fer, comme un énorme bâillement de gueules vertes — avec ces beaux pylônes électriques entre lesquels les anges font de la corde raide chaque fois que le coup de canon du départ fait tourner la tête des spectateurs.
C'est du joli.

Dans les salons de la Résidence de Calm Beach, le soir de la Redoute Fleurie, le scandale majestueux de cette partie de bridge où, mis au pied du mur sur une exorbitante enchère, un personnage en frac et masqué de noir, accoudé à ma gauche, à la dernière seconde glissa négligemment dans ma manche ce neuf d'asperges qui m'assurait le grand chelem.

Mes plus délicats souvenirs ? ces soirées solitaires dans le rendez-vous de chasse de la Forêt
Noire.
Un grand feu de chapeaux-claque illuminait mes nuits, parfois, accoudé à un tesson de candélabre, je songeais : «Allons ! encore une nuit de clair de lune, — on va s'embarquer en masse à la jetée du Tambour-Major. »

Dans les nuits claires du pôle, j'ai parfois chassé, rien que pour sentir sous mes doigts leurs détentes d'oiseaux, ces crevettes glacées et brûlantes qui remontent des cavernes d'ombre et s'agglutinent par grappes au bord des crevasses pour voir étinceler la Croix du Sud.

Surprise-parties de la Maison des Augustules

Les trottoirs, ce matin-là, sont des escaliers de fontaines pétrifiantes où fument dans la perspective de beaux alignements de cataractes. Aucun souffle de vent, mais à perte de vue sur les boulevards on entend casser une à une les branches des marronniers avec un bruit de mousqueterie. De temps à autre, quelques reliures à armoiries font explosion dans les éventaires des quais de la Seine, — des gousses géantes entrent en déhiscence sur le zinc des estaminets.

Partout des visages de bois; la journée s'annonce rude; sur la Montagne Sainte-Geneviève, par intervalles, on signale une grêle serrée de boules de bleu à lessive.
L'aube à peine levée, l’affluence des facteurs est à Saint-Julien.

Transbaikalie

Les rendez-vous manqués d'amoureux au creux d'une carrière de porphyre, — la géhenne et la gigue démente des bateaux en feu, par une nuit de brume, sur la mer du Nord — les géantes broussailles de ronces et les hautes couronnes de cimetière d'une usine bombardée — ne pourraient donner qu'une faible idée de ce vide pailleté de brûlures, de ce vau-l'eau et de cette dérive d'épaves comme les hautes eaux de l'Amazone où mon esprit n'avait cessé de flotter après le départ, au milieu d'énigmatiques monosyllabes, de celle que je ne savais plus nommer que par des noms de glaciers inaccessibles ou de quelques-unes de ces splendides rivières mongoles aux roseaux chanteurs, aux tigres blancs et odorants, à la tendresse d'oasis inutiles au milieu des cailloutis brûlés des steppes, ces rivières qui défilent si doucement devant le chant d'un oiseau perdu à la cime d'un roseau, comme posé après un retrait du déluge sur un paysage balayé des dernières touches de l'homme : Nonni, Kéroulèn, Sélenga.

Nonni, c'est le nom que je lui donne dans ses consolations douces, ses grandes échappées de tendresse comme sous des voiles de couvent, c'est la douceur de caillou de ses mains sèches, sa petite sueur d'enfant, légère comme une rosée, après l'étreinte matinale, c'est la petite sœur des nuits innocentes comme des lis, la petite fille des jeux sages, des oreillers blancs comme un matin frais de septembre, — Kéroulèn ce sont les orages rouges de ses muscles vaincus dans la fièvre, c'est sa bouche tordue de cette éclatante torsion sculpturale des poutrelles de fer
après l'incendie, les grandes vagues vertes où flottent ses jambes houleuses entre les muscles frais de la mer quand je sombre avec elle comme une planche à travers des strates translucides et ce grand bruit de cloches secouées qui nous accompagne sur la couche des profondeurs — Sélenga, c'est quand flotte sa robe comme un vol de mouettes ensoleillé au milieu des rues vides du matin, c'est dans de grands voiles battants, ocellés de ses yeux comme une queue d'oiseau à traîne, ce sont ses yeux liquides qui nagent autour d'elle comme une danse d'étoiles — c'est quand elle descend dans mes rêves par les cheminées calmes de décembre, s'assied près de mon lit et prend timidement ma main entre ses petits doigts pour le difficile passage à travers les paysages solennels de la nuit, et ses yeux transparents à toutes les comètes ouverts au-dessus de mes yeux jusqu'au matin.

Truro

Les flèches de la cathédrale de Truro sont maintenant deux cônes de maçonnerie compacte, et l'aspect des façades a beau demeurer le même, l'espace est étrangement mesuré aux pièces
habitées par l'épaississement anormal des murs; quant à la population — le sourire mesquin et tordu de quelqu'un à qui on a marché sur le pied — on dirait d'un bernard-l'ermite expulsé par une intumescence interne de sa coquille.
Truro souffre encore sans se plaindre.

D'année en année, la croissance de l'aubier minéral rétrécit vers l'intérieur des pièces l'espace disponible; en même temps la lutte sournoise du génie végétal contre les angles vifs s'observe à plein : déjà nombre de salles à manger sont en rotonde, et j'ai souvent, invité dans la haute
société de la ville, l'impression anachronique de prendre le thé dans un donjon.
Les meubles qu'on n'a pas eu la précaution de mouvoir sont scellés aux murs par le progrès de la gangue vitreuse, assez comparable par son aspect ganglionnaire à ces plaques muqueuses qui, de jour en jour, par les hivers froids, bourgeonnent sur l'ardoise des urinoirs.
La minéralisation gagne particulièrement vite les draperies : l'aspect est resté encore souple que la main fait crouler les franges des rideaux en une friable poussière de craie.

On a beau éloigner sa couche des murailles et cacher son appréhension sous le prétexte de la mode ancienne des lits de milieu, il arrive parfois que le visiteur au petit matin tâte du doigt un drap déjà rigide, ou crève d'un orteil impatient une insidieuse pellicule de marbre, comme un poisson troue d'un coup de queue la jeune glace des mers du Sud.
Le phénomène des stalactites ne s'observe guère que par les saisons pluvieuses, dans les parages du Faubourg Maritime.
Ce n'est pas qu'il y ait à proprement parler danger, encore qu'on cite déjà des phénomènes subaigus et des cas d'occlusion accélérée des issues de secours, et cependant — quoique, je le reconnais, sans raisons vraiment péremptoires — je me permets de déconseiller dorénavant le séjour de Truro, car dans de telles pièces, comme dit le poète, on ne loge pas seulement son corps, mais aussi son imagination.

Un Hibernant

Le matin en s'éveillant, les doubles fenêtres l'emprisonnaient dans la forêt vierge de leur délicate palmeraie de glace.
Il n'était besoin que de les arroser pour qu'elle poussât en une nuit.
On s'étonnait cependant à peine de marcher la tête en bas : le ciel n'était plus que du terreau gris sale, mais la voie lactée de la neige éclairait le monde par-dessous.
Tous les visages étaient beaux, rajeunis, — la neige enfantait des corps glorieux.
A midi dans le jardin de neige et d'ouate, debout sur un pied et retenant son souffle, il réaccordait le silence.
Le soir le labyrinthe duveteux du brouillard cadenassait la maison, — les portes restaient battantes.
Puis le rayon de lune rôdait autour de la chambre jusqu'à ce que la fenêtre posât sur le lit une grande croix noire.
Ces délicates escroqueries lumineuses pourtant n'étaient pas toujours sans danger.

Unité originairement synthétique de l'aperception

Non, je ne suis pas venu pour cela, si c'est ce qui te tourmente. Laisse donc. A quoi bon !

— pas de gestes — nous nous entendons mieux que tu ne penses. C'était pendant que tu dormais à poings fermés que cette idée m'était venue. L'expression est curieuse — avoue-le

— mais j'ai prise au besoin ailleurs que dans les défauts du langage, et je ne saurais lire à livre ouvert dans de si curieux épanchements nocturnes. Il n'y a rien là qui puisse te blesser.

Je me suis trouvé, puis perdu dans les couloirs de ce théâtre, comme une aiguille dans une botte de foin.

J'avais rencontré en rêve une femme fort belle. Tu ris déjà, tu crois ne pouvoir supporter une allégorie aussi bouffonne. Pourtant, je suis plus vieux que tu ne penses.

Une figure de style t'accompagnait quand tu croyais te porter seule à d'aussi coupables extrémités.

J'ai ce pouvoir. Mais une minute encore, et ce sera trop tard. La chance d'une porte entrebâillée sur une lumière, qui claque au moment où on passe devant, très tard, dans ces couloirs d'hôtel d'une ville inconnue où tout désoriente. Naturellement, on n'entre jamais.

J'ai eu le plaisir de saluer ce matin le poète Francis Jammes, au volant de son cylindre à vapeur.

Tu n'as pas de secrets pour moi. Les serrures que tu poses çà et là sur les portes douteuses par où tu t'évades ? Je suis revenu aussi des coups de tête et des portes qui claquent sur un circuit monotone, comme des salles de musée où tout ramène à l'issue du fatigant manège de chevaux de bois. Non, je voulais parler seulement de cette intonation singulière, un peu trop aiguë — tendue si tu veux — que tu prenais à ce week-end de juin dernier pour me raconter ton voyage dans un wagon excessivement comble. Longtemps, cette note un peu flûtée fit pour moi baisser d'un degré l'intensité du jour, si parfois je la retrouvais dans ces méandres d'une conversation à bâtons rompus où je l'avoue tu excelles. Des bêtises.

J'ai connu une maison où on servait les petits fours dans des feuilles de roses — mais tout de même, trop, c'est trop.

Ce sont de bien grands mots. Pourtant, en quittant Lucien à la sortie du théâtre, j'ai trouvé ta conduite singulière. La conversation, c'est vrai, s'était mal engagée ! Lucien est un charmant garçon. A tous points de vue. Mais tu es nerveuse.

J'ai deux grands bœufs dans mon étable. Cela peut surprendre — mais après tout n'a que la valeur d'une simple constatation.

J'ai pensé à Hélène, en lisant le dernier roman de Mauriac. Tu ne trouves pas ? Tous ces chagrins ont beaucoup abrégé la vie de sa mère.

Nous faisons un brin de causette dans les couloirs du métro, quand je descends vider mon seau de toilette.

Non, rien. C'était une idée. Tu vas rire. Mais, comme les adolescents vont dans les musées bien tenus rêver de préférence sur la solution d'un humble problème technique, — moi je me suis souvent surpris à contempler une statue de Jeanne d'Arc, ou la photographie d'une pêcheuse de crevettes, — captivé toujours au-delà de toute mesure par l'image absorbante d'une femme prolongée par un étendard.

