06 juin 2013

Théophile Gautier , Une nuit de Cléopâtre

 

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Théophile Gautier

 

Une nuit de Cléopâtre

 Nouvelle issue du recueil "Contes et récits fantastiques"

 

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Alexandre Cabanel, Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort, 1887

 

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I

 

                      Il y a, au moment où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans environ qu’une cange magnifiquement dorée et peinte descendait le Nil avec toute la rapidité que pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l’eau égratignée comme les pattes d’un scarabée gigantesque. Cette cange était étroite, de forme allongée, relevée par les deux bouts en forme de corne de lune naissante, svelte de proportions et merveilleusement taillée pour la marche ; une tête de bélier surmontée d’une boule d’or armait la pointe de la proue, et montrait que l’embarcation appartenait à une personne de race royale. Au milieu de la barque s’élevait une cabine à toit plat, une espèce de naos ou tente d’honneur, coloriée et dorée, avec une moulure à palmettes et quatre petites fenêtres carrées.

 

Deux chambres également couvertes d’hiéroglyphes occupaient les extrémités du croissant ; l’une d’elles, plus vaste que l’autre, avait un étage juxtaposé de moindre hauteur, comme les châteaux-gaillards de ces bizarres galères du seizième siècle dessinées par Della Bella ; la plus petite, qui servait de logement au pilote, se terminait en fronton triangulaire. Le gouvernail était fait de deux immenses avirons ajustés sur des pieux bariolés, et s’allongeant dans l’eau derrière la barque comme les pieds palmés d’un cygne ; des têtes coiffées du pschent(1), et portant au menton la corne allégorique, étaient sculptées à la poignée de ces grandes rames que faisait manœuvrer le pilote debout sur le toit de la cabine.

C’était un homme basané, fauve comme du bronze neuf, avec des luisants bleuâtres et miroitants, l’œil relevé par les coins, les cheveux très noirs et tressés en cordelettes, la bouche épanouie, les pommettes saillantes, l’oreille détachée du crâne, le type égyptien dans toute sa pureté. Un pagne étroit bridant sur les cuisses et cinq ou six tours de verroteries et d’amulettes composaient tout son costume. Il paraissait le seul habitant de la cange, car les rameurs, penchés sur leurs avirons et cachés par le plat-bord, ne se faisaient deviner que par le mouvement symétrique des rames ouvertes en côtes d’éventail à chaque flanc de la barque, et retombant dans le fleuve après un léger temps d’arrêt.

 

1 Coiffure des pharaons.

 

Aucun souffle d’air ne faisait trembler l’atmosphère, et la grande voile triangulaire de la cange, assujettie et ficelée avec une corde de soie autour du mât abattu, montrait que l’on avait renoncé à tout espoir de voir le vent s’élever. Le soleil du midi décochait ses flèches de plomb ; les vases cendrées des rives du fleuve lançaient de flamboyantes réverbérations ; une lumière crue, éclatante et poussiéreuse à force d’intensité, ruisselait en torrents de flamme, l’azur du ciel blanchissait de chaleur comme un métal à la fournaise ; une brume ardente et rousse fumait à l’horizon incendié. Pas un nuage ne tranchait sur ce ciel invariable et morne comme l’éternité.

 

L’eau du Nil, terne et mate, semblait s’endormir dans son cours et s’étaler en nappes d’étain fondu. Nulle haleine ne ridait sa surface et n’inclinait sur leurs tiges les calices de lotus, aussi roides que s’ils eussent été sculptés ; à peine si de loin en loin le saut d’un bechir ou d’un fahaka, gonflant son ventre, y faisait miroiter une écaille d’argent, et les avirons de la cange semblaient avoir peine à déchirer la pellicule fuligineuse de cette eau figée. Les rives étaient désertes ; une tristesse immense et solennelle pesait sur cette terre, qui ne fut jamais qu’un grand tombeau, et dont les vivants semblent ne pas avoir eu d’autre occupation que d’embaumer les morts. Tristesse aride, sèche comme la pierre ponce, sans mélancolie, sans rêverie, n’ayant point de nuage gris de perle à suivre à l’horizon, pas de source secrète où baigner ses pieds poudreux ; tristesse de sphinx ennuyé de regarder perpétuellement le désert, et qui ne peut se détacher du socle de granit où il aiguise ses griffes depuis vingt siècles.

Le silence était si profond qu’on eût dit que le monde fût devenu muet, ou que l’air eût perdu la faculté de conduire le son. Le seul bruit qu’on entendît, c’était le chuchotement et les rires étouffés des crocodiles pâmés de chaleur qui se vautraient dans les joncs du fleuve, ou bien quelque ibis qui, fatigué de se tenir debout, une patte repliée sous le ventre et le cou entre les épaules, quittait sa pose immobile, et, fouettant brusquement l’air bleu de ses ailes blanches, allait se percher sur un obélisque ou sur un palmier.

 

La cange filait comme la flèche sur l’eau du fleuve, laissant derrière elle un sillage argenté qui se refermait bientôt ; et quelques globules écumeux, venant crever à la surface, témoignaient seuls du passage de la barque, déjà hors de vue. Les berges du fleuve, couleur d’ocre et de saumon, se déroulaient rapidement comme des bandelettes de papyrus entre le double azur du ciel et de l’eau, si semblables de ton que la mince langue de terre qui les séparait semblait une chaussée jetée sur un immense lac, et qu’il eût été difficile de décider si le Nil réfléchissait le ciel, ou si le ciel réfléchissait le Nil.

 

Le spectacle changeait à chaque instant : tantôt c’étaient de gigantesques propylées qui venaient mirer au fleuve leurs murailles en talus, plaquées de larges panneaux de figures bizarres ; des pylônes aux chapiteaux évasés, des rampes côtoyées de grands sphinx accroupis, coiffés du bonnet à barbe cannelée, et croisant sous leurs mamelles aiguës leurs pattes de basalte noir ; des palais démesurés faisant saillir sur l’horizon les lignes horizontales et sévères de leur entablement, où le globe emblématique ouvrait ses ailes mystérieuses comme un aigle à l’envergure démesurée ; des temples aux colonnes énormes, grosses comme des tours, où se détachaient sur un fond d’éclatante blancheur des processions de figures hiéroglyphiques ; toutes les prodigiosités de cette architecture de Titans ; tantôt des paysages d’une aridité désolante : des collines formées par de petits éclats de pierre provenant des fouilles et des constructions, miettes de cette gigantesque débauche de granit qui dura plus de trente siècles ; des montagnes exfoliées de chaleur, déchiquetées et zébrées de rayures noires, semblables aux cautérisations d’un incendie ; des tertres bossus et difformes, accroupis comme le criocéphale(1) des tombeaux, et découpant au bord du ciel leur attitude contrefaite ; des marnes verdâtres, des ocres roux, des tufs d’un blanc farineux, et de temps à autre quelque escarpement de marbre couleur rose-sèche, où bâillaient les bouches noires des carrières.

 

Cette aridité n’était tempérée par rien : aucune oasis de feuillage ne rafraîchissait le regard ; le vert semblait une couleur inconnue dans cette nature ; seulement de loin en loin un maigre palmier s’épanouissait à l’horizon, comme un crabe végétal ; un nopal épineux brandissait ses feuilles acérées comme des glaives de bronze ; un carthame, trouvant un peu d’humidité à l’ombre d’un tronçon de colonne, piquait d’un point rouge l’uniformité générale.

 

Après ce coup d’œil rapide sur l’aspect du paysage, revenons à la cange aux cinquante rameurs, et, sans nous faire annoncer, entrons de plain-pied dans la naos d’honneur. L’intérieur était peint en blanc, avec des arabesques vertes, des filets de vermillon et des fleurs d’or de forme fantastique ; une natte de joncs d’une finesse extrême recouvrait le plancher ; au fond s’élevait un petit lit à pieds de griffon, avec un dossier garni comme un canapé ou une causeuse moderne, un escabeau à quatre marches pour y monter, et, recherche assez singulière dans nos idées confortables, une espèce d’hémicycle en bois de cèdre, monté sur un pied, destiné à embrasser le contour de la nuque et à soutenir la tête de la personne couchée.

 

Sur cet étrange oreiller reposait une tête bien charmante, dont un regard fit perdre la moitié du monde, une tête adorée et divine, la femme la plus complète qui ait jamais existé, la plus femme et la plus reine, un type admirable, auquel les poètes n’ont pu rien ajouter, et que les songeurs trouvent toujours au bout de leurs rêves : il n’est pas besoin de nommer Cléopâtre.

Auprès d’elle Charmion, son esclave favorite, balançait un large éventail de plumes d’ibis ; une jeune fille arrosait d’une pluie d’eau de senteur les petites jalousies de roseaux qui garnissaient les fenêtres de la naos, pour que l’air n’y arrivât qu’imprégné de fraîcheur et de parfums.

Près du lit de repos, dans un vase d’albâtre rubané, au goulot grêle, à la tournure effilée et svelte, rappelant vaguement un profil de héron, trempait un bouquet de fleurs de lotus, les unes d’un bleu céleste, les autres d’un rose tendre, comme le bout des doigts d’Isis, la grande déesse. Cléopâtre, ce jour-là, par caprice ou par politique, n’était pas habillée à la grecque ; elle venait d’assister à une panégyrie, et elle retournait à son palais d’été dans la cange, avec le costume égyptien qu’elle portait à la fête.

 

1 Criocéphale, statue d’un dieu à tête de bélier.

 

Nos lectrices seront peut-être curieuses de savoir comment la reine Cléopâtre était habillée en revenant de la Mammisi d’Hermonthis où l’on adore la triade du dieu Mandou, de la déesse Ritho et de leur fils Harphré ; c’est une satisfaction que nous pouvons leur donner. La reine Cléopâtre avait pour coiffure une espèce de casque d’or très léger formé par le corps et les ailes de l’épervier sacré ; les ailes, rabattues en éventail de chaque côté de la tête, couvraient les tempes, s’allongeaient presque sur le cou, et dégageaient par une petite échancrure une oreille plus rose et plus délicatement enroulée que la coquille d’où sortit Vénus que les Égyptiens nomment Hâthor ; la queue de l’oiseau occupait la place où sont posés les chignons de nos femmes ; son corps, couvert de plumes imbriquées et peintes de différents émaux, enveloppait le sommet du crâne, et son cou, gracieusement replié vers le front, composait avec la tête une manière de corne étincelante de pierreries ; un cimier symbolique en forme de tour complétait cette coiffure élégante, quoique bizarre. Des cheveux noirs comme ceux d’une nuit sans étoiles s’échappaient de ce casque et filaient en longues tresses sur de blondes épaules dont une collerette ou hausse-col, orné de plusieurs rangs de serpentine, d’azerodrach et de chrysobéril, ne laissait, hélas ! apercevoir que le commencement ; une robe de lin à côtes diagonales, – un brouillard d’étoffe, de l’air tramé, ventus textilis, comme dit Pétrone, – ondulait en blanche vapeur autour d’un beau corps dont elle estompait mollement les contours. Cette robe avait des demi-manches justes sur l’épaule, mais évasées vers le coude comme nos manches à sabot, et permettait de voir un bras admirable et une main parfaite, le bras serré par six cercles d’or et la main ornée d’une bague représentant un scarabée.

 

Une ceinture, dont les bouts noués retombaient par devant, marquait la taille de cette tunique flottante et libre ; un mantelet garni de franges achevait la parure, et, si quelques mots barbares n’effarouchent point des oreilles parisiennes, nous ajouterons que cette robe se nommait schenti et le mantelet calasiris. Pour dernier détail, disons que la reine Cléopâtre portait de légères sandales fort minces, recourbées en pointe et rattachées sur le cou-de-pied comme les souliers à la poulaine des châtelaines du moyen âge.

 

La reine Cléopâtre n’avait cependant pas l’air de satisfaction d’une femme sûre d’être parfaitement belle et parfaitement parée ; elle se retournait et s’agitait sur son petit lit, et ses mouvements assez brusques dérangeaient à chaque instant les plis de son conopeum(1) de gaze que Charmion rajustait avec une patience inépuisable, sans cesser de balancer son éventail.

« L’on étouffe dans cette chambre, dit Cléopâtre, quand même Phtha, dieu du feu, aurait établi ses forges ici, il ne ferait pas plus chaud ; l’air est comme une fournaise. »

Et elle passa sur ses lèvres le bout de sa petite langue, puis étendit la main comme un malade qui cherche une coupe absente.

Charmion, toujours attentive, frappa des mains ; un esclave noir, vêtu d’un tonnelet plissé comme la jupe des Albanais et d’une peau de panthère jetée sur l’épaule, entra avec la rapidité d’une apparition, tenant en équilibre sur la main gauche un plateau chargé de tasses et de tranches de pastèques, et dans la droite un vase long muni d’un goulot comme une théière. L’esclave remplit une des coupes en versant de haut avec une dextérité merveilleuse, et la plaça devant la reine.

Cléopâtre toucha le breuvage du bout des lèvres, le reposa à côté d’elle, et, tournant vers Charmion ses beaux yeux noirs, onctueux et lustrés par une vive étincelle de lumière :

« Ô Charmion ! dit-elle, je m’ennuie. »

 

 1 Moustiquaire.

 

 

 

II

 

Charmion, pressentant une confidence, fit une mine d’assentiment douloureux et se rapprocha de sa maîtresse.

 

« Je m’ennuie horriblement, reprit Cléopâtre en laissant pendre ses bras comme découragée et vaincue ; cette Égypte m’anéantit et m’écrase ; ce ciel, avec son azur implacable, est plus triste que la nuit profonde de l’Érèbe : jamais un nuage ! jamais une ombre, et toujours ce soleil rouge, sanglant, qui vous regarde comme l’œil d’un cyclope ! Tiens, Charmion, je donnerais une perle pour une goutte de pluie ! De la prunelle enflammée de ce ciel de bronze il n’est pas encore tombé une seule larme sur la désolation de cette terre ; c’est un grand couvercle de tombeau, un dôme de nécropole, un ciel mort et desséché comme les momies qu’il recouvre ; il pèse sur mes épaules comme un manteau trop lourd ; il me gêne et m’inquiète ; il me semble que je ne pourrais me lever toute droite sans m’y heurter le front ; et puis, ce pays est vraiment un pays effrayant ; tout y est sombre, énigmatique, incompréhensible ! L’imagination n’y produit que des chimères monstrueuses et des monuments démesurés ; cette architecture et cet art me font peur ; ces colosses, que leurs jambes engagées dans la pierre condamnent à rester éternellement assis les mains sur les genoux, me fatiguent de leur immobilité stupide ; ils obsèdent mes yeux et mon horizon. Quand viendra donc le géant qui doit les prendre par la main et les relever de leur faction de vingt siècles ? Le granit lui-même se lasse à la fin ! Quel maître attendent-ils donc pour quitter la montagne qui leur sert de siège et se lever en signe de respect ? de quel troupeau invisible ces grands sphinx accroupis comme des chiens qui guettent sont-ils les gardiens, pour ne fermer jamais la paupière et tenir toujours la griffe en arrêt ? qu’ont-ils donc à fixer si opiniâtrement leurs yeux de pierre sur l’éternité et l’infini ? quel secret étrange leurs lèvres serrées retiennent-elles dans leur poitrine ? À droite, à gauche, de quelque côté que l’on se tourne, ce ne sont que des monstres affreux à voir, des chiens à tête d’homme, des hommes à tête de chien, des chimères nées d’accouplements hideux dans la profondeur ténébreuse des syringes, des Anubis, des Typhons, des Osiris, des éperviers aux yeux jaunes qui semblent vous traverser de leurs regards inquisiteurs et voir au-delà de vous des choses que l’on ne peut redire ; – une famille d’animaux et de dieux horribles aux ailes écaillées, au bec crochu, aux griffes tranchantes, toujours prêts à vous dévorer et à vous saisir si vous franchissez le seuil du temple et si vous levez le coin du voile ! – « Sur les murs, sur les colonnes, sur les plafonds, sur les planchers, sur les palais et sur les temples, dans les couloirs et les puits les plus profonds des nécropoles, jusqu’aux entrailles de la terre, où la lumière n’arrive pas, où les flambeaux s’éteignent faute d’air, et partout, et toujours, d’interminables hiéroglyphes sculptés et peints racontant en langage inintelligible des choses que l’on ne sait plus et qui appartiennent sans doute à des créations disparues ; prodigieux travaux enfouis, où tout un peuple s’est usé à écrire l’épitaphe d’un roi ! Du mystère et du granit, voilà l’Égypte ; beau pays pour une jeune femme et une jeune reine !

« L’on ne voit que symboles menaçants et funèbres, des pedum,(1) des tau,(2) des globes allégoriques, des serpents enroulés, des balances où l’on pèse les âmes, – l’inconnu, la mort, le néant ! Pour toute végétation des stèles bariolées de caractères bizarres ; pour allées d’arbres, des avenues d’obélisques de granit ; pour sol, d’immenses pavés de granit dont chaque montagne ne peut fournir qu’une seule dalle ; pour ciel, des plafonds de granit : – l’éternité palpable, un amer et perpétuel sarcasme contre la fragilité et la brièveté de la vie ! – des escaliers faits pour des enjambées de Titan, que le pied humain ne saurait franchir et qu’il faut monter avec des échelles ; des colonnes que cent bras ne pourraient entourer, des labyrinthes où l’on marcherait un an saris en trouver l’issue ! – le vertige de l’énormité, l’ivresse du gigantesque, l’effort désordonné de l’orgueil qui veut graver à tout prix son nom sur la surface du monde !

 

« Et puis, Charmion, je te le dis, j’ai une pensée qui me fait peur ; dans les autres contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le sol. Ici l’on dirait que les vivants n’ont d’autre occupation que de conserver les morts ; des baumes puissants les arrachent à la destruction ; ils gardent tous leur forme et leur aspect ; l’âme évaporée, la dépouille reste, sous ce peuple il y a vingt peuples, chaque ville a les pieds sur vingt étages de nécropoles, chaque génération qui s’en va fait une population de momies à une cité ténébreuse : sous le père vous trouvez le grand-père et l’aïeul dans leur boîte peinte et dorée, tels qu’ils étaient pendant leur vie, et vous fouilleriez toujours que vous en trouveriez toujours !

 

« Quand je songe à ces multitudes emmaillotées de bandelettes, à ces myriades de spectres desséchés qui remplissent les puits funèbres et qui sont là depuis deux mille ans, face à face, dans leur silence que rien ne vient troubler, pas même le bruit que fait en rampant le ver du sépulcre, et qu’on trouvera intacts après deux autres mille ans, avec leurs chats, leurs crocodiles, leurs ibis, tout ce qui a vécu en même temps qu’eux, il me prend des terreurs, et je me sens courir des frissons sur la peau. Que se disent-ils, puisqu’ils ont encore des lèvres, et que leur âme, si la fantaisie lui prenait de revenir, trouverait leur corps dans l’état où elle l’a quitté ?

 

1 Bâton recourbé en forme de crosse. 2 Instrument magique.

 

« L’Égypte est vraiment un royaume sinistre, et bien peu fait pour moi, la rieuse et la folle ; tout y renferme une momie ; c’est le cœur et le noyau de toute chose. Après mille détours, c’est là que vous aboutissez ; les pyramides cachent un sarcophage. Néant et folie que tout cela. Éventrez le ciel avec de gigantesques triangles de pierre, vous n’allongerez pas votre cadavre d’un pouce. Comment se réjouir et vivre sur une terre pareille, où l’on ne respire pour parfum que l’odeur âcre du naphte et du bitume qui bout dans les chaudières des embaumeurs, où le plancher de votre chambre sonne creux parce que les corridors des hypogées et des puits mortuaires s’étendent jusque sous votre alcôve ? »

 

« Être la reine des momies, avoir pour causer ces statues à poses roides et contraintes, c’est gai ! Encore, si, pour tempérer cette tristesse, j’avais quelque passion au cœur, un intérêt à la vie, si j’aimais quelqu’un ou quelque chose, si j’étais aimée ! mais je ne le suis point.

 

« Voilà pourquoi je m’ennuie, Charmion ; avec l’amour, cette Égypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante que la Grèce, avec ses dieux d’ivoire, ses temples de marbre blanc, ses bois de lauriers-roses et ses fontaines d’eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie baroque d’Anubis et aux épouvantements des villes souterraines. »

Charmion sourit d’un air incrédule.

«  Ce ne doit pas être là un grand sujet de chagrin pour vous ; car chacun de vos regards perce les cœurs comme les flèches d’or d’Éros lui-même.

– Une reine, reprit Cléopâtre, peut-elle savoir si c’est le diadème ou le front que l’on aime en elle ? Les rayons de sa couronne sidérale éblouissent les yeux et le cœur, descendue des hauteurs du trône, aurais-je la célébrité et la vogue de Bacchide ou d’Archenassa, de la première courtisane venue d’Athènes ou de Milet ?

Une reine, c’est quelque chose de si loin des hommes, de si élevé, de si séparé, de si impossible ! Quelle présomption peut se flatter de réussir dans une pareille entreprise ? Ce n’est plus une femme, c’est une figure auguste et sacrée qui n’a point de sexe, et que l’on adore à genoux sans l’aimer, comme la statue d’une déesse.

Qui a jamais été sérieusement épris d’Hêré aux bras de neige, de Pallas aux yeux vert de mer ? qui a jamais essayé de baiser les pieds d’argent de Thétis et les doigts de rose de l’Aurore ? quel amant des beautés divines a pris des ailes pour voler vers les palais d’or du ciel ? Le respect et la terreur glacent les âmes en notre présence, et pour être aimée de nos pareils il faudrait descendre dans les nécropoles dont je parlais tout à l’heure. »

 

Quoiqu’elle n’élevât aucune objection contre les raisonnements de sa maîtresse, un vague sourire errant sur les lèvres de l’esclave grecque faisait voir qu’elle ne croyait pas beaucoup à cette inviolabilité de la personne royale.

 

« Ah ! continua Cléopâtre, je voudrais qu’il m’arrivât quelque chose, une aventure étrange, inattendue ! Le chant des poètes, la danse des esclaves syriennes, les festins couronnés de roses et prolongés jusqu’au jour, les courses nocturnes, les chiens de Laconie, les lions privés, les nains bossus, les membres de la confrérie des inimitables, les combats du cirque, les parures nouvelles, les robes de byssus, les unions de perles, les parfums d’Asie, les recherches les plus exquises, les somptuosités les plus folles, rien ne m’amuse plus ; tout m’est indifférent, tout m’est insupportable !

– On voit bien, dit tout bas Charmion, que la reine n’a pas eu d’amant et n’a fait tuer personne depuis un mois. »

 

Fatiguée d’une aussi longue tirade, Cléopâtre prit encore une fois la coupe posée à côté d’elle, y trempa ses lèvres, et, mettant sa tête sous son bras avec un mouvement de colombe, s’arrangea de son mieux pour dormir.

Charmion lui défit ses sandales et se mit à lui chatouiller doucement la plante des pieds avec la barbe d’une plume de paon ; le sommeil ne tarda pas à jeter sa poudre d’or sur les beaux yeux de la sœur de Ptolémée.

 

Maintenant que Cléopâtre dort, remontons sur le pont de la cange et jouissons de l’admirable spectacle du soleil couchant. Une large bande violette, fortement chauffée de tons roux vers l’occident, occupe toute la partie inférieure du ciel ; en rencontrant les zones d’azur, la teinte violette se fond en lilas clair et se noie dans le bleu par une demi-teinte rose ; du côté où le soleil, rouge comme un bouclier tombé des fournaises de Vulcain, jette ses ardents reflets, la nuance tourne au citron pâle, et produit des teintes pareilles à celles des turquoises.

L’eau frisée par un rayon oblique a l’éclat mat d’une glace vue du côté du tain, ou d’une lame damasquinée ; les sinuosités de la rive, les joncs, et tous les accidents du bord s’y découpent en traits fermes et noirs qui en font vivement ressortir la réverbération blanchâtre.

À la faveur de cette clarté crépusculaire vous apercevrez là-bas, comme un grain de poussière tombé sur du vif-argent, un petit point brun qui tremble dans un réseau de filets lumineux. Est-ce une sarcelle qui plonge, une tortue qui se laisse aller à la dérive, un crocodile levant, pour respirer l’air moins brûlant du soir, le bout de son rostre squameux, le ventre d’un hippopotame qui s’épanouit à fleur d’eau ? ou bien encore quelque rocher laissé à découvert par la décroissance du fleuve ? car le vieil Hopi-Mou(1), père des eaux, a bien besoin de remplir son urne tarie aux pluies du solstice dans les montagnes de la Lune.

 

Ce n’est rien de tout cela. Par les morceaux d’Osiris si heureusement recousus ! c’est un homme qui paraît marcher et patiner sur l’eau... l’on peut voir maintenant la nacelle qui le soutient, une vraie coquille de noix, un poisson creusé, trois bandes d’écorce ajustées, une pour le fond et deux pour les plats-bords, le tout solidement relié aux deux pointes avec une corde engluée de bitume. Un homme se tient debout, un pied sur chaque bord de cette frêle machine, qu’il dirige avec un seul aviron qui sert en même temps de gouvernail, et, quoique la cange royale file rapidement sous l’effort de cinquante rameurs, la petite barque gagne visiblement sur elle.

 

1 Nom égyptien du Nil.

 

Cléopâtre désirait un incident étrange, quelque chose d’inattendu ; cette petite nacelle effilée, aux allures mystérieuses, nous a tout l’air de porter sinon une aventure, du moins un aventurier. Peut-être contient-elle le héros de notre histoire : la chose n’est pas impossible.

C’était, en tout cas, un beau jeune homme de vingt ans, avec des cheveux si noirs qu’ils paraissaient bleus, une peau blonde comme de l’or, et de proportions si parfaites qu’on eût dit un bronze de Lysippe ; bien qu’il ramât depuis longtemps, il ne trahissait aucune fatigue, et il n’avait pas sur le front une seule perle de sueur. Le soleil plongeait sous l’horizon, et sur son disque échancré se dessinait la silhouette brune d’une ville lointaine que l’œil n’aurait pu discerner sans cet accident de lumière ; il s’éteignit bientôt tout à fait, et les étoiles, belles-de-nuit du ciel, ouvrirent leur calice d’or dans l’azur du firmament.

 

La cange royale, suivie de près par la petite nacelle, s’arrêta près d’un escalier de marbre noir, dont chaque marche supportait un de ces sphinx haïs de Cléopâtre. C’était le débarcadère du palais d’été. Cléopâtre, appuyée sur Charmion, passa rapidement comme une vision étincelante entre une double haie d’esclaves portant des fanaux.

Le jeune homme prit au fond de la barque une grande peau de lion, la jeta sur ses épaules, sauta légèrement à terre, tira la nacelle sur la berge et se dirigea vers le palais.

 

 

 

III

 

Qu’est-ce que ce jeune homme qui, debout sur un morceau d’écorce, se permet de suivre la cange royale, et qui peut lutter de vitesse contre cinquante rameurs du pays de Kousch, nus jusqu’à la ceinture et frottés d’huile de palmier ? Quel intérêt le pousse et le fait agir ? Voilà ce que nous sommes obligé de savoir en notre qualité de poète doué du don d’intuition, et pour qui tous les hommes et même toutes les femmes, ce qui est plus difficile, doivent avoir au côté la fenêtre que réclamait Momus.

Il n’est peut-être pas très aisé de retrouver ce que pensait, il y a tantôt deux mille ans, un jeune homme de la terre de Kémé, qui suivait la barque de Cléopâtre, reine et déesse Évergète, revenant de la Mammisi d’Hermonthis.

Nous essayerons cependant.

Meïamoun, fils de Mandouschopsch, était un jeune homme d’un caractère étrange ; rien de ce qui touche le commun des mortels ne faisait impression sur lui ; il semblait d’une race plus haute, et l’on eût dit le produit de quelque adultère divin.

Son regard avait l’éclat et la fixité d’un regard d’épervier, et la majesté sereine siégeait sur son front comme sur un piédestal de marbre ; un noble dédain arquait sa lèvre supérieure et gonflait ses narines comme celles d’un cheval fougueux ; quoiqu’il eût presque la grâce délicate d’une jeune fille, et que Dionysius, le dieu efféminé, n’eût pas une poitrine plus ronde et plus polie, il cachait sous cette molle apparence des nerfs d’acier et une force herculéenne ; singulier privilège de certaines natures antiques de réunir la beauté de la femme à la force de l’homme.

 

Quant à son teint, nous sommes obligé d’avouer qu’il était fauve comme une orange, couleur contraire à l’idée blanche et rose que nous avons de la beauté ; ce qui ne l’empêchait pas d’être un fort charmant jeune homme, très recherché par toute sorte de femmes jaunes, rouges, cuivrées, bistrées, dorées, et même par plus d’une blanche Grecque.

D’après ceci, n’allez pas croire que Meïamoun fût un homme à bonnes fortunes : les cendres du vieux Priam, les neiges d’Hippolyte lui-même n’étaient pas plus insensibles et plus froides ; le jeune néophyte en tunique blanche, qui se prépare à l’initiation des mystères d’Isis, ne mène pas une vie plus chaste ; la jeune fille qui transit à l’ombre glaciale de sa mère n’a pas cette pureté craintive.

Les plaisirs de Meïamoun, pour un jeune homme de si farouche approche, étaient cependant d’une singulière nature : il partait tranquillement le matin avec son petit bouclier de cuir d’hippopotame, son harpé ou sabre à lame courbe, son arc triangulaire et son carquois de peau de serpent rempli de flèches barbelées ; puis il s’enfonçait dans le désert, et faisait galoper sa cavale aux jambes sèches, à la tête étroite, à la crinière échevelée, jusqu’à ce qu’il trouvât une trace de lionne : cela le divertissait beaucoup d’aller prendre les petits lionceaux sous le ventre de leur mère.

En toutes choses il n’aimait que le périlleux ou l’impossible ; il se plaisait fort à marcher dans des sentiers impraticables, à nager dans une eau furieuse, et il eût choisi pour se baigner dans le Nil précisément l’endroit des cataractes : l’abîme l’appelait.

Tel était Meïamoun, fils de Mandouschopsch. Depuis quelque temps son humeur était devenue encore plus sauvage ; il s’enfonçait des mois entiers dans l’océan de sables et ne reparaissait qu’à de rares intervalles. Sa mère, inquiète, se penchait vainement du haut de sa terrasse et interrogeait le chemin d’un œil infatigable. Après une longue attente, un petit nuage de poussière tourbillonnait à l’horizon ; bientôt le nuage crevait et laissait voir Meïamoun couvert de poussière sur sa cavale maigre comme une louve, l’œil rouge et sanglant, la narine frémissante, avec des cicatrices au flanc, cicatrices qui n’étaient pas des marques d’éperon.

 

Après avoir pendu dans sa chambre quelque peau d’hyène ou de lion, il repartait. Et cependant personne n’eût pu être plus heureux que Meïamoun ; il était aimé de Nephté, la fille du prêtre Afomouthis, la plus belle personne du nome d’Arsinoïte. Il fallait être Meïamoun pour ne pas voir que Nephté avait des yeux charmants relevés par les coins avec une indéfinissable expression de volupté, une bouche où scintillait un rouge sourire, des dents blanches et limpides, des bras d’une rondeur exquise et des pieds plus parfaits que les pieds de jaspe de la statue d’Isis : assurément il n’y avait pas dans toute l’Égypte une main plus petite et des cheveux plus longs.

Les charmes de Nephté n’eussent été effacés que par ceux de Cléopâtre. Mais qui pourrait songer à aimer Cléopâtre ? Ixion, qui fut amoureux de Junon, ne serra dans ses bras qu’une nuée, et il tourne éternellement sa roue aux enfers. C’était Cléopâtre qu’aimait Meïamoun !

 

Il avait d’abord essayé de dompter cette passion folle, il avait lutté corps à corps avec elle ; mais on n’étouffe pas l’amour comme on étouffe un lion, et les plus vigoureux athlètes ne sauraient rien y faire. La flèche était restée dans la plaie et il la traînait partout avec lui ; l’image de Cléopâtre radieuse et splendide sous son diadème à pointe d’or, seule debout dans sa pourpre impériale au milieu d’un peuple agenouillé, rayonnait dans sa veille et dans son rêve ; comme l’imprudent qui a regardé le soleil et qui voit toujours une tache insaisissable voltiger devant lui, Meïamoun voyait toujours Cléopâtre. Les aigles peuvent contempler le soleil sans être éblouis, mais quelle prunelle de diamant pourrait se fixer impunément sur une belle femme, sur une belle reine ?

 

Sa vie était d’errer autour des demeures royales pour respirer le même air que Cléopâtre, pour baiser sur le sable, bonheur, hélas ! bien rare, l’empreinte à demi effacée de son pied ; il suivait les fêtes sacrées et les panégyries, tâchant de saisir un rayon de ses yeux, de dérober au passage un des mille aspects de sa beauté.

 

Quelquefois la honte le prenait de cette existence insensée ; il se livrait à la chasse avec un redoublement de furie, et tâchait de mater par la fatigue l’ardeur de son sang et la fougue de ses désirs.

Il était allé à la panégyrie d’Hermonthis, et, dans le vague espoir de revoir la reine un instant lorsqu’elle débarquerait au palais d’été, il avait suivi la cange dans sa nacelle, sans s’inquiéter des âcres morsures du soleil, par une chaleur à faire fondre en sueur de lave les sphinx haletants sur leurs piédestaux rougis. Et puis, il comprenait qu’il touchait à un moment suprême, que sa vie allait se décider, et qu’il ne pouvait mourir avec son secret dans sa poitrine.

C’est une étrange situation que d’aimer une reine, c’est comme si l’on aimait une étoile, encore l’étoile vient-elle chaque nuit briller à sa place dans le ciel ; c’est une espèce de rendez-vous mystérieux : vous la retrouvez, vous la voyez, elle ne s’offense pas de vos regards !

Ô misère ! être pauvre, inconnu, obscur, assis tout au bas de l’échelle, et se sentir le cœur plein d’amour pour quelque chose de solennel, d’étincelant et de splendide, pour une femme dont la dernière servante ne voudrait pas de vous ! avoir l’œil fatalement fixé sur quelqu’un qui ne vous voit point, qui ne vous verra jamais, pour qui vous n’êtes qu’un flot de la foule pareil aux autres et qui vous rencontrerait cent fois sans vous reconnaître ! n’avoir, si l’occasion de parler se présente, aucune raison à donner d’une si folle audace, ni talent de poète, ni grand génie, ni qualité surhumaine, rien que de l’amour ; et en échange de la beauté, de la noblesse, de la puissance, de toutes les splendeurs qu’on rêve, n’apporter que de la passion ou sa jeunesse, choses rares !

Ces idées accablaient Meïamoun ; couché à plat ventre sur le sable, le menton dans ses mains, il se laissait emporter et soulever par le flot d’une intarissable rêverie ; il ébauchait mille projets plus insensés les uns que les autres. Il sentait bien qu’il tendait à un but impossible, mais il n’avait pas le courage d’y renoncer franchement, et la perfide espérance venait chuchoter à son oreille quelque menteuse promesse.

« Hâthor, puissante déesse, disait-il à voix basse, que t’ai-je fait pour me rendre si malheureux ? te venges-tu du dédain que j’ai eu pour Nephté, la fille du prêtre Afomouthis ? m’en veux-tu d’avoir repoussé Lamia, l’hétaire d’Athènes, ou Flora, la courtisane romaine ? Est-ce ma faute, à moi, si mon cœur n’est sensible qu’à la seule beauté de Cléopâtre, ta rivale ?

Pourquoi as-tu enfoncé dans mon âme la flèche empoisonnée de l’amour impossible ?

Quel sacrifice et quelles offrandes demandes-tu ?

Faut-il t’élever une chapelle de marbre rose de Syène avec des colonnes à chapiteaux dorés, un plafond d’une seule pièce et des hiéroglyphes sculptés en creux par les meilleurs ouvriers de Memphis ou de Thèbes ? Réponds-moi. »

 

Comme tous les dieux et les déesses que l’on invoque, Hâthor ne répondit rien. Meïamoun prit un parti désespéré. Cléopâtre, de son côté, invoquait aussi la déesse Hâthor ; elle lui demandait un plaisir nouveau, une sensation inconnue ; languissamment couchée sur son lit, elle songeait que le nombre des sens est bien borné, que les plus exquis raffinements laissent bien vite venir le dégoût, et qu’une reine a réellement bien de la peine à occuper sa journée.

Essayer des poisons sur des esclaves, faire battre des hommes avec des tigres ou des gladiateurs entre eux, boire des perles fondues, manger une province, tout cela est fade et commun !

 

Charmion était aux expédients et ne savait plus que faire de sa maîtresse. Tout à coup un sifflement se fit entendre, une flèche vint se planter en tremblant dans le revêtement de cèdre de la muraille.

Cléopâtre faillit s’évanouir de frayeur.

Charmion se pencha à la fenêtre et n’aperçut qu’un flocon d’écume sur le fleuve. Un rouleau de papyrus entourait le bois de la flèche il contenait ces mots écrits en caractères phonétiques : « Je vous aime ! »

 

 

 

IV

 

« Je vous aime, répéta Cléopâtre en faisant tourner entre ses doigts frêles et blancs le morceau de papyrus roulé à la façon des scytales, voilà le mot que je demandais : quelle âme intelligente, quel génie caché a donc si bien compris mon désir ? »

 

Et, tout à fait réveillée de sa langoureuse torpeur, elle sauta à bas de son lit avec l’agilité d’une chatte qui flaire une souris, mit ses petits pieds d’ivoire dans ses tatbebs brodés, jeta une tunique de byssus sur ses épaules, et courut à la fenêtre par laquelle Charmion regardait toujours.

La nuit était claire et sereine ; la lune déjà levée dessinait avec de grands angles d’ombre et de lumière les masses architecturales du palais, détachées en vigueur sur un fond de bleuâtre transparence, et glaçait de moires d’argent l’eau du fleuve où son reflet s’allongeait en colonne étincelante ; un léger souffle de brise, qu’on eût pris pour la respiration des sphinx endormis, faisait palpiter les roseaux et frissonner les clochettes d’azur des lotus ; les câbles des embarcations amarrées au bord du Nil gémissaient faiblement, et le flot se plaignait sur son rivage comme une colombe sans ramier.

Un vague parfum de végétation, plus doux que celui des aromates qui brûlent dans l’anschir(1) des prêtres d’Anubis, arrivait jusque dans la chambre.

 

1 Anschir ou amschir : encensoir.

 

C’était une de ces nuits enchantées de l’Orient, plus splendides que nos plus beaux jours, car notre soleil ne vaut pas cette lune.

« Ne vois-tu pas là-bas, vers le milieu du fleuve, une tête d’homme qui nage ? Tiens, il traverse maintenant la traînée de lumière et va se perdre dans l’ombre ; on ne peut plus le distinguer. » Et, s’appuyant sur l’épaule de Charmion, elle sortait à demi son beau corps de la fenêtre pour tâcher de retrouver la trace du mystérieux nageur. Mais un bois d’acacias du Nil, de doums et de sayals jetait à cet endroit son ombre sur la rivière et protégeait la fuite de l’audacieux.

Si Meïamoun eût eu le bon esprit de se retourner, il aurait aperçu Cléopâtre, la reine sidérale, le cherchant avidement des yeux à travers la nuit, lui pauvre Égyptien obscur, misérable chasseur de lions.

« Charmion, Charmion, fais venir Phrehipephbour, le chef des rameurs, et qu’on lance sans retard deux barques à la poursuite de cet homme », dit Cléopâtre, dont la curiosité était excitée au plus haut degré.

 

Phrehipephbour parut : c’était un homme de la race Nahasi, aux mains larges, aux bras musculeux, coiffé d’un bonnet de couleur rouge, assez semblable au casque phrygien, et vêtu d’un caleçon étroit, rayé diagonalement de blanc et de bleu. Son buste, entièrement nu, reluisait à la clarté de la lampe, noir et poli comme un globe de jais.

Il prit les ordres de la reine et se retira sur-le-champ pour les exécuter. Deux barques longues, étroites, si légères que le moindre oubli d’équilibre les eût fait chavirer, fendirent bientôt l’eau du Nil en sifflant sous l’effort de vingt rameurs vigoureux ; mais la recherche fut inutile.

Après avoir battu la rivière en tous sens, après avoir fouillé la moindre touffe de roseaux, Phrehipephbour revint au palais sans autre résultat que d’avoir fait envoler quelque héron endormi debout sur une patte ou troublé quelque crocodile dans sa digestion.

Cléopâtre éprouva un dépit si vif de cette contrariété qu’elle eut une forte envie de condamner Phrehipephbour à la meule ou aux bêtes.

Heureusement Charmion intercéda pour le malheureux tout tremblant, qui pâlissait de frayeur sous sa peau noire.

 

C’était la seule fois de sa vie qu’un de ses désirs n’avait pas été aussitôt accompli que formé ; aussi éprouvait-elle une surprise inquiète, comme un premier doute sur sa toute-puissance. Elle, Cléopâtre, femme et sœur de Ptolémée, proclamée déesse Avergète, reine vivante des régions d’en bas et d’en haut, œil de lumière, préférée du soleil, comme on peut le voir dans les cartouches sculptés sur les murailles des temples, rencontrer un obstacle, vouloir une chose qui ne s’est pas faite, avoir parlé et n’avoir pas été obéie !

Autant vaudrait être la femme de quelque pauvre paraschiste inciseur de cadavres et faire fondre du natron dans une chaudière ! C’est monstrueux, c’est exorbitant, et il faut être, en vérité, une reine très douce et très clémente pour ne pas faire mettre en croix ce misérable Phrehipephbour.

 

Vous vouliez une aventure, quelque chose d’étrange et d’inattendu ; vous êtes servie à souhait. Vous voyez que votre royaume n’est pas si mort que vous le prétendiez. Ce n’est pas le bras de pierre d’une statue qui a lancé cette flèche, ce n’est pas du cœur d’une momie que viennent ces trois mots qui vous ont émue, vous qui voyez avec un sourire sur les lèvres vos esclaves empoisonnés battre du talon et de la tête, dans les convulsions de l’agonie, vos beaux pavés de mosaïque et de porphyre, vous qui applaudissez le tigre lorsqu’il a bravement enfoncé son mufle dans le flanc d’un gladiateur vaincu !

Vous aurez tout ce que vous voudrez, des chars d’argent étoilés d’émeraudes, des quadriges de griffons, des tuniques de pourpre teintes trois fois, des miroirs d’acier fondu entourés de pierres précieuses, si clairs que vous vous y verrez aussi belle que vous l’êtes ; des robes venues du pays de Sérique, si fines, si déliées qu’elles passeraient par l’anneau de votre petit doigt ; des perles d’un orient parfait, des coupes de Lysippe ou de Myron, des perroquets de l’Inde qui parlent comme des poètes ; vous obtiendrez tout, quand même vous demanderiez le ceste de Vénus ou le pschent d’Isis ; mais, en vérité, vous n’aurez pas ce soir l’homme qui a lancé cette flèche qui tremble encore dans le bois de cèdre de votre lit.

Les esclaves qui vous habilleront demain n’auront pas beau jeu ; elles ne risquent rien d’avoir la main légère ; les épingles d’or de la toilette pourraient bien avoir pour pelote la gorge de la friseuse maladroite, et l’épileuse risque fort de se faire pendre au plafond par les pieds.

 

« Qui peut avoir eu l’audace de lancer cette déclaration emmanchée dans une flèche ? Est-ce le nomarque(1) Amoun-Ra qui se croit plus beau que l’Apollon des Grecs ? qu’en penses-tu, Charmion ? ou bien Chéapsiro, le commandant de l’Hermothybie, si fier de ses combats au pays de Kousch ! Ne serait-ce pas plutôt le jeune Sextus, ce débauché romain, qui met du rouge, grasseye en parlant et porte des manches à la persique ?

– Reine, ce n’est aucun de ceux-là ; quoique vous soyez la plus belle du monde, ces gens-là vous flattent et ne vous aiment pas. Le nomarque Amoun-Ra s’est choisi une idole à qui il sera toujours fidèle, et c’est sa propre personne ; le guerrier Chéapsiro ne pense qu’à raconter ses batailles ; quant à Sextus, il est si sérieusement occupé de la composition d’un nouveau cosmétique qu’il ne peut songer à rien autre chose. D’ailleurs, il a reçu des surtouts de Laconie, des tuniques jaunes brochées d’or et des enfants asiatiques qui l’absorbent tout entier. Aucun de ces beaux seigneurs ne risquerait son cou dans une entreprise si hardie et si périlleuse ; ils ne vous aiment pas assez pour cela.

1 Chef d’un nome, qui est une division administrative de l’ancienne Égypte et de la Grèce ancienne.

 

« Vous disiez hier dans votre cange que les yeux éblouis n’osaient s’élever jusqu’à vous, que l’on ne savait que pâlir et tomber à vos pieds en demandant grâce, et qu’il ne vous restait d’autre ressource que d’aller réveiller dans son cercueil doré quelque vieux pharaon parfumé de bitume. Il y a maintenant un cœur ardent et jeune qui vous aime : qu’en ferez-vous ? »

 

Cette nuit-là, Cléopâtre eut de la peine à s’endormir, elle se retourna dans son lit, elle appela longtemps en vain Morphée, frère de la Mort ; elle répéta plusieurs fois qu’elle était la plus malheureuse des reines, que l’on prenait à tâche de la contrarier, et que la vie lui était insupportable ; grandes doléances qui touchaient assez peu Charmion, quoiqu’elle fît mine d’y compatir.

 

Laissons un peu Cléopâtre chercher le sommeil qui la fuit et promener ses conjectures sur tous les grands de la cour ; revenons à Meïamoun : plus adroit que Phrehipephbour, le chef des rameurs, nous parviendrons bien à le trouver.

Effrayé de sa propre hardiesse, Meïamoun s’était jeté dans le Nil, et avait gagné à la nage le petit bois de palmiers-doums avant que Phrehipephbour eût lancé les deux barques à sa poursuite. Lorsqu’il eut repris haleine et repoussé derrière ses oreilles ses longs cheveux noirs trempés de l’écume du fleuve, il se sentit plus à l’aise et plus calme.

Cléopâtre avait quelque chose qui venait de lui. Un rapport existait entre eux maintenant ; Cléopâtre pensait à lui, Meïamoun.

Peut-être était-ce une pensée de courroux, mais au moins il était parvenu à faire naître en elle un mouvement quelconque, frayeur, colère ou pitié ; il lui avait fait sentir son existence.

Il est vrai qu’il avait oublié de mettre son nom sur la bande de papyrus ; mais qu’eût appris de plus à la reine : MEÏAMOUN, FILS DE MANDOUSCHOPSCH ! Un monarque ou un esclave sont égaux devant elle. Une déesse ne s’abaisse pas plus en prenant pour amoureux un homme du peuple qu’un patricien ou un roi ; de si haut l’on ne voit dans un homme que l’amour.

Le mot qui lui pesait sur la poitrine comme le genou d’un colosse de bronze en était enfin sorti ; il avait traversé les airs, il était parvenu jusqu’à la reine, pointe du triangle, sommet inaccessible ! Dans ce cœur blasé il avait mis une curiosité, – progrès immense !

Meïamoun ne se doutait pas d’avoir si bien réussi, mais il était plus tranquille, car il s’était juré à lui-même, par la Bari mystique qui conduit les âmes dans l’Amenthi ; par les oiseaux sacrés, Bennou et Gheughen ; par Typhon et par Osiris, par tout ce que la mythologie égyptienne peut offrir de formidable, qu’il serait l’amant de Cléopâtre, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une nuit, ne fût-ce qu’une heure, dût-il lui en coûter son corps et son âme.

 

Expliquer comment lui était venu cet amour pour une femme qu’il n’avait vue que de loin et sur laquelle il osait à peine lever ses yeux, lui qui ne les baissait pas devant les jaunes prunelles des lions, et comment cette petite graine tombée par hasard dans son âme y avait poussé si vite et jeté de si profondes racines, c’est un mystère que nous n’expliquerons pas ; nous avons dit là-haut l’abîme l’appelait.

 

Quand il fut bien sûr que Phrehipephbour était rentré avec les rameurs, il se jeta une seconde fois dans le Nil et se dirigea de nouveau vers le palais de Cléopâtre, dont la lampe brillait à travers un rideau de pourpre et semblait une étoile fardée. Léandre ne nageait pas vers la tour de Sestos avec plus de courage et de vigueur, et cependant Méïamoun n’était pas attendu par une Héro prête à lui verser sur la tête des fioles de parfums pour chasser l’odeur de la mer et des âcres baisers de la tempête. Quelque bon coup de lance ou de harpé était tout ce qui pouvait lui arriver de mieux, et, à vrai dire, ce n’était guère de cela qu’il avait peur. Il longea quelque temps la muraille du palais dont les pieds de marbre baignaient dans le fleuve, et s’arrêta devant une ouverture submergée, par où l’eau s’engouffrait en tourbillonnant. Il plongea deux ou trois fois sans succès ; enfin il fut plus heureux, rencontra le passage et disparut. Cette arcade était un canal voûté qui conduisait l’eau du Nil aux bains de Cléopâtre.

 

 

 

V

 

Cléopâtre ne s’endormit que le matin, à l’heure où rentrent les songes envolés par la porte d’ivoire. L’illusion du sommeil lui fit voir toute sorte d’amants se jetant à la nage, escaladant les murs pour arriver jusqu’à elle, et, souvenir de la veille, ses rêves étaient criblés de flèches chargées de déclarations amoureuses.

Ses petits talons agités de tressaillements nerveux frappaient la poitrine de Charmion, couchée en travers du lit pour lui servir de coussin.

Lorsqu’elle s’éveilla, un gai rayon jouait dans le rideau de la fenêtre dont il trouait la trame de mille points lumineux, et venait familièrement jusque sur le lit voltiger comme un papillon d’or autour de ses belles épaules qu’il effleurait en passant d’un baiser lumineux. Heureux rayon que les dieux eussent envié !

Cléopâtre demanda à se lever d’une voix mourante comme un enfant malade ; deux de ses femmes l’enlevèrent dans leurs bras et la posèrent précieusement à terre, sur une grande peau de tigre dont les ongles étaient d’or et les yeux d’escarboucles. Charmion l’enveloppa d’une calasiris de lin plus blanche que le lait, lui entoura les cheveux d’une résille de fils d’argent, et lui plaça les pieds dans des tatbebs de liège sur la semelle desquels, en signe de mépris, l’on avait dessiné deux figures grotesques représentant deux hommes des races Nahasi et Nahmou, les mains et les pieds liés, en sorte que Cléopâtre méritait littéralement l’épithète de conculcatrice des peuples, que lui donnent les cartouches royaux.

 

C’était l’heure du bain ; Cléopâtre s’y rendit avec ses femmes. Les bains de Cléopâtre étaient bâtis dans de vastes jardins remplis de mimosas, de caroubiers, d’aloès, de citronniers, de pommiers persiques, dont la fraîcheur luxuriante faisait un délicieux contraste avec l’aridité des environs ; d’immenses terrasses soutenaient des massifs de verdure et faisaient monter les fleurs jusqu’au ciel par de gigantesques escaliers de granit rose ; des vases de marbre pentélique s’épanouissaient comme de grands lis au bord de chaque rampe, et les plantes qu’ils contenaient ne semblaient que leurs pistils ; des chimères caressées par le ciseau des plus habiles sculpteurs grecs, et d’une physionomie moins rébarbative que les sphinx égyptiens avec leur mine renfrognée et leur attitude morose, étaient couchées mollement sur le gazon tout piqué de fleurs, comme de sveltes levrettes blanches sur un tapis de salon ; c’étaient de charmantes figures de femme, le nez droit, le front uni, la bouche petite, les bras délicatement potelés, la gorge ronde et pure, avec des boucles d’oreilles, des colliers et des ajustements d’un caprice adorable, se bifurquant en queue de poisson comme la femme dont parle Horace, se déployant en aile d’oiseau, s’arrondissant en croupe de lionne, se contournant en volute de feuillage, selon la fantaisie de l’artiste ou les convenances de la position architecturale : – une double rangée de ces délicieux monstres bordait l’allée qui conduisait du palais à la salle.

Au bout de cette allée, on trouvait un large bassin avec quatre escaliers de porphyre ; à travers la transparence de l’eau diamantée on voyait les marches descendre jusqu’au fond sablé de poudre d’or ; des femmes terminées en gaine comme des cariatides faisaient jaillir de leurs mamelles un filet d’eau parfumée qui retombait dans le bassin en rosée d’argent, et en picotait le clair miroir de ses gouttelettes grésillantes.

Outre cet emploi, ces cariatides avaient encore celui de porter sur leur tête un entablement orné de néréides et de tritons en bas-relief et muni d’anneaux de bronze pour attacher les cordes de soie du vélarium.

Au-delà du portique l’on apercevait des verdures humides et bleuâtres, des fraîcheurs ombreuses, un morceau de la vallée de Tempé transporté en Égypte. Les fameux jardins de Sémiramis n’étaient rien auprès de cela.

 

Nous ne parlerons pas de sept ou huit autres salles de différentes températures, avec leur vapeur chaude ou froide, leurs boîtes de parfums, leurs cosmétiques, leurs huiles, leurs pierres ponces, leurs gantelets de crin, et tous les raffinements de l’art balnéatoire antique poussé à un si haut degré de volupté et de raffinement.

 

Cléopâtre arriva, la main sur l’épaule de Charmion elle avait fait au moins trente pas toute seule ! grand effort ! fatigue énorme ! Un léger nuage rose, se répandant sous la peau transparente de ses joues, en rafraîchissait la pâleur passionnée ; ses tempes blondes comme l’ambre laissaient voir un réseau de veines bleues ; son front uni, peu élevé comme les fronts antiques, mais d’une rondeur et d’une forme parfaites, s’unissait par une ligne irréprochable à un nez sévère et droit, en façon de camée, coupé de narines roses et palpitantes à la moindre émotion, comme les naseaux d’une tigresse amoureuse, la bouche petite, ronde, très rapprochée du nez, avait la lèvre dédaigneusement arquée ; mais une volupté effrénée, une ardeur de vie incroyable rayonnait dans le rouge éclat et dans le lustre humide de la lèvre inférieure.

Ses yeux avaient des paupières étroites, des sourcils minces et presque sans inflexion. Nous n’essayerons pas d’en donner une idée ; c’était un feu, une langueur, une limpidité étincelante à faire tourner la tête de chien d’Anubis lui-même ; chaque regard de ses yeux était un poème supérieur à ceux d’Homère ou de Mimnerme ; un menton impérial, plein de force et de domination, terminait dignement ce charmant profil.

Elle se tenait debout sur la première marche du bassin, dans une attitude pleine de grâce et de fierté ; légèrement cambrée en arrière, le pied suspendu comme une déesse qui va quitter son piédestal et dont le regard est encore au ciel ; deux plis superbes partaient des pointes de sa gorge et filaient d’un seul jet jusqu’à terre. Cléomène, s’il eût été son contemporain et s’il eût pu la voir, aurait brisé sa Vénus de dépit.

Avant d’entrer dans l’eau, par un nouveau caprice, elle dit à Charmion de lui changer sa coiffure à résilles d’argent ; elle aimait mieux une couronne de fleurs de lotus avec des joncs, comme une divinité marine.

Charmion obéit ; – ses cheveux délivrés coulèrent en cascades noires sur ses épaules, et pendirent en grappes comme des raisins mûrs au long de ses belles joues.

Puis la tunique de lin, retenue seulement par une agrafe d’or, se détacha, glissa au long de son corps de marbre, et s’abattit en blanc nuage à ses pieds comme le cygne aux pieds de Léda...

Et Meïamoun, où était-il ? Ô cruauté du sort ! tant d’objets insensibles jouissent de faveurs qui raviraient un amant de joie. Le vent qui joue avec une chevelure parfumée ou qui donne à de belles lèvres des baisers qu’il ne peut apprécier, l’eau à qui cette volupté est bien indifférente et qui enveloppe d’une seule caresse un beau corps adoré, le miroir qui réfléchit tant d’images charmantes, le cothurne ou le tatbeb qui enferme un divin petit pied : oh ! que de bonheurs perdus !

Cléopâtre trempa dans l’eau son talon vermeil et descendit quelques marches ; l’onde frissonnante lui faisait une ceinture et des bracelets d’argent, et roulait en perles sur sa poitrine et ses épaules comme un collier défait ; ses grands cheveux, soulevés par l’eau, s’étendaient derrière elle comme un manteau royal ; elle était reine même au bain.

Elle allait et venait, plongeait et rapportait du fond dans ses mains des poignées de poudre d’or qu’elle lançait en riant à quelqu’une de ses femmes ; d’autres fois elle se suspendait à la balustrade du bassin, cachant et découvrant ses trésors, tantôt ne laissant voir que son dos poli et lustré, tantôt se montrant entière comme la Vénus Anadyomène, et variant sans cesse les aspects de sa beauté.

 

Tout à coup elle poussa un cri plus aigu que Diane surprise par Actéon ; elle avait vu à travers le feuillage luire une prunelle ardente, jaune et phosphorique comme un œil de crocodile ou de lion. C’était Meïamoun, qui, tapi contre terre, derrière une touffe de feuilles, plus palpitant qu’un faon dans les blés, s’enivrait du dangereux bonheur de regarder la reine dans son bain. Quoiqu’il fût courageux jusqu’à la témérité, le cri de Cléopâtre lui entra dans le cœur plus froid qu’une lame d’épée ; une sueur mortelle lui couvrit tout le corps ; ses artères sifflaient dans ses tempes avec un bruit strident, la main de fer de l’anxiété lui serrait la gorge et l’étouffait.

 

Les eunuques accoururent la lance au poing ; Cléopâtre leur désigna le groupe d’arbres, où ils trouvèrent Meïamoun blotti et pelotonné. La défense n’était pas possible, il ne l’essaya pas et se laissa prendre. Ils s’apprêtaient à le tuer avec l’impassibilité cruelle et stupide qui caractérise les eunuques ; mais Cléopâtre, qui avait eu le temps de s’envelopper de sa calasiris, leur fit signe de la main de s’arrêter et de lui amener le prisonnier.

Meïamoun ne put que tomber à ses genoux en tendant vers elle des mains suppliantes comme vers l’autel des dieux.

« Es-tu quelque assassin gagé par Rome ? et que venais-tu faire dans ces lieux sacrés d’où les hommes sont bannis, dit Cléopâtre avec un geste d’interrogation impérieuse.

– Que mon âme soit trouvée légère dans la balance de l’Amenthi, et que Tmeï, fille du soleil et déesse de la vérité, me punisse si jamais j’eus contre vous, ô reine ! une intention mauvaise », répondit Meïamoun toujours à genoux.

 

La sincérité et la loyauté brillaient sur sa figure en caractères si transparents que Cléopâtre abandonna sur-le-champ cette pensée, et fixa sur le jeune Égyptien des regards moins sévères et moins irrités ; elle le trouvait beau.

« Alors, quelle raison te poussait dans un lieu où tu ne pouvais rencontrer que la mort ?

– Je vous aime », dit Meïamoun d’une voix basse, mais distincte ; car son courage était revenu comme dans toutes les situations extrêmes et que rien ne peut empirer.

« Ah ! fit Cléopâtre en se penchant vers lui et en lui saisissant le bras avec un mouvement brusque et soudain, c’est toi qui as lancé la flèche avec le rouleau de papyrus ; par Oms, chien des enfers, tu es un misérable bien hardi !... Je te reconnais maintenant ; il y a longtemps que je te vois errer comme une ombre plaintive autour des lieux que j’habite...

Tu étais à la procession d’Isis, à la panégyrie d’Hermonthis ; tu as suivi la cange royale. Ah ! il te faut une reine !... Tu n’as point des ambitions médiocres ; tu t’attendais sans doute à être payé de retour... Assurément je vais t’aimer... Pourquoi pas ?

– Reine, répondit Meïamoun avec un air de grave mélancolie, ne raillez pas. Je suis insensé, c’est vrai ; j’ai mérité la mort, c’est vrai encore ; soyez humaine, faites-moi tuer.

– Non, j’ai le caprice d’être clémente aujourd’hui ; je t’accorde la vie.

– Que voulez-vous que je fasse de la vie ? Je vous aime.

– Eh bien ! tu seras satisfait, tu mourras, répondit Cléopâtre ; tu as fait un rêve étrange, extravagant ; tes désirs ont dépassé en imagination un seuil infranchissable, – tu pensais que tu étais César ou Marc-Antoine, tu aimais la reine ! À certaines heures de délire, tu as pu croire qu’à la suite de circonstances qui n’arrivent qu’une fois tous les mille ans, Cléopâtre un jour t’aimerait. Eh bien ! ce que tu croyais impossible va s’accomplir, je vais faire une réalité de ton rêve ; cela me plaît, une fois, de combler une espérance folle. Je veux t’inonder de splendeurs, de rayons et d’éclairs ; je veux que ta fortune ait des éblouissements. Tu étais en bas de la roue, je vais te mettre en haut, brusquement, subitement, sans transition, je te prends dans le néant, je fais de toi l’égal d’un dieu, et je te replonge dans le néant ; c’est tout : mais ne viens pas m’appeler cruelle, implorer ma pitié, ne va pas faiblir quand l’heure arrivera. Je suis bonne, je me prête à ta folie ; j’aurais le droit de te faire tuer sur-le-champ mais tu me dis que tu m’aimes, je te ferai tuer demain ; ta vie pour une nuit. Je suis généreuse, je te l’achète, je pourrais la prendre. Mais que fais-tu à mes pieds ? relève-toi, et donne-moi la main pour rentrer au palais.

 

 

 

VI

 

Notre monde est bien petit à côté du monde antique, nos fêtes sont mesquines auprès des effrayantes somptuosités des patriciens romains et des princes asiatiques ; leurs repas ordinaires passeraient aujourd’hui pour des orgies effrénées, et toute une ville moderne vivrait pendant huit jours de la desserte de Lucullus soupant avec quelques amis intimes.

Nous avons peine à concevoir, avec nos habitudes misérables, ces existences énormes, réalisant tout ce que l’imagination peut inventer de hardi, d’étrange et de plus monstrueusement en dehors du possible. Nos palais sont des écuries où Caligula n’eût pas voulu mettre son cheval ; le plus riche des rois constitutionnels ne mène pas le train d’un petit satrape ou d’un proconsul romain. Les soleils radieux qui brillaient sur la terre sont à tout jamais éteints dans le néant de l’uniformité ; il ne se lève plus sur la noire fourmilière des hommes de ces colosses à formes de Titan qui parcouraient le monde en trois pas, comme les chevaux d’Homère ; – plus de tour de Lylacq, plus de Babel géante escaladant le ciel de ses spirales infinies, plus de temples démesurés faits avec des quartiers de montagne, de terrasses royales que chaque siècle et chaque peuple n’ont pu élever que d’une assise, et d’où le prince accoudé et rêveur peut regarder la figure du monde comme une carte déployée ; plus de ces villes désordonnées faites d’un inextricable entassement d’édifices cyclopéens, avec leurs circonvallations profondes, leurs cirques rugissant nuit et jour, leurs réservoirs remplis d’eau de mer et peuplés de léviathans et de baleines, leurs rampes colossales, leurs superpositions de terrasses, leurs tours au faîte baigné de nuages, leurs palais géants, leurs aqueducs, leurs cités vomitoires et leurs nécropoles ténébreuses !

