30 novembre 2019

Citation : Mikhaïl Gorbatchev

 

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Une histoIre brève dite par Mikhaïl Gorbatchev, et citée par Pierre Rabhi mercredi 27 novembre 2019 à "La Grande Librairie"

 

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LES DEUX PLANÈTES

 

Deux planètes se rencontrent.

La première dit à l’autre :

- Comment vas-tu ?... je te trouve un peu chiffonnée…

- Pas très bien en ce moment. J’ai attrapé l’humanité.

- Ah, je te plains, j’ai eu cette maladie autrefois. Mais j’en suis enfin guérie, et je vais beaucoup mieux !

 

Mikhaïl Gorbatchev

 


29 novembre 2019

Réflexions zen

 

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Le moment présent, cet inconnu

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La clé de contact

ou : À la recherche du calme intérieur

 

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                                Cet article s’adresse aux personnes curieuses de la nature humaine, curieuses d’elles-mêmes et se questionnant quant à ce qui pourrait bien se passer au sein mystérieux de ce qu’on nomme mental ou esprit, alertées par certains moments de la vie où, justement, on voudrait bien qu’il s’y passe autre chose, « là-dedans », voire, ce serait inespéré, rien de notable : le calme intérieur peut-être… ?

 

« L’esprit vole de sottise en sottise comme l’oiseau vole de branche en branche. »

Paul Valéry

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EXERCICE

 

                                 Propre à mettre en évidence un moment présent tout à fait banal de notre vie quotidienne, voici un petit exercice de vie intérieure :

Lorsque vous prenez votre auto, une fois assis.e au volant - bien assis.e -, prenez le temps, introduisant la clé de contact et la tournant pour démarrer, de vous demander :

« - Qui tourne la clé ? »

 

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                              Bien sûr, vous ne vous êtes jamais posé cette question saugrenue et vous vous dites : - A quoi bon, qui d’autre que moi la tournerait, c’est ridicule !

Essayez pourtant, et vous vivrez (peut-être) un moment de votre vie pour ainsi dire jamais vécu. Restez concentré sur tout ce qui survient, à l’extérieur et à l’intérieur de vous-même, et réfléchissez à la question le plus sérieusement du monde tout en tournant la clé pour démarrer, une fois votre souffle apaisé.

Peut-être y découvrirez-vous des réponses - si vous aviez en vous des questions.

Sauf probablement les premières fois, vous n’avez jamais vécu cet instant, d’aucune façon, réfléchissez.

 

Ou abandonnez simplement l’exercice s’il vous ennuie ou si vous n’y adhérez pas.

 

Si toutefois vous étiez encore présent.e, les yeux sur ces lignes : Vous n’avez tout simplement pas tourné la clé depuis des années.

Vous avez été, un petit nombre de fois, attentif.ve aux premiers tours du moteur. Et encore, seulement lorsqu’il démarrait mal - ce qui se fait rare aujourd’hui.

Vous avez effacé de votre vie ces moments où vous tourniez la clé, vous ne les avez pas vécus. Et n’en avez pas conservé le souvenir.

À votre insu, votre mental vous en a éloigné.e. C’est lui le coupable.

 

Vous n’en avez rien à faire : en tournant la clé vous vous projetez déjà, abandonné.e à votre mental, sur les embarras de la circulation, sur un parking, celui du supermarché, de votre lieu de travail ou, plus loin encore dans le futur, sur ce que vous ferez une fois le parcours achevé et le véhicule abandonné. Ou bien vous ne pensez à rien de tout ça, mais seulement à la somme de choses plaisantes ou déplaisantes qui vous occuperont, dans deux minutes, deux heures, deux jours, deux mois…

Vivriez-vous donc exclusivement dans le futur, dans une sorte de non-vie virtuelle ?

Oublieriez-vous de vivre, que le présent soit ainsi écarté de votre vie ?

 

De la même façon, vous négligez inconsciemment de nombreux moments de votre vie et ne les vivez pas.

Et nous faisons à peu près toutes & tous de même.

 

Que faire de ceci ? Allons-nous perdre notre temps à ces idioties, l’heure tourne et… vous l’avez dit, l’heure tourne : vous venez de perdre une minute à cette lecture inutile. Alors que si vous réfléchissez un peu, vous vous rendrez compte que vous venez au contraire de gagner cette même durée dans votre vraie vie, celle qui se vit au présent, ici même, en ce moment, tout en lisant ces lignes qui vous révoltent ou vous interpellent.

Car rien ne se vit ailleurs qu’au moment présent.

Le passé est une suite d’anciens moments présents.

Le futur est la projection imaginée de futurs moments présents qui n’auront peut-être pas lieu.

 

Pourtant, ça n’est pas ce que vous faites, ce qui vous occupe, c’est le passé que vous parcourez, et le futur où vous vous projetez.

Cet incessant aller-retour passé-futur et inversement occupe la quasi-totalité de votre vie, et peut se montrer contraignant - voire épuisant. Peut-être avez-vous déjà remarqué cela sans y réfléchir outre mesure (notre culture, comme les médias, ne nous y incitent pas).

Or ni passé ni futur n’ont de réalité, il faut bien en convenir.

Vous oubliez de vivre votre vie, car vous ne vivez pas au présent.