Venise

Sur cette plage où la neige volait de conserve avec de légères frondaisons d'écume, aux rayons du soleil de cinq heures, je sonnais à la grille du palais Martinengo.
J'étais seul au centre géométrique de ce gigantesque haussement d'un sourcil de sable — encore quelques minutes et les dunes sonnant la retraite allaient me barrer le passage des vagues de leurs blonds escadrons. La sonnerie pénétrait comme un quatorze juillet de pétards et de drapeaux des corridors somnolents comme de l'huile, des galeries de bronze aux dérisoires armures de pacotille, dérangeait sous un repli d'ombre le coffre aux trésors. Le bois de pins, derrière, était tout à coup semblable à la lumière minérale des projecteurs, quand l'orchestre prélude au clair de lune de Werther. C'était bien, je pouvais me le dire avec ravissement, la solitude. Au-dessus de moi claquait au vent, solennel comme un portant de théâtre, le volet d'une haute fenêtre au milieu d'une galopade de sable. La mer tonnante d'un bout à l'autre de la baie raccourcissait l'issue d'une escapade douteuse. De la main gauche je cherchais à briser le plus délicatement possible la vitre d'un de ces charmants coffrets du quinzième où se dissimule parfois la bouche d'un avertisseur d'incendie. Le spectacle qui s'ensuivit ne pourrait trouver d'analogie que dans une panique nocturne de transatlantique, une explosion de batterie de jazz, un carnaval de jugement dernier, lorsque d'un seul élan trente sonnettes comme des vrilles taraudèrent les fondations de l'hôtel, et avec la majesté d'une sonde touchant le fond de la fosse des Philippines descendit vers moi comme un rideau de fenêtre la barbe du patriarche de l'Adriatique.

Vergiss mein nicht

Ce que tu fais à cette heure tardive de la nuit ?
Peut-être assise à coudre dans cette lumière bonne des soirées diligentes, des mains soigneuses, cette foisonnante envie du bon ouvrage qui délie les langues pour un babil bienveillant sous la lampe, et les chaudes pensées gaies qu'on distribue à la ronde à l'absent amical — peut-être à la fenêtre devant un bois de pins sous la lune brillante, tu touches le grand froid minéral qui rôde entre les planètes avec les doigts mouillés de ta main, et tu penses que je suis, loin, derrière cet horizon où s'enfonce un train empenné de ses douces lumières, si enivré de son bruit de fer dans la nuit calme — peut-être un livre me trahit-il dans un battement d'éventail de ces pages tournées dans la fièvre au vent doux d'une chevelure, et des infortunes te bouleversent où rien ne te paraîtrait tout à coup plus malséant que j'aie aucune part — ou bien dans la chambre où tu t'endors, où soudain tout me déserte et t'oriente selon les mystérieux indices du prochain matin, tu coules au milieu de tes rêves dans l'enivrement d'être si seule, et travaille avec délices pour les voleurs de nuit toute une ruche de mauvaises abeilles.

Villes hanséatiques

Éveil d'une jeune beauté couchée sur le gazon près d'une ville, devant l'étincellement de l'eau et la paresse de dix heures, sous la lumière bleuâtre.
Les clochetons et les tours de cette ville très ancienne, ses hautes rues étroites pour le grondement et les émeutes de la foule affamée des sièges, les arbres somptueux du mail pour ombrager les bijoux trop riches, éteindre les velours orgueilleux et fermer une résille de soleil sur les cheveux des jeunes femmes aux jours de triomphe et de parade, et les places triangulaires sous le soleil cruel avec leurs senteurs puissantes d'immondices.
L'air coule et lave les ponts comme un fleuve bleu en spirales musicales.
La petite ville noble dentelle un abrupt de rêve sur l'horizon au-delà d'une prairie de fête coupée par un fleuve, mais toute la lumière chaude est pour approfondir sur le foin coupé l'arôme d'une chevelure étouffante, et ourler un pied et une main nue dont les doigts jouent sur les cordes compliquées de l'air.

Written in water

Certes, il me dure d'être condamné à cette malédiction de l'épaisseur.
Ce corps comme une outre plombée, pourrissant comme tout ce qui a ventre, et toute la servitude humaine dans ce mot, mot qui décapite les étoiles, le plus dérisoire, le plus
clownesque que recèle le langage, graviter.
Rien ne m'a jamais bouleversé comme l'avatar souriant de promesse au pied de mon lit dans son cadre de peluche d'un personnage devenu miroir, — et, sans doute à la fin lourd d'un secret de divine paresse, dissous dans le plan et confié au médiateur le plus consolant qui soit pour moi de l'infini.
Pourrait-on jamais vivre qu'à fleur de peau, se prendre à d'autres pièges qu'à ceux des glaces et — déplié comme ces belles peaux de bœuf qui boivent le ciel de toute leur longueur — déplissé, lissé comme une cire vierge au seuil des grands signes nocturnes — bouquet séché qui livre ses souvenirs dans le noir — devant cette photographie jaunie dans son cadre de peluche ai-je jamais pu me glisser, tarot mêlé au jeu du rêve, entre les feuillets de mon lit sans songer au jour où — sans âge comme un roi de cartes — familier comme le double gracieux des bas-reliefs d'Egypte — plat comme l'aïeul sur fond de mine de plomb, à la belle chemise de guillotiné, des albums de famille, — désossé comme ces beaux morts des voitures de course dont le cœur se brise de se réveiller trop vite au creux d'un rêve splendide de lévitation — je retournerai hanter ma parfaite image.

 

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Les nuits du parking St. Georges

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Jean-Claude Paillous

 

Les nuits du parking St. Georges

  Nouvelle


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1 - André

 

                                  C’est à l’âge de cinquante-trois ans qu’André Testut fut contraint de prendre une retraite anticipée, et de quitter définitivement la police pour : « insuccès répétés et mise en danger de ses coéquipiers dans l’exercice de ses fonctions ».

 

D’un naturel effacé et modeste, il n’avait pas contesté la sanction, reconnaissant même des fautes qu’il n’avait pas commises dès qu’il eut connaissance de la belle prime de licenciement, assortie de son reclassement vers une fonction de gardiennage idéale pour un jeune retraité, peu pénible et moins sujette aux risques de ce métier qu’il ne regretterait pas. C’est ainsi que d'officier de police, il se vit rétrogradé gardien de nuit et caissier occasionnel au parking souterrain du quartier St Georges, pour le petit nombre des années qu’il lui restait avant de toucher sa retraite à taux plein. Cela ne pouvait mieux tomber, ce métier qui lui avait tant apporté dans la fierté naïve de ses débuts, n'était plus pour lui que désagréments, témoin ce genou mal remis d’une balle de Colt 45 prise « dans l’exercice de ses fonctions ».

Et ce n’était pas la prime qu’il touchait qui l’empêchait de boiter !

 

Lors de son pot de départ dans les locaux du commissariat que, privé de rancune, il avait voulu somptueux, en sus des nombreuses marques d'affection délicates et des cadeaux qui le touchèrent aux larmes, il eut une surprise de taille sous la forme d'une simple enveloppe, à l'effigie officielle des Services. Cette surprise mentionnait le nom de code de "22", suivi d'une date et de la mention "bien du gouvernement" qu'il était autorisé - à titre exceptionnel - à emmener et conserver par devers lui en tant que retraité par anticipation des services de la Police Nationale.

Plus qu'un code, "Vingt-Deux" était le nom d'un animal à quatre pattes : celui-ci avait été le compagnon rapproché d'André de longues années durant, au cours d'investigations où son flair faisait merveille sur les produits dopants ; mais encore, le chien s'étant pris d'une affection sans partage pour André, il devint la mascotte du commissariat à qui on laissait toute liberté dans l'enceinte des locaux, tant il se montrait affectueux, propre et discipliné à la fois. L'animal, bienvenu partout, sautait dans le véhicule de fonction d'André dès la portière ouverte, quel que soit l’objet de la mission, et se tenait sur les places arrière silencieux. Parfois, André le repoussait - il n'y avait pas que le trafic de drogue dans le métier ! Alors, le chien déconfit retournait l'oreille basse s'allonger sous le bureau d'André à l'étage, jusqu'au retour de celui-ci : Vingt-Deux avait choisi son maître.

 

André devait cependant aller le prendre et le ramener tous les jours au chenil rejoindre ses congénères.

Se sentant seul à l'issue de son divorce, on avait finalement admis qu'il l'emmenât chez lui - et s'en occupât. La bête comme l'homme s'en étaient trouvés heureux, jusqu'à ce que, l'odorat déclaré vieillissant, Vingt-Deux soit remplacé par un plus jeune et par là même "déclassé". André avait alors rédigé une demande officielle d'adoption de l'animal, légalement "bien du gouvernement". La chose administrative était d'une lenteur telle qu'André avait été autorisé par le Principal à conserver l'animal en attendant la réponse officielle, qu'on lui promit affirmative ; mais allez savoir...

Il n'en avait jamais parlé au chien, et il demeurait inquiet.

 

Le curieux nom de l'animal - même dans la police, les nombres sont peu usités - venait d'une négligence du chef-éleveur du chenil régional des services, qui affectait une fiche d'identité numérotée à chaque chiot né dans l'année, ainsi qu'un nom - habituellement. Or, médusé devant l'animal aussi attachant qu'exceptionnellement doué, l'homme peina à lui trouver un nom qu’il voulait original, et "22", d'un simple report des derniers chiffres de son matricule en colonne deux où il inscrivait les noms, fut conservé pour le chien, peu soucieux de répondre à un numéro plutôt qu'à un nom. Certains virent là une facétie de l'éleveur-dresseur, facétie que le pauvre animal, grandi, traîna comme un boulet, car on riait beaucoup du nom - et de lui croyait-il.

 

Le verre du départ à la main, André ne retenait plus sa joie : les collègues avaient même joint un saumon fumé entier à l'intention de Vingt-Deux pour "arroser" l'évènement car - trait peu commun - celui-ci préférait, et de loin, le poisson à la viande.

On laisse à imaginer la joie de l'animal, demeuré ce jour-là au logis - les beuveries, même dans la police, sont mal comprises des animaux -, au retour de son maître un peu éméché brandissant le cadeau au puissant fumet.