Hélas ! plus rien que des ruches de plâtre sur un damier de pavés. L’on s’étonne que les hommes ne se soient pas révoltés contre ces confiscations de toutes les richesses et de toutes les forces vivantes au profit de quelques rares privilégiés, et que de si exorbitantes fantaisies n’aient point rencontré d’obstacles sur leur chemin sanglant. C’est que ces existences prodigieuses étaient la réalisation au soleil du rêve que chacun faisait la nuit, – des personnifications de la pensée commune, et que les peuples se regardaient vivre symbolisés sous un de ces noms météoriques qui flamboient inextinguiblement dans la nuit des âges.

 

Aujourd’hui, privé de ce spectacle éblouissant de la volonté toute-puissante, de cette haute contemplation d’une âme humaine dont le moindre désir se traduit en actions inouïes, en énormités de granit et d’airain, le monde s’ennuie éperdument et désespérément ; l’homme n’est plus représenté dans sa fantaisie impériale.

L’histoire que nous écrivons et le grand nom de Cléopâtre qui s’y mêle nous ont jeté dans ces réflexions malsonnantes pour les oreilles civilisées. Mais le spectacle du inonde antique est quelque chose de si écrasant, de si décourageant pour les imaginations qui se croient effrénées et les esprits qui pensent avoir atteint aux dernières limites de la magnificence féerique, que nous n’avons pu nous empêcher de consigner ici nos doléances et nos tristesses de n’avoir pas été contemporain de Sardanapale, de Teglath Phalazar, de Cléopâtre, reine d’Égypte, ou seulement d’Héliogabale, empereur de Rome et prêtre du Soleil.

 

Nous avons à décrire une orgie suprême, un festin à faire pâlir celui de Balthazar, une nuit de Cléopâtre. Comment, avec la langue française, si chaste, si glacialement prude, rendrons-nous cet emportement frénétique, cette large et puissante débauche qui ne craint pas de mêler le sang et le vin, ces deux pourpres, et ces furieux élans de la volupté inassouvie se ruant à l’impossible avec toute l’ardeur de sens que le long jeûne chrétien n’a pas encore matés ?

La nuit promise devait être splendide ; il fallait que toutes les joies possibles d’une existence humaine fussent concentrées en quelques heures ; il fallait faire de la vie de Meïamoun un élixir puissant qu’il pût boire en une seule coupe. Cléopâtre voulait éblouir sa victime volontaire, et la plonger dans un tourbillon de voluptés vertigineuses, l’enivrer, l’étourdir avec le vin de l’orgie, pour que la mort, bien qu’acceptée, arrivât sans être vue ni comprise.

 

Transportons nos lecteurs dans la salle du banquet. Notre architecture actuelle offre peu de points de comparaison avec ces constructions immenses dont les ruines ressemblent plutôt à des éboulements de montagnes qu’à des restes d’édifices. Il fallait toute l’exagération de la vie antique pour animer et remplir ces prodigieux palais dont les salles étaient si vastes qu’elles ne pouvaient avoir d’autre plafond que le ciel, magnifique plafond, et bien digne d’une pareille architecture !

La salle du festin avait des proportions énormes et babyloniennes ; l’œil ne pouvait en pénétrer la profondeur incommensurable ; de monstrueuses colonnes, courtes, trapues, solides à porter le pôle, épataient lourdement leur fût évasé sur un socle bigarré d’hiéroglyphes, et soutenaient de leurs chapiteaux ventrus de gigantesques arcades de granit s’avançant par assises comme des escaliers renversés.

Entre chaque pilier un sphinx colossal de basalte, coiffé du pschent, allongeait sa tête à l’œil oblique, au menton cornu, et jetait dans la salle un regard fixe et mystérieux. Au second étage, en recul du premier, les chapiteaux des colonnes, plus sveltes de tournure, étaient remplacés par quatre têtes de femmes adossées avec les barbes cannelées et les enroulements de la coiffure égyptienne ; au lieu de sphinx, des idoles à tête de taureau, spectateurs impassibles des délires nocturnes et des fureurs orgiaques, étaient assis dans des sièges de pierre comme des hôtes patients qui attendent que le festin commence.

 

Un troisième étage d’un ordre différent, avec des éléphants de bronze lançant de l’eau de senteur par la trompe couronnait l’édifice ; par-dessus, le ciel s’ouvrait comme un gouffre bleu, et les étoiles curieuses s’accoudaient sur la frise. De prodigieux escaliers de porphyre, si polis qu’ils réfléchissaient les corps comme des miroirs, montaient et descendaient de tous côtés et liaient entre elles ces grandes masses d’architecture.

Nous ne traçons ici qu’une ébauche rapide pour faire comprendre l’ordonnance de cette construction formidable avec ses proportions hors de toute mesure humaine. Il faudrait le pinceau de Martinn, le grand peintre des énormités disparues, et nous n’avons qu’un maigre trait de plume au lieu de la profondeur apocalyptique de la manière noire ; mais l’imagination y suppléera ; moins heureux que le peintre et le musicien, nous ne pouvons présenter les objets que les uns après les autres.

Nous n’avons parlé que de la salle du festin, laissant de côté les convives ; encore ne l’avons-nous qu’indiquée. Cléopâtre et Meïamoun nous attendent ; les voici qui s’avancent. Meïamoun était vêtu d’une tunique de lin constellée d’étoiles avec un manteau de pourpre et des bandelettes dans les cheveux comme un roi oriental.

Cléopâtre portait une robe glauque, fendue sur le côté et retenue par des abeilles d’or ; autour de ses bras nus jouaient deux rangs de grosses perles ; sur sa tête rayonnait la couronne à pointes d’or. Malgré le sourire de sa bouche, un nuage de préoccupation ombrait légèrement son beau front, et ses sourcils se rapprochaient quelquefois avec un mouvement fébrile. Quel sujet peut donc contrarier la grande reine !

Quant à Meïamoun, il avait le teint ardent et lumineux d’un homme dans l’extase ou dans la vision ; des effluves rayonnants, partant de ses tempes et de son front, lui faisaient un nimbe d’or, comme à un des douze grands dieux de l’Olympe. Une joie grave et profonde brillait dans tous ses traits, il avait embrassé sa chimère aux ailes inquiètes sans qu’elle s’envolât ; il avait touché le but de sa vie. Il vivrait l’âge de Nestor et de Priam ; il verrait ses tempes veinées se couvrir de cheveux blancs comme ceux du grand prêtre d’Ammon ; il n’éprouverait rien de nouveau, il n’apprendrait rien de plus.

Il a obtenu tellement au-delà de ses plus folles espérances que le monde n’a plus rien à lui donner.

Cléopâtre le fit asseoir à côté d’elle sur un trône côtoyé de griffons d’or et frappa ses petites mains l’une contre l’autre.

Tout à coup des lignes de feux, des cordons scintillants dessinèrent toutes les saillies de l’architecture ; les yeux du sphinx lancèrent des éclairs phosphoriques, une haleine enflammée sortit du mufle des idoles ; les éléphants, au lieu d’eau parfumée, soufflèrent une colonne rougeâtre ; des bras de bronze jaillirent des murailles avec des torches au poing : dans le cœur sculpté des lotus s’épanouirent des aigrettes éclatantes.

De larges flammes bleuâtres palpitaient dans les trépieds d’airain, des candélabres géants secouaient leur lumière échevelée dans une ardente vapeur ; tout scintillait et rayonnait. Les iris prismatiques se croisaient et se brisaient en l’air ; les facette des coupes, les angles des marbres et des jaspes, les ciselures des vases, tout prenait une paillette, un luisant ou un éclair. La clarté ruisselait par torrents et tombait de marche en marche comme une cascade sur un escalier de porphyre, l’on aurait dit la réverbération d’un incendie dans une rivière ; si la reine de Saba y eût monté, elle eût relevé le pli de sa robe, croyant marcher dans l’eau comme sur le parquet de glace de Salomon.

À travers ce brouillard étincelant, les figures monstrueuses des colosses, les animaux, les hiéroglyphes semblaient s’animer et vivre d’une vie factice ; les béliers de granit noir ricanaient ironiquement et choquaient leurs cornes dorées, les idoles respiraient avec bruit par leurs naseaux haletants.

L’orgie était à son plus haut degré ; les plats de langues de phénicoptères et de foies de scarus, les murènes engraissées de chair humaine et préparées an garum, les cervelles de paon, les sangliers pleins d’oiseaux vivants, et toutes les merveilles des festins antiques, décuplées et centuplées, s’entassaient sur les trois pans du gigantesque triclinium.

Les vins de Crète, de Massique et de Falerne écumaient dans les cratères d’or couronnés de roses, remplis par des pages asiatiques dont les belles chevelures flottantes servaient à essuyer les mains des convives.

Des musiciens jouant du sistre, du tympanon, de la sambuque et de la harpe à vingt et une cordes remplissaient les travées supérieures et jetaient leur bruissement harmonieux dans la tempête de bruit qui planait sur la fête : la foudre n’aurait pas eu la voix assez haute pour se faire entendre.

 

Meïamoun, la tête penchée sur l’épaule de Cléopâtre, sentait sa raison lui échapper ; la salle du festin tourbillonnait autour de lui comme un immense cauchemar architectural ; il voyait, à travers ses éblouissements, des perspectives et des colonnades sans fin ; de nouvelles zones de portiques se superposaient aux véritables, et s’enfonçaient dans les cieux à des hauteurs où les Babels ne sont jamais parvenues.

S’il n’eût senti dans sa main la main douce et froide de Cléopâtre, il eût cru être transporté dans le monde des enchantements par un sorcier de Thessalie ou un mage de Perse.

 

Vers la fin du repas, des nains bossus et des motions exécutèrent des danses et des combats grotesques ; puis des jeunes filles égyptiennes et grecques, représentant les heures noires et blanches, dansèrent sur le mode ionien une danse voluptueuse avec une perfection inimitable. Cléopâtre elle-même se leva de son trône, rejeta son manteau royal, remplaça son diadème sidéral par une couronne de fleurs, ajusta des crotales d’or à ses mains d’albâtre, et se mit à danser devant Meïamoun éperdu de ravissement.

Ses beaux bras arrondis comme les anses d’un vase de marbre secouaient au-dessus de sa tête des grappes de notes étincelantes, et ses crotales babillaient avec une volubilité toujours croissante. Debout sur la pointe vermeille de ses petits pieds, elle avançait rapidement et venait effleurer d’un baiser le front de Méïamoun, puis elle recommençait son manège et voltigeait autour de lui, tantôt se cambrant en arrière, la tête renversée, l’œil demi-clos, les bras pâmés et morts, les cheveux débouclés et pendants comme une bacchante du mont Ménale agitée par son dieu ; tantôt leste, vive, rieuse, papillonnante, infatigable et plus capricieuse en ses méandres que l’abeille qui butine.

L’amour du cœur, la volupté des sens, la passion ardente, la jeunesse inépuisable et fraîche, la promesse du bonheur prochain, elle exprimait tout. Les pudiques étoiles ne regardaient plus, leurs chastes prunelles d’or n’auraient pu supporter un tel spectacle ; le ciel même s’était effacé, et un dôme de vapeur enflammée couvrait la salle.

 

Cléopâtre revint s’asseoir près de Meïamoun. La nuit s’avançait, la dernière des heures noires allait s’envoler ; une lueur bleuâtre entra d’un pied déconcerté dans ce tumulte de lumières rouges, comme un rayon de lune qui tombe dans une fournaise ; les arcades supérieures s’azurèrent doucement, le jour paraissait.

Meïamoun prit le vase de corne que lui tendit un esclave éthiopien à physionomie sinistre, et qui contenait un poison tellement violent qu’il eût fait éclater tout autre vase. Après avoir jeté sa vie à sa maîtresse dans un dernier regard, il porta à ses lèvres la coupe funeste où la liqueur empoisonnée bouillonnait et sifflait.

Cléopâtre pâlit et posa sa main sur le bras de Meïamoun pour le retenir. Son courage la touchait ; elle allait lui dire :

« Vis encore pour m’aimer, je le veux... » quand un bruit de clairon se fit entendre. Quatre hérauts d’armes entrèrent à cheval dans la salle du festin ; c’étaient des officiers de Marc-Antoine qui ne précédaient leur maître que de quelques pas. Elle lâcha silencieusement le bras de Meïamoun.

Un rayon de soleil vint jouer sur le front de Cléopâtre comme pour remplacer son diadème absent.

« Vous voyez bien que le moment est arrivé ; il fait jour, c’est l’heure où les beaux rêves s’envolent », dit Meïamoun.

Puis il vida d’un trait le vase fatal et tomba comme frappé de la foudre.

 

Cléopâtre baissa la tête, et dans sa coupe une larme brûlante, la seule qu’elle ait versée de sa vie, alla rejoindre la perle fondue.

« Par Hercule ! ma belle reine, j’ai eu beau faire diligence, je vois que j’arrive trop tard, dit Marc-Antoine en entrant dans la salle du festin ; le souper est fini. Mais que signifie ce cadavre renversé sur les dalles ?

– Oh ! rien, fit Cléopâtre en souriant ; c’est un poison que j’essayais pour m’en servir si Auguste me faisait prisonnière. Vous plairait-il, mon cher seigneur, de vous asseoir à côté de moi et de voir danser ces bouffons grecs ?... »

 

 

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Jonathan Swift, Voyages de Gulliver, première partie : Voyage à Lilliput

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Jonathan Swift

Voyages de Gulliver

Première partie : Voyage à Lilliput

 

500L copie

 

VOYAGE À LILLIPUT

 

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Chapitre I

 

L’auteur rend un compte succinct des premiers motifs qui le portèrent à voyager. Il fait naufrage et se sauve à la nage dans le pays de Lilliput. On l’enchaîne et on le conduit en cet état plus avant dans les terres.

 

 

                  Mon père, dont le bien, situé dans la province de Nottingham, était médiocre, avait cinq fils : j’étais le troisième, et il m’envoya au collège d’Emmanuel, à Cambridge, à l’âge de quatorze ans. J’y demeurai trois années, que j’employai utilement. Mais la dépense de mon entretien au collège était trop grande, on me mit en apprentissage sous M. Jacques Bates, fameux chirurgien à Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père m’envoyant de temps en temps quelques petites sommes d’argent, je les employai à apprendre le pilotage et les autres parties des mathématiques les plus nécessaires à ceux qui forment le dessein de voyager sur mer, ce que je prévoyais être ma destinée. Ayant quitté M. Bates, je retournai chez mon père ; et, tant de lui que de mon oncle Jean et de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres sterling par an pour me soutenir à Leyde. Je m’y rendis et m’y appliquai à l’étude de la médecine pendant deux ans et sept mois, persuadé qu’elle me serait un jour très utile dans mes voyages.

 

Bientôt après mon retour de Leyde, j’eus, à la recommandation de mon bon maître M. Bates, l’emploi de chirurgien sur l’Hirondelle, où je restai trois ans et demi, sous le capitaine Abraham Panell, commandant. Je fis pendant ce temps-là des voyages au Levant et ailleurs. À mon retour, je résolus de m’établir à Londres. M. Bates m’encouragea à prendre ce parti, et me recommanda à ses malades. Je louai un appartement dans un petit hôtel situé dans le quartier appelé Old-Jewry, et bientôt après j’épousai Melle Marie Burton, seconde fille de M. Edouard Burton, marchand dans la rue de Newgate, laquelle m’apporta quatre cents livres sterling en mariage.

 

Mais mon cher maître M. Bates étant mort deux ans après, et n’ayant plus de protecteur, ma pratique commença à diminuer. Ma conscience ne me permettait pas d’imiter la conduite de la plupart des chirurgiens, dont la science est trop semblable à celle des procureurs : c’est pourquoi, après avoir consulté ma femme et quelques autres de mes intimes amis, je pris la résolution de faire encore un voyage de mer. Je fus chirurgien successivement dans deux vaisseaux ; et plusieurs autres voyages que je fis, pendant six ans, aux Indes orientales et occidentales, augmentèrent un peu ma petite fortune. J’employais mon loisir à lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, étant toujours fourni d’un certain nombre de livres, et, quand je me trouvais à terre, je ne négligeais pas de remarquer les mœurs et les coutumes des peuples, et d’apprendre en même temps la langue du pays, ce qui me coûtait peu, ayant la mémoire très bonne.

 

Le dernier de ces voyages n’ayant pas été heureux, je me trouvai dégoûté de la mer, et je pris le parti de rester chez moi avec ma femme et mes enfants. Je changeai de demeure, et me transportai de l’Old-Jewry à la rue de Fetter-Lane, et de là à Wapping, dans l’espérance d’avoir de la pratique parmi les matelots ; mais je n’y trouvai pas mon compte.

 

Après avoir attendu trois ans, et espéré en vain que mes affaires iraient mieux, j’acceptai un parti avantageux qui me fut proposé par le capitaine Guillaume Prichard, prêt à monter l’Antilope et à partir pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4 de mai 1699, et notre voyage fut d’abord très heureux.

Il est inutile d’ennuyer le lecteur par le détail de nos aventures dans ces mers ; c’est assez de lui faire savoir que, dans notre passage aux Indes orientales, nous essuyâmes une tempête dont la violence nous poussa vers le nord-ouest de la terre de Van-Diemen. Par une observation que je fis, je trouvai que nous étions à 30° 2’ de latitude méridionale. Douze hommes de notre équipage étaient morts par le travail excessif et par la mauvaise nourriture. Le 5 novembre, qui était le commencement de l’été dans ces pays-là, le temps étant un peu noir, les mariniers aperçurent un roc qui n’était éloigné du vaisseau que de la longueur d’un câble ; mais le vent était si fort que nous fûmes directement poussés contre l’écueil, et que nous échouâmes dans un moment. Six hommes de l’équipage, dont j’étais un, s’étant jetés à propos dans la chaloupe, trouvèrent le moyen de se débarrasser du vaisseau et du roc. Nous allâmes à la rame environ trois lieues ; mais à la fin la lassitude ne nous permit plus de ramer ; entièrement épuisés, nous nous abandonnâmes au gré des flots, et bientôt nous fûmes renversés par un coup de vent du nord.

 

Je ne sais quel fut le sort de mes camarades de la chaloupe, ni de ceux qui se sauvèrent sur le roc, ou qui restèrent dans le vaisseau ; mais je crois qu’ils périrent tous ; pour moi, je nageai à l’aventure, et fus poussé, vers la terre par le vent et la marée. Je laissai souvent tomber mes jambes, mais sans toucher le fond. Enfin, étant près de m’abandonner, je trouvai pied dans l’eau, et alors la tempête était bien diminuée. Comme la pente était presque insensible, je marchai une demi-lieue dans la mer avant que j’eusse pris terre. Je fis environ un quart de lieue sans découvrir aucune maison ni aucun vestige d’habitants, quoique ce pays fût très peuplé. La fatigue, la chaleur et une demi-pinte d’eau-de-vie que j’avais bue en abandonnant le vaisseau, tout cela m’excita à dormir. Je me couchai sur l’herbe, qui était très fine, où je fus bientôt enseveli dans un profond sommeil, qui dura neuf heures. Au bout de ce temps-là, m’étant éveillé, j’essayai de me lever ; mais ce fut en vain. Je m’étais couché sur le dos ; je trouvai mes bras et mes jambes attachés à la terre de l’un et de l’autre côté, et mes cheveux attachés de la même manière. Je trouvai même plusieurs ligatures très minces qui entouraient mon corps, depuis mes aisselles jusqu’à mes cuisses. Je ne pouvais que regarder en haut ; le soleil commençait à être fort chaud, et sa grande clarté blessait mes yeux. J’entendis un bruit confus autour de moi, mais, dans la posture où j’étais, je ne pouvais rien voir que le soleil. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe gauche, et cette chose, avançant doucement sur ma poitrine, monter presque jusqu’à mon menton. Quel fut mon étonnement lorsque j’aperçus une petite figure de créature humaine haute tout au plus de trois pouces, un arc et une flèche à la main, avec un carquois sur le dos ! J’en vis en même temps au moins quarante autres de la même espèce. Je me mis soudain à jeter des cris si horribles, que tous ces petits animaux se retirèrent transis de peur ; et il y en eut même quelques-uns, comme je l’ai appris ensuite, qui furent dangereusement blessés par les chutes précipitées qu’ils firent en sautant de dessus mon corps à terre. Néanmoins ils revinrent bientôt, et l’un d’eux, qui eut la hardiesse de s’avancer si près qu’il fut en état de voir entièrement mon visage, levant les mains et les yeux par une espèce d’admiration, s’écria d’une voix aigre, mais distincte : Hekinah Degul. Les autres répétèrent plusieurs fois les mêmes mots ; mais alors je n’en compris pas le sens. J’étais, pendant ce temps-là, étonné, inquiet, troublé, et tel que serait le lecteur en pareille situation. Enfin, faisant des efforts pour me mettre en liberté, j’eus le bonheur de rompre les cordons ou fils, et d’arracher les chevilles qui attachaient mon bras droit à la terre ; car, en le haussant un peu, j’avais découvert ce qui me tenait attaché et captif. En même temps, par une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit (cordons plus fins que mes cheveux mêmes), en sorte que je me trouvai en état de procurer à ma tête un petit mouvement libre. Alors ces insectes humains se mirent en fuite et poussèrent des cris très aigus. Ce bruit cessant, j’entendis un d’eux s’écrier : Tolgo Phonac, et aussitôt je me sentis percé à la main de plus de cent flèches qui me piquaient comme autant d’aiguilles. Ils firent ensuite une autre décharge en l’air, comme nous tirons des bombes en Europe, dont plusieurs, je crois, tombaient paraboliquement sur mon corps, quoique je ne les aperçusse pas, et d’autres sur mon visage, que je tâchai de découvrir avec ma main droite. Quand cette grêle de flèches fut passée, je m’efforçai encore de me détacher ; mais on fit alors une autre décharge plus grande que la première, et quelques-uns tâchaient de me percer de leurs lances ; mais, par bonheur, je portais une veste impénétrable de peau de buffle. Je crus donc que le meilleur parti était de me tenir en repos et de rester comme j’étais jusqu’à la nuit ; qu’alors, dégageant mon bras gauche, je pourrais me mettre tout à fait en liberté, et, à l’égard des habitants, c’était avec raison que je me croyais d’une force égale aux plus puissantes armées qu’ils pourraient mettre sur pied pour m’attaquer, s’ils étaient tous de la même taille que ceux que j’avais vus jusque-là. Mais la fortune me réservait un autre sort.

 

Quand ces gens durent remarqué que j’étais tranquille, ils cessèrent de me décocher des flèches ; mais, par le bruit que j’entendis, je connus que leur nombre s’augmentait considérablement, et, environ à deux toises loin de moi, vis-àvis de mon oreille gauche, j’entendis un bruit pendant plus d’une heure comme des gens qui travaillaient. Enfin, tournant un peu ma tête de ce côté-là, autant que les chevilles et les cordons me le permettaient, je vis un échafaud élevé de terre d’un pied et demi, où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et une échelle pour y monter ; d’où un d’entre eux, qui me semblait être une personne de condition, me fit une harangue assez longue, dont je ne compris pas un mot. Avant que de commencer, il s’écria trois fois : Langro Dehul san. Ces mots furent répétés ensuite, et expliqués par des signes pour me les faire entendre. Aussitôt cinquante hommes s’avancèrent, et coupèrent les cordons qui attachaient le côté gauche de ma tête ; ce qui me donna la liberté de la tourner à droite et d’observer la mine et l’action de celui qui devait parler. Il me parut être de moyen âge, et d’une taille plus grande que les trois autres qui l’accompagnaient, dont l’un, qui avait l’air d’un page, tenait la queue de sa robe, et les deux autres étaient debout de chaque côté pour le soutenir. Il me sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les règles de l’art, il mêlait dans son discours des périodes pleines de menaces et de promesses. Je fis la réponse en peu de mots, c’est-à-dire par un petit nombre de signes, mais d’une manière pleine de soumission, levant ma main gauche et les deux yeux au soleil, comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, n’ayant rien mangé depuis longtemps. Mon appétit était, en effet, si pressant que je ne pus m’empêcher de faire voir mon impatience (peut-être contre les règles de l’honnêteté) en portant mon doigt très souvent à ma bouche, pour faire connaître que j’avais besoin de nourriture.

 

L’Hurgo (c’est ainsi que, parmi eux, on appelle un grand seigneur, comme je l’ai ensuite appris) m’entendit fort bien. Il descendit de l’échafaud, et ordonna que plusieurs échelles fussent appliquées à mes côtés, sur lesquelles montèrent bientôt plus de cent hommes qui se mirent en marche vers ma bouche, chargés de paniers pleins de viandes. J’observai qu’il y avait de la chair de différents animaux, mais je ne les pus distinguer par le goûter. Il y avait des épaules et des éclanches en forme de celles de mouton, et fort bien accommodées, mais plus petites que les ailes d’une alouette ; j’en avalai deux ou trois d’une bouchée avec six pains. Ils me fournirent tout cela, témoignant de grandes marques d’étonnement et d’admiration à cause de ma taille et de mon prodigieux appétit. Ayant fait un autre signe pour leur faire savoir qu’il me manquait à boire, ils conjecturèrent, par la façon dont je mangeais, qu’une petite quantité de boisson ne me suffirait pas ; et, étant un peuple d’esprit, ils levèrent avec beaucoup d’adresse un des plus grands tonneaux de vin qu’ils eussent, le roulèrent vers ma main et le défoncèrent. Je le bus d’un seul coup avec un grand plaisir. On m’en apporta un autre muid, que je bus de même, et je fis plusieurs signes pour avertir de me voiturer encore quelques autres muids.

 

Après m’avoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussèrent des cris de joie et se mirent à danser, répétant plusieurs fois, comme ils avaient fait d’abord : Hehinah Degul. Bientôt après, j’entendis une acclamation universelle, avec de fréquentes répétitions de ces mots : Peplom Selan, et j’aperçus un grand nombre de peuple sur mon côté gauche, relâchant les cordons à un tel point que je me trouvai en état de me tourner, et d’avoir le soulagement d’uriner, fonction dont je m’acquittai au grand étonnement du peuple, lequel, devinant ce que j’allais faire, s’ouvrit impétueusement à droite et à gauche pour éviter le déluge. Quelque temps auparavant, on m’avait frotté charitablement le visage et les mains d’une espèce d’onguent d’une odeur agréable, qui, dans très peu de temps, me guérit de la piqûre des flèches. Ces circonstances, jointes aux rafraîchissements que j’avais reçus, me disposèrent à dormir ; et mon sommeil fut environ de huit heures, sans me réveiller, les médecins, par ordre de l’empereur, ayant frelaté le vin et y ayant mêlé des drogues soporifiques.

 

Tandis que je dormais, l’empereur de Lilliput (c’était le nom de ce pays) ordonna de me faire conduire vers lui. Cette résolution semblera peut-être hardie et dangereuse, et je suis sûr qu’en pareil cas elle ne serait du goût d’aucun souverain de l’Europe ; cependant, à mon avis, c’était un dessein également prudent et dangereux ; car, en cas que ces peuples eussent tenté de me tuer avec leurs lances et leurs flèches pendant que je dormais, je me serais certainement éveillé au premier sentiment de douleur, ce qui aurait excité ma fureur et augmenté mes forces à un tel degré, que je me serais trouvé en état de rompre le reste des cordons ; et, après cela, comme ils n’étaient pas capables de me résister, je les aurais tous écrasés et foudroyés.

 

On fit donc travailler à la hâte cinq mille charpentiers et ingénieurs pour construire une voiture : c’était un chariot élevé de trois pouces, ayant sept pieds de longueur et quatre de largeur, avec vingt-deux roues. Quand il fut achevé, on le conduisit au lieu où j’étais. Mais la principale difficulté fut de m’élever et de me mettre sur cette voiture. Dans cette vue, quatre-vingts perches, chacune de deux pieds de hauteur, furent employées ; et des cordes très fortes, de la grosseur d’une ficelle, furent attachées, par le moyen de plusieurs crochets, aux bandages que les ouvriers avaient ceints autour de mon cou, de mes mains, de mes jambes et de tout mon corps. Neuf cents hommes des plus robustes furent employés à élever ces cordes par le moyen d’un grand nombre de poulies attachées aux perches ; et, de cette façon, dans moins de trois heures de temps, je fus élevé, placé et attaché dans la machine. Je sais tout cela par le rapport qu’on m’en a fait depuis, car, pendant cette manœuvre, je dormais très profondément. Quinze cents chevaux, les plus grands de l’écurie de l’empereur, chacun d’environ quatre pouces et demi de haut, furent attelés au chariot, et me traînèrent vers la capitale, éloignée d’un quart de lieue.

 

Il y avait quatre heures que nous étions en chemin, lorsque je fus subitement éveillé par un accident assez ridicule. Les voituriers s’étant arrêtés un peu de temps pour raccommoder quelque chose, deux ou trois habitants du pays avaient eu la curiosité de regarder ma mine pendant que je dormais ; et, s’avançant très doucement jusqu’à mon visage, l’un d’entre eux, capitaine aux gardes, avait mis la pointe aiguë de son esponton bien avant dans ma narine gauche, ce qui me chatouilla le nez, m’éveilla, et me fit éternuer trois fois. Nous fîmes une grande marche le reste de ce jour-là, et nous campâmes la nuit avec cinq cents gardes, une moitié avec des flambeaux, et l’autre avec des arcs et des flèches, prête à tirer si j’eusse essayé de me remuer. Le lendemain au lever du soleil, nous continuâmes notre voyage, et nous arrivâmes sur le midi à cent toises des portes de la ville. L’empereur et toute la cour sortirent pour nous voir ; mais les grands officiers ne voulurent jamais consentir que Sa Majesté hasardât sa personne en montant sur mon corps, comme plusieurs autres avaient osé faire.

 

À l’endroit où la voiture s’arrêta, il y avait un temple ancien, estimé le plus grand de tout le royaume, lequel, ayant été souillé quelques années auparavant par un meurtre, était, selon la prévention de ces peuples, regardé comme profane, et, pour cette raison, employé à divers usages. Il fut résolu que je serais logé dans ce vaste édifice. La grande porte, regardant le nord, était environ de quatre pieds de haut, et presque de deux pieds de large ; de chaque côté de la porte, il y avait une petite fenêtre élevée de six pouces. À celle qui était du côté gauche, les serruriers du roi attachèrent quatre-vingt-onze chaînes, semblables à celles qui sont attachées à la montre d’une dame d’Europe, et presque aussi larges ; elles furent par l’autre bout attachées à ma jambe gauche avec trente-six cadenas. Vis-à-vis de ce temple, de l’autre côté du grand chemin, à la distance de vingt pieds, il y avait une tour d’au moins cinq pieds de haut ; c’était là que le roi devait monter avec plusieurs des principaux seigneurs de sa cour pour avoir la commodité de me regarder à son aise. On compte qu’il y eut plus de cent mille habitants qui sortirent de la ville, attirés par la curiosité, et, malgré mes gardes, je crois qu’il n’y aurait pas eu moins de dix mille hommes qui, à différentes fois, auraient monté sur mon corps par des échelles, si on n’eût publié un arrêt du conseil d’État pour le défendre. On ne peut s’imaginer le bruit et l’étonnement du peuple quand il me vit debout et me promener : les chaînes qui tenaient mon pied gauche étaient environ de six pieds de long, et me donnaient la liberté d’aller et de venir dans un demi-cercle.

 

 

 

Chapitre II

 

L’empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs de ses courtisans, vient pour voir l’auteur dans sa prison. Description de la personne et de l’habit de Sa Majesté. Gens savants nommés pour apprendre la langue à l’auteur. Il obtient des grâces par sa douceur. Ses poches sont visitées.

 

 

L’empereur, à cheval, s’avança un jour vers moi, ce qui pensa lui coûter cher : à ma vue, son cheval, étonné, se cabra ; mais ce prince, qui est un cavalier excellent, se tint ferme sur ses étriers jusqu’à ce que sa suite accourût et prît la bride. Sa Majesté, après avoir mis pied à terre, me considéra de tous côtés avec une grande admiration, mais pourtant se tenant toujours, par précaution, hors de la portée de ma chaîne.

 

L’impératrice, les princes et princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames, s’assirent à quelque distance dans des fauteuils. L’empereur est plus grand qu’aucun de sa cour, ce qui le fait redouter par ceux qui le regardent ; les traits de son visage sont grands et mâles, avec une lèvre épaisse et un nez aquilin ; il a un teint d’olive, un air élevé, et des membres bien proportionnés, de la grâce et de la majesté dans toutes ses actions. Il avait alors passé la fleur de sa jeunesse, étant âgé de vingt-huit ans et trois quarts, dont il en avait régné environ sept. Pour le regarder avec plus de commodité je me tenais couché sur le côté, en sorte que mon visage pût être parallèle au sien ; et il se tenait à une toise et demie loin de moi. Cependant, depuis ce temps-là, je l’ai eu plusieurs fois dans ma main ; c’est pourquoi je ne puis me tromper dans le portrait que j’en fais. Son habit était uni et simple, et fait moitié à l’asiatique et moitié à l’européenne ; mais il avait sur la tête un léger casque d’or, orné de joyaux et d’un plumet magnifique. Il avait son épée nue à la main, pour se défendre en cas que j’eusse brisé mes chaînes ; cette épée était presque longue de trois pouces ; la poignée et le fourreau étaient d’or et enrichis de diamants. Sa voix était aigre, mais claire et distincte, et je le pouvais entendre aisément, même quand je me tenais debout ; Les dames et les courtisans étaient tous habillés superbement ; en sorte que la place qu’occupait toute la cour paraissait à mes yeux comme une belle jupe étendue sur la terre, et brodée de figures d’or et d’argent. Sa Majesté impériale me fit l’honneur de me parler souvent ; et je lui répondis toujours ; mais nous ne nous entendions ni l’un ni l’autre.

 

Au bout de deux heures, la cour se retira, et on me laissa une forte garde pour empêcher l’impertinence, et peut-être la malice de la populace, qui avait beaucoup d’impatience de se rendre en foule autour de moi pour me voir de près. Quelques-uns d’entre eux eurent l’effronterie et la témérité de me tirer des flèches, dont une pensa me crever l’œil gauche. Mais le colonel fit arrêter six des principaux de cette canaille, et ne jugea point de peine mieux proportionnée à leur faute que de les livrer liés et garrottés dans mes mains. Je les pris donc dans ma main droite et en mis cinq dans la poche de mon justaucorps, et à l’égard du sixième, je feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme poussait des hurlements horribles, et le colonel avec ses officiers étaient fort en peine, surtout quand ils me virent tirer mon canif. Mais-je fis bientôt cesser leur frayeur, car, avec un air doux et humain, coupant promptement les cordes dont il était garrotté, je le mis doucement à terre, et il prit la fuite. Je traitai les autres de la même façon, les tirant successivement l’un après l’autre de ma poche. Je remarquai avec plaisir que les soldats et le peuple avaient été très touchés de cette action d’humanité, qui fut rapportée à la cour d’une manière très avantageuse, et qui me fit honneur.

 

La nouvelle de l’arrivée d’un homme prodigieusement grand s’étant répandue dans tout le royaume, attira un nombre infini de gens oisifs et curieux ; en sorte que les villages furent presque abandonnés, et que la culture de la terre en aurait souffert, si Sa Majesté impériale n’y avait pourvu par différents édits et ordonnances. Elle ordonna donc que tous ceux qui m’avaient déjà vu retourneraient incessamment chez eux, et n’approcheraient point, sans une permission particulière, du lieu de mon séjour. Par cet ordre, les commis des secrétaires d’État gagnèrent des sommes très considérables.

 

 

 

Cependant l’empereur tint plusieurs conseils pour délibérer sur le parti qu’il fallait prendre à mon égard. J’ai su depuis que la cour avait été fort embarrassée. On craignait que je ne vinsse à briser mes chaînes et à me mettre en liberté ; on disait que ma nourriture, causant une dépense excessive, était capable de produire une disette de vivres ; on opinait quelquefois à me faire mourir de faim, ou à me percer de flèches empoisonnées ; mais on fit réflexion que l’infection d’un corps tel que le mien pourrait produire la peste dans la capitale et dans tout le royaume. Pendant qu’on délibérait, plusieurs officiers de l’armée se rendirent à la porte de la grand-chambre où le conseil impérial était assemblé, et deux d’entre eux, ayant été introduits, rendirent compte de ma conduite à l’égard des six criminels dont j’ai parlé, ce qui fit une impression si favorable sur l’esprit de Sa Majesté et de tout le conseil, qu’une commission impériale fut aussitôt expédiée pour obliger tous les villages, à quatre cent cinquante toises aux environs de la ville, de livrer tous les matins six bœufs, quarante moutons et d’autres vivres pour ma nourriture, avec une quantité proportionnée de pain et de vin et d’autres boissons. Pour le payement de ces vivres, Sa Majesté donna des assignations sur son trésor. Ce prince n’a d’autres revenus que ceux de son domaine, et ce n’est que dans des occasions importantes qu’il lève des impôts sur ses sujets, qui sont obligés de le suivre à la guerre à leurs dépens. On nomma six cents personnes pour me servir, qui furent pourvues d’appointements pour leur dépense de bouche et de tentes construites très commodément de chaque côté de ma porte.

 

Il fut aussi ordonné que trois cents tailleurs me feraient un habit à la mode du pays ; que six hommes de lettres, des plus savants de l’empire, seraient chargés de m’apprendre la langue, et enfin, que les chevaux de l’empereur et ceux de la noblesse et les compagnies des gardes feraient souvent l’exercice devant moi pour les accoutumer à ma figure. Tous ces ordres furent ponctuellement exécutés. Je fis de grands progrès dans la connaissance de la langue de Lilliput. Pendant ce temps-là l’empereur m’honora de visites fréquentes, et même voulut bien aider mes maîtres de langue à m’instruire.

 

Les premiers mots que j’appris furent pour lui faire savoir l’envie que j’avais qu’il voulût bien me rendre ma liberté ; ce que je lui répétais tous les jours à genoux. Sa réponse fut qu’il fallait attendre encore un peu de temps, que c’était une affaire sur laquelle il ne pouvait se déterminer sans l’avis de son conseil, et que, premièrement, il fallait que je promisse par serment l’observation d’une paix inviolable avec lui et avec ses sujets ; qu’en attendant, je serais traité avec toute l’honnêteté possible. Il me conseilla de gagner, par ma patience et par ma bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Il m’avertit de ne lui savoir point mauvais gré s’il donnait ordre à certains officiers de me visiter, parce que, vraisemblablement, je pourrais porter sur moi plusieurs armes dangereuses et préjudiciables à la sûreté de ses États. Je répondis que j’étais prêt à me dépouiller de mon habit et à vider toutes mes poches en sa présence. Il me repartit que, par les lois de l’empire, il fallait que je fusse visité par deux commissaires ; qu’il savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon consentement ; mais qu’il avait si bonne opinion de ma générosité et de ma droiture, qu’il confierait sans crainte leurs personnes entre mes mains ; que tout ce qu’on m’ôterait me serait rendu fidèlement quand je quitterais le pays, ou que j’en serais remboursé selon l’évaluation que j’en ferais moi-même.

 

Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces messieurs dans mes mains, je les mis d’abord dans les poches de mon justaucorps et ensuite dans toutes mes autres poches.

 

Ces officiers du prince, ayant des plumes, de l’encre et du papier sur eux, firent un inventaire très exact de tout ce qu’ils virent ; et, quand ils eurent achevé, ils me prièrent de les mettre à terre, afin qu’ils pussent rendre compte de leur visite à l’empereur.

 

Cet inventaire était conçu dans les termes suivants :

 

« Premièrement, dans la poche droite du justaucorps du grand homme Montagne (c’est ainsi que je rends ces mots : Quinbus Flestrin), après une visite exacte, nous n’avons trouvé qu’un morceau de toile grossière, assez grand pour servir de tapis de pied, dans la principale chambre de parade de Votre Majesté. Dans la poche gauche ; nous avons trouvé un grand coffre d’argent avec un couvercle de même métal, que nous, commissaires, n’avons pu lever (ma tabatière). Nous avons prié ledit homme Montagne de l’ouvrir, et, l’un de nous étant entré dedans, a eu de la poussière jusqu’aux genoux, dont il a éternué pendant deux heures, et l’autre pendant sept minutes. Dans la poche droite de sa veste, nous avons trouvé un paquet prodigieux de substances blanches et minces, pliées l’une sur l’autre, environ de la grosseur de trois hommes, attachées d’un câble bien fort et marquées de grandes figures noires, lesquelles il nous a semblé être des écritures. Dans la poche gauche, il y avait une grande machine plate armée de grandes dents très longues qui ressemblent aux palissades qui sont dans la cour de Votre Majesté (un peigne). Dans la grande poche du côté droit de son couvre-milieu (c’est ainsi que je traduis le mot de ranfulo, par lequel on voulait entendre ma culotte), nous avons vu un grand pilier de fer creux, attaché à une grosse pièce de bois plus large que le pilier, et d’un côté du pilier il y avait d’autres pièces de fer en relief, serrant un caillou coupé en talus ; nous n’avons su ce que c’était (un pistolet à pierre) ; et dans la poche gauche il y avait encore une machine de la même espèce. Dans la plus petite poche du côté droit, il y avait plusieurs pièces rondes et plates, de métal rouge et blanc et d’une grosseur différente ; quelques-unes des pièces blanches, qui nous ont paru être d’argent, étaient si larges et si pesantes, que mon confrère et moi nous avons eu de la peine à les lever. Item, deux sabres de poche (deux canifs), dont la lame s’emboîtait dans une rainure du manche, et qui avait le fil fort tranchant ; ils étaient placés dans une grande boîte ou étui. Il restait deux poches à visiter : celles-ci, il les appelait goussets. C’étaient deux ouvertures coupées dans le haut de son couvremilieu, mais fort serrées par son ventre, qui les pressait. Hors du gousset droit pendait une grande chaîne d’argent, avec une machine très merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne ; cela paraissait être un globe dont la moitié était d’argent et l’autre était un métal transparent. Sur le côté transparent, nous avons vu certaines figures étranges tracées dans un cercle ; nous avons cru que nous pourrions les toucher, mais nos doigts ont été arrêtés par une substance lumineuse. Nous avons appliqué cette machine à nos oreilles ; elle faisait un bruit continuel, à peu près comme celui d’un moulin à eau, et nous avons conjecturé que c’est ou quelque animal inconnu, ou la divinité qu’il adore ; mais nous penchons plus du côté de la dernière opinion, parce qu’il nous a assuré (si nous l’avons bien entendu, car il s’exprimait fort imparfaitement) qu’il faisait rarement une chose sans l’avoir consultée ; il l’appelait son oracle, et disait qu’elle désignait le temps pour chaque action de sa vie. Du gousset gauche il tira un filet presque assez large pour servir à un pêcheur (une bourse), mais qui s’ouvrait et se refermait ; nous avons trouvé au dedans plusieurs pièces massives d’un métal jaune ; si c’est du véritable or, il faut qu’elles soient d’une valeur inestimable.

 

« Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture autour de son corps, faite de la peau de quelque animal prodigieux, à laquelle, du côté gauche, pendait une épée de la longueur de six hommes, et du côté droit une bourse ou poche partagée en deux cellules, chacune étant capable de tenir trois sujets de Votre Majesté. Dans une de ces cellules il y avait plusieurs globes ou balles d’un autre métal très pesant, environ de la grosseur de notre tête, et qui exigeaient une main très forte pour les lever ; l’autre cellule contenait un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez légères, car nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos mains (des balles et de la poudre).

 

« Tel est l’inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur le corps de l’homme Montagne, qui nous a reçus avec beaucoup d’honnêteté et avec des égards conformes à la commission de Votre Majesté.

 

« Signé et scellé le quatrième jour de la lune quatre-vingt-neuvième du règne très heureux de Votre Majesté.

 

« Flessen Frelock, Marsi Frelock. »

 

Quand cet inventaire eut été lu en présence de l’empereur, il m’ordonna, en des termes honnêtes, de lui livrer toutes ces choses en particulier. D’abord il demanda mon sabre : il avait donné ordre à trois mille hommes de ses meilleures troupes qui l’accompagnaient de m’environner à quelque distance avec leurs arcs et leurs flèches ; mais je ne m’en aperçus pas dans le moment, parce que mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. Il me pria donc de tirer mon sabre, qui, quoique un peu rouillé par l’eau de la mer, était néanmoins assez brillant. Je le fis, et tout aussitôt les troupes jetèrent de grands cris. Il m’ordonna de le remettre dans le fourreau et de le jeter à terre, aussi doucement que je pourrais, environ à six pieds de distance de ma chaîne. La seconde chose qu’il me demanda fut un de ces piliers creux de fer, par lesquels il entendait mes pistolets de poche ; je les lui présentai et, par son ordre, je lui en expliquai l’usage comme je pus, et, ne les chargeant que de poudre, j’avertis l’empereur de n’être point effrayé, et puis je tirai en l’air. L’étonnement, à cette occasion, fut plus, grand qu’à la vue de mon sabre ; ils tombèrent tous à la renverse comme s’ils eussent été frappés du tonnerre ; et même l’empereur, qui était très brave, ne put revenir à lui-même qu’après quelque temps. Je lui remis mes deux pistolets de la même manière que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre, l’avertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu, s’il ne voulait voir son palais impérial sauter en l’air, ce qui le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, qu’il fut fort curieux de voir, et il commanda à deux de ses gardes les plus grands de la porter sur leurs épaules, suspendue à un grand bâton, comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière en Angleterre. Il était étonné du bruit continuel qu’elle faisait et du mouvement de l’aiguille qui marquait les minutes ; il pouvait aisément la suivre des yeux, la vue de ces peuples étant bien plus perçante que la nôtre. Il demanda sur ce sujet le sentiment de ses docteurs, qui furent très partagés, comme le lecteur peut bien se l’imaginer.

 

Ensuite je livrai mes pièces d’argent et de cuivre, ma bourse, avec neuf grosses pièces d’or et quelques-unes plus petites, mon peigne, ma tabatière d’argent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb furent transportés à l’arsenal de Sa Majesté ; mais tout le reste fut laissé chez moi.

 

J’avais une poche en particulier, qui ne fut point visitée, dans laquelle il y avait une paire de lunettes, dont je me sers quelquefois à cause de la faiblesse de mes yeux, un télescope, avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle conséquence pour l’empereur, et que, pour cette raison, je ne découvris point aux commissaires, appréhendant qu’elles ne fussent gâtées ou perdues si je venais à m’en dessaisir.

 

 

 

Chapitre III

 

L’auteur divertit l’empereur et les grands de l’un et de l’autre sexe d’une manière fort extraordinaire. Description des divertissements de la cour de Lilliput. L’auteur est mis en liberté à certaines conditions.

 

 

L’empereur voulut un jour me donner le divertissement de quelque spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que j’ai vues, soit pour l’adresse, soit pour la magnificence ; mais rien ne me divertit davantage que lorsque je vis des danseurs de corde voltiger sur un fil blanc bien mince, long de deux pieds onze pouces.

 

Ceux qui pratiquent cet exercice sont les personnes qui aspirent aux grands emplois, et souhaitent de devenir les favoris de la cour ; ils sont pour cela formés dès leur jeunesse à ce noble exercice, qui convient surtout aux personnes de haute naissance. Quand une grande charge est vacante, soit par la mort de celui qui en était revêtu, soit par sa disgrâce (ce qui arrive très souvent), cinq ou six prétendants à la charge présentent une requête à l’empereur pour avoir la permission de divertir Sa Majesté et sa cour d’une danse sur la corde, et celui qui saute le plus haut sans tomber obtient la charge. Il arrive très souvent qu’on ordonne aux grands magistrats de danser aussi sur la corde, pour montrer leur habileté et pour faire connaître à l’empereur qu’ils n’ont pas perdu leur talent. Flimnap, grand trésorier de l’empire, passe pour avoir l’adresse de faire une cabriole sur la corde au moins un pouce plus haut qu’aucun autre seigneur de l’empire ; je l’ai vu plusieurs fois faire le saut périlleux (que nous appelons le somerset) sur une petite planche de bois attachée à une corde qui n’est pas plus grosse qu’une ficelle ordinaire.

Ces divertissements causent souvent des accidents funestes, dont la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. J’ai vu moi-même deux ou trois prétendants s’estropier ; mais le péril est beaucoup plus grand quand les ministres reçoivent ordre de signaler leur adresse ; car, en faisant des efforts extraordinaires pour se surpasser eux-mêmes et pour l’emporter sur les autres, ils font presque toujours des chutes dangereuses.

On m’assura qu’un an avant mon arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé la tête en tombant, si un des coussins du roi ne l’eût préservé.

 

Il y a un autre divertissement qui n’est que pour l’empereur, l’impératrice et pour le premier ministre. L’empereur met sur une table trois fils de soie très déliés, longs de six pouces ; l’un est cramoisi, le second jaune, et le troisième blanc. Ces fils sont proposés comme prix à ceux que l’empereur veut distinguer par une marque singulière de sa faveur. La cérémonie est faite dans la grand’chambre d’audience de Sa Majesté, où les concurrents sont obligés de donner une preuve de leur habileté, telle que je n’ai rien vu de semblable dans aucun autre pays de l’ancien ou du nouveau monde.

L’empereur tient un bâton, les deux bouts parallèles à l’horizon, tandis que les concurrents, s’avançant successivement, sautent par-dessus le bâton. Quelquefois l’empereur tient un bout et son premier ministre tient l’autre ; quelquefois le ministre le tient tout seul. Celui qui réussit le mieux et montre plus d’agilité et de souplesse en sautant est récompensé de la soie cramoisie ; la jaune est donnée au second, et la blanche au troisième. Ces fils, dont ils font des baudriers, leur servent dans la suite d’ornement et, les distinguant du vulgaire, leur inspirent une noble fierté.

 

L’empereur ayant un jour donné ordre à une partie de son armée, logée dans sa capitale et aux environs, de se tenir prête, voulut se réjouir d’une façon très singulière. Il m’ordonna de me tenir debout comme un autre colosse de Rhodes, mes pieds aussi éloignés l’un de l’autre que je les pourrais étendre commodément ; ensuite il commanda à son général, vieux capitaine fort expérimenté, de ranger les troupes en ordre de bataille et de les faire passer en revue entre mes jambes, l’infanterie par vingt-quatre de front, et la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes déployées et piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes d’infanterie et de mille de cavalerie.

Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à tous les soldats d’observer dans la marche la bienséance la plus exacte envers ma personne, ce qui n’empêcha pas quelques-uns des jeunes officiers de lever les yeux en haut pendant qu’ils passaient au-dessous de moi. Et, pour confesser la vérité, ma culotte était alors en si mauvais état qu’elle leur donna l’occasion d’éclater de rire.

 

J’avais présenté ou envoyé tant de mémoires ou de requêtes pour ma liberté, que Sa Majesté, à la fin, proposa l’affaire, premièrement au conseil des dépêches, et puis au Conseil d’État, où il n’y eut d’opposition que de la part du ministre Skyresh Bolgolam, qui jugea à propos, sans aucun sujet, de se déclarer, contre moi ; mais tout le reste du conseil me fut favorable, et l’empereur appuya leur avis. Ce ministre, qui était galbet, c’est-à-dire grand amiral, avait mérité la confiance de son maître par son habileté dans les affaires ; mais il était d’un esprit aigre et fantasque. Il obtint que les articles touchant les conditions auxquelles je devais être mis en liberté seraient dressés par lui-même. Ces articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne, accompagné de deux sous-secrétaires et de plusieurs gens de distinction. On me dit d’en promettre l’observation par serment, prêté d’abord à la façon de mon pays, et ensuite à la manière ordonnée par leurs lois, qui fut de tenir l’orteil de mon pied droit dans ma main gauche, de mettre le doigt du milieu de ma main droite sur le haut de ma tête, et le pouce sur la pointe de mon oreille droite. Mais, comme le lecteur peut être curieux de connaître le style de cette cour et de savoir les articles préliminaires de ma délivrance, j’ai fait une traduction de l’acte entier mot pour mot :

 

« Golbasto momaren eulamé gurdilo shefin mully ully gué, très puissant empereur de Lilliput, les délices et la terreur de l’univers, dont les États s’étendent à cinq mille blustrugs (c’est à dire environ six lieues en circuit) aux extrémités du globe, souverain de tous les souverains, plus haut que les fils des hommes, dont les pieds pressent la terre jusqu’au centre, dont la tête touche le soleil, dont un clin d’œil fait trembler les genoux des potentats, aimable comme le printemps, agréable comme l’été, abondant comme l’automne, terrible comme l’hiver ; à tous nos sujets aimés et féaux, salut. Sa très haute Majesté propose à l’homme Montagne les articles suivants, lesquels, pour préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel :

 

« I. L’homme Montagne ne sortira point de nos vastes États sans notre permission scellée du grand sceau.

 

« II. Il ne prendra point la liberté d’entrer dans notre capitale sans notre ordre exprès, afin que les habitants soient avertis deux heures auparavant de se tenir enfermés chez eux.

 

« III. Ledit homme Montagne bornera ses promenades à nos principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un pré ou pièce de blé.

 

« IV. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin possible de ne fouler aux pieds les corps d’aucun de nos fidèles sujets ni de leurs chevaux ou voitures ; il ne prendra aucun de nos dits sujets dans ses mains, si ce n’est de leur consentement.

 

« V. S’il est nécessaire qu’un courrier du cabinet fasse quelque course extraordinaire, l’homme Montagne sera obligé de porter dans sa poche ledit courrier durant six journées, une fois toutes les lunes, et de remettre ledit courrier (s’il en est requis) sain et sauf en notre présence impériale.

 

« VI. Il sera notre allié contre nos ennemis de l’île de Blefuscu, et fera tout son possible pour faire périr la flotte qu’ils arment actuellement pour faire une descente sur nos terres.

 

« VII. Ledit homme Montagne, à ses heures de loisir, prêtera son secours à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses pierres, pour achever les murailles de notre grand parc et de nos bâtiments impériaux.

 

« VIII. Après avoir fait le serment solennel d’observer les articles ci-dessus énoncés, ledit homme Montagne aura une provision journalière de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix-huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec un accès libre auprès de notre personne impériale, et autres marques de notre faveur.

 

« Donné en notre palais, à Belsaborac, le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne. »

 

Je prêtai le serment et signai tous ces articles avec une grande joie, quoique quelques-uns ne fussent pas aussi honorables que je l’eusse souhaité, ce qui fut l’effet de la malice du grand amiral Skyresh Bolgolam. On m’ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté. L’empereur me fit l’honneur de se rendre en personne et d’être présent à la cérémonie de ma délivrance. Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds ; mais il me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus obligeants.

 

Le lecteur a pu observer que, dans le dernier article de l’acte de ma délivrance, l’empereur était convenu de me donner une quantité de viande et de boisson qui pût suffire à la subsistance de dix-huit cent soixante-quatorze Lilliputiens. Quelque temps après, demandant à un courtisan, mon ami particulier, pourquoi on s’était déterminé à cette quantité, il me répondit que les mathématiciens de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen d’un quart de cercle, et supputé sa grosseur, et le trouvant, par rapport au leur, comme dix-huit cent soixante-quatorze sont à un, ils avaient inféré de la similarité de leur corps que je devais avoir un appétit dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grand que le leur ; d’où le lecteur peut juger de l’esprit admirable de ce peuple, et de l’économie sage, exacte et clairvoyante de leur empereur.

 

 

 

Chapitre IV

 

Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de l’empereur. Conversation entre l’auteur et un secrétaire d’État, touchant les affaires de l’empire. Offres que l’auteur fait de servir l’empereur dans ses guerres.

 

 

La première requête que je présentai, après avoir obtenu ma liberté, fut pour avoir la permission de voir Mildendo, capitale de l’empire ; ce que l’empereur m’accorda, mais en me recommandant de ne faire aucun mal aux habitants ni aucun tort à leurs maisons. Le peuple en fut averti par une proclamation qui annonçait le dessein que j’avais de visiter la ville. La muraille qui l’environnait était haute de deux pieds et demi, et épaisse au moins de onze pouces, en sorte qu’un carrosse pouvait aller dessus et faire le tour de la ville en sûreté ; elle était flanquée de fortes tours à dix pieds de distance l’une de l’autre. Je passai par-dessus la porte occidentale, et je marchai très lentement et de côté par les deux principales rues, n’ayant qu’un pourpoint, de peur d’endommager les toits et les gouttières des maisons par les pans de mon justaucorps. J’allais avec une extrême circonspection, pour me garder de fouler aux pieds quelques gens qui étaient restés dans les rues, nonobstant les ordres précis signifiés à tout le monde de se tenir chez soi, sans sortir aucunement durant ma marche. Les balcons, les fenêtres des premier, deuxième, troisième et quatrième étages, celles des greniers ou galetas et les gouttières même étaient remplis d’une si grande foule de spectateurs, que je jugeai que la ville devait être considérablement peuplée. Cette ville forme un carré exact, chaque côté de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux grandes rues qui se croisent et la partagent en quatre quartiers égaux ont cinq pieds de large ; les petites rues, dans lesquelles je ne pus entrer, ont de largeur depuis douze jusqu’à dix-huit pouces. La ville est capable de contenir cinq cent mille âmes. Les maisons sont de trois ou quatre étages. Les boutiques et les marchés sont bien fournis. Il y avait autrefois bon opéra et bonne comédie ; mais, faute d’auteurs excités par les libéralités du prince, il n’y a plus rien qui vaille.

 

Le palais de l’empereur, situé dans le centre de la ville, où les deux grandes rues se rencontrent, est entouré d’une muraille haute de vingt-trois pouces, et, à vingt pieds de distance des bâtiments. Sa Majesté m’avait permis d’enjamber par-dessus cette muraille, pour voir son palais de tous les côtés. La cour extérieure est un carré de quarante pieds et comprend deux autres cours. C’est dans la plus intérieure que sont les appartements de Sa Majesté, que j’avais un grand désir de voir, ce qui était pourtant bien difficile, car les plus grandes portes n’étaient que de dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. De plus, les bâtiments de la cour extérieure étaient au moins hauts de cinq pieds, et il m’était impossible d’enjamber par-dessus sans courir le risque de briser les ardoises des toits ; car, pour les murailles, elles étaient solidement bâties de pierres de taille épaisses de quatre pouces. L’empereur avait néanmoins grande envie que je visse la magnificence de son palais ; mais je ne fus en état de le faire qu’au bout de trois jours, lorsque j’eus coupé avec mon couteau quelques arbres des plus grands du parc impérial, éloigné de la ville d’environ cinquante toises. De ces arbres je fis deux tabourets, chacun de trois pieds de haut, et assez forts pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc été averti pour la seconde fois, je passai encore au travers de la ville, et m’avançai vers le palais, tenant mes deux tabourets à la main. Quand je fus arrivé à un côté de la cour extérieure, je montai sur un de mes tabourets et pris l’autre à ma main. Je fis passer celui-ci par-dessus le toit, et le descendis doucement à terre, dans l’espace qui était entre la première et la seconde cour, lequel avait huit pieds de large. Je passai ensuite très commodément par-dessus les bâtiments, par le moyen des deux tabourets ; et, quand je fus en dedans, je tirai avec un crochet le tabouret qui était resté en dehors. Par cette invention, j’entrai jusque dans la cour la plus intérieure, où, me couchant sur le côté, j’appliquai mon visage à toutes les fenêtres du premier étage, qu’on avait exprès laissées ouvertes, et je vis les appartements les plus magnifiques qu’on puisse imaginer. Je vis l’impératrice et les jeunes princesses dans leurs chambres, environnées de leur suite. Sa Majesté impériale voulut bien m’honorer d’un sourire très gracieux, et me donna par la fenêtre sa main à baiser.

