Les tentacules du temps

 

                                                                 Venues de la pointe extrême de mes fondements intimes, en ces régions distantes de mon être - mais non de ma conscience -, régions à la fois douées de la meilleure part de ma sensibilité et soustraites à mon regard, diffuses sous le voile des fonds obscurs, me parviennent depuis quelque temps d'étranges sensations.

Un sentiment de crainte vient troubler le cours de ma vie, une vie que d'autres créatures disent longue, et dont je ne me soucie de tenir le compte, ignorant de la mesure d'un temps dont la substance même se dérobe à mon entendement.

Et c'est ainsi que, venue de ces appendices longs dont la forme, le nombre et la situation exactes m'échappe tant le maillage de leur multiplicité s'étire au fil du temps, l'idée d'une rupture possible dans le cours de mon existence, sereine jusqu'alors, s'empare insensiblement de moi. Une forme de panique lente qui impliquera, je le sens bien, certaines restrictions des présents que la vie m'a toujours offerts, et renouvelés ; en somme les effets de ce qui, dans le langage d'autres êtres vivants reliés tout comme moi à la Nature par des liens plus ou moins ténus, voire ignorés d'eux-mêmes, porte le nom de "vieillissement". Un terme qui, à l'image du temps et de ses enfantements de durée, n'éveille en moi rien de palpable.

Mais dans l'immédiat de ce présent qui semble me fuir - un présent mobile où de tout temps s'enracina le cours de mon existence -, la sensation se fait plus forte et, par trois fois, le flux nourricier sans lequel je ne serais pas s'est ralenti. On croirait que le réseau infini de mes capteurs vitaux, qui serait pareil à ce que d'autres espèces nomment poumons si on devait en inverser le relief, bute contre l'insurmontable, ou n'a plus la force de s'immiscer aux profondeurs, désorienté, oublieux de ces points cardinaux, mes guides de toujours.

Ah oui. Car il faut que je vous dise, je suis un chêne, un très vieux chêne - un arbre, savez-vous. Et mes vieilles, mes pauvres racines qui ne sont plus ce qu'elles étaient, vont je le crains m'instruire de la notion de ce temps que vous chérissez tant - vous autres humains.

 

JCP 26 10 16 Pour Les Impromptus Littéraires. Thème : vos racines.