 

 

2 - Le centre St.Georges

 

                            Le "Nouveau St. Georges" comme on le nommait encore n'était rien de moins qu'un quartier neuf bâti au cœur de la vieille ville - chantier longtemps controversé il est vrai : le vieux quartier, insalubre et mal famé, avait fait place plusieurs années durant à un immense cratère au pompage incessant, préservant des eaux de pluie de malencontreux vestiges gallo-romains qui en avaient stoppé net le creusement. A l'issue de fouilles peu significatives - voulues ainsi disaient certains -, les travaux reprirent pour laisser enfin place au quartier "chic" que l'on connait aujourd'hui, grand centre commercial tous commerces sur deux niveaux, dont un en sous-sol ; le tout complété de l'indispensable parking souterrain. On s'en était donné à cœur joie : pour la région tout entière, le centre St Georges était l'aboutissement exemplaire des idées neuves d'alors, triomphe éclatant du moderne sur l'ancien, du néon sur la grisaille : partout du marbre, de l'acier poli, des couleurs, du verre, des lumières vives, de rutilants escalators et des boutiques au luxe tapageur. Le prêt à porter dernier cri (poussé à la lecture du prix pour certains), le bibelot d'apparat, l'épicerie surfine, la coûteuse chaussure "Made in Italy", la décoiffante coiffure d'avant-garde, enfin tout ce qui compte au cerveau du citadin (plus souvent encore des citadines) pour briller dans une société où la chose est de règle, avait été jeté là, en pâture aux plus fortunés - mais aussi à ceux qui désiraient le paraître. On avait de même fait place à des maisons de crédit, de téléphonie mobile, des agences de voyage, ainsi qu'à plusieurs restaurants où clientes et clients, majoritairement pressés pouvaient, nouveauté venue alors d'outre-Atlantique, prendre leur repas en quelques minutes à peine. Ainsi, sans se dévêtir ni s'asseoir, on se nourrissait debout devant des guéridons rehaussés dont le verre et l'acier inoxydable, aveuglants de reflets sous les spots surpuissants intégrés au plafond, vous poussaient à laisser sans tarder votre place au client suivant, sandwich au pain mou avalé au plus vite : ici, on n'avait pas le temps.

 

André n'aimait guère ces lieux et, les rares fois où il était venu c'était - il y a longtemps déjà - avec Françoise, qui s'équipait là de pied en cap, mettant à mal le modeste budget de leur ménage. Partie d'elle-même, il ne la regrettait pas aujourd'hui, et s'interrogeait toujours sur ces années passées avec elle : au bout du compte, tout les séparait.

 

 

 

3 - Le parking

 

                             Relayant les deux employés de jour, André prenait ses fonctions dès vingt heures, pour quitter à deux heures du matin, heure où s'opérait la relève suivante. Un battement d'un quart d'heure, où releveur et relevé devaient se passer les consignes, était de rigueur. Ne détestant pas la nuit et d’un naturel plutôt solitaire, il se fit rapidement à ce travail peu pénible, auquel il finit par trouver le charme paisible d’un quotidien routinier. Peu porté sur la littérature jusqu'alors, et lassé des revues qui se lisaient si vite il se mit à la lecture ; sans conviction et pour tuer le temps d'abord, puis dans une boulimie qui le surprit : outre les romans à la mode, les auteurs classiques comme les philosophes et les poètes passèrent entre ses mains fébriles. Au sortir d'un milieu peu porté sur la littérature autre que la prose des rapports officiels, il ne se serait pas cru capable de tenir en mains de telles épaisseurs de papier relié plus d'un quart d'heure.

 

Par un système de roulement, les gardiens disposaient de deux week-ends sur trois - si la mécanique ne s'enrayait pas de congés-maladie ; on devait alors composer "avec".

Les évènements d’une de ses nuitées se chiffraient à peu de chose, et le plus souvent il n’aurait rien eu à consigner dans le registre, si les habitudes de la profession n’avaient voulu qu’on en justifiât l’exercice : il inventait alors des bénignités plausibles, procédé appris de la bouche même du précédent gardien, ou réitérait des évènements passés qu’il  griffonnait, les paraphant à la va-vite, et il refermait le cahier d’un claquement sec, en fonctionnaire consciencieux. Il aimait sentir à son visage le souffle aux effluves rassurants du livre qu’il refermait, dans la bonne conscience du travail fait.

 

Au début, la réalité de son exclusion encore fraîche, il ressentit le poids d’une punition, d’autant plus lourdement que les trois niveaux, tous en sous-sol, avaient à toute heure des allures de prison, voire de mitard : les néons blafards, le béton nu des plafonds aux larges poutres, les poteaux écornés peints jusqu’à mi-hauteur de couleurs salies, ce réseau de tuyauteries apparentes dans les couloirs, les odeurs d’huile, de combustion et de pneu que les grands ventilateurs ne parvenaient pas à avaler, et le tout ignorant du soleil, tout cela portait aux idées noires. Mais ces odeurs-là passaient à la longue pour familières, et l’odorat aurait pu s’y oublier s’il n’y avait eu, à moins de quinze mètres du poste de garde, les exhalaisons des toilettes. Au premier sous-sol où était le bureau principal - le sien - l’évacuation des sanitaires connaissait en effet quelques irrégularités. Et, même si Koulibali, jovial Sénégalais avec qui il avait noué des rapports amicaux n’épargnait pas sa peine, au balai, à la serpillère et au désinfectant, il y avait de fréquentes obstructions, dues à une clientèle trop souvent malveillante et malpropre contre laquelle on ne pouvait rien.

A cela, il se faisait plus difficilement.

 

Au terme de quelques mois cependant, le sentiment de rejet, de se percevoir en rebut de la police jeté là s’estompa jusqu’à ce que, telle la tendance anticyclonique inversée, il y puisât au contraire un sentiment de supériorité sur ses anciens collègues qui, eux, demeuraient bel et bien exposés aux intempéries, comme au stress et aux dangers du métier. Il avait payé de sa personne pour cela, et son genou difficilement plié sous le bureau le lui disait assez. Aussi, finit-il par accepter la situation, jusqu’à lui trouver mille avantages, et il préférait bien son guichet vitré à celui des banques, ici au moins on vivait sans la hantise du soufflant sous le nez. Certes il y avait bien un coffre, mais de trop modeste tentation et le plus souvent vide. Il arrivait pourtant que l’ennui se fasse sentir, lorsque le côté paisible de cette tranquillité en faisait trop et que, certaines nuits, ses rondes multipliées ne puissent le garantir de ce demi-sommeil qui, plus que réprouvé par le règlement, pouvait lui coûter sa place. Aussi craignait-il par-dessus tout cet assoupissement qui vous menait aux douceurs perfides du somme proscrit, malgré de rares visites des responsables de la société des parkings de la ville.

 

André se trouvait désormais heureux de sa situation, qui allait le conduire sans coup férir à la retraite en quelques années, d’autant que son salaire de gardien, augmenté de sa retraite de fonctionnaire et de la prime d’invalidité lui donnait une certaine aisance. Il y avait pourtant cet horaire perturbateur de sommeil car une fois chez lui, son voisinage éveillé troublait le silence de sa nuit sans étoiles.

 

 

 

4 - Suspicion

 

                                   C'est à plusieurs reprises qu’André avait remarqué, toujours garée sur la même place du troisième sous-sol, cette fourgonnette blanche à l’effigie d’une entreprise de plomberie dont le nom, René Duterrié, s’étalait sur les flancs, assorti d’images propres à la profession, peintes naïvement. Privée de vitres dans sa partie arrière, le véhicule n’avait d’autre particularité que le banal d’un véhicule d’artisan ; l'homme, aperçu parfois, était abonné au parking, qu’il rejoignait en fin de journée, y abandonnant le véhicule pour la nuit et s’en retournant à pied.

Ce petit fourgon là lui rappelait - de la même marque - celui qu’ils utilisaient autrefois pour les planques, avec ses anciens collègues policiers, et que l’on nommait  « le sous-marin », rapport à son périscope dont la sortie était planquée dans un des capots de ventilation du toit. André conservait des souvenirs mitigés de ces longues veilles, jour et nuit près d’habitations où logeait quelque malfrat ; qu’on arrêtait rarement d’ailleurs car, même si le tuyau était bon, on était le plus souvent repérés : à la longue on devenait bruyants dans ce foutu camion, à taper le carton et à vider le frigo de ses bières - « fallait bien tuer le temps avant de coffrer le malfrat », comme disait Bernard Legros, un rigolo qui avait toujours des mots bien placés. Le plus terrible c’était en été : on crevait de chaleur là-dedans, et il fallait se désaltérer en permanence, un vrai four que c’était, alors la bière, ça y allait, et il fallait remplir plusieurs fois par jour ce frigo ridicule, un « Camping Gaz » au couvercle bleu sur lequel on s’asseyait parfois ; il le revoyait encore. L’hiver dans le froid, c’était pas idéal non plus : on pouvait pas laisser tourner le moulin pour avoir le chauffage, alors on buvait du café à pleins thermos et on se tapait un bon coup de gnôle avec : on allait pas se laisser crever de froid. Y en a qui disent que dans la police on boit de trop, je voudrais les y voir moi, ceux-là, faut se mettre du cœur au ventre : hormis  les risques, on fait un métier difficile, faut des compensations ! Sûr que dans l'action ça gâterait le réflexe, mais quelques bibines de plus ou de moins en planque dans le sous-marin, quelle importance...

 

Une nuit, faisant sa ronde au parking un étage après l’autre, André passait silencieux devant la même fourgonnette au troisième sous-sol après avoir bavé d’envie devant un superbe coupé Mercédès noir - le huit cylindres que c’était, fallait voir !-, garé non loin de là, lorsqu’il crut entendre quelque chose bouger derrière la tôle. Il demeura figé un moment. Le bruit ne se renouvela pas - d’ailleurs il n’était pas tout à fait certain, si proche du grand ventilo d’aération qui ronronnait. Sans attacher beaucoup d’importance à ce détail, il retourna à son poste se disant qu’ayant le choix, il ne se garerait pas juste devant un ventilo, lui. D’ailleurs la plupart évitent ces places, au nombre de six, deux par étage, qui restent le plus souvent vides : ça fait du boucan, ça décoiffe et ça pue !