Je ne ferai point ici le détail des curiosités renfermées dans ce palais ; je les réserve pour un plus grand ouvrage, et qui est presque prêt à être mis sous presse, contenant une description générale de cet empire depuis sa première fondation, l’histoire de ses empereurs pendant une longue suite de siècles, des observations sur leurs guerres, leur politique, leurs lois, les lettres et la religion du pays, les plantes et animaux qui s’y trouvent, les mœurs et les coutumes des habitants, avec, plusieurs autres matières prodigieusement curieuses et excessivement utiles. Mon but n’est à présent que de raconter ce qui m’arriva pendant un séjour de neuf mois dans ce merveilleux empire. »

 

Quinze jours après que j’eus obtenu ma liberté, Reldresal, secrétaire d’État pour le département des affaires particulières, se rendit chez moi, suivi d’un seul domestique. Il ordonna que son carrosse l’attendît à quelque distance, et me pria de lui donner un entretien d’une heure. Je lui offris de me coucher, afin qu’il pût être de niveau à mon oreille ; mais il aima mieux que je le tinsse dans ma main pendant la conversation. Il commença par me faire des compliments sur ma liberté et me dit qu’il pouvait se flatter d’y avoir un peu contribué. Puis il ajouta que, sans l’intérêt que la cour y avait, je ne l’eusse pas sitôt obtenue ; « car, dit-il ; quelque florissant que notre État paraisse aux étrangers, nous avons deux grands fléaux à combattre : une faction puissante au dedans, et au dehors l’invasion dont nous sommes menacés par un ennemi formidable. À l’égard du premier, il faut que vous sachiez que, depuis plus de soixante et dix lunes, il y a eu deux partis opposés dans cet empire, sous les noms de tramecksan et slamechsan, termes empruntés des hauts et bas talons de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On prétend, il est vrai, que les hauts talons sont les plus conformes à notre ancienne constitution ; mais, quoi qu’il en soit, Sa Majesté a résolu de ne se servir que des bas talons dans l’administration du gouvernement et dans toutes les charges qui sont à la disposition de la couronne. Vous pouvez même remarquer que les talons de Sa Majesté impériale sont plus bas au moins d’un drurr que ceux d’aucun de sa cour. ». (Le drurr est environ la quatorzième partie d’un pouce.) « La haine des deux partis, continua-t-il, est à un tel degré, qu’ils ne mangent ni ne boivent ensemble et qu’ils ne se parlent point. Nous comptons que les tramecksans ou hauts-talons nous surpassent en nombre ; mais l’autorité est entre nos mains. Hélas ! nous appréhendons que Son Altesse impériale, l’héritier présomptif de la couronne, n’ait quelque penchant aux hauts-talons ; au moins nous pouvons facilement voir qu’un de ses talons est plus haut que l’autre, ce qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Or, au milieu de ces dissensions intestines, nous sommes menacés d’une invasion de la part de l’île de Blefuscu, qui est l’autre grand empire de l’univers, presque aussi grand et aussi puissant que celui-ci ; car, pour ce qui est de ce que nous avons entendu dire, qu’il y a d’autres empires, royaumes et États dans le monde, habités par des créatures humaines aussi grosses et aussi grandes que vous, nos philosophes en doutent beaucoup et aiment mieux conjecturer que vous êtes tombé de la lune ou d’une des étoiles, parce qu’il est certain qu’une centaine de mortels de votre grosseur consommeraient dans peu de temps tous les fruits et tous les bestiaux des États de Sa Majesté. D’ailleurs nos historiens, depuis six mille lunes, ne font mention d’aucunes autres régions que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux formidables puissances ont, comme j’allais vous dire, été engagées pendant trente-six lunes dans une guerre très opiniâtre, dont voici le sujet : tout le monde convient que la manière primitive de casser les œufs avant que nous les mangions est de les casser au gros bout ; mais l’aïeul de Sa Majesté régnante, pendant qu’il était enfant, sur le point de manger un œuf, eut le malheur de se couper un des doigts ; sur quoi l’empereur son père donna un arrêt pour ordonner à tous ses sujets, sous de graves peines, de casser leurs œufs par le petit bout. Le peuple fut si irrité de cette loi, que nos historiens racontent qu’il y eut, à cette occasion, six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie et un autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours fomentées par les souverains de Blefuscu, et, quand les soulèvements furent réprimés, les coupables se réfugièrent dans cet empire. On suppute que onze mille hommes ont, à différentes époques, aimé mieux souffrir la mort que de se soumettre à la loi de casser leurs œufs par le petit bout. Plusieurs centaines de gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière ; mais les livres des gros-boutiens ont été défendus depuis longtemps, et tout leur parti a été déclaré, par les lois, incapable de posséder des charges. Pendant la suite continuelle de ces troubles, les empereurs de Blefuscu ont souvent fait des remontrances par leurs ambassadeurs, nous accusant de faire un crime en violant un précepte fondamental de notre grand prophète Lustrogg, dans le cinquante-quatrième chapitre du Blundecral (ce qui est leur Coran). Cependant cela a été jugé n’être qu’une interprétation du sens du texte, dont voici les mots : Que tous les fidèles casseront leurs œufs au bout le plus commode. On doit, à mon avis, laisser décider à la conscience de chacun quel est le bout le plus commode, ou, au moins, c’est à l’autorité du souverain magistrat d’en décider. Or, les gros-boutiens(1) exilés ont trouvé tant de crédit dans la cour de l’empereur de Blefuscu, et tant de secours et d’appui dans notre pays même, qu’une guerre très sanglante a régné entre les deux empires pendant trente-six lunes à ce sujet, avec différents succès. Dans cette guerre, nous avons perdu quarante vaisseaux de ligne, et un bien plus grand nombre de petits vaisseaux, avec trente mille de nos meilleurs matelots et soldats ; l’on compte que la perte de l’ennemi, n’est pas moins considérable. Quoi qu’il en soit, on arme à présent une flotte très redoutable, et on se prépare à faire une descente sur nos côtes. Or, Sa Majesté impériale, mettant sa confiance en votre valeur, et ayant une haute idée de vos forces, m’a commandé de vous faire ce détail au sujet de ses affaires, afin de savoir quelles sont vos dispositions à son égard. »

 

Je répondis au secrétaire que je le priais d’assurer l’empereur de mes très humbles respects, et de lui faire savoir que j’étais prêt à sacrifier ma vie pour défendre sa personne sacrée et son empire contre toutes les entreprises et invasions de ses ennemis. Il me quitta fort satisfait de ma réponse.

 

 

 

Chapitre V

 

L’auteur, par un stratagème très extraordinaire, s’oppose à une descente des ennemis. L’empereur lui confère un grand titre d’honneur. Des ambassadeurs arrivent de la part de l’empereur de Blefuscu pour demander la paix, le feu prend à l’appartement de l’impératrice. L’auteur contribue beaucoup à éteindre l’incendie.

 

 

L’empire de Blefuscu est une île située au nord-nord-est de Lilliput, dont elle n’est séparée que par un canal qui a quatre cents toises de large. Je ne l’avais pas encore vu ; et, sur l’avis d’une descente projetée, je me gardai bien de paraître de ce côté-là, de peur d’être découvert par quelques-uns des vaisseaux de l’ennemi.

 

Je fis part à l’empereur d’un projet que j’avais formé depuis peu pour me rendre maître de toute la flotte des ennemis, qui, selon le rapport de ceux que nous envoyions à la découverte, était dans le port, prête à mettre à la voile au premier vent favorable. Je consultai les plus expérimentés dans la marine pour apprendre d’eux quelle était la profondeur du canal, et ils me dirent qu’au milieu, dans la plus haute marée, il était profond de soixante et dix glumgluffs (c’est-à-dire environ six pieds selon la mesure de l’Europe), et le reste de cinquante glumgluffs au plus. Je m’en allai secrètement vers la côte nord-est, vis-à-vis de Blefuscu, et, me couchant derrière une colline, je tirai ma lunette et vis la flotte de l’ennemi composée de cinquante vaisseaux de guerre et d’un grand nombre de vaisseaux de transport. M’étant ensuite retiré, je donnai ordre de fabriquer une grande quantité de câbles, les plus forts qu’on pourrait, avec des barres de fer. Les câbles devaient être environ de la grosseur d’une aiguille à tricoter. Je triplai le câble pour le rendre encore plus fort et, pour la même raison, je tortillai ensemble trois des barres de fer, et attachai à chacune un crochet. Je retournai à la côte du nord-est, et, mettant bas mon justaucorps, mes souliers et mes bas, j’entrai dans la mer. Je marchai d’abord dans l’eau avec toute la vitesse que je pus, et ensuite je nageai au milieu, environ quinze toises, jusqu’à ce que j’eusse trouvé pied. J’arrivai à la flotte en moins d’une demi-heure. Les ennemis furent si frappés à mon aspect, qu’ils sautèrent tous hors de leurs vaisseaux comme des grenouilles et s’enfuirent à terre ; ils paraissaient être au nombre d’environ trente mille hommes. Je pris alors mes câbles, et, attachant un crochet au trou de la proue de chaque vaisseau, je passai mes câbles dans les crochets. Pendant que je travaillais, l’ennemi fit une décharge de plusieurs milliers de flèches, dont un grand nombre m’atteignirent au visage et aux mains, et qui, outre la douleur excessive qu’elles me causèrent, me troublèrent fort dans mon ouvrage. Ma plus grande appréhension était pour mes yeux, que j’aurais infailliblement perdus si je ne me fusse promptement avisé d’un expédient : j’avais dans un de mes goussets une paire de lunettes, que je tirai et attachai à mon nez aussi fortement que je pus. Armé, de cette façon, comme d’une espèce de casque, je poursuivis mon travail en dépit de la grêle continuelle de flèches qui tombaient sur moi. Ayant placé tous les crochets, je commençai à tirer ; mais ce fut inutilement : tous les vaisseaux étaient à l’ancre. Je coupai aussitôt avec mon couteau tous les câbles auxquels étaient attachées les ancres, ce qu’ayant achevé en peu de temps, je tirai aisément cinquante des plus gros vaisseaux et les entraînai avec moi.

 

Les Blefuscudiens, qui n’avaient point d’idée de ce que je projetais, furent également surpris et confus : ils m’avaient vu couper les câbles et avaient cru que mon dessein n’était que de les laisser flotter au gré du vent et de la marée, et de les faire heurter l’un contre l’autre ; mais quand ils me virent entraîner toute la flotte à la fois, ils jetèrent des cris de rage et de désespoir.

 

 

 

Ayant marché quelque temps, et me trouvant hors de la portée des traits, je m’arrêtai un peu pour tirer toutes les flèches qui s’étaient attachées à mon visage et à mes mains ; puis, conduisant ma prise, je tâchai de me rendre au port impérial de Lilliput.

 

L’empereur, avec toute sa cour, était sur le bord de la mer, attendant le succès de mon entreprise. Ils voyaient de loin avancer une flotte sous la forme d’un grand croissant ; mais, comme j’étais dans l’eau jusqu’au cou, ils ne s’apercevaient pas que c’était moi qui la conduisais vers eux.

 

L’empereur crut donc que j’avais péri et que la flotte ennemie s’approchait pour faire une descente ; mais ses craintes furent bientôt dissipées ; car, ayant pris pied, on me vit à la tête de tous les vaisseaux, et l’on m’entendit crier d’une voix forte : Vive le très puissant empereur de Lilliput ! Ce prince, à mon arrivée, me donna des louanges infinies, et, sur-le-champ, me créa nardac, qui est le plus haut titre d’honneur parmi eux.

 

Sa Majesté me pria de prendre des mesures pour amener dans ses ports tous les autres vaisseaux de l’ennemi. L’ambition de ce prince ne lui faisait prétendre rien moins que de se rendre maître de tout l’empire de Blefuscu, de le réduire en province de son empire et de le faire gouverner par un vice-roi ; de faire périr tous les exilés gros-boutiens et de contraindre tous ses peuples à casser les œufs par le petit bout, ce qui l’aurait fait parvenir à la monarchie universelle ; mais je tâchai de le détourner de ce dessein par plusieurs raisonnements fondés sur la politique et sur la justice, et je protestai hautement que je ne serais jamais l’instrument dont il se servirait pour opprimer la liberté d’un peuple libre, noble et courageux. Quand on eut délibéré sur cette affaire dans le conseil, la plus saine partie fut de mon avis.

 

Cette déclaration ouverte et hardie était si opposée aux projets et à la politique de Sa Majesté impériale, qu’il était difficile qu’elle pût me le pardonner ; elle en parla dans le conseil d’une manière très artificieuse, et mes ennemis secrets s’en prévalurent pour me perdre : tant il est vrai que les services les plus importants rendus aux souverains sont bien peu de chose lorsqu’ils sont suivis du refus de servir aveuglément leurs passions.

 

Environ trois semaines après mon expédition éclatante, il arriva une ambassade solennelle de Blefuscu avec des propositions de paix. Le traité fut bientôt conclu, à des conditions très avantageuses pour l’empereur. L’ambassade était composée de six seigneurs, avec une suite de cinq cents personnes, et l’on peut dire que leur entrée fut conforme à la grandeur de leur maître et à l’importance de leur négociation.

 

Après la conclusion du traité, Leurs Excellences, étant averties secrètement des bons offices que j’avais rendus à leur nation par la manière dont j’avais parlé à l’empereur, me rendirent une visite en cérémonie. Ils commencèrent par me faire beaucoup de compliments sur ma valeur et sur ma générosité, et m’invitèrent, au nom de leur maître, à passer dans son royaume. Je les remerciai et les priai de me faire l’honneur de présenter mes très humbles respects à Sa Majesté blefuscudienne, dont les vertus éclatantes étaient répandues par tout l’univers. Je promis de me rendre auprès de sa personne royale avant que de retourner dans mon pays.

 

Peu de jours après, je demandai à l’empereur la permission de faire mes compliments au grand roi de Blefuscu ; il me répondit froidement qu’il le voulait bien.

 

J’ai oublié de dire que les ambassadeurs m’avaient parlé avec le secours d’un interprète. Les langues des deux empires sont très différentes l’une de l’autre ; chacune des deux nations vante l’antiquité, la beauté et la force de sa langue et méprise l’autre. Cependant l’empereur, fier de l’avantage qu’il avait remporté sur les Blefuscudiens par la prise de leur flotte, obligea les ambassadeurs à présenter leurs lettres de créance et à faire leur harangue dans la langue lilliputienne, et il faut avouer qu’à raison du trafic et du commerce qui est entre les deux royaumes, de la réception réciproque des exilés et de l’usage où sont les Lilliputiens d’envoyer leur jeune noblesse dans le Blefuscu, afin de s’y polir et d’y apprendre les exercices, il y a très peu de personnes de distinction dans l’empire de Lilliput, et encore moins de négociants ou de matelots dans les places maritimes qui ne parlent les deux langues.

 

J’eus alors occasion de rendre à Sa Majesté impériale un service très signalé. Je fus un jour réveillé, sur le minuit, par les cris d’une foule de peuple assemblé à la porte de mon hôtel ; j’entendis le mot burgum répété plusieurs fois. Quelques-uns de la cour de l’empereur, s’ouvrant un passage à travers la foule, me prièrent de venir incessamment au palais, où l’appartement de l’impératrice était en feu par la faute d’une de ses dames d’honneur, qui s’était endormie en lisant un poème blefuscudien. Je me levai à l’instant et me transportai au palais avec assez de peine, sans néanmoins fouler personne aux pieds. Je trouvai qu’on avait déjà appliqué des échelles aux murailles de l’appartement et qu’on était bien fourni de seaux ; mais l’eau était assez éloignée. Ces seaux étaient environ de la grosseur d’un dé à coudre, et le pauvre peuple en fournissait avec toute la diligence qu’il pouvait. L’incendie commençait à croître, et un palais si magnifique aurait été infailliblement réduit en cendres si, par une présence d’esprit peu ordinaire, je ne me fusse tout à coup avisé d’un expédient. Le soir précédent, j’avais bu en grande abondance d’un vin blanc appelé glimigrim, qui vient d’une province de Blefuscu et qui est très diurétique. Je me mis donc à uriner en si grande abondance, et j’appliquai l’eau si à propos et si adroitement aux endroits convenables, qu’en trois minutes le feu fut tout à fait éteint, et que le reste de ce superbe édifice, qui avait coûté des sommes immenses, fut préservé d’un fatal embrasement.

 

J’ignorais si l’empereur me saurait gré du service que je venais de lui rendre ; car, par les lois fondamentales de l’empire, c’était un crime capital et digne de mort de faire de l’eau dans l’étendue du palais impérial ; mais je fus rassuré lorsque j’appris que Sa Majesté avait donné ordre au grand juge de m’expédier des lettres de grâce ; mais on m’apprit que l’impératrice, concevant la plus grande horreur de ce que je venais de faire, s’était transportée au côté le plus éloigné de la cour, et qu’elle était déterminée à ne jamais loger dans des appartements que j’avais osé souiller par une action malhonnête et impudente.

 

 

 

Chapitre VI

 

Les mœurs des habitants de Lilliput, leur littérature, leurs lois, leurs coutumes et leur manière d’élever les enfants.

 

 

Quoique j’aie le dessein de renvoyer la description de cet empire à un traité particulier, je crois cependant devoir en donner ici au lecteur quelque idée générale. Comme la taille ordinaire des gens du pays est un peu moins haute que de six pouces, il y a une proportion exacte dans tous les autres animaux, aussi bien que dans les plantes et dans les arbres. Par exemple, les chevaux et les bœufs les plus hauts sont de quatre à cinq pouces, les moutons d’un pouce et demi, plus ou moins, leurs oies environ de la grosseur d’un moineau ; en sorte que leurs insectes étaient presque invisibles pour moi ; mais la nature a su ajuster les yeux des habitants de Lilliput à tous les objets qui leur sont proportionnés. Pour faire connaître combien leur vue est perçante à l’égard des objets qui sont proches, je dirai que je vis une fois avec plaisir un cuisinier habile plumant une alouette qui n’était, pas si grosse qu’une mouche ordinaire, et une jeune fille enfilant une aiguille invisible avec de la soie pareillement invisible.

 

Ils ont des caractères et des lettres ; mais leur façon d’écrire est remarquable, n’étant ni de la gauche à la droite, comme celle de l’Europe ; ni de la droite à la gauche, comme celle des Arabes ; ni de haut en bas, comme celle des Chinois ; ni de bas en haut, comme celle des Cascaries ; mais obliquement et d’un angle du papier à l’autre, comme celle des dames d’Angleterre.

 

Ils enterrent les morts la tête directement en bas, parce qu’ils s’imaginent que, dans onze mille lunes, tous les morts doivent ressusciter ; qu’alors la terre, qu’ils croient plate, se tournera sens dessus dessous, et que, par ce moyen, au moment de leur résurrection, ils se trouveront tous debout sur leurs pieds. Les savants d’entre eux reconnaissent l’absurdité de cette opinion ; mais l’usage subsiste, parce qu’il est ancien et fondé sur les idées du peuple.

 

Ils ont des lois et des coutumes très singulières, que j’entreprendrais peut-être de justifier si elles n’étaient trop contraires à celles de ma chère patrie. La première dont je ferai mention regarde les délateurs. Tous les crimes contre l’État sont punis en ce pays-là avec une rigueur extrême ; mais si l’accusé fait voir évidemment son innocence, l’accusateur est aussitôt condamné à une mort ignominieuse, et tous ses biens confisqués au profit de l’innocent. Si l’accusateur est un gueux, l’empereur, de ses propres deniers, dédommage l’accusé, supposé qu’il ait été mis en prison ou qu’il ait été maltraité le moins du monde.

 

On regarde la fraude comme un crime plus énorme que le vol ; c’est pourquoi elle est toujours punie de mort ; car on a pour principe que le soin et la vigilance, avec un esprit ordinaire, peuvent garantir les biens d’un homme contre les attentats des voleurs, mais que la probité n’a point de défense contre la fourberie et la mauvaise foi.

 

Quoique nous regardions les châtiments et les récompenses comme les grands pivots du gouvernement, je puis dire néanmoins que la maxime de punir et de récompenser n’est pas observée en Europe avec la même sagesse que dans l’empire de Lilliput. Quiconque peut apporter des preuves suffisantes qu’il a observé exactement les lois de son pays pendant soixante-treize lunes, a droit de prétendre à certains privilèges, selon sa naissance et son état, avec une certaine somme d’argent tirée d’un fonds destiné à cet usage ; il gagne même le titre de snilpall, ou de légitime, lequel est ajouté à son nom ; mais ce titre ne passe pas à sa postérité. Ces peuples regardent comme un défaut prodigieux de politique parmi nous que toutes nos lois soient menaçantes, et que l’infraction soit suivie de rigoureux châtiments, tandis que l’observation n’est suivie d’aucune récompense ; c’est pour cette raison qu’ils représentent la justice avec six yeux, deux devant, autant derrière, et un de chaque côté (pour représenter la circonspection), tenant un sac plein d’or à sa main droite et une épée dans le fourreau à sa main gauche, pour faire voir qu’elle est plus disposée à récompenser qu’à punir.

 

Dans le choix qu’on fait des sujets pour remplir les emplois, on a plus d’égard à la probité qu’au grand génie. Comme le gouvernement est nécessaire au genre humain, on croit que la Providence n’eut jamais dessein de faire de l’administration des affaires publiques une science difficile et mystérieuse, qui ne pût être possédée que par un petit nombre d’esprits rares et sublimes, tel qu’il en naît au plus deux ou trois dans un siècle ; mais on juge que la vérité, la justice, la tempérance et les autres vertus sont à la portée de tout le monde, et que la pratique de ces vertus, accompagnée d’un peu d’expérience et de bonne intention, rend quelque personne que ce soit propre au service de son pays, pour peu qu’elle ait de bon sens et de discernement.

 

On est persuadé que tant s’en faut que le défaut des vertus morales soit suppléé par les talents supérieurs de l’esprit, que les emplois ne pourraient être confiés à de plus dangereuses mains qu’à celles des grands esprits qui n’ont aucune vertu, et que les erreurs nées de l’ignorance, dans un ministre honnête homme, n’auraient jamais de si funestes suites, à l’égard du bien public, que les pratiques ténébreuses d’un ministre dont les inclinations seraient corrompues, dont les vues seraient criminelles, et qui trouverait dans les ressources de son esprit de quoi faire le mal impunément.

 

Qui ne croit pas à la Providence divine parmi les Lilliputiens est déclaré incapable de posséder aucun emploi public. Comme les rois se prétendent, à juste titre, les députés de la Providence, les Lilliputiens jugent qu’il n’y a rien de plus absurde et de plus inconséquent que la conduite d’un prince qui se sert de gens sans religion, qui nient cette autorité suprême dont il se dit le dépositaire, et dont, en effet, il emprunte la sienne.

 

En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle que des lois primitives des Lilliputiens.

 

Je sais que, par des lois modernes, ces peuples sont tombés dans un grand excès de corruption : témoin cet usage honteux d’obtenir les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de distinction en sautant par-dessus un bâton. Le lecteur doit observer que cet indigne usage fut introduit par le père de l’empereur régnant.

 

L’ingratitude est, parmi ces peuples, un crime énorme, comme nous apprenons dans l’histoire qu’il l’a été autrefois aux yeux de quelques nations vertueuses. Celui, disent les Lilliputiens, qui rend de mauvais offices à son bienfaiteur même doit être nécessairement l’ennemi de tous les autres hommes.

 

Les Lilliputiens jugent que le père et la mère ne doivent point être chargés de l’éducation de leurs propres enfants, et il y a, dans chaque ville, des séminaires publics, où tous les pères et les mères excepté les paysans et les ouvriers, sont obligés d’envoyer leurs enfants de l’un et l’autre sexe, pour être élevés et formés. Quand ils sont parvenus à l’âge de vingt lunes, on les suppose dociles et capables d’apprendre. Les écoles sont de différentes espèces, suivant la différence du rang et du sexe. Des maîtres habiles forment les enfants pour un état de vie conforme à leur naissance, à leurs propres talents et à leurs inclinations.

 

Les séminaires pour les jeunes gens d’une naissance illustre sont pourvus de maîtres sérieux et savants. L’habillement et la nourriture des enfants sont simples. On leur inspire des principes d’honneur, de justice, de courage, de modestie, de clémence, de religion et d’amour pour la patrie ; ils sont habillés par des hommes jusqu’à l’âge de quatre ans, et, après cet âge, ils sont obligés de s’habiller eux-mêmes, de quelque grande naissance qu’ils soient. Il ne leur est permis de prendre leurs divertissements qu’en présence d’un maître. On permet à leurs père et mère de les voir deux fois par an. La visite ne peut durer qu’une heure, avec la liberté d’embrasser leurs fils en entrant et en sortant ; mais un maître, qui est toujours présent en ces occasions, ne leur permet pas de parler secrètement à leur fils, de le flatter, de le caresser, ni de lui donner des bijoux ou des dragées et des confitures.

 

Dans les séminaires féminins, les jeunes filles de qualité sont élevées presque comme les garçons. Seulement, elles sont habillées par des domestiques en présence d’une maîtresse, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’âge de cinq ans, qu’elles s’habillent elles-mêmes. Lorsque l’on découvre que les nourrices ou les femmes de chambre entretiennent ces petites filles d’histoires extravagantes, de contes insipides ou capables de leur faire peur (ce qui est, en Angleterre, fort ordinaire aux gouvernantes), elles sont fouettées publiquement trois fois par toute la ville, emprisonnées pendant un an, et exilées le reste de leur vie dans l’endroit le plus désert du pays. Ainsi, les jeunes filles, parmi ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d’être lâches et sottes ; elles méprisent tous les ornements extérieurs, et n’ont égard qu’à la bienséance et à la propreté. Leurs exercices ne sont pas si violents que ceux des garçons, et on les fait un peu moins étudier ; car on leur apprend aussi les sciences et les belles-lettres. C’est une maxime parmi eux qu’une femme devant être pour son mari une compagnie toujours agréable, elle doit s’orner l’esprit, qui ne vieillit point.

 

Les Lilliputiens sont persuadés, autrement que nous ne le sommes en Europe, que rien ne demande plus de soin et d’application que l’éducation des enfants. Ils disent qu’il en est de cela comme de conserver certaines plantes, de les faire croître heureusement, de les défendre contre les rigueurs de l’hiver, contre les ardeurs et les orages de l’été, contre les attaques des insectes, de leur faire enfin porter des fruits en abondance, ce qui est l’effet de l’attention et des peines d’un jardinier habile.

 

Ils prennent garde que le maître ait plutôt un esprit bien fait qu’un esprit sublime, plutôt des mœurs que de la science ; ils ne peuvent souffrir ces maîtres qui étourdissent sans cesse les oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de discussions frivoles, de remarques puériles, et qui, pour leur apprendre l’ancienne langue de leur pays, qui n’a que peu de rapport à celle qu’on y parle aujourd’hui, accablent leur esprit de règles et d’exceptions, et laissent là l’usage et l’exercice, pour farcir leur mémoire de principes superflus et de préceptes épineux : ils veulent que le maître se familiarise avec dignité, rien n’étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme et le sérieux affecté ; il doit, selon eux, plutôt s’abaisser que s’élever devant son disciple, et ils jugent l’un plus difficile que l’autre, parce qu’il faut souvent plus d’effort et de vigueur, et toujours plus d’attention pour descendre sûrement que pour monter.

 

Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s’appliquer à former l’esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu’à l’enrichir de connaissances curieuses, presque toujours inutiles. On leur apprend donc de bonne heure à être sages et philosophes, afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter philosophiquement. N’est-il pas ridicule, disent-ils, de n’en connaître la nature et le vrai usage que lorsqu’on y est devenu inhabile, d’apprendre à vivre quand la vie est presque passée, et de commencer à être homme lorsqu’on va cesser de l’être ?

 

On leur propose des récompenses pour l’aveu ingénu et sincère de leurs fautes, et ceux qui savent mieux raisonner sur leurs propres défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu’ils soient curieux et qu’ils fassent souvent des questions sur tout ce qu’ils voient et sur tout ce qu’ils entendent, et l’on punit très sévèrement ceux qui, à la vue d’une chose extraordinaire et remarquable, témoignent peu d’étonnement et de curiosité.

 

On leur recommande d’être très fidèles, très soumis, très attachés au prince, mais d’un attachement général et de devoir, et non d’aucun attachement particulier, qui blesse souvent la conscience et toujours la liberté, et qui expose à de grands malheurs.

 

Les maîtres d’histoire se mettent moins en peine d’apprendre à leurs élèves la date de tel ou tel événement, que de leur peindre le caractère, les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des généraux d’armée et des ministres ; ils croient qu’il leur importe assez peu de savoir qu’en telle année et en tel mois telle bataille a été donnée ; mais qu’il leur importe de considérer combien les hommes, dans tous les siècles, sont barbares, brutaux, injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie sans nécessité et à attenter sur celle des autres sans raison ; combien les combats déshonorent l’humanité et combien les motifs doivent être puissants pour en venir à cette extrémité funeste ; ils regardent l’histoire de l’esprit humain comme la meilleure de toutes, et ils apprennent moins aux jeunes gens à retenir les faits qu’à en juger.

 

Ils veulent que l’amour des sciences soit borné et que chacun choisisse le genre d’étude qui convient le plus à son inclination et à son talent ; ils font aussi peu de cas d’un homme qui étudie trop que d’un homme qui mange trop, persuadés que l’esprit a ses indigestions comme le corps. Il n’y a que l’empereur seul qui ait une vaste et nombreuse bibliothèque. À l’égard de quelques particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des ânes chargés de livres.

 

La philosophie chez ces peuples est très gaie, et ne consiste pas en ergotisme comme dans nos écoles ; ils ne savent ce que c’est que baroco et baralipton, que catégories(2), que termes de la première et de la seconde intention, et autres sottises épineuses de la dialectique, qui n’apprennent pas plus à raisonner qu’à danser. Leur philosophie consiste à établir des principes infaillibles, qui conduisent l’esprit à préférer l’état médiocre d’un honnête homme aux richesses et au faste d’un financier, et les victoires remportées sur ses passions à celles d’un conquérant. Elle leur apprend à vivre durement et à fuir tout ce qui accoutume les sens à la volupté, tout ce qui rend l’âme trop dépendante du corps et affaiblit sa liberté. Au reste, on leur représente toujours la vertu comme une chose aisée et agréable.

 

On les exhorte à bien choisir leur état de vie, et on tâche de leur faire prendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins d’égard aux facultés de leurs parents qu’aux facultés de leur âme ; en sorte que le fils d’un laboureur est quelquefois ministre d’État, et le fils d’un seigneur est marchand.

 

Ces peuples n’estiment la physique et les mathématiques qu’autant que ces sciences sont avantageuses à la vie et aux progrès des arts utiles. En général, ils se mettent peu en peine de connaître toutes les parties de l’univers, et aiment moins à raisonner sur l’ordre et le mouvement des corps physiques qu’à jouir de la nature sans l’examiner. À l’égard de la métaphysique, ils la regardent comme une source de visions et de chimères.

 

Ils haïssent l’affectation dans le langage et le style précieux, soit en prose, soit en vers, et ils jugent qu’il est aussi impertinent de se distinguer par sa manière de parler que par celle de s’habiller. Un auteur qui quitte le style pur, clair et sérieux, pour employer un jargon bizarre et guindé, et des métaphores recherchées et inouïes, est couru et hué dans les rues comme un masque de carnaval.

 

On cultive, parmi eux, le corps et l’âme tout à la fois, parce qu’il s’agit de dresser un homme, et que l’on ne doit pas former l’un sans l’autre. C’est, selon eux, un couple de chevaux attelés ensemble qu’il faut conduire à pas égaux. Tandis que vous ne formez, disent-ils, que l’esprit d’un enfant, son extérieur devient grossier et impoli ; tandis que vous ne lui formez que le corps, la stupidité et l’ignorance s’emparent de son esprit.

 

Il est défendu aux maîtres de châtier les enfants par la douleur ; ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible, par la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leçons, ce qui les mortifie extrêmement, parce qu’alors on les abandonne à eux-mêmes, et qu’on fait semblant de ne les pas juger dignes d’instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu’à les rendre timides, défaut très préjudiciable et dont on ne guérit jamais.

 

 

 

Chapitre VII

 

L’auteur, ayant reçu avis qu’on voulait lui faire son procès pour crime de lèse-majesté, s’enfuit dans le royaume de Blefuscu.

 

 

Avant que je parle de ma sortie de l’empire de Lilliput, il sera peut-être à propos d’instruire le lecteur d’une intrigue secrète qui se forma contre moi.

J’étais peu fait au manège de la cour, et la bassesse de mon état m’avait refusé les dispositions nécessaires pour devenir un habile courtisan, quoique plusieurs d’aussi basse extraction que moi aient souvent réussi à la cour et y soient parvenus aux plus grands emplois ; mais aussi n’avaient-ils pas peut-être la même délicatesse que moi sur la probité et sur l’honneur. Quoi qu’il en soit, pendant que je me disposais à partir pour me rendre auprès de l’empereur de Blefuscu, une personne de grande considération à la cour, et à qui j’avais rendu des services importants, me vint trouver secrètement pendant la nuit, et entra chez moi avec sa chaise sans se faire annoncer. Les porteurs furent congédiés. Je mis la chaise avec Son Excellence dans la poche de mon justaucorps, et, donnant ordre à un domestique de tenir la porte de ma maison fermée, je mis la chaise sur la table et je m’assis auprès. Après les premiers compliments, remarquant que l’air de ce seigneur était triste et inquiet, et lui en ayant demandé la raison, il me pria de le vouloir bien écouter sur un sujet qui intéressait mon honneur et ma vie.

 

« Je vous apprends, me dit-il, qu’on a convoqué depuis peu plusieurs comités secrets à votre sujet, et que depuis deux jours Sa Majesté a pris une fâcheuse résolution. Vous n’ignorez pas que Skyresh Bolgolam (galbet ou grand amiral) a presque toujours été votre ennemi mortel depuis votre arrivée ici. Je n’en sais pas l’origine ; mais sa haine s’est fort augmentée depuis votre expédition contre la flotte de Blefuscu : comme amiral, il est jaloux de ce grand succès. Ce seigneur, de concert avec Flimnap, grand trésorier ; Limtoc, le général ; Lalcon, le grand chambellan, et Balmaff, le grand juge, ont dressé des articles pour vous faire votre procès en qualité de criminel de lèse-majesté et comme coupable de plusieurs autres grands crimes. »

 

Cet exorde me frappa tellement, que j’allais l’interrompre, quand il me pria de ne rien dire et de l’écouter, et il continua ainsi :

« Pour reconnaître les services que vous m’avez rendus, je me suis fait instruire de tout le procès, et j’ai obtenu une copie des articles ; c’est une affaire dans laquelle je risque ma tête pour votre service.

 

ARTICLES DE L’ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRIN (L’HOMME-MONTAGNE)

 

Article premier. — D’autant que, par une loi portée sous le règne de Sa Majesté impériale Cabin Deffar Plune, il est ordonné que quiconque fera de l’eau dans l’étendue du palais impérial sera sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté, et que, malgré cela ledit Quinbus Flestrin, par un violement ouvert de ladite loi, sous le prétexte d’éteindre le feu allumé dans l’appartement de la chère impériale épouse de Sa Majesté, aurait malicieusement, traîtreusement et diaboliquement, par la décharge de sa vessie, éteint ledit feu allumé dans ledit appartement, étant alors entré dans l’étendue dudit palais impérial :

 

Article II. – Que ledit Quinbus Flestrin, ayant amené la flotte royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été ensuite enjoint par Sa Majesté impériale de se rendre maître de tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le réduire à la forme d’une province qui pût être gouvernée par un vice-roi de notre pays, et de faire périr et mourir non seulement tous les gros-boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet empire qui ne voudrait incessamment quitter l’hérésie grosboutienne ; ledit Flestrin, comme un traître rebelle à Sa très heureuse impériale Majesté, aurait représenté une requête pour être dispensé dudit service, sous le prétexte frivole d’une répugnance de se mêler de contraindre les consciences et d’opprimer la liberté d’un peuple innocent ;

 

Article III. – Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu à la cour de Blefuscu pour demander la paix à Sa Majesté, ledit Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu’il les connût pour être ministres d’un prince qui venait d’être récemment l’ennemi déclaré de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite Majesté ;

 

Article IV. – Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d’un fidèle sujet, se disposerait actuellement à faire un voyage à la cour de Blefuscu, pour lequel il n’a reçu qu’une permission verbale de Sa Majesté impériale, et, sous prétexte de ladite permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire ledit voyage, et de secourir, soulager et aider le roi de Blefuscu…..

 

« Il y a encore d’autres articles, ajouta-t-il ; mais ce sont les plus importants dont je viens de vous lire un abrégé. Dans les différentes délibérations sur cette accusation, il faut avouer que Sa Majesté a fait voir sa modération, sa douceur et son équité, représentant plusieurs fois vos services et tâchant de diminuer vos crimes. Le trésorier et l’amiral ont opiné qu’on devait vous faire mourir d’une mort cruelle et ignominieuse, en mettant le feu à votre hôtel pendant la nuit, et le général devait vous attendre avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées, pour vous frapper au visage et aux mains. Des ordres secrets devaient être donnés à quelques-uns de vos domestiques pour répandre un suc venimeux sur vos chemises, lequel vous aurait fait bientôt déchirer votre propre chair et mourir dans des tourments excessifs. Le général s’est rendu au même avis, en sorte que, pendant quelque temps, la pluralité des voix a été contre vous ; mais Sa Majesté, résolue de vous sauver la vie, a gagné le suffrage du chambellan. Sur ces entrefaites, Reldresal, premier secrétaire d’État pour les affaires secrètes, a reçu ordre de l’empereur de donner son avis, ce qu’il a fait conformément à celui de Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l’estime que vous avez pour lui : il a reconnu que vos crimes étaient grands, mais qu’ils méritaient néanmoins quelque indulgence : il a dit que l’amitié qui était entre vous et lui était si connue, que peut-être on pourrait le croire prévenu en votre faveur ; que, cependant, pour obéir au commandement de Sa Majesté, il voulait dire son avis avec franchise et liberté ; que si Sa Majesté, en considération de vos services et suivant la douceur de son esprit, voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous faire crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite, et que tout le monde applaudirait à la clémence de l’empereur, aussi bien qu’à la procédure équitable et généreuse de ceux qui avaient l’honneur d’être ses conseillers ; que la perte de vos yeux ne ferait point d’obstacle à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez être encore utile à Sa Majesté ; que l’aveuglement sert à augmenter le courage, en nous cachant les périls ; que l’esprit en devient plus recueilli et plus disposé à la découverte de la vérité ; que la crainte que vous aviez pour vos yeux était la plus grande difficulté que vous aviez eue à surmonter en vous rendant maître de la flotte ennemie, et que ce serait assez que vous vissiez par les yeux des autres, puisque les plus puissants princes ne voient pas autrement. Cette proposition fut reçue avec un déplaisir extrême par toute l’assemblée. L’amiral Bolgolam, tout en feu, se leva, et, transporté de fureur, dit qu’il était étonné que le secrétaire osât opiner pour la conservation de la vie d’un traître ; que les services que vous aviez rendus étaient, selon les véritables maximes d’État, des crimes énormes ; que vous, qui étiez capable d’éteindre tout à coup un incendie en arrosant d’urine le palais de Sa Majesté (ce qu’il ne pouvait rappeler sans horreur), pourriez quelque autrefois, par le même moyeu, inonder le palais et toute la ville, ayant une pompe énorme disposée à cet effet ; et que la même force qui vous avait mis en état d’entraîner toute la flotte de l’ennemi pourrait servir à la reconduire, sur le premier mécontentement, à l’endroit d’où vous l’aviez tirée ; qu’il avait des raisons très fortes de penser que vous étiez gros-boutien au fond de votre cœur, et parce que la trahison commence au cœur avant qu’elle paraisse dans les actions, comme gros-boutien, il vous déclara formellement traître et rebelle, et déclara qu’on devait vous faire mourir.

 

« Le trésorier fut du même avis. Il fit voir à quelles extrémités les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de votre entretien, ce qui deviendrait bientôt insoutenable ; que l’expédient proposé par le secrétaire de vous crever les yeux, loin d’être un remède contre ce mal, l’augmenterait selon toutes les apparences, comme il parait par l’usage ordinaire d’aveugler certaines volailles, qui, après cela, mangent encore plus et s’engraissent plus promptement ; que Sa Majesté sacrée et le conseil, qui étaient vos juges, étaient dans leurs propres consciences persuadés de votre crime, ce qui était une preuve plus que suffisante pour vous condamner à mort, sans avoir recours à des preuves formelles requises par la lettre rigide de la loi.

 

« Mais Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à ne vous point faire mourir, dit gracieusement que, puisque le conseil jugeait la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrait en ajouter un autre. Et votre ami le secrétaire, priant avec soumission d’être écouté encore pour répondre à ce que le trésorier avait objecté touchant la grande dépense que Sa Majesté faisait pour votre entretien, dit que Son Excellence, qui seule avait la disposition des finances de l’empereur, pourrait remédier facilement à ce mal en diminuant votre table peu à peu, et que, par ce moyen, faute d’une quantité suffisante de nourriture, vous deviendriez faible et languissant et perdriez l’appétit et bientôt après la vie. Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, toute l’affaire a été déterminée à l’amiable ; des ordres précis ont été donnés pour tenir secret le dessein de vous faire peu à peu mourir de faim. L’arrêt pour vous crever les yeux a été enregistré dans le greffe du conseil, personne ne s’y opposant, si ce n’est l’amiral Bolgolam. Dans trois jours, le secrétaire aura ordre de se rendre chez vous et de lire les articles de votre accusation en votre présence, et puis de vous faire savoir la grande clémence et grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu’à la perte de vos yeux, à laquelle Sa Majesté ne doute pas que vous vous soumettiez avec la reconnaissance et l’humilité qui conviennent. Vingt des chirurgiens de Sa Majesté se rendront à sa suite et exécuteront l’opération par la décharge adroite de plusieurs flèches très aiguës dans les prunelles de vos yeux lorsque vous serez couché à terre. C’est à vous à prendre les mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi, afin de prévenir tout soupçon, il faut que je m’en retourne aussi secrètement que je suis venu. »

 

Son Excellence me quitta, et je restai seul livré aux inquiétudes. C’était un usage introduit par ce prince et par son ministère (très différent, à ce qu’on m’assure, de l’usage des premiers temps), qu’après que la cour avait ordonné un supplice pour satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d’un favori, l’empereur devait faire une harangue à tout son conseil, parlant de sa douceur et de sa clémence comme de qualités reconnues de tout le monde. La harangue de l’empereur à mon sujet fut bientôt publiée par tout l’empire, et rien n’inspira tant de terreur au peuple que ces éloges de la clémence de Sa Majesté, parce qu’on avait remarqué que plus ces éloges étaient amplifiés, plus le supplice était ordinairement cruel et injuste. Et, à mon égard, il faut avouer que, n’étant pas destiné par ma naissance ou par mon éducation à être homme de cour, j’entendais si peu les affaires, que je ne pouvais décider si l’arrêt porté contre moi était doux ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la permission de me défendre ; j’aimais autant être condamné sans être entendu : car ayant autrefois vu plusieurs procès semblables, je les avais toujours vus terminés selon les instructions données aux juges et au gré des accusateurs et puissants.

 

J’eus quelque envie de faire de la résistance ; car, étant en liberté, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues à bout de moi, et j’aurais pu facilement, à coups de pierres, battre et renverser la capitale ; mais je rejetai aussitôt ce projet avec horreur, me ressouvenant du serment que j’avais prêté à Sa Majesté, des grâces que j’avais reçues d’elle et de la haute dignité de nardac qu’elle m’avait conférée. D’ailleurs, je n’avais pas assez pris l’esprit de la cour pour me persuader que les rigueurs de Sa Majesté m’acquittaient de toutes les obligations que je lui avais.

 

Enfin, je pris une résolution qui, selon les apparences, sera censurée de quelques personnes avec justice ; car je confesse que ce fut une grande témérité à moi et un très mauvais procédé de ma part d’avoir voulu conserver mes yeux, ma liberté et ma vie, malgré les ordres de la cour. Si j’avais mieux connu le caractère des princes et des ministres d’État, que j’ai depuis observé dans plusieurs autres cours, et leur méthode de traiter des accusés moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une peine si douce ; mais, emporté par le feu de la jeunesse et ayant eu ci-devant la permission de Sa Majesté impériale de me rendre auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l’expiration des trois jours, d’envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, par laquelle je lui faisais savoir la résolution que j’avais prise de partir ce jour-là même pour Blefuscu, suivant la permission que j’avais obtenue ; et, sans attendre la réponse, je m’avançai vers la côte de l’île où était la flotte. Je me saisis d’un gros vaisseau de guerre, j’attachai un câble à la proue, et, levant les ancres, je me déshabillai, mis mon habit (avec ma couverture que j’avais apportée sous mon bras) sur le vaisseau, et, le tirant après moi, tantôt guéant, tantôt nageant, j’arrivai au port royal de Blefuscu, où le peuple m’avait attendu longtemps. On m’y fournit deux guides pour me conduire à la capitale, qui porte le même nom. Je les tins dans mes mains jusqu’à ce que je fusse arrivé à cent toises de la porte de la ville, et je les priai de donner avis de mon arrivée à un des secrétaires d’État, et de lui faire savoir que j’attendais les ordres de Sa Majesté. Je reçus réponse, au bout d’une heure, que Sa Majesté, avec toute la maison royale, venait pour me recevoir. Je m’avançai de cinquante toises : le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, et la reine, avec les dames, sortirent de leurs carrosses, et je n’aperçus pas qu’ils eussent peur de moi. Je me couchai à terre pour baiser les mains du roi et de la reine. Je dis à Sa Majesté que j’étais venu, suivant ma promesse, et avec la permission de l’empereur mon maître, pour avoir l’honneur de voir un si puissant prince, et pour lui offrir tous les services qui dépendaient de moi et qui ne seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain, mais sans parler de ma disgrâce.

 

Je n’ennuierai point le lecteur du détail de ma réception à la cour, qui fut conforme à la générosité d’un si grand prince, ni des incommodités que j’essuyai faute d’une maison et d’un lit, étant obligé de me coucher à terre enveloppé de ma couverture.

 

 

 

Chapitre VIII

 

L’auteur, par un accident heureux, trouve le moyen de quitter Blefuscu, et, après quelques difficultés, retourne dans sa patrie.

 

 

Trois jours après mon arrivée, me promenant par curiosité du côté de l’île qui regarde le nord-est, je découvris, à une demi-lieue de distance dans la mer, quelque chose qui me sembla être un bateau renversé. Je tirai mes souliers et mes bas, et, allant dans l’eau cent ou cent cinquante toises, je vis que l’objet s’approchait par la force de la marée, et je connus alors que c’était une chaloupe, qui, à ce que je crus, pouvait avoir été détachée d’un vaisseau par quelque tempête ; sur quoi, je revins incessamment à la ville, et priai Sa Majesté de me prêter vingt des plus grands vaisseaux qui lui restaient depuis la perte de sa flotte, et trois mille matelots, sous les ordres du vice-amiral. Cette flotte mit à la voile, faisant le tour, pendant que j’allai par le chemin le plus court à la côte où j’avais premièrement découvert la chaloupe. Je trouvai que la marée l’avait poussée encore plus près du rivage. Quand les vaisseaux m’eurent joint, je me dépouillai de mes habits, me mis dans l’eau, m’avançai jusqu’à cinquante toises de la chaloupe ; après quoi je fus obligé de nager jusqu’à ce que je l’eusse atteinte ; les matelots me jetèrent un câble, dont j’attachai un bout à un trou sur le devant du bateau, et l’autre bout à un vaisseau de guerre ; mais je ne pus continuer mon voyage, perdant pied dans l’eau. Je me mis donc à nager derrière la chaloupe et à la pousser en avant avec une de mes mains ; en sorte qu’à la faveur de la marée, je m’avançai tellement vers le rivage, que je pus avoir le menton hors de l’eau et trouver pied. Je me reposai deux ou trois minutes, et puis je poussai le bateau encore jusqu’à ce que la mer ne fût pas plus haute que mes aisselles, et alors la plus grande fatigue était passée ; je pris d’autres câbles apportés dans un des vaisseaux, et, les attachant premièrement au bateau et puis à neuf des vaisseaux qui m’attendaient, le vent étant assez favorable et les matelots m’aidant, je fis en sorte que nous arrivâmes à vingt toises du rivage, et, la mer s’étant retirée, je gagnai la chaloupe à pied sec, et, avec le secours de deux mille hommes et celui des cordes et des machines, je vins à bout de la relever, et trouvai qu’elle n’avait été que très peu endommagée.

 

Je fus dix jours à faire entrer ma chaloupe dans le port royal de Blefuscu, où il s’amassa un grand concours de peuple, plein d’étonnement à la vue d’un vaisseau si prodigieux.

 

Je dis au roi que ma bonne fortune m’avait fait rencontrer ce vaisseau pour me transporter à quelque autre endroit, d’où je pourrais retourner dans mon pays natal, et je priai Sa Majesté de vouloir bien donner ses ordres pour mettre ce vaisseau en état de me servir, et de me permettre de sortir de ses États, ce qu’après quelques plaintes obligeantes il lui plut de m’accorder.

 

J’étais fort surpris que l’empereur de Lilliput, depuis mon départ, n’eût fait aucune recherche à mon sujet ; mais j’appris que Sa Majesté impériale, ignorant que j’avais eu avis de ses desseins, s’imaginait que je n’étais allé à Blefuscu que pour accomplir ma promesse, suivant la permission qu’elle m’en avait donnée, et que je reviendrais dans peu de jours ; mais, à la fin, ma longue absence la mit en peine, et, ayant tenu conseil avec le trésorier et le reste de la cabale, une personne de qualité fut dépêchée avec une copie des articles dressés contre moi. L’envoyé avait des instructions pour représenter au souverain de Blefuscu la grande douceur de son maître, qui s’était contenté de me punir par la perte de mes yeux ; que je m’étais soustrait à la justice, et que, si je ne retournais pas dans deux jours, je serais dépouillé de mon titre de nardac et déclaré criminel de haute trahison. L’envoyé ajouta que, pour conserver la paix et l’amitié entre les deux empires, son maître espérait que le roi de Blefuscu donnerait ordre de me faire reconduire à Lilliput pieds et mains liés, pour être puni comme un traître.

 

Le roi de Blefuscu, ayant pris trois jours pour délibérer sur cette affaire, rendit une réponse très honnête et très sage. Il représenta qu’à l’égard de me renvoyer lié, l’empereur n’ignorait pas que cela était impossible ; que, quoique je lui eusse enlevé la flotte, il m’était redevable de plusieurs bons offices que je lui avais rendus, par rapport au traité de paix ; d’ailleurs, qu’ils seraient bientôt l’un et l’autre délivrés de moi, parce que j’avais trouvé sur le rivage un vaisseau prodigieux, capable de me porter sur la mer, qu’il avait donné ordre d’accommoder avec mon secours et suivant mes instructions ; en sorte qu’il espérait que, dans peu de semaines, les deux empires seraient débarrassés d’un fardeau si insupportable.

 

Avec cette réponse, l’envoyé retourna à Lilliput, et le roi de Blefuscu me raconta tout ce qui s’était passé, m’offrant en même temps, mais secrètement et en confidence, sa gracieuse protection si je voulais rester à son service. Quoique je crusse sa proposition sincère, je pris la résolution de ne me livrer jamais à aucun prince ni à aucun ministre, lorsque je me pourrais passer d’eux ; c’est pourquoi, après avoir témoigné à Sa Majesté ma juste reconnaissance de ses intentions favorables, je la priai humblement de me donner mon congé, en lui disant que, puisque la fortune, bonne ou mauvaise, m’avait offert un vaisseau, j’étais résolu de me livrer à l’Océan plutôt que d’être l’occasion d’une rupture entre deux si puissants souverains. Le roi ne me parut pas offensé de ce discours, et j’appris même qu’il était bien aise de ma résolution, aussi bien que la plupart de ses ministres.

 

Ces considérations m’engagèrent à partir un peu plus tôt que je n’avais projeté, et la cour, qui souhaitait mon départ, y contribua avec empressement. Cinq cents ouvriers furent employés à faire deux voiles à mon bateau, suivant mes ordres, en doublant treize fois ensemble leur plus grosse toile et la matelassant. Je pris la peine de faire des cordes et des câbles, en joignant ensemble dix, vingt ou trente des plus forts des leurs. Une grosse pierre, que j’eus le bonheur de trouver, après une longue recherche, près du rivage de la mer, me servit d’ancre ; j’eus le suif de trois cents bœufs pour graisser ma chaloupe et pour d’autres usages. Je pris des peines infinies à couper les plus grands arbres pour en faire des rames et des mâts, en quoi cependant je fus aidé par des charpentiers des navires de Sa Majesté.

 

Au bout d’environ un mois, quand tout fut prêt, j’allai pour recevoir les ordres de Sa Majesté et pour prendre congé d’elle. Le roi, accompagné de la maison royale, sortit du palais. Je me couchai sur le visage pour avoir l’honneur de lui baiser la main, qu’il me donna très gracieusement, aussi bien que la reine et les jeunes princes du sang. Sa Majesté me fit présent de cinquante bourses de deux cents spruggs chacune, avec son portrait en grand, que je mis aussitôt dans un de mes gants pour le mieux conserver.

 

Je chargeai sur ma chaloupe cent bœufs et trois cents moutons, avec du pain et de la boisson à proportion, et une certaine quantité de viande cuite, aussi grande que quatre cents cuisinières m’avaient pu fournir. Je pris avec moi six vaches et six taureaux vivants, et un même nombre de brebis et de béliers, ayant dessein de les porter dans mon pays pour en multiplier l’espèce ; je me fournis aussi de foin et de blé. J’aurais été bien aise d’emmener six des gens du pays, mais le roi ne le voulut pas permettre ; et, outre une très exacte visite de mes poches, Sa Majesté me fit donner ma parole d’honneur que je n’emporterais aucun de ses sujets, quand même ce serait de leur propre consentement et à leur requête.

 

Ayant ainsi préparé toutes choses, je mis à la voile le vingt-quatrième jour de septembre 1701, sur les six heures du matin ; et, quand j’eus fait quatre lieues tirant vers le nord, le vent étant au sud-est, sur les six heures du soir je découvris une petite île longue d’environ une demi-lieue vers le nord-est. Je m’avançai et jetai l’ancre vers la côte de l’île qui était à l’abri du vent ; elle me parut inhabitée. Je pris des rafraîchissements et m’allai reposer. Je dormis environ six heures, car le jour commença à paraître deux heures après que je fus éveillé. Je déjeunai, et, le vent étant favorable, je levai l’ancre, et fis la même route que le jour précédent, guidé par mon compas de poche. C’était mon dessein de me rendre, s’il était possible, à une de ces îles que je croyais, avec raison, situées au nord-est de la terre de Van Diémen.

 

Je ne découvris rien ce jour-là ; mais le lendemain, sur les trois heures après midi, quand j’eus fait, selon mon calcul, environ vingt-quatre lieues, je découvris un navire faisant route vers le sud-est. Je mis toutes mes voiles, et, au bout d’une demi-heure, le navire, m’ayant aperçu, arbora son pavillon et tira un coup de canon. Il n’est pas facile de représenter la joie que je ressentis de l’espérance que j’eus de revoir encore une fois mon aimable pays et les chers gages que j’y avais laissés. Le navire relâcha ses voiles, et je le joignis à cinq ou six heures du soir, le 26 septembre. J’étais transporté de joie de voir le pavillon d’Angleterre. Je mis mes vaches et mes moutons dans les poches de mon justaucorps et me rendis à bord avec toute ma petite cargaison de vivres. C’était un vaisseau marchand anglais, revenant du Japon par les mers du nord et du sud, commandé par le capitaine Jean Bidell, de Deptford, fort honnête homme et excellent marin.

 

Il y avait environ cinquante hommes sur le vaisseau, parmi lesquels je rencontrai un de mes anciens camarades nommé Pierre Williams, qui parla avantageusement de moi au capitaine. Ce galant homme me fit un très bon accueil et me pria de lui apprendre d’où je venais et où j’allais, ce que je fis en peu de mots ; mais il crut que la fatigue et les périls que j’avais courus m’avaient fait tourner la tête ; sur quoi je tirai mes vaches et mes moutons de ma poche, ce qui le jeta dans un grand étonnement, en lui faisant voir la vérité de ce que je venais de lui raconter. Je lui montrai les pièces d’or que m’avait données le roi de Blefuscu, aussi bien que le portrait de Sa Majesté en grand, avec plusieurs autres raretés de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux cents spruggs chacune, et promis, à notre arrivée en Angleterre, de lui faire présent d’une vache et d’une brebis pleines, pour qu’il en eût la race quand ces bêtes feraient leurs petits.

 

Je n’entretiendrai point le lecteur du détail de ma route ; nous arrivâmes à l’entrée de la Tamise le 13 d’avril 1702. Je n’eus qu’un seul malheur, c’est que les rats du vaisseau emportèrent une de mes brebis. Je débarquai le reste de mon bétail en santé, et le mis paître dans un parterre de jeu de boules à Greenwich.

 

Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un profit considérable en montrant mes animaux à plusieurs gens de qualité et même au peuple, et, avant que je commençasse mon second voyage, je les vendis six cents livres sterling. Depuis mon dernier retour, j’en ai inutilement cherché la race, que je croyais considérablement augmentée, surtout les moutons ; j’espérais que cela tournerait à l’avantage de nos manufactures de laine par la finesse des toisons.

 

Je ne restai que deux mois avec ma femme et ma famille : la passion insatiable de voir les pays étrangers ne me permit pas d’être plus longtemps sédentaire. Je laissai quinze cents livres sterling à ma femme et l’établis dans une bonne maison à Redriff ; je portai le reste de ma fortune avec moi, partie en argent et partie en marchandises, dans la vue d’augmenter mes fonds. Mon oncle Jean m’avait laissé des terres proches d’Epping, de trente livres sterling de rente, et j’avais un long bail des Taureaux noirs, en Fetterlane, qui me fournissait le même revenu : ainsi, je ne courais pas risque de laisser ma famille à la charité de la paroisse. Mon fils Jean, ainsi nommé du nom de son oncle, apprenait le latin et allait au collège, et ma fille Élisabeth, qui est à présent mariée et a des enfants, s’appliquait au travail de l’aiguille. Je dis adieu à ma femme, à mon fils et à ma fille, et, malgré beaucoup de larmes qu’on versa de part et d’autres, je montai courageusement sur l’Aventure, vaisseau marchand de trois cents tonneaux, commandé par le capitaine Jean Nicolas, de Liverpool.

 

 

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1 - Ce que l’auteur dit des gros-boutiens, des hauts-talons et des bas-talons dans l’empire de Lilliput regarde évidemment ces malheureuses disputes qui divisent l’Angleterre en conformistes et en non conformistes, en tories et en wihgs. (Note du traducteur.)

2 - Anciens termes du jargon scolastique.

Jonathan Swift, Les voyages de Gulliver, Troisième partie

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Jonathan Swift

(1667, Dublin - 1745, Dublin)

Les voyages de Gulliver

 

TROISIÈME PARTIE

 

VOYAGE À LAPUTA, AUX BALNIBARBES, À LUGGNAGG,

À GLOUBBDOUBDRIE ET AU JAPON

 

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Inoubliable vision de Laputa, l'île volante, dans le dessin animé

"Le Château dans le ciel" du grand maître Hayao Miyazaki :

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           Note de l'auteur du blog : Moins connue que "Le voyage à Lilliput", cette troisième partie lui a été préférée en raison d'un délire non moins profond et peut-être d'une certaine poésie (dont Miyazaki a tiré parti dans son film), mais aussi pour le ton pamphlétaire sur lequel Swift écorne joyeusement les travers humains - et ceux des puissants du monde d'alors, Anglais et Hollandais étant les premiers visés. Ce qui n'était pas sans risque à l'époque - comme encore aujourd'hui. Rappelons que Swift était irlandais.

Le nom choisi pour l'île volante, "Laputa", (La pute en espagnol), comme celui, tout aussi suggestif, de "Lilliput", dénotent combien le conte n'est pas nécéssairement dédié aux enfants.

 JCP

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Chapitre I

 

L’auteur entreprend un troisième voyage. Il est pris par des pirates. Méchanceté d’un Hollandais. Il arrive à Laputa.

 

 

                                Il n’y avait que deux ans environ que j’étais chez moi, lorsque le capitaine William Robinson, de la province de Cornouailles, commandant la Bonne-Espérance, vaisseau de trois cents tonneaux, vint me trouver. J’avais été autrefois chirurgien d’un autre vaisseau dont il était capitaine, dans un voyage au Levant, et j’en avais toujours été bien traité. Le capitaine, ayant appris mon arrivée, me rendit une visite où il marqua la joie qu’il avait de me trouver en bonne santé, me demanda si je m’étais fixé pour toujours, et m’apprit qu’il méditait un voyage aux Indes orientales et comptait partir dans deux mois. Il m’insinua en même temps que je lui ferais grand plaisir de vouloir bien être le chirurgien de son vaisseau ; qu’il aurait un autre chirurgien avec moi et deux garçons ; que j’aurais une double paye ; et qu’ayant éprouvé que la connaissance que j’avais de la mer était au moins égale à la sienne, il s’engageait à se comporter à mon égard comme avec un capitaine en second.

Il me dit enfin tant de choses obligeantes, et me parut un si honnête homme, que je me laissai gagner, ayant d’ailleurs, malgré mes malheurs passés, une plus forte passion que jamais de voyager. La seule difficulté que je prévoyais, c’était d’obtenir le consentement de ma femme, qu’elle me donna pourtant assez volontiers, en vue sans doute des avantages que ses enfants en pourraient retirer.

 

Nous mîmes à la voile le 5 d’août 1708, et arrivâmes au fort Saint-Georges le 1er avril 1709, où nous restâmes trois semaines pour rafraîchir notre équipage, dont la plus grande partie était malade. De là nous allâmes vers le Tonkin, où notre capitaine résolut de s’arrêter quelque temps, parce que la plus grande partie des marchandises qu’il avait envie d’acheter ne pouvait lui être livrée que dans plusieurs mois. Pour se dédommager un peu des frais de ce retardement, il acheta une barque chargée de différentes sortes de marchandises, dont les Tonkinois font un commerce ordinaire avec les îles voisines ; et mettant sur ce petit navire quarante hommes, dont trois du pays, il m’en fit capitaine et me donna en pouvoir pour deux mois, tandis qu’il ferait ses affaires au Tonkin.

 

Il n’y avait pas trois jours que nous étions en mer qu’une grande tempête s’étant élevée, nous fûmes poussés pendant cinq jours vers le nord-est, et ensuite à l’est. Le temps devint un peu plus calme, mais le vent d’ouest soufflait toujours assez fort.

Le dixième jour, deux pirates nous donnèrent la chasse et bientôt nous prirent, car mon navire était si chargé qu’il allait très lentement et qu’il nous fut impossible de faire la manœuvre nécessaire pour nous défendre.

Les deux pirates vinrent à l’abordage et entrèrent dans notre navire à la tête de leurs gens ; mais, nous trouvant tous couchés sur le ventre, comme je l’avais ordonné, ils se contentèrent de nous lier, et, nous ayant donné des gardes, ils se mirent à visiter la barque.

 

Je remarquai parmi eux un Hollandais qui paraissait avoir quelque autorité, quoiqu’il n’eût pas de commandement. Il connut à nos manières que nous étions Anglais, et, nous parlant en sa langue, il nous dit qu’on allait nous lier tous dos à dos et nous jeter dans la mer. Comme je parlais assez bien hollandais, je lui déclarai qui nous étions et le conjurai, en considération du nom commun de chrétiens et de chrétiens réformés, de voisins, d’alliés, d’intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles ne firent que l’irriter : il redoubla ses menaces, et, s’étant tourné vers ses compagnons, il leur parla en langue japonaise, répétant souvent le nom de christianos.

 

Le plus gros vaisseau de ces pirates était commandé par un capitaine japonais qui parlait un peu hollandais : il vint à moi, et, après m’avoir fait diverses questions, auxquelles je répondis très humblement, il m’assura qu’on ne nous ôterait point la vie. Je lui fis une très profonde révérence, et me tournant alors vers le Hollandais, je lui dis que j’étais bien fâché de trouver plus d’humanité dans un idolâtre que dans un chrétien ; mais j’eus bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées, car ce misérable réprouvé, ayant tâché en vain de persuader aux deux capitaines de me jeter dans la mer (ce qu’on ne voulut pas lui accorder à cause de la parole qui m’avait été donnée), obtint que je serais encore plus rigoureusement traité que si on m’eût fait mourir. On avait partagé mes gens dans les deux vaisseaux et dans la barque ; pour moi, on résolut de m’abandonner à mon sort dans un petit canot, avec des avirons, une voile et des provisions pour quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et tira de ses propres vivres cette charitable augmentation ; il ne voulut pas même qu’on me fouillât. Je descendis donc dans le canot pendant que mon Hollandais brutal m’accablait, de dessus le pont, de toutes les injures et imprécations que son langage lui pouvait fournir.

Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates, j’avais pris hauteur et avais trouvé que nous étions à quarante-six degrés de latitude et à cent quatre-vingt-trois de longitude. Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec une lunette différentes îles au sud-ouest. Alors je haussai ma voile, le vent étant bon, dans le dessein d’aborder à la plus prochaine de ces îles, ce que j’eus bien de la peine à faire en trois heures. Cette île n’était qu’un rocher, où je trouvai beaucoup d’œufs d’oiseaux ; alors, battant le briquet, je mis le feu à quelques bruyères et à quelques joncs marins pour pouvoir cuire ces œufs, qui furent ce soir-là toute ma nourriture, ayant résolu d’épargner mes provisions autant que je le pourrais. Je passai la nuit sur cette roche, où ayant étendu des bruyères sous moi, je dormis assez bien.

Le jour suivant, je fis voile vers une autre île, et de là à une troisième et à une quatrième, me servant quelquefois de mes rames ; mais, pour ne point ennuyer le lecteur, je lui dirai seulement qu’au bout de cinq jours j’atteignis la dernière île que j’avais vue, qui était au sud-ouest de la première.

 

Cette île était plus éloignée que je ne croyais, et je ne pus y arriver qu’en cinq heures. J’en fis presque tout le tour avant que de trouver un endroit pour pouvoir y aborder. Ayant pris terre à une petite baie qui était trois fois large comme mon canot, je trouvai que toute l’île n’était qu’un rocher, avec quelques espaces où il croissait du gazon et des herbes très odoriférantes. Je pris mes petites provisions, et, après m’être un peu rafraîchi, je mis le reste dans une des grottes dont il y avait un grand nombre. Je ramassai plusieurs œufs sur le rocher et arrachai une quantité de joncs marins et d’herbes sèches, afin de les allumer le lendemain pour cuire mes œufs, car j’avais sur moi mon fusil, ma mèche, avec un verre ardent. Je passai toute la nuit dans la cave où j’avais mis mes provisions ; mon lit était ces mêmes herbes sèches destinées au feu. Je dormis peu, car j’étais encore plus inquiet que las.

 Je considérais qu’il était impossible de ne pas mourir dans un lieu si misérable. Je me trouvai si abattu de ces réflexions, que je n’eus pas le courage de me lever, et, avant que j’eusse assez de force pour sortir de ma cave, le jour était déjà fort grand : le temps était beau et le soleil si ardent que j’étais obligé de détourner mon visage.

 

Mais voici tout à coup que le temps s’obscurcit, d’une manière pourtant très différente de ce qui arrive par l’interposition d’un nuage. Je me tournai vers le soleil et je vis un grand corps opaque et mobile entre lui et moi, qui semblait aller çà et là. Ce corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me cacha le soleil environ six ou sept minutes ; mais je ne pus pas bien l’observer à cause de l’obscurité. Quand ce corps fut venu plus près de l’endroit où j’étais, il me parut être d’une substance solide, dont la base était plate, unie et luisante par la réverbération de la mer. Je m’arrêtai sur une hauteur, à deux cents pas environ du rivage, et je vis ce même corps descendre et approcher de moi environ à un mille de distance. Je pris alors mon télescope, et je découvris un grand nombre de personnes en mouvement, qui me regardèrent et se regardèrent les unes les autres.

 

L’amour naturel de la vie me fit naître quelques sentiments de joie et d’espérance que cette aventure pourrait m’aider à me délivrer de l’état fâcheux où j’étais ; mais, en même temps, le lecteur ne peut s’imaginer mon étonnement de voir une espèce d’île en l’air, habitée par des hommes qui avaient l’art et le pouvoir de la hausser, de l’abaisser et de la faire marcher à leur gré ; mais, n’étant pas alors en humeur de philosopher sur un si étrange phénomène, je me contentai d’observer de quel côté l’île tournerait, car elle me parut alors arrêtée un peu de temps. Cependant elle s’approcha de mon côté, et j’y pus découvrir plusieurs grandes terrasses et des escaliers d’intervalle en intervalle pour communiquer des unes aux autres.

Sur la terrasse la plus basse, je vis plusieurs hommes qui péchaient des oiseaux à la ligne, et d’autres qui regardaient. Je leur fis signe avec mon chapeau et avec mon mouchoir ; et lorsque je me fus approché de plus près, je criai de toutes mes forces ; et, ayant alors regardé fort attentivement, je vis une foule de monde amassée sur le bord qui était vis-à-vis de moi. Je découvris par leurs postures qu’ils me voyaient, quoiqu’ils ne m’eussent pas répondu. J’aperçus alors cinq ou six hommes montant avec empressement au sommet de l’île, et je m’imaginai qu’ils avaient été envoyés à quelques personnes d’autorité pour en recevoir des ordres sur ce qu’on devait faire en cette occasion.

La foule des insulaires augmenta, et en moins d’une demi-heure l’île s’approcha tellement, qu’il n’y avait plus que cent pas de distance entre elle et moi. Ce fut alors que je me mis en diverses postures humbles et touchantes, et que je fis les supplications les plus vives ; mais je ne reçus point de réponse ; ceux qui me semblaient le plus proche étaient, à en juger par leurs habits, des personnes de distinction.

 

À la fin, un d’eux me fit entendre sa voix dans un langage clair, poli et très doux, dont le son approchait de l’italien ; ce fut aussi en italien que je répondis, m’imaginant que le son et l’accent de cette langue seraient plus agréables à leurs oreilles que tout autre langage. Ce peuple comprit ma pensée ; on me fit signe de descendre du rocher et d’aller vers le rivage, ce que je fis ; et alors, l’île volante s’étant abaissée à un degré convenable, on me jeta de la terrasse d’en bas une chaîne avec un petit siège qui y était attaché, sur lequel m’étant assis, je fus dans un moment enlevé par le moyen d’une moufle.

 

 

 

Chapitre II

 

Caractère des Laputiens, idée de leurs savants, de leur roi et de sa cour. Réception qu’on fait à l’auteur. Les craintes et les inquiétudes des habitants. Caractère des femmes laputiennes.

 

 

À mon arrivée, je me vis entouré d’une foule de peuple qui me regardait avec admiration, et je regardai de même, n’ayant encore jamais vu une race de mortels si singulière dans sa figure, dans ses habits et dans ses manières ; ils penchaient la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche ; ils avaient un œil tourné en dedans, et l’autre vers le ciel. Leurs habits étaient bigarrés de figures du soleil, de la lune et des étoiles, et parsemés de violons, de flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de plusieurs autres instruments inconnus en Europe. Je vis autour d’eux plusieurs domestiques armés de vessies, attachées comme un fléau au bout d’un petit bâton, dans lesquelles il y avait une certaine quantité de petits cailloux ; ils frappaient de temps en temps avec ces vessies tantôt la bouche, tantôt les oreilles de ceux dont ils étaient proches, et je n’en pus d’abord deviner la raison. Les esprits de ce peuple paraissaient si distraits et si plongés dans la méditation, qu’ils ne pouvaient ni parler ni être attentifs à ce qu’on leur disait sans le secours de ces vessies bruyantes dont on les frappait, soit à la bouche, soit aux oreilles, pour les réveiller. C’est pourquoi les personnes qui en avaient le moyen entretenaient toujours un domestique qui leur servait de moniteur, et sans lequel ils ne sortaient jamais.

L’occupation de cet officier, lorsque deux ou trois personnes se trouvaient ensemble, était de donner adroitement de la vessie sur la bouche de celui à qui c’était à parler, ensuite sur l’oreille droite de celui ou de ceux à qui le discours s’adressait. Le moniteur accompagnait toujours son maître lorsqu’il sortait, et était obligé de lui donner de temps en temps de la vessie sur les yeux, parce que, sans cela, ses profondes rêveries l’eussent bientôt mis en danger de tomber dans quelque précipice, de se heurter la tête contre quelque poteau, de pousser les autres dans les rues ou d’en être jeté dans le ruisseau.

 

On me fit monter au sommet de l’île et entrer dans le palais du roi, où je vis Sa Majesté sur un trône environné de personnes de la première distinction. Devant le trône était une grande table couverte de globes, de sphères et d’instruments de mathématiques de toute espèce. Le roi ne prit point garde à moi lorsque j’entrai, quoique la foule qui m’accompagnait fît un très grand bruit ; il était alors appliqué à résoudre un problème, et nous fûmes devant lui au moins une heure entière à attendre que Sa Majesté eût fini son opération. Il avait auprès de lui deux pages qui avaient des vessies à la main, dont l’un, lorsque Sa Majesté eut cessé de travailler, le frappa doucement et respectueusement à la bouche, et l’autre à l’oreille droite. Le roi parut alors comme se réveiller en sursaut, et, jetant les yeux sur moi et sur le monde qui m’entourait, il se rappela ce qu’on lui avait dit de mon arrivée peu de temps auparavant ; il me dit quelques mots, et aussitôt un jeune homme armé d’une vessie s’approcha de moi et m’en donna sur l’oreille droite ; mais je fis signe qu’il était inutile de prendre cette peine, ce qui donna au roi et à toute la cour une haute idée de mon intelligence. Le roi me fit diverses questions, auxquelles je répondis sans que nous nous entendissions ni l’un ni l’autre. On me conduisit bientôt après dans un appartement où l’on me servit à dîner. Quatre personnes de distinction me firent l’honneur de se mettre à table avec moi ; nous eûmes deux services, chacun de trois plats. Le premier service était composé d’une épaule de mouton coupée en triangle équilatéral, d’une pièce de bœuf sous la forme d’un rhomboïde, et d’un boudin sous celle d’une cycloïde. Le second service fut deux canards ressemblant à deux violons, des saucisses et des andouilles qui paraissaient comme des flûtes et des hautbois, et un foie de veau qui avait l’air d’une harpe. Les pains qu’on nous servit avaient la figure de cônes, de cylindres, de parallélogrammes.

 

Après le dîner, un homme vint à moi de la part du roi, avec une plume, de l’encre et du papier, et me fit entendre par des signes qu’il avait ordre de m’apprendre la langue du pays. Je fus avec lui environ quatre heures, pendant lesquelles j’écrivis sur deux colonnes un grand nombre de mots avec la traduction vis-à-vis. Il m’apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connaître le sens en faisant devant moi ce qu’elles signifiaient. Mon maître me montra ensuite, dans un de ses livres, la figure du soleil et de la lune, des étoiles, du zodiaque, des tropiques et des cercles polaires, en me disant le nom de tout cela, ainsi que de toutes sortes d’instruments de musique, avec les termes de cet art convenables à chaque instrument Quand il eut fini sa leçon, je composai en mon particulier un très joli petit dictionnaire de tous les mots que j’avais appris, et, en peu de jours, grâce à mon heureuse mémoire, je sus passablement la langue laputienne.

 

Un tailleur vint, le lendemain matin, prendre ma mesure. Les tailleurs de ce pays exercent leur métier autrement qu’en Europe. Il prit d’abord la hauteur de mon corps avec un quart de cercle, et puis, avec la règle et le compas, ayant mesuré ma grosseur et toute la proportion de mes membres, il fit son calcul sur le papier, et au bout de six jours il m’apporta un habit très mal fait ; il m’en fit excuse, en me disant qu’il avait eu le malheur de se tromper dans ses supputations.

 

Sa Majesté ordonna ce jour-là qu’on fit avancer son île vers Lagado, qui est la capitale de son royaume de terre ferme, et ensuite vers certaines villes et villages, pour recevoir les requêtes de ses sujets. On jeta pour cela plusieurs ficelles avec des petits plombs au bout, afin que le peuple attachât ses placets à ces ficelles, qu’on tirait ensuite, et qui semblaient en l’air autant de cerfs-volants.

La connaissance que j’avais des mathématiques m’aida beaucoup à comprendre leur façon de parler et leurs métaphores, tirées la plupart des mathématiques et de la musique, car je suis un peu musicien. Toutes leurs idées n’étaient qu’en lignes et en figures, et leur galanterie même était toute géométrique. Si, par exemple, ils voulaient louer la beauté d’une jeune fille, ils disaient que ses dents blanches étaient de beaux et parfaits parallélogrammes, que ses sourcils étaient un arc charmant ou une belle portion de cercle, que ses yeux formaient une ellipse admirable, que sa gorge était décorée de deux globes asymptotes, et ainsi du reste. Le sinus, la tangente, la ligne courbe, le cône, le cylindre, l’ovale, la parabole, le diamètre, le rayon, le centre, le point, sont parmi eux des termes qui entrent dans le langage affectueux.

 

Leurs maisons étaient fort mal bâties : c’est qu’en ce pays-là on méprise la géométrie pratique comme une chose vulgaire et mécanique. Je n’ai jamais vu de peuple si sot, si niais, si maladroit dans tout ce qui regarde les actions communes et la conduite de la vie. Ce sont, outre cela, les plus mauvais raisonneurs du monde, toujours prêts à contredire, si ce n’est lorsqu’ils pensent juste, ce qui leur arrive rarement, et alors ils se taisent ; ils ne savent ce que c’est qu’imagination, invention, portraits, et n’ont pas même de mots en leur langue qui expriment ces choses. Aussi tous leurs ouvrages, et même leurs poésies, semblent des théorèmes d’Euclide.

Plusieurs d’entre eux, principalement ceux qui s’appliquent à l’astronomie, donnent dans l’astrologie judiciaire, quoiqu’ils n’osent l’avouer publiquement ; mais ce que je trouvai de plus surprenant, ce fut l’inclination qu’ils avaient pour la politique et leur curiosité pour les nouvelles ; ils parlaient incessamment d’affaires d’État, et portaient sans façon leur jugement sur tout ce qui se passait dans les cabinets des princes. J’ai souvent remarqué le même caractère dans nos mathématiciens d’Europe, sans avoir jamais pu trouver la moindre analogie entre les mathématiques et la politique, à moins que l’on ne suppose que, comme le plus petit cercle a autant de degrés que le plus grand, celui qui sait raisonner sur un cercle tracé sur le papier peut également raisonner sur la sphère du monde ; mais n’est-ce pas plutôt le défaut naturel de tous les hommes, qui se plaisent naturellement à parler et à raisonner sur ce qu’ils entendent le moins ?

 

Ce peuple paraît toujours inquiet et alarmé, et ce qui n’a jamais troublé le repos des autres hommes est le sujet continuel de leurs craintes et de leurs frayeurs : ils appréhendent l’altération des corps célestes ; par exemple, que la terre, par les approches continuelles du soleil, ne soit à la fin dévorée par les flammes de cet astre terrible ; que ce flambeau de la nature ne se trouve peu à peu encroûté par son écume, et ne vienne à s’éteindre tout à fait pour les mortels ; ils craignent que la prochaine comète, qui, selon leur calcul, paraîtra dans trente et un ans, d’un coup de sa queue ne foudroie la terre et ne la réduise en cendres ; ils craignent encore que le soleil, à force de répandre des rayons de toutes parts, ne vienne enfin à s’user et à perdre tout à fait sa substance. Voilà les craintes ordinaires et les alarmes qui leur dérobent le sommeil et les privent de toutes sortes de plaisirs ; aussi, dès qu’ils se rencontrent le matin, ils se demandent d’abord les uns aux autres des nouvelles du soleil, comment il se porte et comment il s’est levé et couché.

 

 

 

Chapitre III

 

Phénomène expliqué par les philosophes et astronomes modernes. Les Laputiens sont grands astronomes. Comment le roi apaise les séditions.

 

 

Je demandai au roi la permission de voir les curiosités de l’île ; il me l’accorda et ordonna à un de ses courtisans de m’accompagner. Je voulus savoir principalement quel secret naturel ou artificiel était le principe de ces mouvements divers, dont je vais rendre au lecteur un compte exact et philosophique.

L’île volante est parfaitement ronde ; son diamètre est de sept mille huit cent trente-sept demi-toises, c’est-à-dire d’environ quatre mille pas, et par conséquent contient à peu près dix mille acres. Le fond de cette île ou la surface de dessous, telle qu’elle parait à ceux qui la regardent d’en bas, est comme un large diamant, poli et taillé régulièrement, qui réfléchit la lumière à quatre cents pas. Il y a au-dessus plusieurs minéraux, situés selon le rang ordinaire des mines, et pardessus est un terrain fertile de dix ou douze pieds de profondeur.

Le penchant des parties de la circonférence vers le centre de la surface supérieure est la cause naturelle que toutes les pluies et rosées qui tombent sur l’île sont conduites par de petits ruisseaux vers le milieu, où ils s’amassent dans quatre grands bassins, chacun d’environ un demi-mille de circuit. À deux cents pas de distance du centre de ces bassins, l’eau est continuellement attirée et pompée par le soleil pendant le jour, ce qui empêche le débordement. De plus, comme il est au pouvoir du monarque d’élever l’île au-dessus de la région des nuages et des vapeurs terrestres, il peut, quand il lui plaît, empêcher la chute de la pluie et de la rosée, ce qui n’est au pouvoir d’aucun potentat d’Europe, qui, ne dépendant de personne, dépend toujours de la pluie et du beau temps.

 

Au centre de l’île est un trou d’environ vingt-cinq toises de diamètre, par lequel les astronomes descendent dans un large dôme, qui, pour cette raison, est appelé Flandola Gahnolé, ou la Cave des Astronomes, située à la profondeur de cinquante toises au-dessus de la surface supérieure du diamant. Il y a dans cette cave vingt lampes sans cesse allumées, qui par la réverbération du diamant répandent une grande lumière de tous côtés. Ce lieu est orné de sextants, de cadrans, de télescopes, d’astrolabes et autres instruments astronomiques ; mais la plus grande curiosité, dont dépend même la destinée de l’île, est une pierre d’aimant prodigieuse taillée en forme de navette de tisserand.

 

Elle est longue de trois toises, et dans sa plus grande épaisseur elle a au moins une toise et demie. Cet aimant est suspendu par un gros essieu de diamant qui passe par le milieu de la pierre, sur lequel elle joue, et qui est placé avec tant de justesse qu’une main très faible peut le faire tourner ; elle est entourée d’un cercle de diamant, en forme de cylindre creux, de quatre pieds de profondeur, de plusieurs pieds d’épaisseur et de six toises de diamètre, placé horizontalement et soutenu par huit piédestaux, tous de diamant, hauts chacun de trois toises. Du côté concave du cercle il y a une mortaise profonde de douze pouces, dans laquelle sont placées les extrémités de l’essieu, qui tourne quand il le faut.

Aucune force ne peut déplacer la pierre, parce que le cercle et les pieds du cercle sont d’une seule pièce avec le corps du diamant qui fait la base de l’île.

 

C’est par le moyen de cet aimant que l’île se hausse, se baisse et change de place ; car, par rapport à cet endroit de la terre sur lequel le monarque préside, la pierre est munie à un de ses côtés d’un pouvoir attractif, et à l’autre d’un pouvoir répulsif. Ainsi, quand il lui plaît que l’aimant soit tourné vers la terre par son pôle ami, l’île descend ; mais quand le pôle ennemi est tourné vers la même terre, l’île remonte. Lorsque la position de la terre est oblique, le mouvement de l’île est pareil ; car, dans cet aimant, les forces agissent toujours en ligne parallèle à sa direction ; c’est par ce mouvement oblique que l’île est conduite aux différentes parties des domaines du monarque.

 

Le roi serait le prince le plus absolu de l’univers s’il pouvait engager ses ministres à lui complaire en tout ; mais ceux-ci, ayant leurs terres au-dessous dans le continent, et considérant que la faveur des princes est passagère, n’ont garde de se porter préjudice à eux-mêmes en opprimant la liberté de leurs compatriotes.

Si quelque ville se révolte ou refuse de payer les impôts, le roi a deux façons de la réduire. La première et la plus modérée est de tenir son île au-dessus de la ville rebelle et des terres voisines ; par là, il prive le pays et du soleil et de la rosée, ce qui cause des maladies et de la mortalité ; mais si le crime le mérite, on les accable de grosses pierres qu’on leur jette du haut de l’île, dont ils ne peuvent se garantir qu’en se sauvant dans leurs celliers et dans leurs caves, où ils passent le temps à boire frais tandis que les toits de leurs maisons sont mis en pièces. S’ils continuent témérairement dans leur obstination et leur révolte, le roi a recours alors au dernier remède, qui est de laisser tomber l’île à plomb sur leur tête, ce qui écrase toutes les maisons et tous les habitants. Le prince, néanmoins, se porte rarement à cette terrible extrémité, que les ministres n’osent lui conseiller, vu que ce procédé violent le rendrait odieux au peuple et leur ferait tort à eux-mêmes, qui ont des biens dans le continent : car l’île n’appartient qu’au roi, qui aussi n’a que l’île pour tout domaine.

 

Mais il y a encore une autre raison plus forte pour laquelle les rois de ce pays ont été toujours éloignés d’exercer ce dernier châtiment, si ce n’est dans une nécessité absolue : c’est que, si la ville qu’on veut détruire était située près de quelques hautes roches (car il y en a en ce pays, ainsi qu’en Angleterre, auprès des grandes villes, qui ont été exprès bâties près de ces roches pour se préserver de la colère des rois), ou si elle avait un grand nombre de clochers et de pyramides de pierres, l’île royale, par sa chute, pourrait se briser. Ce sont principalement les clochers que le roi redoute, et le peuple le sait bien. Aussi, quand Sa Majesté est le plus en courroux, il fait toujours descendre son île très doucement, de peur, dit-il, d’accabler son peuple, mais, dans le fond, c’est qu’il craint lui-même que les clochers ne brisent son île. En ce cas, les philosophes croient que l’aimant ne pourrait plus la soutenir désormais, et qu’elle tomberait.

 

 

 

Chapitre IV

 

L’auteur quitte l’île de Laputa et est conduit aux Balnibarbes. Son arrivée à la capitale. Description de cette ville et des environs. Il est reçu avec bonté par un grand seigneur.

 

 

Quoique je ne puisse pas dire que je fusse maltraité dans cette île, il est vrai cependant que je m’y crus négligé et tant soit peu méprisé. Le prince et le peuple n’y étaient curieux que de mathématiques et de musique ; j’étais en ce genre fort au-dessous d’eux, et ils me rendaient justice en faisant peu de cas de moi.

 

D’un autre côté, après avoir vu toutes les curiosités de l’île, j’avais une forte envie d’en sortir, étant très las de ces insulaires aériens. Ils excellaient, il est vrai, dans des sciences que j’estime beaucoup et dont j’ai même quelque teinture ; mais ils étaient si absorbés dans leurs spéculations, que je ne m’étais jamais trouvé en si triste compagnie. Je ne m’entretenais qu’avec les femmes (quel entretien pour un philosophe marin !), qu’avec les artisans, les moniteurs, les pages de cour, et autres gens de cette espèce, ce qui augmenta encore le mépris qu’on avait pour moi ; mais, en vérité, pouvais-je faire autrement ? Il n’y avait que ceux-là avec qui je pusse lier commerce ; les autres ne parlaient point.

 

Il y avait à la cour un grand seigneur, favori du roi, et qui, pour cette raison seule, était traité avec respect, mais qui était pourtant regardé en général comme un homme très ignorant et assez stupide ; il passait pour avoir de l’honneur et de la probité, mais il n’avait point du tout d’oreille pour la musique, et battait, dit-on, la mesure assez mal ; on ajoute qu’il n’avait jamais pu apprendre les propositions les plus aisées des mathématiques. Ce seigneur me donna mille marques de bonté ; il me faisait souvent l’honneur de me venir voir, désirant s’informer des affaires de l’Europe et s’instruire des coutumes, des mœurs, des lois et des sciences des différentes nations parmi lesquelles j’avais demeuré ; il m’écoutait toujours avec une grande attention, et faisait de très belles observations sur tout ce que je lui disais. Deux moniteurs le suivaient pour la forme, mais il ne s’en servait qu’à la cour et dans les visites de cérémonie ; quand nous étions ensemble, il les faisait toujours retirer.

 Je priai ce seigneur d’intercéder pour moi auprès de Sa Majesté pour obtenir mon congé. Le roi m’accorda cette grâce avec regret, comme il eut la bonté de me le dire, et il me fit plusieurs offres avantageuses, que je refusai en lui en marquant ma vive reconnaissance.

Le 16 février, je pris congé de Sa Majesté, qui me fit un présent considérable, et mon protecteur me donna un diamant, avec une lettre de recommandation pour un seigneur de ses amis demeurant à Lagado, capitale des Balnibarbes. L’île étant alors suspendue au-dessus d’une montagne, je descendis de la dernière terrasse de l’île de la même façon que j’étais monté.

 

Le continent porte le nom de Balnibarbes, et la capitale, comme j’ai dit, s’appelle Lagado. Ce fut d’abord une assez agréable satisfaction pour moi de n’être plus en l’air et de me trouver en terre ferme. Je marchai vers la ville sans aucune peine et sans aucun embarras, étant vêtu comme les habitants et sachant assez bien la langue pour la parler. Je trouvai bientôt le logis de la personne à qui j’étais recommandé. Je lui présentai la lettre du grand seigneur, et j’en fus très bien reçu. Cette personne, qui était un seigneur balnibarbe, et qui s’appelait Munodi, me donna un bel appartement chez lui, où je logeai pendant mon séjour en ce pays, et où je fus très bien traité.

 

Le lendemain matin après mon arrivée, Munodi me prit dans son carrosse pour me faire voir la ville, qui est grande comme la moitié de Londres ; mais les maisons étaient étrangement bâties, et la plupart tombaient en ruine ; le peuple, couvert de haillons, marchait dans les rues d’un pas précipité, ayant un regard farouche. Nous passâmes par une des portes de la ville, et nous avançâmes environ trois mille pas dans la campagne, où je vis un grand nombre de laboureurs qui travaillaient à la terre avec plusieurs sortes d’instruments, mais je ne pus deviner ce qu’ils faisaient : je ne voyais nulle part aucune apparence d’herbes ni de grain. Je priai mon conducteur de vouloir bien m’expliquer ce que prétendaient toutes ces têtes et toutes ces mains occupées à la ville et à la campagne, n’en voyant aucun effet ; car, en vérité, je n’avais jamais trouvé ni de terre si mal cultivée, ni de maisons en si mauvais état et si délabrées, ni un peuple si gueux et si misérable.

Le seigneur Munodi avait été plusieurs années gouverneur de Lagado ; mais, par la cabale des ministres, il avait été déposé, au grand regret du peuple. Cependant le roi l’estimait comme un homme qui avait des intentions droites, mais qui n’avait pas l’esprit de la cour. 

Lorsque j’eus ainsi critiqué librement le pays et ses habitants, il ne me répondit autre chose sinon que je n’avais pas été assez longtemps parmi eux pour en juger, et que les différents peuples du monde avaient des usages différents ; il me débita plusieurs autres lieux communs semblables ; mais, quand nous fûmes de retour chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais, quelles absurdités j’y remarquais, et ce que je trouvais à redire dans les habits et dans les manières de ses domestiques. Il pouvait me faire aisément cette question, car chez lui tout était magnifique, régulier et poli. Je répondis que sa grandeur, sa prudence et ses richesses l’avaient exempté de tous les défauts qui avaient rendu les autres fous et gueux ; il me dit que, si je voulais aller avec lui à sa maison de campagne, qui était à vingt milles, il aurait plus de loisir de m’entretenir sur tout cela. Je répondis à Son Excellence que je ferais tout ce qu’elle souhaiterait ; nous partîmes donc le lendemain au matin.

 

Durant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes des laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, excepté en quelques endroits, je n’avais découvert dans tout le pays aucune espérance de moisson, ni même aucune trace de culture ; mais, ayant marché encore trois heures, la scène changea entièrement. Nous nous trouvâmes dans une très belle campagne. Les maisons des laboureurs étaient un peu éloignées et très bien bâties ; les champs étaient clos et renfermaient des vignes, des pièces de blé, des prairies, et je ne me souviens pas d’avoir rien vu de si agréable. Le seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors en soupirant que là commençait sa terre ; que, néanmoins, les gens du pays le raillaient et le méprisaient de ce qu’il n’avait pas mieux fait ses affaires.

Nous arrivâmes enfin à son château, qui était d’une très noble structure : les fontaines, les jardins, les promenades, les avenues, les bosquets, étaient tous disposés avec jugement et avec goût. Je donnai à chaque chose des louanges, dont Son Excellence ne parut s’apercevoir qu’après le souper.

Alors, n’y ayant point de tiers, il me dit d’un air fort triste qu’il ne savait s’il ne lui faudrait pas bientôt abattre ses maisons à la ville et à la campagne pour les rebâtir à la mode, et détruire tout son palais pour le rendre conforme au goût moderne ; mais qu’il craignait pourtant de passer pour ambitieux, pour singulier, pour ignorant et capricieux, et peut-être de déplaire par là aux gens de bien ; que je cesserais d’être étonné quand je saurais quelques particularités que j’ignorais.

 

Il me dit que, depuis environ quatre ans, certaines personnes étaient venues à Laputa, soit pour leurs affaires, soit pour leurs plaisirs, et qu’après cinq mois elles s’en étaient retournées avec une très légère teinture de mathématiques, mais pleines d’esprits volatils recueillis dans cette région aérienne ; que ces personnes, à leur retour, avaient commencé à désapprouver ce qui se passait dans le pays d’en bas, et avaient formé le projet de mettre les arts et les sciences sur un nouveau pied ; que pour cela elles avaient obtenu des lettres patentes pour ériger une académie d’ingénieurs, c’est-à-dire de gens à systèmes ; que le peuple était si fantasque qu’il y avait une académie de ces gens-là dans toutes les grandes villes ; que, dans ces académies ou collèges, les professeurs avaient trouvé de nouvelles méthodes pour l’agriculture et l’architecture, et de nouveaux instruments et outils pour tous les métiers et manufactures, par le moyen desquels un homme seul pourrait travailler autant que dix, et un palais pourrait être bâti en une semaine de matières si solides, qu’il durerait éternellement sans avoir besoin de réparation ; tous les fruits de la terre devaient naître dans toutes les saisons, plus gros cent fois qu’à présent, avec une infinité d’autres projets admirables. « C’est dommage, continua-t-il, qu’aucun de ces projets n’ait été perfectionné jusqu’ici, qu’en peu de temps toute la campagne ait misérablement été ravagée, que la plupart des maisons soient tombées en ruine, et que le peuple, tout nu, meure de froid, de soif et de faim. Avec tout cela, loin d’être découragés, ils en sont plus animés à la poursuite de leurs systèmes, poussés tour à tour par l’espérance et par le désespoir. » Il ajouta que, pour ce qui était de lui, n’étant pas d’un esprit entreprenant, il s’était contenté d’agir selon l’ancienne méthode, de vivre dans les maisons bâties par ses ancêtres et de faire ce qu’ils avaient fait, sans rien innover ; que quelque peu de gens de qualité avaient suivi son exemple, mais avaient été regardés avec mépris, et s’étaient même rendus odieux, comme gens mal intentionnés, ennemis des arts, ignorants, mauvais républicains, préférant leur commodité et leur molle fainéantise au bien général du pays.

 

Son Excellence ajouta qu’il ne voulait pas prévenir par un long détail le plaisir que j’aurais lorsque j’irais visiter l’académie des systèmes ; qu’il souhaitait seulement que j’observasse un bâtiment ruiné du côté de la montagne ; que ce que je voyais, à la moitié d’un mille de son château, était un moulin que le courant d’une grande rivière faisait aller, et qui suffisait pour sa maison et pour un grand nombre de ses vassaux ; qu’il y avait environ sept ans qu’une compagnie d’ingénieurs était venue lui proposer d’abattre ce moulin et d’en bâtir un autre au pied de la montagne, sur le sommet de laquelle serait construit un réservoir où l’eau pourrait être conduite aisément par des tuyaux et par des machines, d’autant que le vent et l’air sur le haut de la montagne agiteraient l’eau et la rendraient plus fluide, et que le poids de l’eau en descendant ferait par sa chute tourner le moulin avec la moitié du courant de la rivière ; il me dit que, n’étant pas bien à la cour, parce qu’il n’avait donné jusqu’ici dans aucun des nouveaux systèmes, et étant pressé par plusieurs de ses amis, il avait agréé le projet ; mais qu’après y avoir fait travailler pendant deux ans, l’ouvrage avait mal réussi, et que les entrepreneurs avaient pris la fuite.

 

Peu de jours après, je souhaitai voir l’académie des systèmes, et Son Excellence voulut bien me donner une personne pour m’y accompagner ; il me prenait peut-être pour un grand admirateur de nouveautés, pour un esprit curieux et crédule. Dans le fond, j’avais un peu été dans ma jeunesse homme à projets et à systèmes, et encore aujourd’hui tout ce qui est neuf et hardi me plaît extrêmement.

 

 

 

Chapitre V

 

L’auteur visite l’académie et en fait la description.

 

 

Le logement de cette académie n’est pas un seul et simple corps de logis, mais une suite de divers bâtiments des deux côtés d’une cour.

Je fus reçu très honnêtement par le concierge, qui nous dit d’abord que, dans ces bâtiments, chaque chambre renfermait un ingénieur, et quelquefois plusieurs, et qu’il y avait environ cinq cents chambres dans l’académie. Aussitôt il nous fit monter et parcourir les appartements.

 

Le premier mécanicien que je vis me parut un homme fort maigre : il avait la face et les mains couvertes de crasse, la barbe et les cheveux longs, avec un habit et une chemise de même couleur que sa peau ; il avait été huit ans sur un projet curieux, qui était, nous dit-il, de recueillir des rayons de soleil afin de les enfermer dans des fioles bouchées hermétiquement, et qu’ils pussent servir à échauffer l’air lorsque les étés seraient peu chauds ; il me dit que, dans huit autres années, il pourrait fournir aux jardins des financiers des rayons de soleil à un prix raisonnable ; mais il se plaignait que ses fonds étaient petits, et il m’engagea à lui donner quelque chose pour l’encourager.

 

Je passai dans une autre chambre ; mais je tournai vite le dos, ne pouvant endurer la mauvaise odeur. Mon conducteur me poussa dedans, et me pria tout bas de prendre garde d’offenser un homme qui s’en ressentirait ; ainsi je n’osai pas même me boucher le nez. L’ingénieur qui logeait dans cette chambre était le plus ancien de l’académie : son visage et sa barbe étaient d’une couleur pâle et jaune, et ses mains avec ses habits étaient couverts d’une ordure infâme. Lorsque je lui fus présenté, il m’embrassa très étroitement, politesse dont je me serais bien passé. Son occupation, depuis son entrée à l’académie, avait été de tâcher de reconstituer les éléments des matières ayant servi à l’alimentation, pour les faire retourner à l’état d’aliment.

 

J’en vis un autre occupé à calciner la glace, pour en extraire, disait-il, de fort bon salpêtre et en faire de la poudre à canon ; il me montra un traité concernant la malléabilité du feu, qu’il avait envie de publier.

 

Je vis ensuite un très ingénieux architecte, qui avait trouvé une méthode admirable pour bâtir les maisons en commençant par le faîte et en finissant par les fondements, projet qu’il me justifia aisément par l’exemple de deux insectes, l’abeille et l’araignée.

 

Il y avait un homme aveugle de naissance qui avait sous lui plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur occupation était de composer des couleurs pour les peintres. Ce maître leur enseignait à les distinguer par le tact et par l’odorat. Je fus assez malheureux pour les trouver alors très peu instruits, et le maître lui-même, comme on peut juger, n’était pas plus habile.

 

Je montai dans un appartement où était un grand homme qui avait trouvé le secret de labourer la terre avec des cochons et d’épargner les frais des chevaux, des bœufs, de la charrue et du laboureur. Voici sa méthode : dans l’espace d’un acre de terre, on enfouissait de six pouces en six pouces une quantité de glands, de dattes, de châtaignes, et autres pareils fruits que les cochons aiment ; alors, on lâchait dans le champ six cents et plus de ces animaux, qui, par le moyen de leurs pieds et de leur museau, mettaient en très peu de temps la terre en état d’être ensemencée, l’engraissaient aussi en lui rendant ce qu’ils y avaient pris. Par malheur, on avait fait l’expérience ; et, outre qu’on avait trouvé le système coûteux et embarrassant, le champ n’avait presque rien produit. On ne doutait pas néanmoins que cette invention ne pût être d’une très grande conséquence et d’une vraie utilité.

 

Dans une chambre vis-à-vis logeait un homme qui avait des idées contraires par rapport au même objet. Il prétendait faire marcher une charrue sans bœufs et sans chevaux, mais avec le secours du vent, et, pour cela, il avait construit une charrue avec un mât et des voiles ; il soutenait que, par le même moyen, il ferait aller des charrettes et des carrosses, et que, dans la suite, on pourrait courir la poste en chaise, en mettant à la voile sur la terre comme sur mer ; que puisque sur la mer on allait à tous vents, il n’était pas difficile de faire la même chose sur la terre.

 

Je passai dans une autre chambre, qui était toute tapissée de toiles d’araignée, et où il y avait à peine un petit espace pour donner passage à l’ouvrier. Dès qu’il me vit, il cria : « Prenez garde de rompre mes toiles ! » Je l’entretins, et il me dit que c’était une chose pitoyable que l’aveuglement où les hommes avaient été jusqu’ici par rapport aux vers à soie, tandis qu’ils avaient à leur disposition tant d’insectes domestiques dont ils ne faisaient aucun usage, et qui étaient néanmoins préférables aux vers à soie, qui ne savaient que filer ; au lieu que l’araignée saurait tout ensemble filer et ourdir. Il ajouta que l’usage des toiles d’araignée épargnerait encore dans la suite les frais de la teinture, ce que je concevrais aisément lorsqu’il m’aurait fait voir un grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes dont il nourrissait ses araignées ; qu’il était certain que leurs toiles prendraient infailliblement la couleur de ces mouches, et que, comme il en avait de toute espèce, il espérait aussi voir bientôt des toiles capables de satisfaire, par leurs couleurs, tous les goûts différents des hommes, aussitôt qu’il aurait pu trouver une certaine nourriture suffisamment glutineuse pour ses mouches, afin que les fils de l’araignée en acquissent plus de solidité et de force.

 

Je vis ensuite un célèbre astronome, qui avait entrepris de placer un cadran à la pointe du grand clocher de la maison de ville, ajustant de telle manière les mouvements diurnes et annuels du soleil avec le vent, qu’ils pussent s’accorder avec le mouvement de la girouette.

 

Après avoir visité le bâtiment des arts, je passai dans l’autre corps de logis, où étaient les faiseurs de systèmes par rapport aux sciences. Nous entrâmes d’abord dans l’école du langage, où nous trouvâmes trois académiciens qui raisonnaient ensemble sur les moyens d’embellir la langue.

 

L’un d’eux était d’avis, pour abréger le discours, de réduire tous les mots en simples monosyllabes et de bannir tous les verbes et tous les participes.

 

L’autre allait plus loin, et proposait une manière d’abolir tous les mots, en sorte qu’on raisonnerait sans parler, ce qui serait très favorable à la poitrine, parce qu’il est clair qu’à force de parler les poumons s’usent et la santé s’altère. L’expédient qu’il trouvait était de porter sur soi toutes les choses dont on voudrait s’entretenir. Ce nouveau système, dit-on, aurait été suivi, si les femmes ne s’y fussent opposées. Plusieurs esprits supérieurs de cette académie ne laissaient pas néanmoins de se conformer à cette manière d’exprimer les choses par les choses mêmes, ce qui n’était embarrassant pour eux que lorsqu’ils avaient à parler de plusieurs sujets différents ; alors il fallait apporter sur leur dos des fardeaux énormes, à moins qu’ils n’eussent un ou deux valets bien forts pour s’épargner cette peine : ils prétendaient que, si ce système avait lieu, toutes les nations pourraient facilement s’entendre (ce qui serait d’une grande commodité), et qu’on ne perdrait plus le temps à apprendre des langues étrangères.

 

De là, nous entrâmes dans l’école de mathématique, dont le maître enseignait à ses disciples une méthode que les Européens auront de la peine à s’imaginer : chaque proposition, chaque démonstration était écrite sur du pain à chanter, avec une certaine encre de teinture céphalique. L’écolier, à jeun, était obligé, après avoir avalé ce pain à chanter, de s’abstenir de boire et de manger pendant trois jours, en sorte que, le pain à chanter étant digéré, la teinture céphalique pût monter au cerveau et y porter avec elle la proposition et la démonstration. Cette méthode, il est vrai, n’avait pas eu beaucoup de succès jusqu’ici, mais c’était, disait-on, parce que l’on s’était trompé dans la mesure de la dose, ou parce que les écoliers, malins et indociles, faisaient seulement semblant d’avaler le bolus, ou bien parce qu’ils mangeaient en cachette pendant les trois jours.

 

 

 

Chapitre VI

 

Suite de la description de l’académie.

 

 

Je ne fus pas fort satisfait de l’école de politique, que je visitai ensuite. Ces docteurs me parurent peu sensés, et la vue de telles personnes a le don de me rendre toujours mélancolique. Ces hommes extravagants soutenaient que les grands devaient choisir pour leurs favoris ceux en qui ils remarquaient plus de sagesse, plus de capacité, plus de vertu, et qu’ils devaient avoir toujours en vue le bien public, récompenser le mérite, le savoir, l’habileté et les services ; ils disaient encore que les princes devaient toujours donner leur confiance aux personnes les plus capables et les plus expérimentées, et autres pareilles sottises et chimères, dont peu de princes se sont avisés jusqu’ici ; ce qui me confirma la vérité de cette pensée admirable de Cicéron : qu’il n’y a rien de si absurde qui n’ait été avancé par quelque philosophe.

 

Mais tous les autres membres de l’académie ne ressemblaient pas à ces originaux dont je viens de parler. Je vis un médecin d’un esprit sublime, qui possédait à fond la science du gouvernement : il avait consacré ses veilles jusqu’ici à découvrir les causes des maladies d’un État et à trouver des remèdes pour guérir le mauvais tempérament de ceux qui administrent les affaires publiques. On convient, disait-il, que le corps naturel et le corps politique ont entre eux une parfaite analogie : donc l’un et l’autre peuvent être traités avec les mêmes remèdes. Ceux qui sont à la tête des affaires ont souvent les maladies qui suivent : ils sont pleins d’humeurs en mouvement, qui leur affaiblissent la tête et le cœur et leur causent quelquefois des convulsions et des contractions de nerfs à la main droite, une faim canine, des indigestions, des vapeurs, des délires et autres sortes de maux. Pour les guérir, notre grand médecin proposait que lorsque ceux qui manient les affaires d’État seraient sur le point de s’assembler, on leur tâterait le pouls, et que par là on tâcherait de connaître la nature de leur maladie ; qu’ensuite, la première fois qu’ils s’assembleraient encore, on leur enverrait avant la séance des apothicaires avec des remèdes astringents, palliatifs, laxatifs, céphalalgiques, apophlegmatiques, acoustiques, etc..., selon la qualité du mal, et en réitérant toujours le même remède à chaque séance.

L’exécution de ce projet ne serait pas d’une grande dépense, et serait, selon mon idée, très utile dans les pays où les états et les parlements se mêlent des affaires d’État : elle procurerait l’unanimité, terminerait les différends, ouvrirait la bouche aux muets, la fermerait aux déclamateurs, calmerait l’impétuosité des jeunes sénateurs, échaufferait la froideur des vieux, réveillerait les stupides, ralentirait les étourdis.

Et parce que l’on se plaint ordinairement que les favoris des princes ont la mémoire courte et malheureuse, le même docteur voulait que quiconque aurait affaire à eux, après avoir exposé le cas en très peu de mots, eût la liberté de donner à M. le favori une chiquenaude dans le nez, un coup de pied dans le ventre, de lui tirer les oreilles ou de lui ficher une épingle dans les cuisses, et tout cela pour l’empêcher d’oublier l’affaire dont on lui aurait parlé ; en sorte qu’on pourrait réitérer de temps en temps le même compliment jusqu’à ce que la chose fût accordée ou refusée tout à fait.

Il voulait aussi que chaque sénateur, dans l’assemblée générale de la nation, après avoir proposé son opinion et avoir dit tout ce qu’il aurait à dire pour la soutenir, fût obligé de conclure à la proposition contradictoire, parce qu’infailliblement le résultat de ces assemblées serait par là très favorable au bien public.

 

Je vis deux académiciens disputer avec chaleur sur le moyen de lever des impôts sans faire murmurer les peuples. L’un soutenait que la meilleure méthode serait d’imposer une taxe sur les vices et sur les folies des hommes, et que chacun serait taxé suivant le jugement et l’estimation de ses voisins. L’autre académicien était d’un sentiment entièrement opposé, et prétendait, au contraire, qu’il fallait taxer les belles qualités du corps et de l’esprit dont chacun se piquait, et les taxer plus ou moins selon leurs degrés, en sorte que chacun serait son propre juge et ferait lui-même sa déclaration. Il fallait taxer fortement l’esprit et la valeur, selon l’aveu que chacun ferait de ces qualités ; mais à l’égard de l’honneur et de la probité, de la sagesse, de la modestie, on exemptait ces vertus de toute taxe, vu qu’étant trop rares, elles ne rendraient presque rien ; qu’on ne rencontrerait personne qui ne voulût avouer qu’elles se trouvassent dans son voisin, et que presque personne aussi n’aurait l’effronterie de se les attribuer à lui-même.

 

On devait pareillement taxer les dames à proportion de leur beauté, de leurs agréments et de leur bonne grâce, suivant leur propre estimation, comme on faisait à l’égard des hommes ; mais pour la sincérité, le bon sens et le bon naturel des femmes, comme elles ne s’en piquent point, cela ne devait rien payer du tout, parce que tout ce qu’on en pourrait retirer ne suffirait pas pour les frais du gouvernement.

 

Afin de retenir les sénateurs dans l’intérêt de la couronne, un autre académicien politique était d’avis qu’il fallait que le prince fît tous les grands emplois à la rafle, de façon cependant que chaque sénateur, avant que de jouer, fit serment et donnât caution qu’il opinerait ensuite selon les intentions de la cour, soit qu’il gagnât ou non ; mais que les perdants auraient ensuite le droit de jouer dès qu’il y aurait quelque emploi vacant. Ils seraient ainsi toujours pleins d’espérance, ils ne se plaindraient point des fausses promesses qu’on leur aurait données, et ne s’en prendraient qu’à la fortune, dont les épaules sont toujours plus fortes que celles du ministère.

 

Un autre académicien me fit voir un écrit contenant une méthode curieuse pour découvrir les complots et les cabales, qui était d’examiner la nourriture des personnes suspectes, le temps auquel elles mangent, le côté sur lequel elles se couchent dans leur lit, de considérer leurs excréments, et de juger par leur odeur et leur couleur des pensées et des projets d’un homme. Il ajoutait que lorsque, pour faire seulement des expériences, il avait parfois songé à l’assassinat d’un homme, il avait alors trouvé ses excréments très jaunes, et que lorsqu’il avait pensé à se révolter et à brûler la capitale, il les avait trouvés d’une couleur très noire.

 

Je me hasardai d’ajouter quelque chose au système de ce politique : je lui dis qu’il serait bon d’entretenir toujours une troupe d’espions et de délateurs, qu’on protégerait et auxquels on donnerait toujours une somme d’argent proportionnée à l’importance de leur dénonciation, soit qu’elle fût fondée ou non ; que, par ce moyen, les sujets seraient retenus dans la crainte et dans le respect ; que ces délateurs et accusateurs seraient autorisés à donner quel sens il leur plairait aux écrits qui leur tomberaient entre les mains ; qu’ils pourraient, par exemple, interpréter ainsi les termes suivants :

 

Un crible, – une grande dame de la cour.

 

Un chien boiteux, – une descente, une invasion.

 

La peste, – une armée sur pied.

 

Une buse, – un favori.

 

La goutte, – un grand prêtre.

 

Un balai, – une révolution.

 

Une souricière, – un emploi de finance.

 

Un égout, – la cour.

 

Un roseau brisé, – la cour de justice.

 

Un tonneau vide, – un général.

 

Une plaie ouverte, – l’état des affaires publiques.

 

On pourrait encore observer l’anagramme de tous les noms cités dans un écrit ; mais il faudrait pour cela des hommes de la plus haute pénétration et du plus sublime génie, surtout quand il s’agirait de découvrir le sens politique et mystérieux des lettres initiales : Ainsi N pourrait signifier un complot, B un régiment de cavalerie, L une flotte. Outre cela, en transposant les lettres, on pourrait apercevoir dans un écrit tous les desseins cachés d’un parti mécontent : par exemple, vous lisez dans une lettre écrite à un ami : Votre frère Thomas a mal au ventre : l’habile déchiffreur trouvera dans l’assemblage de ces mots indifférents une phrase qui fera entendre que tout est prêt pour une sédition.  

L’académicien me fit de grands remerciements de lui avoir communiqué ces petites observations, et me promit de faire de moi une mention honorable dans le traité qu’il allait mettre au jour sur ce sujet.

 

Je ne vis rien dans ce pays qui pût m’engager à y faire un plus long séjour ; ainsi, je commençai à songer à mon retour en Angleterre.

 

 

 

Chapitre VII

 

L’auteur quitte Lagado et arrive à Maldonada. Il fait un petit voyage à Gloubbdoubdrib. Comment il est reçu par le gouverneur.

 

 

Le continent dont ce royaume fait partie s’étend, autant que j’en puis juger, à l’est, vers une contrée inconnue de l’Amérique ; à l’ouest, vers la Californie ; et au nord, vers la mer Pacifique. Il n’est pas à plus de mille cinquante lieues de Lagado. Ce pays a un port célèbre et un grand commerce avec l’île de Luggnagg, située au nord-ouest, environ à vingt degrés de latitude septentrionale et à cent quarante de longitude. L’île de Luggnagg est au sud-ouest du Japon et en est éloignée environ de cent lieues. Il y a une étroite alliance entre l’empereur du Japon et le roi de Luggnagg, ce qui fournit plusieurs occasions d’aller de l’une à l’autre. Je résolus, pour cette raison, de prendre ce chemin pour retourner en Europe. Je louai deux mules avec un guide pour porter mon bagage et me montrer le chemin. Je pris congé de mon illustre protecteur, qui m’avait témoigné tant de bonté, et à mon départ j’en reçus un magnifique présent.

 

Il ne m’arriva pendant mon voyage aucune aventure qui mérite d’être rapportée. Lorsque je fus arrivé au port de Maldonada, qui est une ville environ de la grandeur de Portsmouth, il n’y avait point de vaisseau dans le port prêt à partir pour Luggnagg. Je fis bientôt quelques connaissances dans la ville. Un gentilhomme de distinction me dit que, puisqu’il ne partirait aucun navire pour Luggnagg que dans un mois, je ferais bien de me divertir à faire un petit voyage à l’île de Gloubbdoubdrib, qui n’était éloignée que de cinq lieues vers le sud-ouest ; il s’offrit lui-même d’être de la partie avec un de ses amis, et de me fournir une petite barque.

 

Gloubbdoubdrib, selon son étymologie, signifie l’île des Sorciers ou Magiciens. Elle est environ trois fois aussi large que l’île de Wight et est très fertile. Cette île est sous la puissance du chef d’une tribu toute composée de sorciers, qui ne s’allient qu’entre eux et dont le prince est toujours le plus ancien de la tribu. Ce prince ou gouverneur a un palais magnifique et un parc d’environ trois mille acres, entouré d’un mur de pierres de taille de vingt pieds de haut. Lui et toute sa famille sont servis par des domestiques d’une espèce assez extraordinaire. Par la connaissance qu’il a de la nécromancie, il a le pouvoir d’évoquer les esprits et de les obliger à le servir pendant vingt-quatre heures.

 

Lorsque nous abordâmes à l’île, il était environ onze heures du matin. Un des deux gentilshommes qui m’accompagnaient alla trouver le gouverneur, et lui dit qu’un étranger souhaitait d’avoir l’honneur de saluer Son Altesse. Ce compliment fut bien reçu. Nous entrâmes dans la cour du palais, et passâmes au milieu d’une haie de gardes, dont les armes et les attitudes me firent une peur extrême ; nous traversâmes les appartements et rencontrâmes une foule de domestiques avant que de parvenir à la chambre du gouverneur. Après que nous lui eûmes fait trois révérences profondes, il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de son trône. Comme il entendait la langue des Balnibarbes, il me fit différentes questions au sujet de mes voyages, et, pour me marquer qu’il voulait en agir avec moi sans cérémonie, il fit signe avec le doigt à tous ses gens de se retirer, et en un instant (ce qui m’étonna beaucoup) ils disparurent comme une fumée. J’eus de la peine à me rassurer ; mais, le gouverneur m’ayant dit que je n’avais rien à craindre, et voyant mes deux compagnons nullement embarrassés, parce qu’ils étaient faits à ces manières, je commençai à prendre courage, et racontai à Son Altesse les différentes aventures de mes voyages, non sans être troublé de temps en temps par ma sotte imagination, regardant souvent autour de moi, à gauche et à droite, et jetant les yeux sur les lieux où j’avais vu les fantômes disparaître.

 

J’eus l’honneur de dîner avec le gouverneur, qui nous fit servir par une nouvelle troupe de spectres. Nous fûmes à table jusqu’au coucher du soleil, et, ayant prié Son Altesse de vouloir bien que je ne couchasse pas dans son palais, nous nous retirâmes, mes deux amis et moi, et allâmes chercher un lit dans la ville capitale, qui est proche. Le lendemain matin, nous revînmes rendre nos devoirs au gouverneur. Pendant les dix jours que nous restâmes dans cette île, je vins à me familiariser tellement avec les esprits, que je n’en eus plus de peur du tout, ou du moins, s’il m’en restait encore un peu, elle cédait à ma curiosité. J’eus bientôt une occasion de la satisfaire, et le lecteur pourra juger par là que je suis encore plus curieux que poltron. Son Altesse me dit un jour de nommer tels morts qu’il me plairait, qu’il me les ferait venir et les obligerait de répondre à toutes les questions que je leur voudrais faire, à condition, toutefois, que je ne les interrogerais que sur ce qui s’était passé de leur temps, et que je pourrais être bien assuré qu’ils me diraient toujours vrai, étant inutile aux morts de mentir.

 

Je rendis de très humbles actions de grâces à Son Altesse, et, pour profiter de ses offres, je me mis à me rappeler la mémoire de ce que j’avais autrefois lu dans l’histoire romaine.

 

Le gouverneur fit signe à César et à Brutus de s’avancer. Je fus frappé d’admiration et de respect à la vue de Brutus, et César m’avoua que toutes ses belles actions étaient au-dessous de celles de Brutus, qui lui avait ôté la vie pour délivrer Rome de sa tyrannie.

 

Il me prit envie de voir Homère ; il m’apparut ; je l’entretins et lui demandai ce qu’il pensait de son Iliade. Il m’avoua qu’il était surpris des louanges excessives qu’on lui donnait depuis trois mille ans ; que son poème était médiocre et semé de sottises, qu’il n’avait plu de son temps qu’à cause de la beauté de sa diction et de l’harmonie de ses vers, et qu’il était fort surpris que, puisque sa langue était morte et que personne n’en pouvait plus distinguer les beautés, les agréments et les finesses, il se trouvât encore des gens assez vains ou assez stupides pour l’admirer. Sophocle et Euripide, qui l’accompagnaient, me tinrent à peu près le même langage et se moquèrent surtout de nos savants modernes, qui, obligés de convenir des bévues des anciennes tragédies, lorsqu’elles étaient fidèlement traduites, soutenaient néanmoins qu’en grec c’étaient des beautés et qu’il fallait savoir le grec pour en juger avec équité.

 

Je voulus voir Aristote et Descartes. Le premier m’avoua qu’il n’avait rien entendu à la physique, non plus que tous les philosophes ses contemporains, et tous ceux même qui avaient vécu entre lui et Descartes ; il ajouta que celui-ci avait pris un bon chemin, quoiqu’il se fût souvent trompé, surtout par rapport à son système extravagant touchant l’âme des bêtes. Descartes prit la parole et dit qu’il avait trouvé quelque chose et avait su établir d’assez bons principes, mais qu’il n’était pas allé fort loin, et que tous ceux qui, désormais, voudraient courir la même carrière seraient toujours arrêtés par la faiblesse de leur esprit et obligés de tâtonner ; que c’était une grande folie de passer sa vie à chercher des systèmes, et que la vraie physique convenable et utile à l’homme était de faire un amas d’expériences et de se borner là ; qu’il avait eu beaucoup d’insensés pour disciples, parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa.

 

J’eus la curiosité de voir plusieurs morts illustres de ces derniers temps, et surtout des morts de qualité, car j’ai toujours eu une grande vénération pour la noblesse. Oh ! que je vis des choses étonnantes, lorsque le gouverneur fit passer en revue devant moi toute la suite des aïeux de la plupart de nos gentilshommes modernes ! Que j’eus de plaisir à voir leur origine et tous les personnages qui leur ont transmis leur sang ! Je vis clairement pourquoi certaines familles ont le nez long, d’autres le menton pointu, d’autres ont le visage basané et les traits effroyables, d’autres ont les yeux beaux et le teint blond et délicat ; pourquoi, dans certaines familles, il y a beaucoup de fous et d’étourdis, dans d’autres beaucoup de fourbes et de fripons ; pourquoi le caractère de quelques-unes est la méchanceté, la brutalité, la bassesse, la lâcheté, ce qui les distingue, comme leurs armes et leurs livrées. Que je fus encore surpris de voir, dans la généalogie de certains seigneurs, des pages, des laquais, des maîtres à danser et à chanter, etc.

 

Je connus clairement pourquoi les historiens ont transformé des guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés et de petits génies en grands politiques, des flatteurs et des courtisans en gens de bien, des athées en hommes pleins de religion, d’infâmes débauchés en gens chastes, et des délateurs de profession en hommes vrais et sincères. Je sus de quelle manière des personnes très innocentes avaient été condamnées à la mort ou au bannissement par l’intrigue des favoris qui avaient corrompu les juges ; comment il était arrivé que des hommes de basse extraction et sans mérite avaient été élevés aux plus grandes places ; comment des hommes vils avaient souvent donné le branle aux plus importantes affaires, et avaient occasionné dans l’univers les plus grands événements. Oh ! que je conçus alors une basse idée de l’humanité ! Que la sagesse et la probité des hommes me parut peu de chose, en voyant la source de toutes les révolutions, le motif honteux des entreprises les plus éclatantes, les ressorts, ou plutôt les accidents imprévus, et les bagatelles qui les avaient fait réussir !

 

Je découvris l’ignorance et la témérité de nos historiens, qui ont fait mourir du poison certains rois, qui ont osé faire part au public des entretiens secrets d’un prince avec son premier ministre, et qui ont, si on les en croit, crocheté, pour ainsi dire, les cabinets des souverains et les secrétaireries des ambassadeurs pour en tirer des anecdotes curieuses.

 

Ce fut là que j’appris les causes secrètes de quelques événements qui ont étonné le monde.

 

Un général d’armée m’avoua qu’il avait une fois remporté une victoire par sa poltronnerie et par son imprudence, et un amiral me dit qu’il avait battu malgré lui une flotte ennemie, lorsqu’il avait envie de laisser battre la sienne. Il y eut trois rois qui me dirent que, sous leur règne, ils n’avaient jamais récompensé ni élevé aucun homme de mérite, si ce n’est une fois que leur ministre les trompa et se trompa lui-même sur cet article ; qu’en cela ils avaient eu raison, la vertu étant une chose très incommode à la cour.

 

J’eus la curiosité de m’informer par quel moyen un grand nombre de personnes étaient parvenues à une très haute fortune. Je me bornai à ces derniers temps, sans néanmoins toucher au temps présent, de peur d’offenser même les étrangers (car il n’est pas nécessaire que j’avertisse que tout ce que j’ai dit jusqu’ici ne regarde point mon cher pays). Parmi ces moyens, je vis le parjure, l’oppression, la subornation, la perfidie, et autres pareilles bagatelles qui méritent peu d’attention. Après ces découvertes, je crois qu’on me pardonnera d’avoir désormais un peu moins d’estime et de vénération pour la grandeur, que j’honore et respecte naturellement, comme tous les inférieurs doivent faire à l’égard de ceux que la nature ou la fortune ont placés dans un rang supérieur.

 

J’avais lu dans quelques livres que des sujets avaient rendu de grands services à leur prince et à leur patrie ; j’eus envie de les voir ; mais on me dit qu’on avait oublié leurs noms, et qu’on se souvenait seulement de quelques-uns, dont les citoyens avaient fait mention en les faisant passer pour des traîtres et des fripons. Ces gens de bien, dont on avait oublié les noms, parurent cependant devant moi, mais avec un air humilié et en mauvais équipage ; ils me dirent qu’ils étaient tous morts dans la pauvreté et dans la disgrâce, et quelques-uns même sur un échafaud.

 

Parmi ceux-ci, je vis un homme dont le cas me parut extraordinaire, qui avait à côté de lui un jeune homme de dix-huit ans. Il me dit qu’il avait été capitaine de vaisseau pendant plusieurs années, et que, dans le combat naval d’Actium, il avait enfoncé la première ligne, coulé à fond trois vaisseaux du premier rang, et en avait pris un de la même grandeur, ce qui avait été la seule cause de la fuite d’Antoine et de l’entière défaite de sa flotte ; que le jeune homme qui était auprès de lui était son fils unique, qui avait été tué dans le combat ; il m’ajouta que, la guerre ayant été terminée, il vint à Rome pour solliciter une récompense et demander le commandement d’un plus gros vaisseau, dont le capitaine avait péri dans le combat ; mais que, sans avoir égard à sa demande, cette place avait été donnée à un jeune homme qui n’avait encore jamais vu la mer ; qu’étant retourné à son département, on l’avait accusé d’avoir manqué à son devoir, et que le commandement de son vaisseau avait été donné à un page favori du vice-amiral Publicola ; qu’il avait été alors obligé de se retirer chez lui, à une petite terre loin de Rome, et qu’il y avait fini ses jours. Désirant savoir si cette histoire était véritable, je demandai à voir Agrippa, qui dans ce combat avait été l’amiral de la flotte victorieuse : il parut, et, me confirmant la vérité de ce récit, il y ajouta des circonstances que la modestie du capitaine avait omises.

 

Comme chacun des personnages qu’on évoquait paraissait tel qu’il avait été dans le monde, je vis avec douleur combien, depuis cent ans, le genre humain avait dégénéré.

 

Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, dont on vante la simplicité, la sobriété, la justice, l’esprit de liberté, la valeur et l’amour pour la patrie. Je les vis et ne pus m’empêcher de les comparer avec ceux d’aujourd’hui, qui vendent à prix d’argent leurs suffrages dans l’élection des députés au parlement et qui, sur ce point, ont toute la finesse et tout le manège des gens de cour.

 

 

 

Chapitre VIII

 

Retour de l’auteur à Maldonada. Il fait voile pour le royaume du Luggnagg. À son arrivée, il est arrêté et conduit à la cour. Comment il y est reçu.

 

 

Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse le gouverneur de Gloubbdoubdrid, et retournai avec mes deux compagnons à Maldonada, où, après avoir attendu quinze jours, je m’embarquai enfin dans un navire qui partait pour Luggnagg. Les deux gentilshommes, et quelques autres personnes encore, eurent l’honnêteté de me fournir les provisions nécessaires pour ce voyage et de me conduire jusqu’à bord.

 

Nous essuyâmes une violente tempête, et fûmes contraints de gouverner au nord pour pouvoir jouir d’un certain vent marchand qui souffle en cet endroit dans l’espace de soixante lieues. Le 21 avril 1609, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est une ville port de mer au sud-est de Luggnagg. Nous jetâmes l’ancre à une lieue de la ville et donnâmes le signal pour faire venir un pilote. En moins d’une demi-heure, il en vint deux à bord, qui nous guidèrent au milieu des écueils et des rochers, qui sont très dangereux dans cette rade et dans le passage qui conduit à un bassin où les vaisseaux sont en sûreté, et qui est éloigné des murs de la ville de la longueur d’un câble.