Et même si vous vivez un moment heureux, vous ignorez qu’il l’est, car votre mental vous entraîne déjà dans un futur imaginaire pour tenter d’y en trouver d’autres - plus intenses si possible. C’est demain que vous vous direz « - Hier c’était bien ». Avec le regret de ne pas avoir profité plus de ce moment passé trop vite - présent hier.

 

Vous répondez déjà, conforté.e dans votre vision qui est celle de tout-un-chacun, que sans le passé vous ne seriez rien : éducation, savoir acquis, physique longuement modelé par le sport, etc… critères qui font aujourd’hui ce que vous êtes (les manifestations de l’ego ne sont pas loin), et que vous avez de remarquables projets qui, eux, sont tournés vers l’avenir, un avenir radieux - espéré radieux pour le moins.

Certes il convient de réfléchir à ce que l’on fera demain ou dans quelques minutes, planifier un minimum sa vie a son importance et peut même se montrer vital.

Il n’est cependant pas nécessaire de laisser son mental s’emplir durablement du passé, avec son lot de regrets, d’erreurs commises, de reproches que l’on se fait,  de ses réussites, de ses moments heureux, ni de ses seuls projets, souvent vecteurs de soucis, de tracas, de craintes, de peurs, d’espoir de bonheur et autres sentiments injustifiés :

Le passé est un cadavre que l’on traîne plus ou moins volontiers. Est-on certain du futur ?

Le mental est un outil puissant qui n’a pas besoin de ressasser, il trouvera toujours la solution confronté à la situation. Pourquoi nous fait-il cela ?

 

Alors que peut-être, au lieu de laisser votre mental vagabonder vers des inutilités (trop souvent stressantes), vous pourriez passer quelques secondes de sérénité à tourner la clé en pleine conscience, corps apaisé, mental vide, faisant corps dans le silence avec la clé que vous tournez.

Ressentir sa matière, sa forme, sa douceur, sa rugosité, la froideur de son métal, sans penser à quoi que ce soit, concentré.e uniquement sur le ressenti de votre main, de vos doigts, l’écoute des divers déclics métalliques, du bruit du démarreur suivi de celui du moteur. Ceci sans avoir recours à la pensée qui veut analyser ces informations, les classer, les comparer avec d’autres, enfouies dans le passé où déjà le mental vous attire, à moins qu’il ne vous ait déjà replongé.e dans le futur, loin de la clé, le mental est tellement rusé que vous ne vous en êtes même pas aperçu.e.

Se concentrer exclusivement sur le ressenti (par l’intermédiaire des sens) a la faculté de vider le mental. Et d’être soi-même, non son esclave.

Le mental vidé de la pensée, ne serait-ce qu’un instant, nous offre un aperçu du bonheur sans cause.

Ce bonheur-là est gratuit (mauvais pour la consommation et la croissance, aussi les médias ne nous en parlent pas).

Qu’est–ce qu’une pincée de secondes de bonheur, c’est ridicule et insuffisant dites-vous. Certes. Mais nous pouvons inviter d’autres moments de bonheur tout au long de notre journée, et former notre mental plutôt à les ressentir qu’à nous harceler de pensées que nous ne choisissons pas. Cesser ainsi d’être l’esclave permanent de notre mental.

 

Les moments où nous avons été le plus heureux,se dans notre vie sont ceux où nous ne pensions pas, où nous ne parlions pas non plus. Réfléchissez-y, vous avez des réponses en vous.

Il ne s’agit ni du plaisir ni de la joie, états fugitifs, mais du bonheur sans cause apparente, un état que nous pouvons puiser à l’intérieur de nous, en nous connectant sur le moment présent.

 

Tournez donc la clé - si vous le pouvez, car la pleine conscience de ce simple geste est un exercice demandant beaucoup de concentration. La preuve en est que vous le découvrez. Maintenant.

Et si toutefois, en tournant cette clé, vous aviez un aperçu, non seulement de ce qu’est le moment présent, mais aussi de la paix intérieure qu’il contient et qu’il est prêt à vous offrir, pourquoi ne pas persister, de temps à autre, à « tourner » d’autres moments présents à votre avantage, pour retrouver cette paix intérieure que l’on ne nous permet plus ?

 

Pour celles & ceux qui persisteraient encore à lire ces « naïvetés utopistes » :

 

Lorsque vous marchez seul.e (dans la rue, sur un chemin quelconque, du parking au lieu de travail ou poussant le chariot du supermarché alors que vous êtes « pressé.e », etc…), demandez-vous :

« - Qui marche ? »

Suivez alors le même raisonnement que pour la clé de contact, le mental, le corps - et la respiration - uniquement dédiés à la marche :

Avez-vous déjà marché en sachant que vous marchiez ?

Avez-vous ressenti le contact de votre pied avec le sol, le geste décomposé de la marche, les sensations de vos jambes en action, suivi de bout en bout votre respiration et ses étapes ?

Peut-être n’avez-vous jamais marché en pleine conscience, ou bien très rarement : par exemple si marcher présente un risque, dans la boue, la neige, la glace, les sables mouvants, l’escalier raide, ou, pour une raison quelconque, de façon silencieuse.

Dans ces situations-là vous ne pensiez-pas, vous marchiez : vous étiez uniquement concentré.e sur le processus de la marche (dont votre sécurité ou même votre vie pouvait dépendre).

Peut-être, en dehors de ces situations, n’avez-vous jamais marché…

Essayez donc de savoir que vous marchez (en marchant un peu plus lentement qu’à l’accoutumée, prenez le temps, le temps vous appartient, réappropriez-vous-le !).

Constatez-vous quelque chose de nouveau en vous ?

- Vous seul, vous seule détenez la réponse.

 

Ces exercices pourraient être pour vous le départ d’une nouvelle vie - plus sereine probablement. Peut-être même plus heureuse. De nombreuses personnes dans le monde ont déjà fait cette démarche avec succès.

 

Mais vous n’en ferez rien, vous êtes tellement bien, à l’abri du présent, à l’abri de la vie dans cette prison dorée régie par le temps : passé-futur-passé-futur-passé-futur-passé-futur… / Tic-tac-tic-tac-tic-tac-tic-tac…

Installez-vous donc un peu plus souvent entre le tic et le tac, là où réside la vie, hors du temps : au présent.

 

Et… la vaisselle ?

Et… la cuisine, manger ?

Et… faire la queue ?

Et… enfiler ses chaussettes ?

Et… préparer le thé ?

Et… le jardinage ?

Et… ?

Et… ça aussi ?

 

 

C’est idiot n’est-ce pas, qui va perdre son temps à ces enfantillages ?...

 

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Si, malgré le soin approrté à la rédaction, omission coupable aujourd’hui, hautement punie des Néoféministes, quelques « .e » faisaient défaut, en voici à discrétion : .e .e .e .e .e .e .e .e .e .e .e .e .e .e .e     .

 

JCP Sept-Nov/2019

D’après la phrase citée en début de texte et relevée dans la préface de l’ouvrage « Esprit guide » de Karlfried Graf Dürckheim, Éd. Albin Michel.

 

CONNAÎTRE LA MÉDITATION ZEN :

(Ces ouvrages très connus ont été tirés à des millions d'exemplaires)

 

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PRATIQUER LE ZEN À TOULOUSE :

SUD TOULOUSE ZEN

 

 

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25 novembre 2019

Germes d'étoiles (0899)

 

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                                                                                                               Hermine David Le Labour

 

Germes d’étoiles

 

                             A voir enfanter la pierre dans les vastes labours, se repousse pour un temps la stérilité du rêve, et les yeux s’ouvrent sur un champ d’étoiles mortes que le soc rappelle à la vie.

                    Impuissante, la gestation inachevée en appelle à la main de l’homme, et le danger d’un rebours du temps se fait sentir : par la terre éventrée aurait-on corrompu les lois de l’univers ?

                    Des trônes écrasés, des marbres brisés jalonnent le sillon ; le cheval fourbu s’éloigne tête basse, et l’homme apeuré s’enfuit.

                   Persiste encore l’espoir d’une pluie céleste qui saurait, dans ce ciel bas, fertiliser le sillon et engendrer la vie nouvelle. Pourtant rien ne paraît encore.

                       Il faudra vivre encore, et longuement mourir dans l’attente incertaine.

 

 

 JCP 11/04 2018 - 11/2019 (Recueil "Monde Neuf")

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23 novembre 2019

0022 - Garçon, un "Perrier-tranche"

Cette prose, publiée en avril 2016, ayant rencontré un succès plus que d'estime selon l'hébergeur Canalblog, la voici, mieux visible, "remontée" en novembre 2019.

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Garçon, un "Perrier-tranche"

 À Philippe Delerm

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                                  Le Perrier-tranche ne se boit pas, et se savoure moins encore, tant il est avare d'arôme et d'enthousiasme buccal : le prestige est ailleurs.

Son buveur oppose une signification déclarée, discrète et silencieuse mais affirmée, aux partisans de boissons plus colorées - bière ou soda. Il signale aux premiers une claire abstinence, aux seconds l'incolore pureté de ses propres ingestions, aux deux réunis la préoccupation sanitaire d'un corps sans tache enfermant l'esprit pur.

Car la consommation raisonnée du Perrier-tranche se mérite : le plaisir seul de la papille - passée l'acide chatouille carbonique au palais - y étant mince, une machine toute autre est à mettre en route au plus profond du buveur. Tout est là.

Que faire en premier de cette paille de plastique, si lointaine aujourd'hui du chaume porte-blé que nul aujourd"hui, corps et mental rivé au rectangle lumineux que caresse sans fin la main valide, ne songe à la céréale blonde, portant la longue tige en bouche. Tube aspirant dont on délibère un peu de l'usage opportun, et qu'on préfèrera délaisser, engagée dans le ventre vert de la bouteille vide, se préservant ainsi des stridulations honteuses de fond de verre.

Alors, le geste délicat, la longue cuillère immerge, accule et presse au fond du verre la rondelle ensoleillée, sans qui de mornes fadeurs attristeraient une cavité buccale uniquement soumise aux remous pétillants de la bulle éclatée.

Mais la boisson n'est pas encore prête : dans le fin torrent des globes argentés qu'appelle la surface, le buveur ne manque pas de considérer l'intrusion, puis l'émersion inopinée de quelque graine échappée de la pulpe. Alors, le regard bas et la cuillère circonspecte, il rejette - discrètement - la semence ovale et claire au pied du guéridon. Le moment de gêne est passé : il n'a pas été aperçu.

Et c'est alors que le liquide, où se répand le trouble citronné, s'ingère enfin à gorgées mesurées en veillant toutefois, à l'image du verre où s'est tue la tempête, à ce que d'inconvenants borborygmes ne viennent ternir, si durement établie, la prestance du buveur de Perrier-tranche.

 

 

JCP 23 04 2016  À la terrasse du Florida, Toulouse.

21 novembre 2019

Koan : Quelle est la richesse du moment présent ?

 

 

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                                       Rien ne se monnaie

                                       de l’impalpable richesse

                                       du moment présent

 

                                       mais quiconque sait la voir

                                       est riche de l’or du monde

 

                                                      ►◄

 

Inspiré par le koan* cité en titre et écrit sous la forme tanka**.

JCP  Octobre 2019

* KOAN : courte phrase ou brève anecdote paraissant absurde ou paradoxale utilisée dans certaines écoles du bouddhisme zen comme objet de méditation.

** Tanka : forme de poésie japonaise dont la métrique est 5-7-5 + 7-7.

Posté par J Claude à 10:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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19 novembre 2019

Lassitude Céleste (nouvelle)

 

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                                                                                                                   Image : Église de la Daurade à Toulouse

 

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Lassitude Céleste

A Dino Buzzati, maître de la nouvelle brève, et à son irrésistible "Casse-pieds".

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Brève préface de l’auteur (longue c’est chiant) :

                 Poussant, curieux et silencieux, par une froide journée de janvier 2013 la porte de la ténébreuse église de la Daurade à Toulouse (aujourd’hui objet d’interminables travaux de rénovation), il me fut donné d’assister bouche bée à la scène - inouïe comme on en pourra juger - décrite ici dans sa pure vérité.

JCP

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                                Déserte et silencieuse, la nef de la grande église était plongée dans le sommeil obscur de ses fins de nuit. Et, n'eût été les lointains réverbères de la grande avenue, d'où parvenaient de vagues lueurs pauvrement jetées sur les murs à la peinture sombre, on se serait cru tout au fond sinistre de quelque crypte abandonnée tant la nuit, qui signait sa reddition au jour à l’extérieur, opposait ici sa poche de résistance.

Soudain, brisant le silence, un choc se fit entendre à l'épaisse porte de bois, suivi du claquement lourd de l'énorme serrure dont on ne savait plus l'âge : le prêtre, qui ne célébrait pas la messe ce matin-là, ouvrait la maison de Dieu aux fidèles matinaux, avant de rejoindre à nouveau la cure où l’attendaient, cent fois reportées, des préoccupations d’intendance.

Il repoussa la lourde porte sans ménagement, qui se referma seule dans un remuement de ferraille indescriptible. Le silence, longuement troublé de l'écho métallique, ne revint que pour s'effacer à nouveau, sous le pas sonore du prêtre au carreau de l'allée centrale. D’une seule enjambée, celui-ci gravit les trois marches du chœur dans l'obscurité, s'engouffra dans la sacristie sous un nouveau claquement de loquet, que suivit la plainte de charnières ignorantes des plaisirs huileux.

De vifs déclics d'interrupteurs provoquèrent l'allumage d’une moitié des grands lustres de la nef, qui ne retrouva qu'un peu de clarté dans son impossible lutte contre les ténèbres, trop vaste pour l’étroitesse de ses vitraux.

Selon un rite où perçait plutôt la routine empressée, l'homme de Dieu visita successivement les chapelles latérales, y ralluma quelques cierges, sonna un tronc de l’index replié sans grande conviction, puis, ayant ranimé les batteries de courtes bougies colorées, à grands pas sonores que l'écho des lieux multipliait, il disparut à nouveau dans la sacristie. Sous le grincement des portes de l'antique armoire, il parut effectuer du rangement, puis on l'entendit grommeler contre un tiroir récalcitrant, dont l'ouverture saccadée provoquait toute une danse d'objets de culte sur le vieux bois.

Succédant à un nouveau silence et plus faible que les précédents, un nouveau déclic se fit entendre, puis le prêtre quitta la sacristie, dont il repoussa bruyamment la porte. Passant près de l'autel, il constata satisfait qu'à sa gauche, accrochée au mur, la petite veilleuse rouge indiquait bien la Présence Divine, désormais requise en ce lieu et en ce jour nouveau.

Puis, le ministre de Dieu se retira d'un pas si ferme et si rapide que l'écho des sons précipités, peinant à suivre le retour complexe des lieux, en fut un peu désordonné.

À nouveau désert, le vaste édifice renouait avec sa quiétude, à peine troublée par le ronronnement étouffé de la circulation qui, progressivement, animait la ville désormais soumise à l’éveil quotidien. Comme tant et tant d’autres jours, ici ou ailleurs, le jour se levait - par la volonté de Dieu pour certains.

 

2

Alors, comme à l'accoutumée, Dieu prit possession de sa maison, satisfait de son intimité - et de son aptitude à un repos qu'il espérait bien goûter sans partage aujourd'hui, dans la quiétude des épais murs de pierre. L'aube paraissait sur une journée d'hiver qui s'annonçait plutôt belle mais, même si Dieu était tenu de rester enfermé à écouter les désirs, prières et supplications de ses fidèles, il ne détestait pas l'atmosphère indéfinissable de cette vaste église toulousaine de la Daurade, et s'y rendait volontiers - si on l'appelait, comme aujourd'hui.

Obscure avec ses plâtres olivâtres, mais équipée de grandes orgues rénovées, elle était une des rares dans le pays, parmi celles qu'on avait au cours des siècles élevées pour soustraire Dieu aux intempéries, à disposer d'un large parvis carrelé de noir et de blanc s'élevant au-dessus du fleuve. Et le spectacle du soleil couchant, pénétrant par la porte vitrée monumentale qui laissait passer ses puissants rayons comme à travers la gueule ouverte d'un four de boulanger, réchauffait son Corps - comme son Esprit. Hélas brièvement, car le soleil disparaissait bien vite en ce quartier toulousain de hautes bâtisses, dont il éclairait les rues étroites à peine plus longuement que le fond d’un puits.

Ainsi les matinées, privées de la lumière naturelle, y étaient un peu sinistres car, bâtie en pleine agglomération, l’église, comme il a été dit, ne disposait que de modestes ouvertures, masquées encore par les immeubles proches.

Certes, dès l'aube, il s'abaissait de la voûte une féérie de couleurs venue du grand vitrail et dont la modulation changeante, qui s'étalait dans la nef au gré des rayons célestes, parvenait à l'égayer un peu. Mais ce matin, le cœur n'y était pas, et ce feu d'artifice lent, dont il reconnut encore l'éclatante beauté, ne le touchait pas : Dieu, il dut l’admettre, était atteint d’une sourde lassitude dont il ne connaissait que trop les raisons.

Il était las des hommes qui, il le voyait assez, lui échappaient de façon grandissante. Il n’était qu’à voir les bancs désertés à l’office du dimanche - encore que certains fidèles, il le savait, peu habités d’une foi sincère, croyaient monnayer leur salut de leur seule présence ici - vivant ailleurs dans le péché. Dieu devait faire avec.

Il avait mis tout son savoir-faire, toute son énergie, tout son cœur même, à les faire bons, et il avait bien cru un moment y être parvenu. Mais il convenait désormais, au terme de millénaires d'efforts incessants, qu'il avait bel et bien échoué : l'homme, tel qu'il avait cru l'avoir créé et façonné, était affublé de bien mauvaises valeurs, contraires pour la plupart à celles qu'il avait voulu lui insuffler.

Certes, et bien qu'il eût longuement hésité sur le nombre des membres moteurs - audacieusement porté à deux seulement -, la part physique semblait plutôt réussie. D’un désir ingénieusement dosé, la reproduction sexuée de même opérait à merveille, bien qu'il eut craint à certaines époques trop religieuses de regrettables limitations de ce côté-là... - On leur donne des lois débonnaires, se disait-il, mais il s'en trouve toujours pour les "interpréter"... quand ils n'en font pas prétexte à se massacrer avec un enthousiasme fou ; et tous en mon Nom - qu'ils salissent croyant l'honorer !

Aussi, certaines matinées d'hiver - comme celle-ci -, Dieu se trouvait quelque peu déprimé. Et la fraîcheur obscure du lieu, dont il ne souffrait guère d’habitude, ajoutait aujourd’hui à son humeur déjà sombre.

Mais à son insu, Dieu, hélas, n'était pas au bout de ses peines, car on percevait l'ouverture silencieuse de l'une des portes latérales de la grande église, recouverte du cuir matelassé qui la rendait insonore : le chignon masqué par un chapeau hors-mode, un visage compassé à la peau de parchemin où brillaient par places les excrétions de sueur des pensées aigries qui, depuis des temps immémoriaux avaient élu domicile au fond de cet esprit têtu, à pas secs et menus, Madame Léonie Lerussec, dévote des plus redoutables bien que d'âge avancé, connue de Dieu depuis près d'un siècle, opérait, hautaine et résolue, son entrée dans l'église.

Comme à son habitude celle-ci s’agenouilla, dos au troisième siège de la rangée quatre, travée de droite. Et un observateur attentif aurait pu remarquer avant son entrée combien la latte de bois, toujours dédiée à ses genoux assidus, était lisse et creusée.

Ses yeux brillaient déjà des larmes contenues qu’elle verserait, Dieu le savait, pour étayer ses prières au moment opportun.

Dieu faillit tomber en syncope :

- Non, pas elle, pas elle aujourd'hui, pas celle-là ! fit-il en lui-même, - je vais encore devoir entendre ses litanies, ressassées sans cesse et sans lassitude, ses requêtes impossibles, assorties la fois suivante des reproches de ne les avoir pas satisfaites... pas elle aujourd'hui, par pitié ! Il faillit dire tout haut "- Oh, Mon Dieu, pas elle, Seigneur, je vous en prie..." mais se reprit car, faiblesse de son état pourtant suprême, Dieu, contrairement à l'homme, ne peut s'en remettre qu'à lui-même et n'a qui prier.

Il se rappelait trop les suppliques de la dévote rébarbative, visant à la réussite d'une éducation ultra-vertueuse de ses trois filles (dont il ne put seulement freiner un échec retentissant sur ce registre difficile, comme tous les dieux vous le diront), l'obtention pour elles de « beaux » mariages, puis de « hautes » situations pour ses gendres, la cessation pure et simple des infidélités de son mari (Dieu, c'est rare en ce domaine, comprenait le pauvre homme...), la fortune au loto, la guérison de son arthrose dont souffraient tant ses genoux sur les bancs un peu rudes de l'église (si elle venait un peu moins me solliciter aussi, pensait Dieu...), etc... etc.

La liste des bienfaits, d'abord suggérés d'une voix doucereuse, puis demandés, enfin exigés à voix plus haute dans un verbiage torrentiel, aigu, que rien n'arrêtait, et dont s'était plaint le grand crucifix de bois, tant le repos de sa fibre s'en était trouvé perturbé, eh bien, cette liste de bienfaits était tout à fait interminable, car elle se voyait accrue à chaque visite, tel un fleuve qui, déjà vaste, se verrait grandi d'affluents nouveaux à chaque fin de semaine !

Par malheur, des circonstances fâcheuses avaient fait croire à la dévote que Dieu l'exauça dans le passé : ici ou là, quelques-unes de ses demandes se trouvèrent satisfaites - de façon tout à fait naturelle, comme cela se produit tant de fois sans l'intervention Divine (Dieu a tant à faire...).

Alors, l'église ne fut plus que cierges de calibre inusité, débordante de fleurs fraîches, d'offrandes et de napperons brodés déposés sur le grand autel, comme sur ceux des saints les plus subalternes qui, pour certains, se trouvaient remerciés sans avoir seulement été sollicités. Comme Saint Clément qui - outre la grandeur de ses vertus -, était connu pour détester les fleurs, et particulièrement les œillets blancs, dont le parfum révulsait ses vieux sinus. Il s'était fait à la poussière des vieux murs, jamais aux œillets blancs. De cela, Madame Léonie Lerussec n'eut cure, inondant les marches de son autel d'un océan de ces fleurs blanches : celui-ci en fut longuement affecté d'une allergique toux sèche, que Dieu lui-même eut une peine de tous les diables à endiguer. Aussi, à l'image de Dieu ce matin, Saint Clément tremblait-il sur son piédestal que quelque nouvelle coïncidence fâcheuse apportât son lot de fleurs coupées à ses pieds. Si seulement il avait pu s'extraire de ce socle de marbre, il eût offert toutes ces bottes d'œillets à Sainte Thérèse qui, elle, les adorait et n'en avait jamais ; la dévote semblait plutôt attachée aux Saints hommes, et ne remerciait pas les Saintes...

Dieu se lassait des œuvres de cette dévote exigeante et irascible qui, peut-être vieillissant encore (si cela se pouvait), allait, qui sait, lui demander un jour l'éternité sur terre !

 

3

Alors, au terme d'une décision qui lui coûta, Dieu, furtivement, tel le fantassin en mission-commando, mettant à profit les colonnes de marbre derrière lesquelles il disparaissait, progressant par bonds silencieux et discrets, réussit à rejoindre la sacristie sans être vu, au moment où la femme à la triste figure abaissait son œil torve vers le carreau, son recueillement avant la requête ayant - lui sembla-t-il - juste atteint la maturité nécessaire aux supplications.

- Il était temps..., se dit Dieu en lui-même.

Dieu fut tout droit au panneau électrique de la sacristie, un peu intimidé par le nombre et la forme complexe des commutateurs qui le peuplaient (Dieu se faisait mal à la technologie galopante de l’homme, dont il avait pourtant si peu gratifié Ève comme Adam), put y lire (il savait) : "COUPURE GÉNÉRALE", et abaissa vivement le court levier rouge y afférant.

Cela fit un grand : " CLAC !", et l'église tout entière fut plongée dans une profonde obscurité.

Madame Léonie Lerussec eut un vif sursaut, entrouvrit ses yeux dont la profonde méditation avait à peine affecté l'acuité, et constata, terrifiée, que, en sus des lieux plongés dans le noir, la petite veilleuse rouge avait été éteinte...

Elle patienta silencieuse, crut un moment à une panne technique ne dépendant pas du Ciel puis, lassée d'une trop longue attente, s'en fut précipitamment, le rouge au front et sans génuflexion !

 

                           Alors, le geste apaisé, Dieu ralluma un à un les grands lustres de la nef, et s'octroya un somme réparateur sur une des grandes stalles de bois sculpté du chœur - côté sud. Et, malgré le confort spartiate, il put retrouver ce calme intérieur qui toujours fut le sien, perdu dans un moment d’égarement que nul ne soupçonnerait jamais.

Corps et âme dispos, Dieu bâilla discrètement, fit quelques étirements et ranima, d'un geste indécis devant le tableau électrique :

La petite veilleuse rouge.

 

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JCP 16-17/01/2013 & 05/12/2014 – révision 11/2019

 

Quelques images de l'église de la Daurade

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Depuis les quais (aujourd'hui entièrement rénovés)

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Au tout début du 20ième siècle (remarquer les platanes récemment plantés)

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18 novembre 2019

Citation : Philippe Geluck, "Le Chat"

 

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16 novembre 2019

Où sont les mots (1084)

 

 

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Où sont les mots ?

 

La source qui tarit ne laisse plus les mots

Se poser sur la page, et le temple du beau

Qui vient de s’écrouler n’est plus que ruine et cendre :

Le règne voit sa fin, il n’est plus qu’à se pendre !

 

Où sont les mots heureux, font-ils le tour du monde ? 

Sont-ils allés s’offrir à plus aimés que moi ?

Vers la page plus blanche ont-ils porté leur choix ?

Ma jalousie s’étend et ma colère gronde.

 

Connaît-on le pays de ces mots exilés ?

- On peut les racheter me dit un antiquaire,

Et pour tout écrivain mon offre est salutaire :

Trois dollars l’unité : voulez-vous deux milliers ?

 

Confondant sous la main en mal d’inspiration

Poésie exaltée avec jeu de crayon,

Mes modestes moyens me permirent ces lignes :

Quelques vers frelatés à tout poète indignes.

 

 

JCP 03 2018 – 11 2019

Déjà publié sous le titre "Putains de mots" en 2018 (sujet imposé pour Les Impromptus Littéraires aujourd'hui disparus), repris et modifié.

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15 novembre 2019

Poètes, chanteurs, musiciens, écrivains

Con un pensamiento a los amigos Mejicanos que, desde hace unas semanas, visitan regularmente este sitio. 

Sean bienvenidos, os dedico especialment este artículo, y sepan que aquí se puede hablar castellano. (Pero no sé escribir poesía en el mismo idioma).

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Federico García Lorca, Paco Ibañez, Georges Brassens, Johan Wolfgang von Goethe, Franz Schubert, Michel Tournier.

 

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                                     Federico García Lorca est un poète et dramaturge espagnol, également prosateur, peintre, pianiste et compositeur, né le 5 juin 1898 à Fuente Vaqueros près de Grenade et exécuté sommairement le 19 août 1936 entre Viznar et Alfacar par des milices franquistes.

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                    Grand classique de la poésie espagnole, "Romance a la luna, luna" fut mis en musique et chanté à la fin des années 60 par Paco Ibañez, alors assez connu dans notre pays (vu en concert fin années 60 au théâtre d'Albi). Malgré un âge avancé, celui-ci continue à se produire dans son pays comme en France (affiche ci-dessous). C'est probablement sous sa forme chantée que le poème est le plus connu dans notre pays.

Si la littérature est toujours difficilement traduisible sans la trahir, traduire la poésie, même d'une langue latine vers une autre, relèvera toujours de la gageure. Les mots et expressions typiques de la culture espagnole sont présents dans ce poème qui, même lu par un espagnol, nécessite connaissance et habitude de la poésie, étant entendu que, comme dans toute poésie contemporaine, une part d'obscurité persistera - à plus forte raison traduite dans une autre langue. Là réside le charme de la poésie, que tel lecteur s'appropriera différemment de tel autre.

(Pour conforter ce qui précède et pour l'anecdote, François Busnel - "La Grande Librairie" de la chaîne 5 - fit, récemment, retraduire en français et à l'insu des traducteurs depuis un certain nombre de traductions étrangères le célèbre incipit de Marcel Proust qui débute sa "Recherche du temps perdu" : "Longtemps je me suis couché de bonne heure....etc...". Les résultats furent édifiants, voire hilarants tant ils s'éloignaient de la phrase de Proust.)

Que ceci cependant ne gâte pas le plaisir des non-hispanophones (traduction en fin de poème).

affiche

 

Paco Ibañez traduisit et chanta Brassens

Paco-Brassens

"La mauvaise réputation" - La Mala reputación (traduction inutile) :

En mi pueblo sin pretensión
Tengo mala reputación,
Haga lo que haga es igual
Todo lo consideran mal,
Yo no pienso pues hacer ningún daño
Queriendo vivir fuera del rebaño,
No, a la gente no gusta que
Uno tenga su propia fe,
Todos, todos me miran mal,
Salvo los ciegos, es natural.

Cuando la fiesta nacional
Yo me quedo en la cama igual,
Que la música militar
Nunca me supo levantar,
En el mundo pues no hay mayor pecado
Que el de no seguir al abanderado,
No, a la gente no gusta que
Uno tenga su propia fe,
Todos me muestran con el dedo,
Salvo los mancos, quiero y no puedo.

Si en la calle corre un ladrón
Y a la zaga va un ricachón,
Zancadilla pongo al señor
Y he aplastado el perseguidor,
Eso si que si que será una lata,
Siempre tengo yo que meter la pata,
Ya la gente no gusta que
Uno tenga su propia fe,
Todos tras de mi a correr,
Salvo los cojos, es de creer.

No hace falta saber latín
Yo ya se cual será mi fin,
En el pueblo se empieza a oir,
Muerte, muerte al villano vil,
Yo no pienso pues armar ningún lío
Con que no va a Roma el camino mío,
Ya la gente no gusta que
Uno tenga su propia fe.
Todos, todos me miran mal
Salvo los ciegos, es natural.

 

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Federico García Lorca : Romance de la luna, luna

Issu du recueil "Romancero gitano"

 

La luna vino a la fragua

con su polisón de nardos.

El niño la mira mira.

El niño la está mirando.

En el aire conmovido

mueve la luna sus brazos

y enseña, lúbrica y pura,

sus senos de duro estaño.

Huye luna, luna, luna.

Si vinieran los gitanos,

harían con tu corazón

collares y anillos blancos.

Niño, déjame que baile.

Cuando vengan los gitanos,

te encontrarán sobre el yunque

con los ojillos cerrados.

Huye luna, luna, luna,

que ya siento sus caballos.

Niño, déjame, no pises

mi blancor almidonado.

El jinete se acercaba

tocando el tambor del llano

Dentro de la fragua el niño,

tiene los ojos cerrados.

Por el olivar venían,

bronce y sueño, los gitanos.

Las cabezas levantadas

y los ojos entornados.

¡Cómo canta la zumaya,

ay cómo canta en el árbol!

Por el cielo va la luna

con un niño de la mano.

Dentro de la fragua lloran,

dando gritos, los gitanos.

El aire la vela, vela.

El aire la está velando.

 

 

Romance de la lune, lune

 

La lune vint à la forge

dans son jupon de nards.

L'enfant la regarde, regarde,

L'enfant est là qui la regarde.

Et dans les airs commotionnés

la lune étire ses bras

et montre, lubrique et pure,

ses seins de dur étain.

Lune, lune, lune va-t-en !

Car si venaient les gitans,

ils feraient avec ton cœur

colliers et bagues d’argent.

- Enfant, laisse-moi danser,

Et lorsque viendront les gitans

Ils te trouveront sur l'enclume

avec tes petits yeux fermés.

Lune, lune, lune va-t-en !

Déjà j'entends leurs chevaux.

- Laisse-moi, enfant, ne froisse pas

ma blancheur amidonnée.

Le cavalier se rapprochait,

faisant sonner le tambour,

le grand tambour de la plaine

et, dans la forge, l'enfant

a ses petits yeux fermés.

Par les champs d'oliviers viennent

- bronze et rêve - les gitans,

la tête très haut levée

et les yeux mi-clos.

Comme chante la chouette-effraie,

comme elle hulule sur l'arbre !

A travers le ciel chemine

la lune avec un enfant

qu'elle emmène par la main.

Et dans la forge, pleurent

En criant, les gitans.

L’air la veille, la voile,

L’air l’a voilée.

 

Trad. X.

 

Ce poème pourrait faire penser - dans une certaine mesure (association d'idées : enfant, cheval) - au "Erlkönig" (Le Roi des aulnes) de Goethe, remarquablement mis en musique par Schubert sous forme de lieder (chant + piano) :

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Erlkönig / Le Roi des Aulnes
Johann Wolfgang Goethe

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent ?
C'est le père avec son enfant,
Il serre le garçon dans ses bras,
Il le tient fermement, il le garde au chaud

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht ? -
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht ?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif  ? -
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. -

Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d'effroi ?
Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
Le roi des Aulnes avec couronne et traîne ?
Mon fils, c'est une traînée de brouillard.

»Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand.«

Toi cher enfant, viens, pars avec moi !
Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
Et ma mère possède tant d'habits d'or

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht? -
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
In dürren Blättern säuselt der Wind. -

Mon père, mon père, n'entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement ?
Calme-toi, reste calme, mon enfant,
Le vent murmure dans les feuilles mortes

»Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
Meine Töchter sollen dich warten schon;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen und singen dich ein.«

Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ?
Mes filles doivent d'attendre déjà
Mes filles mènent la ronde nocturne,
Elles te bercent, dansent et chantent

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort? -
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
Es scheinen die alten Weiden so grau. -

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l'ombre ?
Mon fils, mon fils, je le vois bien,
Les saules de la forêt semblent si gris.

»Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt.«
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
Erlkönig hat mir ein Leids getan! -

Je t'aime, ton joli visage me touche,
Et si tu n'es pas obéissant, alors j'utiliserai la force !
Mon père, mon père, maintenant il me saisit
Le Roi des Aulnes me fait mal.

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
In seinen Armen das Kind war tot.

Le père frissonne d'horreur, il chevauche promptement,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant
Il parvient au village à grand effort
Dans ses bras l'enfant était mort.

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...et d'un rebondissement à l'autre, citons "Le Roi des aulnes", remarquable roman du regretté Michel Tournier (1924-2016).

 

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07 novembre 2019

Citation : Henri Michaux (2)

Henri Michaux, né à Namur le 24 mai 1899 et mort à Paris le 19 octobre 1984, est un écrivain, poète et peintre d'origine belge d'expression française naturalisé français en 1955.

Celui-ci, de son vivant, refusait toute représentation personnelle : déjà en 1927, quand la NRF édite Qui je fus, « avec un portrait de l’auteur gravé sur bois par G. Aubert », il refuse l’illustration, la barre d’une croix et signe par-dessous un « Non » péremptoire, dont voici l'image exhumée.

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« Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête - innocent ! - sans songer aux conséquences. »

 

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