 

André voyait toujours la fourgonnette sur la même place, bien que son propriétaire la prît chaque journée, et garée de la même façon, arrière vers la grille du ventilo. Il consulta le registre informatique, et trouva en effet un abonnement, trois mois payés d’avance, au nom de René Duterrié, artisan plombier-chauffagiste. Aucun numéro de place n’était spécifié, l’homme avait probablement jugé peu commode l’attribution d’une place à barrière verrouillable ; alors, pourquoi se garer systématiquement au troisième niveau, précisément sur cette place-là, alors que tant d’autres demeurent vides aux étages supérieurs, sans avoir à prendre l'ascenseur ou l'escalier. Sa mémoire policière fut sollicitée en bloc : on avait vu cas semblables, de malfaiteurs pénétrant par des conduits d’aération y creuser pour faire évader un des leurs, ou accéder à la salle des coffres de quelque banque. Il y avait dans le centre commercial attenant au moins deux cibles possibles : la bijouterie « Rêve d’Or » et le Crédit Lyonnais. André Testut maintint une surveillance discrète, non seulement du véhicule, mais de l’entrée de la ventilation. Le boyau, au départ bétonné, faisait un bon mètre de diamètre, et s’y introduire à quatre pattes était à la portée de quiconque : les responsables de l’entretien ne faisaient pas autrement, une fois l’an ; le passage entre les pales du ventilateur arrêté, au nombre trois, se déhanchant un peu, était possible pour un homme de stature moyenne. Il suffisait de retirer la grille, fixée par huit goujons de faible taille scellés au mur, et de couper le moteur en cisaillant un des câbles parfaitement accessibles. Clé à molette, pince et lampe frontale suffisaient.

 

Au fil des jours cependant, rien de nouveau n’apparut au fil de ses rondes : la fourgonnette était bien inhabitée durant la nuit, et le boulonnage du ventilateur demeurait vierge de tout démontage (il avait enduit deux des écrous supérieurs de cambouis). Il reconnut s’être échauffé un peu vite : trente ans de police, ça marque à vous faire voir une densité de coupables égale à celle des poils sur un paillasson. Il oublia le plombier, laissant les investigations aux investigateurs - dont il n’était plus : il n’allait pas reprendre du service, non !

Il se contenterait de faire son boulot de gardien de nuit.

 

 

 

5 - Y a pas que le boulot

 

                                    Sur l’invite de son ami François, André s’était depuis peu converti à la pratique paisible du fil dans l’eau, ce qui lui permettait de se retrouver en excellente compagnie : on était là, selon les jours, jusqu’à cinq joyeux drilles à raisonner - finement - sur le comportement de l’objet flottant trahissant la créature à écailles, comme sur des sujets parfois notablement éloignés. Ce passe-temps qui se voulait plutôt matinal, le voyait souvent bâiller, jusqu'au répit offert aux poissons sur le coup de dix heures. Sortait alors des paniers tout l'arsenal d'un joyeux casse-croûte, assorti des breuvages d’un terroir national que l’on sait immense. Puis, d’une énergie nouvelle on immergeait à nouveau - autre bouchon, autre liquide - et la surveillance reprenait, la fesse au panier d’osier rembourré, la main au roseau. On rentrait le plus souvent bredouilles, mais la matinée avait été belle. Un des lieux favoris pouvait se pratiquer quasiment par tous temps, sous le couvert de saules et de peupliers garantissant de la pluie fine comme du soleil excessif des étés. S'étant fait de nouveaux amis au bord de l'eau, André trouvait là un heureux palliatif à sa fonction, par trop solitaire et recluse, au sein de ce parking sinistre et ignorant des saisons.

 

Par une chaude fin de matinée, lassés d’un poison moqueur ses amis, mariés, se retiraient. Personne n’attendait André sur le carreau de sa cuisine, sourire et casserole en main, et même s’il lui arrivait d’envier ces retours embaumés de plats fumants André avait, lui, sa liberté. Cela aussi avait sa valeur.

Il décida de poursuivre encore un peu sa quête poissonneuse, non parce que cela mordait, mais pour jouir encore un peu du bien-être où il se sentait plongé ce jour-là, privé de toute envie, serein - heureux peut-être.

Certes il y avait eu Françoise dans sa vie, oui, Françoise. Il n’y avait même eu qu’elle durant ces huit années d'un bonheur devenu inégal sur la fin - lassée des horaires aussi désordonnés que nocturnes de sa fonction, elle l’avait un jour menacé :

- Je ne passerai pas ma vie entière avec toi si tu n’obtiens pas des horaires plus réguliers, change de boulot s'il le faut !

André, qui appréciait alors son métier aux missions nocturnes, pourvoyeuses du mystère que le jour n’offrait pas, et de cette liberté hors du ménage avec les collègues, n’avait pas réagi, sous-estimant la menace en humeur passagère. Il avait eu tort mais se rassurait maintenant, certain qu’une femme plus aimante l’eût mieux compris, comme il eût réagi différemment lui-même à des paroles plus douces. Après la séparation, plongé dans un métier qui le captivait encore, il s'était fait à la solitude. Contraint à déménager pour un plus petit appartement, il avait choisi le cœur de la grande cité, et, proximité incite, s'était remis à sortir : un peu le café-théâtre ou le concert, un peu le cinéma ou les bistrots de la ville devant son café ou son demi ; la visite de quelques amis comme Robert ou Lucien, et les promesses de ses amitiés nouvelles du "Bouchon Garonnais" comme il les nommait joyeux, tout ceci ajouté à la présence placide et bienfaisante de Vingt-Deux qui était toujours là, non, il n'était pas à plaindre.

 

Un œil sur l’eau animée de quelques remous, il appâta d’une pincée puis, rêveur, laissa vagabonder son esprit vers de vitales futilités lorsque son bouchon, soudainement redressé, plongeait en immersion lente. Il ferra. Cela résistait sans lutter. Quelque carpe, se dit-il à la réaction molle, ou bien le fond, encore. Il rembobina prudent. Cela venait, lourd et par saccades : - Je racle le gravier - pas de friture au bout de la ligne se dit-il, ralentissons au moulinet et sauvons le fil ...

Et en effet, le gros bouchon apparut, traînant une touffe d’herbes aquatiques ; quelques tours de plus, et la poignée d’une espèce de cartable vint alors crever la surface ; épargnant sa monture de seize centièmes il le sortit à l’épuisette, le décrocha et le laissa tomber sur l’herbe. Une eau boueuse s’échappait de la fermeture éclair du porte-documents de similicuir, équipé d’une mince poignée. Il ne paraissait pas avoir trop souffert de son séjour dans l’eau : fermeture oxydée, enveloppe salie mais peu déformée.

- Pêcher un cartable : si les amis étaient là, on ferait le plein de rigolade pour quinze jours, pas moins ! se dit-il.

 

L’esprit du découvreur de trésor, André jeta un regard circulaire autour de lui : il était seul sur la rive. Le prenant par sa poignée, il soupesa l’objet, qu’il avait trouvé plutôt lourd dans l’épuisette. Il fit glisser la fermeture qui lui résista un peu, entrouvrit et laissa s’écouler l’eau encore prisonnière ; un épais renflement rectangulaire, au contour marqué de craquelures, indiquait dans un des coins inférieurs la présence de quelque objet, ou d’un étui. Il fit glisser le contenu sur l’herbe. Une trousse noire à fermeture éclair rejoignit le sol la première, frappée du logo « Canon » ; le reste n’était que documents informes et détrempés, à l’encre illisible, certains imprimés, d’autres écrits à la main, brouillons probables, notes à l’écriture baveuse et décolorée dans des dossiers au carton ramolli. D’autres papiers encore, enfermés dans un cahier à pochettes de plastique, étaient demeurés partiellement lisibles. Enfin deux stylos bille souillés d’encre tombèrent dans l’herbe.

André saisit précautionneusement l’étui, l’ouvrit et, comme il s’y attendait, y trouva un appareil photo du modèle ancien, passablement défraîchi par l’eau qui s’en écoulait.

- Modeste trésor, se dit-il.

Il allait restituer le tout au fleuve lorsque son passé de limier, qui lui avait aux anciens jours dispensé quelque joie refit surface : pourquoi ne pas emporter tout ça et l’examiner à loisir chez lui - juste pour le plaisir ?

Il referma le tout et, s’assurant à nouveau de n’être pas vu, glissa le produit de sa pêche miraculeuse d’un trait dans son panier, en referma le couvercle, plia sa ligne et s’en fut sans délai, tel le voleur pressé d’évaluer son butin. Il riait même de son audace, pressant le pas comme autrefois au sortir de l’école, le paquet-surprise dérobé à l’épicière serré sous le blouson ! Il gravit l’escalier sans ralentir et ne reprit son souffle que devant le porte-documents, qui gouttait encore, posé sur l’évier de sa cuisine.

 

Il jeta les deux stylos, irrécupérables, étendit les papiers sur un torchon sec, délaissa le cahier aux pages cristal avec l’intention d’y revenir plus tard. L’appareil photo, du modèle à pellicule, le laissa pensif un moment. Il s’agissait d’un compact automatique bon marché, au rembobinage électrique évidemment défunt. Derrière une fenêtre minuscule, le compteur gradué indiquait dix-neuf : des photos avaient été prises. André s’assit. Déjà sa curiosité se muait en raisonnement grave et mesuré : qui avait appuyé sur le déclencheur, et quelle sorte de criminel avait, son geste accompli, jeté trop vite les preuves au fleuve qui se chargerait, croyait-il, de les dissoudre en ses eaux ? Voici qu’il se revoyait faisant parler les pièces à conviction enfermées, muettes encore, dans des sacs de plastique à glissière ; recherche d’empreintes, poils et cheveux, fibres de tissu, comptes rendus d’analyses diverses en main : il revivait ces moments-là. Il s’enferma dans les toilettes lumière éteinte et serpillière au bas de porte, ouvrit le dos de l’appareil photo. Il en extirpa la pellicule et se mit en devoir d’en réintroduire la longueur exposée dans son enveloppe de métal, la dévidant précautionneusement dans le noir pour l’introduire, centimètre après centimètre, entre les lèvres de feutre étanches d’où s’écoulaient encore quelques gouttes d'eau. Il ralluma la lumière.

 

Si la pellicule n’était pas trop ancienne et n’avait pas séjourné trop longuement dans l’eau, elle était développable. En tout cas sa curiosité le voulait - et cela n’était guère ruineux. Il la mit à sécher près du radiateur, posée sur une chaise.

André eût préféré développer lui-même, comme il le faisait autrefois, au labo de la police où il avait ses entrées : qui sait ce que recélaient ces images ? Son estomac oublié fut satisfait d'un repas sans fioriture - ni friture : pêcher un cartable ! Quelques restes oubliés au réfrigérateur et une omelette au fromage calmèrent sa faim.

 

André avait fini par acheter ce bel appartement de l’ancien quartier bourgeois de la ville, dans cette rue de la Dalbade où certaines façades à la pierre sculptée attiraient jusqu’au touriste Russe ou Japonais, tombé là on ne sait comment, et encombrant le trottoir par dizaines certains jours. Pièces vastes, hauts plafonds à moulures, cheminées de marbre à l’ancienne bien conservées, deux portes fenêtres sur le balcon côté cour, André s’y sentait bien, d’autant qu’à la nuit tombée, la rue était calme ; et, son financement étant presque achevé, il se voyait un avenir serein.

