06 juillet 2020

Kagoshima Midori (1209)

sencha-sae-midori- 300 copie

 

 

 

Kagoshima Midori

 

Du grand sac de désirs si longtemps refermé,

Les projets les plus fous tentent de s’échapper ;

Ceux qu’un imaginaire, écrasé par la crainte

Et jeté dans le trouble, avait mis hors d’atteinte :

 

Passer outre le vent et fouler les déserts

En se laissant griser par la douceur des airs,

Sans fatigue ni soif voir des îles nouvelles

Émerger au lointain de mers calmes et belles ;

 

Cueillir l’étrange fleur qui croît au creux des vagues

Et fleurit éphémère en écume d’argent,

Pétales transparents que disperse le vent

Sur la grève mouillée où les oiseaux divaguent ;

 

Sans connaître le froid pieds-nus sur la banquise,

Et plonger dans la lave - ô sensation exquise !,

En Icare accompli dépasser le soleil,

Et de l’espace entier contempler les merveilles !

 

Mais la passe aux envies connaît des turbulences

Où la vague soudain engloutit les démences,

Et l’aube de ce jour n’est que banalité :

Il monte une fumée de ma tasse de thé*.

 

 

* Du Kagoshima Midori tout de même.

 

 JCP 07/2020

Posté par J Claude à 09:32 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags :

01 juillet 2020

Mes cafés ! (1208)

imfdgage c450opie

                                                                                                                      Toulouse, place du Capitole

  ◄►

                                            

                                                   La complainte s’adresse plutôt à l’espace intérieur des cafés, dans la litanie des commandes, la vapeur et le cri du percolateur.

 

 

Mes cafés !

 

Qu’êtes-vous devenus mes cafés toulousains,

En moi toujours vivants - aujourd’hui si lointains ;

Voyage au vent de soi où germe le mystère,

Singulier d’un commun au bonheur éphémère ;

 

Temps perdu si précieux sans lequel on n’est rien,

Étrangeté de l’heure où naît un lendemain

À la promesse folle, espace sans limite

Et pourtant exigu où le temps va si vite !

 

Carrefour du possible où des projets nouveaux,

Des mondes jamais vus naissent à chaque mot ;

Où le discours s’envole au gré d’une parole

Au ton inusité qui veut jouer son rôle,

Où l’idée inspirée qui court sur le papier

Aux plus grands du passé n’a rien à envier !

 

Et puis prendre congé des amis disparates

Qu’on ne reverra pas pour rentrer à la hâte,

Car on s’est attardé, savourant à son aise

Un présent merveilleux où la pensée s’apaise.

 

Demain après-demain se fondre encore au rite,

Retrouver cet ailleurs si loin de son chez-soi

Et si proche pourtant : - Vaste cocon de soie,

Seras-tu bien le même après la pandémie ?

 

 

06-07/2020

19 juin 2020

Garçon, un "Perrier-tranche"

Cette prose, datée du 23 Avril 2016, écrite pour partie devant guéridon à la terrasse du très regretté Florida (bientôt...), haut lieu toulousain s'il en est en la matière, a pris un caractère d'actualité qu'on ne soupçonnait pas alors...et mérite peut-être réactualisation en ces temps qui sont...ce qu'ils sont.

◄►

apreo-grossesse-perrier-tranche-citron

 

Garçon, un "Perrier-tranche"

 À Philippe Delerm

◄►

 

                                  Le Perrier-tranche ne se boit pas, et se savoure moins encore, tant il est avare d'arôme et d'enthousiasme buccal : le prestige est ailleurs.

Son buveur oppose une signification déclarée, discrète et silencieuse mais affirmée, aux partisans de boissons plus colorées - bière ou soda. Il signale aux premiers une claire abstinence, aux seconds l'incolore pureté de ses propres ingestions, aux deux réunis la préoccupation sanitaire d'un corps sans tache enfermant l'esprit pur.

Car la consommation raisonnée du Perrier-tranche se mérite : le plaisir seul de la papille - passée l'acide chatouille carbonique au palais - y étant mince, une machine toute autre est à mettre en route au plus profond du buveur. Tout est là.

Que faire en premier de cette paille de plastique, si lointaine aujourd'hui du chaume porte-blé que nul aujourd"hui, corps et mental rivé au rectangle lumineux que caresse sans fin la main valide, ne songe à la céréale blonde, portant la longue tige en bouche. Tube aspirant dont on délibère un peu de l'usage opportun, et qu'on préfèrera délaisser, engagée dans le ventre vert de la bouteille vide, se préservant ainsi des stridulations honteuses de fond de verre.