 

Quelques-uns de nos matelots, soit par trahison, soit par imprudence, dirent aux pilotes que j’étais un étranger et un grand voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane, qui me fit diverses questions dans la langue balnibarbienne qui est entendue en cette ville à cause du commerce, et surtout par les gens de mer et les douaniers. Je lui répondis en peu de mots et lui fis une histoire aussi vraisemblable et aussi suivie qu’il me fut possible ; mais je crus qu’il était nécessaire de déguiser mon pays et de me dire Hollandais, ayant dessein d’aller au Japon, où je savais que les Hollandais seuls étaient reçus. Je dis donc au commis qu’ayant fait naufrage à la côte des Balnibarbes, et ayant échoué sur un rocher, j’avais été dans l’île volante de Laputa, dont j’avais souvent ouï parler, et que maintenant je songeais à me rendre au Japon, afin de pouvoir retourner de là dans mon pays. Le commis me dit qu’il était obligé de m’arrêter jusqu’à ce qu’il eût reçu des ordres de la cour, où il allait écrire immédiatement et d’où il espérait recevoir réponse dans quinze jours. On me donna un logement convenable et on mit une sentinelle à ma porte. J’avais un grand jardin pour me promener, et je fus traité assez bien aux dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite, excitées par la curiosité de voir un homme qui venait d’un pays très éloigné, dont ils n’avaient jamais entendu parler.

 

Je fis marché avec un jeune homme de notre vaisseau pour me servir d’interprète. Il était natif de Luggnagg ; mais, ayant passé plusieurs années à Maldonada, il savait parfaitement les deux langues. Avec son secours je fus en état d’entretenir tous ceux qui me faisaient l’honneur de me venir voir, c’est-à-dire d’entendre leurs questions et de leur faire entendre mes réponses.

 

Celle de la cour vint au bout de quinze jours, comme on l’attendait : elle portait un ordre de me faire conduire avec ma suite par un détachement de chevaux à Traldragenb ou Tridragdrib ; car, autant que je m’en puis souvenir, on prononce des deux manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon qui me servait d’interprète et que j’avais pris à mon service. On fit partir un courrier devant nous, qui nous devança d’une demi-journée, pour donner avis au roi de mon arrivée prochaine et pour demander à Sa Majesté le jour et l’heure que je pourrais avoir l’honneur et le plaisir de lécher la poussière du pied de son trône.

 

Deux jours après mon arrivée, j’eus audience ; et d’abord on me fit coucher et ramper sur le ventre, et balayer le plancher avec ma langue à mesure que j’avançais vers le trône du roi ; mais, parce que j’étais étranger, on avait eu l’honnêteté de nettoyer le plancher, de manière que la poussière ne me pût faire de peine. C’était une grâce particulière, qui ne s’accordait pas même aux personnes du premier rang lorsqu’elles avaient l’honneur d’être reçues à l’audience de Sa Majesté ; quelquefois même on laissait exprès le plancher très sale et très couvert de poussière, lorsque ceux qui venaient à l’audience avaient des ennemis à la cour. J’ai une fois vu un seigneur avoir la bouche si pleine de poussière et si souillée de l’ordure qu’il avait recueillie avec sa langue, que, quand il fut parvenu au trône, il lui fut impossible d’articuler un seul mot. À ce malheur il n’y a point de remède, car il est défendu, sous des peines très graves, de cracher ou de s’essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour un autre usage que je ne puis du tout approuver : lorsque le roi veut se défaire de quelque seigneur ou quelque courtisan d’une manière qui ne le déshonore point, il fait jeter sur le plancher une certaine poudre brune qui est empoisonnée, et qui ne manque point de le faire mourir doucement et sans éclat au bout de vingt-quatre heures ; mais, pour rendre justice à ce prince, à sa grande douceur et à la bonté qu’il a de ménager la vie de ses sujets, il faut dire, à son honneur, qu’après de semblables exécutions il a coutume d’ordonner très expressément de bien balayer le plancher ; en sorte que, si ses domestiques l’oubliaient, ils courraient risque de tomber dans sa disgrâce. Je le vis un jour condamner un petit page à être bien fouetté pour avoir malicieusement négligé d’avertir de balayer dans le cas dont il s’agit, ce qui avait été cause qu’un jeune seigneur de grande espérance avait été empoisonné ; mais le prince, plein de bonté, voulut bien encore pardonner au petit page et lui épargner le fouet.

 

Pour revenir à moi, lorsque je fus à quatre pas du trône de Sa Majesté, je me levai sur mes genoux, et après avoir frappé sept fois la terre de mon front, je prononçai les paroles suivantes, que la veille on m’avait fait apprendre par cœur : Ickpling glofftrobb sgnutserumm bliopm lashnalt, zwin tnodbalkguffh sthiphad gurdlubb asht !

C’est un formulaire établi par les lois de ce royaume pour tous ceux qui sont admis à l’audience, et qu’on peut traduire ainsi : Puisse Votre céleste Majesté survivre au soleil ! Le roi me fit une réponse que je ne compris point, et à laquelle je fis cette réplique, comme on me l’avait apprise : Fluft drin valerick dwuldom prastrod mirpush ; c’est-à-dire : Ma langue est dans la bouche de mon ami. Je fis entendre par là que je désirais me servir de mon interprète. Alors on fit entrer ce jeune garçon dont j’ai parlé, et, avec son secours, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté me fit pendant une demi-heure. Je parlais balnibarbien, mon interprète rendait mes paroles en luggnaggien.

 

Le roi prit beaucoup de plaisir à mon entretien, et ordonna à son bliffmarklub, ou chambellan, de faire préparer un logement dans son palais pour moi et mon interprète, et de me donner une somme par jour pour ma table, avec une bourse pleine d’or pour mes menus plaisirs.

 

Je demeurai trois mois en cette cour, pour obéir à Sa Majesté, qui me combla de ses bontés et me fit des offres très gracieuses pour m’engager à m’établir dans ses États ; mais je crus devoir le remercier, et songer plutôt à retourner dans mon pays, pour y finir mes jours auprès de ma chère femme, privée depuis longtemps des douceurs de ma présence.

 

 

 

Chapitre IX

 

Des struldbruggs ou immortels.

 

 

Les Luggnaggiens sont un peuple très poli et très brave, et, quoiqu’ils aient un peu de cet orgueil qui est commun à toutes les nations de l’Orient, ils sont néanmoins honnêtes et civils à l’égard des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à la cour.

 

Je fis connaissance et je me liai avec des personnes du grand monde et du bel air ; et, par le moyen de mon interprète, j’eus souvent avec eux des entretiens agréables et instructifs.

 

Un d’eux me demanda un jour si j’avais vu quelques-uns de leurs struldbruggs ou immortels. Je lui répondis que non, et que j’étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à des humains ; il me dit que quelquefois, quoique rarement, il naissait dans une famille un enfant avec une tache rouge et ronde, placée directement sur le sourcil gauche, et que cette heureuse marque le préservait de la mort ; que cette tache était d’abord de la largeur d’une petite pièce d’argent (que nous appelons en Angleterre un three pence), et qu’ensuite elle croissait et changeait même de couleur ; qu’à l’âge de douze ans elle était verte jusqu’à vingt, qu’elle devenait bleue ; qu’à quarante-cinq ans elle devenait tout à fait noire et aussi grande qu’un schilling, et ensuite ne changeait plus ; il m’ajouta qu’il naissait si peu de ces enfants marqués au front, qu’on comptait à peine onze cents immortels de l’un et de l’autre sexe dans tout le royaume ; qu’il y en avait environ cinquante dans la capitale, et que depuis trois ans il n’était né qu’un enfant de cette espèce, qui était fille ; que la naissance d’un immortel n’était point attachée à une famille préférablement à une autre ; que c’était un présent de la nature ou du hasard, et que les enfants mêmes des struldbruggs naissaient mortels comme les enfants des autres hommes, sans avoir aucun privilège.

 

Ce récit me réjouit extrêmement, et la personne qui me le faisait entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais aisément, je lui témoignai mon admiration et ma joie avec les termes les plus expressifs et même les plus outrés. Je m’écriai, comme dans une espèce de ravissement et d’enthousiasme : « Heureuse nation, dont tous les enfants à naître peuvent prétendre à l’immortalité ! Heureuse contrée, où les exemples de l’ancien temps subsistent toujours, où là vertu des premiers siècles n’a point péri, et où les premiers hommes vivent encore et vivront éternellement, pour donner des leçons de sagesse à tous leurs descendants ! Heureux ces sublimes struldbruggs qui ont le privilège de ne point mourir, et que, par conséquent, l’idée de la mort n’intimide point, n’affaiblit point, n’abat point ! »

 

Je témoignai ensuite que j’étais surpris de n’avoir encore vu aucun de ces immortels à la cour ; que, s’il y en avait, la marque glorieuse empreinte sur leur front m’aurait sans doute frappé les yeux. « Comment, ajoutai-je, le roi, qui est un prince si judicieux, ne les emploie-t-il point dans le ministère et ne leur donne-t-il point sa confiance ? Mais peut-être que la vertu rigide de ces vieillards l’importunerait et blesserait les yeux de sa cour. Quoi qu’il en soit, je suis résolu d’en parler à Sa Majesté à la première occasion qui s’offrira, et, soit qu’elle défère à mes avis ou non, j’accepterai en tout cas l’établissement qu’elle a eu la bonté de m’offrir dans ses États, afin de pouvoir passer le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes immortels, pourvu qu’ils daignent souffrir la mienne. »

 

Celui à qui j’adressai la parole, me regardant alors avec un sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me répondit qu’il était ravi que je voulusse bien rester dans le pays, et me demanda la permission d’expliquer à la compagnie ce que je venais de lui dire ; il le fit, et pendant quelque temps ils s’entretinrent ensemble dans leur langage, que je n’entendais point ; je ne pus même lire ni dans leurs gestes ni dans leurs yeux l’impression que mon discours avait faite sur leurs esprits. Enfin, la même personne qui m’avait parlé jusque-là me dit poliment que ses amis étaient charmés de mes réflexions judicieuses sur le bonheur et les avantages de l’immortalité ; mais qu’ils souhaitaient savoir quel système de vie je me ferais, et quelles seraient mes occupations et mes vues si la nature m’avait fait naître struldbrugg.

À cette question intéressante je répartis que j’allais les satisfaire sur-le-champ avec plaisir, que les suppositions et les idées me coûtaient peu, et que j’étais accoutumé à m’imaginer ce que j’aurais fait si j’eusse été roi, général d’armée ou ministre d’État ; que, par rapport à l’immortalité, j’avais aussi quelquefois médité sur la conduite que je tiendrais si j’avais à vivre éternellement, et que, puisqu’on le voulait, j’allais sur cela donner l’essor à mon imagination.

 

Je dis donc que, si j’avais eu l’avantage de naître struldbrugg, aussitôt que j’aurais pu connaître mon bonheur et savoir la différence qu’il y a entre la vie et la mort, j’aurais d’abord mis tout en œuvre pour devenir riche, et qu’à force d’être intrigant, souple et rampant, j’aurais pu espérer me voir un peu à mon aise au bout de deux cents ans ; qu’en second lieu, je me fusse appliqué si sérieusement à l’étude dès mes premières années, que j’aurais pu me flatter de devenir un jour le plus savant homme de l’univers ; que j’aurais remarqué avec soin tous les grands événements ; que j’aurais observé avec attention tous les princes et tous les ministres d’État qui se succèdent les uns aux autres, et aurais eu le plaisir de comparer tous leurs caractères et de faire sur ce sujet les plus belles réflexions du monde ; que j’aurais tracé un mémoire fidèle et exact de toutes les révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés aux coutumes, aux lois, aux mœurs, aux plaisirs même ; que, par cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un magasin d’antiquités, un registre vivant, un trésor de connaissances, un dictionnaire parlant, l’oracle perpétuel de mes compatriotes et de tous mes contemporains.

 

« Dans cet état, je ne me marierais point, ajoutai-je, et je mènerais une vie de garçon gaiement, librement, mais avec économie, afin qu’en vivant toujours j’eusse toujours de quoi vivre. Je m’occuperais à former l’esprit de quelques jeunes gens en leur faisant part de mes lumières et de ma longue expérience. Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents, seraient mes illustres confrères les struldbruggs, dont je choisirais une douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus étroitement avec eux. Je ne laisserais pas de fréquenter aussi quelques mortels de mérite, que je m’accoutumerais à voir mourir sans chagrin et sans regret, leur postérité me consolant de leur mort ; ce pourrait même être pour moi un spectacle assez agréable, de même qu’un fleuriste prend plaisir à voir les tulipes et les œillets de son jardin naître, mourir et renaître. Nous nous communiquerions mutuellement, entre nous autres struldbruggs, toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur la cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en composerions un beau traité de morale, plein de leçons utiles et capables d’empêcher la nature humaine de dégénérer, comme elle fait de jour en jour, et comme on le lui reproche depuis deux mille ans. Quel spectacle, noble et ravissant que de voir de ses propres yeux les décadences et les révolutions des empires, la face de la terre renouvelée, les villes superbes transformées en viles bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines honteuses ; les villages obscurs devenus le séjour des rois et de leurs courtisans ; les fleuves célèbres changés en petits ruisseaux ; l’Océan baignant d’autres rivages ; de nouvelles contrées découvertes ; un monde inconnu sortant, pour ainsi dire, du chaos ; la barbarie et l’ignorance répandues sur les nations les plus polies et les plus éclairées ; l’imagination éteignant le jugement, le jugement glaçant l’imagination ; le goût des systèmes, des paradoxes, de l’enflure, des pointes et des antithèses étouffant la raison et le bon goût ; la vérité opprimée dans un temps et triomphant dans l’autre ; les persécutés devenus persécuteurs, et les persécuteurs persécutés à leur tour ; les superbes abaissés et les humbles élevés ; des esclaves, des affranchis, des mercenaires, parvenus à une fortune immense et à une richesse énorme par le maniement des deniers publics, par les malheurs, par la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des peuples ; enfin, la postérité de ces brigands publics rentrée dans le néant, d’où l’injustice et la rapine l’avaient tirée ! Comme, dans cet état d’immortalité, l’idée de la mort ne serait jamais présente à mon esprit pour me troubler ou pour ralentir mes désirs, je m’abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la nature et la raison me permettraient l’usage. Les sciences seraient néanmoins toujours mon premier et mon plus cher objet, et je m’imagine qu’à force de méditer, je trouverais à la fin la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre philosophale et le remède universel ; qu’en un mot, je porterais toutes les sciences et tous les arts à leur dernière perfection. »

 

Lorsque j’eus fini mon discours, celui qui seul l’avait entendu se tourna vers la compagnie et lui en fit le précis dans le langage du pays ; après quoi ils se mirent à raisonner ensemble un peu de temps, sans pourtant témoigner, au moins par leurs gestes et attitudes, aucun mépris pour ce que je venais de dire. À la fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée par la compagnie d’avoir la charité de me dessiller les yeux et de me découvrir mes erreurs.

 

Il me dit d’abord que je n’étais pas le seul étranger qui regardât avec étonnement et avec envie l’état des struldbruggs ; qu’il avait trouvé chez les Balnibarbes et chez les Japonais à peu près les mêmes dispositions ; que le désir de vivre était naturel à l’homme ; que celui qui avait un pied dans le tombeau s’efforçait de se tenir ferme sur l’autre ; que le vieillard le plus courbé se représentait toujours un lendemain et un avenir, et n’envisageait la mort que comme un mal éloigné et à fuir ; mais que dans l’île de Luggnagg on pensait bien autrement, et que l’exemple familier et la vue continuelle des struldbruggs avaient préservé les habitants de cet amour insensé de la vie.

 

« Le système de conduite, continua-t-il, que vous vous proposez dans la supposition de votre être immortel, et que vous nous avez tracé tout à l’heure, est ridicule et tout à fait contraire à la raison. Vous avez supposé sans doute que, dans cet état, vous jouiriez d’une jeunesse perpétuelle, d’une vigueur et d’une santé sans aucune altération ; mais est-ce là de quoi il s’agissait lorsque nous vous avons demandé ce que vous feriez si vous deviez toujours vivre ? Avons-nous supposé que vous ne vieilliriez point, et que votre prétendue immortalité serait un printemps éternel ?»

 

Après cela, il me fit le portrait des struldbruggs, et me dit qu’ils ressemblaient aux mortels et vivaient comme eux jusqu’à l’âge de trente ans ; qu’après cet âge, ils tombaient peu à peu dans une humeur noire, qui augmentait toujours jusqu’à ce qu’ils eussent atteint l’âge de quatre-vingts ans ; qu’alors ils n’étaient pas seulement sujets à toutes les infirmités, à toutes les misères et à toutes les faiblesses des vieillards de cet âge, mais que l’idée affligeante de l’éternelle durée de leur misérable caducité les tourmentait à un point que rien ne pouvait les consoler : qu’ils n’étaient pas seulement, comme les autres vieillards, entêtés, bourrus, avares, chagrins, babillards, mais qu’ils n’aimaient qu’eux-mêmes, qu’ils renonçaient aux douceurs de l’amitié, qu’ils n’avaient plus même de tendresse pour leurs enfants, et qu’au delà de la troisième génération ils ne reconnaissaient plus leur postérité ; que l’envie et la jalousie les dévoraient sans cesse ; que la vue des plaisirs sensibles dont jouissent les jeunes mortels, leurs amusements, leurs amours, leurs exercices, les faisaient en quelque sorte mourir à chaque instant ; que tout, jusqu’à la mort même des vieillards qui payaient le tribut à la nature, excitait leur envie et les plongeait dans le désespoir ; que, pour cette raison, toutes les fois qu’ils voyaient faire des funérailles, ils maudissaient leur sort et se plaignaient amèrement de la nature, qui leur avait refusé la douceur de mourir, de finir leur course ennuyeuse et d’entrer dans un repos éternel ; qu’ils n’étaient plus alors en état de cultiver leur esprit et d’orner leur mémoire ; qu’ils se ressouvenaient tout au plus de ce qu’ils avaient vu et appris dans leur jeunesse et dans leur âge moyen ; que les moins misérables et les moins à plaindre étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout à fait perdu la mémoire et étaient réduits à l’état de l’enfance ; qu’au moins on prenait alors pitié de leur triste situation et qu’on leur donnait tous les secours dont ils avaient besoin.

 

« Lorsqu’un struldbrugg, ajouta-t-il, s’est marié à une struldbrugge, le mariage, selon les lois de l’État, est dissous dès que le plus jeune des deux est parvenu à l’âge de quatre-vingts ans. Il est juste que de malheureux humains, condamnés malgré eux, et sans l’avoir mérité, à vivre éternellement, ne soient pas encore, pour surcroît de disgrâce, obligés de vivre avec une femme éternelle. Ce qu’il y a de plus triste est qu’après avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme morts civilement. Leurs héritiers s’emparent de leurs biens ; ils sont mis en tutelle, ou plutôt ils sont dépouillés de tout et réduits à une simple pension alimentaire, loi très juste à cause de la sordide avarice ordinaire aux vieillards. Les pauvres sont entretenus aux dépens du public dans une maison appelée l’hôpital des pauvres immortels. Un immortel de quatre-vingts ans ne peut plus exercer de charge ni d’emploi, ne peut négocier, ne peut contracter, ne peut acheter ni vendre, et son témoignage même n’est point reçu en justice. Mais lorsqu’ils sont parvenus à quatre-vingt-dix ans, c’est encore bien pis : toutes leurs dents et tous leurs cheveux tombent ; ils perdent le goût des aliments, et ils boivent et mangent sans aucun plaisir ; ils perdent la mémoire des choses les plus aisées à retenir et oublient le nom de leurs amis et quelquefois leur propre nom. Il leur est, pour cette raison, inutile de s’amuser à lire, puisque, lorsqu’ils veulent lire une phrase de quatre mots, ils oublient les deux premiers tandis qu’ils lisent les deux derniers. Par la même raison, il leur est impossible de s’entretenir avec personne. D’ailleurs, comme la langue de ce pays est sujette à de fréquents changements, les struldbruggs nés dans un siècle ont beaucoup de peine à entendre le langage des hommes nés dans un autre siècle, et ils sont toujours comme étrangers dans leur patrie. »

 

Tel fut le détail qu’on me fit au sujet des immortels de ce pays, détail qui me surprit extrêmement. On m’en montra dans la suite cinq ou six, et j’avoue que je n’ai jamais rien vu de si laid et de si dégoûtant ; les femmes surtout étaient affreuses ; je m’imaginais voir des spectres.

 

Le lecteur peut bien croire que je perdis alors tout à fait l’envie de devenir immortel à ce prix. J’eus bien de la honte de toutes les folles imaginations auxquelles je m’étais abandonné sur le système d’une vie éternelle en ce bas monde.

 

Le roi, ayant appris ce qui s’était passé dans l’entretien que j’avais eu avec ceux dont j’ai parlé, rit beaucoup de mes idées sur l’immortalité et de l’envie que j’avais portée aux struldbruggs. Il me demanda ensuite sérieusement si je ne voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays pour guérir mes compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir. Dans le fond, j’aurais été fort aise qu’il m’eût fait ce présent ; mais, par une loi fondamentale du royaume, il est défendu aux immortels d’en sortir.

 

 

 

Chapitre X

 

L’auteur part de l’île de Luggnagg pour se rendre au Japon, où il s’embarque sur un vaisseau hollandais. Il arrive à Amsterdam et de là passe en Angleterre.

 

 

Je m’imagine que tout ce que je viens de raconter des struldbruggs n’aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point là, je crois, de ces choses communes, usées et rebattues qu’on trouve dans toutes les relations des voyageurs ; au moins, je puis assurer que je n’ai rien trouvé de pareil dans celles que j’ai lues. En tout cas, si ce sont des redites et des choses déjà connues, je prie de considérer que des voyageurs, sans se copier les uns les autres, peuvent fort bien raconter les mêmes choses lorsqu’ils ont été dans les mêmes pays.

 

Comme il y a un très grand commerce entre le royaume de Luggnagg et l’empire du Japon, il est à croire que les auteurs japonais n’ont pas oublié dans leurs livres de faire mention de ces struldbruggs. Mais le séjour que j’ai fait au Japon ayant été très court, et n’ayant, d’ailleurs, aucune teinture de la langue japonaise, je n’ai pu savoir sûrement si cette matière a été traitée dans leurs livres. Quelque Hollandais pourra un jour nous apprendre ce qu’il en est.

 

Le roi de Luggnagg m’ayant souvent pressé, mais inutilement, de rester dans ses États, eut enfin la bonté de m’accorder mon congé, et me fit même l’honneur de me donner une lettre de recommandation, écrite de sa propre main, pour Sa Majesté l’empereur du Japon. En même temps, il me fit présent de quatre cent quarante-quatre pièces d’or, de cinq mille cinq cent cinquante cinq petites perles et de huit cent quatre-vingt-huit mille cent quatre-vingt-huit grains d’une espèce de riz très rare. Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent beaucoup en ce pays-là.

 

Le 6 de mai 1709, je pris congé, en cérémonie, de Sa Majesté, et dis adieu à tous les amis que j’avais à sa cour. Ce prince me fit conduire par un détachement de ses gardes jusqu’au port de Glanguenstald, situé au sud-ouest de l’île. Au bout de six jours, je trouvai un vaisseau prêt à me transporter au Japon ; je montai sur ce vaisseau, et, notre voyage ayant duré cinquante jours, nous débarquâmes à un petit port nommé Xamoski, au sud-ouest du Japon.

 

Je fis voir d’abord aux officiers de la douane la lettre dont j’avais l’honneur d’être chargé de la part du roi de Luggnagg pour Sa Majesté japonaise ; ils connurent tout d’un coup le sceau de Sa Majesté luggnaggienne, dont l’empreinte représentait un roi soutenant un pauvre estropié et l’aidant à marcher.

 

Les magistrats de la ville, sachant que j’étais porteur de cette auguste lettre, me traitèrent en ministre et me fournirent une voiture pour me transporter à Yedo, qui est la capitale de l’empire. Là, j’eus audience de Sa Majesté impériale, et l’honneur de lui présenter ma lettre, qu’on ouvrit publiquement, avec de grandes cérémonies, et que l’empereur se fit aussitôt expliquer par son interprète. Alors Sa Majesté me fit dire, par ce même interprète, que j’eusse à lui demander quelque grâce, et qu’en considération de son très cher frère le roi de Luggnagg, il me l’accorderait aussitôt.

 

Cet interprète, qui était ordinairement employé dans les affaires du commerce avec les Hollandais, connut aisément à mon air que j’étais Européen, et, pour cette raison, me rendit en langue hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j’étais un marchand de Hollande qui avait fait naufrage dans une mer éloignée ; que depuis j’avais fait beaucoup de chemin par terre et par mer pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l’empire du Japon, où je savais que mes compatriotes les Hollandais faisaient commerce, ce qui me pourrait procurer l’occasion de retourner en Europe ; que je suppliais donc Sa Majesté de me faire conduire en sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui demander encore une autre grâce : ce fut qu’en considération du roi de Luggnagg, qui me faisait l’honneur de me protéger, on voulût me dispenser de la cérémonie qu’on faisait pratiquer à ceux de mon pays, et ne point me contraindre à fouler aux pieds le crucifix, n’étant venu au Japon que pour passer en Europe, et non pour y trafiquer.

 

Lorsque l’interprète eut exposé à Sa Majesté japonaise cette dernière grâce que je demandais, elle parut surprise de ma proposition et répondit que j’étais le premier homme de mon pays à qui un pareil scrupule fût venu à l’esprit ; ce qui le faisait un peu douter que je fasse véritablement Hollandais, comme je l’avais assuré, et le faisait plutôt soupçonner que j’étais chrétien. Cependant l’empereur, goûtant la raison que je lui avais alléguée, et ayant principalement égard à la recommandation du roi de Luggnagg, voulut bien, par bonté, compatir à ma faiblesse et à ma singularité, pourvu que je gardasse des mesures pour sauver les apparences ; il me dit qu’il donnerait ordre aux officiers préposés pour faire observer cet usage de me laisser passer et de faire semblant de m’avoir oublié. Il ajouta qu’il était de mon intérêt de tenir la chose secrète, parce qu’infailliblement les Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage s’ils venaient à savoir la dispense que j’avais obtenue et le scrupule injurieux que j’avais eu de les imiter.

 

Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté de cette faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour se rendre à Nangasaki, l’officier commandant eut ordre de me conduire en cette ville, avec une instruction secrète sur l’affaire du crucifix.

 

Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage long et pénible, j’arrivai à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de Hollandais qui étaient partis d’Amsterdam pour négocier à Amboine, et qui étaient prêts à s’embarquer, pour leur retour, sur un gros vaisseau de quatre cent cinquante tonneaux. J’avais passé un temps considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et je parlais fort bien la langue de ce pays. On me fit plusieurs questions sur mes voyages, auxquelles je répondis comme il me plut. Je soutins parfaitement au milieu d’eux le personnage de Hollandais ; je me donnai des amis et des parents dans les Provinces-Unies, et je me dis natif de Gelderland.

J’étais disposé à donner au capitaine du vaisseau, qui était un certain Théodore Vangrult, tout ce qui lui aurait plu de me demander pour mon passage ; mais, ayant su que j’étais chirurgien, il se contenta de la moitié du prix ordinaire, à condition que j’exercerais ma profession dans le vaisseau.

 

Avant que de nous embarquer, quelques-uns de la troupe m’avaient souvent demandé si j’avais pratiqué la cérémonie, et j’avais toujours répondu en général que j’avais fait tout ce qui était nécessaire. Cependant un d’eux, qui était un coquin étourdi, s’avisa de me montrer malignement à l’officier japonais, et de dire : Il n’a point foulé aux pieds le crucifix. L’officier, qui avait un ordre secret de ne le point exiger de moi, lui répliqua par vingt coups de canne qu’il déchargea sur ses épaules ; en sorte que personne ne fut d’humeur, après cela, de me faire des questions sur la cérémonie.

 

Il ne se passa rien dans notre voyage qui mérite d’être rapporté. Nous fîmes voile avec un vent favorable, et mouillâmes au cap de Bonne-Espérance pour y faire aiguade. Le 16 d’avril 1710, nous débarquâmes à Amsterdam, où je restai peu de temps, et où je m’embarquai bientôt pour l’Angleterre. Quel plaisir ce fut pour moi de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d’absence ! Je me rendis directement à Redriff, où je trouvai ma femme et mes enfants en bonne santé.

 

 

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Jorge Luis Borges, Les ruines circulaires

300BBWL copie

 

Les ruines circulaires

 Nouvelle issue du recueil "Fictions"

 

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And if left dreaming about you…

Through the Looking-glass, IV.

 

 

                  Nul ne le vit débarquer dans la nuit unanime, nul ne vit le canot de bambou s’enfoncer dans la fange sacrée, mais, quelques jours plus tard, nul n’ignorait que l’homme taciturne venait du Sud et qu’il avait pour patrie un des villages infinis qui sont en amont, sur le flanc violent de la montagne, où la langue zende n’est pas contaminée par le grec et où la lèpre est rare. Ce qu’il y a de certain c’est que l’homme gris baisa la fange, monta sur la rive sans écarter (probablement sans sentir) les roseaux qui lui lacéraient la peau et se traîna, étourdi et ensanglanté, jusqu’à l’enceinte circulaire surmontée d’un tigre ou d’un cheval de pierre, autrefois couleur de feu et maintenant couleur de cendre. Cette enceinte est un temple dévoré par les incendies anciens et profané par la forêt paludéenne, dont le dieu ne reçoit pas les honneurs des hommes. L’étranger s’allongea contre le piédestal. Le soleil haut l’éveilla. Il constata sans étonnement que ses blessures s’étaient cicatrisées ; il ferma ses yeux pâles et s’endormit, non par faiblesse de la chair mais par décision de la volonté. Il savait que ce temple était le lieu requis pour son invincible dessein ; il savait que les arbres incessants n’avaient pas réussi à étrangler, en aval, les ruines d’un autre temple propice, aux dieux incendiés et morts également ; il savait que son devoir immédiat était de dormir. Vers minuit, il fut réveillé par le cri inconsolable d’un oiseau. Des traces de pieds nus, des figues et une cruche l’avertirent que les hommes de la région avaient épié respectueusement son sommeil et sollicitaient sa protection ou craignaient sa magie. Il sentit le froid de la peur et chercha dans la muraille dilapidée une niche sépulcrale et se couvrit de feuilles inconnues.

Le dessein qui le guidait n’était pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait rêver un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l’imposer à la réalité. Ce projet magique avait épuisé tout l’espace de son âme ; si quelqu’un lui avait demandé son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il n’aurait pas su répondre. Le temple inhabité et en ruine lui convenait, parce que c’était un minimum de monde visible ; le voisinage des paysans aussi, car ceux-ci se chargeaient de subvenir à ses besoins frugaux. Le riz et les fruits de leur tribut étaient un aliment suffisant pour son corps, consacré à la seule tâche de dormir et de rêver.

Au début, les rêves étaient chaotiques ; peu après ils furent de nature dialectique. L’étranger se rêvait au centre d’un amphithéâtre circulaire qui était en quelque sorte le temple incendié : des nuées d’élèves taciturnes fatiguaient les gradins ; les visages des derniers pendaient à des siècles de distance et à une hauteur stellaire, mais ils étaient tout à fait précis. L’homme leur dictait des leçons d’anatomie, de cosmographie, de magie ; les visages écoutaient avidement et essayaient de répondre avec intelligence, comme s’ils devinaient l’importance de cet examen qui rachèterait l’un d’eux de sa condition de vaine apparence et l’interpolerait dans un monde réel. L’homme, dans le rêve et dans le veille, considérait les réponses de ses fantômes, ne se laissait pas enjôler par les imposteurs, devinait à de certaines perplexités un entendement croissant. Il cherchait une âme qui méritât de participer à l’univers.

Au bout de neuf ou dix nuits il comprit avec quelque amertume qu’il ne pouvait rien espérer de ces élèves qui acceptaient passivement sa doctrine mais plutôt de ceux qui risquaient, parfois, une contradiction raisonnable. Les premiers, quoique dignes d’amour et d’affection, ne pouvaient accéder au rang d’individus ; les derniers préexistaient un peu plus. Un après-midi (maintenant les après-midi aussi étaient tributaires du sommeil, maintenant il ne veillait que quelques heures à l’aube) il licencia pour toujours le vaste collège illusoire et resta avec un seul élève. C’était un garçon taciturne, atrabilaire, parfois rebelle, aux traits anguleux qui répétaient ceux de son rêveur. Il ne fut pas longtemps déconcerté par la brusque élimination de ses condisciples ; ses progrès, au bout de quelques leçons particulières, purent étonner le maître. Pourtant, la catastrophe survint. L’homme, un jour, émergea du rêve comme d’un désert visqueux, regarda la vaine lumière de l’après-midi qu’il confondit tout d’abord avec l’aurore et comprit qu’il n’avait pas rêvé. Toute cette nuit-là et toute la journée, l’intolérable lucidité de l’insomnie s’abattit sur lui. Il voulut explorer la forêt, s’exténuer ; à peine obtint-il par la cigüe quelques moments de rêve débiles, veinés fugacement de visions de type rudimentaire : inutilisables. Il voulut rassembler le collège et à peine eut-il articulé quelques brèves paroles d’exhortation, que celui-ci se déforma, s’effaça. Dans sa veille presque perpétuelle, des larmes de colère brûlaient ses yeux pleins d’âge.

Il comprit que l’entreprise de modeler la matière incohérente et vertigineuse dont se composent les rêves est la plus ardue à laquelle puisse s’attaquer un homme, même s’il pénètre toutes les énigmes de l’ordre supérieur et inférieur : bien plus ardue que de tisser une corde de sable ou de monnayer le vent sans face. Il comprit qu’un échec initial était inévitable. Il jura d’oublier l’énorme hallucination qui l’avait égaré au début et chercha une autre méthode de travail. Avant de l’éprouver, il consacra un mois à la restauration des forces que le délire avait gaspillées. Il abandonna toute préméditation de rêve et presque sur-le-champ parvint à dormir pendant une raisonnable partie du jour. Les rares fois qu’il rêva durant cette période, il ne fit pas attention aux rêves. Pour reprendre son travail, il attendit que le disque de la lune fût parfait. Puis, l’après-midi, il se purifia dans les eaux du fleuve, adora les dieux planétaires, prononça les syllabes licites d’un nom puissant et s’endormit. Presque immédiatement, il rêva d’un cœur qui battait.

Il le rêva actif, chaud, secret, de la grandeur d’un poing fermé, grenat dans la pénombre d’un corps humain encore sans visage ni sexe ; il le rêva avec un minutieux amour pendant quatorze nuits lucides. Chaque nuit, il le percevait avec une plus grande évidence. Il ne le touchait pas : il se bornait à l’attester, à l’observer, parfois à le corriger du regard. Il le percevait, le vivait du fond de multiples distances et sous de nombreux angles. La quatorzième nuit il frôla de l’index l’artère pulmonaire et puis tout le cœur, du dehors et du dedans. L’examen le satisfit. Délibérément, il ne rêva pas pendant une nuit : puis il reprit le cœur, invoqua le nom d’une planète et essaya de voir un autre des organes principaux. Avant un an, il en arriva au squelette, aux paupières. Imaginer les cheveux innombrables fut peut-être la tâche la plus difficile. Il rêva un homme entier, un jeune homme, mais celui-ci ne se dressait pas ni ne parlait ni ne pouvait ouvrir les yeux. Nuit après nuit, l’homme le rêvait endormi.

Dans les cosmogonies gnostiques les démiurges pétrissent un rouge Adam qui ne parvient pas à se mettre debout ; aussi inhabile et rude et élémentaire que cet Adam de poussière était l’Adam de rêve que les nuits du magicien avaient fabriqué. Un après-midi, l’homme détruisit presque toute son œuvre, mais il se repentit. (Il aurait mieux valu pour lui qu’il la détruisît.) Après avoir épuisé les vœux aux esprits de la terre et du fleuve, il se jeta aux pieds de l’effigie qui était peut-être un tigre et peut-être un poulain, et implora son secours inconnu. Ce crépuscule-là, il rêva de la statue. Il la rêva vivante, frémissante : ce n’était pas un atroce bâtard de tigre et de poulain, mais ces deux créatures véhémentes à la fois et aussi un taureau, une rose, une tempête. Ce dieu multiple lui révéla que son nom terrestre était Feu, que dans ce temple circulaire (et dans d’autres semblables) on lui avait offert des sacrifices et rendu un culte et qu’il animerait magiquement le fantôme rêvé, de sorte que toutes les créatures, excepté le Feu lui-même et le rêveur, le prendraient pour un homme en chair et en os. Il lui ordonna de l’envoyer, une fois instruit dans les rites, jusqu’à l’autre temple en ruine dont les pyramides persistent en aval, pour qu’une voix le glorifiât dans cet édifice désert. Dans le rêve de l’homme qui rêvait, le rêvé s’éveilla.

Le magicien exécuta ces ordres. Il consacra un délai (qui finalement embrassa deux ans) à lui découvrir les arcanes de l’univers et du culte du feu. Il souffrait intimement de se séparer de lui. Sous le prétexte de la nécessité pédagogique, il reculait chaque jour les heures consacrées au sommeil. Il refit aussi l’épaule droite, peut-être déficiente. Parfois, il était tourmenté par l’impression que tout cela était déjà arrivé… En général, ses jours étaient heureux ; en fermant les yeux il pensait : « Maintenant je serai avec mon fils. » Ou, plus rarement : « Le fils que j’ai engendré m’attend et n’existera pas si je n’y vais pas. »

Il l’accoutuma graduellement à la réalité. Une fois il lui ordonna de dresser un drapeau sur une cime lointaine. Le lendemain, le drapeau flottait sur la cime. Il essaya d’autres expériences analogues, de plus en plus audacieuses. Il comprit avec une certaine amertume que son enfant était prêt à naître – et peut-être impatient. Cette nuit-là il l’embrassa pour la première fois et l’envoya dans l’autre temple dont les vestiges blanchoient en aval, à un grand nombre de lieues de forêt inextricable et de marécage. Auparavant (pour qu’il ne sût jamais qu’il était un fantôme, pour qu’il se crût un homme comme les autres) il lui infusa l’oubli total de ses années d’apprentissage.

Sa victoire et sa paix furent ternies par l’ennui. Dans les crépuscules du soir et de l’aube, il se prosternait devant l’image de pierre, se figurant peut-être que son fils exécutait des rites identiques, dans d’autres ruines circulaires, en aval ; la nuit il ne rêvait pas, ou rêvait comme le font tous les hommes. Il percevait avec une certaine pâleur les sons et les formes de l’univers : le fils absent s’alimentait de ces diminutions de son âme. Le dessein de sa vie était comblé ; l’homme demeura dans une sorte d’extase. Au bout d’un temps que certains narrateurs de son histoire préfèrent calculer en années et d’autres en lustres, il fut réveillé à minuit par deux rameurs : il ne put voir leurs visages, mais ils lui parlèrent d’un magicien dans le temple du Nord, capable de marcher sur le feu et de ne pas se brûler. Le magicien se rappela brusquement les paroles du dieu. Il se rappela que de toutes les créatures du globe, le feu était la seule qui savait que son fils était un fantôme. Ce souvenir, apaisant tout d’abord, finit par le tourmenter. Il craignit que son fils ne méditât sur ce privilège anormal et découvrît  de quelque façon sa condition de pur simulacre. Ne pas être homme, être la projection du rêve d’un autre homme, quelle humiliation incomparable, quel vertige ! tout père s’intéresse aux enfants qu’il a procréés (qu’il a permis) dans une pure confusion ou dans le bonheur ; il est naturel que le magicien ait craint pour l’avenir de ce fils, pensé entraille par entraille et trait par trait, en mille et une nuits secrètes.

Le terme de ses réflexions fut brusque, mais il fut annoncé par quelques signes. D’abord (après une longue sécheresse) un nuage lointain sur une colline, léger comme un oiseau ; puis, vers le Sud, le ciel qui avait la couleur rose de la gencive des léopards ; puis les grandes fumées qui rouillèrent le métal des nuits ; ensuite la fuite panique des bêtes. Car ce qui était arrivé il y a bien des siècles se répéta. Les ruines du sanctuaire du dieu du feu furent détruites par le feu. Dans une aube sans oiseaux le magicien vit fondre sur les murs l’incendie concentrique. Un instant, il pensa se réfugier dans les eaux, mais il comprit aussitôt que la mort venait couronner sa vieillesse et l’absoudre de ses travaux. Il marcha sur les lambeaux de feu. Ceux-ci ne mordirent pas sa chair, ils le caressèrent et l’inondèrent sans chaleur et sans combustion. Avec soulagement, avec humiliation, avec terreur, il comprit que lui aussi était une apparence, qu’un autre était en train de le rêver.

 

 

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Jorge Luis Borges, La nuit des dons

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La nuit des dons

Nouvelle extraite du Livre de sable

 

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                 C’est dans l’ancien salon de thé de l’Aigle, rue Florida, à la hauteur de la rue Piedad, que nous entendîmes raconter l’histoire que voici.

On discutait du problème de la connaissance. L’un de nous évoqua la thèse platonicienne selon laquelle nous avons déjà tout connu dans un monde antérieur, de sorte que connaître c’est reconnaître ; mon père – je crois bien que c’est lui – déclara que Bacon prétendait que si apprendre c’est se souvenir, ignorer n’est en fait qu’avoir oublié. Un autre interlocuteur, un monsieur âgé, qui devait se sentir un peu perdu dans cette métaphysique, se résolut à prendre la parole. Il dit d’une voix lente et assurée :

- Je n’arrive pas à comprendre ce que sont exactement ces archétypes platoniciens. Qui peut se rappeler la première fois qu’il a vu la couleur jaune ou le noir, ou la première fois qu’il a discerné le goût d’un fruit car il était alors sans doute très jeune et il ne pouvait savoir qu’il inaugurait là une très longue série. Il y a certes des fois premières que personne n’oublie. Je pourrais vous raconter le souvenir que je garde d’une certaine nuit à laquelle je repense souvent, la nuit du 30 avril 1874.

Les vacances jadis étaient plus longues qu’aujourd’hui, mais je ne sais pourquoi nous nous étions attardés jusqu’à cette date dans la propriété de nos cousins, les Dorna, à quelques kilomètres de Lobos. À cette époque, l’un des péons, Rufino, m’initiait aux choses de la campagne. J’allais sur mes treize ans ; il était, lui, nettement plus âgé et il avait la réputation d’être un garçon plein d’allant. Il était adroit ; quand on jouait à se battre avec des bâtons durcis au feu, c’était toujours son adversaire qui se retrouvait avec le visage noirci. Un vendredi, il me proposa d’aller le lendemain soir nous distraire au village. J’acceptai, bien entendu, sans savoir très bien de quoi il s’agissait. Je le prévins que je ne savais pas danser ; il me répondit que la danse s’apprend facilement. Après le repas, vers sept heures et demie, nous sortîmes. Rufino était tiré à quatre épingles comme pour aller à une fête et il arborait un poignard en argent ; quant à moi, je n’avais pas emporté mon couteau par crainte des plaisanteries. Nous ne tardâmes pas à apercevoir les premières maisons. Vous n’avez jamais mis les pieds à Lobos ? Peu importe ; il n’y a pas un village de la province qui ne soit identique aux autres, jusque dans le fait de se croire différent. Mêmes rues de terre battue, mêmes ornières, mêmes maisons basses, comme pour donner plus d’importance à un homme à cheval. À un coin de rue, nous avons mis pied à terre devant une maison peinte en bleu clair ou en rose, portant cette inscription : L’Étoile. Attachés au piquet, il y avait plusieurs chevaux bien harnachés. La porte d’entrée, entrouverte, laissait passer un rai de lumière. Au fond du vestibule il y avait une grande pièce, avec des bancs de bois le long des murs et, entre les bancs, des portes sombres qui donnaient sur Dieu sait quoi. Un petit roquet à poil jaune vint en aboyant me faire fête. Il y avait pas mal de monde ; une demi-douzaine de femmes allaient et venaient en peignoirs à fleurs. Une dame respectable, entièrement vêtue de noir, me parut être la maîtresse de maison. Rufino la salua et lui dit :

— Je vous amène un nouvel ami, qui ne sait pas encore bien monter.

— Il apprendra vite, soyez sans crainte, répondit la dame. Je me sentis gêné. Pour détourner l’attention ou pour qu’on voie que j’étais un enfant, je me mis à jouer avec le chien, à l’extrémité de l’un des bancs. Des chandelles étaient allumées, fichées dans des bouteilles, sur une table de cuisine et je me souviens aussi d’un petit brasero dans un coin au fond de la pièce. Sur le mur blanchi à la chaux, en face de moi, il y avait une gravure représentant la Vierge de la Miséricorde.

Quelqu’un, entre deux plaisanteries, grattait une guitare, maladroitement. La timidité m’empêcha de refuser un verre de genièvre qui me mit la bouche en feu. Parmi les femmes il y en avait une qui me parut différente des autres. On l’appelait la Captive. Je lui trouvai un peu l’air d’une Indienne, mais ses traits étaient beaux comme un dessin et ses yeux très tristes. La tresse de ses cheveux lui arrivait à la ceinture. Rufino, qui s’aperçut que je la regardais, lui dit :

— Raconte encore l’histoire de l’attaque des Indiens, pour nous rafraîchir la mémoire.

La jeune fille se mit à parler comme si elle était seule et je compris d’une certaine façon qu’elle ne pouvait penser à rien d’autre et que ce qu’elle nous racontait là était la seule chose qui lui fût jamais arrivée dans la vie. Elle nous dit ceci :

— Quand on m’amena de Catamarca, j’étais très petite. Qu’est-ce que je pouvais savoir des attaques d’Indiens ? Dans l’estancia, on n’en parlait même pas, par peur. J’ai su peu à peu, comme un secret, que les Indiens pouvaient venir comme un orage, tuer les gens et voler les animaux. Ils emportaient les femmes à l’intérieur des terres et ils abusaient d’elles. Je me suis entêtée à ne pas le croire. Lucas, mon frère, qui fut par la suite tué à coups de lance, m’assurait que ce n’était que mensonges, mais quand une chose est vraie il suffit que quelqu’un la dise une seule fois pour qu’on sache aussitôt que c’est la vérité. Le gouvernement leur distribue de l’alcool, du tabac et du maté pour qu’ils se tiennent tranquilles, mais ils ont leurs sorciers très malins qui les conseillent. Sur un ordre du cacique, ils n’hésitent pas à foncer entre les fortins dispersés. À force d’y penser, j’avais presque envie qu’ils viennent et je ne cessais de regarder du côté où le soleil se couche. Je ne sais pas mesurer le temps qui passe, mais il y a eu des gelées et des étés, et des marquages de bétail et la mort du fils du contremaître avant que ne se produise l’invasion. C’était comme si le vent de la pampa les apportait. Moi j’avais vu une fleur de chardon et j’avais rêvé des Indiens. Cela s’est passé à l’aube. Les animaux l’ont su avant les gens, comme pour les tremblements de terre. Le bétail était inquiet et les oiseaux passaient et repassaient dans l’air. Nous avons couru regarder du côté où je regardais toujours.

— Qui les a prévenus ? demanda quelqu’un. La jeune fille, toujours comme si elle était très loin, répéta sa dernière phrase.

— Nous avons couru regarder du côté où je regardais toujours. On aurait dit que tout le désert s’était mis à marcher. À travers les barreaux de fer de la grille nous avons vu le nuage de poussière avant de voir les Indiens. Ils venaient nous attaquer. Ils tapaient sur leur bouche avec la main et poussaient de grands cris. À Santa Irene il y avait quelques longs fusils qui n’ont servi qu’à faire du bruit et à les exciter encore plus.

La Captive parlait comme on récite une prière, de mémoire, mais moi j’avais entendu dans la rue les Indiens du désert et leurs cris. Brusquement ils furent dans la pièce et ce fut comme s’ils entraient à cheval dans les chambres d’un rêve. C’était une bande d’ivrognes. Aujourd’hui, quand j’évoque la scène, je les vois très grands. Celui qui marchait en tête donna un coup de coude à Rufino, qui se trouvait près de la porte. Celui-ci pâlit et s’écarta. La dame, qui n’avait pas bougé de sa place, se leva et nous dit :

— C’est Juan Moreira(25).

Avec le temps, je ne sais plus si je me rappelle l’homme de cette nuit ou celui que je devais voir plus tard si souvent aux combats de coqs. Je pense à la tignasse et à la barbe noire de Podesta, mais aussi à un visage rouquin, grêlé de petite vérole. Le petit chien bondit joyeusement à sa rencontre. D’un coup de cravache Moreira l’envoya rouler au sol. Il tomba sur le dos et mourut en agitant ses pattes. C’est ici que commence pour de bon mon histoire.

Je gagnai sans bruit l’une des portes ; elle donnait sur un couloir étroit et un escalier. En haut, je me cachai dans une pièce obscure. En dehors du lit, qui était très bas, je ne sais quels autres meubles il pouvait y avoir. J’étais tout tremblant. En bas, les cris ne diminuaient pas et un bruit de verre brisé me parvint. J’entendis des pas de femme qui montaient et je vis une brève lumière. Puis la voix de la Captive m’appela comme dans un murmure.

— Moi je suis ici pour servir, mais seulement à des gens de paix. Approche-toi, je ne te ferai aucun mal.

Elle avait déjà ôté son peignoir. Je m’allongeai près d’elle et cherchai son visage avec mes mains. Je ne sais combien de temps passa. Il n’y eut pas un mot ni un baiser. Je lui défis sa tresse et jouai avec ses cheveux, qui étaient très lisses, et ensuite avec elle. Nous ne devions plus nous revoir et je ne sus jamais son nom. Une détonation nous fit sursauter. La Captive me dit :

— Tu peux sortir par l’autre escalier. C’est ce que je fis, et je me retrouvai dans la rue en terre battue. Il y avait clair de lune. Un sergent de la police, avec un fusil, la baïonnette au canon, surveillait le mur. Il rit et me dit :

— À ce que je vois, tu es de ceux qui se lèvent de bonne heure.

Je dus répondre quelque chose, mais il n’y prêta pas attention. Le long du mur un homme se laissait glisser. D’un bond, le sergent lui cloua sa lame d’acier dans le corps. L’homme roula au sol où il resta étendu sur le dos, gémissant et perdant son sang. Je me souvins du petit chien. Le sergent, pour l’achever une bonne fois, lui redonna un coup de baïonnette. Avec une sorte d’éclat de joie, il lui lança :

— Aujourd’hui, Moreira, ça t’aura servi à rien de prendre la fuite. De tous côtés accoururent les hommes en uniforme qui avaient cerné la maison, puis vinrent les voisins. Andrés Chirino eut du mal à extraire l’arme du corps. Tous voulaient lui serrer la main. Rufino dit en riant :

— Il a fini de crâner, ce dur !

J’allais de groupe en groupe, racontant aux gens ce que j’avais vu. Soudain, je me sentis très fatigué ; peut-être avais-je de la fièvre. Je m’éclipsai, j’allai chercher Rufino et nous rentrâmes. Nous chevauchions encore quand nous aperçûmes les blancheurs de l’aube. Plus que fatigué, je me sentais étourdi par un tel flot d’événements. »

— Par le grand fleuve de cette nuit-là, dit mon père.

L’autre acquiesça :

— C’est vrai.

Dans le bref espace de quelques heures j’avais connu l’amour et j’avais vu la mort. À tous les hommes il arrive que toute chose soit révélée ou, du moins, tout ce qu’il est donné à un homme de connaître, mais moi, c’est du jour au lendemain que ces deux choses essentielles me furent révélées. Les années passent, et j’ai si souvent raconté cette histoire que je ne sais plus très bien si c’est d’elle que je me souviens ou seulement des paroles avec lesquelles je la raconte. Peut-être en va-t-il de même pour la Captive avec son récit d’Indiens. Maintenant peu importe que ce soit moi ou un autre qui ait vu tuer Moreira.

 

 

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25 Héros d’un célèbre feuilleton policier de Eduardo Gutierrez et du drame lui aussi intitulé Juan Moreira, représenté par la compagnie théâtrale des frères Podesta.

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Jorge Luis Borges, L'autre

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L'autre

Nouvelle issue du recueil " Le livre de sable"

 

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                        Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison. Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le temps, peut-être, il le deviendra pour moi.

Je sais que ce fut presque atroce tant qu’il dura, et plus encore durant les nuits d’insomnie qui suivirent. Cela ne signifie pas que le récit que j’en ferai puisse émouvoir un tiers.

Il devait être dix heures du matin. Je m’étais allongé sur un banc face au fleuve Charles. À quelque cinq cents mètres sur ma droite il y avait un édifice élevé dont je ne sus jamais le nom. L’eau grise charriait de gros morceaux de glace. Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps. L’image millénaire d’Héraclite. J’avais bien dormi ; la veille, mon cours de l’après-midi était parvenu, je crois, à intéresser mes élèves. Alentour il n’y avait pas âme qui vive.

J’eus soudain l’impression (ce qui d’après les psychologues correspond à un état de fatigue) d’avoir déjà écu ce moment. À l’autre extrémité de mon banc, quelqu’un s’était assis. J’aurais préféré être seul, mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour ne pas paraître discourtois. L’autre s’était mis à siffloter. C’est alors que m’assaillit la première des anxiétés de cette matinée. Ce qu’il sifflait, ce qu’il essayait de siffler (je n’ai jamais eu beaucoup d’oreille) était la musique créole de La Tapera, d’Elias Régulés(7). Cet air me ramena à un patio, qui a disparu, et au souvenir d’Alvaro Melian Laflnur(8), qui est mort depuis si longtemps.

Puis vinrent les paroles. Celles du premier couplet. La voix n’était pas celle d’Alvaro, mais elle cherchait à ressembler à celle d’Alvaro. Je la reconnus avec horreur. Je m’approchai de lui et lui demandai :

— Monsieur, vous êtes Uruguayen ou Argentin ?

— Je suis Argentin, mais depuis 1914 je vis à Genève.

— Telle fut sa réponse. Il y eut un long silence. Je repris :

— Au numéro 17 de la rue Malagnou, en face de l’église russe ? Il me répondit que oui.

— En ce cas, lui dis-je résolument, vous vous appelez Jorge Luis Borges. Moi aussi je suis Jorge Luis Borges. Nous sommes en 1969, et dans la ville de Cambridge.

— Non, me répondit-il avec ma propre voix, un peu lointaine. Au bout d’un moment, il insista :

— Moi, je suis à Genève, sur un banc, à quelques pas du Rhône. Ce qui est étrange c’est que nous nous ressemblons, mais vous êtes bien plus âgé que moi, vous avez les cheveux gris. Je lui répondis :

— Je peux te prouver que je ne mens pas. Je vais te dire des choses qu’un inconnu ne pourrait pas savoir. À la maison, il y a un maté d’argent avec un pied en forme de serpent que notre arrière-grand-père a ramené du Pérou. Il y a aussi une cuvette d’argent qui pendait à l’arçon. Dans l’armoire de ta chambre il y a deux rangées de livres. Les trois volumes des Mille et Une Nuits de Lane, illustrés d’eaux-fortes et avec des notes en petits caractères entre les chapitres, le dictionnaire latin de Quicherat, la Germanie de Tacite en latin et dans la traduction de Gordon, un Don Quichotte de chez Garnier, les Tablas de Sangre de Rivera Indarte (9), avec une dédicace de l’auteur, le Sartus Resartus de Carlyle, une biographie d’Amiel et, caché derrière les autres, un livre broché sur les mœurs sexuelles des peuples balkaniques. Je n’ai pas oublié non plus une fin d’après-midi dans un premier étage de la place Dubourg.

— Dufour, corrigea-t-il.

— Parfaitement, Dufour. Cela te suffit ?

— Non, répondit-il. Ces preuves ne prouvent rien. Si je suis en train de vous rêver, il est naturel que vous sachiez ce que je sais. Votre catalogue prolixe est tout à fait vain. L’objection était juste. Je lui répondis :

— Si cette matinée et cette rencontre sont des rêves, chacun de nous deux doit penser qu’il est le rêveur. Peut-être cesserons-nous de rêver, peut-être non. Entre-temps nous sommes bien obligés d’accepter le rêve tout comme nous avons accepté l’univers et comme nous acceptons le fait d’avoir été engendrés, de regarder avec les yeux, de respirer.

— Et si le rêve se prolongeait ? dit-il avec anxiété.

Pour le calmer et me calmer moi-même, je feignis un aplomb qui assurément, me faisait défaut. Je lui dis :

— Mon rêve a déjà duré soixante-dix ans. En fin de compte, quand on se souvient, on ne peut se retrouver qu’avec soi-même. C’est ce qui est en train de nous arriver, à ceci près que nous sommes deux. Ne veux-tu pas savoir quelque chose de mon passé, qui est l’avenir qui t’attend ? Il acquiesça sans dire un mot. Je continuai, un peu perdu.

— Mère est en pleine forme, dans sa maison, au coin de Charcas et de Maipu, à Buenos Aires, mais Père est mort depuis une trentaine d’années. Il est mort d’une maladie de cœur. Une crise d’hémiplégie l’a emporté, sa main gauche posée sur sa main droite était comme la main d’un enfant sur celle d’un géant. Il est mort avec l’impatience de mourir, mais sans une plainte. Notre grand-mère était morte dans la même maison. Quelques jours avant la fin, elle nous avait fait venir auprès d’elle et elle nous avait dit : « Je suis une très vieille femme qui est en train de mourir très lentement. Que personne ne s’affole d’une chose aussi commune et aussi banale. » Norah, ta sœur, s’est mariée et a deux garçons. À propos, comment vont-ils à la maison ?

— Bien. Père, toujours avec ses plaisanteries contre la foi. Hier soir il nous a dit que Jésus était comme les gauchos qui ne veulent jamais se compromettre, et que c’est pour cela qu’il prêchait par paraboles.

Il hésita puis il me dit :

— Et vous ?

— Je ne sais pas le nombre de livres que tu écriras, mais je sais qu’il y en aura trop. Tu écriras des poésies qui te procureront un plaisir non partagé, et des contes de caractère fantastique. Tu donneras des cours comme ton père et comme tant d’autres personnes de notre famille.

Je fus heureux qu’il ne me demandât rien sur l’échec ou le succès de ces livres. Je repris, sur un autre ton :

— Pour ce qui est de l’Histoire… Il y a eu une autre guerre, presque entre les mêmes protagonistes. La France n’a pas tardé à capituler ; l’Angleterre et l’Amérique ont livré contre un dictateur allemand, qui s’appelait Hitler, la bataille cyclique de Waterloo. Vers 1946, Buenos Aires a engendré un nouveau Rosas un dictateur assez semblable à notre parent. En 1955, la province de Cordoba nous a sauvés, comme l’avait fait autrefois la province d’Entre-Rios. Aujourd’hui les choses vont mal. La Russie est en train de s’emparer de la planète ; l’Amérique, entravée par la superstition de la démocratie, ne se résout pas à être un empire. De jour en jour notre pays devient plus provincial. Plus provincial et plus suffisant, comme s’il refusait de voir. Je ne serais pas surpris que l’enseignement du latin soit remplacé par celui du guarani.

Je remarquai qu’il ne me prêtait guère attention. La peur élémentaire de l’impossible qui apparaît pourtant comme certain l’effrayait. Moi qui n’ai pas été père, j’éprouvai pour ce pauvre garçon, qui m’était plus intime que s’il eût été chair de ma chair, un élan d’amour. Je vis qu’il serrait un livre entre ses mains. Je lui demandai ce que c’était.

— Les Possédés ou, à mon sens, les Démons de Fedor Dostoïevski, me répliqua-t-il non sans vanité.

— Je l’ai pratiquement oublié. Comment est-ce ?

Dès que j’eus parlé, je compris que ma question était un blasphème.

— Le maître russe, trancha-t-il, a pénétré plus avant que quiconque dans les labyrinthes de l’âme slave.

Cette tentative de rhétorique me fit penser qu’il s’était rasséréné.

Je lui demandai quels autres livres de ce maître il avait parcourus. Il énuméra deux ou trois titres, dont Le Double. Je lui demandai si, en les lisant, il distinguait bien les personnages, comme chez Joseph Conrad, et s’il comptait poursuivre l’examen de l’œuvre complète.

— À vrai dire non, me répondit-il un peu surpris. Je lui demandai ce qu’il était en train d’écrire et il me dit qu’il préparait un recueil de vers qui s’intitulerait Hymnes rouges. Il avait également songé à l’appeler Rythmes rouges.

— Pourquoi pas ? lui dis-je. Tu peux alléguer de bons antécédents. Le vers d’azur de Ruben Dario(10) et la chanson grise de Verlaine.

Sans m’écouter, il m’expliqua que son livre chanterait la fraternité de tous les hommes. Le poète de notre temps ne saurait tourner le dos à son époque. Je demeurai pensif et lui demandai s’il se sentait véritablement frère de tous. Par exemple de tous les croquemorts, de tous les facteurs, de tous les scaphandriers, de tous ceux qui habitent à des numéros pairs, de tous les gens aphones, etc. Il me dit que son livre se référait à la grande masse des opprimés et des parias.

— Ta masse d’opprimés et de parias n’est, lui répondis-je, qu’une abstraction. Seuls les individus existent, si tant est que quelqu’un existe. L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui, a proclamé un certain Grec. Nous deux, sur ce banc de Genève ou de Cambridge, en sommes peut-être la preuve. Sauf dans les pages sévères de l’Histoire, les faits mémorables se passent de phrases mémorables. Un homme sur le point de mourir cherche à se rappeler une gravure entrevue dans son enfance ; les soldats qui vont monter à l’assaut parlent de la boue ou du sergent. Notre situation était unique et, à vrai dire, nous n’y étions pas préparés. Nous avons, fatalement, parlé de littérature ; je crains de n’avoir rien dit d’autre que ce que je dis d’habitude aux journalistes. Mon alter ego croyait à l’invention ou à la découverte de métaphores nouvelles ; moi, à celles qui correspondent à des affinités intimes et évidentes et que notre imagination a déjà acceptées. La vieillesse des hommes et le crépuscule, les rêves et la vie, le temps qui passe et l’eau. Je lui exposai mon opinion, qu’il exposerait dans un livre, des années plus tard. Il m’écoutait à peine. Soudain, il dit :

— Si vous avez été moi, comment expliquer que vous ayez oublié votre rencontre avec un monsieur âgé qui, en 1918, vous a dit que lui aussi était Borges ?

Je n’avais pas pensé à cette difficulté. Je lui répondis sans conviction :

— Peut-être le fait a-t-il été si étrange que j’ai tenté de l’oublier. Il risqua une timide question : — Comment se porte votre mémoire ?

Je compris que pour un garçon qui n’avait pas encore vingt ans, un homme de plus de soixante-dix ans était quasiment un mort. Je lui répondis :

— La plupart du temps elle ressemble à l’oubli, mais elle retrouve encore ce qu’on lui demande. J’apprends l’anglo-saxon et je ne suis pas le dernier de la classe. Notre conversation durait déjà depuis trop longtemps pour être un songe. Il me vint brusquement une idée.

— Je peux te prouver immédiatement, lui dis-je, que tu n’es pas en train de rêver de moi. Écoute bien ce vers que tu n’as jamais lu, que je sache. Lentement, je déclamai le vers célèbre :

 

L’hydre-univers tordant son corps écaillé d’astres.