 

C'est dès le lendemain qu'il put confier le développement de la pellicule à un photographe inconnu, qu'il alla quérir à l'autre bout de la ville, lui laissant un nom d'emprunt. Il retira les photos le surlendemain, sous les remarques du professionnel :

- Je regrette, vos images ne sont pas très bonnes ; j'ai fait le maximum mais le plus habile ne peut faire mieux que ce qui est exposé sur le négatif ... de plus, la pellicule était ancienne, non ?

- Oubliée dans l'appareil depuis bien longtemps, au point que les photos seront une vraie surprise ! fit-il avec un brin de malice.

André régla et retourna chez lui impatient, surprise en poche.

 

Comme pour une réussite aux cartes, il aligna les dix-huit photos (la dix-neuvième ne montrait que le ciel) en deux rangées sur sa table. Un voile grisâtre, plus ou moins opaque, les recouvrait toutes. Il y avait là quelques photos de famille autour d'une table, des images de paysages qu'il ne put situer, et des photos de groupes exclusivement masculins : une dizaine d'individus, plutôt richement vêtus, figuraient plusieurs fois sur ces images aux arrière-plans d'habitations bourgeoises. Il détailla méticuleusement tous ces faciès, l'un après l'autre, essayant de se rappeler les avoir vus au département fichiers et finissant par se prendre au jeu - non, il n'en connaissait aucun.

- Le coupable est là, encore faut-il l'identifier, fit-il tout haut en souriant.

Et à la vérité, comme on le disait à l'école de police, "si certains types de faciès font de meilleurs coupables que d'autres, c'est la perspicacité de l'enquêteur qui doit faire la différence."

Il n'y avait peut-être pas grand-chose à tirer de ces images mais, qui sait si, un jour...

André glissa les photos dans l'enveloppe et les rangea.

 

 

 

 

6 – Routine

 

                                Accablé parfois d’un manque de sommeil les jours de pêche, André s’imposait alors un nombre de rondes accru afin de ne pas s’effondrer, accoudé sur son bureau, devant les six écrans de surveillance. Ces écrans, disposés par trois sur deux étagères superposées, et placés juste devant la grande baie qui donnait sur la rampe de l’entrée principale, ne lui montraient le plus souvent que du banal : hormis les automobiles, il y a peu à voler dans un parking, et depuis sa prise de fonction, on ne déplorait pas encore ce genre d’incident - du moins n'avait-il pas enregistré de plainte. On notait au mieux quelque rendez-vous galant - présumé adultère, on ne la faisait pas à un policier - tout au fond du troisième sous-sol, et il arrivait que son écran de contrôle affichât quelque jambe dénudée levée plus haut que le siège, puis tout rentrait dans l’ordre. Ceci avait le don de le rendre envieux, aussi détournait-il les yeux de ces parties de plaisir où il n’était pas convié, éteignant parfois même l’écran indiscret - où rien de répréhensible ne se passait : paix aux amoureux !

 

Cependant, André n’avait pas oublié la fourgonnette du plombier, que ce dernier persistait à garer sur la place 372, dos au ventilateur. S'il n'avait rien constaté de nouveau, par désœuvrement comme par jeu, armé d’un escabeau et d’une clé à pipe, il avait dirigé la caméra «6»  vers le véhicule, caméra sur laquelle il gardait un œil, assis sur ce fauteuil aux roulettes grinçantes, qu’il se promettait toujours de huiler. Il était mieux là qu’assis sur la glacière dans ce fichu sous-marin ! - seul cependant.

- On est jamais contents, fit-il tout haut pour tenter de se convaincre du contraire.

Jour après jour, André visionnait les images stockées en son absence, sans qu’il perçût de mouvement suspect autour de cette fourgonnette. Les faits et gestes de l’artisan n’étaient autres que ceux d’un homme qui, au petit jour ensommeillé, partait visiter ses chantiers et veiller à leur bonne conduite, un vieux porte-documents de cuir noir entaché de plâtre sous le bras.

 

- Assez ! se dit André - me voici redevenu policier ? : La camionnette, le cartable, pourquoi ne pas aller vérifier la culpabilité des morts au cimetière ! Il devait bien convenir qu'il avait du mal à se défaire de ses réflexes d'investigateur, qui décidément lui collaient encore à la peau.

 

 

 

7 - Vingt-Deux reprend du service

 

                                    André, qui  avait longtemps hésité à demander l'autorisation d'emmener son chien avec lui pendant les heures de travail, et qui s'attendait à un refus, fut au contraire très bien accueilli lorsqu'il déclina le pédigrée de Vingt-Deux à son employeur, qui n'était autre que le directeur de la florissante société Darci, gérante des parkings et autoroutes de la région : ce grand labrador mâle au pelage clair, jeune et vigoureux encore (il mentit un peu sur l'âge), placide et discipliné, pouvait se montrer tout à fait efficace à la garde - en sus de ses capacités de pistage des stupéfiants, où ses états de service étaient tout à fait éloquents.

On exigea simplement qu'il le tienne en laisse hors du bureau, et qu'il n'hésite surtout pas à le museler si nécessaire en présence d'autres chiens. Là-dessus, on rit encore aux dépens de l'animal, toujours plus lassé d'un nom si lourd à porter : que ne l'avait-on appelé Médor ! Sinon, un chien de garde au parking était un plus appréciable. On lui proposa même une prime mensuelle pour la nourriture et les soins de l'animal qui, si elle ne permettait pas le caviar, autorisait largement sardine et maquereau, voire un dimanche par mois la tranche de saumon au canidé piscivore.

 

L'homme comme la bête se trouvèrent satisfaits, et ce fut dès le lendemain soir que Vingt-Deux fit connaissance avec les lieux, que son maître lui fit parcourir longuement. En limier méthodique et suspicieux - tel son maître -, celui-ci s'imprégna olfactivement de toutes les senteurs, de toutes les odeurs, arômes ou pestilences que recélait le parking et, si André eût pu connaître lui-même le centième de ce que la truffe affûtée de l'animal expert transmettait à son cerveau de chien, il fût pris de vertige : il y avait en ces sols, en ces murs, contre les pneus de ces autos, au bas des piliers tout l'historique des lieux et de ceux qui les fréquentaient, de l'humain jusqu'à l'insecte en passant par le rat, aussi clairement imprimé que dans les livres d'histoire.

Il suffisait de savoir lire.

 

André aménagea une belle caisse vernie et un confortable plaid à carreaux en canapé canin pour son compagnon, lui assigna une place d'angle en son bureau, et la vie continua paisible. Vingt-Deux accepta d’assez mauvaise grâce de ne pas franchir le seuil du bureau. Mais nul ne peut raisonner pleinement un animal : il y eut des évasions. André en connaissait les prémisses : cela débutait par un dressé et une rotation lente de son cou, assorti de dilatations-contractions accélérées de ses narines puis, plongé dans l'océan olfactif dont l'humain ne perçoit que les tempêtes, on le voyait s'animer de soubresauts plaintifs, puis de quelques faux-départs, retenu qu'il était par l'invisible lien d'obéissance. Il suffisait alors qu'André s'absente un moment pour que soudain le lien fictif se relâche et qu'il s'échappe. C'était alors un ravissement pour Vingt-Deux, qui parcourait les trois niveaux à un train fou mais silencieux et se tenant loin des clients, sachant bien que ces derniers auraient tôt fait de se plaindre de sa présence - interdite. Narine basse, il réitérait toutes les lectures précédentes, ne s'attardant pas si elles allaient s'effaçant, sautait de joie aux écrits nouveaux et, s'il n'était pas vu, y laissait lui-même - bouteille à la mer - son message. Se désintéressant des effluves humains, par trop nauséeux, il repérait tout passage animal, avec une préférence marquée pour ceux de son espèce. Parfois cela le rendait fou, il tournait sur lui-même, allait-venait aux senteurs enivrantes de femelles inaccessibles dont il ne pouvait que constater, de loin, l'asservissement par la laisse à quelque humain. La laisse, oui, la laisse, condition propre à tous les siens.

Puis il revenait bien vite pour éviter le châtiment ; comme ces moments de liberté volée étaient merveilleux ! S'il avait été raisonnable sur la durée, il s'en tirait d'une simple paire de coups de laisse sur le dos ; ça ne faisait pas très mal d'ailleurs car André - Vingt-Deux le savait - l'aurait bien laissé libre et ne le frappait qu'à contre cœur. André espérait seulement que Vint-Deux ne se mette pas en tête de faire des avances au caniche, belle bête hautaine, blanche comme neige et parfumée de l'épouse du proviseur du Lycée Fermat ; si quelques jets d'urine sur les roues du cabriolet blanc de l'excellente personne pouvaient le contenter, tout irait bien.

 

 

 

 

8 - Vingt-Deux fin limier

 

                               C'est peu avant Noël que se produisit l'évènement qui allait alimenter durablement les discussions dans la ville :

Simple fait dont on n'aurait pas supposé les retombées, Vingt-deux faussa encore compagnie à André, mais de façon prolongée cette fois, alors que celui-ci devait relever à la main la barrière d'entrée qui rendait l'âme, pour laisser pénétrer coup sur coup plusieurs clients ; il dut même parlementer avec l'un d'eux, véritable fâcheux animé d'une colère visiblement contractée ailleurs, et qu'il désirait vider en ces lieux. André conserva son sang-froid - qu'il pouvait avoir chaud - et ces quelques minutes furent mises à profit par l'animal voyant son maître occupé pour s'échapper.

 

Depuis plusieurs semaines déjà, André avait remarqué un comportement nerveux de l'animal qui, sur le seuil du bureau, humait longuement les airs où lui seul savait puiser le renseignement. Renseignement qui, depuis quelque temps, semblait contenir autre chose que les coordonnées géodésiques de ses congénères, présences détectées qui le remplissaient habituellement d'une joie discrètement glapissante. Rien de tout cela : au contraire, Vingt-Deux, narines grandes ouvertes demeurait figé en silence, tel le chien d'arrêt au repérage. Et s'il s'échappait, il était de retour dans les cinq minutes.

 

Ce soir-là, au terme d'une demi-heure Vingt-Deux n'était toujours pas revenu.

- Le tranquille retraité de la police à quatre pattes ferait-il une vraie fugue ? Se prendrait-il de la folie des jeunes chiens ? Un animal choyé, nourri mieux que bien (trouverait-il un maître lui donnant du poisson frais ?), couche entretenue propre, eau de boisson agrémentée de grenadine, que voulait-il de plus ?

