Plus vaste que les terres connues, plus large encore que les mers réunies, le réseau de fils dont la maille infinie véhiculait le flux continu des électrons, modulés tous par la parole, le son, l'image et le mot, s'est tu ce matin.

Le Grand Réseau n'est plus.

Aussi faut-il craindre que ces lignes, pour ainsi dire confiées à une bouteille à la mer en un pays sans mers, ne soient point lues : "Internet Explorer a cessé de fonctionner", annonce un message railleur, venu des soubassements de mon ordinateur privé désormais de sa fenêtre sur le monde !

Sont-ce les prémices de la nouvelle guerre, mondiale, totale, finale ? Allons-nous tous trépasser carbonisés, poussière grise envolée aux quatre vents ? La terre outragée va t'elle se voir libérée de la moisissure humaine qui ronge sa peau, va t'elle reprendre sa liberté, et peut-être, certaine enfin d'en finir avec les ravages de la science et de la technologie, va t'elle, l'humain disparu sans regrets, rappeler le dinosaure ami à la cervelle trop modeste pour lui porter nuisance ?

Ces mots sont peut-être mes derniers, mornés sous ce clavier avant d'avoir connu meilleur asile... j'attends l'explosion finale, curieusement peu inquiet (on nous a tant prédit la fin de ce monde...)

Cependant, plutôt que de céder à la panique, j'interrogeai du regard mon ami le grand cèdre, celui qui, désormais grandi, ombrage mes vieux jours. Voyant alors à son écorce un relief incertain, à ses aiguilles une manie fuyante, et à sa branche un étrange cintre, je connus sans provoquer d'interrogatoire son incontestable culpabilité : entre deux de ses puissantes racines, assurément, coupable facétie, le traître avait broyé ma connexion enterrée !

Arrosé sans compter dans son jeune âge, et gratifié des meilleurs des azotes comme des sels les plus fins, quel message le noble végétal me transmettait-il ? Quelles insuffisances, quels manques affectifs me faisait-il payer de ce terrible forfait ?

Par le câble brisé où, je dois le dire, tant de choses captivantes passaient, sans doute je dus négliger quelque peu mon ami de bois... peut-être exprimait-il un dépit jaloux, lentement mué en invisible et sournoise vengeance souterraine ?...

Je ne lui en tins pas rigueur - d'autres que moi l'eussent abattu sur le champ -, et rétablis mon contact avec le vaste monde d'un simple câble aérien, éloigné par prudence des grands bras d'un ami trop possessif.

Ayant fait en mon âme une amende honorable, désormais je ne manque pas de saluer - d'un sourire un peu crispé - sa dictatoriale présence quatre fois par jour, espérant apaisé pour toujours son insaisissable courroux de végétal.

 

* Il s'agit d'un récit de faits réels.

JCP 06 06 16 Pour Les Impromptus Littéraires ; sujet : "Coupure internet."