 

Je sentis sa stupeur presque craintive. Il le répéta à voix basse en savourant chacun des mots resplendissants.

— C’est vrai, murmura-t-il. Je ne pourrai jamais, moi, écrire un tel vers.

Hugo nous avait réunis.

Auparavant, il avait répété avec ferveur, je m’en souviens maintenant, ce court poème où Walt Whitman se remémore une nuit partagée devant la mer et durant laquelle il avait été vraiment heureux.

— Si Whitman l’a chantée, observai-je, c’est parce qu’il la souhaitait et qu’elle n’eut pas lieu. Le poème est plus beau si nous devinons qu’il est l’expression d’un désir et non point le récit d’un fait.

Il me regarda un long moment.

— Vous le connaissez mal, s’écria-t-il. Whitman est incapable de mentir.

Un demi-siècle ne passe pas en vain. Au travers de cette conversation entre personnes de lectures mélangées et de goûts divers, je compris que nous ne pouvions pas nous comprendre. Nous étions trop différents et trop semblables. Nous ne pouvions nous prendre en défaut, ce qui rend le dialogue difficile. Chacun des deux était la copie caricaturale de l’autre. La situation était trop anormale pour durer beaucoup mus longtemps. Conseiller ou discuter était inutile, car son inévitable destin était d’être celui que je suis. Je me rappelai soudain une histoire de Coleridge. Quelqu’un rêve qu’il traverse le paradis et on lui donne une fleur comme preuve de son passage. Au réveil, la fleur est là. J’eus l’idée d’un artifice semblable.

— Écoute, lui dis-je, as-tu quelque argent sur toi ?

— Oui, me répondit-il. J’ai une vingtaine de francs. Ce soir j’invite Simon Jichlinski(11) au Crocodile.

— Dis à Simon qu’il exercera la médecine à Carroudge, et qu’il fera beaucoup de bien… Maintenant, donne-moi une de tes pièces. Il sortit trois pièces d’argent et quelque menue monnaie. Sans comprendre, il m’offrit l’une des grosses pièces. Je lui remis en échange l’un de ces imprudents billets américains qui ont des valeurs très diverses mais toujours la même taille. Il l’examina avec avidité.

— Ce n’est pas possible, s’écria-t-il. Il est daté de 1964 !

Quelques mois plus tard, on m’apprit que les billets de banque n’étaient jamais datés.

— Tout ceci tient du miracle, parvint-il à dire, et les miracles font peur. Les gens qui furent témoins de la résurrection de Lazare ont dû en garder un souvenir horrifié.

Nous n’avons pas changé, pensai-je. Toujours les références livresques. Il déchira le billet en petits morceaux et rempocha sa pièce. J’avais eu l’intention de la jeter dans le fleuve. La trajectoire de la monnaie d’argent se perdant dans le fleuve d’argent eût illustré mon récit d’une image frappante, mais le sort en avait décidé autrement. Je répondis que le surnaturel, s’il se produit deux fois, cesse d’être terrifiant. Je lui proposai de nous revoir le lendemain, sur ce même banc situé à la fois dans deux époques et dans deux endroits. Il accepta d’emblée et me dit, sans regarder sa montre, qu’il était en retard. Nous mentions tous les deux et chacun de nous savait que son interlocuteur mentait. Je lui dis qu’on allait venir me chercher.

— Vous chercher ?

— Oui. Quand tu auras mon âge, tu auras perdu presque complètement la vue. Tu ne verras que du jaune, des ombres et des lumières. Ne t’inquiète pas. La cécité progressive n’est pas une chose tragique. C’est comme un soir d’été qui tombe lentement.

Nous nous sommes quittés sans que nos corps se soient effleurés. Le lendemain je n’allai pas au rendez-vous. L’autre non plus, probablement. J’ai beaucoup réfléchi à cette rencontre que je n’ai racontée à personne. Je crois en avoir trouvé la clef. La rencontre fut réelle, mais l’autre bavarda avec moi en rêve et c’est pourquoi il a pu m’oublier ; moi, j’ai parlé avec lui en état de veille et son souvenir me tourmente encore. L’autre rêva de moi, mais sans rigueur. Il rêva, je le comprends maintenant, l’impossible date sur le dollar.

 

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7 Elias Régulés. Poète Uruguayen né en 1860 à Montevideo, auteur de Versos criollos (1915). 8 Alvaro Melian Lafinur. Cousin uruguayen du père de Borges, né en 1889. Ce poète mineur devait devenir membre de l’Académie eue des Lettres en 1936. Il joua un rôle très important dans l’éducation du jeune Borges.

9 José Rivera Indarte (1814-1845). Proscrit argentin de la génération de 1837, qui émigra en Uruguay pour fuir la tyrannie de Rosas.

10 Ruben Dario (1867-1916). Célèbre écrivain hispano-américain, rénovateur de la poésie. Il est l’auteur de Azul (1888), Prosas profanas (1896), Cantos de vida y esperanza (1905).

11Ami genevois de Borges dès son premier séjour durant la guerre de 1914-1918.

Jorge Luis Borges, La biblioteca de Babel (dans sa langue d'origine)

J300orge Luis Borges copie

 

Jorge Luis Borges

Argentine

(Buenos Aires 1899 – Genève 1986)

Ses ouvrages du domaine de l’essai et de la nouvelle sont considérés comme des classiques du 20ième siècle.

 

La Biblioteca de Babel

 

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                          El universo (que otros llaman la Biblioteca) se compone de un número indefinido, y tal vez infinito, de galerías hexagonales, con vastos pozos de ventilación en el medio, cercados por barandas bajísimas. Desde cualquier hexágono, se ven los pisos inferiores y superiores: interminablemente. La distribución de las galerías es invariable. Veinte anaqueles, a cinco largos anaqueles por lado, cubren todos los lados menos dos; su altura, que es la de los pisos, excede apenas la de un bibliotecario normal. Una de las caras libres da a un angosto zaguán, que desemboca en otra galería, idéntica a la primera y a todas. A izquierda y a derecha del zaguán hay dos gabinetes minúsculos. Uno permite dormir de pie; otro, satisfacer las necesidades fecales. Por ahí pasa la escalera espiral, que se abisma y se eleva hacia lo remoto. En el zaguán hay un espejo, que fielmente duplica las apariencias. Los hombres suelen inferir de ese espejo que la Biblioteca no es infinita (si lo fuera realmente ta qué esa duplicación ilusoria?); yo prefiero soñar que las superficies bruñidas figuran y prometen el infinito... La luz procede de unas frutas esféricas que llevan el nombre de lámparas. Hay dos en cada hexágono: transversales. La luz que emiten es insuficiente, incesante.

Como todos los hombres de la Biblioteca, he viajado en mi juventud; he peregrinado en busca de un libro, acaso del catálogo de catálogos; ahora que mis ojos casi no pueden descifrar lo que escribo, me preparo a morir a unas pocas leguas del hexágono en que nací. Muerto, no faltarán manos piadosas que me tiren por la baranda; mi sepultura será el aire insondable: mi cuerpo se hundirá largamente y se corromperá y disolverá en el viento engendrado por la caída, que es infinita. Yo afirmo que la Biblioteca es interminable. Los idealistas arguyen que las salas hexagonales son una forma necesaria del espacio absoluto o, por lo menos, de nuestra intuición del espacio. Razonan que es inconcebible una sala triangular o pentagonal. (Los místicos pretenden que el éxtasis les revela una cámara circular con un gran libro circular de lomo continuo, que da toda la vuelta de las paredes; pero su testimonio es sospechoso; sus palabras, oscuras. Ese libro cíclico es Dios.) Básteme, por ahora, repetir el dictamen clásico: «La Biblioteca es una esfera cuyo centro cabal es cualquier hexágono, cuya circunferencia es inaccesible». 

A cada uno de los muros de cada hexágono corresponden cinco anaqueles; cada anaquel encierra treinta y dos libros de formato uniforme; cada libro es de cuatrocientas diez páginas; cada página, de cuarenta renglones, cada renglón, de unas ochenta letras de color negro. También hay letras en el dorso de cada libro; esas letras no indican o prefiguran lo que dirán las páginas. Sé que esa inconexión, alguna vez, pareció misteriosa. Antes de resumir la solución (cuyo descubrimiento, a pesar de sus trágicas proyecciones, es quizá el hecho capital de la historia) quiero rememorar algunos axiomas.

El primero: La Biblioteca existe ab aeterno. De esa verdad cuyo corolario inmediato es la eternidad futura del mundo, ninguna mente razonable puede dudar. El hombre, el imperfecto bibliotecario, puede ser obra del azar o de los demiurgos malévolos; el universo, con su elegante dotación de anaqueles, de tomos enigmáticos, de infatigables escaleras para el viajero y de letrinas para el bibliotecario sentado, sólo puede ser obra de un dios. Para percibir la distancia que hay entre lo divino y lo humano, basta comparar estos rudos símbolos trémulos que mi falible mano garabatea en la tapa de un libro, con las letras orgánicas del interior: puntuales, delicadas, negrísimas, inimitablemente simétricas.

El segundo: «El número de símbolos ortográficos es veinticinco».1 Esa comprobación permitió, hace trescientos años, formular una teoría general de la Biblioteca y resolver satisfactoriamente el problema que ninguna conjetura había descifrado: la naturaleza informe y caótica de casi todos los libros. Uno, que mi padre vio en un hexágono del circuito quince noventa y cuatro, constaba de las letras MCV perversamente repetidas desde el renglón primero hasta el último. Otro (muy consultado en esta zona) es un mero laberinto de letras, pero la página penúltima dice «Oh tiempo tus pirámides». Ya se sabe: por una línea razonable o una recta noticia hay leguas de insensatas cacofonías, de fárragos verbales y de incoherencias. (Yo sé de una región cerril cuyos bibliotecarios repudian la supersticiosa y vana costumbre de buscar sentido en los libros y la equiparan a la de buscarlo en los sueños o en las líneas caóticas de la mano... Admiten que los inventores de la escritura imitaron los veinticinco símbolos naturales, pero sostienen que esa aplicación es casual y que los libros nada significan en sí. Ese dictamen, ya veremos, no es del todo falaz.)

Durante mucho tiempo se creyó que esos libros impenetrables correspondían a lenguas pretéritas o remotas. Es verdad que los hombres más antiguos, los primeros bibliotecarios, usaban un lenguaje asaz diferente del que hablamos ahora; es verdad que unas millas a la derecha la lengua es dialectal y que noventa pisos más arriba, es incomprensible. Todo eso, lo repito, es verdad, pero cuatrocientas diez páginas de inalterable MCV no pueden corresponder a ningún idioma, por dialectal o rudimentario que sea. Algunos insinuaron que cada letra podía influir en la subsiguiente y que el valor de MCV en la tercera línea de la página 71 no era el que puede tener la misma serie en otra posición de otra página, pero esa vaga tesis no prosperó. Otros pensaron en criptografías; universalmente esa conjetura ha sido aceptada, aunque no en el sentido en que la formularon sus inventores.

Hace quinientos años, el jefe de un hexágono superior2 dio con un libro tan confuso como los otros, pero que tenía casi dos hojas de líneas homogéneas. Mostró su hallazgo a un descifrador ambulante, que le dijo que estaban redactadas en portugués; otros le dijeron que en yiddish. Antes de un siglo pudo establecerse el idioma: un dialecto samoyedo-lituano del guaraní, con inflexiones de árabe clásico. También se descifró el contenido: nociones de análisis combinatorio, ilustradas por ejemplos de variaciones con repetición ilimitada. Esos ejemplos permitieron que un bibliotecario de genio descubriera la ley fundamental de la Biblioteca. Este pensador observó que todos los libros, por diversos que sean, constan de elementos iguales: el espacio, el punto, la coma, las veintidós letras del alfabeto. También alegó un hecho que todos los viajeros han confirmado: «No hay, en la vasta Biblioteca, dos libros idénticos». De esas premisas incontrovertibles dedujo que la Biblioteca es total y que sus anaqueles registran todas las posibles combinaciones de los veintitantos símbolos ortográficos (número, aunque vastísimo, no infinito) o sea todo lo que es dable expresar: en todos los idiomas. Todo: la historia minuciosa del porvenir, las autobiografías de los arcángeles, el catálogo fiel de la Biblioteca, miles y miles de catálogos falsos, la demostración de la falacia de esos catálogos, la demostración de la falacia del catálogo verdadero, el evangelio gnóstico de Basílides, el comentario de ese evangelio, el comentario del comentario de ese evangelio, la relación verídica de tu muerte, la versión de cada libro a todas las lenguas, las interpolaciones de cada libro en todos los libros.

Cuando se proclamó que la Biblioteca abarcaba todos los libros, la primera impresión fue de extravagante felicidad. Todos los hombres se sintieron señores de un tesoro intacto y secreto. No había problema personal o mundial cuya elocuente solución no existiera: en algún hexágono. El universo estaba justificado, el universo bruscamente usurpó las dimensiones ilimitadas de la esperanza. En aquel tiempo se habló mucho de las Vindicaciones: libros de apología y de profecía, que para siempre vindicaban los actos de cada hombre del universo y guardaban arcanos prodigiosos para su porvenir. Miles de codiciosos abandonaron el dulce hexágono natal y se lanzaron escaleras arriba, urgidos por el vano propósito de encontrar su Vindicación. Esos peregrinos disputaban en los corredores estrechos, proferían oscuras maldiciones, se estrangulaban en las escaleras divinas, arrojaban los libros engañosos al fondo de los túneles, morían despeñados por los hombres de regiones remotas. Otros se enloquecieron... Las Vindicaciones existen (yo he visto dos que se refieren a personas del porvenir, a personas acaso no imaginarias) pero los buscadores no recordaban que la posibilidad de que un hombre encuentre la suya, o alguna pérfida variación de la suya, es computable en cero.

También se esperó entonces la aclaración de los misterios básicos de la humanidad: el origen de la Biblioteca y del tiempo. Es verosímil que esos graves misterios puedan explicarse en palabras: si no basta el lenguaje de los filósofos, la multiforme Biblioteca habrá producido el idioma inaudito que se requiere y los vocabularios y gramáticas de ese idioma. Hace ya cuatro siglos que los hombres fatigan los hexágonos... Hay buscadores oficiales, inquisidores. Yo los he visto en el desempeño de su función: llegan siempre rendidos; hablan de una escalera sin peldaños que casi los mató; hablan de galerías y de escaleras con el bibliotecario; alguna vez, toman el libro más cercano y lo hojean, en busca de palabras infames. Visiblemente, nadie espera descubrir nada.

A la desaforada esperanza, sucedió, como es natural, una depresión excesiva. La certidumbre de que algún anaquel en algún hexágono encerraba libros preciosos y de que esos libros preciosos eran inaccesibles, pareció casi intolerable. Una secta blasfema sugirió que cesaran las buscas y que todos los hombres barajaran letras y símbolos, hasta construir, mediante un improbable don del azar, esos libros canónicos. Las autoridades se vieron obligadas a promulgar órdenes severas. La secta desapareció, pero en mi niñez he visto hombres viejos que largamente se ocultaban en las letrinas, con unos discos de metal en un cubilete prohibido, y débilmente remedaban el divino desorden.

Otros, inversamente, creyeron que lo primordial era eliminar las obras inútiles. Invadían los hexágonos, exhibían credenciales no siempre falsas, hojeaban con fastidio un volumen y condenaban anaqueles enteros: a su furor higiénico, ascético, se debe la insensata perdición de millones de libros. Su nombre es execrado, pero quienes deploran los «tesoros» que su frenesí destruyó, negligen dos hechos notorios. Uno: la Biblioteca es tan enorme que toda reducción de origen humano resulta infinitesimal. Otro: cada ejemplar único, irreemplazable, pero (como la Biblioteca es total) hay siempre varios centenares de miles de facsímiles imperfectos: de obras que no difieren sino por una letra o por una coma. Contra la opinión general, me atrevo a suponer que las consecuencias de las depredaciones cometidas por los Purificadores, han sido exageradas por el horror que esos fanáticos provocaron. Los urgía el delirio de conquistar los libros del Hexágono Carmesí: libros de formato menor que los naturales; omnipotentes, ilustrados y mágicos.

También sabemos de otra superstición de aquel tiempo: la del Hombre del Libro. En algún anaquel de algún hexágono (razonaron los hombres) debe existir un libro que sea la cifra y el compendio perfecto de todos los demás: algún bibliotecario lo ha recorrido y es análogo a un dios. En el lenguaje de esta zona persisten aún vestigios del culto de ese funcionario remoto. Muchos peregrinaron en busca de Él. Durante un siglo fatigaron en vano los más diversos rumbos. ¿Cómo localizar el venerado hexágono secreto que lo hospedaba? Alguien propuso un método regresivo: Para localizar el libro A, consultar previamente un libro B que indique el sitio de A; para localizar el libro B, consultar previamente un libro C, y así hasta lo infinito... En aventuras de ésas, he prodigado y consumado mis años. No me parece inverosímil que en algún anaquel del universo haya un libro total;1 ruego a los dioses ignorados que un hombre -¡uno solo, aunque sea, hace miles de años!- lo haya examinado y leído. Si el honor y la sabiduría y la felicidad no son para mí, que sean para otros. Que el cielo exista, aunque mi lugar sea el infierno. Que yo sea ultrajado y aniquilado, pero que en un instante, en un ser, Tu enorme biblioteca se justifique.

Afirman los impíos que el disparate es normal en la Biblioteca y que lo razonable (y aun la humilde y pura coherencia) es una casi milagrosa excepción. Hablan (lo sé) de «la Biblioteca febril, cuyos azarosos volúmenes corren el incesante albur de cambiarse en otros y que todo lo afirman, lo niegan y lo confunden como una divinidad que delira». Esas palabras, que no sólo denuncian el desorden sino que lo ejemplifican también, notoriamente prueban su gusto pésimo y su desesperada ignorancia. En efecto, la Biblioteca incluye todas las estructuras verbales, todas las variaciones que permiten los veinticinco símbolos ortográficos, pero no un solo disparate absoluto. Inútil observar que el mejor volumen de los muchos hexágonos que administro se titula Trueno peinado, y otro El calambre de yeso y otro Axaxaxas mlö. Esas proposiciones, a primera vista incoherentes, sin duda son capaces de una justificación criptográfica o alegórica; esa justificación es verbal y, ex hypothesi, ya figura en la Biblioteca. No puedo combinar unos caracteres

 

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que la divina Biblioteca no haya previsto y que en alguna de sus lenguas secretas no encierren un terrible sentido. Nadie puede articular una sílaba que no esté llena de ternuras y de temores; que no sea en alguno de esos lenguajes el nombre poderoso de un dios. Hablar es incurrir en tautologías. Esta epístola inútil y palabrera ya existe en uno de los treinta volúmenes de los cinco anaqueles de uno de los incontables hexágonos -y también su refutación. (Un número n de lenguajes posibles usa el mismo vocabulario; en algunos, el símbolo biblioteca admite la correcta definición «ubicuo y perdurable sistema de galerías hexagonales», pero biblioteca es «pan» o «pirámide» o cualquier otra cosa, y las siete palabras que la definen tienen otro valor. Tú, que me lees, ¿estás seguro de entender mi lenguaje?)

La escritura metódica me distrae de la presente condición de los hombres. La certidumbre de que todo está escrito nos anula o nos afantasma. Yo conozco distritos en que los jóvenes se prosternan ante los libros y besan con barbarie las páginas, pero no saben descifrar una sola letra. Las epidemias, las discordias heréticas, las peregrinaciones que inevitablemente degeneran en bandolerismo, han diezmado la población. Creo haber mencionado los suicidios, cada año más frecuentes. Quizá me engañen la vejez y el temor, pero sospecho que la especie humana -la única- está por extinguirse y que la Biblioteca perdurará: iluminada, solitaria, infinita, perfectamente inmóvil, armada de volúmenes preciosos, inútil, incorruptible, secreta. Acabo de escribir infinita. No he interpolado ese adjetivo por una costumbre retórica; digo que no es ilógico pensar que el mundo es infinito. Quienes lo juzgan limitado, postulan que en lugares remotos los corredores y escaleras y hexágonos pueden inconcebiblemente cesar -lo cual es absurdo-. Quienes lo imaginan sin límites, olvidan que los tiene el número posible de libros. Yo me atrevo a insinuar esta solución del antiguo problema: La Biblioteca es ilimitada y periódica. Si un eterno viajero la atravesara en cualquier dirección, comprobaría al cabo de los siglos que los mismos volúmenes se repiten en el mismo desorden (que, repetido, sería un orden: el Orden). Mi soledad se alegra con esa elegante esperanza.1

 

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1941, Mar del Plata

 

1 El manuscrito original no contiene guarismos o mayúsculas. La puntuación ha sido limitada a la coma y al punto. Esos dos signos, el espacio y las veintidós letras del alfabeto son los veinticinco símbolos suficientes que enumera el desconocido. (Nota del Editor.) 2 Antes, por cada tres hexágonos había un hombre. El suicidio y las enfermedades pulmonares han destruido esa proporción. Memoria de indecible melancolía: a veces he viajado muchas noches por corredores y escaleras pulidas sin hallar un solo bibliotecario.

1 Lo repito: basta que un libro sea posible para que exista. Sólo está excluido lo imposible. Por ejemplo: ningún libro es también una escalera, aunque sin duda hay libros que discuten y niegan y demuestran esa posibilidad y otros cuya estructura corresponde a la de una escalera.

1 Letizia Álvarez de Toledo ha observado que la vasta Biblioteca es inútil; en rigor, bastaría un solo volumen, de formato común, impreso en cuerpo nueve o en cuerpo diez, que constara de un número infinito de hojas infinitamente delgadas. (Cavalieri a principios del siglo XVII, dijo que todo cuerpo sólido es la superposición de un número infinito de planos.) El manejo de ese vademecum sedoso no sería cómodo: cada hoja aparente se desdoblaría en otras análogas; la inconcebible hoja central no tendría revés.

Jorge Luis Borges, La bibliothèque de Babel

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Jorge Luis Borges

La Bibliothèque de Babel

 

 

Extrait de : Fictions

By this art you may contemplate the variation of the 23 letters...

The Anatomy of Melancholy, part 2, sect. Il, mem. IV.

 

                         L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L’un permet de dormir debout ; l’autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l’escalier en colimaçon, qui s’abîme et s’élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n’est pas infinie ; si elle l’était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ? Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l’infini et pour le promettre...Des sortes de puits sphériques appelés lampes assurent l’éclairage. Au nombre de deux par hexagone et placés transversalement, ces globes émettent une lumière insuffisante, incessante.

Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j’ai voyagé dans ma jeunesse ; j’ai effectué des pèlerinages à la recherche d’un livre et peut-être du catalogue des catalogues ; maintenant que mes yeux sont à peine capables de déchiffrer ce que j’écris, je me prépare à mourir à quelques courtes lieues de l’hexagone où je naquis. Mort, il ne manquera pas de mains pieuses pour me jeter par-dessus la balustrade : mon tombeau sera l’air insondable ; mon corps s’enfoncera longuement, se corrompra, se dissoudra dans le vent engendré par la chute, qui est infinie. Car j’affirme que la bibliothèque est interminable. Pour les idéalistes, les salles hexagonales sont une forme nécessaire de l’espace absolu, ou du moins de notre intuition de l’espace ; ils estiment qu’une salle triangulaire ou pentagonale serait inconcevable. Quant aux mystiques, ils prétendent que l’extase leur révèle une chambre circulaire avec un grand livre également circulaire à dos continu, qui fait le tour complet des murs ; mais leur témoignage est suspect, leurs paroles obscures : ce livre cyclique, c’est Dieu... Qu’il me suffise, pour le moment, de redire la sentence classique : la Bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible.

Chacun des murs de chaque hexagone porte cinq étagères ; chaque étagère comprend trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre a quatre cent dix pages ; chaque page, quarante lignes, et chaque ligne, environ quatre-vingts caractères noirs. Il y a aussi des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n’indiquent ni ne préfigurent ce que diront les pages : incohérence qui, je le sais, a parfois paru mystérieuse. Avant de résumer la solution (dont la découverte, malgré ses tragiques projections, est peut-être le fait capital de l’histoire) je veux rappeler quelques axiomes.

Premier axiome : la Bibliothèque existe ad aeterno. De cette vérité dont le corollaire immédiat est l’éternité future du monde, aucun esprit raisonnable ne peut douter. Il se peut que l’homme, que l’imparfait Bibliothécaire, soit l’œuvre du hasard ou de démiurges malveillants ; l’univers, avec son élégante provision d’étagères, de tomes énigmatiques, d’infatigables escaliers pour le voyageur et de latrines pour le bibliothécaire assis, ne peut être que l’œuvre d’un dieu. Pour mesurer la distance qui sépare le divin de l’humain, il suffit de comparer ces symboles frustes et vacillants que ma faillible main va griffonnant sur la couverture d’un livre, avec les lettres organiques de l’intérieur, ponctuelles, délicates, d’un noir profond, inimitablement symétriques.

Deuxième axiome : "Le nombre des symboles orthographiques est vingt-cinq [1]". Ce fut cette observation qui permit, il y a quelque trois cents ans, de formuler une théorie générale de la Bibliothèque, et de résoudre de façon satisfaisante le problème que nulle conjecture n’avait pu déchiffrer : la nature informe et chaotique de presque tous les livres. L’un de ceux-ci, que mon père découvrit dans un hexagone du circuit quinze quatre-vingt-quatorze, comprenait les seules lettres M C V perversement répétées de la première ligne à la dernière. Un autre (très consulté dans ma zone) est un pur labyrinthe de lettres, mais à l’avant-dernière page on trouve cette phrase : Ô temps tes pyramides. Il n’est plus permis de l’ignorer : pour une ligne raisonnable, pour un renseignement exact, il y a des lieues et des lieues de cacophonies insensées, de galimatias et d’incohérences. (Je connais un district barbare où les bibliothécaires répudient comme superstitieuse et vaine l’habitude de chercher aux livres un sens quelconque, et la comparent à celle d’interroger les rêves ou les lignes chaotiques de la main... Ils admettent que les inventeurs de l’écriture ont imité les vingt-cinq symboles naturels, mais ils soutiennent que cette application est occasionnelle et que les livres ne veulent rien dire par eux-mêmes. Cette opinion, nous le verrons, n’est pas absolument fallacieuse.)

Pendant longtemps, on crut que ces livres impénétrables répondaient à des idiomes oubliés ou reculés. Il est vrai que les hommes les plus anciens, les premiers bibliothécaires, se servaient d’une langue toute différente de celle que nous parlons maintenant ; il est vrai que quelques dizaines de milles à droite la langue devient dialectale, et quatre-vingt-dix étages plus haut, incompréhensible. Tout cela, je le répète, est exact, mais quatre cent dix pages d’inaltérables M C V ne pouvaient correspondre à aucune langue, quelque dialectale ou rudimentaire qu’elle fût. D’aucuns insinuèrent que chaque lettre pouvait influer sur la suivante et que la valeur de M C V à la troisième ligne de la page 71 n’était pas celle de ce groupe à telle autre ligne d’une autre page ; mais cette vague proposition ne prospéra point. D’autres envisagèrent qu’il s’agit de cryptographies ; c’est cette hypothèse qui a fini par prévaloir et par être universellement acceptée, bien que dans un sens différent du primitif.

Il y a cinq cents ans, le chef d’un hexagone supérieur [2] mit la main sur un livre aussi confus que les autres, mais qui avait deux pages, ou peu s’en faut, de lignes homogènes et vraisemblablement lisibles. Il montra sa trouvaille à un déchiffreur ambulant, qui lui dit qu’elles étaient rédigées en portugais ; d’autres prétendirent que c’était du yiddish. Moins d’un siècle plus tard, l’idiome exact était établi : il s’agissait d’un dialecte lituanien du guarani, avec des inflexions d’arabe classique. Le contenu fut également déchiffré : c’étaient des notions d’analyse combinatoire, illustrées par des exemples de variables à répétition constante. Ces exemples permirent à un bibliothécaire de génie de découvrir la loi fondamentale de la Bibliothèque. Ce penseur observa que tous les livres, quelque divers qu’ils soient, comportent des éléments égaux : l’espace, le point, la virgule, les vingt-deux lettres de l’alphabet. Il fit également état d’un fait que tous les voyageurs ont confirmé : il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques. De ces prémisses incontroversables il déduisit que la Bibliothèque est totale, et que ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c’est-à-dire tout ce qu’il est possible d’exprimer, dans toutes les langues. Tout : l’histoire minutieuse de l’avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l’évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le fait véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres ; le traité que Bède put écrire (et n’écrivit pas) sur la mythologie des Saxons, ainsi que les livres perdus de Tacite.

Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant. Tous les hommes se sentirent maîtres d’un essor intact et secret. Il n’y avait pas de problème personnel ou mondial dont l’éloquente solution n’existât quelque part : dans quelque hexagone. L’univers se trouvait justifié, l’univers avait brusquement conquis les dimensions illimitées de l’espérance. En ce temps-là, il fut beaucoup parlé des Justifications : livres d’apologie et de prophétie qui justifiaient à jamais les actes de chaque homme et réservaient à son avenir de prodigieux secrets. Des milliers d’impatients abandonnèrent le doux hexagone natal et se ruèrent à l’assaut des escaliers, poussés par l’illusoire dessein de trouver leur Justification. Ces pèlerins se disputaient dans les étroits couloirs, proféraient d’obscures malédictions, s’étranglaient entre eux dans les escaliers divins, jetaient au fond des tunnels les livres trompeurs, périssaient précipités par les hommes des régions reculées. D’autres perdirent la raison... Il n’est pas niable que les Justifications existent (j’en connais moi-même deux qui concernent des personnages futurs, des personnages non imaginaires, peut-être), mais les chercheurs ne s’avisaient pas que la probabilité pour un homme de trouver la sienne, ou même quelque perfide variante de la sienne, approche de zéro.

On espérait aussi, vers la même époque, l’éclaircissement des mystères fondamentaux de l’humanité : l’origine de la Bibliothèque et du Temps. Il n’est pas invraisemblable que ces graves mystères puissent s’expliquer à l’aide des seuls mots humains : si la langue des philosophes ne suffit pas, la multiforme Bibliothèque aura produit la langue inouïe qu’il y faut, avec les vocabulaires et les grammaires de cette langue. Voilà déjà quatre siècles que les hommes, dans cet espoir, fatiguent les hexagones... Il y a des chercheurs officiels, des inquisiteurs. Je les ai vus dans l’exercice de leur fonction : ils arrivent toujours harassés ; ils parlent d’un escalier sans marches qui manqua leur rompre le cou, ils parlent de galeries et de couloirs avec le bibliothécaire ; parfois, ils prennent le livre le plus proche et le parcourent, en quête de mots infâmes. Visiblement, aucun d’eux n’espère rien découvrir.

A l’espoir éperdu succéda, comme il est naturel, une dépression excessive. La certitude que quelque étagère de quelque hexagone enfermait des livres précieux, et que ces livres précieux étaient inaccessibles, sembla presque intolérable. Une secte blasphématoire proposa d’interrompre les recherches et de mêler lettres et symboles jusqu’à ce qu’on parvînt à reconstruire, moyennant une faveur imprévue du hasard, ces livres canoniques. Les autorités se virent obligées à promulguer des ordres sévères. La secte disparut ; mais dans mon enfance j’ai vu de vieux hommes qui longuement se cachaient dans les latrines avec de petits disques de métal au fond d’un cornet prohibé, et qui faiblement singeaient le divin désordre.

D’autres, en revanche, estimèrent que l’essentiel était d’éliminer les œuvres inutiles. Ils envahissaient les hexagones, exhibant des permis quelquefois authentiques, feuilletaient avec ennui un volume et condamnaient des étagères entières : c’est à leur fureur hygiénique, ascétique, que l’on doit la perte insensée de millions de volumes. Leur nom est explicablement exécré, mais ceux qui pleurent sur les " trésors " anéantis par leur frénésie négligent deux faits notoires. En premier lieu, la Bibliothèque est si énorme que toute mutilation d’origine humaine ne saurait être qu’infinitésimale. En second lieu, si chaque exemplaire est unique et irremplaçable, il y a toujours, la Bibliothèque étant totale, plusieurs centaines de milliers de fac-similés presque parfaits qui ne diffèrent du livre correct que par une lettre ou par une virgule. Contre l’opinion générale, je me permets de supposer que les conséquences des déprédations commises par les Purificateurs ont été exagérées par l’horreur qu’avait soulevée leur fanatisme. Ils étaient habités par le délire de conquérir les livres chimériques de l’Hexagone Cramoisi : livres de format réduit, tout-puissants, illustrés et magiques.

Une autre superstition de ces âges est arrivée jusqu’à nous : celle de l’Homme du Livre. Sur quelque étagère de quelque hexagone, raisonnait-on, il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres : il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de ce livre et qui est semblable à un dieu. Dans la langue de cette zone persistent encore des traces du culte voué à ce lointain fonctionnaire. Beaucoup de pèlerinages s’organisèrent à sa recherche, qui un siècle durant battirent vainement les plus divers horizons. Comment localiser le vénérable et secret hexagone qui l’abritait ? Une méthode rétrograde fut proposée : pour localiser le livre A, on consulterait au préalable le livre B qui indiquerait la place de A ; pour localiser le livre B, on consulterait au préalable le livre C, et ainsi jusqu’à l’infini... C’est en de semblables aventures que j’ai moi-même prodigué mes forces, usé mes ans. Il est certain que dans quelque étagère de l’univers ce livre total doit exister [3] ; je supplie les dieux ignorés qu’un homme – ne fût-ce qu’un seul, il y a des milliers d’années – l’ait eu entre les mains, l’ait lu. Si l’honneur, la sagesse et la joie ne sont pas pour moi, qu’ils soient pour d’autres. Que le ciel existe, même si ma place est l’enfer. Que je sois outragé et anéanti, pourvu qu’en un être, en un instant, Ton énorme Bibliothèque se justifie.

Les impies affirment que le non-sens est la règle dans la Bibliothèque et que les passages raisonnables, ou seulement de la plus humble cohérence, constituent une exception quasi miraculeuse. Ils parlent, je le sais, de " cette fiévreuse Bibliothèque dont les hasardeux volumes courent le risque incessant de se muer en d’autres et qui affirment, nient et confondent tout comme une divinité délirante ". Ces paroles, qui non seulement dénoncent le désordre mais encore l’illustrent, prouvent notoirement un goût détestable et une ignorance sans remède. En effet, la Bibliothèque comporte toutes les structures verbales, toutes les variations que permettent les vingt-cinq symboles orthographiques, mais point un seul non-sens absolu. Rien ne sert d’observer que les meilleurs volumes parmi les nombreux hexagones que j’administre ont pour titre Tonnerre coiffé, La Crampe de plâtre, et Axaxaxas mlÖ. Ces propositions, incohérentes à première vue, sont indubitablement susceptibles d’une justification cryptographique ou allégorique ; pareille justification est verbale, et, ex hypothesi, figure d’avance dans la Bibliothèque. Je ne puis combiner une série quelconque de caractères, par exemple :

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que la divine Bibliothèque n’ait déjà prévue, et qui dans quelqu’une de ses langues secrètes ne renferme une signification terrible. Personne ne peut articuler une syllabe qui ne soit pleine de tendresses et de terreurs, qui ne soit quelque part le nom puissant d’un dieu. Parler, c’est tomber dans la tautologie. Cette inutile et prolixe épître que j’écris existe déjà dans l’un des trente volumes des cinq étagères de l’un des innombrables hexagones – et sa réfutation aussi. (Un nombre n de langages possibles se sert du même vocabulaire ; dans tel ou tel lexique, le symbole Bibliothèque recevra la définition correcte système universel et permanent de galeries hexagonales, mais Bibliothèque signifiera pain ou pyramide, ou toute autre chose, les sept mots de la définition ayant un autre sens.) Toi, qui me lis, es-tu sûr de comprendre ma langue ?

L’écriture méthodique me distrait heureusement de la présente condition des hommes. La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes... Je connais des districts où les jeunes gens se prosternent devant les livres et posent sur leurs pages de barbares baisers, sans être capables d’en déchiffrer une seule lettre. Les épidémies, les discordes hérétiques, les pèlerinages qui dégénèrent inévitablement en brigandage, ont décimé la population. Je crois avoir mentionné les suicides, chaque année plus fréquents. Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète.

Je viens d’écrire infinie. Je n’ai pas intercalé cet adjectif par entraînement rhétorique ; je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir [4].

1941, Mar del Plata.

 

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[1Le manuscrit original du présent texte ne contient ni chiffres ni majuscules. La ponctuation a été limitée à la virgule et au point. Ces deux signes, l’espace et les vingt-deux lettres de l’alphabet sont les vingt-cinq symboles suffisants énumérés par l’inconnu. (Note de l’éditeur.)

[2Anciennement, il y avait un homme tous les trois hexagones. Le suicide et les maladies pulmonaires ont détruit cette proportion. Souvenir d’une indicible mélancolie : il m’est arrivé de voyager des nuits et des nuits à travers couloirs et escaliers polis sans rencontrer un seul bibliothécaire.

[3Je le répète : il suffit qu’un livre soit concevable pour qu’il existe. Ce qui est impossible est seul exclu. Par exemple : aucun livre n’est aussi une échelle, bien que sans doute il y ait des livres qui discutent, qui nient et qui démontrent cette possibilité, et d’autres dont la structure a quelque rapport avec celle d’une échelle.

[4Letizia Alvarez de Toledo a observé que cette vaste Bibliothèque était inutile : il suffirait en dernier ressort d’un seul volume, de format ordinaire, imprimé en corps neuf ou en corps dix, et comprenant un nombre infini de feuilles infiniment minces. (Cavalieri, au commencement du XVI siècle, voyait dans tout corps solide la superposition d’un nombre infini de plans.) Le maniement de ce soyeux vade-mecum ne serait pas aisé : chaque feuille apponte se dédoublerait en d’autres ; l’inconcevable page centrale n’aurait pas d’envers.

 

Georges BRASSENS, Textes des chansons

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Georges BRASSENS

Textes des chansons

 

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AUPRES DE MON ARBRE

 

1
J'ai plaqué mon chêne comme un saligaud, mon copain le chêne mon alter ego
On était du même bois un peu rustique un peu brut, dont on fait n'importe quoi
Sauf naturelle ment des flûtes
J'ai mainte nant des frênes, des arbres de Judée, tous de bonne graine , de haute futaie
Mais toi tu manques à l'appel, ma vieille branche de campagne
Mon seul arbre de noël, mon mât de cocagne

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

2
Je suis un pauvre' type, j'aurai plus de joie, j'ai jeté ma pipe, ma vieille pipe en bois
Qu'avait fumé sans se fâcher, sans jamais me brûler la lippe le tabac de la vache enragée
Dans sa bonne vieille tête de pipe
J'ai des pipes d'écume, ornés de fleurons, de ces pipes qu'on fume , en levant le front
Mais je retrouverais plus ma foi, dans mon cœur ni sur ma lippe,
Le goût de ma vieille pipe en bois, sacré nom d'une pipe

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

3
Le surnom d'infâme, me va comme un gant, d'avec que ma femme j'ai foutu le camp
Parc' que depuis tant d'années, c'était pas une sinécure, de lui voir tout le temps le nez
Au milieu de la figure
Je bats la campagne pour dénicher la, nouvelle compagne valant celle-là
Qui bien sur laissait beaucoup trop de pierres dans les lentilles,
Mais se pendait à mon coup quand je perdais mes billes

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

4
J'avais une mansarde pour tout logement, avec des lézardes sur le firmament
Je le savais par cœur depuis, et pour un baiser la course, j'emmenais mes belles de nuit
Faire un tour sur la grande Ours
J'habite plus de mansarde il peut désormais, tomber des halle bardes, je m'en bats l'œil mais
Mais si quelqu'un monte aux cieux, moins que moi j'y paie' des prunes
Y'a cent sept ans qui dit mieux, que j'ai pas vu la lune

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

 

 

DANS L'EAU DE LA CLAIRE FONTAINE

(9 )

 

1
Dans l'eau de la claire fontaine,
Elle se baignait toute nue.
Un saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.

2
En détresse elle me fit signe,
Pour la vêtir d'aller chercher
Des monceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger.

3
Avec des pétales de roses,
Un bout de corsage lui fis.
La belle n'était pas bien grosse:
Une seule rose a suffi.

4
Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fis.
Mais la belle était si petite
Qu'une seule feuille a suffi.

5
Elle me tendit ses bras ses lèvres,
Comme pour me remercier...
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'elle fut toute déshabillée.

6
Le jeu dut plaire à l'ingénue,
Car à la fontaine, souvent,
Elle s'alla baigner toute nue
En priant Dieu qu'il fît du vent,
Qu'il fît du vent.

 

 

LA MAGUERITE

(11)

 

1
La petite marguerite est tombée
Singulière du bréviaire de l'abbé
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?

2
Dans l'enceinte sacro-sainte, quel émoi!
Quelle affaire, oui ma chère, croyez-moi!
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.

3
Notre père qui j'espère êtes aux cieux
N'ayez cure des murmures malicieux.
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat

4
Sachez diantre! qu'un jour entre deux Ave
Sur la pierre d'un calvaire il l'a trouvée
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel

5
Que ces messes basses cessent, je vous prie,
Non le prêtre n'est pas traître à Marie
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.

 

 

L'ORAGE

 

1
Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et me fait grincer les dents,
Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qu'il me fut donné sur terre
Je le dois au mauvais temps je le dois à Jupiter
Il me tomba d'un ciel d'orage.

2
Par un soir de novembre à cheval sur les toits,
Un vrai tonnerre de Brest, avec des cris de putois,
Allumait ses feux d'artifice.
Bondissant de sa couche en costume de nuit,
Ma voisine affolée vint cogner à mon huis
En réclamant mes bons offices.

3
« Je suis seule et j'ai peur, ouvrez-moi par pitié
Mon époux vient de partir faire son dur métier
Pauvre malheureux mercenaire
Contraint de coucher dehors quand il fait mauvais temps
Pour la bonne raison qu'il est représentant
D'une maison de paratonnerres.

4
En bénissant le nom de Benjamin Franklin
Je l'ai mise en lieu sûr entre mes bras câlins
Et puis l'amour a fait le reste!
Toi qui sème des paratonnerres à foison,
Que n'en as-tu planté sur ta propre maison ?
Erreur on ne peut plus funeste.

5
Quand Jupiter alla se faire entendre ailleurs,
La belle ayant enfin conjuré sa frayeur
Et recouvré tout son courage
Rentra dans ses foyers faire sécher son mari
En me donnant rendez-vous les jours d'intempéries
Rendez-vous au prochain orage.

6
A partir de ce jour je n'ai plus baissé les yeux
J'ai consacré mon temps à contempler les cieux
A regarder passer les nues
A guetter les stratus, à lorgner les nimbus
A faire les yeux doux aux moindres cumulus
Mais elle n'est pas revenue.

7
Son bonhomme de mari avait tant fait d'affaires
Tant vendu ce soir là de petits bouts de fer
Qu'il était devenu millionnaire
Et l'avait emmené vers des cieux toujours bleu
Des pays imbéciles où jamais il ne pleut
Où l'on ne sait rien du tonnerre

8
Dieu fasse que ma complainte aille tambour battant
Lui parler de la pluie, lui parler du gros temps
Aux quels on a tenu tête ensemble
Lui conter qu'un certain coup de foudre assassin
Dans le mille de mon cœur a laissé le dessin
D'une petite fleur qui lui ressemble.

 

 

LE PETIT JOUEUR DE FLUTEAU

(17)

1
Le petit joueur de flûteau menait la musique au château
Pour la grâce de ses chansons le roi lui offrit un blason.
«Je ne veux pas être noble», répondit le croque-note,
Avec un blason à la clé mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

2
Et mon pauvre petit clocher me semblerait trop bas perché,
Je ne plierais plus, les genoux devant le Bon Dieu de chez nous,
Il faudrait à ma grande âme tous les saints de Notre Dame
Avec un évêque à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler,
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

3
Et la chambre où j'ai vu le jour, me serait un triste séjour,
Je quitterais mon lit mesquin, pour une couche à baldaquin
Je changerais ma chaumière pour une gentilhommière
Avec un manoir à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

4
Je serais honteux de mon sang des aïeux de qui je descends
On me verrait bouder dessus la branche dont je suis issu
Je voudrais un magnifique arbre généalogique
Avec du sang bleu à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

5
Je ne voudrais plus épouser ma promise, ma fiancée
Je ne donnerais pas mon nom à une quelconque Ninon
Il me faudrait pour compagne la fille d'un grand d'Espagne
Avec une princesse à la clé mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

6
Le petit joueur de flûteau fit la révérence au château
Sans armoiries, sans parchemin, sans gloire, il se mit en chemin
Vers son clocher, sa chaumière, ses parents et sa promise
Nul ne dise, dans le pays, «le joueur de flûte a trahi»
Et Dieu reconnaisse pour sien le bon petit musicien.

 

 

RIEN A JETER

 

1
Sans ses cheveux qui volent j'aurais, dorénavant,
Des difficultés folles à voir d'où vient le vent.

Refrain
Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île desserte il faut tout emporter.

2
Je me demande comme subsister sans ses joues
M'offrant deux belles pommes nouvelles chaque jour.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

3
Sans sa gorge ma tête, dépourvue de coussin,
Reposerait par terre et rien n'est plus malsain.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

4
Sans ses hanches solides comment faire, demain,
Si je perds l'équilibre, pour accrocher mes mains ?

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

5
Elle a mille autres choses précieuses encore
Mais, en spectacle, j'ose pas donner tout son corps.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

6
Des charmes de ma mie j'en passe et des meilleurs,
Vos cours d'anatomie allez les prendre ailleurs.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

7
D'ailleurs, c'est sa faiblesse, elle tient à ses os
Et jamais ne se laisserait couper en morceaux.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

8
Elle est quelque peu fière et chatouilleuse assez,
Et l'on doit tout entière la prendre ou la laisser.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

 

 

 

 

 

 

 

 

UNE JOLIE FLEUR DANS UNE PEAU DE VACHE

 

1
Jamais sur terre il n'y eut d'amoureux plus aveugle que moi dans tous les âges,
Mais faut dire que je m'étais crevé les yeux en regardant de trop près son corsage

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du coeur.

2
Le ciel l'avait pourvue de mille appas qui vous font prendre feu dès qu'on y touche
L'en avait tant que je ne savais pas ne savais plus où donner de la bouche

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

3
Elle n'avait pas de tête, elle n'avait pas l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre,
Mais pour l'amour on ne demande pas aux filles d'avoir inventé la poudre.

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

4
Puis un jour elle a pris la clef des champs en me laissant à l'âme un mal funeste,
Et toutes les herbes de la Saint Jean n'ont pas pu me guérir de cette peste.

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

5
Je lui en ai bien voulu mais à présent, j'ai plus de rancune et mon cœur lui pardonne
D'avoir mis mon cœur à feu et à sang pour qu'il ne puisse plus servir à personne

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

 

 

LES SABOTS D'HELENE

 

1
Les sabots d'Hélène étaient tout crottés
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine,
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine...
Ne cherche plus longtemps de fontaine, toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

2
Moi j'ai pris la peine de les déchausser,
Les sabots d'Hélène moi qui ne suis pas capitaine
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Dans les sabots de la pauvre Hélène, dans ses sabots crottés,
Moi j'ai trouvé les pieds d'une reine et je les ai gardés.

3
Son jupon de laine était tout mité,
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine,
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine
Ne cherche plus longtemps de fontaine toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

4
Moi j'ai pris la peine de le retrousser,
Le jupon d'Hélène, moi qui ne suis pas capitaine,
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Sous le jupon de la pauvre Hélène, sous son jupon mité,
Moi j'ai trouvé des jambes de reine et je les ai gardées

5
Et le cœur d'Hélène ne savait pas chanter,
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine
Ne cherche plus longtemps de fontaine, toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

6
Moi j'ai pris la peine de m'y arrêter,
Dans le cœur d'Hélène, moi qui ne suis pas capitaine
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Et dans le cœur de la pauvre Hélène, qui-avait jamais chanté,
Moi j'ai trouvé l'amour d'une reine et moi je l'ai gardé.

 

 

LE GORILLE

1

C'est à travers de larges grilles  9
Que les femelles du canton  8
Contemplaient un puissant gorille,  9
Sans souci du qu'en-dira-t-on.  8
Avec impudeur ces commères  9
Lorgnaient même un endroit précis  8
Que rigoureusement ma mère  9
M'a défendu d’nommer ici...  8
Gare au gorille !...

2
Tout à coup la prison bien close
Où vivait le bel animal
S'ouvre on n'sait pourquoi je suppose
Qu'on avait du la fermer mal
Le singe, en sortant de sa cage
Dit "C'est aujourd'hui que j'le perds !"
Il parlait de son pucelage
Vous aviez deviné, j'espèr’ !
Gare au gorille !...

3
L'patron de la ménagerie
Criait éperdu : "Nom de nom !
C'est assommant car le gorille
N'a jamais connu de guenon !"
Dès que la féminine engeance
Sut que le singe était puceau
Au lieu de profiter de la chance
Elle fit feu des deux fuseaux !
Gare au gorille !...

4
Celles-là même qui, naguère
Le couvaient d'un œil décidé
Fuirent, prouvant qu'elles n'avaient guère
De la suite dans les idées ;
D'autant plus vaine était leur crainte
Que le gorille est un luron
Supérieur à l'homme dans l'étreinte
Bien des femmes vous le diront !
Gare au gorille !...

5
Tout le monde se précipite
Hors d'atteinte du singe en rut
Sauf une vielle décrépite
Et un jeune juge en bois brut
Voyant que toutes se dérobent
Le quadrumane accéléra
Son dandinement vers les robes
De la vieille et du magistrat !
Gare au gorille !...

6
"Bah ! soupirait la centenaire,
Qu'on puisse encore me désirer
Ce serait extraordinaire
Et, pour tout dire inespéré !" ;
Le juge pensait impassible
"Qu'on me prenne pour une guenon
C'est complètement impossible..."
La suite lui prouva que non !
Gare au gorille !...

7
Supposez que l'un de vous puisse être
Comme le singe obligé de
Violer un juge ou une ancêtre
Lequel choisirait-il des deux ?
Qu'une alternative pareille
Un de ces quatre jours, m'échoie
C'est j'en suis convaincu la vieille
Qui sera l'objet de mon choix !
Gare au gorille !...

8
Mais par malheur si le gorille
Aux jeux de l'amour vaut son prix
On sait qu'en revanche il ne brille
Ni par le goût, ni par l'esprit ;
Lors au lieu d'opter pour la vieille
Comme l'aurait fait n'importe qui
Il saisit le juge à l'oreille
Et l'entraîna dans un maquis !
Gare au gorille !...

9
La suite serait délectable
Malheureusement je ne peux
Pas la dire et c'est regrettable
Ça nous aurait fait rire un peu ;
Car le juge au moment suprême
Criait : "Maman !" pleurait beaucoup
Comme l'homme auquel le jour même
Il avait fait trancher le cou.
Gare au gorille !...

 

 

LA MAUVAISE HERBE

 

1
Quand le jour de gloire est arrivé, comme tous les autres étaient crevés,
Moi seul connu le déshonneur de ne pas être mort au champ d'honneur.

Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
La mort faucha les autres, braves gens, braves gens, et me fit grâce à moi,
C'est immoral et c'est comme ça !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange que je vive un peu
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange que je vive un peu

2
La fille à tout le monde a bon cœur, elle me donne au petit bonheur,
Les petits bouts de sa peau, bien cachés, que les autres n'ont pas touchés.

Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
Elle se vend aux autres, braves gens, braves gens, elle se donne à moi,
C'est immoral et c'est comme ça !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange qu'on m'aime un peu
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange qu'on m'aime un peu

3
Les hommes sont faits, nous dit-on, pour vivre en bande comme les moutons
Moi je vis seul et c'est pas demain, que je suivrai leur droit chemin.
Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens, je pousse en liberté,
Dans les jardins mal fréquentés !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon dieu, ça vous dérange que je vive un peu
Et je me demande pourquoi, Bon dieu, ça vous dérange que je vive un peu

 

 

LA CHASSE AUX PAPILLONS

 

1
Un bon petit diable à la fleur de l'âge,
La jambe légère et l'œil polisson,
Et la bouche pleine de joyeux ramages,
Allait à la chasse aux papillons.

2
Comme il atteignait l'orée du village,
Filant sa quenouille, il vit Cendrillon,
Il lui dit «bonjour, que Dieu te ménage,
J't'enmmène à la chasse aux papillons.»

3
Cendrillon ravit de quitter sa cage,
Met sa robe neuve et ses bottillons,
Et bras d'ssus bras d'ssous vers les frais bocages,
Ils vont à la chasse aux papillons.

4
Ils ne savaient pas que sous les ombrages,
Se cachait l'amour et son aiguillon,
Et qu'il transperçait les cœurs de leur âge,
Les cœurs des chasseurs de papillons.

5
Quand il se fit tendre, elle lui dit: «J'présage
Qu'c'est pas dans les plis de mon cotillon,
Ni dans l'échancrure de mon corsage,
Qu'on va-t-à la chasse aux papillons»

6
Sur sa bouche en feu qui criait «Sois sage!»
Il posa sa bouche en guise de bâillon,
Et c'fut l'plus charmant des remue-ménage
Qu'on ait vu d'mémoire de papillon.

7
Un volcan dans l'âme, ils revinrent au village,
En se promettant d'aller des millions,
Des milliards de fois, et même davantage,
Ensemble à la chasse aux papillons.

8
Mais tant qu'ils s'aimeront, tant que les nuages,
Porteurs de chagrins, les épargneront,
I' f'ra bon voler dans les frais bocages,
I' f'ront pas la chasse aux papillons,
Pas la chasse aux papillons.

 

 

BRAVE MARGOT

 

1
Margoton, la jeune bergère, trouvant dans l'herbe un petit chat qui venait de perdre sa mère, l'adopta
Elle entrouvre sa collerette et le couche contre son sein c'était tout c' qu'elle avait, pauvrette comme coussin
Le chat, la prenant pour sa mère, se mit à téter tout de go. Émue, Margot le laissa faire brave Margot!
Un croquant, passant à la ronde, trouvant le tableau peu commun, s'en alla le dire à tout l' monde et le lendemain.

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot qu'était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
2
L'maître d'école et ses potaches, le maire, le bedeau, le bougnat, négligeaient carrément leur tâche pour voir ça
Le facteur d'ordinaire si preste, pour voir ça, ne distribuait plus, les lettres que personne, au reste, n'aurait lues
Pour voir ça Dieu le leur pardonne! les enfants de chœur, au milieu du Saint Sacrifice, abandonnent le Saint lieu
Les gendarmes, même les gendarmes, qui sont par nature' si ballots, se laissaient toucher par les charmes du joli tableau

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,

3
Mais les autres femmes de la commune, privées d' leurs époux, d' leurs galants, accumulèrent la rancune, patiemment
Puis un jour ivres de colère, elles s'armèrent de bâtons et farouches elles immolèrent le chaton
La bergère, après bien des larmes, pour s' consoler prit un mari, et ne dévoila plus ses charmes que pour lui
Le temps passa sur les mémoires, on oublia l'événement, seuls des vieux racontent à leurs p'tits enfants

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là.

 

 

BONHOMME

 

1
Malgré la bise qui mord, la pauvre vieille de somme va ramasser du bois mort pour chauffer Bonhomme
Bonhomme qui va mourir de mort naturelle.

2
Mélancolique, elle va à travers la forêt blême où jadis elle rêva de celui qu'elle aime,
Qu'elle aime et qui va mourir de mort naturelle.

3
Rien n'arrêtera le cours de la vieille qui moissonne le bois mort de ses doigts gourds, rien ni personne,
Car bonhomme va mourir de mort naturelle.

4
Non rien ne l'arrêtera, ni cette voix de malheur, qui dit: «Quand tu rentreras chez toi, tout à l'heure,
Bonhomme sera déjà mort de mort naturelle»

5
Ni cette autre et sombre voix montant du plus profond d'elle, lui rappelle que, parfois, il fut infidèle.
Car Bonhomme va mourir de mort naturelle.

 

 

CHANSON POUR L'AUVERGNAT

 

1
Elle est à toi, cette chanson, toi l'Auvergnat qui, sans façon,
M'as donné quatre bouts de bois, quand dans ma vie il faisait froid,
Toi qui m'as donné du feu quand, les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés, m'avaient fermé la porte au nez
Ce n'était rien qu'un feu de bois, mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore, à la manière d'un feu de joie.

Toi l'Auvergnat, quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel.

2
Elle est à toi cette chanson, toi l'Hôtesse qui sans façon
M'as donné quatre bouts de pain, quand dans ma vie il faisait faim,
Toi qui m'ouvris ta huche quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, s'amusaient à me voir jeûner.
Ce n'était rien qu'un peu de pain, mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore à la manière d'un grand festin.

Toi l'Hôtesse quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel

3
Elle est à toi cette chanson, toi l'Étranger qui sans façon
D'un air malheureux m'as souri lorsque les gendarmes m'ont pris,
Toi qui n'as pas applaudi quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, riaient de me voir amené.
Ce n'était rien qu'un peu de miel, mais il m'avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brille encore, à la manière d'un grand soleil

Toi l'étranger quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel

 

 

CORNE D'AUROCHS

 

Il avait nom Corne d'Aurochs, ô gué ! ô gué !
Tout l'monde peut pas s'appeler Durand, ô gué ! ô gué !
Il avait nom Corne d'Aurochs, ô gué ! ô gué !
Tout l'monde peut pas s'appeler Durand, ô gué ! ô gué !

En le regardant avec un oïl de poète,
On aurait pu croire, à son frontal de prophète,
Qu'il avait les grandes eaux de Versailles dans la tête.
Corne d'Aurochs

Mais que le Bon Dieu lui pardonne, ô gué ! ô gué !
C'étaient celles du robinet !ô gué ! ô gué !
Mais que le Bon Dieu lui pardonne, ô gué ! ô gué !
C'étaient celles du robinet !ô gué ! ô gué !

On aurait pu croire en le voyant penché sur l'onde
Qu'il se plongeait dans des méditations profondes
Sur l'aspect fugitif des choses de ce monde...
Corne d'Aurochs

C'était, hélas pour s'assurer, ô gué ! ô gué !
Que le vent ne l'avait pas décoiffé ô gué ! ô gué !
C'était, hélas pour s'assurer, ô gué ! ô gué !
Que le vent ne l'avait pas décoiffé ô gué ! ô gué !

Il proclamait à son de trompe à tous les carrefours:
«Il n'y a que les imbéciles qui sachent bien faire l'amour,
La virtuosité c'est une affaire de balourds !»
Corne d'Aurochs

Il potassait à la chandelle, ô gué ! ô gué !
Des traités de maintien sexuel, ô gué ! ô gué !
Et sur les femmes nues des musées, ô gué ! ô gué !
Faisait le brouillon de ses baisers, ô gué ! ô gué !
Petit à petit, ô gué ! ô gué !
On a tout su de lui, ô gué ! ô gué !

On a su qu'il était enfant de la patrie...
Qu'il était incapable de risquer sa vie
Pour cueillir un myosotis à une fille,
Corne d'Aurochs

Qu'il avait un petit cousin, ô gué ! ô gué !
Haut placé chez les argousins, ô gué ! ô gué !
Et que les jours de pénurie, ô gué ! ô gué !
Il prenait ses repas chez lui, ô gué ! ô gué !

C'est même en revenant de chez cet antipathique,
Qu'il tomba victime d'une indigestion critique
Et refusa le secours de la thérapeutique,
Corne d'Aurochs

Parce que c'était à un Allemand, ô gué ! ô gué !
Qu'on devait le médicament, ô gué ! ô gué !
Parce que c'était à un Allemand, ô gué ! ô gué !
Qu'on devait le médicament, ô gué ! ô gué !

Il rendit comme il put son âme machinale,
Et sa vie n'ayant pas été originale,
L'état lui fit des funérailles nationales...
Corne d'Aurochs

Alors sa veuve en gémissant, ô gué ! ô gué !
Coucha-z-avec son remplaçant, ô gué ! ô gué !

 

 

GASTIBELZA

 

1
Gastibelza, l'homme à la carabine, chantait ainsi:
Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine ?Quelqu'un d'ici ?
Chantez, dansez, villageois ! la nuit gagne le mont Falu
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

2
Quelqu'un de vous a-t-il connu dona Sabine, ma señora ?
Sa mère était la vielle maugrabine d'Antequera,
Qui chaque nuit criait dans la tour Magne, comme un hibou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

3
Vraiment la reine eût près d'elle été laide quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède en corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne ornait son cou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

4
Le roi disait, en la voyant si belle, à son neveu:
Pour un baiser, pour un sourire d'elle, pour un cheveu,
Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne et le Pérou.
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou !

5
Je ne sais pas si j'aimais cette dame, mais je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme, moi, pauvre chien,
J'aurais gaiment passé dix ans au bagne sous les verrous...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

6
Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre de ce canton,
Je croyais voire la belle Cléopâtre, qui, nous dit-on,
Menait César, empereur d'Allemagne, par le licou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou !

Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe, tout son amour,
Pour l'anneau d'or du comte de Sardagne, pour un bijou...
Le vent qui vient à travers la montagne m'a rendu fou !

 

 

IL SUFFIT DE PASSER LE PONT

 

1
Il suffit de passer le pont, c'est tout de suite l'aventure!
Laisse moi tenir ton jupon, je t'emmène visiter la nature!
L'herbe est douce à pâques fleuries... jetons mes sabots tes galoches,
Et légers comme des cabris, courons après les sons de cloches!
Ding ding dong! les matines sonnent en l'honneur de notre bonheur.
Ding ding dong! faut le dire à personne: j'ai graissé la patte au sonneur.

2
Laisse-moi tenir ton jupon, courons guilleret, guillerette
Il suffit de passer le pont, et c'est le royaume des fleurettes...
Entre toutes les belles que voici, je devine celle que tu préfères...
C'est pas le coquelicot Dieu merci! ni le coucou, mais la primevère.
J'en vois une blottie sous les feuilles elle est en velours comme tes joues
Fais le guet pendant que je la cueille «Je n'ai jamais aimé que vous!»

3
Il suffit de trois petits bonds c'est tout de suite la tarentelle,
laisse-moi tenir ton jupon, Je saurai ménager tes dentelles...
J'ai graissé, la patte au berger pour lui faire jouer une aubade
Lors, ma mie, sans croire au danger, faisons mille et une gambades
Ton pied frappe et frappe la mousse... Si le chardon s'y pique dedans,
Ne pleure pas ma mie qui souffre, je te l'enlève avec les dents!

4
On a plus rien à se cacher, on peut s'aimer comme bon nous semble,
Et tant mieux si c'est un pêché, nous irons en enfer ensemble!
Il suffit de passer le pont, laisse-moi tenir ton jupon.
Il suffit de passer le pont, laisse-moi tenir ton jupon.

 

 

 

 

J'AI RENDEZ-VOUS AVEC VOUS

1
Monseigneur l'astre solaire,
Comme je ne l'admire pas beaucoup,
M'enlève son feu, oui mais, de son feu, moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La lumière que je préfère,
C'est celle de vos yeux jaloux,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

2
Monsieur mon propriétaire,
Comme je lui dévaste tout,
M'chasse de son toit, oui mais, de son toit moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La demeure que je préfère,
C'est votre robe à froufrous,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

3
Madame ma gargotière,
Comme je lui dois trop de sous,
M'chasse de sa table, oui mais de sa table moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
Le menu que je préfère,
C'est la chair de votre coup,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

4
Sa majesté financière,
Comme je ne fais rien à son goût,
Garde son or, or, de son or, moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La fortune que je préfère,
C'est votre cœur d'amadou,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

 

 

JE SUIS UN VOYOU

 

Ci-gît au fond de mon cœur une histoire ancienne.
Un fantôme un souvenir d'une que j'aimais
Le temps, à grands coups de faux, peut faire des siennes
Mon bel amour dure et c'est à jamais.


1
J'ai perdu la tramontane en trouvant Margot,
Princesse vêtue de laine, déesse en sabots
Si les fleurs, le long des routes se mettaient à marcher,
C'est à la Margot, sans doute, qu'elle feraient songer
J'lui ai dit «De la Madone tu es le portrait!»
Le bon Dieu me le pardonne c'était un peu vrai
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

2
La mignonne allait aux vêpres se mettre à genoux,
Alors j'ai mordu ses lèvres pour savoir leur goût
Elle m'a dit d'un ton sévère «Qu'est-ce que tu fais là?»
Mais elle m'a laissé faire, les filles c'est comme ça
Je lui ai dit «Par la Madone reste au près de moi!»
Le bon Dieu me le pardonne mais chacun pour soi
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

3
C'était une fille sage à «bouche que veux-tu?»
J'ai croqué dans son corsage les fruits défendus
Elle m'a dit d'un ton sévère «Qu'est-ce que tu fais là?»
Mais elle m'a laissé faire les filles c'est comme ça
Puis, j'ai déchiré sa robe, sans l'avoir voulu
Le bon Dieu me le pardonne je n'y tenais plus!
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

4
J'ai perdu la tramontane en perdant Margot,
Qui épousa contre son âme un triste bigot
Elle doit avoir à l'heure à l'heure qu'il est
Deux ou trois marmots qui pleurent pour avoir leur lait
Et moi j'ai tété leur mère longtemps avant eux
Le bon Dieu me le pardonne j'étais amoureux!
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

 

 

JE ME SUIS FAIT TOUT PETIT

 

1
Je n'avais jamais ôté mon chapeau devant personne
Maintenant je rampe et je fais le beau quand elle me sonne.
J'étais chien méchant elle me fait manger dans sa menotte
J'avais des dents de loup je les ai changées pour des quenottes!

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

2
J'étais dur à cuire elle m'a converti, la fine mouche,
Et je suis tombé, tout chaud tout rôti, contre sa bouche
Qui a des dents de lait quand elle sourit, quand elle chante,
Et des dents de loup quand elle est furie, qu'elle est méchante.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

3
Je subis sa loi, je file tout doux sous son empire,
Bien qu'elle soit jalouse au-delà de tout, et même pire
Une jolie pervenche, qui m'avait paru plus jolie qu'elle,
Une jolie pervenche un jour en mourut à coups d'ombrelle.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

4
Tous les somnambules, tous les mages m'ont dit sans malice,
Quand ses bras en croix je subirai mon dernier supplice
Il en est de pires, il en est de meilleurs, mais à tout prendre,
Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs s'il faut se pendre.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

 

 

LA CANE DE JEANNE

 

1
La cane de Jeanne est morte au gui l'an neuf
Elle avait fait, la veille, merveille ! un œuf .

2
La cane de Jeanne Est morte d'avoir fait,
Du moins on le présume, un rhume, mauvais !

3
La cane de Jeanne est morte sur son œuf
Et dans son beau costume de plumes, tout neuf !

4
La cane de Jeanne ne laissant pas de veuf,
C'est nous autres qui eûmes les plumes, et l'œuf !

5
Tous, toutes, sans doute, garderons longtemps
Le souvenir de la cane de Jeanne, morbleu !

 

 

LA COMPLAINTE DES FILLES DE JOIE

 

1
Bien que ces vaches de bourgeois, Bien que ces vaches de bourgeois
Les appellent des filles de joie, Les appellent des filles de joie
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent, parole, parole
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent

2
Car même avec des pieds de grues, Car même avec des pieds de grues
Faire les cent pas le long des rues, Faire les cent pas le long des rues
C'est fatigant pour les guibolles, parole, parole, C'est fatigant pour les guibolles

3
Non seulement elles ont des cors, Non seulement elles ont des cors
Des oeils de perdrix, mais encore, Des oeils de perdrix, mais encore
C'est fou ce qu'elles usent de grolles, parole, parole, C'est fou ce qu'elles usent de grolles

4
Y' a des clients y'a des salauds, Y' a des clients y'a des salauds
Qui se trempent jamais dans l'eau, Qui se trempent jamais dans l'eau
Faut pourtant qu'elles les cajolent parole, parole, Faut pourtant qu'elles les cajolent.

5
Qu'elles leur fassent la courte échelle, Qu'elles leur fassent la courte échelle
Pour monter au septième ciel, Pour monter au septième ciel
Les sous croyez pas qu'elles les volent parole, parole, Les sous croyez pas qu'elles les volent

6
Elles sont méprisées du public, Elles sont méprisées du public
Elles sont bousculées par les flics, Elles sont bousculées par les flics
Et menacées de la vérole, parole, parole, Et menacées de la vérole

7
Bien que toute la vie elles fassent l'amour, Bien que toute la vie elles fassent l'amour
Qu'elles se marient vingt fois par jour, Qu'elles se marient vingt fois par jour
La noce est jamais pour leur fiole, parole, parole, La noce est jamais pour leur fiole

8
Fils de pécore et de minus, Fils de pécore et de minus
Ris pas de la pauvre vénus, Ris pas de la pauvre vénus
La pauvre vieille casserole, parole, parole, La pauvre vieille casserole

9
Il s'en fallait de peu mon cher, il s'en fallait de peu mon cher
Que cette putain ne fut ta mère, Que cette putain ne fut ta mère
Cette putain dont tu rigoles, parole, parole, Cette putain dont tu rigoles.

 

 

LA MAUVAISE REPUTATION

 

1
Au village sans prétention, j'ai mauvaise réputation
Que je me démène ou que je reste coi, je passe pour un je-ne-sais-quoi.
Je ne fais pourtant de tort à personne, en suivant mon chemin de petit bonhomme
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde médit de moi, sauf les muets, ça va de soi.

2
Le jour du Quatorze Juillet, je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne en écoutant pas le clairon qui sonne
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde me montre du doigt, sauf les manchots, ça va de soi.

3
Quand je croise un voleur malchanceux poursuivi par un cul-terreux
Je lance la patte et pourquoi le taire, le cul-terreux se retrouve par terre
Je ne fais pourtant de tort à personne en laissant courir les voleurs de pommes
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde se rue sur moi, sauf les culs-de-jatte, ça va de soi.

4
Pas besoin d'être Jérémie pour deviner le sort qui m'est promis
S'ils trouvent une corde à leur goût, ils me la passeront au cou.
Je ne fais pourtant de tort à personne en suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde viendra me voir pendu, sauf les aveugles, bien entendu.

 

 

LA PREMIERE FILLE

 

1
J'ai tout oublié des campagnes d'Austerlitz et de Waterloo
D'Italie, de Prusse et d'Espagne, de Pontoise et de Landerneau !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
La première étrangère à qui l'on a dit « tu »
( Mon cœur t'en souviens-tu ?)comme elle nous était chère
Qu'elle soit fille honnête ou fille de rien, qu'elle soit pucelle ou qu'elle soit putain,
On se souvient d'elle, on s'en souviendra, de la première fille qu'on a prise dans ses bras.

2
Ils sont partis à tire-d'aile mes souvenir de la Suzon,
Et ma mémoire est infidèle à Julie, Rosette ou Lison !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
C'était une bonne affaire ( mon cœur t'en souviens-tu ? )
J'ai changée ma vertu contre une primevère
Que ce soit en grande pompe comme les gens «bien»
Ou bien dans la rue comme les pauvres et les chiens,
On se souvient d'elle, on s'en souviendra, de la première fille qu'on a prise dans ses bras.

3
Toi qui ma donné le baptême d'amour et de septième ciel,
Moi je te garde et moi je t'aime, dernier cadeaux du père noël !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
On a beau faire le brave, quand elle s'est mise nue
( Mon cœur t'en souviens-tu ? ) on en menait pas large.
Bien d'autres, sans doute, depuis sont venues
Oui mais entre toutes celles qu'on a connues
Elle est la dernière que l'on oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras.

 

 

LA RONDE DES JURONS

 

1
Voici la ronde des jurons qui chantaient clair, qui dansaient rond,
Quand les gaulois de bon aloi du franc-parler suivaient la loi
jurant par là, jurant par ci, jurant à langue raccourcie
Comme les grains de chapelet les joyeux jurons défilaient :

Refrain
Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus et les palsambleus,
Tous les cristis, les ventre saint-gris, les par ma barbe et les noms d'une pipe,
Ainsi, pardi, que les sapristis et les sacristis,
Sans oublier les jarnicotons, les scrogneugneus et les bigres et les bougres,
Les saperlottes, les cré nom de nom, les peste et pouah, diantre, fichtre et foutre,
Tous les Bon Dieu, tous les vertudieux, tonnerre de Brest et saperlipopette,
Ainsi, pardieu, que les jarnidieux et les pasquedieux.

2
Quelle pitié ! les charretiers ont un langage châtié
Les harengères et les mégères ne parlent plus à la légère !
Le vieux catéchisme poissard n'a guère plus cours chez les hussards
Ils ont vécu, de profundis, les joyeux jurons de jadis.

Refrain
Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus et les palsambleus,
Tous les cristis, les ventre saint-gris, les par ma barbe et les noms d'une pipe,
Ainsi, pardi, que les sapristis et les sacristis,
Sans oublier les jarnicotons, les scrogneugneus et les bigres et les bougres,
Les saperlottes, les cré nom de nom, les peste et pouah, diantre, fichtre et foutre,
Tous les Bon Dieu, tous les vertudieux, tonnerre de Brest et saperlipopette,
Ainsi, pardieu, que les jarnidieux et les pasquedieux.

 

 

LE FOSSOYEUR

 

1
Dieu sait que je n'ai pas le fond méchant,
Je ne souhaite jamais la mort des gens:
Mais si l'on ne mourait plus,
Je crèverais de faim sur mon talus …
Je suis un pauvre fossoyeur.

2
Les vivants croient que je n'ai pas de remords
A gagner mon pain sur le dos des morts:
Mais ça me tracasse et, d'ailleurs,
Je les enterre à contre cœur …
Je suis un pauvre fossoyeur.

3
Et plus je lâche la bride à mon émoi,
Et plus les copains s'amusent de moi :
Ils me disent : « Mon vieux par moments,
Tu a une figure d'enterrement …»
Je suis un pauvre fossoyeur.

4
J'ai beau me dire que rien n'est éternel,
Je peux pas trouver ça tout naturel :
Et jamais je ne parviens
à prendre la mort comme elle vient …
Je suis un pauvre fossoyeur.

5
Ni vu ni connu, brave mort, adieu!
Si du fond de la terre on voit le Bon Dieu,
Dis-lui le mal que m'a coûté
La dernière pelletée …
Je suis un pauvre fossoyeur.
Je suis un pauvre fossoyeur.

 

 

LE GRAND CHENE

 

1
Il vivait en dehors des chemins forestiers,
Ce n'était nullement un arbre de métier
Il n'avait jamais vu l'ombre d'un bûcheron
Ce grand chêne fier sur son tronc.

2
Il eût connu des jours filés d'or et de soie
Sans ses proches voisins, les pires gens qui soient
Des roseaux mal pensant, pas même des bambous,
S'amusant à le mettre à bout.

3
Du matin jusqu'au soir ces petits rejetons,
Tout juste canne à pêche, à peine mirlitons,
Lui tournant tout autour chantaient, in extenso,
L'histoire du chêne et du roseau.

4
Et, bien qu'il fut en bois ( les chênes, c'est courant )
La fable ne le laissait pas indifférent
Il advint que lassé d'être en butte aux lazzis,
Il se résolut à l'exil.

5
A grand-peine il sortit ses grands pieds de son trou
Et partit sans se retourner ni peu ni prou.
Mais, moi qui l'ai connu, je sais bien qu'il souffrit
De quitter l'ingrate patrie.

6
A l'orée des forets le chêne ténébreux
A lié connaissance avec deux amoureux.
«Grand chêne, laisse nous sur toi graver nos noms …»
Le grand chêne n'a pas dit non.

7
Quand ils eurent épuisé leur grand sac de baisers,
Quand de tant s'embrasser, leurs becs furent usés,
Ils ouirent alors, en retenant des pleurs,
Le chêne contant ses malheurs.

8
«Grand chêne, viens chez nous, tu trouveras la paix
Nos roseaux savent vivre et n'ont aucun toupet,
Tu feras dans nos murs un aimable séjour,
Arrosé quatre fois par jour.»

9
Cela dit, tous les trois se mirent en chemin
Chaque amoureux tenant une racine en main
Comme il semblait content ! Comme il semblait heureux !
Le chêne entre ses amoureux.

10
Au pied de leur chaumière ils le firent planter
Ce fut alors qu'il commença à déchanter
Car en fait d'arrosage, il n'eut rien que la pluie
Des chiens levant la patt' sur lui.

11
On a pris tous ses glands pour nourrir les cochons
Avec sa belle écorce on a fait des bouchons
Chaque fois qu'un arrêt de mort était rendu
C'est lui qui héritait du pendu.

12
Puis ces mauvaises gens, vandales accomplis
Le coupèrent en quatre et s'en firent un lit
Et l'horrible mégère ayant des tas d'amants
Il vieillit prématurément.

13
Un triste jour, enfin, ce couple sans aveu
Le passa par la hache et le mit dans le feu
Comme du bois de caisse, amère destinée !
Il périt dans la cheminée.

14
Le curé de chez nous, petit saint besogneux
Doute que sa fumée, s'élève jusqu'à Dieu
Qu'est-ce qu'il en sait le bougre, et qui donc lui a dit
Qu'y a pas de chêne en paradis ? Qu'y a pas de chêne en paradis ?

 

 

LE MAUVAIS SUJET REPENTI

 

1
Elle avait la taille faite au tour, les hanches pleines,
Elle chassait le mâle aux alentours de la Madeleine
A sa façon de me dire «Mon rat, est-ce que je te tente ?»
Je vis que j'avais affaire à une débutante …

2
L'avait le don, c'est vrai, j'en conviens, l'avait le génie,
Mais sans technique un don n'est rien qu'une sale manie …
Certes on ne se fait pas putain comme on se fait nonne
C'est du moins ce qu'on prêche, en latin, à la Sorbonne …

3
Me sentant rempli de pitié pour la donzelle,
Je lui enseignai de son métier, les petites ficelles
Je lui enseignai le moyen de bientôt faire fortune,
En bougeant l'endroit où le dos ressemble à la lune.

4
Car dans l'art de faire le trottoir, je le confesse,
Le difficile est de bien savoir jouer des fesses
On ne tortille pas son popotin de la même manière
Pour un droguiste, un sacristain, un fonctionnaire.

5
Rapidement instruite par mes bons offices,
Elle m'investit d'une part de ses bénéfices
On s'aida mutuellement comme dit le poète,
Elle était le corps naturellement puis moi la tête

6
Un soir à la suite de manœuvres douteuses
Elle tomba victime d'une maladie honteuse
Lors, en tout bien, toute amitié, en fille probe,
Elle me passa la moitié de ses microbes …

7
Après des injections aiguës d'antiseptique,
J'abandonnai le métier de cocu systématique
Elle eut beau pousser des sanglots, braire à tue-tête,
Comme je n'étais qu'un salaud, je me fis honnête …

8
Sitôt privée de ma tutelle ma pauvre amie
Courut essuyer du bordel les infamies
Parait qu'elle se vend même à des flics, quelle décadence
Y'a plus de moralité publique dans notre France …

 

 

LE PORNOGRAPHE

 

1
Autrefois, quand j'étais marmot, J'avais la phobie des gros mots,
Et si je pensais «merde» tout bas, je ne le disais pas... Mais
Aujourd'hui que mon gagne-pain c'est de parler comme un turlupin,
Je ne pense plus «merde» pardi ! mais je le dis.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

2
Afin d'amuser la galerie, je crache des gauloiseries,
Des pleines bouches de mots crus tout à fait incongrus... Mais
En me retrouvant seul sous mon toit, dans ma psyché je me montre au doigt,
Et me crie: «Va te faire, homme incorrect, voir par les Grecs.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

3
Tous les samedis je vais à confesse, m'accuser d'avoir parlé de fesses,
Et je promets ferme au marabout de les mettre tabou...Mais
Craignant, si je n'en parle plus, de finir à l'Armée du Salut,
Je remets bientôt sur le tapis les fesses impies.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

4
Ma femme est, soit dit en passant, d'un naturel concupiscent,
Qui l'incite à se coucher nue sous le premier venu...Mais
M'est-il permis, soyons sincère, d'en parler au café-concert
Sans dire qu'elle a, suraigu, le feu au cul ?

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

5
J'aurais sans doute du bonheur, et peut-être la croix d'honneur,
A chanter avec décorum l'amour qui mène à Rome...Mais
Mon ange m'a dit: «Turlututu ! chanter l'amour t'est défendu
S'il n'éclot pas sur le destin d'une putain.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

6
Et quand j'entonne, guilleret, à un patron de cabaret
Une adorable bucolique, il est mélancolique...Et
Me dit, la voix noyée de pleurs: «S'il vous plaît de chanter les fleurs,
Qu'elles poussent au moins rue Blondel dans un bordel.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

7
Chaque soir avant le dîner, à mon balcon mettant le nez,
Je contemple les bonnes gens dans le soleil couchant...Mais
Ne me demandez pas de chanter ça, si vous redoutez d'entendre ici
Que j'aime à voir, de mon balcon, passer les cons.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

8
Les bonnes âmes d'ici-bas compte ferme qu'à mon trépas
Satan va venir embrocher ce mort mal embouché...Mais
Mais veuille le grand manitou, pour qui le mot n'est rien du tout,
Admette en sa Jérusalem, à l'heure blême,

Refrain
Le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

 

 

MISOGYNIE A PART

 

1
Misogynie à part, le sage avait raison:
Il y a les emmerdantes, on en trouve à foison,
En foule elles se pressent.
Il y a les emmerdeuses, un peu plus raffinées
Et puis, très nettement au-dessus du panier,
Y a les emmerderesses.

2
La mienne, à elle seule, sur toutes surenchérit,
Elle relève à la fois des trois catégories,
Véritable prodige
Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou,
Elle passe, elle dépasse, elle surpasse tout
Elle m'emmerde, vous dis-je

3
Mon Dieu, pardonnez-moi ces propos bien amers,
elle m'emmerde, elle m'emmerde, elle m'emmerde elle m'emmerde
Elle abuse, elle attige
Elle m'emmerde et je regrette mes amours avec
La petite enfant de Marie que m'a soufflée l'évêque
Elle m'emmerde, vous dis-je

4
Elle m'emmerde, elle m'emmerde et m'oblige à
Me curer les ongles avant de confirmer son cul
Or c'est pas callipyge.
Et la charité seule pousse ma main résignée
Vers ce cul rabat-joie, conique, renfrogné
Elle m'emmerde, vous dis-je

5
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, je le répète et quand
Elle me tape sur le ventre, elle garde ses gants
Et ça me désoblige
Outre que ça dénote un grand manque de tact
Ça ne favorise pas tellement le contact
Elle m'emmerde, vous dis-je

6
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, quand je tombe à genoux
Pour certaines dévotions qui sont bien de chez nous
Et qui donne le vertige
Croyant l'heure venue de chanter le credo
Elle m'ouvre tout grand son missel sur le dos
Elle m'emmerde, vous dis-je

7
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, à la fornication
Elle s'emmerde, elle s'emmerde, avec ostentation
Elle s'emmerde, vous dis-je
Au lieu de s'écrier: "Encore! hardi! hardi!"
Elle déclame du Claudel, du Claudel, j'ai bien dit
Alors ça, ça me fige

8
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, j'admets que ce Claudel
Soit un homme de génie, un poète immortel
Je reconnais son prestige
Mais qu'on aille chercher dedans son œuvre pie
Un aphrodisiaque, non, ça c'est de l'utopie!
Elle m'emmerde, vous dis-je
Elle m'emmerde, vous dis-je

 

 

ONCLE ARCHIBALD

 

1
O vous les arracheurs de dents tous les cafards les charlatans, les prophètes
Comptez plus sur oncle Archibald pour payer les violons du bal à vos fêtes, à vos fêtes

2
En courant sus à un voleur qui venait de lui chiper l'heure à sa montre
Oncle Archibald coquin de sort! fit de sa majesté la Mort, la rencontre, la rencontre

3
Telle une femme de petite vertu elle arpentait le trottoir du cimetière
Aguichant les hommes en troussant un peu plus haut qu'il n'est décent son suaire, son suaire

4
Oncle Archibald, d'un ton gouailleur, lui dit: "Va-t-en faire pendre ailleurs ton squelette
Fi! des femelles décharnées! vive les belles un tantinet rondelettes, rondelettes

5
Lors, montant sur ses grands chevaux, la Mort brandit la longue faux d'agronome
Qu'elle serrait dans son linceul, et faucha d'un seul coup, d'un seul, le bonhomme, le bonhomme

6
Comme il n'avait pas l'air content elle lui dit: "Ça fait longtemps que je t'aime
Et notre hymen à tous les deux était prévu depuis le jour de ton baptême, ton baptême

7
"Si tu te couches dans mes bras, alors la vie te semblera plus facile
Tu y seras hors de portée des chiens, des loups, des hommes et des imbéciles, imbéciles

8
"Nul n'y contestera tes droits tu pourras crier: vive le roi! sans intrigue
Si l'envie te prend de changer, tu pourras crier sans danger: vive la ligue!, vive la ligue!

9
"Ton temps de dupe est révolu, personne ne se payera plus sur ta bête
Les "plait-il, maître?" auront plus cours, plus jamais tu n'auras à courber la tête, ber la tête"

10
Et mon oncle emboîta le pas de la belle, qui ne semblait pas, si féroce
Et les voilà, bras dessus, bras dessous, les voilà partis je ne sais où faire leurs noces, faire leurs noces

11
O vous les arracheurs de dents tous les cafards les charlatans, les prophètes
Comptez plus sur oncle Archibald pour payer les violons du bal à vos fêtes, à vos fêtes

 

 

TEMPÊTE DANS UN BENITIER

 

1
Tempête dans un bénitier, le souverain pontife avec
Les évêques, les archevêques, nous font un satané chantier.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
A la fête liturgique, plus de grandes pompes, soudain,
Sans le latin, sans le latin, plus de mystère magique.
Le rite qui nous envoûte s'avère alors anodin,
Sans la latin, sans le latin, et les fidèles s'en foutent
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

2
Je ne suis pas le seul morbleu depuis que ces règles sévissent
A ne plus me rendre à l'office dominical que quand il pleut.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
En renonçant à l'occulte, faudra qu'ils fassent tintin
Sans le latin, sans le latin, pour le denier du culte
A la saison printanière Suisse, bedeau, sacristain,
Sans le latin, sans le latin, feront l'église buissonnière
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

3
Ces oiseaux sont des enragés, ces corbeaux qui scient, rognent, tranchent
La saine et bonne vieille branche de la croix où il sont perchés

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
Le vin du sacré calice se change en jus de boudin,
Sans le latin, sans le latin, et ses vertus faiblissent.
A Lourdes, Sète ou bien Parme, comme à Quimper Corentin,
Le presbytère sans le latin a perdu de son charme.
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
Le vin du sacré calice se change en jus de boudin,
Sans le latin, sans le latin, et ses vertus faiblissent.
A Lourdes, Sète ou bien Parme, comme à Quimper Corentin,
Le presbytère sans le latin a perdu de son charme.
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

 

 

QUATRE VINGT QUINZE POUR CENT

 

1
La femme qui possède tout en elle pour donner le goût des fêtes charnelles
La femme qui suscite en nous tant de passion brutale la femme est avant tout sentimentale
Main dans la main les longues promenades les fleurs, les billets doux, les sérénades
Les crimes, les folies que pour ses beaux yeux l'on commet la transportent, mais ...

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

2
Sauf quand elle aime un homme avec tendresse, toujours sensible alors à ses caresses.
Toujours bien disposée, toujours encline à s'émouvoir, elle s'emmerde sans s'en apercevoir.
Ou quand elle a des besoins tyranniques, quelle souffre de nymphomanie chronique
C'est elle qui fait alors passer à ses adorateurs de fichus quarts d'heure.

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

3
Les "encore", les "c'est bon", les "continue" qu'elle crie pour simuler qu'elle monte aux nues
C'est pure charité, les soupirs des anges ne sont en général que de pieux mensonges
C'est à seul fin que son partenaire se croit un amant extraordinaire,
Que le coq imbécile et prétentieux perché dessus ne soit pas déçu.

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

4
J'entends aller bon train les commentaires de ceux qui font des châteaux à Cythère
"C'est parce que tu n'es qu'un malhabile, un maladroit qu'elle conserve toujours sont sang-froid"
Peut-être, mais si les assauts vous pèsent de ces petits m'as-tu vu-quand je baise
Mesdames, en vous laissant manger le plaisir sur le dos, chantez in petto

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

 

 

MARQUISE

 

1
Marquise, si mon visage à quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge vous ne vaudrez guère mieux.
Marquise, si mon visage à quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge vous ne vaudrez guère mieux.

2
Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront:
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front.
Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront:
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front.

3
Le même cours des planètes règle nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes; vous serez ce que je suis.
Le même cours des planètes règles nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes; vous serez ce que je suis.

4
Peut-être que je serai vieille, répond Marquise, cependant
J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, et je t'emmerde en attendant.
Peut-être que je serai vieille, répond Marquise, cependant
J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, et je t'emmerde en attendant.

 

 

MARINETTE

 

1
Quand j'ai couru chanter ma petite chanson à Marinette,
La belle la traîtresse était allée à l'Opéra ...
Avec ma petite chanson, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma petite chanson, j'avais l'air d'un con .

2
Quand j'ai couru porter mon pot de moutarde à Marinette
La belle, la traîtresse avait déjà fini de dîner...
Avec mon petit pot j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec mon petit pot j'avais l'air d'un con .

3
Quand j'offris pour étrennes une bicyclette à Marinette
La belle la traîtresse avait acheté une auto...
Avec mon petit vélo, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon petit vélo, j'avais l'air d'un con .

4
Quand j'ai couru tout chose au rendez-vous de Marinette
La belle disait: "je t'adore!" à un sale type qui l'embrassait...
Avec mon bouquet de fleurs, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon bouquet de fleurs, j'avais l'air d'un con .
5
Quand j'ai couru brûler la petite cervelle à Marinette,
La belle était déjà morte d'un rhume mal placé...
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con .
6
Quand j'ai couru lugubre, à l'enterrement de Marinette
La belle la traîtresse était déjà ressuscitée...
Avec ma petite couronne, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma petite couronne, j'avais l'air d'un con.

 

 

LES FUNERAILLES D'ANTAN

 

1
Jadis, les parents des morts vous mettaient dans le bain,
De bonne grâce ils en faisaient profiter les copains:
«Y a un mort à la maison, si le cœur vous en dit,
Venez le pleurer avec nous sur le coup de midi...»
Mais les vivants d'aujourd'hui ne sont plus si généreux,
Quand ils possèdent un mort ils le gardent pour eux.
C'est la raison pour laquelle, depuis quelques années,
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez.
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

2
Maintenant les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu'au diable Vauvert,
Les malheureux n'ont même plus le plaisir enfantin
De voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin.
L'autre semaine, des salauds, à cent quarante à l'heure,
Vers un cimetière minable emportaient un des leurs...
Quand sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis
On s'aperçut que le mort avait fait des petits.
On s'aperçut que le mort avait fait des petits.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

3
Plutôt que d'avoir des obsèques manquant de fioritures,
J'aimerais mieux, tout compte fait, me passer de sépulture,
J'aimerais mieux mourir dans l'eau, dans le feu, n'importe où,
Et même à la grande rigueur, ne pas mourir du tout.
O, que renaisse le temps des morts bouffis d'orgueil,
L'époque des m’as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil,
Où, quitte à tout dépenser jusqu'au dernier écu,
Les gens avaient le cœur de mourir plus haut que leur cul.
Les gens avaient le cœur de mourir plus haut que leur cul.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

 

 

L'HECATOMBE (bon)

 

Au marché de Briv'-la-Gaillarde
A propos de bottes d'oignons
Quelques douzaines de gaillardes
Se crêpaient un jour le chignon
A pied, à cheval, en voiture
Les gendarmes mal inspirés
Vinrent pour tenter l'aventure
D'interrompre l'échauffourée

Or, sous tous les cieux sans vergogne
C'est un usag' bien établi
Dès qu'il s'agit d'rosser les cognes
Tout l’monde se réconcilie
Ces furies perdant tout' mesure
Se ruèrent sur les guignols
Et donnèrent je vous l'assure
Un spectacle assez croquignol

En voyant ces braves pandores
Etre à deux doigts de succomber
Moi, j'bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées
De la mansarde où je réside
J'excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides
En criant: "Hip, hip, hip, hourra!"

Frénétiqu' l'une d'ell’ attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier: "Mort aux vaches,
Mort aux lois, vive l'anarchie!"
Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ses lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau

La plus grasse de ces femelles
Ouvrant son corsag’ dilaté
Matraque à grand coup de mamelles
Ceux qui passent à sa portée
Ils tombent, tombent, tombent, tombent
Et s'lon les avis compétents
Il paraît que cette hécatombe
Fut la plus bell' de tous les temps

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons
Ces furies à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avait pas
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avait pas

 

 

 

LES PASSANTES

 

1
Je veux dédier ce poème à toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets, à celles qu'on connaît à peine,
Qu'un destin différent entraîne et qu'on ne retrouve jamais.

2
A celle qu'on voit apparaître une seconde à sa fenêtre,
Et qui, preste, s'évanouit, mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette qu'on en demeure épanoui.

3
A la compagne de voyage dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin, qu'on est seul peut-être à comprendre,
Et qu'on laisse pourtant descendre sans avoir effleuré sa main.

4
A celles qui sont déjà prises, et qui vivant des heures grises
Près d'un être trop différent, vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie d'un avenir désespérant.

5
Chères images aperçues, espérances d'un jour déçues,
Vous serez dans l'oubli demain, pour peu que le bonheur survienne,
Il est rare qu'on se souvienne des épisodes du chemin.

6
Mais si l'on a manqué sa vie, on songe avec un peu d'envie,
A tous ces bonheurs entrevus, aux baisers qu'on n'osa pas prendre,
Aux cœurs qui doivent vous attendre, aux yeux qu'on a jamais revus.

7
Alors aux soirs de lassitude tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir, on pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes que l'on n'a pas su retenir.

 

 

LES CASSEUSES

 

1
Tant qu'elle a besoin du matou, ma chatte est tendre comme tout.
Quand elle est comblée, aussitôt elle griffe, elle mord, elle fait le gros dos.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

2
Enamourée, ma femme est douce, mes amis vous le diront tous.
Après l'étreinte, en moins de deux elle redevient u bâton merdeux.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

3
Dans l'alcôve, on est bien reçus par la voisine du dessus.
Une fois son désir assouvi, ingrate, elle nous les crucifie.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

4
Quand elle passe en revue les zouaves, ma sœur est câline et suave.
Dès que s'achève l'examen, gare à qui tombe sous sa main.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

5
Si tout le monde en ma maison reste au lit plus que de raison,
C'est pas qu'on soit lubriques, c'est qu'il y a guère que là qu'on est tranquille.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

 

 

LES AMOUREUX DES BANCS PUBLICS

 

1
Les gens qui voient de travers pensent que les bancs vert
Qu'on voit sur les trottoirs sont faits pour les impotents ou les ventripotents.
Mais c'est une absurdité, car à la vérité, ils sont là c'est notoire,
Pour accueillir quelques temps les amours débutants

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

2
Ils se tiennent par la main , parlent du lendemain, du papier bleu d'azur
Que revêtiront les murs de leur chambre à coucher..
Ils se voient déjà, doucement, elle cousant, lui fumant, dans un bien-être sur,
Et choisissent le prénom de leur premier bébé...

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

3
Quand la sainte famille machin croise sur son chemin deux de ces malappris,
Elle leur décroche hardiment des propos venimeux...
N'empêche que toute la famille ( le père, la mère, la fille, le fils, le "Saint Esprit...")
Voudrait bien de temps en temps, pouvoir se conduire comme eux.

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

4
Quand les mois auront passé quand seront apaisés leurs beaux rêves flambants,
Quand le ciel se couvrira de gros nuages lourds,
Ils s'apercevront, émus, que c'est au hasard des rues, sur l'un de ces fameux bancs,
Qu'ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour...

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

 

 

LE VENT

 

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

1
Les Jean-foutre et les gens probes médisent du vent furibond
Qui rebrousse les bois, détrousse les toits, retrousse les robes
Des Jean-foutre et des gens probes, le vent, je vous en réponds
S'en soucie, et c'est justice, comme de colin-tampon !

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

2
Bien sur si l'on ne se fonde que sur ce qui saute aux yeux,
Le vent semble une brute raffolant de nuire à tout le monde
Mais une attention profonde prouve que c'est chez les fâcheux
Qu'il préfère choisir les victimes de ces petits jeux !

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

 

 

LE PETIT CHEVAL

(Paul Fort)

1
Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !
C'était un petit cheval blanc, tous derrière, tous derrière
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant !

2
Il n'y avait jamais de beau temps, dans ce pauvre paysage
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière, ni derrière
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière, ni devant.

3
Mais toujours il était content, menant les gars du village,
A travers la pluie noire des champs, tous derrière, tous derrière
A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.

4
Sa voiture allait poursuivant, sa belle petite queue sauvage
C'est alors qu'il était content, tous derrière, tous derrière
C'est alors qu'il était content, tous derrière et lui devant.

5
Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière, tous derrière
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.

6
Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps, ni derrière, ni derrière
Il est mort sans voir le beau temps, ni derrière ni devant.

 

 

LE PARAPLUIE

 

1
Il pleuvait fort sur la grand route, elle cheminait sans parapluie,
J'en avais un volé sans doute, le matin même à un ami
Courant alors à sa rescousse, je lui propose un peu d'abri
En séchant l'eau de sa frimousse, d'un air très doux, elle m'a dit «oui».

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

2
Chemin faisant, que ce fut tendre d'ouïr à deux le chant joli
Que l'eau du ciel faisait entendre sur le toit de mon parapluie
J'aurais voulu, comme au déluge, voir sans arrêt tomber la pluie,
Pour la garder, sous mon refuge, quarante jours, quarante nuits.

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

3
Mais bêtement même en orage, les routes vont vers des pays
Bientôt le sien fit un barrage à l'horizon de ma folie
Il a fallu qu'elle me quitte après m'avoir dit grand merci
Et je l'ai vue toute petite partir gaiement vers mon oubli ...

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

 

 

LE GRAND PAN

 

1
Du temps que régnait le grand Pan les dieux protégeaient les ivrognes :
Un tas de génies titubant, au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu'un homme vidait les cruchons, Qu'un sac à vin faisait carousse
Ils venaient en bande, à ses trousses, compter les bouchons.
La plus humble piquette était alors bénie, distillée par Noé, Silène et compagnie
Le vin donnait un lustre au pire des minus, et le moindre pochard avait tout de Bacchus
Mais, se touchant le crane en criant : «J'ai trouvé !» la bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là les gens boivent encore, et le feu du nectar fait toujours luire les trognes,
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes :Bacchus est alcoolique et le grand Pan est mort.

2
Quand deux imbéciles heureux s'amusaient à des bagatelles
Un tas de génies amoureux venaient leur tenir la chandelle.
Du fin fond des Champs Elysées Dès qu'ils entendaient un «je t'aime»
Ils accouraient à l'instant même compter les baisers
La plus humble amourette était alors bénie, Sacrée par Aphrodite, Eros et compagnie
L'amour donnait un lustre au pire des minus et la moindre amoureuse avait tout de Vénus
Mais se touchant le crane en criant «j'ai trouvé !» la bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là, les cœurs battent encore et la règle du jeu de l'amour est la même
Mais les dieux ne répondent plus de ceux qui s'aiment : Vénus s'est faite femme et le grand Pan est mort

3
Et quand fatale, sonnait l'heure de prendre un linceul pour costume
Un tas de génies l'œil en pleur, vous offraient des honneurs posthumes
Pour aller au céleste empire dans leur barque ils venaient vous prendre
C'était presque un plaisir de rendre le dernier soupir.
La plus humble dépouille était alors bénie, embarquée par Caron, Pluton et compagnie
Au pire des minus l'âme était accordée et le moindre mortel avait l'éternité.
Mais se touchant le crane en criant : «j'ai trouvé !» La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là les gens passent encore mais la tombe est, hélas la dernière demeure
Et les dieux ne réponde plus de ceux qui meurent : la mort est naturelle et le grand Pan est mort.

Et l'un des dernier dieux, l'un des derniers suprêmes, ne doit plus se sentir tellement bien lui-même.
Un beau jour on va voir le Christ, descendre du calvaire en disant dans sa lippe :
« Merde ! je ne joue plus pour tous ces pauvres types ! j'ai bien peur que la fin du monde soit bien triste. »

 

 

LE BISTROT

 

1
Dans un coin pourri du pauvre Paris, sur une place,
L'est un vieux bistrot tenu par un gros dégueulasse.
2
Si t'as le bec fin S'il te faut du vin de première classe.
Va boire à Passy, le nectar d'ici te dépasse.

3
Mais si tu as le gosier qu'une armure d'acier matelasse
Goûte à ce velours, ce petit bleu lourd de menaces.

4
Tu trouveras là la fine fleur de la populace,
Tous les marmiteux, les calamiteux de la place.

5
Qui viennent en rang, comme des harengs voir en face
La belle du bistrot la femme à ce gros dégueulasse.

6
Que je boive à fond l'eau de toutes les fontaines Wallace,
Si, dès aujourd'hui, tu n'es pas séduit par la grâce.

7
De cette jolie fée, qui, d'un bouge, a fait un palace,
Avec ses appas du haut jusqu'en bas, bien en place.

8
Ces trésors exquis, qui les embrasse, qui les enlace ?
Vraiment, c'en est trop ! tout ça pour ce gros dégueulasse !

9
C'est injuste et fou, mais que voulez-vous qu'on y fasse ?
L'amour se fait vieux, il n'a plus les yeux bien en face.

10
Si tu fait ta cour, tâche que tes discours ne l'agacent.
Sois poli, mon gars, pas de geste ou gare à la casse !

11
Car sa main qui claque, punit d'un flic-flac les audaces
Certes, il n'est pas né qui mettra le nez dans sa tasse.

12
Pas né le chanceux qui dégèlera ce bloc de glace,
Qui fera dans le dos les cornes à ce gros dégueulasse.

13
Dans un coin pourri du pauvre Paris sur une place
Une espèce de fée d'un vieux gouge, a fait un palace.

 

 

LA TONDUE

 

1
La belle qui couchait avec le roi de Prusse, avec le roi de Prusse
A qui l'on a tondu le crâne rasibus, le crâne rasibus

2
Son penchant prononcé pour les «ich liebe dich», pour les ich liebe dich,
Lui valut de porter quelques cheveux postiches, quelques cheveux postiches

3
Les braves sans culottes et les bonnets phrygiens, et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens, à un tondeur de chiens.

4
J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison, parti pour sa toison,
J'aurais dû dire un mot pour sauver son chignon, pour sauver son chignon

5
Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur, du fond de ma torpeur,
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur, m'ont fait peur.

6
Quand, pire qu'une brosse, elle eut été tondue, elle eut été tondue
J'ai dit « c'est malheureux ces accroches cœur perdus, ces accroches cœur perdus»

7
Et ramassant l'un d'eux qui traînait dans l'ornière, qui traînait dans l'ornière,
Je l'ai comme une fleur, mis à ma boutonnière, mis à ma boutonnière

8
En me voyant partir arborant mon toupet, arborant mon toupet,
Tous ces coupeurs de nattes m'ont pris pour un suspect, m'ont pris pour un suspect

9
Comme de la patrie je ne mérite guère, je ne mérite guère
J'ai pas la croix d'honneur, j'ai pas la croix de guerre, j'ai pas la croix de guerre

10
Et je n'en souffre pas avec trop de rigueur, avec trop de rigueur,
J'ai ma rosette à moi : c'est un accroche-cœur, c'est un accroche-cœur.

 

 

LA PRIERE

(Francis Jammes)

1
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère,
Tandis que les enfants s'amusent au parterre,
Et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment.
Son aile tout à coup s'ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent:
Je vous salue, Marie.

2
Par les gosses battus par l'ivrogne qui rentre,
Par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre
Et par l'humiliation de l'innocent châtié.
Par la Vierge vendue qu'on a déshabillée
Par le fils dont la mère a été insultée:
Je vous salue, Marie.

3
Par la vieille qui trébuchant sous trop de poids,
S'écrie:« Mon Dieu !» Par le malheureux dont les bras
Ne purent s'appuyer sur une amour humaine
Comme la croix du Fils sur Simon de Cyrène,
Par le cheval tombé sous le chariot qu'il traine
Je vous salue, Marie.

4
Par les quatre horizons qui crucifies le monde,
Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
Par le malade que l'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.

5
Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l'oiseau rappelant l'oiseau tombé du nid,
Par l'herbe qui a soif et recueille l'ondée,
Par le baiser perdu par l'amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue, Marie.

 

 

LA LEGENDE DE LA NONNE

 

1
Venez, vous dont l'œil étincelle, pour entendre une histoire encore
Approchez je vous dirai celle de doña Padilla del Flor.
Elle était d'Alanje, où s'entassent les collines et les halliers
Enfants, voici des boeufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

2
Il est des filles à Grenade, il en est à Séville aussi
Qui pour la moindre sérénade, à l'amour demandent merci
Il en est que parfois embrassent le soir, de hardis cavaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

3
Ce n'est pas sur ce ton frivole qu'il faut parler de Padilla
Car jamais prunelle Espagnole d'un feu plus chaste ne brilla
Elle fuyait ceux qui pourchassent les filles sous les peupliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

4
Elle prit le voile à Tolède, au grand soupir des gens du lieu
Comme si quand on n'est pas laide on avait droit d'épouser Dieu
Peu s'en fallut que ne pleurassent les soudards et les écoliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

5
Or, la belle à peine cloîtrée, amour en son cœur s'installa
Un fier brigand de la contrée vint alors et dit: Me voilà!
Quelquefois les brigands surpassent en audace les chevaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

6
Il était laid :les traits austères, la main plus rude que le gant
Mais l'amour a bien des mystères, et la nonne aima le brigand.
On voit des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

7
La nonne osa dit la chronique, au brigand par l'enfer conduit,
Aux pieds de sainte Véronique donner un rendez-vous la nuit,
A l'heure où les corbeaux croassent, volant dans l'ombre par milliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

8
Or quand dans la nef descendue, la nonne appela le bandit,
Au lieu de la voix attendue, c'est la foudre qui répondit.
Dieu voulut que ses coups frappassent les amants par Satan liés
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

9
Cette histoire de la novice, saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu'afin de préserver du vice les vierges qui font leur salut,
Les prieurs la racontassent dans tous les couvents réguliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

 

 

LA FILLE A CENT SOUS

 

1
Du temps que je vivais dans le troisième dessous
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous,
M'avait vendu sa femme
Quand je l'eu mise au lit, quand je voulus l'étrenner, quand je fis voler sa jupe
Il m'apparut alors que j'avais été berné dans un marché de dupe

2
« Remballe tes os, ma mie, et garde tes appas,
Tu es bien trop maigrelette,
Je suis un bon vivant ça ne me concerne pas,
D'étreindre des squelettes.
Retourne à ton mari, qu'il garde les cent sous
Je n'en fais pas une affaire»
Mais elle me répondit le regard en dessous:
« C'est vous que je préfère.

3
Je suis pas bien grosse fit-elle, d'une voix qui se noue
Mais ce n'est pas ma faute.»
Alors moi tout ému, je la pris sur mes genoux
Pour lui compter les côtes.
« Toi que j'ai payé cent sous, dit moi quel est ton nom,
Ton petit nom de baptême ?
Je m'appelle Ninette, Eh bien pauvre Ninon,
Console-toi, je t'aime .

Et ce brave sac d'os dont je n'avais pas voulu,
Même pour une thune,
M'est entré dans le cour et n'en sortirait plus
Pour toute une fortune.
Du temps que je vivais dans le troisième dessous
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous,
M'avait vendu sa femme

 

 

LA FEMME D'HECTOR

 

1
En notre tour de Babel, laquelle est la plus belle,
La plus aimable parmi les femmes de nos amis ?
Laquelle est notre vraie nounou, la petite sœur des pauvres de nous
Dans le guignon toujours présente, quelle est cette fée bienfaisante ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

2
Comme nous dansons devant le buffet bien souvent,
On a toujours peu ou prou les bas criblés de trous
Qui raccommode ces malheurs de fils de toutes les couleurs,
Qui brode divine cousette, des arcs-en-ciel à nos chaussettes ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

3
Quand on nous prend la main, sacré Bon Dieu dans un sac,
Et qu'on nous envoie planter des choux à la Santé,
Quelle est celle qui, prenant modèle sur les vertus des chiens fidèle
Reste à l'arrêt devant la porte en attendant qu'on en ressorte ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

4
Et quand l'un d'entre nous meurt, qu'on nous met en demeure
De débarrasser l'hôtel de ses restes mortels,
Quelle est celle qui remue tout Paris pour qu'on lui fasse au plus bas prix
Des funérailles gigantesques, pas nationales, non, mais presque ? Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

5
Et quand vient le mois de mai, le joli temps d'aimer,
Que sans écho dans les cours nous hurlons à l'amour,
Quelle est celle qui nous plaint beaucoup, quelle est celle qui nous saute au cou,
Qui nous dispense sa tendresse, toutes ses économies de caresses ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

6
Ne jetons pas les morceaux de non cœurs aux pourceaux,
Perdons pas notre latin au profit des pantins
Chantons pas la langue des dieux pour les balourds, les fess'-mathieux,
Les paltoquets ni les bobèches, les foutriquets ni les pimbêches,

Refrain
Ni pour la femme de Bertrand, pour la femme de Gontran, pour la femme de Pamphile
Ni pour la femme de Firmin, pour la femme de Germain, pour celle de Benjamin,
Ni pour la femme d'Honoré la femme de Désiré la femme de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, mais pour la femme d'Hector.

 

 

LA GUERRE DE 14-18

 

1
Depuis que l'homme écrit l'Histoire, depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerres notoires, si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère, je déclarerais tout de suite :
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

2
Est-ce à dire que je méprise les nobles guerres de jadis,
Que je soucie comme d'une cerise, de celle de soixante-dix?
Au contraire, je la révère et lui donne un satisfecit,
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

3
Je sais que les guerriers de Sparte plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte tiraient pas leur poudre aux moineaux
Leurs faits d'armes sont légendaires, au garde-à vous je les félicite
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

4
Bien sur, celle de l'an quarante ne m'a pas tout à fait déçu
Elle fut longue et massacrante et je ne crache pas dessus,
Mais, à mon sens, elle ne vaut guère, guère plus qu'un premier accessit
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

5
Mon but n'est pas de chercher noise aux guérillas, non fichtre! non,
Guerres saintes, guerres sournoises qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chose pour plaire, chacune a son petit mérite
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

6
Du fond de son sac à malices, Mars va sans doute à l'occasion,
en sortir une un vrai délice! qui me fera grosse impression
En attendant, je persévère à dire que ma guerre favorite
«Celle, mon colon, que je voudrais faire, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Celle, mon colon, que je voudrais faire, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

 

 

LA NON DEMANDE EN MARIAGE

 

1
Ma mie de grâce ne mettons pas sous la gorge à Cupidon sa propre flèche,
Tant d'amoureux l'ont essayé qui de leur bonheur ont payé ce sacrilège.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

2
Laissons le champ libre à l'oiseau, nous serons tous les deux prisonniers sur parole,
au diable les maîtresses queux qui attachent les cœurs aux queues des casseroles !

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

3
Vénus se fait vieille souvent, elle perd son latin devant la lèche-frite.
A aucun prix, moi je ne veux effeuiller dans le pot-au-feu la marguerite.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

4
On leur ôte bien des attraits en dévoilant trop les secrets de Mélusine.
L'encre des billets doux pâlit vite entre les feuilles des livres de cuisine.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

5
Il peut sembler de tout repos de mettre à l'ombre, au fond d'un pot de confiture,
La jolie pomme défendue mais elle est cuite, elle a perdu son goût nature.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

6
De servante n'ai pas besoin, et du ménage et de ses soins je te dispense.
Qu'en éternelle fiancée, à la dame de mes pensées toujours, je pense.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

 

 

LA ROUTE AUX QUATRE CHANSONS

 

1
J'ai pris la route de Dijon pour voir un peu la Marjolaine,
La belle digue digue don, qui pleurait près de la fontaine.
Mais elle avait changé de ton, il lui fallait des ducatons
Dedans son bas de laine pour n'avoir plus de peine.
Elle m'a dit : «Tu viens, chéri ? et si tu me payes un bon prix.
Aux anges je t'emmène, digue digue don daine. »
La Marjolaine pleurait surtout quand elle n'avait pas de sous.
La Marjolaine de la chanson avait de plus nobles façons.

2
J'ai passé le pont d'Avignon pour voir un peu les belles dames
Et les beaux messieurs tous en rond qui dansaient, dansaient, corps et âmes.
Mais ils avaient changé de ton, ils faisaient fi des rigodons,
Menuets et pavanes, tarentelles, sardanes,
Et les belles dames m'ont dit ceci :« Étranger, sauve-toi d'ici
Ou l'on donne l'alarme aux chiens et aux gendarmes !
Quelle mouche les a donc piquées, ces belle dames si distinguées ?
Les belles dames de la chanson, avaient de plus nobles façons.

3
Je me suis fait faire prisonnier, dans les vieilles prisons de Nantes,
Pour voir la fille du geôlier, qui parait-il, est avenante.
Mais elle avait changé de ton, quand j'ai demandé :«que dit-on
Des affaires courantes, dans la ville de Nantes ? »
La mignonne m'a répondu : « On dit que vous serez pendu
Au matines sonnantes, et j'en suis bien contente !»
Les geôlières n'ont plus de cœur aux prisons de Nantes et d'ailleurs.
La geôlière de la chanson avait de plus nobles façons.

4
Voulant mener à bonne fin ma folle course vagabonde
Vers mes pénates je revins, pour dormir auprès de ma blonde.
Mais elle avait changé de ton, avec elle, sous l'édredon
Il y avait du monde dormant près de ma blonde
J'ai pris le coup d'un air blagueur, mais en cachette dans mon cœur
La peine était profonde, le chagrin lâchait la bonde.
Hélas! du jardin de mon père la colombe s'est fait la paire…
Par bonheur, par consolation, me sont restées les quatre chansons.

 

 

LE 22 SEPTEMBRE

 

1
Un vingt-deux septembre au diable vous partîtes,
Et, depuis, chaque année à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous .
Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux paupières :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

2
On ne reverra plus, au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous .
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

3
Jadis ouvrant mes bras comme une paire d'ailes,
Je montais jusqu'au ciel pour suivre l'hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous .
Le complexe d'Icare à présent m'abandonne,
L'hirondelle en partant ne fera plus l'automne :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

4
Pieusement noué d'un bout de vos dentelles,
J'avais, sur ma fenêtre un bouquet d'immortelles
Que j'arrosais de pleurs en souvenir de vous .
Je m'en vais les offrir au premier mort qui passe,
Les regrets éternels à présent me dépassent :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

5
Désormais, le petit bout de cœur qui me reste
Ne traversera plus l'équinoxe funeste
En battant la breloque en souvenir de vous .
Il a craché sa flamme et ses cendres s'éteignent,
A peine y pourrait-on rôtir quatre châtaignes :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

Et c'est triste de n'être plus triste sans vous .

 

 

LE NOMBRIL DES FEMMES D'AGENTS

 

1
Voir le nombril de la femme d'un flic n'est certainement pas un spectacle
Qui du point de vue de l'esthétique, puisse vous élever au pinacle...
Il y eut pourtant, dans le vieux Paris, un honnête homme sans malice
Brûlant de contempler le nombril de la femme d'un agent de police...

2
«Je me fais vieux, gémissait-il, et, durant le cour de ma vie
J'ai vu bon nombre de nombrils de toute les catégories:
Nombrils de femmes de croque-morts, nombrils de femmes de bougnats, de femmes de jocrisses,
Mais je n'ai jamais vu celui de la femme d'un agent de police...»

3
«Mon père a vu, comme je vous vois, des nombrils de femmes de gendarmes,
Mon frère a goûté plus d'une fois de ceux des femmes d'inspecteurs, les charmes...
Mon fils vit le nombril de la souris d'un ministre de la justice
Et moi, je n'ai même pas vu le nombril de la femme d'un agent de police...»

4
Ainsi gémissait en public cet honnête homme vénérable,
Quand la légitime d'un flic, tendant son nombril secourable,
Lui dit :«Je m'en vais mettre fin à votre pénible supplice,
Vous faire voir le nombril en fin de la femme d'un agent de police...»

5
«Alléluia ! fit le bon vieux, de mes tourments voici la trêve !
Grâces soient rendues au Bon Dieu, je vais réaliser mon rêve !»
Il s'engagea tout attendri, sous les jupons de sa bienfaitrice:
Braqués ses yeux sur le nombril de la femme d'un agent de police...

6
Mais hélas ! il était rompu par les effets de sa hantise,
Et comme il atteignait le but de cinquante ans de convoitise,
La mort, la mort, la mort, le prit, sur l'abdomen de sa complice:
Il n'a jamais vu le nombril de la femme d'un agent de police...

 

 

LE ROI BOITEUX

 

1
Un roi d'Espagne ou bien de France, avait un cor, un cor au pied.
C'était au pied gauche , je pense, il boitait à faire pitié.
Les courtisans, espèce adroite, s'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite, ils apprirent tous à boiter.

2
On vit bientôt le bénéfice que cette mode rapportait,
Et, de l'antichambre à l'office, tout le monde, boitait, boitait.
Un jour, un seigneur de province, oubliant son nouveau métier,
Vint à passer devant le prince, ferme et droit comme un peuplier.

3
Tout le monde se mit à rire, excepté le roi, qui tout bas,
Murmura: «Monsieur, qu'est-ce à dire ? je vois que vous ne boitez pas.»
«Sir, quelle erreur est la vôtre ! je suis criblé de cors, voyez:
Si je marche plus droit qu'un autre, c'est que je boite des deux pieds.»

 

 

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L'AFFAIRE

 

1
Quand ils sont tout neufs, qu'il sortent de l'œuf, du cocon,
Tous les jeunes blancs-becs prennent les vieux mecs pour des cons.
Quand ils sont devenus des têtes chenues des grisons,
Tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des cons.
Moi, qui balance entre deux âges, je leur adresse à tous un message :

Refrain
Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père, quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses, cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.

2
Vous les cons naissants, les cons innocents, les jeunes cons
Qui ne le niez pas prenez les papa pour des cons
Vous les cons âgés, les cons usagés, les vieux cons
Qui, confessez-le prenez les petits bleus pour des cons,
Méditez l'impartial message d'un qui balance entre deux âges :

Refrain
Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père, quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses, cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.

 

 

LES 4 Z'ARTS

 

1
Les copains affligés, les copines en pleurs,
La boîte à dominos enfouie sous les fleurs,
Tout le monde équipé de sa tenue de deuil,
La farce était bien bonne et valait le coup d'œil.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
L'enterrement paraissait officiel. Bravo !

2
Le mort ne chantait pas :«Ah ce qu'on s'emmerde ici!»
Il prenait son prépas à cœur, cette fois-ci,
Et les bonshommes chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus «Saint Éloi bande encore!»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo !

3
Ce n'étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesses à claques et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait: «A poil! A poil! A poil!»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Les pleureuses sanglotaient pour de bon. Bravo!

4
Le curé n'avait pas de goupillon factice,
Un de ces goupillons en forme de phallus,
Et quand il alla de ses de profondis,
L'enfant de cœur répliqua pas morpionibus.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le curé ne venait pas de Camaret. Bravo !

5
On descendit la bière et je fut bien déçu
La blague maintenant frisait le mauvais goût,
Car le mort se laissa jeter la terre dessus
Sans lever le couvercle en s'écriant: «Coucou !»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le cercueil n'était pas à double fond. Bravo !
6
Quand tout fut consommé, je leur est dit :«Messieurs,
Allons faire à présent la tournée des boxons!»
Mais ils m'ont regardé avec de pauvres yeux,
Puis ils m'ont embrasse d'une drôle de façon.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Leur compassion semblait venir du cœur. Bravo!
7
Quand je suis ressorti de se champ de navets,
L'ombre de l'ici gît pas à pas me suivait,
Une petite croix de trois fois rien du tout
Faisait à elle seule, de l'ombre un peu partout.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Les revenants s'en mêlaient à leur tour. Bravo !

8
J'ai compris ma méprise un petit peu plus tard
Quand allumant ma pipe avec le faire part,
Je m'aperçus que mon nom, comme celui d'un bourgeois,
Occupait sur la liste la place de choix.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
J'étais le plus proche parent du défunt. Bravo !

9
Adieu ! les faux tibias, les crânes de carton...
Plus de marche funèbre au son des mirlitons !
Au grand bal des quatre z'arts nous n'irons plus danser,
Les vrais enterrements viennent de commencer.
Nous n'irons plus danser au grand bal des quatre z'arts,
Viens pépère, on va se ranger des corbillards.
Nous n'irons plus danser au grand bal des quatre z'arts,
Viens pépère, on va se ranger des corbillards.

 

 

LES AMOURS D'ANTAN

 

1
Moi, mes amours d'antan c'était de la grisette:
Margot, la blanche caille, et Fanchon la cousette...
Pas la moindre noblesse, excusez-moi du peu,
C'était, me direz-vous des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des vénus de barrière...
Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut..

2
Car le cœur à vingt ans, se pose où l'œil se pose,
Le premier cotillon venu vous en impose,
La plus humble bergère est un morceau de roi.
Ça manquait de marquise, on connut la soubrette,
Faute de fleur de lys on eut la pâquerette,
Au printemps Cupidon fait flèche de tout bois...

3
On rencontrait la belle aux puces le dimanche:
«Je te plais, tu me plais...» et c'était dans la manche,
Et les grands sentiments n'étaient pas de rigueur.
«Je te plais, tu me plais... Viens donc beau militaire...»
Dans un train de banlieue on partait pour Cythère,
On n'était pas tenu même d'apporter son cœur...

4
Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l'hermine,
Son habit sortait point de l'atelier d'un dieu...
Mais quand par-dessus le moulin de la Galette,
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C'est psyché tout entière qui vous sautait aux yeux.

5
Au second rendez-vous il y avait parfois personne,
Elle avait fait faux bon, la petite amazone,
Mais l'on ne courait pas se pendre pour autant...
La marguerite commencée avec Suzette,
On finissait de l'effeuiller avec Lisette
Et l'amour y trouvait quand même son content.

6
C'était, me direz-vous des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des vénus de barrière...
Mais c'étaient mes amours, excusez-moi du peu,
Des Manon, des Mimi, des Suzon, des Musette,
Margot, la blanche caille, et Fanchon la cousette...
Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut...

 

 

LES COPAINS D'ABORD

 

1
Non ce n'était pas le radeau de la Méduse ce bateau,
Qu'on se le dise au fond des ports, dise au fond des ports
Il naviguait en père pénard, sur la grand-mare des canards,
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

2
Ses «fluctuât nec mergitures c'était pas de la littérature
N'en déplaise aux jeteurs de sort, aux jeteurs de sort,
Son capitaine et ses matelots n'étaient pas des enfants de salauds,
Mais des amis franco de port, des copains d'abord.

3
C'étaient pas des amis de lux, des petit Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrhe, Sodome et Gomorrhe,
C'étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie,
Sur le ventre ils se tapaient fort, les copains d'abord.

4
C'étaient pas des anges non plus, l'Évangile, ils l'avaient pas lu,
Mais ils s'aimaient toutes voiles dehors, toutes voiles dehors,
Jean, Pierre, Paul et compagnie, c'était leur seule litanie,
Leur credo leur confiteor, aux copains d'abord.

5
Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait le quart,
C'est elle qui leur montrait le nord, leur montrait le nord.
Et, quand ils étaient en détresse, que leurs bras lançaient des S O S,
On aurait dit des sémaphores, les copains d'abord.

6
Au rendez-vous des bons copains y avait pas souvent de lapins,
Quand l'un d'entre eux manquait à bord, c'est qu'il était mort.
Oui, mais jamais au grand jamais, son trou dans l'eau ne se refermait,
Cent ans après coquin de sort! il manquait encore.

7
Des bateaux j'en ai pris beaucoup, mais le seul qui ait tenu le coup,
Qui n'ait jamais viré de bord, mais viré de bord,
Naviguait en père pénard sur la grand-mare des canards
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

Des bateaux j'en ai pris beaucoup, mais le seul qui ait tenu le coup,
Qui n'ait jamais viré de bord, mais viré de bord,
Naviguait en père pénard sur la grand-mare des canards
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

 

 

LES DEUX ONCLES

 

1
C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston,
L'un aimait les Tommies, l'autre aimait les Teutons.
Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts.
Moi qui n'aimais personne, eh bien je vis encore.

2
Maintenant cher tonton, que les temps ont coulé,
Que vos veuve de guerre ont enfin convolé,
Que l'on a requinqué dans le ciel de Verdun,
Les étoiles ternies du maréchal Pétain,

3
Maintenant que vos controverses se sont tues,
Qu'on s'est bien partagé les cordes des pendus
Maintenant que John Bull nous boude maintenant
Que c'en est fini des querelles d'Allemands,

4
Que vos filles et vos fils vont, main dans la main,
Faire l'amour ensemble et l'Europe de demain,
Qu'ils se soucient de vos batailles presque autant
Que l'on se souciait des guerres de cent ans,

5
On peut vous avouez maintenant chers tontons
Vous l'ami des Tommies, vous l'ami des Teutons
Que de vos vérités, vos contrevérités,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.

6
De vos épurations, vos collaborations,
Vos abominations et vos désolations,
De vos plats de choucroute et de vos tasses de thé,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.

7
En dépit de ces souvenirs qu'on commémore,
Des flammes qu'on ranime aux monuments aux morts,
Des vainqueurs, des vaincus, des autres et de vous
Révérence parler, tout le monde s'en fout.