Alors, le geste délicat, la longue cuillère immerge, accule et presse au fond du verre la rondelle ensoleillée, sans qui de mornes fadeurs attristeraient une cavité buccale uniquement soumise aux remous pétillants de la bulle éclatée.

Mais la boisson n'est pas encore prête : dans le fin torrent des globes argentés qu'appelle la surface, le buveur ne manque pas de considérer l'intrusion, puis l'émersion inopinée de quelque graine échappée de la pulpe. Alors, le regard bas et la cuillère circonspecte, il rejette - discrètement - la semence ovale et claire au pied du guéridon. Le moment de gêne est passé : il n'a pas été aperçu.

Et c'est alors que le liquide, où se répand le trouble citronné, s'ingère enfin à gorgées mesurées en veillant toutefois, à l'image du verre où s'est tue la tempête, à ce que d'inconvenants borborygmes ne viennent ternir, si durement établie, la prestance du buveur de Perrier-tranche.

 

 

JCP 23 04 2016  À la terrasse du Florida, Toulouse.

08 juin 2020

Le Dictionnaire éventuel : 101, ingrat

 trop-maigre200 copie

 

 

Ingrat : Se dit d'un sujet présentant une carence adipeuse. Syn. : maigre ; contr. : gras.

 

◄►

 FEUILLETER LE DICTIONNAIRE ÉVENTUEL :

http://chansongrise.canalblog.com/archives/le_dictionnaire_eventuel/index.html

Posté par J Claude à 07:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :
06 juin 2020

Plus loin (1189)

the-sun-1916 350 edvard munchcopie

                                                                               Edvard Munch

 

 

Plus loin

 

 

 

                       I

 

Soudain la voile enflée

Ouvre un sillage neuf,

Et les points cardinaux

Ne sont plus que chimères.

 

 

                    II

 

- Chemins de la pensée

Qui ne portez de nom

Que celui qu’on vous donne,

Faites-moi voir un monde

Où la raison s’égare !

 

- Où des arbres dormeurs

Sont porteurs au matin

De grands fruits de lumière ;

 

- Où la lente agonie

De mornes arcs-en-ciel

Mêle des larmes noires

Aux cadavres d’aurores ;

 

- Où de jeunes étoiles

Qui n’eurent pas de nom

Enflent de leur chagrin

Des fleuves de cristal ;

 

- Où l’horizon brisé

Laisse saigner le bleu

De cieux à peine nés ;

 

- Où l’herbe pousse au jour

Pour mourir à la nuit,

Et recroît dissemblable

À chaque aube nouvelle ;

 

- Où l’ombre et la lumière,

Étroitement mêlées,

Se moquent des frontières

Que voudrait la couleur ;

 

- Où des hordes riantes,

Faisant compte d’étoiles

Sous les nuages bleus

Qui caressent leur front,

Complètent le chaos

D’un tableau qui s’ignore.

 

 

                III

 

Le rêve a son éveil,

Et voyager sa fin ;

L’irrégulier retourne

À sa morne droiture…

Et je revis sans joie

Le port du vieux pays

Qu’il faut nommer Raison.

 

 

 

JCP 03-06/2020 

Posté par J Claude à 12:13 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags :

30 mai 2020

Le voyage des eaux (1207)

450lagon-maurice-pinterest_0 copie

                                                                                                      Le lagon du Morme, Maurice

 

 

Le voyage des eaux

 

 

Harassées des marées, tempêtes et ressacs,

Tourmentées des courants et des routes du ciel,

Les eaux du grand lagon

Ont regagné le large,

Et se sont rassemblées en vagues voyageuses.

 

Une goutte venue de lointains merveilleux

Un jour leur a conté les pôles et les glaces,

Et comment d’autres eaux

– Dures comme le roc –

Y connaissent des joies de silence et de paix.

 

Impatientes de voir les blanches eaux figées,

Elles prennent la route. Mais le chemin des eaux

Se fait d’un pas si lent qu’il ne demeure plus

Que banquise fondue.

Pas le moindre glaçon

Pour leur parler du Nord : seulement l’océan…

 

 

JCP 05/2020

Posté par J Claude à 08:30 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
26 mai 2020

Sonnet saturnien (1206)

500 117_1250x625 copie

                                                                                                                    Hier soir, tout au fond du jardin

 

Sonnet saturnien

 

 

Sur un gouffre béant habité du seul vide,

La journée s’est ouverte au livre sans écrit,

Et la pensée calmée comme une mer sans ride,

Au rien-faire accompli mon cœur se réjouit.