- Une chienne, tiens, évidemment, il avait flairé quelque effluve femelle ! Pourvu qu'il n'y ait pas de casse, pourvu qu'on ne s'interpose pas entre l'objet de ses désirs et lui ! André se rappelait combien redoutables étaient les élans sexuels du paisible animal...et cette barrière en panne qui réclamait sa présence permanente ! Entre deux manœuvres, il appela le service d'entretien - on lui promit un passage le lendemain matin sept heures, on ne pouvait faire mieux. En attendant, André prenait à la main les tickets qui, heureusement, s'imprimaient encore à l'issue du paiement, et manœuvrait la barrière de même. A cette heure tardive - une chance - il n'y avait guère affluence.

André dut persister ainsi jusqu'à la relève, il était seul et Vingt-Deux ne revenait pas...il jeta un regard à sa montre : trop long pour une fugue sexuelle se dit-il : qu'était-il donc passé par la tête à ce diable d'animal ? Aucun jappement ne parvenait de ce parking aux trois quarts vide, colossale caisse de résonance à la réverbération puissante et multipliée : il n'y avait pas eu de ramdam, on aurait entendu - c'était déjà ça.

- Le bougre a encore la dent belle, une morsure et nous voilà licenciés tous deux sur plainte : une fois suffit ! se disait André.

Vint l'heure de la fermeture, et (cet animal avait une pendule dans la tête) Vint-Deux parut enfin, tout au fond du parking, fouettant de la queue :

- Et satisfait avec ça ! dit André tout haut.

Il eut tôt fait de constater que l'animal tenait une assez grosse boîte ronde dans la gueule, qu'il portait le cou fièrement dressé, tel le rapporteur de bâton satisfait.

- Où est-tu diable allé te fourrer !...et que ramènes-tu là ?

Dans un geste d'offrande, le chien déposa la boîte bleue aux pieds de son maître qui restait sans voix. André ne se baissant pas tout de suite, Vingt-Deux poussait la boîte plus avant de son museau, le regard braqué sur son maître.

André finit par la saisir de ses deux mains et faillit la lâcher : son métal était humide et glacé, comme au sortir d'un réfrigérateur ; lourde, elle avait l'aspect de ces boîtes de métal rondes, contenant marrons glacés, bonbons de luxe ou pruneaux fourrés. Elle approchait les vingt centimètres de diamètre pour six à huit de haut, dans les tons bleus avec, peint sur le couvercle, un trois-mâts aux voiles rouges sur une mer bien formée, un soleil géant occupant tout l'horizon de ses rayons stylisés. On lisait sur le couvercle :

 

"CAVIAR BHOGOSSIAN, PARIS

SPÉCIAL RÉSERVE HOUTO-HOUSO"

et en plus petit :

"Caviar de Beluga Bulgare, premier choix"

 

Déposant la boîte sur son bureau et intimant du doigt la caisse à Vingt-Deux, André dut s'asseoir ...

- Mais qu'as-tu donc fait ! fit-il à l'animal percevant, l'œil contrit, que le cadeau ne plaisait pas. Du caviar, et une grosse boîte, rien que ça, où as-tu bien pu le prendre ? - le voler, donc.

La tête en étau entre ses deux mains, André se demandait dans quel pétrin Vingt-Deux l'avait précipité : on allait croire qu'il avait dressé ce chien à voler du caviar ! (ce qui, vu le passé olfactif de l'animal et son goût immodéré pour la chair à écailles, était tout à fait plausible...).

"Bhogossian, Paris", cela lui disait bien quelque chose... où avait-il vu ce nom ? Ce fou de poisson aura voulu tâter du nec plus ultra, de l'œuf d'esturgeon !… Et, incapable d'ouvrir la boîte mais l'ayant reniflée, compte-t-il que je la lui ouvre?...Vingt-Deux ne bougeait pas. André faillit lever la main sur lui, puis se reprit : l'heure était plutôt à la réflexion.

Un long moment masquée d’un nuage trop épais de questions, la lumière se fit soudain : Une épicerie fine venait en effet d'ouvrir en haut, dans la galerie, déjà repérée par cette fine gueule, qui tirait sur sa laisse dans sa direction lorsqu'André prit le pain à la boulangerie voisine l'autre soir...

- Ce serait donc ça, fit-il pensif.

 

- Tu m'as mis dans de beaux draps, fit André au chien qui enfouissait son museau entre ses deux pattes avant déployées, les yeux mi-clos.

Que faire ?...

André réalisa soudain qu'à cette heure de la nuit, le magasin était fermé : Vingt-deux avait volé ce caviar dans le parking - à moins qu'il ne l'ait pris quelque part dehors, un chien comme lui avait été dressé pour se faufiler partout.

- Ramener la boîte dès demain à l'ouverture de la boutique ? - et comment expliquer tout ceci ?

- La conserver ?

- S'en débarrasser ? - solution séduisante... quel dommage pourtant !

André décida de rentrer chez lui sans en parler à Francis qui le relevait ; peut-être la nuit porterait-elle conseil - il placerait la boite au réfrigérateur en tout cas. D'ailleurs il était souffrant, ce mal de tête n'en finissait pas, il toussait et mouchait, quelque rhume ou quelque bronchite encore ?

- Du caviar, ce chien vole du caviar ! Un coup à finir en taule, oui...

André indemniserait s'il le fallait.

 

Durant le trajet en auto, le chien s'agitait de brefs soubresauts sur la banquette arrière, et gémissait sur des notes aigües, comme lorsqu'il demandait quelque chose : le caviar peut-être ?! Passant devant la pharmacie de nuit en haut des allées Jean-Jaurès, André s'y arrêta : il fallait  soigner cette toux. Toute une faune nocturne était dans l'entrée, certains inertes et couchés à même le béton, épaves tombées là des suites de l'alcool ou de la seringue - ces derniers espérant de l’aide, les premiers quêtant pour la bouteille suivante. Une fois repoussés sans ménagements alcooliques et junkies barrant le passage (il en connaissait deux, délinquants notoires sans envergure), il put obtenir, à travers l'étroit guichet de la pharmacie blindée pour un siège au canon, du sirop et des comprimés au prix de nuit.

 

Rendu au 23 bis rue de la Dalbade, voyant la boîte sertie d'un ruban de fraîcheur qu'il ne retira pas, André se défit de l'objet du délit au frigo, dont il poussa le bouton moleté sur le dix.

Las et fiévreux, il souffla un moment : quelle histoire...!

Immobile sur le canapé, pattes avant allongées tel le sphinx, le regard figé sur la porte du réfrigérateur, Vingt-deux gémissait toujours sur le même ton.

Trois heures du matin.

André était incapable de prendre une décision avec ce mal de crâne qui ne le quittait pas, et cette impression de fièvre qu’il ressentait, malgré les cachets.

Alors, d'un geste raisonné, ouvrant la porte grinçante du bar, il en tira la bouteille du vieil Armagnac salvateur, celui des grandes occasions, celui où l'on puise les grandes décisions, celui qui, parfois, savait guérir certains maux. Il se servit d'une cérémonieuse parcimonie, fit longtemps tourner le liquide doré dans son verre, but religieusement, déposa son verre sur la table basse, laissa doucement aller son dos contre le dossier du fauteuil - et s'endormit sans éteindre la lumière, sous l'œil  déçu de Vingt-Deux qui ne tarda pas, lui non plus, à piquer du museau. Dans la pièce, on n'entendait plus que le ronflement nourri du réfrigérateur, qui s'éreintait à l'obtention de la température étonnamment basse programmée, pendant que le reste de la maisonnée dormait paisible...

 

 

 

9 - Petit déjeuner - où Vingt-Deux fait des siennes

 

                          La maisonnée ne s'éveilla pas avant dix heures du matin. Une sensation de compression crânienne pour l’un et de faim pour l’autre réveillèrent les deux êtres vivants, alors que le troisième, fait de matière plastique et d'acier s'endormait enfin à porte fermée, heureux d'avoir pu atteindre, terrifiante gageure qui l'avait lessivé, la température de trois degrés en quelques heures à peine. L'humain, l'animal et l'inanimé jouent sur des terrains différents.

André s'étirait sous le regard vitreux du chien ensommeillé qui bâillait, la gueule grande ouverte, toutes dents dehors. Tout lui revenait, en bloc : la barrière en panne, le client récalcitrant, le caviar, la lucarne de la pharmacie de nuit au gardien ensommeillé, le pitoyable junkie baignant dans ses vomissures, le SDF en délire agressif, mauvaise nuit ! Après une bonne douche, il infusa un bon thé rouge corsé-sucré, avala trois madeleines et prit quelques respirations en pleine conscience pour s’apaiser. Une fois la pâtée dispensée au chien, il ne pouvait plus reculer devant l'incontournable : ouvrir le réfrigérateur, en extraire la prestigieuse boîte bleue et… en faire quelque chose.

Il mit en premier lieu son ordinateur à contribution, qui sut lui dire la valeur de l'objet : pour les deux cent cinquante grammes spécifiés, vu la référence et la marque, il avait au frais pas moins de trois-mille-sept-cents euros de ces œufs noirs aux reflets verts ! Dans cette boîte. Google le clamait, indifférent - lui.

Cela donnait le tournis.

 

Quel diable de chien avait-il là ! - En l'occurrence, le seul coupable serait son maître et personne d'autre...et qui sait combien de boîtes sont stockées dans ces chambres froides, à St. Georges ? - Le nouveau casse du siècle, faisant fi du bijou comme de l'or, pourrait-il être de ces périssables petites billes ?

- Pièce à conviction, fallait-il se séparer de la boîte bleue ?

- Certes oui, l'objet brûlait les mains mais à tout prendre et le risque étant déjà pris, il était absurde de ne pas goûter au mets des rois !

Ce qu'il fit, non sans cérémonie d'ailleurs : table de cuisine lessivée-rincée-essuyée, nappe blanche-à-fleurs-mauves des invitations, assiette et cuillère de style, essuies-bouche à jeter aux motifs artistiques : André sortait la panoplie de fête pour lui seul et pour l'occasion trop belle.

Tel le prêtre au Saint Sacrement, la serviette du maître d'hôtel au bras, André ouvrit son réfrigérateur, intimidé du contenant sans pareil, qu'il prit tel le ciboire et déposa au centre géométrique exact de sa table parée du repose-plat pré-déposé. Il s'assit, laissa un moment son souffle apaisé le situer au présent des circonstances, puis il ferma les yeux un moment.

Hors l'impatience, il était temps d'officier : André, tirant sur le ruban adhésif rouge qui en retenait l'ouverture, ouvrait la boîte et déposait le couvercle retourné sur la table. Il se recueillit un moment devant les mille petites sphères noires aux reflets d'émeraude, promesse d'une génération piscicole à jamais perdue.

 

Ce fut, alors qu'il saisissait entre ses doigts la fine cuillère d'acier, que l'irréparable se produisit : cédant à une force supérieure que seuls les animaux connaissent, Vingt-Deux, qui jusqu'alors feignait le réveil lascif sous un œil morne bondit, jeta ses deux pattes sur la table et s'empara du trésor qu'il gloutonna dans son gosier avec force éclaboussures, n'en laissant pour ainsi dire à peu-près rien.

Le drame avait duré quelques secondes.

Plus de trois mille Euros engloutis d'un bloc par l'animal, ça faisait mal !

Et André, alourdi de fièvre et surpris par la détente de l'animal, n'avait pu sauver du désastre que quelques dizaines de grammes non souillés de bave canine. Suffisants pour connaître l'extase caviardeuse des rois. D'une indécente et sonore déglutition, Vingt-Deux achevait d'avaler son énorme bouchée du mets le plus onéreux qui soit, et se pourléchait tranquille.

 

Le front d'André virait au rouge cerise et il s'apprêtait à punir sans retenue lorsque, examinant la boite de tôle mâchée et vidée par son compagnon indélicat, un intrigant double fond mis à jour par la morsure parut à ses yeux : qu'était-ce encore ?

Repoussant brutalement Vingt-Deux qui s'approchait encore c'est, crevant le double fond plastifié d'une lame délicate qu'il put mettre à jour une belle épaisseur de poudre blanche dont il porta, de la pointe du couteau, quelques grains sur sa langue :

- De la coke ; affinée ; de la bonne, fit-il tout bas en professionnel.

 

La boite d'œufs d'esturgeon, haut de gamme et hors de prix recélait, inimaginable cache aux yeux même d'un spécialiste des "stups", une bonne centaine de grammes de ce coûteux stupéfiant : le prix négocié de l'ensemble complet (il ne l'était plus...) atteignait au vertige !

L'or en barre n'était que monnaie de singe en comparaison.

Quel cerveau, quel trafiquant de génie avait imaginé tel protocole ? Cela laissait sans voix. Habituellement, on trouvait la poudre blanche dans les caches les plus insolites, les plus sordides, jamais au fond des boîtes de caviar.

Du jamais vu.

Dans un chargement de ces boites à la valeur atteignant déjà des sommets, difficile de suspecter de plus grandes valeurs encore dans un double fond ! Le coup du siècle, sûr, le coup jamais vu était là - et découvert par Vingt-Deux en personne : flair intact, le chien retraité avait repris du service de lui-même, et sur quelle affaire...

Avant de le rasséréner, et de lui prodiguer des caresses malgré son indiscipline et sa goinfrerie, André se demanda quels effluves avaient prévalu à sa cloison nasale : les relents « professionnels », ou bien les senteurs gourmandes ?

D’un mode ou d’un autre, la performance olfactive était stupéfiante.

 

Il y avait du caviar sur la table et le tapis, où le chien promenait encore sa lippe.

- C'est ça, profites-en bien, et ne crois pas en voir à nouveau dans ta gamelle ! lui fit André, que le mal de tête lâchait un peu.

Il nettoya le ravage sous l'œil de l'animal, goba encore quelques grains intacts : au bout du compte, cela ne valait pas qu'on en fasse tant de battage... Et il se souvint alors de l'inénarrable Groucho Marx, déclarant à travers sa moustache que "Si le caviar était bon marché, les gens n'en achèteraient pas".

Après relecture de l’étiquette apposée au dos de la boîte, qui donnait en effet l’adresse de la boutique comme étant la succursale toulousaine de "Bhogossian-Paris" du Centre St. Georges, André la referma, l'enveloppa dans trois épaisseurs de nylon, et scotcha le tout de manière étanche. Enfin, il aéra la pièce pour en évacuer toute senteur suspecte et vaporisa longuement du désodorisant WC : en ce moment précis, il était suspect et non ancien flic.

 

La boutique était donc tenue par des trafiquants, à l'insu - ou à l'initiative - de la maison-mère parisienne ... l'enquête serait chaude, et André se prenait à regretter de ne pouvoir y participer. Quoi que, rien ne lui interdisait, avant d'avertir ses anciens collègues, d'enquêter un peu, juste pour le plaisir - il le ferait !

Il prit son vieux blouson de limier élimé, remplit la gamelle du chien, lui intima de ne pas bouger de là, et se rendit à pied à St Georges : il faisait beau, il avait le temps, il était de belle humeur.

 

 

 

10 - Enquête chaude en chambre froide

 

                                 André se composa l'aimable figure du client aisé, et pénétra chez Bhogossian. Il salua, on se montra avenant. Il flottait dans la pièce la senteur fraîche et discrète des boutiques bien tenues, et le visiteur aux yeux bandés n'aurait pu discerner qu'il se vendait là certains produits de la pêche. Une femme d'un certain âge se retirait, luxueux sac à l'effigie du trois mâts aux voiles rouges en main, sourire fin à la lèvre. Deux autres clients potentiels, figés devant l'un des trois étals de verre et d'acier réfrigérés, paraissaient en désaccord sur l'une ou l'autre de ces petites boîtes bleues. André s'intéressa aux produits, qui n'étaient pas tous issus de l'esturgeon : il y avait là du saumon fumé bio, du chocolat de luxe, du foie gras, de la charcuterie surfine, et, sur un long présentoir séparé, quantité de bouteilles de cet alcool blanc de modeste saveur - qu'il convient de boire avec le caviar. A l'exception de quelques bouteilles, la vodka affichait des prix abordables, mais ceux de ces boîtes de métal, certaines à peine plus grosses que celles des cachous, étaient renversants !

Google ne l’avait pas trompé.

 

Sévère et grande brune à la cinquantaine sèche sans doute ravagée par les régimes minceur, une femme à la mise brillante s'affairait au déballage et à la mise en rayon. Le vendeur, homme rondelet d'âge mûr, cheveu noir à peine grisonnant, épaisse moustache brune s'approcha, obséquieux et maniéré du geste, d'André :

- Puis-je vous aider monsieur, recherchez-vous un produit particulier ?

- Auriez-vous du "Bhogossian Spécial réserve Houto-Houso" ? lâcha André.

- Certainement monsieur, hormis que nous ne le présentons pas ici ; voulez-vous visiter brièvement la chambre frigorifique où il se trouve ? Certaines personnes le demandent - cela ne prendra pas plus d'une minute ; si toutefois vous le souhaitez.

- Pourquoi pas, répliqua André, un peu pris au dépourvu mais intéressé.

- En ce cas veuillez me suivre, c'est tout à côté, je vous précède.

L'homme le guida vers un épais rideau de velours bleu, l’écarta d’un geste et découvrit une porte d’acier poli, frappa un code sur un minuscule clavier, tourna un grand volant avec effort, tira à lui l'épaisse porte étanche, et fit passer André. C'était une chambre réfrigérée - et apparemment blindée.

- Voici, monsieur, le meilleur de la maison Bhogossian ; je suis désolé de devoir refermer derrière nous ; il y a ici, voyez-vous, une véritable fortune. Nous regrettons de même le désagrément d'une température aussi basse, le caviar se conserve entre deux degrés au-dessous du zéro et quatre au-dessus. Je vous laisse regarder.

 

André regarda : hormis un incroyable assortiment du même produit sur les étagères d'acier inoxydable, il n'y avait là rien de très fascinant. Il remarqua cependant la présence d'une porte fermée, identique à celle qu'il venait de franchir, sur le côté droit de la chambre :

- Que stocke-t-on là ... se dit-il amusé, convaincu d’avoir la réponse.

- C'est pour une célébration particulière entre amis, amis que je dois consulter avant d'acheter : combien de grammes recommandez-vous par personne ?

- Pour goûter seulement, nous conseillons 10 grammes, et pour déguster, de 25 à 50 grammes - selon vos désirs bien entendu ; tenez compte du fait - si je peux me permettre - que certains néophytes se contenteront de goûter - et n'aimeront pas.

- Très bien, en ce cas vous voudrez bien m'offrir votre catalogue.

- Très certainement monsieur, si vous ne désirez pas rester davantage, je vous reconduis. André opina du chef.

L'homme fit sortir André selon la manœuvre inverse, avec en prime une petite coquetterie dans les poignets autour du volant.

André repartit avec un bocal de foie gras et une belle tranche de saumon bio, produits qui ne lui coûtèrent pas plus que leur prix de vente - c'était du Bhogossian !

 

Sur le chemin du retour, il prit par la place Wilson pour s'attabler en terrasse devant un café, sous le généreux soleil de décembre qui lui autorisa même l'ouverture du col de son blouson. On voyait sur cette place ronde une des fréquentations les plus mêlées de la ville, faite ici de l'homme d'affaires pressé, de la jeune élégante et de celle qui se maintenait à ce statut difficile par l'artifice, du clochard affalé sur un banc bouteille de rouge en main, en passant par les multiples étrangers qu'une ville florissante pouvait attirer - pauvres ou prospères, avec ou sans  papiers.

 

Reposant avec délicatesse sa tasse rouge sourire aux lèvres, André se disait que seule une inscription "Dérivés opiacés" sur la vitrine Bhogossian pourrait amener quiconque à suspecter les activités obscures de la boutique de luxe : fameuse affaire ! Il demeurait pourtant cette zone d'ombre : que s'était-il passé, qu'avait exactement fait Vingt-Deux entre une heure trente et deux heures du matin ? D'où, de qui tenait-il la boîte et comment avait-il pu la subtiliser sans tapage ? Les chiens ne parlent pas. S'il n'avait été occupé à la barrière, peut-être aurait-il pu voir sur ses écrans quelque scène qui l'aurait éclairé...

 

Il restait les enregistrements, il allait les visionner, ceux des six postes, dès ce soir - en espérant qu'ils soient bons ou qu'on n'ait masqué quelque caméra d’un simple foulard. Seule une équipe organisée pouvait mener telle activité. André le savait : pour les stupéfiants on avait toujours affaire à des individus décidés, le flingue facile sous les enjeux considérables et le moindre quidam, malchanceux témoin de ce qu'il n'aurait pas dû voir ou savoir est abattu sur le champ, un  simple poteau n'arrête pas le char d'assaut.

En l'occurrence le témoin - et voleur - ne parlera pas...mais son maître, lui, ne court il pas quelque risque ? Le cerveau embrumé par le rhume, André n'avait pas réfléchi à ça hier soir. Il eut un frisson.