8
la vie, comme dit l'autre, a repris tous ses droits.
Elles ne font plus beaucoup d'ombre vos deux croix,
Et petit à petit, vous voilà devenus,
L'Arc de triomphe en moins, des soldats inconnus.

9
Maintenant j'en suis sûr, chers malheureux tontons,
Vous l'ami des Tommies, vous l'ami des Teutons
Si vous aviez vécu, si vous étiez ici,
C'est vous qui chanteriez la chanson que voici,

10
Chanteriez, en trinquant ensemble à vos santés,
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ça qui viennent et qui font
Trois petits tours, trois petits morts, et puis s'en vont,

11
Qu'aucune idée sur terre est digne d'un trépas,
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas,
Que prendre, sur-le-champ, l'ennemi comme il vient,
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens,

12
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi,
Mieux vaut attendre un peut qu'on le change en ami,
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans sa main,
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain,

13
Que les seuls généraux qu'on doit suivre aux talons,
Ce sont les généraux des petits soldats de plomb.
Ainsi chanteriez-vous tous les deux en suivant
Malbrough qui va-t-en guerre au pays des enfants.

14
O vous qui prenez aujourd'hui la clé des cieux,
Vous, les heureux coquins qui, ce soir, verrez Dieu,
Quand vous rencontrerez mes deux oncles là-bas,
Offrez-leur de ma part ces « Ne m'oubliez pas».

15
ces deux myosotis fleuris dans mon jardin:
Un petit forget me not pour mon oncle Martin,
Un petit vergiss mein nicht pou mon oncle Gaston,
Pauvre ami des Tommies, pauvre ami des Teutons...

 

 

LES TROMPETTES DE LA RENOMMEE

 

1
Je vivais à l'écart de la place publique
Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire
Sur mon brin de laurier je dormais comme un loir.
Les gens de bon conseil ont su me faire comprendre
Qu'à l'homme de la rue j'avais des comptes à rendre
Et que sous peine de choir dans un oubli complet
Je devais mettre au grand jour tous mes petits secrets.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

2
Manquant à la pudeur la plus élémentaire
Dois-je pour les besoins de la cause publicitaire
Divulguer avec qui et dans quelle position
Je plonge dans le stupre et la fornication?
Si je publie des noms, combien de Pénélopes
Passeront illico pour de fieffées salopes
Combien de bons amis me regarderont de travers
Combien je recevrai de coups de revolver!

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

3
A toute exhibition ma nature est rétive
Souffrant d'une modestie quasiment maladive
Je ne fais voir mes organes procréateurs
A personne, excepté mes femmes et mes docteurs
Dois-je pour défrayer la chronique des scandales
Battre le tambour avec mes parties génitales
Dois-je les arborer plus ostensiblement
Comme un enfant de cœur porte un saint sacrement?

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

4
Une femme du monde et qui souvent me laisse
Faire mes quatre voluptés dans ses quartiers de noblesse
M'a sournoisement passé, sur son divan de soie
Des parasites du plus bas étage qui soit
Sous prétexte de bruit, sous couleur de réclame
Ai-je le droit de ternir l'honneur de cette dame
En criant sur les toits et sur l'air des lampions
"Madame la marquise m'a foutu des morpions?"

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

5
Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente
Avec le père Duval, la calotte chantante
Lui le catéchumène, et moi, l'énergumène
Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen
En accord avec lui, dois-je écrire dans la presse
Qu'un soir je l'ai surpris aux genoux de ma maîtresse
Chantant la mélopée d'une voix qui susurre
Tandis qu'elle lui cherchait des poux dans la tonsure?

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

6
Avec qui, ventrebleu! faut-il donc que je couche
Pour faire parler un peu la déesse aux cents bouches?
Faut-il qu'une femme célèbre, une étoile, une star
Vienne prendre entre mes bras la place de ma guitare?
Pour exciter le peuple et les folliculaires
Qui est-ce qui veut me prêter sa croupe populaire
Qui est-ce qui veut me laisser faire in naturalibus
Un petit peu d'alpinisme sur son mont de Vénus?
Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

7
Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes
Si comme tout un chacun, j'étais un peu tapette
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allures de gazelles?
Mais je ne sache pas que ça profite à ces drôles
De jouer le jeu de l'amour en inversant les rôles
Que ça confère à leur gloire une once de plus-value
Le crime pédérastique aujourd'hui ne paie plus.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

8
Après ce tour d'horizon des mille et une recettes
Qui vous valent à coup sûr les honneurs des gazettes
J'aime mieux m'en tenir à ma première façon
Et me gratter le ventre en chantant des chansons
Si le public en veut, je les sors dare-dare
S'il n'en veut pas je les remets dans ma guitare
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire
Sur mon brin de laurier, je m'endors comme un loir.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

 

 

PUTAIN DE TOI

 

1
En ce temps là, je vivais dans la lune
Les bonheurs d'ici bas m'étaient tous défendus
je semais des violettes et chantais pour des prunes
Et tendais la patte aux chats perdus

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

2
Un soir de pluie, voilà qu'on gratte à ma porte
Je m'empresse d'ouvrir, (sans doute un nouveau chat!)
Nom de Dieu !le beau félin que l'orage m'apporte,
C'était toi, c'était toi, c'était toi
refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

3
Les yeux fendus et couleur de pistache
T'as posé sur mon cœur ta patte de velours
Fort heureusement pour moi, t'avais pas de moustache
Et ta vertu ne pesait pas bien lourd

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

4
Aux quatre coins de ma vie de bohème
Tu as promené, tu as promené, le feu de tes vingt ans
Et pour moi, pour mes chats, pour mes fleurs, mes poèmes
C'était toi la pluie et le beau temps

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

5
Mais le temps passe et fauche à l'aveuglette
Notre amour mûrissait à peine que déjà
Tu brûlais mes chansons, crachais sur mes violettes
Et faisais des misères à mes chats

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

6
Le comble enfin, misérable salope,
Comme il ne restait plus rien dans le garde-manger
Tu as couru sans vergogne, et pour une escalope,
Te jeter dans le lit du boucher !

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

7
C'était fini, tu avais passé les bornes
Et renonçant aux amours frivoles d'ici bas
Je suis remonté dans la lune en emportant mes cornes
Mes chansons, Et mes fleurs, et mes chats.

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

 

 

VENUS CALLIPYGE

 

Que jamais l'art abstrait, qui sévit maintenant,
N'enlève à vos attraits ce volume étonnant.
Au temps où les faux culs sont la majorité,
Gloire à celui qui dit toute la vérité !

1
Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu'on ne peut s'empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je madame un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.
Pour dire à sa louange un immortel blason.

2
En le voyant passer, j'en eus la chair de poule,
Enfin, je vins au monde et, depuis, je lui voue
Un culte véritable et, quand je perds aux boules,
En embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous
En embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous

3
Pour obtenir, madame, un galbe de cet ordre
Vous devez torturer les gens de votre entour
Donnez aux couturiers bien du fil à retordre
Et vous devez crever votre dame d'atour.
Et vous devez crever votre dame d'atour.

4
C'est le duc de Bordeaux qui s'en va, tête basse,
Car il, ressemble au mien comme deux gouttes d'eau
S'il ressemblait au vôtre on dirait, quand il passe
"C'est un joli garçon que le duc de Bordeaux !"
"C'est un joli garçon que le duc de Bordeaux !"

5
Ne faites aucun cas des jaloux qui professent
Que vous avez placé votre orgueil un peu bas
Que vous présumez, trop, en somme de vos fesses
Et surtout, par faveur, ne vous asseyez pas
Et surtout, par faveur, ne vous asseyez pas

6
Laissez les raconter qu'en sortant de calèche
La brise a fait voler votre robe et qu'on vit,
Écrite dans un cœur transpercé d'une flèche
Cette expression triviale : "A julot pour la vie"
Cette expression triviale : "A julot pour la vie"

7
Laissez les dire encore qu'à la cour d'Angleterre,
Faisant la révérence aux souverains Anglois
Vous êtes, patatras ! tombée par terre:
La loi de la pesanteur est dure, mais c'est la loi
La loi de la pesanteur est dure, mais c'est la loi

8
Nul ne peut aujourd'hui trépasser sans voir Naples
A l'assaut des chefs-d’œuvre ils veulent tous courir !
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables:
Voir votre académie, madame, et mourir
Voir votre académie, madame, et mourir

Que jamais l'art abstrait, qui sévit maintenant,
N'enlève à vos attraits ce volume étonnant.
Au temps où les faux culs sont la majorité,
Gloire à celui qui dit toute la vérité !

 

 

SATURNE

 

1
Il est morne, il est taciturne, il préside aux choses du temps
Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant.
Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant.

2
En allant son chemin morose, pour se désennuyer un peu,
Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut.
Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut.

3
Cette saison, c'est toi ma belle, qui a fait les frais de son jeu
Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux.
Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux.

4
C'est pas vilain les fleurs d'automne, et tous les poètes l'ont dit
Je te regarde et je te donne mon billet qu'ils n'ont pas menti
Je te regarde et je te donne mon billet qu'ils n'ont pas menti

5
Viens encore, viens ma favorite, descendons ensemble au jardin
Viens effeuiller la marguerite de l'été de la Saint Martin
Viens effeuiller la marguerite de l'été de la Saint Martin

6
Je sais par cœur toutes tes grâces et, pour me les faire oublier,
Il faudra que Saturne en fasse des tours d'horloge de sablier !
Et la petite pisseuse d'en face peut bien aller se rhabiller.

 

 

JEANNE

 

1
Chez Jeanne, la Jeanne
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu,
On pourrait l'appeler l'auberge du bon Dieu
S'il n'en existait déjà une,
La dernière où l'on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche.

2
Chez Jeanne la Jeanne,
On est n'importe qui, on vient n'importe quand
Et comme par miracle, par enchantement,
On fait partie de la famille
Dans son cœur, en se poussant un peu,
Reste encore une petite place.

3
La Jeanne, la Jeanne
Elle est pauvre et sa table est souvent mal servie,
Mais le peu qu'on y trouve assouvit pour la vie,
Par la façon qu'elle le donne,
Son pain ressemble à du gâteau
Et son eau à du vin comme deux gouttes d'eau.

4
La Jeanne, la Jeanne,
On la paie quand on peut des prix mirobolants
Un baiser sur son front ou sur ses cheveux blancs,
Un semblant d'accord de guitare,
L'adresse d'un chat échaudé
Ou d'un chien tout crotté comme pourboire.

5
La Jeanne, la Jeanne
Dans ses roses et ses choux n'a pas trouvé d'enfants,
Qu'on aime et qu'on défend contre les quatre vents,
Et qu'on accroche à son corsage,
Et qu'on arrose avec son lait
D'autres qu'elle en seraient toutes chagrines.

6
Mais Jeanne, la Jeanne,
Ne s'en soucie pas plus que de colin-tampon,
Être mère de trois poulpiquets, à quoi bon!
Quand elle est mère universelle,
Quand tous les enfants de la terre,
De la mer et du ciel sont à elle.

 

 

PAUVRE MARTIN

 

Avec une bêche à l'épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l'âme, un grand courage,
Il s'en allait trimer aux champs!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Pour gagner le pain de sa vie,
De l'aurore jusqu'au couchant,
De l'aurore jusqu'au couchant,
Il s'en allait bêcher la terre
En tous les lieux, par tous les temps!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Sans laisser voir, sur son visage,
Ni l'air jaloux ni l'air méchant,
Ni l'air jaloux ni l'air méchant,
Il retournait le champ des autres,
Toujours bêchant, toujours bêchant!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Et quand la mort lui a fait signe
De labourer son dernier champ,
De labourer son dernier champ,
Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant...

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant,
En faisant vite, en se cachant,
Et s'y étendit sans rien dire
Pour ne pas déranger les gens...

Pauvre Martin, pauvre misère,
Dors sous la terre, dors sous le temps!

 

IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX

1
Rien n'est jamais acquis à l'homme ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix, et quand il veut serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce.
Il n'y a pas d'amour heureux.

2
Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin, eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes.
Il n'y a pas d'amour heureux.

3
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent.
Il n'y a pas d'amour heureux.

4
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson
ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare.
Il n'y a pas d'amour heureux.

 

 

BECASSINE

 

1
Un champ de blé prenait racine sous la coiffe de Bécassine, ceux qui cherchaient la toison d'or ailleurs avaient bigrement tort.
Tous les seigneurs du voisinage, les gros bonnets, grands personnages, rêvaient de joindre à leur blason une boucle de sa toison.
Un champ de blé prenait racine sous la coiffe de Bécassine.

2
C'est une espèce de robin, n'ayant pas l'ombre d'un lopin, qu'elle laissa pendre vainqueur, Au bout de ses accroche-cœurs.
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson des blés d'or en toute saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas

3
Au fond des yeux de Bécassine deux pervenches prenaient racine, si belle que Semiranis ne s'en est jamais bien remis.
Et les grands noms à majuscules, les Cupidons à particules auraient cédé tous leurs acquêts en échange de ce bouquet
Au fond des yeux de Bécassine deux pervenches prenaient racine

4
C'est une espèce de gredin, n'ayant pas l'ombre d'un jardin, un soupirant de rien du tout qui lui fit faire les yeux doux.
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson des fleurs bleues en toute saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

5
A sa bouche deux belles guignes, deux cerises tout à fait dignes, tout à fait dignes du panier de madame de Sévigné
Les hobereaux, les gentillâtres, tombés tous fous d'elle, idolâtres, auraient bien mis leur bourse à plat pour s'offrir ces deux guignes-là.
Tout à fait dignes du panier de madame de Sévigné.

6
C'est une espèce d'étranger, n'ayant pas l'ombre d'un verger, qui fit s'ouvrir qui étrenna ses jolies lèvres incarnat.
C'est une sorte de manant un amoureux du-tout venant qui pourra chanter la chanson du temps des cerises en tout' saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

7
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson
du temps des cerises en tout' saison et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

 

 

AU BOIS DE MON COEUR

 

Au bois d'Clamart y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Au fond d'ma cour j'suis renommé, Au fond d'ma cour j'suis renommé, J'suis renommé
Pour avoir le cœur mal famé, le cœur mal famé

Au bois d'Vincenne y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Quand y'a plus d'vin dans mon tonneau, Quand y'a plus d'vin dans mon tonneau, dans mon tonneau
Il n'ont pas peur de boir' mon eau, de boire mon eau

Au bois d'Meudon y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Il m'accompagnent à la mairie, Il m'accompagnent à la mairie, à la mairie
Chaque fois que je me marie, que je me marie

Au bois d'Saint Cloud y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Chaque fois qu'je meurs fidèlement, Chaque fois qu'je meurs fidèlement, fidèlement
Ils suivent mon enterrement, mon enterrement

....des petites fleurs...des petites fleurs
Au, au bois d'mon cœur, au au bois d'mon cœur

 

 

FERNANDE

 

1
Une manie de vieux garçon,
Moi j'ai pris l'habitude
D'agrémenter ma solitude
Aux accents de cette chanson:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

2
C'est cette mâle ritournelle,
Cette antienne virile,
Qui retentit dans la guérite
De la vaillante sentinelle:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

3
Afin de tromper son cafard,
De voir la vie moins terne,
Tout en veillant sur sa lanterne,
Chante ainsi le gardien de phare:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

4
Apres la prière du soir,
Comme il est un peu triste
Chante ainsi le séminariste
A genoux sur son reposoir:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

5
A l'Etoile, où j'étais venu
Pour ranimer la flamme,
J'entendis, ému jusqu'aux larmes,
La voix du soldat inconnu:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

6
Et je vais mettre un point final
A ce chant salutaire,
En suggérant aux solitaires d'en faire un hymne national.

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande,Je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

 

 

LE BULLETIN DE SANTE

 

1
J'ai perdu mes bajoues, j'ai perdu ma bedaine, et, ce, d'une façon si soudaine,
Qu'on me suppose un mal qui ne pardonne pas, qui se rit d'Esculape et le laisse baba

2
Le monstre du Loch Ness ne faisant plus recette, durant les moments creux dans certaines gazettes,
Systématiquement, les nécrologues jouent, à me mettre au linceul sous les feuilles de choux.

3
Or, lassé de servir de tête de massacre, des contes à mourir debout qu'on me consacre,
Moi qui me porte bien, qui respire la santé, je m'avance et je crie toute la vérité.

4
Toute la vérité, messieurs, je vous la livre: si j'ai quitté les rangs des plus de deux cent livres,
C'est la faute à Mimi, à Lisette, à Ninon, et bien d'autres, j'ai pas la mémoire des noms.

5
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses, c'est que je baise, que je baise, que je baise.
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute, je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

6
Qu'on me comprenne bien, j'ai l'âme du satyre et son comportement, mais ça ne veut point dire
Que j'en ai le talent, le génie, loin s'en faut ! pas une seule encore ma crié «bravo !»

7
Entre autres fines fleurs, je compte, sur ma liste rose, un bon nombre de femmes de journalistes
Qui, me pensant fichu, mettent toute leur foi à me donner du bonheur une dernière fois.

8
C'est beau, c'est généreux, c'est grand, c'est magnifique !et dans les positions les plus pornographiques,
Je leur rends les honneurs à fesses rabattues sur des tas de bouillons, des paquets d'invendus.

9
Et voilà ce qui fait que, quand vos légitimes montrent leurs fesses au peuple ainsi qu'à vos intimes,
On peut souvent y lire, imprimé à l'envers, les échos, les petits potins, les faits divers.

10
Et si vous entendez sourdre, à travers les plinthes du boudoir de ces dames, des râles et des plaintes,
Ne dites pas :« c'est tonton Georges qui expire », ce sont tout simplement les anges qui soupirent.

11
Et si vous entendez crier comme en quatorze: « debout ! debout les morts ! » ne bombez pas le torse,
C'est l'épouse exaltée d'un rédacteur en chef qui m'incite à monter à l'assaut derechef.

12
Certes ,il m'arrive bien, revers de la médaille, de laisser quelquefois des plumes à la bataille …
Hippocrate dit :« Oui, c'est des crêtes de coq », et Gallien répond :«Non, c'est des gonocoques … »

13
Tous les deux ont raison, Venus parfois vous donne de méchants coups de pieds qu'un bon chrétien pardonne,
Car, s'ils causent du tort aux attributs virils, ils mettent rarement l'existence en péril.

14
Eh bien, oui, j'ai tout ça, rançon de mes fredaines, la barque pour Cythère est mise en quarantaine,
Mais je n'ai pas encore, non, non, non, trois fois non, ce mal mystérieux dont on cache le nom.

15
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses, c'est que je baise, que je baise, que je baise.
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute, je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

 

 

PENSEE DES MORTS

(Lamartine)

1
Voilà les feuilles sans sève qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais, voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères le bois tombé des forêts.

2
C'est la saison où tout tombe aux coups redoublés des vents
Un vent qui vient de la tombe moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs, lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes à l'approche des hivers.

3
C'est alors que ma paupière vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière Dieu n'a pas laissés mûrir
Quoique jeune sur la terre je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison et quand je dis en moi-même:
"Où sont ceux que ton cœur aime?" je regarde le gazon.

4
C'est un ami de l'enfance qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence pour appuyer notre cœur:
Il n'est plus, notre âme est veuve, il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié: "ami, si ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine qui portera la moitié?"

5
C'est une jeune fiancée qui, le front ceint du bandeau
N'emporta qu'une pensée de sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même, pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas, et lui dit:" Ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte qu'attends-tu ? je n'y suis pas!"

6
C'est l'ombre pâle d'un père qui mourut en nous nommant
C'est une sœur, c'est un frère, qui nous devance un moment,
Tous ceux enfin dont la vie un jour ou l'autre ravie
Emporte une part de nous, semblent dire sous la pierre:
"Vous qui voyez la lumière, de nous vous souvenez-vous?"

7
Voilà les feuilles sans sève qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais, voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères le bois tombé des forêts.

 

 

 

PENSEE DES MORTS

Original complet Lamartine

1
Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle

Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais,

Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

2
C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents
Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille

Comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

3
C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissés mûrir
Quoique jeune sur la terre

Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison

Et quand je dis en moi-même:
"Où sont ceux que ton cœur aime?"

Je regarde le gazon.

4
C'est un ami de l'enfance

Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur:
Il n'est plus, notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié:

"Ami, si ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié?"

5
C'est une jeune fiancée qui,

Le front ceint du bandeau
N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,

Et lui dit:" Ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? je n'y suis pas!"

6
C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant
C'est une sœur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment,
Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie
Emporte une part de nous,

Semblent dire sous la pierre:
"Vous qui voyez la lumière,

De nous vous souvenez-vous?"

7
Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle

Qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais,

Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

 

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Jules Supervielle, Débarcadères, Gravitations (sélection)

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Jules Supervielle

 (1884-1960)

 

Sélection de poèmes issus du recueil « Gravitations précédé de Débarcadères »

 

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DÉBARCADÈRES

 

 

Comme un bœuf bavant au labour

 

Comme un bœuf bavant au labour
le navire s’enfonce dans l’eau pénible,
la vague palpe durement la proue de fer,
éprouve sa force, s’accroche, puis
déchirée,
s’écarte ;
à l’arrière la blessure blanche et bruissante,
déchiquetée par les hélices,
s’étire multipliée
et se referme au loin dans le désert houleux
où l’horizon allonge
ses fines, fines lèvres de sphinx.
Les deux cheminées veillant dans un bavardage de fumée,
le paquebot depuis dix jours,
avance vers un horizon monocorde
qui coïncide sans bavures
avec les horizons précédents
et vibre d’un son identique
au choc de mon regard qui se sépare de moi,
comme un goéland, du rivage.

Ô mer qui ne puise en soi que ressemblances,

et qui pourtant de toutes parts

s’essaie aux métamorphoses,

et vaine, accablée par sa lourdeur prolifère,

se refoule, de crête en crête, jusqu’au couperet du ciel,

mer renaissante et contradictoire,

présence fixe où hier tomba un mousse

détaché d’un cordage comme par un coup de fusil,

présence dure qui, la nuit,

par-delà les lumières du bord et la musique cristalline,

et les sourires des femmes,

et tout le navire, rêves et bastingage,

vous tire par les pieds

à six mille mètres de silence

où l’eau rejoint une terre aveugle pour toujours

dans un calme lisse et lacustre, sans murmures ;

Ô mer, qui fait le tour du large,

coureur infatigable,

quelle nouvelle clame-t-elle

dans l’univers avide où ne pousse plus rien,

 - pas une escale, pas un palmier, pas une voile, -

comme après une déracinante canonnade ?

 

 

 

   Paquebot

 

                                 

L'Atlantique est là qui, de toutes parts, s'est généralisé depuis quinze jours, avec son sel et son odeur vieille comme le monde, qui couve, marque les choses du bord,

s'allonge dans la chambre de chauffe, rôde dans la soute au charbon, enveloppe ce bruit de forge, s'annexe sa flamme si terrestre,

entre dans toutes les cabines,
monte au fumoir, se mêlant aux jeux de cartes,

se faufilant entre chaque carte,

si bien que tout le navire,

et même les lettres qui sont dans les enveloppes cinq fois cachetées de rouge au fond des sacs postaux,

tout baigne dans une buée, dans une confirmation marine,

comme ce petit oiseau des îles dans sa cage des îles.

La voici la face de l'Atlantique dans cette grande

pièce carrée si fière de ses angles en pleine mer,
ce salon où tout feint l'aplomb et l'air solidement attaché
de graves meubles sur le continent,
mais souffre d'un tremblement maritime
ou d'une quiétude suspecte,
même la lourde cheminée avec ses fausses bûches éclairées à l'électricité

qui joue la cheminée de château assise en terre depuis des siècles.

Que prétend ce calendrier, fixé, encadré, et qui sévèrement

annonce samedi 17 juillet,
ce journal acheté à la dernière escale et qui donne des nouvelles des peuples,
ce vieux billet de tramway retrouvé dans ma poche

et qui me propose de renouer avec la Ville?

Que témoignent toutes ces têtes autour de moi,
tous ces agglomérés humains,

qui vont et viennent sur le pont de bois mouvant
entre ciel et vagues, promenant leur bilan mortel,
leurs chansons qui font ici des couacs aigrelets,

et prétendent qu'il faudrait à cette mer qui prend
toujours et se refuse, quelques cubes en pierre de taille avec fenêtres et
pots de géranium,

un coteau dominé par la gare d'un funiculaire et
un drapeau

tandis que sur le côté,
des recrues marcheraient une, deux, une, deux,

sur un terrain de manœuvre.

Mais sait-elle même qu'il existe

l'homme qui fume ces cigares
accoudé au bastingage,
le sait-elle, la mer, cette aveugle de naissance,

qui n'a pas compris encore ce que c'est qu'un noyé

et le tourne et le retourne sous ses interrogations?

 

 

 

 

Derrière ce ciel éteint

 

 

Derrière ce ciel éteint et cette mer grise
où l'étrave du navire creuse un modeste sillon,
par-delà cet horizon fermé,
il y a le Brésil avec toutes ses palmes,
d'énormes bananiers mêlant leurs feuilles comme
des éléphants leurs mouvantes trompes,

des fusées de bambous qui se disputent le ciel,

de la douceur en profondeur, un fourré de douceur,

et de purs ovales féminins qui ont la mémoire de
la volupté.
Voici que peu à peu l'horizon s'est décousu,

et la terre s'est allongé une place fine.
Apparaissent des cimes encore mal sorties du néant,
mais qui ont tout de suite malgré les réticences
des lointains,

le prestige et la responsabilité des montagnes.
Déjà luisent des maisons le long de la bruissante
déchirure des plages,

dans le glissement du paysage, sur un plan huilé,

déjà voici une femme assise au milieu d'un suave
champ de cannes,

et parvient jusqu'à moi
la gratitude de l'humus rouge après les tropicales pluies.

 

 

 

   Vers la ville

 

Vers la ville

c'est la descente de la montagne
et de la forêt avec ses tanguantes frondaisons.
Puis la grave rencontre de la verdure et de la cité,
les conciliabules dans les faubourgs, où s'échangent
arbres et maisons,

les demeures des hommes se font de plus en plus denses,

ne laissant pénétrer les arbres que sur deux rangs
vers les places

où ils forment les faisceaux,

pour reprendre ensuite leur marche jusqu'à la mer
qui de ses lames frémissantes coupe la côte,

mais n'empêche pas les îles, ces rappels couverts
de palmes naufragées,

ni ces écueils devinés qui tachent d'un violet de ténèbres

le fond

des transparences marines.

 

 

 

 

   Équateur

 

Sous la véranda de stuc rose
Les colons jambes croisées, vêtus de blanc et de soleil,
Dans la chaleur urgente n'osent
Bouger de peur de se blesser aux rais qui coupent comme verre.

Des femmes que resserre un air fauve et cupide
Voient se pétrifier
Leurs gestes commencés
Parmi l'ombre torride.


De hauts cactus qui se contractent
Et sécrètent mille piquants,
Tendent leurs lèvres à la gourde

Évasive de l'heure sourde.

Enfin le soleil bas, pour la dernière fois,
Pèse sur les colonnes de la véranda
Qui s'éteignent une par une,
Sous la gamme enflammée expirante à ses doigts.

Et dans le ciel noir tout de suite,
Approchant sa tête ennemie,
La lune affreuse brûle au bout
De quatre piques de bambous.

 

 

 

 

   Le Gaucho

 

Les chiens fauves du soleil couchant harcelaient les vaches

Innombrables dans la plaine creusée d'âpres mouvements,
Mais tous les poils se brouillèrent sous le hâtif crépuscule.

Un cavalier occupait la pampa dans son milieu
Comme un morceau d'avenir assiégé de toutes parts.
Ses regards au loin roulaient sur cette plaine de chair
Raboteuse comme après quelque tremblement de terre.


Et les vaches ourdissaient un silence violent,
Tapis noir en équilibre sur la pointe de leurs cornes,
Mais tout d'un coup fustigées par une averse d'étoiles
Elles bondissaient fuyant dans un galop de travers,
Leurs cruels yeux de fer rouge incendiant l'herbe sèche,
Et leurs queues les poursuivant, les mordant comme des diables,
Puis s'arrêtaient et tournaient toutes leurs têtes horribles
Vers l'homme immobile et droit sur son cheval bien forgé.

Parfois un taureau sans bruit se séparait de la masse
Fonçant sur le cavalier du poids de sa tête basse.
Lui, l'arrêtait avec les deux lances de son regard
Faisant tomber le taureau à genoux, puis de côté,
Les yeux crevés, un sang jeune alarmant sa longue bave
Et les cornes inutiles près des courtes pattes mortes.
Cependant mille moutons usés par les clairs de lune
Disparaissaient dans la nuit décocheuse de hiboux.

L'horizon déménageait sa fixité hors d'usage
Que les troupeaux éperdus avaient crevé mille fois.
Précédant d'obscurs chevaux lourds de boue de l'an dernier
Des étalons galopaient, les naseaux dans l'inconnu,
Arrachant au sol nocturne de résonnantes splendeurs.
La pampa se descellait, lâchant ses plaines de cuivre,
Ses réserves de désert qui s'entre-choquaient, cymbales!
Ses lieues carrées de maïs, brûlant de flammes internes,
Et ses aigles voyageurs qui dévoraient les étoiles,
Ses hauts moulins de métal, aux tournantes marguerites,
Âmes-fleurs en quarantaine mal délivrées de leurs corps
Et luttant pour s'exhaler entre la terre et le ciel.

Sur des landes triturées tout le jour par le soleil
Passaient des cactus crispés dans leur gêne végétale,
Des chardons comme des christs abandonnés aux épines,
Et des ronces qui cherchaient d'autres ronces pour mourir.

Puis un grêle accordéon de ses longs doigts musicaux
Toucha l'homme et ses ténèbres dans la zone de son cœur.
Alors laissant là les vaches, la nuit épaisse de souffles
Qui s'obstinaient à durcir, l'homme entra dans le rancho
Où le foyer consumait de la bouse desséchée.

A ras du sol lentement il allongea son corps maigre
Et son âme par la nuit encore toute empierrée
Auprès de ses compagnons renversés dans un sommeil
Où les anges n'entrent pas et qui tenaient bien en mains

leurs rauques chevaux osseux sur la piste de leurs rêves.

 

 

 

La montagne prend la parole

 

Et voilà mon silence dur fonçant sur le moindre bruit

qui ose.
Je souffre de ne pouvoir donner le repos sur mes flancs
difficiles
Où je ne puis offrir qu'une hospitalité accrochée,
Moi qui tends toujours vers la verticale
Et ne me nourris que de la sécheresse de l'azur.
Je vois les sapins qui s'efforcent, en pèlerinage
immobile, vers l'aridité de ma cime.
Plaines, vallons, herbages et vous forêts, ne m'en
veuillez pas de mes arêtes hautaines!
J'ai la plus grande avidité de la mer, la grande
allongée toujours mouvante que les nuages
tentèrent de me révéler.
Sans répit j'y dépêche mes plus sensibles sources,
les vivaces, les savoureuses!
Elles ne me sont jamais revenues.
J'espère encore.

 

 

 

Regrets de France

 

La lune dans l'étang
Se souvient d'elle-même,
Veut se donner pour thème
A son enchantement,

Mais sa candeur précise,
Au frais toucher de l'eau,
De délices se brise,

Et flotte la surprise
Des lunaires morceaux.

Le vent couleur de ciel, puérilement pur,
Frotte le feuillage d'azur
Et, comme gorgé d'ambroisie,
Le vert palpitant s'extasie.

Le vent s'éloigne et fait le mort.

Puis, à pas d'ombre, approche et veloute une gamme
Sur le clavier des platanes
Où soudain, violent, il écrase un accord,
Étourdi,
Comme s'il tombait d'un coup du Paradis

Et n'avait, encore céleste,
Sa petite cervelle terrestre.

Troussant et brouillonnant l'ombre avec la lumière
Il enveloppe et subtilise presque
La frondaison entière
Comme un jongleur, avec des gestes d'arabesques,
Puis alangui, s'interrogeant, il se fait brise
et le feuillage tend vers l'émeraude fixe.

 

 

 

 Forêt

 

Dix Indiens sont autour de moi
Qui fument mes derniers cigares,
Et je suis en diagonale
Traversé par les longs regards
De leurs yeux noirs passant le noir
À force de reconnaissance.

Autour du cercle des Indiens
Je vois rôder un petit chien
Aveugle, aux yeux bleus de faïence
En pâte tendre, largement
Ouverts comme pour une offrande
Depuis qu'un cobra le piqua.

Soudain, reniflant et courant
Contre nos pieds, contre nos jambes,
Le chien flaire ses yeux d'antan
Dans l'herbe épaisse et sous les plantes,
Gratte la terre et monte aux arbres
Comme ferait un chien savant.

Et dans la nuit qui tombe blette
Les dix Indiens fument en rond,
Le vieux Chef perd une allumette,
Et, la cherchant dans le gazon,
Fait flamber toutes les restantes
Mais ne trouve pas la manquante.

Le chien aveugle tourne en rond
Pour se tracer un horizon.

 

 

 

 

 Colons sur le Haut-Parana

 

Le navire à deux ponts tremble jusqu'aux agrès,

tant il pique sur la rive,

son avant dans la boue vive,

toute sa force en arrêt.

Mais c'est à terre, c'est à terre qu'il faut regarder.

Parmi le rigide envol des palettes de cactus,
c'est un groupe de colons envahis d'âpres espaces,
surveillés par un exil que ne cache pas la tente,
Un homme est monté sur un cheval long,
tenant un enfant à califourchon,
et nul ne bouge.
Auprès d'eux, robes claires, tombant droites, nul le vent,

robes claires de percale affrontant les éléments

dans la forestière étreinte,

ce sont femmes près d'un saule,

l'une, un oiseau sur l'épaule,

un cigare éteint à sa lèvre éteinte.

Les colons nous dévisagent,
tous leurs gestes annulés, leurs attitudes nous rivent,
leur présence veut nous cerner,
ne voulant rien laisser perdre de ces hommes que nous sommes,

qui avons vu le grand port victorieux sur la mer,

les mille courants des rues et le fleuve des Dimanches

et le bon fracas des villes comblant l'homme jusqu'au bord.

La sirène les a tirés de la forêt,
que tourmentent les troncs durs comme minerai,
les colons aux regards traversés de lianes,
la mémoire feuillue et déchirée de ronces
et la brousse jusqu'à l'âme.

Amaigris, épineux sous la chaleur qui lime,

taraudés même la nuit de cauchemars de soleil,

les bras absents, les jambes creuses,

le cœur attaché par une pauvre ficelle,

immobiles, les colons, immobiles,

au garde-à-vous de la mélancolie.

Sur la rive resserrée

que lèchent fleuve et forêt

on décharge des colis,

caisses et sacs de biscuits,

grands rectangles de fer-blanc,

une charrette et un banc.

Il est même trois balais

pour la brousse et la forêt,

et un chien qui n'aboie pas.
Il est des accordéons,
une cage à colibris,
et de grands yeux agrandis,


Il y a des sacs postaux,

il y a de gros paquets

noirs de toile goudronnée

qui gardent bien leur secret.

Et le soir vient saisir ces formes espacées

qu'il emmêle dans son épaississant filet.

Les bois à contre-jour sont gorgés de nuit chaude,
Tous les oiseaux sont dans la nuit
Que de plumages sans aurore !
Sur la rive, des visages nus
Et des mains nues et des pieds nus
Bourdonnent encore de chimères.

On commence à charger le bois pour la partance.
Des hommes, sous l'œil dur d'un projecteur du bord,
Se passent, l'un à l'autre, ainsi qu'un enfant mort,
Une bûche couchée en son propre silence.

 

 

 

 

   La vache de la forêt

 

Elle est tendue en arrière
Et le regard même arqué,
Elle souffle sur le fleuve
Comme pour le supprimer.
Ces planches jointes qui flottent
Est-ce fait pour une vache
Colorée par l'herbe haute,
Aimant à mêler son ombre
A l'ombre de la forêt?
Sur la boue vive elle glisse
Et tombe pattes en l'air.

Alors vite on les attache
Et l'on en fait un bouquet,
On en fait un bouquet âpre
D'une lanière noué,
Tandis qu'on tire sa queue,
Refuge de volonté;
Puis on traîne dans la barque
Ce sac essoufflé à cornes,
Aux yeux noirs coupés de blanche
Angoisse par le milieu.

Çà et là dans le canot
La vache quittait la terre;
Dans le petit jour glissant,
Les pagayeurs pagayèrent.

Aux flancs noirs du paquebot
Qui sécrète du destin,
Le canot enfin s'amarre.
A une haute poulie
On attache par les pattes
La vache qu'on n'oublie pas,
Harcelée par cent regards
Qui la piquent comme taons.



Puis l'on hisse par degrés
L'animal presque à l'envers,
Le ventre plein d'infortune,
La corne prise un instant
Entre barque et paquebot
Craquant comme une noix sèche.

Sur le pont voici la vache
Suspectée par un bœuf noir
Immobile dans un coin
Qu'il clôture de sa bouse.

Près de lui elle s'affale
Une corne sur l'oreille
Et voudrait se redresser,
Mais son arrière-train glisse
De soi-même abandonné,
Et n'ayant à ruminer
Que le pont tondu à ras
Elle attend le lendemain.

Tout le jour le bœuf lécha
Un sac troué de farine;
La vache le voyait bien.

Vint enfin le lendemain
Avec son pis plein de peines.
Près du bœuf qui regardait,
Luisaient au soleil nouveau,
Entre des morceaux de jour,
Seuls deux grands quartiers de
Côtes vues par le dedans.
La tête écorchée mauvaise,
De dix rouges différents,
Près d'un cœur de boucherie,
Et, formant un petit tas,
Le cuir loin de tout le reste,
Douloureux d'indépendance,
Fumant à maigres bouffées.

 

 

 

 

  Iguazú

 

 

À travers la Pampa n'ayant pour relief
que des vaches condamnées à brouter dès le premier tremblement du jour
jusqu'à ce que l'herbe ait un goût de crépuscule,

roule le train comminatoire qui vise de tout son fer le Nord guarani.
Tout d'un coup voici un palmier en pleine campagne,
un palmier d'origine, un palmier de chez lui,
premier avertissement des tropiques proches,
puis me petite palmeraie
qui fait front de toutes parts
puis des palmiers qui vont les uns engendrant les autres,
tous forcés par le train en fureur
à glisser sans bruit vers l'arrière
dans la plus complète obéissance,
tout ce qui était devant passant brusquement
de la forêt, au souvenir,
et ne devant vivre désormais en moi
que dans la confusion d'images bien battues par le train tenace
comme des cartes d'auberge par des mains soupçonneuses.
Mais la forêt se fait si dense qu'elle a arrêté le train.

Sur le fleuve maintenant
flottent le navire à roues et ma pensée
tandis que glissent des bacs

couverts de cèdres frais-coupés et déjà rigides

comme des Indiens morts;

on n'entend même pas la respiration de la forêt

dans le paysage brûlé de silence.

La sirène à vapeur du navire arrêté déchire le paysage
cruellement, de son couteau ébréché.
Les cataractes de l'Iguazú
sous la présence acharnée d'arbres de toutes les tailles
qui tous veulent voir,

les cataractes,
dans un fracas de blancheurs,

foncent en mille fumantes perpendiculaires

violentes comme si elles voulaient

traverser le globe de part en part.
Les cordes où s'accroche l'esprit, mauvais nageur,

se cassent au ras de l'avenir.
Des phrases mutilées, des lettres noires survivantes

se cherchent, aveugles, à la dérive

pour former des îlots de pensée

et soudain, comme un chef fait l'appel de ses hommes
après l'alerte,
je compte mes moi dispersés que je rassemble en
toute hâte.
Me revoici tout entier
avec mes mains de tous les jours que je regarde.
Et je ferme les yeux et je cimente mes paupières.

 

 

 

Matinale

 

Mon âme donne sur la cour
Où quelques canaris pépient,
Une bonne dans l'ombre pie
Repasse ses vieilles amours.

Le lait du petit jour qu'on monte
Propose une âme et de l'espoir
Aux anneaux de l'escalier noir
Où tintent ses promesses promptes.

Ce sont les bruits clairs du matin,
Le jour nouveau qui me visitent,
Et ni moins vite, ni plus vite
Les pas serviles du destin.

Ce sont mes jambes de trente ans
Qui filent vers la quarantaine,
Sans que ni l'amour ni la haine
Ne les arrêtent un instant

Je retrouve à la même place
Mes os d'hier et d'aujourd'hui,
Parmi la chair vive et sa nuit
Mon cœur m'encombre et me grimace.

Plus de trente ans je me cherchai
Toujours de moi-même empêché,
Hier enfin je me vis paraître
Debout dans la brousse de l'être;
J'étais nu, le cœur apparent
Avec sa courbe et son tourment.
Je donnai à l'autre moi-même

(Aussitôt nous nous reconnûmes)
Une poignée de main sereine
Ayant un petit goût posthume.
Il n'y eut pas même une larme,
Ce fut grave torride calme,
Et je me tendis une palme
Que je gardais depuis trente ans
Pour ce purissime moment.

 

 

 

  Sous les palmiers

 

II fait à Djibouti si chaud,
Si métallique, âpre, inhumain,
Qu'on planta des palmiers de zinc
Les autres mourant aussitôt.

Quand on s'assied sous la ferraille
Crissante au souffle du désert,
Il vous tombe de la limaille,
Bientôt vous en êtes couvert.

Mais vous possédez l'avantage,
Sous la palme au fracas de train,
D'imaginer d'autres voyages
Qui vous mènent beaucoup plus loin.

 

 

 

GRAVITATIONS

 

   Une étoile tire de l’arc

 

Toutes les brebis de la lune
Tourbillonnent vers ma prairie
Et tous les poissons de la lune
Plongent loin dans ma rêverie.

Toutes ses barques, ses rameurs
Entourent ma table et ma lampe
Haussant vers moi des fruits qui trempent
Dans le vertige et la douceur.

Jusqu'aux astres indéfinis
Qu'il fait humain, ô destinée !
L'univers même s'établit
Sur des colonnes étonnées.

Oiseau des îles outreciel
Avec tes nuageuses plumes
Qui sais dans ton cœur archipel
Si nous serons et si nous fûmes,


Toi qui mouillas un jour tes pieds
Où le bleu des nuits a sa source.
Et prends le soleil dans ton bec
Quand tu le trouves sur ta course,

La terre lourde se souvient,
Oiseau, d'un monde aérien,

Où la fatigue est si légère
Que l'abeille et le rossignol
Ne se reposent qu'en plein vol
Et sur des fleurs imaginaires.

Une étoile tire de l'arc
Perçant l'infini de ses flèches
Puis soulève son étendard
Qu'une éternelle flamme lèche,

Un chêne croyant à l'été
Quand il n'est que l'âme d'un chêne
Offre son écorce ancienne
Au vent nu de l'éternité.

Ses racines sont apparentes,
Un peu d'humus y tremble encor,
L'ombre d'autrefois se lamente
Et tourne autour de l'arbre mort.

Un char halé par des bœufs noirs
Qui perdit sa route sur terre
La retrouve au tournant de l’air
Où l'aurore croise le soir,

Un nuage, nouveau Brésil
Emprisonnant d'immenses fleuves,
Dans un immuable profil
Laisse rouler sur lui les heures,

Un nuage, un autre nuage,
Composés d'humaines prières
Se répandent en sourds ramages
Sans parvenir à se défaire.

 

 

 

 

  Le matin du monde

 

Alentour naissaient mille bruits
Mais si pleins encor de silence
Que l'oreille croyait ouïr
Le chant de sa propre innocence.

Tout vivait en se regardant,
Miroir était le voisinage
Où chaque chose allait rêvant
À l’éclosion de son âge.

Les palmiers trouvant une forme
Où balancer leur plaisir pur
Appelaient de loin les oiseaux
Pour leur montrer des dentelures.

Un cheval blanc découvrait l'homme
Qui s'avançait à petit bruit,
Avec la Terre autour de lui
Tournant pour son cœur astrologue.

Le cheval bougeait les naseaux
Puis hennissait comme en plein ciel
Et tout entouré d'irréel
S'abandonnait à son galop.

Dans la rue, des enfants, des femmes,
À de beaux nuages pareils,
S'assemblaient pour chercher leur âme
Et passaient de l'ombre au soleil.

Mille coqs traçaient de leurs chants
Les frontières de la campagne
Mais les vagues de l'océan
Hésitaient entre vingt rivages.

L'heure était si riche en rameurs,
En nageuses phosphorescentes
Que les étoiles oublièrent
Leurs reflets dans les eaux parlantes.

 

 

 

Les vieux horizons

 

Les vieux horizons déplacent les dimensions, les enfument,

Orgueilleux d’être sans corps comme Dieu qui les créa,

Jamais le marin de quart ne sait quand il les traverse.

 

 

 

   Le nuage

 

Un nuage va celant entre les plis de sa robe
Un paysage échappé de la terre et du soleil.
Quels aulnes sur la rivière et la couleur de quelle aube
Tremblent au creux du nuage qui se hâte dans le ciel?
La fleur prise en son contour comme dans son propre piège,
Le métal sonnant s'il tombe, pour se sentir moins aveugle,
Comme il croit les emporter
Dans les abîmes du ciel
Le nuage, sans volume, dont frissonne le dessin !
Et les plus lourdes odeurs, ô nuage sans odeur,
Et la chaleur sur la vigne, ô nuage sans chaleur!
Le chagrin d'un homme obscur dans une paillote de jonc
Il voudrait, ce beau chagrin, l'espacer loin dans le ciel,
Le cri d'un homme égorgé il voudrait le propager,
Faire un silence étoilé avec le silence des prés.
Et la truite qu'il a vue sauter d'argent sur le gave
Et que nul ne verra plus, comment la ravirait-il?
Et la fraise forestière
Qu'on ne voit que de tout près
Comment peut-on la ravir lorsque l'on n'est qu'un nuage
Avec les poches trouées?
Mais rien ne semble étonnant à ce peu de rien qui glisse,
Rien ne lui est si pesant qu'il ne puisse l'embarquer
Ni la place du marché, ni ses douze brasseries,
Toutes les tables dehors et les visages qui rient,
Le manège avec ses ors, les porcs de bois, leur peinture!

 

 

 

 

   Haut ciel

 

S'ouvre le ciel touffu du milieu de la nuit
Qui roule du silence
Défendant aux étoiles de pousser un seul cri
Dans le vertige de leur éternelle naissance.

De soi-même prisonnières
Elles brûlent une lumière
Qui les attache, les délivre
Et les rattache sans merci.

Elles refoulent dans les siècles
L'impatience originelle
Qu'on reconnaît légèrement
A quelque petit cillement.

Le ciel de noires violettes
Répand une odeur d'infini
Et va chercher dans leur poussière
Les soleils que la mort bannit.

Une ombre longue approche et hume
Les astres de son museau de brume.

On devine l'ahan des galériens du ciel
Tapis parmi les rames d'un navire sans âge
Qui laisse en l'air un murmure de coquillage
Et navigue sans but dans la nuit éternelle,
Dans la nuit sans escales, sans rampes ni statues,
Sans la douceur de l'avenir
Qui nous frôle de ses plumes
Et nous défend de mourir.

Le navire s'éloigne derrière de hautes roches de ténèbres,
Les étoiles restent seules contractées au fond de leur fièvre

Avec leur aveu dans la gorge
Et l'horreur de ne pouvoir
Imaginer une rose
Dans leur mémoire qui brûle.

 

 

 

 

  Les germes

                                   Ils se répandraient de tous les côtés

              et l’univers en serait en quelque sorte ensemencé.

                                                                             Arrhenius

 

Ô nuit frappée de cécité,
Ô toi qui vas cherchant, même à travers le jour,
Les hommes de tes vieilles mains trouées de miracles,
Voici les germes espacés, le pollen vaporeux des mondes,
Voici des germes au long cours qui ont mesuré tout le ciel
Et se posent sur l'herbe
Sans plus de bruit
Que le caprice d'une ombre qui lui traverse l'esprit.

Ils échappèrent fluides au murmure enlisé des mondes
Jusqu'où s'élève la rumeur de nos plus lointaines pensées,
Celles d'un homme songeant sous les étoiles écouteuses
Et suscitant en plein ciel une ronce violente,
Un chevreau tournant sur soi jusqu'à devenir une étoile.

Ils disent le matelot que va disperser la tempête,
Remettant vite son âme au dernier astre aperçu
Entre deux vagues montantes,
Et, dans un regard noyé par la mer et par la mort,
Faisant naître à des millions horribles d'années-lumière
Les volets verts de sa demeure timidement entr'ouverts
Comme si la main d'une femme allait les pousser du dedans.
Et nul ne sait que les germes viennent d'arriver près de nous
Tandis que la nuit ravaude
Les déchirures du jour.

 

 

 

  Souffle

 

Dans l'orbite de la Terre
Quand la planète n'est plus
Au loin qu'une faible sphère
Qu'entoure un rêve ténu,

Lorsque sont restés derrière
Quelques oiseaux étourdis
S'efforçant à tire-d'aile
De regagner leur logis,

Quand des cordes invisibles,
Sous des souvenirs de mains,
Tremblent dans l'éther sensible
De tout le sillage humain,

On voit les morts de l'espace
Se rassembler dans les airs
Pour commenter à voix basse
Le passage de la Terre.

Rien ne consent à mourir
De ce qui connut le vivre
Et le plus faible soupir
Rêve encore qu'il soupire.

Une herbe qui fut sur terre
S'obstine en vain à pousser
Et ne pouvant que mal faire
Pleure un restant de rosée.

Des images de rivières,
De torrents pleins de remords
Croient rouler une eau fidèle
Où se voient vivants les morts.

L'âme folle d'irréel
Joue avec l'aube et la brise
Pensant cueillir des cerises
Dans un mouvement du ciel.

 

 

 

 

   Projection

 

Cimetière aérien, céleste poussière,
Où l'on reconnaîtrait des amis
Avec des yeux moins avares,
Cimetière aérien hanté de rues transversales,
De puissantes avenues
Et de quais d'embarquement pour âmes de toutes tailles,
Lorsque le vent vient du ciel
J'entends le piétinement
De la vie et de la mort qui troquent leurs prisonniers
Dans tes carrefours errants.

Vous appellerai-je fantômes,
Amalgames de ténèbres
A la recherche d'un corps,
D'une mince volupté,
Vous dont les plus forts désirs
Troublent le miroir du ciel
Sans pouvoir s'y refléter,
Attendez-vous la naissance
D'une lune au bec de cygne
Ou d'une étoile en souffrance
Derrière un céleste signe,
Attendez-vous une aurore
Un soleil moins humiliants
Ou bien une petite pluie
Pour glisser, sans qu'on la voie,
Dans nos domiciles stricts
Votre âme grêle ambulante
Qu'effarouchent les vivants
Avec leur cœur attaché,
Avec leurs os cimentés sous un heureux pavillon,
Tous ces gens qui parlent fort de leur bouche colorée
Et sont fiers de leurs pensées vigilantes et fourrées,
De leur regard parcourant, sans fatigue, l'horizon.

 

 

 

Ascension

 

Ce nuage est traversé par le vol des forêts mortes
                Regagnant leurs origines,
                Effleurant l'axe du monde
                Sous le givre sidéral.

                Fantômes de peupliers
                Alignés comme sur terre
                Vous cherchez une rivière
                Pour la longer dignement.

                À ces arbrisseaux, ces arbustes
                Il fallait un chemin creux,
                Le ciel simule sous eux
                Une terrestre armature.

                À ces ombres reste-t-il
                La mémoire de la vie,
                Où s'arrêtera le fil
                De cette angoisse endormie?

 

 

 

 

  La table

 

Des visages familiers
Brillent autour de la lampe du soleil.
Les rayons touchent les fronts
Et parfois changent de front
Oscillant de l'un à l'autre.

Des explosions d'irréel dans une fumée blanchissante
Mais nul bruit pour les oreilles :
Un fracas au fond de l'âme.
Des gestes autour de la table
Prennent le large, gagnent le haut-ciel,
Entre-choquent leurs silences
D'où tombent des flocons d'infini.

Et c'est à peine si l'on pense à la Terre
Comme à travers le brouillard d'une millénaire tendresse.

L'homme, la femme, les enfants,
A la table aérienne
Appuyée sur un miracle

Qui cherche à se définir.

Il est là une porte toute seule
Sans autre mur que le ciel insaisissable,
Il est là une fenêtre toute seule,
Elle a pour chambranle un souvenir
Et s'entr'ouvre
Pour pousser un léger soupir.

L'homme regarde par ici, malgré l'énorme distance,
Comme si j'étais son miroir,
Pour une confrontation de rides et de gêne.
La chair autour des os, les os autour de la pensée
Et au fond de la pensée une mouche charbonneuse.
Il s'inquiète
Comme un poisson qui saute
À la recherche d'un élément,
Entre la vase, l'eau et le ciel

Le ciel est effrayant de transparence,
Le regard va si loin qu'il ne peut plus vous revenir.
Il faut bien le voir naufrager
Sans pouvoir lui porter secours.

Tout à coup le soleil s'éloigne jusqu'à n'être plus
qu'une étoile perdue
Et cille.

Il fait nuit, je me retrouve sur la Terre cultivée.
Celle qui donne le maïs et les troupeaux,
Les forêts belles au cœur.
Celle qui ronge nuit et jour nos gouvernails d'élévation.

Je reconnais les visages des miens autour de la lampe
Rassurés comme s'ils avaient

Échappé à l'horreur du ciel,

Et le lièvre qui veille en nous se réjouit dans son gîte;
Il hume son poil doré
Et l'odeur de son odeur, son cœur qui sent le cerfeuil.

 

 

 

  Rêve

 

Des mains effacent le jour
D'autres s'en prennent à la nuit.
Assis sur un banc mal équarri

J'attends mon tour.

Souffles d'une moustache,
Aciers à renifler,
L'œil noir d'une arquebuse,
Un sourire ébréché.

On entre, on sort, on entre,
La porte est grande ouverte.
Seigneurs du présent, seigneurs du futur,
Seigneurs du passé, seigneurs de l'obscur.

Quand la fenêtre s'ouvrira
Qui en vivra, qui en mourra?
Quand le soleil reviendra
Comprendrai-je que c'est lui?

 
 

 

 

Échanges

 

Dans la flaque du petit jour

Ont bu les longs oiseaux nocturnes

Jusqu’à tomber morts alentour

Au dernier soupir de la lune.

 

Voici les flamants de l’aurore

Qui font leur nid dans la lumière

Avec la soie de l’horizon

Et le vent doré de leurs ailes.

 

 

 

  Le village sur les flots

 

Vagues se dressant pour construire,
Et qui retombent sans pouvoir
Donner forme à leur vieil espoir
Sous l'eau qui d'elles se retire,

Je frôlais un jour un village
Naufragé au fil de vos eaux
Qui venaient humer d'âge en âge
Les maisons de face et de dos,

Village sans rues ni clocher,
Sans drapeau, ni linge à sécher,
Et tout entier si plein de songe
Que l'on eût dit le front d'une ombre.

Des maisons à queue de poisson
Formaient ce village-sirène
Où le lierre et le liseron
S'épuisaient en volutes vaines.

Parfois une étoile inquiète
Violente au grand jour approchait,
Et plus violente s'en allait
Dans sa chevelure défaite.

Un écolier taché d'embruns
Portant sous le bras un cartable
Jetait un regard outrebrun
Sur les hautes vagues de fable,

Un enfant de l'éternité,
Cher aux solitudes célestes
Plein d'écume et de vérité

Un clair enfant long et modeste,

Dans ce village sans tombeaux,
Sans ramages ni pâturages
Donnant de tous côtés sur l'eau,
Village où l'âme faisait rage,

Et qui, ramassé sur la mer,
Attendait une grande voile
Pour voguer enfin vers la terre
Où fument de calmes villages.

 

 

 

 

Pont supérieur

 

Plante verte sur le pont,
Plante qui changes d'étoiles
Et vas d'escale en escale,
Goûtant à chaque horizon,

Plante, branches et ramilles,
L'hélice te fait trembler
Et ma main qui te dessine
Tremble d'être sur la mer.

Mais je découvre la terre
Prise dans ton pot carré
Celle-là que je cherchais
Dans le fond de ma jumelle.

 

 

 

Un homme à la mer

 

Du haut du navire en marche
Je me suis jeté
Et voilà que je me mets à courir autour de lui.
Heureusement nul ne m'a vu :
Chacun craindrait pour sa raison.

Je suis debout sur les flots aussi facilement que la lumière,
Et songe à l'intervalle miraculeux entre les vagues et mes semelles.
Je m'allonge sur le dos, moi qui ne sais même pas
nager ni faire la planche
Et ne parviens pas à me mouiller.
Voici des êtres qui viennent à moi
Appuyés sur des béquilles aquatiques et levant les paumes;
Mais ils meurent crachant l'écume par leur bouche
devenue immense.
Je reste seul et, dans ma joie,
Je m'enfante plusieurs fois de suite solennellement,
Ivre d'avoir goûté autant de fois à la mort
Je vais, je viens, les mains dans mes poches sèches
comme le Sahara.
Tout ceci est à moi et les domaines qui palpitent là-dessous.
Oserai-je prendre un peu de cette eau pour voir
comment elle est faite?
Ce sera pour un autre jour.
Contentons-nous de marcher sur la mer comme
autour d'une poésie.
Au fond de ma lorgnette je ne vois plus du bateau
Que mes trente bâtards qui s'agitent à bord singulièrement.
Dans le miroir de ma cabine et en travers
J'ai laissé mon image au milieu de la nuit avant que
je tourne le commutateur.
Elle se réveille en sursaut, brise la glace comme celle
d'un avertisseur d'incendie
Et se met à me chercher.
La poitrine très velue du Commandant éprouve
qu'il manque quelqu'un
Et la sirène beugle toute seule
Comme une vache qui a faim.
Prenant la mer un peu à l'écart
Je lui fais signe d'entrer ruisselante dans l'entonnoir
de mon esprit :

« Viens, il y a place pour toi,
Viens aujourd'hui il y a de la place.
J'en fais le serment tête nue
Pour que le vent de l'ouest sur mon front reconnaisse
que je dis la vérité ».
Mais la mer proteste de son innocence
Et dit qu'on l'accuse témérairement
Elle ne répond pas à la question.

Et cependant les noyés attendent que leur tour vienne.
Leur tour de quoi? Leur tour de n'importe quoi.
Ils attendent sans oser entr'ouvrir leurs paupières écumeuses
De peur que ce ne soit pas encore le moment,
Et qu'il faille continuer à mourir comme jusqu'à présent.
Cette chose qui les a frôlés, qu'est-ce que c'est?
Est-ce une algue marine ou la queue d'un poisson
qui s'égare au fond de lui-même?
C'est bien autre chose.
Il est des anges sous-marins qui n'ont jamais vu
la face bouleversée de Dieu.
Il rôdent et sans le savoir
Lancent la foudre divine.

Ce soir assis sur le rebord du crépuscule
Et les pieds balancés au-dessus des vagues,
Je regarderai descendre la nuit : elle se croira toute seule.
Et mon cœur me dira : fais de moi quelque chose,
Ne suis-je plus ton cœur?

 

 

 

Au feu !

 

                                             À Henri Michaux

 

J'enfonce les bras levés vers le centre de la Terre
Mais je respire, j'ai toujours un sac de ciel sur la tête
Même au fort des souterrains
Qui ne savent rien du jour.
Je m'écorche à des couches d'ossements
Qui voudraient me tatouer les jambes pour me
reconnaître un jour.
J'insulte un squelette d'iguanodon, en travers de mon passage,
Mes paroles font grenaille sur la canaille de ses os
Et je cherche à lui tirer ses oreilles introuvables
Pour qu'il ne barre plus la route
Mille siècles après sa mort
Avec le vaisseau de son squelette qui lait nuit de toutes parts.
Ma colère prend sur moi une avance circulaire,
Elle déblaie le terrain, canonne les profondeurs.
Je hume des formes humaines à de petites distances
Courtes, courtes.
J'y suis.
Il n'y a plus rien ici de grand ni de petit, de liquide ni de solide,
De corporel ni d'incorporel;
Et l'on jette aussi bien au feu une rivière, où saute un saumon,

et qui traversait l'Amérique,
Qu'un brouillard sur la Seine que franchissent

les orgues tumultueuses de Notre-Dame.
Voici les hautes statues de marbre qui lèvent l'index
avant de mourir.
Un grand vent gauche, essoufflé, tourne sans trouver
une issue.
Que fait-il au fond de la Terre? est-ce le vent des suicidés?
Quel est mon chemin parmi ces milliers de chemins
qui se disputent à mes pieds
Un honneur que je devine?

Peut-on demander sa route à des hommes considérés comme morts
Et parlant avec un accent qui ressemble à celui du silence.
Centre de la Terre! je suis un homme vivant.
Ces empereurs, ces rois, ces premiers ministres, entendez-les qui me font leurs offres de service
Parce que je trafique à la surface avec les étoiles et
la lumière du jour.
J'ai le beau rôle avec les morts, les mortes et les
mortillons.
Je leur dis :

« Voyez-moi ce cœur,
Comme il bat dans ma poitrine et m'inonde de chaleur!
Il me fait un toit de chaume où grésille le soleil.
Approchez-vous pour l'entendre. Vous en avez eu un pareil.
N'ayez pas peur.
Nous sommes ici dans l'intimité infernale ».

Autour de moi, certains se poussent du coude,
Prétendent que j'ai l'éternité devant moi,
Que je puis bien rester une petite minute,
Que je ne serais pas là si je n'étais mort moi-même.
Pour toute réponse je repars
Puisqu'on m'attend toujours merveilleusement
à l'autre bout du monde.
Mon cœur bourdonne, c'est une montre dont les aiguilles

se hâtent comme les électrons
Et seul peut l'arrêter le regard de Dieu

quand il pénètre dans le mécanisme.

Air pur, air des oiseaux, air bleu de la surface,
Voici Jésus qui s'avance pour maçonner la voûte du ciel.
La terre en passant frôle ses pieds avec les forêts les plus douces.
Depuis deux mille ans il l'a quittée pour visiter d'autres sphères,
Chaque Terre s'imagine être son unique maîtresse
Et prépare des guirlandes nuptiales de martyrs.
Jésus réveille en passant des astres morts qu'il secoue,
Comme des soldats profondément endormis,
Et les astres de tourner religieusement dans le ciel
En suppliant le Christ de tourner avec eux.
Mais lui repart, les pieds nus sur une aérienne Judée,
Et nombreux restent les astres prosternés
Dans la sidérale poussière.
Jésus, pourquoi te montrer si je ne crois pas encore?
Mon regard serait-il en avance sur mon âme?


Je ne suis pas homme à faire toujours les demandes et les réponses!
Holà, muchachos! J'entends crier des vivants dans des arbres chevelus,
Ces vivants sont mes enfants, échappés radieux de ma moelle!
Un cheval m'attend attaché à un eucalyptus des pampas,
Il est temps que je rattrape son hennissement dans l'air dur,
Dans l'air qui a ses rochers, mais je suis seul à les voir!

 

 

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Remerciements à :

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