 

Il n’est d’acte à poser, il n’est de geste utile

Autre qu’à respirer et contempler la vie,

Simplement exister, libre de toute envie,

Observer dans la paix les heures qui s’empilent.

 

Et du bonheur sans cause à la seule joie d’être,

Laisser le mouvement dans l’oubli du désir,

Boire le tout au rien, être au lieu de paraître ;

 

Ne pas juger l’instant, savoir se réjouir

De ce qui est offert, loin de la course folle

Où chacun croit devoir jouer son meilleur rôle.

 

 

JCP 05/2020

Posté par J Claude à 07:43 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
18 mai 2020

Le sable du temps (1205)

300 sablierass copie

 

 

Le sable du temps

 

Par l’inverse inversé d’une éternelle main,

Oublieux de la mer, le lent flot enfermé

Des gisements marins s’est imprégné du temps,

Et coule indifférent aux désirs des vivants.

 

Montagne délitée qui d’une autre se forme,

Gravités opposées où deux sommets s’attirent ;

Contradiction suprême où les humeurs humaines

Espèrent délivrance ou bien stabilité.

 

 

JCP 05/2020

Posté par J Claude à 05:56 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : , ,
08 mai 2020

Viol (1203)

400oile-haute-mer copie

 

 

                        Viol

 

                               Bourreau d’un élément

                               Où il ne peut survivre,

                               Pousse et brasse et repousse

                               Et pénètre en son sein,

                               Et laisse sa souillure

                               De sa soif de voyage.

 

                               Humide viol des eaux

                               De l’homme sans remords

                               Par la coque et l’hélice.

 

JCP 05/2020

Posté par J Claude à 18:17 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,
30 avril 2020

Georges Brassens, La Marguerite - Verlaine, Léo Ferré

b 3001000_ copie

 

Georges Brassens

(1921-1981)

 

La Marguerite

(1962)

 

                 Georges Brassens n'a pas son chapitre aux anthologies où figurent les grands poètes. Ne devient pas Baudelaire qui veut - il le reconnaissait volontiers. Son incursion dans la littérature n'a pas fait date non plus : son unique ouvrage, "La tour des miracles", ne mérite qu'une lecture bienveillante - il le reconnaissait aussi.

Chanteur-compositeur, Brassens est cependant un versificateur hors pair, sans doute un des plus talentueux dans ce domaine tellement exigeant. 

Sa chanson "La Marguerite", mérite à ce titre qu'on prenne le temps de s'y arrêter. Il y a là une somme de talent, d'inspiration, et sans doute de travail acharné considérable.

Débordante d'allitérations* et de rimes riches, elle est un exemple éclatant - voire unique dans le domaine de la versification, qu'elle soit à caractère poétique ou non. À tel point que ses allitérations, présentes à chaque vers (un exploit digne de Racine, Corneille ou Molière) peuvent à l'oreille passer pour des rimes. Le premier vers de la cinquième strophe est des plus significatifs en ce sens.

Les mots chantent seuls, et on peut imaginer que la musique est venue d'elle-même (enfin, peut-être...)

 

* Allitération : Répétition d'une consonne ou d'un groupe de consonnes (par opposition à assonance) dans des mots qui se suivent, produisant un effet d'harmonie imitative ou suggestive (par exemple « De Ce Sacré Soleil dont je Suis deSCendue » [Racine]).

 

Assimilant (on peut le penser) les directives du poème "Art poétique" de Paul Verlaine, Brassens choisit le vers impair de 11 pieds pour sa musicalité (9 pieds pour le poème de Verlaine) :

« De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

..........................................................»

 

JCP, 04/2020

 

◄►

 

 LA MARGUERITE

 

1
La petite marguerite est tombée
Singulière du bréviaire de l'abbé
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?

2
Dans l'enceinte sacro-sainte, quel émoi!
Quelle affaire, oui ma chère, croyez-moi!
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.

3
Notre père qui j'espère êtes aux cieux
N'ayez cure des murmures malicieux.
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat

4
Sachez diantre! qu'un jour entre deux Ave
Sur la pierre d'un calvaire il l'a trouvée
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel

5
Que ces messes basses cessent, je vous prie
Non le prêtre n'est pas traître à Marie
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.

 

Une vidéo mise à disposition par l'I.N.A.

►◄

 

"Art poétique" de Verlaine en entier :

 

                                        À Charles Morice

 

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

 

 

Ce poème a été mis en musique et chanté par Léo Ferré :

(Vidéo au format approximatif...)

 

►◄

 

Posté par J Claude à 10:47 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags : , , , ,