30 mai 2018

Le courroux du kyosaku (0920)

kyosaku copie

 

 

Le courroux du kyosaku*

 

                                                                        Dédié à B., V. et J.M.

 

Symbole d’un pouvoir au Vide pour substance,

Sur le lit de son ombre il reposait serein,

Et se laissait bercer par la cloche d’airain

Dans la ferveur des voix aux plaisantes nuances.

 

Sous ces chants merveilleux venus du bout du monde,

Il retenait les larmes d’émotions si profondes

Qu’il ressentait sa fibre vibrer à l’unisson,

Car il était du bois dont on fait les violons.

 

Mais du concert parfait on a troublé le rite.

Percussions échappées - ou notes mal écrites -

Le jetèrent à bas sur le grand tatami :

L’homme résolument n’était pas son ami !

 

Et la pièce de bois, d’un courroux des plus justes,

S’élevant du tapis d’un vigoureux élan,

Par la fenêtre ouverte - prodige saisissant -,

Rejoignit la forêt et redevint arbuste.

 

Depuis ce jour maudit, l’ombre du kyosakou

Plane sur son support. Et par les soirées calmes,

Certains disent sentir comme un souffle à leur cou :

Le bâton rituel avait-il donc une âme ?

 

 

 

* Le kyosaku (prononcer kyosakou) est une sorte de bâton plat (image) avec lequel les maîtres des monastères zen frappent l'épaule du disciple dont l'attention se relâche, ou qui s'assoupit au cours de la méditation. Dans les dojos zen occidentaux fréquentés par les laïcs, le maître utilise le kyosaku à la demande du pratiquant dans le but de détendre les muscles des épaules.

JCP 30 05 - 01 06  2018

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28 mai 2018

0909

 

Abstraction

 

De toute senteur froide un parfum sommeilleux peut transir les vapeurs,

et grandir des racines que l’on croit timorées.

 

Alors se développe une vie de hasard,

et la forêt des ombres dont les hauteurs s’ignorent

laisse entrer la lumière d’un or de minerai aux lueurs vacillantes.

 

Cernées d’une aube fade où tout s’invente encore,

les laves de glace qu’un lourd soleil fissure

montrent à leur tranchant des erreurs de couleur.

 

Il faut alors survivre à l’abstraction des terres.

 

JCP 06 05 18

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16 mai 2018

Salutaire serpent (0919)

 

Caduceo copie

 

 

Salutaire serpent

                                        Dédié à V. et à J.M.

 

 

Poussé par la pensée dont l’élan volontaire

Appelait à guérir, le tube salutaire,

En serpent échappé de quelque caducée,

Progressait lentement dans la narine enflée.

 

Porteuse de douleur, la marche interminable

De ce corps étranger dans un corps de patient

A fini par cesser. Mais surgit le torrent

Des eaux chargées de sels aux suites redoutables,

Et le corps qui se crispe sous l’attaque du feu

Appelle en vain la mort, qui se rit de si peu.

 

La vague de souffrance pourtant trouve sa grève.

En ce corps affligé qui retrouve sa sève,

De grands apaisements semblent tomber des cieux

Sous l’explosion de joie des soins miraculeux.

 

 

 

JCP 16 -18 / 05 / 2018

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O.B.N.I. ou : Le Zazen du bois (0864)

OBNI 680

Portrait d'un O.B.N.I. (l'OBNI, d'humeur quantique, se dérobe au gros plan)

 

 

O.B.N.I.*

Ou : Le Zazen du bois

                                         Dédié à V. et à J.M.

 

 

Fait du bois le plus noble et d’un poli parfait,

Il avait tout pour plaire, mais nul ne parvenait

A percevoir l’usage de cet objet bizarre :

Un plateau, deux montants emprisonnant deux barres.

 

Ainsi le Grand Koan**, l’article de Paris,

L’appareil de science et mille théories,

Tout fut envisagé ; on le retourna même,

Et l’on trouva pour lui tous les noms de baptême.

 

Mais du fond de la salle une voix s’éleva :

- Tout l’esprit de Zazen est dans cette machine,

Il convient de l'asseoir aux côtés du Bouddha :

Le Rien-Faire-Attentif qui nous vient de la Chine

Est semblable au repos de l’objet sans emploi,

Qui nous montre l’exemple de sa fibre de bois !

 

 

(Publié à l'origine en Mars 2018)

 * Inspiré par un « Objet de Bois Non Identifié » hautement commenté à certain Dojo Zen après Zazen*.

** Koan : énigme en usage dans le Bouddhisme Zen, plus particulièrement le Zen Rinzaï.

* Zazen : méditation assise du Bouddhisme Zen.

JCP 09 03 2018

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13 mai 2018

Le petit musicien (0904)

 

The_young 680

                                                                                                    Mozart enfant, Heinrich Lössow, château de Linz (détail)

 

Le petit musicien

 

                                  Les deux pieds dans le vide, on l’a juché sur un tabouret plus haut que lui, et il sourit aux angelots joufflus qui soufflent dans leurs longues trompettes. Il est prêt. Il a longuement préparé les notes, il les a toutes dans sa tête, limpides, prêtes à jaillir, et ses trompettes à lui seront plus belles que celles des anges !

                                  Il étend lentement les bras, et le tissu trop lourd de sa jaquette neuve crisse doucement à ses épaules.

Il n’aime pas les vêtements neufs.

Les yeux fermés un moment, il écarte à rompre ses petits doigts impatients, qui s’abattent sur le grand clavier et font vibrer la nef, dans un écho qu’il savoure jusqu’à son extinction. Il laisse le silence glacé de la cathédrale l’envahir, puis relève les bras.

Cet accord tonitruant lui plaît. Il ne jouera pas ce que lui a demandé son Père. Il n’ouvre pas la partition.

Et le visage soudainement grave, il part dans une improvisation fulgurante qui laisse, il le voit tout en bas, l’assistance des quelques familiers béate.

                                  Ce n’est pas cette vieille musique, grinçante et crispée de Bach, ces anciens-là chient* du marbre, c’est SA musique qu’il joue, elle est libre et n’appartient qu’à lui ; et tout se succède au bout de ses doigts, qui courent au clavier plus vite que la pensée ; il ne sait où la musique l’emmène, mais il la suit et ne s’arrête pas !

                                   Et les notes qui naissent là-haut, si haut, tombent sur ses épaules, frisson musical tantôt timide ou caressant, aimable, langoureux ou bien brutal et guerrier, perles évanescentes des fontaines dont le vent se joue, fleuves tranquilles ou torrents impétueux aux cascades tonitruantes qui font vibrer le plancher de l’abside en caisse de violon sans dimensions !

                                   Et toutes ces notes rejoignent en temps voulu le silence de leur extinction, dans cette mort si douce qui ne cesse de faire place à d’autres beautés, bouquet musical aux fleurs toujours renouvelées à l’appel de ses doigts sur le clavier d’ivoire.

                                    A la toute dernière, sa note préférée, peut-être un accord, il ne sait pas encore, il confiera le soin d’abaisser le rideau lourd de cet anéantissement final, naufrage silencieux où flotte en surface, parmi tant d’épaves dispersées, toute l’émotion de la musique qui s’éteint.

                                   Laissant alors courir encore un peu sa main droite sur la dernière variation de flûtes, vite, il amène à lui les deux tirettes de la gauche, lève haut les deux bras, et frappe le clavier de toutes ses forces, dans ce même accord de notes graves qu’il prolonge, celui du début, puis il laisse libre cours à la musique du silence, alors que le souffle des grands tuyaux se dissipe en écho sur les vieux murs.

                                    Ce moment-là, où les mains se séparent du clavier comme à regret, mais ne s’en éloignent pas encore assez pour susciter les applaudissements, est traversé de mille pensées incertaines. Il voudrait prolonger cette sensation troublante ; pourtant, il faut finir. Et le petit musicien qui se sait déjà grand relève lentement ses bras, saute du tabouret, bondit vers la balustrade et salue. Son père approche, et il voit à son sourire retenu, un œil sur la partition fermée que, même en désobéissant, tout était bien.

Il sait que son art doit évoluer, mais il sait aussi qu’aujourd’hui, il vient de faire un grand pas.

 Tout en bas, la nef retentit des applaudissements clairsemés mais vigoureux du petit public d’intimes qu’il entend monter à lui, à pas précipités et sonores par l’escalier de bois.

                                   Mozart, qui n'a pas encore dix ans, se passionnera pour « Le roi des instruments » comme il le nommait, et ne manquera pas d’en jouer. Pourtant, il ne le fait entendre que dans de rares compositions.

 

* On croit savoir que ces mots étaient les siens.

                                                                                                                      

JCP 25-26 04, 11-14 05 2018

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12 mai 2018

Diminuendo (0896)

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Diminuendo 1 (vers)

 

La toile de silence, où le peintre des sons

Du fond de sa pensée dépose ses frissons,

Lentement se déchire. Une faille se creuse

Où se fond la musique en notes silencieuses.

 

Le vide qui grandit ne laisse plus d’espoir

Au génie musicien, qui est venu s’asseoir

Oreille à fleur de touches du piano insonore,

Où des sons trop lointains semblent courir encore.

 

Pour ce soir de première, il ne dirige pas

Sa symphonie nouvelle, mais s’il ne l’entend pas,

L’expression du succès se lit sur les visages.

Ces sons venus d’un sourd traverseront les âges.

 

JCP 09 04 18

En savoir plus sur la surdité de Beethoven :

http://www.lvbeethoven.fr/Bio/Surdite.html

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08 mai 2018

Jour de pluie (0908)

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Jour de pluie

 

Un matin noir de pluie,

le rêve à la fenêtre renaît des anciens jours.

Sur la vitre embuée se dessinent du doigt

les motifs enfantins d’une jeunesse enfuie,

nostalgie de la pluie à l’éternel carreau.

 

Élargi de la main, le hublot un peu flou

ne laisse de beautés que d’un monde choisi,

et la pluie qui les hache

vient étoiler la vitre d’éclats de souvenirs.

 

La vision monotone embrasse un pays vague

dont l’image diffuse déroute la pensée,

et dans cet heureux vide

s’infuse à la buée une part de bonheur.

 

 

JCP 05 05 18

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01 mai 2018

L'Esprit du bois (0906)

 

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L'Esprit du bois

 

Table essuyée volets tirés,

à l’issue du repas ils invoquaient l’Esprit - et l’Esprit était là.

- Une fois c’est oui. Deux fois c’est non.

Amour, fortune et bonheur n’attendaient que le oui,

et la table disait oui !

 

Ainsi tous assurés de leur part de bonheur passèrent au salon :

champagne et gâteaux secs à l’avenir radieux !

- Une fois c’est oui. Deux fois c’est non.

- Au OUI levons le verre !

 

Or, dans la pièce voisine dont la porte était close,

la table du bonheur disait encore oui :

la dent d’un ver foreur,

Esprit du bois d’un appétit rageur,

à chacun de ses coups faisait dire à la table :

- oui… oui… oui… oui… oui…

 

- Une fois c’est oui. Deux fois c’est non.

 

 
 

 JCP 01 05 18 Pour les Impromptus Littéraires : Esprit es-tu là ?

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