Que personne n'ait vu Vingt-Deux commettre son larcin lui paraissait déjà improbable. Mais qui sait si l'animal n'a pas été aperçu en laisse en sa compagnie, au parking ou au centre commercial par un des trafiquants ?

Alors, il était en danger.

 

Cependant depuis sa visite chez Bhogossian, un déclic s'était produit en lui : et s'il poussait encore un peu ses investigations, avant d'aller à la police avec la pièce à conviction ? C'est dans cet état d'esprit qu'il retourna chez lui pour son après-midi de sommeil nécessaire, après avoir savouré lentement une salade composée et une pièce de saumon aux herbes, comme il le faisait parfois ici ou là - aujourd’hui au restaurant du grand marché -, lorsque son réfrigérateur avait outrepassé la cote d'alerte.

Dès son réveil, il glissa son vieux Walther PP personnel dans la poche intérieure de son blouson, engagea la première balle dans la chambre et vérifia le cran de sûreté.

 

 

 

11 - Vidéo

 

                                           Le soir, dès son arrivée au bureau, où il relevait Francis Gardel, André fut accueilli au cri de :

- Sabotage André, sabotage, on nous a saboté la barrière !

- J'ai bien eu une panne hier soir, dans la dernière heure - sabotage dis-tu ?

- C'est ce qu'a dit Guillaume, le jeune gars de l'entretien, tu sais : câble d'alimentation sectionné à la pince dans la boîte à connexions, risquait pas de se lever la barrière...

- Ouais, ben, j'imaginais pas ça, sinon la caisse auto fonctionnait, je me suis contenté de jouer au portier jusqu'à la fermeture - y avait des énervés.

- Et, t'as rien remarqué d'autre ?

- Non, à part ça tout était normal fit André d'une voix neutre.

Pigé, se dit-il : on m'aura retenu en haut devant la barrière sabotée, loin des écrans pour avoir les mains libres en bas, et ce diable de chien, alerté par quelque relent de chnouf - ou d'esturgeon - s'est précipité, se rappelant les dealers qu'on faisait tomber au bon vieux temps grâce à lui : sacré chien, va. Bande organisée en tout cas, et qui a dû nous observer, Vingt-Deux et moi - ça sent pas bon tout ça...

- Tu me parais soucieux, ça va André ?

- Non, non - un poil inquiet quand même, pourquoi diable quelqu'un aurait-il fait ça...quelque resquilleur mal renseigné peut-être, rien de grave allez...

- Ouais, on va pas appeler les flics pour ça, y a pas mort d'homme.

- Je peux te dire qu'ils viendront pas pour un câble sectionné ! cria André.

- Vrai que t'en étais, toi.

- Ouais, surveillons plus serré, on veille aux enregistrements vidéo, hein ?

- Boulot-boulot, même si je visionne pas, j'enregistre tout et je classe par heure et date.

- Ouais, on veille au grain - j'ai l'impression de reprendre du service, tiens...

- Salut André, à demain !

- A demain Francis.

 

Le cerveau du retraité de la police se faisait le siège d'une intense activité.

André en avait vu bien d'autres mais il ne s'était jamais senti concerné à ce point : ces affreux avaient fait injure à son intelligence en sabotant SA barrière !

Ils allaient voir, oui, ils allaient voir, ils ne connaissaient pas André TESTUT !

 

S'étant assuré de la présence de Vingt-Deux et fermant la porte du bureau, accoudé devant l'ordinateur, André Testut se mit en devoir de consulter les fichiers vidéo des caméras 5 et 6, celles du 3° niveau, avec une attention particulière pour la fourgonnette de l'artisan, que l'on voyait sur l'écran de la 6 vers lequel il roula son fauteuil. Le visionnage démarré à partir d'une heure du matin en léger accéléré, aucune animation ne paraissait autour de la fourgonnette blanche, autres que de rares trainées floues d'autos qui vidaient les lieux, ou la marche accélérée de quelque piéton quittant ou rejoignant son auto.

Vers une heure trente, trois hommes entouraient, quelques places plus à gauche, une autre fourgonnette déjà garée (qu'il n'avait jamais vue, tiens...) du genre frigorifique comme en possèdent les bouchers ou les poissonniers : "poisson, esturgeon..." - il les tenait ! Il passa en lecture normale et reprit au début de la scène. Tout ne se passait pas dans le champ de la caméra, mais il pouvait voir deux de ces hommes passer de temps à autre, chargés de cagettes de bois blanc qui paraissaient lourdes, les déposer dans la fourgonnette puis s'en retourner pour un autre voyage : on effectuait le chargement ! Quant au troisième, il veille au grain, on connaît la chanson, se dit André. Mais que diable avait-il réorienté cette fichue caméra sur l'innocente fourgonnette du plombier, il loupait l'essentiel, imbécile qu'il était !

Il distinguait maintenant l'image lointaine du guetteur qui s'était déplacé, adossé dans la pénombre au mur du fond. Arrêt sur image et zoom : André voyait un homme rondelet d'âge mûr, cheveu noir un peu grisonnant, épaisse moustache brune... puis l'homme, tendant le bras vers les deux autres comme qui intimerait un ordre, sortit de l'ombre - probablement pour les rejoindre - à grandes enjambées : aucun doute possible, il l'avait côtoyé la veille : c'était bien lui !

C'était le vendeur de "Bhogossian Toulouse", là-haut, au rez-de-chaussée. Qui de fait en était aussi gérant.

Puis les trois hommes disparaissaient du champ un long moment laissant les portes arrière de la fourgonnette entr'ouvertes et le véhicule peut-être non gardé - bien que le cadrage  ne puisse le confirmer.

 

Et la clé de l'énigme était là : il n'y avait plus à l'écran aucun mouvement depuis deux bonnes minutes lorsque André y aperçut Vingt-Deux qui, avec une lenteur calculée sortait de sous une auto garée plus loin, marquant un temps d'arrêt, se faufilant à pas lents entre les véhicules ; puis il se glissait furtif par l'ouverture laissée entre les portes arrière entrebâillées du véhicule, pour en ressortir quelques secondes plus tard boîte ronde au bec, d'un pas mesuré qui allait s'accélérant jusqu'à sortir du champ de la caméra.

André coupa le visionnage. Il restait devant les écrans médusé : voilà que ce diable d'animal avait décidé de lui-même de reprendre du service !...il est vrai qu'on ne peut signifier de départ en retraite par document officiel à un chien ; celui-là se considère toujours actif - et quelle action !

 

Par acquit de conscience cependant, André poursuivit la lecture de la vidéo pour se rendre compte que, quelques minutes plus tard encore, les deux hommes glissaient deux gros pains de glace ensachés de plastique dans la camionnette, en refermaient les portes et sortaient du champ de la caméra. Sans tarder, le véhicule démarra en direction de la rampe de sortie, roulant au ralenti.

Alors Charles, qui le relevait à ce moment-là, avait dû voir sortir le véhicule ; mieux, il leur avait ouvert la barrière sabotée à la main et peut-être vu ces hommes de près ; il suffirait de le questionner pour avoir les recoupements nécessaires. On peut même supposer, se dit André, que la boîte soustraite n'aura pas manqué de créer quelque discorde, voire des coups de flingue chez les trafiquants...

L'auto-réduction chez les malfrats était un phénomène très apprécié dans la police.

 

 

 

12 - Les trafiquants

 

                                               D'un simple coup de fil, André joignit le commissariat, tirant Raymond Tournier de la léthargie des permanences nocturnes, et déballa tout en bloc à son ancien collègue, prenant rendez-vous dès la première heure pour une déposition pièce à conviction et bandes vidéo en mains - après en avoir référé à la direction des parkings de la ville, la société Darci qui avait accueilli sa requête pour Vingt-Deux si favorablement. Il fut très bien reçu de même : la société Darci pouvait se targuer du plus professionnel et du plus compétent personnel de gardiennage qui soit, assisté de chiens remarquablement dressés. Toutes les automobiles, la plus modeste comme la plus prestigieuse méritaient ce havre de paix, pour elles-mêmes comme pour leurs possesseurs : les Parkings Darci.

Le département "Recherche & développement" de l'entreprise saurait tirer parti de l'évènement.

 

On était heureux de revoir André au commissariat, mais on n'aurait pas cru que ce fût pour amener une affaire - qui de plus paraissait grosse. Ce fut le remue-ménage des grands jours. Le plan était aisé : on perquisitionnait et arrêtait conséquemment tout le personnel de Bhogossian Toulouse, certains de n'y trouver pas moins d'un coupable, la Tête sans doute d'après la vidéo, après quoi on obtiendrait bien quelques tuyaux sur les autres. En relation avec les collègues parisiens, on perquisitionnerait le même jour à la même heure à la maison mère : ça allait faire du foin !

Cela fit effectivement du foin, excepté qu'on ne put qu'innocenter "Bhogossian-Paris", et présenter des excuses pour cette fâcheuse contre-publicité : il n'y avait pas de filière, l'affaire était exclusivement toulousaine.

 

 

 

13 - Épilogue

 

Furent arrêtés au cours de la perquisition au centre St Georges à Toulouse :

- Anton Bertazzi, vendeur et gérant de la succursale Bhogossian-Toulouse, reconnu coupable à l'issue du procès.

- Léon Cavallini, employé et complice, reconnu coupable.

- Eloïse Bürtsner, employée, innocentée.

- Frédéric Duchamp, dit "Fredo", homme à tout faire, reconnu coupable.

 

- André fut promu au sein de la société Darci, et put bénéficier d'un emploi autoroutier de plein air, plus épanouissant et mieux payé.

- Quant à Vingt-Deux, le chien-héros-retraité de la police toulousaine, bénéficiant d'une dispense d'âge, il fut promu "Reproducteur honorifique des chenils de la Police de Midi-Pyrénées", où naquit une nombreuse descendance de chiots, tous surdoués, des suites de ses œuvres. Lui fut également accordée par la société Bhogossian - faveur à titre tout à fait exceptionnel - une boîte de "Bhogossian Spécial réserve Houto-Houso" de pur beluga bulgare de 25 grammes un dimanche sur quatre.

 

L'homme et le chien logent toujours au 23 bis, rue de la Dalbade, où cependant l'espace libre se trouve un peu réduit du fait d'une heureuse cohabitation féminine - voulue par l'homme et acceptée avec joie par le chien.

 

 

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boite-caviar copie

 

 

JCP, de Mai 2010 à Décembre 2013. Janvier 2015. Révision 11/2018, 05/2019 et 11/2020

 

 ÉDITIONS RATHÉ

 

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